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SOIR APRÈS SOIR À L'ABRI DE NUIT D'AJACCIO

Stanislas Deliquiet

ERES | « Psychanalyse »

2013/3 n° 28 | pages 99 à 103


ISSN 1770-0078
ISBN 9782749238890
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Soir après soir à l’Abri de nuit d’Ajaccio


Stanislas DELIQUIET

Le travail social est parfois considéré comme étant à la marge du travail, c’est-à-
dire comme un travail qui n’est pas productif. C’est pourquoi je tiens à saluer les tra-
vailleurs sociaux de l’Abri de nuit, tous sans exception, car le quotidien des structures
d’hébergement d’urgence est une expérience exigeante et l’évidence du fait n’excuse
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pas qu’on le néglige.

Disons-le calmement, on ne revient que fort rarement du passage à l’état de sans


domicile fixe (SDF) et, lorsqu’il y a retour, il est lui-même rarement définitif. L’auteur
de Souffrance psychique des sans-abri, Alain Mercuel 1, dont les travaux n’indiquent
pourtant aucun penchant pour le pessimisme, avance qu’il faut autant de temps pour
sortir une personne de la rue que le temps qu’elle y a passé. Ainsi, l’ambition fort
louable du plan « Sortir de la rue », qui exige des travailleurs sociaux le nouage de
deux logiques distinctes : l’urgence du moment et la réinsertion au long court, ne doit
pas faire oublier cet aspect. Mais ne modérons pas l’impulsion générée par ce plan,
bienvenu, tout comme l’a été la prolongation cette année de l’ouverture de l’Abri de
nuit (jusqu’au 11 juin au lieu du 31 mars).

Plusieurs écueils guettent l’abord des phénomènes d’exclusion et de précarité.


Le premier concerne l’étiologie et la part de mystère qui demeure malgré tous les
efforts de mise en facteurs. Si les déterminants sociaux ne prêtent pas au doute, une
fois la personne dans la rue, il est difficile de ne pas aboutir à un raisonnement tauto-
logique du type : boire conduit à la rue et la rue amène à boire, ou la rue rend fou et
la folie pousse à la rue. En outre, je suis enclin à rejoindre Marc Hatzfeld 2 lorsqu’il
dit avoir rencontré trop de fortes et fières personnalités parmi les SDF pour nier la part

Stanislas Deliquiet <standeli@orange.fr>


1. A. Mercuel, psychiatre, chef de service à l’hôpital Sainte-Anne, dirige une unité d’accès aux soins psy-
chiatriques pour les exclus et relate son expérience dans Souffrance psychique des sans-abri, Paris, Odile
Jacob, 2012.
2. M. Hatzfeld, sociologue, démonte les clichés sans complaisance en usant du terme d’hospitalité comme
argument et en convoquant notamment le conte de Gustave Flaubert, La légende de saint Julien
l’Hospitalier, dans Les dézingués, Parcours de SDF, Paris, Autrement, 2006.
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de responsabilité dans leur trajectoire. Bien entendu, cette prétendue liberté existen-
tielle présente une face burlesque (soulignée par Patrick Declerck 3) : sur quelle
inouïe destinée s’appuyer en effet pour devenir éboueur plutôt que trader ? Maque-
reau plutôt que poissonnier ? Posons avec Michel Lapeyre 4 que le fait humain (indi-
viduel et social) n’est certainement pas une affaire de détermination ou de destin mais
une question de choix (qui sauve) et de décision (à prendre), même si personne ni rien
ne peut les dicter, les ordonner, pas même les prévoir ou les prédire.

La deuxième difficulté, abondamment soulignée dans la littérature, réside dans


l’appréhension générale des phénomènes d’exclusion et de précarité au regard de
l’hétérogénéité des situations (notamment en ce qui concerne l’âge et la nationalité).
La multitude ne doit pas nous faire céder sur la singularité de chaque un(e) et, par
parenthèse, m’incite à penser que les réponses aux situations d’exclusion et de préca-
rité passent par la multiplication des solutions. Sur ce point, la polyphonie des nomi-
nations nous aide, dézingués, misérables, naufragés, clochards, précaires, sans-abri,
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SDF, SDouF, exclus, a-liens… Mais, après tout, pour qui faudrait-il les nommer ?

Enfin, pour approcher les phénomènes d’exclusion et de précarité, il est souhai-


table, bien que malaisé (je n’y fais en rien exception), de se défaire de la dimension
spectaculaire, bien connue des médias, propice au foisonnement de l’imagination qui
se déploie de l’empathie à l’aversion. Les carrières hasardeuses nourrissent effective-
ment bien des discours où se mêlent : le dégoût de la marginalité et de l’indigence (ici
les SDF sont comme des crânes plantés sur des pieux, une limite au-delà de laquelle…),
la crainte identificatoire d’emprunter soi-même l’ascenseur social version grosse des-
cente (56 % des Français estiment qu’ils pourraient un jour se retrouver SDF, selon
CSA/Emmaüs, 2009), le charme discret du contraire (l’excès de norme et d’objet des
contemporains versus la vie hors norme et le dénuement des comptants pour rien), la
nostalgie des sédentaires d’Occident pour le voyage perdu (l’extrémité de ce point de
vue consacre Ulysse, SDF avant l’heure, quoique…), le caractère romanesque de bien
des récits de vie (là c’est Don Quichotte, le SDF déjanté), etc.

Ces préliminaires n’ont d’autres motifs que de poser quelques points d’ancrage
pour introduire trois questions sans nuance. La clinique dans ces conditions peut-
elle assumer une fonction autre qu’orthopédique ? De quelle façon notre « fraternité
discrète 5 » à l’égard des égarés dans la galère peut-elle rencontrer leur parole ? Que

3. P. Declerck, Le sang nouveau est arrivé. L’horreur SDF, Paris, Gallimard, 2005.
4. M. Lapeyre, Papillonnage, Lettres sur la psychanalyse, Paris, APJL, 2010.
5. « C’est cette victime émouvante, évadée d’ailleurs irresponsable en rupture de ban qui voue l’homme
moderne à la plus formidable galère sociale, que nous recueillons quand elle vient à nous, c’est à cet être
de néant que notre tâche quotidienne est d’ouvrir à nouveau la voie de son sens dans une fraternité dis-
crète à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux » (J. Lacan, « L’agressivité en psycha-
nalyse », dans Écrits, Paris, Seuil, 1966).
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fabriquons-nous avec ceux qui dorment dans la rue ? (Non pas quelle mise en scène
faisons-nous de cette réalité, mais quelle réalité pouvons-nous construire ?)

S’il n’y a pas lieu de faire de différence entre les pauvres et les riches dans
l’écoute de la souffrance psychique, il ne s’agit pas de nier que les questions sur soi
s’abordent différemment selon que l’on sait où dormir et si l’on va manger. Notons à
bon entendeur que ni le lit ni le plat ne dispensent de la question « qui suis-je ? ».
Mais, bien que la survie occupe, ça parle à l’Abri et même beaucoup. La parole se pose
comme la seule forme d’action qui instaure la dimension de la vérité. Qu’elle fonde
un fait ou qu’elle n’en fonde aucun, qu’elle commande ou prie (l’étymologie du mot
« précaire » renvoie au latin precarius, soit ce qui s’obtient par la prière), la parole
même à mentir « à plein tuyau » dit toujours la vérité. Par exemple, un sujet peut
raconter un souvenir qui a des effets de vérité pour lui sans pour autant concerner le
réel d’un événement de son histoire. L’habileté des SDF à produire, avec un parfait
aplomb, les histoires et les informations qu’attendent d’eux les travailleurs sociaux est
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d’ailleurs un fait bien connu de ces derniers.

Or, cette parole de notre dit-semblable, c’est ce qu’il nous faut écouter (ce qui ne
s’improvise pas), car la pratique n’a qu’un médium, la parole du sujet portée par une
voix. « Ne compter pour rien, c’est à coup sûr parler sans être écouté, soit monologuer
en l’absence de toute oreille, soit être disqualifié dans sa propre parole du fait de
l’épreuve d’audition qui sanctionne négativement une voix en l’expulsant du concert
des voix audibles. Cette disqualification sociale de la voix, en raison de l’absence de
retenue par les autres voix, fait qu’une vie s’efface progressivement du cercle humain
et en vient à devenir potentiellement invisible » (Guillaume Le Blanc 6). En outre, l’ef-
facement de la voix engendre celui du visage, qui est alors ce qui peut être retranché
et rendu invisible du fait que la voix qui le porte a été fragilisée socialement. Pour le
dire autrement, si les liens que nous avons avec les autres nous constituent et font de
nous ce que nous sommes, lorsque nous perdons ces liens, nous nous perdons aussi
nous-mêmes.

Ces deux privations, d’audition et de vision, effacent le potentiel de mise en


œuvre d’une vie. Le désœuvrement n’est alors nullement le fait de la vie acculée à l’ab-
sence d’œuvre (synonyme de folie chez Foucault) mais le fait de la vie acculée à la non-
perception du potentiel d’œuvre qui est le sien. Or, c’est précisément les conditions de
la perception de ce potentiel qui sont à chaque fois à inventer, en offrant une possi-
bilité de parole, une adresse, à ceux qui les ont perdues ou jamais eues. Cela n’a pas

6. G. Le Blanc est professeur de philosophie à l’université de Bordeaux. J’emprunte à sa réflexion théori-


que, qui me semble d’une grande proximité avec l’expérience quotidienne dans une structure telle que
l’Abri de nuit. En particulier, Canguilhem et les normes (1998) et L’invisibilité sociale (2011), Paris, PUF.
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échappé à Jérôme Camilly 7 qui, après enquête de terrain, a choisi de titrer son
ouvrage Paroles de précaires. Se taire pour écouter, s’effacer pour que ça parle, voilà
le geste freudien qui a donné lieu à cette chose inédite, inouïe parce que inopportune
qu’est la psychanalyse 8.

Toutefois, il ne s’agit pas d’oublier, d’une part, le propos de Roland Barthes 9


lorsqu’il enseigne au Collège de France selon lequel le fascisme n’est pas d’empêcher
de dire mais bien d’obliger à dire, afin de ne pas verser dans le « harcèlement huma-
nitaire 10 ». C’est l’éternel dilemme entre le respect de l’autonomie et l’intervention,
intervention bornée, in fine, par l’assistance à personne en danger, qui oblige à pen-
ser toute action à l’aune de ses conséquences. Ce point prend un relief particulier
dans un contexte où l’expression de « consentement éclairé » revêt malgré elle une
dimension ironique. D’autre part, qu’une écoute ayant pour référence une hypothé-
tique normalité sociale risque de manquer l’essentiel. En effet, la construction sociale
des vies par l’emprise des normes ne doit pas annuler les genres de vie alternatifs qui
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ne se laissent que partiellement régler sur de telles normes. Admettre l’idée d’une nor-
malité de la vie sociale comme allant de soi a pour effet de clôturer par avance la mul-
tiplicité des allures de vie qui peuvent pourtant s’éprouver jusque dans une certaine
déprise à l’égard de ce qui est admis comme normalité, le logement ou le travail par
exemple. De plus, c’est souvent un certain rapport à la normalité sociale qui a exclu
ou précarisé, qu’elle ait été ou est éprouvée comme radicalement absente, elle fait
alors souffrir, ou comme trop présente, et elle fait souffrir également. Ainsi, c’est pro-
bablement le renoncement à rendre compte de l’articulation du normal et du patho-
logique dans la vie sociale qui permet de rencontrer la demande et d’envisager un
accompagnement bienveillant des possibilités de vie.

Ajoutons pour élargir le compas que c’est désormais peut-être d’en être exclu, des
normes de la cité, qui permet d’être indemne de toute stratégie de monopolisation 11.
C’est effectivement un problème pour chacun de s’adapter au monde contemporain
et l’exclusion, pour certains, reste une solution. Dans ce sens, exclusion et précarité
font symptômes. Alors, la fraternité ? Oui, frères en tant que « fils du discours 12 »,

7. J. Camilly, journaliste et écrivain, témoigne d’une année passée en compagnie des SDF d’Ajaccio dans
Paroles de précaires, illustrations originales de Laurie, Alata, Colonna, 2012.
8. « C’est ainsi qu’on s’y prend pour repousser au mieux les offensives révolutionnaires de l’inopportune
psychanalyse » (S. Freud, « L’homme aux loups », dans Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954).
9. « La langue, comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire, ni progressiste, elle est tout
simplement fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est obliger à dire » (R. Barthes,
Leçon inaugurale, Paris, Collège de France, 1977).
10. X. Emmanuelli, Les prédateurs de l’action humanitaire, Paris, Albin Michel, 1991.
11. P. Bruno, La passe, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2003.
12. J. Lacan, Le séminaire, Livre XIX, …Ou pire (1971-1972), Paris, Seuil, 2011, leçon du 21 juin 1972.
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mais sans la ségrégation du groupe parce que pas sans la séparation, soit la solitude
de chacun, comme le disait Michel Lapeyre 13.

Que pouvons-nous construire ? Nous ne sommes pas dupes, acteurs en aval de


processus de déliaison sociale, dont la responsabilité nous incombe certainement à tous
en amont tant l’air du temps est féroce envers les plus faibles, les moins compétitifs…
Au fond, ce dont il est question c’est le lien social, c’est-à-dire un certain usage du dis-
cours pour que les gens tiennent ensemble et que, entre parenthèses, le vocabulaire
du marché est impropre à penser. C’est cela sans doute qu’il nous faut collectivement
construire, inventer et explorer pour que chacun(e) puisse se loger dans « stabitat 14 »
qu’est le langage. « C’est déjà quelque chose que de se savoir réduit à ses propres for-
ces. On apprend alors à s’en servir comme il convient », disait Sigmund Freud 15.
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13. M. Lapeyre, Papillonnage, Lettres sur la psychanalyse, op. cit.


14. J. Lacan, « L’étourdit », dans Autres écrits, Paris, Seuil, 1966.
15. S. Freud, L’avenir d’une illusion, Paris, PUF, 1995.