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Communications

Anaphores et cataphores
Michel Maillard

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Maillard Michel. Anaphores et cataphores. In: Communications, 19, 1972. Le texte : de la théorie à la recherche. pp. 93-104;

doi : 10.3406/comm.1972.1284

http://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1972_num_19_1_1284

Document généré le 21/03/2017


Michel Maillard

Anaphores et cataphores

Pour rendre sensible la présence du phénomène anaphorique dans la Chute


d'Albert Camus, rien de mieux, semble-t-il, que d'en extraire les deux fragments
suivants qui, de notre point de vue, s'opposent radicalement : « Le style, comme
la popeline, dissimule trop souvent de l'eczéma » et, par ailleurs : « J'estime
sa méfiance fondée et la partagerais volontiers si, comme vous le voyez, ma nature
communicative ne s'y opposait. »
La première phrase, pour être intelligible, n'exige aucune référence au contexte.
Les trois substantifs : « style », « popeline », « eczéma » sont pris dans leur
extension universelle et ne reçoivent aucune limitation de sens, aucune détermination,
du récit global où ils sont insérés. L'article défini et le partitif qui les précèdent
sont de simples morphèmes introducteurs du substantif et ne fonctionnent
aucunement comme des indices de détermination. La langue anglaise qui, en
principe, restreint l'emploi du défini aux seuls cas où le substantif est déterminé,
ferait passer les trois noms tels quels du lexique dans l'énoncé, sans leur adjoindre
le moindre article : « Style, like poplin, very often conceals eczema. » La phrase
se présente comme un véritable aphorisme et on peut l'extraire sans difficulté
du texte où elle figure pour la transférer, intacte, dans une anthologie de
citations. Est-ce à dire qu'une telle phrase est « hors récit »? De ce qu'elle n'implique
pas le contexte s'ensuit-il que le contexte ne l'implique pas? Assurément non,
puisque l'énoncé continue ainsi : « Je m'en console en me disant qu'après tout,
ceux qui bafouillent, non plus, ne sont pas purs. » Cette dernière phrase, elle,
serait inintelligible si on la séparait de celle qui précède. Elle contient en effet
un petit mot qui représente, en raccourci, l'aphorisme ci-dessus et, si l'on ose dire,
« le met en boule » pour l'assimiler au discours. Ce monosyllabe « en » est un
anaphorique
Tout phénomène d'anaphore comporte trois éléments que l'on peut
schématiser ainsi :

ANAPHORE : lien référentiel

r
« Référé » « Référant »

Nous conviendrons d'appeler référant le segment qui doit être mis en rapport
avec une autre partie de la chaîne et référé cette partie qui est impliquée

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par le référant. Le lien référentiel est le rapport sémantique « virtuel » qui s'établit
entre les deux K
Ce lien référentiel porte le nom d'anaphore lorsque le référé précède le
référant et celui de cataphore lorsque le référé suit le référant sur la chaîne
discursive :

CATAPHORE : lien référentiel


1 I
« Référant
B » « Référé
A »

Dans l'anaphore, le lecteur doit « remonter » le cours du texte pour trouver le


le point d'ancrage du référant. Dans la cataphore, il faut « descendre » au fil du
discours pour trouver la détermination attendue.
Bien que les mots « aphorisme », d'une part, « anaphore » et « cataphore »,
d'autre part, soient issus de racines grecques différentes, nous nous permettrons
de les rapprocher pour leur commodité paronymique. Nous dirons ainsi qu'un
fragment d'énoncé quelconque est soit aphorique, soit anaphorique et / ou cata-
phorique. Il est aphorique s'il est parfaitement clos sur lui-même et n'implique
pas le contexte. Il est anaphorique s'il suppose l'énoncé antécédent, et cata-
phorique s'il implique l'énoncé subséquent. Rien n'empêche qu'un référant
soit simultanément anaphorique et cataphorîque. Il en va ainsi de ce fragment
de la Chute : « Je me suis souvenu soudain d'une autre aventure » (p. 56) qui
renvoie, tout à la fois, au contexte antécédent et au contexte subséquent.
De même, il est fréquent qu'une phrase contienne des éléments anaphoriques
et des éléments cataphoriques juxtaposés. Témoin l'exemple que nous avons
cité au début de cet article et que nous avons opposé à l'aphorisme sur le style :
« J'estime sa méfiance fondée et la partagerais volontiers si, comme vous le
voyez, ma nature communicative ne s'y opposait. » Dans un premier temps
nous isolerons cet extrait de son contexte pour étudier seulement les « échos
sémantiques » qui se répondent dans le petit espace clos de la phrase. Celle-ci
nous offre deux substituts « personnels » jumeaux — « la » et « le » — qui, en
fait, pour parler le langage de Benveniste, sont des substituts de la « non-
personne ». Le premier renvoie à un substantif antécédent — « sa méfiance » —
avec lequel il peut commuter, moyennant une petite transformation. Le second
réfère à tout un fragment subséquent : « si, comme vous le voyez, ma nature
communicative ne s'y opposait. » Le substitut neutre « le », pris dans une incise,
anticipe, pour l'essentiel, sur l'énoncé de la subordonnée hypothétique. De cette
opposition entre « la » et « le » se dégage bien la valeur anaphorique du premier
et le rôle cataphorique du second.
Mais une autre opposition entre ces deux substituts se fait jour également :
« la » représente un simple mot — « méfiance » — alors que « le » annonce une
proposition entière. Nous appellerons segmentales les ana-cataphores qui réfèrent
à un « segment » (cf. Dubois) et supra-segmentales celles qui subsument une
proposition, une phrase, un énoncé plus ou moins long.
Ces deux derniers cas, en nous faisant sortir des limites de la phrase, nous

1. Tesnière, Éléments de syntaxe structurale, p. 85-89.

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imposent une nouvelle distinction. Nous conviendrons d'appeler narratives
les ana-cataphores qui, dans un récit, jettent un pont entre des phrases, des
paragraphes, ou même des chapitres différents. En revanche, celles qui établissent
leurs rapports sémantiques à l'intérieur d'une seule phrase seront dites
phrastiques. Bien entendu, le terme d'anaphore narrative s'applique, en principe, au
seul récit. Dans un discours, nous parlerions d'anaphores « discursives ».
Jusqu'à présent, nous n'avons isolé, dans notre seconde phrase, que des
ana-cataphores phrastiques, mais on y trouve aussi une belle anaphore narrative.
Le syntagme « sa méfiance » nous oblige à faire sauter la clôture de la phrase et,
de relais en relais, nous conduit jusqu'au début du texte où figure le lexeme
référé « gorille ». Nous pouvons donc commuter « sa méfiance », « la méfiance de
celui-ci », « la méfiance du gorille ». Un tel exemple nous montre qu'une analyse
linguistique confinée dans l'examen de la phrase ne saurait, en aucun cas, nous
faire saisir, dans son ampleur véritable, le phénomène anaphorique — lequel
relève pourtant de l'usage syntaxique ordinaire de la langue.
Les distinctions essentielles entre ana-cataphores narratives et phrastiques,
segmentales et supra-segmentales, étant ainsi établies, nous pouvons examiner
maintenant leur réalisation dans le cours de notre texte.
« Par où commencer? » Cette question que posait naguère Roland Barthes
dans le premier numéro de Poétique, nous la poserons à notre tour, en examinant
le début de la Chute. Il semble qu'un récit doive nécessairement commencer
par des cataphores. Il en va ainsi dans notre texte : « Puis-je, monsieur, vous
proposer mes services...? » Qui parle? A qui s'adresse le locuteur? De quels
services est-il question? Nous le saurons ultérieurement, plus ou moins bien,
plus ou moins vite. Pour le moment, le sens reste « en suspens ». A la première
interrogation concernant le « je » du locuteur, nous pouvons apporter deux
réponses complémentaires. Tout d'abord, du point de vue linguistique, « je » ne
saurait être un véritable cataphorique puisque c'est un pseudo-pronom, un faux
substitut. La preuve en est qu'il ne peut commuter avec aucun nom; une telle
commutation entraînerait, en effet, un changement de la personne verbale.
Que le locuteur décline ou non son identité dans le discours, que « Jean-Baptiste
Clamence » soit son vrai nom ou un pseudonyme, ne change rien à l'affaire.
La référence du « je » n'est pas « horizontale », elle ne suit pas le fil du discours
pour s'ancrer sur un point du texte; non, elle plonge, pour ainsi dire, « à la
verticale », dans la parole vivante de l'énonciateur — et ce, à l'instant même de
renonciation. Elle signe Vinstance du discours (cf. Benveniste). Une telle
référence n'est donc pas contextuelle, mais situationnelle, et même, dans le cas
présent, « existentielle ».
Toutefois, ce qui ezt vrai d'un discours, et particulièrement d'un discours
oral, l'est déjà moins d'un texte comme la Chute où le discours est donation
d'un récit. En effet, pour l'ordinaire, l'auteur d'un discours est « déjà » identifié
et situé. Ses coordonnées personnelles ne sont pas établies à l'intérieur du discours,
mais en dehors de celui-ci, et antérieurement à lui. Par contre, dans la Chute,
nous ne saurons jamais qui parle si le locuteur ne prend pas soin, dans son
discours même, de préciser « qui » il est et comment il se situe. Le texte est
privé de cette facilité narrative qui consiste à décrire les actants « de l'extérieur »,
avant de leur donner la parole. Ici le narrateur, dès le début du livre, s'identifie
à un personnage-locuteur qui parle de la première à la dernière page et que nous
connaissons uniquement à travers ce qu'il dit de lui. Cet actant est pris dans une
situation de dialogue, mais l'originalité du texte est de passer sous silence toutes

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les répliques de l'allocuteur. Nous sommes donc en face d'un véritable «


monologue », découpé en plusieurs « journées ».
Le « je » du locuteur et le « vous » allocutif, signes linguistiques vides au départ,
et définissables uniquement par tautologie, vont se remplir peu à peu de substance
narrative au cours du récit. En ce sens, on peut dire qu'ils fonctionnent comme
des cataphoriques, même si, linguistiquement, ils ne se prêtent à aucune
commutation stricte. Cette double cataphore narrative ne sera complètement saturée
qu'à la fin du texte quand nous connaîtrons le vrai métier du locuteur et celui
de l'allocuteur, qui exerce, à Paris, « la belle profession d'avocat » (dernière page
du livre).
Le troisième actant de notre texte, qui joue un rôle narratif non négligeable
dans la Chute, est la parfaite incarnation de la troisième personne. Il est vraiment
« l'absent » (el-gaibu) dont parlent les grammairiens arabes — celui qui, même
présent dans le lieu du dialogue, est exclu du lien dialectique, de l'échange
allocutif. Il réalise aussi, à merveille, l'image de la « non-personne » de Benveniste.
Au surplus, baptisé « le gorille », et privé symboliquement de la fonction du
langage (— il « boude les langues civilisées » — il pratique le « grognement » — ),
cet « existant » opaque et lourd, qui agit sans parler, fait brutalement antithèse
avec le locuteur, Clamence, qui n'agit qu'en parlant et qui, littéralement, « gagne
sa vie » par ses discours, aussi bien socialement, comme actant qui travaille au
barreau, que narrativement, comme unique donateur du récit.
Ainsi opposée à la « personne » du locuteur-narrateur, qui s'engendre elle-même
par sa profération, en dehors de tout rappel ana-cataphorique, la « non-personne »
du gorille, qui est un « produit » extérieur du récit, doit être sans cesse « portée »
par lui, réitérée constamment dans son existence par la voie des anaphores.
C'est de la « création continuée »!
Dans le petit extrait que nous avons choisi, l'actant dénommé « gorille » est
rappelé vingt-cinq fois à l'existence narrative par des anaphoriques variés. Si
l'on accepte une expression à noyau lexématique — « notre taciturne ami » — ,
ce sont des morphèmes qui maintiennent cet actant à la surface du récit. Parmi
es 24 morphèmes dénombrés, nous comptons 17 substituts et 7 déterminants.
Les substituts sont, en majorité, des « pronoms personnels » de la « troisième
personne » (il — le — se — lui) avec nette prédominance de la forme-sujet « il »
qui apparaît 10 fois. On remarque aussi un relatif — « qui » — et un démonstratif
— « celui-ci ». Quant aux déterminants, ce sont essentiellement des « adjectifs
possessifs », qui entrent en composition dans des syntagmes variés : « son
mutisme », « son métier », « son ignorance ». Les anciens grammairiens
présentaient de tels morphèmes comme des « adjectifs pronominaux ». Ils avaient
raison, à l'intérieur de leur langage, car les possessifs sont à la fois « adjectifs »
par rapport au référant et « pronoms » par rapport au référé.
Ce qui se dégage, dès à présent, de ce rapide relevé, c'est la grande variété des
signifiants qui, par la vertu du relais anaphorique, sont aptes à dénoter le même
signifié. Sur les 25 anaphores dénombrées, on compte 10 formes différentes :
« ami », « qui », « il », « le », « se », « lui », « celui-ci », « ce », « son », « sa ». On peut
en conclure déjà que la particularité essentielle de l'anaphore linguistique est de
signifier le Même par le moyen de l'Autre.
De ce point de vue, elle s'oppose à un autre type d'anaphore, mieux connu de
la critique littéraire : l'anaphore « rhétorique ». Celle-ci apparaît dans un passage
de la Chute: « Je vivais donc sans autre continuité que celle au four le jour du
moi-moi-moi. Au jour le jour, les femmes, au jour le jour, la vertu ou le vice,

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au jour le jour, comme les chiens » (p. 55). La répétition fréquente d'un signifiant
n'ajoute rien à son signifié sur le plan de la dénotation — à la quatrième
occurrence, le syntagme figé « au jour le jour » signifie la même chose qu'à son
apparition dans l'énoncé. En revanche, sur le plan de la connotation, le sens
« bouge ». « Au jour le jour » est une expression, qui, hors du texte, n'est pas
essentiellement péjorative; elle serait même plutôt connotée de fantaisie et
d'insouciance, par opposition à la locution voisine « jour après jour » qui, dans
la même classe paradigmatique, suggère effort et fatigue. Toutefois, la triple
répétition, dans notre énoncé, de la formule soulignée crée un effet de sens
tout nouveau de lassitude et d'écœurement renforcé par le contexte, en
particulier par la triade parallèle au « moi-moi-moi » et la clausule méprisante « comme
les chiens ». Il apparaît alors clairement que la répétition d'un même signe
fonctionne, à son tour, comme un véritable signifiant, qui produit globalement
un signifié nouveau, selon le schéma suivant :

'
ANAPHORE signeS
RHÉTORIQUE :

signe s

Réitéré n fois, le signe « s » (= (sa (R) se)) se constitue en signifiant Sa du


signe connotatif S dont le signifié Se est irréductible au signifié du signe primitif.
On voit maintenant se dessiner l'opposition annoncée entre les deux types
d'anaphores. Dans Vanaphore linguistique, V avènement de V Autre réitère le Même
alors que dans Vanaphore rhétorique, la réitération du Même produit V avènement
de V Autre.
Quoi qu'il en soit de ces différences, le fonctionnement des anacataphores
en général illustre bien la dialectique du Même et de l'Autre qui, en profondeur,
soutient tout le Logos. Comme le début d'un récit constitue, par excellence,
l'avènement de l'Autre, il importe que, très tôt, dans le micro-univers narratif,
s'instaure la familiarité du Même. Normalement, à sa première occurrence
dans un texte, un nom « commun », qui ne bénéficie pas de références culturelles
notoires, doit être précédé d'un article indéfini. Ainsi, dans un épisode célèbre
de la Chute, — « l'incident de circulation » — le motocycliste irascible qui s'en
prend au narrateur est d'abord présenté comme « un petit homme ». Deux lignes
plus loin, il est déjà « le petit homme » (p. 56). Le voilà qui fait partie du « bien
connu », du « déjà rencontré », indexé par l'article défini anaphorique.
Le patron du « Mexico-City », lui, est « le gorille » dès sa première apparition
dans le texte. L'article défini qui précède le substantif, est, cette fois, un cata-
phorique : c'est l'indice formel d'une post-détermination effectivement réalisée
par la relative : « qui préside aux destinées de cet établissement ». Il s'agit là
d'une petite cataphore grammaticale enclose dans les limites de la phrase —
d'une cataphore phrastique. Mais, si nous nous limitons à l'examen de ladite
phrase, nous ne pourrons percevoir, dans toute son ampleur, le phénomène
cataphorique dont « le gorille » est le support. En effet, la relative determinative :
« qui préside aux destinées de cet établissement » n'apporte au mot « gorille »
qu'une détermination toute formelle. Nous resterons incertains sur l'identité
du gorille tant que nous ne saurons pas ce que dénote le syntagme allusif « cet

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établissement », cataphorique lui aussi. De cataphore phrastique en cataphore


discursive, nous sommes donc conduits jusqu'au beau milieu du second
paragraphe où notre attente cataphorique est partiellement satisfaite. « Ce bar
d'Amsterdam » répond en écho à « cet établissement » et le détermine
rétroactivement tandis que la ligne suivante nous apprend le nom même du bar :
« Mexico-City ». Toutefois, ce ne sont là que des précisions nominales, sans
grand intérêt en soi. Que se passe-t-il dans ce bar? Pourquoi le locuteur l'affec-
tionne-t-il tout particulièrement? Quels sont les rapports de ce dernier avec le
gorille? Autant de questions laissées sans réponse, autant de cataphores de
longue portée qui ne seront saturées qu'à la fin du texte. Ainsi le syntagme
« le gorille » est trois fois cataphorique. Il est le support d'une cataphore phrastique
très courte, d'une cataphore discursive de moyenne étendue et d'une cataphore
narrative qui couvre le livre tout entier. A cette cataphore narrative, unique par
définition, répondent, en différents endroits du texte, des anaphores qui réitèrent
le lexeme initial. Ainsi, nous retrouvons « le gorille » à la page 10, mais aussi à
la page 140, tout à la fin du récit. Chaque fois, le lexeme est muni de son indice
anaphorique, l'article défini, qui implique la même relative restrictive : « que
vous connaissez bien » ou « dont nous avons déjà parlé ». C'est à ce signe que l'on
reconnaît, d'après Zeno Vendler, l'article défini anaphorique. Pour plus de
précisions, nous renvoyons le lecteur à l'excellent article de Lidia Lonzi publié
dans le n° 16 de Communications.
Mais, dans le cas de la Chute, le fonctionnement des cataphores se trouve
quelque peu perturbé par la modalité discursive du récit. En effet, un discours
implique des références « situationnelles » que n'implique pas un récit « pur »,
de type historique (cf. Benveniste). Par exemple, dans le syntagme « cet
établissement », le démonstratif fonctionne partiellement comme cataphorique,
partiellement comme déictique. Eu égard à l'actant qui écoute le locuteur, la
référence démonstrative est situationnelle, puisqu'elle désigne le bar où ils
consomment tous deux; en revanche, pour le lecteur, qui, lui, est « hors situation »,
la même référence est cataphorique ou, plus généralement, contextuelle. Le
récit doit donc satisfaire à deux exigences opposées : d'une part, le locuteur
ne doit pas « trop dire » à l'allocuteur, qui connaît déjà les circonstances; d'autre
part, ses paroles doivent en « dire assez » au lecteur, non encore initié aux données
élémentaires de la situation. Lorsque Clamence, parlant du gorille, déclare à
l'allocuteur : « son métier consiste à recevoir des marins de toutes les nationalités
dans ce bar d'Amsterdam qu'il a appelé d'ailleurs, on ne sait pourquoi, " Mexico-
City " »,à ilqui
l'actant ests'adresse
trop évident
ce message
que leestpassage
censé savoir
est « déjà
ad usum
qu'il se
lectoris
trouve». àEn effet,
Amsterdam, dans un bar du port où le patron accueille des marins venus de toutes les
parties du monde. On peut même supposer qu'il a eu l'élémentaire curiosité de
regarder l'enseigne du bar avant d'entrer et que son ami de rencontre ne lui
apprend rien en lui citant le nom de l'établissement.
Cette surdétermination est liée, au moins en partie, aux contraintes que
s'impose le donateur du récit. Celui-ci choisit les difficultés d'un monologue
de type théâtral, sans se donner les facilités de la scène. Dans la pièce de Beckett
Oh! les beaux jours! la situation est sensiblement la même : un personnage,
qui garde la parole d'un bout à l'autre, s'adresse à un partenaire muet et invisible
qui ne sort de sa cachette qu'à la fin. Là, quelque simple qu'il soit, le « décor »
existe et met le spectateur en condition. Dans la Chute, le discours, et lui seul,
doit engendrer l'espace où il se profère, un peu à la manière dont la parole muette

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Anaphores et cataphores

du mime, décrit, en quelques gestes circulaires, le lieu fictif où elle a choisi de


s'établir.
Nous conviendrons d'appeler pseudo-situationnelles toutes les ana-cataphores
qui sont chargées, peu ou prou, de références au « hic et nunc » du locuteur
« de papier ». La référence déictique est plus ou moins appuyée selon les cas.
Ainsi, le démonstratif « cet », dans « cet établissement », a une valeur désignative
diffuse — le locuteur n'est pas obligé de montrer le lieu où il se trouve; en
revanche, dans l'expression « ce hochement de tête », qui est censée attirer le regard de
l'allocuteur sur une mimique du gorille, la présence du geste déictique est
manifeste. Toutefois, même dans les cas où la référence situationnelle est la plus
pressante, le phénomène anaphorique prend le pas sur les mécanismes déictiques
propres au discours. Pourquoi? Parce que le « discours narratif » est lui-même
assujetti aux lois du récit qu'il délivre. Si, pour l'allocuteur, l'attribution du
« hochement de tête » au gorille est, en principe, immédiate, pour le lecteur,
elle est médiatisée par le contexte. C'est le contexte seul qui nous permet de
commuter « ce » et « son ». Si le discours avait utilisé le syntagme « son hochement
de tête », le lien anaphorique avec l'antécédent « gorille » eût été plus évident
pour le lecteur, mais, pour l'allocuteur, l'information eût été situationnellement
redondante. Il existe donc une tension, un véritable conflit entre les impératifs
de la deixis et ceux de l'anaphore, dans un récit comme la Chute. Ce conflit donne
lieu à des compromis narratifs, assez instables, qui privilégient tantôt le lecteur,
tantôt l'allocuteur; mais, dans tous les cas, la « lisibilité du récit » — comme dit
Roland Barthes — prend le pas sur l'économie propre du discours. Celui-ci,
dans le roman, est en fait un discours « mimé », un pseudo-discours, qui ressemble
à l'autre, mais qui obéit à un code particulier.
L'aspect codé et de convention qui caractérise le discours narratif apparaît
très clairement dans un second type d'anaphores pseudo-situationnelles, non
point déictiques celles-là, mais allocutives. Il s'agit là d'un phénomène assez
singulier, lié à l'effacement des répliques de l'allocuteur. Lesdites répliques,
dans la mesure où elles peuvent être reconstituées, le sont par la voie anaphorique.
Les anaphores utilisées désignent un « lieu textuel », laissé en blanc, et que la
lecture doit remplir par catalyse. Lorsque le locuteur déclare : « Vous avez
raison, son mutisme est assourdissant », l'anaphore est double. Le syntagme
« son mutisme » renvoie narrativement au lexeme « gorille » et, allocutivement,
à une réplique oblitérée de l'interlocuteur. L'indice du renvoi allocutif est la
formule : « vous avez raison ». De même, l'intervention du locuteur auprès du
patron pour obtenir à son ami de rencontre un verre de genièvre est totalement
passée sous silence, mais on peut l'inférer à partir du petit mot « voilà ». En effet,
dans l'expression : « voilà, j'ose espérer qu'il m'a compris », le présentatif
anaphorique, qui « boucle » l'intervention de Clamence institue après coup un
« blanc » narratif entre la phrase qu'il introduit et la fin de la précédente : « II
ne devinera pas que vous désirez du genièvre. » Le « continu » littéral du texte
recouvre une discontinuité situationnelle; le « temps de l'histoire » et le « temps
du récit », pour parler comme Todorov, ne coïncident pas malgré l'apparente
synchronie du procès de l'énoncé et du procès de renonciation. Ces et raccourcis
textuels », dont la Chute nous offre de multiples exemples, soulignent le caractère
fortement codé du discours narratif.
Le jeu des ana-cataphores allocutives y est parfois assez subtil. Ainsi, la
réplique anaphorique : « Je vous remercie et j'accepterais... » — dépourvue de
régime grammatical — reste vide d'objet pour le lecteur jusqu'au moment

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où « l'attente cataphorique » est satisfaite par la phrase : « J'installerai donc
mon verre auprès du vôtre. » Alors seulement, nous pouvons reconstituer à peu
près la réplique oblitérée de l'allocuteur, et l'anaphore précédente, jusque-là
toute formelle, se remplit de sens. Un tel exemple illustre bien le fonctionnement
des ana-cataphores qui, au cours de la lecture, « balaient » virtuellement le texte
dans les deux sens. C'est ce procès alternatif qui est générateur de sens.
Aux anaphores pseudo-situationnelles que nous avons examinées jusqu'ici,
s'opposent les « anaphores contextuelles » pures. Les premières naissent des
interférences entre les lois du discours et celles du récit, les secondes caractérisent le
récit proprement dit, tel qu'il a été défini par Benveniste.
Sur le plan linguistique, il nous paraît indispensable de distinguer clairement
« contexte » et « situation ». Pour nous, références contextuelles et références
situationnelles ne sauraient être confondues. Un démonstratif comme « ceci »
fonctionne très différemment selon qu'il « montre » un lieu textuel — ce qui
vient d'être dit, ce qui va être dit — ou un lieu situationnel trans-linguistique.
Il ne peut y avoir anaphore que dans le premier cas; dans le second, il y a
intervention de la deixis. Si, parfois, l'une doit être réduite à l'autre c'est la deixis
qui cède le pas à l'anaphore narrative, comme nous pensons l'avoir montré
ci-dessus. Cela tient au fait que les lieux romanesques sont des lieux fictifs,
de pures créations de langage sans « référé » situationnel véritable. Voilà
pourquoi, dans un récit comme la Chute, le démonstratif désigne un lieu textuel,
même s'il a toutes les apparences d'un index pointé vers les choses 1.
Les anaphores caractéristiques du récit sont très nombreuses dans notre
texte et il n'est pas question de les examiner toutes. Nous n'en retiendrons que
deux espèces opposées : les anaphores métalinguistiques et les anaphores
sémantiques. Les premières réfèrent au « signifiant » de l'antécédent et les secondes à
son signifié.
Les anaphores sémantiques — de loin les plus nombreuses — peuvent se
réaliser de trois manières différentes selon que le référant est un lexeme, un
morphème, ou un syntagme. Faute d'espace, nous nous bornerons à l'examen
des anaphores morphémiques dont l'exemple le plus fréquent est l'anaphore
par « il ». Ce morphème autonome, court et maniable, est le « substitut » narratif
par excellence, concurremment avec son homologue féminin « elle ». A dix
reprises dans notre texte « il » représente le lexeme « gorille ». Mais la possibilité
de réitérer le pronom n'est pas illimitée, du fait qu'il prend en charge non
seulement les actants humains mais encore les multiples entités que l'on range
d'ordinaire dans la catégorie de « l'inanimé ». Ainsi, le texte utilise « il » huit fois de
suite pour désigner le gorille, mais une allusion digressive au « silence des forêts
primitives » impose le recours à un lexeme pour l'anaphore suivante; d'où le
choix de la tournure périphrastique : « notre taciturne ami », qui prend le relais
du morphème « détourné ». La « recharge sémantique » opérée par le lexeme
« ami » permet le retour du « il », référant du « gorille », mais l'utilisation immédiate
du même morphème pour désigner « l'homme de Cro-Magnon » épuise à nouveau
sa capacité de représentation actantielle. Le démonstratif déictique « celui-ci »,
sémantiquement plus fort et mieux déterminé, prend la relève et entraîne toute
une suite de pronoms personnels et d'adjectifs possessifs. On pourrait comparer

1. Nous divergeons ici de la définition « déictique » que J. Kristeva donne de


l'anaphore (Semeiotikè, p. 82 et 96).

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Anaphores et cataphores

les morphèmes anaphoriques à des aimants qui reçoivent leur aimantation du


lexeme initial. Au fur et à mesure qu'ils sont utilisés, leur pouvoir d'attraction
s'affaiblit et il devient nécessaire de les « recharger » par un lexeme de substitution
ou un morphème anaphorique plus fort.
Si les anaphores sémantiques renvoient à un signifié — ici, l'actant dénommé
« gorille » — les anaphores métalinguistiques, elles, réfèrent au signifiant de
l'antécédent. Ces anaphores appartiennent, pour l'ordinaire, au type syntagma-
tique, qui combine morphème anaphorique et lexeme de renvoi. Notre texte
nous en offre un bel exemple : « ... je ne pouvais rencontrer un homme d'esprit
sans qu'aussitôt j'en fisse ma société. Ah, je vois que vous bronchez sur cet
imparfait du subjonctif. » Pour plus de clarté, nous pouvons opposer à « cet
imparfait du subjonctif » un autre syntagme démonstratif de type différent :
« cet établissement ». Les deux « référants » cités désignent deux « lieux » sans
commune mesure. Le second renvoie, par le relais du référé « bar d'Amsterdam »
à un lieu diégétique, alors que le premier réfère à un lieu textuel, l'espace graphique
contigu occupé par le signifiant verbal « fisse ». Dans le premier cas, c'est le
« signifié » du référé qui est « visé » par la trajectoire cataphorique, dans le second
cas, c'est le « signifiant » du référé qui constitue le point d'ancrage du fil réfé-
rentiel. On peut représenter schématiquement ces deux types ana-cataphoriques
de la manière suivante (pour simplifier, nous nous bornerons aux seules
anaphores).

Anaphore sémantique Anaphore métalinguistique

Référé Référant Référé Référant


sa 2

sa 1 |* sa 2 sa 1 + 1 se 2

se 1

Dans l'anaphore métalinguistique, le référant opère un « décrochage » par


rapport au référé. Le signifiant /fisse/ et le signifiant /imparfait du subjonctif/
ne ressortissent pas au même plan de langage. Le premier appartient à
l'inventaire de la « langue de tous les jours » (Cf. Hjelmslev) constituée ici en « langue-
objet », et le second appartient à l'inventaire de la métalangue grammaticale.
C'est ce « décrochage », ce changement de plan, qui caractérise l'anaphore
métalinguistique et non le fait que son référé et son référant appartiendraient tous
deux à une seule et même métalangue. Lorsque l'anaphore métalinguistique
« cet imparfait du subjonctif » engendre à son tour l'anaphore « ce mode », la
seconde semble bien appartenir au même type que la première. En fait, il
n'en est rien. Le signifié du référant « mode » ne subsume pas un signifiant de
la langue-objet mais le signifié du référé « subjonctif ». Ce n'est pas « subjonctif »
en tant que « segment » qui est l'objet de la visée anaphorique. Ce qui importe
ici, c'est la signification du mot et non sa « couverture lexématique ». Puisque
le rapport anaphorique se situe au niveau des signifiés, l'anaphore est bien séman-

101
Michel Maillard

tique et non métalinguistique comme on aurait pu le croire tout d'abord.


Pour rendre plus sensible encore l'opposition entre les deux types d'ana-
phores, il n'est que de restituer, au prix d'une petite transformation, les deux
phrases predicatives qui sous-tendent ces deux anaphores :
1. « fisse » est un imparfait du subjonctif.
2. Le subjonctif est un mode.
Pourquoi avoir encadré de guillemets le terme-sujet de la première phrase
et non celui de la seconde? Parce que, naturellement, le prédicat linguistique
porte sur le signifiant dans un cas et sur le signifié dans l'autre. Il n'en irait pas
de même si nous écrivions :
3. Le terme « subjonctif » appartient à la métalangue grammaticale.
Cette fois, le prédicat porterait à nouveau sur un signifiant et « subjonctif »
pourrait servir de référé pour une anaphore métalinguistique du type : «
"Subjonctif " ne veut rien dire; il convient d'éliminer ce signifiant du vocabulaire
de la linguistique. » Dans ce dernier cas, le métalangage de la linguistique réduit
la métalangue grammaticale au rang de « langue-objet »; il y a « décrochage »
entre le référé et le référant : nous avons donc affaire à une anaphore
métalinguistique, relevant, celle-là, du niveau « méthodologique » rigoureusement défini
par Greimas 1. Naturellement, ces anaphores de « second degré » ne se rencontrent
pas dans un texte « littéraire » comme celui de la Chute.
Pourtant, tel qu'il est, notre extrait nous offre un éventail très riche d'ana-
phores et cataphores de toutes sortes : segmentales et supra-segmentales, phras-
tiques et narratives, contextuelles et pseudo-situationnelles, sémantiques et
métalinguistiques.
Pressé par l'urgence de définir un certain nombre de concepts opératoires,
nous n'avons pas mené une véritable « explication de texte », mais nous sommes
convaincu que l'étude sémiologique du phénomène anaphorique peut apporter
une contribution non négligeable à l'analyse textuelle.
Le fonctionnement des ana-cataphores relève de ce grand principe narratif
que Roland Barthes a appelé d'un nom pittoresque, le marcottage, par allusion
au mode de reproduction des fraisiers. Les cataphores qui ouvrent le récit sont
destinées à « marcotter » — sur le champ, dix pages plus loin ou même dans un
chapitre lointain. Il y a là une attente que les récits « lisibles » se doivent de
satisfaire. De ce point de vue, la Chute est un texte éminemment « lisible » qui
se plie, malgré ses audaces, aux règles traditionnelles de la Langue du Récit.

Michel Maillard
Rabat, Faculté des Lettres.

1. Sémantique structurale, p. 15.

102
Anaphores et cataphores

TABLEAU RÉCAPITULATIF
des principaux types d'ana-cataphores relevées dans le texte

Classement
Classement Classement
d'après le Lien
d'après le Référé d'après le Référant
référentiel

1. Extension du Référé 1. Extension du Lien Extension + Nature

segmentales et supra- phrastiques et morphémiques


segmentales narratives lexématiques
syntagmatiques
2. Nature du Référé 2. Nature du lien
contextuelles pures sémantiques et méta-
et pseudo-situation- linguistiques
nelles

INDEX DES AUTEURS CITÉS

Roland Barthes, SjZ et autres ouvrages critiques — Cours de 1969-1970


à la Faculté de Rabat.
Emile Benveniste, Problèmes de Linguistique générale, Gallimard, 1966,
partie V : « L'homme dans la langue ».
Louis Hjelmslev, Prolégomènes, Éd. de Minuit, 1968, chapitres xix et xxn.
Julia Kristeva, Semeiotikè, Recherches pour une sémanalyse, éd. du Seuil,
1969, cf. p. 80 à 83 et p. 90 à 100.
Lidia Lonzi, « Anaphore et récit », Communications, 16, p. 133.
Lucien Tesnière, Éléments de syntaxe structurale, Klincksieck, 1969,
spécialement p. 85 à 100.
Zeno Vendler, Adjectives and Nominalizations, Mouton, 1968, cf. «
Conjunctions and relative clauses » p. 11 à 25.
A. J. Greimas, Sémantique structurale, Larousse, 1966, « Les niveaux
hiérarchiques du Langage », p. 13 à 17.

103
Michel Maillard

extrait de « la chute » (début du récit)

Puis-je monsieur, vous proposer mes services sans risquer d'être importun?
Je crains que vous ne sachiez vous faire entendre de l'estimable gorille qui préside
aux destinées de cet établissement. Il ne parle, en effet, que le hollandais. A moins
que vous ne m'autorisiez à plaider votre cause, il ne devinera pas que vous désirez
du genièvre. Voilà, j'ose espérer qu'il m'a compris; ce hochement de tête doit
signifier qu'il se rend à mes arguments. Il y va, en effet, il se hâte avec une sage lenteur.
Vous avez de la chance, il n'a pas grogné. Quand il refuse de servir, un grognement
lui suffit : personne n'insiste. Etre roi de ses humeurs, c'est le privilège des grands
animaux. Mais, je me retire, monsieur, heureux de vous avoir obligé. Je vous
remercie et j'accepterais si j'étais sûr de ne pas jouer les fâcheux. Vous êtes trop bon.
J'installerai donc mon verre auprès du vôtre.
Vous avez raison, son mutisme est assourdissant. C'est le silence des forêts
primitives, chargé jusqu'à la gueule. Je m'étonne parfois de l'obstination que
met notre taciturne ami à bouder les langues civilisées. Son métier consiste à
recevoir des marins de toutes les nationalités dans ce bar d'Amsterdam qu'il a appelé
d'ailleurs, on ne sait pourquoi, « Mexico-City ». Avec de tels devoirs, on peut
craindre, ne pensez- vous pas, que son ignorance soit inconfortable? Imaginez l'homme de
Cro-Magnon pensionnaire à la Tour de Babel! Il y souffrirait de dépaysement, au
moins. Mais non, celui-ci ne sent pas son exil, il va son chemin, rien ne l'entame...

Notez bien que je ne le juge pas. J'estime sa méfiance fondée et la partagerais


volontiers si, comme vous le voyez, ma nature communicative ne s'y opposait.
Je suis bavard, hélas, et me lie facilement. Bien que je sache garder les distances
qui conviennent, toutes les occasions me sont bonnes. Quand je vivais en France,
je ne pouvais rencontrer un homme d'esprit sans qu'aussitôt j'en fisse ma société.
Ah! je vois que vous bronchez sur cet imparfait du subjonctif. J'avoue ma faiblesse
pour ce mode, et pour le beau langage en général. Faiblesse que je me reproche,
croyez-le. Je, sais bien que le goût du linge fin ne suppose pas forcément qu'on ait
les pieds sales. N'empêche. Le style, comme la popeline, dissimule trop souvent
de l'eczéma. Je m'en console en me disant qu'après tout, ceux qui bafouillent,
non plus, ne sont pas purs. Mais oui, reprenons du genièvre.

Livre de Poche, p. 6-8.

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