Vous êtes sur la page 1sur 2

Hannah ARENDT, La condition de l’homme moderne, p. 307-310.

C'est Jésus de Nazareth qui découvrit le rôle du pardon dans le domaine des affaires humaines. Qu'il
ait fait cette découverte dans un contexte religieux, qu'il l'ait exprimée dans un langage religieux, ce
n'est pas une raison pour la prendre moins au sérieux en un sens strictement laïc. C'est une
caractéristique de notre tradition politique (pour des raisons que nous ne pouvons examiner ici) d'avoir
toujours été extrêmement sélective et d'exclure de son système de concepts un grand nombre
d'authentiques expériences politiques, parmi lesquelles nous ne serons pas surpris d'en trouver de
réellement fondamentales. Certains aspects de la doctrine de Jésus, qui ne sont pas essentiellement liés
au message chrétien et qui ont plutôt leur origine dans la vie de la petite communauté très serrée des
disciples enclins à défier les autorités publiques d'Israël, comptent certainement parmi ces expériences,
bien qu'on les ait négligés en raison de leur nature prétendue exclusivement religieuse. Seul signe
rudimentaire que l'on se soit rendu compte que le pardon peut être le correctif nécessaire des
inévitables préjudices résultant de l'action : le principe romain d'épargner les vaincus (parcere
subjectis) — sagesse totalement inconnue des Grecs — ou le droit de commuer la peine de
mort, probablement d'origine romaine aussi, prérogative de presque tous les chefs en Occident.

Ce qui pour nous est essentiel, c'est que Jésus soutient contre « les scribes et les pharisiens »
premièrement qu'il est faux que Dieu seul ait le pouvoir de pardonner1, et deuxièmement que ce
pouvoir ne vient pas de Dieu — comme si Dieu pardonnait à travers les hommes — mais doit au
contraire s'échanger entre les hommes qui, après seulement, pourront espérer se faire pardonner aussi
de Dieu. Jésus s'exprime de manière plus radicale encore. L'homme, dans l'Évangile, n'est pas censé
pardonner parce que Dieu pardonne ; il n'a pas à « faire de même » ; mais «si chacun de vous ne
pardonne pas du fond cœur », alors c'est Dieu qui « vous traitera de même ²». La raison de cette
insistance sur le devoir de pardonner est évidemment « qu’ils ne savent pas ce qu'ils font », et ce
devoir ne s'applique pas aux extrêmes du crime et de la perversité, car en ce cas il n'eût pas été
nécessaire d'enseigner : « Et si sept fois le jour il pèche contre toi et que sept fois il revienne à toi, en
disant : Je me repens, tu lui pardonneras³. » Le crime et la volonté du mal sont rares, encore plus rares
peut-être que les actes bons : selon Jésus, Dieu s'en occupera au Jugement dernier, lequel ne joue
absolument aucun rôle dans la vie sur terre et ne se caractérise point par le pardon mais par la juste
rétribution (apodounai4). Mais les manquements sont des faits de tous les jours dus à la nature même
de l'action qui constamment établit de nouveaux rapports dans un réseau de relations, et il faut que l'on
pardonne, que l'on laisse aller, pour que la vie puisse continuer en déliant constamment les hommes de
ce qu’ils font à leur insu5.

C’est seulement en se déliant ainsi mutuellement de ce qu’ils font que les hommes peuvent rester de
libres agents ; c’est parce qu’ils sont toujours disposés à changer d’avis et à prendre un nouveau départ
que l’on peut leur confier ce grand pouvoir qui est le leur de commencer du neuf, comme d’innover. A
cet égard le pardon est exactement le contraire de la vengeance, qui agit en réagissant contre un
manquement originel et, par la, loin de mettre fin aux conséquences de la première faute, attache les
hommes au processus et laisse la réaction en chaine dont toute action est grosse suivre librement son
cours. Par opposition à la vengeance, qui est la réaction naturelle, automatique à la transgression,
réaction à laquelle on peut s’attendre et que l’on peut même calculer en raison de l’irréversibilité de
processus de l’action, on ne peut jamais prévoir l’acte de pardonner. C’est la seule réaction qui agisse
de manière inattendue et conserve ainsi, tout en étant une réaction, quelque chose du caractère originel
de l’action. En d’autres termes, le pardon est la seule réaction qui ne se borne pas à réagir mais qui
agisse de façon nouvelle et inattendue, non conditionnée par l’acte qui l’a provoquée et qui par
conséquent libère des conséquences de l’acte à la fois celui qui pardonne et celui qui est pardonné. La
liberté que contient la doctrine du pardon enseignée par Jésus délivre de la vengeance, laquelle
enferme à la fois l’agent et le patient dans l’automatisme implacable du processus de l’action qui, de
soi, peut ne jamais s’arrêter. Le châtiment est une autre possibilité, nullement contradictoire : il a ceci
de commun avec le pardon qu’il tente de mettre un terme à une chose qui, sans intervention, pourrait
continuer indéfiniment. Il est donc très significatif, c’est un élément structurel du domaine des affaires
humaines, que les hommes soient incapables de pardonner ce qu’ils ne peuvent punir, et qu’ils soient
incapables de pardonner ce qui se révèle impardonnable. C’est la véritable marque des offenses que
l’on nomme depuis Kant « radicalement mauvaise » et dont nous savons si peu de choses, même nous
qui avons été exposés à l’une de leurs rares explosions en public. Tout ce que nous savons, c’est que
nous ne pouvons ni punir, ni pardonner ces offenses, et que par conséquent elles transcendent le
domaine des affaires humaines et le potentiel du pouvoir humain qu’elles détruisent tous deux
radicalement partout où elles font leur apparition. Alors, lorsque l’acte lui-même nous dépossède de
toute puissance, nous ne pouvons vraiment que répéter avec Jésus : « Mieux vaudrait pour lui se voir
passer au cou une pierre de moulin et être jeté dans la mer… ».

La meilleure preuve peut être qu’il existe entre agir et pardonner des liens aussi étroits qu’entre faire et
détruire, vient de cet aspect du pardon, où la suppression de ce qui a été fait parait témoigner du même
caractère de révélation que l’acte lui-même. Le pardon, avec la relation qu’il établit, est toujours une
affaire éminemment personnelle (bien que non pas nécessairement individuelle ni privée) dans
laquelle on pardonne ce qui a été commis par égard pour celui qui l’a commis. Cela aussi Jésus l’a
nettement marqué (« Ses nombreux péchés lui sont pardonnés puisqu’elle a montré beaucoup
d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour»), et c’est pourquoi l'on pense
communément que l’amour seul a le pouvoir de pardonner. Car l’amour, phénomène très rare, il est
vrai, dans la vie humaine1, possède un pouvoir de révélation sans égal de même qu’une perception
inégalée pour voir se dévoiler le qui : c’est que précisément il se désintéresse, au point d’être
totalement absent-du monde, de ce que peut être la personne aimée, de ses qualités et défauts comme
de ses succès, manquements ou transgressions. I’amour, en raison de sa passion, détruit l’entre-deux
qui nous rapproche et nous sépare d’autrui. Tant que dure son enchantement, le seul entre-deux qui
puisse s’insérer entre deux amants est l’enfant, produit de l’amour. L’enfant, cet entre-deux auquel les
amants sont maintenant reliés et qu’ils ont en commun, représente le monde par le fait qu’il les sépare
aussi ; cela indique qu’ils vont insérer un monde nouveau dans le monde existant². En passant par
l'enfant, dirait-on, les amants rentrent dans le monde d’où leur amour les a chassés. Mais cette
nouvelle appartenance-au-monde, résultat possible et seul dénouement heureux d’une liaison, est en un
sens la fin de l’amour, qui doit ou bien ressaisir les amants ou bien se transformer en un lien différent.
L’amour est, de nature, étranger-au-monde et c’est pour cette raison plutôt que pour sa rareté qu’il est
non seulement apolitique, mais même antipolitique - la plus puissante, peut-être, de toutes les forces
antipolitiques.

Donc s’il était vrai, comme l’a pensé le christianisme, que seul l’amour peut pardonner puisque
l’amour seul sait pleinement accueillir qui est quelqu’un, au point d’être toujours prêt à lui pardonner
n’importe quoi, le pardon devrait demeurer tout à fait en dehors de nos considérations. Mais à l’amour,
à ce qu’il est dans sa sphère bien close, correspond le respect dans le vaste domaine des affaires
humaines. Le respect comparable à la philia politike d’Aristote, est une sorte d’amitié sans intimité,
sans proximité ; c’est une considération pour la personne à travers la distance que l’espace du monde
met entre nous, et par cette considération ne dépend pas de qualités que nous pouvons admirer, ni
d’œuvres qui peuvent mériter toute notre estime. Ainsi de nos jours la disparition du respect, ou plutôt
la conviction que l’on ne doit le respect qu’à ceux que l’on admire ou estime, constitue un symptôme
très net de la dépersonnalisation croissante de la vie publique et sociale. En tout cas, le respect, ne
concernant que la personne, suffit amplement à inspirer le pardon de ce que la personne à commis, par
égard pour elle. Mais le fait que le même qui, révèle dans l’action et la parole, est encore le sujet du
pardon est la raison profonde qui explique que personne ne puisse se pardonner à soi-même ; là,
comme dans la parole et l’action en général, nous dépendants des autres, auxquels nous apparaissons
dans une singularité que nous sommes incapables de percevoir nous-mêmes. Enfermés en nous-mêmes
nous ne pourrions-nous pardonner le moindre manquement, faute de connaître la personne pour la
considération de laquelle le pardon est possible.