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Université de Strasbourg

Faculté de droit

Année 2019, amphi A-K


Cours : E. Maulin

Fiche n° 1
Comprendre le régime parlementaire

Plan de la fiche :

Document n°1 - Yvon Gouet, « Qu’est-ce que le Régime Parlementaire ? », RDP, 1932, p. 197 et s. (extrait).
Document n° 2 – Adhémar Esmein, Eléments de droit constitutionnel, Paris, 1921, éd. Sirey, t. I, p. 162 et s. (Le texte est
à lire afin de situer la naissance du régime parlementaire dans l’histoire).
Document n°3 – René Capitant, « Régimes parlementaires », Mélanges Carré de Malberg, 1931, p. 33 et s. (extraits)
Document 4 : L’évolution du parlementarisme dualiste en parlementarisme moniste à la faveur de la crise
constitutionnelle de 1877-1879. Documents.

Exercice, à préparer par écrit pour la séance de TD n°1 : Qu’est-ce que le gouvernement de Cabinet ?

DOCUMENT N°1 - YVON GOUET, « QU’EST-CE QUE LE REGIME PARLEMENTAIRE ? », RDP, 1932,
P. 197 ET S. (EXTRAIT).

« Tous les auteurs, à notre connaissance, admettent que le régime parlementaire, au moins dans
sa forme classique, comporte l’existence d’un Chef d’Etat, titulaire du pouvoir exécutif et
irresponsable, dépourvu, du fait même de son irresponsabilité, de toute action politique décisive, et
dont les prérogatives constitutionnelles sont exercées par un cabinet de ministres, nommés par lui,
mais responsables, tantôt collectivement, tantôt individuellement devant le Parlement.

Le Chef de l’Etat se trouve, du fait de cette dernière circonstance, obligé de s’inspirer des
sentiments du parlement dans le choix qu’il fait de ses ministres, puisque le Gouvernement ne
pourra être exercé par ceux-ci qu’à charge de vivre en bonne intelligence avec la représentation
nationale.

Si cette bonne intelligence se trouve rompue, le conflit n’existera pas entre le parlement et le
Chef de l’Etat irresponsable, mais entre le cabinet et un parlement où les ministres n’ont plus de
majorité. Le différend sera résolu, ou par la chute du cabinet, ou par une dissolution du parlement,
qui donnera au corps électoral, par l’élection d’une majorité favorable ou contraire au ministère,
l’occasion de manifester sa volonté de voir celui-ci conserver ou perdre le pouvoir ».

DOCUMENT N° 2 – ADHEMAR ESMEIN, ELEMENTS DE DROIT CONSTITUTIONNEL, PARIS, 1921, ED.


SIREY, T. I, P. 162 ET S.
“… Le gouvernement parlementaire est un produit de l’histoire et non de la raison inventive.
On y est arrivé progressivement ; si bien que, dans sa forme dernière, c’est une solution qui s’est
imposée d’elle-même. Il s’est introduit sous l’apparence d’un expédient et est devenu cependant le
principal système de gouvernement dans le monde de la liberté moderne.

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Les monarques anglais pendant des siècles ont eu, pour organes supérieurs de leur
gouvernement, des officiers et des conseils tout à fait analogues à ceux qu’on trouve dans notre
ancienne monarchie : d’un côté des fonctionnaires qui répondaient à peu près à nos grands officiers
de la Couronne, et, plus tard, à côté d’eux, des secrétaires d’Etat ; d’autre part, un Conseil
(Permanent or privy Council) très semblable à notre Conseil du roi. Cette ressemblance alla même
si loin que, sous les Tudors et les Stuarts, le Conseil privé exerça en concurrence avec les tribunaux
ordinaires des attributions judiciaires très importantes. La célèbre Chambre étoilée était, par
excellence, la section judiciaire de ce Conseil, et cette juridiction ne fut supprimée qu’en 1641. Ce
Conseil, composé de membres choisis par le roi, outre les officiers qui y avaient séance de droit, fut
pendant longtemps l’assemblée délibérante où étaient discutés et arrêtés habituellement, et quelques
fois nécessairement, d’après la loi, les actes importants de la puissance royale. Son apogée se place
aux XIVe, XVe et XVIe siècles.

A la fin du XVIe siècle et au commencement du XVIIe, un groupe restreint de ministres et de


conseillers fut souvent détaché des autres pour constituer une sorte de comité secret, auquel le roi
soumettait les affaires les plus délicates et les plus importantes. La décision, au lieu de se prendre en
plein conseil, était prise dans ce petit comité, qui reçut successivement et suivant les temps les noms
de committee of state, junto, cabinet. Une semblable pratique avait fait de bonne heure quelques
apparitions : de tout temps il était arrivé que le roi consultait parfois en secret ses amis intimes et
ses hommes de confiance. Mais cela tendit à devenir un usage presque constant et comme un mode
de gouvernement sous les Stuarts.

[…] Ce cabinet de la première moitié du XVIIe siècle est l’origine première du Cabinet
moderne ; il était pourtant exactement l’opposé de celui-ci. C’était, en effet, le ministère du roi et du
pouvoir personnel. La transformation devait consister à donner virtuellement au Parlement la
désignation du Cabinet, en le rendant largement indépendant à l’égard de la Couronne et vraiment
homogène dans sa constitution.

Cela se fit graduellement après la Révolution de 1688, et cela résulta d’une nécessité subie par
le pouvoir royal. La victoire du Parlement avait été si complète, son contrôle sur la prérogative
royale était devenu si puissant, grâce au vote annuel de l’armée et de l’impôt, qu’il devenait
impossible ou du moins très difficile à la Couronne de gouverner si elle n’était pas en parfait accord
avec la majorité du Parlement. Or, le moyen le plus simple et le plus sûr d’établir cette union était
de prendre les membres du cabinet entier dans le parti qui possédait la majorité au Parlement ou,
tout au moins, d’y faire entrer les hommes qui pouvaient sûrement agir sur cette majorité et en
disposer. Mais tout d’abord et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle ce ne fut là qu’un expédient politique,
dont la Couronne était souvent forcée de se servir, non une règle qu’elle se crût en droit tenue de
respecter. […]

Cependant, d’assez bonne heure, quoique par une cause accidentelle, le ministère avait été
émancipé d’un certain côté. Tout d’abord Guillaume III, comme ses prédécesseurs, rassemblait ses
ministres dans son « Cabinet » et présidait à leurs délibérations. Cet usage se maintint pendant le
règne de la reine Anne (1702-1714), qui présidait, tous les dimanches, le Conseil de Cabinet ; mais
il cessa sous le règne de George 1er . Cet allemand entendait mal la langue anglaise ; suivant
difficilement les délibérations des ministres, et par suite incapable de les diriger, il cessa d’y
assister. Cela fonda une nouvelle coutume. Sous George II, c’était un usage établi que les ministres
délibéraient hors de la présence du roi. Sous George III, on trouve de nouveau un exemple de
l’ancienne pratique, mais c’est le dernier. Les ministres, qui tenaient ainsi par eux-mêmes un
Conseil de Cabinet, transmettaient au roi le résultat de leur délibération, par l’intermédiaire d’un
membre éminent du Cabinet ou par l’organe du ministre dans le département duquel rentrait l’objet
visé. Mais il fallut bien du temps avant qu’ils reçussent le chef régulier et autorisé, qui forme et
conduit les ministères modernes, c’est-à-dire le premier ministre […]

La responsabilité politique et solidaire des ministres devant le Parlement a été également très
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longue à s’introduire. Sans doute, on trouve au XVIIIe siècle, quoiqu’en bien petit nombre, des
exemples de ministres résignant leurs fonctions par suite d’un échec devant la Chambre des
Communes. Mais pendant tout le XVIIIe siècle, la doctrine était que cette Chambre ne pouvait
directement imposer au roi le choix ou le renvoi de ses ministres. Le seul moyen légal qu’elle eût
contre ces derniers était l’impeachment. Or celui-ci, comme toute accusation criminelle, était
nécessairement personnel ; il supposait chez le ministre une culpabilité individuelle, des actes qui
lui fussent propres, comme auteur principal ou comme complice. La responsabilité pénale des
ministres ne peut, par sa nature même, être solidaire. « La responsabilité du ministère avait pour les
hommes d’Etat du siècle dernier (XVIIIe) un tout autre sens que celui qu’elle a parmi nous. Pour
eux, elle signifiait la responsabilité légale, celle qui expose à un impeachment. Pour nous, elle
signifie la responsabilité devant l’opinion publique, celle qui expose à la perte du pouvoir ». La
responsabilité légale ne pouvait point équitablement être mise à la charge du Cabinet tout entier à
raison de l’acte de l’un de ses membres ; cela se dégage clairement d’un débat qui eu lieu en 1806,
lorsque lord Ellenborough, Chief Justice du King’s Bench accepta une place dans le Cabinet. On
contesta la régularité de cette nomination, par ce motif que le Chief Justice pouvait être responsable
comme membre du Cabinet, à raison des procédures légales auxquelles il pouvait avoir à présider
comme juge. Les partisans du gouvernement repoussèrent cette théorie qui admettait la
responsabilité de chaque membre du Cabinet pour les actes du Corps tout entier, soutenant que
chacun était responsable pour son propre département. « Le Cabinet n’est pas responsable en tant
que Cabinet, disait Lord Temple, mais les ministres sont responsables comme fonctionnaires de la
Couronne ». Fox maintenait qu’il y avait avantage pratique à ne point faire peser la responsabilité
sur le Cabinet et à le fixer sur un fonctionnaire individuellement considéré : « L’auteur immédiat
peut toujours être atteint par une voie simple, facile et directe, si on la compare à celle par laquelle
vous pourriez atteindre ses inspirateurs ».

[…] Malgré cela, la conception nouvelle de la responsabilité ministérielle, qui devrait créer
vraiment le gouvernement parlementaire, se dégageait peu à peu dans le courant du XVIIIe siècle.
Walpole lui-même, un des premiers, y contribua puissamment, non par ses doctrines, mais par sa
conduite ; « il est le premier exemple d’une élévation au rang de premier ministre de la Couronne,
et d’une perte subséquente du pouvoir, se produisant sans égard pour les vœux personnels du
souverain, et par l’influence du parti dominant dans la Chambre des Communes ». En 1792, lorsque
tomba le ministère de lord North, ce fut la conséquence de deux motions de blâme et de défiance,
successivement présentées à la Chambre des Communes ; la première n’avait pas obtenu la
majorité, mais lord North n’attendit pas la discussion de la seconde : il résigna avec tous ses
collègues. La responsabilité devenait dès lors politique en même temps que collective. Cela était
naturel, puisque le ministère allait dorénavant présenter une unité véritable ; cela n’avait rien
d’injuste, puisque cette responsabilité n’était point pénale. La responsabilité pénale, comme on l’a
dit plus haut, était une arme destinée dorénavant à se rouiller ; elle était remplacée par un instrument
plus souple et plus sûr.

Cependant, « il n’y a pas d’exemple avant 1830 d’un ministère se retirant parce qu’il avait été
battu sur une question de législation ou même de taxation. Encore en 1841, Marcaulay, parlant à la
Chambre des Communes en qualité de ministre, maintenait qu’un gouvernement n’était pas tenu de
quitter le pouvoir parce qu’il ne pouvait pas faire adopter une réforme législative, excepté dans le
cas spécial où il était convaincu que, sans telle ou telle loi, il ne pourrait pas faire marcher les
services publics ». Pour renverser un Cabinet, il fallait alors une motion expresse votée par la
majorité, et portant que les ministres avaient perdu la confiance de la Chambre. « Mais pendant les
cinquante dernières années, l’intérêt politique s’est largement développé, et les extensions
successives du droit de suffrage ont fait de la Chambre des Communes le reflet exact de l’opinion
du pays ». Il semble résulter de là que tout échec devant la Chambre des Communes d’une réforme
législative proposée par le ministère doit entraîner la chute de celui-ci. Cela n’est point
complètement exact. Conformément à un principe plus haut indiqué, le ministre ainsi mis en échec
peut faire intervenir en sa faveur le droit de dissoudre la Chambre des Communes, droit qu’a
conservé la Couronne et qui, comme ses autres prérogatives, s’exerce par la volonté du Cabinet. La
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question est ainsi portée devant le corps électoral, et c’est le résultat des élections qui décide si le
Cabinet restera au pouvoir ou sera remplacé par le parti opposé […]

Il résulte de là que, de plus en plus, c’est le résultat d’une élection générale qui décide du sort
des ministères. Le ministère battu dans ces conditions, n’attend pas, le plus souvent, un vote de
blâme émané de la nouvelle Chambre des Communes et se retire aussitôt que le résultat des
élections est connu. Il en résulte aussi que presque toujours les élections générales se font sur une
ou deux questions bien nettes, qui se posent pour ainsi dire d’elles-mêmes devant les électeurs, dans
tous les cas, sur une ligne politique bien déterminée. Il y a là un système admirable, qui, sans
l’étroitesse du referendum, fait le pays juge de tous les grands problèmes nationaux ».

DOCUMENT N°3 – RENE CAPITANT, « REGIMES PARLEMENTAIRES », MELANGES CARRE DE


MALBERG, 1931, P. 33 ET S. (EXTRAITS)
La monarchie limitée ne possède encore aucune des caractéristiques du régime parlementaire ;
car les ministres, subordonnés au monarque ou au président, s’absorbent dans l’unité de l’Exécutif
et l’indépendance des pouvoirs exclut leur responsabilité politique.

Mais le régime parlementaire va bientôt s’annoncer par l’apparition d’un nouveau pouvoir, que
Benjamin Constant appelle le « pouvoir ministériel », par opposition au « pouvoir royal », et qui,
réalisant une scission au sein de l’Exécutif, vient rompre le dualisme de la monarchie limitée. Les
ministres s’émancipent, se libèrent du monarque et forment un organe de gouvernement distinct. En
même temps ils se groupent en collège, deviennent un conseil, un « cabinet », afin de retrouver dans
leurs délibérations en commun le principe d’unité qu’ils recevaient autrefois de leur subordination
individuelle au chef de l’Etat. Enfin ils conquièrent une zone de compétence propre qui se trouve
retranchée de la compétence du monarque, et qui, par son étendue, fait d’eux l’organe prépondérant
du gouvernement. Alors se trouve réalisé le gouvernement de cabinet.

A lui seul, lorsqu’il n’est pas accompagné de la responsabilité politique des ministres, le
gouvernement de cabinet n’est pas encore le régime parlementaire ; il n’est qu’un acheminement
vers celui-ci. Il eut, d’ailleurs, sa période d’application sous la Restauration et forma vraiment la
transition entre la monarchie de 91, imitée de Montesquieu, et la monarchie parlementaire de Juillet.
A la même époque, il eut ses théoriciens, dont le premier est Benjamin Constant. Cet auteur ne
connaît et ne revendique d’autre responsabilité pour les ministres qu’une responsabilité pénale et
tout au plus une responsabilité morale. Ni dans son œuvre, ni d’ailleurs dans le droit positif de la
Restauration, n’existe ce qu’on appelle aujourd’hui la responsabilité politique des ministres et qui
est la condition du régime parlementaire. Le seul apport vraiment original, et d’ailleurs capital, de
Benjamin Constant est la distinction entre « pouvoir ministériel » et « pouvoir royal ». Il est donc
bien le théoricien du gouvernement de cabinet.

Mais, si la Restauration ne connut pas pleinement le régime parlementaire, elle en prépara


pourtant l’avènement d’une autre façon encore. C’est qu’elle vit se développer chez le monarque,
pour autant du moins qu’on songe à Louis XVIII, un esprit de conciliation, qui, sans aller jusqu’à le
faire renoncer aux prérogatives de l’Exécutif, le porta du moins à n’en faire usage qu’avec une
modération qui bien souvent permit le développement d’un véritable parlementarisme de fait sinon
de droit. Sans doute, l’Exécutif a conservé toutes ses prérogatives. Il reste indépendant en face des
assemblées. Le régime s’inspire toujours de cet idéal d’opposition et de discussion cher à
Montesquieu ; mais après l’expérience de la période révolutionnaire, après les crises qui, soit
pendant le règne de Louis XVI, soit sous le Directoire, ont montré le danger des conflits
irréductibles, on comprend enfin l’idée profonde de l’auteur chez qui le conflit des pouvoirs n’est
que le moyen de leur « concert », et pour qui la divergence des opinions doit précéder leur synthèse.
La sagesse du Roi lui fait apercevoir que la Charte lui commande en fait, sinon en droit, de céder
parfois, de ne jamais abuser de ses prérogatives, de pousser lui-même à ces transactions dont sera
faite la vie du régime. Il comprend le danger du veto obstiné de Louis XVI et il recherche l’accord
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avec la majorité des Chambres comme une condition du fonctionnement paisible et normal de la
Charte.

[…] C’est de 1830 que date la responsabilité politique des ministres, et du même coup le
régime parlementaire. Thiers l’a constaté au lendemain de la Révolution, le véritable résultat de
celle-ci a été d’introduire « le principe de la déférence au vœu de la majorité des Chambres ». Ce
principe, le nouveau roi, Louis-Philippe l’a admis et irrévocablement fondé, le jour où, dans le
Palais-Bourbon, tête nue, la main levée, entouré de sa famille, des pairs, des députés, des chefs de
l’armée, de tous les Français enfin qu’il était possible de faire assister à ce contrat auguste, il a
accepté la couronne aux conditions de la Charte.

[…] Ce principe, nous l’appelons aujourd’hui la responsabilité politique des ministres, et nous
entendons par là l’obligation juridique pour ceux-ci de se démettre s’ils perdent la confiance de
l’assemblée. On ne remarque pas toujours à quel point cette appellation est mal choisie. Elle fait
penser à une sorte de diminutif de la responsabilité pénale ; elle évoque l’idée de faute et de
sanction, comme si la perte du pouvoir était pour le ministre une première peine légère que viendra
renforcer, si la gravité de l’infraction l’exige, la mise en jeu d’une responsabilité pénale véritable.
Or, rien ne serait plus faux qu’une telle interprétation. Responsabilité pénale et responsabilité
politique se développent, en réalité, malgré la similitude des dénominations, dans des plans bien
distincts. La responsabilité politique a pour but de maintenir l’accord entre la politique ministérielle
et la politique de la majorité de l’assemblée ; elle entre en jeu dès qu’un désaccord se manifeste, et
ce serait évidemment méconnaître profondément la réalité politique que d’apercevoir une faute en
une telle divergence. Le premier devoir d’un gouvernement parlementaire est de rester fidèle à son
programme ; il n’y aurait de faute de sa part qu’à vouloir l’imposer à une majorité hostile et, s’il se
retire devant un vote de défiance, c’est pour se conformer à la règle, non pour subir une peine ni
pour la prévenir.

[…] Le régime parlementaire est donc le gouvernement d’un cabinet responsable devant
l’assemblée. Gouvernement de cabinet et responsabilité ministérielle en sont les traits essentiels. Le
chef de l’Etat, au contraire, vestige du régime de la séparation des pouvoirs, sans doute arrive
encore à s’y faire place, mais n’est plus qu’une institution accessoire qui va déclinant et puis
disparaissant à mesure qu’évolue le régime. C’est précisément ce qui va nous permettre de
distinguer divers types de parlementarisme.

Ces types sont au nombre de trois. Dans le premier, le chef de l’Etat jouit encore de
prérogatives puissantes qui lui permettent d’intervenir efficacement dans la vie politique : c’est le
parlementarisme orléaniste (i.e. ou dualiste), dont la Monarchie de juillet reste l’exemple le plus
pur. Dans le second, le chef de l’Etat a complètement cessé d’être le chef du pouvoir exécutif, bien
qu’il en garde le titre ; son rôle peut être encore utile, mais son influence véritable n’est guère que
morale : c’est le parlementarisme occidental, qui fonctionne en Angleterre depuis le temps de la
reine Victoria et en France depuis 1877 (i.e. c’est le parlementarisme moniste). Enfin, dans le
troisième type, le chef de l’Etat a disparu ; deux organes se trouvent seulement en présence, le
Parlement et le Cabinet responsable ; c’est le parlementarisme prussien, tel qu’il a été organisé dans
divers « pays » allemands par les constitutions d’après-guerre. Chacun des trois types constitue un
régime bien distinct dont les règles peuvent être précisées… ».

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DOCUMENT 4 : L’EVOLUTION DU PARLEMENTARISME DUALISTE EN PARLEMENTARISME MONISTE
A LA FAVEUR DE LA CRISE CONSTITUTIONNELLE DE 1877-1879

1.LETTRE DE PATRICE DE MAC MAHON À JULES SIMON

Monsieur le Président du Conseil,

Je viens de lire dans le Journal Officiel le compte rendu de la séance d’hier.

J’ai vu avec surprise que ni vous ni le garde des Sceaux n’aviez fait valoir à la tribune toutes les
graves raisons qui auraient pu prévenir l’abrogation d’une loi sur la presse votée il y a moins de
deux ans, sur les propositions de Monsieur Dufaure et dont tout récemment vous demandiez vous
même l’application aux tribunaux ; et cependant dans plusieurs délibérations du Conseil et dans
celle d’hier matin même, il avait été décidé que le président du Conseil et le garde des Sceaux se
chargeraient de la combattre.

Déjà on avait pu s’étonner que la Chambre des députes, dans ses dernières séances, eût discuté toute
une loi municipale, adopté même une disposition dont au Conseil des ministres vous avez vous-
même reconnu tout le danger, comme la publicité des délibérations des conseils municipaux, sans
que le ministre de l’intérieur eût pris part à la discussion.

Cette attitude du Chef du Cabinet fait demander s’il a conservé sur la Chambre l’influence
nécessaire pour faire prévaloir ses vues. Une explication à cet égard est indispensable car, si je ne
suis pas responsable comme vous envers le parlement, j’ai une responsabilité envers la France, dont
aujourd’hui plus que jamais je dois me préoccuper.

Agréez, Monsieur le Président du Conseil, l’assurance de ma plus haute considération.

Le Président de la République

Maréchal de Mac-Mahon

2.INTERVENTION DE LÉON GAMBETTA, CHAMBRE DES DÉPUTÉS, 17 MAI 1877

M. Gambetta : Eh bien, messieurs, que venons-nous faire aujourd'hui à cette tribune ? Nous venons
demander à la Chambre de s'élever au dessus des premiers sentiments que font naître dans les
esprits les brusques incidents de la vie politique. Ne jugeons pas ce qui s'est fait hier, ce qui figure
aujourd’hui au Journal Officiel avec les premières impressions de la spontanéité. Non ! Il faut
savoir aller au fond des choses. Messieurs, vous pouvez très bien, vous devez loyalement,
sincèrement, en restant des serviteurs dévoués et pacifiques du pays, dire au Président de la
République : on vous a conseillé une mauvaise politique, et nous, nous qui ne sollicitons en aucune
manière de nous asseoir dans vos conseils, nous venons vous conjurer de rentrer dans la vérité
constitutionnelle, elle est à la fois notre protection et la votre ! (Vifs applaudissements au centre et à
gauche).

Et en effet, qu'est-ce que nous venons demander ? Que la Constitution soit une réalité : que le
gouvernement du pays par le pays, ce gouvernement pour lequel la nation française combat depuis
bientôt quatre-vingt-dix-ans, soit loyalement et réellement pratiqué. Et nous disons à M. le
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Président de la République : Non ! Elle n'est pas vraie elle n'est pas vraie cette phrase que vous ont
suggérée des conseillers bien connus, et dans laquelle vous prétendez que vous auriez une
responsabilité en dehors de votre responsabilité légale, une responsabilité au- dessus de la
responsabilité du parlement, au dessus de la responsabilité de vos ministres, au- dessus de la
responsabilité qui vous est départie et qui est déterminée, limitée par la Constitution ! (Vive
approbation à gauche). Ce sont ces conseillers qui vous engagent, qui vous précipitent dans la voie
fatale, en étendant votre responsabilité au-delà des limites protectrices que lui assigne la
Constitution du 25 février 1875 : ce sont eux qui sont vos véritables ennemis et qui vous mènent à
votre perte ! (...)
Messieurs, il faut en finir avec cette situation, et il vous appartient d'y mettre un terme par une
attitude à la fois virile et modérée. Demandez, la Constitution à la main, le pays derrière vous,
demandez qu'on dise enfin si l'on veut gouverner avec le parti républicain dans toutes ses nuances,
ou si, au contraire en rappelant des hommes repoussés trois ou quatre fois par le suffrage populaire,
on prétend imposer à ce pays une dissolution qui entraînerait une consultation nouvelle de la France
! Je vous le dis quant à moi, mon choix est fait, et le choix de la France aussi : si l'on se prononçait
pour la dissolution, nous retournerions devant le pays qui nous connaît, qui nous apprécie, qui sait
que ce n'est pas nous qui troublons la paix au dedans, ni qui compromettons la paix au dehors. Je le
répète, le pays sait que ce n'est pas nous ; et si une dissolution intervient, une dissolution que vous
aurez machinée, que vous aurez provoquée, prenez garde qu'il ne s'irrite contre eux qui le fatiguent
et l'obsèdent ! Prenez garde que, derrière des calculs de dissolution, il ne cherche d'autres calculs et
ne dise : La dissolution c'est la préface à la guerre ! Criminels seraient ceux qui la poursuivent dans
cet esprit ! ...

Messieurs, voici l'ordre du jour qui a été délibéré par la représentation parlementaire de tous les
groupes de cette Chambre qui forment la majorité républicaine.

3.LETTRE DE MAC MAHON AUX CHAMBRES

Messieurs les sénateurs, Messieurs les députés,


J’ai du me séparer du ministère que présidait M. Jules Simon et en former un nouveau. Je dois vous
faire l’exposé sincère des motifs qui m’ont amené à prendre cette décision.
Vous savez tous avec quel scrupule, depuis le 25 février 1875, jour où l’assemblée nationale a
donné à la France une constitution républicaine, j’ai observé, dans l’exercice du pouvoir qui m’est
confié, toutes les prescriptions de cette loi fondamentale.

Avec les élections de l’année dernière, j’ai voulu choisir pour ministres des hommes que je
supposais être en accord de sentiments avec la majorité de la Chambre des Députes. J’ai formé,
dans cette pensée, successivement deux ministères. Le premier avait à sa tête M. Dufaure, vétéran
de nos assemblées politiques, l’un des auteurs de la Constitution, aussi estimé pour la loyauté de son
caractère qu’illustre par son éloquence. M. Jules Simon, qui a présidé le second, attaché de tout
temps à la forme républicaine, voulait, comme M. Dufaure, la concilier avec tous les principes
conservateurs.

Malgré le concours loyal que je leur ai prêté, ni l’un ni l’autre de ces ministères n’a pu réunir dans
la Chambre des députes, une majorité solide acquise à ses propres idées. M. Dufaure a vainement
essayé l’année dernière, dans la discussion du budget, de prévenir des innovations qu’il regardait
justement comme très fâcheuses. Le même échec était réservé au Président du dernier cabinet sur
des points de législation très graves au sujet desquels il était tombé d’accord avec moi qu’aucune
modification ne devait être admise.

Après ces deux tentatives, également dénuées de succès, je ne pourrais faire un pas de plus dans la
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même voie sans faire appel ou demander appui à une autre fraction du parti républicain, celle qui
croit que la République ne peut s’affermir sans avoir pour complément et pour conséquence la
modification radicale de toutes nos grandes institutions administratives, judiciaires, financières et
militaires.
Ce programme est bien connu, ceux qui le professent sont d’accord sur tout ce qu’il contient. Ils ne
diffèrent entre eux que sur les moyens à employer et le temps opportun pour l’appliquer.
Ni ma conscience, ni mon patriotisme ne me permettent de m’associer, même de loin et pour
l’avenir, au triomphe de ces idées. Je ne les crois opportunes ni pour aujourd’hui ni pour demain. A
quelque époque qu’elles dussent prévaloir, elles n’engendreraient que le désordre et l’abaissement
de la France. Je ne veux ni en tenter l’application moi-même, ni en faciliter l’essai à mes
successeurs. Tant que je serai dépositaire du pouvoir j’en ferai usage dans toute l’étendue de ses
limites légales, pour m’opposer à ce que je regarde comme la perte de mon pays.
Mais je suis convaincu que ce pays pense comme moi. Ce n’est pas le triomphe de ces théories qu’il
a voulu aux élections dernières. Ce n’est pas ce que lui ont annoncé ceux qui étaient presque tous
les candidats qui se prévalaient de mon nom et se déclaraient résolus à soutenir mon pouvoir. S’il
était interrogé de nouveau et de manière à prévenir tout malentendu, il repousserait, j’en suis sûr,
cette confusion.

J’ai donc du choisir, et c’était mon droit constitutionnel, des conseillers qui pensent comme moi sur
ce point qui est en réalité le seul en question. Je n’en reste pas moins, aujourd’hui comme hier,
fermement résolu à respecter et à maintenir des institutions qui sont l’œuvre de l’assemblée de qui
je tiens le pouvoir et qui ont constitué la république.

Jusqu’en 1880 je suis le seul qui pourrait proposer d’y introduire un changement et ne médite rien
de ce genre.

Tous mes conseillers sont comme moi, décidés à pratiquer loyalement les institutions et incapables
d’y porter aucune atteinte. Je livre ces considérations à vos réflexions comme au jugement du pays.

Pour laisser calmer l’émotion qu’ont causée les derniers incidents je vous inviterai à suspendre vos
séances pendant un certain temps. Quand vous les reprendrez, vous pourrez vous mettre, toute autre
affaire cessante, à la discussion du budget, qu’il est si important de mener bientôt à terme.

D’ici là, mon gouvernement veillera à la paix publique : au dedans il ne souffrirait rien qui la
compromette. Au dehors, elle sera maintenue, j’en ai la confiance, malgré les agitations qui
troublent une partie de l’Europe, grâce aux bons rapports que nous entretenons et voulons conserver
avec toutes les puissances, et à cette politique de neutralité et d’abstention qui vous a été exposée
tout récemment et que vous avez confirmée par votre approbation unanime.

Sur ce point, aucune différence d’opinion ne s’élève entre les partis. Ils veulent tous le même but
par le même moyen. Le nouveau ministère pense exactement comme l’ancien, et pour bien attester
cette conformité de sentiment la direction politique étrangère est restée dans les mêmes mains.
Si quelques imprudences de parole ou de presse compromettaient cet accord que nous voulons tous,
j’emploierais, pour les réprimer, les moyens que la loi met en mon pouvoir et, pour les prévenir, je
fais appel au patriotisme qui, dieu merci, ne fait défaut en France à aucune classe de citoyens.
Mes ministres vont vous donner lecture du décret qui, conformément à l’article 2 de la loi
constitutionnelle du 16 juillet 1875, ajourne les chambres pour un mois.

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4. MESSAGE DE MAC-MAHON AUX CHAMBRES DU 14 DÉCEMBRE 1877

Messieurs les Sénateurs, Messieurs les députés,

Les élections du 14 octobre ont affirmé́ , une fois de plus, la confiance du pays dans les institutions
républicaines. Pour obéir aux règles parlementaires, j’ai formé un cabinet choisi dans les deux
chambres, composé d’hommes résolus à défendre et à maintenir ces institutions par la pratique
sincère des lois constitutionnelles.

L’intérêt du pays exige que la crise que nous traversons soit apaisée : il exige avec non moins de
force qu’elle ne se renouvelle pas.

L’exercice du droit de dissolution n’est, en effet, qu’un mode de consultation suprême auprès d’un
juge sans appel, et ne saurait être érigé en système de gouvernement. J’ai cru devoir user de ce droit
et je me conforme à la réponse du pays.

La Constitution de 1875 a fondé une République parlementaire en établissant mon irresponsabilité,


tandis qu’elle a institué la responsabilité solidaire et individuelle des ministres.

Ainsi sont déterminés nos devoirs et nos droits respectifs. L’indépendance des ministres est la
condition de leur responsabilité. Ces principes, tirés de la Constitution, sont ceux de mon
gouvernement.

5.MESSAGE DE JULES GRÉVY AU SÉNAT, 6 FÉVRIER 1879 (EXTRAITS)

Messieurs les Sénateurs,

L’Assemblée nationale, en m’élevant à la présidence de la République, m’a imposé de grands


devoirs. Je m’appliquerai sans relâche à les accomplir, heureux si je puis, avec le concours
sympathique du Sénat et de la Chambre des députés, ne pas rester au-dessous de ce que la France
est en droit d’attendre de mes efforts et de mon dévouement.

Soumis avec sincérité à la grande loi du régime parlementaire, je n’entrerai jamais en lutte contre la
volonté nationale, exprimée par ses organes constitutionnels. [...]