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Annales.

Economies, sociétés,
civilisations

Histoire et géographie : les fondements d'une complémentarité


Monsieur Marcel Roncayolo

Abstract
History and Geography: Foundations of Complementarity

The interest in geography shown by Annales historians such as Febvre, Bloch and Braudel dates back to the very beginning of
the journal. But common concerns have dissipated, and geography and history have long since proven their independence from
each other. As far as history is concerned, for example, the lessons of geographers most attentive to the complex analysis of
processes, like Roger Dion, habe been little heeded. And yet today one finds points where geography and history meet up: the
relations between nature and culture, and the question of territories (first andforemost perhaps, the city). Concerning such
commonly explored questions, the specificity of these disciplines cannot be defined by associating one with time and the other
with space, but must rather be defined by their practices and ways of grasping objets.

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Roncayolo Marcel. Histoire et géographie : les fondements d'une complémentarité. In: Annales. Economies, sociétés,
civilisations. 44ᵉ année, N. 6, 1989. pp. 1427-1434 ;

doi : https://doi.org/10.3406/ahess.1989.283662

https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1989_num_44_6_283662

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HISTOIRE ET GEOGRAPHIE
LES FONDEMENTS UNE COMPL MENTARIT

MARCEL RONCAYOLO

Les circonstances ont voulu en remettant en question la division et le


groupement des disciplines dans enseignement du second degré historiens et
géographes aient été amenés interroger sur le sens de leur traditionnelle
association Héritage embarrassant ou injustifié Ou au contraire alliance
bienvenue en raison de la complémentarité des deux enseignements De nom
breux côtés est dans la seconde direction que débats et conversations parais
saient orienter Est-il sans raison de interroger au-delà des dispositions pra
tiques destinées de jeunes élèves sur les rapports de histoire et de la géogra
phie comme disciplines de recherche
Là le terrain est libre ou presque Géographie et histoire ont assuré depuis
longtemps indépendance de leur destin au point de mal se connaître et par
fois de se méconnaître La géographie se veut la fois plus scientifique plus
proche bien entendu des sciences de la nature de actualité aussi et donc des
connaissances qui participent plus directement sa compréhension sociologie
économie science politique enfin plus portée devenir active est-à-dire
viser les disciplines de aménagement histoire de son côté respire
échapper au naturalisme exigeant des géographes Plus agressivement cer
tains historiens admettraient volontiers que la géographie humaine qui les
touche de plus près est une histoire du temps présent des établissements
humains des productions des échanges ou des territoires mal définie et en
fin de compte la discipline géographique glissant sur deux versants se
partager et disparaître Parler des rapports entre histoire et géographie du
point de vue de la recherche est se ménager un chemin difficile entre ces deux
précipices le voisinage sans communication et la fusion-scission
Curieuse situation du moins dans le monde des Annales je sais bien que la
géographie partage avec la sociologie économie ethnologie les disciplines
culturelles avantage de faire partie de ce champ plus vaste des sciences
sociales dont histoire se fait friande Mais intérêt pour la géographie vient de
plus loin il est contemporain de la formation même des premiers animateurs

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Annales ESC novembre-décembre 1989 no pp 1427-1434
HISTOIRE ET SCIENCES SOCIALES

des Annales il est natif Lucien Febvre quelque peu après la bataille 1922)
arbitre dans la Terre et évolution humaine le litige entre morphologie sociale
et géographie vidalienne en faveur de celle-ci il lui fixe toutefois en termes la
fois impératifs et ambigus le sens de sa démarche et ses limites Dans le Rhin
un livre remarquable et paradoxalement oublié au moment où on parle
Europe il collabore étroitement avec Albert Demangeon2 Fernand Braudel
toujours dit ce il devait la géographie vidalienne La civilisation
matérielle est en grande partie le produit de la réflexion géographique qui
se délivre ainsi des traditions une géographie historique enfermée dans éru
dition administrative et en délivre ainsi les historiens autre bout iden
tité de la France ou du moins son premier tome des accents vidaliens Peut-
être est-ce le dernier ouvrage les transmettre3
La complicité se perd vite pourtant Dès époque des Annales histoire
économique et sociale dans les années 1930 les géographes Jules Si et
Albert Demangeon notamment me semblent moins présents dans la revue que
Maurice Halbwachs morphologue social Ceci est une autre histoire
hui des frémissements nous font penser au-delà de rapproche
ments ou de curiosités ponctuées le temps de interconnaissance des inspira
tions réciproques est revenu Convergence recouvrement absorption
éventuelle Le diagnostic sera recherché plus loin Essayons voir clair en
nous intéressant moins une définition abstraite ou théorique des champs disci
plinaires la réalité des pratiques

Je ferai pourtant encore retour sur une occasion manquee dans les
années 1930-1960 qui me paraît très instructive loignée de expérience
aujourdhui elle annonce dans le langage scientifique du moment ce que pou
vait être interface entre histoire et géographie Il agit de enseignement et de
uvre de Roger Dion Ne disons pas ils furent ignorés des Annales et du
monde historique plus généralement qui notèrent importance de Essai sur la
formation du paysage rural 1934 et de VHistoire de la vigne et du vin en
France 1959 Mais dans ses études sur le paysage rural Roger Dion va plus
loin il décrit une trajectoire plutôt il ne en tient ses positions initiales
La part de la géographie et la part de histoire telles elles sont analysées
dans le texte sur habitat rural du Bassin parisien4 dépassent le thème particu
lier auquel elles sont alors appliquées Elles posent un problème général de
méthodologie Pour trois raisons
Géographie signifie une manière évidemment restrictive géographie
naturelle Mais non pas enfermée sur elle-même orientée vers la seule curiosité
des choses de la nature ce qui est ailleurs fort respectable et utile est une
géographie finalisée par les questions exploitation du sol et de mise en valeur
auxquelles elle doit répondre Plus riche en un certain sens que la géographie
physique classique plus attentive ce qui fait la valeur variable des terroirs et
des sols leurs aptitudes attractives interprétée enfin comme relative
aux moyens techniques et sociaux dont disposent les groupes humains Roger
Dion pas inventé ces données les couvertures superficielles du sol le rôle
du climat et de la végétation dans évolution de la partie supérieure du matériel
rocheux les qualités des terres légères chaudes faciles travailler ou lourdes
fertiles pour les sociétés utilisant un matériel puissant charrue traînée par des

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RONCAYOLO HISTOIRE ET OGRAPHIE

chevaux ou outillage mécanisé puis motorisé Mais il en fait un mode de rai


sonnement
origine Roger Dion rattache les grands contrastes du paysage rural aux
groupes ethniques ou aux grands types de civilisation rurale le Nord et le Midi
le communautaire et individualiste Parallèlement Marc Bloch et une
manière peut-être moins nuancée il fonde son approche peut-être trop unique
ment sur la comparaison de textes Ceux du xvine siècle une part et les quel
ques textes de Antiquité agronomes ou historiens latins qui évoquent la
culture du sol autre part Dans article de 1946 il accorde un intérêt plus
précis la succession des périodes historiques depuis Antiquité qui font
alterner modes organisation systèmes de valeur ambiances économique
et sociale différentes du domaine carolingien au régime seigneurial et instal
lation des communautés villageoises enfin au développement de individua
lisme5 Ainsi expliqueraient les grands contrastes de habitat rural entre pays
communautaires et pays de bocage est donc que alternance des
périodes se projette sur le sol mais un système une fois implanté non seule
ment survit mais peut se consolider Les changements historiques exercent des
effets différents selon que les communautés paysannes sont solides ou fragiles
le sol fortement occupé ou ponctuellement défriché les modes exploitation
antérieurs résistants ou disloqués On comprend que dans la période moderne
on saisisse parallèlement les formes les plus contraignantes de openfield et la
création de fermes isolées métairies chétives du sud du Bassin parisien puis
établissements plus puissants des rassembleurs de terres Somme toute sans
que nous puissions préjuger en tout point de exactitude historique de évolu
tion et les progrès de archéologie agraire ont remis en question bien des hypo
thèses de époque) Roger Dion construit sans grand fracas un modèle inter
prétation
Ce modèle met en question une thèse commune aux historiens et aux géogra
phes celle de la longue durée Marc Bloch et Roger Dion partent de idée que
les grands contrastes agraires remontent très haut aux populations ano
nymes de la préhistoire pour le premier aux pratiques différentes des tribus
germaniques et de la civilisation romaine pour le Dion de 1934 En 1951 dans
un compte rendu apparemment modeste de la thèse de Max Derruau sur les
Limagnes6 Roger Dion sans exclure du tout la longue durée propose un cor
rectif aux risques hypothèses trop floues ou invérifiables dans explication
du paysage il faut remonter du plus proche une histoire des groupes sociaux
des luttes sociales des enjeux clairement identifiés des temps modernes au plus
ancien et au moins contrôlable Ce il important chez Roger Dion ce
est pas interprétation du moment liée au degré information ou de non-
information Lisons Jean Guilaine7 les populations anonymes de la pré
histoire nous paraissent soudain plus proches de nous leur analyse mieux
fondée mais un mode de raisonnement où interfèrent étroitement étude des
différences spatiales et celle des conditions historiques de leur mise en place de
leur inertie ou de leur effacement Ce raisonnement peut appliquer sans nul
doute hors du champ particulier du paysage rural par exemple au rapport
entre héritages morphologiques et changements de formes de fonctions de
contenu social) qui est pas une question secondaire dans la compréhension
des paysages urbains

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HISTOIRE ET SCIENCES SOCIALES

II resterait se demander ce qui oblitéré la le on proposée par Dion Sans


doute le goût de la publication discrète une sorte de timidité qui accompagne
des audaces étonnantes dans hypothèse humilité erudite devant les faits et
entraînement vers la théorie le désir de expérimenter la limite ce qui
déconcerte et additionne les résistances hui encore Il faut avoir suivi
les enseignements de Dion en petit groupe pour en saisir les détours et la puis
sance en comprendre les contradictions apparentes Il empêche il agit
une belle occasion manquee et les dérives antagonistes de histoire et de la
géographie se sont plutôt accentuées dans les années 1950-1960

hui il existe de nouveau entre histoire et géographie des zones-


carrefour impliquant le plus souvent autres savoirs Il agit moins énoncer
et de décrire ces champs de recherche que de interroger sur la faible percep
tion que on en Pourquoi sollicitée par de tels thèmes vivant de telles situa
tions interférence histoire-géographie est-elle pas plus clairement ressentie
plus stratégiquement utilisée
Prenons en premier lieu tout ce qui concerne les rapports entre nature et
culture En une génération que de changements La vieille opposition quelque
peu rhétorique la division sévère entre sciences naturelles biologiques histori
ques ont été fragilisées les cloisons sont devenues de papier Non sans mal
mais quel historien hui se voudrait ignorant de ces déplacements
intérêt sinon de compétences Le paysage devient histoire au-delà de la ligne
décrite par Roger Dion Il ne agit plus seulement de détecter les sols attractifs
pour tel groupe humain disposant de tels moyens de constater les effets directs
des défrichements de la dent de la chèvre ou de la diffusion des plantations
mais de comprendre comment articulent en système des processus qui vien
nent la fois de la biologie de la chimie ou de la mécanique des sols et de
évolution des sociétés humaines La vieille philosophie qui inspirait les géogra
phes terre et hommes actions et réactions se définit maintenant en termes
mesurables appréciables au moins marquant les raisons et les limites du fonc
tionnement un système le passage du réversible irréversible Bref une his
toire ou une double histoire puisque dans les changements de la nature bien
des enchaînements je pense par exemple aux contagions et épidémies qui mena
cent les espèces végétales restent mal identifiés mal raccordés histoire des
hommes On pourrait faire des remarques analogues propos des rapports res
sources/démographie des recherches sur la médecine la maladie et ce concept
nouveau de santé aménagement des biens rares ou discipliner eau par
exemple devenue en quelques années un centre intérêt majeur8 Les histo
riens curieux une nature qui est plus un cadre la fois rigide et presque
perenne mais un objet échelle des âges historiques les géographes portés
sur les techniques aménagement devraient retrouver facilement Or les
points de rencontre restent peu nombreux même si par exemple histoire des
forêts pris un nouveau tour du jour où elle associé les historiens économistes
qui partaient de exploitation des bois aux meilleurs tenants de idée écosys-
tème9 Les blocages sont-ils exclusivement des héritages non dépassés la for
mation la hiérarchie habituelle des thèmes Par exemple une place trop
grande accordée par les géographes la géomorphologie qui est pas un
savoir inutile mais instituée intérieur une division excessive des territoires

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RONCAYOLO HISTOIRE ET OGRAPHIE

scientifiques Dans le hiatus qui existe encore entre les deux disciplines est-
ce pas la relativité même des savoirs leur fondement qui paraissent mal
maîtrisés Autrement dit la part incompréhension que on note hui
ne relève-t-elle pas de tout un monde de questions qui établissent en position
médiane entre sociétés et nature les représentations savantes les représenta
tions symboliques et qui permettraient mieux élucidées la fois analyser
plus correctement des expériences du passé et de définir plus clairement le sens
de notre observation
Second carrefour de disciplines le territoire Est-ce nouveau Depuis long
temps histoire se localise pour se découper enjeu est certainement autre
pour les histoires nationales La légitimation est ici essentielle Mais côté les
histoires provinciales régionales départementales se donnent plus simplement
un cadre chacun son lot pour le défrichement des questions générales On
interroge rarement sur les limites et le sens même du découpage Mettons
part la curiosité plus ou moins nostalgique ou analyse institutionnelle conduite
pour elle-même les vieux travaux sur la formation des départements par
exemple sont moins négligeables on ne le croit Vieux procès que on peut
reporter encore plus justement sur la géographie en particulier les monogra
phies régionales résultat aussi un allotissement On pense ainsi par additions
constituer le corpus indispensable pour la géographie générale Petits apports
après petits apports Le territoire dans tout cela
Lucien Febvre sur ce point arrange guère les choses un côté il
indique excellemment que le paysage doit être rapporté au groupe social qui
construit un autre il paraît diviser le savoir et les compétences les petites
régions naturelles celles de Gallois somme toute10 la géographie les cons
tructions plus complexes plus aléatoires aussi des divisions féodales tat
histoire Pourtant les géographes Demangeon en tête rappellent que
toute société un substrat territorial ce qui donne sa légitimation leur disci
pline Mais ils explicitent pas assez que le territoire est toujours territoire de
un un groupe une société un tat et il suppose ces trois réfé
rences majeures appartenance le ou les pouvoirs les représentations His
toire et géographie ne se territorialisent sérieusement en passant par la
médiation des villes Peut-être est-ce la situation particulière de la France dans
les années 1950 il faudrait resituer cela dans le champ international qui
conduit les géographes aidés des économistes spatiaux prendre les
devants aménagement un certain pouvoir incitation Traditionnelle elle
préfère le couple villes-campagnes aux rapports entre villes et territoires mais
elle engage bien dans la détection des régularités ou des originalités dans ce
type de relations
Il est pas question de faire ici histoire des impulsions de cette recherche
Prenons simplement exemple de la théorie des lieux centraux autour de
laquelle tourne une grande partie de la remise neuf en géographie comme en
histoire de étude urbaine Une dizaine années sépare la prise en charge par
la géographie de ces références années 1960 alors que les modèles datent des
années 1930-1940 de ébranlement des historiens Si accueil est alors favo
rable est parce que la théorie des lieux centraux répond semble-t-il une
praxis très élémentaire observée mal expliquée jusque-là elle rajeunit les
fondements économiques de la réflexion sur la ville elle rejette exception-

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HISTOIRE ET SCIENCES SOCIALES

nalisme comme point de vue On trouve idée de système comme dans les
nouveaux aspects des sciences de la terre ou de la géographie naturelle Mais la
critique de cet apport essentiel tarde imposer alors que de la rencontre des
historiens et géographes elle pouvait apporter un enrichissement assuré Il faut
attendre Lepetit pour que absence du temps dans le modèle soit fortement
signalée temps externe les limites historiques de validité temps interne le
développement dans la durée du système lui-même11 Que de questions peine
posées alors que la spatiologie installe comme référence majeure en tout cas
joue le rôle de lieu de rencontre A-t-on mesuré le poids des présupposés écono
miques consommateur classique pouvoir et comportement achats homo
gènes et pas seulement la plaine homogène qui choque le géographe Peut-on
accepter sans plus que de simples différences échelle séparent les réseaux de
organisation urbaine répondant aux mêmes mécanismes la même apprécia
tion de la distance de la rareté du seuil de marché Le modèle explique-t-il la
localisation est-à-dire la genèse des sites urbains ou simplement le fonction
nement un moment donné Enfin la ville dans son principe se réduit-elle
dans ses activités au poids une clientèle extérieure On retombe ici dans la
vieille discussion théorique de la ville reflet de arrière-pays ou multiplicateur
ce qui nous renvoie aux débats économiques de la fin du xvnie siècle Faut-il
conclure que même dans hypothèse de références communes de recouvrement
des intérêts et même parfois de doublonnage histoire et géographie ne fonc
tionnent pas nécessairement dans le sens un multiplicateur intellectuel Faut-
il conclure que on ne se contente pas une rationalité sans concurrence un
modèle unique devenant de ce fait norme et étalon la régularité un one
best way

Sans doute convient-il de interroger davantage sur ce qui fait apport spé
cifique de chaque discipline est autant plus difficile que ces partages
empires seraient-ils de pure méthodologie paraissent en un premier temps
stérilisants et que on aurait volontiers envie de plaider le contraire Toutefois
un surcroît efficacité passe certainement par une réflexion de ce type Le
temps un côté espace de autre est-ce là le fondement consensuel et satis
faisant de la division Le seul fait de parler histoire spatiale met en alerte Je
ne vois guère quel travail de géographie thèses classiques des années 1900
bourrées de chapitres histoire rurale ou industrielle thèses modernes sacri
fiant étude de la dynamique milieux naturels ou villes échapperait ana
lyse du temps autre part quels temps quels espaces car les historiens ont
dit depuis longtemps le temps est pas une donnée invariable il des temps
qui se superposent et articulent Je dirais volontiers la même chose des
espaces Pierre Vilar12 rapportait fort justement ces temps différents successifs
ou contemporains histoire sociale largissons le compas le temps du géo
graphe pratiquant la monographie régionale allait des millions années géolo
giques des conjonctures assez courtes espace ou les espaces des historiens
jouent étalons variés je renvoie Fernand Braudel Rien donc pour nous
convaincre de la qualité des mots temps et espace pour qualifier les forteresses
disciplinaires Passé et milieu offrent pas plus de garantie
Intéressons-nous donc moins ce ping-pong de concepts il faut bien
prendre en commun avec leur complexité et les marchandises différentes ils

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RONCAYOLO HISTOIRE ET OGRAPHIE

couvrent et davantage au métier que représentent une et autre des deux dis
ciplines la démarche au sens presque physique du terme On dit parfois que le
géographe part de actuel il là un peu illusion et sans doute une
mauvaise appréciation pour lui de ce qui fait intérêt de actuel Il part de
la simultanéité des choses au moment où il les observe un en même
temps dont tout son travail consiste savoir comment les éléments coexis
tent articulent où la nécessité de les identifier en connaître origine et
évaluation de dresser leur biographie Souvent il agit objets créés dans le
temps dotés de temporalités particulières Il faut pourtant arriver les distin
guer dans leur rencontre synchronique alors que les logiques synchroniques
peuvent être faibles où importance de tout ce qui peut permettre de faire le
tri Le travail du géographe est plus analytique on ne le dit Quelques for
mules le prouvent expliquer le paysage au sens propre expliquer) comme
dit merveilleusement Pierre Gourou le mettre en accusation où impor
tance attachée la position au jeu de la distance et de la proximité au déplace
ment qui est la fois produit du temps et de la distance Le géographe travaille
plus ou moins sur des affleurements alors que archéologue découvre par
définition des strates mais en un certain sens proches un de autre et donc
ce titre même très liés histoire Le métier de géographe trouve sa
légitimation on juge abord des résultats avant envisager des processus
La priorité accordée des éléments matériels est tout fait normale ce qui
permet au géographe être peut-être le meilleur des durkheimiens
aujourdhui étudier les hommes comme des choses Juger abord par les
uvres où la nature politique de la géographie on beaucoup écrit et
contradictoirement sur ce thème discuté autour affirmations brillantes par
fois agressives Je découvre hui un véritable consensus des héritiers de
Pierre Gourou Yves Lacoste Sans doute parce que la politique est la disci
pline qui fait tenir en même temps tous ces éléments ou plus rarement et par
crise les fait se disloquer ou se défaire de leur simultanéité Encadrement territo
rial encadrement des hommes Peu importe la formule les deux se recouvrent
Le métier de géographe est donc abord un métier de la carte ou ses
substituts actuels plus sophistiqués La carte moyen de détection la carte
moyen expression et parfois forme explication La carte qui impose le tri
elle implique de toute manière comme ailleurs la lecture des
photos-satellites un code ou une grille de lecture La carte toutefois est une
représentation La simultanéité est per ue que par un acte de la pensée
tout comme le code est constitué par elle Méfions-nous accorder un réalisme
trop sommaire la discipline géographique elle passe par des représentations
de toute nature de toute origine autant que par une transparence immédiate des
choses La notion même de forme les géographes retrouvent abord avec
les hommes du sensible du visible en première ligne suppose la représenta
tion
Le rappel de la carte montre bien la relativité de la notion actuel on peut
étudier Paris en se pla ant la fin du xvine siècle sous un éclairage actualité
rétrospective si on veut De même que Roger Dion trouvait dans les écrits
Arthur Young et les polémiques sur la vaine pâture le moyen de reconstituer
actualité du paysage rural la même époque Plus ou moins risqué que nos
constats en temps réel Alors différence avec histoire La démarche est

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HISTOIRE ET SCIENCES SOCIALES

différente nous le voyons non pas un autre monde et sur un autre monde
historien dira aussi il étudie le non synchronique un moment donné et le
géographe il saisit le mouvement et le changement non seulement en regar
dant de près les diaclases et les lignes de rupture qui se dessinent dans le paysage
mais directement le jeu des acteurs Après tout rien interdit historien de
devenir un peu géographe et vice versa Mais si les deux disciplines peuvent se
porter appui redisons de fait leur complémentarité est en prenant cons
cience plus claire de cette manière de saisir objet et assurer la démarche
Objet scientifique de histoire objet scientifique de la géographie ou le
même objet regardé différemment la même construction mais sous des angles
différents Je me garderai ici de prendre trop parti Puis-je le dire de la ville
par exemple On en voudra pas ces réflexions être restées un peu trop
près de ce thème particulier mais significatif je crois du débat disciplinaire

Marcel RONCAYOLO
Université de Paris

NOTES

FEBVRE La terre et évolution humaine Paris Albin Michel 1922


DEMANGEON et FEBVRE Le Rhin problèmes histoire et économie Paris Armand
Colin 1935
BRAUDEL Civilisation matérielle économie et capitalisme XV-XVHIe siècles tome
Les structures du quotidien Paris Armand Colin 1979 BRAUDEL identité de la France
Paris Arthaud-Flammarion 1986
Un recueil des articles de Roger Dion est paraître en 1990 aux ditions Payot
Roger DION La part de la géographie et la part de histoire dans explication de habitat
rural du Bassin parisien Revue de Géographie de Lille 1946)
DION Réflexions de méthode propos de la Grande Limagne de Max Derruau
Annales de Géographie 1951 pp 25-33
GuiLAiNE La France avant la France Du néolithique âge du fer Paris Hachette
Littérature 1980 295
GUILLERME Les temps de eau la cité eau et les techniques Seyssel ditions Champ
Vallon 1982 J.-P GOUBERT La conquête de eau avènement de la santé âge industriel
Paris Robert Laffont 1986 302 Alain MUSSET eau dans la vallée de Mexico enjeux tech
niques et culturels xv e-xîxe siècle) thèse de doctorat Paris EHESS 1989
Voir par exemple KALAORA ET SAVOYE La forêt pacifiée Les forestiers de cole de
Le Play experts des sociétés pastorales Paris ditions Harmattan 1986 132
10 GALLOIS Régions naturelles et noms de pays tude sur la région parisienne Paris
Armand Colin 1908
11 LEPETIT Les villes dans la France moderne 1740-1840) Paris Albin Michel 1988
480p
12 VILAR Histoire marxiste histoire en construction Essai de dialogue avec
Althusser Annales ESC no 1973 pp 165-198

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