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Revue des Sciences Religieuses

A propos de la controverse touchant l'attribution de l'Adoro te à


saint Thomas
Monseigneur Auguste-Joseph Gaudel

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Gaudel Auguste-Joseph. A propos de la controverse touchant l'attribution de l'Adoro te à saint Thomas. In: Revue des
Sciences Religieuses, tome 10, fascicule 2, 1930. pp. 258-260;

doi : https://doi.org/10.3406/rscir.1930.1482

https://www.persee.fr/doc/rscir_0035-2217_1930_num_10_2_1482

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NOTES ET COMMUNICATIONS

A propos de la controverse touchant l'attribution


de l'Adoro te à saint Thomas.

Dom André Wilmart vient de donner, dans les deux premiers


numéros des : Recherches de théologie ancienne et
médiévale, une étude fort savante sur la tradition littéraire et
textuelle de l'Adoro te devote. L'auteur, pour donner une
solution à la question de l' attribution de cet hymne à saint Thomas,
a interrogé la tradition textuelle et littéraire des manuscrits.
Dans cette perspective il remonte jusqu'à une année
quelconque du xive siècle, quelque peu antérieure à i323. « Par
de là, toujours du même point # de vue, s'étend une zone
d'ordre impénétrable. Supposée correcte l'attribution à saint
Thomas (jf 7 mars 1274)» il faudrait compter avec une
période d'un demi-siècle environ, pour laquelle aucun
renseignement d'aucun ordre n'est fourni grâce auquel on puisse
vérifier le bien-fondé de cette attribution (1). »
II montre ensuite comment, au juste, se présente
l'attribution de l'hymne à saint Thomas dès le commencement du
xive siècle. Le titre qui met en cause saint Thomas le présente
composant ison poème sur le point de mourir.
Mais il y a pour infirmer la valeur de cette notice des
plus anciens manuscrits de l'Adoro te, le témoignage de
Guillaume Tocco. Celui-ci fait connaître les termes précis que
saint Thomas employa, dans sa dernière communion, pour
saluer l'hostie, ainsi que la coutume de réciter, à l'élévation
de l'hostie, une partie du Te Deum. Lorsqu'on a lu ce
témoignage de l'ami du saint, « le moins qu'on puisse dire là-
dessus, c'est que Guillaume Tocco ne savait rien de la
composition de l'Adoro te par saint Thomas ; ce qui est formellement
vrai de Bernard Gui (■{■ i33i) (2) ».

(1) Recherches de théologie ancienne et médiévale, avril 1929, p. 156.


(2) Ibidem, p. 170.
NOTES ET COMMUNICATIONS 259

On peut entrevoir dans quel sens, après une enquête


littéraire, penche do ni Wilmart. Il ne veut rien préjuger et
conclut modestement : « Cette nouvelle controverse ne
saurait guère aboutir, et l'on aura raison des deux côtés, sans
convaincre l'autre partie, YAdoro te restant heureusement ce
qu'il iest : un pur chef-d'œuvre incontesté de la poésie
chrétienne, duquel on n'épuise pas l'intérêt, même (ou surtout ?)
dans un article d'érudition (i) ».
Qu'il me soit permis d'ajouter aux arguments textuels
et littéraires de dom Wilmart, un argument tiré de la doctrine
authentique de saint Thomas.
Cette doctrine, qui a pour objet la valeur du témoignage
des sens touchant la réalité des accidents eucharistiques après
la .consécration, me paraît être tout autre que celle de YAdoro te
sur le même point. Voici d'ailleurs les textes, tels qu'ils sont :

Adoro te. Tertio Pars, qu. 75, art. 5.


Visus, gustus, tactus in te fal- In hoc sacramento nulla de-
lihir. ceptio ; sunt enim ibi secun-
Sed audiiu solo tuto creditur. dum nei veritatem aocidentia
quaie sensibus dijudicantuir. In.-
lellectus autem cujus est pro^
prium objectum substantia, per
fidem a deoeptione praeservatur.

Qu. 77, art. 7.


In hoc sacramento veritatis,
sensus non decipitur circa ea
quorum judicium ad ipsum per^
tinet...

Tandis que l'auteur de V Adoro te affirme d'une part la


méprise de la vue, du toucher et du goût, de l'autre la seule
compétence de l'ouïe pour nous renseigner sur le mystère,
saint Thomas maintient fortement la compétence des sens
pour nous renseigner sur leur objet propre, aussi bien que
celle de l'intelligence éclairée par la foi pour nous éclairer

(1) Ibidem, p. {73 et sq.


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sur le mystère lui-même. Certes, les points de vue, s'ils ne


sont oontradictoires, sont très opposés l'un à l'autre.
N'y a-t-il pas là un argument de plus qui s'ajoute aux
arguments de critique textuelle et littéraire développés par
dora Wilmart pour montrer que l'attribution de YAdoro te
à saint Thomas ne peut être maintenue sans de grosses
difficultés.

A. Gaudel.