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ISRAEL AU XIXe SIÈCLE /


DEUX SERMONS PRONONCÉS

Au T em p le I s r a é l i t e de B a y o n n e

LE 2 ‫؟‬ SEPTEMBRE IÇOO, I e’. JOUR DE ROSCII..IIASCHANAII

ET LE SOIR DE KOL NIDRE, 2 OCTOBRE IÇOO

PAR

E m i l L E V

Grácil Rabbia do Bayonne

■ mm ‫ ׳‬i|

ëavon n ê
Imprimerie Lespés sœurs. (E. Marquinez, suocesseur.)

1900
M es F r e r e s ,

La fin d’une année représente toujours pour


l’ homme un point d ’arrêt où, soit volontairem ent, soit
involontairem ent, il se recueille et s’exam ine, pour
constater l’état de son âme, la valeur de son être
m oral, le m érite et le dém érite de ses actions, une
halte où il ne se laisse pas entraîner, com me d’habi­
tude, par le torrent im pétueux du tem ps et des
évènem ents, mais où il s’arrête un instant, pour
considérer en silence la carrière parcourue et celle
qui doit le rapprocher du but final, pour com parer
ce que m oralem ent, il a acquis et ce q u ’il a perdu,
pour réparer le mal et persévérer dans le bien. S i la
fin d ’une année éveille en nous ces réflexions salu­
taires, combien la fin d’un siècle ne doit-elle pas
nous apporter d ’utiles et bienfaisantes leçons ! Q uelle
instructive revue que celle d’un espace de temps
aussi considérable ! Que d’évènem ents, que de chan­
gem ents, que de révolutions se présentent à nos
yeux dans ce spectacle rétrospectif? Que de joies et
que de tristesses dans l’ordre m oral com m e dans
l’ordre social ! que de victoires et que de défaites !
que de triom phes et que de chûtes .l·
Nous touchons, en ce m om ent, à un de ces tour­
nants séculaires qui viennent clore un passé immense,
pour ouvrir devant nous une nouvelle période dont
les destinées nous sont inconnues. L ’examen de ce
passé n’intéresse pas seulem ent ]’ensem ble de la
société, il est pour nous tous d’une im portance capi­
tale. Chacun de nous constitue un anneau de cette
chaîne infinie qui relie les générations disparues aux
générations futures. Chacun de nous a une mission à
rem plir ici bas, pour son propre bien com me pour le
bien de tous. Chacun de nous détient une part de
responsabilité de tout ce qui se fait, sur cette terre,
de bien ou de mal. L ’ intérêt de tous, c’est donc
l’intérêt de chacun et comme dit le penseur latin ;
(( Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne
doit me rester étranger. ))
De même que les vagues de la mer qui, depuis des
siècles et des siècles, déferlent, sans trêve ni relâche,
pour venir expirer sur la grève, sans cesser de faire
partie de l’im m ensité de l’O céan, de même, les
générations qui se suivent, depuis la plus haute
antiquité, ne sont que les m anifestations successives
de ce grand tout qui s’appelle l’hum anité. C ’est
dans ce sens que l’Ecclésiaste dit : )) Dor ùolech
vedor ba vehaaretz leolarn ométeth. Une génération
vient et une génération s’en va et le monde subsiste
toujours. ))( i ) Mais chacune de ces générations est
solidaire, non seulem ent d e ce lle q u i la précède, mais

(!) Ecclesiaste, I. 4.
encore de celle qui la suit. Chacune d'elle doit se
dem ander, arrivée au terme de sa carrière : Q uel
profit avons-nous tiré des enseignem ents qui nous
ont été transm is ? Som m es-nous restés fidèles aux
traditions du passé ? Q u ’avons-nous fait du patri­
moine des ancêtres ? Jetons donc un regard en
arrière et com parons l’état de la société, il y a un
siècle, avec celui de l’époque actuelle. C et examen
nous sera aussi utile, aussi salutaire, comme
Israélites que comme Français.
11 y a cent ans, mes frères, la France, répondant à
la voix éloquente de généreux penseurs, d’esprits
libéraux, venait d’effacer les vestiges d’ un régim e
séculaire de despotism e et d ’arbitraire, d ’abolir les
derniers abus de la féodalité, de délivrer ceux qui
gém issaient sous l’oppression morale et m atérielle.
Il y a cent ans, la France, dans une nuit m ém orable,
avait proclam é l’égalité de tous devant la loi, sans
distinction de rang et de croyance et inauguré une
ère de justice, de tolérance et de fraternité. Il y a
cent ans, la France adopta nos aïeux aux nom bre de
ses enfants, effaça les stigm ates d’infamie qui cou­
vraient si injustem ent leurs fronts, les assim ila à
leurs com patriotes des autres cultes et leur accorda,
avec la liberté de conscience, les droits de l’ Homme
et du Citoyen. A u jo u rd ’hui sur ce même sol d ’où
était partie la prem ière im pulsion de celte régénéra­
tion sociale, des cris de haine et de m ort se sont fait
entendre contre les (ils d’Israël. Les excitations les
plus m alsaines, les plus inhum aines ont trouvé un
écho clans des cœurs qui, par leur éducation et leur
culture intellectuelle, sem blaient devoir être fermés à
ces sentim ents d ’un autre âge. Les passions les plus
sauvages im puném ent attisées, par la parole et par
la plum e, ont donné naissance à des scènes de
violence et de barbarie que Ton croyait à jamais
disparues de cette terre classique de liberté et d’hu­
manité. 11 y a cent ans, nos armées victorieuses,
em portaient, dans les plis du drapeau tricolore, pour
les propager aux quatre coins de l’ Europe, les idées
libérales et hum anitaires dont la France s’était
constituée le cham pion. Sur leur passage les accents
éloquents des philosophes et des poetes, transportés
d enthousiasm e, célébraient à l’envi la rénovation
sociale dont la l· rance fut la glorieuse initiatrice,
Nations et souverains, comme dit le prophète, m ar­
chèrent à sa lum ière, im itèrent son exem ple, suivi­
rent sa trace, et le sort de nos coreligionnaires
s améliora peu à peu dans les principales contrées de
l’Europe. A u jo u rd ’hui ces mêmes nations, à la vue
des ravages du génie des ténèbres sur le sol généreux
de France s’écrient : Est-ce là le peuple qui a toujours
marché au prem ier rang des nations, dans la voie du
progrès et de la civilisation ? B ien plus, cette éclipse
de la générosité traditionnelle de notre patrie a pro­
duit une déplorable répercussion dans le monde et
provoqué, dans bien des contrées, qui ont toujours
pris la France comme m odèle, de tristes consé­
quences pour nos frères. De nouveau l’esprit de
fanatism e et d ’intolérance s’est acharné contre
eux ; leurs cris' de détresse ont frappé douloureuse­
m ent nos oreilles ; les routes sont sillonnées de
lam entables théories d’hom m es, de fem m es et d ’en­
fants q u ’une patrie m arâtre a réduits au désespoir.
Q uel douloureux spectacle nous offre la com parai­
son de l’aurore de ce siècle avec son déclin ! A la vue
du présent trouble succédant à un passé lum ineux, à
la pensée de ce qui était et de ce qui n ’est plus, nous
sentons une im pression de tristesse et de honte s’em ­
parer de notre cœur et notre âme envahie par le décou­
ragem ent. Le progrès et la civilisation ne seraient-ils
donc que de vains mots et faut-il désespérer de
l’hum anité? Non, mes frères, lorsque les principes
de justice, de liberté et d ’égalité ont germ é et (leuri
dans la conscience hum aine rien ne sa u ra it les
déraciner sans entraîner l’effondrem ent de tout
progrès, la ruine de toute civilisation. Ce q u ’il faut
c’est rem onter à la source du mal et, après l’avoir
découvert, le com battre de toutes nos forces.
Naguère, quand sur n’im porte quel point du globe,
nos frères souffraient pour leurs croyances, c’est vcr.s
la France qu’ils élevaient leurs regards, c’est la
France q u ’ils appelaient à leur secours. E t la France,
fidèle à sa m ission de soutien des faibles et de pro­
tectrice des opprim és, répondait à leur appel, inter­
venait en leur faveur, défendait leur cause et leur
procurait aide et délivrance. A u jo u rd ’hui la France,
affaiblie par de terribles désastres, am oindrie et
déchue de son rang et de son crédit de prem ière
puissance, n’élève plus en faveur des persécutés, des
victim es de la force brutale, une voix jadis si autori­
sée et si écoutée. E t com m ent pourrait-elle se cons­
tituer leur défenseur en dehors, lorsqu’à l’intérieur
elle a à lutter contre les idées rétrogrades et barbares
qui m enacent de la subm erger ? L ’esprit de despo­
tisme religieux, inculqué depuis de longues années à
la jeunesse, s’est insinué sourdem ent dans les cœurs.
Ne rencontrant plus d’entraves à sa propagande
funeste, il est monté à l’assaut du sanctuaire invio­
lable de la conscience, pour réduire, sous son unique
dom ination, les croyants de tous les cultes. E t c’est
parce qu’ Israël est une protestation vivante contre
toute tyrannie m orale et m atérielle que ses ennemis
cherchant à étouffer sa voix en le vouant à l’exterm i­
n ation ; c’est parce q u’Israël est l’affirm ation im m ua­
ble de la supériorité du droit sur la force, du
triom phe de l’esprit sur la m atière que les partisans
de l ’ignorance, du m ensonge et de l’arbitraire veulent
le faire disparaitre.de la scène du m onde, O u i, c’est
parce qu’Israël, m algré sa faiblesse num érique,
constitue et constituera toujours un obstacle infran­
chissable à leurs ténébreuses m achinations que les
suppôts de la violence et de l’iniquité ont juré sa
perte.
V oilà la cause de la perturbation m orale qui
caractérise notre époque, voilà l’origine du mal
qui désole cette fin de siècle. Un poison pernicieux
s’est infiltré dans la société, pervertissant les es­
prits. rabaissant les caractères, étouffant tout sen­
timent noble et généreux, obscurcissant même
la tradition française éprise de sincérité, de loyauté,
de générosité. E h bien ! mes frères, connaître le mal
c’est déjà posséder les m oyens de le co n ju rer.E t quels
sont ces m oyens ? O pposer, par tout et toujours, la
vérité au m ensonge, le droit à l’ iniquité, la lum ière
aux ténèbres, favoriser, de toutes nos forces, la diffu­
sion des idées libérales et philantropiques contre
l’influence fatale des idées rétrogrades et obscuran­
tistes qui cherchent à saper les fondem ents de la
société, être toujours au prem ier rang parmi les
défenseurs de toutes les libertés, répandre dans l’âme
de la jeunesse ce souffle vivifiant générateur des
nobles aspirations et des sentim ents élcv٠és, réform er
l’éducation de la génération actuelle, en arrachant
l’ivraie et les plantes vénéneuses que des esprits
étroits et fanatiques y ont semées, y répandre à leur
place la bonne semence, celle qui prépare les m ois­
sons de l’avenir, la semence du vrai, du juste et du
bien, voilà les m oyens que nous devons em ployer
pour com battre les haines de race, d’opinion et de
religion, voilà les armes dont nous devons nous
servir pour soutenir la cause de la vérité et de la
civilisation. T o u t excès, vous le savez, amène infail­
liblem ent une réaction salutaire. L ’ém ouvant
drame qui a eu un si profond retentissem ent dans
l’univers tout entier nous en fournit un éloquent
tém oignage. Q ui a fait surgir cette phalange d’hom ­
mes d’élite, au m ilieu de la confusion des idées et des
opinions? Q ui a inspiré leurs protestations contre le
droit violé, l’ innocence m éconnue et persécutée? Qui
a soutenu leurs revendications, encouragé leurs
efforts ? C ’était leur foi invincible dans un idéal de
justice et de vérité, c’était leur indom ptable volonté
à ne pas y laisser porter atteinte, à défendre l’inviola­
bilité de la personne hum aine et les droits im pres­
criptibles de la conscience. Voilà, mes frères, les
hommes dont nous devons grossir les rangs, soutenir
les aspirations, em brasser les idées. Voilà quel doit
être notre rôle et notre m ission. Notre existence
ne nous prouve-t-elle pas, de la manière la plus
frappante, que nous sommes les soldats nés du droit
et de l’équité ? N’avons-nous pas toujours été victim es
de toutes les exclusions, de toutes les injustices, de
toutes les violences ! E t notre devoir ne nous com­
mande-t-il pas d’être toujours avec les opprimés
contre les oppresseurs, avec les faibles contre les
forts, avec les persécutés contre les persécuteurs ? En
com battant pour la cause de la vérité et de la justice,
c’est pour notre propre cause que nous com battons,
en luttant pour la liberté de croyance et d’opinion,
c’est notre propre lutte que nous soutenons. Lutte
séculaire, lutte terrible — car que som m es-nous,
verm isseau de Jacob, contre le monde coalisé ? —
mais cette lutte, m algré les trouées béantes qu’elle a
opérées dans notre sein, n’a jamais pu nous épuiser,
elle ne nous épuisera jamais. Ne sommes-nous pas
les descendants de ce vaillant lutteur qui s’appelle
Israël et qui, depuis des siècles et siècles, combat,
sans trêve ni relâche, contre le génie des ténèbres,
contre l’esprit du mal ?
..... 13

Maïs la m eilleure manière de servir la cause du


progrès et de la civilisation, c’est de rester fidèles à
notre sainte religion dont les enseignem ents concor­
dent si adm irablem ent avec les principes de l’esprit
١m oderne. L ongtem ps, avant la R évolution française,
et avant la Déclaration des Droits de l’ Homme, elle a
proclam é, comme un dogm e fondam ental, l’ unité et
la solidarité du genre hum ain et prêché les p rin ­
cipes im m ortels d’amour et de charité envers
tous les hom mes. Que cette recrudescence de
haine ait au moins pour résultat de nous faire rentrer
en nous mêmes, de serrer nos rangs autour de cette
sainte Torah qui a toujours été notre force et notre
soutien et qui m aintenant encore doit être notre
guide, notre bannière, notre sauvegarde. Q ue ses
préceptes sublim es, que nous devons transm ettre à
nos descendants, dictent notre conduite, inspirent
nos actions et nous aident à rem plir, dignem ent et
m odestem ent, nos devoirs envers Dieu et envers notre
prochain. F ils de ces hommes et de ces femmes qui
ont donné leur vie pour la cause du droit, de la vérité,
de l’hum anité, essence et incarnation de la doctrine
juive, ne nous retirons de la lutte qu’après le triom ­
phe des idées dont Israël doit être le propagateur
parmi les nations. Unissons nos efforts, par les liens
d ’une étroite solidarité contre les ennemis du dedans?
com me contre les ennemis du dehors, contre les
atteintes funestes de l’indifférence et de l’incrédulité,
comme contre les attaques violentes du fanatism e et
de l’intolérance. Ce n ’est qu’à cette condition que
٠ 14

nous pourrons travailler, en même temps qu’à n o tre


propre régénération, à la rénovation m orale e t
sociale de l’hum anité et entrevoir, à travers les
brumes crépusculaires du siècle finissant, l’aurore
radieuse d’une ère de civilisation, de justice et de
liberté. C ’est ainsi égalem ent que nous pourrons
exprim er, au seuil du siècle qui com mence, ce vœu
que nous form ulons au début de chaque année :
Tichlé schana vekileloteha tachel schana oabirchotèha.

Que l’année finisse avec ses malédictions,


Que l’année commence avec ses bénédictions !

Am en.
M es F r è r e s ,

Dans notre dernier entretien, nous avons jeté, sur


le siècle finissant un coup d’œil qui nous a laissé
une im pression de tristesse et d’am ertum e. C epen­
dant, dans cette revue rétrospective, nous avons omis
de signaler et de m ettre en relief deux évènements
qui, au milieu des ténèbres de l’heure présente,
sem blaient devoir surgir comme deux phares étin ­
celants et qui, toutefois, n’ont projeté sur le monde
qu’une faible lueur. Je veux parler du C ongrès de
la paix et de l’E xposition universelle. A rrêtons-nous
un instant à ces deux phénomènes qui ont illustré
le crépuscule du siècle disparu, et recherchons quelle
influence ils ont pu exercer pour la cause du progrès
et de la civilisation. A ussi bien l’examen de ces deux
faits capitaux pourra-t-il nous apporter de salutaires
instructions et nous suggérer des réflexions dignes
d’être méditées en ce jour auguste et solennel.
La paix, mes frères, quel bienfait inappréciable
pour les peuples après les horreurs de la guerre !
Q uel puissant auxiliaire pour le bien-être moral et
matériel des nations comme des individus ! Que
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élément précieux pour le. règne de l’union et clé la


concorde parmi les hommes ! Q uelle condition
essentielle pour la propagation des idées de fraternité
dans le monde ! Ce n ’est pas sans raison que les
prophètes nous représentent, avec des accents si
éloquents, la paix, la paix universelle comme l’avenir
heureux réservé à l’hum anité, comme le plus beau
fruit de la connaissance et de l’am our de Dieu,
comme but, comme lin, comme accom plissem ent
de la loi révélée.
Et cependant, m algré les généreux efforts des
initiateurs et des membres de ce congrès appartenant
à toutes les nations civilisées, cette entreprise n’a
pu et ne pouvait réussir. E t savez-vous pourquoi?
C ’est que la paix ne règne pas entre les membres
d’une même nation, c’est que la discorde divise les
enfants d ’une même patrie, c’est que les haines
confessionnelles éloignent les uns des autres des êtres
destinés à s’aimer et à se soutenir réciproquem ent.
Quelque haut placé, quelque puissant que puisse
être le prom oteur d’une telle tentative, elle restera
œuvre vaine et stérile, tant que la force primera le
droit, tant que les m inorités seront persécutées par
les m ajorités pour le seul crim e d ’appartenir et de
rester attachées, de toute leur âme, à leurs croyances
et à leurs convictions les plus chères, tant qu’un
fan atism e‫ ׳‬aveugle continuera à violer les droits
im prescriptibles de la conscience hum aine. O ui, mes
frères, aussi longtem ps que l’union et la concorde
n’auront pas cimenté l’harm onie des cœurs et des
il ٠٠

âm es, aussi longtem ps que les principes d ’égalité,


de liberté et de fraternité, proclam és par Dieu sur le
m ont S inaï, n ’auront pas trouvé leur application
parmi les hom m es, il ne saura être question d’arbi­
trage et de désarm em ent parmi les nations. La paix
pour être générale, efficace, durable, ne doit pas
seulem ent être exprim ée par les lèvres, comme le dit
le prophète : (( Schalom schalom vécu schalom : La
paix, crient-ils, et il n’y a pas la paix, (i) » E lle
doit avoir sa racine dans le cœ ur, pour devenir
cet arbre puissant et m ajestueux destiné à abriter,
sous son ombre bienfaisante, l’hum anité tout entière.
C ’est avec raison que nos sages ont regardé la
paix comme une des bases sur lesquelles repose le
monde. (2).
E t à cette œuvre de paix et de fraternité chacun de
nous peut et doit contribuer. E t com m ent? En extir­
pant de nos cœ urs tout sentim ent de haine et de
m alveillance à l’égard de nos sem blables, quelles que
soient leur origine et leurs croyances, quelques
soient leurs torts à notre égard, en ne nous laissant
pas égarer par la passion, par l’intérêt, par la jalousie,
par l’am our propre, pour vouer à notre prochain une
anim osité sans trêve ni pardon, en ne prétendant pas
usurper le rôle de justicier qui n’appartient q u ’à
Dieu seul. C ’est surtout, en ce jour de pénitence et
d’expiation, que Dieu nous appelle à la paix et à la

( 1) Jérémie vm, 11.


(2) Aboth, 1, 18٢
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réconciliation avec ceux qui nous ont, ou que nous


avons offensés, avec ceux q u’un m alentendu, un
propos dénaturé, un acte mal interprété aura éloignés
de nous. Tel est aussi l’avis de nos sages : « Les
fautes que nous avons com m ises envers Dieu, disent-
ils, peuvent être expiées par un repentir sincère,
mais nos offenses envers notre prochain ne peuvent
être effacées qu’en obtenant son pardon, après avoir
réparé les torts que nous lui avons causés, (i). »

M es F r è r e s ,

La dernière année de ce siècle a été illustrée par


cet immense concours de toutes les productions de
l’esprit hum ain, qui s’appelle l’E xposition univer­
selle Il nous offre le spectacle incom parable de tous
les efforts industriels, artistiques, scientifiques, litté­
raires et hum anitaires de toutes les nations civilisées,
la vision m erveilleuse de tout ce que l’homme a pu
créer de grand et de noble pour le bien être m atériel,
moral et social du genre hum ain. Ebloui par tant de

(!) Vomah Misçhnah, ch. vm.


19

splendeurs, le spectateur est tenté de s’écrier que la


société a (ait un grand pas dans la voie de la civilisa­
tion et du bonheur. Grave erreur! D angereuse
illusion ! Certes tout ami de l’hum anité constatera
avec satisfaction les heureux effets de la profusion
des lum ières dans la vie m atérielle com m e dans la
vie intellectuelle ; mais, à m oins q u ’un principe
moral et religieux ne soit la m e du progrès, il ne
saurait faire avancer l’huna٠i‫؟‬،‫؛‬té dans la voie de son
perfectionnem ent.
Q ue faut-il, en effet, considérer, avant tout, dans
ces nouvelles découvertes qui su pprim en t.pour ainsi
dire,les distances et qui facilitent la production sinon
les heureux effets qui peuvent en résulter pour le bon­
heur de l’hum anité ? Que la rapidité des com m unica­
tions, en rapprochant les hom m es, concoure à la pro­
pagation des idées de fraternité, que la facilité de la
vie laisse plus de latitude à la culture du cœur et de
l’esprit, alors on verra s’affirm er le véritable progrès,
celui qui se rapproche des brillantes perspectives
annoncées par les prophètes. A lors nous pourrons
entrevoir les prem ières lueurs de l’aurore de ce grand
jour où il n’y aura plus de guerre, plus de haine,
plus de m isère, où l’injustice et toutes les m auvaises
passions perdront leur em pire, où la connaissance
de Dieu sera universellem ent répandue, où chacun
trouvera la loi divine inscrite dans son propre
cœur, où il n’y aura plus qu’union, que paix et que
fraternité. Voilà les heureux effets auquel doit con­
tribuer le progrès, dans toutes les branches de la
20

connaissance et de !,activité hum aines. Sortez de là


et vous ne travaillerez que pour le néant. Savants,
artisans, travailleurs de la pensée, travailleurs de la
m atière, inspirez-vous de ces grandes idées et vous
ennoblirez et vous sanctifierez votre vie.
٠ Ce qui doit surtout nous stim uler à m archer en
avant dans la voie de notre perfectionnem ent, c’est la
pensée que le progrès de chacun fait partie du pro­
grès universel de la société qui, elle aussi, a son idéal
à atteindre. Cet idéal poursuivi par ‫’؛‬hum anité, dès
son origine, à travers tant de luttes, à travers tant de
vicissitudes, tantôt apparaissant avec une certaine
clarté, tantôt caché par une longue éclipse, cet idéal
dont la société tend sans cesse à se rapprocher et qui
est encore loin d ’être atteint, cet idéal, mes frères,
c’est le règne de Dieu sur la terre, règne de paix et
de félicité, régne de vérité et fraternité universelle.
Le progrès individuel, ainsi com pris, revêt une
certaine grandeur qui relève son im portance et sa
portée. L homme n ’est pas seulem ent responsable
envers lui-même mais envers la société entière dont
il est membre solidaire. Q ue chacun donc, dans la
sphère de son activité, dans les lim ites de son pou­
voir, par les dons de la fortune, de la force et de
l’intelligence, en travaillant à son propre perfection­
nement, ait aussi en vue celui de l’hum anitéen général.
Si chacun com prenait ainsi le progrès, on verrait
!’instruction se répandre partout à flots, la civilisa­
tion pénétrer ju sq u ’aux dernières couches de la
société, on verrait se dissiper les ténèbres de l’igno-
rance et de la superstition, les préjugés et le fana­
tisme, avec leurs fatales conséquences, disparaître du
monde et naître à leur place de grandes et nobles
aspirations, on verrait s’écrouler les barrières élevées
entre les cœ urs, par les différences de culte et de
nationalité et l’hum anité tout entière éclairée par la
lum ière de la divine vérité, unie par les lois éternelles
de justice et d ’am our, qui planent au dessus de toutes
les divisions, ne former qu’une seule et même fam ille
(( A s clibor cl amUn safa beroura (r). » Voilà le grand
but, voilà la raison souveraine du progrès social
auquel chacun de nous doit apporter le tribut de sa
coopération et de son activité.
Alais c est surtout à nous Israélites de contribue]‫״‬,
pour une grande et large part, à cette rénovation
sociale dont le but final est le règne de Dieu sur
la terre. Notre religion nous en fait une obliga­
tion toute particulière. Lorsque, dans la journée
étci ncllem ent m ém orable du Sm aï, le souverain
Maître couronna son peuple du titre de ro}^aume de
pontifes, il lui imposa en meme temps l’obligation
d être vis-à-vis des autres nations, un m odèle, un
enseignem ent vivant de toutes les vérités, de toutes
les vertus nécessaires au salut de l’hum anité.
h idèles à cette périlleuse mais glorieuse m ission,
cherchons toujours à m ettre en pratique les préceptes
im m ortels de notre religion qui la prem ière a pro­
clamé la sainte loi de la fraternité universelle dont les

(!) Sophonie, m, gi
fondem ents sont l’am our de Dieu et Pamour du pro­
chain. A nous de dém ontrer à l’hum anité, par le dé­
veloppem ent de nos qualités intellectuelles et m o­
rales, que nous sommes les dignes serviteurs du Dieu
de justice et d’amour qui, s’il nous a choisis pour être
son peuple, n’en aime pas m oins les autres nations.
(( AJ chobeb amim ». (i).
Rappelons-nous sans cesse que la voie infaillible
du progrès est celle qui a été tracée par la loi de Dieu.
M archons y résolum ent. En nous disant que nous
sommes créés à l’im age de Dieu, elle nous ordonne,
en meme tem ps, de faire briller en nous tous les traits
de notre ressem blance avec la nature divine, et, par
conséquent de cultiver notre intelligence, d’ennoblir
nos sentim ents et de nous rendre accessibles aux
saintes jouissances de l’union avec Dieu, par l’am our,
la foi et l’espérance. C ’est ainsi que nous serons les
dignes continuateurs de l’œuvre synaïque, c’est ainsi
que nous pourrons accom plir dignem ent et conscien­
cieusem ent nos devoirs d’hommes et d’israélites, c’est
ainsi égalem ent que nous pourrons, au jour de la
rém unération, com paraître avec confiance et espoir
devant notre Juge divin.
A m en.

(!) Deutéronome, xxxiii, 3.


ISRAËL AU XIXe SIECLE
DEUX SERMONS PRONONCÉS

Au T em p le I s r a é lite de B a y o n n e

23 SEPTEMBRE IC)00 , 1.’. JOUR DE R O SC II .‫־‬Il ASC H ANAII

ET LE SOIR DE KOL NIDRE, 2 OCTOBRE IÇOO

PAR

E M ï l e L E V Y

(‫ ؛‬rar.d Rahbia do liavonne

BAYONNE
Imprimerie Lespés sœurs. (E. Mn٠rrpi‫؛‬r، ez, successeur.)

1000