Vous êtes sur la page 1sur 16

CHASQUI LE COURRIER DU PÉROU

15ème année, numéro 31 Bulletin Culturel du Ministère des Affaires Étrangères 2017

Marinera de Manuel Alzamora . Huile sur toile. 67 × 78,5 cm, vers 1930.

LA BOHÈME DE TRUJILLO / LE PREMIER JOURNAL DE LIMA /


LA SCULPTURE DE BACA ROSSI / L’INDIGÉNISME
EXPRESSIONISTE DE MANUEL ALZAMORA / ELÍAS DEL ÁGUILA:
PORTRAIT AU NATUREL / LA CONTRIBUTION DU COCHON D’INDE /
150 ANS DE PHOTOGRAPHIE EN AMAZONIE PÉRUVIENNE
LA BOHÈME DE TRUJILLO :
L’AVANT-GARDE DU NORD
Le Centre Culturel Inca Garcilaso du Ministère des Affaires Etrangères rend hommage au plus célèbre des groupes
littéraires du Pérou, la Bohème de Trujillo, intégré entre autres par César Vallejo, le plus connu de ses membres.
Et ceci grâce à une série de documents et d’images sélectionnés par Carlos Fernández et Valentino Gianuzzi, qui
nous rapprochent de son monde et manifestent l’importance de ce groupe de jeunes qui a réuni plusieurs des
personnalités les plus influentes de la vie culturelle et politique du Pérou.

C
’est César Vallejo qui fit de la
Bohème de Trujillo le groupe
littéraire le plus célèbre du
Pérou. Son ampleur littéraire, néan-
moins, a assombri l’œuvre et les ac-
tivités de ses autres membres qui ont
produit, en plus de poèmes, de remar-
quables articles, des proses poétiques,
des nouvelles, des romans, des pièces
de théâtre, des essais et des discours
politiques. En même temps, le fait de
considérer la Bohème comme le ber-
ceau de l’APRA a compliqué l’étude
de la naissance de ce groupe comme
une réalité littéraire indépendante.
Cette exposition essaie de donner
une nouvelle vision de la Bohème
grâce à des documents qui révèlent
des aspects inédits ou peu connus
et met l’accent sur certains évène-
ments-clef de son évolution: lectures,
certaines polémiques auxquelles ils
ont participé, leur relation avec les
autres arts et autres détails significatifs
sur le contexte culturel. Finalement,
elle pose aussi quelques questions
non résolues sur la biographie intel-
lectuelle de ses membres et prétend
promouvoir ainsi de nouvelles re-
cherches sur les aspects moins connus
de la Bohème.
Les photographies, les livres et
autres documents présents dans
l’exposition se concentrent principale-
ment sur la période comprise entre la
parution de la revue Iris, en mai 1914,
et la publication du journal El Norte,
en février 1923. Malgré ses lacunes, Valdelomar avec des membres de la Bohème dans les ruines de Chan Chan, mai 1918. Archives de Juan Espejo Asturriaga.
c’est la période la mieux connue du
groupe de Trujillo et c’est aussi celle de
sa croissante activité politique. au sein des organes de direction du
Avec cette exposition, le Centre Centre Universitaire et ont promu
Culturel Inca Garcilaso du Ministère énergiquement l’expansion universi-
des Affaires Etrangères rend hommage taire, particulièrement de l’Université
à un des groupes essentiels de la tra- Populaire.
dition littéraire péruvienne, presque
cent ans après que Juan Parra del Rie- Journalisme
go ait fait connaître à Lima la Bohème Presque tous ceux qui faisaient partie
de Trujillo. de la Bohème ont travaillé dans la
rédaction d’un périodique. Ceci n’a
Trujillo et son université pas été seulement une forme d’ap-
Bien que la légende considère le lycée prentissage littéraire ou une façon de
San Carlos et San Marcelo comme gagner leur vie : l’accès à la presse a
l’institution éducative qui a rendu facilité leur entrée dans la vie cultu-
possible la naissance de la Bohème, il relle de Trujillo et a permis que leurs
est plus juste de signaler l’Université œuvres soient lues dans d’autres villes
comme le lieu où ce groupe s’est struc- et d’autres journaux du pays.
turé définitivement. En outre, le journal a été un
La plupart de ses intégrants étaient espace de discussion à propos de la
originaires du Nord, mais ils n’étaient politique nationale et internationale,
pas tous forcément nés à Trujillo. de la société, ainsi que des activités
Néanmoins tous, hormis Vallejo, culturelles et de loisirs des étudiants
avaient étudié dans le lycée cité ou universitaires. Cette activité jour-
bien à San Juan, un autre lycée presti- Antenor Orrego, vers 1918. Vallejo face au Pacifique, vers 1920. nalistique était possible grâce à la
gieux. Un grand nombre de membres prospérité économique de Trujillo,
du groupe travaillaient dans certains Il convient de souligner que bien une des caractéristiques principales car aussi bien La Industria que La Re-
lycées de Trujillo en même temps qu’ils aient critiqué l’université –la de ce mouvement–, beaucoup de ses forma sont nés, pour les principales
qu’ils étudiaient. rébellion face à l’institution a été membres ont exercé une fonction familles de la ville, comme un moyen

CHASQUI 2
Une des veillés leaders du mouvement ont encouragé
artistiques les
plus connues du la récupération et la mise en valeur du
mouvement s’est patrimoine archéologique de la région
réalisée le 10 juin et leur ont consacré de nombreux
1917. On peut voir
Antenor Orrego, José articles.
Agustín Haya de la
Torre, César Vallejo, Mémoire
Macedonio de la
Torre, entre autres. Ce dernier point met en évidence que
l’histoire de la Bohème de Trujillo,
ainsi que n’importe quel travail de ré-
cupération du passé, est un processus
inachevé. On propose au spectateur
une réflexion sur les limites de l’histo-
riographie littéraire et on met l’accent
sur la nécessité de futures recherches.

de progresser commercialement et
politiquement.
D’autre part, les revues culturelles
TÉMOIGNAGE PARTISAN
ont permis à ce mouvement d’ac- Le philosophe Antenor Orrego se souvient des aventures de jeunesse du poète César Vallejo et des bohèmes de
croître son prestige et de développer Trujillo, dans la préface visionnaire qu’il a écrite pour Trilce (1922).
son réseau artistique à l’échelle “A l’époque où le poète se met à dire ses supérieures, perpétuellement distrait et Des jeunes filles aux yeux ingénus et
nationale. Néanmoins, la diffusion premiers rythmes, dans une sombre ville puéril ; Alcides Spelucín, inébranlable aux formes élastiques nous présentaient
de ces publications ainsi que leur d’Amérique, à Trujillo, village agraire et sérieux comme un prêtre; César A. les victuailles créoles. Elles s’appelaient
impact ont été plus limités que ceux aux présomptions universitaires, à la vie Vallejo, au semblant laconique, bronzé Huamanchumo, Piminchumo, Anhua-
tranquille et docile comme ses verts et et énergique, avec ses paroles et ses actes man, Ñique. Nous étions servis par d’au-
des journaux. statiques roseaux, nait la plus noble des invraisemblablement puérils ; Juan Es- thentiques princesses de la plus claire et
fraternités, qui n’a jamais flanché, entre pejo, enfant encore timide et balbutiant; plus légitime lignée chimu, descendantes
Poésie celui qui écrit ces lignes et le créateur Oscar Imaña, faisant exagérément preuve directes des puissants et magnifiques
magique de Trilce. Vallejo était un humble de bonté cordiale et sensible face aux caciques de Chan Chan.
La plupart des participants à la étudiant de la Sierra, impatient d’obtenir blagues et aux moqueries des autres ; Fe- La plage de Huamán, solitaire et
Bohème ont pratiqué et exercé pu- son doctorat, comme tant de modestes derico Esquerre, grand dadais pacifique, solennelle, aux vagues féroces et traîtres,
bliquement la poésie. Tous, même indiens que l’Université engloutit sans pi- ironique, le rire à fleur de lèvres; Eloy Es- était aussi la scène de ces lyriques et fer-
les prosateurs, se sont intéressés à tié. Je garde encore gravé dans mon cœur pinosa, qu’on appelait ‘le Benjamin’, avec ventes réunions de jeunesse. On récitait
le souvenir du jour où le hasard mit entre sa joie de vivre exorbitante et bruyante; là Darío, Nervo, Walt Whitman, Verlaine,
elle sincèrement et profondément. mes mains ‘Aldeana’ [Villageoise], petit Leoncio Muñoz, au jugement admiratif, Paul Fort, Samain, Maeterlinck et tant
Héritiers du XIXème siècle, ils ont poème rural à l’ambiance délicatement généreux et fervent ; Víctor Raúl Haya de d’autres poètes qui peuplaient de mots
fait partie d’une génération d’artistes paysanne et rustique. Ce fut le ‘sésame, la Torre, chez qui on pouvait apprécier ailés et mélodieux la sonorité inarticulée
ouvre-toi’ qui me fit découvrir la richesse déjà d’exceptionnelles qualités oratoires; de la mer, qui ouvrait ses ‘chemins in-
qui considérait la poésie comme la abyssale de l’artiste. Mon admiration et et deux ou trois ans après, Juan Sotero, nombrables’ à notre fantaisie voyageuse.
forme la plus élevée d’expression. Il mon amour se sont inclinés devant cet à la perspicacité tranchante et ironique; Virées nocturnes, certaines pensives
n’est pas surprenant donc que, par le indien merveilleux. Les heraldos negros Francisco Sandoval, doté d’effrayants et et cordialement enflammées, et d’autres,
biais de brefs commentaires littéraires [Les hérauts noirs] commençait à se magiques pouvoirs de médium ; Alfonso bavardes et agitées. Plus d’une fois ces
forger, à coups d’enclume cordiale et de Sánchez Urteaga, peintre d’une grande tapages juvéniles ont troublé le sommeil
ou bien de réponses faites face à des marteaux de vie. force, trop jeune, qui gardait encore sur tranquille de la vieille ville de province.
attaques, les bohèmes aient fait une Autour d’une table de café ou d’un les lèvres le gout sucré du sein maternel; Fréquemment les levers du jour nous
place à la poésie dans les publications restaurant, après une anxieuse tentative et d’autres jeunes hommes au cœur frais surprenaient dans ces agitations au goût
presque toujours infructueuse, due à nos et à la fantaisie enflammée. Voilà le foyer doucereux et romantique, éteignant
auxquelles ils participaient. Antenor maigres bourses d’étudiants, de réunir spirituel du poète. d’un souffle le feu de joie féérique de
Orrego a été l’un des premiers et l’argent nécessaire pour payer le trans- D’autres fois, le repas fraternel avait nos rêveries”.
des plus importants défenseurs de port et le vin, nous nous réunissions, lieu, à base d’agneau et de chicha [boisson
la poésie de Vallejo, tandis que José José Eulogio Garrido, aristophanesque obtenue par la fermentation de maïs], Dans: César Vallejo, Trilce [1922]. Édition en
et bonnement incisif; Macedonio de la devant le paysage paisible de Mansiche fac-similé publiée par l’Académie Péruvienne
Eulogio Garrido l’a été de sa prose. Torre, aux multiples facultés artistiques et dans la modeste maison d’un indien. de la Langue. Lima, 2016.
Dans différents périodiques, ils se
sont chargés de promouvoir la poésie
d’Alcides Spelucín, Eloy Espinosa,
Francisco Sandoval, Juan José Lora
et autres —Óscar Imaña, Juan Espejo
Asturrizaga et Felipe Alva—, mais mal-
heureusement ils n’ont pas, de leur
vivant, édité un recueil regroupant
leur œuvre lyrique.

Autres arts
Bien que le moyen de création ar-
tistique préféré de la Bohème ait
été l’écriture, le groupe était aussi
très proche d’artistes qui ont cultivé
d’autres arts. Certains, comme Mace-
donio de la Torre, Camilo Blas ou
Carlos Valderrama, sont devenus des
artistes de renom. Influencés par le
Symbolisme français, certains textes
de la Bohème ont dialogué avec la
musique, la danse, le théâtre et les
arts plastiques. En outre, dans les
nombreuses rencontres auxquelles ils
ont participé, ces arts côtoyaient la
littérature, s’agissant plutôt de veillées
artistiques.
D’un autre côté, le développement
de l’archéologie au début du XXème
siècle a contribué à la fascination que
les membres de la Bohème ont ressen- Banquet offert par Cecilia Cox aux étudiants de l’Université Mineure de La Libertad le 4 avril 1915, à la station balnéaire de
tie envers le monde préhispanique. Les Buenos Aires, à Trujillo.

CHASQUI 3
RÉCUPÉRATION BIBLIOGRAPHIQUE
LE PREMIER JOURNAL DE LIMA
Elio Vélez Marquina*
Le premier des deux volumes du plus ancien journal des Amériques, imprimé au début du XVIIIème siècle à Lima,
alors capitale de la Vice-Royauté du Pérou, a été édité.1.

L
’étude servant d’introduction tenant, partaient davantage que
au livre qui nous intéresse des chargements dans les bateaux
commence de la façon sui- qui mouillaient dans ses ports : les
vante: «Dans la Cité des Rois, dans nouvelles de ses activités politiques,
l’imprimerie royale de Joseph de ecclésiastiques, économiques,
Contreras y Alvarado, fut impri- culturelles, ainsi que celles des
mée entre 1700 et 1711 une série de principales Cours européennes. De
journaux, de nouvelles et de récits cette façon, le pouvoir, c’est-à-dire
à caractère officiel qui par la suite l’empire de la Vice-Royauté du Pé-
furent réunis en un seul volume au- rou, était basé sur quelque chose de
quel on ajouta une couverture fac- plus que le commerce et la distribu-
tice, sans date, avec le titre suivant: tion de biens. Il s’appuyait surtout
Diarios y comentarios de los sucesos sur le maniement de l’information
principales y noticias más sobresalientes et sa capacité à la faire arriver impri-
en esta ciudad de Lima, corte del Perú mée aux endroits les plus éloignés
[…], con las que se han recibido por car- de son centre.
tas y gacetas de Europa… [Journaux Les faits-divers locaux de la ville,
et commentaires des principaux ses fêtes religieuses et ses célébra-
évènements et des plus extraordi- tions impériales, ses secousses sis-
naires nouvelles de cette ville de miques et ses altérations naturelles,
Lima, cour du Pérou […], et celles la distribution des offices ou l’exé-
qui ont été reçues dans des lettres cution de la justice, la circulation
et des gazettes d’Europe…]. Le vo- des navires le long des côtes amé-
lume comprend entre 112 et 116 ricaines, se retrouvaient dans ces
articles indépendants ordonnés pages à côté de la tension politique
chronologiquement». Ce volume et des batailles européennes pen-
rend compte de la vie à Lima et de dant la Guerre de Succession espa-
ses liens avec le monde hispanique. gnole. Face à la guerre européenne,
Ce journal est probablement le pre- l’imprimerie de Lima joua un rôle
mier des Amériques et à partir de politique fondamental pour conso-
l’étude que l’on peut en faire, on lider la loyauté à la cause de la
devra réécrire l’histoire du journa- dynastie des Bourbon sur le conti-
lisme dans ce continent. nent américain; mais, en plus de
Ce premier volume correspond cette claire intervention officielle
à la période 1700-1705 de la collec- dans la politique, le journal abonde
tion conservée dans la New York d’informations et de récits sur la
Public Library. Le second et der- culture et l’économie américaines
nier volume, qui ira jusqu’à l’année et laisse transparaître l’impression-
1711, sera publié en 2018. nante circulation de personnes, de
Le matériel inclus, resté prati- papiers et de marchandises dans
quement inconnu des chercheurs, tout le réseau, étendu, de la mo-
nous offre une abondance d’in- narchie hispanique.
formations sur les évènements De grands centres urbains ou
ayant eu lieu à Lima au début du productifs comme Panama, Porto-
XVIIIème siècle et ceux qui ont se- belo, Carthagène, Santa Fe, Quito,
coué l’Europe à la même époque. Guayaquil, Piura, Huancavelica,
En raison de l’usure des ma- Potosi, Buenos Aires, Santiago et
chines de l’imprimerie de Contre- Valparaiso, sont quelques-unes
ras, les exemplaires du journal qui des villes auxquelles fait allusion
ont été conservés résultent difficiles le journal en raison de leur dé-
à lire. Ainsi, l’édition préparée par pendance envers la ville cour de
Firbas et Rodríguez Garrido repré- la vice-royauté. De Lima arrivèrent
sente un véritable apport, qui non Depuis Lima, nous le savons maintenant, des nouvelles sur les alliances
seulement fixe le texte, mais offre partaient davantage que des chargements matrimoniales de la noblesse, le
récit des fêtes impériales, la rela-
en plus des annotations le situant
dans son contexte. L’édition est aus- dans les bateaux qui mouillaient dans ses tion des nominations et des titu-
si disponible en accès libre à partir
du site du Proyecto Estudios Indianos,
ports: les nouvelles de ses activités politiques, laires de chaires de l’Université
Royale de San Marcos, ainsi que
de sorte que l’information pourra ecclésiastiques, économiques, culturelles, ainsi de nombreuses informations sur
être consultée par des historiens, les ordres religieux et leurs églises,
des économistes, des linguistes et que celles des principales Cours européennes. qui justifièrent la qualification de
autres chercheurs intéressés par
l’Amérique de la Vice-Royauté.
De cette façon, le pouvoir, c’est-à-dire l’empire sainte donnée à la capitale de la
Vice-Royauté. On connait égale-
de la Vice-Royauté du Pérou, était basé sur ment maintenant des détails sur la
L’empire péruvien de l’informa-
tion dans le Journal de Lima quelque chose de plus que le commerce et la reconstruction de la ville après le
tremblement de terre de 1687.
Pendant la seconde moitié du distribution de biens. Il s’appuyait surtout sur
XVIIème siècle, Lima ne fut À propos des éditeurs
pas seulement la capitale de la le maniement de l’information et sa capacité à Paul Firbas est professeur associé
Vice-Royauté du Pérou, siège des
palais du vice-roi et de l’archevêque,
la faire arriver imprimée aux endroits les plus dans le Département de Langues
et Littérature Hispanique de l’Uni-
mais ce fut aussi le centre géopoli- éloignés de son centre. versité de Stony Brook. Il a édité
tique le plus important du monde le poème Armas antárticas [Armes
hispanique en Amérique du Sud. antarctiques] (2006), de Juan de
Depuis Lima, nous le savons main- Miramontes Zuázola, et le volume

CHASQUI 4
Épica y colonia: ensayos sobre el géne-
ro épico en Iberoamérica [Épique et
colonie : essais sur le genre épique
en Amérique ibérique] (2008). Il a
publié de nombreux articles sur la
culture coloniale, en particulier de
l’aire andine. Il est directeur de la
recherche sur l’épique américaine
du Projet Études Indiennes (www.
estudiosindianos.org).
José A. Rodríguez Garrido est
professeur principal du Dépar-
tement de Sciences Humaines à
la Pontificia Universidad Católi-
ca del Perú. Il est coéditeur des
volumes Edición y anotación de
textos coloniales hispanoamericanos
[Édition et annotation de textes
coloniaux hispano-américains]
(Madrid, 2008), et auteur du livre
La Carta Atenagórica de Sor Juana:
textos inéditos de una polémica [La
Lettre Aténagorique de Soeur
Jeanne: textes inédits d’une polé-
mique] (Mexico, 2004). Il est di-
recteur de recherche sur le thème
Philologie Indienne dans le cadre
du Projet Études Indiennes.
À propos du Projet Études
Indiennes
C’est un laboratoire d’idées, codiri-
gé par l’Université du Pacifique et
l’Université de Navarre, pour faire
des recherches, gérer et préserver le
patrimoine historique et documen-
taire du baroque péruvien et hispa-
no-américain. C’est également un
outil efficace pour gérer de façon
responsable le patrimoine histo- Vue de Lima depuis les environs de la Plaza de Toros. Gravure de Fernando Brambila, XVIIIème siècle.
rique et documentaire qui sert de
base au développement culturel et
social des diverses nations hispa- lientes en Lima (qui inclut les Nou- les industries agricoles sous la d’études et d’éditions philolo-
no-américaines. On récupère l’im- velles d’Europe). vice-royauté. giques.
portance du document par l’étude Il y a des partenaires aca- Depuis sa création dix volumes
philologique et on le fait connaître démiques dans 11 pays (Amé- ont été publiés, y compris le Diario * Coordinateur du Projet Études Indiennes.
grâce aux outils des Sciences hu- rique et Europe) et à ce jour on de noticias sobresalientes en Lima, 1 Diario de noticias sobresalientes en Lima y noti-
compte 12 thèmes de recherches, dont les éditions digitales sont dis- cias de Europa (1701-1711). Édition et étude
maines digitales. de Paul Firbas et José Antonio Rodríguez
Avec déjà dix livres imprimés, qui conjuguent des thèmes clas- ponibles sur sa page web. Entre Garrido, New-York, IDEA, 2017, collection
nous avons publié un premier vo- siques à d’autres plus novateurs, l’année 2017 et le début 2018 on Estudios Indianos, numéro 10, 377 pages.
lume du Diario de noticias sobresa- comme science et technologie ou publiera une deuxième douzaine 2 Firbas et Rodríguez, page 9.

Nouvelles de Lima et de l’Empire


19 février 1701 dans l’Aguata ; on récupéra l’argent mais avec les réserves qu’imposait la le titre, les privilèges et les franchises
On nous a informés, depuis la ville et un peu de cuivre ; on perdit la récente douleur de la mort du Roi d’imprimeur royal, voulut célébrer
de Guancavelica, sur la santé de son coque et le blé qu’elle contenait. notre seigneur, la messe funèbre cet honneur en posant sur la porte
gouverneur, Monsieur don Matías n’ayant pas encore été célébrée. de sa maison et bureau les armes
de Lagunes, magistrat de cette Au- 25 mai 1701 royales joliment sculptées, les appor-
dience Royale, malade à haut risque Sont arrivées de Potosi des lettres 20 février 1702 tant de l’église San Agustín, où on
et sans espoir de survie. Cette nuit, de Buenos Aires informant de la On a vu un nouveau signal dans chanta une messe solennelle pour la
aux environs de neuf heures, une mort du roi N.S. Don Carlos II, qui le ciel, qui semblait se mouvoir du santé de Sa Majesté et d’où, en com-
forte secousse a été ressentie, et est dans la gloire, la nouvelle étant Levant au Ponant; il montrait une pagnie des chevaliers de l’Ordre de
ensuite à deux heures du matin une venue du gouverneur de la nouvelle paisible couleur argent; la forme, Santiago qui étaient venus car c’était
forte pluie a commencé à tomber, colonie de Sacramento, qui est aux bien que les yeux la virent pendant jour de la Règle, les accrocha chez
ce qui apeura beaucoup de gens et portugais de San Gabriel. plusieurs nuits, varia selon les points lui, célébrant cette nuit-là la santé et
les fit sortir de leur lit. Ce sont des Cette nuit (veille du jour du Cor- de vue ; pour certains c’était une la vie de Sa Majesté avec divers feux
trombes d’eau qui viennent de la pus), qui d’habitude est une nuit de palme, et ils l’admettaient comme d’artifice et la rumeur d’instruments
sierra. Le fleuve Lima est venu avec réjouissances et de rassemblement un pronostic d’évènements heu- de musique, le tout terminant par
un plus fort débit et un niveau sur la place d’armes pour des feux reux ; d’autres pensèrent que c’était des jeux de taureaux.
d’eau plus élevé que d’autres an- d’artifice très inventifs et ingénieux, une lame d’épée sans garde ; mais
nées ; il a emporté les prises d’eau se retrouva sombre et sans éclat, la jamais avec du sang. Les astrologues 31 décembre 1704
qui servent à arroser les vallées de nuit étant revêtue du sombre voile n’ont pas fait de jugement ponctuel, Le navire français appelé San Carlos,
Surco, de Maranga et du Moulin de des cœurs, assombris par la mort de car ils n’ont reconnu aucune étoile qui avait touché Pisco, entra et jeta
La Alameda. leur roi et seigneur ; on évita la ré- dans leurs conclusions. Que Dieu l’ancre dans le port du Callao. Avec
jouissance des feux, qu’on ne jugea veuille que si c’est une comète ce lui vinrent les pères de France de la
20 mai 1701 pas comme faisant partie du culte soit pour le bien ; ces nouveautés Compagnie de Jésus et ils doivent
On a appris que s’est perdue la du Seigneur ; mais le lendemain la dans le ciel sont d’ordinaire des passer à la mission de Chine,
frégate appelée San Jorge, du capi- procession sortit avec la solennité langues muettes qui annoncent des envoyés par leur généralissime et
taine Juan de Vechis qui, venant de et l’éclat habituels, les rues délica- nouveautés bizarres sur terre. financés par leur roi ; on a autorisé
Coquimbo pour se rendre au port tement décorées, entre danses et le capitaine du bateau à vendre
d’Arica, prit quelques passagers et géants et autres divertissements, qui 8 avril 1703 quelques bagatelles (comme le
un peu d’argent, vira vers le port font la journée festive et joyeuse ; Le célèbre Joseph de Contreras et commande Sa Majesté) pour qu’ils
de Pisco, où elle échoua et se brisa, son Excellence y assista, avec les Alvarado, imprimeur royal de Lima, puissent se financer et continuer
les gens s’en étant miraculeusement messieurs de l’Audience Royale, des après une communication de Sa leur voyage jusqu’en Chine, sans
sortis, car la barque s’était perdue tribunaux et du Chapitre de la ville, Majesté, dans laquelle on lui donne leur permettre d’autre commerce.

CHASQUI 5
LA MAGIE SCULPTURALE
DE MIGUEL BACA ROSSI
Guillermo Niño de Guzmán
Exposition anthologique du sculpteur Miguel Baca Rossi au Centre Culturel Inca Garcilaso du
Ministère des Affaires Étrangères

M
iguel Baca Rossi décéda péens. Au siècle suivant, la situa-
il y a quelques mois, un tion s’améliora avec l’arrivée des
peu avant son cente- espagnols Manuel Piqueras Cotolí
naire, qui se célèbre en 2017. À 99 (à qui on doit la conception de la
ans, l’artiste de Lambayeque est façade de l’École Nationale des
parti avec la même discrétion avec Beaux-Arts) et Victorio Machado
laquelle il entreprit son courageux (auteur du monument à Miguel
travail de sculpteur, consacré en Grau), qui chercha refuge chez
grande partie à honorer la mé- nous après la défaite de la Répu-
moire de personnages illustres. Son blique pendant la guerre civile. Ils
nom ne résulte peut-être pas fami- débroussaillèrent le chemin pour
lier aux nouvelles générations, bien la sculpture contemporaine, qui
que, paradoxalement, nous ayons allait être emprunté par Baca Rossi
pu apprécier son œuvre avec une qui étudia aux Beaux-Arts dans les
fréquence et une constance ma- années quarante, après un début
jeures à celles que nous concédons raté en tant qu’élève de médecine
à d’autres artistes. Et cela est dû à à l’Université San Marcos.
un fait singulier, celui-là même qui Son talent plastique apparut
le distingue de ses compagnons certainement alors qu’il était en-
d’office : sa trajectoire se trouve à fant. Né dans le port de Pimentel,
la vue de tout le monde, dans les il découvrit surement son habileté
rues, les édifices et les places de pour modeler des formes en pre-
Lima, ainsi que dans d’autres villes nant contact avec le sable et la mer.
du pays et de l’étranger. Baca Rossi Il mit ensuite en pratique cette in-
opta pour la sculpture monumen- clination dans l’atelier de fonderie
tale et il en a été un de nos auteurs de son père, créant des formes et
les plus remarquables. des volumes en plâtre. À 18 ans, il
Comme cela arrive avec l’archi- Miguel Baca Rossi (1917-2016). voyagea à Lima pour faire méde-
tecture, la sculpture monumentale cine. Ses inquiétudes artistiques
s’inscrit dans le paysage urbain et, se maintenaient sans aucun doute
en conséquence, est assimilée par Au Pérou, le développement pièces qui ornent les monuments intactes, mais à cette époque, pen-
notre regard quotidien. Cela per- de la sculpture a été beaucoup historiques qui furent construits ser faire carrière comme sculpteur
met donc une approche inusuelle plus lent que celui de la peinture. à Lima au XIXème siècle furent au Pérou était une chimère. Il n’y
et extraordinaire à une œuvre artis- C’est pour cela que la majorité des commandées à des artistes euro- avait pas de salles d’exposition ni
tique: le spectateur n’a plus besoin
d’aller expressément à un musée
ou à une galerie pour admirer une
pièce et avoir une expérience esthé-
tique. Des bustes, des statues, des
Le lâchage des taureaux.
frises ou des reliefs décorent les es- Fibre de verre.
paces publics, ce qui explique qu’ils 23 × 48 × 43 cm. 1975.

remplissent souvent une fonction


civique, voire religieuse. De là la
profusion de représentations de
personnages illustres, de héros, de
leaders et de célébrités du monde
de la culture. On prétend rehausser
leur héritage, et en même temps
on cherche à vanter les valeurs qui
contribuent à forger une identité
nationale. Ces sculptures président
beaucoup de lieux de réunion et de
détente utilisés par les habitants
de la ville, qui peuvent arriver à
reconnaître ces personnages, bien
qu’en général ils ignorent les noms
des créateurs des effigies.

CHASQUI 6
Vierge Marie Immaculée (1946), filles, parmi lesquelles cette scène
en granit et de 4,5 mètres de haut. intitulée «Premier amour»). Son
Micaela Bastidas.
Fibre de verre. Baca Rossi se consacra à ex- intérêt figuratif s’étendit aussi aux
72,3 × 59 × 42 cm. ploiter deux veines créatives, où animaux, comme le prouvent son
1979.
il obtint de très bons résultats. monument à Santorin, le pur-sang
La plus notoire est l’aspect monu- champion, et des pièces de dimen-
mental auquel nous nous sommes sions mineures qui représentent
référés et qui lui valut sa réputation des Pasos péruviens, des ânes ou
professionnelle. Dans cette voie des taureaux (passages de l’excep-
s’inscrivent des œuvres comme la tionnel ensemble appelé Le lâchage
statue de César Vallejo qui s’élève des taureaux.
sur la petite place du théâtre Segu- Le sculpteur fut avant tout un
ra, une autre en hommage à José portraitiste très doué, qui imposa
Carlos Mariátegui qui se trouve en un regard expressionniste à ses
face du Lawn Tennis, le monument créations. De cette façon, tout
au libérateur Simon Bolivar situé en restant fidèle à ses modèles,
dans le local de la Communauté il put prendre certaines libertés
Andine et le monument à Sainte et accentuer certains traits, car il
Rosa de Lima dans le cimetière de savait que l’ultime défi se trouvait
la Police Nationale à Chorrillos. au-delà de la capacité technique. Il
L’autre veine est celle consti- s’agissait d’exprimer le caractère, la
tuée de sculptures plus petites, vibration d’un tempérament. Pour
mais pas de moindre importance. cela, il insuffla à ses personnages
Baca Rossi fut un artiste très une force qui ne dépendait pas de
sollicité pour réaliser des œuvres l’exactitude dans la reproduction
destinées à des espaces publics, ce des traits, mais de l’intuition et
qui impliquait d’adopter certains de la profondeur de l’artiste pour
paramètres formels et de s’adapter capter le mystère et la raison de
à des exigences urbanistiques. l’existence. Cette attitude se dis-
Néanmoins, en même temps qu’il tingue dans ses interprétations
assumait ces projets sur demande, sculpturales —car, finalement, c’est
il s’acharna à cultiver une parcelle cela- de l’Inca Garcilaso, de Vallejo
plus intime, où il pouvait laisser ou de Don Quichotte, de même
faire ce que voulait la magie éma- que dans ses formidables «croquis
nant de ses mains. En ce sens, nous au naturel», dont La Tomasa, cette
de critique spécialisée. Malgré cela, tomie topographique lui servit à
devons dire que Baca Rossi était noire grande et forte qu’il vit fu-
au bout d’un certain temps, Baca fabriquer des modèles d’organes et
un sculpteur tout-terrain, adroit gacement à l’arrêt d’un autobus.
Rossi découvrit qu’il n’était pas de parties du corps humain, faits
dans l’usage du granit, du marbre Selon ce qu’il a révélé à sa famille,
disposé à renoncer à sa vocation avec une matière alors nouvelle, le
ou du bronze, capable de sculpter son allure orgueilleuse le frappa
originelle et il décida de courir le plastique, et qui seraient employés
des bustes et même des pièces plus tellement qu’il parvint seulement
risque. Il abandonna San Marcos à des fins pédagogiques dans des
réduites avec une subtilité et une à se tranquilliser quand il « refit »
et s’inscrivit à l’École Nationale collèges et des universités du Pé-
sensibilité inégalables (se détachent la femme avec de l’argile dans son
des Beaux-Arts, d’où il sortirait rou, de même qu’en Colombie et
par exemple ses compositions styli- atelier. C’est-à-dire quand il donna
en 1943. au Venezuela. Pendant ce temps,
sées de jeunes hommes et de jeunes un souffle de vie à sa création.
À partir de ce moment, il il se préoccupait pour épurer son
alterna l’exercice de son art et travail sculptural. Face au manque
l’enseignement. Il enseigna au de galeries, il parvint à s’ouvrir

Le sculpteur fut avant tout un


portraitiste très doué, qui imposa un
regard expressionniste à ses créations. De
cette façon, tout en restant fidèle à ses
modèles, il put prendre certaines libertés
et accentuer certains traits, car il savait
que l’ultime défi se trouvait au-delà de la
capacité technique.

Collège San Carlos et, plus tard, au marché quand il exécuta deux
il le ferait à l’Université Nationale œuvres à grande échelle à Chiclayo.
d’Ingénierie et à l’Université Ca- La première fut le mausolée du co-
tholique. Il donna aussi des cours lonel José Leonardo Ortiz (1944),
aux Beaux-Arts, dont il arriverait à en granit et de 5 mètres de haut. La Tomasa.
Plâtre.
être directeur de 1983 à 1985. Au La seconde consista en une dona- 41 × 32 × 23,4 cm.
début des années cinquante, son tion de sa part pour la cathédrale 1981.

enthousiasme initial pour l’ana- de cette ville, un monument à la

CHASQUI 7
MANUEL ALZ
L’EXPRESSIONNISM
Le Centre Culturel Inca Garcilaso du Ministère des Affaires Étrangères présente une exposition anthologique de Manu

La foire. Huile sur toile. Vers 1932. Théâtre de rue. Huile sur toile. Vers 1930.

D
ans les caractéristiques de l’œuvre sinon qu’il aborda le thème social de
de Manuel Alzamora se reflète l’exploitation du paysan, montrant une
la dignité que celui-ci assigne à maîtrise de l’office caractérisée par des
l’activité artistique. Au-delà de la repré- jeux délicats de gris, de bleus et de bruns
sentation et de l’expression des problèmes grisâtres, ainsi que des luminosités an-
sociaux de son époque, ses tableaux ont la dines qui font de la peinture d’Alzamora
vertu de manifester que la réalité possède l’indicateur le plus abouti de l’image so-
une substance libre de toute spéculation. ciale des types et des habitudes de la sierra.
La superficie de ses tableaux ne donne Né dans la ville de Sicuani, près de
jamais une sensation de fugacité et cela est Cuzco, en 1900, Carlos Alzamora migra
clairement inhérent à la nature poétique avec sa famille à Arequipa quand il avait
seulement six mois. L’artiste vécut la plus
grande partie de son enfance et de sa jeu-
nesse à Arequipa, et il retourna s’y installer
quand il atteint l’âge mûr. Il réalisa ses
études secondaires au Collège Mercedario
aux côtés du poète avant-gardiste Alberto
Hidalgo. Il entra ensuite à l’Université Na-
tionale San Agustín, où il fit deux années
de Lettres qu’il abandonna ensuite pour
se consacrer à sa vocation artistique et à
l’activisme militant. Il voyagea au Chili
pour se consacrer à la peinture bien qu’on
n’ait pas de renseignements sur ses études
dans une académie ou école d’art dans ce
pays. Il pourrait donc être un authentique
autodidacte.
À Arequipa, le peintre jauge les loin-
tains verdoyants, l’air transparent, et a
la certitude que sous ce ciel bleu, entre
Autoportrait. ces murs de sillar [roche volcanique très
claire] et les arbres bordant les canaux
de ses images, de leur lien avec les évè- d’irrigation, il a trouvé l’endroit qu’il
nements directs de la vie qui l’impactent cherchait. Il prend le pinceau et sent que
et l’émeuvent, le transportant au-delà sur cette toile vide va entrer cette terre de
de la pure et simple catégorie culturelle verts, de violets et de dorés qui s’étend
à laquelle s’appliquent souvent certains sous ses yeux, où la lumière et la couleur
courants. Pour lui, l’art nait de la terre et se fondent et surgissent des délimitations,
des gens, de la solitude et de la violence, murs, sentiers, arbres, un monde idyllique.
de la douleur et du désespoir. En 1971, Manuel Alzamora, l’artiste
Cet artiste se caractérise par une pein- combatif, abandonna les pinceaux et les
ture au style unitaire et une pupille très couleurs. L’organisme abattu par une
douée pour la captation chromatique du maladie grave, il cessa d’exister le 24
paysage andin avec son air transparent de juillet 1975 à son domicile du 328 rue
splendeur solaire. Le peintre ne se laissa Mercaderes. Il avait 74 ans et une œuvre
pas séduire par les solutions faciles d’une artistique abondante, maintenant entre
peinture de mœurs ni par le pittoresque, les mains de ses descendants.

CHASQUI 8
LZAMORA ET
ISME INDIGÉNISTE
e de Manuel Alzamora (1900-1975), un des artistes les plus originaux et des moins connus de l’avant-garde indigéniste.

Vente de poisson. Huile sur toile. 36,5 × 44 cm, vers 1930. Le château, Cayma. Huile sur toile. 49 × 59 cm, vers 1928.

Le baptême. Huile sur toile. 91 × 64,5 cm. 1930.

À gauche. Marché de Sicuani. Huile sur toile. Vers 1930.

Lever du jour lacustre. Huile sur toile. 49 × 40 cm, vers 1930.

CHASQUI 9
ELÍAS DEL ÁGUILA:
LE PORTRAIT À L’ÉTAT NATUREL
Carlo Trivelli*
Une grande exposition à Lima permet d’apprécier l’œuvre d’un des plus grands photographes péruviens
du début du XXème siècle.

D
u 20 avril au 4 juin 2017 le
Centre de l’Image a présenté
l’exposition “Redécouvrir
Elías del Águila. Portrait photogra-
phique et classe moyenne à Lima
après 1900”, à la galerie Germán
Krüger Espantoso de l’Institut
Culturel Péruvien-Nord-Américain.
Composée de près de 300 images
—entre copies d’époque et impres-
sions contemporaines— cette expo-
sition a été la première approche
actuelle du travail d’un photographe
pratiquement méconnu de nos
jours.
Une modeste entrée dans l’an-
nexe documentaire du catalogue La
recuperación de la memoria. 1842-1942,
el primer siglo de la fotografía en el Perú
[La récupération de la mémoire. Lorenzo Lama. Vers 1904.
1842-1942, le premier siècle de la
photographie au Pérou] (MALI,
2001) représente le peu qu’on
connaissait d’Elías del Águila jusqu’à
il y a quelques mois. Mais l’équipe
des Archives Historiques du Centre
de l’Image, dirigée par Jorge Villa-
corta et Cecilia Salgado, découvrirait
que l’auteur du vaste patrimoine de
presque 24 000 négatifs sur plaque
de verre qu’ils conservaient -datant
approximativement de 1896/1934-
était ce photographe, pratiquement
oublié, né à Tarapoto vers la fin du
XIXème siècle.
Le lot de négatifs —acheté en
2011 par Juan Mulder et entreposé
depuis au Centre de l’Image— avait
été attribué, au fil des années, à la
période tardive du célèbre studio
Photographie Centrale, fondé à
Lima en 1863 par les frères français
Achille et Eugène Courret. Ce
studio était sans aucun doute le Sarita Ledgard. Vers 1927. Óscar Fernández. Vers 1916.
plus réputé de Lima, même après
qu’Eugène Courret l’eût vendu
avant de retourner en France au grâce aux fonds donnés par le du café Américain dans la rue Mer- d’époque et des négatifs du studio.
début du XXème siècle et qu’il reste Centre d’Études Latino-Américaines caderes (actuellement le quatrième Il n’y avait plus de doute: les plaques
entre les mains d’Alfonse Dubreuil David Rockefeller de l’Université bloc du Jirón de la Unión), juste achetées par Juan Mulder étaient
et ensuite de son fils René. Quand de Harvard— ils n’ont pas trouvé en face du célèbre Studio Courret. bien les archives d’Elías del Águila.
en 1935 le commerce fut obligé de de correspondance avec celles qui Moral publia une annonce dans le Mais qui était donc ce photographe ?
fermer, Dubreuil indemnisa ses se trouvaient à la Bibliothèque journal El Comercio le 4 avril 1903,
employés en répartissant entre eux Nationale: ni la numération, ni les dans laquelle il expliquait que son Le photographe de la classe
les quelques 150 000 plaques de empreintes du porte- plaques, ni ancien studio appartenait “depuis moyenne
verre qui constituaient les archives les toiles de fond, ni les accessoires ce jour à monsieur Elías del Águila, Une seule référence bibliographique
du studio. Sur ce total, près de 54 correspondaient à ceux trouvés sur qui a été son très studieux disciple offrait quelques pistes concrètes
000 négatifs étaient gardés depuis les négatifs du Studio Courret. Par pendant quinze années”. Tout sur le travail d’Elías del Águila:
la fin des années quatre-vingts à la contre, sur certaines de ces photo- comme celle-ci, d’autres pistes visant dans un article publié dans la revue
Bibliothèque Nationale du Pérou, graphies on a pu identifier le pho- Elías del Águila ont commencé à Variedades en 1914, le peintre, pho-
grâce à l’initiative du directeur de tographe portugais Manuel Moral apparaître jusqu’à ce qu’on trouve tographe et critique d’art Teófilo
l’époque, Juan Mejía Baca. On et quelques membres de sa famille. enfin des preuves irréfutables qui Castillo écrivait une rapide ébauche
n’avait pas de nouvelles précises des Installé au Pérou depuis 1883, ont permis de déterminer le nom sur la production photographique de
autres et nombreux étaient ceux qui Moral avait ouvert un studio au port de l’auteur de ce patrimoine. Une la capitale, et après avoir expliqué
pensaient que ce lot correspondait du Callao et avait ensuite déménagé analyse comparative entre les néga- que l’âge d’or du portrait, incarné
certainement à ce qui qui manquait. rue de Las Mantas (aujourd’hui tifs du studio et une série de copies par Courret, Garreaud et Moral,
le premier bloc du Jirón Callao) d’époque qui portaient le sceau était arrivé à sa fin, il rajoutait, plein
Histoire d’une découverte au Centre de Lima. Au début du d’Elías del Águila —appartenant à d’espoir: “Heureusement il parait
En effet, quand Villanueva et Sal- XXème siècle, grâce à sa bonne répu- la collection d’Herman Schwarz— a qu’une renaissance commence avec
gado ont commencé à étudier les tation et à son travail très apprécié, permis d’identifier les mêmes toiles Galdós [sic] et Del Águila, et parti-
plaques —près de mille étaient il quitta ce studio pour s’installer de fond, les mêmes accessoires et culièrement avec ce dernier, dont il
passées en 2014 par un processus dans un meilleur établissement, plus même de trouver quelques simi- est juste de faire l’éloge de certaines
de conservation et de stabilisation luxueux, situé dans l’ancien local litudes entre des positifs signés de ses productions récentes [...]

CHASQUI 10
María E. de Abril. Vers 1903.

Enfants d’Eduardo Fano. Vers 1912. Elías del Águila. Autoportrait.

une vraie nouveauté, un bonheur


pour les rétines un peu lassées des
obscurités [sic] qu’on voit par ici...”.
Au-delà de ces éloges, néanmoins, PROFIL DU PHOTOGRAPHE
nous continuions à nous demander
qui était Elías del Águila et quelles Elías del Águila est né à Tarapoto en 1901. Tout au long de sa vie, et ses photos ont illustré le livre
étaient les caractéristiques de ses entre juillet et août 1875, fils Del Águila a vécu au 37 rue Co- de Centurión Herrera El Perú y
photographies. d’Ignacio del Águila et Andrea tabamba , au 152 jirón Callao, las colonias extranjeras [Le Pérou
La publicité de l’époque nous Pérez. Il a été le disciple, le collabo- sur la place Dos de Mayo, et au et les colonies étrangères]. Il a été
donna une piste intéressante. Dans rateur et l’ami proche de Manuel 148 jirón Bailones, à Breña. Il a membre fondateur et président
plusieurs pages des petites-annonces Moral, comme le démontre le fait eu trois filles : Exilda, Gloria et de la Société des Photographes
de Ilustración Peruana de 1911 on qu’il ait été le parrain d’une de Mene. Il a travaillé pour diverses du Pérou. Il est décédé à Lima
pouvait constater que, tandis que ses filles, Rosa Amelia, et aussi revues comme Prisma (1906-1907), le 27 septembre 1953. Ses restes
le témoin de son mariage civil Ilustración Peruana (1910), Lulú reposent au Cimetière Presbítero
Del Águila annonçait que dans avec Tomasa Ana María Gaviño, (1915) et Figuritas, entre autres, Maestro, San Rosendo D 26.
son studio on faisait “tout type
de travail bien et bon marché”,
Moral ciblait un public d’élite en
précisant: “Si vous ne rechignez pas envers le cheval péruvien inspirera del Águila comme le photographe de quand on tient compte de la grande
à payer le prix, faites vos portraits la valse “José Antonio” de Cha- la classe liménienne émergente du quantité de poses qu’il utilisait pour
chez Photographie Moral”. En buca Granda ; l’enfant Fernando début du XXème siècle. Si on rajoute placer ses clients face à la caméra
outre, dans plusieurs numéros de Belaunde Terry, pris en photo par à ce profil le nombre important de et, peut-être plus que tout, de sa
la revue Figuritas de 1912 on peut Del Águila à trois et onze ans, à une plaques conservées par le Centre de capacité à faire des portraits d’en-
lire: “Photographie E. del Águila époque où il n’imaginait probable- l’Image, nous sommes sans doute fants, qui semble avoir été une de
et compagnie. La meilleure et la ment pas qu’il serait élu deux fois face à des archives d’une valeur his- ses spécialités.
moins chère des photographies de président du Pérou ; ou la journaliste torique incontestable. Dans son ensemble, on peut dé-
deuxième rang”. Certainement, le et activiste d’origine allemande Dora finir le travail de Del Águila comme
disciple et son maître visaient des Mayer —qui fonda avec Pedro Zulen Un nouveau style pour une une photographie qui développe le
secteurs de marché différents dans l’Association Pro Indigène en 1909—, nouvelle classe sociale portrait en repoussant toute solen-
la Lima du début du XXème siècle. entre autres. Ces personnages nous Bien que ce ne soit que le début des nité et profondeur —à la différence
Une autre piste importante était ont aidés à définir, au moins en recherches, on a pu établir d’ores de ce qui était fait traditionnelle-
certains des personnages pris en partie, le profil de la clientèle d’Elías et déjà quelques caractéristiques ment— et parie, par contre, sur la
photo par Del Águila, dont un grand del Águila, identifiable avec la classe du travail photographique d’Elías création d’une image décontractée
nombre était des professionnels moyenne ascendante, intégrée par del Águila. Parmi celles-ci on peut et détendue. Il réussit ceci non seu-
importants, comme les architectes des professionnels, des entrepre- distinguer, premièrement, le traite- lement grâce à une maîtrise précise
Ricardo Malachowski —qui a conçu neurs et des commerçants —dont ment délicat de la lumière, comme du langage corporel mais en aban-
le Palais du Gouvernement, la façade un grand nombre était constitué le démontre le portrait de la fiancée donnant aussi l’esthétique picturale
du Palais de l’archevêché et le Club d’immigrants étrangers—, et aussi María de Abril, par exemple, où le comme la référence pour réaliser
National, entre autres immeubles par des fonctionnaires publics de la photographe utilise avec précision les portraits. Del Águila est dans ce
importants de Lima— et Augusto Be- deuxième moitié de la République ses qualités pour tracer le profil sens le créateur d’un langage pro-
navides Diez Canseco —connu pour Aristocratique (période qui va de de la modèle avec la lumière et de prement photographique, conforme à
avoir développé le style andin ou de 1895 à 1919) et du gouvernement cette façon faire ressortir sa beauté. la période de modernisation et de
la sierra, notamment dans le quartier de Leguía (1919-1939), époque où ce Mais à long terme son talent pour progrès dont il fut témoin, et qui
Los Cóndores de Chaclacayo, et pour groupe social a connu une dévelop- faire poser d’une manière naturelle changera à jamais l’image de Lima
avoir été le maire de Lima entre les pement important. ses modèles va s’avérer plus impor- et de ses habitants.
années 1946 et 1947—; l’agronome En rassemblant tous ces indices, tant pour la photographie de Del
José Antonio Lavalle, dont l’amour il n’est pas farfelu de considérer Elías Águila. Ceci peut se voir clairement * Editeur, curateur et journaliste.

CHASQUI 11
DÉFIS ET MISSIONS DU
CINÉMA PÉRUVIEN
Ricardo Bedoya*
Une approche à la production croissante de la cinématographie au Pérou.

L
es chiffres de 2016 sont si- pour de nombreux films produits
gnificatifs: 47 long-métrages dans le pays sont les problèmes
péruviens ont été projetés qui doivent être surmontés. Mais
dans diverses régions du pays, seu- il y en a d’autres. Depuis le début
lement 25 ont été présentés dans de l’année on peut constater une
des réseaux de salles de cinéma diminution du nombre de spec-
et parmi ceux-ci 9 ont été vus par tateurs: aucun film péruvien n’a
plus de 10 000 spectateurs (Rojas, réussi à rassembler un million de
2016). spectateurs. Sans aucun doute, les
Depuis la diffusion de ¡Asu choses redeviennent normales et
mare! (2013), Tondero est la so- l’illusion de répéter le succès de
ciété de production qui réussit à ¡Asu mare! et ¡Asu mare 2! (2015)
rassembler le plus grand nombre se dissipe. Il s’agit de phénomènes
de spectateurs dans les salles. difficiles à reproduire.
En 2016, avec des titres comme Ces derniers mois, le projet
Locos de amor [Fous d’amour], d’une nouvelle loi du cinéma a
Guerrero et Siete semillas [Sept été débattu. Un changement est
graines], Tondero reprend une La última tarde [Le dernier après-midi] (2017), de Joel Calero.
indispensable et les nouvelles
formule efficace : la fiction se base politiques cinématographiques
sur les répertoires de la comédie doivent se centrer sur cinq aspects
ou du récit du succès personnel, difficulté à être projetés et c’est Culture, on peut voir l’augmenta- fondamentaux: encourager la
genre préféré des spectateurs ; les pour cette raison qu’ils doivent es- tion des expectatives : les candidats production de long-métrages et de
personnages principaux sont des sayer d’autres formes de diffusion. sont de plus en plus nombreux. court-métrages (essentiels à la for-
figures médiatiques et connues C’est le cas de ce qu’on appelle “le Malgré toute cette activité, mation et à la maîtrise du métier) ;
(star de télévision, joueur de foot cinéma régional”. Un livre paru ré- on ne peut pas parler de l’exis- canaliser un pourcentage fixe des
emblématique) et la sortie du film cemment, Las múltiples miradas. El tence d’une industrie cinéma- fonds publics vers les projets des
est précédée par une campagne cine regional peruano [Regards multi- tographique au Pérou, car les plus jeunes et des directeurs des
de marketing sponsorisée par des ples. Le cinéma péruvien régional], bases n’ont pas encore été posées. différentes régions; promouvoir
marques commerciales. C’est ainsi fruit d’une recherche menée à Chaque entreprise possède un la pluralité des thèmes, styles
qu’une dynamique particulière se l’université de Lima par Emilio profil particulier et la législation et formes de représentations
met en place: le film se construit Bustamante et Jaime Luna Victo- promotionnelle date de l’époque cinématographiques ; veiller à la
comme un package concerté entre ria, rend compte du dynamisme de pré-digitale. Le régime légal, en visibilité des films, garantissant
producteurs, distributeurs, la star la production réalisée en dehors de vigueur depuis 1994 et basé sur un ainsi qu’ils puissent être projetés
concernée et les sponsors. la capitale. Depuis 1996 on compte système de concours de projets et dans les salles commerciales avec
Si on compare l’activité ciné- plus de 200 long-métrages dirigés d’initiatives, empêche de prévoir les mêmes droits que les films
matographique de Tondero en par une centaine de réalisateurs et les investissements et de calculer d’Hollywood et entreprendre un
2016 avec celle du reste des films produits à Ayacucho, Puno, Caja- les risques, deux aspects fonda- travail pour former le public et les
péruviens, Rodrigo Chávez signale: marca, Iquitos, Huancavelica, entre mentaux dans n’importe quelle réalisateurs.
“La société de production a ras- autres régions. En 2016 seulement activité économique : les concours Un autre aspect central à pré-
semblé 46,1 % des spectateurs (2,5 trois films réalisés en province sont sont hasardeux par nature et ne voir : la présence du cinéma péru-
millions d’un total de 5,6 millions) sortis dans des salles commerciales: permettent pas un investissement vien dans les plateformes digitales,
grâce à ses quatre films qui sont sor- Sebastian de Carlos Ciurlizza, planifié. qui sont actuellement en train de
tis cette année, dont trois se situent fait à Chiclayo ; Tras la oscuridad Malgré ces incertitudes, les changer la manière de consommer
parmi le Top 5 des long-métrages [Derrière l’obscurité] de Miguel ressources apportées par décret des spectateurs.
ayant réuni le plus de spectateurs” Vargas Rosas, réalisé à Huánuco par le Ministère de la Culture
(Chávez, 2017)1. et Venganza justa [Juste vengeance] s’avèrent indispensables pour les Références :
Ces chiffres nous permettent de de Ronald A. Terrones, produit et films qui proposent un traitement Rojas, Laslo (2016). «Estas son las
constater qu’une seule entreprise projeté à Cajamarca. Par contre, stylistique différent ou qui ambi- 47 películas que se estrenaron
concentre l’intérêt du public de des films d’Arequipa, Cajamarca, tionnent une plus grande expres- el 2016» [Voici les 47 films qui
masse, laissant à la traîne d’autres Ayacucho, Junín, entre autres sivité. Les films les mieux réussis sont sortis en salles en 2016].
initiatives, soit de productions villes, ont été diffusés de façon des premiers mois de 2017, [wi: k] Dans www.cinencuentro.
autogestionnaires réalisées à Lima indépendante. Les multiplexes pro- de Rodrigo Moreno del Valle, La com/2016/12/28/estas-son-
ou en province, soit de films gramment seulement des films qui última tarde [Le dernier après-mi- las-47-peliculas-peruanas-que-
soutenus par l’État et des fonds s’adaptent aux attentes du public di] de Joel Calero et Rosa Chumbe se-estrenaron-el-2016.
internationaux. Les deux titres de masse, ignorant tout le reste. Le de Jonatan Relayze ont reçu ces Chávez, Rodrigo (2017). «Taquilla
les plus intéressants et originaux titre le plus surprenant et le plus fonds pour avancer dans une des 2016 (I) – Los reyes del cine
de 2016, Solos [Seuls] de Joanna remarquable de 2017, Wiñaypacha différentes étapes de leur produc- peruano» [Box-office 2016-
Lombardi (produit par Tondero) d’Óscar Catacora, filmé à Puno et tion. Mais ce n’est pas ça qui leur Les rois du cinéma péruvien].
et Videofilia (y otros síndromes virales) en langue aymara, attend la date de a permis d’arriver dans les salles. Dans https://cajadeskinner.
[Vidéophilie (et autres syndromes sa sortie en salle, et nous espérons Ils sont sortis après de nombreux blog/2017/06/09/taquilla-
viraux)] de Luis Daniel Molero, qu’il y parviendra. obstacles dans les différents ré- 2016-i-los-reyes-del-cineperuano.
ont vu leur diffusion entravée par Parallèlement, la production seaux multiplexes et seulement le
les réseaux de cinéma qui les ont de documentaires et de court-mé- long-métrage de Calero a réussi à * Critique de cinéma et professeur à
retirés des salles à peine quelques trages augmente. Ce sont des films se maintenir pendant plus de deux l’Université de Lima.
jours après leur sortie. réalisés par les plus jeunes, qui es- semaines grâce à un formidable 1 Jusqu’en septembre 2017, on comptait 12
Ce sont justement les films pèrent pouvoir réaliser ensuite des bouche à oreille. films sortis en salles. On ne peut pas encore
déterminer le nombre de ceux qui ont
à bas profil et à la production long-métrages. Lors des concours La concentration de la diffu- uniquement été diffusés de façon indépen-
fragile qui rencontrent le plus de organisés par le Ministère de la sion et le manque de visibilité dante.

CHASQUI 12
HATUN CHARANGO,
MÉTISSAGE SONORE
Abraham Padilla Benavides*
S
ymboliser le son, lui donner ses du charengo ont lentement fixé des
propres contours, transmuter la caractéristiques chaque fois plus
matière pour exprimer le monde standardisées. Au Pérou, le charengo
intérieur, c’est ce qui arrive chaque d’Ayacucho typique ressemble à une
fois que l’être humain invente, modifie petite guitare, avec cinq cordes (l’une
ou utilise un instrument musical. Sur d’entre elles est double), des tables
cette voie ancestrale d’exploration d’harmonie parallèles et un manche
des sonorités de la pierre, de l’os ou étroit. On l’utilise habituellement avec
du bois, l’habitant péruvien, tout au des grattements, des trémolos et des
long de l’histoire, a peu à peu raffiné mélodies aigües qui apportent éclat
son savoir-faire et sa technologie et texture à la musique. En général, il
pour fabriquer des instruments qui sert d’accompagnement rythmique et
reflètent la complexité et la richesse harmonique dans un ensemble.
de notre société, diverse, métisse et La culture musicale péruvienne
pluriculturelle. est vive et en transformation perma-
Aux instruments originaires du nente. Cela ne doit donc pas nous
territoire péruvien, dont un grand étonner que, en continuité avec cette
nombre sont encore en usage au- recherche, continuent de surgir de
jourd’hui —comme les antaras [petite temps en temps de nouvelles formes
f lûte de Pan], tinyas (tambours), et de nouveaux usages pour les instru-
pinkullos (aérophones) et d’autres— se ments populaires. Le hatun charango
sont ajoutés ceux qui nous arrivèrent (hatun signifie ‘grand’ en quechua,
d’abord avec la conquête espagnole langue originaire du Pérou) est un
et ensuite avec l’incorporation des instrument qui ressemble beaucoup
populations africaines dans notre au charango ordinaire, mais de plus
société. Il en résulte que sur tout le grandes dimensions, avec un manche
territoire péruvien nous comptons de plus large et six ou sept ordres de
multiples variantes d’instruments, de Le joueur de charango péruvien Federico Tarazona. cordes. Cela lui donne la possibilité
morphologie et accordage différents, d’atteindre un registre plus grave et,
ce qui, combiné à la préférence pour par conséquent, plus large, permettant
des timbres épais et hétérogènes, et sociaux de l’expression propre à étant toutes une expression claire du qu’on puisse interpréter de nouveaux
rend possible une idée de musique chacun. métissage sonore péruvien. répertoires et donner de nouvelles
péruvienne traditionnelle pleine de C’est pour cela, par exemple, que la Descendant des violes, des luths fonctions musicales à l’instrument,
couleurs uniques et de nuances ex- musique traditionnelle andine profite et des guitares, plusieurs sortes de plus proches de celles d’une guitare,
pressives particulières. En ce sens, les des caractéristiques du violon pour in- charango, cette petite guitare améri- mais avec un timbre qui l’identifie. Di-
musiciens péruviens ont transformé clure des micro-tons dans ses thèmes, caine, se sont peu à peu adaptées et vers musiciens et constructeurs d’ins-
la forme, les techniques d’exécution quelque chose d’essentiel dans son établies en Amérique. Dans les actuels truments ont participé à ce processus.
et les caractéristiques sonores des langage musical. De même, il existe territoires du Pérou, de l’Argentine, Récemment, le célèbre joueur de cha-
instruments venus d’Europe avec la différents types d’harpe dans plusieurs de la Bolivie, du Chili et de l’Équa- rengo péruvien Federico Tarazona s’est
conquête, pour les utiliser avec les localités du Pérou, avec des cordes au teur, nous constatons de nombreuses consacré à diffuser cet instrument,
propres paramètres de la musique nombre, aux matériaux et systèmes variétés. Ces charengos ont eu histo- réalisant également, avec le luthier
locale. Les harpes, les violons, les différents. La guitare d’Ayacucho, bien riquement différentes caractéristiques Fernando Luna, d’importants apports
guitares, les tambours, etc…, ont été qu’étant fondamentalement égale aux morphologiques et sonores, avec des à sa conception moderne.
massivement adaptés à la subjectivité autres, est jouée avec des techniques nombres de cordes et d’accordages
populaire. Et c’est parce que les instru- qui répondent aux nécessités expres- différents. Partant de cette grande * Musicologue, compositeur et chef d’or-
ments sont cela, des outils personnels sives de la musique de cette région, diversité, les musiciens qui jouent chestre.

SONS DU PÉROU
OEUVRES POUR FAGOT DE l’important directeur Plamen Djouroff, Comme beaucoup de hameaux péruviens un disque vidéo digital et un livret avec
COMPOSITEURS PÉRUVIENS. un disque impeccable avec des œuvres anciens, Cañaris maintient des traditions une explication détaillée du contexte his-
Toma Mihaylov et les Solistes de Sofía. d’Alejandro Núnez Allauca, Armando musicales très fortes associées à diverses torique, culturel et géographique du villa-
2017. Guevara Ochoa, Edgar Valcárcel, José époques et à des évènements qui sont ge de Cañaris. Dans une première partie,
Sosaya et Hugo Marchand. Les œuvres généralement accompagnés de danses et cette publication présente des thèmes mu-
incluses sur ce disque vont de composi- de fêtes. Suite à l’arrivée de la modernité, sicaux qui font partie de la vie familiale
tions pour duos au piano, trios avec haut- quelques traditions musicales et sociales et communautaire locale, et dans la secon-
bois et piano, quartettes de fagots, à de la se transforment, connaissent des muta- de, les instruments traditionnels utilisés.
musique pour fagot et orchestre à cordes. tions ou s’adaptent pour survivre au nou- Toutes les interprétations sont dues à des
Toutes les œuvres choisies ont des racines veau contexte. Pour cette raison, une des habitants du lieu. Le livret inclut aussi la
musicales péruviennes reconnaissables. fonctions de la musicologie au Pérou est transcription du texte de tous les thèmes
La continuité de l’esthétique musicale pé- de consigner dans des documents sono- en quechua et la traduction en espagnol.
ruvienne dans ces formations de musique res, graphiques et littéraires, les traditions
académique et sa projection vers le futur qui, à différents moments, forment com-
font aussi partie de cet infini processus de me un nouveau corpus d’identité sociale. CHASQUI
métissage sonore que nous vivons tous les La publication que nous commentons Bulletin culturel
jours au Pérou. comprend deux disques audio compacts, MINISTÈRE DES AFFAIRES ÈTRANGÈRES

Sous-secrétariat de Politique Culturelle Etrangère


MUSIQUE ET CHANTS Jr. Ucayali 337, Lima 1, Pérou
TRADITIONNELS DE CAÑARIS. Teléphone: (511) 204-2638
Ministère de la Culture du Pérou. 2015. Courriel: boletinculturalchasqui@rree.gob.pe
Web: www.rree.gob.pe/politicaexterior
Le joueur de fagot bulgare résidant au Dans le cadre de la collection intitulée
Pérou depuis plus de vingt ans Toma Chapaq Ñam, nom du réseau de che- Les auteurs sont responsables de leurs articles.
Mihaylov a édité un disque qui inclut mins incas qui parcourent le territoire Ce bulletin est distribué gratuitement par les
des œuvres pour fagot de compositeurs péruvien, le Ministère de la Culture du missions péruviennes à l’étranger.
péruviens. Le professeur Mihaylov a Pérou a édité une publication consacrée
Traduction:
développé beaucoup d’activités pour à la récupération des traditions musicales Nicolle Berthonnet
promouvoir l’étude du fagot et la com- du village de Cañaris, situé dans la sierra Soledad Cevallos
position d’œuvres pour cet instrument. du département de Lambayeque, tout en
Résultat de ces efforts, il a enregistré en haut des Andes. Les habitants de Caña- Impression:
Bulgarie, avec les excellents et célèbres ris parlent majoritairement un quechua Tarea Asociación Gráfica Educativa
musiciens les Solistes de Sofía, dirigés par d’une variété régionale qui leur est propre.

CHASQUI 13
LA CONTRIBUTION DU
COCHON D’INDE
Teresina Muñoz-Nájar*
Depuis des milliers d’année, le noble rongeur andin —appelé aussi cobaye, cochon d’Inde ou guinea pig— dont la viande est
maigre et très riche en protéines, nourrit les péruviens. C’est en plus un moyen de subsistance pour des centaines de

«
familles des Andes, et préparé chactado, en ragoût ou bien piquant, c’est un plat festif et très célébré.
La viande de cochon d’Inde

Foto: Andina.
est magique; délicate, blanche,
tiède, soyeuse et subtile, elle est
le fruit d’un prodige culinaire.
Pour couronner le tout, elle nous par-
vient enveloppée d’une peau épaisse,
consistante et gélatineuse, qui apporte
des émotions supplémentaires. Cette
peau, peu appétissante à première vue
et sans aucune grâce quand elle est sim-
plement cuite ou grillée, montre toute
sa splendeur frite ou chactada [frite
dans beaucoup d’huile sous une pierre],
suivant le procédé traditionnel de la
gastronomie andine”. Cette citation
du critique gastronomique espagnol
Ignacio Medina est le début de son
article “La magia del cuy” [La magie du
cochon d’Inde] publié dans le journal
El País le 15 janvier 2016. Et c’est que,
tout comme le quinoa –un autre trésor
des Andes- le cochon d’Inde séduit
chaque jour les cœurs et les marchés.
Son histoire, comme celle du
quinoa, remonte à des milliers d’année.
Dans son livre pionnier Alimentación y
obtención de alimentos en el Perú prehis-
pánico [Alimentation et obtention d’ali-
ments dans le Pérou préhispanique]
(Institut National de Culture, 2004.
Deuxième édition), Hans Horkheimer,
archéologue et chercheur du passé Le “chiri ucho”, plat typique de Cuzco élaboré à base de cochon d’Inde et d’autres ingrédients à l’occasion de la fête du Corpus Christi.
péruvien, signale que le pays d’origine
du cobaye (Cavia porcellus; Cavia tschudi)
est le Pérou. “Son nom en quechua — le livre qui réunit les conférences du ont été dévorés par les chiens. “Dans peut se reproduire jusqu’à cinq fois par
écrit-il— est quwe ou akash ; en aimara séminaire Historia de la cocina peruana le but de vérifier la représentativité des an. Finalement, Vasquez affirme: “Si on
wanko et en akaro (langue ancienne, [Histoire de la cuisine péruvienne] ré- os de cochon d’Inde —explique-t ’il— on améliore nos techniques de récupéra-
proche de l’aymara des aborigènes des alisé du 4 au 20 avril 2005 au Centre a fait des fouilles partielles dans une tion des vestiges archéologiques (par
alentours de Lima et des provinces Culturel d’Espagne (compilatrice Ma- cuisine abandonnée dans la vallée de exemple, en employant des tamis avec
de Yauyos et de Huarochirí) kiucho ritza Villavicencio, coédition du Centre Huanta, à Ayacucho. Là, en suivant des mailles millimétrées) on pourra
ou uywa”. Et il poursuit : “Comme Culturel d’Espagne et de l’université la méthode traditionnelle d’élevage mieux évaluer le rôle du cochon d’Inde
les espagnols ne connaissaient pas ce San Martín de Porres, 2007) racontent des cochons d’Inde, ils ont été élevés dans l’ancien Pérou ; en attendant,
rongeur avant la conquête, ils l’ont que dans un des deux cimetières incas pendant quarante ans environ jusqu’à toute observation ne sera que simple
appelé rat ou bien porcelet des Indes de Puruchuco, fouillé par eux de 1999 à ce que le lieu soit abandonné au début spéculation”.
mais plus couramment cochon d’Inde. 2001, -où ils ont trouvé un fardeau avec des années quatre-vingts, à cause de la
C’est cette dernière dénomination qui une fausse tête qui est ensuite devenu présence de Sentier Lumineux et de la La conquête du cochon d’Inde
a été retenue dans le lexique espagnol, célèbre sous le nom de “Roi du Coton”- militarisation de la région. Les résultats Une des premières descriptions du
mais au Pérou c’est le nom de cuy qui ils ont trouvé, parmi les offrandes, un indiquent qu’il est impossible de véri- cochon d’Inde dont nous disposons
s’impose. Les cochons d’Inde, qui sac avec des cosses de haricots noirs, fier quels types de cochons d’Inde ont a été réalisée par José de Acosta dans
vivent encore à l’état sauvage, ont été une peau de cochon d’Inde, des ré- été élevés et consommés pendant ces son Historia natural y moral de las Indias
apprivoisés par millions dans la sierra, cipients avec des sédiments variés et quarante années dans un lieu pareil; [Histoire naturelle et morale des Indes].
et dans certaines régions on en a trouvé deux filets contenant des rafles de maïs on a réussi à récupérer un seul os de Il indique que les indiens le considé-
quelques exemplaires qui vivent dans rouge. Cock et Goycochea ont analysé cochon d’Inde, à côté d’autres os qui raient un “très bon aliment” et qu’au
les maisons des habitants. Cette pro- le régime alimentaire des corps retrou- appartiennent à des animaux plus cours de leurs sacrifices ils offraient des
miscuité est encore aujourd’hui très vés (en analysant les tissus conservés) grands”. “Cette observation ethnoar- cochons d’Inde “très fréquemment”.
courante. Sur la côte l’élevage a été et ils soutiennent que pour 5 % d’entre chéologique met en évidence que pour Pour sa part, Garcilaso (1605) fait
moins intensif et parmi les nombreuses eux le cochon d’Inde représente une mieux comprendre la signification du référence aux cochons d’Inde de cette
interprétations d’animaux identifiés source de protéines. “Dans la fouille de cochon d’Inde dans l’ancien Pérou et façon: “Il y a des lapins domestiques et
sur les objets préhispaniques des terres 2004 —affirment les scientifiques— ce évaluer les collections archéozoolo- sauvages, différents les uns des autres
basses, le cochon d’Inde apparait peu. qui varie surtout c’est la proportion giques, il est nécessaire de réaliser des de par leur couleur et leur goût. Ils les
Néanmoins, dans les anciennes tombes des protéines des animaux terrestres. études expérimentales, et seulement appellent coy [...]. Les indiens, pauvres
et dans les décharges les restes sont La présence du cochon d’Inde passe ainsi nous serons capables de réfléchir en viande, les apprécient beaucoup et
nombreux”. de 5 à 25 % environ”. Il est pertinent sur le rôle qu’avait le cochon d’Inde les mangent les jours de fête”. Mais
Horckeimer a dirigé la Mission Ar- d’indiquer que le cochon d’Inde a autrefois”, conclut le spécialiste. c’est le Père Cobo qui nous donne une
chéologique Chancay dans les années aussi été une offrande importante Il se demande aussi: “Pourquoi image beaucoup plus détaillée du petit
soixante et il a trouvé un grand nombre dans la culture mochica (par exemple, a-t’il été apprivoisé entre 5000 et 3700 rongeur, car il nous raconte comment
de squelettes de cochons d’Inde. “Il est dans la Plateforme Uhle de la Huaca av. J.-C. ?”. Selon lui, il faudrait tenir il était préparé: “Le cochon d’Inde est
arrivé la même chose à Arturo Jiménez de la Lune). compte du fait que les cochons d’Inde, le plus petit des animaux apprivoisés
Borja pendant la restauration des De nombreux spécialistes affirment qui n’ont pas besoin de beaucoup de que les autochtones avaient, et ils
ruines de Puruchuco, qui a pu identi- d’autre part que la viande de cochon soins, se reproduisent avec une rapidité l’élevaient dans leurs maisons et même
fier une cour profonde qui a surement d’Inde a été plus consommée par les que peu d’animaux dépassent. En effet, dans leurs chambres, comme ils le font
été utilisée comme enclos pour ces anciens péruviens que celle de lama ou ils commencent à se reproduire à trois aujourd’hui. Les indiens mangent ce
rongeurs”, note-il. “Parmi les milliers d’alpaca. Ainsi, dans le bulletin numé- mois et leur période de gestation dure petit animal avec la peau, l’enlevant
de verres décorés étudiés à Chiclín, à ro 3 de Arqueología y Antropología de la entre 63 et 74 jours. Le nombre de seulement comme s’il s’agissait d’un
Lima, -rajoute le chercheur- on n’en a Universidad de San Marcos [Archéologie petits varie généralement entre trois porcelet, et c’est pour eux un plat festif.
trouvé aucun qui reproduise clairement et Anthropologie de l’Université de San et quatre. Immédiatement après l’ac- Ils ont l’habitude de préparer un ragoût
des cochons d’Inde. Par contre, on en Marcos] (2000) l’archéologue Lidio M. couchement le cochon d’Inde femelle de l’animal entier, après lui avoir enlevé
trouve sur les céramiques chimu et Valdez mentionne que dans plusieurs entre en chaleur, pouvant être enceinte les entrailles, avec beaucoup de piment
mochica”. fouilles de différents sites on a retrouvé tandis que les nouveau-nés n’ont pas et des galets lisses de la rivière, qu’ils
De leur côté, les archéologues Guil- peu d’os de cochons d’Inde car ceux-ci, besoin de sa protection ni de lait ma- nomment calapurca, qui veut dire en
lermo Cook et Elena Goycochea, dans au fil du temps, se sont détériorés ou ternel. De cette façon, la femelle adulte langue aymara “pierres du ventre”, car

CHASQUI 14
pour faire ce ragoût ils remplissent vage de cochons d’Inde le plus grand
le ventre du cochon d’Inde de ces du monde.
pierres. Il s’agit du mets que les indiens
apprécient le plus, bien davantage Le cochon d’Inde et la gastronomie
que les plats délicats préparés par les La meilleure façon de consommer le
espagnols”. cochon d’Inde est de le préparer à la
Toutefois, la personne qui dévoile manière traditionnelle : frit, chactado
pourquoi on les nomme guinea pigs est –qui arrive sur la table avec la tête et
le docteur Fernando Cabieses dans les pattes, mais on peut se passer de
Cien siglos del pan [Cent siècles du pain]: celles-ci-, en ragoût (piquant) ou au
“Le cochon d’Inde est arrivé aux Ca- four. Il doit être tendre s’il est cuit
raïbes en tant qu’animal domestique, à la poêle ou grillé, et jeune si on le
ramené par les espagnols depuis le prépare à la casserole. On doit l’aérer
Pérou, peu après la conquête. De là il pendant au moins quatre heures. Il est
fut emmené en Espagne comme ani- important de mentionner ici un mets
mal de compagnie. Bientôt il arriva en emblématique de la cuisine de Cusco:
Hollande et en Angleterre, où il ne fut le “chiri ucho” (piment frit), un plat qui
jamais utilisé en tant qu’aliment. Pour rassasie et qui se sert surtout lors de la
arriver en Angleterre, il suivit la route fête du Corpus Christi. Il est composé
de l’esclavage et fit escale en Guinée; de maintes préparations : poule cuite à
c’est pour cela qu’il a reçu le nom de l’eau, chalona [viande d’agneau séchée],
guinea pig”. galettes de farine, maïs grillé, fromage,
Cette histoire de “il ne fut jamais boudin noir, ochayuyo (algues), chori-
utilisé comme aliment” n’est apparem- Cochon d’Inde. Anonyme. Paris. 1890.
zo, cau cau (œufs de poisson), piment
ment pas totalement vraie. Cabieses rouge et, à la place d´honneur, l’appé-
lui-même raconte que dans un livre L’importance du rongeur andin À cette occasion on a aussi appris tissant cochon d’Inde au four.
de cuisine écrit en 1570 par Scappi, est aussi notable dans la médecine tra- que la technicisation de l’élevage des Mais comme le signale Ignacio
le cuisinier du pape Pie V, il y a des ditionnelle péruvienne. Le frottement cochons d’Inde a permis de générer Medina au début de cet article: “il
indications sur la préparation du co- et le nettoyage faits avec le cochon des microentreprises qui se sont dé- montre toute sa splendeur chactado”.
chon d’Inde et il y est écrit que “non d’Inde constituent un procédé ances- veloppées ces dernières années grâce Il en a dégusté au restaurant La Glo-
seulement à Rome mais dans d’autres tral de diagnostic et de guérison de à la disponibilité des ressources four- rieta, à Tacna, pour ensuite nous offrir
villes d’Italie on le considérait un mets maladies, et qui, en plus, absorbent les ragères. Selon l’INEI, c’est dans la la recette: “Il faut chauffer beaucoup
agréable”. mauvais sentiments (comme la peur, sierra péruvienne “où se concentre le d’huile jusqu’à ce qu’elle commence
Et s’il n’a pas eu un grand accueil par exemple) et les énergies négatives plus grand nombre de producteurs de à fumer, pour ensuite la verser dans
culinaire dans les autres pays euro- des patients. cochons d’Inde, qui ont comme prin- un récipient en métal où on met le
péens, personne ne peut contester cipale source de revenus cette activité, cochon d’Inde ouvert et avec la peau
cette affirmation indiscutable de Ca- Le cochon d’Inde au XXIème siècle qui garantit aussi l’accès à la sécurité vers le haut. On le couvre ensuite
bieses: “Les apports de ce petit animal Le dernier Recensement National alimentaire, à l’autonomisation des d’une pierre, ce qui produit la cuisson
à l’humanité, ayant servi de ‘cobaye’ Agricole, réalisé en 2012, a révélé qu’au femmes paysannes et à l’émergence de la viande, et on le laisse jusqu’à ce
lors des plus grandes expériences de Pérou il y a plus de douze millions de de nombreuses entreprises familiales”. que l’huile refroidisse. Ensuite, on
bactériologie, pharmacologie, toxi- cochons d’Inde et que les régions où se Ce n’est pas pour rien que l’Univer- saupoudre la peau de maïs séché et pilé
cologie, infectiologie et génétique” concentre son élevage sont Cajamarca, sité Nationale Agricole a organisé du 11 et on le frit dans de l’huile très chaude.
sont incalculables”. “La santé de l’être Arequipa, Ancash, Cuzco, Junín et au 15 octobre le Congrès Mondial de Le meilleur morceau est la tête, il faut
humain —affirme le médecin— doit Ayacucho, tandis que sur la côte il y en Cochons d’Inde, qui a compté parmi juste vaincre les préjugés”.
tout à l’ancien habitant péruvien qui a surtout à Lima et à Lambayeque; et ses intervenants l’ingénieur équatorien
l’apprivoisa très tôt dans son histoire”. dans la jungle, en Amazonas et Loreto. Roberto Moncayo, qui possède l’éle- * Journaliste et chercheuse gastronomique.

RECETTES
COCHON D’INDE PANÉ COCHON D’INDE AU FOUR
Ingrédients Ingrédients
3 gros cochons d’Inde 6 cochons d’Inde bien tendres
1 tasse de chapelure 3 cuillerées de piment rouge
2 cuillerées de pâte de piment rouge ½ bouteille de vin blanc
2 piments verts, sans veines ni graines, lavés, coupés en lanières fines Vinaigre de vin blanc
4 gousses d’ail 6 gousses d’ail écrasées, sel, cumin
2 gros oignons rouges, en julienne épaisse 3 clous de girofle
Vinaigre de vin rouge, huile d’olive Huile d’olive
2 branches d’origan 1 branche de menthe
6 pommes de terre moyennes, bouillies et épluchées 1 tasse de llatan
Huile d’olive, sel 6 pommes de terre moyennes, épluchées
1 petite tasse de llatan [sauce typique d’Arequipa à base de piment rocoto et de huacatay ½ kilo de fèves bouillies
(herbe aromatique des Andes)] 1 plat de salade d’haricots verts et de carottes
Préparation
Laver et aérer les cochons d’Inde pendant une heure. Les couper en quatre et les Préparation
mettre dans de la saumure durant 15 minutes. Les égoutter, les saler légèrement, les Laver les cochons d’Inde, les aérer et les faire macérer depuis la veille dans le vin avec
rouler dans la chapelure et les faire dorer dans une grande quantité d’huile jusqu’à deux cuillers à soupe de vinaigre, le piment, l’ail, la menthe hachée, du sel, du poivre
ce qu’ils soient croquants. Pendant ce temps, faire dorer dans une poêle légèrement et du cumin. Graisser un plat à four, accommoder les cochons d’Inde et les pommes
huilée la pâte de piment et l’ail haché ; ajouter le piment vert en lanières et l’oignon de terre, verser le jus de macération, un peu d’huile et mettre au four à 180°C pendant
jusqu’à ce qu’il devienne translucide ; ajouter le sel, l’origan effeuillé, trois cuillerées 30 minutes ou jusqu’à ce que tout soit bien cuit ; arroser les cochons d’Inde avec le
de vinaigre de vin. Remuer et réserver au chaud. jus pendant la cuisson. Servir avec la salade, les pommes de terre, les fèves et le llatan.
En même temps, faire dorer les pommes de terre bouillies dans un peu d’huile ; si
on veut, on peut les badigeonner d’une cuillerée supplémentaire de pâte de piment
rouge. Servir deux morceaux de cochon d’Inde par personne, avec une pomme de RAGOUT DE COCHON D’INDE ÉPICÉ (version d’Ancash)
terre coupée, la sauce chaude à l’oignon dessus et un peu de llatan à côté. Ingrédients
2 cochons d’Inde
SAUTÉ DE COCHON D’INDE 6 pommes de terre bouillies
Ingrédients 150 grammes d’ail écrasé
6 cochons d’Inde tendres 200 grammes de piment rouge moulu
200 grammes de chochoca (maïs sec, moulu) Sel à volonté, huile
1 litre d’huile végétale pure, sel Préparation
6 pommes de terre moyennes bouillies et épluchées Couper les pommes de terre en moitiés ou en rondelles. Réserver.
1 petite tasse de llatan Couper les cochons d’Inde en morceaux (de quatre à huit morceaux par cochon d’Inde,
¼ kilo de fèves bouillies selon la grosseur). Assaisonner les morceaux de cochon d’Inde avec du sel et de l’ail.
Préparation Les faire frire des deux côtés dans de l’huile très chaude. Une fois les morceaux frits,
Laver les cochons d’Inde dans de l’eau salée et les aérer pendant une heure. Les saler dans la même poêle, ajouter les pommes de terre bouillies, le piment rouge et l’ail
un peu et les rouler dans le maïs moulu. Les mettre dans une marmite ou une grande haché, les enfoncer dans la sauce. Laisser cuire cette préparation pendant 5 ou 6
poêle, dans une grande quantité d’huile bien chaude et poser dessus une pierre ovale minutes. Servir avec une sauce créole [sauce à base d’oignon et de piment crus] et du
(galet ou chaquena qui dans leur version actuelle ont une anse en fil de fer). Faire frire. riz blanc en garniture.
Les retourner et, quand ils sont croquants, les retirer et servir avec les pommes de terre,
le llatan et une poignée de fèves. Recette extraite de Libroderecetas.com
Recette de Paolo Caffelli

CHASQUI 15
AU PAYS
DES AMAZONES
Manuel Cornejo y Christian Bendayán*
Une grande exposition passe en revue 150 ans d’enregistrement photographique en Amazonie péruvienne.

L
’Amazonie a été vue comme
un territoire féminin, non
seulement à cause de la lé-
gende des amazones indomptables,
venues du monde mythique eu-
ropéen, mais aussi parce qu’elle
était perçue comme une terre de
conquête et de rêve, fertile et mys-
En haut à gauche. Frank Gaudlitz. Nature morte
térieuse. Un endroit où il fallait avec «congompes». 2013.
découvrir des mots pour énumérer
ces images inédites qui séduisaient En haut à droite. Anonyme. Pampa Camona.
Chanchamayo. Carte postale tricolore éditée
et terrorisaient les conquérants. Ce par Eduardo Polack Schneider. Env. 1901-1919.
point de vue exotique traversa les Collection Richard Bodmer.
siècles et s’installa dans la Nouvelle À droite. Carlos Meyer. Radeau avec des
République. indigènes, Péréné. Carte postale éditée par Luis
Au XIXème siècle, quand débu- Sablich. 1890. Source: Bibliothèque Municipale
ta le développement de la pratique Métropolitaine de Lima.
photographique en Amazonie, se En bas à droite. Nicolas Janowski. De la série
produisit un déploiement de ses Serpent Liquide.
possibilités, autant pour couvrir
une fonction documentaire que
pour sublimer cet imaginaire
exotique et séducteur de la jungle
qui provenait de notre héritage
colonial. Les photographies les important dans la construction
plus anciennes correspondent à d’une « mémoire amazonienne »,
des missions d’exploration de la car elle ne comprend pas seule-
région amazonienne promues par ment ce que nous considérons
l’État à la fin des années 60. Par- réel —la fondation de villages, des
mi elles se trouvent des portraits paysages de rêve, le quotidien de
d’indigènes, même ceux réalisés l’habitant de la jungle, la violence
dans des studios de photo de la des journées— mais aussi une cer-
capitale et d’autres villes du pays. taine construction de l’imaginé, le
Depuis lors, il est possible de délire, l’aventure, essayer de saisir
trouver de splendides portraits le futur et l’éternel fiction sylvestre.
de famille faits en studio ainsi L’exposition “Au pays des ama-
que des photographies truquées zones” réunit cette traversée de 150
qui servirent –des décennies plus ans de pratique photographique
tard- à la dénonciation et à la dé- dans la jungle péruvienne, une
fense des abus des travailleurs du exploration documentaire et artis-
caoutchouc à la fin du XIXème et tique aussi vaste que cette région,
au début du XXème siècle, phé- complexe comme son histoire,
nomène qualifié par Jean-Pierre et diverse comme sa nature et sa
Chaumeil de «guerre d’images». culture.
Actuellement, la photographie a * Chercheurs et curateurs de l’exposition «Au
possiblement rempli le rôle le plus pays des amazones».

CHASQUI 16