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2,00 € Première édition. No 12068 Mercredi 25 Mars 2020 www.liberation.

fr

coronavirus
UDERZO
Astérix perd son
les petits
deuxième père pages 24-27

salaires
de la peur n Caissières, éboueurs,
livreurs… Les moins
favorisés, véritables
­premiers de cordée quand
les cadres sont confinés.
Hommage de Blutch à Uderzo.

n Dans les Ehpad, vers


une hécatombe silencieuse.
n Les maires au front
face à l’épidémie.
n Manu Dibango, saxo
fauché par le virus.

IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
2 u
événement France Libération Mercredi 25 Mars 2020

CORONAVIRUS
éditorial
Par
Laurent Joffrin

Hiérarchie
On a changé de «premiers
de cordée». Naguère Em-
manuel Macron avait dési-
gné par cette locution al-
Travailler
la mort
pine les chefs d’entreprise,
les animateurs de start-up,
les innovateurs de la high-
tech. Chaque soir à 20 heu-
res, désormais, les Français
applaudissent d’autres pre-
miers de cordée : les soi-
gnants qui luttent en pre-
mière ligne ­contre le virus

dans l’âme
au péril de leur vie. Ils
pourraient aussi applaudir
d’autres combattants,
peut-être moins visibles,
moins prestigieux mais
tout aussi ­décisifs dans la
crise : ces innombrables sa-
lariés, caissiers ou caissiè-
res, manutentionnaires,
éboueurs, chauffeurs de
poids lourds, personnels
des réseaux de communi-
cation ou d’énergie qui
continuent à se rendre à
leur travail malgré les ris-
Pendant que certains télétravaillent, les «petites
ques, parce qu’ils savent
que sans eux la vie quoti-
mains», caissiers, éboueurs ou livreurs continuent
dienne, déjà éprouvante,
deviendrait impossible.
d’exercer leur métier, sans forcément être protégés.
Chacun comprend mainte-
nant que la présence de
Les organisations syndicales appellent une Muriel
nourriture dans les rayons, Pénicaud peu réceptive à ne pas maintenir
de médicaments dans les
pharmacies, de journaux les activités non indispensables.
dans les kiosques, de poli-
ciers prêts à faire appliquer
les consignes sanitaires ou
de pompiers voués à secou- Par vailleurs. Ici, c’est une aide-soi- sentielles», explique à Libération tournée vers l’entreprise que vers les
rir les Français en danger, Amandine Cailhol gnante qui travaille sans masque, Yves Veyrier, le numéro 1 de FO. salariés aux yeux de nombre de
suppose la mobilisation Photo là une caissière confrontée à une «Arrêter tout ce qui n’est pas indis- syndica­listes. «Elle devrait se con-
d’une armée invisible mais Albert FACELLY horde de clients. Face aux levées de pensable permettra de libérer des centrer sur l’intitulé de son ministère
bien présente qui empêche boucliers des salariés, dont une masques et du gel pour ceux qui en qui est travail et pas économie et fi-

L
l’arrêt total de l’économie e bras de fer a de quoi sur- ­partie n’a pas hésité à exercer son ont vraiment besoin, à commencer nances. A mélanger les genres, on ar-
et la propagation de la pa- prendre. D’un côté, trois fé­- droit de retrait (lire page 4), les par les hôpitaux», abonde, dans rive à des contradictions», pointe
nique au cœur de cette an- dérations d’employeurs du ­employeurs ont mis en place de l’Obs, son homologue de la CGT, Yves Veyrier, de FO.
goissante pandémie. Ce bâtiment demandant, le 17 mars, à nouvelles mesures, mais avec les Philippe Martinez. «On ne peut pas
qui conduit à une réflexion suspendre leur activité. Au nom de moyens du bord, le matériel de pro- dire à la fois “ne sortez pas, mais Carotte
simple : est-on sûr que la protection de leurs salariés en tection étant une denrée rare. Pas l’activité économique doit se pour- Début mars, Pénicaud, DRH de mé-
la hiérarchie du prestige pleine épidémie. Et de l’autre, une suffisant, jugent certains. D’autant suivre”. La priorité c’est la santé. Le tier, avait déjà fait monter la mou-
et des revenus dans nos ministre du Travail «scandalisée» qu’une nouvelle question se fait gouvernement doit d’urgence dresser tarde au nez des syndicalistes et de
­sociétés corresponde à par ces patrons «défaitistes», accu- de plus en plus prégnante : faut-il la liste des entreprises essentielles», ses propres agents en remettant en
l’utilité sociale de ceux qui sés de ne pas être suffisamment maintenir les activités économi- insiste Fabrice Angei, de la CGT. cause la validité de l’exercice du
en sont les bénéficiaires ? au chevet de l’économie. Depuis, ques non indispensables ? Dans une Muriel Pénicaud ne l’entend pas droit de retrait, notamment à
Quand on rémunère un le conflit entre le BTP et Muriel Pé- déclaration commune avec le ainsi et refuse, pour l’heure, de la RATP. De quoi faire bondir les
trader dix fois plus qu’une nicaud s’est un peu estompé autour ­patron du Medef, Laurent Berger, le ­lister ces activités, arguant qu’elles inspecteurs du travail de la CGT qui
infirmière ou un chercheur de la négociation de «protocoles», secrétaire général de la CFDT souli- sont «très imbriquées». avaient rappelé à leur ministre de
en épidémiologie, garde- qui ont également été mis en place gnait samedi que «l’activité écono- Outre le risque de récession, mis en tutelle qu’il n’était «pas du pouvoir
t-on le sens des valeurs hu- dans le transport routier ou la mique [devait] se poursuivre dans avant par le gouvernement, une du gouvernement de statuer sur la
maines ? Certes nulle auto- grande distribution. De quoi per- le respect absolu de la sécurité des ­vague de fermetures temporaires au- légalité d’un droit de retrait» et que
rité centrale n’est habilitée mettre aux salariés de «continuer à collaborateurs». rait une autre conséquence lourde : cela relevait du juge.
à fixer le revenu de tout travailler en toute sécurité», assure faire grimper l’ardoise de l’activité Depuis, Muriel Pénicaud a un peu
un chacun. La chose a la ministre, qui ajoute au passage «COntradictions» partielle, le dispositif qui permet aux changé de discours : elle explique
été essayée, sans succès. qu’il y a «des situations de travail où Pour la CGT et FO, la réponse est employeurs mettant leur entreprise désormais qu’elle sera «intraitable
Mais corriger, amender, il n’y a pas de danger du tout […]. nettement plus tranchée : comme en veille de continuer à payer leurs sur les mesures de protection» des sa-
­compenser, équilibrer les Quand il n’y a pas de danger, on peut en Italie, ils prônent le maintien des salariés avec l’aide publique. Mardi, lariés. Elle a aussi rappelé mardi aux
­inégalités spontanées des travailler». seuls secteurs prioritaires. «Au lieu le ministre de l’Economie, Bruno employeurs qu’ils avaient une «obli-
­sociétés ouvertes : ce sera Reste que sur les chantiers, dans de nous disperser pour essayer de Le Maire, a annoncé que le coût pour gation de moyens» dans ce domaine.
l’une des questions les les usines, les supermarchés, la maintenir des activités qui n’ont pas l’Etat dépasserait les 8,5 milliards Fini le bâton, place à la ­carotte ?
plus urgentes de la France ­situation est loin d’être réglée, selon un caractère d’urgence, concen- d’euros. De quoi peser dans les posi- Vendredi, le ministre de l’Economie
dans l’après-crise. • les principaux intéressés : les tra- trons-nous sur celles strictement es- tions de la ministre du Travail, plus avait incité les entre­prises à verser
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Livraison
de produits frais,
mardi à Paris.

Effaré par les ravages du confine-


ment sur la vie économique et
­financière, le président améri-
cain, Donald Trump, a exprimé
l’angoisse qui étreint de nom-
breux dirigeants : «Nous ne pou-
vons laisser le remède être pire
que le problème lui-même», a-t-il
tweeté lundi, alors que les autori-
tés de New York le somment de
déclarer un confinement natio-
nal. A Paris, Le Maire en appelle,
lui, au «patriotisme économique»
pour surmonter une crise «sans
précédent depuis la Grande
­Dépression de 1929». S’il promet
que l’Etat fera le nécessaire pour
sauver l’industrie française,
en nationalisant «en dernier
­recours», il invite les salariés à
prendre des congés pendant
le confinement, car «nous aurons
besoin de toutes nos forces pour
redémarrer». Pour ceux qui
­continuent à se rendre au travail,
Le Maire s’est engagé à simpli-
fier la procédure pour leur verser
une prime de 1 000 euros défis­-
calisés.

Contradiction. La semaine
dernière, le ministre avait invité
«tous les salariés dont les activités
sont indispensables au bon fonc-
tionnement du pays à se rendre
sur leur lieu de travail». Aucune
contradiction, selon lui, entre
cet appel à aller travailler et les
­consignes de confinement : «Il
faut bien que nous puissions
­continuer à nous nourrir», a-t-il
ajouté, saluant «les héros du quo-
tidien qui nous permettent à tous
d’avoir une vie quotidienne qui
soit la moins perturbée possible»

Entre économie et
une prime de 1 000 euros défiscali- (lire page 6). Pressé par les oppo-
sée à ceux qui avaient le «courage» sitions et les syndicats, le gouver-
de continuer à venir sur leur lieu de nement continue toutefois d’af-
travail. Un ­argument non négligea- firmer qu’il est impossible de fixer
ble pour des salariés souvent précai-
res. Réaction d’Yves Veyrier de FO :
«S’il s’agit d’une forme de rémunéra-
tion du ­risque, on n’est pas d’accord.
épidémie, l’exécutif varie une liste des activités vraiment
essentielles. «On n’a pas besoin
que tout le monde travaille, mais
il y a très peu de secteurs dont on
En revanche, s’il s’agit de s’aperce- peut se passer complètement pour
voir qu’il est temps de revaloriser ces Alors que le conseil mée, dans les premières semai- souligne encore qu’il ne peut être soutenir nos hôpitaux ou pour la
métiers, d’accord.» Car cette crise sa- scientifique nes, par les autorités politiques question de mettre l’économie vie quotidienne des Français», a
nitaire dessine un monde du travail et sanitaires. en pause. dit mardi la ministre du Travail,
a préconisé mardi
coupé en deux (lire page 5). Deux Début mars, alors qu’on ne recen- Muriel Pénicaud.
France. Celle des travailleurs cumu-
un confinement sait encore que quatre morts et «Patriotisme». Changement de Dans un registre lui aussi patrio-
lant ­petits salaires, contrats précai- de six semaines, trois foyers de contamination, ton radical huit jours plus tard : tique, le ministre de l’Agriculture,
res, temps partiels… La France des le gouvernement l’exécutif ne s’inquiétait pas trop. «Nous n’ajouterons pas aux diffi- Didier Guillaume, a lancé mardi
aides à domicile, employés, routiers, redoute ses effets Si le passage au stade épidémique cultés sanitaires la peur de la un «grand appel». S’adressant
éboueurs à qui l’on demande de sur l’industrie. était jugé inévitable, il n’était pas faillite pour les entrepreneurs, aux confinés des secteurs à l’arrêt
continuer à se rendre sur leur lieu de question de confinement. Pas l’angoisse du chômage et des fins – «serveur dans un restaurant,

R
travail. Et la France du télétravail alentir au maximum l’épi- même en Italie, où il ne sera de mois difficiles pour les sala- hôtesse d’accueil dans un hôtel,
faisant des réunions en ligne depuis démie tout en évitant de ­décrété que le 9 mars. Après le riés», déclare Macron le 12 mars, coiffeur…» –, il les a invités à
son canapé ou sa maison de vacan- mettre l’économie fran- Conseil des ministres du 4 mars, après avoir annoncé la fermeture ­rejoindre «la grande armée de
ces, glosent les premiers, qui se sen- çaise à l’arrêt. Comme la plupart la porte-parole du gouverne- de tous les établissements scolai- l’agriculture française» et à ­aider
tent comme des citoyens de seconde des dirigeants de la planète, ment, Sibeth Ndiaye, rappelle en- res. Il promet de tout mettre en les producteurs, privés de
zone. Un sentiment exacerbé par ­Emmanuel Macron tente de core «un chiffre tout simple», que œuvre pour protéger «quoi qu’il leur main-d’œuvre étrangère
la multiplication des suspicions trouver le point d’équilibre entre ressortent aussi de nombreux en coûte» les entreprises obligées ­habituellement embauchée dès
de contamination parmi ces «petites ces deux exigences. L’exercice médecins sur les plateaux de de cesser leurs activités : «L’Etat avril pour récolter les fruits et
mains» trop souvent reléguées est d’autant plus difficile que la ­télévision : la grippe ordinaire prendra en charge l’indemni­- ­légumes. Selon la présidente de
au second plan. Qui, parce que virulence du Covid-19 (qui a fait touche chaque année plus de sation des salariés contraints de la FNSEA, Christiane Lambert,
­précaires, peuvent difficilement à ce jour 1 100 morts à l’hôpital 2 millions de Français, causant ­rester chez eux.» Selon le ministre le besoin s’élève à «200 000 per-
­risquer de perdre leur emploi en France, soit 240 dans les der- près de 10 000 décès. S’il dit de l’Economie, Bruno Le Maire, sonnes sur les trois mois qui
ou le moindre euro. Ou se faire nières vingt-quatres heures) a prendre la menace très au sé- 730 000 salariés ont déjà été pla- ­viennent».
entendre. • été manifestement sous-esti- rieux, ce jour-là le chef de l’Etat cés en chômage partiel. Alain Auffray
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événement France Libération Mercredi 25 Mars 2020

Le chemin de croix
du droit de retrait
Trop peu protégés, collègues. Nous sommes deux à premiers de tranchées, comme à
l’avoir poursuivi, la direction la guerre.” Il a raison, on a l’im-
de nombreux salariés
nous a dit que c’était illégal. Mais pression que c’est pas bien grave
pour qui le télétravail quand elle a placé l’équipe du col- si on prend des risques, si on l’at-
n’est pas possible ont lègue positif en quatorzaine, il y trape, nous, ce virus. Vendredi,
envisagé de s’éloigner a eu quatre nouveaux cas sus- deux directeurs sont venus mais
de leur poste ou sauté pects… Le CHSCT [en fait le CSE, ils ne sont pas rentrés. Ils ont
le pas malgré les ndlr] a finalement fait valoir une voulu faire la réunion dehors en
réticences de leurs mise en demeure de désinfection nous disant de respecter les dis-
du centre. Pendant quatorze tances de sécurité d’un mètre.
employeurs.
jours, le centre est fermé et il n’y Mais eux, ils étaient au moins à
Quatre d’entre eux a plus de courrier. La direction a cinq mètres de nous ! On le prend
témoignent. été forcée par les événements mal. Les gens des bureaux sont en
mais je suis plutôt dubitatif sur ce télétravail, eux. Je veux bien, éco-

«I
l y a extrêmement peu de qu’il va se passer ensuite : j’ima- nomiquement pour l’entreprise
cas où le droit de retrait gine qu’ils vont rouvrir, mais ça peut être difficile tout ça, mais
est justifié», déclarait est-ce qu’on va repartir comme la santé, c’est plus important
le 8 mars, la ministre du Travail avant, sans consignes ?» non ?
Muriel Pénicaud, alors que la «Quand on voit le nombre de
crise sanitaire du Covid-19 n’en morts chaque jour, ça fait réflé-
«Les gens des bureaux,
était qu’à ses balbutiements. chir… J’ai pensé au droit de re-
eux, ils sont en
Deux semaines plus tard, nom- trait, mais ça me faisait trop peur,
télétravail»
breux sont les salariés, inquiets je craignais qu’on m’enlève du sa-
Maggy, 41 ans, préparatrice
pour leur santé, qui ont fait le laire. Je vis seule avec trois en-
de commandes à La Redoute
choix de s’éloigner de leurs postes fants, financièrement c’est pas
(Tourcoing)
de travail. Ou ont menacé de le jouable. Même si en ce moment
faire, face à des mesures de pro- «Lundi, le travail a repris mais on dépense moins, chaque euro
tection jugées insuffisantes. Le seulement pour les volontaires compte. Heureusement, on a fait
dispositif qui affole certaines en- qui auront une prime de 500 eu- un droit d’alerte la semaine der-
treprises permet à un salarié de se ros bruts. Moi je suis en chômage nière avec la CGT, dont je suis dé-
protéger lorsqu’il a «raisonnable- technique, je préfère rester confi- léguée syndicale, et la direction a
ment le sentiment d’être exposé à née. Je ne suis pas rassurée car à compris qu’il ne fallait pas forcer
une situation présentant un dan- la télé on n’entend que “restez les gens à venir.»
ger grave et imminent». Une son- chez vous, n’allez pas voir votre fa-
nette d’alarme, en quelque sorte, mille, n’allez même pas à un en-
«Personne ne
dont il appartient aux juges, et terrement”, et là, on nous dit de
s’inquiète de notre
non à une ministre, de trancher travailler. Ici, on touche tous les
sort»
s’il est bien fondé d’y recourir, et mêmes articles, d’un poste à l’au-
Bernard (1), 45 ans, employé
ce pour chaque situation. Mais tre, on va aux mêmes toilettes, on
dans une agence bancaire
c’est aussi un révélateur des con- se retrouve autour de la machine
(Bourgogne)
ditions de travail de tous ceux à café. Maintenant, les collègues
pour qui le télétravail n’est pas ont des masques et des gants, «J’ai exercé mon droit de retrait
une solution de repli face au ris- mais c’est tout récent. C’est in- mercredi, après un mail à ma di-
que de contamination. Avec, par- quiétant, on ne sait pas vers quoi rection resté sans réponse. La
fois, à la clé, une amélioration de on va. veille, l’agence était encore ou-
leur sort. Entre craintes et incom- «Le gouvernement nous parle de verte aux clients le matin, il n’y
préhension de devoir continuer travail indispensable, mais nous avait pas de bandes adhésives au
à travailler, alors que le confine- c’est pas de la nourriture qu’on sol pour les distances et on ne
ment se durcit, quatre salariés té- envoie, c’est des vêtements, c’est nous a même pas donné de linget-
moignent. pas vital. Je ne comprends pas… tes pour désinfecter le matériel,
Un collègue m’a dit : “Nous les pe- les écrans tactiles utilisés par tous
tites mains, les ouvriers, on est les les agents. Certains clients vien-
«La direction
nent avec des masques, mais
nous a dit que c’était
nous, on n’en a pas. Et puis le vi-
illégal…»
David, 35 ans, facteur
«Pourquoi rus peut se transmettre sur les do-
(Moirans) nos dirigeants cuments qui passent de main en
main, non ? Je ne me sentais pas
«Depuis jeudi dernier, j’ai fait va- ne viennent-ils en sécurité. D’autant que le soir,
loir mon droit de retrait parce que on rentre dans nos foyers, avec la
mon métier est complètement in- pas tenir les peur de contaminer.
compatible avec les mesures pré-
conisées. En tant que facteur, on
permanences «La directrice de l’agence a bien
essayé de dénicher du matériel de
multiplie les déplacements, je des agences ? C’est protection, mais elle n’a rien
travaille dans une structure où on
est une centaine à se côtoyer, on
facile de prendre trouvé dans les pharmacies. Cela
aurait dû s’organiser plus haut.
ne respecte pas les gestes barriè- des décisions On a le sentiment que personne
res, ne serait-ce qu’en triant les ne s’inquiète de notre sort. Pour-
lettres qui passent de mains en chez soi par quoi nos dirigeants ne viennent-
mains. Au début de la semaine
dernière, il n’y avait aucune me-
Skype et de nous ils pas tenir les permanences des
agences ? C’est facile de prendre
sure prise, ni de matériel de pro- obliger à venir des décisions chez soi par Skype
tection. Mardi, un collègue a été
testé positif au Covid-19, ce qui a
sans protection.» et de nous obliger à venir sans
protection. En plus, au guichet,
entraîné un mouvement de re- Bernard Employé dans les rapports avec les clients se
trait spontané d’une trentaine de une agence bancaire compliquent et les com- lll Des ouvriers sur un chantier de travaux publics, dans Paris confiné, mardi.
«
Libération Mercredi 25 Mars 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 5

lll portements peuvent vite dé-


raper. Le contexte n’est vraiment
pas rassurant.
«Cette crise rend
visibles ceux qui
«Je suis prêt à reprendre le travail si
des mesures sont prises. Mais pour
l’heure, mes collègues m’ont dit que
rien n’a changé. Je ne dis pas qu’il
faut tout arrêter, il faudrait garder
une permanence restreinte, pour
les personnes plus fragiles, celles
sont d’ordinaire
qui n’ont aucun moyen de paie-
ment. Mais pour cela, deux person-
nes par agence suffiraient. Là, on
invisibles»
nous dit de tous venir et on nous de- Pour le sociologue crise. Vous pensez qu’on ira vers
mande encore d’appeler les clients Camille Peugny, une plus grande prise en compte de
pour leur proposer des produits pas ces invisibles ?
du tout adaptés, comme une mon-
l’épidémie de coronavirus Il est toujours compliqué de faire des
tée en gamme de leur carte bancaire révèle la fracture prédictions en pleine crise. Je crois
ou des crédits à la consommation. entre deux mondes : qu’on ne peut pas attendre d’effet ma-
Mais c’est quoi l’intérêt de tout ça les «vainqueurs gique : tous les gens qui applaudissent
pour les clients en ce moment ?» de la mondialisation» les soignants à 20 heures le soir ne vont
sont chez eux, tandis pas subitement se transformer en dé-
que ceux qui sont «à leur fenseurs du service ou de la dépense
«Ils mettent la pression
publics. Mais il peut quand même y
sur les CDD» service» sont dehors. avoir des changements, comme arrêter
Mickaël (1), 22 ans,
de supprimer des lits dans les hôpitaux
agent d’accueil (Orly)

S
ociologue, Camille Peugny ensei- ou revaloriser les salaires des person-
«Il y a environ quatre-cinq jours, j’ai gne à l’université Versailles- nels hospitaliers… Tout le reste sera un
envoyé un mail à mes supérieurs, Saint-Quentin-en-Yvelines. Spé- combat. Ce qui caractérise ces pre-
expliquant que j’avais pris mon cialiste des inégalités sociales et du miers de cordée, hors personnel soi-
droit de retrait. Ce n’est pas accep- déclassement, il est notamment l’au- gnant, c’est qu’ils sont isolés. Ceux qui
table, je suis agent d’accueil pour un teur du livre le Destin au berceau : in- travaillent dans le service à la personne
sous-traitant d’Aéroports de Paris, égalités et reproduction sociale (Seuil, ou les caissières n’ont pas de collectif
je scanne les billets, je les prends en République des idées, 2013). de travail. Cela les fragilise. Un livreur
charge. Et malgré ça, depuis le dé- Cette crise agit-elle comme un mi- est seul dans son camion, sans mobili-
but du confinement on travaille roir grossissant des inégalités au sation syndicale possible. Ce sera un
sans gants et sans masques. Nous travail ? combat politique de longue haleine
sommes pourtant en première li- La crise que nous traversons est en pour prendre en compte cette division
gne : beaucoup de gens à l’aéroport train de rendre visibles ceux qui sont du travail. Mais on ne peut plus ignorer
demandent actuellement d’être ra- d’ordinaire invisibles le déséquilibre total entre
patriés, certains dorment ici et on dans le fonctionnement la hiérarchie des revenus
est en contact direct avec eux. social de notre pays. No- et du prestige social d’un
«Vendredi matin, quand j’ai appelé tre société est quasiment côté et celle de l’utilité so-
mes collègues, ils m’ont dit qu’il n’y à l’arrêt, cantonnée à ciale de l’autre.
avait toujours pas de gants ni de ses fonctions essentielles Le registre martial
protections ! On a reçu un message – protéger, soigner, nour- adopté par l’exécutif vi-
d’une collègue pour nous prévenir rir. Il y a des métiers sait à mobiliser les Fran-
que l’entreprise était en train de ­entiers qui sont dehors çais pour qu’ils conti-

DR
mettre fin à toutes les périodes d’es- pendant que la plupart nuent à travailler. Le
sai des personnes qui prennent leur d’entre nous sommes de- Interview trouvez-vous adapté ?
droit de retrait. Ils mettent la pres- dans : caissières, livreurs, Pas du tout : les salariés
sion sur tous les CDD qui se termi- soignants, éboueurs, gendarmes et po- dont on parle ne sont pas en guerre, ils
nent prochainement. Moi je suis en liciers, boulangers… Ce sont eux les sont au travail. L’aspect positif de cette
CDI et quand j’ai fait valoir mon premiers de cordée : comme en monta- catastrophe, c’est que tout le monde les
droit de retrait, la RH m’a écrit par gne, ils assurent les autres pour leur voit alors qu’on fermait les yeux sur
mail : «Nous vous informons que survie. leurs conditions de travail jusque-là.
nous ne serons pas en mesure de jus- L’économie française étant de plus On peut aussi rappeler que la réforme
tifier votre absence, ce qui entraî- en plus «tertiarisée», on avait perdu des retraites prévoit la suppression des
nera inévitablement des conséquen- de vue ces cols bleus… régimes spéciaux, bénéficiant juste-
ces sur votre paye. En effet, Dans l’économie mondialisée, le mo- ment à une partie de ces salariés de
l’ensemble des recommandations dèle de référence c’est plutôt le cadre l’ombre.
ayant été respectées, votre droit de très diplômé, mobile et vendant très Vous êtes un promoteur de la «so-
retrait n’est pas justifié. Nous vous cher ses compétences sur le marché du ciété du care», du soin. C’est dans
invitons à vous rendre chez votre mé- travail. La réalité, c’est que ce genre de cette direction qu’il faut aller une
decin qui jugera.» Ils concluent le société n’est rendue possible qu’à la fois la crise sanitaire passée ?
mail par «dans l’attente d’un retour, condition qu’une armée de l’ombre Une des perspectives d’avenir, en effet,
nous vous invitons à rester cloison- s’occupe de leurs enfants après l’école c’est que l’épidémie et ses conséquen-
nés et à respecter les gestes barriè- ou nettoie leurs appartements. On peut ces économiques et sociales nous amè-
res» ! Ils se moquent de nous ! aussi parler de la caissière du super- nent à repenser les relations entre
«J’ai un peu peur pour mon emploi, marché parisien qui reste ouvert jus- groupes sociaux. On a beaucoup parlé
alors que si je ne viens pas c’est que qu’à 23 heures pour que le cadre supé- de «société de la connaissance», il faut
j’ai des raisons, chez moi mon petit rieur puisse aller s’acheter un repas aujourd’hui inventer une nouvelle éco-
frère est asthmatique, je ne peux sous-vide en sortant du boulot. Cette nomie des rapports sociaux. Mais il
pas me permettre. Mais je pense aux organisation aggrave la dualisation du faut défendre une idée extensive du
mamans, aux papas qui ont des en- travail. On peut même parler de deux «care» qui ne se limiterait pas au soin
fants ou des familles… Ils n’ont pas marchés du travail : le premier, celui porté aux malades, aux personnes
le choix, ils ne peuvent pas prendre des salariés qualifiés, et le deuxième âgées et aux enfants. Nous devons
le risque. Un collègue père de fa- auquel sont cantonnés tous ces salariés l’étendre à toutes ces fonctions qui per-
mille a été informé qu’on mettait fin ou employés sous ou mal payés et mal mettent à la société de tenir debout. La
à sa période d’essai et on lui a dit protégés. Avec cette crise, on a fait ren- caissière du Monoprix parisien qui ha-
qu’il faudrait repostuler après la fin trer chez eux bon nombre de «vain- bite en banlieue et qui termine à mi-
du confinement.» queurs» de la mondialisation et on nuit fait partie de ce «care». Il est ur-
Amandine Cailhol laisse dehors ceux qui sont en partie à gent de repenser la place de ceux qui
et Gurvan Kristanadjaja leur service. sont au service des autres.
Certains appellent à un change- Recueilli par
Photo Albert Facelly (1) Les prénoms ont été modifiés. ment de paradigme social après la Laure Bretton
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événement France
Libération Mercredi 25 Mars 2020

A Nice, «les gens font mine d’être


surpris, il faut les éduquer, c’est pesant»
Dans le quartier de la trée. Agent de sécurité, Lee (1) ­vérifie suis tout le temps malade. Ma mère gerie ferme. En attendant, les ­clients mais, raconte Cyril. Ça évite d’être
gare, buralistes, vigiles, les sacs et les tickets de caisse. «On m’a expliqué qu’il existe un test. Elle se ruent dans la boutique. «Je suis trop confiné.» Il vient de déposer
taxis et pharmaciens n’a pas de masque, seulement des l’a vu sur Facebook : il faut arrêter de face à des gens de 16 heures à 20 heu- des clients à la gare. C’est le moment
tentent de poursuivre leur gants. Ça craint, dit-il. Il est impos­- respirer pendant dix secondes. Si on res. On a une machine pour le paie- pour lui de passer le désinfectant.
activité sans se mettre en sible de respecter la distance : les gens a mal à la poitrine ou si on tousse, ment, je ne touche pas la monnaie. Routine indispensable. «Quand
danger, malgré des clients se rapprochent tellement pour me c’est qu’on a attrapé le virus. Je le fais C’est déjà ça, dit-elle. On a aussi une je rentre chez moi je suis seul, c’est
parfois peu vigilants. parler que je sens leur haleine.» Le toutes les dix minutes, raconte-t-elle vitre, mais les gens se rapprochent.» l’avantage d’être ­célibataire, expli-
soir, dès qu’il rentre chez lui, c’est la- tout en se rendant compte que son que-t-il. Mais j’ai un collègue qui
vage de mains et ­douche obligatoire: autodiagnostic est douteux. Et tous «Risques du métier» n’ira pas dormir chez lui. Il ne veut

D
errière le comptoir de son «Je suis un peu inquiet, surtout que les soirs, je me mets le thermomètre La proximité avec les clients, Cyril et pas contaminer sa petite fille.» Ber-
­tabac-presse, près de la gare ma compagne est enceinte.» dans l’oreille.» Andrea est suspendue Bernard ne pourront jamais la sup- nard aussi a le produit désinfectant
de Nice, Gaëlle n’a pour pro- Vendeuse en boulangerie, Andrea a à la décision de ses patrons : elle res- primer. Ils sont chauffeurs de taxi. et le gel dans son taxi. «On est plus
tection que ses gants. «Ce n’est pas peur pour sa santé. «Dans ma tête, je tera confinée chez elle si la boulan- «Je roule les vitres baissées désor- exposés mais ce sont les risques du
un masque qu’il me faut. J’aurais dû métier», se raisonne-t-il.
m’habiller en militaire.» Dans son Dans sa pharmacie, Elisabeth aussi
commerce, où il y a aussi un coin reste optimiste, malgré les deman-
PMU-Loto, les clients font mine des répétées de masques (alors que
d’ignorer la pancarte que Gaëlle et sa la rupture de stock est inscrite en
collègue Sefora ont suspendue au- lettres capitales sur la baie vitrée)
dessus de la porte d’entrée. «Merci et de rallonges d’ordonnances :
de respecter les écarts entre vous», «Je reste calme, sereine et de bonne
intime la feuille A4 aux clients. ­humeur. Ça va aller.» La méthode
Le travail des deux Niçoises, ce n’est Coué ? «Ça ne se voit pas, mais je
plus seulement buralistes. Elles font souris sous mon masque.»
beaucoup de pédagogie. Avec quel- Mathilde Frénois
ques cris. «Basta ! s’emporte Sefora. Correspondante à Nice
C’est fermé !» Le client passe tout de
même le pas de la porte. «J’appré- (1) Le prénom a été changé.
hende leur réaction. J’ai l’impression
que les gens découvrent les choses,
ils font mine d’être surpris, constate-
elle. Certains toussent même sans LIBÉ.FR
mettre la main. Il faut éduquer les
gens. C’est pesant.» Témoignages : «C’est la psy-
chose, j’ai peur d’aller bosser !»
«Ça craint» Gérante de camion pizza, prépa-
Juste en face, dans la file d’attente ratrice en pharmacie ou infir-
du Monoprix, le mètre réglemen- mière libérale, ces travailleuses
taire est bien respecté. Mais ça se sont toujours à la tâche malgré
bouscule à la sortie. Un attroupe- l’épidémie. Entre débrouille,
ment s’est formé derrière la porte vi- A Nice, samedi. Rita, taxi depuis six ans, continue de travailler. Photo Laurent Carré stress et principe de réalité.

Dans les commerces bordelais, «on est Pour montrer sa bonne foi, elle nous présente
ses mains. Craquelées à force de les passer
sous l’eau et le savon. Mais tous les clients sont

surexposés et tout le monde s’en fout» loin d’apprécier : «Les réflexions fusent toute
la journée. Il y a même une fille qui m’a prise en
photo tout à l’heure. Elle m’a promis de garder
En Gironde comme ailleurs, et gestes pour voir si on respecte bien les règles pour ­gagner à peine plus que le smic», raille la preuve que je n’avais pas de gants pour
d’hygiène», constate-t-elle. Et en effet, il ne son ­collègue Bastien. ­l’envoyer à mon patron et se plaindre. Déjà que
les salariés des commerces faut pas attendre longtemps pour assister à Pour Assia, 31 ans, vendeuse en boulangerie, j’angoisse de travailler dans ce climat, alors se
essentiels doivent travailler la première scène cocasse. Dans la file d’at- c’est surtout la manipulation de la monnaie prendre ça en plus, c’est pas facile. Mais je rela-
et gérer remarques et tente d’une caisse, deux jeunes femmes se dé- qui pose problème en ce temps de pandémie. tivise en pensant au travail dans les milieux
visagent avec hostilité. L’ambiance est élec- «Au début, je mettais des gants. Mais je me suis hospitaliers. Ça doit être l’enfer !»
comportements agressifs trique. La première reproche à la seconde de dit que pour que ça fonctionne vraiment, il fau-
des clients angoissés. ne pas suffisamment garder ses distances. drait que je les change tous les quarts d’heure «Dévaliser». A quelques centaines de
Le ton monte. Un vigile doit intervenir pour au moins. Alors je préfère me laver les mains ­ ètres de la supérette, dans un tabac-presse
m
­éviter que la situation ne dégénère. Solène tout le temps. Je trouve ça plus hygiénique.» du centre, il est 15 heures et Camille, 23 ans,

I
ls sont caissier de supermarché, buraliste commente, la voix teintée d’ironie : «En re- n’a presque eu aucun temps mort depuis
ou boulanger. Alors que la plupart des sa- vanche, nous, on est surexposés et tout le 8 heures. La gérante, munie de gants et équi-
lariés sont confinés, eux sont obligés d’al- monde s’en fout.» pée de plusieurs bouteilles de gel hydro­-
ler au contact de la population bordelaise car «Il y a une fille alcoolique, enchaîne les clients. Souvent
Monnaie. Dans les rayons de la même supé-
leur activité est jugée indispensable. Et cha-
cun s’accorde pour le dire : l’atmosphère est rette, Clément, vendeur de 25 ans, confie
qui m’a prise en photo. masqués. «C’est surréaliste et pas du tout ras­-
surant, alors je respecte scrupuleusement les
très pesante, voire stressante. Dans une supé- avoir eu des «bouffées d’angoisse» un peu plus Elle m’a promis de gestes barrières. Mais surtout, j’hallucine, les
rette de l’hypercentre, Solène reprend son tôt dans la journée. «Je me suis retrouvé blo- gens surconsomment tellement. On s’est fait
souffle. Depuis ce matin, elle réapprovi- qué entre cinq personnes dans le rayon eau. garder la preuve que dévaliser en cigarettes par exemple !» détaille
sionne sans cesse les rayons. Les clients défi-
lent pour faire des stocks. «J’ai jamais vu ça !
Je devais les toucher pour passer, alors j’ai
­paniqué. Je sais que c’est irrationnel comme
je n’avais pas de gants la jeune femme tout en appliquant du gel sur
ses mains «pour la centième fois de la jour-
Le magasin est bondé. Ça rend les gens agres- comportement, j’aurais juste pu leur deman- pour ­l’envoyer à mon née». En ­quatre heures, elle a fait le chiffre
sifs. On se bat même entre nous pour ne pas
­aller en caisse car on ne veut pas se faire insul-
der de se décaler, mais ça rend parano de voir
autant de monde remplir son panier en prévi-
patron et se plaindre.» d’affaires d’une journée. A quel prix ?
Éva Fonteneau
ter. Tout le monde scrute nos moindres faits sion d’un confinement !» «Surtout quand c’est Assia vendeuse en boulangerie Correspondante à Bordeaux
CORONAVIRUS

Jean-Marie Rayapen / SPF


Face au Coronavirus, et pour maintenir son activité dans le respect des règles
de sécurité recommandées par le Ministère de la santé, le Secours populaire
en appelle à la mobilisation de tous et aux dons financiers.

Faites un don sur secourspopulaire.fr


8 u
événement Monde Libération Mercredi 25 Mars 2020

Virus
Par
Hala kodmani
et célian macé

L
es cours du pétrole ont connu
un tout petit mieux mardi. Les
informations encourageantes
venues de Chine, avec l’allégement

et disputes :
annoncé du confinement à Wuhan,
berceau de l’épidémie de coronavi-
rus, ont fait rebondir les marchés
­financiers. Mais cette microsco­-
pique remontée du prix du baril, à
environ 28 dollars, rappelle surtout
que le brut a plongé à un bas histo­-
rique depuis le début de la crise

jusqu’où
mondiale due à la pandémie. Cette
chute est préoccupante pour les plus
grands pays producteurs – Etats-
Unis, ­Arabie Saoudite et Russie –,
engagés dans une redoutable guerre
des prix. Et elle pourrait être dévas-
tatrice pour les pays arabes aux
­économies pétrodépendantes, ­tirant

ira la chute
l’essentiel de leurs ressources des
hydrocarbures.

Pourquoi ce plongeon ?
La chute des prix du pétrole a dé-
buté par la crise du coronavirus,
et le coup de frein inattendu de

du brut ?
l’économie mondiale. Mais elle a
été ­aggravée par la partie de bras
de fer engagée entre deux poids
lourds, le président russe, Vladimir
Poutine, et le prince saoudien,
­Mohammed ben Salmane (MBS),
l’homme fort du royaume. Le cours
du baril de brut tournait encore
­autour de 50 dollars début mars,
quand les représentants de Riyad,
chef de file­des 14 pays de l’Organi-
sation des pays exportateurs de pé-
trole (Opep), et ceux de Moscou,
menant les 10 exportateurs non
La pandémie de coronavirus a fait
membres de l’organisation, se sont plonger de façon inédite le cours du baril,
retrouvés à Vienne. L’épidémie
commençait alors à faire trembler une crise accentuée par la guerre que se
les marchés. La baisse de la de-
mande en hydrocarbures des plus
livrent l’Arabie Saoudite, la Russie, mais
gros importateurs asiatiques,
Chine et ­C orée du Sud en tête,
aussi les Etats-Unis. Les conséquences
­risquait de faire plonger les cours. pourraient être désastreuses pour
Il fallait donc réduire l’offre sur les
marchés pour ­l’enrayer. les pays pétrodépendants.
Mais au lieu de s’entendre pour
­moduler la production en fonction
de la demande et maintenir des
Décryptage Vladimir Poutine et l’héritier saoudien Mohammed ben
prix qui conviennent à tous, l’Ara-
bie Saoudite et la Russie s’affron-
tent. La proposition initiale saou- Quelles conséquences dollars (182 milliards d’euros) sur les FMI, contre 83 dollars pour l’Arabie sidérable, le Fonds souverain, qui
dienne, de réduire de 1,5 million de pour les trois grands marchés, selon l’agence Bloomberg. Saoudite. Moscou va donc souffrir, lui permet de garder la tête hors
barils par jour la production quoti- producteurs (Russie, Le prix du baril était encore à 33 dol- certes, mais moins que Riyad, pense de l’eau entre six et dix ans avec
dienne ­totale, est rejetée par les Arabie Saoudite lars et depuis qu’il a chuté autour le Kremlin. un pétrole durablement installé
Russes, soucieux de ne pas perdre et Etats-Unis) ? de 28, les sociétés exploitant le pé- Les groupes pétroliers russes, en à 25-30 dollars le baril. L’économie
des parts de marché face aux pro- Après le duel entre Poutine et trole de schiste sont en alerte rouge. ­revanche, risquent plus gros russe sortira «renforcée» de la crise,
ducteurs de pétrole de schiste amé- Ben Salmane, la partie se joue désor- Car le plancher de rentabilité se si- qu’Aramco, dont les coûts de pro- a même fanfaronné Poutine. Le
ricains. En réponse, «MBS» décide mais à trois. Donald Trump s’était tue pour elles autour de 36 dollars le duction sont parmi les plus ­faibles cours des hydrocarbures a pourtant
la plus importante braderie de brut réjoui, dans un premier temps, de baril. Pour rétablir un niveau de prix au monde. Alors que la méga­- entraîné dans sa chute celui du rou-
depuis vingt ans. Le prix du pétrole la guerre du pétrole déclarée entre ­convenable pour son industrie, l’ad- compagnie saoudienne a perdu ble. Le gouvernement a pour l’ins-
à destination de l’Asie baisse de Riyad et Moscou et de ses effets ministration américaine s’est lancée 10 % de sa valeur en Bourse en trois tant réussi à «enrayer la chute en
6 dollars par baril et de 7 dollars sur la baisse des prix du carburant dans une intense campagne de semaines, la russe Rosneft, elle, a ­injectant des millions de dollars»,
pour les Etats-Unis. Les cours de aux Etats-Unis. Sans réaliser que la pression diplomatique. Elle s’apprê- dégringolé de 25 %. «Les Russes explique Tatiana Jean, mais «l’infla-
l’or noir s’effondrent de plus principale victime était l’industrie terait à demander à l’Arabie Saou- n’avaient pas anticipé une réaction tion arrivera forcément» : les prix
de 30 %. pétrolière américaine, ni mesurer dite un retour à la réduction de la si rapide et si forte des Saoudiens, ni à la consommation risquent alors de
Le krach pétrolier est alimenté les risques pesant sur les sociétés production à 9,7 millions de barils l’ampleur de la crise du coronavirus, grimper en flèche. La population
par la baisse de la demande, du exploitant le pétrole de schiste par jour au lieu des 13 millions an- estime Tatiana Jean, de l’Institut russe pourrait se retrouver à payer
fait de la quasi-paralysie des trans- (moins rentables que le forage «clas- noncés par Aramco. Elle menacerait français des relations internationa- la facture de cette guerre du pétrole.
ports internationaux et du ralentis- sique») et sur les banques qui leur dans le même temps la Russie d’un les. Moscou fait un pari. Pour tenir,
sement économique mondial. La ont fait crédit. nouvel embargo pétrolier. il mise sur ses réserves de change de Quels risques pour les
spirale baissière pourrait voir les Dans la semaine qui a suivi la déci- 580 milliards de dollars. Paradoxa- pays pétrodépendants ?
prix s’effondrer jusqu’à 10, voire sion de la mégacompagnie saou- Moscou peut-il tenir ce lement, à cause des sanctions occi- Le pétrole entre 12 à 20 dollars le
5 dollars le baril, selon les pré­- dienne Aramco d’augmenter sa pro- bras de fer longtemps ? dentales, leur économie dépend baril ? Riyad commence sérieuse-
visions les plus pessimistes des duction, les entreprises pétrolières Le budget de l’Etat russe reste dans moins de l’extérieur.» ment à l’envisager. Le premier
­cabinets d’expertise internationaux américaines ont enregistré des le vert avec un baril supérieur Le ministère des Finances affirme ­exportateur mondial de brut a de-
du secteur. ­pertes en ­capital de 196 milliards de à 42 dollars, selon les chiffres du disposer d’un trésor de guerre con- mandé à ses organes gouvernemen-
Libération Mercredi 25 Mars 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 9

Les faits
du jour
n En Italie, après deux jours
de baisse consécutifs, le
bilan est reparti à la hausse,
mardi, avec 743 morts
contre 602 lundi, ainsi
que 3 612 nouveaux cas.
n La Suède persiste à
maintenir ouvertes les écoles
primaires, les bars et les
restaurants, les autorités
allant jusqu’à inviter
la population à sortir, tout en
encourageant le télétravail.
n En Inde, le Premier
ministre, Narendra Modi,
a ordonné un confinement
total pendant trois semaines
du pays de 1,3 milliard
d’habitants, qui dénombre
519 cas confirmés
et 10 décès.
n En Espagne, le procureur
de la République a ouvert
une enquête après
que l’armée a découvert
des personnes âgées
abandonnées dans leur lit
dans plusieurs Ehpad d’où le
personnel s’était sauvé en les
laissant sans soins. Parmi
elles, de nombreux morts
du Covid-19.
n En Afrique du Sud, le
nombre de contaminations
a atteint 554 cas, un bond
de plus de 150 cas en vingt-
quatre heures, a annoncé
mardi le ministre de la Santé.
Dans le pays le plus touché
du continent, aucun décès
n’a encore été enregistré,
même si 2 personnes
sont hospitalisées en soins
intensifs.
n Aux Philippines,
le président Rodrigo Duterte
a fait adopter une loi qui
lui confère des pouvoirs
spéciaux pour lutter contre
l’épidémie. Le pays compte
462 cas confirmés
et 33 décès.
n Au Brésil, le stade
Salmane, lors du sommet du G20 de Buenos Aires, le 30 novembre 2018. Photo Marcos Brindicci. Reuters Pacaembu de Saõ Paulo,
ville épicentre de l’épidémie,
sera bientôt transformé
taux de préparer des scénarios bud- Unis et l’Iran sur son territoire. Les 25 dollars, l’économie algérienne entre lable un dispositif de financement de en hôpital pour traiter les cas
gétaires sur la base de ces chiffres. revenus du pétrole représentent dans un puits sans fond», juge Raouf l’investissement privé performant. mineurs de Covid-19. Le pays
Mais cette hypothèse est politique- plus de 90 % des recettes du pays, Boucekkine, économiste à l’Univer- Or la réforme bancaire, pour des compte 1 600 cas confirmés
ment et économiquement très ris- dont le budget est calculé sur la base sité d’Aix-Marseille. Le régime avait ­raisons politiques, est sans cesse et a enregistré 25 décès.
quée pour le prince Ben Salmane. d’un baril à 60 dollars. Or plus des dépensé sans compter, lors du prin- ­repoussée.» n Aux Etats-Unis, le Center
Le ­programme de réformes et de trois quarts de ce budget couvrent temps arabe de 2011, pour acheter la Pour parer l’urgence, le président for Health Security de Johns-
développement ambitieux qu’il uniquement les salaires des 8 mil- paix sociale. A l’époque, le prix du Abdelmadjid Tebboune, élu en dé- Hopkins a recensé mardi
mène au pas de charge et d’une lions de fonctionnaires et les frais baril était haut. Mais un premier cembre, a annoncé dimanche des 600 morts à travers le pays,
main de fer exige des investisse- de fonctionnement des administra- choc pétrolier, en 2014, avait fait va- coupes tous azimuts dans le budget avec près de 50 000 cas
ments pharaoniques difficiles à tions. Un record dû en partie au fait ciller ce modèle clientéliste. Le gou- de l’Etat, notamment une réduction officiellement déclarés. Le
­réaliser dans un contexte de dé- que les autorités ont une nouvelle vernement avait alors pioché massi- de 30 % du budget de fonctionne- vice-gouverneur du Texas,
route des revenus pétroliers. fois multiplié les embauches vement dans ses réserves de change, ment, sans pour autant toucher aux Dan Patrick, a invité, lui, les
Si les pétromonarchies sont capa- (500 000 ces derniers mois) pour les faisant fondre de 200 milliards salaires des fonctionnaires, ni au personnes âgées à accepter
bles à court terme de puiser dans calmer la contestation. de dollars en 2014 à 60 milliards en secteur de la santé. Le mouvement de mourir pour sauver
leurs réserves financières colossales Avec 17 victimes recensées mardi, fin d’année dernière. «Rien n’a été de contestation qui a provoqué l’économie, assurant que le
et d’emprunter sur les marchés in- l’Algérie était le second pays d’Afri- fait depuis 2014 pour amorcer un dé- l’an dernier la chute d’Abdelaziz ralentissement de l’activité
ternationaux, c’est loin d’être le cas que le plus durement frappé par but de réforme structurelle, la dé- Bouteflika a suspendu ses grandes était la vraie menace.
pour les autres pays arabes produc- l’épidémie de coronavirus, après pendance aux hydrocarbures reste ­marches du vendredi, coronavirus n A Strasbourg, le comité
teurs et surtout le numéro 2 de l’Egypte. Mais l’Etat algérien ­souffre à un niveau suicidaire, poursuit oblige. Le chef de l’Etat, dont la légi- pour les libertés civiles
l’Opep, l’Irak. Pour Bagdad, les également de la «maladie hollan- Boucekkine. La diversification est timité est toujours contestée par les du Parlement européen
­crises du pétrole et du coronavirus daise», cette malédiction qui pour- décrétée tous les mois en Algérie, manifestants, peut souffler. Tem- a demandé l’évacuation
viennent s’ajouter à une impasse suit les producteurs de matière pre- mais c’est une incantation sans len- porairement seulement. Sur le long d’urgence par l’UE des
politique provoquée par un mouve- mière en les rendant ultra­- demain. Il ne peut pas y avoir de di- terme, la crise du pétrole pourrait camps sur les îles grecques
ment de protestation populaire dépendants de leurs ressources versification si un secteur privé dy- détraquer la machine de redistribu- où 42 000 demandeurs
­inédit et à une guerre à laquelle se naturelles. «La situation est namique ne prend pas racine dans tion de la rente, l’un des derniers d’asile vivent dans une
livrent depuis des mois les Etats- catastro­phique. Avec un baril à l’écosystème algérien, avec au préa- ressorts du pouvoir algérien. • promiscuité inquiétante.
10 u
événement Politique Libération Mercredi 25 Mars 2020

Confinés
à leur poste,
les maires en
première ligne
Battus, réélus ou en ballottage… Les édiles
sortants, qui restent finalement tous en
place au moins jusqu’à fin juin, doivent
juguler les effets de l’épidémie sur leur
territoire en oubliant les municipales.
Mais les arrière-pensées politiques
se mêlent parfois à la gestion de crise.
Récit

Par l’Etat. C’est d’autant plus vrai dans les grandes décharger l’hôpital, héberger les sans-abri maire écologiste, Eric Piolle, candidat à sa
Dominique Albertini, villes et les métropoles, où l’on compte de dans des gymnases de la ville, proposer des succession, a demandé à ses colistiers de dis-
Charlotte Belaïch nombreux cas. «La tâche est immense, on a solutions de garde d’enfants au personnel soi- tribuer aux plus précaires des repas préparés
et Rachid Laïreche une organisation militaire», confirme Emma- gnant, trouver des lieux pour accueillir les dans la cuisine centrale de la ville, qui ali-
nuel Grégoire. premiers malades guéris qui ne peuvent pas mente normalement les cantines. L’édile a

«O
ui, je suis à la mairie.» A l’autre encore rentrer chez eux… «On est sur le pont également décidé d’ouvrir une garderie pour
bout du fil, on devine Emma- non-stop. L’Etat nous répond, mais faiblement les enfants des soignants, des forces de l’ordre
nuel Grégoire, le premier adjoint
d’Anne Hidalgo, en train de grignoter. «Je
Couvre-feu par rapport à ce qu’il devrait. On a parfois des
injonctions contradictoires donc on prend des
et des pompiers, et de lancer une plateforme
d’entraide entre ­citoyens.
mange beaucoup quand je travaille beau- Dans les murs de l’hôtel de ville de Paris, ils décisions tout seuls», raconte Anne Souyris, Dans certaines villes, des maires utilisent
coup», explique celui qui pilotait la campagne sont une centaine chaque jour, contre mille adjointe à la santé. Pendant la campagne, aussi le versant coercitif de leurs attributions.
de la maire sortante de Paris jusqu’au premier en temps normal. La maire, sur place, fait un l’élue écolo, candidate sur les listes du chef de Pour limiter les déplacements et imposer la
tour des élections municipales. Il y a deux point quotidien sur la situation avec la direc- file EE-LV, David Belliard, tapait de temps à «distanciation sociale» à leurs administrés ré-
­semaines, on l’appelait pour parler alliances tion des services, puis une conférence télé- autre sur le camp Hidalgo. Aujourd’hui, tout calcitrants, de nombreux couvre-feux ont été
électorales. Ce n’est plus un sujet : «On met phonique avec les adjoints et les maires d’ar- ça semble lointain. «Depuis le mois de janvier instaurés. Le maire de Nice, Christian Estrosi,
ça entre ­parenthèses au titre de l’intérêt rondissement. L’enjeu, c’est d’assurer les [et l’annonce de la candidature de Hidalgo], a été le premier à prendre un arrêté interdi-
­supérieur du pays.» Qu’ils soient sortants en missions essentielles de la ville, comme on a toujours bien travaillé ensemble, même sant les sorties à partir de 23 heures. Depuis,
bonne voie de réélection – les municipales la collecte des déchets, avec le minimum si on n’était pas dans la même bande», relati- Menton, Béziers, Montpellier, Perpignan ou
sont pour l’instant suspendues jusqu’à fin d’agents. Mais aussi d’apporter des réponses vise l’adjointe. Pendant trois mois, elle était encore Charleville-Mézières ont suivi. A Nice,
juin – ou qu’ils aient eu l’intention de passer spécifiques à la crise sanitaire : informer les sur deux fronts : les élections d’un côté, son le maire LR a aussi brandi la menace d’un
la main, les maires se retrouvent en première Parisiens sur le confinement et l’accompa- poste d’élue de l’autre. «C’était l’enfer, j’ai été texte interdisant les sorties sportives si les
ligne face à la crise sanitaire du coronavirus. gnement mis en place, distribuer les stocks soulagée de pouvoir mettre la campagne entre ­Niçois ne se disciplinaient pas un peu plus
Au plus près du terrain pour relayer les consi- de masques de la mairie à ceux qui en ont le parenthèses.» après avoir fermé la promenade des Anglais
gnes sanitaires et sécuritaires adoptées par plus besoin, ouvrir des centres de santé pour A Grenoble, dès le soir du premier tour, le et les marchés alimentaires. «Lorsque je vois
Libération Mercredi 25 Mars 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 11

Devant l’hôtel
de ville de Paris,
dimanche. Photo
Alexis Sciard. IP3

Christian Estrosi milite également sur le front suis démocrate, si les gens me renvoient chez équipes et leur passer la main. Mais vingt-
médical, sans avoir aucune qualification en moi, j’ai 75 ans, je rentre.» quatre heures plus tard, l’avis du comité
la matière. Dimanche, il a claironné sur Twit- A Saint-Denis, le communiste Laurent Rus- scientifique qui conseille l’exécutif a tout
ter avoir «obtenu satisfaction» : Nice et son sier est arrivé en deuxième position, loin der- chamboulé en jugeant que les conditions sa-
CHU peuvent «mettre en place le protocole du rière le socialiste Mathieu Hanotin. Une mini- nitaires «n’étaient plus réunies» pour convo-
professeur Raoult» à base de chloroquine (lire bombe. Les rouges dirigent la ville depuis quer les nouveaux conseils municipaux.
Libé de mardi), un traitement antipaludéen la fin de la Seconde Guerre mondiale. «Je
qu’il a lui-même suivi. En réalité, les hôpitaux ne peux pas me dire que ce qui se passe est
niçois ont été sélectionnés dans le cadre d’un
essai clinique européen coordonné par l’In-
chouette pour la campagne, ce n’est pas le su-
jet. Mais c’est vrai que les habitants doivent
Relais compliqué
serm, qui vise à tester plusieurs traitements. avoir un maire qui est à la hauteur des enjeux Les néo-maires, qui se préparaient à prendre
Les hôpitaux de Lyon, Nantes, Lille, Stras- et c’est ce que je m’efforce de faire», explique leurs fonctions depuis une semaine, devront
bourg ou encore Bichat à Paris ont également le maire en difficulté dans les urnes. En atten- donc attendre. Certains, interrogés juste
été choisis selon une liste de critères – sur dant le second tour, Russier est un peu par- avant l’annonce du report, assuraient se
­laquelle ne figure pas l’activisme de l’élu LR. tout. Il gère la crise sanitaire de chez lui et de ­sentir prêts, et racontaient déjà ce qu’ils vou-
Car la chloroquine suscite encore beaucoup son bureau pour les réunions, en contact avec laient mettre en œuvre pour faire face à la
d’interrogations au sein de la communauté le commissaire de la ville et le préfet du crise. Elu maire de Cintegabelle (Haute-Ga-
scientifique. Des doutes dont ne s’embarrasse ­département. Et multiplie les vidéos pour ronne), commune de 3 000 habitants, le so-
pas l’édile, qui plaide publiquement pour que ­convaincre ses concitoyens de rester chez cialiste Sébastien Vincini expliquait : «Nor-
la médecine libérale puisse en prescrire eux. Le maire cherche encore la meilleure so- malement, on n’est pas livrés tout de suite
­également. lution pour convaincre les jeunes qui traînent à nous-mêmes, les maires sortants accompa-
en bas de quelques tours de ne pas sortir. «Les gnent, même quand ils ont été battus. Là, ça
relations peuvent être compliquées avec la po- ne va pas être possible, on se retrouve un peu
«Pas le moment lice donc je vais sûrement demander aux ani-
mateurs du service jeunesse de discuter avec
seuls. Mais les municipalités s’appuient sur un
réseau de fonctionnaires territoriaux qui ont
d’abandonner» eux.» La mairie contacte aussi quotidienne-
ment par téléphone toutes les personnes
un grand sens du devoir et assurent une conti-
nuité.» Pour la plupart, le sujet du report est
Dans les plus petites communes, où la figure âgées de Saint-Denis pour s’assurer que tout accessoire. Lionel Ropert, élu à Noyal-Pon-
du maire est incontournable, les élus sont tout va bien. Les journées ne sont pas plus longues tivy, dans le Morbihan, explique être «impa-
autant mobilisés : faire respecter le confine- mais beaucoup plus «pesantes». Des «déci- tient mais pas déçu». «De toute façon, c’est une
ment, aider les plus âgés, mettre à disposition sions difficiles» tous les jours. élection tronquée, et puis on pense d’abord à la
des attestations de déplacement obligatoire, Dernier cas de figure : des maires battus dès santé des gens. Je n’ai aucun état d’âme, la po-
distribuer les masques de «l’ère Bachelot» le premier tour qui vont rester en fonction litique paraît un peu secondaire, on risque
(commandés il y a dix ans, pendant la jusqu’à ce que les conseils municipaux puis- tous d’être touchés à un moment.»
grippe H1N1) et soutenir le personnel soignant, sent se tenir pour officialiser l’élection de leur Mais pour d’autres, ce passage de relais re-
notamment en gardant leurs enfants… A la successeur. Prévu ce week-end, ils n’auront tardé est plus compliqué. La socialiste Rafika
­tâche, nombre de maires qui voulaient décro- finalement pas lieu avant le mois de mai, au Rezgui a fait basculer la ville de Chilly-Maza-
cher vont devoir continuer à administrer leur minimum. Jeudi, ­Sébastien Lecornu, le mi- rin, en banlieue parisienne, dès le premier
commune quelques semaines, voire quelques nistre en charge des Collectivités locales, af- tour. Elle a devancé le maire sortant de droite,
mois. «J’ai accompli mon mandat avec beau- firmait pourtant qu’il serait «compliqué de de- Jean-Paul Beneytou, sur le fil, de 481 voix.
coup de passion mais quand vos petits-enfants mander à des maires qui ne se représentent ­Entre les deux, la relation est tendue. Ils se
vous disent “Papilou, quand est-ce que tu viens pas ou qui ont été battus au premier tour d’as- croisent sur le terrain depuis des années. En
nous voir ?” vous vous dites que vous passez sumer des responsabilités en pleine crise alors attendant sa prise de fonction, la socialiste
à côté de quelque chose, témoigne Michel Le- que d’autres ont candidaté et ont été élus pour s’était mise au travail pour affronter la crise
breton, 66 ans, maire de Souillé, petite com- le faire». En gros : il fallait réunir les nouvelles sanitaire. Elle a publié un texte sur les réseaux
mune de la Sarthe. Mais vu la situation, je vais sociaux pour tenter d’organiser les choses :
poursuivre mes fonctions avec bon cœur, ce n’est «Je souhaitais que les personnes âgées, les
pas le moment d’abandonner le navire.» handicapés et les femmes enceintes soient
Il y a aussi ceux qui, candidats à leur succes- Désavoué à Marguerittes ­prioritaires dans les commerces pour qu’ils
sion, savent qu’ils ont peu de chances d’être (Gard) après «trente puissent faire leurs courses tranquillement.
élus au regard de leur score au premier Les commerçants étaient d’accord.» Le hic :
tour. Maire sortant de Marguerittes (Gard), et un ans de mairie», Beneytou lui a rappelé qu’elle n’était pas en-
que dans certaines villes on a laissé les mar-
chés publics ouverts, je dis que c’est une folie»,
8 500 habitants, William Portal a été très lar-
gement distancé le 15 mars. Désavoué par ses
William Portal va devoir core installée dans son fauteuil. Rafika Rezgui
a effacé son texte sur les réseaux sociaux. «Il
­assénait-il la semaine dernière. Edouard Phi- administrés après «trente et un ans de mai- gérer la crise jusqu’à ne souhaite pas que la passation se passe serei-
lippe a finalement annoncé leur fermeture rie», il va devoir gérer la crise jusqu’à la date nement», raconte-t-elle. Un exemple ? «Dans
généralisée lundi soir, tout en précisant que du nouveau scrutin : «Je suis fidèle à mon la date du nouveau la ville, il y a plusieurs jeunes qui ne respectent
les préfets pourraient faire des dérogations poste, on assume nos responsabilités d’élus scrutin : «On assume pas le confinement et la majorité sortante
sur appréciation des maires, les mieux placés tant qu’elles nous sont laissées.» Mais, forcé- prend des photos pour expliquer que c’est déjà
pour juger. Le Premier ministre a par ailleurs ment, le second tour est toujours dans un coin nos responsabilités la pagaille avec moi alors que je n’ai aucun
limité la pratique sportive à une heure par
jour et 1 kilomètre autour du domicile.
de la tête. «Je pense que je peux rattraper
l’écart, j’ai suffisamment de contacts dans les
d’élus tant qu’elles pouvoir.» La socialiste a fait un pas en arrière :
plus un mot en attendant sa prise de
Lui-même diagnostiqué positif au Covid-19, familles qui ne se sont pas déplacées. Après, je nous sont laissées.» fonction. •

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12 u
événement Société Libération Mercredi 25 Mars 2020

Les Ehpad dans


Décryptage

Depuis le début de
l’épidémie, plusieurs
établissements pour
personnes âgées auraient

la crainte
déjà enregistré leurs
premiers morts du
coronavirus. Alors que
le matériel et les personnels
manquent dans de

de l’hécatombe
nombreuses structures,
tous redoutent
un bilan terrible
faute de protocole dédié.
Libération Mercredi 25 Mars 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 13

Dans un Ehpad
toulousain
le 20 février.
Photo F. Scheiber.
Hans Lucas

a «On va vers une hécatombe dans les Ehpad», jour dans les Ehpad. Promesse saluée par des troubles de démence. La réalité, c’est
a alerté lundi sur RTL ­Patrick Pelloux, prési- ­Florence Arnaiz-Maumé, déléguée générale ­celle-là.» Même défi pour les testés positifs :
dent de l’Association des médecins urgentis- du Syndicat national des établissements et ré- «Il peut être difficile de leur faire garder un
tes de France, se faisant l’écho des craintes ex- sidences privés pour personnes âgées (Sy- masque», pointe Gaël Durel. Des effectifs de
primées par de nombreux professionnels. La nerpa), selon laquelle les premiers arrivages professionnels sur la corde raide (arrêt de tra-
semaine dernière, ­plusieurs d’entre eux aler- sont en cours. Et de recommander aux établis- vail en cas de suspicion de Covid-19, garde des
taient le ministre de la Santé, Olivier Véran, sements «pas encore touchés» de «revoir leurs enfants depuis la fermeture des écoles) com-
redoutant la mort de plus de 100 000 person- protocoles» en limitant les contacts pour «te- pliquent encore la donne.
nes âgées dépendantes. Pour tenter de faire nir face à une crise pouvant durer trois à Le protocole de soins pose d’autres difficultés.
face, le gouvernement a d’abord demandé aux cinq semaines». «98 % des résidents ne peuvent accéder aux
Ehpad d’activer leur «plan bleu», dispositif né services de réanimation en raison des comor-
après la canicule de 2003. Depuis le 11 mars, Comment détecter ? bidités, souligne Gaël Durel. C’est pour cela
toutes les visites extérieures sont sus­pendues. Les dernières recommandations du ministère qu’en ces temps de lutte intense contre le virus,
Mais la propagation du ­Covid-19 semble diffi- préconisent de surveiller l’apparition de on ne réclame pas de lits en réa, mais on alerte
cile à enrayer. symptômes, de faire tester les trois premiers sur la ­nécessité de maintenir un accès à des
résidents d’un même établissement qui en services médicaux.» Un avis partagé par Jean-
Quelles sont les mesures présentent, et d’organiser en fonction un sec- Paul Duplan, médecin dans l’Essonne. «Je ne
de protection ? teur dédié avec confinement en chambre. pense pas que transférer quelqu’un de 97 ans
«Notre objectif, c’est que le loup n’entre pas Mais la pratique est plus complexe. «Les re- en ­réanimation soit une bonne chose. Ce n’est
dans la bergerie, sinon on va à la catastrophe.» tours que l’on a du terrain font état de symptô- pas un scandale, c’est comme ça. De mon côté,
Philippe Roux est cadre de santé dans l’Ehpad mes atypiques, pas forcément de type respira- je ferais ce qu’il m’est possible pour soulager
Saint-Joseph, à Saint-Pierre-en-Auge (Calva- toire dans un premier temps : troubles digestifs cette personne.» Cécile Drouet, directrice d’un
dos). Depuis début mars, il impose des «mesu- ou décompensation d’organes déficients en établissement dans l’Aude, s’efforce déjà d’ac-
res barrière crescendo» pour protéger raison de maladies chroniques», explique quérir des bonbonnes d’oxygène supplémen-
ses 52 résidents (moyenne d’âge : 85 ans). «Les Gaëtan Gavazzi, professeur en gériatrie au taires, «par précaution».
gens ne comprenaient pas forcément au début, CHU de Grenoble et infectiologue. «Au sein
mais aujourd’hui je m’en félicite», dit-il, alors de cette population, chaque personne présente Quelles conséquences
que sa structure ne compte pour le moment en moyenne huit autres pathologies, donc à moyen et à long terme ?
aucun cas suspect. Partout en France, c’est le huit fois plus de risque d’observer des signes La crise sanitaire pèse sur le moral : ces «ima-
branle-bas de combat. «On nous prend la tem- différents», abonde Gaël Durel, médecin gé- ges qui tournent en boucle», cet «ennemi invi-
pérature dans la rue, avant même d’entrer riatre et président de l’Association des méde- sible», sont sources d’angoisse, observe Phi-
dans les ­locaux», décrit Hervé, médecin cins coordonnateurs et du secteur médico-so- lippe Roux, cadre de santé dans le Calvados.
­coordonnateur dans un Ehpad fran­cilien. «Au cial (MCoor). Et de poursuivre : «Les signes «Certains résidents vont présenter de l’anxiété,
moindre symptôme, on reste chez nous», com- respiratoires et la toux surviennent souvent qui se manifeste par des troubles du sommeil,
plète Marion (1), infirmière dans une struc- après plusieurs jours. Quand on décèle ces une angoisse de mort, la peur d’être conta-
ture iséroise. Dans l’Hérault, «on a supprimé symptômes, c’est que potentiellement 75 % des miné, des ruminations», égrène Salomé, psy-
toutes les visites extérieures, même pour les résidents sont déjà ­affectés, avec une mortalité chologue dans un Ehpad du Rhône. Mais le
personnes en fin de vie», appuie Françoise de ­l’ordre de 15 %.» pire semble être la coupure avec les proches :
Centeilles, aide-soignante. Les tests posent aussi question. «Idéalement, «Le ­téléphone, c’est bien, mais on a une popu-
Ces mesures de précaution semblent cepen- la stratégie devrait être de pouvoir tester rapi- lation souvent sourde… Un Skype, ça n’a pas
dant s’imposer de manière variable. Officiel- dement, puis d’isoler le patient positif pour de prix», souligne Philippe Roux. Le gériatre
lement, le gouvernement ne recommande au éviter la contamination. Or, s’agissant du Co- Gaël ­Durel alerte sur le risque d’un «syndrome
personnel le port du masque qu’en cas «d’ap- vid-19, plusieurs diffi­cultés se présentent : les post-traumatique, qui peut être difficile à ex-
parition de symptômes chez des résidents». périodes asymptomatiques, le nombre de tests primer, notamment en raison de troubles cog-
Dans certains établissements, où le matériel disponibles, ainsi que la durée nécessaire pour nitifs. ­Certains ne savent plus s’ils sont confi-
ne manque pas, on n’hésite pas à ­l’imposer de avoir les résultats, qui est de vingt-quatre nés depuis un jour, un mois ou… depuis la
manière systématique. C’est le cas de celui de à quarante-huit heures», déroule Gaëtan Ga- guerre».
Christophe, médecin coordonnateur dans un vazzi. Une situation difficile à vivre pour les A plus long terme, «il faut se questionner sur
Ehpad des Hauts-de-Seine : «Chaque soignant soignants : «C’est insupportable parce qu’on les conséquences dans l’après-coup de l’épidé-
dispose de deux masques FFP2 par jour [ceux ne peut pas s’organiser, redoubler de vigi- mie», estime son confrère Gaëtan Gavazzi. Car
Par Virginie Ballet et Sylvain présentant le plus haut degré de protection, lance», déplore Alix, infirmière dans l’Aude. outre les morts, ceux qui survivent peuvent
Mouillard, avec Catherine ndlr], de surblouses, gants, charlottes…» Et comme aucun test n’est pratiqué post mor- se trouver considérablement affaiblis : «On
Mallaval et Marie Piquemal Ailleurs, on gère la pénurie. «On a d’abord tem, Christophe, dans les Hauts-de-Seine, a voit avec les épidémies de grippe des phénomè-
opté pour le port du masque par tous les per- choisi d’inscrire «suspicion de Covid-19» sur nes de dénutrition, de chutes ou encore d’escar-

«N
ous avons le regret de confirmer, sonnels, changé toutes les trois heures, puis on les avis de décès : «Le pic fébrile et la détresse res chez des gens qui se sont épuisés à lutter
à ce jour, 20 décès en lien possible est passé à un masque par demi-journée, et dé- respiratoire ne trompent pas.» contre le virus», détaille-t-il. Pour ce spécia-
avec le Covid-19.» Dans un com- sormais un par jour, pour les économiser», re- liste du grand âge, le risque de ces nouvelles
muniqué commun, l’agence régionale de grette Cécile Drouet, directrice de l’Ehpad Comment vivre dépendances laisse planer non seulement le
santé (ARS) et la préfecture des Vosges ont fait les Estamounets, à Couiza (Aude). Face à ces avec le Covid-19 ? spectre d’une dégradation de la qualité de vie,
état lundi de la situation dramatique dans un manques, place au système D. «Un de nos ani- Lundi, un premier cas de Covid-19 s’est dé- mais aussi «d’un impact énorme en matière de
Ehpad (établissement d’hébergement pour mateurs a imaginé un masque en tissu lavable, claré dans l’Ehpad francilien d’Hervé, méde- coûts». «Même si l’heure n’est pas à la polémi-
personnes âgées dépendantes) de Cornimont, dans ­lequel on glisserait une couche urinaire», cin coordonnateur. «On est immédiatement que, le manque de personnels en établisse-
commune de 3 000 habitants à une vingtaine soupire Jean-Paul Duplan, médecin dans un passé du confinement à l’isolement pour cette ments comme à domicile, qu’on dénonce depuis
de kilomètres de Gérardmer. Désormais, la établissement de l’Essonne. personne, raconte-t-il. Les soignants sont équi- plusieurs années, est toujours là et risque d’être
présence du coronavirus dans plusieurs mai- Dans un Ehpad breton, la direction refuse que pés de la tête aux pieds quand ils vont la voir. accentué en cette période tendue», pointe pour
sons de retraite un peu partout en France ne les soignants portent des masques «tant qu’il Les résidents qui avaient été en contact avec sa part Pascal Champvert, président de l’Asso-
fait plus de doute. Avec parfois une ­issue fa- n’y a pas de cas ou de suspicion», peste Syl- elle doivent rester dans leur ciation des directeurs au service
tale pour certains résidents, même si le lien vie (1), ­aide-soignante. Motif avancé : «Garder chambre.» Ces bonnes pratiques des personnes âgées (AD-PA).
avec le Covid-19 est probable mais pas sûr les stocks pour le pic de pandémie.» Infirmière ne sont pas faciles à faire respec- LIBÉ.FR D’autant, rappelle-t-il, que la si-
à 100 %, les tests n’étant pas effectués post dans une structure de l’Aude, Alix (1) ne déco- ter. Alix, l’infirmière audoise : tuation dans les Ehpad pourrait
mortem. Depuis le début de l’épidémie, lère pas en repensant à «cette collègue dont le «On dit aux résidents de rester CheckNews n’être que la partie la plus visible
quinze personnes sont mortes dans un éta- conjoint a déclaré la maladie. Comme elle dans leurs chambres, mais ils ne ­explique pourquoi de la crise du coronavirus : sur
blissement de Thise (Doubs), sept à Sillingy n’avait pas de symptôme, la direction lui a de- comprennent pas. Ils sortent les décès en Ehpad les 1,2 million de personnes âgées
(Haute-Savoie), cinq à Mauguio (Hérault)… mandé de venir travailler sans attendre les dans les couloirs, se trompent de ne sont pas inclus dépendantes en France, plus de la
Lundi, l’ARS d’Ile-de-France indiquait que quatorze jours d’incubation». chambre, se mettent dans le lit dans le bilan moitié vivent à leur domicile. •
124 Ehpad de la région comptaient au moins Ce week-end, le ministre de la Santé a an- des voisins, échangent les chaus- des victimes
deux cas diagnostiqués. noncé la livraison de 500 000 masques par sons, les dentiers… Beaucoup ont du Covid-19. (1) Les prénoms ont été modifiés.
14 u
Expresso Libération Mercredi 25 Mars 2020

Le Covid, occasion pour


LIBÉ.FR le Hongrois Orbán de
renforcer son autocratie ?
Le gouvernement hongrois a soumis au Parlement
un projet de loi qui l’autoriserait à prolonger l’état
­d’urgence et à gouverner par décrets sans limite
de temps. Il pourrait aussi permettre de poursuivre
les journalistes accusés de répandre des fake news.
Photo Tamas Kovacs. AP

cale indépendante de fonc-


tionnaires (CSIF).
Plusieurs pensionnaires de
maisons de retraite ont ra-
conté aux forces de l’ordre
avoir passé la nuit avec des
cadavres. Le parquet de
l’Etat mène une enquête
concernant le sort de 17 per-
sonnes âgées dans le centre
madrilène de Monte Her-
moso, retrouvées sans vie
dans leurs lits respectifs.
Ceux-ci, et d’autres, ont été
découverts par des agents de
l’UME, combattante de pre-
mière ligne dans les situa-
tions d’urgence. En Catalo-
gne, le parquet régional a
aussi été saisi d’une plainte
pour une vingtaine de morts
dans deux maisons de re-
traite, à Capellans et Olesa,
près de Barcelone.

Désespérées. Le grand
responsable, pointé du doigt
par tous, est donc le manque
criant de matériel de protec-
tion, en particulier pour les
soignants, incapables dans
ces conditions d’exercer leurs
fonctions, ainsi que des sacs
mortuaires. Fernando Si-
món, le coordinateur natio-
nal face à la crise sanitaire, a
Lundi, à Madrid. Le Palacio de hielo, patinoire de 1 800 m2, accueille les dépouilles des malades du Covid-19. Photo PIERRE-PHILIPPE MARCOU. AFP admis «de graves carences
dans ce domaine» et promis
de fournir ce matériel, sans

A Madrid, une patinoire en guise


plus de précisions. Sa prio-
rité, à l’en croire, est l’acquisi-
tion d’un million de tests
pour dépister la contagion du

de morgue géante virus. Quant au ministre de la


Santé, Salvador Illa, il a an-
noncé l’achat d’1,5 million
d’uniformes de protection
pour les soignants.
En Espagne, les étaient chargés de pénétrer les corps vont être en contact dizaines de patients morts de comptent par dizaines, et Désespérées et sans garanties
victimes du virus se dans les chambres, d’empor- avec un froid permettant de la pandémie attendaient en- beaucoup d’entre elles ont de la part du ministère de la
ter les cadavres des malades les «conserver au mieux» core leur transfert vers la «pa- été abandonnés à leur sort Santé, les 17 régions espagno-
multiplient. Pompes
qui s’y trou- avant leurs in- tinoire», faute de suaires, de avant de périr, par manque les sont livrées à elles-mêmes
funèbres, hôpitaux vaient (et ainsi L'histoire humations et in- personnel soignant et de mili- de médecins et d’aides-soi- sur les équipements de pro-
et maisons de de libérer des du jour cinérations ulté- taires suffisants pour les y gnants, qui ont eux-mêmes tection. De sa propre initia-
retraite, la situation lits), avant de les rieures. Si les acheminer. quitté le navire par manque tive, le gouvernement de Ma-
devient dramatique transporter vers ce qui est de- pompes funèbres municipa- L’immense majorité des vic- de matériel de protection élé- drid a affrété deux avions en
par manque venu la nouvelle grande mor- les n’acceptent plus que des times décédées dans les hô- mentaire, masques, gants et provenance de Chine avec
d’équipement gue de Madrid : la patinoire. morts «non liés au Covid-19», pitaux – mardi on a enregis- combinaisons. «C’est compré- notamment à son bord des
Alors que les services des c’est parce que leurs person- tré près de 500 morts en une hensible, ils sont des soldats respirateurs. C’est aussi le cas
de protection.
pompes funèbres se refusent nels manquent cruellement seule journée dans le pays, le désarmés envoyés au front», de l’Aragon qui a vu atterrir
désormais à prendre en de matériels de protection, plus touché en Europe après s’indigne la Centrale syndi- mardi un avion à Saragosse et
Par charge les victimes de corona- une situation funeste qui l’Italie – sont des personnes dont le chargement devrait
François Musseau virus, c’est le Palacio de hielo, touche aussi les profession- âgées. Une population esti- surtout alimenter la région
Correspondant à Madrid une patinoire de 1 800 m2 et nels de la santé, les différen-
de 16 mètres de hauteur – tes polices et la garde civile,
mée à 8 millions d’habitants
(sur 47) qui, touchée par de
Le ministre valencienne. Parallèlement,
la production nationale est
de la Santé a
M
ardi, c’est sous des dans le quartier de Fuencar- entre autres corps de métier nombreuses pathologies, est relancée, comme celle de
applaudissements ral, dans le nord-est de la ca- cruciaux engagés dans cette de loin la plus vulnérable à masques protecteurs. Le quo-
des professionnels pitale – qui va les recevoir. guerre sanitaire. cette pandémie. Selon diver-
annoncé l’achat tidien El Mundo indique que
de la santé que les agents de A l’hôpital de la Paz, on s’es- ses sources, on estime que d’1,5 million les prisonniers de six centres
l’Unité militaire d’urgence Situation funeste. D’après time heureux, mais ce n’est près d’un tiers des 355 mai- pénitentiaires s’y consacrent,
(UME) ont été accueillis à le maire conservateur José pas le cas dans d’autres sons de retraite de la région d’uniformes de tout comme des dizaines de
l’hôpital de la Paz, un des
établissements de référence
Luis Martínez-Almeida, l’en- grands centres de Madrid, tels
droit serait le «moins mauvais que le Doce de Octubre ou le
de Madrid – le principal foyer
de contamination – sont in-
protection pour PME reconverties, voire des
religieuses dans certains
de la capitale. Les soldats possible», dans la mesure où Ramón y Cajal où, mardi, des fectées. Les victimes se les soignants. couvents. •
Libération Mercredi 25 Mars 2020 www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe u 15

LIBÉ.FR
Les JO de Tokyo reportés à 2021 C’était attendu
et inévitable : le Comité international olympique a officialisé
mardi le report des Jeux prévus à Tokyo à partir du 24 juillet.
«Le président du CIO et le Premier ministre du Japon ont conclu que les JO de Tokyo
devaient être reprogrammés après 2020 et au plus tard à l’été 2021, afin de sauvegarder la
santé des sportifs et tous ceux impliqués, ainsi que la communauté internationale», indique
le communiqué. Les Jeux de Tokyo seront «le témoignage de la défaite du virus» face
à l’humanité, a lancé le Premier ministre japonais, Shinzo Abe. La gouverneure de la capitale
japonaise, Yuriko Koike, a précisé qu’ils s’appelleraient toujours «Tokyo 2020». Photo AP

de voir la maladie se diffuser

«J’ai un camion plein «dans les bangas» de tôle et


de planches. Le risque est

de masques… Un don» «Si le virus d’autant plus sérieux que


les habitants ne respectent

Jean-Paul Mari suit au vrir, une broutille. Soignant à alcoolique et 400 gants. Une
rentre ici pas vraiment les mesures
de confinement. Plusieurs
communes ont instauré un
jour le jour le combat terre, bras en croix, KO. Le
d’une équipe médicale scanner n’a rien détecté mais
aubaine. Il fait partie d’une
association de médecins
[à Mayotte], couvre-feu nocturne. En ce
début de semaine, des en-
dans un hôpital d’Ile-de- l’homme, très choqué, ne
France. ­reviendra pas. Un médecin
L’équipe souffre. Malgré ce perdu. Aux urgences, des
franco-chinois. Pendant la
période noire en Chine, ils
ont envoyé 43 tonnes de ma-
ça va être fants jouent encore sur les
terrains vagues, des habi-
tants discutent sur les trot-
grand soleil insultant de hommes et des femmes au-
bonne humeur. Surtout ceux dessus de la cinquantaine,
tériel à Wuhan. Maintenant,
les Chinois de Paris et leurs
l’hécatombe.» toirs. Pour certains, «c’est
une maladie de Blancs» ;
investis à fond depuis le dé- alignés, masque à oxygène proches au pays se cotisent pour d’autres, «Allah nous
but de la crise. sur le nez. Le pour aider les Français. «Ils protège»… Voynet déplore
Lundi, un mé- ­responsable an- sont pleins d’enthousiasme, cet incivisme, «y compris
decin, colosse Vu de nonce : «On va un formidable élan, dit par des politiciens pourtant
surpris à pleu- l’hôpital avoir 16 lits d’hos- l’émissaire. Souvent ils s’excu- bien informés des gestes bar-
rer à chaudes pitalisation de sent : “Nous n’avons pu réunir rières». Le département, en
larmes ; un autre soignant, plus, dès 16 heures. Bonne que 80 000 euros”.» Omar Saïd stade 2 de l’épidémie, ne
poumons fatigués de gros fu- nouvelle, non ?» Devant son En Chine, des entreprises président compte qu’un centre hospi-
meur, qui sait ce qui l’attend écran, le contrôleur souffle : tiennent à participer à l’ef- de l’association talier, doté de ­16 lits de
en cas de contamination. «Suffira pas. Regarde la liste fort. Il est vrai qu’une photo Wenka ­réanimation pour une popu-

DR
Et ce jeune toubib, jovial, d’attente…» En réanimation, aux côtés du Docteur Na Na lation estimée à plus de
compétent dans tous les sec- plus aucun lit. Il faut envoyer vaut toutes les pubs. Adèle 350 000 personnes.
teurs, croisé ce matin l’air les cas graves à Trappes ou Na Na, formée en Chine, spé- Dans les entrailles du bidon- déshéritée. D’où sa crainte Mardi, le préfet a décidé, à la
­furieux : «Depuis cette nuit, Orléans. On pense transfor- cialiste de médecine interne ville de «Manga Télé», l’un d’une hécatombe si le Co- demande des maires, de
je tousse comme une vieille mer le stade proche et désert à la Pitié-Salpêtrière et char- des plus vastes de Mayotte, vid-19 se propage dans ce dé- ­décréter un couvre-feu sur
femme !» Un dépistage ré- en hélistation pour les éva- gée de l’«Interface médicale et donc de France, 5000 per- partement d’outre-mer. tout le territoire. Le dé-
servé aux soignants présen- cuations par hélicoptère. sino-française», est une sonnes s’entassent dans des A Mayotte, où 35 personnes puté LR Mansour Kamar-
tant un syndrome «grippal» Alors, quand un petit homme source d’information pré- conditions pitoyables. Les avaient contracté le virus dine, lui, réclame l’envoi
– une centaine lundi – a en civil s’est avancé dans le cieuse de l’expérience chi- taudis de ce quartier de Ka- mardi, dont 4 médecins, du porte-hélicoptères le Mis-
donné 55 % de Covid positif… bureau d’un cadre médecin, noise. «Nos amis chinois re- wéni, dans la banlieue de l’habitat insalubre repré- tral, qui croiserait actuelle-
Un sur deux ! celui-ci a levé à peine les grettent l’agressivité des Mamoudzou, ne disposent sente selon l’Insee 40 % des ment dans l’océan Indien et
Lentement, l’hôpital se vide yeux. Avant de les écarquiller. Français dans la rue, dit ni d’eau courante ni d’élec- logements. De quoi inquiéter dispose d’une soixantaine de
de ses blouses blanches. Les «J’ai une voiture pleine et un l’émissaire. Mais ils espèrent tricité. «Les gens vivent dans Dominique Voynet, la direc- lits médicalisés. Il demande
nerfs craquent. La nuit der- camion qui arrive dans une faire encore plus. Peut-être un la promiscuité, dans des trice de l’Agence ­régionale de également à ­Paris d’installer
nière s’est produite une alter- heure… Un don.» A l’inté- jour prochain vous offrir… un ­conditions sanitaires déplo- santé (ARS). Dans un cour- un hôpital de campagne et
cation entre un clinicien et rieur, 3 000 masques chirur- respirateur artificiel.» rables», se désespère Omar rier adressé aux médecins du d’envoyer «un stock de pré-
un patient, non-Covid mais gicaux, 300 autres FFP2, anti- Jean-Paul Mari Saïd, président de l’associa- département d’outre-mer, caution» de chloroquine.
irritable, pour une histoire de particules, les meilleurs, tion Wenka, qui intervient l’ex-ministre de l’Environne- Laurent Decloitre
porte vitrée qui tardait à s’ou- 100 bouteilles de gel hydro- (1) Le prénom a été modifié. auprès de cette population ment fait part de sa «hantise» (à la Réunion)

5 000
Face à l’épidémie comme en politique,
les médecins arabes en première ligne
Bien souvent à Tel-Aviv, n’imagine faire sans eux. Jamil Moshen, qui a pris la proposé à son principal oppo-
l’«Arabe du coin» n’est pas ­Selon les chiffres du minis- tête du «service coronavirus» sant, Benny Gantz, de former
épicier mais pharmacien. tère de la Santé, 17 % des mé- monté à la hâte. Le directeur un gouvernement d’union sa-
L’émergence d’une minorité decins du pays, 25 % des de l’hôpital, Mickey Dudkie- crée «anticoronavirus», l’ex-
palestinienne ­i nfirmière s wicz, dit ne «jamais se poser la général qui bombarda Gaza a
C’est le nombre de détenus en fin de peine qui à la fois inté- Vu d’Israël et près de 50 % question de qui est arabe ou répondu en exigeant que les
devraient être libérés pour désengorger les grée, surdi­- des pharma- qui est juif, que ce soit pour les partis arabes en fassent par-
plômée et indispensable au ciens sont arabes, lesquels médecins ou les patients». Les tie. Micro-séisme politique
prisons face au risque de propagation du corona- fonctionnement de l’Etat représentent environ 20 % de témoignages de soignants pa- qui a fait écrire au romancier
virus, a indiqué lundi soir FO pénitentiaire à la sor- n’a jamais été aussi flagrante la population israélienne. lestiniens rejetés par certains David Grossman que, «par-
tie d’une audioconférence avec Nicole Belloubet, qu’au temps du Covid-19, «Pendant que le Premier mi- patients juifs ? Rarissime, as- fois, au milieu des ténèbres,
la garde des Sceaux. Les conditions sont strictes : ­coïncidant avec la montée nistre nous traite de terro­- sure-t-il : «On a tous le même surgit un point de lumière».
en puissance des députés ristes ou de complices, nous sang et, dans le cas du virus, En Israël, plus de 1 600 cas de
avoir été ­condamné à une peine de cinq ans d’em- arabes, devenus faiseurs de sommes des milliers à sauver les mêmes poumons. Pendant coronavirus ont été dépistés,
prisonnement maximum et à l’exception de cer- roi à la Knesset. des vies», s’insurge Abed Sa- la seconde intifada, nos méde- avec 2 morts recensés. Le Co-
tains types d’infractions (terrorisme, violences Si «les Arabes ne font pas par- tel, directeur du département cins arabes soignaient les vic- vid-19 a fait sa première vic-
conjugales…). Ce chiffre a été jugé «très insuffi- tie de l’équation» au Parle- d’obstétrique du centre hos- times juives des attentats…» time ce week-end, un octogé-
ment, comme l’a déclaré le pitalier Sourasky de Tel-Aviv. La lutte contre la pandémie naire de Jérusalem qui avait
sant» par l’Observatoire international des prisons Premier ministre Benyamin A l’hôpital Hillel Yaffe de Ha- fera-t-elle tomber quelques survécu à la Shoah.
(OIP), selon lequel il faudrait «en sortir au moins Nétanyahou, dans les cou- dera, dans le nord du pays, barrières entre Juifs et Ara- Guillaume Gendron
12 000 pour atteindre l’encellulement individuel». loirs des hôpitaux, personne c’est un Palestinien d’Israël, bes ? Quand Nétanyahou a (à Tel-Aviv)
16 u www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Mercredi 25 Mars 2020

Idées/

Questions pour temps d’épidémie


E
Par lle nous dépasse, cette épi- antit sans entraves et se sert de teur de ces lignes, par exemple, funts inconnus de nous ne sont
David démie et, en un certain nos corps pour se propager. aussi faut-il envisager ses propos qu’une statistique, ils demeurent
sens, elle reste insaisis­- Quelque chose dans l’invisibilité avec circonspection et défiance – anonymes et sans visage. D’un
Grossman sable. Elle est plus forte que n’im- de cette épidémie, dans sa va- devient la victime de chimères et autre côté, lorsque nous regar-
porte quel ennemi de chair et de cuité violente, semble menacer de scénarios qui se démultiplient dons aujourd’hui nos proches,
sang auquel nous avons été con- d’aspirer en elle toute notre exis- à une vitesse qui ne le cède en nos êtres chers, nous ressentons
frontés, et aussi de tout super-hé- tence qui nous paraît soudain rien à celle de la propagation du à quel point chaque homme
ros que nous avons inventé en fragile et sans défense. De même, virus. Chaque individu croisé me ­incarne une civilisation entière,
Reuters

imagination et au cinéma. Par- les tombereaux de mots déversés révèle, en un éclair, les différen- illimitée, dont la disparition
fois, l’idée glaçante s’insinue en à son propos au cours des der- tes virtualités de son avenir à la ­dépouillera l’univers d’une com-
nous que peut-être, cette fois, niers mois n’ont pas réussi à la roulette russe de l’épidémie. Et posante irremplaçable. Le carac-
Ecrivain nous allons perdre, perdre vrai- rendre un peu plus compréhensi- ma vie en son absence. Et sa vie tère unique de chaque individu
ment, notre guerre contre elle. ble ou prévisible. en mon absence. Chaque rencon- émane soudain de lui, et de
Une défaite mondiale. Comme au tre, chaque discussion peuvent même que l’amour nous incite à
temps de la «grippe espagnole». roulette russe être les dernières. distinguer un individu au milieu
Idée balayée aussitôt : comment Dans la Peste, Albert Camus dé- Le nœud se resserre de plus en des masses qui croisent nos exis-
pouvons-nous être vaincus ? crit une humanité qui croit vivre plus : au début, on nous a dit : «On tences, de même la conscience de
Nous sommes l’humanité un cauchemar. Un cauchemar boucle les cieux» (quelle expres- la mort provoque en nous le
La mort est devenue du XXIe siècle ! Nous sommes voué à s’évanouir. Mais il ne dis- sion extravagante !). Ensuite, on a même sentiment.
tangible, l’humanité ­sophistiqués, informatisés, équi- paraît pas toujours, et d’un cau- fermé nos chers cafés, les théâ-
éteint ses lumières. pés d’une infinité d’armes et de chemar à l’autre, ce sont les indi- tres, les terrains de sport, les mu- miracle de la survie
L’écrivain israélien moyens de destruction, d’anti- vidus qui disparaissent. Ceux-là sées, les jardins d’enfants, les Grâces en soient rendues à l’hu-
sonde nos biotiques, de vaccins… Malgré croient encore que tout reste pos- écoles, les universités. Les unes mour, le meilleur moyen d’af-
consciences face tout, quelque chose en elle, dans sible et que l’épidémie est incon- après les autres, l’humanité fronter tout cela. En réussissant à
cette épidémie, dit que, cette fois, cevable en raison. Ils vaquent éteint ses lumières. rire du corona, nous affirmons
à l’épidémie. les règles du jeu sont différentes donc à leurs occupations, font Brusquement, un drame catas- qu’il n’est pas parvenu à nous
La briéveté de la vie de tout ce à quoi nous avons été des projets… Comment pour- trophe intervient dans nos exis- ­paralyser totalement. Que nous
et sa fragilité habitués jusqu’ici, au point raient-ils penser que la peste tences avec un écho biblique : bénéficions encore de notre
inciteront-elles même d’affirmer que, pour ­liquide l’avenir ? «Et l’Eternel châtia le peuple» ­liberté de circuler face à lui. Que
des hommes et l’heure, ce jeu ne connaît plus de Nous, nous savons : une partie de (Exode XXXII, 35) après le péché nous continuons à lutter contre
des femmes à adopter règles. Terrorisés, nous comp- la population va être contaminée du Veau d’or. Aujourd’hui, c’est lui et que nous ne sommes pas
un nouvel ordre tons d’heure en heure les mala- par le virus. Une partie va mourir. tout l’univers qui est châtié. Cha- uniquement ses victimes désem-
des et les morts d’une extrémité à Aux Etats-Unis, on avance le chif- que homme est un acteur de ce parées (pour être précis, nous
de priorités ? l’autre de la planète. En revan- fre de plus d’un million de décès drame. Nul n’en est exempté. Nul sommes réellement ses victimes
A s’efforcer davantage che, l’ennemi qui se dresse futurs. La mort est devenue très ne voit l’ampleur de son rôle infé- désemparées, mais nous avons
à distinguer ­devant nous ne trahit aucun tangible. Celui qui le peut refoule rieure à celui des autres. D’un trouvé un moyen de contourner
l’essentiel ­signe d’épuisement ou de ralen- ce fait. Mais celui dont l’imagina- côté, par la nature même de cette l’horreur de cette réalité et même
et l’accessoire ? tissement, tandis qu’il nous ané- tion est très active – comme l’au- extermination massive, les dé- de nous en amuser).
Libération Mercredi 25 Mars 2020 u 17

A Barcelone, le 15 mars ;
à Cali, (Colombie),
le 22 mars ; et à Jérusalem,
le 20 mars.
Photos Emilio Morenatti. AP ;
Luis ROBAYO. AFP ; AHMAD
GHARABLI. AFP

Pour beaucoup, cette épidémie D’aucuns se poseront pour la pre- n’est pas uniquement capable de l’occasion d’extirper de nous-mê- l’air pur que nous respirons, et
est susceptible de se transformer mière fois des questions sur leurs «broyer du noir», mais aussi de mes des couches de graisse, d’avi- l’avenir de nos enfants.
en événement fatidique et fonda- choix, leurs renoncements et préserver la liberté de l’âme. Pen- dité bestiale. De réflexion obtuse Il se peut aussi que les médias,
teur. Lorsqu’elle retombera enfin, leurs compromis. Sur les amours dant cette période tétanisante, et aveugle. D’une abondance de- dont l’influence est presque écra-
et que les gens sortiront de chez qu’ils n’ont pas osé nouer. Sur la l’imagination est comme une an- venue un gâchis qui a commencé sante dans l’écriture de nos vies
eux après un confinement pro- vie qu’ils n’ont pas osé vivre. cre que nous lançons des profon- à nous étouffer (et pourquoi dia- et de notre époque, s’interrogent
longé, il se peut que de nouvelles deurs du désespoir vers l’avenir, ble avons-nous accumulé tant honnêtement sur leur rôle dans
et surprenantes opportunités se nouveau souffle et nous commençons à la tirer d’objets ? Pourquoi avons-nous à le sentiment de dégoût généra-
fassent jour : peut-être que le Ceux-là se demanderont – briève- vers nous afin d’avancer dans sa ce point bourré et enterré nos lisé dans lequel nous étions plon-
contact avec ce fondement de ment, mais cette possibilité sur- direction. Le fait même d’imagi- existences sous des montagnes gés avant l’épidémie. Quelle est
l’existence le produira. Peut-être gira en eux – pourquoi ils gas- ner une situation meilleure signi- d’objets ­superflus ?). leur part dans notre sensation
que le caractère concret de la pillent leurs journées dans des fie que nous n’avons pas encore que, sans cesse, des gens aux in-
mort et le miracle de la survie relations qui gâchent leur exis- permis à l’épidémie, à la peur Bien à tous térêts absolument flagrants nous
ébranleront et bouleverseront tence. D’autres encore s’aperce- qu’elle provoque, de réduire notre Il se peut que certains regarde- manipulent pour ­laver nos cer-
des femmes et des hommes. vront brusquement que leurs être au silence. A partir de là, l’on ront toutes sortes de produits veaux et piller notre argent ?
Beaucoup perdront leurs êtres opinions politiques sont erro- peut espérer que, peut-être, lors- trompeurs de la société d’abon- Qu’ils nous racontent notre his-
chers. Beaucoup, leur emploi, nées, fondées uniquement sur que l’épidémie sera derrière nous dance avec l’envie de vomir. Peut- toire tragique et complexe avec
leur gagne-pain, leur dignité. des frayeurs ou des valeurs et que l’atmosphère se chargera être que les saisira l’idée ­banale, cynisme et vulgarité. Je ne parle
Mais lorsque l’épidémie s’achè- ­balayées par l’épidémie. Certains du sentiment de la guérison, de la simple, qu’il est horrible que cer- pas de la presse sérieuse, d’inves-
vera, il y en aura peut-être remettront peut-être en cause les convalescence et de la santé, un tains soient si riches et d’autres si tigation, courageuse, mais de
­d’autres qui ne voudront plus re- raisons pour lesquelles leur peu- nouveau souffle animera les indi- pauvres. Qu’il est épouvantable cette «communication de masse»
venir à leur vie antérieure. Cer- ple continue à être en guerre avec vidus, un souffle de légèreté et qu’un monde riche et si repu n’of- qui, depuis longtemps, a perdu sa
tains – ceux qui en auront les son ennemi, pendant des généra- d’une sorte de renaissance. Peut- fre pas une chance égale à chaque vocation d’informer les masses
moyens, bien sûr – quitteront tions, et à croire que la guerre est être quelques signes grisants de enfant qui naît. Ne sommes-nous mais a transformé les êtres hu-
leur lieu de travail où, pendant une fatalité décidée au Ciel. Il se candeur sans une once de cy- pas un même tissu humain qui mains en masses. Et, plus d’une
des années, ils ont été étouffés et peut que l’expérience d’une nisme. Peut-être que la tendresse nous unit, comme nous le décou- fois, en populace.
­opprimés. Certains décideront épreuve humaine aussi terrible et deviendra soudain, pendant vrons en ce moment ? Le bien de Quelque chose de ce que je viens
d’abandonner leur famille. De se profonde conduise certains à se quelque temps, une consigne ins- chaque être humain n’est-il pas, de décrire se produira-t-il ? Qui
séparer de leur conjoint. De met- dégoûter des positions nationa- crite dans la loi. Peut-être com- en fin de compte, notre bien à sait ? Et même si cela devait se
tre un enfant au monde ou, au listes et de tout ce qui entretient prendrons-nous que cette épidé- tous ? Le bien de la planète sur la- produire, je crains que cela ne se
contraire, de s’en dispenser. Cer- la séparation, la xénophobie, la mie meurtrière nous offre quelle nous vivons est notre bien, dissipe rapidement et que tout re-
tains «sortiront du placard» (de haine et le retranchement. prenne son ancien cours avant
toutes sortes de placards). Cer- Il y en aura peut-être certains que nous ne soyons contaminés,
tains se mettront à croire en
Dieu. Et des religieux perdront la
pour se demander, pour la pre-
mière fois, pourquoi Israéliens et
L’imagination n’est pas uniquement avant le Déluge. Tout ce que nous
allons traverser jusque-là, nous
foi. Peut-être que la conscience Palestiniens continuent à se capable de «broyer du noir» mais avons du mal à le pressentir. Mais
de la brièveté de la vie et de sa combattre et à ruiner leurs exis- cela vaut la peine de continuer à
fragilité incitera des hommes et tences ­depuis plus d’un siècle
aussi de préserver la liberté de l’âme. nous poser ces questions, comme
des femmes à adopter un nouvel dans un conflit qui aurait pu être Pendant cette période tétanisante, une sorte de remède jusqu’à ce
ordre de priorités. A s’efforcer da- résolu depuis longtemps ? que le vaccin contre l’épidémie
vantage à distinguer l’essentiel et Le recours à l’imagination au elle est comme une ancre que soit trouvé. •
l’accessoire. A comprendre que le
temps – et non l’argent – est leur
cœur même de l’abîme de déses-
poir et de peur actuels possède sa
nous lançons des profondeurs Traduit de l’hébreu
bien le plus précieux. propre dynamique. L’imagination du désespoir vers l’avenir. par Jean-Luc Allouche
18 u www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Mercredi 25 Mars 2020

Idées/
de son rôle mondial. Il est encore ment, c’est l’attente de la provi-
trop tôt pour savoir comment dé- dence étatique – celle-là même
signer la société produite par qu’Emmanuel Macron a saisi
cette combinaison : en quel sens l’occasion de célébrer – qui do-
est-elle communiste et en quel mine le paysage médiatique. Au
sens a-t-elle introduit en elle le lieu de nous confiner nous-mê-
virus de la compétition indivi- mes, nous nous sentons d’abord
duelle, voire de sa surenchère ul- confinés par force, fût-elle provi-
tralibérale ? Pour le moment, le dentielle. Nous ressentons l’iso-

Communovirus
virus Covid-19 lui a permis de lement comme une privation
montrer l’efficacité de l’aspect alors qu’il est une protection.
collectif et étatique du système. En un sens, c’est une excellente
Cette efficacité s’est même si bien séance de rattrapage : il est vrai
affirmée que la Chine vient en que nous ne sommes pas des ani-
aide à l’Italie, puis à la France. maux solitaires. Il est vrai que
On ne manque pas bien sûr d’épi- nous avons besoin de nous ren-

U
Le virus nous n ami indien m’apprend muniste. Il ne l’est pas seulement loguer sur le regain de puissance contrer, de prendre un verre et de
communise, car que chez lui on parle de à titre officiel : comme l’a déclaré autoritaire dont bénéficie en ce faire des visites. Au reste, la brus-
«communovirus». Com- le président Xi Jinping, la gestion moment l’Etat chinois. De fait, que augmentation des coups de
nous devons faire ment ne pas l’avoir déjà pensé ? de l’épidémie virale démontre la tout se passe comme si le virus fil, des mails et autres flux
front ensemble, C’est l’évidence même ! Et quelle supériorité du «système socia- venait à point nommé conforter ­sociaux manifeste des besoins
même si cela passe admirable et totale ambivalence : liste à caractéristiques chinoi- le communisme officiel. Ce qui pressants, une crainte de perdre
par l’isolement le virus qui vient du commu- ses». Si le communisme, en effet, est ennuyeux est que de cette le contact.
de chacun. nisme, le virus qui nous commu- consiste essentiellement dans manière le contenu du mot Sommes-nous pour autant mieux
L’occasion nise. Voilà qui est beaucoup plus l’abolition de la propriété privée, «communisme» ne cesse pas de à même de penser cette commu-
d’éprouver fécond que le dérisoire corona le communisme chinois consiste se brouiller – alors même qu’il nauté ? Il est à craindre que le
qui évoque de vieilles histoires – depuis une douzaine d’années – était déjà incertain. ­virus en reste le principal repré-
vraiment notre monarchiques ou impériales. dans une soigneuse combinaison Marx a écrit de manière très pré- sentant. Il est à craindre qu’entre
communauté. D’ailleurs c’est à détrôner, sinon de la propriété collective (ou cise qu’avec la propriété privée, la le modèle de la surveillance et
décapiter le corona que doit s’em- d’Etat) et de la propriété indivi- propriété collective devait dispa- ­celui de la providence, nous res-
ployer le communo. duelle (dont est toutefois exclue raître et que devait leur succéder tions livrés au seul virus en guise
C’est bien ce qu’il semble faire la propriété de la terre). Cette ce qu’il nommait la «propriété de bien commun.
­selon sa première acception puis- combinaison a permis comme on ­individuelle». Par là il n’enten- Alors nous ne progresserons pas
qu’en effet il provient du plus le sait une croissance remarqua- dait pas les biens possédés par dans la compréhension de ce que
grand pays du monde dont le ble des capacités économiques et l’individu (c’est-à-dire la propri- pourrait être le dépassement des
­régime est officiellement com- techniques de la Chine ainsi que été privée), mais la possibilité propriétés tant collectives que
pour l’individu de devenir pro- privées. C’est-à-dire le dépasse-
prement lui-même. On pourrait ment de la propriété en général
dire : de se réaliser. Marx n’a pas et pour autant qu’elle désigne la
eu le temps ni les moyens d’aller possession d’un objet par un su-
L'œil de Willem plus loin dans cette pensée. Au
moins pouvons-nous reconnaître
jet. Le propre de l’«individu»
pour parler comme Marx, c’est
qu’elle seule ouvre une perspec- d’être ­incomparable, incommen-
tive convaincante – même si très surable et inassimilable – y com-
indéterminée – à un propos pris à lui-même. Ce n’est pas de
«communiste». «Se réaliser», ce posséder des «biens». C’est d’être
n’est pas acquérir des biens maté- une possibilité de réalisation
riels ou symboliques : c’est deve- unique, ­exclusive et dont l’uni-
nir réel, effectif, c’est exister de cité exclusive ne se réalise, par
manière unique. définition, qu’entre tous et avec
C’est alors la seconde acception tous – contre tous aussi bien ou
de communovirus qui doit nous malgré tous mais toujours dans le
retenir. De fait, le virus nous rapport et l’échange (la commu-
communise. Il nous met sur un nication). Il s’agit là d’une «va-
pied d’égalité (pour le dire vite) et leur» qui n’est ni celle de l’équi-
nous rassemble dans la nécessité valent général (l’argent) ni donc
de faire front ensemble. Que cela non plus celle d’une «survaleur»
doive passer par l’isolement de extorquée mais d’une valeur qui
chacun n’est qu’une façon para- ne se mesure d’aucune façon.
doxale de nous donner à éprou- Sommes-nous capables de pen-
ver notre communauté. On ne ser de manière aussi difficile – et
peut être unique qu’entre tous. même vertigineuse ? Il est bien
C’est ce qui fait notre plus intime que le communovirus nous
communauté : le sens partagé de oblige à nous interroger ainsi. Car
nos unicités. c’est à cette seule condition qu’il
Aujourd’hui, et de toutes les ma- vaut la peine, au fond, de s’em-
nières, la coappartenance, l’inter- ployer à le supprimer. Sinon nous
dépendance, la solidarité se rap- nous retrouverons au même
pellent à nous. Les témoignages point. Nous serons soulagés mais
et les initiatives dans ce sens sur- nous pourrons nous préparer à
gissent de toutes parts. En y ajou- d’autres pandémies. •
tant la diminution de la pollution
atmosphérique due à la réduc-
tion des transports et des indus- Par
tries, on obtient même un en- Jean-Luc Nancy
chantement anticipé de certains
qui croient déjà venu le boulever-
sement du techno-capitalisme.
Ne boudons pas une euphorie
fragile – mais demandons-nous
quand même jusqu’où nous
­pénétrons mieux la nature de
DR

­notre communauté.
On appelle aux solidarités, on en
active plusieurs, mais globale- Philosophe
Libération Mercredi 25 Mars 2020 u 19

gles mêmes de la recherche


libre. Il accueille, avec une
certaine faveur, des con-
cepts comme «l’intersec-
tionnalité», qui met en lu-
mière les phénomènes
cumulatifs qui frappent cer-
taines minorités comme les
femmes «racisées», discri-

La cité des livres minées comme femmes et


comme membres d’une mi-
norité opprimée. Mais re-
Les policiers sont-ils
marque-t-il, ces concepts à
la mode tendent aussi à divi-
fortement touchés
ser la lutte sociale en autant
de combats séparés, fondés par le Covid-19 ?
sur la revendication identi-
Par taire, qui empêchent toute
Laurent Joffrin unité d’action en excluant la
référence à des valeurs com-
munes et universelles. L’an- Pourquoi les autorités
tiracisme identitaire devient
Les sociologues ainsi un «racialisme» qui
adopte, sous couvert de les
ne comptent pas les décès
au secours dénoncer, les mêmes caté-
gories que le racisme.
survenus en Ephad dans
de la démocratie La sociologie, dit-il, doit af-
fronter les maux du temps, le bilan des victimes
Dans son dernier ouvrage, Michel Wieviorka
donne une tâche simple et urgente à sa
la dérive illibérale, le natio-
nalisme, les «fake news» ou
la violence terroriste, non
du Covid-19?
discipline : diagnostiquer les maux de seulement pour en mener la
la démocratie et proposer des remèdes. cri­tique, mais aussi pour ex-
plorer les voies d’une sortie Face à la saturation des
Q
uand ils entendent le sociologue comme un ana- de crise et d’un retour, non
le mot ­sociologie,
certains sortent,
lyste indépendant qui tra-
vaille au contact étroit des
à l’harmonie irénique, mais
à des conflits civilisés qui
services de réanimation,
métaphoriquement, leur re-
volver. Légion de faux scien-
acteurs, pour leur permettre
de «produire la société» plu-
sont le propre des sociétés
démocra­tiques. D’où des dé-
comment décident
tifiques, disent-ils, nid de
contesta­taires, réservoir à
tôt que d’en être les rouages
passifs. Ni savoir éthéré ni
veloppements éclairants,
soutenus par les recherches les médecins ?
frustrés, son­ge-creux démo- «sport de combat», la socio- les plus récentes, sur la «dé-
lisseurs de l’ordre ­social. Ou logie devient connaissance radicalisation» des jihadis-
bien agents stipendiés du libre et utile à la démocratie. tes, la prévention de la vio-
commerce, complices intel-
lectuels du marché, alliés
Sans elle, son travail mis au
service des pouvoirs n’a plus
lence ou les meilleurs
moyens de mettre fin aux Covid-19 : Quels sont
subventionnés de l’ordre
bourgeois : certains milieux
conservateurs ne voient
de sens. En retour, le sociolo-
gue vole à son secours pour
surmonter les crises qui la
conflits armés qui déchirent
certaines sociétés. A chaque
fois, dans un effort de clarté
les principaux facteurs
dans l’étude des sociétés
contemporaines que gas-
frappe.
Sociologue neutre ? Certes
et de nuance, il rappelle de
manière pédagogique les
de comorbidité ?
pillage et menace, d’autres non : Wieviorka appuie son apports des différentes éco-
une justification oblique du travail sur une méthode, les, relie les analyses con-
«système». Sociologue s’il l’étude des «mouvements so- temporaines aux explora-
en est, Michel Wieviorka li- ciaux», tels que les définit tions initiales des grands

vous demandez
vre, à rebours de ces préju- son inspirateur Alain Tou- noms de la sociologie. Au
gés, un plaidoyer nuancé raine, chef de file d’un cou- bout du compte, il donne
pour sa discipline et lui rant fécond de la discipline. une vaste et limpide syn-
donne une tâche simple et La société a pour base le su- thèse des questions qui agi-
urgente : diagnostiquer les jet, acteur de son propre tent l’actualité la plus brû-

nous vérifions
maux de la démocratie et destin, qui n’est pas l’indi- lante, tout entière animée
proposer des remèdes. vidu isolé et calculateur de par la volonté de sauver et
Sociologue engagé ? Oui, l’école libérale, pas plus que de réinventer à la fois ce sys-
mais avec distance. Wie- le golem inconscient des tème qui reste notre seule
viorka se situe à l’écart de écoles déterministes, simple bouée de sauvetage : la so-
deux écueils : la dévotion en- jouet des structures dont ciété démocra­tique, fragile

Check News.fr
vers un pur savoir, indiffé- seule la mise au jour per- et divisée, décevante et par-
rent aux questions cruciales mettrait de comprendre un fois hypocrite, mais seule
soulevées par l’actualité, qui jeu social bloqué par les im- capable de donner à chacun
ferait du sociologue un sa- placables mécanismes de la l’espoir de maîtriser son
vant Cosinus enfermé dans reproduction. Un individu propre destin. •
sa tour d’ivoire universitaire; lié aux autres, certes, por-
ou alors l’embrigadement au teur de préjugés, influencé
service de telle ou telle cause par le système social, mais
impérieuse, qui transforme- capable de s’en libérer par
rait le scientifique en mili- l’action volontaire et la lutte
tant, en chercheur qui a déjà collective. Sociologue dé-
tout trouvé, dans une nou- mocrate, donc, Wieviorka
velle variante de cette «trahi- passe au feu de la critique la
son des clercs» naguère dé- radicalité sociolo­gique en
noncée par Julien Benda, qui vogue sur la scène universi-
stigmatisait dans les an- taire, mère d’un sectarisme Michel Wieviorka
nées 30 ces intellectuels militant qui entretient un Pour une démocratie
changés en auxiliaires des climat de suspicion, voie de de combat Robert Laffont
doctrines autoritaires. Il voit censure, qui contredit les rè- 488 pp., 21 euros.
20 u www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Mercredi 25 Mars 2020

Jean-Pierre Léaud et
Bernadette Lafont dans
la Maman et la Putain
de Jean Eustache (1973).
Collection Christophel

La singulière musique
du cinéma de chambre
De Jean Eustache à Marguerite Duras, Par
Camille Nevers
ciné. On s’imagine sans mal lire un livre,
écouter de la musique, voir du théâtre (non
de Chantal Akerman à Ingmar Bergman, bourgeois, sur tréteaux), dehors, dans un jar-

L
e cinéma appartient à la demi-obscu- din, dans la rue, par un bel après-midi. Un
de Robert Bresson à Philippe Garrel, rité. A la demi-veille qui va avec. Ma- film non. Il faut la caverne, l’abri, l’antre, la
chine électrique et art de la lumière planque.
nombre de cinéastes ont choisi auxquels il faut a minima la tombée du jour Comme il y a la musique de chambre, existe,
et la venue de la nuit pour projeter en exté- aux mêmes proportions et difficulté d’exécu-
comme terrain d’observation privilégié rieur, arena, festival en plein air ou drive-in, tion (moins il y a d’instrumentistes plus l’exé-
ou sinon l’intérieur sombre, cution musicale est diffi-
l’intimité du huis-clos et de la fiction l’espace presque annulé
d’une salle obscure. Cela
chefs-d’œuvre cile, sans filet), le film de
confinés (2/6) chambre. S’y déploient un
d’appartement pour décrire un repli vaut également, même si univers d’économie mini-
dans une moindre mesure, pour la télévision, male, un temps en suspension à charge exces-
et une réalité qui résonnent avec qui implique dans sa fonction domestique sivement libidinale, à l’écart du monde où
une idée d’intérieur, d’espace clos et de zone s’ébrouent les jeux érotiques – du film de cul
la solitude du spectateur. de confort affalé d’où regarder, comme au standard aux études fantasmatiques de Jean-
Libération Mercredi 25 Mars 2020 u 21

Cinéma/
Claude Brisseau ou de Catherine Breillat, im- prendre à faire son lit comme Alexandre dans lège de solitude, leur introversion projetée des lanternes obscures. Le film de chambre,
mobile intimité qui s’exhibe (à la Warhol), ou la Maman et la Putain d’Eustache, ou faire le au-devant d’eux, non au milieu d’une foule lui, est entre les deux, finalement. Natura-
panoptique sur cour (à la Hitchcock). Il existe repas ou l’amour (la Grande Bouffe de Ferreri, mais à part de toutes les autres solitudes qui lisme du quotidien et artifices du petit théâtre
même un très grand cinéma de rêverie histo- Brisseau et Breillat, encore), tenir son inté- entre elles s’ignorent et se côtoient. Il s’agit de reclus. Impudeur et pudeur, extériorité
rico-amoureuse en robe de chambre : celui de rieur comme on tient son journal. Au sens d’une tout autre solidarité, silencieuse et à pure en visions volées d’une réalité «nue»
Sacha Guitry. aussi de l’entretien à deux, du monologue de part soi – dont le cinéma d’appartement de confinée contemplée (d’une folie ou d’un
Le lit est un théâtre sans spectateur. Notre soi à soi relancé contre les murs, ou bien au- Manoel de Oliveira, ses apartés et ses décou- corps livré à lui-même), et intériorité du théâ-
chambre dans une demi-obscurité est cette quel une autre parole fait écho dans la cham- pes par «zones», champs de vision aveugle et tre qu’on se livre à soi-même, aussi exhibé à
lanterne magique par laquelle le cinéma – ca- bre – et cela, c’est le grand et beau souci du ci- parole sourde, où rien ne coïncide jamais l’image que jalousement gardé : rester au seuil
mera oscura –, sait contempler comme proje- néma de Duras. Comment «s’entretenir», et vraiment, est le plus beau témoignage. Aussi du personnage, même en voix off, n’avoir ac-
ter nos flux de conscience, pareille à celle du de quoi ? Entre monologue de demi-folle faut-il ne pas concevoir cette coexistence cès à l’intérieur que par une présence sans
narrateur alité de Marcel Proust (qui affectait (l’immense présence fluette de Madeleine Re- contrariée comme un oxymore mais comme discours – sinon la voix off ou le récit épisto-
de mépriser le cinéma, rival sans doute à son naud chez Duras) et dialogue au conditionnel idée de bonne distance démocratique, indivi- laire romancé –, mais une présence ouverte
dessein littéraire de restituer du fond de son («Ce serait l’histoire de…») duquel «sort» une dus disséminés dans la salle, solitaires soli- dangereusement sur le vide, l’ennui, la rou-
lit les ombres de la multitude laissée dehors musique, un monde et un récit : le film en daires devant l’écran au milieu des ténèbres tine, l’ébranlement radical. De cela, à force et
et convoquées à sa rencontre, à son style), ou pure virtualité advenue. Ainsi l’entretien in- réconfortantes. selon les talents, se dégage une création in-
solidaire de l’abîme en soi-même de Virginia fini qui s’apparente à une mélopée enfantine, Il y eut de fait et dès l’abord à l’écran deux ma- candescente, exactement comme de mettre
Woolf, sa chambre à soi, tout absorbée par le sérieuse et claquemurée, entre l’auteure-nar- nières de voyager. Le cinéma d’extérieur et le le feu. L’incendiaire calme est consumé à son
vide et sa saturation. Il y a dans le film de ratrice et Depardieu dans le Camion. cinéma d’intérieur : Lumière vs Méliès. Les propre désir, désir qu’il laisse à d’autres (au
chambre une qualité de silence, soit par un uns qui font de leurs cameramans des géomè- critique par exemple) le soin de qualifier de
solo tacite (tout le cinéma de Chantal Aker- Solitaires solidaires tres arpentant le monde et en ramenant des «révolutionnaire» : Akerman, ou Jean-Claude
man, ses silences saturés de la rumeur du Avant de se livrer à d’innombrables fictions «vues», l’autre, l’illusionniste, qui ne bouge Guiguet (les Belles Manières par excellence),
monde, dehors, et ses voix off), d’autres fois en huis clos, la nature du cinéma l’avait de pas de son «studio» pour voyager dans la toujours Oliveira, Fassbinder parfois, et puis
dans une solitude à deux silencieuse, ou à de- toute façon défini, pratiquement et dans sa Lune. Les uns qui, dans l’élan naturel d’une Cocteau. Etc.
mi-mots, qui explose avec la brutalité blessée philosophie, comme une expérience de réclu- époque naturaliste, ont instantanément
d’un cri d’animal : le hurlement du vice-con- sion, épreuve qui se rend disponible à toute pensé aller enregistrer ce qu’on n’avait jamais Fuite ultime
sul (Michael Lonsdale) dans India Song et tout projection fantasmatique. Par disposition à vu, si loin si proche, au dehors (une sortie, L’appartement est le lieu à la fois commun et
le cinéma de Marguerite Duras, les films de une certaine pauvreté aussi, à l’austérité et au d’usine, ou une entrée, de train en gare). L’au- magique de projection, de protection et de
Catherine Breillat à l’heure du crime, d’Ing- calfeutrement, le goût de s’isoler et s’adonner tre qui mit tout «en boîte», sur d’étroits tré- prospection : un monde petit et qui a la parti-
mar Bergman à l’heure du loup, de Robert aux jeux imaginaires, «en intérieur», des en- teaux, voulut moins enregistrer qu’impres- cularité de se subdiviser, on dirait, à l’infini,
Bresson à l’heure du diable, d’Adolfo Arrieta fants. Dans une salle de cinéma le spectateur sionner par le merveilleux «intérieur», le où chaque pièce (chambre, cuisine, couloir)
à l’heure des flammes, ou même de Philippe est seul, n’aime rien tant que ça, distinct des trucage et le huis-clos, les délires magiques contient plusieurs parcelles (lit, évier, pla-
Garrel (les Hautes Solitudes). autres et entouré, inconscient qui vagabonde, et les fantasmagories des chambres noires et card), comme une boîte qui se déboîte à l’in-
toujours très jaloux de son quant-à-soi. Dé- fini, du moindre mètre carré au plus petit mil-
Séduction chuchotée braillé, inconvenant, quasi animal donc, voilà limètre de peau. Comme si le cinéma dans ces
Au repos, tout est parole récitée, épistolaire ou le cinéphile, tandis que dans une salle de territoires de l’intime, de la pudeur et de l’im-
méditée, et viscéralité animale : existe, au re- ­théâtre ou de concert, on sait se tenir, on se Débraillé, inconvenant, pudeur, était doué des mêmes facultés opti-
bord le plus borderline de l’expérience d’un
film, une cinémalité. Entre le lit et l’animal,
le doit, on est d’un public qui fait société,
d’une masse populaire ou d’une élite assem-
quasi animal, voilà le ques ou scopiques qu’un microscope. Alors
le peuple du langage qui habite entre quatre
l’isolation et la régression. Avec donc cette di- blée et l’on fait bloc avec l’assistance, dans cinéphile, tandis que murs fourmille : confidence, confession, au-
mension considérable de la parole, car l’animal
alité est doué de parole. Parole «entre quatre
une conscience collective de ce qui là sur la
scène est en train de se jouer. Multitude dra-
dans une salle de ­théâtre tofiction, méditation, délire, et le silence à
couper qui espace les paroles. Sans contem-
murs», interminable, soliloquante, monologue matique et politique, manifestement ouverte ou de concert, on sait plation d’aucun paysage sinon celui du de-
intérieur ou adresse à peine feinte au specta- aussi bien que diversement divertie, mais dans. La seule contemplation est celle d’un
teur (Guitry et toutes ses grandes scènes «de d’abord compacte, en communion. se tenir, on se le doit, visage à lui-même son propre «réflecteur», de
téléphone»), parole qui résonne dans l’espace
dont elle fait ressortir la texture et tire sa tessi-
Le cinéma est le contraire et voilà la raison à
ce que tant de cinéphiles exècrent le théâtre.
on est d’un public la lumière qu’il voit émaner de lui (ainsi revoir
Je, tu, il, elle et le visage blanc phosphores-
ture feutrée, sa séduction insinuante, chucho- Leur dope, c’est cette expérience et ce privi- qui fait société. cent au centre de la chevelure noire de Chan-
tée, somme toute très proche de la voix inté- tal Akerman qui s’absorbe).
rieure de l’écriture et des livres, d’une certaine C’est une austérité consentie aux limites de
indolence littéraire (ou du certain désarroi) –si l’expérimental que le film de chambre ou
l’on veut bien prêter, parfois, à l’expression d’appartement, un arte povera qui teste
«film littéraire», la force de l’éloge plutôt que exactement tout en les repoussant, refusant
sa dépréciation habituelle. de s’y laisser enfermer précisément, les fron-
Des journées entières dans les arbres, sur sa tières entre expression radicale et commer-
couche, dans les bras d’un(e) amant(e) dans ciale. Entre deux. Fuyant les catégories de ce
un lit, heures perdues pour la productivité in- type. Expérience de temps, connaissance par
dustrieuse. Une autre production s’extrait de les gouffres de la réclusion, de l’ermitage, du
voyages immobiles moins faits d’intensité confinement (où nous sommes au temps
(selon l’idée à la Deleuze-Guattari) que de la présent), le cinéma de chambre serait
densité de «s’entretenir». Là où la société comme les cousins éloignés de ces films d’es-
(mise à la porte) n’entre plus naît la possibilité cape room depuis des années en vogue, mais
d’une autre production d’entertainment, d’un dont les règles du jeu définitif, cette fois, vi-
bel ennui qu’on dit «chiant» (vivent les films seraient à s’en sortir sans en réchapper. Ou
chiants pleins de parole !) mais qui est ex- comme tel mystère de la chambre jaune, à
trême liberté et anarchie clandestine au cœur s’absenter en condamnant toutes les issues
même de nos prisons intérieures. possibles. La fuite ultime, hors le monde,
«L’entretien», à tous les sens alors : celui de se dont on sort soit par la mort, soit par une
tenir entre, entre l’existence et l’inanité, entre convalescence. Le film de chambre comme
les quatre murs et nos sept vies félines de la expérience de la fin probable qui clôture le
routine ; celui de se livrer au quotidien, à son clos, et de l’amour toujours possible auquel
entretien domestique, éplucher les patates de Delphine Seyrig dans Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles tout l’être tend, se met à disposition captive.
la Jeanne Dielman de Chantal Akerman, ap- de Chantal Akerman (1975). Rue des Archives. BCA Do not disturb. •
22 u www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Mercredi 25 Mars 2020

Culture/
En guerre contre l’ennui : 3 AVEC UN SAMOVAR
«Tout est terriblement embrouillé. J’ai
très mauvais moral», écrivait Andreï Tarkov-
ski dans son journal en 1974. On ne va pas ra-

des platines, des démons


conter d’histoire, ce n’est pas le cinéaste qui
vous plongera dans un bain salvateur de ri-
golade collective mais il se trouve que son
œuvre est visible gratuitement sur le site

et des icônes
Russie.fr. ­Prophétique et désenchanté, on se
souvient que le cinéaste, fils de poète, signait
Stalker en 1979, vision d’un territoire indus-
triel ­dépeuplé et rendu à la nature sauvage,
la «Zone». Obnubilé toute sa vie par le déca-
lage entre progrès matériels et décadence
Chaque jour de la semaine, spirituelle, Andreï Tarkovski peut être un
«Libé» vous propose une 1 2 bon guide énigmatique et altier pour trans-
sélection adaptée à la vie former notre enfermement sanitaire en pa-
en confinement, en attendant renthèse grandiose. D.P.
la capitulation du Covid-19. A voir sur Russie.fr.
id Software. Bethesda

1 AVEC 8,6 GRAMMES 4 AVEC GOÛT


Getty Images. AFP

DANS LE SANG ET SANS TICKET


2008, année héroïque. Le temps de la dance en Cela fait quelques années que le musée Gug-
stade, avant l’EDM pour spring breakers mais genheim de New York offre, via la plateforme
bien après les derniers jours du disco, quand internet Archives, la consultation gratuite
plus personne hors de l’underground n’utilisait d’une soixantaine de catalogues ­courant
le mot «house» mais Justice et Boys Noize ven- de 1937 à 2006. Si l’outil est quotidiennement
daient des CD par dizaines de milliers. Un âge inestimable pour quantité de chercheurs, il
de musique electro un peu limite, pour tout faut avouer que par ici, un confinement aura
dire, méchamment virile, plus alcoolisée que 3 été nécessaire à son exploration enthousiaste
droguée et que beaucoup renient aujourd’hui (mieux vaut tard que ­jamais).
mais dont ceux qui l’ont vécu de première Dérouler la page des couvertures (le gra-
main se souviennent avec émotion. C’est ce- phisme de celles des années 60 est
lui-là même que l’Anglais Erol Alkan (photo), ­réjouissant) produit un effet étrange, propre
producteur indie de talent qui s’était fait à notre situation d’immobilité longue durée :
­connaître avec des remix de groupes de rock après la peur de rater un truc, se pressent
dansant et sans intérêt (qui aujourd’hui écoute l’évidence d’avoir raté plein de trucs. On
encore les Klaxons ou DFA 1979 ?) ressuscite n’était pas à New York pour la rétrospective
devant nos oreilles avec ce mix inédit, enregis- Philip Guston de 1962 (beau catalogue hyper
tré live au festival néerlandais Lowlands avec complet) ni pour celle de Soto en 1974 (édi-
un micro ouvert au public qui hurle à chaque tion au cordeau) et toujours pas pour celle de
break, comme poussé du haut d’une falaise. Et Jenny Holzer en 1989, dont le catalogue, pré-
on est surpris de la vie qu’on trouve dans ces sentant beaucoup de photos de ses Truismes
hybrides techno rock plein de basslines trop coup-de-poing exposés dans les lieux de
grasses et de charleys surcompressés: c’est mo- ­passage de foules, alimente une étrange nos-
che et too much, souvent, ça frise l’absurde en talgie créée par notre état dissociatif. Le tout
Potemkine Films

permanence, mais c’est aussi passionné et, est mis à disposition avec quantité d’outils
avec le recul, franchement marrant. O.L. fort pratiques – zoom, recherche par mots-
A écouter sur Mixcloud. clés, etc. É.F-D.
Sur la plateforme Archive.org.
2 AVEC UNE ARME EN PLASTIQUE
Après un remarquable et remarqué re- 5 Avec un rire
vival paru en 2016 sous le simple titre de Doom, Vengeur
la canonique série de jeux de tir fait son retour 4 En 2014, Chris Esquerre avait anticipé que
dans une ambiance on ne peut plus ac- ses pitreries s’adresseraient un jour à un pu-
cueillante, puisque le joueur est très vite in- blic de reclus aux cheveux gras, la mine pati-
formé que «la majorité de la population est bulaire, travaillée d’un mauvais teint jaune
morte pendant le premier mois de l’invasion in- par le manque de lumière naturelle. Sinon,
fernale». De quoi abandonner tout espoir, s’il pourquoi cette invite au début de son pas-
en demeurait une lueur après quatre jours de sage aux Bouffes parisiens : «Ce spectacle est
confinement, dès les premiers mètres parcou- gratuit pour les gens très laids» ? La captation
rus sur une Terre tristement dévastée par des s’offre donc librement sur YouTube à l’usage
hordes de démons. Le programme consiste en de nos loisirs d’ermites repoussants. Armé
The LIFE Images Collection via G

une expérience +++ : plus grande, plus belle, de l’attirail du conférencier, l’humoriste
plus dure, dans des niveaux d’une méticulosité y arrose l’auditoire de ses théories défini­-
impressionnante. Il en résulte un défouloir tives sur l’éducation. C’est drôlissime, et les
aussi exigeant que généreux, et un excellent ­parents dont la dernière étincelle de vie
rappel que les jeux les plus malins aiment par- n’aurait pas été absorbée par le huis clos pro-
fois se faire passer pour les plus profondément longé avec leurs marmailles y trouveront
débiles. F.D. leur compte. S.O.
Doom Eternal Développé par Muté au théâtre
id Software, édité par Bethesda Softworks. des Bouffes
Sur Xbox One, PS4, PC et, plus tard, Switch. de Chris Esquerre sur YouTube.
Libération Mercredi 25 Mars 2020 u 23

Shabaka and The Ancestors, l’âme guerrière


Le saxophoniste britanno-barbadien der, le groupe des Ancestors
reposant sur une section
Shabaka Hutchings et sa formation rythmique exemplaire, Ariel
sud-africaine sortent un second album Zamonsky (basse), Gontse
empreint d’afrofuturisme envoûté. Makhene (percussions) et
l’éminent batteur Tumi
­Mogorosi.

D
ès They Who Must Die pièce maîtresse à la liste de
(«ceux qui doivent ses nombreuses réussites. Emphase. Shabaka… Si
mourir»), premier Elevé entre Londres et la Bar- vous pensiez au guerrier woo-
morceau de l’album, la musi- bade, le longiligne Shabaka kiee de la Guerre des étoiles,
que gronde et pourtant c’est s’était en effet déjà signalé au vous avez tout faux. Les pa-
lumineux. Dans une galopade sein de différentes formations rents du musicien songeaient
de contrebasse, de percus- plus ou moins électriques : paraît-il au pharaon nubien
sions et d’incantations, le en orbite avec son trio The Neferkare Shabaka (qui régna
saxophone de Shabaka Hut- Comet Is Coming, en fanfare de 716 à 702 avant J.-C.). Ques-
chings brode les motifs pulsés infernale au sein des Sons of tion de destinée sans doute.
dont il a le secret, faisant écho Kemet. A 35 ans, le grand Enregistré entre Johannes-
aux images d’un «temps afri- échalas enfonce le clou avec burg et Soweto, l’impression-
cain» qu’évoque la voix puis- ces Ancestors, prolongeant le nant We Are Sent Here by His-
sante de Siyabonga Mthembu. geste de prédécesseurs admi- tory relève autant du lamento
«Ayeye… Nawa amagwala bo. rés dont il prononce parfois que de l’imprécation. Dans
Tina asiyisabi impi», traduc- les noms, tels Pharoah San- un mélange de xhosa et d’an- Shabaka and the Ancestors. Photo Tjasa Gnezda and Mzwandile But
tion : «Voici les craintifs. Nous ders ou John Coltrane. glais (rendons grâce ici à un
n’avons pas peur du combat», La conversion à l’afrofutu- ­livret bien traduit) Siyabonga
nous avertit le médium. risme envoûté se confirme Mthembu évoque ce qui doit tion d’un chant d’église chré- Redefining Manhood) dénon- Shabaka and
donc avec ce nouveau disque être détruit, ce qu’il nous faut tien, en passant par un hom- cent le «point toxique» d’une The Ancestors
Destinée. Spiritual jazz : le réalisé auprès de la fine fleur sauver. «Burn the names, burn mage au rastafarisme, la voix certaine éducation au mascu- We Are Sent Here
mot était déjà sur toutes les des musiciens sud-africains : the records, burn the archive» de Siyabonga Mthembu ac- lin. Que tout cela nous soit of- By History
bouches à la sortie de Wisdom Nduduzo Makhathini et la reviennent plusieurs fois ou compagne aussi le renverse- fert en sons pleins et déliés, (Impulse !).
of Elders en 2016, disque fabu- ­lumineuse Thandi Ntuli (cla- encore plus tard dans le ment de l’ordre masculin. «Un empreint d’une grâce mani- Concerts (maintenus
leux enregistré à Johannes- viers) font leur apparition même morceau: «D’un acte de homme ne pleure pas, un feste dans le finale Teach Me pour l’instant) :
burg en une seule journée ­remarquée, Mandla Mlangeni destruction est venue la créa- homme ne s’afflige pas, un How to Be Vulnerable, ne le 18 mai au New Morning
de studio. L’infatigable saxo­- (trompette) et Mthunzi tion, la mort finalement re- homme ne donne pas la vie», manque décidément pas de (75010),
phoniste britannique Sha- Mvubu (sax alto) jouent au connue comme une part de la ces mots répétés avec em- souffle. le 21 mai à Jazz sous les
baka Hutchings ajoutait cette chat et à la souris avec le lea- vie.» D’un poème à l’adapta- phase dans We Will Work (on Matthieu Conquet pommiers, Coutances (50).

Fernand Deligny, la poétique des autistes


Le documentaire de Richard régulièrement des bouts de films avec les
enfants dont il s’occupait. Il avait inventé
Copans montre comment un mot pour désigner leur façon d’utiliser
le cinéma a permis à la caméra pour produire des «images au-
cet éducateur de libérer tistes», sans intentions et qui ne disent
l’inconscient des enfants rien : camérer. En 1971, ces expériences
auxquels il consacra sa vie. donneront naissance à un film qui ne res-
semble à aucun autre : le Moindre Geste.

F
ernand Deligny (1913-1996), institu- Modestement, Copans rend compte de
teur, éducateur, écrivain, cinéaste tout cela sans essayer de se prendre pour
amateur, révolutionna l’éducation Deligny, mais en suivant précisément ses
spécialisée, notamment à travers son tra- pas, ceux de sa vie autant que ceux de sa
vail avec les autistes, qu’il délivra de la pensée. Il ne se contente pas de le citer
psychiatrie en inventant des lieux à leur mais retourne dans les paysages où il a
mesure. Il ne cherchait pas à les «guérir» vécu et retrouve des objets qui lui ont ap-
mais à leur permettre de vivre avec les partenu. Il en résulte un portrait biogra-
­autres. Non pas en les adaptant à notre Deligny tournait des films avec les jeunes dont il s’occupait. shellac distribution phique sérieux, dense, captivant.
monde, mais en les laissant s’épanouir Marcos Uzal
dans le leur, qui a peut-être quelque chose documentaire qui se voudrait fidèle à cet ce dernier n’est plus là, il restitue sa parole
à nous apprendre. Selon lui, les autistes homme si peu conventionnel est une ga- à travers ses textes, dans une voix off où Monsieur Deligny, vagabond
se caractérisent par leur façon de se tenir geure. Du vivant de ce dernier, et avec sa Jean-Pierre Darroussin, ne se contentant efficace de Richard Copans (1 h 35).
hors du langage et des intentions : chez complicité, Renaud Victor en réalisa deux pas de lire, interprète véritablement Les spectateurs auront accès au film en TVOD
eux, l’agir ne devient pas du faire, leurs magnifiques – Ce gamin-là (1976) son rôle. Copans s’est surtout intéressé pour un coût de 4 € en exclusivité sur le site de
gestes n’ont pas de causes et n’imitent et Fernand Deligny, à propos d’un film à aux rapports de Deligny avec les images. Shellac, www.shellacfilms.com et sur les platefor-
rien. Les observer, les comprendre, pour- faire (1989). Aujourd’hui, Richard Copans ­Considérant la caméra comme un «outil mes de La Toile www.la-toile-vod.com, le service
rait nous aider à sortir de notre propre en- déclare lui aussi ne pas vouloir faire un pédagogique», celui qui fut l’ami d’André VOD de votre cinéma, pour les deux premières se-
fermement dans le langage. Réaliser un «sur» mais plutôt «avec» Deligny. Comme Bazin puis de François Truffaut tournait maines puis en partenariat avec Universciné.
24 u www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Mercredi 25 Mars 2020

ALBERT UDERZO
Billet
Par
laurent joffrin

Libres
Paradoxe ultime : Uderzo
disparaît au moment où
chaque famille française
voit son logement trans-
formé en mini-village gau-
lois, enserré par un appa-
reil de contrôle digne de
l’occupation romaine. Au
La grande traversée
moment, aussi, où les auto-
rités se plaignent de l’in-
Autodidacte versatile et maître du style «gros nez»,
discipline «gauloise» dont
feraient preuve les Fran-
le dessinateur cocréateur d’Astérix a perpetué, avec un
çais. C’est la force symboli- besoin viscéral de reconnaissance et un goût acquis pour
que des personnages créés
par Albert Uderzo, d’ascen- l’écriture, les aventures gauloises longtemps après la
dance italienne, avec son
compère René Goscinny,
mort de son ami Goscinny. Il l’a rejoint mardi, à 92 ans.
né d’une famille juive polo-
naise : ils ont façonné, au-
tant que Jeanne d’Arc ou
Napoléon, le mythe fran- Par lien avec le coronavirus», a précisé d’édition, qui publie Bibi Fricotin.
çais. Les Gaulois n’étaient marius chapuis son gendre à l’AFP. A 13 ans, le gamin en culotte courte
pas forcément ce qu’ils en A sa naissance déjà, le 25 avril 1927, devient la coqueluche du bureau,

N
ont dit, pas plus que les aître avec douze doigts et à Fisme (Marne), il est le second Al- apprend le lettrage, la retouche
Français. Peu importe : le daltonien, on imagine que bert Uderzo, ses parents lui don- photo. Il côtoie des dessinateurs et
talent a occulté la vérité c’est le genre de signes qui nant le nom d’un grand frère, mort reste un an au lieu des quelques se-
historique. Ainsi s’est cris- suffisent à tenir éloigné d’une prématurément quelques années maines prévues. Fuyant la famine
tallisé le cliché : un peuple planche à dessin. Pas Uderzo, plus tôt. Immigrants italiens arri- qui frappe Paris, il rejoint son frère
jaloux de son indépen- ­Albert. Cinquante-deux ans passés vés en France en 1922, les Uderzo qui s’est réfugié en Bre­tagne avec de
dance, hédoniste et querel- au côté d’Astérix ont fait de lui un sont d’extraction modeste. Le père, faux papiers pour échapper au STO.
leur, léger, divisé et or- monstre de bande dessinée. Peu de poursuivant la tradition familiale, Il y découvre la vie de paysan et fait,
gueilleux. Faut-il s’en dessinateurs peuvent, comme lui, est menuisier. Il a rencontré sa sans le savoir, ses premiers repéra-
plaindre ? Pas forcément. Il se targuer d’avoir donné naissance femme dans un arsenal durant la ges. Entre deux bulletins d’actuali-
y a là un message politique à une icône, un personnage Première Guerre mondiale. Ensem- tés, au cinéma, il découvre les des-
subliminal. Le système de reconnais­sable immédiatement, ble, ils ont cinq enfants – Albert est sins animés de Walt Disney. Déjà
gouvernement d’Abrara- comme Mickey, Tintin ou Super- celui du milieu. Ironie du sort, le profondément marqué, jeunot, par
courcix est bonhomme et man. Un succès, bien que moins père des Gaulois les plus fameux de les strips de Floyd Gottfredson, il
indulgent, ces villageois universel que les personnages pré- l’histoire est resté romain jusqu’à est subjugué et rêve d’en faire son
susceptibles n’aiment rien cités, indifférent au passage des ses 7 ans, quand la famille obtient métier.
tant que vaquer à leurs af- ­générations. la naturalisation. Le garçon grandit
faires loin de l’autorité ro- La concorde de rigueur lors des à Clichy-sous-Bois et rêve de deve- Une bande d’amis
maine sans cesse tournée hommages post-mortem fera peut- nir clown (peut-être l’origine de son en costume-cravate
en ridicule, protégés par être oublier combien Uderzo a di- amour pour les gros nez). De ces an- Sitôt la guerre terminée, Uderzo ré-
cette potion magique qui visé. A force de se voir reprocher nées-là, Uderzo garde le souvenir pond à l’annonce d’un studio d’ani-
est le double symbole du d’être un business­man, il s’était d’être traité de «macaroni» et une mation pour devenir intervalliste.
droit et de la force. Un placé en retrait du milieu de la BD, grande méfiance pour la gauche so- Déconvenue sévère lorsqu’il décou-
exemple de résistance à et gardait pour celui-ci une rancœur cialiste ou communiste : «J’ai trop vre que son rêve est en réalité une
l’oppression, celle que rabâchée au fil des interviews. Avec connu ce milieu négativement pen- usine à dessins. Mais il ne refuse
cherchaient, dans l’histoire le temps, les deux parents d’Astérix dant les années 30, les années du pas l’offre du patron de publier une
du pays, les paysans révol- laissent des images parfaitement Front populaire où les socialistes et courte histoire, sa première esca-
tés, les citadins rebelles à opposées, probablement un peu les communistes ne nous ont pas pade dans la bande dessinée :
l’ordre royal, les ouvriers faussées. Tandis que le scénariste épargnés, nous autres les immigrés Flamberge, gentilhomme gascon. Et
en butte à l’exploitation in- Goscinny prenait la lumière tout en italiens.» c’est encore via une simple an-
dustrielle, bref, les dissi- rondeur et en sourire, le dessinateur En 1940, pendant que la France ca- nonce dans la presse qu’il gagne
dents de toutes les épo- Uderzo, sec et plus distant, cultivait pitule, le jeune Uderzo s’oriente son premier contrat d’édition au-
ques, rétifs à l’arbitraire et son côté «numéro bis» – au service vers des études de mécanique. Pour près des Editions du Chêne. La pre-
à la tyrannie. Une idée de de Charlier ou Goscinny, jusqu’à ce qu’il ne reste pas à rien faire durant mière BD d’Uderzo s’appelle Clopi-
la France promue par un qu’il doive écrire seul son histoire. les deux mois d’été, son grand frère nard. Un petit fascicule qui met en
immigré italien, qui est Il est mort mardi, à 92 ans. «Dans – qui est comme un second père scène les aventures du «dernier des
aussi une idée de la son sommeil, à son domicile à pour Albert – lui dégote un petit grognards» de Napoléon, borgne
liberté. • Neuilly, d’une crise cardiaque sans boulot dans la Société parisienne qui a remplacé sa jambe lll Albert Uderzo dans les ateliers
Libération Mercredi 25 Mars 2020 u 25

Culture/
lll manquante par un canon bande dessinée humoristique, en as-
lui permettant de se propulser dans sociant un humour plutôt sophisti-
l’espace. Un gros nez, déjà. qué pour l’époque à un dessin de type
Parfait autodidacte (il passera une “gros nez”.» Leur première collabo-
journée en école de dessin, avec ration s’appelle Oumpah-Pah et est
l’idée de rejoindre l’équipe d’anima- consacrée à un Indien qui sort de sa
tion de Paul Grimault, avant de lâ- réserve pour se mêler aux Améri-
cher l’affaire), Uderzo se nourrit cains. Aucun éditeur n’en veut et
d’une esthétique dont les standards l’idée, lancée en 1951, n’aboutira que
ont été fixés dans les pages du Jour- plusieurs années plus tard. Pas dé-
nal de Mickey, auxquels il agrège les couragés, ils enchaînent les séries.
leçons apprises de Calvo, côtoyé à la Pour la Libre Belgique, ils créent
Société parisienne d’édition. Luc Junior, un journaliste accompa-
Il travaille ensuite pour le magazine gné d’un petit chien blanc nommé
OK. Son héros s’appelle Arys Buck La Plaque (toute ressemblance avec
et Uderzo, fasciné par les Etats-Unis un concurrent…) ou les aventures de
comme tous les dessinateurs de Jehan Pistolet, inspirées des romans
l’époque qui y voient un eldorado, d’aventure. Le tandem se rode. En
signe «Al». A l’américaine. L’affaire rétrospective, certains projets pa-
ne dure qu’un temps et Uderzo est raissent ovniesques, comme ce Bill
à deux doigts de plaquer la BD, faute Blanchart au dessin hyperréaliste
de boulot, quand on lui conseille en 1957 pour le mensuel Jeannot.
de frapper à la porte de la grande
presse. Il devient alors illustrateur Le Raz-de-Marée
de faits divers pour France-Soir ou Gaulois
France dimanche, une formidable La bande de dessinateurs qui,
école du dessin réaliste qui, en plus, comme lui, sont installés à Paris et
paie convenablement. Il découvre employés en Belgique finissent par
aussi les tribunaux, lorsqu’on l’atta- vouloir faire valoir leurs intérêts. La
que pour avoir représenté un cam- World Presse, qui les emploie, a
briolage par le détail, ce qui pourrait transposé le modèle américain de
donner des idées à certains… la syndication. Un soir, une salle est
Mais la bande dessinée le titille tou- louée pour discuter franchement
jours et Uderzo finit par rejoindre des moyens d’obtenir de meilleu-
un ­atelier de dessinateurs installé res conditions de travail. L’affaire
sur les Champs-Elysées. Le coin est se sait et est mise sur le dos de la
alors plus chic que touristique et grande gueule Goscinny, qui s’en-
la bande d’amis travaille en cos­- tend dire «Uderzo trouvera toujours
tume-cravate pour mieux sortir du travail, toi jamais», avant d’être
après. Alors qu’exceptionnellement, viré. Uderzo et Jean-Michel Charlier
il bosse depuis chez lui, quelqu’un démissionnent de la World Presse.
frappe à sa porte pour récupérer des Pour vivre, le dessinateur signe des
planches en retard : c’est un certain récits pour des revues payées par
René Goscinny, fraîchement débar- des marques de pâtes ou de choco-
qué d’Amérique. Un autre Italien, lat. «A cette époque-là, on faisait
se réjouit Uderzo. Pas de chance, n’importe quoi pour subsister», ex-
ça s’écrit avec un «y» : l’homme plique Uderzo. Goscinny, qui tra-
est polono-argentino-américano- vaille aussi pour le magazine Tintin,
français. Il rejoint le studio et ne y fait la retape du dessinateur. Une
tarde pas à devenir bon ami avec fois dans la boucle, ce dernier re-
Uderzo. Goscinny est meilleur vient à la charge avec Oumpah-Pah,
­scénariste que dessinateur ; l’in- présentant une version transposée
verse, précisément, de son com- à l’époque de la naissance de l’Amé-
parse. «On a donc décidé, pour le rique. La série durera trois ans,
meilleur comme pour le pire, de tra- de 1958 à 1961, et tiendra lieu de der-
vailler ensemble.» nière répétition avant Astérix. On y
On est en 1951. Le début d’une épo- trouve un petit village indien, un
que de profondes transformations chef, des pirates… Et le trait
pour Uderzo. Un an après avoir ren- d’Uderzo est déjà en place.
contré Goscinny, il fait la connais- A côté de leur travail pour Tintin,
sance d’Ada, qui devient sa femme Goscinny et Uderzo sont contactés
en 1953. Un mariage à l’église pour par quelqu’un qui cherche à lancer
faire plaisir à la belle-famille, même un nouveau journal jeunesse, dont
si Uderzo est profondément déta- l’ambition est de mettre en avant
ché de la foi – pas anodin dans une des productions inspirées de la
famille d’immigrants italiens. ­culture française. Histoire de se
Le duo Uderzo-Goscinny accroche ­démarquer de l’omniprésente
tout de suite, se retrouvant autour ­influence américaine. Le magazine
d’un amour sans fin pour Laurel et s’appelle Pilote et changera la desti-
Hardy et les dessinateurs améri- née des deux hommes.
cains. «Nous nous sommes trouvé des En parallèle à sa collaboration avec
ambitions communes, expliquait Goscinny, et avant d’évoquer sa
Dargaud, en 1961. Photo Paul Almasy. akg-images Uderzo. Nous voulions faire de la ­série phénomène, Suite page 26
26 u www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Mercredi 25 Mars 2020

Dessin réalisé par


Uderzo en 2015,
en hommage aux
victimes de l’attentat
de Charlie Hebdo.
éditions Albert René.
Goscinny-Uderzo

Suite de la page 25 Uderzo re-


noue avec son ami Charlier pour lan-
cer les Aventures de Tanguy et Laver-
dure dans Pilote. Il dessinera
huit albums de ce feuilleton à la
gloire de l’armée, concurrent cocar-
dier de Buck Danny et Dan Cooper.
«Nous fournissions à l’armée la
meilleure des propagandes pour atti-
rer les jeunes. […] Je n’en conçois pas
une grande fierté», dira Uderzo, lu-
cide et antimilitariste dans l’âme.
Amoureux de mécanique, il assouvit
cependant un plaisir de dessinateur.
Même si sa nature profonde semble
le pousser vers un style «gros nez»,
Uderzo reste l’un des ­rares auteurs
à avoir mené de front deux séries
majeures dans des registres aussi
différents que le grotesque et le réa-
liste. Une alternance qu’il trouve
d’abord plaisante, empêchant la
routine de s’installer. Mais au fil des
années (1959-1966), il s’use. Charlier,
passablement désorganisé et cou- «Moi, je suis parti
rant lui aussi trop de lièvres à la fois,
ne lui facilite pas la tâche en rendant sur l’archétype
ses scénarios en retard ou en es-
sayant de les lui dicter par télé-
du Gaulois, le
phone. Goscinny, lui, est impecca- grand Celte blond
blement organisé. Quand Uderzo
devra choisir, il n’envisagera pas une aux yeux bleus. Et
seconde de lâcher Astérix et confiera René m’a dit : “Non,
Tanguy et Laverdure à Jijé – pas for-
cément de gaieté de cœur. Un peu chantement druidique pour expli- non, non, ce que je Giraud, Fred, Gotlib, Cabu, Gébé, la dynamique des planches, la vi-
éclipsées par le raz-de-marée gau-
lois, les années passées avec Charlier
quer la guérilla des Gaulois. En
­revanche, il y a incompréhension
veux faire, c’est un Reiser, Bretécher, Bilal… Le phéno-
mène permet en tout cas à Uderzo
tesse et la fluidité de lecture. Con-
trairement à Morris, Franquin, Fred
ont également joué un vrai rôle dans sur le personnage principal. «Moi, antihéros.”» de quitter son HLM de Bobigny ou Hergé, son trait n’envoûte pas. Il
la maturation du talent d’Uderzo. je suis parti sur l’archétype du Gau- en 1967 et de s’installer à Neuilly. Les reste d’ailleurs comme un dessina-
Albert Uderzo à propos
lois, le grand Celte blond aux yeux gains de la série sont partagés à teur sans héritier direct – «Ça a été
de la création d’Astérix
«En un quart d’heure, bleus. Et René m’a dit : “Non, non, parts égales entre les deux créateurs. un problème pour trouver un dessi-
c’était branché» non, ce que je veux faire, c’est un Pas anodin, dans une ­industrie qui, nateur qui puisse se mettre dans mon
Revenons à l’été 1959. Goscinny et ­antihéros.” On en avait tellement album est tiré à 600 000 exemplai- jusqu’alors, pratique plutôt une ré- style», confessera-t-il au moment de
­Uderzo sont pressés par le temps. Ils bavé de recevoir des injonctions de res. Les Gaulois font la couverture partition un tiers-deux tiers en fa- prendre sa retraite.
doivent trouver une idée pour le la part des éditeurs d’alors, qui nous de l’Express de Jean-Jacques Ser- veur du dessinateur, le scénariste «Dans le duo gaulois, on peut dire
premier numéro de Pilote et ne veu- disaient : “Faites des personnages van-Schreiber, qui parle de «phéno- étant rarement crédité. qu’Astérix était Goscinny et toi plutôt
lent pas se louper. Pour une fois, au- qui soient fins, beaux, à l’image de mène Astérix» lorsque paraît l’al- «Uderzo, dit Goscinny dans Pilote, il Obélix ?» demande le grand ob­-
cun éditeur ne vient brider leur Tintin, pour que les enfants puissent bum Chez les Bretons en 1966. est capable de dessiner clairement et servateur de la BD Numa Sadoul
­créativité. Ils envisagent une trans- s’identifier.” C’est comme ça qu’on a Goscinny a 40 ans, Uderzo, 39. avec talent n’importe quoi, jusqu’à, en 1999 : «Voilà, encore une fois, celui
position du Roman de Renart – his- fait un petit bonhomme laid qui soit, et y compris, un combat de pieuvres qui suit le leader, répond Uderzo.
toire de montrer que ce ne sont pas sinon intelligent, malin.» La dynamique dans de la gelée de groseilles.» Si ses J’ai toujours suivi un leader. Moi, je
les Américains qui ont inventé les Têtu, Uderzo revient à la charge des planches personnages sont ­immédiatement n’aime pas m’imposer.»
histoires avec des animaux –, avant avec son gros baraqué – Obélix, En 1968, on débat pour savoir si reconnaissables, il n’est pas aisé de
de découvrir qu’un autre auteur donc. Idéfix naîtra lui aussi du des- ­Astérix, défenseur de l’ordre établi, définir le style Uderzo. On retient «On me prend
planche sur la même adaptation. sin d’Uderzo qui étoffe le script du est de droite ou de gauche – Uderzo évidemment son art de la caricature vraiment pour
Retour au point de départ. Les deux Tour de Gaule, où la description se refuse absolument d’entraîner (Lino Ventura, Bernard Blier, Sean de la merde»
hommes se réunissent dans l’appar- limitait au simple «à la porte se son personnage sur ce chemin-là –, Connery…) et sa façon de capter des Le samedi 5 novembre 1977, René
tement d’Uderzo à Bobigny, avec trouve un petit chien». Le dessina- ­tandis que le général de Gaulle trognes. Ou la simplicité avec la- Goscinny meurt de façon aussi sou-
vue sur le cimetière. Panne créative. teur s’amuse à le faire réapparaître s’amuse, un jour de Conseil des mi- quelle il glisse des personnages gro- daine qu’absurde – une crise cardia-
L’organisé Goscinny se dit qu’il faut au fil des pages, pour le plaisir nistres, à faire l’appel en remplaçant tesques dans des décors très réalis- que lors d’un test d’effort. Uderzo
procéder avec méthode et demande d’ajouter un gag visuel. Si le chien le nom de ses ministres par des per- tes. Contrairement à la ligne claire perd plus qu’un immense collabora-
à son compère de lui citer les diffé- est si petit, c’est pour le rendre diffi- sonnages de la série. Les adapta- d’un Hergé, il joue sur les volumes, teur. Les deux hommes et leurs fa-
rentes périodes historiques. Les cile à traquer et que le jeu de piste tions commencent à pleuvoir. donne plus ou moins d’épaisseur à milles sont très proches. Le dessina-
hommes des cavernes ? Déjà pris (les soit amusant. Au-delà de l’anecdote, D’abord en feuilleton radio, puis au ses traits – quelque chose qu’il a pi- teur se forçait à aller à Cannes, qu’il
Pierrafeu). Les Gaulois ? «Là, en un cela dit quelque chose de l’apport théâtre (Jérôme Savary au Cirque qué aux Mickey de Gottfredson. En avait en horreur, pour faire plaisir à
quart d’heure, c’était branché», ra- d’Uderzo, qui ajoute des gags visuels d’hiver), en long métrage d’anima- Amérique, il cultive son goût pour le son ami qui, en retour, oubliait sa
conte Uderzo. aux blagues de Goscinny. tion et en film live. La série connaî- grotesque au travers de l’école Mad détestation de la campagne pour
Les idées fusent : les noms en -ix, le Astérix est un ­succès immédiat dans tra plus de 100 traductions. Un suc- et nourrit ses talents de dessinateur passer du temps dans la maison se-
village qui résiste à l’envahisseur… les pages de Pilote et a droit à une cès qui correspond aussi à l’ère du réaliste en scrutant Milton Caniff condaire des Uderzo. «Je le considé-
La Bretagne, c’est Uderzo. Il pioche publication en album (plus rare, à temps, puisqu’il survient au mo- (Terry et les Pirates) et Alex Ray- rais comme un grand frère alors que
dans les quelques mois passés avec l’époque) deux ans après. Premier ment où les adultes se mettent à lire mond (Flash Gordon). nous avions seulement huit mois
son frère près de Saint-Brieuc. C’est tirage à 6 000 exemplaires. Cinq ans de la BD, notamment par l’entre- Mais plus qu’une maestria du des- d’écart.» Toute la presse annonce la
aussi lui qui apporte l’idée d’un en- plus tard, c’est fois cent : le huitième mise de Pilote où se succèdent Jean sin, ce qu’on retient d’Uderzo, c’est mort d’Astérix après 24 albums.
Libération Mercredi 25 Mars 2020 u 27

Culture/
Abasourdi, Uderzo n’envisage pas relire. Loin d’accuser le coup de la aux castings ronflants. On se con-
de continuer. «Mais à force d’enten- disparition de Goscinny, les ventes Le studio idéfix tentera de citer les propos d’Uderzo
dre dire qu’Astérix était mort, et s’envolent. D’abord au-delà du mil- Chamboulé par la découverte des films de Walt Disney, sur le film hideux de Claude Zidi,
comme personne ne semblait se rap- lion et demi par album, puis 2 mil- Uderzo – comme nombre de dessinateurs de l’époque – Astérix et Obélix contre César, avec
peler qu’il existait un coauteur en- lions, puis 3. Jusqu’à 7 ou 8 millions considère une carrière dans le dessin animé au sortir de la Clavier et Depardieu : «J’ai demandé
core en vie, j’ai commencé à sentir au plus haut. guerre. Une expérience suffira à l’en dissuader. Avec le qu’il y ait tous les ingrédients néces-
mon amour-propre bouillonner.» Sans Goscinny, Astérix perd sa fi- succès, Goscinny et Uderzo découvrent horrifiés une saires pour essayer d’obtenir un suc-
Peu importent les millions d’albums nesse gaguesque qu’Uderzo tente adaptation du premier album commanditée par Dargaud, et cès. Je sais bien que le succès ne s’ins-
vendus, le fait que le premier satel- de compenser en accentuant l’as- s’emparent du dossier. En 1973, ils montent les studios Idéfix, crit pas au bout d’un gros chèque,
lite français porte le nom de son per- pect «aventures». Mais ce n’est pas où s’agrègent d’anciens collaborateurs de Paul Grimault (le pas forcément, mais un gros chèque
sonnage, c’est ce besoin viscéral le drame que certains promettaient. Roi et l’Oiseau) et de jeunes animateurs. Les deux coauteurs aide au moins à contribuer à essayer
qu’on reconnaisse son travail qui le Au fil des ans, Uderzo prend goût à s’impliquent et mettent leur ami Pierre Tchernia dans la d’établir un succès…» En revanche,
pousse à remettre le couvert. Avec l’écriture qui l’angoissait. «Si tu sa- boucle. Si l’idée des Douze Travaux d’Astérix, qui sort en 1974, il sort l’artillerie lourde contre tou-
un esprit de revanche, comme pour vais le plaisir que j’éprouve à trouver vient d’Uderzo, le dessinateur expliquera qu’il a toujours tes les tentatives de récupération de
faire mentir les gens du milieu de la une bonne idée et à la transposer par gardé une frustration en ne retrouvant pas à l’écran son ses personnages. Il fonce dans le
BD qui lui envoient des messages écrit ! dit-il à Numa Sadoul en 1999. dessin. Le studio ne résiste pas aux périodes d’inactivité bureau de Sarkozy quand le RPR pi-
par presse interposée. Notamment C’est une jouissance que je n’ai plus et ferme ses portes en 1977. que l’un de ses dessins en 1998, et
Greg (Achille Talon), qui prédit que dans le dessin depuis que ma dépose plainte quand la scientolo-
«celui qui reprendra Astérix se cas- main travaille mal. […] Quand on gie belge emprunte son imagerie le
sera la gueule». «On me prend vrai- est jeune, on a l’impression d’être Welles». A ses contempteurs qui lui et licencie sa fille. Le dessina- temps d’une soirée de gala.
ment pour rien, pour de la merde… meilleur que tout le monde. Plus on l’accusent d’être un businessman teur prépare en parallèle la vente de Et puis vient 2005, et Le ciel lui
Qu’est-ce que je fous dans ce monde prend de la bouteille, plus on se rend cynique, il répond que s’il avait ses parts des éditions Albert René tombe sur la tête. Le naufrage. Sous
pour être complètement écarté compte de ses faiblesses, et plus on voulu faire du fric, il aurait créé un à ­Hachette (qui s’est vu confier couvert d’invasion extraterrestre
comme ça?» se souvient Uderzo bien les craint. Et même lorsqu’on arrive studio – comme Hergé, petit tacle – les 24 premiers Astérix retirés à dans le village gaulois, Uderzo parle
des années plus tard devant la ca- à un succès, au fond de soi, on y pour sortir un album tous les ans. Dargaud). La dispute se règle à de la déferlante de bandes dessi-
méra de Patrick Sausse et Jean- pense encore.» Au lieu de quoi, il a toujours tra- coups de tribunes dans la presse, la nées étrangères, avec dans le viseur
Pierre Mercier. vaillé en solo, seulement assisté, en fille attaque aux prud’hommes, l’explosion du manga en France.
Toute sa vie, Uderzo gardera cette «Un Citizen Kane sans vieillissant, de deux personnes en puis porte plainte pour abus de fai- Goldorak devient Gœlderas, com-
rancœur. Contre une presse qui l’a le talent d’Orson charge de son encrage. blesse, estimant son père mani- prendre «gueule de rat». La fantai-
vite oublié. Contre des auteurs qui Welles» Uderzo garde les choses en famille. pulé. Avant qu’Albert Uderzo n’at- sie de Goscinny est bien loin… On
ont trop parlé. Contre les autorités Un an après avoir fondé sa maison Au risque que les affaires des taque sa fille et son gendre pour sait pourtant combien l’influence
du milieu de la BD qui l’ont jugé d’édition, lui vient l’envie de s’ins­- ­éditions Albert René dégénèrent «violences psychologiques». Jusqu’à de la bande dessinée américaine a
«hors catégorie» et se sont long- pirer de Disneyland pour créer en drame intime au fil des an- une récon­ciliation miraculeuse en été décisive sur Uderzo, mais sans
temps gardées de lui remettre des un Parc Astérix. Remisé au placard nées 2000. Après avoir embauché septembre 2014… doute l’a-t-il oublié lui-même. Déjà,
prix – le différend avec Angoulême avec l’arrivée de la gauche au pou- sa fille unique, Sylvie, comme atta- on avait des doutes sur le pseudo-
se réglant en 2000 avec un prix du voir – selon ses dires –, le projet se chée de presse puis lui avoir confié Passage de Flambeau féminisme de la Rose et le Glaive
millénaire, inventé pour l’occasion, précise en 1986, et le parc sort de l’image de la marque Astérix, les re- Reste que s’il protège l’aspect BD où, en guise de libération des fem-
et surtout avec une grande rétros- terre en 1989. Avec ce chantier, lations s’enveniment. Le compa- derrière ce discours artisanal, Asté- mes, on avait droit à des villageoi-
pective de son travail en 2013. combiné à ses passes d’armes avec gnon de Sylvie intègre les éditions rix est décliné à toutes les sauces. ses qui ne résistaient pas au pou-
La reprise en solitaire est d’autant Dargaud, Uderzo passe un peu pour Albert René et prend de l’impor- Aux belles adaptations en dessin voir d’attraction des soldes et
plus compliquée pour Uderzo que un cupide. Grande figure de Métal tance. Uderzo se tend, le surnomme animé, dans lesquelles Goscinny et hésitaient à boire de la potion,
les relations avec Dargaud, qui s’est hurlant, Druillet le compare à un «Iznogoud», l’éloigne, le reprend… Uderzo ont mis leur gros nez, suc- «parce que ça fait grossir». Là, le li-
assuré les droits d’Astérix en tirant «Citizen Kane sans le talent d’Orson jusqu’à ce qu’en 2007, il rompe avec cède le temps des grosses machines vre sent clairement le rance et le
Pilote d’une mauvaise passe finan- dessin se dégrade. La critique lui
cière, sont au plus mal. Quelques tombe violemment sur le râble,
mois avant sa mort, Goscinny avait mais peu importe, c’est un nouveau
demandé au dessinateur d’inter- succès de supermarché.
rompre Chez les Belges à sept pages Un dernier album en forme de ru-
de la fin. Pour emmerder Dargaud brique-à-brac suivra et puis la re-
avec qui il avait un désaccord sur traite, trente-quatre ans après le dé-
Lucky Luke. Goscinny disparu, cès de René Goscinny. Alors qu’il
Uderzo poursuit la ligne fixée par avait expliqué prévoir «de faire un
son ami et bloque l’album. Jusqu’à peu comme Hergé» et qu’après lui,
ce que la justice lui impose des as- personne ne reprendrait Astérix en
treintes : «Je devais 1 000 francs par bande dessinée, il passe le flambeau
jour de retard.» Pas le choix, il re- à une nouvelle équipe (Jean-Yves
prend et voit chaque planche tam- Ferri au scénario et Didier Conrad
ponnée par un huissier de justice si- au dessin) en 2011. «Je ne “cède” pas
tôt l’encre sèche. Pas suffisant pour Astérix à d’autres, je le “confie”. A
éteindre le conflit entre Dargaud et presque 86 ans, je suis un peu fati-
Uderzo, qui durera vingt ans et vau- gué et je pense avoir mérité un peu
dra à l’éditeur des rancunes éternel- de repos», dit-il alors. La même an-
les qui ne cèsseront pas avec la née, il remet les originaux de trois
­r étrocession des droits sur albums à la BNF. Tandis qu’Uderzo
les 24 premiers albums. raccroche, laissant ­derrière lui quel-
Ainsi, quand il décide de reprendre que chose comme 3 000 planches
Astérix, Uderzo le fait vraiment de bande dessinée, Hachette célè-
seul. Il fonde la maison Albert René bre le cap des 350 millions d’albums
en 1979. Sans aucun titre en réserve. vendus dans le monde. Un record
Il lui faut sept à huit mois pour réa- inégalé, loin devant Hergé. Ce qui
liser son premier album en solo : faisait probablement d’Albert
le Grand Fossé. Peu sûr de lui, il de- Uderzo l’auteur français le plus lu
mande à l’ami Pierre Tchernia de le Avec René Goscinny, en 1976. Photo DPA . Photononstop de son vivant. •
28 u www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Mercredi 25 Mars 2020

Manu Dibango
en 2013.
Photo Denis
Rouvre . modds

MANU DIBANGO
Groove général
Le musicien camerounais, mort mardi à 86 ans, aura déployé
son talent – au saxophone mais pas seulement – lors d’une carrière
foisonnante menée à travers trois continents.
Par de vannes, toujours friand d’ajouter dans Trois Kilos de café, une bio- resté au pays.» De ces séances en-
Jacques Denis une anecdote pour épicer l’histoire. graphie à la première personne. trées dans l’histoire, sortira l’un
«A Paris, quand ils ont reçu le Parents protestants, enfance dans des hymnes africains : Indépen-

«M
a-ma-ko-ma-ma-sa- ­CashBox [magazine spécialisé dans la petite bourgeoisie, musique au dance cha-cha. Les disques font un
ma-ma-makosa». la publication de hit-parades divers temple où «on chantait du Bach et tabac au Congo, où il reste
C’est avec ce gimmick et variés, ndlr] et ont lu “The record Haendel en douala», éducation à la deux ans, le temps de plonger dans
que Manu Dibango est entré dans la is bad”, ils ont cru que le disque était française… Trois Kilos de café, c’est le bain des plus remuants de la
légende de la musique, définitive- mauvais, alors que ça voulait juste ce qu’il a dans son sac lorsqu’il dé- rumba locale et de monter un club,
ment. Un breakbeat ajusté, un riff dire l’inverse. Sauf qu’un mec s’est barque en 1949 à Marseille. «Je ve- le Tam-Tam. «Le jour, les mecs al-
de sax, une ligne de basse qui bon- cette fois bougé : Jean-Marc Bell est nais pour les études, et je suis tombé laient bombarder le Katanga, où
dit, un parler chanter qui vire au allé dealer avec les Etats-Unis pour dans le jazz.» Après un tour obligé c’était déjà la guerre, et le soir, les
suinté, ce refrain dégoté à l’impro- Decca. Heureusement car il y avait dans un lycée dans la Sarthe, il en mêmes venaient boire un verre chez
viste d’une répétition au Cameroun déjà tellement de reprises que le mor- passe par Paris, joue aux Trois moi.» Après un interlude au Came-
sera bientôt repris par toute la pla- ceau a failli devenir américain.» Mailletz, au Chat qui pêche, au Ca- roun, soumis au couvre-feu, le
nète musique. «Ce titre, c’est toute Ni une ni deux, Ertegun, le boss méléon, y croise quelques pairs du saxophoniste décide d’en repasser
une aventure ambiguë, la mienne. ­d’Atlantic himself traverse l’océan swing… «Le jazz, c’est une belle par Paris.
Un artiste doit avoir une histoire pour rencontrer Manu Dibango. fleur qui pousse dans le fumier. Et «Je l’avais quitté comme musicien
pour qu’on l’identifie. Ray Charles, «Dix jours plus tard, j’étais à l’Apollo le fumier, ce sont les quatre siècles amateur. J’y reviens comme un il-
c’est Georgia on my Mind, moi, c’est aux côtés des Temptations ! J’étais d’esclavage», analysera-t-il en 2007 lustre inconnu», s’était-il confié
ce conte de fées.» Ou plutôt un coup arrivé, j’avais la limousine comme sur RFI lors de la sortie d’un album en 2013, ponctuant chaque bon mot écrits et certains classiques, comme
du sort, puisque ce titre, un simple tous les autres.» Le Camerounais en hommage à Sidney Bechet, qu’il de son légendaire éclat de rire. A Pa- sa reprise non sans humour de Je
refrain appuyé par un breakbeat sera le premier Africain sur la fa- a croisé un demi-siècle plus tôt. Le ris, il fait le métier, notamment les veux être noir.
atomique et un sax éruptif, n’était meuse scène de Harlem. Le même jazz des années bop, il va surtout le bals du week-end, fréquente la nuit,
au départ que la face B de l’hymne qui, près d’un demi-siècle plus tard, pratiquer en version belge, au Ta- à commencer par la Bohème, le club Une musique «afro somethin»
enregistré par Emmanuel N’Djoké devait fouler celle du non moins bou de Bruxelles, au Moulin rouge tenu par Buttercup, la femme de C’est à cette époque, en 1967, que
Dibango pour la huitième Coupe ­célèbre Carnegie Hall le 14 mars d’Ostende, au Scotch d’Anvers, au Bud Powell. Il y remplace le sax de l’oncle de Pascal Legitimus, Gésip,
d’Afrique des nations, qui se jouait 2020 pour fêter les 60 ans de sa pe- Chat noir de Charleroi… Mais c’est l’orchestre maison et découvre dans lui propose de monter le big band
au Cameroun en 1972. Les futurs tite sœur, la Béninoise Angélique dans une autre boîte, les Anges le juke-box James Brown, Booker dans son émission mensuelle : Pul-
lions indomptables se faisant man- Kidjo. Annulé, car le coronavirus noirs, qu’en janvier 1961, il croise le T & The MG’s, Otis Redding. «C’était sations. «La télévision française se
ger par le Congo en demi, le 45- était déjà là : Manu Dibango est dé- père de la rumba congolaise, Jo- la révolution : on passait du ternaire mettait au noir et blanc !» Tout en
tours passera direct à la trappe… cédé ce mardi à l’âge de 86 ans, des seph Kabaselé, à la tête de l’African au binaire.» Dès lors, la soul et le enregistrant des 45-tours destinés au
Jusqu’à ce que des Américains suites du Covid-19. Jazz, alors que se mènent les trac- funk demeureront une constante marché africain, il pratique les pistes
branchés Black is Beautiful vien- tations pour l’indépendance du chez ce dingue de jazz. Il va s’y des musiques au kilomètre. Pour les
nent faire leurs emplettes à Paris, la «Une belle fleur qui pousse Congo… «Après les négociations, éprouver directement chez Nino radios, la pub, des documentaires,
porte de l’Afrique. dans le fumier» tous les grands politiciens venaient Ferrer, en qualité d’organiste et di- où il s’adonne à ce qu’il nomme «des
Outre-Atlantique, le 45-tours change Soul Makossa n’était pourtant que nous écouter et nous payer des ver- recteur d’orchestre. «Je venais de bons délires»… Des perles redécou-
de mains et de destin: sitôt débarqué le baobab qui cachait la forêt de res. C’est comme ça que j’ai connu faire six mois chez Dick Rivers, vertes par les diggers : Pepe Soup, un
à New York, David Mancuso le si- beaux hybrides surgis de ce fertile Patrice Lumumba, et même Mo- comme pianiste. J’ai embrayé avec psyché groove en transe, Hot Chi-
gnale à Frankie Crocker. Le DJ nu- sillon : entre autres New Bell, Hibis- butu qui était alors journaliste. Nino, quatre ans.» Dibango y dé- cken, gros sax, énorme ligne de
méro 1 de la radio WBLS, la bande- cus, Nights in Zeralda parus sur le Sans doute assermenté par la CIA, montre l’étendue de ses talents, basse… «Il fallait avoir une couleur
son du proto-disco, s’en empare, même 33-tours. En 1972, le musi- mais personne ne le savait ! Et c’est multi-instrumentiste inspiré afro, sans devoir jouer à l’Africain de
dès 1972. Succès immédiat. «On cien né à Douala en 1933 a bientôt comme ça que je me suis retrouvé (piano, orgue, marimba, mando- service. On te demandait juste d’enre-
­n’arrêtait pas de le réclamer!» se sou- 40 ans et déjà pas mal bourlingué. sur les sessions avec Kabaselé, en line, vibraphone…) comme sur le gistrer des “trucs colorés”. Libre à moi
venait Manu Dibango, jamais avare Ses premières années, il les raconte remplacement de son saxophoniste terrible Saxy Party, qui regroupe ses de faire ce qui me passait par la tête !
Libération Mercredi 25 Mars 2020 u 29

Culture/
de la rencontre, le sens du partage quand même un scandale, le traite-
en toutes circonstances, auront été ment réservé aux tirailleurs venus de
le fil d’une carrière qui se joue sur toutes les colonies, dont les pensions
tous les médias. ont été sous-évaluées. Même si on re-
Pour être un musicien voyageur, dresse ces torts, c’est trop tard : ils
music lover, pratiquant à toute sont tous morts !»
heure, Manu Dibango n’en demeure Désormais sacralisé, le parrain sait
pas moins le promoteur des musi- que pour demeurer vivace il faut
ques du continent comme de la être en contact avec des générations
diaspora. A la télévision où il ani- qui pourraient être ses petits-en-
mera même furtivement une émis- fants. C’est ainsi qu’on le croisera
sion comme dans les colonnes plus d’une fois dans de tout petits
d’Afro Music qu’il crée avec Jean- clubs de la capitale, dans le public
Jacques Dufayet dès 1976, à la radio mais aussi sur l’estrade malgré les
comme sur scène. L’autodéfini Né- années qui peu à peu pèsent. Qu’il
gropolitain ne sera jamais meilleur fête au Palace ses 85 ans ou qu’il
que lorsqu’il adopte les atours du vienne prêter sa science à des ban-
panafricain. Histoire de fêter digne- des de petits jeunes. Lui, visage tou-
ment son soixantième anniversaire, jours plus émacié, d’une élégance
il enregistre ainsi WakafriKa, avec déconcertante, rejoue sur scène et
Angélique Kidjo, Papa Wemba, sur disque le film de sa vie…
Youssou N’Dour, Salif Keita, King Comme en 2011 avec Past, Present,
Sunny Adé… Il le veut manifeste à Future, un titre qui se veut la dé-
un moment où le continent s’en- monstration qu’à 78 ans, il est en-
fonce pour de longues années. Un core capable de se projeter plus
constat qu’il a fait dès 1985 avec le avant. Il y reprend (encore !) Soul
maxi Tam Tam pour l’Ethiopie : Makossa, relooké en version 2.0 :
alors que la corne de l’Afrique crie son fidèle d’entre les fidèles, le gui-
famine, il entend réveiller les bon- tariste Slim Pezin, y côtoie le Lon-
nes consciences en convoquant la donien Wayne Beckford, auteur-
scène afro de Paris. Il ressort de l’ex- compositeur qui a œuvré pour
périence tout chamboulé, s’étant pléthore d’artistes hip-hop. Notam-
heurté à de vrais malentendus du ment Rihanna et Akon, deux petits
côté des principaux intéressés. Né- malins visés quelque temps plus tôt
anmoins, il deviendra trois ans plus par une action en justice par Manu
tard ambassadeur de l’Unicef, Dibango, qui ne manque décidé-
comme il sera un constant militant ment pas d’humour en l’espèce : ils
anti-apartheid. Manu Dibango était ont l’une comme l’autre oublié de le
toujours prompt à monter au front créditer pour leurs «emprunts» à
pour pointer les iniquités des rap- Soul Makossa, revisité à toutes les
ports Nord-Sud. sauces et samplé à tour de bras de-
puis des décennies. Don’t Stop the
Rihanna et Michael Jackson Music, un des cartons de 2007 par
En octobre 2007, il sera ainsi du co- Rihanna, s’appuyait ainsi sans ver-
mité Génération Afrique créé sous la gogne sur son gimmick, toujours le
présidence Sarkozy. L’expérience même. Ma-ma-ko-ma-ma-sa-ma-
tourne court, alors même que les vi- ma-makossa ! «La petite a bientôt
sas pour les artistes africains sont vendu 10 millions d’albums, t’imagi-
Alors, tu osais des choses que tu n’au-
rais pas faites normalement.» Tel
Pour être numéro aux Etats-Unis. C’était une
vraie expérience de retour.» Puis à
soumis au strict contrôle du minis-
tère de l’Intérieur. L’humour a des li-
nes ! Sans rien me demander. C’est
juste du pillage. Mes amis améri-
l’imparable Groovy Flute, improba- un musicien l’orée des années 80, il revient en mites, pour le désormais Franco-Ca- cains continuent d’exploiter le filon :
ble générique pour vendre du poulet
de Bresse. Comme un bon plan B :
voyageur, France, le second pays de celui qui
s’entendait tel un Afro-Européen.
merounais qui avait été décoré
dès 1986 par Jack Lang. En bon prag-
4 mesures par-là, 8 par-ci, au-
jourd’hui on débite tout. Mais cer-
Soul Makossa. music lover, Comme il disait «afro somethin» à matique, Manu Dibango pouvait se tains ont au moins le talent de me
C’est donc ce hit, un truc comme il propos de sa musique. Une marque jouer des partis, mais il savait partir demander, comme Jay-Z et Will
a pu en faire des dizaines à l’époque, pratiquant à toute de fabrique, qu’il apposera aussi aussi vite qu’il avait dit oui. Pour être Smith», s’était-il plaint, perché sur
qui va propulser Manu Dibango au heure, Manu bien avec Sly & Robbie, rythmique protéiforme, le bonhomme n’en était l’historique terrasse de Radio Nova,
sommet du monde. A New York, il tout-terrain de la Jamaïque, qu’avec pas moins entier. «Les gens ne veu- sa deuxième maison.
croise les as de la soul (Barry White, Dibango n’en Herbie Hancock, avec les Little MCs lent toujours pas savoir qu’il y a des Manu Dibango connaissait la ren-
Aretha Franklin, Roberta Flack…),
il enregistre avec des cadors du jazz
demeure pas et Ministère A.M.E.R, comme avec
le pionnier du funk Bernie Worrell.
Noirs en France depuis plus de deux
siècles. Ils font des interviews avec des
gaine : vingt-cinq ans plus tôt, Mi-
chael Jackson construisait déjà le
(Tony Williams, Buster Williams, moins le Manu Dibango continue de se mul- musiciens afro-américains autour succès du bien nommé Wanna Be
Cedar Walton…), il part en tournée
avec le crack des batteurs, Bernard
promoteur des tiplier, sur tous les fronts : les nou-
velles tendances (une rave party ne
du racisme, mais ils oublient de de-
mander à ceux qui ont connu les
Startin’Somethin’sur ce même Soul
Makossa, un hymne entré depuis au
Purdie, la Fania All Stars l’embarque musiques du lui fait pas peur) comme les hom- foyers en France, les mallettes de la Hall of Fame. L’embrouille se régla
en Amérique latine. Il est installé, mages à ces références (Duke El- Françafrique. Barbès, ça fait moins à l’amiable, façon de dire que le roi
mais voilà que Houphouët-Boigny, continent et de la lington, parmi tant), tout n’est que rêver que Harlem !» ironisait-il de la pop sut acheter le silence de
l’homme fort d’Abidjan, lui propose
en 1975 de diriger l’orchestre de la
diaspora. A la télé, prétexte à faire de la musique, au
pluriel d’une identité difficilement
en 2012, alors qu’il était au générique
du documentaire Noirs de France,
l’iconique boss de la world music.
Ironie du destin : l’homme qui était
radio-télévision ivoirienne, qui lui comme dans la casable. Il peut tout faire, du très autour de la place «réservée» ici à aux manettes du multimillionnaire
donne les moyens de monter un
vrai combo panafricain. «Je préfé-
presse, à la radio bon comme du plutôt moyen. La
pire variété comme le plus subtil
cette minorité dite «visible»… S’il
choisit le parti d’en sourire, Manu
Thriller, Quincy Jones, était l’un
des premiers modèles revendiqués
rais être numéro 1 en Afrique qu’un comme sur scène. des grooves afro-latins. En fait, l’art Dibango ne sera jamais dupe. «C’est de Manu Dibango. •
30 u www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe Libération Mercredi 25 Mars 2020

Gabi Delgado,
le 2 novembre 1981 à Bruxelles.
Photo Étienne Tordoir. Dalle

plusieurs groupes punk : Mittagspause, Char-


ley’s Girls, ou encore Yuri Gagarin and the
­Soviet Union.

Hype. Son grand projet prit alors forme : une


musique «sans tradition, fût-elle allemande» :
«Sans racine du tout. Tout ce qui nous rappe-
lait la musique ou autre chose de préexistant
passait par la fenêtre, même si c’était bon. Le
punk n’était qu’une resucée du rock’n’roll : je
voulais en finir avec ce diktat américain.»
Après une première tentative purement brui-
tiste, Ein Produkt der Deutsch-Amerikani-
schen Freundschaft, où la sécheresse toute
militaire des rythmes commence à se faire
entendre, DAF décide de se réduire à un duo
et file en 1980 vers Londres.
Où le groupe rencontre sa bonne fée,
l’homme qui va les initier à la dissonance
contrôlée et leur ouvrir toutes les portes : Da-
niel Miller, le patron du label Mute (The Nor-
mal, Non, Depeche Mode, Fad Gadget), qui les
met entre les mains du producteur Conny
Plank, homme lige de la scène krautrock de-
puis une bonne dizaine d’années. Ce dernier
envisage donc la musique comme un flux :
­indépendamment de son scepticisme initial
pour ce groupe purement percussif qui joue
sans note, il est familier avec une démarche
qui se passe de refrain, de haut ou de bas, et
même de sujet. A la place, la voix de Delgado
émerge d’un fracas se situant entre le disco
et la musique industrielle – on conçoit que ce
soit difficile à imaginer – pour faire assaut
d’urgence dans une sorte de contention sado-
masochiste ; un halètement disant à la fois la
violence, l’essoufflement et le plaisir que la
langue allemande, aboyée, transcende.
Delgado tient aussi un discours : «Le fascisme
ou l’anarchie sont devenus des modes pour les

Gabi Delgado, mort


boîtes de nuit, des moments de haine ou des
moments d’amour. Mais il n’y a plus rien de
sacré. Rien de mauvais. Ni rien de bon.» La
hype prendra comme un feu de brousse, les

d’un agent provocateur


tubes (dont l’incroyable Der Raüber und der
Prinz joué sur un clavier pour enfant et
conçu «comme un moment homo-érotique»)
se succéderont quatre albums durant (dont
trois sur la multinationale Virgin) et porte-
ront DAF jusqu’en 1982 : le groupe se sépare
Moitié de DAF, groupe Adolf Hitler / beweg deinen hinter / klatscht in de la culture allemande et, pour moi, c’était libé- alors et aucune des reformations qui ont
die Hände / tanz den Jesus Christus», «danse rateur. J’ai émigré depuis l’Espagne à 8 ans suivi (1986, 2003) n’ajoutera quoi que ce soit
essentiel et transgressif
le Mussolini / danse le Adolf Hitler / remue les pour rejoindre l’Allemagne et Wuppertal : c’est à leur gloire. Delgado a poursuivi une car-
des années industrielles, fesses / frappe des mains / danse le Jésus- là que j’ai rencontré mon père pour la première rière de producteur tout en faisant fructifier
l’Allemand s’est éteint Christ») datant de 1981, qui leur valut en re- fois, parce qu’il avait fui le franquisme et il ne la ­réputation de DAF, à travers un fond
dimanche à 61 ans. tour des «Sieg Heil» du public ainsi que la cou- pouvait plus rentrer sous peine d’être arrêté ­de catalogue dont il possède les droits avec
verture du New Musical Express, la bible de et jeté en prison.» Görl («une leçon de Conny Plank, il nous

«J
e suis un fanatique du verbe. J’aime la critique anglaise : la provocation, l’imagerie La langue allemande, donc. «Là-dessus, on a a beaucoup appris sur le business») et
la langue allemande. Je l’ai toujours homo (Görl était gay, Delgado bisexuel) et, changé les habitudes d’écoute. On a donné au ­quelques ­concerts qu’il s’employait à raréfier
considérée comme un chemin poé­- puisqu’il fallait aller au-delà, un son neuf ; à chant un sens différent. Ce n’est pas du rap, ce stratégiquement.
tique à part entière.» Ainsi parlait Gabriel Del- la fois dansant et extrêmement agressif. ne sont pas non plus des notes, ce sont des in- Sur son œuvre : «C’était important pour moi
gado-López, alias Gabi Delgado, à la fois force jonctions, des ordres, interprétés non pas par de dessiner l’histoire et la culture de mon
motrice et théoricien du duo électronique «Injonctions». «On n’acceptait pas l’auto- un musicien mais par un acteur.» Avant DAF, temps. Après, personne ne peut créer l’illusion
Deutsch-Amerikanische Freundschaft, alias rité, c’est l’une des rares choses qui nous rap- Delgado avait crapahuté dans les milieux ar- d’une ligne de code que personne ne pourra ja-
DAF : Robert Görl, sa moitié artistique, a an- prochaient avec Robert, expliquait Delgado tistiques de Düsseldorf, et plus particulière- mais craquer. Le capitalisme assimile tout, la
noncé lundi soir sa mort sur Facebook, sans en 2018. Les “Sieg Heil”, c’était de la provoca- ment au Ratinger Hof, un pub ouvert à la musique et le reste. Mais le temps qu’il y par-
en préciser les causes ni l’endroit où Delgado tion [les Sex Pistols avaient joué en 1978 une ­culture underground où le plasticien et per- vienne, la formule s’use, se périme au fur et à
s’est éteint à 61 ans. chanson intitulée Belsen Was a Gas, sur le formeur Joseph Beuys, figure tutélaire de la mesure que l’on s’en sert. Précisément parce
DAF, ce fut pour tout le monde le tube Der camp de concentration de Bergen-Belsen, scène artistique allemande de l’après-guerre, que c’est une bonne formule.»
Mussolini («Tanz den Mussolini / tanz den ndlr], le fascisme faisait de toute façon partie passait parfois avec ses élèves. Delgado forma Grégory Schneider
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(société), Didier Péron Baer fut dans celle d’Astérix V. Vue de l’intérieur # Un grand nom du
(culture), Sibylle tennis VI. Ville culte de Mésopotamie VII. Choisis la direction gé-
Vincendon (société) nérale # Plus ils datent, meilleure est la soupe VIII. Fus en marche
IX. Font comme les Gaulois pendant le banquet (s’) X. Taillâtes à
fond le crayon # Outil de dessinateur XI. Héros de BD dont le dessi-

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5 6 7 1 2 3 8 5 9
M6 21h15. Enquête sous haute 20h30. Débatdoc. Magazine. La responsabilité du 5 17 3
8 359 22 64 164 7 8 9 6 1 2 7 5 4 3 9 9
8 2 3 5 8 7 1 4 6
21h05. Top chef. Jeu. tension. Magazine. Le quoti- Dans le secret du Conseil journal ne saurait être 6 4
3 1
9 5 8 7
6 4 3 9 2
1 5 8 Solutions
2 7 des 1 8 5 4 3 2 9 6 7
5 7 9 3 6 8 2 1 4
8 5 7 9 2 3 1 4 6 2 9 6 8 7 5 4 3 1
engagée en cas de non- 9 22 1
3 146 64 57 788 9 grilles
3 5 d’hier 7 3 4 6 1 9 5 8 3
2 4 8 2 9 1 6 7 5
Épisode 6. Présenté par dien chaud des policiers du des Ministres - Épisode 3 : les restitution de documents.
Stéphane Rotenberg. 23h35. Cap d’Agde. 23h00. Enquête grandes heures. 21h30. Débat- 5 7 8 3 9 2 6 1 4 6 1 2 7 5 4 3 9 8
6 4 1 5 8 7 3 9 2 1 8 5 4 3 2 9 6 7
Top chef : les grands duels. sous haute tension. Magazine. doc. 22h00. Allons plus loin. Pour joindre un journaliste
8 5 7 9 2 3 1 4 6
Solutions des 2 9 6 8 7 5 4 3 1
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr 9 2 3 1 6 4 5 7 8 grilles d’hier 7 3 4 6 1 9 5 8 2
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Antiviral, antirivaux
de Marseille. Il est surpris qu’on n’ait jamais entendu parler
de lui avant cette pandémie, et on s’excuse, tout contrit de
ne pas être un spécialiste. Il dit : «Il existe plusieurs théâtres.
J’ai mon théâtre, mondial, dans lequel je joue ma pièce à moi,
qui n’est pas le vôtre de théâtre, ou qui n’est pas celui de Cy-
Didier Raoult Sûr de lui, le célèbre infectiologue mes.» Didier Raoult n’est pas un grand amateur des médias
marseillais suscite l’espoir et les critiques et docteurs à audimat qui réduisent l’information au «niveau
des bistrots». Il estime qu’il ne peut pas «répondre à toutes les
avec son traitement contre le Covid-19. bêtises» et enjoint les gens à aller «regarder les données eux-
mêmes», même dans des domaines dont il n’est pas spécia-
liste, comme le réchauffement climatique. En bon amateur
de Claude Allègre, l’ex-chroniqueur du Point affiche une
forme de scepticisme, ce qui ne fait rien pour changer sa ré-
putation d’iconoclaste. «Le conflit intellectuel dans la recher-
che, c’est normal. Dubito ergo sum, “je doute donc je suis”»,
balaie-t-il.
Didier Raoult est né au Sénégal. Sa famille s’installe à Marseille
quand il a 9 ans. Sa mère est infirmière, son père médecin mili-
taire. Après son bac littéraire, il devient un temps ­matelot dans
la marine marchande avant de faire son service militaire à Tahiti
et de commencer des études de médecine sur l’injonction de
son père. Marié à une psychiatre, père de deux enfants, l’admira-
teur de Napoléon et De Gaulle, de nature fonceuse, enchaîne
dès le début de sa carrière les
succès. Il devient notamment
le président de l’université 13 mars 1952
Aix-Marseille de 1994 à 1999. Naissance à Dakar.
Pour l’IHU, son bébé, il a ob- 2010 Grand prix
tenu une subvention de pres- de l’Inserm.
que 73 millions d’euros, signe 2011 Création
qu’il n’est pas non plus un pa- de l’IHU de Marseille.
ria. Côté face, l’admirateur de 23 février 2020
très bons vins a la réputation Epidémies. Vrais
d’être une grosse pointure, un dangers et fausses
bourreau de travail, qui conti- alertes, Didier Raoult,
nue de recevoir les patients ou (Michel Lafon).
d’étudier les rickettsioses, les
maladies transmises par les poux, tiques et puces, auprès des
SDF. Côté pile, son pouvoir omnipotent et son côté bulldozer
grognon laisse du monde sur le carreau, partout où il passe.
En 2017, un de ses chercheurs a été révoqué de la fonction publi-
que pour des faits d’agressions sexuelles. Didier Raoult a été ac-
cusé de ne pas avoir saisi suffisamment tôt l’ampleur du pro-
blème, voire d’être dans le déni. «C’est une histoire individuelle,
répondait-il à l’époque. Je ne suis pas juge, ni policier.»
«On peut ne pas le trouver sympathique mais ce n’est pas le
­sujet, analyse Nicolas Lévy, chef du service de génétique à
La Timone à Marseille. Ce qui est vrai, c’est que c’est un vision-
naire, il a bâti une structure d’infectiologie unique en Europe.
Et s’il n’avait pas les défauts qu’il a, notamment la pugnacité,
il n’y serait pas arrivé.»
Membre du conseil scientifique de Macron, dont il a annoncé
mardi qu’il ne participerait pas aux réunions, le professeur de
microbiologie se garde de trop critiquer le pouvoir en place,
mais il est évident qu’il n’aurait pas agi de la même manière.
Le chercheur juge qu’il faudrait tester massivement, isoler les
malades et les soigner au lieu de les laisser chez eux jusqu’à ce
qu’il ne soit trop tard.
Quand on lui parle de ses inimitiés avec des pontes comme
Yves Lévy, directeur de l’Inserm et mari d’Agnès Buzyn, celui

D
idier Raoult est l’homme du moment. Celui qui divise taire (IHU) pour être testée annonce un basculement dans une qui est célébré aux Etats-Unis où il a fait ses études post-doc-
et dont tout le monde parle, dans les journaux télé, sur sorte de passion du Christ revisitée à la sauce Emmett Brown. torales commence toujours par répondre en passant par toutes
les réseaux sociaux, en famille et jusqu’à la Maison Blan- Loin de nous l’idée de leur jeter la pierre : si on était dans le Sud les nuances du «rien à fiche, foutre». Mais à chaque phrase
che. L’infectiologue en passe de devenir le médecin le plus célè- et qu’on se sentait malade, on ferait comme eux. sa défiance transpire. «Paris a une espèce de syndrome de Ver-
bre de France clame que l’on peut guérir de ce satané coronavi- Dans son bureau d’une vingtaine de mètres carrés de l’IHU, sailles du XVIIIe siècle. Lisez Saint-Simon. Tout le monde dis-
rus grâce à la chloroquine, un antipalu courant. «Dès qu’il y a où les photos de famille se chamaillent au mur avec ses nom- cute avec tout le monde, se recommande entre amis, c’est très
un traitement, anodin, qui ne fait pas de mal et qui commence breuses récompenses, Didier Raoult explique qu’il n’est «pas endogamique. Le monde ne fonctionne plus comme ça au-
à donner des effets thérapeutiques, il faut le prescrire. Si après, un magicien», que c’est tout simplement de la science. Il dit, jourd’hui.» Au contraire, il n’a pas mots assez élogieux pour
on découvre quelque chose de mieux, on face aux attaques, ­volontiers moqueur et qualifier le travail des scientifiques chinois ou coréens. «L’ave-

Le Portrait
changera. Tout ça, c’est du pragmatisme», cassant vis-à-vis de ceux qu’il méprise in- nir s’inscrit à l’Est : c’est là que ça se passe.»
nous martèle-t-il de Marseille alors qu’on tellectuellement : «Je m’en fous ! Les méde- Didier Raoult s’agace. Nos questions sont trop longues, alors
est confiné à Paris. L’homme de 68 ans in- cins qui me critiquent ne sont ni dans mon que tout est si simple. Mais il savoure aussi son moment, dans
carne l’espoir. Notre société chamboulée, confinée et apeurée champ ni dans ma catégorie de poids.» Dans son champ, les ma- une dernière réflexion scientifico-messianique : «Je ne suis
par les bulletins mortuaires quotidiens, ne sait plus à quel saint ladies tropicales et infectieuses, c’est un poids lourd mondial, pas seul. Quand on est tout seul, c’est qu’on est fou ou qu’on a
se vouer après les discours contradictoires et l’impréparation un des chercheurs les plus publiés dans les revues scientifiques atteint un degré de génie qui n’est plus compréhensible par le
des autorités politiques et sanitaires. Alors, elle veut croire en prestigieuses. Grand prix de l’Inserm 2010, deux bactéries por- reste de l’humanité. Je ne veux pas que ça m’arrive.» •
Didier Raoult, avec ses chemises colorées sous sa blouse blan- tent son nom (les «Raoultella» et les ­«Rickettsia raoulti»). Ses
che et ses longs cheveux blonds, caricature du geek savant op- équipes et lui sont à l’origine de la découverte des virus géants, Par Quentin Girard
tion druide gaulois. Et elle espère que sa solution est aussi effi- du diagnostic rétrospectif de la peste au Moyen Age ou de tra- Photo Olivier Monge. Myop
cace que la potion magique de Panoramix, pas un vulgaire élixir vaux sur le bioterrorisme. La liste est longue. En raison du confinement, les rencontres pour les
du Docteur Doxey. La foule de gens faisant désormais quoti- L’homme affiche une confiance en ces capacités et en sa re- portraits de dernière page peuvent être réalisées par
diennement la queue devant son Institut hospitalo universi- nommée si grande qu’elle boucherait sans problème le port Skype ou téléphone.