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[Interview] Alexandre Adler

analyse la crise du coronavirus :


“Le monde va retrouver un
rapport de force plus équilibré”
Par Patricia de Sagazan

Publié le 21/03/2020 à 10:02

Dans un ouvrage intitulé “Le nouveau rapport de la CIA,


comment sera le monde de demain“, le journaliste,
géopoliticien et istorien Alexandre Adler décrivait en
2005 sur la base d’un rapport de l’agence de
renseignement américaine, comment le monde pourrait
être bouleversé par la survenue d’une pandémie née en
Chine et appelée Coronavirus du SRAS. Interview
exclusive de son auteur pour Valeurs actuelles.
Valeurs actuelles. Que pensez-vous de l’efficacité des mesures de
confinement prises par Emmanuel Macron ? Beaucoup de Français se
sont sentis perdus dans ces annonces. Le « en même temps »
macronien peut-il fonctionner en cas de crise comme celle-ci ?
Alexandre Adler. Il gère la situation avec beaucoup de sang-froid et de
pédagogie en prenant en considération l’a ect d’une population
déboussolée. Ce n’était de toute façon pas la peine de céder à la panique en
agitant le spectre d’une danse macabre ! Les Français sont par essence
rebelles. Ils ne supportent pas qu’on leur impose quoi que ce soit. Et des
mesures drastiques immédiates auraient provoqué des réactions de
désobéissance civile, de fraude. Le gouvernement a imposé un
con nement progressif, graduel au gré de l’évolution de la situation
sanitaire. En Italie, face à l’incurie d’un système gangrené par des ma as, le
gouvernement n’avait pas d’autre choix que d’imposer d’emblée un régime
strict. Désormais, les Français ont compris la gravité d’une situation à
laquelle ils se croyaient immunisés. Pour preuve, les « grandes gueules »
comme les humoristes et les politiques se sont d’ailleurs toutes tues. Au fur
et à mesure de l’évolution de l’épidémie, le gouvernement imposera un
con nement plus strict allant jusqu’à l’isolement complet, la seule manière
d’obtenir des résultats.

Les mesures drastiques prises en Chine comme en Corée du Sud ou à


Taiwan pour éradiquer la pandémie ne seraient donc pas applicables
en France ?
Jamais en France nous ne serions capables d’une telle discipline ! Mais en
même temps en Chine, leur modèle alimentaire c’est l’anarchie totale ! Ils
partent vraiment de loin dans l’application des règles élémentaires de
sécurité sanitaire. Les chinois sont sales, ne se lavent pas les mains, mangent
partout et de tout, comme le pangolin à l’origine de la pandémie, ne
suivent aucune règle d’abattage... Il n’y a pas de jugement, cela vient du
fait que ce peuple a vécu des famines et des périodes de grandes pénuries.
Avec ces successions de pandémie, le pays se convertit peu à peu à la
propreté. Les Ouighours, du fait de leur religion musulmane, suivent bien
des règles d’abattage, excluent de leur alimentation certains animaux, font
leur ablution. Cela viendra pour le reste de la population. Cela dit, je ne
suis absolument pas surpris que l’origine de la pandémie se trouve à
Wuhan : c’est le point crucial de l’économie chinoise, là où se croisent les
lignes ferroviaires reliant les points cardinaux du pays et au-delà, la route
de la soie, le Transsibérien, l’Asie centrale, le Tibet…

Dans un ouvrage paru il y a quinze ans et intitulé « Le nouveau


rapport de la CIA, comment sera le monde de demain », vous
décriviez, prophétique, les risques d’une déstabilisation du monde par
la survenue d’une pandémie d’ici à 2026. Nous y sommes donc…
Dans ce livre je n’ai fait que commenter un des rapports de la CIA comme
il y en a eu beaucoup. L’agence américaine étudie régulièrement les
possibles scénarios de grande crise, comme par exemple le regain du
soviétisme, le retour de la dictature en Russie, etc. Au lendemain du SRAS,
ils avaient fait alors des prospectives en cas de pandémie planétaire et ses
conséquences sur les grands équilibres du monde. Dans le classement des
possibles maladies, ils avaient prophétiquement envisagé le Coronavirus…
Ce qu’il en ressortait, c’est la trop forte dépendance des USA à l’égard de la
Chine : sous prétexte de baisser les coûts de production, les américains ont
abandonné leur savoir-faire à la Chine, et ce dans un grand nombre de
domaine comme la fabrication des médicaments. Certes, les Américains
gardaient les plans des usines, mais les chinois s’occupaient de la
production. Au vu de la division du travail, ils devenaient tellement
dépendants de la Chine qu’ils prenaient le risque in ne d’être les victimes
d’un chantage. Et en cas d’épidémie, leur guérison nirait par dépendre du
bon vouloir chinois. J’avais donc à l’époque alerté sur l’urgence de rapatrier
la production aux USA, de réindustrialiser de manière générale les pays
occidentaux, et ce quitte à accepter l’implantation de grandes usines sur
notre territoire et surtout à payer plus cher la main d’œuvre ! Evidemment,
rien n’a été fait dans ce sens.

Nous allons donc tout droit vers une remise en cause du modèle
libéral, de la mondialisation de manière générale ?
Non bien sûr. Mais pour autant, nous nous dirigeons vers l’adoption de
mesures de plus en plus de protectionnistes. Alors disons que chaque
mesure protectionniste qui sera prise, devra être compensée par une libre-
échangiste. Je crois que le monde va retrouver un rapport de force plus
équilibré, et que les échanges se feront entre les grandes régions du monde,
qui toutes tendront à avoir une certaine autonomie. Nous aurons ainsi
quatre grandes régions ou blocs : les Etats-Unis, l’Europe, la Russie et la
Chine. L’Europe n’a pour le moment qu’un toit : sa monnaie unique. Mais
elle se dirigera inexorablement vers plus de coopération et très
certainement la n des critères de Maastricht. Aux USA, la grande victoire
de Trump est d’avoir insu é à l’Amérique l’idée qu’elle peut se su re dans
une moindre mesure à elle-même. Pour autant, quel que soit son degré de
climato-scepticisme, il va lui falloir réaménager le territoire américain a n
de cesser d’abandonner des régions entières, créer des villes à taille plus
humaine, quitter la dépendance à l’avion et développer le ferroviaire. La
Russie de son côté devra composer avec ses voisins ukrainiens et polonais.
Quant à la Chine, elle sortira de cette crise en étant plus confucéenne et
moins taoïste ! Autrement dit, elle sera plus respectueuse des autres, des
règles. Plus modeste aussi, la pandémie leur aura au moins fait comprendre
que leur puissance est relative.

A quoi pourrait ressembler l’ « après »  que Macron a évoqué dans son


allocution ?
L’après ne sera pas la négation du monde d’avant, mais sa double négation.
Autrement dit, la négation de la négation. Déjà, l’histoire nous a montré
les limites du tout libéral, de l’individualisme forcené, du capitalisme
exacerbé. Comme elle nous a montré celles de l’étatisme, des vagues de
nationalisations. En France, nous sauterons par conséquent ces deux étapes,
pour trouver un nouvel équilibre qui devrait se solder par le réveil des
régions, le retour de leur autonomie face au pouvoir parisien ! L’heure du
girondisme triomphant est venue !