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Lors d'une conférence de presse à Lisbonne, à l'issue


du sommet, Antonio Costa est allé jusqu'à qualifier
UE: comme en 2008, l’Allemagne ne veut
de « répugnante » la position des Pays-Bas, qui
pas d’une dette en commun aurait fait remarquer durant les discussions que
PAR LUDOVIC LAMANT
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 27 MARS 2020 certains pays auraient dû économiser davantage au
cours des dernières années: « Ce type de réponse
Neuf États de l’UE, dont la France, l’Espagne et
est d’une inconscience absolue et cette mesquinerie
l’Italie, plaident pour émettre de la dette en commun,
récurrente mine totalement ce qui fait l’esprit de
afin d’amortir le choc de la crise économique à venir.
l’Union européenne et représente une menace pour
Mais Berlin et La Haye s’y refusent. Un test pour la
l’avenir de l’Union européenne ».
solidarité européenne.
Dès mercredi, neuf États, dont la France, l’Italie et
En quelques jours à peine, des totems de l’orthodoxie
l’Espagne, le Portugal ou l’Irlande, avaient défendu
budgétaire européenne sont tombés un à un :
l’idée d’un endettement en commun, dans une lettre
suspension du pacte de stabilité et de croissance (qui
envoyée à Charles Michel, le libéral belge qui préside
fixe la règle des 3 % du déficit public), programme
les Conseils européens.
de rachat des dettes publiques et privées à hauteur
de 750 milliards d’euros par la BCE, plan de
relance massif en Allemagne, d’ordinaire haut lieu de
l’ordolibéralisme…
Mais il en reste au moins un que les pays du nord de
l’Europe, emmenés par l’Allemagne et les Pays-Bas,
semblent décidés à préserver, malgré l’ampleur de la
crise : la mise en place d’une capacité d’endettement «Aucun État membre ne peut gérer cette crise seul», a déclaré Ursula
commune, à l’échelle de l’Union, pour aider les pays von der Leyen, présidente de la Commission, lors d'un discours au
Parlement européen de Bruxelles, presque vide, jeudi 26 mars 2020. © AFP
les plus touchés par l’épidémie.
« À ce stade, nous avons mis en place des pare-
Ce que certains ont appelé, dans le sillage du chef de feu économiques et accordé plus de flexibilité aux
gouvernement italien Giuseppe Conte, des « corona- États, pour qu’ils puissent agir au niveau national,
bonds ». Manière de ressusciter les « eurobonds », ou expliquait-on à l’Élysée en amont du sommet. Il
« euro-obligations », vieux serpent de mer bruxellois, faut maintenant discuter de la solidarité que l’on
très discuté lors de la crise des dettes souveraines de veut démontrer dans la durée, pour la sortie de
2008, avant d’être écarté. crise, et après. » Pour la France, ce choix tactique
Le sommet des dirigeants européens qui s’est de contourner le couple franco-allemand, en amont
tenu jeudi 26 mars dans une ambiance tendue, d’un sommet, est quasiment inédit depuis l’élection
par vidéoconférence, a relancé le bras de fer (le d’Emmanuel Macron en 2017.
communiqué final est à lire ici). Mais les 27 n’ont pu « Si l’on n’est pas capables de dépasser les tabous,
que constater leurs désaccords sur ce sujet sensible : nous ne serons pas à la hauteur. C’est une question
faute de mieux, ils ont temporisé, demandant à de survie du projet européen, et la chancelière
l’Eurogroupe, la réunion des ministres des finances de [Angela Merkel] l’a perçue », dramatise-t-on dans
la zone euro, de leur formuler des propositions « d’ici l’entourage du président français. Au Handelsblatt
deux semaines ». Ce qui leur a permis, au moins, de mardi, le ministre de l’économie allemand, Peter
sauver les apparences, et s'entendre sur une déclaration Altmaier (CDU, droite), a qualifié les discussions sur
finale particulièrement floue sur le volet économique. les « eurobonds » de « débat fantôme » : « J’appelle

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à la prudence quand je constate que des concepts “coronabonds” à trois, entre la France, l’Espagne
présentés comme supposément neufs et ingénieux sont et l’Italie. Ce qui aura déjà un impact positif pour
en fait des idées zombies, écartées de longue date. » l’Italie, et même pour les trois pays, qui seront
Réponse du camp français, où l’on essayait encore moins attaquables par les marchés. Commençons par
d’arrondir les angles, pour ne pas braquer Berlin : « quelques-uns. » L’élue précise qu’à ses yeux, les «
Le slogan est moins important que le contenu. Nous euro-obligations », qui impliquent un renforcement de
aurons besoin d’un instrument de solidarité accrue. » l’intégration économique en Europe, « ne peuvent être
qu’une solution à court terme, dans l’attente d’une
La réunion des ministres des finances de la zone euro,
refonte de la politique monétaire européenne ».
mardi, avait déjà donné une idée de l’ampleur des
désaccords. En particulier sur l’usage qu’il pourrait Dès le 23 mars, quelque 400 économistes, dont le
être fait du Mécanisme européen de stabilité (MES), Français Thomas Piketty, ont signé une lettre ouverte
ce fonds de 400 milliards d’euros créé lors de la crise exhortant les dirigeants européens à émettre de la dette
de 2008 : l’ensemble des États y auront-ils accès ou en commun. « La crise du Covid-19 va concrétiser,
s’agit-il de cibler certains États fragiles, au risque de ou faire éclater, la zone euro », écrivent-ils. Jeudi, le
les stigmatiser aux yeux des marchés ? Et à quelles président du Parlement européen, le social-démocrate
conditions cette ligne de crédit nouvelle – une « covid- italien David Sassoli, a plaidé dans le même sens.
line credit » – pourrait-elle être débloquée ? Dans le détail, plusieurs pistes sont sur la table, et le
débat devrait durer, au moins aussi longtemps que le
Quoi qu’il en soit, l’argent prêté dans le cadre du MES
confinement.
devra bien être remboursé par l’État membre qui a
bénéficié du prêt – c’est l’inverse d’une mutualisation Les propositions pour émettre de la dette en commun
de la dette, qui permettrait de faire jouer la solidarité vont d’un assouplissement plus ou moins total des
sur le continent. Jeudi soir, le communiqué final conditions de prêt du MES (un montant le plus vaste
du Conseil ne mentionne même pas l’option d’un possible, un guichet ouvert à tous les pays), à une
recours au MES, en raison de l’opposition de l’Italien émission de dette commune en bonne et due forme, qui
Giuseppe Conte. Durant la réunion, ce dernier a écarté alimenterait le budget de l’UE. « Le vrai débat, c’est
cet instrument associé, à ses yeux, à la crise des dettes de savoir si ce mécanisme servirait à prêter aux États
souveraines, et réclamé davantage d’ambition dans la membres ou s’il servirait à financer des politiques
mutualisation de la dette. communes au niveau européen », précise l’économiste
Shahin Vallée, ex-conseiller économique de Herman
Sans surprise, certains pays « frugaux » veulent durcir
Van Rompuy à la présidence du Conseil européen,
les conditions d’accès au crédit et mettent en garde
aujourd’hui chercheur associé pour le think tank
contre le risque d’ouvrir en grand les vannes, alors
allemand DGAP.
que la crise sanitaire est encore loin d’être réglée.
L’eurodéputée Place publique Aurore Lalucq confie : Il met en garde contre des solutions au rabais, qui
« L’Eurogroupe [de mardi soir – ndlr] m’a dépitée. se contenteraient d’une réforme du MES : « La BCE
Même les morts ne permettent pas de faire bouger les permet déjà aux États de la zone euro d’emprunter
idéologies, ou d’en finir avec les égoïsmes nationaux. dans des conditions excellentes. Le risque d’ouvrir une
Pour l’avenir de l’Europe, je trouve ça consternant, et “covid-credit line” au sein du MES, c’est de faire la
même perturbant. Je pensais que la pression éthique même chose que la BCE, en moins bien. Et d’affaiblir,
serait telle que certains pays nordiques ne pourraient par ricochet, le mécanisme mis en place par la BCE. »
plus refuser cette solidarité. » « Il faut créer de nouvelles ressources pour le budget
L’eurodéputée LFI Manon Aubry juge, elle, qu’il faut européen, insiste-t-il. Une taxe sur la vente de droits
franchir le pas : « J’ai envie de dire à Macron : à polluer ou encore une taxe carbone aux frontières
allez jusqu’au bout de la démarche, émettez des de l’UE amèneraient des dizaines de milliards d’euros

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dans l’année. En échange, on s’engagerait à créer de laissée en février, de passer encore quelques nuits sur
la dette en commun, à même hauteur, pour financer la deuxième décimale du budget européen », jugeait
des investissements dans la santé ou l’environnement mercredi un proche des négociations, convaincu que
au sein des 27. » la crise permettrait d’augmenter le plafond budgétaire
Hasard du calendrier, la pandémie se propage sur le pour l’UE.
continent quelques semaines après l’échec des 27 à Boite noire
s’entendre sur les grandes lignes du budget européen, L’article a été actualisé jeudi dans la soirée, avec
sur la période 2021-2027. « Il serait surréaliste, sinon le communiqué final du Conseil européen, et la
indécent, de reprendre la discussion là où on l’a conférence de presse d'Antonio Costa.

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