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com/CoursRapides

Bernard Bonin
Jean-François Moyen

Magmatisme
et roches
magmatiques

3e édition
https://www.facebook.com/CoursRapides

© Dunod, Paris, 2004, 2011


© Dunod, 1995, pour la 1re édition
ISBN 978-2-10-056236-7
TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos 1

Chapitre 1 • Les constituants de la Terre 5


1.1 Agencement et distribution des couches terrestres 5
1.1.1 Abondance des éléments dans l’Univers 5
1.1.2. Origine des planètes 8
1.1.3 Compositions du Soleil et de la Terre 9
1.1.4 Différenciation de la Terre 11
1.2 Composition des différentes couches 14
1.2.1 Météorites 14
1.2.2 Roches terrestres 21
1.2.3 Modèle général et évolution précoce 24
1.3 Croûte et manteau 28
1.3.1 Compositions chimiques 29
1.3.2 Compositions minéralogiques 31
1.3.3 Comportement rhéologique 32
1.4 Conclusion 36

Chapitre 2 • Les sources des magmas 39


2.1 Hétérogénéités du manteau supérieur 42
2.1.1 Péridotites et roches associées 42
2.1.2 Péridotites métasomatiques 52
2.2 Le rôle des fluides dans le manteau 58
2.2.1 Compositions des fluides 58
2.2.2 Métasomatose par lessivage-précipitation 61
2.2.3 Kimberlites et roches associées 63
2.3 Anatexie et fusion partielle 65
2.3.1 Fusion partielle induite 66
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

2.3.2 Fusion partielle dans le manteau 71


2.3.3 Anatexie de la croûte 85
2.4 Sources, ou réservoirs des magmas 100
2.4.1 Réservoirs géochimiques 100
2.4.2 Évolution pression-température-temps 102
2.5 Conclusions 106

Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques 109


3.1 Un magma primaire : le basalte 110
3.1.1 Caractères physiques des magmas 111
3.1.2 Ascension et écoulement : dynamique des magmas 116

V
Table des matières

3.1.3 Refroidissement et cristallisation : cinétique des magmas 122


3.1.4 Minéralogie et chimie des basaltes 137
3.2 Un magma différencié : le granite 140
3.2.1 Compositions et nomenclature 141
3.2.2 Origine et mobilité 144
3.2.3 Nucléation et croissance cristallines 148
3.2.4 Comportement de l’eau 151
3.2.5 Associations magmatiques 154
3.3 Volcanisme et produits associés 154
3.3.1 Dynamismes éruptifs 154
3.3.2 Séries volcaniques 160
3.4 Mise en place des plutons 172
3.4.1 Les intrusions en feuillets 173
3.4.2 Les intrusions basiques litées 181
3.4.3 Les intrusions intermédiaires et acides 189
3.4.4 La « plomberie » magmatique 196
3.5 Différenciation des magmas 198
3.5.1 Relations liquide-solide 198
3.5.2 Relations liquide-liquide 207
3.5.3 Mélanges et systèmes ouverts 211
3.5.4 Relations liquide-solide-vapeur 218
3.5.5 Mécanismes de genèse de magmas zonés 224
3.6 Durées des phénomènes magmatiques 225
3.6.1 Durées d’évolution et de cristallisation des magmas 225
3.6.2 Durées des provinces magmatiques 229
3.7 Conclusions 231

Chapitre 4 • Les interactions entre magmatisme et environnement 235


4.1 Effets de la mise en place des corps magmatiques 235
4.1.1 Hydrothermalisme associé 236
4.1.2 Métasomatose dans la croûte 239
4.1.3 Gîtes minéraux hydrothermaux 243
4.2 Magmatisme et géodynamique 246
4.2.1 Zones océaniques 248
4.2.2 Aires continentales 257
4.2.3 Subduction et collision continentales 264
4.2.4 Évolution dans le temps 279
4.3 Conclusion : croissance et recyclage de la croûte 291
4.3.1 Taux d’éruption volcanique et de production des magmas 291
4.3.2 Croissance et recyclage des continents 293

Épilogue 297

Conclusion 300

Références bibliographiques 301

Index 305

VI
AVANT-PROPOS

À la mémoire de Jean Lameyre.

La pétrologie est la science des roches, ainsi que l’indique sa racine étymologique
grecque de πετρος = pierre, λογος = parole, raison. Elle ne se réduit pas à la pétro-
graphie, la description des roches (de γραφειν = écrire, décrire), qui en constitue
seulement le prodrome. Originellement science de la terre, mais actuellement
science appliquée aux planètes, aux astéroïdes et aux comètes, la pétrologie se divise
classiquement en deux disciplines, suivant l’origine des roches étudiées :
• la pétrologie exogène étudie les roches formées dans des conditions proches de la
surface ;
• la pétrologie endogène étudie les roches formées dans des conditions différentes
de celles de la surface.
Cet ouvrage est consacré au magmatisme. Il concerne les roches qui, au cours de
leur histoire, sont passées au moins partiellement à l’état liquide. Les lois physico-
chimiques et les méthodes d’étude des roches magmatiques sont les mêmes que
celles utilisées pour le métamorphisme (autre discipline de la pétrologie endogène)
et la sédimentologie (pétrologie exogène) (voir dans la même série les ouvrages
consacrés à ces deux disciplines).
Comme l’ensemble des sciences de la terre, la pétrologie du magmatisme a beau-
coup évolué au cours des quarante dernières années. Au début des années 1960,
malgré les avancées obtenues depuis plus d’un siècle dans le domaine expérimental,
une image descriptive et statique des roches et de leurs associations minérales préva-
lait. La théorie dominante en France était alors fondée sur la dualité
basalte–granite et les deux équations qui en découlaient : basalte = magma issu
du manteau et granite = roche (magmatique ?) issue de la croûte (continentale).
Or, à la fin des années 1960, la révolution des idées provoquée par l’avènement de
la tectonique des plaques s’est accompagnée de nouvelles observations sur le terrain,
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

en particulier dans les océans, et de la prise en compte des expériences de labora-


toire. Les méthodes d’étude ont, elles aussi, évolué. À l’observation classique des
roches et des phases minérales qui les constituent, se sont ajoutées de nouvelles
techniques d’analyse des éléments chimiques (majeurs et en traces) et des isotopes.
De techniques de pointe il y a seulement 30 ans, elles sont entrées maintenant dans
la routine des laboratoires.
Les résultats de plus en plus nombreux, rendus possibles par l’amélioration des
techniques et l’apparition de nouvelles méthodes, ont conduit à la remise en question
des idées alors communément admises. Le volume important des données quantita-
tives et leur gestion par des appareils de calcul de plus en plus rapides ont permis

1
Avant-propos

l’établissement sur des bases mathématiques des lois régissant la distribution des
éléments chimiques dans la Terre et la répartition des masses à l’intérieur du globe.
Des théories mieux étayées, qui avaient souvent été proposées dans le passé mais
sans preuves suffisamment fondées, ont pu être reformulées.
Le résultat des travaux aboutit à une image de la Terre encore en pleine évolution.
Cette image se fonde sur des modèles, conçus d’après des systèmes analogues aux
systèmes réels et établis sur un nombre limité de paramètres bien contrôlés. Dans les
trente dernières années, les modèles de plus en plus élaborés intègrent un nombre
toujours croissant de paramètres, afin de mieux coller à la réalité des phénomènes
naturels complexes. À l’heure actuelle, l’état d’équilibre n’est pas encore atteint et
l’émergence de nouveaux modèles se poursuit toujours à un rythme soutenu.
Dans cet ouvrage, les modèles les plus récents ont été retenus dans la mesure où
ils constituent un réel progrès par rapport aux idées antérieures. Les différents objets
magmatiques seront présentés à toutes les échelles : mégascopique (observations
globales et sur le terrain), mésoscopique (associations minérales et textures),
microscopique et nannoscopique (répartition et comportement des éléments
chimiques dans les roches et les minéraux). Dans ce parcours, les degrés de certitude
sont très variables et il faut en tenir compte dans l’appréciation des théories, car elles
sont construites à partir d’un corpus de données inégalement fiables et reproduc-
tibles. Un choix personnel inévitable a donc présidé au tri des idées, qui nécessaire-
ment évoluent, et des faits analytiques et expérimentaux, moins sujets à révision.
Pour paraphraser Jean Rostand :
« Le géologue passe, la roche reste. »
Cet ouvrage s’adresse aux étudiants des universités, des classes préparatoires aux
grandes écoles et des préparations aux concours de recrutement des enseignants,
ainsi qu’aux enseignants du secondaire. Provenant de la révision d’une grande partie
de l’ouvrage Pétrologie endogène, paru en 1995 dans la Série Géosciences, il a été
conçu pour ouvrir des perspectives sur la pétrologie du magmatisme et non pour
constituer un précis complet. Il forme un nouveau volume de la série et s’appuie
largement sur des notions définies et présentées dans d’autres volumes, parmi
lesquels : Géochimie, Géodynamique, Métamorphisme et roches métamorphiques,
Minéralogie, Tectonique, Volcanologie. En cas de besoin, le lecteur s’y référera.
Un livre destiné à l’enseignement ne se conçoit pas, ne s’élabore pas, ne s’écrit
pas dans la solitude, même à deux. Par leur aide matérielle, leurs conseils, leurs
encouragements, les discussions animées que nous avons pu avoir ensemble, beau-
coup d’amis nous ont soutenu dans cette entreprise.
Il faut insister également sur le rôle important joué par l’ensemble des personnes
que nous avons eu le privilège d’avoir comme auditoire dans les modules d’ensei-
gnement et de formation initiale ainsi que lors des séances de formation continue. La
recherche vivifie et nourrit l’enseignement à l’université. La proposition réciproque
est également vraie : le travail de préparation et d’élaboration que nécessite un
cours, les réactions à chaud qu’il provoque et les questions qu’il suscite a posteriori
constituent autant de stimulation et d’incitation à aborder les travaux de recherche de

2
Avant-propos

façon différente et plus originale et à exercer une réflexion plus large et ouverte vers
le public.

Quelques ordres de grandeur concernant la Terre et ses


constituants
1. Les dimensions de la Terre
Distance Terre-Soleil = 1,47 à 1,53.108 km soit 8 min 10 s à 8 min 30 s à la
vitesse de la lumière
Distance Terre-Lune = 330 000 km = 1,1 s à la vitesse de la lumière
Circonférence de la Terre à l’équateur = 40 074 km
Rayon de la Terre à l’équateur = 6 378 km
Rayon de la Terre aux pôles = 6 357 km
Surface de la Terre = 510.106 km2
Volume de la Terre = 1 083.109 km3
Masse de la Terre = 5,976.1024 kg
Densité moyenne de la Terre = 5,517 (masse volumique 5 517 kg.m– 3)
2. Les matériaux terrestres
Diamètre moyen d’un atome = 10–10 m (10–10 m = 10–4 mm = 1 Å)
Valeurs extrêmes = 0,35 Å (Be) – 2,2 Å (Te)
Dimensions d’un cristal = 1 µm = 10–6 m (volcaniques, sédimentaires)
1 mm à 1 cm (plutoniques, métamorphiques,
sédimentaires)
1 cm à plusieurs m (pegmatites)
Volume d’une formation géologique = 1 km3 à > 106 km3 (ex. Bassin de Paris)
3. L’échelle des durées
Âge du système solaire = 4,568 Ga = 4,568.109 a
Plus vieux minéral daté (zircon) = 4,404 Ga
Plus vieilles roches datées (métatonalite) = 4,04 Ga
Archéen = 4,568 à 2,5 Ga
Protérozoïque = 2,5 à 0,542 Ga
Phanérozoïque = 0,542 à 0 Ga
Apparition des premiers humanoïdes (?) = 3 à 4 Ma = 3 à 4.106 a
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

3
LES CONSTITUANTS
DE LA TERRE
1
1.1 Agencement et distribution des couches terrestres
PLAN

1.2 Composition des différentes couches


1.3 Croûte et manteau

La Terre appartient au système solaire et s’est formée en même temps que les autres
planètes qui gravitent autour du Soleil. Le système solaire comprend un certain
nombre d’objets :
• les comètes et les objets vagabonds, comme les météorites ;
• les planètes intérieures ou telluriques : Mercure, Vénus, Terre (et son satellite, la
Lune), Mars (et ses deux satellites, Phobos et Deimos) ;
• la ceinture d’astéroïdes ;
• les planètes géantes : Jupiter, Saturne, Neptune et Uranus, et leurs nombreux
satellites, certains possédant une atmosphère (Titan et Triton) ;
• Pluton (et son satellite, Charon).
La « pétrologie comparée » des objets du système solaire (étude de leur nature,
leur composition et leur origine) permet de se faire une idée des premiers âges de
notre globe. L’agencement et la distribution des roches ne sont pas aléatoires et
témoignent de processus de différenciation à partir de la matière interstellaire,
processus encore actif aujourd’hui dans le cas de la Terre mais achevé à un stade
plus ou moins précoce dans les autres cas.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

1.1 AGENCEMENT ET DISTRIBUTION


DES COUCHES TERRESTRES

1.1.1 Abondance des éléments dans l’Univers


L’abondance d’un élément dans l’Univers est surtout fonction de sa masse atomique
(Fig. 1.1). Si elle est nettement décroissante, la variation n’est pas absolument régu-
lière. À partir de l’hydrogène, elle commence par décroître très rapidement jusqu’à
la masse 45 (Sc), puis augmente jusqu’à un maximum constituant le « pic du fer »

5
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

(masse 56). Au-delà, l’abondance des éléments plus lourds diminue moins rapide-
ment, marquée par quelques irrégularités. Dans le détail, on constate :
• une irrégularité au début de la courbe, les éléments légers, Li, Be et B, étant moins
abondants que leurs suivants immédiats, C, N, O ;
• l’abondance systématiquement supérieure des éléments de masse atomique paire
par rapport à ceux de masse atomique impaire voisine : par exemple, le fer (masse
56) est plus abondant que le manganèse (masse 55) et le cobalt (masse 59).

12 Logarithme abondance relative par rapport à 106 atomes de Si

H
10
He

8
C O
Si
6
Fe

2
Li B
Be
0

-2
0 10 20 30 40 50 60 70 80 90
numéro atomique

Figure 1.1 – Abondance des éléments chimiques dans l’univers, exprimée en


atomes pour 106 atomes de Si, en fonction du nombre atomique Z depuis H
jusqu’à Bi (Goles, 1969).
Noter la décroissance générale, la rareté des éléments Li, Be et B, la prédominance
des atomes de nombre atomique pair et le « pic du fer ».

Ces faits indiquent que l’abondance des éléments dépend de la constitution de


leur noyau et non de leurs propriétés chimiques, liées à leur configuration électro-
nique. Elle résulte de séries de réactions de fusion nucléaire, désignées sous l’appel-
lation générale de nucléosynthèse, ayant pour conséquence la fusion de noyaux
légers (H, He) donnant naissance à des noyaux plus lourds. L’histoire primitive de
l’Univers, avec la formation des noyaux atomiques, est hors de portée de la pétrolo-
gie mais elle doit être connue pour comprendre la composition et l’origine des diffé-
rences dans les couches du globe terrestre et des planètes du système solaire, objets
de la pétrologie terrestre et extra-terrestre.

6
1.1 • Agencement et distribution des couches terrestres

EN CART Les réactions de nucléosynthèse


Il est généralement admis que la matière était formée au départ de noyaux
d’hydrogène (protons) et d’électrons avec également des noyaux de deutérium et
d’hélium. La nucléosynthèse se produit dans les étoiles qui naissent par isole-
ment gravitaire d’une certaine masse de gaz interstellaire. Par divers processus,
vents solaires, explosions (nova et supernova), les étoiles fournissent les
produits de la nucléosynthèse au milieu galactique qui s’enrichit progressive-
ment en éléments lourds.
Au cœur d’une étoile, la matière se contracte sous l’effet de la gravité et atteint la
température nécessaire pour favoriser la fusion des noyaux d’hydrogène. Les
réactions fortement exothermiques maintiennent le niveau nécessaire de forte
énergie. Les protons se repoussent à cause de leur charge positive et il faut pour
vaincre les forces de répulsion des particules des vitesses relatives très grandes,
donc des températures élevées. Les réactions se produisent selon une séquence
à température croissante, ce qui se traduit par le fait que, dès le stade primitif de
la fusion de l’hydrogène, l’étoile brille.
Au départ, la masse d’hydrogène de masse atomique 1 se contracte et
s’échauffe. Dès que la température en son centre dépasse 107 K et la masse volu-
mique 105 kg.m–3, les noyaux d’hydrogène fusionnent pour former l’hélium de
masse 4. La production d’hélium conduit à l’augmentation de la masse volu-
mique jusqu’à 108 kg.m–3.
La fusion de l’hélium qui s’ensuit aboutit généralement à la formation de carbone
(masse 12), les éléments intermédiaires (Li, Be, B) apparaissent fugitivement au
cours des réactions sous forme d’isotopes instables. Par fusion de noyaux de
carbone avec des noyaux d’hélium, l’oxygène (masse 16) est formé, plus rare-
ment le néon (masse 20), le magnésium (masse 24) et le silicium (masse 28).
Notons que tous les éléments stables formés à ce stade ont une masse paire.
Les réactions de nucléosynthèse se déroulent sur des périodes variant selon la
masse des étoiles. La fusion de l’hydrogène dans une étoile de la taille du soleil
peut durer 1010 années, celle de l’hélium dans une étoile géante rouge 108
années. Dans les étoiles super-géantes, après formation du carbone et de
l’oxygène, les réserves d’hélium s’épuisent et la fusion du carbone se produit à
une température supérieure à 8.107 K. L’oxygène prend le relais à une tempéra-
ture dépassant 1,5.109 K. Les processus de nucléosynthèse, de plus en plus
rapides (106 à 104 ans), deviennent de plus en plus complexes, chaque réaction
produisant des noyaux d’hydrogène et d’hélium recyclés dans les réactions
suivantes.
La séquence de nucléosynthèse s’effectue donc par nombre atomique croissant.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Les éléments ainsi formés sont de moins en moins abondants parce qu’il faut une
énergie de plus en plus forte pour vaincre la répulsion de noyaux de plus en plus
lourds. Le pic du fer s’explique parce que les noyaux de masse voisine de 50 sont
plus stables que les noyaux de masse plus faible. Les éléments lourds de masse
supérieure à 64 (cuivre) sont produits par l’absorption de neutrons produits par
les réactions.
À la suite de l’expulsion dans le vide interstellaire des produits de nucléosyn-
thèse issus des étoiles existantes, se forment des nuages moléculaires avec une
forte instabilité gravitaire, les nébuleuses. Par contraction, elles vont former des
étoiles nouvelles.

7
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

1.1.2. Origine des planètes


Le système solaire se serait formé à partir d’une nébuleuse de faible masse, d’un
rayon égal à 104 fois le rayon du Soleil, correspondant à l’orbite de Pluton, et de
densité moyenne égale à 10–12 fois la densité actuelle du Soleil. Sa composition
devait être essentiellement de l’hydrogène moléculaire et de l’hélium avec des pous-
sières. Dans la nébuleuse primitive, la rotation et la contraction de la sphère de gaz
conduit, sous l’effet de l’élévation de température, à la dissociation de H2 et à
l’effondrement de l’ensemble jusqu’à ce que le rayon ne soit plus que de 100 fois le
rayon du Soleil, correspondant à une orbite située entre Mercure et Vénus. Ce
premier stade durerait environ 100 ans. Un peu moins de 10 % de la masse totale
n’entrerait pas dans la masse du Soleil et fournirait ainsi une partie de la matière
nécessaire à la formation des planètes.
Les matériaux constitutifs du système solaire proviendraient en majeure partie
d’une étoile voisine qui aurait explosé sous forme de supernova et auraient été captu-
rés par l’attraction du Soleil en voie de formation. Les rapports de certains isotopes
stables différents dans le Soleil, les matériaux cométaires et les planètes suggèrent
qu’ils n’ont pas la même origine et que les planètes ont évolué à partir de matériaux
primitifs de type cométaire. Ainsi, la Terre et les météorites présentent une anomalie
significative des teneurs en deutérium, isotope lourd non radiogénique de l’hydro-
gène. Parce qu’il entre dans les réactions produisant l’hélium, le deutérium est très
peu abondant dans la matière solaire actuelle. Les sondes spatiales actuellement en
cours d’envoi vers les différents corps planétaires et les comètes devraient permettre
de lever définitivement les incertitudes.
Quoi qu’il en soit, la nébuleuse s’est refroidie dans l’espace, dont la température
moyenne est de l’ordre de 4 K, entraînant la condensation progressive de différents
composés chimiques depuis les plus réfractaires jusqu’aux plus volatils. En compa-
rant les résultats des expériences thermochimiques à très faible pression avec la
composition du Soleil, l’ordre de condensation des éléments est le suivant
(Fig. 1.2) :
Al → Ti → Ca → Mg → Si → Fe → Na → S.
Les éléments essentiels à l’apparition de la vie, H, O, C et N, se condensent pour des
températures inférieures à 200-300 K. La composition des inclusions réfractaires des
météorites les plus primitives, comme la chondrite carbonée de type III d’Allende,
est exactement celle postulée par les résultats obtenus sur la stabilité des phases à
1 400 K.
Les grains formés par condensation vont croître par collision des molécules qui
restent collées sur leurs surfaces : c’est le phénomène d’accrétion. La vitesse de
croissance étant de l’ordre du cm.a–1, ce mécanisme permet de former des grains de
l’ordre du µm en un temps de l’ordre de l’heure. En 100 ans environ, les particules
solides, plus denses que le gaz qui les enveloppe, tombent dans le plan équatorial du
système et, par collision, vont accélérer la croissance des planétoïdes. À partir de
corps de taille centimétrique, il est possible de former par attraction gravitaire les
planètes actuelles en une période d’environ 100 millions d’années. Le vent solaire,

8
1.1 • Agencement et distribution des couches terrestres

température (K)
2100
)
aires (W
éta ux réfract O )
m l
,A 2 3
1800
ire s ( Ca TiO 3
cta
s réfra fer
oxyde upe du
ta u x du gro
t mé
1500 siens e
ate s magné spaths
)
silic e r s (feld
s lé g
silicate
1200

900

troïlite (FeS)
600
Hydratation des silicates
oxydation du fer

300 H2O
Glace
CH4-H2O
0
-7 -6 -5 -4 -3 -2 -1 0 1
log P (bar)

Figure 1.2 – Séquence des matériaux solides apparaissant par condensation


d’une nébuleuse de 2 100 à 0 K (100 °C = 273,15 K) en fonction de la pression
(P, 1 bar = 0,1 MPa) (Hartmann, 1983 ; Encrenaz et Bibring, 1987).

qui a dû être très intense à cette époque, a eu pour effet de chasser vers l’extérieur les
particules qui n’étaient pas agglomérées en corps pluricentimétriques.
Par mesures des isotopes radioactifs de longues périodes et radiogéniques du
système U-Pb dans les inclusions réfractaires de chondrites carbonées, dont la
météorite d’Allende, l’âge de formation du système solaire est évalué à 4568,22 ±
0,17 Ma. Les mesures des isotopes radiogéniques fils des isotopes 244Pu et 129I,
éléments radioactifs de courtes périodes maintenant disparus, montrent qu’il s’est
écoulé 100 Ma au plus entre la séparation des matériaux proto-solaires à partir du
milieu interstellaire et la formation des planètes. Les planètes seraient donc contem-
poraines du Soleil mais ne seraient pas directement issues de lui.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

1.1.3 Compositions du Soleil et de la Terre


Les éléments les plus abondants dans l’Univers se présentent dans l’ordre
décroissant : H → He → O → Ne → N → C. Pour la plupart, ils sont favorables à
l’apparition de la vie. Sur Terre, l’ordre des teneurs est très différent : O → Fe → Si
→ Mg → S → Ni → Al. Si l’on compare l’abondance des éléments mesurée par
rapport à 106 atomes de silicium pris comme référence dans l’Univers, le Soleil et la
Terre (Tab. 1.1), deux groupes d’éléments se distinguent nettement :
• les éléments « volatils » et les gaz rares, dont la Terre est très déficitaire par
rapport à l’Univers, à l’exception de l’oxygène qui y est aussi abondant (près du

9
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

tiers de la masse de la Terre, Tab. 1.2). Sur Terre, les gaz rares ont à peu près tota-
lement disparu, sauf l’argon dont l’isotope majeur (40A) est produit par la désinté-
gration de 40K. Deux éléments volatils, l’hydrogène et le carbone, gardent une
présence significative car ils se combinent facilement avec l’oxygène. Les compo-
sés du système C-H-O, dont H2O et CO2, jouent un rôle important dans les
processus internes et externes du globe ;
• les éléments « minéraux », constitués par Si, Al, Fe, Mg, Ca, Na, Ni, (Ti, Mn, K, P),
se rencontrent en quantités presque égales dans l’Univers et sur Terre. Ces
éléments sont également appelés « majeurs » car, avec l’oxygène, ils prédominent
sur Terre. Les deux éléments les plus abondants, l’oxygène et le silicium, se
combinent avec les autres éléments minéraux pour former la grande famille des
minéraux silicatés, qui constituent avec les alliages métalliques de fer-nickel
l’essentiel de la matière terrestre.

Tableau 1.1 – Teneurs relatives des éléments dans l’Univers, le Soleil et la Terre
(par rapport à 106 atomes de Si) (d’après Mason, 1958 ; Goles, 1969 ; Brahic, 1982).

Fraction
Élément Univers Soleil Terre
de la masse totale

H 074,00.1010 3,18.1010 78,00 % 8 40000,.


He 3,10.109 2,21.109 20,00 % 3,50.10–5
C 3,50.107 1,18.107 7 00000,.
N 6,60.106 3,64.106 01,33 % 2000,.
O 2,15.107 2,21.107 0,35.107
Ne 8,60.106 3,44.106 00,17 % 1200,.10–5
Na 4,40.104 600,.104 4,60.104
Mg 0,91.106 1,06.106 0,89.106
Al 9,50.104 8,50.104 9,40.104
Si .106 .106 00,365 % .106
S 3,75.105 500,.105 .105
Ca 4,90.104 7,20.104 3,30.104
Fe 9,10.105 8,30.105 13,50.105
Ni 2,70.104 4,80.104 .105

99,865 %

Les différences de composition entre l’univers et le globe terrestre proviennent du


processus de différenciation qui commence tôt, dès le début de l’histoire primitive de
la nébuleuse solaire. Les éléments volatils non encore condensés sont expulsés sous
l’effet des vents solaires, alors que les éléments minéraux combinés à l’oxygène
forment très tôt des minéraux denses surtout silicatés. L’ensemble des différentes
planètes s’est formé par condensation et accrétion de grains formant moins de 10 %
de la matière de la nébuleuse. Dès cette période qui a débuté il y a 4 566 Ma, pren-
nent place les processus géodynamiques conduisant à accentuer progressivement la
différenciation de la Terre.

10
1.1 • Agencement et distribution des couches terrestres

1.1.4 Différenciation de la Terre


La Terre, planète intérieure du système solaire, fait partie du groupe des planètes
« telluriques », avec un rayon équatorial de 6 371,23 ± 0,01 km, une masse totale
évaluée à 5,9733 ± 0,09.1024 kg et une densité moyenne de 5,514, valeur typique de
matériaux riches en fer. Les paramètres d’état, pression, température et densité, sont
liés par l’équation qui détermine l’état solide, liquide ou gazeux du matériau. Dans
le cas de la Terre, les roches que l’on peut observer à la surface ont une densité
variable, en général inférieure à 3,3 à l’exception des minerais métalliques.
Même en tenant compte du fait que la densité varie avec la profondeur à cause de
la compression de la matière, il y a une différence majeure de l’ordre de 40 % entre
la densité des roches connues à l’affleurement et celle obtenue par les calculs astro-
nomiques. Cela implique que des matériaux différents plus denses existent à l’inté-
rieur du globe. On peut prévoir la composition moyenne d’une planète selon la
densité moyenne de ses matériaux et la masse totale du globe (Fig. 1.3). Les diffé-
rents corps du système solaire, planètes, satellites et astéroïdes, ne se situent pas sur
une courbe simple issue des lois de la compression dans un diagramme (densité,
masse), ce qui montre qu’ils sont composés de matériaux différents. Les planètes les
plus proches de la composition de la Terre sont Vénus et Mercure. Mars, la Lune et
certains astéroïdes, moins denses, ont à peu près la même composition.

densité (Kg-m-3)
8000

planètes métalliques
7000

6000 planètes silicatées riches en fer


Terre
Vénus
5000 Mercure
planètes silicatées moyennes
4000
Mars
planètes silicatées pauvres en fer

3000
Lune

astéroïdes é t o i l e s
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

2000
planètes silicatées riches en volatils Soleil
1000
planètes de glace ou riches en H
0
15 20 25 30 35
log masse (Kg)

Figure 1.3 – Densités (kg.m–3) des matériaux du système solaire en fonction


de leur masse (kg).
Les lignes correspondent à des compositions constantes (Hartmann, 1983).

11
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

Il existe des arguments géophysiques pour subdiviser la Terre en couches concen-


triques. En plus des sondages profonds qui ne dépassent pas la dizaine de kilomètres,
les enregistrements des ondes sismiques apportent des informations sur les zones
profondes du globe. Leur interprétation se fonde sur les propriétés des ondes longi-
tudinales P et transversales S. L’analyse des enregistrements sismiques conduit à
définir des discontinuités. Trois unités principales ont été déterminées :
• le noyau central, de 3 471 km de rayon, fait environ 16 % du volume terrestre ;
• le manteau, de 2 900 km d’épaisseur, correspond à 82,5 % du volume terrestre ;
• la croûte, d’épaisseur variable (6 à 60 km), ne représente au plus que 1,5 % du
volume terrestre.
Les discontinuités majeures séparent le noyau du manteau (Gutenberg à 2 900 km
de profondeur) et le manteau de la croûte (Moho à des profondeurs variant de 5 à
70 km). Des discontinuités supplémentaires sont définies à l’intérieur des trois
couches. Elles traduisent des variations de composition et/ou de température, ainsi
que des changements d’état (Tab. 1.2). À la première différenciation, responsable
des différences notables de compositions entre l’univers et la Terre, vient donc
s’ajouter une deuxième différenciation à l’intérieur même du globe.
Tableau 1.2 – Principales couches du globe terrestre sous les océans
(modèle préliminaire de référence de la Terre PREM, Dziewonski et Anderson, 1981).

Région Altitude (km) Densité (g.cm–3)

Noyau interne 0-1 221,5 13,0885 – 8,8381 x2


Noyau externe 1 221,5-3 480 12,5815 – 1,2638 x – 3,6426 x2 – 5,5281 x3
Manteau inférieur 3 480-5 701 7,9565 – 6,4761 x + 5,5283 x2 – 3,0807 x3
Zone de transition 5 701-5 771 5,3197 – 1,4836 x
5 771-5 971 11,2494 – 8,0298 x
5 971-6 151 7,1089 – 3,8045 x
Zone à faible 6 151-6 291 2,6910 + 0,6924 x
vitesse
(ZFV)
Manteau supérieur 6 291-6 346,6 2,6910 + 0,6924 x
au-dessus de ZFV
Croûte 6 346,6-6 356 2,900
6 356-6 368 2,600
Océan 6 368-6 371 1,020
La variable x correspond au rapport h/R, h est l’altitude au-dessus du centre de la Terre et R, son rayon
égal à 6 371 km. Les densités varient de 3,3 à 5,5 environ dans le manteau, de 10 à 13 environ dans le
noyau.

Les noyaux des comètes et les plus petits des astéroïdes pourraient représenter
l’état primitif du matériau planétaire. Le noyau des comètes correspond à une « boule
de glace sale », agrégat de glace et de grains produits par la condensation du matériau
initial jusqu’à très basses températures, inférieures à 300 K. Les micrométéorites, de

12
1.1 • Agencement et distribution des couches terrestres

taille inférieure à 0,5 mm, tombent à la surface de la Terre sous forme d’étoiles
filantes et auraient une origine cométaire, ce que suggère le lien entre les périodes de
chutes d’étoiles filantes et la présence des comètes. Les comètes libèrent les grains
emprisonnés dans la glace par sublimation du noyau sous l’action du vent solaire. La
spectroscopie infrarouge des comètes a montré la présence systématique de silicates
et une composition proche des chondrites carbonées de type I.
D’autres corps du système solaire ont suivi une évolution voisine de celle de la
Terre, avec ses différentes couches. Les météorites représentent un échantillonnage
naturel de la ceinture d’astéroïdes et d’autres planètes telluriques, comme Mars et la
Lune. Les plus grands astéroïdes ont subi une différenciation rapide au moment de
leur formation, car l’énergie thermique fournie par la radioactivité d’éléments de
courte période (26Al par exemple) peut suffire à fondre des corps de plus de 10 km
de diamètre.
Le résultat le plus frappant issu des travaux de datation des matériaux primitifs et
différenciés des météorites et des échantillons lunaires est la similitude de leur âge
(Tab. 1.3). La météorite chondritique de Bjorböle sert de référence « année zéro ».
Pour dater les météorites et les planètes par rapport à la météorite de Bjorböle, on
utilise certains isotopes radiogéniques qui ne se forment dans l’Univers que par
désintégration de l’isotope radioactif père. Par exemple, 129Xe, gaz rare inerte, est
issu seulement de l’isotope 129I de courte période et ne subsiste que piégé dans la
matière minérale. L’isotope 129I aurait été fourni au moment de la formation du
système solaire par l’explosion d’une supernova peu éloignée, ainsi que l’isotope
26
Al, dont le fils 26Mg a également été trouvé en excès.
Tableau 1.3 – Chronologie des météorites
(d’après Hartmann, 1983, complété).

Isotopes Échantillons
Événement Résultats
utilisés analysés
87
Formation Rb/87Sr M. pierreuses 4,55 à 4,65 Ga
U-Pb 4,56 à 4,57 Ga
129 129 environ 20 Ma
Durée de I/ Xe M. métalliques
formation Rb/Sr, U/Pb et 40Ar/ M. métalliques et 4,4 à 1,6 Ga
Solidification 39Ar pierreuses 4,4 à 4,6 Ga
40
Rétention des gaz K/40Ar M. pierreuses 0,1 à 100 Ma
Irradiation 3He M. pierreuses 1 à 1 000 Ma
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

cosmique M. métalliques 0 à 10 000 ans


14 M. pierreuses 0 à 50 000 ans
C
Date de chute 26Al M. métalliques

Les chondrites carbonées se seraient formées 5 Ma avant l’année zéro, les météo-
rites silicatées se formeraient pendant 5 Ma à partir de l’année zéro, les météorites
métalliques apparaîtraient 3 à 5 Ma après. Les météorites proviennent de corps qui
n’ont jamais eu la taille de notre planète, la durée de leur formation suivie de leur
différenciation a donc été très courte. La planète Terre, elle, n’aurait acquis une taille
et une consistance suffisantes pour retenir 129Xe que 96 ± 12 Ma plus tard (Fig. 1. 4).
Les périodes de formation et de différenciation y sont donc beaucoup plus longues.

13
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

Nature des matériaux

chondrites carbonées

chondrules séparées

chondrites

achondrites

sidérites

TERRE

-20 0 20 40 60 80 100
Age relatif de formation (Ma) par rapport à la météorite de Bjorböle (4,6 Ga)

Figure 1.4 – Les premiers 110 millions d’années de l’histoire du système


129 129
solaire, déterminées par le système I– Xe.
L’âge zéro, arbitrairement choisi, est celui de la chondrite de Bjorböle. Les météo-
rites se sont refroidies pour la plupart en moins de 20 Ma, la Terre ne devient
suffisamment solide pour retenir le xénon que 96 Ma plus tard (Hartmann, 1983).

1.2 COMPOSITION DES DIFFÉRENTES COUCHES


Elle peut être estimée à partir des échantillons terrestres par comparaison avec des
échantillons extra-terrestres. Les météorites fournissent la meilleure coupe schéma-
tique dans un corps planétaire.

1.2.1 Météorites

En se déplaçant dans le système solaire, la Terre rencontre les constituants solides


qui le composent. L’ensemble des météorites interceptées par la Terre (Fig. 1.5)
fournit actuellement un apport de matière estimée à 15 000-50 000 tonnes par an. La
matière extra-terrestre est constituée à près de 95 % de poussières de 10–8 à 10–2 g,
correspondant à des particules d’une taille variant entre 40 et 1 500 µm. En raison du
bouclier atmosphérique, les grains infracentimétriques se consument en général
pour donner les étoiles filantes. Les grains inférieurs à 0,5 mm arrivent au sol où on
les trouve en abondance (neiges polaires, sédiments marins). Ces micrométéorites
ont pour source principale les noyaux de glace cométaires qui les éjectent lors de
leur sublimation par échauffement solaire.

14
1.2 • Composition des différentes couches

Log nombre cumulatif d'impacts de masse > M( m-2 - s-1)


0

-5

-10

-15

-20

-25

-30
-15 -10 -5 0 5 10 15
Log masse M de la météorite (kg)

Figure 1.5 – Flux actuel de météorites (m–2.s–1) sur la terre en fonction de


leur masse M (kg).
Un impact par kilomètre carré et par an (1 km–2.a–1) correspond à 3,2.10–14
impacts par mètre carré et par seconde (Hartmann, 1983 ; Encrenaz et Bibring,
1987).

Les corps de plus grosse taille n’apportent sur terre que 10 tonnes par an environ.
Les blocs de taille supérieure à 10 cm constituent les météorites proprement dites.
Elles proviennent de blocs rocheux éjectés lors de collisions entre astéroïdes ou à la
surface des planètes. Leur surface est érodée et enlevée en partie par échauffement et
fusion en traversant l’atmosphère, mais une part importante arrive au sol.
La probabilité qu’un corps de 1 km de diamètre, soit 15-50 tonnes, arrive sur
Terre n’est que de 1 tous les 100 Ma. Malgré leur rareté, de tels impacts ont joué et
jouent un rôle important, en particulier sur la région qui a subi le choc (métamor-
phisme et, parfois, magmatisme d’impact) et, plus globalement, le climat terrestre
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

est durablement altéré par la projection dans l’atmosphère de centaines de km3 de


matière pulvérisée sous le choc, volumes pouvant dépasser ceux des plus impor-
tantes éruptions volcaniques.
Lorsqu’ils sont conservés sur les planètes telluriques (Lune, Mars, Mercure,
Terre, Vénus, astéroïdes, etc.), les impacts se marquent par des cratères circulaires.
L’observation astronomique de la superposition et du recouvrement des cratères
dans une planète montre que le flux de météorites a varié dans le temps. L’intensité
du flux de matière a dû atteindre une valeur plusieurs milliers de fois supérieure à la
valeur actuelle durant les 100 premiers Ma (Fig. 1.6). Les planétésimaux sont des
petits corps de taille kilométrique, dont l’agglomération conduit à la formation des

15
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

8 log taux d'impacts par rapport au temps présent

-1
5 4 3 2 1 0
âge (Ga)

Figure 1.6 – Taux d’impact de météorites relativement à celui du temps


présent en fonction de l’âge depuis 4,6 Ga à nos jours (Hartmann, 1983).

planètes. Le phénomène de « queue d’accrétion » se traduit par un bombardement


intense et la formation de cratères géants, nettement visibles sur la Lune et
Mercure. Par décroissance exponentielle, le flux est à peu près stationnaire depuis
3 Ga.
Chaque jour, plusieurs centaines de tonnes de matière extra-terrestre arrivent sur
Terre, mais les météorites suffisamment grosses pour être étudiées forment moins de
1 % du total. L’étude minéralogique et chimique en montre l’extrême diversité.
Certaines météorites, très friables, sont riches en carbone, d’autres sont à peu près
entièrement métalliques (fer et nickel), d’autres encore ressemblent à certaines
roches terrestres.
Dans une première classification descriptive, on subdivise les météorites en trois
familles, elles-mêmes subdivisées en classes, d’après leur teneur en métal :
• les météorites métalliques, « fers », forment 4,5 % des météorites ;
• les météorites métallo-pierreuses, lithosidérites, sont très rares (1,2 % seulement) ;
• les météorites pierreuses, chondrites et achondrites, sont très abondantes (94,3 %
du total).
La classification actuelle, génétique, distingue les météorites indifférenciées et les
météorites différenciées. Elle se superpose à la précédente : les météorites indiffé-
renciées sont formées par les chondrites, tandis que les météorites différenciées
regroupent les « fers », les lithosidérites et les achondrites (Tab. 1.4).

16
1.2 • Composition des différentes couches

Tableau 1.4 – Compositions moyennes des matériaux cosmiques


(d’après Hartmann, 1983 ; Wedepohl, 1991 ; Allègre et al., 1995).

Élément
1 2 3 4 5 6 7 8 9
(poids %)

O (L) 46 433 440 74,10 44,798 42 46,65 45 40


Fe (S) 18 429 490 79,39 5,818 8 4,69 5 11
Si (L) 11 417 440 77,35 21,521 20 29,13 21 21
Mg (L) 10 414 440 70,35 22,784 18 2,40 4 446
S 46 442 442 72,30 0,784 0 0,09 0 440
C 43 440 440 70,35 0,784 0 0,09 0 440
Ca (L) 41 441 440 70,35 2,308 5 4,09 11 448
Ni (S) 41 442 448 74,87 0,208 0 0,09 0 440
Al (L) 41 441 440 70,35 2,164 4 8,16 13 448
Na (L) 41 441 440 70,35 0,264 0 2,42 0 440
Ti 41 440 440 70,35 0,112 0 0,43 0 446
K 41 440 440 70,35 0,028 0 1,87 0 440
Total 100 100 100 100 100 97 99,84 99 100
Matériaux primitifs
1. chondrites carbonées (Wasson, 1974).
2. chondrites ordinaires (Mason, 1962).
Intérieurs des planètes
3. « fers » (modifié d’après Wyllie, 1971, en supposant 5 % de FeS).
4. noyau terrestre (Allègre et al., 1995, avec Mn 0,582, Cr 0,779, Co 0,253 et P 0,369).
5. manteau terrestre (Allègre et al., 1995, avec Mn 0,116, Cr 0,27).
6. composition moyenne de la lune (Taylor, 1975).
Matériaux crustaux
7. croûte terrestre (Wedepohl, 1991, avec Mn 0,08 et P 0,08).
8. sols lunaires (Taylor, 1975).
9. basaltes lunaires (Lofgren et al., 1981).

EN CART Éléments de pétrologie extra-terrestre :


la diversité des météorites
1. Chondrites
Les météorites pierreuses les plus abondantes (85,4 %) sont les chondrites, ainsi
appelées parce qu’elles contiennent des sphérules ou chondres. Les chondres, de
taille voisine du millimètre, pourraient représenter des gouttes de liquide
formées lors des premières collisions. Les chondrites sont considérées comme
les météorites les plus primitives. Quatre classes, avec douze groupes, ont été
définies selon la teneur en carbone et la nature des silicates présents.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

• Les chondrites carbonées (4,7 %) sont formées d’un matériau issu d’une
condensation à basse température. Le cœur des météorites, généralement de
grande taille, a subi un réchauffement assez faible pour que l’eau contenue dans
les minéraux soit conservée, ainsi que le carbone et d’autres éléments et compo-
sés volatils. Sans équivalent dans les roches terrestres et lunaires, ce sont les
météorites les moins transformées depuis leur formation. Elles sont les seules à
contenir des phyllosilicates (argiles), la teneur totale en eau pouvant dépasser
20 %. Leur densité est faible, de l’ordre de 2,2, alors que les autres chondrites
ont une densité de 3,6. La matrice fine est formée de magnétite (Fe3O4), de
graphite (C) mal cristallisé, ces deux minéraux lui donnant sa couleur noire,

17
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

d’argiles, de polymères organiques et de troïlite (FeS). Elle contient des cristaux


d’olivine, de pyroxènes, du verre et des inclusions métalliques. Sept groupes ont
été définis par teneurs décroissantes en C, H2O et troïlite, parmi lesquels :
– les chondrites carbonées CI ont 8 à 22 % d’eau et les plus fortes teneurs en
éléments volatils. La météorite d’Orgueil contient 3 % de carbone et 15 % de
troïlite. Contrairement à leur dénomination, elles n’ont pas de chondres. Leur
composition minéralogique indique qu’elles n’ont jamais subi d’élévation signifi-
cative ni de pression, ni de température. La présence de veines de calcite et de
sulfates suppose l’action chimique d’eaux provenant d’un corps parent riche en
glace. Les chondrites carbonées de type CI pourraient représenter le résidu pier-
reux de noyaux cométaires après sublimation.
– les chondrites carbonées CM et CO diffèrent du type CI par la présence de
chondres et contiennent 2 à 16 % d’eau dans les minéraux.
Des composés organiques variés y ont été identifiés, dont près de 100 acides
aminés, dont certains inconnus sur Terre. Leur présence a fait l'objet de discus-
sions, car la surface des météorites aurait pu être contaminée par des orga-
nismes vivants au cours de la traversée de l'atmosphère et une fois sur le sol
terrestre. La météorite de Murchison (Australie) a permis de clore la controverse,
car sa chute le 28 septembre 1969 a été observée et plus de 100 kg de débris ont
été récoltés aussitôt après. Les hydrocarbures poly-aromatiques et aliphatiques
qu'elle contient pourraient provenir de l'irradiation de glace à composante de
méthane. Les molécules dextrogyres et lévogyres sont en quantités égales, à la
différence des molécules analogues produites par la vie sur Terre.
– les chondrites carbonées CV et CK ont 1% d'eau et de nombreuses inclusions
réfractaires claires. La météorite d'Allende (Mexique), dont on a récolté plus de
2 tonnes de débris, est la plus grosse des chondrites carbonées connues. On y a
découvert les premières anomalies isotopiques de l'oxygène, ce que l'on inter-
prète comme la preuve que la nébuleuse primitive était hétérogène.
– les chondrites carbonées CR, CB et CH contiennent beaucoup de métal (alliage
Fe-Ni), souvent plus que dans les chondrites ordinaires. Leur origine reste contro-
versée.
– enfin, la météorite de Tagish Lake, tombée au Canada le 18 janvier 2000, est
très particulière. Proche par sa composition des chondrites carbonées CI et CM,
elle en diffère par sa faible densité. Des portions riches en carbonates coexistent
avec des portions qui en sont pauvres. Une bonne partie du carbone est représen-
tée par de très nombreux nano-diamants.
Bien que l'ensemble des chondrites carbonées forme une faible partie du total
des météorites récoltées dans le sol terrestre, cela ne signifie pas qu'elles soient
rares dans l'espace. Comme leur cohésion et résistance sont faibles, elles sont
facilement détruites en traversant l'atmosphère. Elles sont donc sous-représen-
tées dans les échantillons atteignant le sol terrestre. De fait, les chondrites carbo-
nées CI prédominent dans les micrométéorites extraites de la calotte glaciaire de
l'Antarctique et dans les météorites observées sur le sol lunaire.
• Les chondrites non carbonées constituent trois classes : les chondrites ordi-
naires, les plus abondantes (78,8 %), les chondrites à enstatite (1,7 %) et les chon-
drites de Rumuruti, découvertes en 1994 (0,2 %). Les chondrites ordinaires
forment trois groupes selon leur teneur en fer (H = high, 32,3 % du total ; L = low,
39,3 % ; LL = low-low, 7,2 %) et les chondrites à enstatite deux groupes (EH, EL).
Les chondrites de Rumuruti sont trop rares pour être subdivisées. Les chondrites

18
1.2 • Composition des différentes couches

non carbonées ont comme minéraux majeurs l’olivine, le pyroxène et le plagio-


clase et il existe souvent une phase métallique. Le fer, à l’état oxydé, entre dans
les minéraux silicatés ou, à l’état réduit, subsiste sous forme métallique native.
Les chondrites à enstatite contiennent tout le fer à l’état métallique ou dans les
sulfures, avec un minéral silicaté (enstatite) très magnésien. Formées dans un
milieu réducteur, elles ont une composition proche de celle des matériaux
condensés à plus de 1 300 K. Elles pourraient représenter des produits de haute
température de la nébuleuse.
Les autres chondrites, dont celles de Rumuruti, sont en déséquilibre, car, à
température élevée, le fer métallique ne peut pas coexister avec des minéraux
silicatés contenant du fer ferreux. Elles se seraient formées à température plus
basse que les chondrites à enstatite, probablement près de la surface des corps
parents.
2. « Fers »
Les météorites métalliques (4,5 %) sont surtout constituées d’un alliage de fer et
de nickel sous deux formes principales : la kamacite (Ni < 8 %) cristallise dans le
système cubique centré et la tænite (Ni > 20 %) dans le système cubique à faces
centrées. Deux familles minéralogiques et chimiques ont d’abord été
distinguées :
– les hexaédrites, pauvres en Ni (< 6 %) et constituées de grands cristaux de
kamacite, sont rares (0,5 %). Après section, polissage et attaque acide, un fin
réseau de lignes parallèles apparaît, les lignes de Neumann, macles probable-
ment induites par les chocs subis au moment de la séparation d’avec le corps
parent ;
– les octaédrites sont plus abondantes (4 %), plus riches en Ni (12 %) et consti-
tuées de lamelles de kamacite entourant des domaines hétérogènes (plessite) où
kamacite et tænite forment des cristaux enchevêtrés selon les figures de
Widmanstatten orientées parallèlement aux faces d’un octaèdre. Plus la teneur
en Ni est élevée, plus les lamelles de kamacite sont étroites. Cette structure parti-
culière peut être due à un refroidissement lent au cœur du corps parent.
La classification actuelle des sidérites tient compte des teneurs en certains
éléments spécifiques comme Ga, Ge et Ni et définit six groupes principaux (IA,
IIA, IIB, IIIA, IIIB, IVA) et des groupes mineurs. Cette variabilité suggère que les
sidérites actuellement connues proviendraient au moins d’une dizaine de corps
parents.
3. Lithosidérites
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Elles sont formées de phases métalliques et de phases silicatées étroitement


imbriquées. Deux groupes ont été définis :
– les mésosidérites (0,9 %) contiennent plagioclase et pyroxène prédominants. Le
métal forme des inclusions dans les silicates et semble avoir été incorporé à l’état
solide dans la matrice silicatée.
– les pallasites (0,3 %) se caractérisent par une matrice métallique analogue à
celle des octaédrites entourant des cristaux d’olivine. Elles proviendraient de
l’interaction dans le corps parent entre le noyau métallique liquide et le manteau
cristallisé riche en olivine. Elles pourraient constituer un échantillonnage naturel
de la couche D’’, située à la discontinuité de Gutenberg.

19
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

4. Achondrites
Plus rares (8,9 %), elles sont dépourvues de chondres, d’où leur nom, et ressem-
blent le plus aux roches lunaires et terrestres. La taille des cristaux, générale-
ment plus grosse que dans les chondrites, serait due à un refroidissement lent à
partir d’un matériel fondu. Selon leur composition minéralogique et leur prove-
nance supposée, on distingue de nombreux groupes :
– les achondrites primitives pourraient être classées dans les météorites
indifférenciées ;
– les météorites lunaires sont identiques aux échantillons ramenés sur Terre
dans les années 1970 par les missions spatiales, habitées (Apollo) ou non (Luna) ;
– les météorites SNC sont variées. Les shergottites (S) ont des compositions
variant de celles de basaltes à celles de péridotite, les nakhlites (N) sont des
clinopyroxénites et les chassignites (C) sont des dunites, formées d'olivine. La
météorite ALH84001 est unique, car formée d'orthopyroxène, et doit sa célébrité
aux filaments carbonatés observés dans les fissures, qui pourraient représenter
des traces de vie extra-terrestre datant de 4,1 Ga. Les autres météorites SNC sont
plus « jeunes », avec des âges compris entre 1,3 Ga et 150 Ma. Comme elles
contiennent des gaz occlus de même composition que l’atmosphère de Mars, on
considère que les météorites SNC ont une origine martienne ;
– les achondrites proviennent de la ceinture des astéroïdes. Ils forment cinq
groupes : les brachinites (0,5 %), les aubrites à enstatite (1,1 %), les ureilites à
olivine et pigeonite (0,4 %), les angrites (0,5 %) et le groupe HED des achondrites
basaltiques, constitué par les howardites (H) et eucrites (E) à pyroxène et plagio-
clase (5,3 %) et les diogénites (D) à orthopyroxène (1,1 %) qui proviendraient de
l’astéroïde Vesta. Les eucrites sont très proches des basaltes terrestres, tandis
que les howardites et les diogénites sont des brèches résultant de la fragmenta-
tion et de la cimentation des roches préexistantes.
5. Histoire des météorites
Près de la moitié des météorites sont des brèches, composées de blocs anguleux
cimentés par une matrice, soit de même composition (monomictes), soit de
composition différente (polymictes). La nature des brèches et la présence occa-
sionnelle de diamant, forme de haute pression du carbone, montrent que les
corps parents ont subi une histoire complexe de collisions et de fragmentations.
Parmi les brèches, certaines riches en gaz contiennent des concentrations
notables de gaz rares implantés par le vent solaire, par exemple 3He. Les brèches
monomictes se formeraient par cimentation de fragments brisés localement
(dans un cratère d’impact ?), les brèches polymictes regrouperaient les éléments
de plusieurs corps parents.
Grâce aux mesures isotopiques (Tab. 1.3), l’histoire des météorites a pu être
reconstituée en trois étapes majeures :
– formation des corps parents et différenciation aux alentours de 4,6 Ga ;
– collisions, éclatement et expulsion des météorites vers l’orbite de la Terre au
cours des dernières centaines de millions d’années ;
– chute sur Terre des météorites entre 0 et 1,5 Ma (âge maximal mesuré sur des
météorites en Antarctique).
Quelques météorites ont une origine restée longtemps obscure. Les tektites ou
tectites, dont la plus grosse fait 200 à 300 g, sont riches en silice. Faiblement irra-
diées, elles ont séjourné peu de temps dans l'espace : moins de 300 ans et, pour

20
1.2 • Composition des différentes couches

certaines, à peine quelques minutes. Leur répartition limitée dans l'espace et le


temps est liée aux cratères d'impact connus sur Terre. Ainsi les moldavites,
tectites de Bohème, ont un âge de 14,8 Ma, identique à celui du cratère de 24 km
de diamètre de Ries, situé plus à l'ouest, en Souabe (Allemagne). Leur teneur en
silice, 73% SiO2 en moyenne, suggère qu'elles proviennent de la Terre. Les
tectites sont paradoxalement des météorites terrestres, fondues sous l'impact de
météores de grande taille! Elles sont devenues célèbres, quand elles ont été
observées de façon constante dans les niveaux déposés à la limite Crétacé –
Tertiaire. Un bolide géant, dont la trace de 180 km de diamètre a été reconnue à
Chicxulub (Yucatan, Mexique), a donc pu jouer un rôle important dans l'extinc-
tion de masse caractérisant cette limite.

1.2.2 Roches terrestres


La partie la plus superficielle du globe terrestre, la croûte, peut être atteinte et échan-
tillonnée. Sa composition moyenne peut se calculer à partir de la moyenne pondérée
des différentes roches qui la constituent. Selon des estimations convergentes,
l’ensemble de la croûte, continentale et océanique, se compose de 7,9 % de roches
sédimentaires, 27,4 % de roches métamorphiques et 64,7 % de roches magmatiques
(Tab. 1.5). Comme les roches sédimentaires proviennent en majorité du démantèle-
ment des roches métamorphiques et magmatiques et les roches métamorphiques de
la transformation des roches sédimentaires et magmatiques, la composition moyenne
de la croûte est essentiellement celle des roches magmatiques.

Tableau 1.5 – Abondance des roches et des minéraux dans la croûte


(d’après Ronov et Yaroshevsky, 1969).

Roches Volume % Minéraux Volume %

Sédimentaires 7,9 Quartz 12,6


Feldspath alcalin 12,6
Métamorphiques 27,4 Plagioclase 39,6
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Gneiss 21,4 Mica 5,6


Schistes 5,1 Amphibole 5,6
Marbres 0,9 Pyroxène 11,6
Olivine 3,6
Magmatiques 64,7 Argile (+ chlorite) 4,6
Granites 10,4 Calcite-aragonite 1,5
(Grano)diorites 11,2 Dolomite 0,5
Syénites 0,4 Oxydes de fer 1,5
Basaltes, gabbros 42,5 Autres (grenat, silicates d’Al, 4,9
Dunites, péridotites 0,2 apatite,...)

21
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

Clarke et Washington (1924), à partir de 5 919 analyses de roches, ont proposé


la première estimation de la composition de la croûte. Les analyses regroupées par
aires géographiques ont donné des moyennes comparables, montrant que la croûte
a à peu près la même composition partout. À l’époque de leurs travaux, Clarke et
Washington ne possédaient que des résultats concernant les continents émergés et
de rares îles océaniques, de sorte que leur composition moyenne de la croûte est
proche de celle de la croûte continentale. L’analyse présentée en poids d’oxydes
est recalculée à 100 après élimination de H2O et des constituants mineurs
(Tab. 1.6). Cette composition ne correspond pas à une roche magmatique connue
mais se situe entre les compositions de granite et de basalte qui forment les roches
magmatiques les plus communes.

Tableau 1.6 – Composition moyenne de la croûte continentale


(d’après Clarke et Washington, 1924).

SiO2 Al2O3 Fe2O3 FeO MgO CaO Na2O K2O TiO2 P2O5 Total

60,18 15,61 3,14 3,88 3,56 5,17 3,91 3,19 1,06 0,30 100,0

La croûte continentale a une épaisseur moyenne de 40 km et une masse totale


évaluée à 2,4.1019 t. La croûte supérieure fait 43 % de la masse, dans la proportion
1 4 4
de --- , --- , --- pour les matériaux sédimentaires, métamorphiques et magmatiques
9 9 9
(Wedepohl, 1991). En tenant compte de ces proportions, elle est granitique à 86 %.
La croûte inférieure continentale et la croûte océanique contiennent moins de
formations granitiques. La masse totale de roches granitiques dans la croûte terrestre
est d’au moins 1019 t, ce qui correspond, en supposant une densité moyenne de 2,67,
à un volume d’environ 3,74.109 km3.
Les récentes compilations ont permis d’y ajouter les teneurs de tous les éléments,
tant majeurs (présents en %) que mineurs (de l’ordre de 0,1 %) et à l’état de traces
(présents en ppm ou en ppb). Huit éléments prédominent et font presque 99 % du
total (Tab. 1.7) : O, Si, Al, Fe, Mg, Ca, Na, K. Parmi eux, l’oxygène est le plus
important et cette domination se marque encore mieux si l’on considère les
volumes : l’oxygène constitue 46,7 % de la masse, 62,2 % des atomes et 80,6 % du
volume. Les anions oxygène forment un assemblage compact, lié par les cations
métalliques interstitiels. Goldschmidt a proposé d’appeler « oxysphère » la croûte
terrestre, car elle est à peu près entièrement formée de composés de l’oxygène. Le
tétraèdre chargé négativement [SiO4]4– constitue l’agencement atomique le plus
fréquent, d’où l’abondance des silicates.
Les couches plus profondes auxquelles l’observation directe n’a pas accès sont
connues par des échantillons naturels accidentels. Les roches magmatiques issues de
magmas ayant pris naissance dans le manteau peuvent contenir des enclaves sous la
forme de nodules de péridotite. Les péridotites sont des roches riches en olivine,
contenant également deux pyroxènes et des minéraux alumineux en quantité

22
1.2 • Composition des différentes couches

Tableau 1.7 – Teneurs des éléments majeurs dans la croûte comparées à l’ensemble de
la planète (d’après Allègre et al., 1995 ; Wedepohl, 1991).

Rayon
Terre Croûte Masse Atome Charge Volume
Élément ionique
Masse % Masse % atomique % ionique %
(Å)

O 32,436 46,65 16,001 62,02 1,40 124,04 80,58


Si 17,221 29,13 28,091 22,05 0,42 88,20 8,60
Al 1,507 8,16 26,981 6,42 0,51 19,26 3,04
Fe 28,176 4,69 55,851 1,79 0,74 3,58 1,23
Mg 15,866 2,40 24,321 2,11 0,66 4,22 1,29
Ca 1,607 4,09 40,081 2,17 0,99 4,34 1,99
Na 0,249 2,42 22,991 2,23 0,97 2,23 2,01
K 0,0192 1,87 39,100 1,02 1,33 1,02 1,25
Total cations 64,6452* 52,84** 37,79 122,85 19,42
* Total auquel il faut ajouter
pour les cations : Ni 1,6147 ; Cr 0,4290 ; Mn 0,2600 ; Co 0,0870 ; Ti 0,0710.
pour les anions : S 0,7010 ; P 0,1240.
** Total auquel il faut ajouter Ti 0,43 ; P 0,08.

mineure. Leurs compositions sont radicalement différentes de celles de la croûte,


leur densité de l’ordre de 3,3 est également supérieure à celle de la croûte (2,7 à 2,9
en moyenne) et la vitesse de propagation des ondes sismiques est compatible avec
celle déterminée dans le manteau terrestre.
Connaissant les densités moyennes de la croûte et du manteau et leurs épaisseurs
respectives, il est possible de calculer la densité du noyau. Aucun échantillon du
noyau terrestre n’a jamais pu être observé. Cependant, la forte densité calculée (10 à
13) et la présence du champ magnétique terrestre laissent supposer qu’il est consti-
tué essentiellement d’un alliage de fer et de nickel, avec la présence en faibles quan-
tités de soufre et d’autres éléments légers, comme O et Si. Dans les conditions de
pression et de température régnant sous la discontinuité de Gutenberg, le noyau
externe est liquide et la graine, ou noyau interne, est solide. La comparaison des
teneurs en éléments des différents matériaux cosmiques (Tab. 1.4) illustre les phéno-
mènes déjà décrits :
• dégazage des matériaux terrestres sous l’effet du vent solaire, probablement au
moment de leur accrétion ;
• différenciation en matériaux essentiellement métalliques, constituant les « fers »
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

et les noyaux planétaires, et en matériaux silicatés riches en oxygène, constituant


les couches externes des grands astéroïdes et des planètes telluriques.
Ainsi se distinguent trois classes d’éléments chimiques selon leur comportement
au cours des processus d’accrétion du système solaire :
• les éléments volatils, facilement perdus par élévation de température ;
• les éléments sidérophiles, s’associant aux alliages métalliques de fer ;
• les éléments lithophiles, entrant préférentiellement dans les silicates.
Toutefois, les coupures ne sont pas tranchées, certains éléments présentent
plusieurs comportements : l’oxygène est à la fois volatil et lithophile et, selon sa
valence, le fer est sidérophile ou lithophile.

23
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

1.2.3 Modèle général et évolution précoce


À partir de l’ensemble des résultats, un modèle statique général peut être construit
pour rendre compte des variations de la propagation des ondes sismiques (Fig. 1.7,
Tab. 1.2) :
• le noyau, métallique, est constitué de 84 % de fer et de nickel. Le matériau essen-
tiel est un alliage de fer-nickel avec adjonction de soufre et d’autres éléments. Les
« fers » en sont l’illustration. Dans le noyau externe, la matière fluide circule à
une vitesse estimée à 0,02 cm.s–1 et induit le champ magnétique terrestre.
• le manteau est formé de silicates où le magnésium est prédominant. La structure
interne est contrôlée par les différentes phases minérales en équilibre selon la
pression et la température, ainsi que par les variations de compositions.
• la croûte constitue la couche la plus superficielle avec des roches de faibles densi-
tés qui s’y sont accumulées par extraction de matériaux du manteau au cours des
processus magmatiques. Elle est composée de silicates d’éléments lithophiles.
La différenciation du globe terrestre en trois couches de compositions différentes
est acquise très tôt, au cours des 100 premiers millions d’années. Par ailleurs, la
Terre est la seule planète tellurique dont les conditions de pression et de température
en surface favorisent la présence de l’eau à l’état liquide et l’existence de l’hydro-
sphère, ensemble des océans, des mers, des lacs et des cours d’eau. Les éléments
volatils se sont concentrés dans l’hydrosphère et l’atmosphère, les couches les plus
superficielles et les moins denses du globe. Deux théories permettent de rendre
compte de la différenciation :
1. l’accrétion hétérogène à partir d’une nébuleuse chaude suppose que la poussière
cosmique s’agglomère en corps macroscopiques (du centimètre au kilomètre)
plus rapidement que la nébuleuse ne se refroidit. Dans cette théorie, les conden-
sés précoces riches en fer se forment d’abord et forment un noyau primitif recou-
vert ensuite par les condensés silicatés plus tardifs.
2. l’accrétion homogène suppose un état d’équilibre constant entre les particules
condensées et la nébuleuse. Chaque planète se forme d’abord comme une sphère
homogène, sans noyau ni croûte. La différenciation noyau-manteau-croûte est
plus tardive.
Les résultats obtenus sur les achondrites basaltiques et la Lune montrent que ces
corps étaient en partie fondus à la fin de leur formation il y a environ 4,5 Ga. Dans le
cas de la Lune, les âges les plus anciens (4,5 Ga) ont été obtenus sur des roches
magmatiques qui ont cristallisé à partir d’un « océan magmatique ». D’après les
calculs thermiques, la couche fondue a pu atteindre une épaisseur de plusieurs
centaines de kilomètres. Ceci ne signifie pas nécessairement que les planètes se sont
formées à partir de matériel incandescent, comme on se le représentait naguère. On
peut également considérer que, formées originellement à partir de poussières
condensées et froides (quelques centaines de K au plus), elles se sont ensuite
réchauffées et ont partiellement fondu.

24
1.2 • Composition des différentes couches

qu ar tz, feldspaths silicates fer


romagné
TALE siens
IN E N (gra
C ONT H O nite
U T E M O )
O v i n e ( 8 0 % ) , pyroxèn e s ( 20 %), périd 30 km
CR b a r s o l i otites
1 0k I E U R gre na t 1GP
km ER a
30 SUP spinelle
AU 400
N T E k b a rs I O N km
M A k m 130 R A N SIT 13G
Pa
T perovskite
400 E D E a g n e s iowustite
N a r s m e r ov s k i t e 7 00
Z O
40 k
b +p km2
4G
2 Pa
km
700

TEAU INFERIEU
R
MAN

) + nickel+ soufre
fer (90%
rs liquide
kb a
50
13
km
00
29

N O Y A U

ar
s solide
kb
51
90

00
32

GRAINE
km
km

329
5100

GPa

CE NTRE
6371 km 363GPa
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Figure 1.7 – Structure interne de la terre (échelle des longueurs respectée,


sauf pour la croûte) : profondeurs des discontinuités majeures et pressions
correspondantes, compositions et natures des différentes couches
(Poirier, 1980).

D’où provient la chaleur nécessaire à la fusion ? Plusieurs sources sont possibles :


• en profondeur, la transformation de l’énergie potentielle et la radioactivité. Lors
de l’accrétion et de la compaction, les particules encore froides se sont rappro-
chées du centre de la Terre, la perte d’énergie potentielle a été compensée par la
production de chaleur. Les éléments radioactifs de longue période (K, U, Th)

25
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

continuent encore de fournir de la chaleur mais la production était beaucoup plus


importante il y a 4,57-4,47 Ga à cause de la chaleur supplémentaire dégagée par
les éléments radioactifs de courte période apparus lors des réactions de nucléo-
synthèse et disparus depuis. La chaleur produite par la compaction du corps
planétaire et la radioactivité s’est accumulée dans les zones internes. Elle a provo-
qué la fusion et permit la chute vers le centre des composés métalliques liquides
denses qui forment le noyau.
• en surface, les vents solaires et la transformation de l’énergie cinétique lors des
impacts de météorites. Les vents solaires violents provoqueraient un réchauffe-
ment par électromagnétisme, mais ces conditions particulières disparaîtraient
rapidement. La chaleur dégagée aux sites des impacts est fonction de la masse et
du carré de la vitesse des bolides. La dissipation de chaleur étant relativement
lente, la fusion devient possible en même temps que la planète s’accroît. Le
bombardement des météorites a diminué de façon exponentielle, ce qui implique
au début de l’histoire de la Terre que l’apport de matière a été beaucoup plus
important qu’aujourd’hui. On estime que la Terre a atteint sa masse actuelle à la
suite d’impacts géants qui se sont produits de façon continue entre 4,55 et
4,03 Ga.
La combinaison des processus a conduit à la formation d’un océan magmatique
superficiel qui a refroidi et cristallisé rapidement à cause du déclin des sources de
chaleur et de la dissipation de l’énergie dans l’espace. Les cristaux apparus se sont
déplacés selon le contraste de densité qu’ils présentaient avec le liquide. En moins
de 100 millions d’années, la dissipation rapide de l’énergie thermique de l’océan
magmatique a conduit à la formation de la croûte primitive, en même temps que
s’effectuait le drainage des liquides métalliques denses vers le centre. La croûte
primitive de la Lune est anorthositique, par accumulation de plagioclase en surface.
Dans un magma ayant la composition du manteau, le plagioclase cristallise au liqui-
dus à très faible pression (inférieure à une atmosphère). À plus forte pression,
l’olivine, minéral dense, est le premier à cristalliser et d’autres minéraux alumineux,
également denses (spinelle, grenat), prennent le relais du plagioclase. Y a-t-il eu une
croûte anorthositique sur Terre ?
La probabilité de retrouver des échantillons de la croûte primitive de la Terre est
très mince à cause des phénomènes tectoniques qui se produisent de façon inces-
sante depuis le début de l’histoire de la Terre. À l’heure actuelle, les roches datées
les plus anciennes sont, au nord-ouest du Canada, les gneiss d’Acasta. Agées de
4 030 Ma, elles présentent un magnétisme rémanent, montrant que le noyau métal-
lique était déjà constitué. Les plus vieux cristaux de zircon ZrSiO4 proviennent
d’Australie. Datés par la méthode U-Pb, le centre des cristaux a donné un âge
maximum de 4 404 Ma. Le zircon cristallise dans un magma intermédiaire à acide.
Une croûte continentale (granitique) existait donc sur Terre 160 Ma après le début de
la formation du système solaire (Fig. 1.8).
Sous l’effet du bombardement, la surface planétaire s’est recouverte de poussières
et forme le « régolithe ». Sur la Lune, une épaisseur de régolithe de 36 m a été
mesurée in situ et des calculs fondés sur la répartition statistique des cratères ont

26
1.2 • Composition des différentes couches

Ga
4.57 Formation du Soleil et du disque d'accrétion

4.47 Accrétion de la Terre, formation du noyau et dégazage

4.4 Plus vieux fragment de cristal de zircon connu

4.3 Plus anciens cristaux de zircon connus

4.0 Plus ancienne crôute continentale terrestre

3.9 Fin du bombardement intense

Figure 1.8 – Histoire précoce de la croûte terrestre entre 4,6 et 3,9 Ga


(d’après Halliday, 2001).

permis d’estimer l’épaisseur totale de matériel pulvérisé à au moins 2 km, formant le


« méga-régolithe ». Constamment bombardée par des météorites qui ne traversent
aucune atmosphère, la surface de la Lune est constituée en surface par des forma-
tions meubles recouvrant des brèches cohérentes plus en profondeur (Fig. 1.9).
À partir des données lunaires, un scénario en quatre phases suivant a été établi
pour le premier milliard d’années :
1. « chaos prélithosphérique » : formation puis refroidissement de l’océan magma-
tique.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

2. évolution lithosphérique : bombardement intense pulvérisant la surface solide au


fur et à mesure qu’elle se formait et constitution de méga-régolithe en 200 Ma.
Le déclin du bombardement a permis aux produits volcaniques de se frayer un
chemin à travers les formations et de former des blocs pendant 300 Ma. Le méga-
régolithe s’est soudé en profondeur en brèches vers 4,1 à 4,0 Ga.
3. « ère des Mers » : éruption et préservation en surface de formations volcaniques
à partir de 4,0 Ga, recouverts seulement d’une mince couche de régolithe.
4. « ère post-Mer » tardive : dans les petites planètes, le refroidissement est tel que
les éruptions volcaniques cessent. Dans le cas de la Terre, cette quatrième phase
est reportée dans le futur (Fig. 1.10).

27
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

z (km)
impacts régolithe
0

0.1
"mers"
mégarégolithe

1
brèche

10

102
océan magmatique

roches cohérentes

103
4.5 4.4 4
t (Ga)

Figure 1.9 – Évolution précoce (de 4,5 à 3,5 Ga) des 1 000 km superficiels
des planètes telluriques, à partir des données lunaires.
Les échelles des temps t et des profondeurs z entre 0,1 et 1 000 km sont logarith-
miques. Les différents stades – océan magmatique, méga-régolithe pulvérisé par
des impacts météoritiques, « mers » recouvertes de régolithe et reposant sur un
méga-régolithe bréchique consolidé – se succèdent en 1 Ga environ (Hartmann,
1983).

Au cours des premières phases, les planètes ont grossi par apport de matière de
l’extérieur. Les sols lunaires, par exemple, contiennent 1,5 à 2,0 % de matériel
météoritique (surtout chondrites carbonées de type I). Mais depuis, le bombarde-
ment météoritique actuel est devenu négligeable : la masse des météorites arrivant
sur Terre, soit 15 000 à 50 000 t.a–1, ne représente que 2,5 à 8,3.10–18 fois la masse
totale du globe, estimée à 5,97.1024 kg ! Le processus actuel de différenciation entre
croûte et manteau se développe surtout par transfert interne de matière et d’énergie
dans un globe terrestre qui refroidit.

1.3 CROÛTE ET MANTEAU


Ce sont les deux seules parties du globe terrestre qui ont pu jusqu’à présent être
étudiées sur échantillons. Provenant de la différenciation du globe terrestre, elles
fournissent des renseignements indirects sur les débuts du système solaire (Tab. 1.4).
Les interactions entre croûte et manteau encore à l’œuvre aujourd’hui justifient pour
la Terre son qualificatif de planète vivante.

28
1.3 • Croûte et manteau

Ma
0
Accrétion de la Terre, formation du noyau et dégazage
Atmosphère dense et chaude (cf. Vénus)
Océans magmatiques
Peu de possibilités de vie
100
Refroidissement de la surface
Perte de l’atmosphère dense

200

300 Première croûte granitique et eau liquide


Possibilités de continents et de vie primitive
Bombardement météroritique détruisant les roches en surface,
provoquant leur fusion et vaporisant l’hydrosphère
400 Développement sporadique de la vie

500

600
Continents stables et océans
Premiers fossiles de vie primitive

700

Figure 1.10 – Histoire de la Terre pendant les premiers 700 Ma


(d’après Halliday, 2001).

1.3.1 Compositions chimiques


Il est possible, selon la méthode de Clarke et Washington, de calculer des composi-
tions moyennes à partir des analyses disponibles de roches. Les caractéristiques du
manteau (Tab. 1.2) et de la croûte montrent une très grande hétérogénéité, de sorte
qu’il est difficile d’obtenir des analyses reproductibles en utilisant des lots d’échan-
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

tillons différents.
Les résultats (Tab. 1.8) sont fondés sur des modèles dans lesquels des sous-unités
avec leurs caractéristiques physiques et chimiques propres sont définies avec leurs
volumes respectifs. Ainsi, la croûte est-elle subdivisée en couches d’épaisseur
variable : sédimentaire, « granitique » (sous les continents) et « basaltique » (sous les
océans). Les résultats dépendent des modèles choisis et se compliquent au fur et à
mesure que la connaissance progresse. Ainsi que Wyllie (1971) l’a remarqué mali-
cieusement, « il est plus facile d’extrapoler à partir d’un nombre limité de résultats
préliminaires pour les ajuster à une théorie qu’à partir d’un grand nombre de résul-
tats détaillés ».

29
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

Tableau 1.8 – Compositions moyennes des éléments du manteau et de la croûte


terrestres (d’après Wyllie, 1971).

Oxydes 1 2 3 4 5 6 7

SiO2 44,77 41,10 42,71 43,95 63,9 58,2 48,7


TiO2 0,19 0,08 0,47 0,57 0,6 0,9 1,4
Al2O3 4,16 0,56 3,30 3,88 15,2 15,5 16,5
Cr2O3 0,40 0,35 0,45 0,41 – – –
FeO* 8,21 10,55 8,08 8,25 4,9 7,7 8,5
MnO 0,11 0,15 0,13 0,13 0,1 0,2 0,2
MgO 39,22 46,33 41,41 39,00 2,2 3,9 6,8
NiO 0,24 0,44 0,42 0,39 – – –
CaO 2,42 0,17 2,11 2,60 4,0 6,1 12,3
Na2O 0,22 2,60 0,49 0,60 3,1 3,1 2,6
K2O 0,05 0,03 0,18 0,22 3,3 2,6 0,4
P2O5 – – 0,06 – 0,2 0,3 0,2
H2O+ – – 0,17 – 1,5 1,0 1,1
Total 99,99 99,99 99,98 100,00 100,1* 100,1** 100,1***
1. péridotite du Lizard, représentative du manteau primitif (Green, 1964).
2. moyenne de nodules de dunite pauvre en Ca et Al, représentatives du manteau résiduel (Harris et al.,
1967).
3. pyrolite I avec un rapport dunite / basalte de 4:1 (Green et Ringwood, 1963).
4. pyrolite II avec un rapport dunite / basalte de 3:1 (Green et Ringwood, 1967).
5. couche granitique de la croûte continentale (Ronov et Yaroshevsky, 1969), * CO2 = 1,0 et Cl = 0,1.
6. couche « basaltique » de la croûte continentale (Ronov et Yaroshevsky, 1969), ** CO2 = 0,6.
7. croûte océanique (Ronov et Yaroshevsky, 1969), *** CO2 = 1,4.

Le concept de manteau péridotitique, source des magmas basaltiques, est ancien.


Ringwood a défini le manteau primitif par sa capacité de donner par fusion partielle
un magma basaltique en laissant un résidu réfractaire enrichi en olivine. Les compo-
sitions du manteau primitif et du manteau résiduel (Tab. 1. 8) sont des moyennes
d’échantillons terrestres : massif du Lizard (Cornouaille) pour le manteau primitif
(analyse 1) et nodules de dunite pour le manteau résiduel (analyse 2). Le manteau
primitif se distingue par de fortes teneurs en Al2O3 et CaO. Cependant, en toute rigu-
eur, le manteau primitif n’existe plus, puisque la croûte terrestre, qui en est issue,
existe. Ringwood a proposé le concept de « pyrolite », roche à pyroxène et olivine,
comme modèle de manteau primitif. Plusieurs pyrolites (analyses 3 et 4) ont été
envisagées à partir de mélanges de dunite (roche à olivine considérée comme résidu
de fusion) et de basalte (liquide extrait du manteau) dans des rapports variant de 1:1
à 4:1. La composition la plus utilisée dans les études expérimentales est le mélange
3:1 où le basalte est une tholéiite à olivine d’Hawaï.
La croûte est mieux connue et les estimations plus nombreuses, la plus complète
étant celle de Ronov et Yaroshevsky (1969). À la différence de Clarke et Washington
(Tab. 1.6), leurs estimations (Tab. 1.5) concernent les différentes couches. Sous la
couche sédimentaire, pelliculaire, la croûte continentale est subdivisée en deux
couches (analyses 5 et 6) présentant un contraste de compositions bien marqué.
Remarquons que si le terme « granitique » peut s’appliquer à la croûte supérieure, le
terme « basaltique » communément admis n’est pas exact pour définir la croûte infé-
rieure qui est plutôt dioritique à granodioritique. La croûte océanique se distingue

30
1.3 • Croûte et manteau

par son chimisme basaltique prononcé, différent de celui de la croûte inférieure à


laquelle on l’a parfois comparée.

1.3.2 Compositions minéralogiques


Les analyses chimiques moyennes des unités constituant la croûte et le manteau se
fondent sur celles des minéraux et sur les modèles de répartition des différentes
roches qui les composent.

a) Croûte
Les volumes relatifs des roches ont été estimés à partir des affleurements représentés
sur les cartes géologiques et des épaisseurs mesurées sur le terrain. Pour les roches
situées en profondeur, les résultats géophysiques prennent le relais des observations
et indiquent les formes et les volumes. Pour interpréter la composition intermédiaire
de la croûte inférieure, il y a deux hypothèses extrêmes :
• la croûte inférieure est constituée des résidus de fusion restés sur place, alors que
les magmas granitiques sont montés et se sont installés dans la croûte supérieure
actuelle ;
• la croûte inférieure est formée par la coalescence de corps issus de magmas inter-
médiaires et basiques, venant du manteau et mis en place au niveau du Moho par
le processus appelé « underplating » par les auteurs anglo-saxons.
Les écailles de croûte inférieure, affleurant dans les zones orogéniques, sont
mixtes, avec des formations métamorphiques résiduelles (paragneiss granulitiques
ou kinzigites) formant des écrans entre des complexes magmatiques lités importants.
La zone d’Ivrea-Verbano (Alpes du Sud, Italie) en est un bon exemple.
Les types lithologiques essentiels de la croûte (Tab. 1.5) sont :
• le groupe acide et intermédiaire, constitué de granite, granodiorite, diorite et équi-
valents métamorphiques (gneiss), forme environ 45 % de la croûte et constitue
l’essentiel des continents ;
• le groupe basique, constitué de basalte, gabbro et équivalents métamorphiques
(amphibolite, éclogite), constitue 43 % de la croûte et forme le plancher océanique ;
• les roches sédimentaires et leurs équivalents métamorphiques (schiste, marbre)
constituent le reste, soit 12 %, et se répartissent aussi bien dans les océans que sur
les continents.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

L’hétérogénéité de la croûte se marque aussi dans la composition minéralogique.


Les silicates sont prépondérants (96 % du volume) et les tectosilicates constituent la
grande majorité (63 % du volume). Les feldspaths, des aluminosilicates, forment
51 % du total, d’où vient le terme ancien de Sial pour définir la croûte. Les minéraux
hydratés (amphiboles, micas, argiles) ne sont pas rares (15 % du total environ) et
forment des réservoirs naturels stockant l’eau en profondeur.

b) Manteau
Sa composition est plus difficile à déterminer, car la composition minéralogique
observée dans les échantillons est rarement originelle (serpentinisation de l’olivine,

31
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

par exemple). De plus, les associations actuelles sont souvent métastables et ont
enregistré plus ou moins partiellement des transformations de phases depuis leur site
primitif, au cours de leur transport jusqu’au site d’échantillonnage. Les péridotites
naturelles ont un assemblage minéralogique constant à olivine prédominante (symé-
trie orthorhombique), deux pyroxènes (calcique à symétrie monoclinique et non
calcique à symétrie orthorhombique) et un minéral alumineux accessoire variable :
plagioclase, spinelle ou grenat.
Les travaux expérimentaux sur matériaux naturels et synthétiques ont apporté de
nombreuses informations sur la constitution du manteau en profondeur. Dès 1936,
des discontinuités sismiques secondaires avaient été décrites (Tab. 1.2). En considé-
rant le manteau comme essentiellement formé d’olivine, les discontinuités peuvent
traduire la transition polymorphique du système orthorhombique, moins dense, à un
système cubique, plus dense. Les progrès technologiques ont permis de simuler en
laboratoire des conditions de pressions correspondant aux conditions dans le
manteau inférieur et jusqu’à la limite avec le noyau. Si l’on suppose que le rapport
atomique Fe/(Fe + Mg) est à peu près constant et égal à 0,11 dans le manteau,
plusieurs transformations de phases ont été mises en évidence (Tab. 1.9) :
• aux pressions régnant à 400-420 km de profondeur, dans la partie supérieure de la
zone de transition du modèle de Dziewonski et Anderson (Tab. 1.2), la structure
des minéraux cardinaux devient cubique : l’olivine se transforme en wadsleyite, à
structure cristalline de spinelle, et les pyroxènes en majorite, à structure cristalline
de grenat ;
• aux pressions régnant à 450 km de profondeur, la wadsleyite formée à 420 km se
déstabilise au profit d’une phase minérale encore plus dense, où l’atome Si
devient hexa-coordonné, la ringwoodite ;
• à des pressions encore plus fortes, régnant à 670-700 km de profondeur (limite
avec le manteau inférieur), les densités calculées sont supérieures à celles mesu-
rées sur un mélange compact d’oxydes avec Si, Fe et Mg hexa-coordonnés.
Aucun minéral ayant la composition de l’olivine n’est alors stable. Les deux
phase stables sont : la magnésiowüstite, ou ferropériclase, oxyde mixte de fer et
de magnésium dont le pôle MgO est le périclase et le pôle FeO est la wüstite, et
un minéral encore sans nom, à composition de pyroxène et à structure cristalline
de « pérovskite » (la pérovskite naturelle a pour composition CaTiO3), suggérant
la réaction : ringwoodite Mg2SiO4 → « pérovskite » MgSiO3 + périclase MgO.
Les minéraux calciques prennent la structure cristalline de la « hollandite » (la
hollandite naturelle est un oxyde de Ba et Mn). La valeur élevée de la densité
pourrait être liée à celle du rapport atomique Fe/(Fe + Mg) qui augmenterait de
0,11 dans le manteau supérieur à 0,27 dans le manteau inférieur, ce qui suppose
que le manteau s’enrichirait en fer en s’approchant du noyau.

1.3.3 Comportement rhéologique


Les matériaux terrestres réagissent différemment aux contraintes selon leur compo-
sition et les conditions de pression et de température : le type de déformation et de

32
1.3 • Croûte et manteau

Tableau 1.9 – Compositions minéralogiques du manteau en fonction de la profondeur


(modifié d’après Ringwood, 1969, 1970 et les travaux plus récents).

Coordinance Densité
Profondeur Assemblages minéralogiques
Mode des à
km et transformations
éléments p=0

0-80 péridotite à plagioclase (rapport Fe/(Fe + Mg) constant = 0,11)


péridotite à spinelle
80-400 péridotite à grenat :
olivine 57 Si = 4 3,38
orthopyroxène 17 Mg, Fe, Ca
clinopyroxène 12 = 6 et 8
grenat 14
400 pyroxène → majorite (structure grenat)
olivine → wadsleyite (structure spinelle)
420 wadsleyite → ringwoodite (structure
spinelle)
420-670 ringwoodite 52
majorite 35 Si = 4 et 6 3,66
diopside 13
670-700 apparition du ferropériclase et des structures « pérovskite » et « hollandite »
700-2 900 structure « pérovskite » 65
ferropériclase 20 Si, Mg, Fe = 6 3,99
structure « hollandite » 15

flux de la matière caractérise l’état rhéologique (Fig. 1.11A). Si la contrainte n’est


pas trop forte, les matériaux solides réagissent par élasticité : le taux de déformation
est fonction linéaire du temps, la déformation est instantanément et totalement récu-
pérable lorsque la contrainte cesse.
Si la contrainte est trop forte, deux types de comportement sont possibles. Les
roches fragiles subissent une déformation cassante et se fracturent à partir d’un taux
de déformation de 3 à 5 %. Les roches plastiques subissent une déformation ductile
et sont capables de supporter des taux de déformation de 5 à 10 % sans se fracturer.
La déformation ductile se traduit par un changement de volume irréversible, passant
d’un assemblage compact des grains à une structure plus lâche avec accroissement
de la porosité et se marque par le glissement et/ou la rotation des grains et l’appari-
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

tion de microfractures.
Le rapport entre la déformation et la contrainte définit la viscosité. Si la viscosité
est constante, le matériau est dit newtonien. Si elle varie avec la contrainte, le maté-
riau est dit non-newtonien. Un corps de Bingham ne présente un comportement plas-
tique qu’à partir d’une valeur minimale de la contrainte, appelée seuil de résistance.
L’unité de viscosité dans le système international est le Pa.s mais la poise Po est
encore utilisée (1 Pa.s = 10 Po). La viscosité des matériaux solides est de l’ordre de
1020 à 1026 Pa.s (Fig. 1.11B), celle des liquides magmatiques dépasse rarement
1010 Pa.s.

33
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

Profondeur

comportement cassant

comportement élastique
rupture
comportement plastique

Asthénosphère

durée, contrainte ou flux de chaleur

B contrainte de cisaillement

glissement par friction

quartz + feldspaths
fluage du quartz
profondeur (et température)

Figure 1.11 –
mx colorés + feldspath Évolution de la
résistance et de la
viscosité des
matériaux solides
au sein de la
lithosphère et de
fluage de l’olivine
l’asthénosphère.
A. Les trois types de
comportement : cassant,
élastique et plastique, en
fonction de la profondeur
olivine
et des paramètres : durée,
intensité de la contrainte
et/ou flux de chaleur
(Kusznir et Park, 1984).
B. Évolution de la viscosité
(en Pa.s) en fonction de la
profondeur entre 0 et
contrainte initiale 400 km (Wever, 1989).

34
1.3 • Croûte et manteau

C profondeur (km)
0
Moho croûte
50

lithosphère
100
Zone à Faible Vitesse (ZFV)
150

200
asthénosphère
250

300

350

400
20 21 22 23 24 25 26 27
log viscosité η (Pa-s)

Fig. 1.11 – Évolution de la résistance et de la viscosité des matériaux solides


au sein de la lithosphère et de l’asthénosphère (suite).
C. Évolution de la résistance à la contrainte de cisaillement en fonction de la
nature du matériau et des paramètres : profondeur et/ou température (Ranalli et
Murphy, 1987 ; Rutter et Brodie, 1988).

La déformation des roches est déterminée par le comportement des minéraux


constitutifs. Les solides silicatés polycristallins présentent des propriétés rhéolo-
giques variables avec la température et la pression (donc, la profondeur). À basse
pression et température, le comportement fragile domine et le seuil de résistance est
déterminé par la densité du matériau, la profondeur et la porosité. À plus forte pres-
sion et température, le comportement devient plastique. La résistance des matériaux
est alors fonction de la profondeur et de leur composition (Fig. 1.11C) :
• les roches sédimentaires peu denses, poreuses et riches en eau sont les plus plas-
tiques, même à faibles profondeurs et températures ;
• les roches riches en quartz (granite), moyennement résistantes, se mettent à fluer
dans la croûte à une profondeur de l’ordre de 15 km en moyenne alors que les
roches riches en plagioclase (basalte, gabbro) demeurent rigides jusqu’à des
températures plus élevées ;
• les péridotites du manteau sont résistantes et les cristaux d’olivine se mettent à
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

fluer à environ 3 GPa et 1 300 °C, conditions réunies dans la zone à faible vitesse
(ZFV) qui définit la limite lithosphère-asthénosphère.
La résistance de la croûte supérieure dépend essentiellement du quartz en présence
d’eau ou à sec, celle de la croûte inférieure du plagioclase et celle du manteau supé-
rieur de l’olivine. Si, à des conditions de pression et de température données, le seuil
de résistance est inférieur à la contrainte nécessaire pour une déformation par fluage,
le matériau réagit par fracturation. Dans le cas contraire, il se déforme de façon ductile
(Fig. 1.11A). Chaque couche des zones supérieures du globe terrestre a un compor-
tement qui varie de fragile au sommet à plastique à sa base, ce qui fait apparaître
trois discontinuités majeures (Fig. 1.11B) :

35
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

• entre la croûte supérieure et la croûte inférieure, discontinuité rhéologique possible


vers 15-20 km, marquée par le début du fluage du quartz, le plagioclase restant fragile ;
• entre la croûte inférieure et le manteau, discontinuité assimilable au Moho vers
30-40 km, avec début de fluage pour le plagioclase, les minéraux mafiques
anhydres (olivine, pyroxènes) restant fragiles ;
• au sein du manteau supérieur, discontinuité plus floue vers 90-100 km au sommet
de la zone à faible vitesse (ZFV), avec début de fluage pour l’olivine.
L’ensemble située au-dessus de la ZFV constitue la lithosphère qui se déplace
horizontalement de façon à peu près rigide sur l’asthénosphère plastique. Au sein
même de la lithosphère, selon les cas, il existe zéro, un ou deux niveaux plastiques
coincés entre des couches fragiles. La lithosphère réagit aux contraintes en fonction
du flux de chaleur et du gradient de température : déformation ductile à la base, frac-
turation au sommet. Les discontinuités jouent un rôle essentiel dans le découplage
des différentes couches. Selon le flux de chaleur et le type de contraintes, la présence
et la localisation des zones de discontinuités varient fortement :
• les régions à flux de chaleur faible (< 40 mW.m–2), comme les cratons continen-
taux, gardent un comportement cassant sur toute l’épaisseur de la lithosphère,
elle-même épaisse ;
• les régions à flux de chaleur élevé peuvent se déformer, plus facilement en régime
extensif (rides océaniques, rifts continentaux) qu’en régime compressif (subduc-
tion, collision). Il suffit de 104 à 106 ans pour que les discontinuités à 15-20 km et
à 30-40 km apparaissent et fonctionnent de façon durable ;
• au niveau de la zone à faible vitesse, la viscosité diminue de façon importante de
1023 Pa.s dans la lithosphère au comportement non newtonien à 1019-1021 Pa.s
dans l’asthénosphère dont le comportement devient newtonien.
Remarquons enfin que les zones de discontinuité rhéologique sont définies par le
comportement des minéraux et ne marquent pas nécessairement une discontinuité
des vitesses sismiques. Le Moho des géophysiciens, marqué par une discontinuité
sismique issue d’une variation de densité, n’est pas le strict équivalent de la limite
pétrologique et géochimique entre la croûte et le manteau mais se situe dans son
voisinage. Au sein de la croûte, la discontinuité sismique de Conrad ne correspond
pas au changement de comportement rhéologique et manque dans bien des cas.

1.4 CONCLUSION
L’agencement actuel des constituants de la Terre est le résultat d’une longue histoire
dont les derniers épisodes se déroulent encore aujourd’hui. L’histoire commence par
l’individualisation de la planète Terre au sein du système solaire en voie de formation il
y a 4,566 Ga (Tab. 1.10). Le premier stade se caractérise par l’accrétion de particules
solides, froides et condensées à partir d’une nébuleuse solaire, sans doute différente du
Soleil et dont la composition vraisemblable est celle des chondrites carbonées.
Dans un deuxième stade, deux épisodes majeurs contemporains se produisent,
l’un en surface, l’autre en profondeur. En profondeur, se produit l’événement majeur

36
1.4 • Conclusion

Tableau 1.10 – Évolution des constituants terrestres (modifié d’après Hartmann, 1983).

Stade Succession Épaisseur Équivalent


évolutif des couches en km météorites

1er stade : accrétion, début de différenciation 4,6 Ga


planète homogène et froide 6 371 km Chondrites
carbonées
2e stade : chaos pré-lithosphérique 4,6-4,5 Ga
océan magmatique 8500 km Chondrites
cœur homogène et froid 5 871 km Chondrites
carbonées
3e stade : différenciation de la planète 4,5-4,0 Ga sous un bombardement intensif
croûte primitive 2 820 km Achondrites
manteau en partie fondu 2 870 km Chondrites
discontinuité de Gutenberg Lithosidérites
noyau liquide 2 260 km
noyau solide 1 221 km Sidérites
4e stade : différenciation du manteau 4,0-0 Ga
lithosphère constituée de :
– croûte continentale 2 530 km
– croûte océanique 22 86 km
– manteau supérieur 2 860 km
asthénosphère et zone de 2 590 km
transition 2 220 km
manteau inférieur
Les épaisseurs approximatives correspondent à l’état défini dans le modèle PREM (Tab. 1.2).

de la différenciation de la Terre. La compaction du globe terrestre et l’énergie ther-


mique fournie par la radioactivité des éléments de courtes et longues périodes indui-
sent la fusion partielle de l’intérieur du globe. La température est suffisante pour
porter à la fusion les particules métalliques qui peuvent s’agglomérer et constituer
des masses liquides denses. Les éléments sidérophiles se fraient un chemin vers le
centre de la terre et forment le noyau, liquide à sa périphérie et se solidifiant en son
cœur. Les matériaux situés au-dessus du noyau constituent le manteau primitif qui a
un comportement plastique à cause de la présence de liquides silicatés circulant dans
une matrice plus réfractaire. Les épisodes de différenciation ont affecté l’ensemble
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

des planètes intérieures et des astéroïdes : les « fers » donnent une image du noyau,
les lithosidérites celle de la zone transitoire entre noyau et manteau (discontinuité de
Gutenberg) et les chondrites avec leur variabilité celle du manteau. La croûte primi-
tive, inconnue, pourrait avoir eu une composition d’achondrite basaltique.
Une partie de l’énergie thermique concentrée à la surface par le bombardement
intense des météorites et les phénomènes électromagnétiques liés aux vents solaires
conduisent à la formation d’un océan magmatique superficiel sur une épaisseur
pouvant atteindre 1 000 km, la partie inférieure de la planète restant homogène et
froide. Au cours de la fusion, l’océan magmatique se dégaze à peu près totalement et
sa composition pourrait approcher celle des chondrites ordinaires. Ce stade serait

37
Chapitre 1 • Les constituants de la Terre

bref, l’océan magmatique refroidissant et cristallisant en moins de 100 Ma pour


donner les éléments d’une croûte primitive soumise au bombardement et transfor-
mée en méga-régolithe (Fig. 1.10).
Le dernier stade est caractérisé par la différenciation du manteau et l’épaississe-
ment de la croûte, car la chaleur du centre de la Terre, produite par la cristallisation
du noyau liquide, continue de s’évacuer vers l’atmosphère par conduction et convec-
tion. La lithosphère et le manteau inférieur, couches solides, prennent en sandwich
l’asthénosphère, couche pouvant contenir des zones de faible taux de fusion
partielle, et la zone de transition. Au cours du temps, l’épaisseur de l’asthénosphère
diminue au profit des autres couches pour atteindre actuellement moins de 500 km,
selon les calculs de Hsui et Toksöz (1977). L’histoire sur Terre n’est pas finie, le
manteau supérieur est toujours capable de produire d’importants phénomènes
magmatiques. La Terre deviendra une planète morte lorsque l’asthénosphère plas-
tique aura disparu au profit d’un manteau totalement rigide.

EN CART Et les autres planètes telluriques ?


Pour la plupart, elles présentent actuellement une lithosphère très épaisse, ce qui
leur confère une grande rigidité. De taille analogue à la Terre, Vénus possède un
noyau plus pauvre en soufre et une atmosphère moins riche en eau. À cause de
sa pauvreté en eau, la lithosphère de Vénus serait épaisse et ne formerait
qu’une seule plaque. De nombreux volcans et des signes d’activité récente ont
été détectés par la sonde Magellan.
À cause de leurs petites tailles, Mars, la Lune et Mercure ont subi un refroidisse-
ment rapide, provoquant une contraction notable de leur diamètre. Sur Mars,
l’hémisphère Nord, de basse altitude, est occupé par des formations dont
l’origine sédimentaire est possible et par des produits volcaniques issus de
cratères dispersés et de volcans gigantesques (Olympus Mons, le plus grand
volcan du système solaire, a 25 km de hauteur et 700 km de diamètre à sa base),
associés à des phénomènes de rift et de soulèvement (le plateau de Tharsis avec
trois volcans alignés est situé à 6 000 m d’altitude). D’après le taux d’impact des
météorites, l’activité volcanique majeure pourrait avoir eu lieu il y a 3,0 à 2,5 Ga,
après des épisodes tectoniques qui pourraient dater de 4,1 à 3,3 Ga. Les images
récentes de Mars Observer montrent la très grande probabilité d’une activité
volcanique récente, voire actuelle. Dans les autres planètes, il n’y a plus d’asthé-
nosphère. Sur Mercure, un volcanisme limité a eu lieu dans les zones de disten-
sion créées au cours de l’impact géant du Bassin de Caloris qui aurait eu lieu il y
a 3,8 Ga environ. Sur la Lune, les dernières activités datées ont formé les épan-
chements basaltiques des Mers il y a plus de 3,5 Ga.
La Terre serait donc à un stade moins évolué que les planètes voisines. Sa compo-
sition et sa taille induisent un refroidissement plus lent, avec la conservation
d’une asthénosphère d’épaisseur notable sous une lithosphère encore assez
mince. Les transferts de matière et d’énergie depuis la profondeur vers la surface
conditionnent l’ensemble des phénomènes géologiques et, en particulier,
magmatiques.

38
LES SOURCES DES MAGMAS 2
2.1 Hétérogénéités du manteau supérieur
2.2 Le rôle des fluides dans le manteau
PLAN

2.3 Anatexie et fusion partielle


2.4 Sources, ou réservoirs des magmas
2.5 Conclusions

Contenant principalement les éléments chimiques O, Si, Mg et Fe, le manteau est


constitué de minéraux silicatés mafiques (pour MAgnésium et Fer), ou ferromagné-
siens. Par leur composition relativement pauvre en silice, les roches du manteau sont
ultramafiques et ultrabasiques (moins de 45 % SiO2). Bien que formées à grande
profondeur, elles peuvent affleurer en surface.
La croûte contient principalement les éléments chimiques O, Si et Al, qui cristal-
lisent dans les minéraux silicatés alumineux, parmi lesquels les tectosilicates,
surtout les feldspaths, prédominent. À la différence du manteau où les éléments O,
Si, Mg et Fe forment à eux seuls 95 % de la masse, la croûte est plus variée puisque
O, Si et Al ne constituent que 84 % du total de la masse (Tab. 1.4, analyses 5 et 7,
respectivement). Les 16 % restants comprennent les éléments Fe, Ca, Na, K et Mg,
par ordre décroissant d’abondance en masse.
Amorcée il y a 4,5 Ga, la différenciation des zones externes du globe terrestre en
manteau et croûte se poursuit encore actuellement. Elle se traduit par des transferts
de masse et d’énergie sous l’effet de gradients entre la profondeur et la surface.
Parmi ces gradients, les différences de pression et de température jouent des rôles
importants (Fig. 2.1). Ces deux paramètres varient avec la profondeur et le temps.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

La pression de charge, ou pression lithostatique, est définie par la relation :


P = h µ g, où h est la profondeur, µ la masse volumique moyenne des roches situées
au-dessus et g l’accélération de la pesanteur à la profondeur h. Dans la croûte, elle
augmente d’environ 0,1 GPa (= 1 kbar) pour 3,5 à 4 km sous les continents et pour
3,3 km sous les océans. Dans le manteau supérieur, le gradient ∆P/∆h passe à
0,1 GPa pour 3 km. Enfin, dans le manteau inférieur, il atteint et peut dépasser
0,1 GPa pour 2,5 km. La pression lithostatique exercée en un point donné de la Terre
varie avec le temps au cours des phénomènes orogéniques et tectoniques. En plus de
la pression lithostatique, la pression des fluides, qu’ils soient piégés dans les cavités
entre les cristaux ou même inclus dans les minéraux, doit être considérée et comparée

39
Chapitre 2 • Les sources des magmas

profondeur (km)
0 2.5 5.0 7.5
0

pression (Mbar)
1000
température (10 3 K)
P
2000

3000

4000
T
5000
g
6000

7000
0 10 20 30
gravité (m-s -2)

Figure 2.1 – Variations des propriétés physiques en fonction de la


profondeur à l’intérieur du globe terrestre.
Gravité (m.s– 2), pression (1 Mbar = 100 GPa) et température (K) (modifié d’après
Wyllie, 1971).

à la résistance des roches. Les fluides présents dans les pores des roches exercent
une pression. Ayant un coefficient de dilatation très différent de leurs roches-hôtes,
les fluides peuvent subir par élévation de température une très forte élévation de
pression, qui peut dépasser la résistance des cristaux et des roches. Par rupture et
fuite des fluides à travers les fractures ouvertes, des brèches hydrauliques se
forment, constituées de fragments anguleux des roches éclatées et d’une matrice
provenant de la précipitation des éléments dissous dans les fluides.
Le profil thermique général de la Terre montre une forte augmentation de la
température avec la profondeur. À la surface des continents, la température moyenne
de 288 K est due au rayonnement solaire provoquant le réchauffement des basses
couches de l’atmosphère et des premiers mètres du sol. Plus en profondeur, la
température augmente progressivement pour atteindre plus de 3 000 K à l’interface
manteau-noyau et sans doute plus de 5 000 K au centre de la Terre. La distribution
actuelle de la température avec la profondeur, ou géotherme, dépend de plusieurs
facteurs :
• l’énergie gravitationnelle initiale, acquise au moment de la formation de la Terre
il y a 4,6 Ga, a été emmagasinée dans le noyau de fer liquide. Elle est rendue au
milieu extérieur sous forme de chaleur latente de cristallisation accompagnant la
solidification de la graine ;
• l’énergie cinétique des planétésimaux s’écrasant à la surface de la Terre s’est
accumulée au cours du premier milliard d’années et a décru exponentiellement
avec le temps ;

40
2.1 • Hétérogénéités du manteau supérieur

• l’énergie thermique fournie par la radioactivité décroît exponentiellement avec le


temps. Elle est fournie aujourd’hui par les isotopes radioactifs de K, U et Th,
éléments concentrés dans la croûte.
La chaleur totale se transmet vers l’extérieur par les processus de conduction,
convection et advection par les fluides. Il est possible de calculer pour les couches
relativement superficielles de la Terre (lithosphère et asthénosphère) des géothermes
selon la part prise par les différents modes de transmission du flux de chaleur (Fig. 2.2).
Les calculs de géothermes supposent l’équilibre entre la lithosphère, l’asthéno-
sphère et le manteau inférieur. La lithosphère rigide et solide conduit la chaleur.
L’asthénosphère plastique subit des mouvements de convection se traduisant par un
faible gradient de type adiabatique. Les mouvements de matière et de chaleur à

profondeur (km)
0
4 L IT H O S P H E R E
100
1 5
Couche 1 (conductrice)
200
ASTHENOSPHERE
300 3
400
Couche 2 (convective)

500 1 ZONE DE
TRANSITION
600

700
Couche 3 (convective)
1 2 MANTEAU
INFERIEUR
800
0 500 1000 1500 2000 2500 3000
température (∞C)

Figure 2.2 – Évolution de la température dans les couches superficielles du


© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

globe (d’après Wyllie, 1988).


Couche 1 conductrice = lithosphère, couche 2 convective = asthénosphère + zone
de transition, couche 3 convective = manteau inférieur. Selon le contexte, l’épais-
seur de la lithosphère varie considérablement.
1 : gradient géothermique normal avec une lithosphère de 120 km d’épaisseur et
une couche 3 très pauvre en éléments radioactifs.
2 : gradient géothermique avec une couche 3 convective non appauvrie.
3 : gradient géothermique sous les cratons avec une lithosphère épaisse de
190 km.
4 : gradient géothermique sous les rides médio-océaniques, ascension de
« manteau anormal ».
5 : gradient géothermique à l’aplomb des panaches, ascension diapirique adiaba-
tique du manteau.

41
Chapitre 2 • Les sources des magmas

l’intérieur du manteau conditionnent les épaisseurs de la lithosphère conductrice et


de l’asthénosphère convective, la limite entre lithosphère et asthénosphère pouvant
être assimilée à l’isotherme 1 300 °C.
Les matériaux subissent donc en fonction du temps des variations notables de
leurs paramètres thermodynamiques et réagissent par des modifications des textures
et des paragenèses minérales. Lorsqu’elle se produit à l’état solide, une telle adapta-
tion est appelée métamorphisme (voir dans la même collection Métamorphisme et
roches métamorphiques). Lorsqu’une phase liquide, en général silicatée, est
présente, il s’agit de magmatisme, débutant par l’anatexie, ou fusion partielle. Les
processus de métamorphisme et d’anatexie se développent aussi bien dans la croûte
que dans le manteau.

2.1 HÉTÉROGÉNÉITÉS DU MANTEAU SUPÉRIEUR


Les roches ultramafiques ont deux origines possibles. Elles peuvent soit représenter
un morceau de manteau supérieur, soit cristalliser à partir de magmas basiques. En ce
qui concerne les roches du manteau supérieur observables à l’affleurement, on
distingue :
• les péridotites en nodules dans les formations volcaniques ;
• les péridotites des zones de fractures océaniques ;
• les péridotites de type alpin, situées à la semelle des complexes ophiolitiques.
Les trois types de gisement, quoique distincts, ne sont pas fondamentalement
différents. Dans ces associations, les péridotites présentent généralement une para-
genèse totalement anhydre, mais peuvent aussi contenir des minéraux hydroxylés.

2.1.1 Péridotites et roches associées


Les minéraux mafiques font partie du vaste groupe des minéraux colorés. Les roches
du manteau supérieur sont dites holomélanocrates, car elles contiennent plus de
90 % de minéraux colorés en volume. La classification internationale actuelle consi-
dère les minéraux cardinaux suivants : olivine, orthopyroxène et clinopyroxène. Les
minéraux accessoires les plus courants sont le spinelle, le grenat, le plagioclase,
l’amphibole.
Les péridotites contiennent plus de 40 % d’olivine, les pyroxénites en contiennent
moins (Fig. 2.3). Les péridotites sont subdivisées en lherzolite (olivine + orthopy-
roxène + clinopyroxène), wehrlite (olivine + clinopyroxène), harzburgite (olivine
+ orthopyroxène) et dunite (plus de 90 % d’olivine). Les pyroxénites, contenant ou
non de l’olivine, sont subdivisées en orthopyroxénite, clinopyroxénite et webstérite
(orthopyroxène + clinopyroxène ± olivine).

a) Péridotites en nodules dans les formations volcaniques


De nombreuses formations volcaniques, continentales et océaniques, renferment des
nodules de péridotites. De taille variable, de moins d’un centimètre à plus d’un mètre

42
2.1 • Hétérogénéités du manteau supérieur

Cpx
clinopyroxénite

clinopyroxénite
à olivine

wehrlite webstérite

webstérite
à olivine

lherzolite
dunite
orthopyroxénite

Ol Opx
harzburgite orthopyroxénite
à olivine

Figure 2.3 – Classification et nomenclature des roches ultramafiques à


olivine et pyroxènes, selon les recommandations de l’IUGS (Streckeisen, 1976 ;
Le Maitre et al., 1989).

de diamètre, les nodules montrent fréquemment des figures de réaction avec la roche-
hôte. Leur texture est caractérisée par une granulométrie variable, depuis un grain fin
aplitique (0,2 mm) jusqu’à un grain centimétrique, avec un maximum autour de 0,8 mm.
Les compositions modales (Tab. 2.1, Fig. 2.4) sont celles de lherzolite, avec des
quantités mineures de harzburgite, wehrlite et dunite. Il s’agit le plus souvent de
péridotite à spinelle, comme par exemple dans l’appareil volcanique de Beaunit
(Chaîne des Puys). Deux types de péridotite, à spinelle et à grenat, sont présents dans
quelques appareils volcaniques, comme le maar de la Vestide du Pal (Ardèche) et la
cheminée (pipe) d’Eglazines (Causses), exemples situés dans le Massif Central.
Tableau 2.1 – Compositions modales de péridotites du manteau
(estimations d’après Carter, 1970 ; Wyllie, 1971 ; Hamlyn et Bonatti, 1980 ;
Wass et Rogers, 1980 ; Berger, 1981).
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Faciès plagioclase spinelle amphibole


spinelle grenat
minéralogique + spinelle + grenat + apatite

olivine 64,8 61,0 à 65,3 70,1 67,0 57,0


orthopyroxène 27,1 22,0 à 21,8 16,9 12,0 14,0
clinopyroxène 6,2 23,0 à 11,3 10,2 11,0 13,0
plagioclase 1,3 – – – –
spinelle 0,6 4,0 à 1,6 2,0 – –
grenat – – 0,8 10,0 9,0
amphibole – – – – 6,5
phlogopite – – – – traces
apatite – – – – 0,5

43
Chapitre 2 • Les sources des magmas

Ol
Gr
Ta Li
Tr Py
Gg
Du
Pb
B PM A

Opx Cpx

Figure 2.4 – Compositions modales des nodules ultramafiques de l’appareil


volcanique de Beaunit, Massif Central. Pour comparaison, PM : manteau
primitif (Féménias et al., 2001).
A. Roches métamorphiques (lherzolite, harzburgite et dunite) classées selon la
texture : Gg : à gros grain, Gr : granuloblastique, Pb : porphyroblastique, Ta : tabu-
laire à gros grain, Tr : transitionnelle.
B. Roches cumulatives (péridotite et pyroxénite) : Li : structure litée, Py : pyroxé-
nite (dont webstérite et orthopyroxénite), Du : dunite.

Les textures observées dans les roches sont classées selon l’agencement des
grains et la température d’équilibre (Tab. 2.2). La bimodalité des températures
d’équilibre est remarquable. Une première population à 950-1 050 °C caractérise les
péridotites lithosphériques arrachées par le magma en cours d’ascension, sans
rapport génétique avec le magma-hôte. La deuxième population à 1 200-1 260 °C
caractérise les péridotites réchauffées et rééquilibrées avec le magma-hôte : s’agit-il
de morceaux du manteau parental ou de cumulats précoces ? Il n’y a pas toujours
d’accord sur ce point (dans la figure 2.4, l’interprétation choisie est celle des cumu-
lats précoces).
Les minéraux cardinaux présentent des compositions assez constantes :
• olivine à 89-91 % de forstérite Mg2SiO4 ;
• orthopyroxène à 88-91 % d’enstatite MgSiO3 ;
• clinopyroxène chromifère à 90-91 % de diopside CaMgSi2O6.
Les minéraux accessoires sont plus variables :
• le spinelle, pauvre en titane, présente un rapport Cr/(Cr + Al) variant de 0,08 à
0,44 ;
• le grenat à 75 % de pyrope Mg3Al2Si3O12 est en association fréquente avec le
spinelle le moins chromifère ;
• le plagioclase n’a pas été décrit comme minéral primaire.

44
2.1 • Hétérogénéités du manteau supérieur

Tableau 2.2 – Types texturaux des péridotites du manteau


(adapté d’après Mercier et Nicolas, 1975).

Températures Origine
Texture Granulométrie
d’équilibres de la texture

équigranulaire 0,5 mm, recristallisation : 950-1 050 °C Recuit en milieu


– en mosaïque (angles de 120°) statique
– en tablettes (0,5-1,5 mm)
protogranulaire 2-5 mm, limites courbes 1 000-1 050 °C Zone inactive
pas d’orientation préférentielle tectoniquement
porphyroclastique – cristaux maclés mécaniquement 1 000-1 260 °C Zone active
2-8 mm (porphyroclastes) tectoniquement
– cristaux polygonaux 0,5 mm
(néoblastes)
– linéation : spinelle, pyroxènes
– foliation : olivine
tabulaire à gros – foliation : olivine 2 mm-1 cm 1 250-1 260 °C ?*
grain – pyroxène non orienté 1-2 mm
poecilitique olivine → 6 cm 1 250-1 260 °C ?*
(= pegmatitique) inclusions de pyroxènes
caractéristique des dunites
et des harzburgites
* Il n’y a pas de consensus actuel sur l’origine mantellique ou magmatique cumulative de ces types de
péridotite.

Les analyses chimiques des roches du manteau varient d’un pôle proche de la
pyrolite II à une composition pauvre en Ca et Al, traduisant le passage de la lherzo-
lite à la harzburgite, puis à la dunite. La disparition des minéraux alumineux
(spinelle, grenat) et calciques (clinopyroxène) s’explique par l’extraction répétée des
liquides basaltiques, pour lesquels les éléments incompatibles Ca et Al présentent
une grande affinité. La harzburgite et la dunite correspondent ainsi aux résidus de
fusion (manteau appauvri devenant de plus en plus réfractaire), alors que la lherzo-
lite est plus proche du manteau primitif.

b) Péridotites des zones océaniques


Dans les escarpements sous-marins des zones de fractures océaniques, affleurent des
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

roches ultramafiques. Leur position actuelle est due à l’action d’une tectonique
verticale. La majeure partie des échantillons récoltés a subi une transformation
plus ou moins poussée des minéraux primaires. Cependant, l’étude des phases
minérales reliques préservées permet de reconstituer la composition originelle. Les
péridotites à spinelle varient selon leur contexte : rifts continentaux pré-océaniques,
marges passives, bassins océaniques et marges actives (zones de subduction)
(Tab. 2.3).
Les compositions modales varient de façon continue (Fig. 2.5) de la lherzolite à la
harzburgite et à la dunite, par diminution du volume occupé par le clinopyroxène,
puis par l’orthopyroxène. En même temps, les minéraux enregistrent des variations

45
Chapitre 2 • Les sources des magmas

Tableau 2.3 – Variations au sein des péridotites océaniques depuis les zones de
divergence jusqu’aux zones de convergence (d’après Bonatti et Michael, 1989).

Roches totales Minéralogie

Site Taux
géodynamique ortho- spinelle de fusion
100 Mg / olivine
Al2O3 pyroxène 100 Cr /
(Mg + Fe) Fo %
Al2O3 (Cr + Al)

Rift continental 3,5-6 87-89 87-89,5 3,5-6 8-10 0%


Marge passive 2,5 89,5 89-90 3,5-5 10-30 10-15 %
Bassin océanique 0,8-3 90-91,5 89-91,5 2,5-5 15-60 10-25 %
Marge active 0,5-0,8 92 91-92 0,5-2,5 50-80 30 %

de compositions chimiques (Tab. 2.3) : l’olivine s’enrichit en forstérite, l’orthopy-


roxène s’appauvrit en aluminium et le spinelle s’enrichit en chrome. Dans les péri-
dotites à texture protogranulaire, l’association [spinelle + orthopyroxène] forme des
agrégats interprétés comme le résultat de la réaction de décompression :
olivine + grenat → orthopyroxène + spinelle (1)
réaction produite à grande profondeur, pouvant précéder les épisodes de fusion partielle.

50%Cpx

manteau fertile
subcontinental

rift pré-
océanique

marges passives

manteau sub-océanique
Ol marges actives 50%Opx

Figure 2.5 – Compositions modales des péridotites des manteaux


subcontinental et sub-océanique (Bonatti & Michael, 1989).

Les compositions chimiques originelles des péridotites (Tab. 2.3) ont été recalcu-
lées à partir des compositions modales et des analyses des minéraux reliques
(Fig. 2.6). La composition du manteau supérieur varie de primitive, ou chondritique,
à appauvri, à la suite d’extractions répétées de liquides basaltiques enrichis en
éléments incompatibles Al, Fe, Ti, Na et K alors que le résidu s’enrichit en éléments
compatibles Mg et Cr. À partir de la composition de la pyrolite II, représentant le
manteau primitif (Tab. 1.8, analyse 4), il est possible de calculer la proportion de
liquide extrait du manteau (Tab. 2.3) : les taux de fusion augmentent de zéro sous les
continents à près de 30 % dans les marges actives (zones de subduction).

46
2.1 • Hétérogénéités du manteau supérieur

50% FeO total

manteau fertile
subcontinental
pyrolite

manteau sub-
océanique

50% Al2 O3 100% MgO


Figure 2.6 – Compositions chimiques des péridotites du manteau
subcontinental, du manteau sub-océanique et de la pyrolite
(Bonatti & Michael, 1989).

Les températures d’équilibre mesurées sur les minéraux reliques (pyroxènes, spinelle)
des échantillons de péridotites indiquent des régimes thermiques différents :
• sous les rifts continentaux et les marges continentales passives, les températures
de 900 à 1 100 °C correspondent à des géothermes peu élevés ;
• sous les bassins océaniques, la remontée des isothermes sous les rides médio-
océaniques se traduit par des températures atteignant 1 300 °C ;
• dans les marges actives, même si le taux de fusion y est élevé (Tab. 2.3), les
températures varient de 800 à 1 000 °C seulement, ce qui implique que le proces-
sus de fusion s’effectue à basse température, à la différence de ce qui se produit
sous les rides médio-océaniques.
Les péridotites du manteau appauvri peuvent être recristallisées (texture porphy-
roclastique) avec apparition de plagioclase :
• les pyroxènes s’appauvrissent en Al, de 5-6 % Al2O3 dans le cœur des porphyro-
clastes à 1,5 % Al2O3 dans les bords des porphyroclastes et les néoblastes ;
• le spinelle devient chromifère, le rapport Cr/(Cr + Al) augmentant de 0,20 à 0,45 ;
• le plagioclase calcique (91-96 % d’anorthite CaAl2Si2O8) s’associe avec le
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

spinelle chromifère et les néoblastes d’olivine et de pyroxènes.


Les relations entre minéraux suggèrent la réaction à l’état solide, en l’absence de
liquide :
pyroxènes + spinelle Al → olivine + plagioclase + spinelle Cr (2)
Cette réaction serait postérieure aux épisodes de fusion partielle et liée aux
mouvements verticaux et latéraux de la lithosphère océanique.

c) Péridotites de type alpin


À la base des complexes ophiolitiques répandus dans les chaînes alpines, une partie
des roches ultramafiques représente des fragments de manteau supérieur, pouvant

47
Chapitre 2 • Les sources des magmas

être génétiquement associé aux gabbros et aux basaltes de la croûte océanique sus-
jacente. Les péridotites foliées, également appelées « tectonites », ont des composi-
tions de lherzolite et de harzburgite. En général, la composition originelle a été obli-
térée par le métamorphisme des rides médio-océaniques, puis par les phénomènes
tectono-métamorphiques tardifs. Il est cependant possible de reconnaître une pérido-
tite à spinelle, parfois rééquilibrée en péridotite à plagioclase. Dans la chaîne alpine
(Alpes, Apennins, Corse), deux groupes se définissent d’après la géologie, la
composition chimique et la minéralogie :
• un premier groupe, affleurant essentiellement sous forme d’olistolites associés à
du matériel continental, est constitué de roches présentant une foliation intense et
un litage fruste avec des horizons riches en olivine (dunite-harzburgite) et des
horizons de pyroxénite. Les péridotites sont recoupées par des filons à composi-
tion de basalte transitionnel. La composition moyenne est celle d’une lherzolite et
la minéralogie est très comparable à celle des péridotites de rifts continentaux et
de marges continentales passives. Par rééquilibration à basse pression, le spinelle
devient chromifère, le rapport Cr/(Cr + Al) augmentant de 0,10 à 0,40, et le
plagioclase, tardif, relativement sodique (59-63 % d’anorthite), apparaît en exso-
lutions dans les pyroxènes ou en auréoles de réaction autour du spinelle, confor-
mément à la réaction (2). Les paramètres thermodynamiques indiquent une
ascension adiabatique à température assez faible, autour de 1 100 °C. La compo-
sition chimique correspond à un manteau peu ou pas appauvri qui aurait subi une
fusion partielle très limitée à grande profondeur ;
• un deuxième groupe, constitué des roches à la semelle des complexes ophioli-
tiques du Jurassique, est formé de lherzolite avec une texture évoluant de proto-
granulaire à porphyroclastique. Les pyroxènes sont enrichis en Mg et le spinelle
en Cr, avec un rapport Cr/(Cr + Al) de 0,50. Le plagioclase calcique An93 forme
des exsolutions dans le clinopyroxène. La composition est semblable aux pérido-
tites des bassins océaniques. Les paramètres thermodynamiques suggèrent une
remontée adiabatique à plus haute température (environ 1 200 °C), comme dans
les géothermes actuellement mesurés au niveau des rides médio-océaniques. Ceci
implique un taux de fusion élevé, de 10 à 20 %, donnant des liquides à composi-
tion de basalte tholéiitique à partir d’une source asthénosphérique déjà appauvrie.
Les deux groupes illustrent une partie de l’histoire alpine (Fig. 2.7) :
• au Trias, dans un rift continental, un magmatisme alcalin est produit par la fusion
limitée d’une asthénosphère encore peu appauvrie ;
• au début du Lias, la dérive continentale et la formation d’un nouveau bassin océa-
nique s’accompagnent de l’émission de basalte transitionnel. Le premier groupe
de péridotite, représentant un manteau peu appauvri, se met en place à faible
profondeur par mouvements tectoniques dans les marges continentales passives ;
• au cours du Jurassique, le bassin océanique est recouvert de basalte tholéiitique.
Le deuxième groupe de péridotite, correspondant à un manteau très appauvri, se
met en place à faible profondeur sous la ride médio-océanique.

48
2.1 • Hétérogénéités du manteau supérieur

Figure 2.7 – Évolution du bassin océanique liguro-piémontais


(Beccaluva et al., 1984).
I. Trias supérieur : rift continental, avec volcanisme basaltique alcalin intra-plaque
(WPB) ; II. Jurassique : rupture continentale, avec basaltes transitionnels (T-MORB)
et mise en place à faibles profondeurs de lherzolites EL (Ligurides Externes) ; III.
Jurassique : magmatisme océanique, avec basaltes de ride médio-océanique (N-
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

MORB) et résidu de lherzolites IL (Ligurides Internes) (en pointillés serrés).


A = manteau lithosphérique presque non appauvri, B = manteau asthénosphérique
peu appauvri, C = manteau asthénosphérique ascendant. En pointillés lâches,
croûte continentale.

Bien qu’il concerne un bassin océanique mésozoïque disparu depuis, ce scénario


est semblable aux résultats obtenus sur les péridotites des zones océaniques
actuelles. Il n’y a pas de différence essentielle entre les péridotites de type alpin et
celles des zones océaniques actuelles.

49
Chapitre 2 • Les sources des magmas

d) Faciès minéralogiques du manteau supérieur


Avec une gamme relativement restreinte de compositions (lherzolite, harzburgite et
dunite), les péridotites observées dans la nature présentent une grande variabilité
minéralogique :
• péridotite à grenat, relativement fréquente. Le plus souvent, le grenat est trans-
formé suivant la réaction :
olivine + grenat = pyroxènes + spinelle (1)
aboutissant à la formation d’agrégats polycristallins de pyroxènes et de spinelle ;
• péridotite à spinelle, très abondante. Parfois, le spinelle est transformé suivant la
réaction :
pyroxènes + spinelle Al = olivine + plagioclase + spinelle Cr (2)
se traduisant par l’apparition de plagioclase en couronne autour du spinelle alumi-
neux précoce, en association avec le spinelle chromifère tardif ou en exsolution
dans les pyroxènes.
• péridotite à plagioclase, assez rare, car la réaction (2) est souvent inachevée.
Dans un diagramme modal (Fig. 2.8), la réaction (1) se traduit par le déplacement
du point représentatif d’une péridotite dans le champ des lherzolites vers le côté des
pyroxènes, alors que la réaction (2) conduit à déplacer ce point représentatif vers le
pôle olivine et le champ de la dunite. Ainsi pour une même composition, s’observent
des péridotites différentes par leur minéralogie, non pas à cause de variations
chimiques mais à cause de variations des paramètres physiques.
Ces variations définissent trois faciès minéralogiques, nommés d’après le minéral
accessoire alumineux qui le caractérise : à plagioclase, à spinelle et à grenat. Chaque
faciès constitue un système divariant correspondant à une gamme précise de conditions

50%Cpx

réaction (1)

réaction (2)

Ol 50%Opx
Figure 2.8 – Évolution des compositions modales d’une lherzolite à grenat,
au cours des réactions (1)(passage au faciès à spinelle) et (2) (passage au
faciès à plagioclase).

50
2.1 • Hétérogénéités du manteau supérieur

de pression et de température. La notion de faciès minéralogique repose sur deux


postulats importants :
1. la roche constitue un système clos pour les éléments les plus importants. Les
péridotites se différencient par leur caractère plus ou moins résiduel, mais les
réactions (1) et (2) se produisent à l’état solide à composition chimique
constante.
2. l’équilibre au cours des transformations est atteint et se marque par une relation
constante entre la composition des phases minérales stables et celle des roches
qui les contiennent. Les paragenèses, constantes à l’intérieur d’un faciès donné,
changent brutalement au cours des réactions métamorphiques.
Les températures mesurées sur les minéraux à l’équilibre se situent dans une gamme
restreinte, de 800 à 1 300 °C. Il faut donc s’attendre à ce que les réactions (1) et (2) et
les faciès qu’elles délimitent soient surtout contrôlées par la pression. Les résultats expé-
rimentaux obtenus sur des péridotites naturelles ou synthétiques ont confirmé cette
prédiction dans l’intervalle de températures comprises de 500 à 1 500 °C (Fig. 2.9) :
pression (GPa)
3.5

solidus
2.5
péridotite à grenat

1.5

péridotite à spinelle
liquide+cristaux

0.5
péridotite à plagioclase

0 500 1000 1500 2000


température (°C)

Figure 2.9 – Faciès minéralogiques du manteau primitif anhydre (Wyllie, 1971).


© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

• la réaction (1) se réalise à une pression voisine de 2 GPa, correspondant à des


profondeurs de 60-70 km, c’est-à-dire à la partie inférieure de la lithosphère, ou
couche-limite thermique (TBL, ou « thermal boundary layer ») ;
• la réaction (2) se réalise à une pression voisine de 1 GPa, correspondant à des
profondeurs de 30-40 km, c’est-à-dire à la zone la plus superficielle de la lithos-
phère, ou couche-limite mécanique (MBL, ou « mechanical boundary layer »).
Le manteau supérieur se montre donc extrêmement hétérogène :
1. variations de la composition chimique selon le taux d’extraction des liquides
magmatiques, définissant une évolution depuis le manteau primitif jusqu’au
manteau appauvri ;

51
Chapitre 2 • Les sources des magmas

2. zonation minéralogique selon la profondeur, avec une lithosphère stratifiée


composée d’une zone superficielle à plagioclase, pouvant manquer sous les
continents, d’une zone moyenne à spinelle et d’une zone inférieure à grenat, et
une asthénosphère toujours à grenat.
Les deux facteurs, composition chimique et faciès minéralogique, jouent un rôle
essentiel dans la production des liquides magmatiques. Ils en déterminent la nature
chimique et le volume extrait.

2.1.2 Péridotites métasomatiques


Au sein des formations volcaniques alcalines des zones continentales, de nombreux
nodules de péridotites montrent, à côté de l’association anhydre [olivine +
pyroxènes + spinelle et/ou grenat], des minéraux hydroxylés et carbonatés
(Tab. 2.1). Les minéraux précoces sont remplacés par de nouveaux minéraux conte-
nant de fortes teneurs en éléments lithophiles et volatils. Ce sont, par ordre décrois-
sant d’abondance : le clinopyroxène, le mica, l’amphibole, les carbonates, les
phosphates (apatite), les minéraux de titane (titanite CaTiSiO5, pérovskite CaTiO3),
les oxydes et les sulfures. La cristallisation de ces minéraux traduisent l’enrichisse-
ment des péridotites en :
• éléments volatils, comme H, C, F, Cl, P, S ;
• éléments incompatibles, comme Na, Al, K, Ti, Ca, Fe, Rb, Y, Zr, Nb, Ba et terres rares.

a) Nodules de péridotites métasomatiques


Les péridotites métasomatiques sont souvent veinées, les minéraux néoformés cristal-
lisant le long de fissures, en bordures de grains ou en poches, ce qui traduit, plutôt qu’un
remplacement, une augmentation de volume et un apport de matière. La transformation
de la roche avec apport chimique est appelée métasomatose. Comme les réactions topo-
chimiques, sans modifications de composition chimique, elle se produit à l’état solide.
La métasomatose est un trait caractéristique du manteau subcontinental à l’aplomb des
provinces magmatiques alcalines (Massif Central, Eifel, Ouganda, Alaska, Australie,
Arabie,...). Deux groupes de nodules se définissent par leur minéralogie :
• groupe I, constitué de péridotite à spinelle (lherzolite, harzburgite, wehrlite et
dunite) avec de faibles quantités d’amphibole et de mica et une texture protogra-
nulaire évoluant vers la texture porphyroclastique ;
• groupe II, constitué de clinopyroxénite riche en amphibole et en mica, pauvre en
olivine, dépourvue ou presque d’orthopyroxène, avec de fortes teneurs en titanite,
pérovskite, oxydes de fer et apatite. La texture est généralement porphyroclas-
tique. La clinopyroxénite contient plus rarement des carbonates, avec des frag-
ments anguleux de clinopyroxène et de mica dans une matrice constituée de
calcite, feldspaths, apatite et titanite.
La wehrlite à mica est intermédiaire entre les deux I et II. La composition des
minéraux est assez variable :
• le clinopyroxène est zoné, avec des taches de ferroaugite envahissant les cristaux
originels de diopside chromifère et alumineux ;

52
2.1 • Hétérogénéités du manteau supérieur

• le mica brun rouge à orangé est un phlogopite titanifère, dont le rapport K/(K
+ Na) varie de 0,96 au cœur à 0,75 en bordure ;
• l’amphibole calcique est soit une pargasite vert-pâle, soit une kaersutite brune. La
kaersutite, minéral titanifère plus rare, forme des néoblastes, des lamelles d’exso-
lution dans les pyroxènes ou des cristaux en association avec le spinelle chromifère.
Dans les nodules du groupe I, les réactions sont souvent incomplètes. Le clinopy-
roxène brun-vert à violacé, l’amphibole verte et le mica brun rouge remplissent des
veines ou des poches, ce qui suppose la présence d’un fluide se propageant à travers
les fissures. La composition chimique des minéraux néoformés à l’intérieur des veines
varie fortement : le mica précoce potassique devient plus sodique, l’amphibole cris-
tallise lorsque les fluides sont suffisamment riches en Na. Des textures de remplace-
ment, avec des reliques de minéraux anhydres à l’intérieur du mica et de l’amphibole,
montrent que la métasomatose peut être diffuse. Les températures d’équilibre varient
de 1 150 ± 10 °C pour la péridotite à amphibole de texture protogranulaire à 950 ±
10 °C pour celle de texture porphyroclastique. Les minéraux hydroxylés cristallisent
en régime de déformation cisaillante du manteau en cours d’ascension adiabatique.
En cours d’ascension, un diapir mantélique se fracture en bordure et les fluides peuvent
alors migrer. Vers 70 km de profondeur, l’amphibole cristallise à la suite de réactions
entre la matrice solide péridotitique et les fluides inter-cristallins. À partir des teneurs
en éléments en traces, on a pu calculer qu’une faible quantité (0,2 %) de fluide mixte
[H2O + CO2] suffit pour former 3 % d’amphibole dans la péridotite à amphibole de
l’Eifel. Le fluide métasomatique, étranger au matériel du diapir mantélique, influe sur
la minéralogie de la péridotite et sa composition isotopique (Sr, Nd, Pb). Les trans-
formations minéralogiques de la péridotite peuvent se produire quelques Ma à près
de 3 Ga avant les éruptions volcaniques qui apportent les nodules en surface.
Dans le cas des nodules du groupe II à kaersutite + pargasite + mica + apatite, la
genèse des clinopyroxénites s’explique autrement. L’agent responsable de la méta-
somatose n’est pas un fluide [H2O + CO2], mais un liquide silicaté, ou silicaté-
carbonaté, contenant des fluides dissous et transportant Ti, V, K, P et les terres rares
légères. Bloqué dans la lithosphère, le liquide cristallise en association à amphiboles
+ mica + apatite, sous la forme de ségrégations et de veines. Le manteau métasoma-
tisé par un liquide silicaté contient 6,5 % d’amphibole, des traces de mica et 0,5 %
d’apatite (Tab. 2.1).
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

b) Faciès minéralogiques du manteau supérieur métasomatique


La présence de minéraux hydroxylés et de carbonates indique que les fluides respon-
sables de la métasomatose sont constitués essentiellement du mélange [H2O + CO2].
Les études expérimentales sur péridotite naturelle ou sur pyrolite synthétique en
présence de fluides (Fig. 2.10) ont montré que l’association minérale anhydre primi-
tive se complète par l’adjonction d’amphibole, de phlogopite et de carbonates. Deux
limites majeures conditionnent l’apparition de nouveaux minéraux dans la gamme
des températures comprises entre 900 et 1 200 °C :
• l’amphibole est stable seulement à pression inférieure à 2,2 GPa, correspondant à
70 km de profondeur à l’intérieur de la lithosphère. Le phlogopite est stable à

53
Chapitre 2 • Les sources des magmas

toute pression mais, à cause de faibles teneurs en K dans le manteau, il se


rencontre toujours en faible quantité.
• les carbonates, instables à basse pression, apparaissent au-dessus de 1,0 à 1,7 GPa,
soit 30-50 km de profondeurs. Entre 1,0 à 1,7 et 2,8 GPa, soit des profondeurs
comprises entre 30-50 et 90 km, la dolomite CaMg(CO3)2 est la forme stable. À
plus forte pression, la dolomite est remplacée par la magnésite MgCO3, selon la
réaction :
dolomite + orthopyroxène = magnésite + clinopyroxène (3)
FACIES MINERALOGIQUES DU MANTEAU EN PRESENCE
DE FLUIDES C-H-O
pression (GPa)
4

carbonates
3
péridotite à grenat +phlogopite
+ carbonates

péridotite à amphibole + grenat liquide+cristaux


2
+carbonates + spinelle
péridotite à amphibole
+carbonates + spinelle

1 péridotite à spinelle
+amphibole

0
800 900 1000 1100 1200 1300
température (˚C)

Figure 2.10 – Faciès minéralogiques du manteau en présence de fluides du


système C-H-O (H2O < 0,3 %, CO2 < 7 % en masse).
En pointillé, limite de stabilité des carbonates (Olafsson & Eggler, 1983).

La magnésite présente un vaste champ de stabilité dans le diagramme (pression,


température). Dans les conditions actuelles de variations de la température (Fig. 2.1),
c’est la phase carbonatée stable du manteau depuis 90 km jusqu’à 2 900 km de
profondeur, à la limite manteau-noyau (discontinuité de Gutenberg).
Les expériences ont été effectuées avec 0,3 % H2O et 0,7 % CO2, car les quantités
de fluides nécessaires pour saturer le système sont faibles. Les faciès métasoma-
tiques du manteau présentent ainsi une zonation en fonction de la profondeur :
• à moins de 50 km de profondeur, la lithosphère superficielle est caractérisée par
l’amphibole et le phlogopite en faible quantité ;
• entre 50 et 70 km (lithosphère moyenne), l’assemblage amphibole + (phlogopite)
+ dolomite est stable ;
• entre 70 et 90 km, l’assemblage phlogopite + dolomite caractérise la lithosphère
profonde ;
• l’asthénosphère présente l’assemblage phlogopite + magnésite.
Ces variations minéralogiques conditionnent la nature et la quantité des liquides
produits à partir du manteau métasomatique.

54
2.1 • Hétérogénéités du manteau supérieur

EN CART Le diamant : une fenêtre sur le manteau inférieur


Dans le système C-H-O, le pôle pur C est le seul à présenter dans les conditions
du manteau deux phases solides : le graphite et le diamant. L’agencement des
atomes de C aboutit à un paradoxe cristallographique. Le graphite, l’un des
minéraux les moins durs qui soient (il n’y a que le talc pour être plus tendre), est
la forme stable à moins de 100 km de profondeur. En revanche, le diamant, le
plus dur des minéraux dans l’échelle de Mohs (degré 10), cristallise à plus de
100 km de profondeur et moins de 5 000 K.

1. Occurrences et « crapauds »
Le diamant existe dans différents contextes naturels, le plus important sur le
plan économique étant les kimberlites. Il se rencontre dans d’autres roches
magmatiques (lamproïte) et métamorphiques (éclogite et lherzolite à grenat).
Plusieurs processus à haute pression et faible fugacité d’oxygène permettent la
stabilisation d’une phase carbone pur de structure diamant :
• transition polymorphique à partir du graphite par augmentation de pression ;
• précipitation par oxydoréduction à partir de fluides supercritiques du système
C-H-O ;
• voire cristallisation à partir d’un liquide.
Les cristaux gemmes sont très recherchés pour leur aspect et leur valeur
marchande. Mais de nombreux cristaux contiennent des inclusions, appelés
« crapauds » par les joailliers, ce qui les rend de faible valeur. Les inclusions dans
les cristaux de diamant sont semblables aux minéraux des roches métamorphiques
associées, éclogite et lherzolite à grenat. Leur âge est en général plus élevé que
celui de la kimberlite-hôte. La nature des inclusions permet donc de se faire une
idée de la constitution minéralogique du matériau dans lequel est né le cristal de
diamant. En effet, comme le diamant est chimiquement à peu près inerte, il consti-
tue un conteneur parfait qui protège les inclusions contre l’altération chimique.
Comme les inclusions sont en général mono-minérales, elles sont indemnes de tout
réajustement provoqué par les changements de pression et de température. Les
sources des diamants qui ont été identifiées jusqu’à présent sont :
(1) la partie inférieure du manteau supérieur lithosphérique (≥ 140-150 km), qui
peut s’étendre jusqu’à 250 km de profondeur sous les cratons ;
(2) l’asthénosphère et la zone de transition ;
(3) le manteau inférieur.

2. Faciès minéralogiques dans la zone de transition


et le manteau inférieur
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Une très faible proportion (moins de 1 %) de la production mondiale de diamant


provient de sources situées sous la base de la lithosphère des cratons. La
présence de diamants d’origine très profonde a été supposée en 1984, mais la
preuve n’en a été apportée que très récemment. Le grenat majorite caractéris-
tique de la zone de transition a été découvert en 1985 dans la mine de Monas-
tery, en Afrique du Sud. Des minéraux provenant du manteau inférieur ont été
décrits en 1994 dans la mine de São Luiz au Brésil, et en 2000 dans la mine de
Kankan en Guinée.

55
Chapitre 2 • Les sources des magmas

• Le manteau anhydre
Les phases solides constituant la zone de transition et le manteau inférieur ont
été synthétisées en laboratoire, bien avant d’être observées dans les échantillons
naturels. Deux discontinuités à 400-420 km et 670 km de profondeur définissent
la zone de transition entre manteau supérieur et manteau inférieur (Tab. 1.9).
L’olivine de composition Fo90 environ (90 % Mg2SiO4 – 10 % Fe2SiO4) est le
minéral le plus abondant du manteau supérieur. Elle subit à 1 000 °C deux transi-
tions polymorphiques (composition chimique inchangée), l’une à 11,8 et l’autre à
12,5 GPa, pouvant expliquer la première discontinuité à 400-420 km :
– α-olivine (orthorhombique) → wadsleyite = β-olivine (cubique, proche du type
spinelle) ;
– β-olivine → ringwoodite = γ-olivine (cubique de type spinelle).
Les pyroxènes subissent également une transition polymorphique à la même
profondeur :
– enstatite Mg2Si2O6 (orthorhombique) + diopside CaMgSi2O6 (monoclinique) →
majorite (cubique de type grenat). La structure est caractérisée par le fait qu’un
atome de Si sur 4, au lieu d’une coordinance 4, a une coordinance 6, comme Mg
et Ca. Les diamants qui contiennent la majorite en inclusions renferment la
coésite ou la stishovite, polymorphes de haute pression de SiO2, et le rutile TiO2.
La deuxième discontinuité à 670 km correspond à de nouvelles transitions de
phases (Tab. 1.9). La composition chimique correspondant à l’olivine devient
instable et donne deux nouvelles phases, un silicate de type « pérovskite » (la
pérovskite naturelle est un minéral orthorhombique de composition CaTiO3) et
un oxyde de fer-magnésium. La majorite se déstabilise pour donner des miné-
raux de structures cristallines variées : « pérovskite » et « hollandite » (la hollan-
dite naturelle est un minéral monoclinique de composition BaMn8O16), plus
rarement « walstromite » (la walstromite naturelle a pour composition
BaCa2Si3O9) et « titanite » (la titanite naturelle a pour composition CaTiSiO5). Le
sommet du manteau inférieur est donc caractérisé par les réactions suivantes :
– ringwoodite Mg2SiO4 → « pérovskite » MgSiO3 + périclase MgO (cubique).
Comme le périclase du manteau inférieur contient en général du fer (de 6 à 25 %
dans les inclusions des diamants de la mine de Kankan, en Guinée), on l’appelle
magnésiowüstite, ou ferropériclase ;
– molécule enstatite dans la majorite Mg4Si(SiO4)3 → 4 « pérovskite » MgSiO3 ;
– molécules alumineuses dans la majorite + stishovite → « hollandite » ;
– molécule « wollastonite » dans la majorite Ca4Si(SiO4)3 → 4 « walstromite »
CaSiO3 ;
– molécule « wollastonite » + 4 stishovite → 4 « titanite » CaSi2O5.
Bien que non encore observée dans les échantillons naturels, la phase
« pérovskite », évaluée à 65 % du manteau inférieur (Tab. 1.9), est certainement
le minéral le plus abondant à l’intérieur de la Terre.
• L’effet des fluides C-H-O
Les fluides du système C-H-O peuvent exister soit sous forme d’une phase fluide
séparée de composition mixte, soit dissous dans les magmas, soit dans les miné-
raux, carbonates, minéraux hydratés et silicates théoriquement anhydres. Dans
certaines zones, la fugacité d’oxygène peut induire la présence d’hydrogène non
oxydé sous la forme des molécules H2 ou CH4. En dehors du diamant, le carbone
présent dans la zone de transition et le manteau inférieur forme des carbonates,

56
2.1 • Hétérogénéités du manteau supérieur

surtout la magnésite MgCO3 et, plus rarement, la sidérite (ou sidérose) FeCO3. La
magnésite est stable dans les conditions actuelles du manteau inférieur jusqu’à
la discontinuité de Gutenberg à 2 900 km de profondeur.
La molécule H2O est présente dans de nombreux minéraux. Dans les conditions
du manteau supérieur et de la zone de transition, des minéraux théoriquement
anhydres d’après leur stœchiométrie peuvent contenir des quantités non négli-
geables de H2O : 100-1 300 ppm dans le clinopyroxène, 60-650 ppm dans l’ortho-
pyroxène, 0-140 ppm dans l’olivine et 1-200 ppm dans le grenat. À part le
grenat, ces minéraux peuvent donc contenir des quantités dépassant 1 000 ppm
(0,1 % H2O). Si 100 ppm H2O sont répartis de façon homogène dans le manteau
supérieur, c’est-à-dire au-dessus de la première discontinuité à 410 km de
profondeur, ils sont équivalents à une couche d’eau liquide de 100 m d’épaisseur
en surface.
Les formes de haute pression de l’olivine peuvent dissoudre H2O en plus grandes
quantités que dans le manteau supérieur : 1,5-3,0 % dans la wadsleyite et 0,7 %
dans la ringwoodite, ce qui fait de la zone de transition une zone potentielle de
stockage d’eau en profondeur. D’autres phases silicatées contenant de l’eau
jusqu’à 30 % dans leur structure cristalline ont été synthétisées dans les condi-
tions de pression de la zone de transition et du manteau inférieur. Comme ces
phases n’ont pas encore été observées dans les échantillons naturels, elles n’ont
pas de nom, on les appelle avec des lettres. Dans le système MgO-SiO2-H2O, les
phases A, B, C, D, E, F et G, plus une superphase B, sont connues. Dans des
systèmes plus complexes, d’autres phases sont décrites. De plus, en présence
d’eau, le périclase MgO du manteau inférieur se transforme en brucite Mg(OH) 2.
Les études expérimentales ont établi les domaines de stabilité des phases appe-
lées « silicates magnésiens hydratés denses » (DHMS) :
– à la base du manteau supérieur, la réaction de déshydratation de l’antigorite
produit la phase A coexistant avec l’olivine ;
– au sommet de la zone de transition, la forte capacité de rétention d’eau de la
wadsleyite suggère que, pour des teneurs en eau de l’ordre de 3 %, les phases D
et E, théoriquement stables, ne sont pas présentes ;
– dans la zone de transition, la superphase B coexiste avec la ringwoodite ;
– au sommet du manteau inférieur, la phase D est stable à une température infé-
rieure à 1 300 °C ;
– les autres phases ne sont stables qu’à basse température (< 1 100-1 200 °C) et
ne participent pas aux réactions de fusion partielle ;
– la brucite est stable dans le manteau inférieur à moins de 1 100 °C et ne peut
exister que dans des zones particulièrement « froides ».
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

La capacité de stockage de l’eau dans la ringwoodite et surtout la wadsleyite est


importante. Si ces deux minéraux contiennent 0,5 % H2O, la quantité d’eau
stockée dans la zone de transition peut atteindre 2,12.1021 kg, c’est-à-dire deux
fois la masse des océans actuels. Les DHMS, stables pour une teneur en eau dans
les roches dépassant 1 %, sont stables dans les zones les plus froides des zones
de subduction non encore déshydratées. Elles sont absentes du reste de la zone
de transition et du manteau inférieur. En se déshydratant, elles induisent la fusion
partielle du manteau vers 1 100-1 500 °C dans la zone de transition et au sommet
du manteau inférieur.

57
Chapitre 2 • Les sources des magmas

2.2 LE RÔLE DES FLUIDES DANS LE MANTEAU


2.2.1 Compositions des fluides
Les fluides dans le manteau paraissent peu abondants si l’on considère leur pourcen-
tage, mais, à cause du volume total du manteau, leur masse totale dépasse largement
les quantités d’eau réunies dans les sédiments, l’hydrosphère et l’atmosphère. La
composition chimique des fluides est un mélange H2O + CO2, avec des quantités
non négligeables de F et Cl. Les teneurs en composés volatils du manteau sont
variables selon les estimations des auteurs : de 100-500 à 1 000-2 000 ppm de H2O,
avec un rapport CO2/(CO2 + H2O) de 0,8 à 0,9.
La présence de minéraux hydroxylés et d’inclusions fluides à CO2 dans les minéraux
anhydres n’exclut cependant pas la possibilité d’observer d’autres phases carbonées plus
réduites, comme le graphite, le diamant, et même le méthane CH4 ou d’autres hydro-
carbures. Le carbone se répartit selon la profondeur dans les phases suivantes (Fig. 2.11) :
• à moins de 50 km, graphite et phase fluide riche en CO2 ;
• entre 50 et 100 km, dolomite et graphite, la phase fluide s’appauvrit en CO2 ;
• entre 100 et 300 km, magnésite, diamant et phase fluide riche en H2O ;
• à plus de 300 km, magnésite, diamant et phase fluide réductrice constituée de CH4 et
H2, ces deux composants chimiques n’entrant dans aucun minéral de haute
pression.
L’eau peut se présenter sous trois formes (Fig. 2.11) :
• en phase fluide séparée, mélangée avec CO2, dans des conditions supercritiques ;
• en ions OH– entrant dans la texture des minéraux hydroxylés : amphibole et phlo-
gopite dans le manteau supérieur, silicates denses hydratés magnésiens (DHMS)
et brucite Mg(OH)2 dans la zone de transition et le manteau inférieur ;
• en ions OH– remplaçant les anions O2– dans les tétraèdres SiO4 de minéraux
réputés anhydres : olivine, surtout wadsleyite et ringwoodite, pyroxènes, plagio-
clase, spinelle et grenat. La substitution OH– = O2– a été observée par diffraction
neutronique et rayonnement infrarouge des minéraux naturels.
Les autres éléments volatils, F, Cl et P, sont dissous dans les fluides ou stockés
sous forme d’anions dans les minéraux :
• le mica peut contenir 0,5 % F et 0,08 % Cl et l’amphibole jusqu’à 1 % F, mais
seulement 0,02 % Cl ;
• la fluor-apatite concentre P, F et Cl, respectivement 40 % P2O5, 0,5 à 2 % F et
0,8 % Cl.
Ces minéraux constituent la source principale de ces éléments dans les magmas.
Pour transformer tout le manteau supérieur en péridotite à amphibole, il faut 0,3 %
d’eau, correspondant à 15 % d’amphibole. De plus grandes quantités de CO2, de 7 à
20 %, sont nécessaires pour obtenir des péridotites carbonatées. Cependant, les teneurs
en éléments volatils du manteau sont faibles et la composition des fluides est tamponnée,
c’est-à-dire déterminée par l’assemblage minéral avec lequel ils sont en équilibre.

58
2.2 • Le rôle des fluides dans le manteau

profondeur (km)
0

50

100 graphite
diamant
150

LITHOSPHERE
200
ASTHENOSPHERE

250
H2O
DHMS
300

brucite
350

400
500 700 900 1100 1300 1500

péridotite anhydre température (∞C)


péridotite CO 2 - H2O
péridotite - H 2O

Figure 2.11 – Solidus du manteau péridotitique à sec (modifié d’après


Takahashi, 1986), en présence d’eau (Mysen & Boettcher, 1975-1976) et en
présence de fluides du système C-H-O [CO2 / (CO2 + H2O) = 0,8] (Olafsson &
Eggler, 1983, cf. Fig. 2.10).
En outre, sont indiquées les limites supérieures de stabilité des DHMS (silicates
magnésiens hydratés denses) et de la brucite (réaction : ringwoodite Mg2SiO4
+ H2O → brucite Mg(OH)2 + « pérovskite » MgSiO3) et la limite lithosphère-asthé-
nosphère sous les cratons. Selon les gradients géothermiques (cf. Fig. 2.2), la fusion
du manteau péridotitique en présence de fluides commence à se produire vers
150 km et cesse en dessous de 280-350 km de profondeur (cf. Fig. 2.14).

La plupart des minéraux (silicates et oxydes complexes) a la propriété de se


dissoudre de façon incongruente, en laissant un résidu solide. Par exemple, les
pyroxènes du manteau (55 à 58 % SiO2) se dissolvent en laissant un peu d’olivine
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

résiduelle (40 % SiO2). Par conséquent, les solutés ont des compositions chimiques
différentes des produits solides avant leur dissolution. La composition des fluides en
équilibre avec le manteau a été déterminée expérimentalement (Tab. 2.4) : les solutés
sont particulièrement riches en Si, Al, Na et K, avec des compositions proches des
granites alcalins, voire hyperalcalins. Le rapport (Na + K)/Al du soluté augmente
avec le rapport CO2/(CO2 + H2O) du solvant, mais les quantités d’éléments dissous
diminuent (Fig. 2.12).

59
Chapitre 2 • Les sources des magmas

Tableau 2.4 – Composition chimique des solutés des fluides en équilibre avec les
péridotites (d’après Martin, 1974 ; Schneider et Eggler, 1986).

1 2 3 4 5 6 7 8

P (kbar) 5 17 17 17 15 20 22 22
T (°C) 700-415 800 850 900 1 080 1 100 600 600
durée (h) 336 48 24 24 24 24 42,5 42,5
H2O / (H2O + CO2) 1,0 1,0 1,0 0,79 1,0 0,91 1,0 0,95
(molaire) dans le fluide
SiO2 76,6 75,1 74,5 66,1 72,2 64,8 78,8 69,8
TiO2 0,9 1,1 0,6 0,9 0,0 0,0 0,0 0,0
Al2O3 9,1 10,1 12,8 5,9 14,1 17,0 12,0 6,7
FeO* 7,6 2,6 1,3 3,0 0,0 0,0 0,0 0,0
MgO 0,0 2,2 2,3 6,4 5,3 3,5 0,3 1,1
CaO 0,0 1,7 2,7 2,2 0,0 0,0 0,0 0,0
Na2O 2,2 6,0 3,6 8,2 0,0 0,0 9,0 22,5
K2O 0,9 1,3 2,2 7,2 8,4 14,7 0,0 0,0
% soluté 0,7 2,0 2,2 0,5 10,4 1,0 4,0 1,0
FeO* : tout le fer est analysé sous forme de FeO.
Matériaux utilisés dans les expériences : 1 (Martin, 1974), 2 à 8 (Schneider et Eggler, 1986)
1. péridotite appauvrie synthétique
2 à 4. péridotite métasomatique synthétique à 0,95 % Na2O, 0,4 % K2O et 0,12 % H2O = 23,5 kaersutite +
23,5 orthopyroxène + 23,4 diopside + 23,5 olivine + 6,2 spinelle
5 et 6. péridotite métasomatique synthétique à 4,7 % K2O = 46,2 phlogopite + 46,4 enstatite + 7,4 forstérite
7 et 8. péridotite métasomatique synthétique à 7,5 % Na2O = 47,0 jadéite + 48,0 enstatite + 5,0 forstérite
Les matériaux utilisés, à l’exception de 1, ne correspondent pas à des compositions de péridotite natu-
relle (comparer avec le tableau 2.1), mais à des péridotites enrichies en phases métasomatiques, de façon
à mieux apprécier la solubilité des alcalins dans les fluides du système H2O-CO2.

pression (GPa)
2.5

1.5
hyperalumineux

hyperalcalin

0.5

0 1 2 3 4 5 6
NA2O+ K2O / Al2O3 (moles)
péridotite métasomatique + H2O
péridotite métasomatique + H2O + CO2
péridotite + H2O
péridotite + H2O + CO2

Figure 2.12 – Indice d’agpaïcité (Na2O + K2O) / Al2O3 (en moles) des solutés
des fluides qui percolent dans le manteau (manteau normal : cercle,
métasomatique : triangle) en fonction de la pression (1 kbar = 0,1 GPa).
Les symboles vides correspondent à des fluides aqueux, les symboles pleins à des
fluides mixtes H2O + CO2. Les solutés aqueux sont hyperalumineux à un peu hype-
ralcalins, tandis que les solutés carboniques sont plus franchement hyperalcalins
(Schneider & Eggler, 1986).

60
2.2 • Le rôle des fluides dans le manteau

2.2.2 Métasomatose par lessivage-précipitation


Les mécanismes de la métasomatose du manteau peuvent être précisés (Fig. 2.13).
Les fluides présents à plus de 70 km de profondeur sont essentiellement aqueux et
leur pouvoir dissolvant est suffisant pour lessiver la lithosphère, essentiellement K
du phlogopite selon la réaction :
phlogopite + orthopyroxène + H2O = olivine + fluide contenant K (4)
À cause de leur faible densité, les fluides peuvent percoler dans la lithosphère, soit
dans les espaces compris entre les cristaux, soit dans des fissures et des veines ouvertes.
En migrant vers le haut, les fluides peuvent reprécipiter le phlogopite avec les
pyroxènes aux dépens de l’olivine et pourraient donner certaines pyroxénites à mica-
amphibole. Par départ de K dans le mica, les fluides deviennent alors plus riches en Na.
À une profondeur inférieure à 70 km, les fluides précipitent l’assemblage amphi-
bole + carbonates, selon la réaction :
pyroxènes + spinelle + fluide = amphibole + carbonates + olivine (5)
Comme les fluides profonds, issus de la réaction (4), sont surtout aqueux, les
carbonates produits par la réaction (5) sont peu abondants par rapport à l’amphibole.
À plus faible profondeur encore (moins de 50 km), les fluides de plus en plus riches
en CO2 (Fig. 2.13) deviennent de très mauvais solvants et précipitent massivement
l’amphibole.
X1
0 1
profondeur (km)
120 D
G solidus
110
lessivage par
CO2 fluide aqueux,
100 peu de dépôts
péridotite à
grenat
90 +phlogopite
+carbonates
H2O +vapeur
80

70
dépôts
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

abondants
60
péridotite à amphibole
+carbonates
50

40
400 600 1000 1200 1400
fluide 800
température (˚C)

Figure 2.13 – Compositions chimiques des fluides du système C-H-O en


équilibre avec les roches du manteau supérieur (à gauche).
Processus de lessivage, puis de précipitation au cours de l’ascension d’un volume
de fluides (à droite). D = champ de stabilité du diamant, G = champ de stabilité du
graphite (Schneider & Eggler, 1986).

61
Chapitre 2 • Les sources des magmas

Les quantités de fluides nécessaires pour que les réactions (4) et (5) soient complètes
sont telles que la métasomatose du manteau par les fluides est un processus d’exten-
sion limitée. Mais, si les épisodes métasomatiques se répètent plusieurs fois dans le
temps, la région du manteau affectée par la percolation de fluides peut s’enrichir en
alcalins et se transformer en bandes concentrant K en profondeur et Na dans les zones
plus superficielles.
La percolation de liquides magmatiques est le processus métasomatique le plus effi-
cace. Les liquides silicatés prendraient naissance vers 110-180 km de profondeur dans
l’asthénosphère (Fig. 2.14). Par cristallisation en cours d’ascension dans le manteau,
les éléments chimiques incompatibles qu’ils contiennent se déposent sur les parois
des fissures et des veines qui servent de conduits. Les péridotites et pyroxénites enri-
chies en Fe et Ti seraient hybridées par des liquides basaltiques. Les péridotites carbo-
natées enrichies en terres rares légères, U, Th, Pb, P, Na, K, Ca et Sr seraient hybridées
par des liquides carbonatitiques.

profondeur (km) kimberlite kimberlite


0
Moho CROÛTE

100 LITHOSPHERE
kimberlite métasomatose
avortée
solidus
en présence de fluides
200
traces de liquide
avec fluides C-H-O ASTHENOSPHERE
solidus
en présence de fluides
300
fluides C-H-O

minéraux denses hydratés magnésiens + brucite


400

Temps (sans échelle)

Figure 2.14 – Processus profonds dans le manteau subcontinental situé


sous un craton.
Un volume ascendant de manteau, contenant des minéraux magnésiens hydratés
denses et/ou de la brucite, subit un dégazage important vers 350 km de profon-
deur, commence à fondre vers 280 km et redevient solide vers 180 km. Les
kimberlites prennent leur source vers 190 km et peuvent ou non atteindre la
surface. Le long des mêmes conduits, les fluides du système C-H-O et les liquides
de fusion partielle provoquent la métasomatose de la base de la lithosphère
subcontinentale (Wyllie, 1988).

62
2.2 • Le rôle des fluides dans le manteau

2.2.3 Kimberlites et roches associées


Les nodules de péridotites sont des enclaves de petite taille emballées dans des
formations volcaniques qui les ont arrachées à leur site et les ont emportées à grande
vitesse à la surface. À côté, existent des associations péridotitiques de taille kilomé-
trique, célèbres pour leur intérêt économique : les kimberlites, souvent porteuses de
diamant. Ces péridotites à mica sont répandues dans les cratons précambriens,
caractérisés par une croûte et une lithosphère épaisses.
Dans leur définition actuelle, les kimberlites forment un clan de roches ultrama-
fiques potassiques riches en fluides (surtout CO2). Leur texture porphyrique est
constituée de mégacristaux inclus dans une matrice fine. La complexité des kimber-
lites provient de ce que les minéraux présents ont plusieurs origines différentes :
• des enclaves de lherzolite, harzburgite, péridotite à phlogopite et/ou amphibole,
pyroxénites à grenat-disthène ou à mica-amphibole-rutile-ilménite proviennent de
zones métasomatiques du manteau. Elles peuvent se fragmenter en xénocristaux ;
• des mégacristaux (jusqu’à 20 cm) d’ilménite Mg, pyrope Ti, diopside, enstatite,
phlogopite et zircon sont issus de la cristallisation d’un magma, dont la liaison
génétique avec la kimberlite-hôte est discutée ;
• des minéraux automorphes à subautomorphes ont cristallisé in situ dans la matrice
de la kimberlite : olivine, phlogopite, chromite et spinelle Tï, pérovskite, ilménite,
diopside, monticellite, apatite, calcite et serpentine. Tous ces minéraux ne sont pas
également présents, mais déterminent une séquence de cristallisation complète
par refroidissement de 1 400 à 400 °C (Fig. 2.15).

pyroxène
ilménite
olivine
pyrope rutile
mica
pérovskite
apatite
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

sulfures pyrite
calcite

serpentine

1500 1300 1100 900 700 500


température décroissante (˚C)

Figure 2.15 – Séquence de cristallisation des principaux composants d’une


kimberlite (Mitchell, 1986).

63
Chapitre 2 • Les sources des magmas

Les kimberlites sont donc des roches hybrides, surtout magmatiques. Elles affleu-
rent dans des massifs complexes avec, de haut en bas (Fig. 2.16) :
• un cratère ouvert à la surface du sol, mal préservé et renfermant des laves très rares,
des formations pyroclastiques en anneau et des formations épiclastiques remplis-
sant le cratère ;
• un diatrème sub-cylindrique, rempli de brèches, et des racines en relations avec
des filons et des sills d’alimentation. La texture des cheminées et leur remplissage
par des brèches indiquent l’existence de magmas chauds, mobiles et riches en gaz.

épiclastites
anneau de tufs pyroclastites

pyroclastites cratère
diatrème

sill

dykes
précurseurs
dykes

racine

Figure 2.16 – Anatomie d’un complexe kimberlitique (Mitchell, 1986).

64
2.3 • Anatexie et fusion partielle

En Afrique du Sud, deux groupes de kimberlites se définissent par l’âge, la miné-


ralogie et la composition chimique :
• les kimberlites non micacées, mises en place au Crétacé supérieur (80-90 Ma),
sont dérivées d’un manteau normal enrichi en Ti et K et à rapport U/Pb élevé ;
• les kimberlites micacées, mises en place au Jurassique (200-120 Ma), à calcite,
apatite et diopside, sont dérivées d’un manteau très enrichi en K, Nb, Pb, à
rapports Rb/Sr et Nd/Sm élevés et à rapport U/Pb bas. Le manteau enrichi dans le
faciès des péridotites à grenat aurait subi un événement métasomatique majeur il
y a plus de 1 Ga.
Remarquons que la définition des kimberlites ignore la présence de diamant. En
effet, toutes les kimberlites ne sont pas fertiles et il n’existe pas de relation simple
entre la composition de la roche totale et la présence de diamant. Actuellement, on
considère que le diamant forme des xénocristaux. Les teneurs variables en diamant
des kimberlites pourraient être liées, soit à une répartition hétérogène du diamant
dans le manteau, soit à des réactions de résorption par oxydation du diamant au
cours du transport, conduisant à des kimberlites riches en calcite.
L’origine des magmas kimberlitiques est nécessairement profonde (plus de
150 km), puisque le diamant y est présent occasionnellement. En présence de CO2 et
H2O, le manteau peut fondre partiellement vers 200 km sous les cratons (Fig. 2.10),
alors qu’il ne peut le faire à sec. Quelle que soit la nature des fluides dans le système
C-H-O, il suffit de quantités assez faibles pour provoquer :
• d’abord une métasomatose par les fluides, produits par la déshydratation de miné-
raux hydroxylés issus du manteau inférieur et montant par percolation dans
l’asthénosphère ;
• puis une fusion partielle en présence de fluides, donnant des liquides légers
pouvant monter et se bloquer sous la lithosphère vers 200 km de profondeur.
La répétition des événements métasomatiques peut conduire à la formation d’un
niveau enrichi hétérogène à la base de la lithosphère (Fig. 2.14). Postérieurement,
des perturbations thermiques nouvelles peuvent conduire à l’intérieur de la zone de
manteau enrichi à l’individualisation de magmas qui par différenciation, mise en
place explosive et cristallisation, donnent les massifs de kimberlites en surface
(Fig. 2.14). Bien qu’ultramafiques, les kimberlites ne constituent pas des échan-
tillons naturels du manteau, mais sont les produits d’un magmatisme prenant nais-
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

sance dans le manteau sous l’action des fluides.

2.3 ANATEXIE ET FUSION PARTIELLE


Les résultats géophysiques sur la transmission des ondes sismiques indiquent que la
croûte et le manteau sont composés de matériaux solides. Cependant, l’observation
d’éruptions volcaniques avec des coulées fluides de laves montre que, localement au
moins, des processus de fusion sont à l’œuvre pour former des liquides magma-
tiques. Sederholm, en 1907, définit le concept d’anatexie comme la fusion de roches
préexistantes. L’anatexie peut se produire de façon très locale ou plus généralisée

65
Chapitre 2 • Les sources des magmas

dans le manteau et la croûte. La fusion partielle est presque toujours incongruente :


le liquide produit diffère du matériau de départ et il demeure un résidu solide, constitué
de minéraux nouveaux, plus réfractaires. La composition des liquides et des résidus
issus de la fusion partielle dépend de plusieurs facteurs :
1. la nature des matériaux-sources et les sites où se produit la fusion ;
2. le taux de fusion et les conditions thermodynamiques : pression, température,
fluides ;
3. le collectage et le transport des liquides des zones de fusion au lieu de mise en
place.

2.3.1 Fusion partielle induite


À la surface de la Terre, les roches ne fondent pas, car la pression et la température
sont en général trop faibles. Une augmentation locale de l’intensité de ces para-
mètres peut conduire à la formation de liquides. Deux types de causes sont
possibles :
• l’augmentation de la pression et de la température dans une zone d’impact de
météorite ;
• l’augmentation de la température au contact d’une coulée de lave.

a) Fusion dans une zone d’impact de météorite


La dissipation de l’énergie cinétique, fonction de la masse et du carré de la vitesse,
des météorites provoque un métamorphisme par augmentation brutale de la
pression et de la température. L’anatexie est rapidement atteinte, quelques secondes
suffisent, comme le montrent la présence de particules vitreuses et la formation de
suévite.

• Le cratère de Ries
Formé au Miocène il y a 15 Ma, le cratère de Ries, en Souabe-Franconie (Alle-
magne), traverse une série sédimentaire de 500 à 650 mètres d’épaisseur et de faible
pendage, reposant sur un socle hercynien. La profondeur actuelle du cratère est de
750 mètres et son diamètre approximatif de 25 km. Environ 185 km3 de roches ont
été arrachées, éjectées et transportées, 90 à 95 % des éjecta sont constitués de roches
sédimentaires bariolées formant des brèches par roulement et glissement : stries
visibles, figures d’écoulement plastique des argiles, plissement des roches transpor-
tées. La pression régnant au moment du transport est estimée à 3 GPa. Le faible
pourcentage restant d’éjecta est constitué par des roches cristallines hercyniennes et
par une roche particulière, la suévite (Fig. 2.17).
La suévite est une brèche contenant de grandes quantités de particules vitreuses et
de fragments de roches fondues recouvertes de verre noir. Elle contient des minéraux
de haute pression comme la coésite et la stishovite, polymorphes de la silice, la
jadéïte et l’armalcolite, minéral ferro-titané indiquant un milieu très réducteur. De

66
2.3 • Anatexie et fusion partielle

?? ?
? ? ? ?
? ?
?
1000m

1
0 5 10 15 20 25km

2
1000m

0 5 10 15 20 25km

Figure 2 17 – Formation du cratère d’impact de Ries (Chao, 1977).


1. Stade précoce : impact atteignant, sous la discordance du Mésozoïque, le socle
hercynien. Le trait tireté en dôme indique la localisation de l’impact. Le transport
des éjecta sédimentaires est de type non-balistique (écoulement latéral) et peut-
être balistique (marqué avec ?). Le glissement des éjecta (zone hachurée à blocs)
détermine la forme du cratère.
2. Stade terminal : fracturation en « shatter-cones » du socle sur plusieurs kilo-
mètres de profondeur. Les éjecta, transportés de façon balistique, retombent princi-
palement dans le cratère. Le fond de la dépression est comblé par une couche de
blocs cristallins et de suévite de basse température (pointillés). Une couche de
suévite de haute température (s) recouvre l’ensemble, à l’intérieur et à l’extérieur
du cratère.

nombreux cristaux antérieurs à l’impact (quartz, feldspaths) se transforment en


matériaux amorphes sans fusion, les verres diaplectiques, ou montrent des textures
de déformation et de dislocation.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Au moment du choc, le substratum hercynien s’est fracturé avec une intensité


décroissante de la surface vers la profondeur sur environ 130 mètres d’épaisseur. Les
textures produites, les « shatter cones » (cônes fracassés), indiquent un impact
venant du haut. Le cratère s’est alors formé en deux étapes :
• dans un premier stade, les éjecta de roches sédimentaires sont transportés par
écoulement à haute pression, avec de rares projectiles balistiques ;
• dans le stade terminal, le corps extra-terrestre a pénétré dans le substratum hercy-
nien sur plus d’un kilomètre, avec formation de suévite et de brèches transportées
de façon balistique. Au cœur du cratère, se succèdent des dépôts de suévite d’assez
basse température et sans figure de chocs, puis de suévite de haute température

67
Chapitre 2 • Les sources des magmas

très riche en verre et en fragments vésiculés (bulles de gaz), montrant des figures
de chocs (Fig. 2.17).
Le corps ayant produit l’impact s’est volatilisé et demeure inconnu. De forme
aplatie, de taille inférieure à 4 km, de densité élevée (3 à 7), il pourrait avoir eu la
composition d’une météorite de fer ou d’une lithosidérite et serait arrivé au sol à la
vitesse de 15 km.s– 1.
• La structure de Manicouagan
La fusion a été complète dans la structure circulaire de Manicouagan (Québec,
Canada) de 65 km de diamètre. Elle s’est formée au Lias il y a 200 Ma lors de la
chute d’un corps extra-terrestre, peut-être un fragment de comète. Le socle précam-
brien et paléozoïque a subi un métamorphisme d’impact avec la zonation suivante :
• couronne externe (stade 0), le quartz et les feldspaths sont fracturés, la biotite est
déformée avec des « kink-bands », attestant une pression de 0,9 à 10 GPa et une
température résiduelle de 100 °C après le choc ;
• couronne intermédiaire (stade 1), le quartz et les feldspaths sont déformés,
comme la biotite, l’amphibole et le grenat présentant des « kink-bands », attestant
une pression de 10 à 35 GPa et une température résiduelle de 300 °C ;
• zone centrale (stade 2), le quartz et les feldspaths sont transformés à l’état solide
en verre diaplectique (le plagioclase forme la maskélynite) ne montrant aucun
signe d’écoulement. La pression est comprise entre 35 et 45 GPa et la température
résiduelle atteint 900 °C.
Au cœur du lac annulaire de Manicouagan, la zone centrale montre la séquence
stratigraphique suivante du haut vers le bas :
1. monzonite épaisse de 20 à 150 m, passant graduellement à une latite épaisse de
100 à 170 m. Aucun contact n’a été observé avec l’unité 2 sous-jacente ;
2. basalte et brèche de 5 à 15 m d’épaisseur, reposant sur l’unité 3 ;
3. suévite de 14 m d’épaisseur, reposant sur l’unité 4 ;
4. socle métamorphique présentant l’ensemble des stades 0 à 2.
Les compositions des roches magmatiques des unités supérieures 1 à 3 sont iden-
tiques à la moyenne des roches du socle précambrien et ne correspondent à aucun
magma naturel connu (Tab. 2.5). Les différentes unités proviennent donc de la
fusion partielle à totale du socle. Au moment de l’impact, un nuage de fragments
pulvérisés et fondus s’est élevé et a déposé l’unité 3, composée de suévite, mélange
de verres et de morceaux anguleux de socle. Le basalte de l’unité 2 correspond à la
zone totalement vitreuse du nuage qui s’est déposé ensuite. Après le choc, la tempé-
rature a augmenté par décompression des roches du cratère et provoqua la fusion
locale et totale du socle. Les liquides magmatiques provoqués par l’impact ont
recoupé les unités 2 à 4 et se sont étalés pour constituer l’unité 1, provoquant à leur
base un métamorphisme de contact par recristallisation du plagioclase, décomposi-
tion des minéraux colorés, voire début de fusion. La zone inférieure de l’unité 1 a
refroidi plus rapidement pour donner une latite à texture finement grenue, alors que
le sommet a refroidi plus lentement pour donner une monzonite à texture ophitique
(Tab. 2.5).

68
2.3 • Anatexie et fusion partielle

Tableau 2.5 – Compositions chimiques des roches magmatiques dans la structure


d’impact de Manicouagan (Québec, Canada) (d’après Murtaugh, 1976).

1 2 3 4 5 6

SiO2 58,03 57,47 56,91 49,50 57,92 58,05


TiO2 0,60 0,74 0,65 0,97 0,66 0,49
Al2O3 20,36 18,33 14,90 18,20 15,82 17,04
Fe2O3 2,18 3,42 3,72 5,00 2,94 4,29
FeO 2,73 2,63 2,74 3,40 3,77 1,72
MgO 2,53 3,61 5,72 4,90 3,66 3,26
CaO 5,91 5,71 5,44 7,10 6,78 5,47
Na2O 4,38 4,08 3,64 4,00 4,00 4,04
K2O 2,77 3,02 2,92 1,39 3,34 3,92
H2O 0,87 1,01 2,68 4,30 0,82 1,03
Total 100,36 100,02 99,32 98,76 99,71 99,31
1. moyenne des roches du socle (38 analyses)
2. moyenne des roches magmatiques (37 analyses)
3. matrice de suévite
4. basalte aphyrique, localement vésiculé et vitreux, à microlites de plagioclase et de pyroxènes
5. latite à grain fin, à sanidine, andésine/labrador, pyroxènes, magnétite et hématite, quartz, apatite et
biotite brune
6. monzonite ophitique, à sanidine, andésine/labrador, pyroxènes, magnétite et hématite, quartz et
apatite

Manicouagan fournit un exemple relativement récent, liasique, et restreint, 65 km


de diamètre, de ce qui a pu se produire aux débuts de l’histoire géologique des
planètes. Des impacts beaucoup plus vastes jalonnent l’histoire géologique de la
Terre et se concentrent à des périodes cruciales, comme les limites entre les ères,
Permien-Trias et Crétacé-Tertiaire. Ils ont certainement joué un rôle important dans
l’évolution de la surface terrestre et des êtres vivants.

b) Enclaves de roches fondues dans les formations volcaniques


À l’intérieur des formations volcaniques et plus spécialement des coulées basal-
tiques, les enclaves de roches ramonées de la profondeur montrent souvent des
signes de fusion en présence d’une phase gazeuse séparée :
• des verres de couleur variable, très souvent vésiculés, sont visibles entre les
grains ;
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

• les minéraux hydroxylés se déstabilisent et/ou les minéraux blancs, quartz et felds-
paths, sont corrodés.
Il ne s’agit pas de l’infiltration des enclaves par le liquide magmatique hôte, car
on peut observer des ménisques entre le verre de la roche-hôte et celui de l’enclave.
La fusion se développe en fonction de l’agencement cristallin : le verre est pratique-
ment absent entre les grains du même minéral, mais abondant entre les grains de
minéraux différents, surtout entre le quartz et les feldspaths. Elle est incongruente :
des minéraux réfractaires apparaissent dans le liquide. Comme le refroidissement est
brutal, des minéraux cristallisent par effet de trempe (« quench »), de sorte que le
verre résiduel observé ne correspond pas exactement au liquide de fusion.

69
Chapitre 2 • Les sources des magmas

Les enclaves de socle portées à la fusion présentent une paragenèse caractéris-


tique du faciès des sanidinites : le quartz est remplacé par la tridymite et, parfois, la
cristobalite, polymorphes de haute température de la silice, la sanidine remplace
l’orthose, en présence du plagioclase calcique, de la cordiérite, de la sillimanite, de
la wollastonite et des pyroxènes (ortho- et clino-). Parmi les minéraux réfractaires,
les minéraux hyperalumineux, mullite, corindon, spinelle hercynite, sont issus de la
décomposition des micas, biotite et muscovite.
Tableau 2.6 – Composition modale des büchites du Devès
(d’après Leyreloup, 1973).

1 2

Quartz 19,00 6,00


Feldspath K 14,00 2,00
Plagioclase 13,00 12,00
Verre 62,00 57,80
Minéraux de 12,00 22,20 tridymite 8,00
trempe dont cordiérite 4,80
orthopyroxène 4,50
minéraux opaques 4,00
olivine + clinopyroxène 0,90
1. enclave granitique, Saint Arcons de Barges, Devès
2. enclave granodioritique, Mont Peylenc, Devès

Dans les provinces volcaniques du Devès et du Velay (Massif Central français),


les enclaves représentent un échantillonnage complet de la croûte. Les formations
catazonales sont en général indemnes de toute fusion, à cause de leurs paragenèses
anhydres. Les roches granitiques, mises en place dans la mésozone, forment des
blocs au contraire très friables, formés d’une mousse de verre vésiculé, renfermant
des cristaux incomplètement fondus de quartz et de feldspaths (Tab. 2.6). La quan-
tité de liquide dans ces roches, appelées büchites, dépasse 60 %. La présence de
tridymite atteste une pression inférieure à 40 MPa et une température supérieure à
870 °C. Le liquide produit est hyperalumineux et potassique (Tab. 2.7). Par fusion
séquentielle du mica blanc, des feldspaths et du quartz, les schistes mésozonaux
produisent un liquide identique mais en faible quantité. La fusion est facilitée par la
libération d’eau au moment de la décomposition des micas, comme le montre la
répartition préférentielle du verre au contact entre les cristaux de micas, de quartz et
de feldspaths.
Les liquides produits sont semblables dans les provinces volcaniques (Tab. 2.7),
quelle que soit la nature du matériau subissant la fusion : granites alumineux et
schistes dans le Velay, granites alcalins en Californie, syénites dans l’Ile d’Ascen-
sion. Le processus de fusion est donc identique :
• formation d’un liquide correspondant au minimum thermique, en quantités
permises par la composition du matériau qui fond ;

70
2.3 • Anatexie et fusion partielle

• importance du rôle de l’eau issue de la déstabilisation des minéraux hydroxylés et


saturant le liquide (bulles de vapeur) ;
• rôle des interfaces entre cristaux appartenant à des minéraux différents, démon-
trant que la température de début de fusion d’un mélange est plus basse que pour
chacun de ses composants,
• composition hyperalumineuse (A/CNK = 1,05 à 1,36) et potassique (K2O/Na2O =
1,24 à 2,66) du liquide ;
• présence de minéraux réfractaires alumineux : cordiérite, mullite, corindon, spinelle
hercynite ;
• trempe rapide permettant l’apparition de cristaux aciculaires de tridymite, sanidine,
pyroxène, olivine...
Tableau 2.7 – Composition chimique des verres naturels produits par la fusion de
granites en enclaves dans les formations volcaniques.

1 2 3 4

SiO2 68,20 74,40 73,27 68,46


TiO2 0,50 0,05 0,30 0,59
Al2O3 14,60 14,77 13,01 13,86
Fe2O3 0,97
FeO 2,78 *1,10 *4,22 *8,05
MnO tr. 0,08 0,18 0,44
Mg0 1,37 0,02 0,15 0,50
CaO 0,50 0,37 0,69 1,51
Na2O 3,28 4,40 3,25 1,90
K2O 4,08 5,74 5,38 5,05
P2O5 0,18
H2O 3,75
Total 100,21 100,93 100,35 100,36
A/CNK 1,36 1,05 1,05 1,22
K2O/Na2O 1,24 1,30 1,70 2,66
A/CNK : rapport molaire Al2O3 / (CaO + Na2O + K2O). Si ce rapport est supérieur à 1, la roche est hype-
ralumineuse.
* Tout le fer est analysé sous forme de FeO.
1. enclave granitique, Saint-Arcons de Barges, Devès, analyse par voie humide (Leyreloup, 1973)
2. enclave granitique, Salton Sea, Californie, analyse par microsonde (Robinson et al., 1976)
3. enclave syénitique, Île de l’Ascension, 9 % de verre dans la roche, analyse par microsonde (Harris et
Bell, 1982)
4. enclave syénitique, Île de l’Ascension, 28,5 % de verre dans la roche, analyse par microsonde (Harris
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

et Bell, 1982)

2.3.2 Fusion partielle dans le manteau


Que le manteau puisse fondre est montré par la présence de nodules de péridotite
plus ou moins réfractaire dans les laves volcaniques. Les nodules indiquent que du
liquide est passé à travers le manteau et en a ramené des fragments. La composition
résiduelle des péridotites appauvries indique également des épisodes antérieurs de
fusion ayant extrait les alcalins, Ca et Al (Tab. 1.3, Fig. 2.4 à 2.6). Il existe aussi des
exemples d’écailles de manteau remontées en surface à la faveur d’accidents tecto-
niques, comme le massif du Lizard (Cornouaille anglaise) (Tab. 1.8).

71
Chapitre 2 • Les sources des magmas

Le massif ultrabasique des Beni Bouchera (Rif, Maroc) est constitué de péridotite
litée avec environ 3 % de lits de pyroxénites. La péridotite est de type harzburgite avec
olivine, orthopyroxène, très peu de clinopyroxène, spinelle, plus rarement amphi-
bole, phlogopite et minéraux opaques. Elle est rétromorphosée en trémolite, talc et
serpentine. Les pyroxénites forment des niveaux minces de 15 cm à 1 m d’épaisseur
pouvant dessiner des plis isoclinaux. Très variées, elles forment plusieurs types :
enstatitite, webstérite à spinelle et/ou grenat (ariégite), clinopyroxénite à grenat. Les
bancs sont tantôt simples (enstatitite, clinopyroxénite à grenat), tantôt composites
avec une disposition symétrique : enstatitite → webstérite → clinopyroxénite à grenat,
du bord au cœur (Fig. 2.18).

opx + εcpx (+sp) enstatitite

opx + cpx (+sp) webstérite

opx + cpx + gt (+sp) webstérite à grenat

opx + gt clinopyroxénolite à grenat

opx + gt clinopyroxénolite à grenat

Figure 2.18 – Constitution des bancs simples et complexes de pyroxénites


dans la péridotite du massif de Beni Bouchera, Maroc (Kornprobst, 1969).
En blanc, lherzolite à spinelle.

Chimiquement, la webstérite est saturée en silice alors que la clinopyroxénite à


grenat est sous-saturée en silice. Le clinopyroxène renferme 15 à 20 % de molécule
jadéïte NaAlSi2O6, les grenats 40 à 70 % de molécule pyrope. Les pyroxénites sont
issues de la cristallisation de liquide de composition basaltique au sein du manteau.
La succession des événements est la suivante :
1. mise en mouvement d’un fragment de manteau supérieur constitué de péridotite
à grenat,

72
2.3 • Anatexie et fusion partielle

2. fusion partielle et production d’un liquide basaltique se rassemblant en poches et


en lentilles vers 100 km de profondeur (2,5-3,0 GPa). Le résidu cristallise en
péridotite à spinelle,
3. au cours de l’ascension qui se poursuit, début de cristallisation du liquide du bord
vers le cœur, conduisant à l’individualisation de bancs composites par déforma-
tion des poches et des lentilles originelles,
4. rééquilibration des paragenèses minérales vers 1,5-2,0 GPa dans les conditions
du faciès des péridotites à spinelle, correspondant au faciès des éclogites pour les
roches basaltiques (webstérite et clinopyroxénite).
La question de l’origine des pyroxénites reste posée : au lieu de correspondre à
des liquides, ne sont-elles pas issues de l’accumulation de cristaux à partir de liquides ?

a) Fusion des péridotites à sec


À partir des différentes compositions de péridotite (Tab. 1.8) et avec un degré
variable de fusion, il est possible d’obtenir un vaste ensemble de liquides silicatés
basiques. Selon les valeurs des paramètres thermodynamiques : pression, tempéra-
ture et teneurs en fluides, cet ensemble correspond à des taux de fusion variant de 0
à 35 %. Les expériences de laboratoire en autoclaves fournissent matière à compa-
raison avec les systèmes naturels : elles portent soit sur des systèmes chimiques
simplifiés, soit sur les associations naturelles basalte-péridotite. Cependant, avant
d’interpréter les résultats, il faut résoudre un grand nombre de problèmes techniques :
diffusion des ions (Fe, Cr) dans les échantillons, modification du liquide au cours de
la trempe, analyse de verres ayant tendance à se volatiliser. Pour minimiser les
problèmes, deux approches ont été utilisées simultanément :
• calcul indirect après analyses et comptages des phases minérales en équilibre avec
le liquide : la composition du liquide est obtenue à partir de la composition du
matériau originel par soustraction de la composition pondérée des phases solides ;
• technique du « sandwich » où un basalte est placé en contact avec une péridotite :
le long de l’interface, il y a équilibration constante des compositions en fonction
des paramètres physiques.
Les matériaux de départ (cf. Tab. 1.8) sont la pyrolite, représentant le manteau
primitif, et la lherzolite de Tinaquillo (Venezuela), représentant le manteau appauvri.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Les expériences ont été effectuées à sec pour tenir compte de la pauvreté du manteau
en fluides. Les résultats des expériences montrent un taux de fusion progressive sur
une large gamme de températures depuis le solidus, point où les premières gouttes
de liquide apparaissent, jusqu’au liquidus, point où les derniers cristaux disparais-
sent. Le degré de fusion augmente d’abord rapidement : 10 % de fusion à seulement
25-30 °C au-dessus du solidus, puis de façon linéaire avec la température. La fusion
montre quatre étapes successives :
1. liquide en équilibre avec un assemblage lherzolitique [olivine (ol) + orthopy-
roxène (opx) + clinopyroxène (cpx) + phase alumineuse (plagioclase, spinelle ou
grenat, suivant la pression)]. Cette étape se situe au solidus,

73
Chapitre 2 • Les sources des magmas

2. liquide en équilibre avec les assemblages [ol + opx + cpx + spinelle riche en Cr
(pression entre 0 et 2,5 GPa) ou grenat (pression supérieure)]. Cette étape se situe
à moins de 100 °C au-dessus du solidus,
3. liquide en équilibre avec un assemblage harzburgitique [ol + opx ± spinelle riche
en Cr]. Le clinopyroxène a totalement disparu. Cette étape se situe à environ
100 °C au-dessus du solidus,
4. liquide en équilibre avec un assemblage dunitique [ol ± spinelle riche en Cr],
après disparition de l’orthopyroxène. Cette étape se situe à environ 200 à 300 °C
au-dessus du solidus.
La composition des minéraux résiduels se modifie également :
• olivine : le rapport Mg/(Mg + Fe) passe de 0,88 à 0,95 ;
• spinelle : le rapport Cr/(Cr + Al) augmente de 0,40 environ à 0,80 où il se stabi-
lise. Le spinelle qui en résulte est extrêmement réfractaire et subsiste dans les
étapes 3 et 4 ;
• orthopyroxène : le rapport Mg/(Mg + Fe) passe de 0,89 à 0,94, les teneurs en Ca
et Al diminuent fortement ;
• clinopyroxène : à composition de diopside, il est pauvre en Na et Al (molécule
jadéïte).

Tableau 2.8 – Compositions chimiques des liquides produits à l’équilibre par la fusion
partielle du manteau à sec (d’après Jaques et Green, 1980 ; Falloon et al., 1988).

1 2 3 4 5 6 7

SiO2 54,99 52,57 52,77 49,80 46,67 49,30 49,60


TiO2 0,68 3,29 0,31 2,70 5,00 2,50 1,40
Al2O3 15,18 15,07 10,63 12,50 14,66 11,70 7,00
FeO* 5,78 8,47 9,82 8,90 9,50 9,50 9,50
MnO n.d. n.d. n.d. 0,10 n.d. 0,20 0,10
MgO 8,94 6,99 15,78 12,00 10,60 13,20 24,90
CaO 12,67 9,89 9,99 10,90 7,84 10,70 6,10
Na2O 1,04 2,94 0,63 2,40 4,10 2,30 1,10
K2O tr. 0,63 tr. 0,60 1,63 0,50 0,30
Total 99,28 99,85 99,93 99,90 100,00 99,90 100,00
Mg/(Mg + Fe) 0,73 0,60 0,74 0,73 0,66 0,71 0,82
P (GPa) 0,2 0,5 0,2 1,0 2,0 1,5 1,5
T (°C) 1 200 1 180 1 300 1 300 1 400 1 400 1 550
source TQ HW TQ HW HW HW HW
% liquide 17 20 29 23 10 25 51
FeO* : tout le fer est analysé sous forme de FeO
n.d. : non déterminé ; tr. : traces
TQ : lherzolite de Tinaquillo (Venezuela), correspondant à un manteau appauvri
HW : pyrolite d’Hawaï, correspondant à un manteau enrichi
Les liquides obtenus ont des compositions proches de magmas naturels :
1, 2. tholéiites à quartz
3, 4, 6. tholéiites à olivine
5. basaltes alcalins
7. picrite tholéiitique et komatiite

74
2.3 • Anatexie et fusion partielle

Par conséquent, les liquides changent de composition en fonction du degré de


fusion et de la pression (Tab. 2.8). Dans le diagramme (Jd + CaTs)-Ol-Qz, les
liquides au solidus se répartissent depuis des compositions situées à faible pression
dans le triangle plagioclase (Ab + An)-orthopyroxène (Hy)-quartz (Qz), c’est-à-dire
sursaturées en silice, jusqu’à des compositions situées à pression supérieure à 1 GPa
dans le triangle plagioclase (Ab + An)-pyroxène alumineux (Jd + CaTs)-olivine
(Ol), c’est-à-dire sous-saturées en silice (Fig. 2.19). À noter également : les liquides
issus de la lherzolite de Tinaquillo sont systématiquement plus siliceux que ceux
issus de la pyrolite. Les liquides issus de la pyrolite varient selon le faciès minéralo-
gique (Fig. 2.20) :
• dans les faciès à spinelle et grenat, moins de 15 % de fusion produisent des
basaltes alcalins à olivine, 20 à 30 % des tholéiites à olivine, 40 à 60 % des
picrites et des komatiites ;
• dans le faciès à plagioclase, la fusion produit des tholéiites à quartz, puis des
tholéiites à olivine.

Ab + An Qz
2
10 5
15
20

30
Hy
Jd + CaTs
Hw
TQ
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Ol
: liquides issus de TQ en équilibre avec olivine + orthopyroxène ± clinopyroxène ± spinelle
: liquides issus de HW en équilibre avec le même assemblage minéral
: liquides en équilibre avec olivine seulement.

Figure 2.19 – Compositions des liquides primaires obtenus par fusion


partielle de manteau supérieur primitif (pyrolite analogue aux nodules de
lherzolite d’Hawaï HW) et de manteau appauvri (lherzolite de Tinaquillo TQ)
dans le triangle Qz – Ol – Jd + CaTs (jadéïte + molécule de Tschermack)
(Falloon et al., 1988). Pôles définis à partir de la norme CIPW : Jd + CaTs = Ab
+ An + Ne, Qz = Ab + An + Hy + Qz – Ne, Ol = Ol + Hy.
Les nombres indiquent les pressions en kbar (1 kbar = 0,1 GPa).

75
Chapitre 2 • Les sources des magmas

Figure 2.20 – Fusion partielle de la pyrolite et nature des liquides primaires


obtenus (Jaques & Green, 1980). Courbes : en traits pleins, solidus, disparition
du clinopyroxène (cpx –), disparition de l’orthopyroxène (opx –) ; en tiretés :
50 % de fusion ; en pointillés : limite entre liquides alcalins et tholéiitiques.

Le regroupement des résultats expérimentaux de fusion à sec a permis de dresser


une grille pétrogénétique dans laquelle les deux facteurs limitants sont la pression et
le degré de fusion (Fig. 2.21). Le fait que l’on ait détecté dans les verres basaltiques
naturels frais très peu d’eau (moins de 0,05 % H2O dans la tholéiite à olivine
d’Hawaï) indique que les sources sont pratiquement anhydres et justifie l’utilisation
des résultats expérimentaux obtenus à sec. Cependant, tous les magmas primaires
ne sont pas si pauvres en eau et proviennent de sources où les fluides sont plus
abondants.

b) Formation de liquides en présence de fluides


Les fluides H2O et CO2, situés dans l’amphibole, le phlogopite et les carbonates,
phases stables du manteau supérieur, sont localement abondants dans les zones
métasomatiques. Des expériences ont été effectuées sur des péridotites de manteau
primitif ou appauvri, en présence de fluides séparés constitués par des mélanges de
CO2 et H2O. Le solidus est alors considérablement abaissé par rapport au solidus à
sec (Fig. 2.22) et peut descendre jusqu’à 850 °C seulement à 2,5 GPa. La forme

76
2.3 • Anatexie et fusion partielle

% H2 O dans le liquide (pyrolite à 0,1% H 2 O)

profondeur (km) 10 2 1 0,5 0,3


0
tholéïte
cpx
20 opx
pl

40 trachy-
basalte hawaïte cpx
tholéïte
amph
60 basalte alcalin
basanite tholéïtique

80 sp picrites
alcaline
néphélinite
100
mélilitite
phl gt
120
0 5 10 15 20 25 30 35
% fusion

Figure 2.21 – Grille pétrogénétique de Green (1970) établie à partir d’une


pyrolite contenant 0,1 % H2O. Les liquides de fusion partielle varient selon la
profondeur, le degré de fusion partielle et la teneur en H2O.
Courbes limites supérieures de stabilité : amph = amphibole, cpx = clinopyroxène,
gt = grenat, opx = orthopyroxène, phl = phlogopite, pl = plagioclase, sp = spinelle.

pression kbar
60

X v H2O = 1,0
50
X v H2O = 0,25

40

30
péridotite à
grenat
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

20

péridotite à
amphibole
10

0
800 900 1000 1100 1200 1300
température˚C

Figure 2.22 – Faciès minéralogiques et solidus du manteau supérieur en


présence de fluides mixtes (H2O + CO2) en fonction de leur composition
exprimée en XvH2O (Mysen & Boettcher, 1975)
(comparer avec figures 2.9 et 2.11).

77
Chapitre 2 • Les sources des magmas

du solidus est modifiée, avec une pente négative de 0 à 2 GPa environ, correspondant
au domaine de stabilité de l’amphibole, et une pente positive au-dessus, correspondant
au domaine du grenat hydraté. La position du solidus varie également en fonction :
• de la composition des fluides : pour un mélange variant de 100 % H2O à 25 %
H2O + 75 % CO2, la température du solidus s’élève de 200 °C à 2,5 GPa ;
• de la composition du matériau originel : la température du solidus est plus basse
pour une composition à rapports Fe/(Fe + Mg) élevé et Ca/Al bas (manteau primi-
tif et/ou métasomatique). Une différence de 200 °C est également observée avec
le manteau appauvri plus réfractaire.
Les liquides produits ont une composition d’andésite lorsque les fluides contien-
nent plus de 60 % d’eau pour une pression atteignant 2,5 GPa et une température
située à moins de 200 °C au-dessus du solidus. Pour des fluides moins aqueux
(moins de 50 % d’eau), les liquides sont alcalins et sous-saturés en silice (Tab. 2.9).
Le liquide des kimberlites, sans amphibole mais avec phlogopite, se formerait en
présence de fluides contenant 50 à 75 % de CO2 vers 100 à 175 km de profondeur,
dans le domaine de stabilité du diamant (Fig. 2.23).
Tableau 2.9 – Compositions chimiques des liquides produits à l’équilibre
par la fusion partielle du manteau en présence de fluides (H2O + CO2)
(d’après Mysen et Boettcher, 1975, 1976).

1 2 3 4 5 6 7

SiO2 63,10 58,00 57,90 45,60 43,50 58,90 46,40


TiO2 0,50 0,40 0,70 1,00 0,50 0,40 1,00
Al2O3 22,10 16,10 17,90 18,90 10,50 24,00 14,70
FeO* 0,60 5,20 5,40 6,00 13,00 0,70 5,70
MnO tr. 0,10 0,20 0,20 0,30 0,30 0,20
MgO 0,80 4,70 4,50 5,90 10,70 0,30 18,50
CaO 9,60 12,00 9,80 18,50 13,80 11,80 12,80
Na2O 2,90 3,80 3,50 3,80 7,60 3,70 1,30
K2O 0,20 0,50 0,10 0,10 0,40 0,10 0,10
Total 99,80 100,00 100,00 100,00 100,30 100,20 100,20
Mg/(Mg + 0,70 0,62 0,60 0,64 0,59 0,43 0,85
Fe) 1,50 1,50 1,00 1,00 1,50 1,50 1,50
P (GPa) 1 050, 1 150 1 100 1 100 1 150 1 010 1 150
T (°C) 1,00 0,75 0,60 0,50 0,20 1,00 1,00
X H2O
source <–––––––––––––– péridotite à spinelle –––––––––––––––> < webstérite à grenat >
Source : échantillons naturels d’Hawaï
FeO* : tout le fer est analysé sous forme de FeO
tr. : traces
X H2O : rapport molaire H2O / (H2O + CO2) dans la phase vapeur séparée
Les liquides produits ont des compositions proches de magmas naturels :
1, 2, 3, 6. andésites
4. néphélinite à olivine
5. néphélinite à mélilite
7. basanite
Noter toutefois pour les compositions 1, 2, 3 et 6 des teneurs relativement faibles en K2O et pour les
compositions 4, 5 et 7 des teneurs en TiO2 nettement plus basses que dans les équivalents naturels.

78
2.3 • Anatexie et fusion partielle

Cpx

H 2O

Pl
Ne Qz
CO2

Opx

Ol

Figure 2.23 – Effet de la nature des fluides sur la composition des liquides
primaires exprimée dans le tétraèdre normatif Ne – Ol – Opx – Cpx – Qz
(Mysen & Boettcher, 1975).

Cependant, si les teneurs en H2O et CO2 sont faibles, une phase vapeur ne peut se
maintenir en présence du liquide dans lequel elle se dissout. Le solidus de la pérido-
tite se situe alors à plus forte température, mais encore inférieure à celle obtenue à
sec, avec des discontinuités reflétant les réactions de déstabilisation de l’amphibole
et des carbonates (Fig. 2.10, 2.24). La teneur maximale de fluide dissous correspond
en masse à 0,3 % H2O (contenue dans l’amphibole) et 7 % CO2 (contenu dans les
carbonates). Au solidus, les liquides sont influencés par la déstabilisation de ces
minéraux : leur composition varie de néphélinite vers 50 à 60 km de profondeur à un
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

liquide de tendance carbonatitique vers 70-150 km de profondeur. Les quantités


produites restent toujours faibles, moins de 5 % de fusion potentielle.
Les roches du manteau sont traversées par des liquides avec lesquels elles réagis-
sent. Dans les zones de subduction, les liquides acides produits par l’anatexie de la
croûte océanique et de sa couverture sédimentaire peuvent monter à travers le
manteau sus-jacent. Dans le système granite-péridotite-H2O, il est possible de déter-
miner dans quelle mesure le manteau est affecté par le processus d’hybridation.

79
Chapitre 2 • Les sources des magmas

H2O saturation
pression kbar
40 1 2 3
35

30

25 amphibole –

20
CO2
15

10 4 5
dolomite +
5 H2O + CO2
sous-saturation
0
800 900 1000 1100 1200 1300
température ˚C

Figure 2.24 – Effets des fluides sur le solidus de péridotites


différentes du manteau.
– en présence d’une phase fluide aqueuse séparée (1 à 3 : Mysen & Boettcher, 1975) ;
– en présence de H2O + CO2, avec absence de phase fluide entre les courbes dolomite
+ et amphibole – (4 : Wallace & Green, 1984 ; 5 : Olafsson & Eggler, 1983, cf.
Fig. 10 et 13) ;
– en présence de CO2, avec absence de phase fluide au-dessus de la courbe
d’apparition de la dolomite + (Falloon & Green, 1989).

À 3 GPa, la lherzolite hydratée montre la paragenèse suivante :


• à moins de 900 °C, olivine (ol) + orthopyroxène (opx) + clinopyroxène (cpx)
+ grenat (gt) + amphibole (am) + phlogopite (ph) ;
• de 900 à 1 050 °C, ol + opx + cpx + gt + ph (déstabilisation de l’amphibole) ;
• au-dessus de 1 050 °C, début de fusion.
L’adjonction de H2O et de liquide granitique modifie les assemblages minéralogiques :
• pour un apport de plus de 20 % de liquide granitique et de moins de 10-15 % H2O,
paragenèse [opx + cpx + gt + ph], sans olivine. La roche obtenue est une websté-
rite à grenat et phlogopite, qui peut commencer à fondre vers 1 000 °C ;
• pour des mélanges contenant plus de 30 % de liquide granitique, début de fusion
entre 700 et 800 °C d’un assemblage à [opx + cpx + gt + ph + quartz] et disparition
du quartz vers 800 °C. La roche qui commence à fondre est une webstérite quart-
zifère à grenat.
Lorsque le liquide granitique sous-saturé en eau est incorporé au manteau (Fig. 2.25),
il évolue en dissolvant certains constituants de la péridotite. Les réactions d’hybrida-
tion se marquent par l’apparition d’une phase vapeur séparée et s’arrêtent lorsque le
liquide granitique hybridé traverse son solidus. Il en résulte la constitution au sein de

80
2.3 • Anatexie et fusion partielle

H2O

Opx+Cpx
Opx+Cpx +Ga+Ph Opx+L
+Ga+Ph +L+V
Ol+Opx +V B L
+Cpx+Ga A
+Ph+V
D C
E
Péridotite (P) Granite

Figure 2.25 – Hybridation à 3 GPa et 900 °C d’une péridotite P


(Ol = olivine, Opx = orthopyroxène, Cpx = clinopyroxène, Ga = grenat,
Ph = phlogopite) par un liquide granitique L contenant 20 % H2O en solution
(Sekine & Wyllie, 1982).
Dans le triangle H2O-péridotite P-granite L, les produits d’hybridation se situent
sur la ligne PL.
Autour de L, le champ en pointillé présente une seule phase liquide contenant 15 à
25 % H2O en solution.
Segment PE (0-18 % L) : la péridotite reste minéralogiquement inchangée en
présence d’une phase vapeur V, dont la composition est celle du champ hachuré
autour du pôle H2O.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Segment ED (18-32 % L) : la péridotite se transforme en webstérite à grenat-phlo-


gopite en présence de vapeur V, l’olivine a disparu.
Segment DC (32-62 % L) : la webstérite à Ga-Ph de composition D est en équilibre
avec une phase vapeur V et un liquide A de composition L95-P05 contenant 15 à
18 % H2O en solution.
Au-delà, le liquide A est en équilibre avec un résidu constitué de Opx + Ga
(segment CB), puis d’orthopyroxène seul (segment BA).
La fusion des zones hybrides sans olivine donne des liquides différents de ceux
produits de péridotites en présence de fluides (cf. Tab. 2.9).

81
Chapitre 2 • Les sources des magmas

la lherzolite à grenat et phlogopite de masses de webstérite à grenat et phlogopite


localisées. Des nodules de webstérite à grenat (voir I.B) sont connus et ont été utili-
sés pour des expériences de fusion en présence d’eau. Le solidus est considérable-
ment abaissé par rapport à la lherzolite en présence d’eau, de 100 à 200 °C à
2,5 GPa. Le champ de stabilité de l’amphibole en présence du liquide est très élargi,
jusqu’à 450 °C au-dessus du solidus (Fig. 2.26). Les liquides produits sont intermé-
diaires (60 % SiO2) et alumineux (20 % Al2O3) en présence d’amphibole, ils devien-
nent basaltiques au-delà du champ de stabilité de l’amphibole (Tab. 2.9).
pression kbar
40

35 Géotherme continental

30

Géotherme océanique
25

20

15
amph -
10

5
solidus
0
600 700 800 900 1000 1100 1200
température (˚C)

Figure 2.26 – Effet de H2O sur le solidus d’une webstérite à grenat et la


stabilité de l’amphibole (courbe amph –) (Mysen & Boettcher, 1976). Les
géothermes (océanique et continental) recoupent le solidus, respectivement,
à la profondeur de 40 et 60 km.

c) Extraction et ascension des liquides


Le manteau ne se comporte pas de façon statique : les mouvements de convection
influent sur la répartition de la température avec la profondeur, donc sur les zones de
fusion partielle. L’essentiel du magmatisme actuel est émis dans les zones d’exten-
sion où le transport par convection domine. Comme l’intérieur du manteau est plus
chaud que son solidus à 0,1 MPa (Fig. 2.27), ses constituants sont destinés à fondre
dès lors qu’ils remontent rapidement à moins de 40 km de profondeur. En cas de
convection vigoureuse, la zone ascendante du manteau subit une décompression
adiabatique, avec un gradient thermique moyen variant de 0,6 °C.km– 1, s’il est
entièrement solide, à 1 °C.km– 1, s’il est fondu partiellement.
Les zones de fusion se situent préférentiellement dans la couche-limite thermique
(TBL), située sous la couche-limite mécanique (MBL) qui ne subit pas l’effet de la
convection interne. Les quantités de liquide varient en fonction de l’étirement subi :
pour une extension nulle, aucune fusion ne se produit, mais pour des facteurs

82
2.3 • Anatexie et fusion partielle

température ˚C
1600 solidus
Tp = 1280 ˚C

1200

LITHOSPHERE ASTHENOSPHERE
800
zone interne
adiabatique

couche limite
400 thermique (TBL)

couche limite
mécanique (MBL)
0
0 100 200 300
profondeur km

Figure 2.27 – Gradient géothermique dans un manteau convectif


(température potentielle Tp = 1 280 °C, viscosité cinématique ν = 2.1017 m2.s– 1)
(McKenzie & Bickle, 1988).
La lithosphère est constituée d’une couche limite mécanique (MBL) de 100 km
d’épaisseur et d’une couche limite thermique (TBL). L’asthénosphère convective a un
gradient géothermique de 0,6 à 1 °C.km– 1. Le solidus n’est recoupé que si le
manteau remonte de façon adiabatique à moins de 40 km de profondeur.

d’étirement supérieurs à 1,5, de 0 à 30 % de liquides apparaissent à une profondeur


variant de 100 à 40 km. Selon la température interne du courant de convection, ou
température potentielle, de 1 300 à 1 500 °C, la zone où se produit la fusion partielle
a une épaisseur de 3 à 20 km.
Les liquides se séparent du manteau résiduel grâce aux faibles valeurs de leur
densité et de leur viscosité. Par compaction d’une couche de manteau renfermant un
liquide de densité dL dans une matrice solide de densité dS telle que dS > dL et ayant
une porosité définie par le pourcentage de liquide de 0,01 à 10 %, le liquide est
expulsé vers le haut à une vitesse variant selon la valeur de la porosité :
• de 1 à 106 mm.a– 1 pour des liquides carbonatitiques ;
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

• de 10– 3 à 104 mm.a– 1 pour des liquides basaltiques ;


• de 10– 10 à 1 mm.a– 1 pour des liquides granitiques.
La compaction se développe pendant une unité de temps caractéristique variant de
l’année pour un liquide carbonatitique au millier d’années pour les liquides basal-
tiques et au million d’années pour les liquides granitiques.
Selon ce schéma, dans les zones d’ascension adiabatique, le manteau subit une
forte fusion à faible profondeur et fournit des liquides qui appauvrissent leurs sources
aussi bien en éléments majeurs qu’en éléments en traces. À plus grande profondeur,
avec moins de 0,2 % de fusion, la source s’appauvrit surtout en éléments en traces
incompatibles, c’est-à-dire entrant préférentiellement dans le liquide.

83
Chapitre 2 • Les sources des magmas

Cependant, la compétition entre extraction du liquide et réactions entre liquide et


solide est un facteur important pour déterminer si l’équilibre est atteint ou non. Toutes
les expériences de fusion ont été effectuées en laboratoire pendant un temps suffi-
samment long pour atteindre l’état d’équilibre. Est-ce le cas dans la nature ? Dans le
manteau, le grenat et les pyroxènes ont besoin d’au moins 1 000 ans pour s’équilibrer
avec les liquides alors que les vitesses de percolation de liquides dans un milieu poreux
à 1-10 % sont de 104 à 1 mm.a– 1. Pour qu’il y ait équilibre, il faudrait alors qu’une
couche de péridotite de plusieurs kilomètres d’épaisseur puisse agir sur le liquide.
Dans le cas d’écoulement dans des fractures, il y a nécessairement déséquilibre.
Lorsque l’on peut observer des fragments de manteau à l’affleurement (pérido-
tites de type alpin), les traces laissées par l’extraction des liquides montrent l’effet de
la percolation, puis de la fracturation. Les critères permettant l’identification des
processus sont :
• la présence de minéraux (pyroxènes, plagioclase) interstitiels, voire pœcilitiques,
dans une matrice constituée de minéraux automorphes ;
• la relation et la continuité des ségrégations minérales, des bancs et des filons avec
l’appauvrissement en minéraux comme le plagioclase et les pyroxènes autour de
ces formations.
Dans les péridotites de type alpin (Fig. 2.28), l’ascension des liquides se déroule
en 5 étapes :
1. formation de liquide et ségrégations locales dans les zones à forte porosité ;
2. création d’un réseau interconnecté dû à l’ascension adiabatique qui favorise la
fusion. Le liquide produit « mouille » le manteau en occupant tous les pores ;
3. au-dessus du volume critique de liquide dans le réseau de fissures, fracturation
hydraulique de la péridotite et propagation vers le haut d’une fissure dans
laquelle le liquide s’engouffre ;
4. si la fracture atteint la surface, drainage de tout le réseau par la dépression provo-
quée par la différence de densité entre liquide et solide. Pratiquement tout le
liquide est expulsé, à l’exception de quelques poches restées closes ;
5. un nouveau système de fractures peut se former après la fermeture du premier.
Ce scénario permet d’expliquer comment le processus continu de la fusion se
transforme en processus discontinu d’extraction des liquides. Il suppose que les
conduits d’alimentation magmatique prennent leur origine dans le manteau. Ainsi,
pour une fracture donnée, les éruptions volcaniques fissurales ne peuvent durer plus
de quelques semaines, même dans les zones d’extension rapide, et sont séparées par
des périodes de repos de plusieurs années à plusieurs dizaines d’années.
La vitesse estimée pour l’ascension des liquides est alors comprise entre 1,7 et
45 km.jour – 1. Les liquides se déplacent donc dans le manteau à une vitesse variant
selon le mode de progression, percolation, puis/ou fracturation hydraulique, et le
degré d’ouverture des espaces libres. Par la seule percolation, les durées calculées
pour traverser l’ensemble de la lithosphère sont de l’ordre de 104 à 108 ans. Par frac-
turation hydraulique au contraire, quelques jours à quelques semaines suffisent.

84
2.3 • Anatexie et fusion partielle

S u r f a c e

Lithosphère océanique mince

fracturation
hydraulique
Manteau appauvri
indiquant la zone de
Limite d’extraction (~50 km) passage des magmas

Fissuration

Réseau de fissures (~52-60 km)


Perméabilité
Manteau appauvri après départ
Porosité des magmas primaires
Début de fusion (~75 km)

1 2 3
Figure 2.28 – Extraction en trois stades (1 à 3) d’un liquide dans
l’asthénosphère (Nicolas, 1986).
Dans une zone diapirique, le magma primaire apparaît vers 75 km de profondeur,
son volume augmente progressivement par ascension adiabatique (cf. Fig. 2.27), le
liquide emprunte des conduits ouverts suivant la trajectoire de la contrainte maxi-
male σ1.
1. Apparition vers 60 km de profondeur d’un réseau de fissures.
2. Ouverture vers 50 km de profondeur de conduits plus larges par fracturation
hydraulique.
3. Drainage plus ou moins total, laissant un « sillage » résiduel constitué de pérido-
tite appauvrie.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

2.3.3 Anatexie de la croûte


Les formations crustales continentales et océaniques peuvent atteindre des conditions
extrêmes de pression et de température, dues soit à un enfouissement profond, soit à
un flux de chaleur anormal, soit à la combinaison des deux processus. L’ultraméta-
morphisme, terme créé par Holmquist en 1909, correspond à ces conditions extrêmes.
Certains types de roches peuvent alors subir une fusion partielle et permettre la nais-
sance, l’ascension, puis la mise en place de massifs plutoniques et de formations vol-
caniques. Comme la croûte et le manteau sont normalement à l’état solide, la fusion
partielle n’est jamais un processus long, même s’il n’est pas rare. Le géologue finlandais

85
Chapitre 2 • Les sources des magmas

Sederholm a créé le terme d’anatexie pour définir la fusion d’une roche pré-existante.
On applique généralement le terme d’anatexie à la fusion des formations de la croûte,
bien que ce sens restrictif ne soit pas postulé par le terme lui-même. Les paramètres
thermodynamiques, la pression lithostatique, la température, la pression et l’activité
des fluides, la fugacité d’oxygène et les compositions des roches subissant la fusion,
etc. constituent des facteurs critiques qui fluctuent selon le contexte géodynamique.
Leurs intensités et leurs variations favorisent ou empêchent le déclenchement des pro-
cessus anatectiques.

EN CART Les faciès ultramétamorphiques : un bref résumé


Les pressions extrêmes traduisent une profondeur supérieure à la normale pour
la croûte, c’est-à-dire 40 km, et dépassent la valeur de 1,2 GPa. Le métamor-
phisme de très haute pression (UHPM = « ultrahigh pressure metamorphism ») se
développe à plus de 2,8 GPa, pression minimale requise pour former la coésite à
700 °C aux dépens du quartz, et se caractérise par un gradient thermique faible
de moins de ~ 15 °C.km– 1. Les pressions comprises entre 1,2 et 2,8 GPa définis-
sent le métamorphisme de haute pression (HPM = « high-pressure
metamorphism »). Les températures extrêmes, atteintes le long de gradients
thermiques dépassant ~ 15 °C.km– 1 et pouvant atteindre plus de 100 °C.km– 1,
caractérisent le métamorphisme de haute température (HTM = « high-tempera-
ture metamorphism »).
Dans l’espace (pression, température), le métamorphisme HPM présente deux
faciès :
– schistes bleus, subdivisé en deux sous-faciès, l’un de basse température à
lawsonite et l’autre de moyenne température à épidote. La température est
toujours inférieure à 500 °C et la pression comprise entre 0,6 et 2,3 GPa. Les
gradients thermiques correspondants sont inférieurs à 7 °C.km– 1.
– éclogites, avec également deux sous-faciès : l’éclogite sensu stricto et l’éclogite
à lawsonite, situés dans le champ de stabilité du quartz. Les températures sont
comprises entre 500 et 1 000 °C, la pression varie de 1,2 à 2,8 GPa, correspon-
dant à des gradients thermiques de ~ 7,5 à 12,5 °C.km– 1.
Le métamorphisme UHPM se compose de deux autres sous-faciès éclogitiques :
l’éclogite à coésite et l’éclogite à grossulaire, situés dans le champ de stabilité de
la coésite. Les températures présentent un large éventail de températures jusqu’à
1 000 °C, la pression est toujours supérieure à celle de la transition quartz-
coésite, c’est-à-dire 2,2-2,8 GPa. L’assemblage de l’éclogite à grossulaire enre-
gistre une pression de l’ordre de 5 GPa. Les gradients thermiques varient de 7 à
~ 12 °C.km– 1.
Le caractère le plus net des roches HPM et UHPM, correspondant à la croûte
engagée dans un processus de subduction, est l’accroissement considérable de
leur densité. La densité des roches de la croûte supérieure passe de 2,75
(granite) à 3,10 (11 % d’augmentation) et de 2,94 (gabbro-basalte) à 3,63 (17 %
d’augmentation). Ainsi, à plus de 100 km de profondeur, la croûte océanique
basaltique est plus dense que le manteau supérieur, tandis que la croûte conti-
nentale granitique reste plus légère. La différence des densités, liée à la composi-
tion chimique des roches, est responsable des différences dans la mobilité
verticale des unités métamorphiques.

86
2.3 • Anatexie et fusion partielle

La quantité d’eau emprisonnée dans les pores des roches et contenue dans les
minéraux peut être calculée. Dans le champ de stabilité du quartz, les teneurs en
eau des roches sont élevées dans le faciès des schistes bleus, mais diminue rapi-
dement dans celui des éclogites, à cause de la rareté des minéraux hydroxylés.
Dans le champ de stabilité de la coésite, les minéraux hydroxylés stables sont
rares et les roches sont très déficitaires en eau. La variation des teneurs en eau
en fonction de la température joue un rôle important dans la capacité des roches
à fondre.
Les formations de la croûte inférieure continentale montrent des paragenèses
anhydres de haute température. Le métamorphisme HTM se définit par une
température supérieure à celle du solidus granitique « humide », c’est-à-dire
dépassant 650 °C, et, par conséquent, des gradients thermiques élevés. L’espace
HTM est occupé par le faciès des granulites et, le long de l’axe des températures,
par le faciès des sanidinites. Le faciès des sanidinites se rencontre dans les
enclaves emballées dans les coulées de laves, alors que le faciès des granulites
est beaucoup plus répandu. Plusieurs sous-faciès ont été définis :
– granulite à deux pyroxènes, caractérisée par la cristallisation simultanée de
l’orthopyroxène et du clinopyroxène. Ce sous-faciès est stable sous les pressions
les plus faibles, moins de 1,2 GPa à 1 000 °C. Les gradients thermiques dépassent
typiquement la valeur de ~ 50 °C.km– 1. Les réactions de déshydratation favorisent
la formation des roches anhydres. Comme la pression est assez faible, la compres-
sion a un effet moins important que la dilatation thermique de sorte que la
densité des roches n’est pas significativement modifiée.
– granulite à grenat-plagioclase, caractérisée par le remplacement du clinopy-
roxène par le plagioclase. Les pressions sont comprises entre 1,2 et 1,8 GPa à
1 000 °C. Les gradients thermiques s’établissent de ~ 20 à ~ 50 °C.km– 1. Les
pressions plus fortes induisent une densité plus élevée, avec des roches passa-
blement anhydres.
– granulite à kyanite (disthène), caractérisée par le remplacement de la sillimanite
par la kyanite. Ce sous-faciès correspond aux pressions les plus élevées enregis-
trées dans les granulites, jusqu’à 2,2 GPa à 1 000 °C. Les gradients thermiques
sont les plus bas observés, quoique toujours supérieurs à ~ 15 °C.km– 1. La tran-
sition granulite-éclogite est marquée par le sous-faciès des granulites à grenat
sans plagioclase. À cause des modifications minéralogiques (paragenèses de plus
en plus anhydres) et de l’augmentation de la pression, la densité des roches
augmente le long de cette transition, de sorte que les roches de la croûte infé-
rieure sont toujours plus denses que la croûte supérieure.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

a) Anatexie et migmatites : où et quand ?


Le fait qu’en profondeur, certaines roches puissent devenir partiellement liquides dans
la croûte n’est pas évident. La présence actuelle de liquides dans des orogènes actifs
a été supposée, plus que démontrée, par l’interprétation des mesures de conductivité,
en supposant que la cause des anomalies de conductivité est la présence d’une phase
liquide silicatée. L’observation sur le terrain de roches ayant partiellement fondu n’est
possible que longtemps après la fin de l’épisode de fusion. Le meilleur argument
géologique de la fusion crustale est représenté par les migmatites, qui forment une
grande partie de la croûte moyenne à inférieure des chaînes de montagnes.

87
Chapitre 2 • Les sources des magmas

• Les terrains migmatitiques


En créant le terme en 1907, Sederholm définit la migmatite comme une roche
composite silicatée, hétérogène aux échelles d’observation méso- à mégascopique et
affleurant dans les terrains métamorphiques de degré moyen à élevé, caractéristiques
de la croûte continentale moyenne à inférieure. On désigne les roches métamorphiques
pré-existantes sous le nom de paléosome, alors que les nouvelles roches constituent
le néosome. Il faut porter au crédit de Sederholm et de l’école géologique finlandaise
que leur étude précise des migmatites près d’Helsinki les a conduits à interpréter de
façon correcte ces formations comme issues d’un épisode de fusion, suivi de refroi-
dissement et de cristallisation.
Les migmatites sont composées de bancs sombres mafiques et de bancs clairs
felsiques associés de façon complexe. Les bancs felsiques, ou leucosomes, ont une
composition granitique et sont interprétés comme issus de la cristallisation locale de
liquides de fusion partielle. Les bancs mafiques, ou mélanosomes, sont formés de
phases minérales mafiques et alumineuses représentant des résidus, or restites, du
processus de fusion. Les leucosomes et les mélanosomes peuvent se mélanger de
façon intime pour donner les mésosomes intermédiaires. Il est possible qu’une partie
des phases felsiques provient aussi de magmas intrusifs venus d’une source plus
lointaine. Les structures des leucosomes par rapport aux mélanosomes constituent la
base de la classification des migmatites :
• les métatexites proviennent d’une anatexie de faible intensité (Fig. 2.29). En géné-
ral, le paléosome est encore reconnaissable. Les leucosomes forment typiquement
moins de ~ 20 % du volume total de la roche, ce qui implique que la quantité de
liquide produit soit a été faible soit a été facilement extraite. Sur le terrain, les méta-
texites montrent une structure caractéristique en sandwich, avec des bancs paral-
lèles de leucosomes clairs, de mélanosomes sombres et de mésosomes gris.
• les diatexites se sont formées par anatexie de forte intensité, c’est-à-dire une fusion
presque totale. Le paléosome n’est plus reconnaissable, mais peut former des
panneaux appelés « skialithes ». Les diatexites montrent des structures très
complexes, avec des plis ptygmatiques et la texture nébulitique, c’est-à-dire
« nuageuse », marquée par des enclaves sombres mal définies de mélanosomes, ou
des schlieren, dans les leucosomes.
• les agmatites ont l’apparence d’une brèche. La matrice granitique correspond au
leucosome, alors que les blocs anguleux sont surtout composés de paléosome. La
texture bréchique des agmatites est due à la mobilité des liquides granitiques
formés par anatexie. Si le taux de production de liquide dépasse le taux d’extrac-
tion à partir du système, la pression exercée par le liquide augmente. Des surpres-
sions locales conduisent à la fragilisation des roches encaissantes, favorisant la
bréchification des migmatites et la formation des agmatites. L’injection de
liquides amollit la zone d’agmatites parce que la déformation tend à se localiser là
où les liquides sont présents.
Les métatexites, liées à une faible anatexie, et les diatexites, liées à une forte
anatexie, renferment au moins une partie des liquides formés in situ, alors que les
agmatites sont produites par injection de liquides nouvellement formés d’origine

88
2.3 • Anatexie et fusion partielle

Paragneiss Migmatite

G més

mél

F leu1

mél re
leu3
mél re
G+F
leu2

mél

G més

mél
F
enclave sombre leu1

anatexie

Figure 2.29 – Formation de migmatites à partir de paragneiss hétérogène


(Johannes & Gupta, 1982).
Les niveaux grossiers G sont peu affectés (més = mésosome). Un premier épisode
de fusion apparaît d’abord dans les niveaux fins F, dont la composition est proche
du liquide produit (leu 1 + mél = leucosome 1 + mélanosome). Un second épisode
de fusion plus élevée affecte les niveaux composites G + F (leu 2 + mél, leu 3 +
mél). Les résidus réfractaires forment les mélanosomes reliques (mél re) et les
enclaves sombres dans les leucosomes.

exotique. Dans les affleurements favorables, les types de migmatites présentent du


haut vers le bas la séquence : agmatite → métatexite → diatexite, passant progressi-
vement vers le bas à un noyau granitique plus homogène. Les zones internes des
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

chaînes de montagnes sont constituées de migmatites, où elles sont liées à de larges


zones de cisaillement, soit horizontales (plans de charriage), soit verticales (failles
de décrochement). Les plis nombreux, la fracturation et la bréchification des roches
montrent que l’anatexie crustale et la génération des migmatites sont associées de
façon intime avec les événements tectoniques au cours du climax de l’orogenèse,
c’est-à-dire pendant les épisodes de collision et post-collision.
• Relations géometriques avec les massifs granitiques
Des roches granitiques ayant à peu près la même composition que les leucosomes
sont connus dans les terrains migmatitiques et dans leur voisinage, où elles sont

89
Chapitre 2 • Les sources des magmas

clairement intrusives. Les relations géométriques et génétiques entre les migmatites


et les granites d’origine crustale ont fait l’objet de débats passionnés durant le
XXe siècle. Si l’on considère les migmatites et les granites comme un tout, il y a en
effet un paradoxe. Les migmatites sont fondamentalement hétérogènes, avec un
mélange entre roches métamorphiques et magmatiques (c’est la définition originale
de Sederholm), le réseau de leucosomes granitiques a cristallisé in situ, à peu près à
la place où les liquides ont été produits. Au contraire, les granites sont des roches
magmatiques homogènes à quartz-feldspaths, qui peuvent ou non contenir des
enclaves métamorphiques, et correspondent à la combinaison de liquides et de
cristaux déplacés de leur site de formation, en général sur des distances de plusieurs
kilomètres. Pour cette raison, le géologue de terrain Read a affirmé : « there are
granites and granites », qui diffèrent selon qu’ils sont autochtones ou allochtones.
On peut également considérer les migmatites comme des granites « ratés » (« failed
granites »), de sorte que l’on peut se demander en quoi les migmatites autochtones
ont quelque chose en commun avec les massifs granitiques allochtones.
La controverse a été finalement résolue, lorsque des coupes verticales de croûte
continentale ont pu être examinées sur plusieurs kilomètres. Les migmatites de la
croûte inférieure constituent la source des liquides canalisés dans un réseau filonien
dense pour remplir des feuillets granitiques épais plus superficiels (Fig. 2.30). Si les
liquides dépassent le seuil de percolation, c’est-à-dire forment plus de 8 % du
volume total des migmatites, ils peuvent se connecter. Si le seuil d’échappement

S-SW N-NE
Tibetan series

slab
et an
MCT Tib

Midl
and
s

Ky
* H2O + CO2

Figure 2.30 – Coupe schématique à travers le Haut Himalaya du Népal


(d’après Le Fort, 1981).
Des fluides de composition H2O ± CO2, issus de la formation des Midlands sous le
Chevauchement Central Principal (MCT, « Main Central Thrust »), se sont formés en
volume important au cours des réactions métamorphiques de déshydratation-
décarbonatation sous l’isograde ky+ d’apparition du disthène (kyanite). Après avoir
traversé le MCT, ils ont envahi la base de la Dalle Tibétaine (« Tibetan Slab »), dont
ils ont provoqué et favorisé l’anatexie. Les liquides silicatés se sont échappés des
zones migmatitiques à travers un réseau filonien dense et ont rempli des corps
leucogranitiques, dont celui du Manaslu, mis en place par « magmatic stoping »
dans les séries sédimentaires tibétaines situées au-dessus.

90
2.3 • Anatexie et fusion partielle

(20 à 25 %) est atteint, le liquide et une partie du résidu solide peuvent s’agréger et
être transportés sur de grandes distances. Les liquides se déplacent à travers les
roches cataclastiques dont la porosité augmente et, vers le haut, se canalisent dans
des réseaux filoniens. Ainsi, le rapport actuellement observé entre leucosome et
mélanosome dans les migmatites ne peut donner d’indication fiable sur les quantités
de liquide réellement produits au cours des épisodes de fusion.

b) Géométrie de la fusion partielle : mobilité et destin des liquides


crustaux
Il est rare que, dans la croûte terrestre, les roches puissent fondre complètement. La
fusion partielle correspond à la formation d’un certain volume, jusqu’à ~ 45 %, de
liquide silicaté à l’intérieur d’une matrice solide de matériaux résiduels, appelés restites.
La viscosité du liquide, de l’ordre de 104,5 à 105,4 Pa.s, est nettement plus faible que celle
des roches solides. Les liquides anatectiques, par ailleurs nommés « minimum melts »
ou mobilisats, peuvent s’extraire de leur matrice solide, se déplacer latéralement ou
vers le haut et abandonner leur zone de formation si des chenaux sont ouverts.
Dès que la pression et la température sont suffisamment fortes pour provoquer la
fusion partielle, les facteurs limitants deviennent la composition des roches et l’acti-
vité des fluides. Le processus est encadré par deux courbes critiques dans l’espace
(pression, température), la première gouttelette de liquide est produite au solidus, le
dernier cristal se dissout dans le liquide au liquidus. Si le système liquide refroidit le
long du trajet inverse, le premier cristal nuclée et croît au liquidus, la cristallisation
s’achève au solidus. Dans les cas de corps purs et de composés eutectiques, solidus
et liquidus constituent une courbe unique. Dans les roches naturelles, qui se compor-
tent rarement comme des corps purs et des eutectiques, les courbes de solidus et de
liquidus sont distinctes.
• Fusion saturée et sous-saturée en eau
Les leucosomes, représentant des liquides naturels de fusion partielle, montrent une
gamme limitée de compositions et sont caractérisés par l’abondance des minéraux
felsiques, feldspaths (plagioclase et feldspath alcalin) et quartz. Les roches quartzo-
feldspathiques sont donc les meilleurs candidats à la fusion crustale. De fait, leurs
compositions sont proches des liquides de minimum thermique obtenus à pression
basse et intermédiaire dans le système SiO2-NaAlSi3O8-KAlSi3O8-H2O, qui donne les
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

températures de solidus les plus basses connues dans les systèmes silicatés naturels.
Le volume de liquides produits à partir de compositions favorables est une fonc-
tion des fluides disponibles dans le système. Si les fluides, H2O, et CO2 dans une
moindre mesure, sont présents, ils constituent une phase séparée piégée dans les
cavités entre les cristaux. Dans le cas de fluides absents et de roches métamor-
phiques non anhydres, H2O, OH–, et peut-être H3O+ sont liés dans la structure cristal-
line des minéraux hydratés, les plus importants étant les micas et les amphiboles.
Quatre types d’assemblages peuvent exister dans les roches :
• Type I, absence d’eau. L’assemblage minéral est anhydre sans phase vapeur asso-
ciée. En général, les conditions de fusion à sec ne sont pas atteintes dans la nature.

91
Chapitre 2 • Les sources des magmas

Ce type de roches, les granulites HTM, peut échapper au processus de fusion et


subsister à l’état de reliques dans les terrains migmatitiques.
• Type II, pauvreté en eau et absence de vapeur. L’assemblage minéral inclut des miné-
raux hydratés, mais sans phase vapeur associée. Ce type de roches est caractéristique
des formations HPM et de la transition amphibolite-granulite du métamorphisme
HTM. L’anatexie est favorisée par la déstabilisation des minéraux hydratés en
assemblage anhydre, par exemple la réaction : muscovite + quartz = sillimanite
+ liquide (contenant en solution orthose + H2O). Le volume de liquide est fonc-
tion de la quantité de minéraux hydratés soumis à la réaction de déshydratation.
• Type III, pauvreté en eau et présence de vapeur. L’assemblage minéral, avec ou
sans minéraux hydratés, est associé à une phase vapeur. Il n’y a pas assez d’eau
pour saturer le liquide quand l’assemblage cristallin est totalement fondu. Ce type
de roches caractérise les zones fracturées où l’eau circule, provenant de l’exté-
rieur ou des réactions locales de déshydratation. Le volume de liquide est surtout
fonction de la quantité d’eau qui percole dans la zone métamorphique.
• Type IV, excès d’eau. L’assemblage de minéraux et de vapeur continent assez
d’eau pour saturer le liquide quand l’assemblage cristallin est totalement fondu.
Ce type, pratiquement absent des systèmes naturels, a été longtemps utilisé dans
les expériences de laboratoire pour des raisons techniques.
• Mobilité des liquides anatectiques
Les relations de phases dans les systèmes pauvres en eau de types II et III ont d’abord
été estimées par interpolation entre les résultats expérimentaux obtenus dans les
systèmes de types I et IV. Grâce aux progrès récents sur la stabilité des minéraux
hydratés majeurs dans les roches crustales les plus courantes, c’est-à-dire pélitiques,
quartzofeldspathiques, intermediaires et mafiques, les quantités de liquide pouvant
être formés par déshydratation du mica et de l’amphibole sont connues (Tab. 2.10).
Comme la solubilité de l’eau dans les liquides silicatés dépend de la pression, toute
roche produit plus de liquide à basse pression par réaction en l’absence de fluides,
où le type III est plus fréquent, qu’à forte pression, où le type II est commun.
D’après la compilation des compositions des types de roches les plus courantes, les
quantités de liquide varient de < ~ 10 à ~ 46 % en volume (Tab. 2.10). Les roches
crustales présentent ainsi une « fertilité » variable comme sources de magmas selon
la nature et la quantité des phases hydratées qu’elles contiennent.
La géométrie des courbes de solidus est une fonction de l’activité de l’eau et de la
nature des assemblages minéraux, hydratés ou anhydres, qui subissent la fusion
(Fig. 2.31). Elle donne une indication grossière sur la mobilité verticale des liquides
anatectiques. Les courbes de solidus des types I (anhydre) et II (absence de vapeur)
ont une pente dP/dT positive, les liquides peuvent se déplacer facilement vers le haut
jusqu’à ce que, dans le cas du type II, ils atteignent la partie saturée en eau du solidus
de pente négative. Les courbes de solidus des types III (présence de vapeur) et IV
(excès d’eau) ont des pentes dP/dT négatives aux pressions inférieures à ~ 1,6-
1,8 GPa, les liquides peuvent se déplacer latéralement mais ne peuvent monter dans
la croûte. Tout liquide formé par fusion de n’importe quel type (I à IV) à une pression

92
2.3 • Anatexie et fusion partielle

Tableau 2.10 – Taux de fusion et teneurs en eau des liquides anatectiques


sans phase vapeur séparée (d’après Clemens et Vielzeuf, 1987).

Taux de fusion Teneurs en eau


Minéral impliqué
Source
dans la réaction
0,5 GPa 1,0 GPa 0,5 GPa 1,0 GPa

Pélite Muscovite 6% 5% 11 % 12 %
Biotite 33 % 20 % 03 % 03,7 %
Total 50 % 30 %
Grauwacke Biotite 18 % 10 % 02,5 % 04,5 %
Amphibole 9% 5% 02 % 03 %
Total 46 % 38 %
Dacite Biotite 31 % 23 % 03,5 % 05 %
Amphibole 14 % 11 % 03 % 03,7 %
Total 46 % 38 %
Amphibolite Amphibole 42 % 38 % 04,5 % 06,5 %
Réactions de fusion incongruente possibles à l’isograde d’anatexie :
– muscovite + quartz + plagioclase → LIQUIDE + feldspath K + Al2SiO5 ± biotite, grenat ou cordiérite
– biotite + Al2SiO5 + quartz + plagioclase → LIQUIDE + feldspath K + grenat ou cordiérite
– biotite + quartz + plagioclase → LIQUIDE + orthopyroxène ou clinopyroxène + feldspath K ± grenat ou
cordiérite
– amphibole → LIQUIDE + plagioclase + quartz + orthopyroxène + clinopyroxène

pression
aH2O=1,0 aH2O=0,5

H+H2O L

H A+L

aH2O=0,5
H I
L
1,0 A+H2O
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

A+H2O
température

Figure 2.31 – Courbes de déstabilisation et de fusion par déshydratation


d’un assemble minéral hydraté en fonction de l’activité de H2O
(d’après Clemens & Vielzeuf, 1987).
A est un assemblage minéral anhydre (par exemple, orthose + silicate d’alumine),
H est un assemblage minéral hydraté (par exemple, muscovite + quartz).
H contient moins de H2O que le liquide L qui se forme au-dessus du point
invariant I. Trait gras : solidus pour aH2O = 1,0 et 0,5, correspondant aux deux
réactions H + H2O = L à haute pression, A + H2O = L à basse pression. Trait fin :
réaction pour aH2O = 1,0 et 0,5 de fusion en l’absence de fluide H = A + L et réac-
tion de déshydratation H = A + H2O.

93
Chapitre 2 • Les sources des magmas

supérieure à 1,8 GPa montre un solidus de pente dP/dT positive et peut monter faci-
lement jusqu’à ce qu’il atteigne la partie du solidus à pente négative à basse pression.
À cause de la pente de leur solidus, les liquides anatectiques UHPM sont capables de
se mettre en place à assez faible profondeur dans la croûte. La mobilité verticale des
liquides anatectiques HPM and HTM varie surtout en fonction de la quantité de fluides
localement disponibles.
• Compositions des liquides en fonction des protolithes
Les réactions de fusion par déshydratation sont incongruentes, produisant des liquides
sous-saturés en H2O et des résidus solides anhydres ou moins hydratés que la paléo-
some. La composition des liquides est contrôlée par la nature des phases minérales
qui se dissolvent dans le liquide (Tab. 2.11). La fusion incongruente à température
modérée des phases alumineuses, la muscovite (~ 650 °C) et la biotite (~ 850 °C),
induit l’apparition de liquides hyperalumineux. L’indice de saturation en alumine
(ASI), défini par le rapport molaire Al2O3/(CaO + Na2O + K2O), est toujours supérieur
à 1 et dépasse typiquement la valeur de 1,1. La fusion incongruente à haute température
(~ 1 000 °C) de l’amphibole pauvre en alumine contrebalance l’effet induit par les
micas, de sorte que les liquides sont alors métalumineux, avec ASI inférieur à 1, mais
de telles conditions de température sont rarement atteintes dans la croûte.
Tableau 2.11 – Compositions chimiques des liquides produits par fusion à l’équilibre
à basse pression en présence de fluides (H2O + CO2)
(d’après Helz, 1976 ; Conrad et al., 1988).

1 2 3 4 5 6 7 8

SiO2 72,81 67,92 70,71 73,66 69,16 71,16 75,70 64,30


TiO2 0,18 0,66 0,13 0,19 0,61 0,09 0,10 0,71
Al2O3 15,39 15,80 17,24 15,02 16,24 17,30 15,40 19,40
FeO* 1,78 3,80 0,92 1,48 3,39 1,35 1,10 3,30
MnO 0,04 0,08 0,04 0,01 0,02 0,04 0,00 0,00
MgO 0,30 1,12 0,21 0,31 0,90 0,27 0,00 0,93
CaO 2,37 4,30 3,62 1,37 3,30 3,33 1,80 7,14
Na2O 3,63 4,24 4,99 3,87 3,93 4,92 2,40 2,80
K2O 3,42 1,86 2,08 3,92 2,22 1,41 3,50 0,92
P2O5 0,09 0,12 0,06 0,16 0,25 0,12 0,00 0,50
D.I. 82,87 70,04 79,63 88,01 74,07 78,81 84,80 56,10
P (GPa) 1,0 1,0 1,0 1,0 1,0 1,0 0,5 0,5
T (°C) 825 950 675 825 925 675 700 970
% liquide 25 83 55 25 85 34 6 34
X H2O 0,25 0,25 1,00 0,25 0,25 1,00 1,00 1,00
source <––––––––– dacite –––––––––> <––––––– grauwacke –––––––> tholéiite à olivine
FeO* : tout le fer est analysé sous forme de FeO
D.I. : indice de différenciation donné par la somme des minéraux normatifs : quartz + orthose + albite
X H2O : rapport molaire H2O / (H2O + CO2) dans la phase vapeur
Noter la relation entre température, taux de fusion et teneur en eau de la phase vapeur séparée.
Sources :
– dacite et grauwacke : compositions synthétiques correspondant aux moyennes mondiales (Conrad et al.,
1988)
– tholéiite à olivine : lave de 1921 du Kilauea (Hawaï) (Helz, 1976)
Les sources utilisées correspondent aux constituants naturels (volcaniques et sédimentaires) de la croûte
océanique et des arcs insulaires.

94
2.3 • Anatexie et fusion partielle

Bien que la température du solidus à saturation en H2O puisse atteindre de basses


valeurs, proches de ~ 600 °C, la température de ~ 850 °C est une valeur critique, car
les roches crustales les plus fréquentes contiennent la biotite. Si la température ne
dépasse pas 850 °C, la fusion des roches crustales est difficile. À basse pression,
c’est-à-dire < 0,8 GPa, la pente dP/dT de la déstabilisation de la muscovite est faible.
Seuls les schistes métapélitiques à muscovite peuvent subir des réactions de fusion
incongruente et produire des liquides leucogranitiques avec un résidu granulitique à
plagioclase-grenat. La fusion se produit généralement aux profondeurs « normales »
de la croûte inférieure (25-30 km). Dans des contextes plus profonds et encore assez
« froids », la fusion d’une roche quartzofeldspathique demande l’apport de fluides
contenant H2O. Les liquides ainsi formés ont une composition de trondhjémite
métalumineuse et sodique, les résidus sont riches en micas.
Les réactions de fusion incongruente de roches quartzofeldspathiques aux tempé-
ratures comprises entre 850 et 1 100 °C donnent des liquides de composition nette-
ment granitique et hyperalumineuse, qui deviennent moins fémiques, plus alcalins
et plus alumineux si la pression augmente (Tab. 2.10 et 2.11). À basse pression,
< ~ 1,2 GPa, le liquide granitique HTM potassique laisse un résidu d’anorthosite. À
pression légèrement supérieure, le résidu est une granulite à orthopyroxène-
plagioclase. À pression moyenne, < ~ 2 GPa, le liquide granitique devient sodique et
coexiste avec un résidu de granulite à clinopyroxène-grenat. À forte pression,
> ~ 2 GPa, le liquide leucogranitique UHPM alcalin et alumineux est en équilibre
avec un résidu solide d’éclogite.

c) Contextes géodynamiques : régimes de compression et d’extension


Les deux types de croûte, continentale et océanique, peuvent subir la fusion partielle,
si les conditions thermodynamiques favorables sont atteintes. En zone continentale, les
granites proviennent pour une bonne part de l’anatexie des roches crustales communes
et de la ségrégation, l’ascension, puis la mise en place du magma résultant. Magma
correspond à un mélange complexe de phase liquide et de phases solides avec ou
sans phase vapeur, la phase liquide occupant le volume le plus important. Bien que
l’anatexie crustale ne puisse être exclue a priori en contexte intra-plaque, ce proces-
sus est de loin mieux représenté dans les chaînes orogéniques. Selon les conditions
tectoniques particulières, la perturbation thermique à l’origine de la chaleur néces-
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

saire à l’anatexie crustale peut être causée par la production d’énergie liée à la
radioactivité interne de la croûte épaissie, par l’intrusion de magmas issus du
manteau en base de croûte (« intraplating/underplating »), par l’augmentation du
flux de chaleur provenant du manteau ou par la combinaison de ces mécanismes.
• Les épisodes orogéniques : trajets pression-température de sens horaire
Le long des trajets métamorphiques pression-température dans le sens horaire, deux
types de réactions de fusion sont possibles si la température augmente (Fig. 2.32).
Le premier type est à l’origine de liquides de fusion partielle saturés en H2O appa-
raissant au solidus saturé en H2O (« humide »), mais ne se produit que si le fluide
supercritique H2O, piégé entre les cristaux, est présent en excès. La porosité des

95
Chapitre 2 • Les sources des magmas

P
Solidus avec H 2O
Mus Mus
Ksp L Qtz Or
Alb Sil
Qtz L
V
Mus Ksp
Alb Sil
Qtz L Mus L
OrSil V
L I1
(a) Mus
je t Qtz
V Qtz Or
Tra Mus
Sil
KspSil
V

I2
c)
et (
Mus Traj
Alb Alb
Qtz Ksp Ksp L )
Sil Sil (b
V je t
Qtz
V Tra

T
Figure 2.32 – Trois trajets métamorphiques-anatectiques de sens horaire
(simplifié d’après Thompson, 2001).
Abréviations : Alb, albite ; Ksp, feldspath potassique (microcline) ; L, liquide ; Mus,
muscovite ; Or, orthose ; Qtz, quartz ; Sil, sillimanite ; V, vapeur.
Le trajet (a) comprend un segment prograde, qui croise le solidus saturé en eau
(« wet ») en présence de la muscovite, correspondant à la réaction de fusion par
déshydratation (DMR, « dehydration melting reaction ») de la muscovite, puis un
segment rétrograde, qui recoupe le solidus à une pression supérieure à celle du
point invariant I2. Le point I2 correspond à l’intersection du solidus « humide »
(« wet ») avec les réactions de déstabilisation de la muscovite.
Le trajet (b) atteint une température plus élevée que celle du point invariant I1, puis
recoupe sans DMR rétrograde le solidus saturé en eau en présence de la sillimanite
à une pression inférieure à celle du point invariant I2.
Le trajet (c), intermédiaire entre les trajets (a) et (b), traverse la courbe de réaction
supra-solidus de décompression-déshydratation (SDDR) : Mus + Qtz + L = Ksp + Sil
+ V, et recoupe le solidus saturé en eau en présence de la sillimanite sous le point
invariant I2.

roches de la croûte inférieure dans les conditions du solidus est inférieure à 1 %, de


sorte qu’il n’est possible de produire qu’un peu moins de 3 % de liquides saturés en
H2O. Le second type permet l’apparition de liquides sous-saturés en H2O par fusion
provoquée par la déshydratation (« dehydration melting reactions », ou DMR) et se
produit à température plus élevée que le solidus saturé en H2O. Les réactions DMR,
qui transportent H2O du minéral au liquide sans former de phase fluide séparée,
présentent en général une pente dP/dT positive aux pressions correspondant à la

96
2.3 • Anatexie et fusion partielle

croûte profonde. Toute chute de pression (décompression) et/ou toute augmentation


de température (réchauffement) peuvent favoriser la décomposition des phases
hydratées et la production de liquides sous-saturés en H2O, contenant souvent des
minéraux restitiques non solubles dans le liquide granitique.
Si les régions sources des magmas ne sont pas exhumées, les liquides sous-saturés
en H2O restent in situ et les réactions de cristallisation se produisent le long du trajet
P-T inverse, correspondant au trajet (a) de la figure 2.5, donnant la même minéralo-
gie que la roche-source.
Dans les zones d’exhumation, deux autres types de cristallisation peuvent se
produire le long des segments de décompression des trajets P-T de sens horaire. Le
premier type, le mieux connu, situé dans la partie froide du trajet (b) de la figure 2.5,
se situe au croisement du solidus saturé en H2O des métapélites à faible pression,
dans la croûte moyenne et même à plus faible profondeur, donnant des pegmatites
granitiques. Dans le second type, qui se place au milieu du trajet (c) de la figure 2.5,
le mica restant peut réagir avec le liquide hydraté pour donner un assemblage granu-
litique anhydre et une phase fluide H2O séparée. De telles réactions suprasolidus de
décompression-déshydratation (SDDR) conduisent à la solidification dans la croûte
moyenne des liquides dérivés des métapélites en gneiss à feldspath K + quartz +
sillimanite et à la libération de H2O qui peut alors induire la fusion saturée en H2O
des zones voisines, constituées de lithologies plus fertiles mais sans H2O (par
exemple, des psammites ou des granites anciens).
Le meilleur exemple de couplage entre la compression marquée par des chevau-
chements de grande ampleur et l’exhumation marquée par des failles normales et des
détachements est illustré par le Haut Himalaya, ou Dalle du Tibet. Le mouvement
miocène le long du plan du Chevauchement Central Principal (Main Central Thrust,
ou MCT) a provoqué un métamorphisme inverse à la semelle de la Dalle du Tibet, la
libération de H2O à partir de la dalle inférieure du Bas Himalaya et l’apport de H2O
à travers le MCT dans les formations métamorphiques précambriennes sus-jacentes.
La fusion à saturation de H2O des gneiss métapélitiques a produit des liquides leuco-
granitiques. L’exhumation et la décompression ont été favorisées par le Détache-
ment superficiel du Sud Tibet (South Tibetan Detachment, ou STD), les liquides ont
pu s’extraire des migmatites à travers un réseau filonien et remplir des massifs grani-
tiques allongés, épais de 5 km et intrusifs par « magmatic stoping » dans les séries
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

tibétaines (Fig. 2.33). Les massifs forment la plupart des sommets de plus de
8 000 m du Haut Himalaya et sont surtout constitués de leucogranite à deux micas,
précédant un leucogranite à tourmaline, montrant que deux événements distincts de
fusion ont eu lieu à température décroissante.
• Contexte intra-plaque : rareté du processus anatectique
Une décompression importante, accompagnant l’exhumation et l’érosion de la
chaîne de montagnes toute entière, se produit durant les épisodes post-collision d’un
événement orogénique. Dans ce cas, les liquides doivent rester suffisamment
chauds, l’ascension ou l’exhumation être suffisamment rapides pour que les magmas
soient mobiles. La fusion partielle est à l’origine de granites hyperalumineux à

97
98
N S
Khumbutse Lho-la Khumbu Nuptse Chukhung Imja Ama
km glacier peak Khola Dablam
9
Nuptse
8 ment
detach
Lhoste
7

5 t
rus
u th
mb
Chapitre 2 • Les sources des magmas

A Khu

N EVEREST NUPTSE-LHOSTE RIDGE S


km
9
QD Khumbu glacier
YB
8 Yellow band
Qomolangma D Everest LD
series
7
Lhotse D
-Lingtren-Everest Nuptse
6 granite u t h r u st
pluton Khumb KT
Pumori granite
5 sill complex

Figure 2.33 – Coupes du massif d’Everest-Lhotse, Haut Himalaya, montrant le rôle joué par les plans de chevauchement
(T, « thrusting ») à la base des formations du Haut Himalaya et de détachement (D) dans la zone sommitale pour la mise en
place et l’exhumation des massifs de leucogranite à deux micas (en blanc) d’âge miocène (d’après Searle, 1999).
2.3 • Anatexie et fusion partielle

cordiérite ou grenat, souvent appelés de type S selon la terminologie australienne. La


température élevée est fournie au moins en partie par des magmas mantéliques
contemporains, représentés par les enclaves magmatiques mafiques sombres.
Après érosion complète et consolidation des zones orogéniques, le contexte intra-
plaque se caractérise par des gradients géothermiques élevés et des trajets P-T de
sens anti-horaire. Des températures métamorphiques très élevées à faible profondeur
sont connues, par exemple 800 °C à 0,22 GPa en Australie centrale. Les trajets P-T
anti-horaires demandent un apport de chaleur externe et de fluides pour qu’il y ait
fusion partielle. Dans des zones marquées par l’amincissement de la croûte conti-
nentale, parfois avec rifting, les fluides externes sont soit d’origine magmatique, soit
des eaux météoriques anciennes. La source de chaleur la plus importante est fournie
par les magmas mantéliques se mettant en place par « underplating » à la limite
croûte-manteau, ou par « intraplating » à l’intérieur de la croûte inférieure. Les rôles
distincts du magmatisme mantélique, de la délamination lithosphérique et du déta-
chement des zones plongeantes de subduction dans l’évolution des zones intra-
plaque demandent de nouvelles études.
Les liquides anatectiques observés en contexte continental sont hyperalumineux
de type S, donnant par cristallisation des roches à cordiérite ou à grenat. Dans quelques
rares zones océaniques, par exemple le Banc des Féroé et le nord-ouest de l’Islande,
dans l’océan Atlantique Nord, des rhyolites à cordiérite/grenat reposent sur la première
croûte océanique formée durant la dislocation continentale et peuvent représenter les
derniers liquides crustaux anatectiques produits au début de l’expansion océanique.
• Et ailleurs ?
La structure thermique et rhéologique de la croûte continentale terrestre détermine
son comportement mécanique. Les orogènes de collision se caractérisent par une
évolution P-T de sens horaire, ce qui signifie que, si la température dépasse le
solidus « humide » des roches crustales communes, des liquides peuvent être présent
durant l’orogenèse. Par conséquent, l’effondrement orogénique des chaînes évoluées
peut être guidé par une couche partiellement fondue qui sépare la croûte fragile de la
lithosphère en subduction, et une telle couche molle peut permettre l’exhumation de
la croûte enfouie profondément. La ségrégation et l’extraction des liquides sont donc
des processus syntectoniques et les chemins suivis par les liquides sont en général
liés à la fabrique des roches.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

La consolidation post-orogénique de la croûte continentale impose le refroidisse-


ment important de la croûte inférieure, la température à la limite croûte-manteau ne
dépassant pas 600 °C, alors que la racine mantélique de la lithosphère continentale
s’épaissit au cours du temps. Par rapport aux chaînes de montagnes de collision, les
zones intra-plaque se caractérisent par la rareté des épisodes d’anatexie, bien que le
magmatisme de dérivation mantélique soit largement représenté. Une faible anatexie
ne peut se développer dans les zones crustales en voie d’amincissement qu’en
présence d’un apport volumineux de magma d’origine mantélique.
Le processus de fusion partielle de la croûte terrestre existe depuis l’Archéen.
L’anatexie de la croûte moyenne à inférieure sans phase vapeur provient de réactions

99
Chapitre 2 • Les sources des magmas

de fusion par déshydratation (sous-saturation en H2O) ou demande l’apport de


fluides aqueux externes (saturation en H2O). Dans les autres planètes telluriques,
comme la Lune, Mars et Venus, le magmatisme d’origine mantélique est connu par
des échantillonnages directs et/ou par des preuves indirectes obtenues par télédétec-
tion. Cependant, aucun signe de fusion crustale n’y a été observé jusqu’à présent. On
peut donc s’attendre à ce que l’anatexie induite par la présence de H2O n’existe pas,
ou plus, dans les planètes telluriques autres que la Terre, soit à cause de trop faibles
quantités d’eau, soit parce que les conditions de pression et de température ne sont
pas favorables.

2.4 SOURCES, OU RÉSERVOIRS DES MAGMAS


À l’image d’un manteau relativement homogène, constitué de péridotite plus ou
moins résiduelle, il faut donc substituer celle d’une forte hétérogénéité, chimique et
physique, acquise au cours d’une histoire vieille de 4,6 Ga. Il est possible de recons-
tituer le manteau primitif à partir d’un système à plusieurs composants, en supposant
que le manteau primitif s’est différencié depuis en péridotite résiduelle + croûte
continentale + différents types de basalte par fusion(s) partielle(s).

2.4.1 Réservoirs géochimiques


Si l’on tient compte des compositions chimiques (éléments majeurs et en traces) et
isotopiques, le manteau a été subdivisé en plusieurs réservoirs restés distincts depuis
plus d’un milliard d’années. Ces réservoirs constituent les sources de magmas diffé-
rents (Fig. 2.34) :
1. L’asthénosphère appauvrie et dégazée à 99 %, largement homogénéisée par
convection, est la source des basaltes des rides médio-océaniques (MORB).
2. La lithosphère continentale métasomatisée est la source principale des basaltes
continentaux fissuraux (CFB).
3. Un réservoir mixte, comprenant les réservoirs 1 et 2 métasomatisés et hybridés
par les fluides et les magmas issus de la déshydratation et de la fusion de la croûte
océanique subductée, constitue la source des basaltes alumineux et des andésites
des arcs insulaires et des cordillères (IAB).
4. Un autre réservoir mixte, comprenant un mélange des réservoirs 1 et 2 avec des
morceaux anciens de lithosphère (croûte et manteau) subductée, présente des
compositions isotopiques très variées (nombreux pôles définis dans les systèmes
Sr-Nd-Pb) et constitue la source des basaltes des îles océaniques et de certains
basaltes continentaux (OIB).
La géométrie des réservoirs est mal connue. Ils peuvent constituer, selon les
conceptions, des couches concentriques et/ou des volumes finis en forme de
« gouttes », les mégalithes. Ayant une densité intermédiaire, les mégalithes
flotteraient entre le manteau supérieur péridotitique et le manteau inférieur à
structure de « pérovskite » (Fig. 2.34). Par fluage, les mégalithes pourraient se
rassembler et former un niveau continu en 1-2 Ga. Lorsque l’état d’équilibre

100
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

A GR CFB B CFB
GMB MORB MORB
GR
appauvri GMB
IAB OIB OIB
IAB

primitif

Noyau

C GR CFB enrichi D GR CFB


GMB MORB MORB
GMB appauvri
IAB OIB IAB OIB

appauvri

Figure 2.34 – Convection dans le manteau.


Les zones de subduction déterminent la position des branches descendantes des cellules de convection. IAB : basalte d’arc insulaire
(Island Arc Basalt), GR : granitoïde, CMB : basalte de marge continentale (Continental Margin Basalt), CFB : basalte continental
(Continental Flood Basalt), MORB : basalte de ride médio-océanique (Mid-Oceanic Ridge Basalt), OIB : basalte d’île océanique
(Oceanic Island Basalt).
A. Modèle à deux couches indépendantes (DePaolo & Wasserburg, 1976). Le manteau supérieur est appauvri par extraction répétée
de magmas basaltiques, le manteau inférieur est resté primitif.
B. Modèle à une seule couche (Hofmann & White (1982). La lithosphère en subduction peut descendre jusqu’à la limite noyau-
manteau (discontinuité de Gutenberg). L’ensemble du manteau est réhomogénéisé.
C. Modèle « piclogitique » (Anderson, 1982). Le manteau supérieur est constitué d’éclogite à olivine (en blanc) surmontée par une
péridotite (en grisé) enrichie par des fluides (cf. Fig. 2.16). Le manteau inférieur est appauvri.
D. Modèle des « mégalithes » provenant de la lithosphère océanique (Ringwood, 1982). Les mégalithes de harzburgite (en noir) se
stabilisent vers 650 km de profondeur. Plus denses, les mégalithes d’éclogite (en blanc) peuvent s’enfoncer dans le manteau
inférieur.
2.4 • Sources, ou réservoirs des magmas

101
Chapitre 2 • Les sources des magmas

thermique est atteint, les mégalithes, constitués de manteau appauvri (harzbur-


gite), mais métasomatisé par les fluides et les liquides issus de matériaux subduc-
tés, pourraient alors se transformer en diapirs ascendants ou panaches. Les
résidus de fusion, beaucoup plus denses, sombreraient dans le manteau inférieur.
5. Le manteau inférieur serait plus primitif et moins dégazé. Il est agité par d’impor-
tants mouvements convectifs. Les matériaux de la croûte basaltique océanique en
subduction, même à l’état fondu, sont nettement plus denses que le manteau infé-
rieur et peuvent descendre jusqu’à la couche D”, située à la limite entre manteau
et noyau.
Par la tomographie sismique, les relations entre le manteau inférieur et le manteau
supérieur commencent à être connues. La convection se produit simultanément
selon deux processus distincts : soit les deux types de manteau constituent deux
systèmes indépendants (système à deux couches), soit ils forment un seul système
convectif (système à une couche). Les rapports de volume et de masse entre les
deux types de manteau sont plus mal connus : sont-elles constantes ou, au contraire,
varient-elles au cours du temps ?
6. Au niveau de la discontinuité de Gutenberg, la couche D” est caractérisée par le
contact direct entre le noyau, où le fer est à l’état métallique, et le manteau infé-
rieur et/ou des matériaux issus de la croûte océanique, où le fer a la valence 2 (fer
ferreux). Elle est souvent considérée comme le site de départ des plus grands
panaches terrestres, qui subiraient une ascension de près de 2 700 km avant de se
refroidir suffisamment pour apporter leur chaleur et leur matière au manteau
supérieur. L’effet des réactions entre noyau métallique liquide et manteau silicaté
solide sur les phénomènes situés moins en profondeur est encore à l’étude.
Il faut ajouter un dernier réservoir, non mantélique, la croûte, océanique et conti-
nentale, enrichie en éléments incompatibles et radioactifs, c’est-à-dire en
éléments entrant préférentiellement dans les phases liquides et fluides aux dépens
des phases solides. L’hétérogénéité de la croûte est un fait d’observation ancien-
nement reconnu.

2.4.2 Évolution pression-température-temps


La croûte et le manteau sont constitués surtout de matériaux solides. Les phases liquides
et fluides, en faibles quantités, sont transitoires. À cause de sa faible diffusivité ther-
mique, de l’ordre de 10– 7 m2.s– 1, une roche enregistre plus rapidement les variations
de pression que de température. Les mouvements à l’intérieur du globe conduisent
les paramètres thermodynamiques à suivre des trajets définis dans l’espace P-T-t
(pression, température, temps) et prenant la forme d’une courbe presque fermée
(« loop » des auteurs anglo-saxons). Deux types fondamentaux d’évolution dans le
diagramme (pression, température) ont été distingués (Fig. 2.35) :
1. L’évolution la plus fréquente suit le sens des aiguilles d’une montre (« clockwise »)
avec la succession des phases (Fig. 2.35A) :
‘ augmentation de la pression par enfouissement par subduction ou sous un
chevauchement, le géotherme diminue ;

102
2.4 • Sources, ou réservoirs des magmas

profondeur / pression
gradient géothermique

réchauffement

enfouissement

surrection

érosion

température
A

profondeur / pression
gradient géothermique
normal

extension

relaxation

relaxation gradient géothermique


anormal

extension-enfouissement
température
B

Figure 2.35 – Évolution pression-température-temps, ou trajet P-T-t,


selon le contexte géodynamique.
A. Contexte orogénique (Meissner, 1989). La croûte subit successivement
l’enfouissement (faible gradient de haute pression-basse température, HP-BT), le
réchauffement (métamorphisme moyen), la surrection et l’érosion (gradient élevé
de basse pression-haute température, BP-HT). Le trajet horaire aboutit à l’origine.
B. Contexte distensif (Robinson, 1989). Une zone proche de la surface subit un
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

métamorphisme de basse pression-haute température BP-HT puis retrouve son


gradient normal. Le trajet suivi est anti-horaire. Au contraire, une zone située à la
base de la croûte évolue de façon horaire. Les trajets n’aboutissent pas à l’origine.

‘ augmentation de la température par réchauffement tardif à cause de l’inertie


thermique, retour à un géotherme normal ;
‘ diminution isotherme de la pression liée à la surrection, géotherme devenant
plus élevé ;
‘ diminution de la température, retour au géotherme normal et mise à l’affleure-
ment. Ce trajet correspond à ce que l’on connaît dans les chaînes de collision.

103
Chapitre 2 • Les sources des magmas

Cette évolution est bien marquée et souvent complète dans les unités métamor-
phiques de la croûte continentale. Des surrections depuis 150 km de profondeur
jusqu’à la surface ont été reconnues dans certaines chaînes de montagne récentes.
Par contre, elle est souvent plus réduite dans les unités océaniques, car, à partir d’une
certaine profondeur, vers 80 km environ, les composants basaltiques de la plaque
océanique deviennent trop denses pour pouvoir remonter vers la surface et descen-
dent au contraire vers la zone de transition et, peut-être, la couche D”.
2. L’évolution contraire dans le sens inverse des aiguilles d’une montre (« counter-
clockwise ») implique la succession (Fig. 2.35B) :
‘ augmentation de la température par réchauffement lié à la mise en place au
Moho, ou limite croûte-manteau, de magmas de température élevée (« under-
plating » des auteurs anglo-saxons), le géotherme devient élevé ;
‘ augmentation de la pression par subsidence et enfouissement, la lithosphère
restant mince, le géotherme diminue ;
‘ diminution de la température par refroidissement, le géotherme devient normal ;
‘ diminution finale de la pression et de la température, selon le gradient géother-
mique normal, surrection et mise à l’affleurement. Ce trajet se rencontre de
préférence dans des zones subissant des mouvements distensifs et/ou soumises
à l’intrusion massive de magmas.
La croûte inférieure déshydratée et le remplissage sédimentaire trop froid ne
constituent pas des sources favorables pour produire un liquide anatectique. L’apport
thermique dû à l’intrusion de magmas issus du manteau peut déclencher l’anatexie
en l’absence de fluides (Fig. 2.31 et 2.32). La croûte inférieure enregistre les deux
types d’évolution lors des phénomènes orogéniques puis au cours du processus de
cratonisation conduisant à la formation de continents stables. Dans les grands profils
géophysiques (France, Allemagne, Manche, Mer d’Irlande), la croûte inférieure de
l’Europe de l’Ouest a montré une lamination remarquable. Postérieures aux événe-
ments tectoniques varisques, les lamelles observées recoupent les surfaces de
chevauchement paléozoïque et se mettent en place entre le Permo-Trias et le Crétacé
inférieur, vraisemblablement au Jurassique. Leur nature est hypothétique : cisaille-
ment extensif, chambres magmatiques étirées ou différenciation métamorphique ?
La lamination se produit sous la profondeur critique de 15 km, en dessous de
laquelle les réseaux de fractures ne sont plus interconnectés, c’est-à-dire à 400-
600 °C pour une viscosité de 1020 à 1023 Pa.s.
Les fluides présents dans les pores et les fractures de la croûte varient d’une
composition purement aqueuse (H2O) à 0,1 MPa à une composition carbonique
(CO2) à 1,5 GPa, le rapport CO2 / (CO2 + H2O) croissant avec la profondeur de
façon presque linéaire entre les valeurs 0 et 1. Dans le manteau, les fluides changent
également de composition, avec CO2 prédominant à moins de 75 km de profondeur
et H2O dans le reste du manteau supérieur (Fig. 2.36). La fusion partielle (anatexie)
est étroitement contrôlée par l’abondance et la composition des fluides. Comme les
roches contiennent pour la plupart les fluides dans les pores et dans les minéraux
hydroxylés et carbonatés, il est possible de tracer le solidus des matériaux terrestres.
Dans ce schéma, la croûte fournit des liquides granitiques et intermédiaires, le

104
2.4 • Sources, ou réservoirs des magmas

X
CO2
profondeur (km) 1
0

1 3 CROÛTE
2
50
CO2 PYROLITE gradient
2 océanique

100 gradient
cratonique

H2O
150

FLUIDES
1 3
200
600 1000 1400 1800
température (°C)

Figure 2.36 – Composition des fluides du système C-H-O présents dans les
200 km superficiels du globe terrestre (Montel et al., 1986 ; Schneider &
Eggler, 1986, Fig. 2.13), solidus naturel de la croûte continentale et du
manteau supérieur : à saturation d’eau (1), en présence de fluides dissous (2)
et à sec (3) (Falloon & Green, 1989 ; Montel et al., 1986 ; Mysen & Boettcher,
1975 ; Olafsson & Eggler, 1983 ; Takahashi, 1986 ; Wyllie, 1988),
et gradients géothermiques sous les cratons et sous les océans (cf. Fig. 2.2).

manteau supérieur des liquides basaltiques et intermédiaires. Si l’on compare le


solidus avec les gradients géothermiques calculés dans le manteau sous les cratons et
sous les océans, la fusion n’est possible en milieu statique que dans des conditions
étroites :
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

• sous les cratons, le manteau en présence de CO2 et H2O commence à fondre vers
120 km de profondeur et constitue la zone à faible vitesse (ZFV). Le degré de
fusion est faible (seulement 0,2 %), les liquides, mal connus, peuvent être carbo-
natitiques ou kimberlitiques et transportent K, U et Th, éléments radioactifs
essentiels pour la production de chaleur. Très fluides, ces liquides se déplacent
facilement mais, à cause de leur faible volume, refroidissent et se solidifient avant
d’atteindre la surface. Ils apportent des éléments incompatibles au milieu dans
lequel ils cristallisent et participent à la métasomatose du manteau.
• sous les océans, même à sec, le manteau peut fondre entre 75 et 120 km de
profondeur et constitue le « manteau anormal » sous les rides médio-océaniques.

105
Chapitre 2 • Les sources des magmas

Les liquides obtenus sont picritiques et peuvent constituer les parents des basaltes
des rides médio-océaniques (MORB).
Il n’est pas possible de fondre la croûte en conditions statiques. Pour déclencher le
processus de fusion, les mouvements tectoniques jouent un rôle important, en indui-
sant une augmentation de température (surchauffe), une chute de pression (décom-
pression) ou au contraire une augmentation de pression (chevauchement), l’apport
ou le départ de fluides, etc.

2.5 CONCLUSIONS
Les couches superficielles du globe présentent ainsi une stratification, les para-
mètres physiques variant en fonction des compositions chimiques et minéralogiques.
Un exemple naturel est fourni par les enclaves récoltées dans les basaltes carboni-
fères de la Midland Valley d’Écosse, entre le Firth of Clyde et Fife (Fig. 2.37). La
coupe des zones profondes a été reconstituée sur plus de 50 km d’épaisseur :
• la croûte supérieure est constituée par :
‘ de 0 à 10 km de profondeur, la couverture sédimentaire paléozoïque ;
‘ de 10 à 18 km, un ensemble métamorphique à grenat-sillimanite et des roches
plutoniques non déformées. L’ensemble, de composition acide quartzo-feldspa-

Km
O
Couverture

Paléozoïque
granites intrusifs
1O

gneiss quartzo-feldspathiques, granitoïdes v > 6,4 km/s


(tonalites, granites ) kinzigites qz + pl  fK
 gt  sill

2O

roches métabasiques ortho-granulites basiques v > 7 km/s


anorthosites et pyroxénites pl + px + mt
 gt
3O

M O H O

lherzolites, wehrlites foliées v > 8 km/s


4O marques de métasomatose ol + px + sp

Figure 2.37 – Coupe schématique de la lithosphère supérieure,


établie à partir des données sismiques et des enclaves dans les volcans d’âge
carbonifère de la Midland Valley d’Écosse : vitesses des ondes P.

106
2.5 • Conclusions

thique, montre une forte résistivité électrique et la vitesse des ondes sismiques
P est d’environ 6,4 km.s– 1 ;
• la croûte inférieure de 18 à 35 km, est constituée par des roches basiques méta-
morphisées dans le faciès des granulites à 0,8 GPa et 850 °C. Les roches anhydres
forment des corps stratiformes cumulatifs, ayant une résistivité électrique
modérée et une vitesse d’ondes P de 7 km.s– 1. La croûte inférieure y est donc
formée par des massifs magmatiques et non par des résidus de fusion anatectique
(restites) ;
• le manteau supérieur sous 35 km de profondeur, a une très forte résistivité élec-
trique et une vitesse d’ondes P de 8 km.s– 1. Très hétérogène, il est composé de :
‘ lherzolite à spinelle, parfois métasomatisée à amphibole et carbonates ;
‘ association clinopyroxénite-wehrlite-webstérite à kaersutite + biotite + apatite,
issue de la cristallisation dans le manteau de liquides basaltiques et de la méta-
somatose du manteau par les fluides.
C’est à partir de cet ensemble varié que se produisent les différents liquides
primaires. La mise en place et la cristallisation des liquides silicatés constituent la
matière des études magmatologiques.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

107
LES PHÉNOMÈNES
MAGMATIQUES
3
3.1 Un magma primaire : le basalte
3.2 Un magma différencié : le granite
3.3 Volcanisme et produits associés
PLAN

3.4 Mise en place des plutons


3.5 Différenciation des magmas
3.6 Durées des phénomènes magmatiques
3.7 Conclusions

Le terme « magma », d’origine pharmacologique, a été employé pour la première


fois dans son sens actuel par Fournet en 1838. En pétrologie, il définit un matériau
hétérogène complètement ou partiellement fondu. Les magmas terrestres, en général
silicatés, se déforment aisément sous une faible contrainte et renferment des maté-
riaux solides en suspension et des fluides. En refroidissant, ils se solidifient pour
donner des roches magmatiques cristallisées ou vitreuses.
Un liquide se transforme en roche progressivement dans un intervalle de tempéra-
ture pouvant dépasser 200 °C. Cet intervalle est borné par le liquidus, température
où apparaît le premier cristal, et le solidus, température où disparaît la dernière
goutte de liquide. Le magma, mélange [liquide ± solide ± vapeur], est un système
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

thermodynamique évolutif dont le nombre de phases ϕ augmente au cours du refroi-


dissement. Le liquide, phase unique au-dessus du liquidus, diminue de volume et
disparaît. Les minéraux, phases solides, forment les cristaux qui apparaissent progres-
sivement et grandissent aux dépens du liquide. Enfin, la phase fluide qui peut appa-
raître est expulsée, au moins en partie.
Les roches magmatiques peuvent être classées de plusieurs manières :
• Selon le lieu de mise en place. Les roches extrusives se solidifient en surface,
alors que les roches intrusives sont solidifiées en profondeur. On peut également
les subdiviser en trois groupes :

109
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

‘ les roches plutoniques, refroidies lentement en profondeur dans la croûte ou le


manteau ;
‘ les roches subvolcaniques, appelées « hypabyssales » par les auteurs anglo-
saxons, mises en place à faible profondeur ;
‘ les roches volcaniques, arrivées en surface au cours des éruptions.
Tous les types de roche dans un groupe donné possèdent des équivalents dans les
deux autres.
• Selon la composition minéralogique. Les minéraux constitutifs des roches sont
classés en minéraux blancs (essentiellement des tectosilicates), colorés et acces-
soires. Les roches où les minéraux blancs dominent sont dites leucocrates ou
felsiques (feldspath + silice). Les roches riches en minéraux colorés sont dites
mélanocrates ou mafiques (magnésium + fer). Les roches holomélanocrates, ou
ultramafiques, sont dépourvues de minéraux blancs.
• Selon la composition chimique. Comme les éléments cationiques sont surtout
associés à l’oxygène, elle se présente en général sous la forme d’une liste
d’oxydes classés par ordre de valence décroissante. Les roches riches en silice
sont appelées acides (plus de 63 % SiO2), celles qui en contiennent moins sont
intermédiaires (de 52 à 63 % SiO2), basiques (de 45 à 52 % SiO2) et ultraba-
siques (moins de 45 % SiO2). Ces termes ne correspondent pas au comportement
chimique en termes de pH des liquides : un basalte riche en magnésium et en fer,
qui produisent des bases faibles, n’est pas plus basique qu’une phonolite, roche
intermédiaire riche en alcalins qui produisent des bases fortes.
Les trois classifications ne sont pas indépendantes, puisque le contenu minéralogique
d’une roche dépend à la fois de sa composition chimique et de son mode de mise en place.
L’activité magmatique terrestre provient du processus de fusion partielle dans le
manteau et la croûte. S’il est plus léger que son encaissant, le magma peut monter
vers la surface. Les propriétés physiques du magma conditionnent son ascension et
sa cristallisation, tandis que sa composition chimique détermine la nature des miné-
raux. Comme, au cours de leur histoire, les magmas évoluent et changent de compo-
sition, on a coutume de distinguer entre :
• le magma primaire, provenant directement du processus de fusion partielle ;
• le magma différencié, issu de l’évolution d’un magma primaire.
En première approximation, les basaltes sont assimilables à des magmas primaires,
tandis que les granites correspondent en majeure partie à des magmas différenciés.
Bien que leurs lieux de mise en place dans les volcans et dans les plutons soient
différents, ils appartiennent au même domaine magmatique et subissent les mêmes
phénomènes de différenciation.

3.1 UN MAGMA PRIMAIRE : LE BASALTE


Le basalte constitue les produits classiques d’une éruption volcanique sous forme de
coulées de lave, bombes et projections. Sa composition chimique relativement
mafique (environ 20 % en poids de MgO + FeO + Fe2O3) en fait un bon candidat
pour un magma provenant du manteau (cf. Tab. 2.8).

110
3.1 • Un magma primaire : le basalte

Son origine profonde ne fait pas de doute, car il arrive en surface à 1 100-1 200 °C,
température impossible à atteindre à des niveaux superficiels. Même à l’époque où
l’ensemble des roches était supposé provenir de phénomènes de sédimentation dans
un océan primitif (théorie « neptuniste »), les liquides observés lors des éruptions
volcaniques étaient interprétés comme issus de la fusion des sédiments au contact
d’un feu localisé, comme par exemple la combustion du charbon. En prenant un
gradient géothermique constant de type continental de 30 °C.km– 1, la source des
basaltes doit se situer à au moins 40 km de profondeur pour que le liquide produit
arrive en surface à 1 200 °C. Si l’on tient compte de la variation en profondeur du
gradient géothermique et de la perte de chaleur en cours d’ascension, il faut une
profondeur encore supérieure. La source est donc située dans le manteau.

3.1.1 Caractères physiques des magmas


Le magma se caractérise par ses paramètres thermodynamiques intensifs et sa
composition chimique. En surface, à pression atmosphérique, son comportement est
défini par la température, la viscosité et la densité.

a) Température et propriétés thermiques


Les températures mesurées au cours d’une éruption volcanique varient de 600 à
1 200 °C. Les valeurs les plus basses sont observées dans des magmas déjà forte-
ment cristallisés et de composition évoluée (laves acides et carbonatites). Les
valeurs les plus élevées correspondent à des laves fluides, très peu ou non cristalli-
sées et de composition basique (basaltes et roches voisines). En général, le liquide
basaltique ne montre aucun signe de surchauffe et il suffit d’un refroidissement assez
faible pour faire apparaître des cristaux. Cela signifie qu’il arrive en surface à une
température proche de son liquidus à pression atmophérique. Comme la température
du liquidus basaltique à sec augmente avec la profondeur d’environ 3 °C.km– 1, un
basalte est totalement liquide vers 80 km de profondeur à une température dépassant
d’au moins 250 °C celle de l’éruption volcanique. Il y a donc eu perte de chaleur au
cours de l’ascension.
Dans les magmas, il existe une grande disparité entre la capacité calorifique Cp
évaluée à environ 103 J.kg– 1, et la chaleur latente de cristallisation L, qui varie de
2,7 à 4,2 105 J.kg– 1 (Tab. 3.1). Il faut la même quantité de chaleur pour fondre tota-
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

lement une roche et pour porter le liquide qui en résulte à 200-300 °C au-dessus de
son liquidus.

b) Structure des liquides silicatés


Les liquides magmatiques ne se comportent pas comme des solutions ioniques. Les
faibles différences de densité et d’indices de réfraction qui existent entre les roches
cristallisées et les verres correspondants montrent que la structure des liquides est
voisine de celle des minéraux. Les verres, produits par le refroidissement brutal d’un
liquide, en conservent la structure dans laquelle les atomes ne forment pas un assem-
blage cristallin ordonné à grande échelle.

111
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

Tableau 3.1 – Ordres de grandeur des paramètres physiques des magmas et des
roches (d’après Maaløe, 1985 ; McBirney, 1984 ; McBirney & Noyes, 1979).

Symboles Paramètres physiques Système C.G.S. Système S.I.

Cp capacité calorifique 0,25-0,30 cal.g– 1 103-1,25 103 J.kg– 1


D diffusivité chimique :
– minéraux 10– 11-10– 12 cm2.s– 1 10– 15-10– 16 m2.s– 1
– liquides silicatés 10– 6-10– 9 cm2.s– 1 10– 10-10– 13 m2.s– 1
– fluides supercritiques 10– 3-10– 4 cm2.s– 1 10– 7-10– 8 m2.s– 1
– gaz 10– 1 cm2.s– 1 10– 5 m2.s– 1
k perméabilité (roches) 10– 7-10– 17 cm2 10– 11-10– 21 m2
L chaleur latente de fusion 65-100 cal.g– 1 2,7 105-4,2 105 J.kg– 1
α dilatation thermique 2-3 10– 5 K– 1 2-3 10– 5 K– 1
β compressibilité 2-7 10– 6 bar– 1 2-7 10– 11 Pa– 1
η viscosité dynamique 102-105,6 Po 10-104,6 Pa.s
κ diffusivité thermique 4 10– 3 cm– 2.s– 1 4 10– 7 m2.s– 1
ν viscosité cinématique 102-104 stokes 10– 2-1 m2.s– 1
ρ densité 2,2-3,1 g.cm– 3 2 200-3 100 kg.m– 3
Nombre de Grashof : Gr = g α ∆T l3 / ν2 (l = longueur, ∆T = variation de température)
Nombre de Lewis : Le = κ / D = 4.103-4.106 (magmas)
Nombre de Péclet : Pe = v l / κ (v = vitesse)
Nombre de Prandtl : Pr = ν / κ = 2,5.104-2,5.106
Nombre de Rayleigh : Ra = Re.Pe = Gr.Pr = g α ∆T l3 / ν κ (g = gravité)
Ra critique = 1 700 (Maaløe, 1985) – 2 500 (McBirney & Noyes, 1979)
Nombre de Reynolds : Re = v l ρ/η = v l / ν
Re critique = 2 000 (McBirney, 1984) – 2 300 (Maaløe, 1985)

La structure particulière du groupement silicate conditionne les propriétés des


magmas. À cause de la liaison atomique entre Si et O toujours covalente et des tailles
respectives des atomes, le tétraèdre [SiO4]4– est une forme stable à relativement
basse pression, c’est-à-dire dans la croûte et le manteau supérieur. Dans une moindre
mesure et pour les mêmes raisons, Al et O peuvent former des tétraèdres [AlO4]5–.
Les tétraèdres ont tendance à s’unir par polymérisation, avec un ion oxygène
commun à deux tétraèdres, et forment un réseau tridimensionnel dans lequel on
distingue (Fig. 3.1) :
• les ions polymérisants, ou initiateurs de réseau (« network-forming »), qui se
situent à l’intérieur des tétraèdres (Si et Al) ;
• les ions oxygène qui relient (« bridging ») deux tétraèdres entre eux ;
• les ions oxygène qui ne relient pas (« non-bridging ») deux tétraèdres et sont
situés à l’extrémité d’un groupement de tétraèdres.
Les autres atomes occupent les espaces libres situés dans le réseau et ont tendance
à disloquer les groupements de tétraèdres. Ce sont les modificateurs de réseau
(« network-modifying ») qui incluent Mg, Fe, Ti, Ca, Na, K et P. Lorsqu’il y a plus
de 20 % de cations modificateurs de réseau, le réseau tridimensionnel se rompt au
profit d’unités plus petites. À partir de plus de 2/3 de tels cations, chaque atome de
Si forme avec 4 atomes de O un tétraèdre isolé, il n’y a plus d’ion oxygène reliant
deux tétraèdres, c’est la configuration d’un orthosilicate.
Le rapport Si/O dans les liquides naturels silicatés est borné par la valeur maxi-
male de 0,5, correspondant à la composition SiO2 qui est celle du quartz obtenu par

112
3.1 • Un magma primaire : le basalte

polymérisation complète tridimensionnelle. La valeur de 0,25 correspond aux


tétraèdres isolés qui forment la structure des orthosilicates, comme l’olivine et le
grenat. Dans les liquides naturels, le rapport Si/O varie, puisque les ions oxygène
peuvent être reliés à d’autres atomes que Si. Or, il influe largement sur la viscosité et
la densité du liquide.

ion formateur de réseau


ion modificateur de réseau
ion oxygène reliant deux tédraèdes

ion oxygène ne reliant pas deux tédraèdes

Figure 3.1 – Structure d’un liquide silicaté contenant des associations de


tétraèdres et des ions modificateurs de réseau (Carmichael et al., 1974 ;
McBirney, 1985).

c) Viscosité
La viscosité η mesure la résistance d’une substance au fluage selon la relation
(Fig. 3.2A) :
σ = ψ + η (dv/dz)n
σ, contrainte de cisaillement ;
ψ, contrainte minimale de fluage ;
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

η, viscosité dynamique (Tab. 3.1) ;


(dv/dz), gradient de vitesse de la déformation ;
n, variable selon la nature du fluide considéré et le gradient de vitesse.
On distingue plusieurs types de fluides (Fig. 3.2B) :
• il est newtonien pour n = 1, ψ = 0. La viscosité η est constante, quelle que soit la
valeur de la contrainte. Le fluide est « plastique » ou « viscoélastique » ;
• il est non-newtonien pour n = 1, ψ = 0 ou les deux.
Pour ψ ≠ 0 , on parle de « corps de Bingham », élastique et non déformable sous
contraintes ≤ ψ , mais viscoélastique sous des contraintes > ψ.

113
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

A contrainte σ

déformation dx
sens de l'écoulement

épaisseur z
v=dx / dt

B COMPORTEMENTS RHEOLOGIQUES
contrainte cisaillante

Bingham
pseudo-plastique newtonien

dilatant

taux de cisaillement

Figure 3.2 – Viscosité et rhéologie des liquides silicatés (McBirney, 1984 ;


Maaløe, 1985).
A. Définition de la viscosité η comme résistance à l’écoulement.
B. Comportements rhéologiques des liquides silicatés.

Dans les autres cas, la viscosité η varie en fonction de l’intensité de la contrainte :


• n > 1, le comportement « dilatant » s’observe dans les suspensions où la viscosité
augmente avec la vitesse d’écoulement. Les coulées de laves porphyriques
montrent ce comportement ;
• n < 1, le comportement « pseudo-plastique » est intermédiaire entre celui du
fluide newtonien et du corps de Bingham, la viscosité diminue avec la contrainte.
Le comportement du manteau asthénosphérique est de ce type.
La viscosité des liquides est essentiellement gouvernée par le nombre de liaisons
Si-O, c’est-à-dire par la composition chimique. Elle varie dans de moindres propor-
tions en fonction de la température, de la pression et de la teneur en composants

114
3.1 • Un magma primaire : le basalte

volatils qui agissent dans le même sens, diminuer la viscosité, parce qu’elles tendent
à briser la continuité du réseau tridimensionnel. Par conséquent, au cours d’une
éruption volcanique, la viscosité d’un liquide basaltique augmente par chute de pres-
sion (ascension), refroidissement et dégazage. Dans les magmas naturels, la
présence de cristaux influe sur la viscosité effective selon les relations :
ηeff = ηL (1 + 2,5 X), pour X ≤ 0,1 (équation d’Einstein) ;
ηeff = ηL (1 – RX)–2,5 pour X > 0,1 (équation de Roscoe) ;
ηeff, viscosité effective ;
ηL, viscosité du liquide sans cristaux ;
X, fraction volumique de cristaux.
R varie selon la forme des cristaux : R = 1,35 pour la sphère ; R = 1,50 pour le
cube, le parallélépipède et le cylindre ; R = 1,67-1,85 pour un assemblage de cris-
taux de formes et de tailles différentes.
La viscosité effective d’un magma tend vers l’infini pour une porosité résiduelle
(espace laissé libre entre les cristaux = 1 – X) de 0,46 (R = 1,85) à 0,26 (R = 1,35).
En effet, quand X = 1/R, la porosité résiduelle est 1 – (1/R) et le facteur (1 – RX) est
nul. Le magma se comporte alors comme un solide, le liquide résiduel reste bloqué
entre les grains qui forment une armature tri-dimensionnelle. Dans un magma basal-
tique, pouvant charrier des cristaux d’olivine, de pyroxènes, de plagioclase et de
magnétite, la valeur R est estimée à 1,67.
Selon la valeur de X, les magmas présentent trois comportements :
• un comportement newtonien pour X ≤ 0,3, le magma relativement pauvre en cris-
taux peut s’écouler librement quelle que soit la contrainte ;
• un comportement de corps de Bingham pour 0,3 < X ≤ 0,7, le magma forme une
suspension de solides dans un liquide, qui peut s’écouler dès lors que la contrainte
est suffisante ;
• un comportement « magmato-rigide » ou « submagmatique » pour X > 0,7, le
magma réagit comme un solide et présente une forte viscosité qui varie selon la
contrainte.

d) Densité
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

La densité ρ de la plupart des magmas varie entre 2,2 et 3,1 en fonction de la tempé-
rature, de la pression et de la composition chimique. L’effet de la température est
mesuré par le coefficient de dilatation thermique, α, exprimant le changement de
volume à pression constante, et l’effet de la pression se traduit par la compressibilité
isotherme, β. Les valeurs de α et de β varient selon la nature du magma et sont plus
élevées pour les liquides que pour les roches cristallisées, mais restent du même
ordre de grandeur (Tab. 22). Dans un liquide avec α = 3 10– 5 K– 1 et β = 7 10– 6 bar– 1,
une augmentation de température de 100 °C a pour effet de diminuer la densité de
0,3 %. Cet effet est identique à celui provoqué par une diminution de pression de
43 MPa, traduisant une ascension de 1,5 km environ.

115
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

densité g-cm-3
2.9

liquide
2.8 picrite intermédiaire

densité de la
croûte

basalte
2.7
"fenêtre d'éruption"

liquide
acide

2.6
0 0.2 0.4 0.6 0.8 1
Fe / (Fe + Mg) atomes

Figure 3.3 – Densité des liquides silicatés en fonction du rapport atomique


Fe/(Fe + Mg).
Les liquides basaltiques et acides, moins denses que la croûte qu’ils traversent,
peuvent arriver en surface et donner des éruptions volcaniques, alors que les
compositions primaires picritiques et intermédiaires riches en Fe et Ti ont des
densités trop élevées (Stolper & Walker, 1980).

La composition chimique joue un rôle beaucoup plus considérable (Fig. 3.3). La


présence des éléments Fe et Ti induit un accroissement de la densité, alors que les
autres éléments chimiques jouent un rôle inverse. L’effet de la composition sur la
densité est supérieur de plusieurs ordres de grandeur à ceux de la température et de
la pression : la densité diffère de 20 % entre une composition basaltique et une
composition granitique, un changement de température de 100 °C induit une varia-
tion de 0,3 % seulement.
On associe la densité et la viscosité dans un paramètre appelé viscosité cinématique :
ν=η/ρ

3.1.2 Ascension et écoulement : dynamique des magmas


La violence des éruptions volcaniques se manifeste par la projection en altitude des
bombes et le jaillissement de fontaines de laves, certaines pouvant atteindre 1 000 m
de hauteur. Les magmas possèdent donc une surpression importante quand ils attei-
gnent la surface. La surpression, induite par la force d’Archimède, est liée à la diffé-
rence de densité régnant entre le magma et son encaissant.

116
3.1 • Un magma primaire : le basalte

a) Profondeurs des sources magmatiques


Les volcans peuvent former des reliefs grâce à la surpression magmatique. Il est
possible de calculer la profondeur minimale de la source du magma (Tab. 3.2).
Considérons l’île d’Hawaï : le Mauna Loa culmine à 4 169 m, c’est-à-dire à 7 669 m
au-dessus du plancher océanique et à 14 169 m au-dessus du Moho. Pour pouvoir
atteindre cette altitude importante, le magma basaltique devait avoir une surpression
de 0,207 GPa au niveau du plancher océanique et de 0,383 GPa au niveau du Moho.
Au sein du manteau, la surpression magmatique suit la loi d’Archimède avec :
∆P = z ∆ρ g.
Ici, ∆ρ = 3,3 – 2,7 = 0,6 g.cm– 3, ce qui donne :
z ≈ 65 km.
Il faut donc une colonne de magma basaltique de 65 km de hauteur à l’intérieur du
manteau pour produire au niveau du Moho la surpression de 0,383 GPa nécessaire
pour édifier le Mauna Loa. Comme le Moho est situé à 10 km de profondeur sous
Hawaï, la source du magma était située au minimum à 75 km de profondeur, ce qui
correspond à environ 2,3 GPa de pression lithostatique. L’activité sismique enregis-
trée au cours des activités volcaniques à Hawaï indique des foyers situés entre 60 et
80 km de profondeur, résultat compatible avec le calcul effectué.
Si l’on suppose une colonne magmatique continue de la base jusqu’au sommet du
Mauna Loa, la pression subie à la base du système, égale à la pression lithostatique,
serait (Tab. 3.2) :
3,5 × 0,1 + 1,5 × 0,28 + 5 × 0,29 + 0,33 × Z = 0,27 × (Z + 14,17)
et Z ≈ 26,7 km sous le Moho, ce qui correspond à 41 km de profondeur sous le
volcan.
Les résultats ne sont pas directement comparables. En effet, si la colonne magma-
tique qui prend naissance à 75 km de profondeur demeurait continue de la source à
la surface, le volcan pourrait avoir 12 400 m d’altitude au-dessus du niveau de la
mer. Le fait qu’il ne culmine qu’à 4 169 m implique que la colonne magmatique
s’est désolidarisée de sa source au cours de son ascension. La source se transforme
alors en manteau appauvri par expulsion du matériel basaltique.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Le même type de calcul peut s’appliquer aux basaltes des rides médio-océa-
niques. Les valeurs utilisées pour les densités et les épaisseurs sont les mêmes
(Tab. 3.2), à l’exception du fait que les basaltes sont émis à 2 km sous l’eau, soit à
1 500 m au-dessus du plancher océanique. La surpression à la base de la croûte
océanique est de 0,216 GPa et la colonne magmatique dans le manteau a 36 km. La
source est située à au moins 46 km de profondeur, correspondant à environ 1,2 GPa
de pression lithostatique. De même, la colonne magmatique se déconnecte de sa
source au cours de son transit : une colonne enracinée à 46 km de profondeur devrait
produire un volcan culminant à 6 200 m au-dessus du niveau de la mer, ce qui n’est
jamais le cas.

117
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

Tableau 3.2 – Épaisseur et densité des différentes couches terrestres sous Hawaï
(d’après Maaløe, 1985).

couches terrestres épaisseur (km) densité (g.cm– 3)

océan 3,5 1,0


île océanique 4,6 + 3,5 2,8
couche basaltique 1,5 2,8
couche gabbroïque 5,0 2,9
manteau péridotitique z (1° calcul) 3,3
Z (2° calcul)
magma basaltique 14,6 + z (1° calcul) 2,7
14,6 + Z (2° calcul

La pression P exercée par le magma est donnée par : P = z.ρ.g, où z est la hauteur de la colonne magma-
tique, ρ, sa densité et g, la gravité. En pratique : P (kbar) = z (km).ρ (g.cm– 3) / 10.

Dans les ceintures volcaniques liées aux phénomènes de subduction, les volcans
andésitiques ne dépassent pas 5 000 m au-dessus du sol (par exemple : Shasta,
Cascades, Californie, 4 317 m ; Popocatépetl, Mexique, 5 452 m, mais situé sur un
plateau à 2 200 m d’altitude). Les valeurs utilisées pour le calcul sont : 2,5 g.cm– 3
pour la densité du magma andésitique et 35 km pour l’épaisseur de la croûte conti-
nentale. L’émission de magma andésitique est possible pour une surpression à la base
du Moho de 1 GPa et une source mantélique située à 125 km sous le Moho, soit une
profondeur de 160 km, correspondant à environ 5 GPa de pression lithostatique. Les
données géophysiques suggèrent également des profondeurs allant de 100 à 160 km.
Notons qu’au moment de l’éruption volcanique, l’ensemble de la colonne magmatique
est alors situé dans la croûte continentale et dans les 8 km supérieurs du manteau.
Dans tous les cas présentés, la colonne magmatique est plus longue lorsqu’elle est
entièrement située à l’intérieur du manteau que lorsqu’elle arrive au niveau de la
zone d’émission :
• Mauna Loa : 74 km de longueur dans le manteau et 41 km au niveau du volcan ;
• rides médio-océaniques : respectivement 36 km et 10,33 km ;
• volcans andésitiques : respectivement 125 km et 48 km.
Il y a donc contraction de la colonne magmatique dans le sens vertical. Comme
les calculs ne tiennent pas compte d’une éventuelle perte de masse par cristallisation
dans le conduit, ceci suggère que le conduit dans lequel circule le magma s’élargit
vers le haut. L’observation des affleurements confirme l’hypothèse, puisque l’épais-
seur des filons basaltiques est de quelques centimètres à quelques décimètres dans
les roches du manteau supérieur et atteint quelques mètres dans la croûte supérieure.

b) Ascension des magmas


Les magmas apparaissent d’abord comme des liquides interstitiels dans le manteau
au cours de la fusion partielle. Puis, ils se déplacent dans ce milieu perméable et se
rassemblent dans des fissures hydrauliques. Les vitesses de déplacement y sont très
différentes.

118
3.1 • Un magma primaire : le basalte

• Ascension dans un milieu perméable. La vitesse moyenne d’ascension du liquide


est donnée par la loi de Darcy :
vm = – k/η (dP/dx)
k, perméabilité du milieu ;
η, viscosité dynamique du liquide ;
dP/dx, gradient de pression dans le liquide.
En utilisant les valeurs η = 102 Pa.s, dP/dx = 25 MPa.km– 1 et k = 10– 7 cm2, on
obtient : vm = 0,25 10– 6 cm.s– 1 ≈ 8 cm.a– 1. Pour une perméabilité de 10– 10 cm2,
vm ≈ 0,08 mm.a– 1.
• Ascension dans un conduit. Les magmas en cours d’ascension peuvent s’écouler
selon deux régimes : laminaire ou régulier, turbulent ou irrégulier (Fig. 3.4).

nt turbule
uleme nt
éco

ent lamina
lem ir e
ou
éc

vitesse
d'écoulement

Figure 3.4 – Profil de vitesse selon le type d’écoulement dans un conduit


cylindrique (Maaløe, 1985).
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

En cas d’écoulement laminaire, la vitesse moyenne est donnée par la loi de


Poiseuille :
vm = 2 ∆P.D2 / N l η, dans le système S.I. ;
vm = 2 ∆P.D2.106 / N l η dans le système C.G.S. ;
∆P, gradient vertical de pression ;
D, diamètre équivalent du conduit ;
l, longueur verticale du conduit ;
η, viscosité dynamique.

119
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

N varie selon la forme du conduit. L’équation comporte un terme D, relié aux


dimensions du conduit. Dans le cas d’un cylindre (cheminée volcanique), D = 2 R
(R, rayon de la cheminée) et N = 64. Dans le cas d’une forme allongée, si S est la
surface de la section du conduit et P son périmètre, on a : D = 4 S / P. S’il s’agit
d’une section elliptique, D = 2 √2 b / √(1 + (b/a)2, et N est déterminé graphiquement
sur la figure 3.5.

N
120

110 a b
a
100 b

90

80

70 ellipse

60 rectangle

50

40

30
0 0.2 0.4 0.6 0.8 1
b/a

Figure 3.5 – Variations du facteur N en fonction du rapport b/a pour des


conduits de sections rectangulaires et elliptiques (Maaløe, 1985).

La vitesse d’écoulement d’un liquide basaltique circulant dans un filon de 3 km


de long et de 3 m de large, de rapport b/a = 10– 3, avec une viscosité de 100 Pa.s, une
densité de 2,7 g.cm– 3 et un nombre N de 80, est vm = 121 m.s– 1 = 435 km.h– 1. Un
conduit cylindrique de 3 m de diamètre permet une ascension à une vitesse supé-
rieure de 152 m.s– 1 = 550 km.h– 1. Pour des raisons à la fois thermiques (un liquide
refroidit plus rapidement dans une fissure étroite) et mécaniques (la vitesse d’écou-
lement dans un cylindre est plus élevée), une éruption basaltique se produit en
évoluant avec le temps : la zone d’émission est fissurale au début, puis devient confi-
née à quelques conduits, voire une seule cheminée cylindrique, pouvant construire
un cône volcanique unique. Le cas de l’éruption de 1783 du Laki, en Islande, avec sa
centaine de cônes alignés le long d’une fissure, montre bien cette évolution, même si
le nombre final de cheminées ouvertes en même temps demeure exceptionnel.
En fait, il y a peu de chances qu’un écoulement dans un conduit reste longtemps
laminaire. On peut le vérifier en calculant le nombre de Reynolds, nombre sans

120
3.1 • Un magma primaire : le basalte

dimension qui mesure l’effet relatif des forces d’inertie et des forces liées à la visco-
sité et à la friction :
Re = (ρ/η) vm D = vm D / ν (Tab. 3.1)
• si Re < 2 000 à 2 300, les effets de viscosité sont dominants, l’écoulement est
laminaire ;
• si Re > 2 000 à 2 300, les forces d’inertie dominent, l’écoulement est turbulent.
Dans le cas étudié, Re = 12 879, l’écoulement est donc turbulent. La transition
entre régime laminaire et régime turbulent (Re = 2 300) se produit pour une vitesse :
vm = 2 103 cm.s– 1 = 72 km.h– 1.
La vitesse d’ascension peut également être estimée par la hauteur, h, atteintes par
les fontaines de laves. Le mouvement est décrit par l’équation :
h = 1/2 g t2 et vm = g t, soit vm = √2 g h.
Pour g = 9,81 m.s– 2 et h = 200 m, vm = 225 km.h– 1. Pour h = 600 m, vm =
390 km.h– 1. Au cours de l’éruption de l’Etna en décembre 2002, des fontaines de
laves de 1 000 m de haut ont été observées, accompagnées d’un épais nuage de
vapeur d’eau et de cendres, leur vitesse d’éjection a dû atteindre au moins
500 km.h– 1.

c) Écoulement des laves


Les coulées de laves descendent le long des pentes du volcan selon la loi :
vm = ρ g sinα e2 / 2 η
où α est l’angle de la pente et e la demi-épaisseur de la coulée.
Pour une coulée épaisse de 1 m et large de 5 m, descendant une pente de 12°,
vm = 7,3 m.s– 1 = 26 km.h– 1, Re = 197, l’écoulement est laminaire. En revanche, une
coulée de 3 m d’épaisseur présente un comportement turbulent avec une vitesse
réelle évaluée à vréelle = 2/3 vm = 44 m.s– 1 = 158 km.h– 1, ce qui se traduit par
Re = 3 560.
Dans un écoulement turbulent, les mélanges intimes sont possibles et les trans-
ferts d’énergie y sont plus efficaces. Dans toutes les équations, la viscosité effective
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

est située en dénominateur, indiquant le rôle essentiel de ralentisseur d’écoulement


jouée par celle-ci. Comme la viscosité effective d’un magma est fonction à la fois
de la viscosité dynamique du liquide et de sa charge en cristaux, la probabilité
d’éruption d’un magma tient à la composition du liquide et à la cristallinité du
magma. Comme les magmas sont constitués dans les conduits de liquide et de cris-
taux, la température se situe entre liquidus et solidus.
Les liquides basaltiques sont très fluides. Même chargés de 50 à 60 % de cristaux,
ils sont encore capables de produire des coulées de lave. La viscosité critique
d’éruption est un paramètre empirique correspondant à une viscosité effective ηreff
évaluée à 104,6 Pa.s. Si la viscosité effective est supérieure, le magma ne peut former

121
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

de coulée de lave mais se solidifie en profondeur en roche plutonique ou émet en


surface des nuées ardentes, suivies par l’installation de dômes.

3.1.3 Refroidissement et cristallisation : cinétique des magmas


Les processus magmatiques se caractérisent par un transport de matière (écoule-
ment) et un transfert d’énergie (refroidissement) de façon à atteindre un état d’équi-
libre à un niveau d’énergie plus faible, conformément au second principe de Carnot.

a) Diffusion et convection
La diffusion de la chaleur est donnée par la loi de Fourier :
q = – K (dT/dz)
q, transfert de chaleur à travers une couche de surface unitaire ;
z, épaisseur de la couche ;
K, coefficient de conductivité thermique ;
dT/dz, gradient de température.
Le signe – indique que le transfert de chaleur se fait dans le sens des températures
décroissantes.
En définissant la diffusivité thermique par κ = K/(ρ.Cp), on obtient : ∂T/∂t =
κ.(∂2T/∂z2), qui mesure le taux de refroidissement dans un milieu à gradient de
température variable. De même, la diffusivité chimique D est définie par ∂C/∂t =
D.(∂2C/∂z2), qui mesure le taux d’échange chimique et la viscosité cinématique
ν par ∂v/∂t = ν.(∂2v/∂t2), qui mesure la variation de la vitesse au cours du temps.
Les trois types de diffusion jouent un rôle important. Des couches-limites
(« boundary layers »), respectivement thermique, chimique et cinématique, consti-
tuent la zone de bordure d’un corps magmatique, située entre le contact et l’intérieur
de la masse liquide qui évolue comme un fluide homogène. Comme les trois para-
mètres κ (10– 7 m2.s– 1), D (10– 10 à 10– 13 m2.s– 1) et ν (10– 2 à 1 m2.s– 1) ont des
ordres de grandeur très différents (Tab. 3.1), les trois types de couche-limite qu’ils
définissent ont des épaisseurs très différentes (Fig. 3.6).
À cause des forces qui s’appliquent à la couche-limite, tout magma est conduit à
subir une convection. L’importance de la force convective est donnée par le nombre
sans dimension de Grashof, exprimant le rapport entre la mobilité induite par la
chaleur et le frein dû à la viscosité :
Gr = g α ∆T l3 / ν2
où l est l’épaisseur du corps magmatique et ν la viscosité cinématique.
Un corps magmatique subira la convection si la force d’entraînement, exprimé par
Gr, est suffisamment grande pour dépasser la résistance liée à la viscosité et la diffu-
sivité thermique. Ces deux propriétés sont exprimées par le nombre sans dimension
de Prandtl :
Pr = ν / κ

122
3.1 • Un magma primaire : le basalte

∆c
concentration

∆T
température

∆v
vitesse d’écoulement

Figure 3.6 – Couches-limites chimique (∆c), thermique (∆T) et cinématique


(∆ν), se formant dans la zone de bordure d’un corps magmatique (McBirney,
1984).

Les gaz, milieux très peu visqueux et transmettant bien la chaleur, sont caractéri-
sés par Pr ≤ 1. Les liquides et les fluides comme l’eau (Pr = 7) ont des nombres plus
élevés. Les magmas silicatés, milieux très visqueux et conduisant mal la chaleur,
sont définis par Pr > 104.
Le critère de convection est alors donné par le nombre sans dimension de
Rayleigh :
Ra = Gr.Pr = g α ∆T l3 / ν κ
Il y a convection au-dessus d’une valeur critique estimée à 1 700-2 500 et simple
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

conduction au-dessous. En pratique, tout corps magmatique de plus de 15 m d’épais-


seur peut subir une convection plus ou moins vigoureuse.
Ces nombres sont reliés au nombre de Reynolds par un autre nombre sans dimen-
sion, le nombre de Péclet, qui mesure l’importance relative des phénomènes de
convection et de diffusion chimique :
Pe = v l / κ
où v est la vitesse et l l’épaisseur du corps magmatique. En effet, Ra = Gr.Pr = Re.Pe,
tous ces nombres mesurant l’importance relative des phénomènes de convection (au
numérateur des fractions) et de conduction (au dénominateur). C’est dans un tel
milieu qu’apparaissent les cristaux aux dépens du liquide.

123
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

b) Nucléation et croissance cristallines


Le passage d’un matériau silicaté de l’état de liquide amorphe à celui de solide cris-
tallisé se fait en deux étapes :
• la nucléation, au cours de laquelle de petits amas moléculaires s’agglomèrent et
ébauchent le réseau cristallin futur. Ces amas s’appellent « noyaux », ou « germes »
cristallins, ou encore « nuclei » (singulier : « nucleus ») ;
• la croissance, au cours de laquelle les germes apparus au cours de la nucléation
grandissent aux dépens du liquide qui diminue de volume.
Ces processus nécessitent un état de déséquilibre, traduit par la surfusion (« under-
cooling ») ∆T définie par la différence entre la température du liquidus TL et la
température réelle du magma Tm, telle que ∆T = TL – Tm. En effet, si l’on envisage
un refroidissement infiniment lent, à TL où théoriquement apparaît le premier cristal,
la réaction liquide → solide est exothermique. En naissant, le cristal produit la
chaleur exactement nécessaire à sa dissolution. Si la température reste constante et
égale à TL (∆T = 0), tout cristal à peine apparu se dissout et aucun cristal ne peut
croître. Au contraire, si ∆T > 0, la chaleur latente de cristallisation L est dissipée
dans le milieu et le cristal devient stable.
• Nucléation
Au cours de la nucléation, les « nuclei » présentent une structure cristalline et ont
une taille de l’ordre de 100 Å environ. Puis, ils croissent pour donner des cristaux
visibles. Si l’on considère en première approximation une particule sphérique de
rayon R et présentant une énergie de surface σ, la variation d’énergie libre du
système provoquée par l’apparition du « nucleus » est :
∆G = 4/3 π R3 ∆GV + 4 π R2 σ
∆GV mesurant la variation de volume est négatif. Comme R augmente, ∆G est
d’abord positif, augmente puis atteint un maximum, puis décroît, s’annule et devient
négatif. La valeur maximale de ∆G est appelée énergie libre critique et correspond à
un rayon critique R* qui est donné, par dérivation de la formule précédente, par :
R* = – 2 σ / ∆GV
Par conséquent, les « nuclei » d’un minéral donné présentent tous une taille iden-
tique.
Dans les magmas, de nombreuses impuretés servent de germes et le degré de
surfusion nécessaire pour le début de la cristallisation est relativement faible, géné-
ralement inférieure à 50 °C. La nucléation dépend du taux de refroidissement et de
la durée pendant laquelle une température donnée est maintenue (Fig. 3.7). Dans le
cas de l’olivine dans un magma basaltique, il suffit de 2 h pour faire apparaître des
cristaux avec une surfusion de 60 °C. La surfusion nécessaire à la nucléation est
dépendante du temps pour des périodes inférieures à 2 h, mais devient à peu près
constante (environ 20 °C) pour des périodes plus longues. Par conséquent, la nucléa-
tion est faible dans les intrusions qui refroidissent lentement, elle est beaucoup plus
élevée dans les coulées de faible épaisseur.

124
3.1 • Un magma primaire : le basalte

−∆ T (°C)

20 pas de cristaux

40

60 cristaux d’olivine
présents
80

100

120

140

160
0 4 8 12 16 20 24
temps après avoir atteint l’isotherme (h)

Figure 3.7 – Nucléation des cristaux d’olivine dans un liquide basaltique


en fonction du temps et du degré de surfusion (– ∆T) (Donaldson, 1979).

• Cristallinité des roches


Ce résultat a une incidence sur la cristallinité C des roches, définie par : C = N / V
N, nombre de cristaux ;
V, volume de la roche.
Dans une lame mince d’épaisseur constante, pour un nombre n de cristaux par
surface S, la cristallinité est mesurée par C = (n / S)3/2. Comme n est fonction du taux
de nucléation, C dépend du refroidissement. Par définition, la cristallinité d’une
roche et la taille des cristaux qui la constituent sont inversement proportionnelles.
Les magmas qui refroidissent rapidement subissent une forte nucléation et ont de
très nombreux cristaux de petite taille. Ceux qui refroidissent lentement subissent
une faible nucléation et ont moins de cristaux, mais de plus grande taille.
• Croissance
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

La croissance des cristaux est également fonction de la surfusion (Fig. 3.8). Trois
types de croissance cristalline conduisant à des morphologies différentes ont été
distingués, selon un taux de surfusion croissant (cf. Minéralogie) :
1. croissance contrôlée par les réactions à l’interface liquide-solide. Les cristaux
présentent toutes leurs faces et sont automorphes, impliquant plusieurs réactions
à l’interface : nucléation de surface conduisant à une surface plane, dislocations
liées aux impuretés incluses et croissance continue ;
2. croissance contrôlée par la diffusion. Les cristaux ont une composition différente
de celle du liquide, ce qui suppose un transfert de matière par diffusion. Les cris-
taux présentent leurs sommets et leurs arêtes, mais les faces sont souvent

125
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

incomplètes : on parle de cristaux squelettiques, présentant des lacunes de cris-


tallisation, souvent confondues avec des « golfes de corrosion ». En réalité, ces
« golfes » correspondent à des zones n’ayant jamais cristallisé et non à des
portions dissoutes. Dans certains cas, des cristaux squelettiques différents
peuvent s’imbriquer et donner un habitus graphique ;
3. croissance contrôlée par la dissipation de la chaleur. Les cristaux poussent dans la
direction de la dissipation de la chaleur latente de cristallisation. Les sommets
d’un cristal poussent plus vite que les arêtes, plus vite encore que les faces. Les
cristaux obtenus peuvent être extrêmement squelettiques, ou encore dendritiques,
formant des associations ressemblant à des cristaux de neige, des plumes
d’oiseaux, des arbres de Noël ou encore des oursins. Sur les bordures des corps
magmatiques, les premiers cristaux forment des aiguilles millimétriques orien-
tées perpendiculairement à la surface de contact et constituent la bordure figée.

formes cristallines d’équilibre :


cristaux équants ou tabulaires

cristaux squelettiques,
en général plus aciculaires
que la forme d’équilibre degré de surfusion
∆T
croissant

dendrites

sphérolites

Figure 3.8 – Morphologie cristalline en fonction du degré de surfusion


(Lofgren, 1974).

Les trois types de croissance s’observent pour des surfusions différentes selon la
nature du minéral et sa place dans la séquence de cristallisation. Par exemple, dans
un magma basaltique, l’olivine cristallise au liquidus et le plagioclase près du soli-
dus. Pour une forte surfusion, l’olivine donne des cristaux squelettiques alors que le

126
3.1 • Un magma primaire : le basalte

plagioclase, se trouvant à peu près à sa température d’équilibre, est automorphe.


C’est sans doute la différence d’habitus, couplée à la séquence de cristallisation
olivine → plagioclase, qui a conduit à la notion erronée de « golfes de corrosion ».
En effet, lorsqu’un cristal se dissout dans un liquide, le processus suit l’ordre
inverse de celui de la cristallisation. Les sommets disparaissent d’abord, puis les
arêtes, enfin les faces, conduisant à des cristaux globulaires, sans forme précise. En
aucun cas n’apparaissent des trous opérés dans les faces.
À l’interface cristal-liquide, la croissance d’un minéral de composition différente
du liquide se traduit par l’apparition d’un gradient de composition, lui-même
dépendant de la vitesse de croissance (Fig. 3.9A). Dans la couche-limite, la tempéra-
ture du liquidus s’abaisse car elle correspond à un liquide plus évolué, la température
réelle augmente par dissipation de la chaleur latente de cristallisation. À l’interface,
si la température du liquidus est supérieure à la température réelle, la croissance se
poursuit. Dans le cas contraire, il y a déséquilibre et dissolution du cristal
(Fig. 3.9B).
• Zonation minérale
La compétition qui s’instaure entre diffusion tendant à rééquilibrer les paramètres et
croissance cristalline produit le phénomène de zonation minérale. Si la croissance
est lente, le cristal a une composition constante à l’équilibre, parce que le liquide
environnant garde sa composition magmatique originelle, sauf sur une très petite
frange. Au contraire, si la croissance est rapide, le liquide baignant le cristal a une
composition très différente de celle du magma originel et les couches périphériques
du cristal ont des compositions variables, reflétant les variations dans le liquide fran-
geant le cristal. Il est donc inexact de dire que les cristaux zonés témoignent de
phénomènes d’équilibre : ils indiquent des équilibres partiels successifs sans phéno-
mène tardif de rééquilibration et enregistrent ainsi la quasi-totalité des étapes du
refroidissement et de la cristallisation du magma.

c) Textures des roches magmatiques


Les roches magmatiques proviennent de la consolidation du magma, ensemble
[liquide ± solide ± gaz]. Les proportions entre les trois composants déterminent
l’arrangement final des phases solides dans la roche, ce que l’on appelle la texture,
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

c’est-à-dire le tissu de la roche. L’organisation des roches à l’intérieur d’une même


unité magmatique définit la structure de l’unité.
• Phases composant un magma
Dans un magma qui refroidit, des particules solides et gazeuses se déplacent dans la
phase liquide. Les forces qui s’appliquent à ces objets varient en fonction de la
dimension, de la densité et de la viscosité des corps en présence. Lorsque la résul-
tante des forces est nulle, le mouvement des particules est uniforme et la vitesse vp
donnée par la loi générale de Navier-Stokes :
vp = g ∆ρ R2 [ηL + ηp / (ηL + 3/2 ηp)] / 3 ηL

127
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

T liquidus

croissance

T magma
B
solide liquide

T liquidus
dissolution
T magma

Figure 3.9 – Gradients de composition et de température à l’interface liquide-


cristal.
A. Variations de la teneur d’un élément C, plus abondant dans le liquide que dans
le solide, en fonction de la vitesse de croissance du cristal (Lofgren, 1974 ; Maaløe,
1985).
B. Croissance-dissolution d’un cristal dans un liquide en fonction du degré de
surfusion.

R, rayon moyen de la particule ;


∆ρ, différence de densité entre liquide et particule ;
ηL, viscosité dynamique du liquide ;
ηp, viscosité de la particule.

128
3.1 • Un magma primaire : le basalte

La phase gazeuse correspond au surplus des composants volatils qui ne peuvent


être dissous dans la phase liquide silicatée. La solubilité des composants volatils
dépend de la pression. Tout magma préalablement sous-saturé en fluides en profon-
deur traverse un seuil de solubilité au cours de son ascension. Les bulles de gaz sont
produites par des phénomènes de nucléation et de croissance analogues à ceux des
cristaux. Leur densité est très faible et les bulles ont tendance à se séparer du liquide
avec une vitesse donnée par la loi de Stokes. Comme la densité et la viscosité du gaz
sont négligeables devant celles du liquide silicaté,
vg = 1/3 g ρL R2 / ηL
ρL, densité du liquide.
Cette vitesse s’ajoute à la vitesse d’ascension du magma et les bulles de gaz
montent plus vite que le reste du magma. Par conséquent, le début d’une éruption est
marquée par l’émission d’une lave riche en gaz, souvent de façon explosive par
projections de bombes. La lave solidifiée, vésiculée, présente des vacuoles de toutes
tailles emprisonnant le gaz. Plus tard, la lave dégazée coule de façon plus tranquille
et ne présente pas de vacuoles : la lave est dite massive.
À l’intérieur d’une même coulée, le cœur est en général dégazé et massif alors que
les bordures et le toit sont très vésiculés, donnant un aspect caractéristique de
« mousse au chocolat ». Là où il y a beaucoup de vacuoles, la vitesse de fuite des
bulles est freinée selon la loi :
veff = vg (1 – C) 4,65
veff, vitesse effective ;
C, proportion volumique de bulles.
Pour 10 % de bulles, veff = 0,61 vg et pour 50 % de bulles, veff = 0,04 vg, ce qui
interdit pratiquement tout dégazage tranquille et peut provoquer une explosion.
La phase liquide qui caractérise le magma disparaît totalement. Les cristaux qui
apparaissent suivent également la loi de Stokes. Comme la viscosité du solide ηS
tend vers ∞ :
vs = 2/9 g ∆ρ R2 / ηL
En général, ∆ρ = ρS – ρL > 0, les cristaux montent moins vite que le liquide. Par
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

conséquent, la lave qui apparaît en début d’éruption est moins riche en cristaux, alors
que celle qui émerge ensuite peut en contenir plus. Dans la réalité, ce principe
souffre des exceptions, car deux facteurs peuvent l’annuler. Si l’ascension du
magma est suffisamment rapide, c’est-à-dire de 10 à 100 fois supérieure à la vitesse
de sédimentation des cristaux, les cristaux sont emportés avec le liquide. De
même, les bulles de gaz peuvent soulever les cristaux, de sorte que les laves vésicu-
lées, souvent précoces, sont fréquemment porphyriques, c’est-à-dire chargées de
cristaux visibles à l’œil nu. Par contre, les laves dégazées sont fréquemment aphy-
riques, dépourvues de cristaux visibles. À l’intérieur d’une même coulée, la lave est
généralement enrichie en cristaux alors que les bordures et le toit en sont appauvris
(Fig. 3.10).

129
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

v
v
g g
g
c
c c c Ve

A B C

Figure 3.10 – Anatomie d’une coulée de lave à surface scoriacée de type aa


reposant sur une brèche volcano-détritique.
A. Évolution des différents constituants d’un magma (g : bulles de gaz, c : cris-
taux) au sein d’une coulée en mouvement (vitesse Ve). Pointillés : bordure figée
vitreuse, hachurés : zone rigide et soumise à un cisaillement (bulles de gaz à
contour ellipsoïdal, cristaux aciculaires orientés selon la fluidalité), sans figuré :
zone fluide (bulles de gaz sphériques, orientation aléatoire des cristaux).
B. Structures liées à l’écoulement et au refroidissement : débit lamellaire au
sommet et prismation double progressant vers le cœur de la base et du sommet.
C. Front de la coulée et écroulement de blocs qui seront recouverts par la coulée.

Les phases solides dans le magma sont constituées par des matériaux de même
origine que le magma, ils sont homéogènes, ainsi que par des matériaux étrangers au
magma, ils sont exogènes. Les matériaux exogènes se présentent sous forme de frag-
ments de roches – les enclaves – ou de cristaux isolés, souvent entourés d’une
auréole de réaction – les xénocristaux. Ils apportent une information précieuse sur le
trajet suivi par le magma depuis sa source jusqu’à la surface, car ils ont été ramonés
à divers niveaux : nodules de péridotite du manteau et enclaves crustales, et sur les
conditions thermodynamiques : fusion ou non des enclaves.
Les matériaux homéogènes témoignent de processus précoces d’évolution du
magma. Sous forme de fragments de roches ou de cristaux, ce sont des cumulats
produits par l’accumulation de cristaux dans la chambre magmatique ou en cours
d’ascension dans les conduits. Il existe des cas plus complexes où des enclaves
cumulatives ne correspondent pas à l’accumulation de cristaux dans le magma qui
les a remontées mais se sont formées à partir d’un autre magma cogénétique, c’est-
à-dire de même filiation, mais produites à un autre moment.
• Phases solides des roches
Parmi les cristaux d’une roche magmatique, on distingue :
• les phénocristaux, ou cristaux visibles à l’œil nu, voire à la loupe ;

130
3.1 • Un magma primaire : le basalte

• les microcristaux, ou cristaux visibles seulement au microscope.


Il est tentant de relier la taille des cristaux et leur place dans la séquence de cris-
tallisation, les phénocristaux pouvant être précoces et les microcristaux tardifs. Cette
hypothèse, correcte en première approximation, souffre des exceptions :
• les microcristaux précoces sont restés petits parce que leur vitesse de croissance
est faible,
• les phénocristaux tardifs, squelettiques ou pœcilitiques, ont une grande vitesse de
croissance, par exemple, les feldspathoïdes.
Enfin, lorsque le refroidissement est si rapide qu’il bloque tout phénomène de
diffusion (nucléation à peu près nulle), une partie du liquide se transforme en verre,
amorphe et généralement transparent. Les textures varient en fonction des propor-
tions de verre, microcristaux, phénocristaux et bulles de gaz :
• si le verre constitue l’essentiel de la roche, la roche est dite vitreuse (par exemple,
l’obsidienne) ; s’il n’emplit que les interstices entre les cristaux, elle est dite
intersertale ;
• une roche à phénocristaux inclus dans une pâte microscopique est porphyrique ;
une roche sans phénocristal est aphyrique.
Dans la pâte, si les cristaux apparaissent à la même vitesse, les minéraux colorés
tendent à occuper l’espace libre entre les minéraux blancs, la texture est intergranu-
laire. Si les minéraux colorés croissent à partir d’un faible nombre de « nuclei », ils
peuvent inclure les minéraux blancs, la texture est ophitique, le cas extrême étant
représenté par la texture pœcilitique, où de grands cristaux colorés contiennent de
nombreux petits grains de minéraux blancs.

d) Lacs de lave et coulées


Les lacs de lave permanents sont rares, parce que l’ascension des magmas est un
phénomène intermittent. Après une éruption, en général, la lave se consolide et le
cratère s’obstrue. Dans quelques cas, l’apport de chaleur par le bas contrebalance la
perte par le haut et un lac de lave s’instaure et demeure liquide tant que le flux de
chaleur est suffisant. À l’heure actuelle, il existe trois lacs de lave permanents connus :
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

ils se situent au sein de cratères, Erebus (Antarctique), Erta Ale (Éthiopie) et Nyira-
gongo (Congo). Les températures des magmas sont très élevées, 1 200 °C environ, et
les liquides très pauvres en cristaux. Dans l’île d’Hawaï, le magma très fluide peut,
après éruption, former des lacs de lave éphémères remplissant des cratères ou des
dépressions. Les lacs de lave de Kilauea Iki (1959) et d’Alae (1963) ont été particu-
lièrement étudiés.
• Lac de lave d’Alae
Apparu le 21 août 1963, un lac de lave a rempli le fond d’un cratère de 160 m de
profondeur. Long de 305 m, large de 245 m de large et profond de 15 m, il a formé

131
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

un volume de 6,6.105 m3, constitué de basalte tholéiitique homogène (Tab. 3.3). Il a


disparu en octobre 1968, enfoui sous d’épaisses coulées issues du Kilauea.

Tableau 3.3 – Magmas et liquide résiduel dans les lacs de lave :


Alae (Wright & Peck, 1978) et Kilauea Iki (Wright, 1971).

1 2 3

SiO2 50,47 75,80 47,90


TiO2 2,74 0,67 2,16
Al2O3 13,67 12,20 10,96
Fe2O3 1,30 0,43 –
FeO 9,80 1,21 11,51*
MnO 0,17 traces 0,18
MgO 7,55 0,19 15,42
CaO 11,11 0,60 15,42
Na2O 2,38 3,40 1,79
K2O 0,54 5,50 0,44
P2O5 0,27 traces 0,23
H2O+ 0,20 0,80 0,10

Total 100,20 100,80 100,02

* Fer analysé sous forme de FeO total.


1. basalte tholéiitique, moyenne des échantillons partiellement fondus à plus de 1 000 °C, lac de lave
d’Alae.
2. rhyolite, verre résiduel à 5-8 m de profondeur (19 novembre 1964), lac de lave d’Alae.
3. picrite, moyenne des produits de l’éruption de 1959 du Kilauea Iki.

Dès la fin août 1963, des forages ont pu être effectués à travers la croûte superfi-
cielle vers le cœur encore liquide. Au moment de l’éruption, la température du
magma a été mesurée à 1 160 °C, puis, en fin d’éruption, à 1 140 °C. La limite entre
la croûte supérieure solidifiée et le cœur encore fondu correspond à l’isotherme
1 065 °C, où la viscosité décroît brutalement de 1011 à 103 Pa.s, ce qui correspond à
environ 50 % de cristaux et 50 % de liquide. Le magma est complètement cristallisé
à 980 °C, à l’exception d’un liquide résiduel très siliceux. L’ensemble du lac de lave
est complètement solidifié en septembre 1964.
Le taux de cristallisation ne varie pas de façon linéaire avec la température et
atteint un maximum vers 1 060-1 065 °C (Fig. 3.11). La concentration volumique
des vacuoles atteint 40 % entre 30 cm et 1,20 m de profondeur (horizon caverneux),
puis diminue pour rester constante à 11 % au-dessous de 4,5 m de profondeur. Les
cavernes peuvent avoir quelques décimètres de hauteur et 1 à 2 m de diamètre.
La séquence de début de cristallisation suivante a été observée : olivine Fo80 à
1 190 °C / augite à 1 185-1 180 °C / plagioclase à 1 170-1 165 °C / ilménite à
1 070 °C / pigeonite à 1 050 °C / magnétite à 1 030 °C / apatite à 1 010 °C. L’olivine
varie de composition de Fo80 au liquidus à Fo65 à 1 100 °C où elle cesse de cristalli-
ser. Le plagioclase évolue de An70 à 1 170 °C à An59 au solidus.

132
3.1 • Un magma primaire : le basalte

% volumique de cristaux
100 Lac de lave d’Alae,
Hawaï

80

60

A
40

20

0
960 1000 1040 1080 1120 1160

température °C

profondeur (m)
0

août 63
novembre 63

5
mars 64

B
juillet 64

10
septembre 65
septembre 67
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

croûte température
fond du lac de lave croûte solide visqueuse de l’éruption
15
0 200 400 600 800 1000 1200
température °C

Figure 3.11 – Évolution du lac de lave d’Alae (Hawaï).


A. Cristallinité du magma en fonction de la température. Le point d’inflexion de la
courbe se situe vers 1 060-1 065 °C (Wright & Peck, 1978).
B. Évolution de la température à l’intérieur du lac de lave en fonction de la profon-
deur et du temps écoulé depuis sa mise en place le 21 août 1963 (Peck et al.,
1977). Après juillet 1964, l’ensemble est solidifié.

133
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

Le verre résiduel à 980 °C contient des traces de feldspath alcalin et de plagioclase


plus sodique. Sa composition est celle d’une rhyolite (Tab. 3.3), avec 33,5 % quartz
+ 63,3 % feldspath alcalin sodi-potassique, et correspond à ce qui reste liquide après
la cristallisation de 94 % du magma tholéiitique originel.
• Lac de lave de Kilauea Iki
Le lac est né à la suite d’une éruption le 14 novembre 1959. Long de 1,5 km, large
de 700 m et profond de 122 m, il a mis beaucoup plus de temps à cristalliser. En
1981, une température supérieure à 1 135 °C a été enregistrée vers 70 m de profon-
deur, ce qui signifie que 22 ans après son apparition, tout le lac de lave n’a pas encore
traversé son solidus. À partir du 23 décembre 1959, date à laquelle une croûte supé-
rieure solide est apparue, le lac de lave a fonctionné comme une chambre magma-
tique autonome. Le magma originel est une picrite très magnésienne (Tab. 3.3)
contenant de l’olivine Fo86-87 et de la chromite.
Une fois solidifié, le lac de lave est composé essentiellement de basalte pouvant
contenir de 1 à 40 % d’olivine. À l’intérieur du lac de lave, la composition chimique
varie selon la distribution des cristaux d’olivine Fo86-87 (Fig. 3.12), la partie supé-
rieure étant plus pauvre et la partie inférieure plus riche. On pourrait l’expliquer par
la sédimentation gravitaire. Cependant, les cristaux d’olivine de 2 à 10 mm de
diamètre baignent dans un liquide plus léger de 0,6 g.cm– 3 ayant une viscosité de
10 Pa.s. Selon la loi de Stokes, il leur faudrait seulement de 11 heures à 11 jours
pour s’accumuler au fond du lac, contrairement à ce que montre la figure 3.12
construite à partir des sondages effectués en 1967, 1975, 1979 et 1981, soit plusieurs
années après l’éruption.
Dans la croûte supérieure, un ferrobasalte pauvre en olivine, présentant une
texture ophitique à gros grain, constitue 6 à 10 % du volume, sous forme de poches,
de filonnets et de sills qui se développent entre 18 et 56 m de profondeur. Il corres-
pond à des ségrégations de liquides riches en Fe et Ti, pauvres en Ca et Al, extraits
de zones profondes du lac. Enfin, des corps verticaux riches en olivine, situés entre
40 et 58 m de profondeur, sont constitués par l’assemblage : olivine Fo77-79 + liquide
ferrobasaltique identique à celui des ophites.
Au cours de l’histoire du lac de lave, six horizons ont été définis par leur tempéra-
ture (Fig. 3.13) :
1. croûte passive et rigide à moins de 1 100 °C, la migration des liquides résiduels
et des corps riches en olivine s’effectue sur une petite échelle.
2. croûte semi-rigide entre 1 100 et 1 140 °C, les liquides résiduels et les corps
riches en olivine peuvent migrer facilement.
3. zone étroite passive entre 1 140 et 1 145 °C.
4. couche fondue entre 1 145 et 1 160 °C, constituée de liquide + olivine + augite
+ plagioclase, le liquide léger qui y prend naissance s’en échappe de façon diapi-
rique.
5. région intermédiaire entre 1 160 et 1 175 °C, contenant liquide + olivine + augite,
le liquide n’est pas assez léger pour se déplacer.

134
3.1 • Un magma primaire : le basalte

composition moyenne
profondeur (m) du lac de lave
0

10

20
horizon appauvri
30 en olivine
40

50

60
horizon enrichi
70
en olivine

80

90
croûte superficielle
effondrée
100
0 5 10 15 20 25 30
MgO (% pondéral)

Figure 3.12 – Variations de la teneur en MgO des roches constituant


le lac de lave de Kilauea Iki (Hawaï) (Helz et al., 1989).
La composition moyenne du magma (15,43 % MgO) est celle des laves émises au
cours de l’éruption de 1959.

profondeur (m)

10

base de la croûte
30

50

KILAUEA IKI
70
octobre 1967 T max ~ 1180°C
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

90

110

base du lac de lave


130
400 600 800 1000 1200
température °C

Figure 3.13 – Variations de la température en fonction de la profondeur


dans le lac de lave de Kilauea Iki (Hawaï) en octobre 1967, d’après les mesures
effectuées dans la croûte solide de 30 m d’épaisseur et les modèles
thermiques de Shaw et al. (1977) (Helz et al., 1989).

135
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

6. zone la plus chaude à plus de 1 175 °C, contenant liquide + olivine + chromite,
les liquides diapiriques issus de l’horizon 4 et passant à travers cette zone sont
réchauffés et transportent la chaleur vers le haut.
Au cours de leur déplacement, les diapirs de diamètre de l’ordre du décimètre se
détachent de l’horizon 4. D’après les résultats des sondages, le transport diapirique a
commencé en 1960 et s’est achevé en 1971, la formation des veines ophitiques a
commencé en 1964 et les corps riches en olivine se sont mis en place entre 1966
et 1979. Ainsi, pour un lac de lave relativement peu important en volume (moins de
125.106 m3), quatre processus de différenciation ont pu être mis en évidence :
• sédimentation limitée d’olivine au-dessous de 1 190 °C ;
• transport diapirique de liquides légers pauvres en Fe et Ca au-dessous de
1 160 °C ;
• formation de veines ophitiques par ségrégations de liquide résiduel ferrobasal-
tique ;
• formation de corps riches en olivine au-dessous de 1 140 °C.
Il n’est donc pas facile de récupérer par sondage des échantillons représentatifs du
magma originel. Si les différents liquides produits de 1 190 à 1 140 °C avaient pu
être expulsés, ils auraient constitué une série de différenciation, comme en comporte
tout volcan. Les lacs de lave constituent donc d’excellents laboratoires naturels pour
étudier la différenciation magmatique à basse pression.
• Coulées de lave
Elles témoignent à leur échelle (moins de 40 m d’épaisseur) des mêmes phéno-
mènes, mais en régime dynamique, car la lave s’écoule sous l’action de la gravité.
Les bordures, en contact avec le sol et avec l’air, refroidissent rapidement et consti-
tuent des croûtes figées d’allures différentes selon la viscosité : lave pahoehoe lisse
et cordée, lave aa chaotique et hérissée (noms provenant d’Hawaï). Cette croûte,
plus ou moins élastique, se comporte de façon rigide et s’enroule autour du cœur
fondu à la manière d’une chenillette. Des contraintes de cisaillement apparaissent à
l’interface croûte-magma et se traduisent par l’apparition de plans de débit analo-
gues aux plans C et S obtenus en tectonique ductile (cf. Tectonique). La partie supé-
rieure d’une coulée montre alors un débit caractéristique en lamelles de 5 à 10 cm
d’épaisseur (Fig. 3.10).
Après arrêt de l’écoulement, le cœur resté fondu refroidit. Les phénomènes qui
s’y produisent sont analogues à ceux décrits dans les lacs de lave, conduisant à une
partie basale plutôt cumulative et une zone supérieure décantée en cristaux. En fin de
refroidissement, une prismation perpendiculaire à la surface apparaît. La prismation
est tardive, car elle n’est pas déformée par l’écoulement mais elle découpe les
lamelles d’écoulement pour former des lauzes comme, par exemple, dans la phono-
lite de la Roche Tuilière, dans l’appareil volcanique du Mont-Dore, Auvergne. Au
front de la coulée, la prismation forme des gerbes ; dans le filon d’alimentation, elle
est horizontale ; partout ailleurs, elle est verticale (Fig. 3.10).
Suivant les creux topographiques (vallées), les coulées peuvent emprisonner des
masses d’eau qu’elles vaporisent. Sous l’action de la pression de la vapeur, elles sont

136
3.1 • Un magma primaire : le basalte

alors traversées par des brèches caverneuses, constituées de blocs de lave et de gaz,
qui peuvent arriver à la surface de la coulée et former des cônes pseudo-volca-
niques.

3.1.4 Minéralogie et chimie des basaltes


Après refroidissement, le basalte est formé de phénocristaux, microcristaux et verre.
La nature et la quantité des minéraux dépendent de la composition chimique totale.

a) Minéraux constitutifs
L’ensemble des minéraux d’une roche constitue une paragenèse et se traduit par le
MODE, exprimé en pourcentages volumiques. Dans les roches volcaniques, le mode
est souvent connu de façon approximative à cause de la taille submicroscopique des
cristaux et du verre qui peut être présent. Ainsi, dans le lac de lave d’Alae, le mode
déterminé au microscope montre une surestimation de 25 % des pyroxènes, de 50 %
des oxydes et, corrélativement, une sous-estimation du plagioclase, à cause de la
petite taille des cristaux (moins de 0,01 mm).
On distingue plusieurs groupes de minéraux :
• les minéraux blancs, en fait transparents au microscope et légers (les « coupholites »
de Lacroix), comprennent le quartz et les polymorphes de la silice, les feldspaths
alcalins, les plagioclases et les feldspathoïdes. Ce sont les minéraux felsiques F ;
• les minéraux colorés, plus denses (les « barylites » de Lacroix), comprennent les
minéraux mafiques M (olivine, pyroxènes, amphiboles, biotite ;
• les minéraux accessoires, moins abondants, peuvent manquer : oxydes, sulfures.
L’indice de coloration C est donné par le rapport entre F et M, C = 100 x M / (M + F)
‘ pour C > 90, les roches sont holomélanocrates ;
‘ pour 65 < C < 90, les roches sont mélanocrates ;
‘ pour 35 < C < 65, les roches sont mésocrates ;
‘ pour 5 < C < 35, les roches sont leucocrates ;
‘ pour C < 5, les roches sont hololeucocrates.
Les basaltes sont mésocrates avec à peu près autant de plagioclase que de minéraux
colorés. Plusieurs types de basaltes se distinguent par leur minéralogie (Tab. 3.4) :
‘ présence de polymorphes de la silice dans les tholéiites, de feldspathoïdes dans
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

les basanites ;
‘ présence de minéraux hydroxylés dans les basaltes riches en alumine ;
‘ variété des pyroxènes.

b) Compositions chimiques
Dans les roches, les éléments majeurs et un certain nombre d’éléments en traces
(voir dans la même collection Géochimie) sont couramment analysés. L’oxygène est
l’anion majeur compensé par les autres éléments, cationiques. On a donc pris l’habi-
tude de présenter les analyses chimiques sous forme de pourcentages pondéraux
d’oxydes (Tab. 3.4).

137
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

Tableau 3.4 – Minéralogie et composition chimique des principaux types de basaltes.

1 2 3 4 5

SiO2 49,61 49,36 46,53 43,52 48,61


TiO2 1,43 2,50 2,28 2,45 1,07
Al2O3 16,01 13,94 14,31 15,76 19,01
FeO* 11,49 11,22 12,32 10,27 8,49
MnO – 0,16 0,18 0,16 0,15
MgO 7,84 8,44 9,54 9,57 8,53
CaO 11,32 10,30 10,32 12,28 10,53
Na2O 2,76 2,13 2,85 3,02 2,96
K2O 0,22 0,38 0,84 1,43 0,25
P2O5 0,14 0,26 0,28 0,41 0,20
D.I. 25,90 22,61 27,52 24,35 27,72
Minéraux Hy + Ol Hy + Qz Ol + Né Ol + Né Ol + Hy
normatifs Né < 5 % Né > 5 %
Minéraux Olivine + Cpx Olivine + Cpx Olivine + Cpx Olivine + Cpx Olivine + Cpx
mafiques Opx Opx
ou pigeonite ou pigeonite
(Amph, Biot)
Minéraux Polymorphes F alc F alc + foid
felsiques de la silice
FeO* : fer total analysé sous forme de FeO
Hy : hypersthène, Né : néphéline, Ol : olivine, Qz : quartz
Cpx : clinopyroxène calcique, Opx : orthopyroxène, Amph : amphibole, Biot : biotite, F alc : feldspath
alcalin, foid : feldspathoïde
1. basalte des rides médio-océaniques (MORB) (McBirney, 1984)
2. tholéïte à quartz d’Hawaï (moyenne, Macdonald, 1968)
3. basalte alcalin d’Hawaï (moyenne, Macdonald, 1968)
4. basanite du Kenya (McBirney, 1984)
5. basalte riche en alumine de l’Oregon (McBirney, 1984)

La présentation standard suit l’ordre décroissant des valences des cations, soit
SiO2 – TiO2 – Al2O3 – Fe2O3 – FeO – MnO – MgO – CaO – Na2O – K2O – P2O5 –
H2O+ – H2O– – Total. Actuellement, les méthodes analytiques ne discriminent plus
les deux valences du fer et tout le fer est analysé sous forme de FeO* ou de Fe2O3*.
Les huit premiers oxydes entrent dans la composition des minéraux colorés tandis
que SiO2 – Al2O3 – CaO – Na2O – K2O entrent aussi dans celle des minéraux blancs.
Il est malaisé de comparer des roches incomplètement cristallisées. Pour mieux
illustrer les différences en termes de minéralogie, quatre géochimistes américains,
Cross, Iddings, Pirsson et Washington, ont proposé de recalculer l’analyse d’une
roche présentée en oxydes en une suite de minéraux fictifs appelés normatifs, par
opposition aux minéraux réels modaux. L’assemblage de ces minéraux constitue la
NORME. La norme peut être présentée en pourcentages pondéraux de minéraux,
c’est la norme CIPW, ou en pourcentages molaires de minéraux, c’est la norme de
Barth-Niggli. L’intérêt de la norme réside en ce que l’on peut directement la compa-
rer au mode réel d’une roche. Son désavantage tient à son mode de calcul lié à une
séquence théorique de cristallisation jamais observée dans la nature :

138
3.1 • Un magma primaire : le basalte

1. minéraux accessoires : calcite (Cc), apatite (Ap), pyrite (Py), ilménite (Ilm) FeTiO3 ;
2. feldspaths alcalins : orthose (Or) KAlSi3O8, puis albite (Ab) NaAlSi3O8 ;
3. anorthite (An) CaAl2Si2O8 ;
4. magnétite (Mt) Fe3O4, parfois hématite Fe2O3 ;
5. diopside (Di ou Cpx) Ca(Mg,Fe)Si2O6, puis orthopyroxène (Opx) (Mg,Fe)SiO3 ;
6. à ce stade, on compte les molécules de silice SiO2 nécessaires pour former la
séquence 1 à 5 et on les compare au stock réellement présent dans la roche. Trois
cas se présentent :
a. il reste de la silice que l’on convertit en quartz (Qz) SiO2. La roche est sursatu-
rée en silice et contient l’assemblage normatif Qz + Hy (cf. Tab. 3.4) ;
b. il ne reste plus de silice, mais il n’en manque pas non plus. La roche est saturée
en silice et continent Hy, sans Qz, ni Ol ;
c. il manque de la silice. La roche est sous-saturée en silice. Pour compenser le
déficit de silice, on transforme des minéraux riches en silice, préalablement
calculés, en d’autres, moins riches :
‘ orthopyroxène → olivine (Ol) (Mg,Fe)2SiO4 ;
‘ albite → néphéline (Né) NaAlSiO4 ;
‘ orthose → leucite (Lc) KAlSi2O6, etc.

Une roche sous-saturée en silice peut contenir les assemblages normatifs : Hy +


Ol (roche faiblement sous-saturée en silice) ou Ol + Né ± Lc (roche fortement sous-
saturée en silice) (Tab. 3.4).

Les basaltes peuvent être classés d’après leur assemblage normatif dans le
tétraèdre normatif Di-Né-Qz-Ol, proposé par Yoder et Tilley en 1961 (Fig. 3.14) :
• les basaltes situés dans l’espace Di-Ab-Hy-Qz sont les tholéiites à quartz ;
• les basaltes situés dans l’espace Di-Ab-Hy-Ol sont les tholéiites à olivine ;
• les basaltes situés dans l’espace Di-Ab-Ol-Né sont les basaltes alcalins, s’ils sont
pauvres en Né normative, et les basanites, s’ils sont riches en Né normative.

Cette classification ne tient pas compte des basaltes riches en alumine, souches
des séries calco-alcalines et se situant près du pôle Ab. À basse pression et en milieu
anhydre, il a été démontré expérimentalement que les minéraux qui cristallisent sont
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

ceux de la norme CIPW. Les plans Di-Ab-Hy, plan de saturation en silice, et Di-Ab-
Ol, plan critique de sous-saturation en silice, représentent des barrières thermiques.
Cependant, ce tétraèdre perd sa valeur de discrimination à haute pression et en
présence d’eau, car d’autres minéraux que ceux de la norme CIPW peuvent cristalliser.

139
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

Di

Plancritique de
sous-saturation Plan de saturation
en silice en silice

Basalte alcalin
- basanite Tholéiite
à quartz

Ab
Ne Q

En
Tholéiite à olivine
Fo
Figure 3.14 – Diagramme normatif Di-Né-Qz-Fo (diopside-néphéline-quartz-
olivine), ou tétraèdre de Yoder & Tilley (1962).
Deux plans critiques, de saturation et de sous-saturation en silice, délimitent trois
ensembles distincts dans le tétraèdre. Ab. albite, Di. diopside, En. enstatite, Fo.
forstérite, Né. néphéline, Qz. quartz.

3.2 UN MAGMA DIFFÉRENCIÉ : LE GRANITE


En la comparant avec les autres planètes telluriques, la Terre peut être définie
comme la planète du granite. Avec le basalte, le granite est la roche la plus répandue
à la surface du globe (Tab. 1.6) : 42,5 % de basaltes et 22 % de granites. Les roches
silicatées acides et intermédiaires (granites s.l. ou granitoïdes) forment la majeure
partie des boucliers précambriens et des chaînes plus récentes. À partir de cette
observation, les géophysiciens ont défini le concept de couche granitique pour la
croûte supérieure continentale. Cependant, il existe aussi en milieu océanique des
massifs intrusifs acides et intermédiaires.
Selon la définition de Buffon, « de toutes les matières fournies par le feu primitif,
le granite est la moins simple et la plus variée : il est ordinairement composé de
quartz, de feldspath et de mica… Les granites recouvrent encore aujourd’hui la plus
grande partie du globe » (du globe émergé). Que le granite soit issu du « feu
primitif » n’a pas été toujours évident, car il n’est pas possible de voir se former
actuellement du granite et il faut attendre que l’érosion l’ait dégagé pour l’observer
complètement refroidi. Cet aspect ancien du granite se retrouve dans l’adjectif
« primitif » utilisé par Buffon. La diversité d’aspect des massifs granitiques a donné
lieu à de longues et âpres discussions, la controverse du granite, née de l’opposition
de deux écoles.

140
3.2 • Un magma différencié : le granite

L’école « neptuniste », menée au XVIIIe siècle par Werner et Goethe, a supposé le


granite issu de la sédimentation au sein d’un océan primitif, dans des conditions qui
ne se retrouvent plus actuellement. Au contraire, l’école « plutoniste » de Hutton
envisage le granite comme le produit de la cristallisation en profondeur d’un magma,
en association avec les formations filoniennes et volcaniques. Ayant observé et inter-
prété pour la première fois des contacts intrusifs en Écosse, en particulier dans l’île
d’Arran au large de Glasgow, Hutton a insisté dans sa thèse soutenue en 1787 sur le
caractère non primitif des granites postérieurs aux roches sédimentaires.
Cette controverse, partant d’observations effectuées en des lieux différents,
n’avait de chances d’aboutir que par l’expérimentation. Après les premiers essais de
fusion de granite du Mont-Blanc par de Saussure au XVIIIe siècle, Hall, un élève de
Hutton, prouvait en 1805 le bien-fondé des intuitions de son maître en réussissant à
fondre puis à cristalliser des roches magmatiques et, selon la vitesse du refroidisse-
ment, reproduisait les textures vitreuse, microlitique et microgrenue.

3.2.1 Compositions et nomenclature


Les granites sont des roches de couleur claire qui se distinguent nettement des
basaltes noirs. Ils se caractérisent par la taille des minéraux, toujours visibles à l’œil
nu et pouvant atteindre plusieurs centimètres, définissant la texture grenue.
Le granite constitue une variété d’un ensemble plus vaste, les granitoïdes. Par
« granitoïde », on entend toute roche semblable et associée aux granites. Cette défi-
nition large a le mérite d’inclure non seulement des roches grenues, entièrement cris-
tallisées, mais aussi des roches moins parfaitement cristallisées (filoniennes et
volcaniques) de composition voisine. L’analyse chimique des granites (Tab. 3.5) fait
apparaître d’assez grandes variations. Un granite « moyen » se caractérise par l’abon-
dance des éléments chimiques O, Si, Al, Na, K et, dans une moindre mesure, Ca. Cette
composition se traduit par la prédominance des feldspaths et des polymorphes de la
silice (quartz, tridymite), d’où le nom de roches felsiques.
Tableau 3.5 – Compositions chimiques moyennes des granitoïdes
(d’après Nockolds, 1954).

1 2 3 4 5

SiO2 73,86 72,08 69,15 66,88 66,15


TiO2 0,20 0,37 0,56 0,57 0,62
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Al2O3 13,75 13,86 14,63 15,66 15,56


FeO* 1,83 2,44 3,37 3,79 4,64
MnO 0,05 0,06 0,06 0,07 0,08
MgO 0,26 0,52 0,99 1,57 1,94
CaO 0,72 1,33 2,45 3,56 4,65
Na2O 3,51 3,08 3,35 3,84 3,90
K2O 5,13 5,46 4,58 3,07 1,42
P2O5 0,14 0,18 0,20 0,21 0,21
D.I. 91,50 87,60 80,30 72,70 65,40
Moyennes calculées à partir d’un grand nombre d’analyses :
1. granite à feldspaths alcalins 4. granodiorite
2. syénogranite 5. tonalite
3. monzogranite

141
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

Les minéraux constitutifs sont variés :


• les minéraux blancs comprennent le quartz et les feldspaths. Il n’y a jamais de
feldspathoïde à cause des réactions chimiques :
‘ néphéline NaAlSiO4 + 2 quartz SiO2 → albite NaAlSi3O8
‘ leucite KAlSi2O6 + quartz SiO2 → feldspath potassique KAlSi3O8
• les minéraux colorés comprennent l’olivine, les pyroxènes, les amphiboles, la
biotite. À l’exception de la fayalite Fe2SiO4, l’olivine ne coexiste pas avec le
quartz à cause de la réaction chimique :
‘ forstérite Mg2SiO4 + quartz SiO2 → 2 enstatite MgSiO3
• les minéraux accessoires comprennent les oxydes de Fe-Ti et de nombreux autres
minéraux porteurs d’éléments mineurs ou en traces, comme l’apatite (P), la fluo-
rite (F), la titanite (Ti), la tourmaline (B), le zircon (Zr), le béryl (Be) et ses varié-
tés précieuses, l’émeraude et l’aigue-marine. Ils peuvent concentrer des éléments
d’intérêt économique : cassitérite (Sn), molybdénite (Mo), uraninite (U), wolfra-
mite (W), etc.
Les analyses modales montrent que les granitoïdes sont leucocrates à hololeuco-
crates, avec plus de 10 % de quartz. Les variations à l’intérieur du groupe des miné-
raux blancs constituent la base de la nomenclature recommandée et adoptée en 1972
au 24e Congrès Géologique International de Montréal (Fig. 3.15). La classification
se fonde sur les proportions volumiques des quatre groupes de minéraux blancs :
• pôle Q : quartz et minéraux polymorphes de la silice ;
• pôle A : feldspaths alcalins ;
• pôle P : plagioclases, à l’exception de l’albite (An < 5) placée au pôle A ;
• pôle F : feldspathoïdes.
Les quatre pôles Q, A, P, F forment les sommets de deux triangles équilatéraux
opposés, ayant le côté AP en commun. Des subdivisions ont été placées à l’intérieur
de chaque triangle de façon à délimiter des groupes homogènes (Fig. 3.15). Pour être
complète, la nomenclature doit ajouter aux principaux groupes définis :
• l’indice de coloration, avec les préfixes leuco-, méso- et méla-, selon la propor-
tion volumique des minéraux colorés ;
• la mention des minéraux caractéristiques, même s’ils sont rares (un granite à
fayalite contient rarement plus de 1 % de ce minéral), selon l’ordre croissant
d’abondance : un granite à amphibole-biotite, avec plus de biotite que d’amphi-
bole, est différent d’un granite à biotite-amphibole.
• les particularités texturales :
‘ taille du grain : pegmatitique pour des cristaux dépassant le centimètre, grossier
pour des cristaux dépassant 3 mm, moyen pour des cristaux compris entre 1 et
3 mm, fin pour des cristaux inférieurs à 1 mm, aplitique pour des cristaux invi-
sibles à l’œil nu.
‘ homogénéité : la roche est équante lorsque les minéraux sont tous de même taille,
porphyroïde lorsque des mégacristaux (pouvant atteindre plusieurs centi-
mètres) baignent dans une pâte cristallisée plus fine.

142
3.2 • Un magma différencié : le granite

60

1 2 3 4

20

5 7 8 9 10
A 10 35 65 90 P
10
50
10

60

F
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Figure 3.15 – Diagramme QAPF (quartz-feldspath alcalin-plagioclase-


feldspathoïde) (Streckeisen, 1976). Les granitoïdes occupent les champs 1 à 4.
1. granite à feldspath alcalin, 2. granite (en grisé), 3. granodiorite, 4. tonalite-
trondh-jémite, 5. syénite à feldspath alcalin, 6. syénite, 7. monzonite,
8. monzodiorite-monzo-gabbro, 9. diorite-gabbro, 10. syénite feldspathoïdique.
Les autres champs du triangle APF représentent des roches alcalines sous-saturées
en silice relativement rares.

143
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

3.2.2 Origine et mobilité


Parce que les granites ne peuvent être observés à l’état de magma dans la nature,
l’histoire de leur cristallisation n’a pu être élucidée qu’en laboratoire. Le nombre de
constituants chimiques du système granitique est important (au moins 12, Tab. 3.5),
ce qui rend difficile l’interprétation des résultats expérimentaux. Deux techniques
ont été utilisées simultanément : expérimentation sur des échantillons naturels,
réduction à des systèmes analogues plus simples.

a) Résultats expérimentaux
Les travaux de Tuttle et Bowen (1958) ont clarifié le débat. Ayant observé que la
majorité des granites dans le monde contient plus de 80 % de quartz et de feldspaths
alcalins, ils ont limité leurs expériences au système résiduel synthétique, appelé
haplogranitique, NaAlSi3O8-KAlSi3O8-SiO2-H2O (Fig. 3.16). Ce système présente
un point remarquable, le minimum thermique M, où cristallisent à l’équilibre miné-
raux polymorphes de la silice et feldspaths alcalins. En cristallisant, tout magma sili-
caté expulse un liquide résiduel convergeant vers le point M, qui correspond selon la
nomenclature à une composition de granite à feldspaths alcalins (groupe 1 du
diagramme Q A P, Fig. 3.15).
Or, l’ensemble des compositions de granites et de rhyolites dans le monde coïncide
avec l’ensemble des points M déterminés entre 0,1 et 500 MPa. Tuttle et Bowen, après
avoir vérifié que les granites naturels se comportaient de la même façon que leur
système simplifié haplogranitique, ont conclu que les granites constituent les produits

Q Q
1130˚C

1110˚C 80 80
1000˚C

60 rhyolites et 60
900˚C granites
800˚C
770˚C 500 0b
700˚C 40 b 100 0b 40
745˚C 200 300
0b 0b
400
M 0˚C
80 20 20
0 ˚C
90 syénites alcalines
˚C

845˚C
990

Ab 20 40 60 80 Or Ab Or
20 40 60 80

A B
Figure 3.16 – Évolution des liquides résiduels dans le système SiO2-
KAlSi3O8-NaAlSi3O8-H2O (Qz-Or-Ab-H2O) (Tuttle & Bowen, 1958).
A. Tous les liquides convergent vers le minimum thermique M, qui correspond à
une composition de granite à feldspath alcalin (champ 1 de la Fig. 3.15).
B. L’ensemble des points M, déterminés pour des pressions comprises entre 50 et
400 MPa, coïncide avec celui de la majorité des rhyolites et granites naturels. Noter
le sous-ensemble des syénites alcalines, placé sur la ligne Ab-Or au niveau d’un
« col » thermique.

144
3.2 • Un magma différencié : le granite

les plus évolués et les plus tardifs de la différenciation des magmas silicatés. L’obser-
vation postérieure, en 1963-1969, de liquide résiduel rhyolitique au sein du lac de
lave d’Alae (Tab. 3.3) confirme que le magma granitique doit être considéré comme
un magma différencié, alors que le magma basaltique est relativement primaire.
Remarquant que les basaltes sont riches en minéraux colorés normatifs (caractère
mésocrate) et les granites en minéraux blancs (caractère leucocrate), Thornton et
Tuttle ont défini l’indice de différenciation D.I. (« Differentiation Index »), tel que :
D.I. = Qz + Or + Ab + Né + Lc (minéraux de la norme CIPW).
Un basalte a un D.I. inférieur à 30 et un granite un D.I. supérieur à 70 (Tab. 3.4
et 3.5).
Cependant, des expériences de fusion partielle de roches crustales ont permis de
fabriquer des magmas granitiques primaires par anatexie (Tab. 2.11), illustrant
parfaitement le caractère ambigu des magmas granitiques, qui peuvent donc être soit
différenciés à partir de magmas basaltiques et d’origine mantélique, soit primaires
par anatexie de formations crustales.

b) Viscosité et mobilité des magmas granitiques


Quoi qu’il en soit du mode de production des liquides granitiques, ils sont carac-
térisés par de fortes teneurs en Si, Al, Na et K, ce qui se traduit par de faibles densi-
tés, pouvant descendre à 2,2-2,1 g.cm– 3, et une viscosité élevée, pouvant dépasser
104,6 Pa.s, valeur de la viscosité critique d’éruption. En d’autres termes, un liquide
granitique est suffisamment léger mais, surtout s’il est pauvre en eau, il est trop
visqueux pour monter. En revanche, si la teneur en eau est suffisante, le seuil critique
de 104,6 Pa.s n’est pas atteint et le liquide granitique est alors capable de se déplacer
le long des fractures. Plusieurs cas se présentent :
1. si le liquide granitique visqueux se déplace dans un milieu ductile (croûte infé-
rieure par exemple), l’ascension commence de façon diapirique, en « perçant à
travers », puis se développe par fracturation hydraulique, en débitant en blocs les
formations encaissantes et provoquant une intrusion en force.
2. le liquide granitique fluide se déplace en milieu cassant (croûte supérieure) :
l’ascension n’est possible que de façon passive dans un système de fractures
s’ouvrant en régime extensif ou décrochant.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

L’abondance d’éléments volatils dans le magma joue un rôle essentiel dans la


structure du liquide. La théorie la plus développée est celle du modèle quasi-cristal-
lin de Burnham (1981) : un liquide silicaté est considéré comme un mélange de
complexes ou espèces électriquement neutres. La plupart des espèces correspondent
aux phases solides qui cristallisent avec la même stœchiométrie (Tab. 3.6). H2O
constitue une espèce à part entière qui entre aussi bien dans la phase fluide séparée
que dans la phase liquide silicatée. Elle disloque les charpentes silicatées et abaisse
ainsi la viscosité des liquides. Les éléments Li et Be s’associent aux aluminosilicates
pour donner plusieurs espèces, tandis que les éléments B et F forment des complexes
avec seulement Na. Cl entre surtout dans la phase fluide en association avec les alcalins.

145
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

Tableau 3.6 – Spéciations dans les liquides granitiques


(Burnham & Nekvasil, 1986).
1. Espèces décrites dans les liquides granitiques
Par convention, les espèces liquides sont représentées par leur abréviation en
lettres minuscules, les phases solides correspondantes sont indiquées avec la lettre
initiale en majuscule (exemple : ab et Ab pour la composition albite NaAlSi3O8).
Pour comparer les volumes molaires avec celui de l’albite qui sert de référence, les
formules structurales sont calculées sur 8 oxygènes.

Espèce Composition (sur 8 oxygènes)

ab albite NaAlSi3O8
an anorthite CaAl2Si2O8
ap apatite Ca3,08P1,846O8
be béryl Be1,23Al0,89Si2,67O8
co corindon Al5,33O8
cr cryolite Na4Al1,33O8
dpy pyrophyllite déshydroxylée Al1,455Si2,91O8
eu eucryptite Li2Al2Si2O8
gr grossulaire Ca2Al1,33Si2O8
hy orthopyroxène (Mg,Fe)1,33Si2,67O8
il ilménite Fe2,67Ti2,67O8
jd jadéite Na1,33Al1,33Si2,67O8
kts tétrasilicate de potassium K1,78Si3,56O8
lc leucite K1,33Al1,33Si2,67O8
mt magnétite Fe6O8
nds disilicate de sodium Na3,2Si3,2O8
ns silicate de sodium Na2,53Si3,37O8
ntb tétraborate de sodium Na2,286B4,571O8
or sanidine KAlSi3O8
pe pétalite Li0,8Al0,8Si3,2O8
py pyrophyllite Al1,455Si2,94O8, 0,727 H2O
qz quartz Si4O8
sil sillimanite Al3,2Si1,6O8
sp spodumène Li1,33Al1,33Si2,67O8
w eau H2O
zo zoïsite Ca1,28Al1,92Si1,92O8
2. Réactions de spéciations
Certaines espèces correspondent aux phases solides qui cristallisent. Elles ont la même stœchiométrie et
probablement la même structure. D’autres proviennent de la dissociation ou de la recombinaison d’autres
espèces à la suite de réactions, dites de spéciation :
– fusion incongruente d’une phase solide : par exemple, l’albite à 3,33 GPa et 1 370 °C :
1,03 Ab → 0,78 ab + 0,158 jd + 0,062 qz + 0,03 Jd
– interaction entre espèces liquides : ainsi, dans le système KAlSi3O8 – SiO2 – H2O à 1,5 GPa et 1 170 °C :
or + 0,249 qz → 0,687 dpy + 0,562 kts

c) Ascension des magmas granitiques


L’incorporation d’éléments volatils modifie également la géométrie des courbes de
liquidus et de solidus dans l’espace (pression, température) et influe sur la mobilité
des magmas avant leur cristallisation (Fig. 3.17). Un liquide granitique anhydre
étant moins dense que le solide cristallisé, la pente de la courbe du liquidus est posi-
tive, d’après l’équation de Clausius-Clapeyron :
dP/dT = ∆S/∆V = 1/T × ∆H/∆V
de sorte que la température augmente avec la pression.

146
3.2 • Un magma différencié : le granite

L’incorporation d’une phase vapeur produit l’effet contraire : le volume combiné


du solide anhydre et de la phase vapeur est très supérieur à basse pression à celui du
liquide contenant de l’eau en solution, de sorte que ∆V est négatif. La température
diminue lorsque la pression d’eau augmente. Cet effet n’est perceptible qu’à pression
inférieure à 1,5-2,0 GPa, c’est-à-dire dans les conditions régnant dans la croûte et le
sommet du manteau supérieur. ∆V est positif à plus fortes pressions. La variation de
pente du solidus granitique en présence d’eau (solidus humide) a des conséquences
sur la mobilité verticale du magma granitique (Fig. 3.17).

pression kb

40
solidus “humide” liquidus à 5% H2O
= liquidus

30 liquidus à sec

2
20

4
10
3
1
0
500 600 700 800 900 1000 1100 1200
température °C

Fig. 3.17 – Mobilité verticale des liquides granitiques selon la profondeur


et la teneur en H2O d’origine (modifié d’après Lameyre, 1986).
1 et 2. liquides sursaturés en H2O, 3. liquide anhydre, 4. liquide sous-saturé en H2O.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Considérons d’abord un liquide granitique (au-delà du liquidus) :


1. un magma saturé en eau, présentant une phase vapeur séparée et produit au soli-
dus, a une capacité ascensionnelle nulle pour des pressions inférieures à 1,5 GPa.
2. pour des pressions plus élevées, un tel magma peut s’élever jusqu’à ce qu’il
recoupe son solidus à une profondeur déterminée par la vitesse de refroidisse-
ment en cours d’ascension.
3. un magma anhydre peut arriver surchauffé, à condition que son énergie ther-
mique ne soit pas dissipée en route.
4. les cas intermédiaires des magmas sous-saturés en eau produisent des histoires
plus complexes à cause des variations de la solubilité de l’eau dans le liquide

147
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

granitique en fonction de la pression (Fig. 3.18). Le liquidus n’est confondu avec


le solidus humide qu’à des pressions inférieures à celle correspondant à la satura-
tion en eau du magma. Il parviendra ou non surchauffé à la surface.

pression kb
40

7 S (solubilité) = 0,65 moles H2O


par mole de liquide silicaté
6
M (magma) =
81,25 % liquide silicaté
5 (à Xmole H2O = 0,65)
+ 18,75% vapeur
4 liquide silicaté
(H2O dissoute)
3
liquide silicaté
2 (H2O dissoute)
+ H2O vapeur
1

0
0 0.1 0.2 0.3 0.4 0.5 0.6 0.7 0.8 0.9 1
température °C
Xmole H2O

Figure 3.18 – Solubilité (en fraction molaire) de H2O dans les magmas
silicatés à 1 000 °C, en fonction de la pression (Burnham, 1979).

Le raisonnement suppose que le liquide granitique a pu s’extraire complètement


du réseau solide. Dans le cas contraire, le mélange solide + liquide peut se déplacer de
façon diapirique ou par fracturation hydraulique entre liquidus et solidus (Fig. 3.19) :
a. ascension faible d’une masse cristalline imbibée de liquide qui cristallise en cours
d’ascension ;
b. ascension facilitée parce que la proportion de liquide augmente jusqu’à atteindre
100 % du mélange, ébullition, puis cristallisation en profondeur ;
c. même processus qu’en b, liquéfaction et ébullition en profondeur, puis cristallisa-
tion en surface.

3.2.3 Nucléation et croissance cristallines


Les phénomènes de cristallisation dans les granites sont complexes : différents miné-
raux apparaissent successivement, certains disparaissent et les compositions des
phases minérales varient. L’observation des relations entre les cristaux de familles
minérales différentes – les minéraux précoces sont inclus dans les minéraux plus

148
3.2 • Un magma différencié : le granite

Figure 3.19 – Mobilité verticale d’un mélange liquide ± solide en fonction de


la pression et de la température d’origine (modifié d’après McBirney, 1985).
a. liquide + solide cristallisant en profondeur (plutonisme), b. liquide ± solide
devenant totalement liquide puis, après ébullition, cristallisant en profondeur
(plutonisme), c. liquide ± solide devenant totalement liquide puis, après ébullition,
émis en surface (volcanisme).

tardifs – permet souvent d’établir à partir du liquidus une séquence de cristallisation.


Il n’est pas toujours facile de mettre en évidence l’association minérale cristallisant
au solidus car, fréquemment, les minéraux d’altération remplacent les minéraux
magmatiques primaires. Ils sont produits directement à partir de fluides percolant
dans la masse granitique consolidée ou proviennent de réactions de déstabilisation
des minéraux magmatiques : développement de mica blanc, chlorite et épidote,
transformations des feldspaths en phases de basse température, silicification des
interstices et des fissures,
La quantité et la taille des cristaux d’une famille minérale magmatique varient en
fonction de la nucléation des germes cristallins et de leur croissance aux dépens de
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

la phase liquide. Nucléation et croissance sont rarement simultanées et leurs taux


dépendent de la surfusion. Le système granitique est l’un des plus difficiles à étudier,
car l’ensemble des minéraux cristallise dans un faible intervalle de température,
c’est-à-dire pour une faible surfusion, produisant un assemblage minéralogique avec
des cristaux de taille semblable.
Le système haplogranitique a été exploré en conditions de saturation et de sous-
saturation en eau (Fig. 3.20) à 0,8 GPa et entre 400 et 900 °C, de façon à examiner le
comportement des minéraux blancs. Les courbes de nucléation et de croissance sont
identiques pour les différents minéraux, les cristaux ont même taille et donnent la
texture grenue équante. La vitesse de croissance varie de 3 10– 6 cm.s– 1 (à peu près

149
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

1 mètre par an) à 10– 10 cm.s– 1 (environ 0,03 mm.a– 1), le taux de nucléation varie de
0 au liquidus à 108 sites.cm– 3 au solidus. La vitesse de croissance est plus faible dans
les systèmes contenant une phase vapeur séparée que dans les systèmes sous-saturés
en eau. Lorsque la surfusion est faible (< 100 °C), la vitesse de croissance atteint sa
valeur maximale alors que le taux de nucléation reste assez bas. Le magma peut cris-
talliser des minéraux de grande taille : même en admettant que les valeurs obtenues
sur système synthétique sont surestimées par rapport aux systèmes naturels, la texture
pegmatitique serait acquise en moins d’un an, la texture grossière en moins d’un mois
et la texture aplitique en moins d’une heure. Pour une surfusion plus forte, dépassant
200 °C, la densité de nucléation devient très forte et prédomine sur la croissance : dans
les conditions proches du solidus, la texture aplitique est toujours présente.
densité de vitesse de
nucléation croissance
(sites par cm3) (cm.s–1)

109
densité

107 10-6

10-7
105
vitess

Figure 3.20 – Nucléation


10-8 et croissance cristallines
e

en fonction de la
103 surfusion (différence
10-9 entre la température du
magma et son liquidus).
Les expériences ont été menées
10 sur des granites à 0,8 GPa et
10-10 3,5 % H2O, les courbes
représentent le comportement
0 200 400
liquidus solidus ∆ T°C des cristaux de feldspath alcalin
(Swanson, 1977).

Dans le système haplogranodioritique (23 % quartz, 20 % feldspath alcalin, 57 %


plagioclase), le feldspath alcalin cristallise tardivement près du solidus, le plagio-
clase apparaît au liquidus et le quartz est en position intermédiaire. Au solidus, les
taux de nucléation du plagioclase et du quartz sont très élevés (108 sites.cm– 3), celui
du feldspath alcalin est très faible. Les cristaux de feldspath alcalin apparaissent en
nombre assez faible et peuvent acquérir une grande taille, la roche cristallisée a une
texture porphyroïde. La vitesse de croissance est 100 fois plus élevée dans un milieu
sous-saturé en eau (10– 6 cm.s– 1, soit 30 cm.a– 1) que dans un milieu saturé en eau

150
3.2 • Un magma différencié : le granite

(10– 8 cm.s– 1, soit 3 mm.a– 1). Contrairement à ce que l’on pourrait penser a priori,
les granodiorites porphyroïdes à « dents de cheval », avec des mégacristaux de
feldspath potassique pouvant dépasser 5 cm de long, se forment en conditions de
forte surfusion dans un milieu pauvre en eau.
Il faut retenir de ces travaux essentiels que :
• pour acquérir la texture grenue, les roches plutoniques restent en partie liquides
pendant une durée ne dépassant pas l’ordre de grandeur de l’année ;
• les cristaux les plus grands ne correspondent pas nécessairement à des minéraux
précoces, la taille est seulement inversement proportionnelle à la nucléation ;
• l’eau, en phase vapeur séparée, ralentit la croissance des minéraux.

3.2.4 Comportement de l’eau


La molécule H2O peut être incorporée dans le liquide silicaté et la phase vapeur. On
distingue les magmas saturés en eau présentant une phase liquide et une phase
vapeur et les magmas sous-saturés en eau qui ont seulement une phase liquide. En
fait, il n’est pas rigoureux de parler de phase vapeur puisque, dans les conditions
magmatiques, l’eau se situe au-delà du point critique (374 °C et 22,1 MPa) à partir
duquel toute distinction entre état liquide et état gazeux devient impossible. Par
convention, on parle de phase vapeur pour la phase concentrant H2O et de phase
liquide pour celle qui concentre les silicates.

a) Processus physiques
L’eau est soluble dans les magmas. La solubilité varie en fonction de la pression, de
la température et de la composition du magma. Le système NaAlSi3O8-H2O a été
étudié comme exemple (Fig. 3.18 et 3.21) et tous les autres liquides silicatés peuvent
être assimilés à ce système. La valeur XmH2O mesure la proportion molaire d’eau
contenue dans le liquide, sachant que la masse d’une mole d’eau est de 18,02 g et
celle d’albite de 262,2 g. Pour une teneur en eau donnée, le diagramme (pression,
température) délimite quatre zones distinctes (Fig. 3.21) :
1. une zone où coexistent solide + vapeur : c’est le domaine de l’altération hydro-
thermale et du métamorphisme ;
2. une zone où coexistent solide + liquide : toute l’eau est dissoute dans le liquide ;
3. une zone où la phase liquide renferme toute l’eau ;
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

4. une zone où coexistent liquide + vapeur : il y a rétro-ébullition du magma.


Les zones 2, 3 et 4 constituent le domaine du magmatisme. Une poche liquide de
la zone 3 peut soit se mettre en place et refroidir de façon isobare (scénario A), soit
monter de façon adiabatique (scénario B).
A. Le liquide traverse son liquidus, puis son solidus à pression constante. Les
cristaux apparaissent, le liquide résiduel s’enrichit en eau et n’atteint la saturation
qu’au solidus. Au solidus, une pression de fluides apparaît par suite de l’exsolution
de la phase vapeur. Si la pression de fluides est inférieure à la résistance des roches,
la vapeur percole dans les interstices entre les grains et provoque des réactions
d’altération hydrothermale aux zones de contact entre fluide et cristaux.

151
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

solidus
pression kb liquidus
20

18
2
liquide silicaté Xmole H2O = 0,6
16
+ solide
14

12
3
10
liquide silicaté
scénario A
8

6
B

solubilité
scénario

4
1 de H2O
solide 4
+ vapeur liquide silicaté
2
+ vapeur
0
600 700 800 900 1000 1100 1200 1300
température °C

Figure 3.21 – Évolution d’un magma silicaté contenant de l’eau dissoute en


fonction de la pression et de la température, d’après le système simplifié
NaAlSi3O8-H2O (modifié d’après Burnham, 1979).
Le scénario A correspond à un refroidissement en profondeur (plutonisme), le
scénario B à une ascension adiabatique vers la surface (volcanisme).

Si elle est supérieure, la roche se fracture et forme des brèches hydrauliques, consti-
tuées de fragments anguleux de roches dans une matrice produite par la précipitation
du fluide. Altération hydrothermale et bréchification hydraulique sont deux aspects
des réactions subsolidus subies par un granite au cours de son refroidissement.
B. Le liquide, au cours de son ascension, est d’abord sous-saturé en eau, puis
traverse son seuil de solubilité. Apparaissent alors des bulles de vapeur qui se
rassemblent au sommet de la poche magmatique. Si la pression exercée par les
bulles de vapeur dépasse la résistance du toit, il y a explosion et expulsion jusque
dans l’atmosphère du mélange constitué par les débris du toit pulvérisé, le liquide et
la vapeur : ce sont les nuées ardentes, le liquide brutalement détendu se fige en verre
pour donner les ponces.
Si la pression de fluides est plus faible, le liquide chargé de bulles de vapeur peut
atteindre son solidus et cristalliser. Les bulles de vapeur contiennent de nombreux
éléments en solution qui, lors du refroidissement, précipitent pour donner les miné-
raux caractéristiques des poches pegmatitiques et des filons hydrothermaux associés.
Le dégazage du magma granitique est fréquemment explosif à cause de la grande
viscosité du liquide. Comme ηL est fonction inverse de la teneur en eau dissoute,
plus le dégazage se développe, plus la viscosité du liquide augmente. Des pressions

152
3.2 • Un magma différencié : le granite

de fluides de 50 à 500 MPa peuvent être induites par l’emprisonnement des bulles de
vapeur dans une armature liquide très visqueuse et provoquer des éruptions explo-
sives catastrophiques. Les brèches pegmatitiques en sont l’équivalent en profondeur
et induisent des séismes. Une partie de cette eau peut ensuite apparaître à la surface,
sous forme thermale comme, par exemple, les geysers.

b) Processus chimiques
À cause de la dissociation thermique de l’eau, il existe des relations étroites entre la
teneur en eau et le caractère redox du milieu. La réaction la plus simple est la
déshydrogénation :
2 H2O → O2 + 2 H2 ↑
À cause de sa petite taille, la molécule H2 se déplace plus facilement que la molé-
cule O2 ou même que l’ion O2–. De ce fait, l’apparition d’une phase vapeur séparée
rend le milieu oxydant. Le caractère oxydant se traduit minéralogiquement par :
• la cristallisation dans le liquide d’oxydes de fer (magnétite Fe3O4, puis hématite
Fe2O3) en présence de silicates magnésiens ;
• l’oxydation de la magnétite précoce en hématite et la coloration en rouge des
roches en conditions subsolidus.
Inversement, si le milieu reste réducteur, les oxydes de fer sont peu abondants et
les silicates s’enrichissent en fer ferreux. Les roches sont sombres ou claires, mais
jamais rouges. Les processus s’expliquent par les réactions suivantes :
• dans un magma sous-saturé en eau :
[2 Fe2+ + 2 OH–] (magma) + 0,5 O2 (fluide)
→ [2 Fe3+ + 2 O2–] (magma)+ H2O (fluide).
L’incorporation d’eau dans le magma favorise la cristallisation de minéraux
ferreux hydroxylés. La perte d’eau se traduit par celle de minéraux ferriques
anhydres.
• dans un milieu sursaturé en eau :
2 Fe2+ (magma)+ [H2O + 0,5 O2] (fluide) → 2 Fe3+ + 2 OH– (magma).
Les minéraux ferriques anhydres coexistent avec les minéraux hydroxylés enri-
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

chis en Mg et Mn.
Dans un magma naturel, la saturation en eau n’est acquise que tardivement. De ce
fait, le milieu magmatique sous-saturé en eau est relativement réducteur, proche du
tampon FMQ (fayalite-magnétite-quartz : 3 Fe2SiO4 + O2 = 3 SiO2 + 2 Fe3O4), avec
un rapport Fe3+ / (Fe2+ + Fe3+) variant entre 0,15 et 0,30, ce qui se traduit au cours de
la cristallisation par un enrichissement en Fe2+ des cristaux silicatés. Lors de l’expul-
sion de la phase vapeur, il devient oxydant, ce qui se traduit par un enrichissement
tardif en Mg et Mn des bords des cristaux (zonation « inverse »), le dépôt massif
d’oxydes de fer et la rubéfaction des roches causée par l’hématite en micro-inclu-
sions dans les cristaux de feldspath.

153
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

3.2.5 Associations magmatiques


Les travaux expérimentaux ont montré que le magma granitique peut se former soit
par différenciation extrême d’un magma silicaté plus basique, soit par fusion
partielle de roches crustales. Le fait que le granite soit abondant dans les continents
et fréquemment associé à des phénomènes métamorphiques a fait considérer, au
début des années 1960, le problème du granite comme résolu définitivement : le
granite constituerait le « terme ultime » du métamorphisme et proviendrait de zones
partiellement fondues de la croûte continentale. La découverte de granites dans des
îles océaniques (Islande, Kerguelen) où aucun fragment continental n’a été reconnu
a relancé le débat. Le dragage sur la ride de Rodrigues (océan Indien) de granite en
filonnet recoupant un basalte océanique et l’observation in situ de granite dans la
ride médio-atlantique a montré que certains granites n’ont aucune relation avec la
croûte continentale mais pourraient au contraire représenter des noyaux de futurs
continents.
Le problème du granite se pose ainsi en termes nouveaux, le manteau jouant un
rôle jusqu’à présent sous-estimé. À une étape de la pensée scientifique monogéniste
(un seul granite avec une origine crustale unique), fait suite une conception polygé-
niste (plusieurs types de granites avec des sources variées). La variété minéralogique
et chimique des granites ne constitue pas un phénomène aléatoire mais reflète une
variété de sources, de processus d’évolutions et d’associations. Le premier critère de
détermination est l’environnement géodynamique au moment de la mise en place et
l’on distingue maintenant les granites orogéniques et anorogéniques. La mise en
place de granites s’accompagne toujours de celle d’autres roches, volcaniques et
plutoniques, avec lesquelles ils constituent des associations magmatiques.

3.3 VOLCANISME ET PRODUITS ASSOCIÉS


Les roches volcaniques proviennent du refroidissement en surface des magmas. Par
leur variété minéralogique, texturale et chimique, elles témoignent des différents
processus qui permettent leur mise en place au cours des éruptions, phénomènes
toujours spectaculaires, souvent dangereux, mais parfois bénéfiques pour le déve-
loppement de la vie. Les éruptions volcaniques transforment le paysage dans lequel
elles se déroulent et apportent des matériaux nouveaux à la croûte terrestre.

3.3.1 Dynamismes éruptifs


Un volcan produit rarement au cours de sa période d’activité les mêmes types de
laves. Les produits émis varient ainsi que le type d’éruptions, passant du dynamisme
effusif, relativement calme avec des coulées plus ou moins fluides, au dynamisme
explosif, avec des retombées et des écoulements pyroclastiques (voir dans la même
collection Volcanologie).

154
3.3 • Volcanisme et produits associés

a) Types d’éruptions
Au cours d’une éruption, sont émises des retombées liées aux explosions, associées ou
non à des écoulements pyroclastiques, des coulées et des extrusions, enfin des gaz et
fumerolles. Les éruptions ont été longtemps classées en quatre types par ordre d’explo-
sivité croissante : hawaïen caractérisé par des laves très fluides, strombolien à bombes
volcaniques, vulcanien à cendres et péléen à nuées ardentes. Ces types ont été définis
d’après quatre volcans références : Hawaï (Pacifique Central), Stromboli et Vulcano
(Iles Éoliennes) et Montagne Pelée (Martinique). La classification a été ensuite amendée
par l’introduction des paramètres caractéristiques des retombées, l’épaisseur, la
dispersion et la fragmentation, qui mesurent l’intensité des éruptions (Fig. 3.22).

100
F surtseyen
ultra-
plinien

vulcanien

50
plinien

strombolien
hawaïen sub-plinien
D
0
0,05 5 500 50000 km2
Figure 3.22 – Types d’éruption volcanique selon la fragmentation (F)
et la dispersion (D) des dépôts (Walker, 1973).
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

L’épaisseur des dépôts varie avec la distance par rapport au cratère, ou bouche
d’émission qui a fonctionné au cours de l’éruption. Les zones d’égale épaisseur
déterminent les isopaques. Le paramètre E mesure l’épaisseur maximale au niveau
de la bouche d’émission, il est en général difficile à mesurer directement et souvent
calculé par extrapolation. La dispersion D est mesurée par la surface délimitée par
l’isopaque 0,01 E. La fragmentation F est déterminée par le pourcentage de maté-
riaux de taille inférieure à 1 mm à l’isopaque 0,1 E. Les valeurs des paramètres D et
F caractérisent le type de l’éruption. Aux types hawaïen, strombolien et vulcanien
déjà définis, s’ajoutent de nouveaux types : surtseyen, d’après l’île de Surtsey,
apparue en 1963 au large de l’Islande, et plinien, d’après Pline qui a décrit en détail

155
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

l’éruption du Vésuve du 24 août 79. Les paramètres D et F sont étroitement corrélés


et mesurent l’explosivité de l’éruption.
Le volume émis lors d’une éruption détermine son intensité, selon les neuf degrés
de l’échelle de Tsuya. Du degré I (< 10– 5 km3, soit < 104 m3) au degré IX
(> 100 km3), l’énergie mise en jeu varie de 2 1010 kJ à 1,4 1017 kJ.

b) Retombées volcaniques et écoulements pyroclastiques


Les matériaux volcaniques sont parfois éjectés violemment à partir du cratère. Ces
éjecta, après une trajectoire balistique dans l’atmosphère et/ou l’eau (éruptions suba-
quatiques), forment des retombées ou téphra qui, comme les roches sédimentaires
détritiques, sont classées en fonction de la taille des particules et de l’induration
(Tab. 3.7). Parfois émis à l’état encore liquide, les éjecta ont généralement le temps
de se refroidir pour retomber à l’état solide. Les gaz à l’origine de l’explosion leur
donnent un aspect scoriacé, c’est-à-dire riche en vacuoles. Les ponces constituent un
cas-limite avec un matériau vitreux très riche en bulles de gaz, qui peut s’étirer à
l’état pâteux : dans certains cas (Lipari, Vulcano), la densité du mélange (verre
+ gaz) est inférieure à celle de l’eau de mer et les ponces, caractéristiques des érup-
tions pliniennes, flottent au gré des courants.

Tableau 3.7 – Classifications des retombées volcaniques


(d’après Schmid, 1981 ; Le Maitre et al., 1989).

Taille des clastes Dépôt pyroclastique

Pyroclaste
non consolidé : consolidé :
mm Ø
téphra roche pyroclastique

> 64 <–6 bombe, bloc agglomérat agglomérat


lit de blocs ou de brèche pyroclastique
bombes
téphra de blocs

64 à 2 –6à–1 lapilli lit de lapilli tuf de lapilli


téphra de lapilli

2 à 1/16 – 1 à + 4 cendre grossière cendre grossière tuf de cendre grossière


(sableuse)

< 1/16 >+4 cendre fine cendre fine (poussière) tuf de cendre fine
(grain de poussière) (tuf de poussière)

La granulométrie en Ø est donnée par la relation : Ø = – (Log taille mm / Log 2)


Les cendres sont classées en trois fractions :
sableuse 1/16 mm-2 mm –1<Ø<+4
silteuse 1/16 mm-1/256 mm +4<Ø<+8
argileuse < 1/256 mm Ø>+8

156
3.3 • Volcanisme et produits associés

La vitesse d’éjection des particules est considérable, pouvant dépasser le mur du


son. Elle permet aux particules cendreuses et, dans certaines éruptions (par exemple
le Pinatubo en 1991, aux Philippines), aux gouttelettes d’acide sulfurique H2SO4
d’atteindre la stratosphère où elles sont reprises par les jet-streams. Or, le taux de
particules absorbant le rayonnement solaire dans la stratosphère joue un rôle impor-
tant dans la climatologie planétaire et influe sur les conditions de vie. Après une
éruption importante, les particules projetées dans l’atmosphère peuvent y demeurer
en suspension pendant une durée allant jusqu’à 3 ans. La moyenne annuelle des
températures peut baisser alors de 0,4 °C.
Les écoulements pyroclastiques (littéralement : « débris de feu ») sont constitués
d’une émulsion de solide, de liquide et de gaz, dans laquelle le gaz constitue la phase
continue. Un tel mélange, chaud et dense, représente le risque volcanique majeur,
sous la forme des nuées ardentes, dévalant la pente des volcans. La vitesse mesurée
varie de 10 à 200 m.s– 1 (de 36 à 720 km.h– 1) et la température peut dépasser 300 °C.
Si la température du dépôt est assez faible (300-350 °C pour les nuées ardentes
historiques), les particules constituées de verre et de fragments provenant de roches
pulvérisées constituent un matériau meuble, facilement érodé. Lorsque la tempéra-
ture dépasse 525 °C, les particules, compactées sous l’effet de leur poids et de
l’expulsion des gaz, se soudent à chaud pour former des fiamme, débris de verre
aplati ou étiré, qui caractérisent les ignimbrites, ou tufs soudés. Alors que les autres
retombées, meubles, disparaissent rapidement, les ignimbrites résistent remarqua-
blement à l’érosion et jouent souvent le rôle de marqueurs paléovolcaniques.
Le record historique appartient au Tambora (Indonésie) qui, en 1815, a expulsé
152 km3 de produits pyroclastiques. En 1400 av. J.-C. environ, le Santorin (mer Égée)
en projetant 75 km3 a touché gravement la civilisation minoenne de Crète. Compara-
tivement, le célèbre Krakatau a émis en 1883 seulement 18 km3. Dans des temps
plus anciens (75 000 ans), à Sumatra, le Toba a produit 1 000 km3 de produits qui
ont été retrouvés dans l’océan Indien à plus de 2000 km du volcan. De ces explo-
sions, résultent de grands cratères d’effondrement, les caldeiras : la caldeira du
Toba mesure 100 km sur 30 km.

c) Coulées et extrusions
Manifestation classique de l’activité volcanique, la coulée de lave est constituée de
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

matériau essentiellement liquide avançant sous l’effet de la gravité. Son comporte-


ment dépend de sa viscosité, de sa température, de sa composition et de sa teneur en
fluides.
La plus longue coulée connue (Undara, Australie) a 160 km de longueur et
témoigne d’une fluidité exceptionnelle. Les éruptions hawaïennes produisent des
laves basaltiques très fluides, émises à 1 100-1 200 °C, pouvant avancer à 50, voire
75 km.h– 1 et combler des vallées de 50 km de long sur 100 m de large et quelques
dizaines de mètres d’épaisseur. Les laves acides sont moins chaudes (< 1 000 °C) et
plus visqueuses, elles donnent des coulées moins longues et plus épaisses (obsi-
dienne de Vulcano, par exemple).

157
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

Les coulées sous-marines s’épanchent en laves en coussins, ou pillow lavas : le


magma, au contact de l’eau froide, forme une croûte de verre élastique qui enve-
loppe une masse liquide ovoïde qui augmente de volume par arrivée de magma
nouveau. La croûte de verre se brise et permet à une masse de magma de progresser
dans l’eau, formant un nouveau coussin. Les fragments de verre s’accumulent et
forment des hyaloclastites (littéralement : débris de verre), fréquemment altérés par
l’eau en palagonite. La structure en pillow lava caractérise les coulées sous-marines
et s’observe dans tout épanchement subaquatique : océan, mer, lac ou glacier.
Les laves les plus visqueuses ne peuvent s’épancher en coulées et constituent
alors les extrusions (Fig. 3.23) : dôme-coulée, dôme et aiguille, par ordre de visco-
sité croissante. Comme le magma se déplace lentement à cause de sa forte viscosité,
il a le temps de se solidifier avant de s’écouler vraiment. Les extrusions, issues d’un
magma visqueux dégazé, apparaissent souvent en fin d’éruption explosive, après que
les nuées ardentes aient évacué la partie supérieure du magma enrichie en gaz. Elles
forment alors des « bouchons » qui explosent lors des éruptions postérieures, leur
taille déterminant l’intensité de l’énergie nécessaire pour les éliminer (comparer par
exemple avec le comportement d’une bouteille de champagne). L’alternance aiguille
de lave-nuée ardente à la Montagne Pelée (Martinique) a suivi l’émission de la nuée
catastrophique du 8 mai 1902 qui détruisit la ville de Saint-Pierre, comme l’a bien
observé Alfred Lacroix en 1902-1903.

2 η dé
croi
ssan
t
3
4

0 1km

n km

Figure 3.23 – Morphologie des appareils volcaniques selon la viscosité η du


magma (les échelles verticale et horizontale sont identiques).
1. aiguille, 2. dôme, 3. dôme-coulée, 4. coulée de lave (pouvant atteindre plusieurs
dizaines de kilomètres de longueur).

d) Gaz et fumerolles
Des gaz jaillissent constamment d’un volcan, aussi bien au cours des éruptions que
pendant les périodes de repos relatif. La vapeur d’eau y prédomine et, en se détendant

158
3.3 • Volcanisme et produits associés

dans l’atmosphère, forme le panache blanc classiquement associé au volcan. L’origine


des gaz volcaniques est déterminée par l’étude des systèmes isotopiques de leurs
constituants. L’hydrogène et l’oxygène montrent la part importante de l’eau superfi-
cielle (précipitations et nappes phréatiques), indiquant que le constituant H2O a une
origine mixte, superficielle et profonde. Le constituant CO2 a une origine plus profonde,
située dans la croûte inférieure et le manteau lithosphérique, où il constitue la phase
fluide dominante. Les gaz rares dissous sont plus juvéniles et proviennent du manteau.
Au cours d’une éruption, plusieurs milliards de m3 de gaz sont émis. En masse,
les gaz représentent moins de 5 % du matériel projeté. Au niveau de la bouche
d’émission, leur température est celle du magma (1 000-1 200 °C) mais elle diminue
brutalement par phénomène de détente dans l’atmosphère. Leur composition peut
être déterminée par prélèvement direct, malgré les risques de pollution atmosphé-
rique, par analyse spectrale des flammes au contact de l’air et par récupération sous
vide des gaz occlus dans les vacuoles des laves.
Les constituants dominants des gaz sont, par ordre décroissant d’abondance : H2O
(75-95 %), CO2, SO2 et H2. Cette composition moyenne, mesurée à partir de gaz
prélevés dans les volcans et les sources thermales, est parfois différente de celle des
gaz magmatiques inclus dans les laves : à Hawaï, les coulées actuelles du Kilauea
contiennent SO2-H2O-H2S-CO2 par ordre décroissant. D’autres composés, oxydés
ou réduits, sont également présents : carbone (CH4, CO), soufre (H2SO4), chlore
(HCl, NaCl, fluor (H2F2, SiF4), azote et gaz rares (A, He, Rn radioactif, Xe).
Les gaz volcaniques sont en grande partie à l’origine de l’atmosphère. L’atmos-
phère primitive, composée de H2O et CO2, a disparu. L’atmosphère actuelle contient
environ 20 % d’oxygène à cause des processus biologiques et le reste, soit environ
80 % d’azote et la plupart des gaz rares, provient des émissions volcaniques. Le plus
abondant des gaz rares, l’argon, n’a pas la composition cosmique où 36Ar prédo-
mine, il est formé essentiellement de 40Ar, produit par la radioactivité de 40K.
La présence de thiocyanates et de traces d’acide cyanhydrique (0,01 mg.l– 1), ce
qui correspond tout de même à environ 10 t de HCN pour 109 m3 de gaz, explique
l’intérêt porté aux environnements volcaniques pour la recherche de l’origine de la Vie.
La composition des gaz varie avec la température, elle est généralement acide, ce
qui leur confère un pouvoir dissolvant important des métaux. Dans les fonds marins,
les évents hydrothermaux, fréquemment noirâtres à cause de leur charge importante
en sels dissous (« fumeurs noirs »), apparaissent au débouché de fluides profonds
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

dont la température peut atteindre 350 °C. Les métaux dissous, Fe, Cu, Zn, Hg, Ag,
Au, précipitent au contact de l’eau sous forme de sulfures et/ou d’hydroxydes et
forment des édifices poreux de plusieurs mètres de hauteur.
Les gaz continuent de s’échapper longtemps après les éruptions importantes et
forment les fumerolles : mofettes à H2O + CO2, solfatares à H2O + CO2 + H2S.
Ces gaz réagissent avec l’air et déposent des produits solides : soufre natif des
soufrières, sulfates et carbonates des fontaines pétrifiantes. De nombreuses sources
thermominérales sont situées à proximité des zones volcaniques.
La rencontre en profondeur de magma et d’eau plus superficielle provoque les
éruptions explosives hydromagmatiques, y compris dans des volcans à dynamisme

159
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

effusif. De nombreuses éruptions de l’Etna ont projeté des cendres humides sur la
région de Catane, en Sicile orientale, en même temps qu’est apparu un panache
blanc visible à plus de 200 km à la ronde. Après l’éruption, il reste une dépression
circulaire, un maar, dont le diamètre est égal à la profondeur du site d’explosion : les
maars ont été définis dans l’Eifel, en Allemagne, en particulier au Laacher See qui a
9 km de diamètre. Les éruptions hydromagmatiques constituent un risque volca-
nique certain dans les zones à climat humide.
Les magmas arrivent en surface après un trajet important en profondeur et
forment les roches volcaniques. Chaque éruption est caractérisée par son type de
formation et chaque volcan est constitué par une association qui lui est propre.

3.3.2 Séries volcaniques


Un ensemble de roches liées par un processus commun de différenciation est comag-
matique et forme une série. Un groupe de roches associées dans un même volcan
mais n’ayant pas la même origine constitue une suite. Les principales séries magma-
tiques ont été reconnues à partir d’exemples géologiques étudiés sur le terrain, puis
d’expériences de laboratoire. Elles ont été définies d’abord sur les roches volca-
niques car leur évolution s’interprète facilement en termes de différenciation de
liquides. Une lave est composée d’une pâte représentant le liquide et de phénocris-
taux représentant le solide en équilibre au moment de l’éruption. Les roches pluto-
niques ont totalement cristallisé et subi des rééquilibrations tardives, ce qui les rend
plus délicates à interpréter.

a) Un exemple : la Chaîne des Puys


Une série magmatique se définit par sa localisation, son âge et son mode d’évolu-
tion. La Chaîne des Puys est un exemple typique de série volcanique qui suit la règle
des trois unités :
• unité de lieu. L’essentiel des appareils volcaniques (35 principaux, une centaine
en comptant les cônes adventifs) est regroupé sur le Plateau d’Auvergne dans une
aire de 30 km de long sur 3-4 km de large allongée NS parallèlement au fossé de
la Limagne ;
• unité d’âge. Les produits volcaniques datés se sont mis en place à partir de 90 000
ans B.P. (« before present », c’est-à-dire avant 1950), avec un paroxysme vers
10 000-8 000 ans B.P. Une première période fissurale produit des basaltes et des
hawaïtes de 90 000 à 15 000 ans B.P. Une deuxième période, plus fertile, voit
l’apparition des termes évolués il y a 10 000 ans et l’émission de nuées ardentes il
y a environ 9 000 ans. Les dernières éruptions sont historiques ;
• unité magmatique. La série complète comprend basalte, hawaïte, mugéarite,
benmoréïte et trachyte. L’évaluation de l’abondance relative des différents types
de laves donne : 90 % de basalte, 3 % de roches intermédiaires et 7 % de benmo-
réïte et de trachyte (« dômites »). Le dynamisme éruptif varie de la coulée de lave
fluide (« cheires ») à l’émission de nuées ardentes accompagnant le développe-
ment de dômes.

160
3.3 • Volcanisme et produits associés

Tableau 3.8 – Compositions chimiques de laves de la série alcaline de la Chaîne des


Puys (Maury et al., 1980).

CP1 CP2 CP3 CP4 CP5 CP6 CP7

SiO2 47,25 48,50 52,20 53,21 57,10 60,20 69,35


TiO2 2,25 2,16 1,81 1,49 1,12 0,83 0,39
Al2O3 15,85 16,56 16,90 17,60 17,89 17,90 15,55
Fe2O3* 12,08 11,86 9,84 11,75 6,83 4,69 2,38
MnO 0,17 0,18 0,20 0,20 0,19 0,22 0,18
MgO 6,62 5,28 3,89 2,48 1,94 1,07 0,36
CaO 9,86 9,21 7,55 5,89 4,53 3,10 1,25
Na2O 3,70 3,92 4,45 5,00 5,42 5,58 5,60
K2O 1,68 1,80 2,47 2,71 3,40 3,82 4,88
P2O5 0,61 0,72 0,73 0,31 0,55 0,31 0,09
D.I. 36,31 40,61 51,74 56,78 67,01 75,45 90,86
Fe2O3* = fer total sous forme de Fe2O3
CP1. basalte alcalin (limite basalte-hawaïte, diagramme TAS, cf. Fig. 25), Cheire d’Aydat, sous le Château
de Saint-Saturnin.
CP2. hawaïte = « labradorite », coulée de la vallée de la Tiretaine, Pont des Soupirs.
CP3. mugéarite, coulée du Puy de Louchadière, Pontgibaud.
CP4. mugéarite, coulée du Pariou, Bonnabry près d’Orcines.
CP5. benmoréite = « pierre de Volvic », coulée du Puy de la Nugère, Le Cratère (Volvic).
CP6. benmoréite = « dômite à amphibole », sommet du dôme du Clierzou.
CP7. trachyte (limite trachyte-rhyolite, diagramme TAS) = « dômite à biotite », base sud du dôme du Puy
de Dôme.

La série de la Chaîne des Puys est caractérisée par la rareté des laves porphy-
riques, à l’exception des termes extrêmes (basalte et trachyte). Les types pétrogra-
phiques sont les suivants, par ordre de différenciation croissante (Tab. 3.8) :
• basalte alcalin, à phénocristaux d’olivine (ol) + clinopyroxène (cpx) et à micro-
lites d’ol + cpx + oxydes de Fe-Ti (ox) + plagioclase (pl) + apatite (ap) ;
• hawaïte, à phénocristaux d’ol (rare) + cpx (pouvant inclure l’amphibole) + ox + pl
et à microlites d’ol + cpx + pl + ox + feldspath alcalin (F alc) + feldspathoïde (foid) ;
• mugéarite, à phénocristaux d’amphibole (amph) + pl + ox + cpx (à inclusions
d’amphibole) + ap et à microlites d’ol (se déstabilisant en pigeonite) + cpx + pl
+ ox + F alc ;
• benmoréïte, de même minéralogie, contenant en plus des phénocristaux de zircon
et des microlites de minéraux polymorphes de la silice (tridymite, cristobalite) ;
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

• trachyte, à phénocristaux de cpx + pl + magnétite + ap + zircon + anorthose


+ biotite, rarement amphibole, et dans la pâte tridymite ou cristobalite.
L’évolution chimique et minéralogique est parfaitement continue (Fig. 3.24), ainsi
que les paramètres physiques des laves : température décroissant de 1 200 °C pour le
basalte à 900 °C pour le trachyte, densité variant de 2,71 à 2,26, viscosité croissante.
L’évolution des liquides a été gouvernée par la cristallisation fractionnée. Pour la
tester, des calculs ont été effectués à partir de la composition des laves aphyriques,
représentant les liquides, et des phénocristaux présents (Tab. 3.9). On suppose que
chaque liquide est issu du fractionnement des phénocristaux du magma immédiate-
ment moins différencié.

161
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

Qz

18

16

14 7

12

10

4
6
2

30 40 50 60 5 70 80 90 100
0
3 D.I.
2 4

4 2
6 1

10

Ne

Figure 3.24 – Teneurs normatives en néphéline (Ne) ou quartz (Qz) des laves
de la Chaîne des Puys en fonction de l’indice de différenciation (D.I.)
(Maury et al., 1980).
Les numéros 1 à 7 correspondent aux roches des tableaux 3.8 et 3.9.

Les calculs font apparaître que 38,3 % de laves intermédiaires peuvent être produites
à partir d’un magma basaltique par séparation de 4,8 % d’olivine, 4,6 % de magnétite,
26 % de clinopyroxène, 19,2 % de plagioclase et 7,1 % d’amphibole. La cristallisation
fractionnée est confirmée par la présence d’enclaves cumulatives ayant cette minéra-
logie dans les benmoréïtes et les trachytes. Si 38,3 % de laves intermédiaires sont issues
de la différenciation de 100 % de magma basaltique et comme leur répartition actuelle
dans la Chaîne des Puys est respectivement de 10 % et 90 %, cela implique que 22,5 %
du magma basaltique se sont différenciés en profondeur et que 77,5 % sont arrivés
directement en surface au cours d’éruptions fissurales.

162
3.3 • Volcanisme et produits associés

Tableau 3.9 – Différenciation par cristallisation fractionnée de la série de la Chaîne des


Puys (d’après Maury et al., 1980).

Parent CP1 CP2 CP3 CP4 CP5 CP6


Fils CP2 CP3 CP4 CP5 CP6 CP7

F1 74,72 64,26 79,73 67,95 74,99 59,99


F2 74,72 48,02 38,29 26,02 19,51 11,70

Olivine 4,09 0,87 – – – –


Clinopyroxène 10,03 15,40 9,99 2,92 2,09 0,84
Magnétite 1,69 3,84 – 6,62 2,91 3,03
Plagioclase 9,06 9,55 6,23 15,03 14,72 32,64
Amphibole – 6,60 4,59 9,47 5,69 1,60

Σr2 0,54 1,50 1,18 3,72 1,70 1,25

F1 = proportion de liquide fils issu du liquide parent (par exemple, 79,73 % de liquide CP4 sont issus de
100 % de liquide CP3)
F2 = proportion de liquide fils issu du liquide primitif CP1 (par exemple, 38,29 % de liquide CP4 sont issus
de 100 % de liquide CP1). F2 diminue de façon continue au cours de la différenciation.
Σr2 = somme des carrés des résidus pour tous les éléments majeures. Le résidu est défini par r = teneur
calculée – teneur réelle.
CP1 à CP7. Laves de la Chaîne des Puys, cf. Tab. 3.8

b) Classification des roches volcaniques


Les roches volcaniques ne peuvent être facilement définies par leurs analyses
modales, à cause de la finesse du grain et de la présence du verre. Une classification
chimique est donc nécessaire. La nomenclature actuelle est fondée sur le diagramme
simple [Na2O + K2O] – SiO2, appelé TAS (« total alkalies – silica ») dans lequel
différents champs ont été tracés (Fig. 3.25A et 3.25B).
Quelques types particuliers, très magnésiens, sont d’abord définis :
• boninite caractérisée par SiO2 > 52 %, MgO > 8 % et TiO2 < 0,5 % ;
• si 30 % < SiO2 < 52 %, MgO > 18 % et [Na2O + K2O] < 2 %, komatiite si TiO2
< 1 %, meiméchite si TiO2 > 1 % ;
• si 30 % < SiO2 < 52 %, MgO > 12 % et [Na2O + K2O] < 3 %, picrite.
Pour les autres roches, les variétés se distinguent par leurs teneurs en alcalins (en
poids ou en moles) :
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

• dans les champs S (saturés en silice), une roche est sodique si Na2O – 2 ≥ K2O (en
poids) ; elle est potassique si K2O ≥ Na2O – 2 (en poids) ;
• une roche est hyperalcaline si [Na2O + K2O] > Al2O3 (en moles) (présence d’ægyrine
Ac et de disilicate de sodium Ns, absence d’anorthite An dans la norme CIPW) ;
• une roche est métalumineuse si [Na2O + K2O] ≤ Al2O3 ≤ [Na2O + K2O + CaO]
(en moles) (présence d’anorthite An et de clinopyroxène Di dans la norme CIPW) ;
• une roche est hyperalumineuse si Al2O3 > [Na2O + K2O + CaO] (en moles) (présence
d’anorthite An et de corindon Co, absence de clinopyroxène Di dans la norme CIPW).

163
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

Na2O+K2O (poids%)
16
A
14
Ph

12 F
U3 A. Nomenclature des roches volcaniques
T
10 et définition des termes : ultrabasique,
U2
S3 basique, intermédiaire et acide (Le Bas
R
et al., 1986). F : roches à feldspathoïdes
8

U1 S2 (foïdites ou feldspathoïdites), Pc :
6
S1 picrobasalte, U1 à U3 : roches alcalines
O3 sous-saturées en silice, Ph : phonolite, S1
4 O2
O1 à S3 : roches saturées en silice, T :
B
2
Pc trachyte et trachydacite, B : basalte, O1 à
0
O3 : roches sursaturées en silice, R :
35 39 43 47 51 55 59 63 67 71 75 79 rhyolite. Il n’y a pas de réelle limite entre F
SiO2 (poids%)
et U1 (téphrite et basanite).
ultrabasique basique intermédiaire acide
45 52 63

Na2O+K2O (poids%)
16
B
phonolite
14

12 feldspathoïdite téphri-
phonolite
trachyte
10 phono-
téphrite trachy-
8 ansésite rhyolite
basanite ta b
téphrite
6 tb
B. Nomenclature des roches volcaniques
basaltique

courantes (Le Bas et al., 1986).


andésite

4
dacite
basalte andésite Abréviations : tb. trachybasalte, ta b.
basalte
picro

trachy-andésite basaltique.
2

0
35 39 43 47 51 55 59 63 67 71 75 79
SiO2 (poids%)

Na2O+K2O (poids%)
16
C
phonolite
14 0.5
0.4
12 feldspathoïdite 0.4
trachyte
10
0.35 0.5
0.3
8
0.4 rhyolite
0.3 0.35 0.5
6
0.2 0.3
0.2
4 0.35 0.4
0.2 0.3 andésite dacite C. État d’oxydation (rapport Fe2O3 / FeO)
2 0.15 0.15 basalte des roches volcaniques (Middlemost,
0
1989).
35 39 43 47 51 55 59 63 67 71 75 79
SiO2 (poids%)

Figure 3.25 – Diagramme TAS (Na2O + K2O – SiO2).

164
3.3 • Volcanisme et produits associés

Parce qu’elles sont émises à l’air libre ou au contact de l’eau, les roches volcaniques
sont fréquemment oxydées et/ou hydratées. De ce fait, leurs compositions actuelles ne
correspondent pas exactement à celles des magmas qui leur ont donné naissance. On consi-
dère un échantillon comme « frais » s’il contient moins de 2 % H2O+ et de 0,5 % CO2.
Le rapport Fe2O3/FeO est variable selon la nature de la roche (Fig. 3.25C). Les
valences du fer dans un magma sont déterminées par le potentiel redox des tampons
qui varient selon les magmas. Les magmas ultrabasiques (< 45 % SiO2) sont les plus
réduits (Fe2O3/FeO de l’ordre de 0,15), alors que les magmas acides (> 63 % SiO2) sont
les plus oxydés (Fe2O3/FeO de 0,4 à 0,5). Le rapport Fe2O3/FeO joue un rôle important
dans la nature et l’abondance des minéraux colorés de la norme CIPW : les oxydes (ilmé-
nite FeTiO3 et magnétite Fe3O4, parfois hématite Fe2O3) sont calculés avant les sili-
cates contenant Fe2+ (pyroxènes, olivine). Si Fe2O3 est élevé dans l’analyse chimique, la
quantité de silicates ferreux calculés est réduite, ce qui consomme peu de SiO2 dans
le calcul. Par conséquent, une roche oxydée contient plus de quartz normatif que la
même roche à l’état réduit. Dans certains cas, un magma sous-saturé en silice peut
donner par oxydation une roche artificiellement sursaturée. Afin de comparer entre
elles les séries magmatiques, il convient donc de calculer des normes standardisées
après recalcul des rapports Fe2O3/FeO selon les indications de la figure 3.25C et élimi-
nation des échantillons montrant de trop fortes valeurs de H2O+.

c) Roches alcalines et subalcalines


Les basaltes sont classés dans le tétraèdre de Yoder et Tilley par leur assemblage
minéral normatif. Les basaltes alcalins et les basanites, à néphéline normative, sont
séparés des autres basaltes par le plan critique de sous-saturation en silice Di-Ab-Ol
(Fig. 3.14). Comme l’avait observé Iddings dès 1892, une roche alcaline, à teneurs
égales en SiO2, est plus riche en alcalins, selon la réaction chimique :
néphéline NaAlSiO4 + 2 quartz SiO2 → albite NaAlSi3O8
La frontière séparant les roches alcalines et subalcalines est bien définie dans le
diagramme TAS (Fig. 3.26). Les fondateurs du concept de série alcaline ont établi
Na2O+K2O
14

12
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

10

8
roches alcalines
6
roches subalcalines
4

2
Figure 3.26 – Roches
alcalines et subalcalines dans
le diagramme TAS, d’après
0
35 45 55 65 75
SiO2 Miyashiro (1978).

165
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

que les roches appartenant à cette association sont génétiquement liées. Il en est de
même pour les différentes séries subalcalines.
Une deuxième distinction repose sur l’environnement géodynamique. Les magmas
mis en place lors d’une phase de construction d’une chaîne de montagne sont dits
orogéniques ; dans le cas contraire, ils sont dits anorogéniques. Des types transition-
nels peuvent exister. Comme les deux types de classification sont indépendants, il
est possible de distinguer plusieurs séries magmatiques :
• les séries anorogéniques regroupent les séries alcalines s.l. et tholéiitiques ;
• les séries orogéniques sont calco-alcalines, shoshonitiques et ultrapotassiques.

EN CART La diversité des séries magmatiques


1. Séries anorogéniques
Les séries anorogéniques forment des associations souvent bimodales, c’est-à-
dire constituées en majorité de roches basiques à ultrabasiques et de roches
acides. Les roches intermédiaires sont plus rares, elles peuvent manquer et déli-
mitent une lacune, appelée « Daly gap ».

166
3.3 • Volcanisme et produits associés

série
tholéïtique

série
alcaline

alcaline
série calco-

A M
Figure 3.27 – Évolutions des séries anorogéniques (cf. Tab. 3.11).
A. Diagramme TAS. La limite de Miyashiro (cf. Fig. 3.26) est indiquée en tiretés.
Noter le caractère alcalin de la plupart des séries anorogéniques.
B. Diagramme AFM (Na + K) – (Fe + Mn) – Mg. Les séries anorogéniques suivent un
trajet différent de celui des séries orogéniques.

Tableau 3.10 – Séries volcaniques anorogéniques.

1 2 3 4 5 6 7 8

SiO2 47,07 62,39 72,40 46,01 47,26 51,99 62,02 66,78


TiO2 1,66 0,83 0,18 1,80 3,58 3,02 0,31 0,59
Al2O3 14,86 14,24 11,50 15,40 17,19 16,30 18,71 15,69
FeO* 10,87 7,98 1,84 9,25 11,94 9,91 3,97 2,70
MnO 0,17 0,19 0,06 0,08 0,22 0,11 traces 0,05
MgO 8,52 0,70 0,11 13,25 5,08 3,19 0,40 1,28
CaO 11,47 3,92 0,92 10,74 7,82 6,67 0,86 2,61
Na2O 2,24 4,64 4,50 2,30 3,50 5,64 6,90 4,49
K2O 0,20 2,70 3,60 0,67 1,40 2,13 4,93 3,60
P2O5 0,18 0,25 0,03 0,62 0,77 1,25 0,24 0,58

D.I. 19,45 72,11 89,90 21,60 37,68 58,23 87,97 80,14


© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

FeO* : tout le fer est analysé sous forme de FeO


Série tholéiitique de Thingmuli, Islande, Océan Atlantique Nord. (Carmichael, 1964)
1. basalte tholéiitique à olivine
2. islandite (limite andésite-benmoréite, diagramme TAS)
3. rhyolite
Série alcaline saturée en silice (tendance Coombs) d’Hawaï, Pacifique central (Macdonald, 1968)
4. basalte alcalin
5. hawaïte (limite basalte-hawaïte, diagramme TAS)
6. mugéarite
7. trachyte
8. rhyolite (trachyte, diagramme TAS)

167
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

Tableau 3.10 – Séries volcaniques anorogéniques (suite).

9 10 11 12 13 14 15 16

SiO2 43,26 44,13 55,81 41,93 52,88 traces 38,05 41,63


TiO2 3,40 4,02 0,26 0,92 0,93 0,10 3,84 4,94
Al2O3 9,69 15,36 22,00 15,55 19,89 0,08 9,85 7,99
FeO* 12,26 11,86 2,40 8,05 5,24 0,26 10,37 10,00
MnO 0,16 0,14 0,06 traces traces 0,04 0,21 0,16
MgO 12,64 6,37 0,21 1,28 0,45 0,49 13,55 16,09
CaO 12,10 10,61 0,93 10,89 2,67 12,74 13,90 10,19
Na2O 1,59 2,56 9,26 10,26 10,63 29,53 1,31 0,68
K2O 1,18 1,77 5,45 4,95 4,91 7,58 3,02 7,33
P2O5 0,61 0,55 0,02 0,54 0,11 0,83 0,95 0,44
H2O+ 8,59
CO2 2,39 0,15 31,75 1,47
Cl 3,86
F 2,69 0,27

D.I. 20,38 32,21 93,99 51,74 78,84 – 21,70 27,94

Série alcaline sous-saturée en silice (tendance Kennedy) de Tahiti, Pacifique Sud (McBirney, 1984)
9. ankaramite porphyrique à pyroxène ± olivine (picrobasalte, diagramme TAS)
10. basanite
11. phonolite
Série fortement alcaline et carbonatitique d’Oldoinyo Lengaï, Tanzanie (Dawson, 1962)
12. néphélinite (foïdite, diagramme TAS)
13. phonolite
14. natrocarbonatite, éruption de 1960
Série ultrapotassique (foïdites) de la branche centre-ouest du Rift Africain (McBirney, 1984)
15. katungite = mélilitite à kalsilite-leucite-olivine, Ouganda
16. mafurite à biotite = kalsilitite à olivine-pyroxène, Ouganda

La série tholéiitique, toujours subalcaline (Fig. 3.27A), se caractérise par sa


richesse en fer. L’enrichissement en fer des termes intermédiaires (« Fenner-
trend ») se marque par l’augmentation de Fe2+, ce qui témoigne de faibles fugaci-
tés d’oxygène (Fig. 3.27B). La série tholéiitique comprend (Tab. 3.10) :
picrite tholéiitique → tholéiite à olivine → tholéiite à quartz
→ islandite → rhyolite
Les séries alcalines sont plus variées en fonction du degré de sous-saturation en
silice. On distingue (Fig. 3.27A) des séries fortement alcalines et faiblement alca-
lines.
Les séries faiblement alcalines contiennent des roches saturées en silice et occu-
pent en majorité les champs S (saturé en silice) du diagramme TAS. Les termes
basiques présentent de faibles teneurs en néphéline ou en quartz normatifs. On
y distingue plusieurs tendances :
• la tendance Kennedy est caractérisée par une sous-saturation croissante en
silice (Fig. 3.27A) :
picrite → basalte à olivine → hawaïte → mugéarite → benmoréïte
→ trachyte → phonolite

168
3.3 • Volcanisme et produits associés

• la tendance Coombs est constituée de roches de plus en plus saturées en silice


(Fig. 3.27A) :

picrite → basalte à olivine → hawaïte → mugéarite → benmoréïte


→ trachyte → rhyolite

• des tendances mixtes (type « straddle ») comprennent des roches basiques


sous-saturées et des roches acides sursaturées en silice, jamais l’inverse. La
Chaîne des Puys en constitue un exemple.
Les séries fortement alcalines sont constituées tout au long de la différenciation
de roches à néphéline normative qui se situent dans les champs F (feldspathoï-
dique) et U (sous-saturé en silice) du diagramme TAS (Fig. 3.25A) :

néphélinite → basanite → téphrite → phonolite

Des séries encore plus fortement alcalines sont caractérisées par de fortes
teneurs en K2O telles que K2O ≥ Na2O. Elles sont ultrapotassiques, permettant la
cristallisation de leucite, de pseudo-leucite (mélange [néphéline + sanidine
+ analcime] formé par déstabilisation de la leucite au cours du refroidissement)
et/ou de kalsilite, équivalent potassique de la néphéline. Le déficit en silice est tel
que des minéraux comme la mélilite et la pérovskite peuvent cristalliser. Comme
elles sont très rares, ces types de roches ont des noms locaux (Tab. 3.10) et
occupent surtout le champ F des foïdites du diagramme TAS (Fig. 3.25A) : leuci-
tite – mélilitite – néphélinite.
Parmi les laves les plus singulières du Rift Est-Africain, les natrocarbonatites
formées de carbonates calco-sodiques sont actuellement produites par l’Oldoinyo
Lengaï (Tanzanie). Depuis 1960, toutes les éruptions, après un début hydromag-
matique, se poursuivent par l’émission de coulées de laves de type pahoehoe à des
températures relativement basses de l’ordre de 500-600 °C. Les laves porphy-
riques sont constituées de phénocristaux de grégoryite Na2CO3 et de nyéréréite
Na2Ca(CO3) 2 et d’une pâte formée d’agrégats microcristallins de fluorite CaF2, de
grégoryite, de BaCO3 et de chlorures de Na et K. À côté des natrocarbonatites,
l’association volcanique d’Oldoinyo Lengaï comprend une série fortement alca-
line allant des néphélinites aux phonolites (Tab. 3.10). L’absence de lave intermé-
diaire entre les compositions silicatées et carbonatées suggère que les deux
types de magmas sont immiscibles.

2. Séries orogéniques
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Les séries orogéniques se distinguent des précédentes par le fait que les roches
intermédiaires sont abondantes et peuvent prédominer sur les roches basiques
et acides. Appelées généralement calco-alcalines à cause des nombreux
phénocristaux de plagioclase, les roches ont comme minéral caractéristique
l’orthopyroxène. Il n’y a pas d’enrichissement en fer (Fig. 3.27B), les teneurs
en TiO2 sont faibles (≤ 1,5 %) et les teneurs en Al2O3 sont toujours fortes
(Tab. 3.11).

169
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

Na2O+K2O (poids %)
12

téphrite à leucite du
10 Vésuve
limite alcalin/subalcalin
suite shoshonitique de Miyashiro
8 du Montana

suite shoshonitique
A 6 du Pacifique ouest suite calco-alcaline
des cascades

suite tholéïtique d'arc


2 des sandwich du Sud

0
45 50 55 60 65 70 75
SiO2 (poids %)

K2O (poids %)
6

5
suites shoshonitiques

B 3
suites calco- alcalines
potassiques

suites calco- alcalines


1

suites tholéïtiques pauvres en K


0
45 50 55 60 65 70 75
SiO2 (poids %)

Figure 3.28 – Évolutions des séries orogéniques (cf. Tab. 3.12).


A. Diagramme TAS. Noter la prédominance des suites subalcalines et la teneur en
alcalins des séries océaniques plus basse que celle des séries continentales.
B. Diagramme K2O-SiO2 et délimitation des séries (d’après Peccerillo & Taylor,
1976 ; Ewart, 1982).

170
3.3 • Volcanisme et produits associés

Tableau 3.11 – Séries volcaniques orogéniques.

1 2 3 4 5 6 7 8 9

SiO2 51,04 54,00 66,27 51,70 60,40 65,60 73,00 49,86 53,99
TiO2 0,87 1,31 0,69 1,20 0,90 0,70 0,30 0,76 1,06
Al2O3 17,12 14,84 13,23 17,50 17,50 16,40 14,20 11,07 17,82
FeO* 10,48 12,82 8,65 9,50 6,40 4,70 2,40 8,80 7,58
MnO 0,19 0,22 0,17 0,20 0,10 0,10 0,10 0,17 0,12
MgO 5,91 4,17 0,85 6,20 2,80 1,70 0,50 14,60 4,25
CaO 11,76 8,86 4,06 9,00 6,20 4,40 1,70 8,38 6,15
Na2O 1,96 2,82 4,16 3,70 4,30 4,60 4,60 1,96 3,30
K2O 0,37 0,60 1,57 0,80 1,20 1,60 3,10 3,53 4,53
P2O5 0,07 0,14 0,20 0,30 0,20 0,20 0,10 0,50 0,68

D.I. 23,90 35,10 66,80 37,35 58,40 70,67 87,76 36,76 57,43

Série tholéiitique d’arc de l’archipel des Sandwich du Sud, Océan Atlantique Sud (Baker, 1978)
1. basalte tholéiitique, île Visokoi
2. andésite basaltique, île Visokoi
3. dacite pauvre en K, île Cook
Série calco-alcaline quaternaire « normale » des Hautes Cascades, Oregon (USA) (McBirney, 1984)
4. basalte riche en Al
5. andésite
6. dacite
7. rhyolite
Série shoshonitique du Montana et du Wyoming (USA) (McBirney, 1984)
8. absarokite (trachybasalte potassique, diagramme TAS), Monts Absaroka
9. shoshonite, Monts Absaroka

Tableau 3.11 – Séries volcaniques orogéniques (suite).

10 11 12 13

SiO2 49,80 53,74 59,27 47,67


TiO2 0,68 1,05 0,56 1,13
Al2O3 17,59 15,84 15,90 18,14
FeO* 8,08 7,77 5,19 7,05
MnO 0,18 0,11 0,10 n.d.
MgO 4,90 6,36 5,45 4,19
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

CaO 9,39 7,90 5,90 9,01


Na2O 2,43 2,38 2,67 2,78
K2O 3,81 2,57 2,68 7,47
P2O5 0,47 0,54 0,41 0,50

D.I. 43,10 40,70 51,50 53,43

Série shoshonitique du Pacifique ouest (Baker, 1978)


10. shoshonite (trachybasalte potassique, diagramme TAS), Vita Levu, Archipel des Iles Fidji
11. shoshonite (andésite basaltique, diagramme TAS), Rivière Gumnach, Mont Hagen, Nouvelle-
Guinée
12. latite (andésite dans le diagramme TAS), Tambul, Mont Giluwe, Nouvelle-Guinée
Série ultrapotassique du Vésuve (McBirney, 1984)
13. téphrite à leucite (phonotéphrite, diagramme TAS), lave de 1872 du Vésuve

171
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

Les différentes séries, subalcalines à alcalines (Fig. 3.28A), ont des teneurs
comparables en Na2O, mais diffèrent par K2O. Aussi a-t-on pris l’habitude d’utili-
ser pour les séries orogéniques le diagramme K2O – SiO2 (Fig. 3.28B).
Les séries subalcalines contiennent toujours l’association :
basalte riche en Al → andésite basaltique → andésite → dacite → rhyolite
et sont subdivisées en :
– série calco-alcaline riche en K (K2O ≥ 1,5 %) ;
– série calco-alcaline « normale » ;
– série tholéiitique pauvre en K (K2O ≤ 2 %) ou encore série tholéiitique d’arc insu-
laire, qui ne contient pas ou peu de rhyolite (SiO2 ≤ 70 %) :
La série shoshonitique est alcaline (Fig. 3.28A) et potassique (Fig. 3.28B). Son
caractère sous-saturé en silice est lié à l’abondance en K2O (souvent ≥ 3 %). La
série shoshonitique est formée par l’association :
absarokite → shoshonite → banakite → latite
Des associations encore plus alcalines, ultrapotassiques, peuvent exister dans
certains volcans, comme le Vésuve, qui émet des laves allant des téphrites aux
phonotéphrites à leucite.

D’après les observations nombreuses recueillies depuis des siècles sur l’activité
des volcans, il est clair que les processus de différenciation qui aboutissent à l’indi-
vidualisation des liquides émis en surface à l’état de laves sont achevés au moment
même de l’éruption. Il en résulte que l’essentiel des mécanismes pétrologiques à
l’origine des différentes séries volcaniques prend place en profondeur, c’est-à-dire
dans les étages plutoniques. Pour compléter la connaissance des processus à
l’origine des éruptions volcaniques, l’étude des roches plutoniques est nécessaire car
elle apporte des éléments supplémentaires d’information.

3.4 MISE EN PLACE DES PLUTONS


Sous les volcans, se mettent en place les roches plutoniques dans des massifs intru-
sifs. Parmi ceux-ci, on distingue les intrusions en feuillets et les batholites. En
s’assemblant, les intrusions en feuillets forment soit des champs ou essaims, qui
s’étendent sur des dizaines de kilomètres, soit des complexes annulaires, formés
d’intrusions en coupoles dont le diamètre varie de 2 à 40 km et dont le volume est de
l’ordre de la centaine de km3. Les batholites composites sont constitués par des
intrusions successives de magmas de compositions variables qui occupent des
volumes importants de l’ordre du millier de km3.
Un massif plutonique occupe un certain volume en profondeur. Pour s’installer, il
doit résoudre le problème de la place (« room problem ») en déplaçant un volume
égal de roches de l’encaissant. Deux mécanismes permettent ce déplacement :
• passif : le magma se déplace dans des fractures ouvertes en milieu cassant ou
fragile (« brittle ») par propagation de failles ou par subsidence souterraine
(« cauldron subsidence ») ;

172
3.4 • Mise en place des plutons

• actif : le magma, se déplaçant en force, repousse les formations encaissantes à la


manière des diapirs (= « qui percent à travers ») ou les disloque.

3.4.1 Les intrusions en feuillets


On distingue les filons, qui recoupent les litages ou les foliations des formations
encaissantes et dont le plan de symétrie est subvertical, et les sills, concordants, dont
le plan de symétrie est sub-horizontal. Les intrusions en feuillets sont limitées dans
l’espace par leurs épontes, également appelées murs, qui les séparent de l’encaissant
solide. Elles se forment préférentiellement par injection de magma dans un réseau de
joints ou de fractures préexistant dans un milieu anisotrope mais peuvent aussi se
mettre en place dans un milieu isotrope.
L’orientation des feuillets dans un essaim est généralement constante, à l’excep-
tion de certains qui montrent une orientation perpendiculaire à l’orientation géné-
rale, ce qui indique qu’au moment de leur mise en place, le champ régional de
contraintes n’a pas varié. L’ascension d’une poche de magma à travers une lithos-
phère trop froide pour fondre ou même ramollir au contact du magma n’est possible
que par fracturation, car le processus de fracturation est suffisamment rapide pour
empêcher la solidification du magma.

a) Contexte tectonique
• En milieu cassant
Dans un champ de contraintes anisotrope, le magma s’oriente perpendiculairement à
l’axe de la contrainte compressive minimale σ3. Dans le cas d’un filon vertical, σ3
est associé dans le plan horizontal soit à σ2 (régime extensif), soit à σ1 (régime
décrochant). Dans le cas d’un sill horizontal, σ3 est vertical (régime compressif). Le
critère d’orientation des filons dans le champ de contrainte est déterminé par le
nombre sans dimension :
λ = (ηL/ ∆σ)n (v / d)
ηL, viscosité du magma ;
∆σ, différence entre les deux contraintes horizontales ;
n, constante variable selon l’état du fluide ;
(magma pauvre en cristaux newtonien : n = 1 ;
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

magma porphyrique dilatant : n > 1) ;


v, vitesse de propagation ;
d, profondeur où apparaît l’anisotropie du champ de contraintes.
Si λ << 1, les feuillets se réorientent perpendiculairement à σ3. Si λ ≈ 1, la
réorientation est incomplète et il n’y a pas de raison que les intrusions prennent la
forme de feuillets.
Examinons ce qui se passe pour ∆σ = 10 MPa, v = 1 m.s– 1 (vitesse permettant la
remontée des enclaves) et d ≥ 10 km. Dans le cas d’un liquide basaltique, avec
ηL = 10 Pa.s (cf. Tab. 3.4), on obtient λ = 10– 10, la forme en feuillet est normale. Un
magma porphyrique dilatant présente un nombre λ encore plus petit.

173
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

La probabilité qu’un magma arrive en surface pour donner des laves est limitée
par la viscosité critique de 104,6 Pa.s : dans ces conditions, λ = 10– 6,4, ce qui signifie
que tout magma à l’origine des coulées de laves monte vers la surface sous la forme
de filon. Les formations hypabyssales ou subvolcaniques correspondent aux filons
d’alimentation des volcans sus-jacents.
Dans le cas de liquides granitiques, λ pour η = 106 Pa.s est de 10– 5. Les granites
forment donc également des filons (corps intrusifs bidimensionnels) dans la croûte
supérieure cassante. Un magma chargé en cristaux, donc plus visqueux, a un nombre
λ qui est à peine plus élevé, car la vitesse diminue considérablement.
• En milieu ductile
Les paramètres physiques de l’encaissant plastique sont prépondérants, soit :
λ = ηc v / d ∆σ, avec ηc, viscosité de l’encaissant.
Pour : ηc = 1021 Pa.s (milieu ductile), d ≥ 10 km, g = 10 m.s– 2 et ∆σ = 10 MPa, la
condition λ << 1 est remplie pour une vitesse v << 10– 8 cm.s– 1 (soit << 3 mm.a– 1).
La vitesse d’ascension v est donnée par la loi de Stokes : v = 1/3 g (ρc – ρL) R2/ηc
(R, rayon horizontal du corps magmatique ; ρc et ρL, densités respectives de l’encais-
sant et du magma). Dans le cas d’un liquide basique, avec ρc – ρL ≈ 100 kg.m– 3, la
condition λ << 1 est remplie si R << 17 km. Pour un magma acide, avec ρc – ρL
≈ 500 kg.m– 3, la condition λ << 1 est remplie si R << 7,75 km. Un corps magma-
tique de taille kilométrique peut donc prendre une forme de feuillet en milieu ductile.

b) Paramètres caractéristiques
• Épaisseur
Du fait des capacités thermiques de l’encaissant et du magma, plusieurs cas se
présentent :
1. La fissure est trop mince, toute la chaleur du liquide (énergie thermique interne et
chaleur latente de cristallisation) se transmet à l’encaissant et le liquide fige
brutalement (surfusion élevée et forte nucléation cristalline), scellant ainsi la
fissure.
2. La fissure est suffisamment large pour que le liquide puisse circuler librement. Si
les échanges thermiques sont tels que la température du liquide diminue très
lentement (faible surfusion, donc faible nucléation), l’écoulement est stable
pendant la durée de l’intrusion.
3. La largeur du conduit est telle que les apports de chaleur par le liquide surchauffé
sont plus importants que les pertes aux épontes. La température du magma
augmente et provoque le phénomène d’emballement thermique. Les cristaux
présents peuvent se dissoudre dans le liquide.
On peut définir pour un filon deux valeurs critiques d’épaisseur :
• l’épaisseur critique de trempe au-dessous de laquelle le liquide se solidifie rapide-
ment. Elle est évaluée à 88-100 cm. Les filons d’épaisseur infra-métrique seraient

174
3.4 • Mise en place des plutons

donc limités vers le haut et le magma qui les remplit ne pourrait pas atteindre la
surface.
• l’épaisseur critique d’emballement thermique au-dessus de laquelle le magma
augmente de température. Elle est de 1,16 m pour un magma basaltique avec une
viscosité de 70 Pa.s à 1 100 °C : l’emballement thermique est alors de + 80 °C.
Dans le cas d’un magma granitique avec une viscosité de 5.104 Pa.s à 750 °C, elle
est évaluée à 9 m, l’emballement thermique est moins fort : + 37 °C. La valeur
calculée de l’emballement thermique correspond à peu près au demi-intervalle de
température séparant liquidus et solidus des magmas.
Par conséquent, les filons très épais (plus de 1,5 m pour les filons basiques, plus
de 10 m pour les filons acides) ont atteint certainement la surface. Les cristaux
précoces refondent, sauf si la vitesse d’ascension est supérieure à la vitesse de
dissolution : dans ce cas, ils présentent un habitus arrondi lié à la dissolution. Dans
un champ filonien, les premiers filons sont fréquemment porphyriques (temps insuf-
fisant pour dissoudre complètement les phénocristaux), les derniers sont presque
toujours aphyriques.
• Propriétés thermiques
Les épaisseurs critiques dépendent surtout des propriétés thermiques du magma et
de la température de l’encaissant. Par diffusion, les différentes propriétés des deux
corps en présence varient, en particulier la température (diffusion thermique) et la
composition chimique (diffusion chimique). Les équations régissant les deux types
de diffusion sont de forme identique. Dans le cas de la diffusion thermique, elles
obéissent aux lois de Fourier.
La première loi s’applique à un état constant : q = – K (dT/dz), la deuxième loi
s’applique à une diffusion variant avec le temps : ∂T/∂t = κ (∂2T/∂z2). Les solutions
de l’équation différentielle du second degré peuvent être trouvées dans quelques cas
spécifiques. Les solutions les plus simples ignorent le phénomène de cristallisation
avec libération de la chaleur latente de fusion L et les effets de convection qui appa-
raissent dès que le nombre de Rayleigh est suffisamment grand.
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

EN CART Le refroidissement des filons


Soit x, la distance par rapport à l’éponte du filon, telle que : x > 0 pour un point
situé à l’extérieur dans l’encaissant, x < 0 pour un point situé à l’intérieur de la
caisse filonienne.
1er cas : circulation continue de magma dans la caisse filonienne
Soient Tm, température du magma, et Te, température originelle de l’encaissant.
À l’intérieur du filon, on a : T = Tm, ∀ x, ∀ t, et à l’extérieur du filon T = f (x, t),
telle que :
u 2
T = Tm + (Te – Tm) erf (x / 2 κt ), où erf u = 2/ π ∫ exp ( – v ) dv .
0

175
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

La fonction erf, encadrée par les valeurs : erf 0 = 0 et erf ∞ = 1, est monotone,
telle que erf (– u) = – erf u. Pour un magma caractérisé par Tm = 1 000 °C et κ =
4 10– 3 cm2.s– 1 et un encaissant à Te = 100 °C (environ 3 km de profondeur), un
point situé à 1 cm du contact sera porté à la température 900 °C en 1 h 46 min A
1 m du contact, il faudra un peu plus de 2 ans pour arriver au même résultat.

2e cas : intrusion instantanée et refroidissement sans circulation


de magma
La température T = f (x, t) est donnée par :

T = Te + 0,5 (Tm – Te) [1 – erf (x / 2 κt )].

La température diminue aussi bien dans le filon que dans l’encaissant et, pour
t # 0, la température au contact (x = 0) reste constante et égale à 0,5 (Tm + Te).
Comme on suppose que κ est identique des deux côtés de l’éponte, le refroidis-
sement du magma dans le filon s’effectue à la même vitesse que le réchauffe-
ment de l’encaissant. Ceci est en toute rigueur valide seulement pour T dans le
filon < Tsolidus. Pour T > Tsolidus, le problème se complique par la libération de la
chaleur latente de fusion L qui permet à la température de baisser moins rapide-
ment que par la seule diffusion.
Si l’on tient compte de la chaleur latente de cristallisation L et de la durée d’intru-
sion τ, deux durées de solidification peuvent être calculées : la durée maximale
tmax pour un refroidissement sans convection, la cristallisation s’étendant des
épontes au cœur du filon, et la durée minimale tmin pour un refroidissement
avec convection et température uniforme dans la caisse filonienne. En
pratique, tmax = 3 tmin. La durée maximale tmax dépend de la durée d’intrusion τ et
de l’épaisseur du filon (Fig. 3.29). Pour des filons d’épaisseur supérieure au
mètre, la durée de solidification est à peu près égale à celle de la durée
d’intrusion.
Dans la nature, il est rare que les filons soient solitaires. Dans un champ filonien où
chaque filon a une épaisseur a et est séparé des filons voisins par une distance b,
on définit l’espacement d’injection I = b/a > 2 (non recouvrement). Considérons
des filons de 10 m d’épaisseur avec Tm = 1 100 °C, espacés de 100 m (I = 10) ou
de 500 m (I = 50) dans un encaissant à Te = 0 °C. Si la mise en place des filons est
simultanée, deux périodes successives peuvent être mises en évidence :
• 1re période : chaque filon refroidit comme s’il était seul, respectivement en 16
ans et en 480 ans. C’est au cours de cette période que le magma se solidifie
complètement puisqu’à la fin de la période, la température est abaissée à
respectivement 440 °C et 81 °C.
• 2e période : la température dans la zone occupée par le champ filonien devient
uniforme, en 240 ans ou en 520 ans, puis reste à peu près constante (respec-
tivement 360 °C et 72 °C), tandis qu’à l’extérieur, le refroidissement se pour-
suit. Après respectivement 1 250 ans et 36 700 ans, le champ filonien
refroidit comme s’il consistait en une masse homogène.

176
3.4 • Mise en place des plutons

t max ans

105

=105 ans

104

=104 ans
103

=103 ans
100

=100 ans
10
=10 ans

=1 an
=0

0,1

t critique l/2m
0,01
0,1 1 10 100

Figure 3.29 – Durée de refroidissement (sans convection) Tmax d’un filon


en fonction de son épaisseur l et de la durée τ de l’intrusion du magma
et temps critique tcritique nécessaire à l’emballement thermique
(Hardee & Larson, 1977 ; Fedotov, 1978 ; Bonin, 1982).
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

c) Différenciation et compaction dans le sill de Palisades


Parmi les intrusions en feuillets, le sill de Palisades, situé dans le New Jersey, est
l’un des plus célèbres. Subhorizontal et épais d’environ 340 m, il se suit sur 95 km le
long de la rive droite de l’Hudson en face de New York. Son débit en prismes régu-
liers lui a donné son nom. Sa nature intrusive est prouvée par le fait qu’il a induit un
métamorphisme de contact dans les formations encaissantes à son plancher et à son
toit.
La roche est une dolérite appartenant à la série tholéiitique (Tab. 3.11), dont la
texture ophitique varie d’un grain aplitique (50 µm) en bordure à un grain fin
(≤ 1,1 mm) dans l’horizon-sandwich. Sa composition moyenne est intermédiaire,

177
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

andésite basaltique, selon le diagramme TAS. Cependant, le sill est loin d’être
homogène (Fig. 30, Tab. 36). Les minéraux constants (plus de 90 % en volume de la
minéralogie primaire) sont le plagioclase, l’augite + l’orthopyroxène ou la pigeo-
nite, les oxydes de Fe-Ti. Le plagioclase varie en quantité de 40 % de la roche dans
la couche à olivine à environ 65 % sous l’horizon-sandwich, alors que les pyroxènes
forment 30 à 50 % des roches. De la base (0 m) au sommet (342 m), on observe la
stratigraphie suivante :
• bordure figée inférieure (0-9 m) à augite, orthopyroxène ± olivine et plagioclase.
• formations de plancher (9-290 m) :
‘ couche riche en olivine (jusqu’à 25 %) (9-19 m) ;

‘ couches pauvres ou sans olivine : des pseudomorphoses de cristaux d’olivine


ont été observées à 42 m, l’orthopyroxène est progressivement remplacé par la
pigeonite et disparaît à 134 m. Plusieurs minéraux accessoires deviennent
précoces : apatite au-dessus de 134 m, biotite au-dessus de 165 m, zircon et
titanite au-dessus de 228 m ;
‘ vers 256 m, les produits d’altération hydrothermale (amphibole, séricite) devien-
nent abondants et des poches granophyriques occupent de 30 % (255 m) à 10 %
(279 m) de la roche.
• horizon-sandwich (290-305 m), avec une forte altération hydrothermale : l’amphi-
bole remplace les pyroxènes (ouralitisation), le plagioclase est séricitisé, les oxydes
de Fe-Ti disparaissent. Le niveau est constitué à 50 à 60 % de granophyre à quartz
+ feldspath alcalin albitique ± produits d’altération de fayalite et de pyroxène
riche en fer.
• formations de toit (305-341 m) avec sensiblement les mêmes variations que les
formations de plancher, mais en sens inverse.
• bordure figée supérieure (341-342 m), identique à la bordure figée inférieure mais
moins épaisse.
Les caractéristiques pétrologiques s’expliquent par des injections successives de
magma. La couche à olivine provient de la cristallisation d’une deuxième venue
qui s’est injectée dans la première venue après que 10 m d’épaisseur environ de
cristaux se soient déposés. Le renversement des tendances chimiques à 35-47 m et à
95 m (Fig. 3.30) indique l’intrusion de deux autres magmas : la troisième venue
(entre 35 et 95 m) a cristallisé également de l’olivine, toujours altérée, alors que la
quatrième venue (au-dessus de 95 m) n’a pas cristallisé d’olivine, sauf la fayalite en
fin d’évolution, mais l’orthopyroxène à cause d’une plus forte activité de SiO2.
Après la mise en place des quatre injections magmatiques successives et la forma-
tion des bordures figées, le sill a refroidi en système fermé. La dissipation de la
chaleur a été asymétrique : 97,7 % par le toit par circulation hydrothermale et seule-
ment 2,3 % par le plancher. Les roches les plus différenciées de l’horizon-sandwich
sont situées au niveau 300 m, c’est-à-dire aux 7/8 supérieurs de l’épaisseur totale du
sill.

178
3.4 • Mise en place des plutons

Tableau 3.12 – Évolution des compositions chimiques dans le Sill de Palisades


(Shirley, 1987).

1 2 3 4 5 6 7 8

Niveau (m) moyenne 0 10 50 134 269 295 342

Grain (µm) 540 53 240 430 450 680 820 65

SiO2 54,60 55,40 51,87 52,19 53,48 52,57 62,67 55,70


TiO2 1,44 1,05 0,73 0,96 1,07 4,24 1,29 1,29
Al2O3 13,89 14,27 10,53 11,27 14,67 12,37 12,02 14,31
FeO* 10,77 8,92 11,45 10,56 9,74 16,41 11,34 8,38
MnO 0,17 0,16 0,18 0,18 0,17 0,21 0,13 0,14
MgO 6,26 6,60 14,19 11,55 7,67 2,58 0,43 7,41
CaO 9,17 9,09 10,60 10,94 11,01 6,61 3,17 8,67
Na2O 2,21 1,74 1,49 1,58 1,99 2,50 4,27 1,80
K2O 1,08 0,64 0,43 0,49 0,57 1,66 2,38 0,54

Th (ppm) 2,56 1,54 1,31 1,31 1,70 5,05 5,43 1,83

1. moyenne de toutes les analyses des roches du sill (andésite basaltique, diagramme TAS)
2. bordure figée inférieure (1er venue) (andésite basaltique, diagramme TAS)
3. couche à olivine (2e venue)
4, 5 et 6. autres formations du plancher (3e et 4e venues)
7. horizon-sandwich (accumulation de liquide résiduel) (limite andésite-benmoréite, diagramme TAS)
8. bordure figée supérieure (1e venue) (andésite basaltique, diagramme TAS)
La série magmatique constituée par les roches du Sill de Palisades est tholéiitique et différenciée : la
composition des liquides évolue d’andésite basaltique tholéiitique (analyses n° 1, 2 et 8) à l’islandite
(analyse n° 7). Les autres analyses correspondent à des mélanges [liquide + cumulat]. Comparer la compo-
sition la plus différenciée (analyse n° 7) avec l’islandite de Thingmuli, en Islande (Tab. 3.10, analyse n° 2).

Le sill a été le siège d’une importante convection (v ≈ 5 mm.s– 1), les cristaux
précipitant dans une couche-limite thermique au toit, mais pour la plus grande partie
se rassemblant au plancher sous forme de suspension avec 50 à 60 % de liquide
interstitiel. La zone convective entièrement liquide, située entre les formations du
plancher et du toit, a diminué de volume pour disparaître au bout de 700 ans. Le
liquide interstitiel dans les zones cristallines a été réduit par compaction à 40-50 %.
Le liquide expulsé a alors migré vers l’horizon-sandwich, caractérisé par une
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

phase fluide abondante (H2O et anions dissous Cl– ± F–) et de fortes teneurs en
éléments incompatibles. L’ensemble du processus de cristallisation a duré au maximum
1 000 ans (Fig. 3.31).

179
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

hauteur à partir de la base (m)


350

300

250

A 200

150

100

50

0
0 0.1 0.2 0.3 0.4 0.5 0.6 0.7 0.8
Mg /Mg + Fe

hauteur à partir de la base (m)


350

300

250

200

B
150

100

50

0
1 10 100 1000
Cr (ppm)

Figure 3.30 – Variations chimiques dans les 342 m d’épaisseur du Sill de


Palisades, New Jersey (Shirley, 1987).
A. Rapport Mg / (Mg + Fe). Le rapport décroît depuis un maximum situé à 10 m
(zone riche en olivine) jusqu’à un minimum vers 300 m. Deux inversions de
tendances, à 35 m et 95 m, marquent l’intrusion de nouvelles venues magma-
tiques. La zone supérieure montre une évolution moins nette.
B. Teneur en Cr.

180
3.4 • Mise en place des plutons

Figure 3.31 – Refroidissement du Sill de Palisades (Shirley, 1987).


Il n’y a plus de zone liquide après 700 ans ; par contre, la zone centrale reste
magmatique (solide + liquide) durant 1 020 ans, durant lesquels le liquide résiduel
se déplace par compaction de la matrice cristallisée.

3.4.2 Les intrusions basiques litées


Les intrusions basiques litées constituent des sills hypertrophiés. Leur grain augmente
et devient plus grossier lorsque leur épaisseur dépasse 500 m, un litage peut alors
s’observer. Les intrusions basiques litées peuvent atteindre plusieurs kilomètres
d’épaisseur et la durée du refroidissement s’exprime en termes de dizaines de milliers
ans. La perte de chaleur par conduction est théoriquement identique par le toit, le plan-
cher et les murs latéraux. Si les formations sus-jacentes sont perméables et contiennent
de l’eau en abondance, un circuit hydrothermal convectif se constitue et absorbe l’essen-
tiel de la chaleur par le toit et les murs. Le refroidissement est alors plus important dans
la zone supérieure et induit à l’intérieur du magma des effets convectifs importants.

EN CART Le litage des roches magmatiques


© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Trois types de litages peuvent s’observer :


• le litage modal : les proportions des différents minéraux varient sur une
distance verticale de l’ordre du cm à quelques mètres. S’il est régulier, le litage
est dit rythmique ; s’il est irrégulier, il est intermittent. Les contacts entre les
lits peuvent être nets ou graduels.
• le litage de phase : il définit les intervalles marqués par la présence ou l’absence
d’une phase minérale particulière dans la séquence de cristallisation. Un
minéral-index peut ainsi délimiter des unités à l’intérieur d’une intrusion.
• le litage cryptique : la composition des minéraux formant des solutions solides
varie de façon systématique au cours de la différenciation. Comme l’apparence
des roches n’est pas modifiée, on appelle ce type « cryptique » (= caché).

181
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

a) Le complexe du Bushveld
Le complexe précambrien (2,06 Ga) du Bushveld, situé en Afrique du Sud, constitue
l’intrusion basique litée la plus vaste connue dans le monde. Long de 450 km d’est
en ouest et large de 270 km du nord au sud, il est épais de 7 200 à 8 100 m, soit un
volume de 370 000 à 600 000 km3. Il recoupe une épaisse série volcanique (également
8 000 m d’épaisseur) de même âge, allant des basaltes à des rhyolites, et il est traversé
au centre par des granites alcalins, toujours de même âge.
Sur le terrain, la formation de Rustenberg ressemble à une série sédimentaire avec
stratification bien développée. Le log stratigraphique présente des horizons remar-
quables qui se suivent sur des centaines de kilomètres : la Couche Principale de
Chromite (« Main Chromite Seam »), le Banc de Merensky (« Merensky Reef ») et
le Niveau Principal de Magnétite (« Main Magnetite Layer »). La série est incom-
plète, car il manque les formations du toit. Elle est subdivisée en zones, selon la
présence ou l’absence de phases minérales caractéristiques, et comprend, de la base
au sommet (Fig. 3.32) :
• la zone de bordure (= « Marginal Zone » MgZ), épaisse de 0 à 800 m, contient l’asso-
ciation olivine Fo88 + orthopyroxène + clinopyroxène + chromite ± plagioclase An80.

Figure 3.32 – Colonne stratigraphique du complexe du Bushveld, Afrique du


Sud (Cawthorn, 2000).

182
3.4 • Mise en place des plutons

• la zone inférieure (= « Lower Zone » LZ), épaisse de 820 à 1 300 m, est subdivi-
sée en :
‘ pyroxénite (520 à 800 m) à orthopyroxène dominant ;
‘ harzburgite (300 à 500 m) à olivine magnésienne + orthopyroxène + chromite.
• la zone critique (= « Critical Zone » CZ), de 1 300 à 1 800 m d’épaisseur, présente
un litage modal marqué par la répétition de niveaux de pyroxénite, norite et anor-
thosite. À l’intérieur de cet ensemble, trois groupes, inférieur, moyen et supérieur,
de bancs de chromitite FeCr2O4 à peu près pure ont été exploités pour le chrome
et les métaux du groupe du platine. La zone est subdivisée en deux par l’appari-
tion du plagioclase, avec :
‘ une pyroxénite inférieure (780-800 m) sans plagioclase et avec un peu d’olivine ;
‘ une norite supérieure (520-1 000 m) à plagioclase calcique + orthopyroxène +
chromite, l’olivine est intermittente et le clinopyroxène apparaît vers le sommet.
• le Banc de Merensky, épais de seulement 1 à 5 m mais observé en surface ou par
sondage sur plus de 300 km de distance, est constitué de l’assemblage orthopy-
roxène + olivine Fo68 + chromite + sulfures. Il est exploité en mine de façon
intense pour les métaux du groupe du platine. Plus de 80 % des réserves mondiales
reconnues en platine s’y trouvent concentrées.
• la zone principale (= « Main Zone » MaZ), épaisse de 3 000 à 3 400 m, est carac-
térisée par l’absence des oxydes, chromite et magnétite, et subdivisée en sous-
zones de norite et gabbro-norite.
• la zone supérieure (= « Upper Zone » UZ), épaisse de 1 700 à 2 000 m, se carac-
térise par la présence de la magnétite. Elle est subdivisée en 3 sous-zones a, b et c
par l’apparition de l’olivine riche en fer Fo43 dans la sous-zone b (niveau 6 000 m)
et celle de l’apatite dans la sous-zone c (niveau 6 400 m). La magnétite forme
22 couches (« Magnetite Layers »), tantôt mono-minérales, tantôt biphasées à magné-
tite + plagioclase, d’épaisseur décimétrique à métrique. Elle est toujours exploitée
pour le vanadium. Les roches les plus différenciées sont situées au sommet de la
pile. Ce sont des granophyres de composition monzogranitique qui contiennent
l’assemblage plagioclase An30 + fayalite Fo0 + hedenbergite + magnétite +
apatite + micropegmatite graphique [quartz + feldspath potassique].
Les trois types de litages sont visibles : litage modal centimétrique à métrique, les
lits pouvant être mono-minéraux, litage de phase hecto- à kilométrique et litage
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

cryptique à l’échelle du complexe, par enrichissement en Fe des silicates mafiques et


en Na du plagioclase (Fig. 3.32). L’évolution générale n’est pas fondamentalement
différente de celle du sill de Palisades, mais s’est produite à une tout autre échelle.
Les granophyres du sommet de la série correspondent à l’horizon-sandwich du sill
de Palisades. Seules les zones du plancher sont actuellement visibles, les zones supé-
rieures du toit ont disparu par érosion.
L’évolution des compositions chimiques et isotopiques suggère que le volume
total de magma, de l’ordre de 106 km3, s’est mis en place en 14 injections se succé-
dant pendant 75 000 ans. La durée totale de la cristallisation est évaluée à
200 000 ans, durée extrêmement courte si l’on considère l’importance du volume de

183
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

cumulats mis en place. Le taux de production des cumulats a pu dépasser 8 km3.a– 1.


De ce point de vue, le complexe du Bushveld est un monstre géologique sans équi-
valent ailleurs dans le monde.

b) Le complexe de Skaergaard
Situé dans un fjord de la côte est du Groenland, le complexe de Skaergaard est
certainement l’un des mieux étudiés dans le monde depuis sa découverte et les
premiers travaux en 1939. Mis en place à l’Éocène, il recoupe des trapps basaltiques
de même âge et de même chimisme. L’érosion permet d’observer sur 11,5 km de
longueur nord-sud et 8,5 km de largeur est-ouest plus de 3 200 m d’épaisseur
d’affleurements rafraîchis par les glaciers. Il est recoupé par le sill de Basistoppen,
qui présente une évolution identique depuis des gabbros magnésiens à la base
jusqu’à des ferrogabbros au sommet, et par des sills granophyriques, dont le plus
important et le plus siliceux est le sill de Tinden.
Le complexe est limité aux murs par une bordure figée épaisse, constituant le groupe
marginal de bordure (= « Marginal Border Group » MBG), cristallisant depuis le contact
vers le cœur du complexe. À l’intérieur, plusieurs séquences stratigraphiques ont été
définies avec, de la base (altitude relative 0 m) au sommet (Fig. 3.33) :

Altitude à partir
de la base

ultra α
An 69
Groupe supérieur α
3000 de bordure UBG
An 54
β
horizon An 44
γ wollastonite+
sandwich An 69 Fo 0
SH c
wollastonite–
2000
Zone supérieure b
UZ apatite–
a
olivine– An 44 Fo 36

Zone moyenne
MZ
1000
olivine+ An 53 Fo 52
c magnétite–

Zone inférieure b
LZ augite–
a An 66 Fo 67
0
Zone cachée HZ

Figure 3.33 – Colonne stratigraphique du complexe de Skaergaard,


Groenland (Wager & Brown, 1967).

184
3.4 • Mise en place des plutons

• la zone cachée (= « Hidden Zone » HZ), non visible à l’affleurement, serait


constituée par un ou plusieurs conduits d’alimentation.
• les séries litées (0-2 500 m) correspondent aux formations du plancher qui ont
cristallisé de la base vers le haut. Elles comprennent 3 zones :
‘ la zone inférieure à olivine (= « Lower Zone » LZ) (0-800 m) est elle-même
subdivisée en sous-zones LZa, LZb et LZc par l’apparition comme phase
primaire de l’augite (niveau 250 m) et de la magnétite (niveau 700 m). La sous-
zone LZa est caractérisée par le plagioclase et l’olivine englobés par un clino-
pyroxène pœcilitique, les autres sous-zones contiennent des cristaux séparés
d’augite pouvant contenir des exsolutions de pigeonite ;
‘ la zone moyenne (= « Middle Zone » MZ) (800-1 600 m) ne montre pas d’olivine
primaire, mais l’olivine réactionnelle a été observée entre pyroxène et magnétite ;
‘ la zone supérieure (= « Upper Zone » UZ) (1 600-2 500 m) est délimitée à la
base par le retour de l’olivine comme phase primaire et subdivisée en sous-
zones UZa, UZb et UZc par l’apparition en phase primaire de l’apatite (niveau
1 800 m) et d’un pyroxénoïde à structure de wollastonite évoluant par refroidis-
sement en hedenbergite (niveau 2 300 m).
• l’horizon-sandwich SH (2 500 m) est formé par les roches les plus différenciées
contenant, outre les phases minérales de la sous-zone UZc (plagioclase An30
+ fayalite + hedenbergite + magnétite + apatite), la micropegmatite graphique à
quartz + feldspath alcalin.
• le groupe supérieur de bordure (= « Upper Border Group » UBG) (2 500-3 200 m)
sont les formations du toit qui ont cristallisé du sommet vers le bas. Il comprend
trois zones symétriques des trois zones constituant les séries litées : UBGα (≈ UZ)
(3 200-2 900 m), UBGβ (≈ MZ) (2 900-2 650 m) et UBGγ (≈ UZ) (2 650-2 500 m).
La zone UBGγ montre des cristaux allongés de quartz provenant de la transforma-
tion de tridymite primaire.
Le magma originel, à composition de basalte tholéiitique à olivine, s’est mis en
place en une injection, puis il a évolué en système fermé à faible pression (~50
MPa). La différenciation se marque par les trois types de litage et surtout par
l’importance du litage cryptique qui conduit du gabbro à silicates magnésiens
(olivine Fo67) et calciques (plagioclase An69) à la ferrodiorite à silicates ferrifères
(fayalite + hedenbergite) et sodiques (plagioclase An30).
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Les liquides les plus différenciés, à composition de monzogranite, donnent les


granophyres. La texture est caractérisée par l’abondance de micropegmatite
graphique, formée par l’intercroissance des cristaux de quartz et de feldspath alcalin,
qui apparaît en condition de faible surfusion par cristallisation simultanée en
épitaxie du feldspath alcalin et du quartz. Le complexe de Skaergaard contient de
nombreux corps granophyriques qui diffèrent par l’origine :
• les « granophyres transgressifs » forment des filons et des sills qui recoupent le
groupe supérieur de bordure et la partie élevée des séries litées. Ils proviendraient
de la fusion des roches métamorphiques encaissantes et se seraient injectés dans
les faciès marginaux du complexe.

185
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

• les filons de granophyre de la zone UZ s’enracinent dans la ferrodiorite dont ils


seraient issus par filtre-presse des liquides résiduels.
• le mélagranophyre, contenant des amas de minéraux riches en fer, affleure sous
forme de poches irrégulières épaisses de 1 à 2 m dans les sous-zones UZb et UZc.
Il proviendrait de la ferrodiorite avoisinante par un phénomène d’immiscibilité.

c) Le complexe alcalin stratifié du Peloso


Situé en Corse au-dessus du golfe de Valinco, le complexe basique alcalin stratifié
du Peloso fait partie de l’ensemble magmatique permien (276 Ma) de Tana-Peloso.
Recoupé et recouvert par une monzonite, il montre sur 5,4 km de longueur sud-ouest
– nord-est et 1 km de largeur une coupe verticale de 1 000 m environ (Fig. 3.34).
Trois unités ont été définies :
• la série litée inférieure ZA (0-800 m) est elle-même subdivisée en trois sous-zones :
‘ la sous-zone ZA1 (0-450 m) a l’assemblage primaire olivine + orthopyroxène
+ clinopyroxène + plagioclase + oxydes de Fe-Ti. Le litage modal est caracté-
risé par une alternance régulière de bancs décamétriques de leucogabbro-norite
avec des passées d’anorthosite et de bancs métriques de gabbro-norite à olivine ;
‘ la sous-zone ZA2 (450-700 m) n’a pas d’orthopyroxène primaire. L’apatite
devient primaire au milieu de l’unité. Les bancs décamétriques ont un grain qui
augmente et une composition modale qui varie de sa base à son sommet : le gabbro
sombre porphyrique de la base (0,5 à 2 m d’épaisseur) passe vers le haut à un leuco-
gabbro-norite formant la masse principale (environ 7,5 m) et au sommet (1,7 m
en moyenne) à une anorthosite présentant de rares poches pegmatitiques ;
‘ la sous-zone ZA3 (700-800 m), sans orthopyroxène primaire mais à apatite
primaire. Le zircon, la biotite et le quartz apparaissent en minéraux tardifs. La
partie mélanocrate des bancs est faiblement représentée, tandis que les anortho-
sites sont plus abondantes. Les bancs ont 20 m d’épaisseur en moyenne.
• la série litée supérieure ZB (800-950 m) contient l’orthopyroxène et l’apatite
primaires. L’olivine disparaît. Avec le zircon et la biotite, l’amphibole tardive est
abondante et liée à l’altération hydrothermale. Les bancs plus serrés (5 m d’épais-
seur en moyenne) sont constitués de norite à amphibole-biotite et de leucogabbro
à amphibole.
• l’unité basique terminale ZC (950-1 000 m), très réduite, est constituée de gabbro
quartzique sans orthopyroxène et à amphibole primaire. Elle correspond au
liquide le plus différencié du complexe.
Dans chaque unité, les trois types de litage observés se traduisent par le dévelop-
pement de plus en plus grand du plagioclase aux dépens des minéraux colorés, la
diminution du clinopyroxène au profit de l’orthopyroxène, la déstabilisation de
l’olivine, l’apparition des minéraux hydroxylés (amphibole, biotite), le caractère de
plus en plus précoce des oxydes de Fe-Ti, de l’apatite et du zircon.

186
3.4 • Mise en place des plutons

Altitude au-dessus
de la base

1000 monzonite
ZC faciès basiques
métasomatisés
en bordure de la
monzonite
Série litée
supérieure
ZB
800 olivine+
orthopyroxène–
ZA3

600
ZA2 apatite–

orthopyroxène+
Série litée
400 inférieure
ZA

ZA1
200

Figure 3.34 – Colonne 0


© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

stratigraphique du complexe du ?
Peloso, Corse (Platevoet, 1991).

d) Origines du litage
La ressemblance des litages magmatiques avec les structures sédimentaires a fait
penser que la ségrégation par gravité de particules solides dans le magma fluide
jouait un rôle essentiel. Les progrès des études expérimentales en dynamique des
fluides avec des paramètres rhéologiques comparables à ceux des magmas ont
montré que d’autres origines sont également possibles.

187
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

Dans le cas des intrusions ultrabasiques à stratification oblique, granoclassement,


figures de charge, etc., le rôle de courants analogues aux courants de turbidité est
probablement important. Dans les intrusions basiques litées, les figures de courants
peuvent aussi exister. Comme le granoclassement est fréquemment inverse (grain fin
à la base, grossier au sommet), la sédimentation selon la loi de Stokes est peu importante.
Lorsqu’il est calculé, le nombre de Rayleigh est toujours élevé, ce qui indique un
régime de convection vigoureuse qui devrait aboutir à la répartition uniforme des
cristaux dans le corps magmatique. Or, la présence de lits bien individualisés,
parfois mono-minéraux, suppose que la cristallisation ne s’opère pas de façon aléa-
toire au sein du liquide magmatique. Par ailleurs, les lits granoclassés s’observent
aussi bien au plancher qu’au toit et aux murs verticaux des intrusions. Ces observa-
tions ne peuvent s’interpréter que si les minéraux cristallisent, puis sont transportés
et accumulés au sein de couches-limites définies par les gradients de température, de
composition et/ou de vitesse.
Le litage modal, marqué par des variations à l’intérieur d’un banc, montre que le
liquide en voie de cristallisation change rapidement de composition, c’est-à-dire
évolue en système quasi-fermé isolé du reste du magma et n’est pas évacué. La ryth-
micité des bancs suppose un renouvellement périodique. Le litage cryptique suggère
qu’à la fin de la formation de chaque banc, une partie du liquide résiduel évolué est
incorporé au reste du magma, ce qui modifie lentement sa composition et l’assem-
blage minéral stable à son liquidus (litage de phase). Dans le cas de l’intrusion
basique alcaline du Peloso, le scénario suivant, fondé sur la cristallisation in situ et la
variation de densité des liquides résiduels, a été proposé (Fig. 3.35) :
• apparition au bout de 1 à 10 ans à la base du dispositif magmatique d’une couche
stagnante de liquide Ln de 10 à 20 m d’épaisseur ;
• cristallisation sur quelques décimètres à la base de la couche stagnante. Les
premiers cristaux (minéraux mafiques) donnent un premier liquide résiduel et
interstitiel moins dense que le liquide parent. Au-dessus, le plagioclase cristallise
de plus en plus abondamment et le deuxième liquide résiduel et interstitiel
augmente de densité. Devenant instable, il entre en convection ;
• réaction entre ce liquide résiduel et les minéraux précoces et cristallisation des
minéraux mafiques tardifs interstitiels. Le dernier liquide résiduel diminue de
densité ;
• extraction par compaction d’une partie du liquide résiduel plus léger et incorpora-
tion dans la couche stagnante sus-jacente. Le mélange couche stagnante + liquide
résiduel a une composition un peu plus évoluée et une densité un peu plus faible
que la couche stagnante Ln ;
• dès qu’il a atteint une densité critique, remobilisation par convection du mélange
couche stagnante Ln + liquide résiduel. Une nouvelle couche stagnante Ln+1, légè-
rement plus évoluée que la précédente parce qu’enrichie en liquide résiduel, peut
alors se former.
Le processus peut se répéter plusieurs fois. Il est actif tant qu’il reste suffisam-
ment de magma en convection pour former une couche stagnante à sa base. Lorsque
le processus de convection s’arrête, le magma cristallise en masse.

188
3.4 • Mise en place des plutons

liquide Ln liquide Ln+1


mélange entre
liquide Ln et

unité n+1
liquides résiduels
densité du densité du densité du densité du densité du
liquide liquide liquide liquide liquide

unité n
accumulation de cristaux en base de banc extraction de liquide résiduel du
cumulat en voie de compaction
cristaux intercumulus
instabilité gravitaire et arrivée
sommet de banc du liquide Ln+1

Figure 3.35 – Formation d’un banc dans une intrusion basique litée (Platevoet, 1991).

3.4.3 Les intrusions intermédiaires et acides


Les intrusions intermédiaires et acides constituent l’essentiel de la croûte continentale
et se mettent en place à tous les niveaux dans des formations encaissantes dont le
comportement évolue de fragile à plastique. La forme des massifs et le mode de mise
en place varient selon le volume de magma et ses paramètres physiques.

a) Subsidence souterraine et complexes annulaires


Le mécanisme de subsidence souterraine pour la mise en place des massifs pluto-
niques a été proposé en 1909 pour le complexe de Glen Coe, en Écosse (Fig. 3.36).
Associées aux caldeiras situées en surface, des chambres souterraines sont aménagées
par l’effondrement d’un bloc crustal dans un réservoir magmatique plus profond. La
symétrie axiale des systèmes volcaniques étant conservée, ces massifs dessinent sur
un plan horizontal une trace en forme d’anneau, d’où le nom classiquement attribué
de complexes annulaires (« ring complexes »).
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Figure 3.36 – Mode de formation des caldeiras et des complexes annulaires par
subsidence souterraine, selon l’exemple de Glen Coe (Écosse) (Maufe et al., 1909).

189
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

En Corse, la période allant du Permien moyen au Trias a été marquée par une acti-
vité magmatique très importante avec volcanisme et plutonisme synchrones. Le
relief et l’érosion permettent d’observer les complexes annulaires sur plus de
3 000 m de dénivellation. En surface, les roches volcaniques (basalte-hawaïte-rhyo-
lite) remplissent de vastes caldeiras (8 à 20 km de diamètre).

EN CART Le développement d’un volcan à caldeira


L’histoire de la caldeira est marquée par plusieurs stades successifs :
• stade initial pré-caldeira. Un volcan-bouclier, alimenté par des épanchements
fissuraux, se développe. Ce stade s’achève lorsque la chambre magmatique
profonde subit une surpression importante, due à la sursaturation en fluides
des liquides résiduels. Le bombement superficiel qui en résulte provoque deux
types de fracturation : radiaire verticale et concentrique à fort pendage centri-
pète. Ouvertes, ces fractures permettent l’ascension des magmas acides et
l’éruption en surface de projections pyroclastiques, d’ignimbrites et de dômes.
• stade syn-caldeira. La partie centrale du volcan-bouclier s’effondre le long de
fractures circulaires à fort pendage centripète au cours d’éruptions paroxys-
males de type plinien (ponce + gaz, donnant des nuées ignimbritiques très
épaisses). Plusieurs phases d’effondrement accompagnent les émissions
pliniennes. Durant les phases de repos, la forte érosion des pentes provoque la
formation de lahars, coulées de boues chaotiques à blocs. À cause du pendage
centripète de la faille bordière de la caldeira, les formations volcaniques,
épaisses de 600 à 2 500 m et subhorizontales au centre, sont rebroussées en
pile d’assiettes en bordure.
• stade post-caldeira. Les reliefs et les dépressions créés par les éruptions volca-
niques successives sont remodelés, le fond de la caldeira est occupé par un lac
dans lequel se déposent des formations détritiques et calcaires sur une épais-
seur d’au moins 400 m, correspondant à la hauteur du rempart de la caldeira.

À la base des formations volcaniques ou un peu au-dessous, les complexes annu-


laires subvolcaniques (Fig. 3.37), se mettent en place à environ 2 km de profondeur
(pression lithostatique de 50 MPa). Structuralement, ils sont constitués par des intru-
sions en feuillets présentant une symétrie axiale verticale :
• les intrusions concentriques à pendage centripète sont les feuillets coniques
(« cone sheets »), qui représentent les filons d’alimentation de la caldeira. La frac-
turation de cisaillement est due aux poussées provoquées par l’expansion rapide
d’un magma sursaturé en fluides, un peu à la manière d’une soupape de chaudière
à vapeur.
• les intrusions concentriques à pendage centrifuge, dont la forme rappelle celle d’une
coupole à voûte surbaissée ou encore de chaudron (d’où le nom de subsidence en
chaudron = « cauldron subsidence »), sont les filons annulaires (« ring dykes »).
Épais au plus de quelques dizaines de mètres dans leur partie verticale, ils ont 100
à 500 m d’épaisseur dans leur partie horizontale. Ils se développent dans des frac-
tures de cisaillement apparues quand la pression dans la chambre magmatique
s’affaisse (effet d’aspiration) et relayées vers le haut par des fractures subhorizon-
tales de tension. Ils ceinturent un bloc subsident, rigide et plus dense que le magma,

190
3.4 • Mise en place des plutons

qui s’effondre dans la chambre magmatique profonde, à la manière d’un piston dans
un cylindre de moteur à explosion.
• les intrusions radiaires verticales, plus rares, occupent les fractures de tension
hydraulique qui se forment périodiquement sous l’action de la poussée vers le haut
du magma.

FC
FR C

0 5 km DR

Bloc subsident

Chambre magmatique

1 2 3 4 5
Figure 3.37 – Reconstitution au Permien supérieur de l’architecture du
massif de Cauro-Bastelica, Corse (Bonin, 1980).
Au sommet, une caldeira C, accidentée par un dôme résurgent DR, remplie par des
formations rhyolitiques ignimbritiques (1) et alimentée par des filons (2) radiaires
(FR) ou en feuillets coniques (FC). En dessous, complexe annulaire constituée de
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

plusieurs intrusions de granites hypersolvus (3) et subsolvus (4), puis chambre


magmatique (5) dont le sommet est occupé par des liquides différenciés.

Le processus de subsidence souterraine pouvant se répéter plusieurs fois, les filons


annulaires forment des intrusions emboîtées, parfois séparées par des écrans
(« screens ») de socle constitués par des morceaux fracturés d’encaissant restés sur
place au cours de la subsidence. Les écrans sont injectés de filons satellites issus des
filons annulaires avoisinants qui déplacent les matériaux du socle en blocs anguleux
par translation, plus rarement par rotation. Appelé « magmatic stoping », ce processus

191
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

de débitage est efficace pour favoriser le déplacement de liquides magmatiques à tra-


vers un milieu solide.
Les épisodes d’éruptions explosives et de mise en place des filons annulaires sont
contemporains, mais non absolument synchrones :
• en phase de surpression de fluides dans la chambre magmatique, le magma est
expulsé le long des feuillets coniques et monte jusqu’à la caldeira, qui subit un
bombement avant le déclenchement d’une violente éruption explosive ;
• en phase de dépression, aucune éruption n’a lieu et la caldeira s’affaisse en
surface, en même temps qu’un bloc souterrain s’effondre par subsidence en chau-
dron, favorisant la mise en place des filons annulaires.
La période d’alternance des phases de surpression et de dépression dans la
chambre magmatique dure 5 à 10 Ma, chaque phase durant moins de 1 Ma.
• Forme
La forme du complexe annulaire combine la symétrie axiale d’origine magmatique
et l’anisotropie du champ régional de contraintes. En tension pure, le contour du
complexe est parfaitement circulaire, alors qu’en transtension (extension + cisaillement
décrochant), il montre une forme elliptique dont l’excentricité (rapport grand axe /
petit axe) et l’obliquité (angle entre le grand axe et l’allongement de la zone de
cisaillement) permettent de déterminer le sens du mouvement de cisaillement.
• Diamètre
La dimension du complexe annulaire est directement liée à la profondeur, d, de la
chambre magmatique, selon les relations empiriques suivantes :
• pour les caldeiras, d = 2 R, avec R, rayon de la caldeira ;
• pour les complexes annulaires, d = R’ 2 + d’, avec R’, rayon du complexe annu-
laire, et d’, profondeur du toit du complexe (entre 1 et 4 km en moyenne).
Les complexes annulaires montrent une très grande variation des valeurs de R’.
Le massif de Sarychev (N.E. Sibérie), le plus grand connu, est elliptique avec un
grand axe de 180 km et un petit axe de 80 km, dimensions que l’on peut rapprocher
de celles, 100 km × 30 km, de la caldeira géante de Toba (Sumatra, Indonésie). La
chambre magmatique est alors sub-lithosphérique. Quelques filons annulaires
géants, de 65 km de diamètre, s’enracinent également à près de 50 km, profondeur
de la limite entre la lithosphère et l’asthénosphère mesurée dans les zones extensives.
Cependant, 95 % des complexes annulaires ont un diamètre compris entre 4 et
29 km, la moyenne se situant à 14,5 km et la médiane à 11,5 km. Les valeurs calcu-
lées de d s’échelonnent alors de 4 à 22 km, avec une moyenne à 12 km. Cette valeur
de 12 km correspond au changement de comportement rhéologique du quartz. Le
sommet de la chambre magmatique se situe dans la zone qui sépare la croûte supé-
rieure cassante de la croûte inférieure plastique.
• Espacement
Les complexes annulaires se placent aux nœuds des réseaux de fractures lithosphé-
riques. Leur espacement correspond à un phénomène périodique avec deux types de

192
3.4 • Mise en place des plutons

longueurs d’ondes : le premier ordre, de 50 à 100 km, peut refléter l’épaisseur de la


lithosphère, et un deuxième ordre, d’environ 10-15 km, celle de la couche rigide au-
dessus des chambres magmatiques. La lithosphère rigide et dense reposant sur
l’asthénosphère plastique et un peu moins dense, il se produit une instabilité gravi-
taire et une déformation ondulatoire de l’interface. La longueur d’onde, λ1, est
donnée par la relation λ1 ≤ e1, où e1 est l’épaisseur de la lithosphère. Le même
phénomène ondulatoire se produit au niveau des chambres magmatiques, situées
sous la croûte cassante plus dense et remplies de liquides légers, soit λ2 ≤ ecc, avec
ecc, épaisseur de la croûte cassante.

b) Gonflement des massifs intrusifs profonds


Dans les zones profondes de la croûte plastique, les magmas intermédiaires et acides
peuvent se déplacer en fonction de la différence de densité, ∆ρ, entre le magma et
l’encaissant (« buoyancy »). La vitesse du déplacement, fonction du rayon du corps
magmatique, R, et de la viscosité de l’encaissant crustal, ηc, se calcule selon la loi de
Stokes :
v = 1/3 g ∆ρ R2 / ηc
Cette loi n’est qu’une approximation, car elle suppose que le milieu n’est pas
turbulent et que les paramètres physiques ne varient pas avec la profondeur. Comme
de nombreux massifs profonds sont synchrones et cogénétiques de massifs plus
superficiels, le magma a pu acquérir une vitesse telle que, malgré le refroidissement
aux épontes, le solidus n’a été atteint qu’après un trajet important.
• Vitesse d’ascension
À partir d’un magma originellement au-dessus du liquidus, il est possible de calculer
l’ascension d’un corps chaud montant à travers la lithosphère visqueuse qu’il
réchauffe et ramollit (« softening »). L’énergie ascensionnelle est alors assimilable à
celle d’un flux stokésien anisotherme, la viscosité de l’encaissant, ηc, variant avec la
température. Pour qu’un corps magmatique atteigne la surface, il faut une vitesse
minimale d’ascension, vmin, donnée par :
vmin = 5,76 κ Z02 / R3
κ, diffusivité thermique (cm2.s– 1) ;
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

Z0, profondeur de production du liquide (cm) ;


R, rayon du corps (cm).
Si le magma s’arrête dans une chambre magmatique à l’interface croûte plastique-
croûte cassante, la vitesse d’ascension, v, se limite à :
vmin / 100 ≤ v ≤ vmin / 10.
Les vitesses calculées atteignent 103 à 104 fois celles calculées par la loi de Stokes
avec des paramètres physiques (dimensions, densités, viscosité) constants. Elles
seraient de 10– 4 cm.s– 1 (≈ 30 m.a– 1) pour un corps de 2,5 km de diamètre. Ainsi, 15 km
de croûte plastique seraient traversés en 500 ans. Cette valeur n’est qu’indicative, car

193
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

rien n’indique qu’un corps magmatique sphérique ayant cette taille puisse exister
dans la croûte inférieure.
• Structures et déformations
Les durées calculées sont suffisantes pour que le magma, originellement liquide, ait
pu refroidir et se charger peu à peu en cristaux, le corps terminant son ascension à
l’état solide. Les contraintes appliquées peuvent alors être enregistrées dans le corps
magmatique et les formations encaissantes. L’orientation planaire et linéaire des
cristaux qui en résulte est appelée fluidalité magmatique. Les structures de fluidalité
magmatique (Fig. 3.38) consistent en :
‘ un plan (PFM), matérialisé par la disposition des cristaux plats ou tabulaires
(feldspaths, micas), qui définit la foliation magmatique ;
‘ une direction (DFM), marquée dans le plan de fluidalité par l’allongement des
cristaux de feldspath, la disposition linéaire des cristaux aciculaires (amphi-
bole) et la disposition en zone autour d’un axe des cristaux plats (micas), qui
définit la linéation magmatique.

2km
0

Figure 3.38 – Relations entre structures magmatiques (plans et directions


de fluidalité) et morphologie du massif granitique de Plouaret (Guillet, 1983).

La fluidalité magmatique n’a pas nécessairement la même orientation que le flux


d’écoulement magmatique à cause de l’effet de gonflement (« ballooning »)
(Fig. 3.39A). Le problème se complique lorsque l’ascension du corps magmatique
s’effectue en contexte tectonique cisaillant. Le corps magmatique est alors déformé

194
3.4 • Mise en place des plutons

et montre une structure interne complexe, marquée par la variation progressive des
textures depuis le cœur relativement isotrope jusqu’aux bordures (ultra) myloni-
tiques (Fig. 3.39B). Un certain nombre de marqueurs structuraux : enclaves magma-
tiques arrondies aplaties et/ou étirées, filons tardifs plissés et/ou boudinés,
permettent de déterminer les directions préférentielles de déformation. Il faut noter
que les structures actuellement observées résultent de la succession des déforma-
tions subies à des stades différents :
1. Près du liquidus, le magma newtonien se déforme rapidement sous l’effet de
faibles contraintes, mais aucune structure stable ne peut se conserver ;
2. À partir d’une certaine charge en cristaux (≈ 30 %), le magma a le comportement
d’un corps de Bingham, la déformation requiert l’action de contraintes plus
fortes. Les marqueurs commencent à s’orienter par rotation rigide et définissent
des structures magmatiques ;

Trajectoires d’écoulement
Foliation

2
B
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

3
4

Figure 3.39 – Structures et textures liées à la mise en place d’un magma


dans un encaissant plastique (« ballooning effect ») (Brun, 1990).
A. Relations entre lignes d’écoulement magmatique (« flow lines ») et foliation.
B. Textures observées dans un massif mis en place dans une zone active de
cisaillement. 1. texture isotrope ou déformation faible, 2. déformation à l’état
solide des veines et des enclaves, 3. mylonites avec ou sans bandes de cisaillement
et quartz orientés, 4. ultramylonites. Noter l’obliquité entre le contact, les plans de
foliation et les limites des différents processus de déformation.

195
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

3. Au-delà d’un seuil marqué par un pourcentage critique de liquide situé entre 26
et 40 % du magma, le comportement devient magmato-rigide ou submagma-
tique. La viscosité augmente considérablement (de 104 Pa.s à 1014 Pa.s), le
liquide interstitiel ne peut plus s’écouler librement et le mélange se déforme de
façon cataclastique ;
4. Lorsque tout est cristallisé, la déformation, d’abord ductile, se poursuit dans le
milieu solide. À basse température, elle est cataclastique et donne des mylonites,
voire des ultramylonites.

3.4.4 La « plomberie » magmatique


Si l’on tient compte de la stratification rhéologique de la croûte et du manteau, un
magma traverse des milieux aux comportements différents, plastiques et cassants,
depuis sa source jusqu’à son lieu de mise en place.
La source magmatique, constituée par un milieu poreux formé d’une matrice
solide restitique parcourue par les liquides interstitiels de fusion partielle, se déforme
de façon cataclastique et perd son caractère plastique (« embrittlement »). La vitesse
d’ascension du liquide calculée selon la loi de Darcy varie de 0,25 10– 6 cm.s– 1
(≈ 8 cm.a– 1) à 0,25 10– 9 cm.s– 1 (≈ 0,08 mm.a– 1). Si la source est située à 80 km de
profondeur, il faudrait de 1 Ma à 1 Ga pour qu’un liquide arrive en surface. Ce méca-
nisme est donc improbable à grande échelle.
Si le liquide ne trouve aucune fissure pour s’infiltrer et se déplace en force de
façon diapirique, la vitesse reste réduite, comprise entre 10– 4 cm.s– 1 (≈ 31,5 m.a– 1) et
10– 8 cm.s– 1 (≈ 3 mm.a– 1). Il faudrait alors de 2 500 à 25 Ma pour qu’un liquide
traverse 80 km de lithosphère. En fonction des paramètres physiques critiques :
différence de densité, ∆ρ, et viscosité de l’encaissant, ηl, un corps diapirique ne
pourrait se déplacer de façon perceptible que dans les niveaux les plus denses de la
lithosphère.
En fait, les liquides se collectent très vite dans des fissures hydrauliques où leur
ascension s’effectue selon la loi de Poiseuille. La vitesse d’ascension est de l’ordre du
cm.s– 1 (≈ 315 km.a– 1). Pour une vitesse comprise entre 1 m.s– 1 (= 3,6 km.h– 1) et
10– 4 cm.s– 1 (≈ 31,5 m.a– 1), un trajet vertical de 80 km dure de 1 jour à 2 500 ans
environ. Là où le champ régional de contraintes le permet, des fractures s’ouvrent.
L’ascension peut être si rapide que, par emballement thermique, le magma émis est
aphyrique.
Par combinaison des mécanismes, l’ascension des magmas s’effectue à travers ce
que les auteurs anglo-saxons appellent d’un terme imagé le « plumbing-system » (la
« plomberie » magmatique) (Fig. 3.40) :
1. Au niveau des sources des magmas (manteau supérieur et croûte inférieure), le
liquide de fusion partielle remplit les pores du milieu et se déplace si les pores
sont connectés. La fusion se poursuit au fur et à mesure que le liquide est évacué.
Comme le liquide est moins dense, il s’échappe plus vite qu’il ne s’en forme et se
concentre immédiatement.

196
3.4 • Mise en place des plutons

1 Caldéra
Complexe annulaire
2
cassante

plastique
Chambre magmatique
3
Lithosphère

4
Asthénosphère
10 km

0 10 km

Figure 3.40 – Les différents étages structuraux du magmatisme


(Bonin, 1980).
De la surface vers la profondeur, 1. étage volcanique avec caldeira, 2. étage subvol-
canique avec complexe annulaire, 3. étage plutonique avec chambres magmatiques
mises en place dans la croûte, en particulier à la limite entre zone plastique et zone
cassante, 4. zone de fusion partielle. Les échelles verticale et horizontale sont iden-
tiques.

2. Les zones de concentration des liquides légers deviennent instables et constituent


la racine de diapirs, d’abord sphériques, puis s’allongeant en forme de panaches
(« plumes »). Les diapirs se mettent en mouvement sous l’action de la gravité. Ils
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

s’arrêtent lorsque la différence de densités entre magma et encaissant devient


nulle et/ou lorsque la viscosité de l’encaissant devient trop forte. À ce niveau, ils
s’étalent horizontalement (« ballooning ») avant de cristalliser.
Un magma basique relativement dense pourrait traverser le manteau supérieur
par diapirisme mais se bloque au niveau du Moho, où il remplit une chambre
magmatique infracrustale. Un magma acide à intermédiaire pourrait traverser le
manteau supérieur et la croûte inférieure mais se bloque à la limite entre croûte
plastique et croûte cassante, où il remplit une chambre magmatique intracrustale.
3. Dans les zones où les diapirs ne peuvent avancer, le magma se déplace unique-
ment par fracturation, soit régionale par ouverture de failles perpendiculairement

197
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

à la contrainte minimale σ3, soit hydraulique sous l’action de la pression des


fluides dans la chambre magmatique, soit les deux.
Si la pression du magma, à laquelle peut s’ajouter celle des fluides s’ils sont présents,
dépasse la somme [pression lithostatique + résistance des roches de l’encaissant], le
magma s’échappe le long des fractures radiaires et des feuillets coniques et apparaît
en surface lors des éruptions volcaniques. La pression diminuant, l’encaissant frac-
turé se désolidarise en blocs souterrains. Les processus souterrains de subsidence en
chaudron et de « magmatic stoping » favorisent la mise en place du magma dans les
complexes annulaires.

3.5 DIFFÉRENCIATION DES MAGMAS


Les magmas prennent naissance, soit directement à partir d’une source solide, ce
sont les magmas primaires, soit à partir d’autres magmas. La différenciation se
définit comme tout processus permettant à un magma de composition donnée
d’évoluer vers un magma de composition différente. La composition chimique des
liquides varie lorsque s’individualisent plusieurs phases solides et/ou liquides, en
réponse à une modification des paramètres physiques. Lorsque ces phases s’accu-
mulent ou, au contraire, sont isolées du magma primaire, des roches distinctes se
forment. Les phénomènes pétrogénétiques ont été peu à peu compris grâce à l’apport
des expériences de laboratoire. Deux types de matériaux ont été utilisés : systèmes
chimiques simples, permettant de définir les principes et les mécanismes de la fusion
et de la cristallisation, et systèmes naturels de roches, de façon à obtenir une image
plus proche de la réalité. Dans les deux cas, les résultats expérimentaux représentent
les conditions d’équilibre, ou celles qui s’en approchent le plus.
Le phénomène de séparation des phases est appelé fractionnement : il détermine
la lignée d’évolution d’un magma et, selon son efficacité, son degré d’évolution. Il
peut se produire à tout niveau, de la source au lieu de mise en place, tant qu’une
phase liquide demeure présente. Comme un magma est composé d’un mélange
[liquide + solide + gaz], la différenciation s’effectue par réactions entre les diffé-
rentes phases et se déroule aussi bien en système fermé qu’ouvert.

3.5.1 Relations liquide-solide


Une phase se définit par des caractères physico-chimiques spécifiques permettant de
la séparer mécaniquement des autres phases. Les relations entre liquide et solide
dans un magma sont des phénomènes réversibles de dissolution-cristallisation. Les
deux mécanismes principaux sont la fusion partielle et la cristallisation fractionnée.

a) Fusion partielle et magmas primaires


La composition d’un magma primaire dépend de la composition du matériau source
qui fond, des paramètres thermodynamiques (pression, température, teneurs en
éléments volatils), du taux de fusion. Pour être défini comme primaire, un magma
doit donc remplir certains critères. S’il est en équilibre avec son matériau source, un
magma primaire présente au liquidus les minéraux constitutifs de la source. Par

198
3.5 • Différenciation des magmas

exemple, un basalte issu de la fusion d’une lherzolite à grenat à 2,5 GPa est en équi-
libre à cette pression avec l’olivine, le diopside, l’enstatite et le grenat ; un leucogra-
nite provenant de l’anatexie de métapélite kinzigitique contient la cordiérite et la
sillimanite précoces.
Lors de la fusion partielle, le magma renferme les constituants les plus fusibles
puis s’enrichit, lorsque la température s’élève, en constituants plus réfractaires. Dans
un système à plusieurs phases solides, l’évolution du liquide évolue à partir d’une
composition eutectique ou de minimum thermique par étapes successives de dissolu-
tion des phases solides à partir de la moins réfractaire (Fig. 3.41). La fusion partielle
est un processus qui se situe entre deux extrêmes : la fusion fractionnée, par laquelle
le liquide produit est extrait au fur et à mesure qu’il se forme, et la fusion à l’équi-
libre (« batch melting »), où le liquide produit reste en contact avec les matériaux
réfractaires avant soutirage. La fusion critique est un type intermédiaire, où le
liquide reste interstitiel jusqu’à ce qu’un seuil critique soit atteint.
• Fusion fractionnée
La fusion fractionnée produit une évolution discontinue des liquides. Dans le cas de
la figure 3.41, le premier liquide produit a la composition eutectique ternaire e. Au

1400˚
e

1500˚

f
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

1800˚
M

A b C
Figure 3.41 – Variation de composition d’un liquide formé par fusion
partielle d’un système ternaire simple avec eutectique.
M. composition du solide soumis à fusion partielle, b. eutectique binaire du
système A + C, e. eutectique ternaire. En cas de fusion fractionnée, la variation est
discontinue : e, puis b, puis C. En cas de fusion à l’équilibre, la variation est
continue : e → f → M et les compositions différentes (Maaløe, 1985).

199
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

fur et à mesure qu’il est extrait, il appauvrit en composant de composition e la source


solide M, association des trois phases minérales A + B + C. Le composant mineur B
disparaît le premier de la source résiduelle, qui n’est plus alors constituée que de
l’assemblage A + C. Le deuxième liquide qui peut être extrait est produit à plus
haute température et a alors la composition eutectique binaire b. Lorsque le compo-
sant A a disparu, le dernier liquide produit a la composition C. L’évolution de la
composition des liquides au cours de la fusion partielle fractionnée est donc
discontinue : e, puis b, puis C, sans intermédiaire. Par contre la composition du
résidu solide varie de façon continue de M vers C.
• Fusion à l’équilibre
Au contraire, dans le cas de la fusion à l’équilibre, le liquide évolue progressivement
de e vers f, puis vers M, au fur et à mesure que les minéraux B, puis A sont dissous
dans le liquide qui demeure en contact avec le résidu solide.
Dans ce système, M = L + S, où L représente la phase liquide et S les phases
solides résiduelles. La fraction de liquide f est définie par : f = L / M. Pour un
élément chimique, le coefficient de distribution D est donné par : D = CS / CL, où CS
est la concentration de l’élément dans le solide et CL celle dans le liquide. Si D est
supérieur à 1, l’élément est compatible, car il se concentre dans le solide. S’il est
inférieur à 1, il est incompatible et se concentre préférentiellement dans le liquide. D
varie selon la nature de l’assemblage minéral dissous dans le liquide et l’on définit le
coefficient : P = Σ Di xiL, où Di est le coefficient de distribution d’un élément correspon-
dant à un minéral i, xiL la fraction de minéral i entrant dans le liquide, tel que Σ xiL = L.
Si C0 est la concentration initiale d’un élément dans la source M, CL / C0 = 1 /
[D0 + f (1 – P)], où D0 correspond au coefficient de distribution initiale entre la
source et la première goutte de liquide et f définit le taux de fusion (0 ≤ f ≤ 1). Dans
le cas d’un élément entrant en totalité dans le liquide (D0 = P = 0), CL / C0 = 1/f.
Dans le cas d’un très faible taux de fusion partielle (f ≈ 0), CL / C0 = 1 / D0.
Dans la réalité, la fusion fractionnée opère également. Si l’on considère un
élément chimique donné, la quantité de cet élément dans le solide S est donnée par :
CS × S. Si une fraction infinitésimale dS fond, la quantité d’élément charrié par le
liquide est CL × dS. Donc, CL × dS = d(CS × S), soit :
ln (S / M) = (D / 1 – D) ln (CS / C0).
Si l’on considère deux éléments inégalement incompatibles, l’un i avec Di << 0,01,
l’autre j avec 0,01 < Dj < 1,0, CiL = Ci0 / f, CjL = Cj0 / Dj + f) (Fig. 3.42).

b) Cristallisation fractionnée
À bien des égards, il s’agit du processus inverse de la fusion partielle. Les minéraux
ont des compositions en général différentes du magma dans lequel ils cristallisent. À
cause de la différence des compositions, le liquide résiduel s’enrichit en éléments
n’entrant pas dans la structure des cristaux, les éléments incompatibles, et s’appau-
vrit en éléments inclus préférentiellement dans le solide, les éléments compatibles.
Si les cristaux et le liquide sont séparés avant solidification complète, le liquide

200
3.5 • Différenciation des magmas

Cj
ppm

1200
cf cf cf cf

fp
1%
800
3%
5%

10%
400

30%

100%
0
0 2000 4000 6000 8000 10000 ppm
Ci

Figure 3.42 – Variation des teneurs Ci et Cj des éléments en traces i et j


en fonction du degré de fusion partielle (fp, de 1 à 100 %)
et de la cristallisation fractionnée (cf).
Le matériau de départ contient 100 ppm de i et 100 ppm de j. Les coefficients de
distribution sont, respectivement, Di = 0,01 et Dj = 0,1 (d’après Treuil, 1973).

résiduel peut par cristallisation donner une roche différente de celle du magma origi-
nel, selon les relations :
Magma originel → Solide cristallisé 1 + Liquide résiduel 1
Liquide 1 → Solide cristallisé 2 + Liquide résiduel 2
.........................................
Liquide (n – 1) → Solide cristallisé n + Liquide résiduel n
La somme des liquides résiduels L1 à Ln constitue une série magmatique, avec un
liquide final d’autant plus évolué que n est grand. La somme des solides cristallisés
S1 à Sn constituent les cumulats. Les variations de composition des liquides et des
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

cumulats sont généralement progressives, mais des discontinuités peuvent apparaître


lorsque la vitesse de différenciation est grande.
• Modalités de la cristallisation fractionnée
La cristallisation fractionnée peut être mise en évidence dans des diagrammes,
comme les diagrammes de Harker (oxydes-SiO2) ou les diagrammes de Bowen (oxydes-
MgO). Des courbes rectilignes correspondent au fractionnement d’un assemblage
minéralogique constant. Les ruptures de pentes signalent une modification de la
composition de l’assemblage (Fig. 3.43). Par exemple, les ruptures dans les courbes
de TiO2 et de P2O5 indiquent le début de la précipitation de l’ilménite et de l’apatite.

201
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

%
60

50 SiO2

40
20
Al2O3
10

14

10
FeOt
6

2
12

8
CaO
8

0
8

4 Na2O

0
3
2 K2O
1
0
4
3
2 TiO2
1
0
2
1 P2 O 5
0
0,2
0,1 MnO
0
0 5 10 15 20
% MgO
Figure 3.43 – Diagramme de Bowen (oxydes-MgO)
pour la série alcaline d’Hawaï.
L’indice de différenciation augmente de la droite vers la gauche, selon MgO
décroissant. L’incertitude analytique est indiquée à droite. Les courbes sont obte-
nues par régression des données (d’après Macdonald & Katsura, 1964 ;
Macdonald, 1968).

202
3.5 • Différenciation des magmas

Lorsque la composition de l’assemblage minéralogique change constamment, les


courbes ne sont pas rectilignes, comme le montre le diagramme ternaire AFM
(Fig. 3.27B). Dans les séries anorogéniques (tholéiitiques et alcalines), l’assemblage
mafique qui fractionne évolue d’une composition d’abord magnésienne vers une
composition de plus en plus riche en fer et la lignée d’évolution présente une
courbure prononcée vers le bas avec un enrichissement intermédiaire en fer (Fig. 3.44A).
Dans les séries calco-alcalines, l’assemblage de minéraux silicatés magnésiens et
d’oxydes de Fe-Ti a une composition à peu près constante en termes de rapport Mg/
Fe et la lignée d’évolution est rectiligne, sans enrichissement en fer (Fig. 3.44B).
Dans ces diagrammes, les points représentant le liquide d’ordre (n – 1), le liquide
suivant d’ordre n et le solide cristallisé associé d’ordre n sont alignés. Les propor-
tions entre liquide et solide d’ordre n peuvent être déterminées graphiquement selon
la règle des leviers (Fig. 3.45). Ce même principe peut être appliqué à des systèmes
à plusieurs dimensions et permet, connaissant les compositions des liquides d’ordres
(n – 1) et n et celles des minéraux composant l’assemblage du solide cristallisé d’ordre n,
de calculer la composition modale de l’assemblage cumulatif d’ordre n et le pour-
centage de liquide fils d’ordre n issu de la différenciation du liquide parent d’ordre
(n – 1). Un tel calcul a été présenté dans le cas de la Chaîne des Puys (Tab. 3.9).
• Évolution des compositions
La cristallisation fractionnée est parfaite si le liquide résiduel est totalement séparé
des cristaux qui fractionnent. Elle est partielle si le liquide résiduel reste en partie
piégé entre les cristaux. On appelle cumulat un ensemble complexe qui se compose
des minéraux cumulus qui fractionnent et des cristaux intercumulus issus d’un
liquide qui peut être assimilé en première approximation au liquide résiduel dont
une partie a été expulsée. Il présente des textures caractéristiques de compaction des
minéraux cumulus cimentés par des minéraux interstitiels intercumulus (Fig. 3.46).
Dans un système où M = L + S, M est le magma primaire, L le liquide résiduel n
et S = Σ1n cumulat Sx. Si l’on définit f = L / M et, pour un élément donné, D = CS /
CL (définitions identiques à celles pour la fusion partielle), les variations de concen-
tration dans le liquide résiduel suivent les lois de la distillation établies par Rayleigh
en 1902 :
CL / C0 = f D– 1, où f varie de façon continue de 1,0 à 0,0.
Si D >> 1 (éléments compatibles), les teneurs diminuent rapidement dès le début
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

du fractionnement. Les éléments incompatibles (D << 1) montrent un accroissement


d’abord faible, puis très rapide en fin d’évolution.

c) Séparation des phases cristallines


Les mécanismes de séparation des cristaux et du liquide dépendent de la viscosité du
magma et de la densité des phases. Le comportement du magma silicaté varie en
fonction du degré de solidification :
• entre 0 et 30 % de cristaux, le magma a un comportement newtonien. Les phéno-
mènes gravitaires comme la sédimentation de cristaux selon la loi de Stokes sont
susceptibles de se produire.

203
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

A C4 silicates riches en Fe
+ oxydes de Fe-Ti

en
ric
his
C3

se
me
tdn
es
L2
L3

mi
L1
C2


rau
magma primaire

xe
P

nF
L4

e
C1
silicates magnésiens
A M

F
oxydes de Fe-Ti
B

magma primaire
L1 à n
P
silicates magnésiens

A M

Figure 3.44 – Évolution dans le diagramme AFM d’un magma primaire P


donnant par cristallisation fractionnée des liquides résiduels L1 à Ln et des
cumulats C1 à Cn, de sorte que P = C1 + L1, L1 = C2 + L2,.., Ln – 1 = Cn + Ln,...
A. Milieu réducteur. Le fer restant à l’état ferreux dissous dans le liquide, les miné-
raux s’enrichissent progressivement en fer. La série magmatique dessine une
courbe convexe vers le pôle F.
B. Milieu oxydant. Le fer entre dans les oxydes de Fe-Ti qui cristallisent précoce-
ment, en compagnie des silicates qui restent magnésiens. La soustraction des
oxydes et des silicates conduit à un trajet rectiligne des liquides vers le pôle A.

204
3.5 • Différenciation des magmas

C cumulats

M magma
% cumulats = 100 (LM/CL)
% liquide = 100 (CM/CL) L liquide
résiduel
Figure 3.45 – Schéma d’une cristallisation fractionnée, conduisant d’un
magma primaire M à des cumulats C et un liquide résiduel L et règle des
leviers permettant de calculer les proportions relatives de C et de L.

cpx
A
A

A
A
Qz
A A
A
A A A
A A
A
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

A
Sph Op
0 2mm

Figure 3.46 – Texture cumulative dans la syénite à feldspath alcalin d’Itiúba


(Bahia, Brésil) (Conceição, 1990).
Minéraux cumulus : apatite (A), clinopyroxène avec clivages à 90° (cpx), feldspath
alcalin mésoperthitique (films d’albite et moirage du microcline en figuré pointillé),
oxydes de fer (Op). Minéraux intercumulus : amphibole avec clivages à 60° (autour
du pyroxène), quartz (Qz), titanite (Sph) (autour des oxydes de fer).

205
Chapitre 3 • Les phénomènes magmatiques

• entre 30 et 70 % de cristaux, le magma se comporte comme un corps de Bingham.


Les cristaux restent en suspension à moins d’atteindre une taille telle que la pression
exercée par ceux-ci dépasse la résistance du liquide, c’est-à-dire : R ∆ρ g / 3 > ψ.
Par exemple, dans un liquide basaltique de densité 2,7 et de résistance 0,1 W.m– 2,
l’olivine et le pyroxène ne peuvent se déplacer que s’ils ont une taille supérieure à
5 mm et la magnétite une taille supérieure à 1,2 mm. Comme la résistance ψ
augmente lors du refroidissement, les valeurs calculées sont minimales.
• au-dessus de 70 % de cristaux, le magma se comporte comme un solide et le
liquide résiduel ne peut pas s’extraire facilement.
Il en résulte que le processus de fusion partielle nécessite un taux minimal (seuil
critique) pour que le liquide produit puisse se déplacer et que le processus de cristal-
lisation fractionnée ne peut s’effectuer que dans des magmas encore relativement
pauvres en cristaux. Dans le cas de séries très évoluées, par exemple des basaltes aux
rhyolites, il est impossible d’obtenir directement les liquides les plus résiduels des
magmas primaires : des liquides intermédiaires, transitoires, sont nécessaires (cf.
série alcaline de la Chaîne des Puys, Tab. 3.9).
La séparation du liquide et des cristaux peut se produire de différentes façons :
• filtre-presse : le processus est analogue à celui d’une éponge gorgée d’eau que
l’on presse. Par compaction des cristaux, le liquide interstitiel est chassé et se
propage par des fractures ouvertes vers des zones de pression inférieure. Ce
processus peut être efficace dans les zones d’anatexie lorsque le taux de fusion
partielle est suffisamment important.
• cristallisation aux parois : dans une chambre magmatique, il existe une différence
importante de température entre le cœur constamment réhomogénéisé par convec-
tion et les bords où s’effectue l’essentiel de la dissipation de chaleur (couche-
limite thermique). Sur les murs et au toit, se produit une forte nucléation cristal-
line parce que la surfusion y est maximale. Par le jeu des différences de densité, le
liquide résiduel se sépare des cristaux et se déplace par rapport au cœur de la
chambre remplie de magma originel.
• sédimentation gravitaire. Ce processus est efficace seulement lorsque la chambre
magmatique est remplie de magma pauvre en cristaux, c’est-à-dire proche du
liquidus. En tombant, les minéraux denses forment des accumulations locales
(schlieren) et se rassemblent au fond, tandis que les minéraux plus légers que le
liquide flottent et s’accumulent au toit. Ce processus éphémère agit au début du
remplissage de la chambre magmatique et de son fonctionnement en système
fermé.
• ségrégation de flux : lors de l’ascension d’un magma, la vitesse n’est pas iden-
tique dans tout le conduit (Fig. 3.4). Le gradient de vitesse est maximal aux murs
(couche-limite cinématique) et diminue au centre, ce qui produit une contrainte de
cisaillement qui tend à rassembler les cristaux déjà formés au centre du flot
magmatique. Ce processus, l’effet Bagnold, est particulièrement visible dans les
filons : le cœur, souvent porphyrique, est entouré de gaines aphyriques qui ne
correspondent pas à des bordures figées.

206
3.5 • Différenciation des magmas

3.5.2 Relations liquide-liquide


Une chambre magmatique est d’abord remplie par un magma originel. Si le magma
n’est pas trop fréquemment renouvelé au cours de la différenciation, des gradients
s’établissent. Comme la diffusion des éléments dans les liquides visqueux n’est pas
instantanée, l’apparition de germes cristallins de natures différentes induit la forma-
tion de zones limitées appauvries en éléments constitutifs (compatibles) des miné-
raux. Les paramètres physiques des liquides varient considérablement en fonction de
la composition chi