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Réalité sexuelle

et morale chrétienne (suite)

III. POUR UNE NOUVELLE

ORIENTATION

our les Juifs, le sabbat était sacré. Etait-il chose

bonne ou mauvaise ? D est remarquable que le

P Christ n'ait pas soulevé explicitement cette question

il déplace l'interrogation, obligeant ses contemporains à

se demander si le sabbat est fait pour l'homme ou l'homme

pour le sabbat. Ce « déplacement » évangélique, éminem-

ment significatif, éclaire la démarche éthique et le juste

fonctionnement des principes. Nous nous en inspirons dans

la recherche que nous entreprenons.

A PARTIR DE LA RÉALITÉ HUMAINE

t Le sabbat est fait pour l'homme. Les principes ne

peuvent être posés c en soi », établis dans un monde idéal

et abstrait pour y soumettre l'individu. Il nous faut partir

de la vie humaine réelle, selon ses dimensions personnelle

et sociale, reconnue aussi honnêtement et objectivement

que possible, pour y chercher et discerner quelle peut être la vérité et comment
modifier ce qui ne va pas. L'aspect personnel
Impossible dans le cadre d'un article de développer longuement ce thème.
Néanmoins il faut insister point de morale vraie qui puisse éluder un « constat
loyal » portant sur l'aspect personnel de la vie sexuelle concernant donc non
seulement l'individu, mais le couple et, plus largement, les relations entre
personnes [1]. Aucun interdit ne doit là intervenir, qui empêcherait de voir les
choses comme elles sont et de les appeler par leur nom. Nier, au nom des
principes, c'est alors les condamner, les lier à l'inconscience ou à l'hypocrisie.

La réalité, ici, c'est d'abord le fait même de la sexualité. Tout être humain est
masculin ou féminin et ne peut « survoler » sa condition. Chacun a là son
histoire, son « chiffre singulier », lié pour une part décisive, comme ou sait, à sa
petite enfance « oubliée ». On peut même dire qu'en un sens, et du point de vue
des faits, c il n'y a pas de loi c'est-à-dire que la prétention d'appliquer des règles
ou schémas généraux pour expliquer tel ou tel cas est inéluctablement abusive
[2]. S'il y a quelque moyen d'approcher la vérité, c'est par la parole même du
sujet, déchiffrant sa propre histoire, son comportement, sa difficulté à vivre [3].

Faudrait-il donc se borner à constater sans plus ? Inviter le sujet à s'accepter, est-
ce là toute la sagesse? Non pas. Car le constat, quoi qu'on pense, n'est jamais
neutre en dernière instance il rend le sujet à lui-même, à sa situation, il explicite
la possibilité concrète de chacun, là où il en est, il dévoile ce qui s'inscrit en son
désir même. C'est en ce champ réel que les principes trouvent leur sens, comme
une orientation d'abord positive, même si elle passe par les renoncements
nécessaires.

Conséquence, qui peut servir de test quant au sens réel donné aux principes ne
jugeons pas autrui [4]. « Que celui qui est sans péché lui jette la première
pierre » Il importe d'aider l'homme sur le chemin de sa vie, non de l'enfermer
dans la condamnation.

L'aspect social

La sexualité est aussi un fait social, lié à tout l'ensemble de la vie culturelle et
politique. Ce qui peut se lire dans les deux sens présence de l'économie et de la
politique, par exemple, à la vie et à la morale sexuelles, présence (souvent
obscure, certes) de la sexualité à toutes les activités et institutions humaines.

C'est là, je le confesse, une banalité, mais dont nous devons peser encore les
conséquences en finir absolument avec l'opposition commode d'une morale
sexuelle qui ne concernerait que l'individu, ou les individus entre eux, et une
morale sociale dont le domaine serait « d'un autre ordre >. Plus précisément
encore le lieu de la « morale sexuelle », ce peut fort bien être, par exemple, les
structures économiques d'une société, soit en tant qu'elles déterminent les
conditions de vie, la manière même dont la sexualité est collectivement perçue
(le sexe « se vend bien ».), soit en tant que la sexualité intervient, le plus souvent
inconsciemment, pour déterminer ces structures mêmes.

On concevra que nous n'ayons pas ici l'ambition de traiter la question Nous nous
bornerons à esquisser deux ou trois directions, afin de faire percevoir
l'importance de la chose.

La vie sexuelle relève de la culture. Il y a toujours des lois, nous l'avons dit,
qu'elles soient écrites ou non. Aucun groupe humain n'y a échappé [5]. Voilà qui
paraît rassurant quant à la fonction permanente des principes. Toutefois, du point
de vue qui est ici le nôtre, deux remarques s'imposent. Tout d'abord, la « vie
sexuelle sociale », ce n'est pas la morale, c'est la morale et les mœurs, les idées et
les faits, l'idéal reconnu par une société et sa pratique. Plus encore la morale et
ses principes font partie des faits eux-mêmes. Loin de « planer » au-dessus de la
réalité, ils en connaissent les vicissitudes. Ainsi la vie sexuelle, comprenant aussi
bien ce qui se fait que ce qu'on en dit, connaît des formes culturelles, dont la
contingence est évidente à l'historien.

Il est donc très important que nous prenions conscience de notre situation
culturelle propre, si nous ne voulons pas absolutiser ce qui est relatif, ou encore
nous donner à trop bon compte évidences et arguments. Faute de quoi,

nous risquons d'opérer des blocages culturels injustifiés qui créent des tensions
extrêmement dangereuses nous compromettons, par exemple, le sens évangélique
de l'union conjugale (l'homme et la femme ne feront qu'un) avec un modèle de
l'institution familiale. Ou encore, lorsqu'il s'agit pour nous de vérités essentielles,
nous négligeons de les percevoir en rapport avec la réalité sociale et historique,
nous les confondons ainsi nous-mêmes avec un type de culture. Or, les cultures
différentes apparaissent, à qui juge froidement, comme d'autres formes, tout aussi
prégnantes, de socialisation de la sexualité.

On est ainsi amené, fatalement, à quelques doutes sur une idée trop simple de
la « nature ». Car, pour commencer, il faut faire l'histoire de cette idée-là Et la
nature ne saurait expulser la culture, sans justement faire ce contre quoi l'on
proteste, renvoyer l'homa.3 à l'inhumain. Certes, il est capital que survive cette
distinction-ci, entre ce qui humanise l'homme et ce qui l'avilit. Qu'elle survive, ou
qu'elle se fasse ? Car la < nature humaine > si l'on entend par là, non point
quelques données de sens commun ou d'ancienne philosophie, rhabillées de
biologie sommaire, mais ce qu'est l'homme en vérité ce n'est pas un tableau à
contempler, c'est une œuvre à faire. Et, pour cela, il faut sans aucun doute
reconnaître que l'homme est histoire et culture, jusque dans ses principes et ses
concepts. Ainsi, de même que la critique du fonctionnement des principes permet
que ce qu'ils représentent ne périsse pas, de même la critique de l'idée de nature
est aujourd'hui nécessaire, pour que ce qu'elle a signifié soit effectivement
retrouvé. L'aspect économique de la sexualité peut être étrangement méconnu, au
nom même de la morale. Il serait pourtant bien étonnant qu'entre le sexe et
l'argent, il n'y ait pas de rapport [6]. Car l'argent, la production, la distribution,
toutes les choses économiques, ce sont rapports humains intuition décisive de
Marx. Et en ces rapports humains est impliquée (de toutes sortes de manières) la
sexualité. C'est pourquoi « ordonner la vie sexuelle sans tenir compte de
l'économie risque d'être une imposture. Et il ne suffit pas d't excuser », en
invoquant < des conditons matérielles difficiles ». Il faut voir ce qu'est la vie des
hommes dans l'ordre sexuel, en fonction de leur travail, leur logement, les
rapports humains dans l'entreprise, la publicité, l'orientation de la production, etc.
C'est par là qu'il faut commencer, si l'on veut que la morale sexuelle concerne
l'homme réel, et non une idée de moraliste.

Un exemple un grand nombre de travailleurs étrangers, en France et dans d'autres


pays européens, viennent seuls. Ils laissent au pays leurs femmes ou leurs
fiancées. Ajoutons qu'ils sont privés, souvent très brutalement, de leur monde
culturel, soumis à la sollicitation d'une publicité érotique, mal situés socialement
pour fréquenter des Européennes. Qu'imagine-t-on? 1 Qu'ils mènent une vie de
moine ? Il se peut qu'ils aient, dans ces conditions incroyables, une vertu de
vierges consacrées. Mais enfin, pas tous. Alors quoi La masturbation, leurs
camarades, les prostituées ?

Et l'homme vertueux de se voiler la face. Trop commode Ces hommes sont mis,
pour des raisons économiques, dans une situation intenable. Leur prêcher la
morale, c'est se moquer d'eux. Qui est bien logé, bien nourri, sa femme à côté de
lui, risque alors d'être vertueux (s'il l'est). parce qu'il est riche. Les pauvres n'ont
pas droit, en fait, à cette « moralité > au nom de laquelle on les juge.

L'ORIENTATION

Ce qui précède n'a pas du tout pour but de ramener le droit au fait, et de
ridiculiser les principes en montrant et leur relativité et leur impuissance. Non
simplement de bien marquer le lieu où une parole peut être dite, un type
d'existence proposé, qui aient chance de réellement orienter ce qui, en la vie
humaine, concerne la sexualité. Pour une telle orientation, une telle modification
réelle, il est nécessaire de commencer par constater ce qui est. Et, pour ce constat,
pour l'analyse des causes, pour un changement effectif, il est nécessaire encore de
passer par des médiations efficaces, même si elles sont, en apparence, lointaines
ou opposées à ce qu'on veut.

Ce n'est pas là quelque chose qu'on mettrait en note ou complément à une morale
toute faite, sous la rubrique, par exemple, des adaptations pastorales ou des cas
pathologiques. C'est le lieu même de la morale.

Pourtant, il est bien vrai que les principes ou, plus fortement, ce qu'ils
représentent sombrerait, si une certaine orientation de la réalité ne surgissait pas.
Il est même possible, en un sens, qu'elle précède le souci du réel c'est le cas du
chrétien qui veut que, justement, l'exigence évangélique se réalise. Reste que,
pour que cette orientation devienne réelle, le moment du « constat est, en un sens
et dans l'effectif, premier.

Comment donc se présente ici cette orientation, inspirée par l'Evangile, effort
pour rendre actuel l'Evangile comme Evangile, annonce de l'homme nouveau ?

Mettre fin à la servitude

Son premier aspect est peut-être, tout bonnement, la guérison. Trop souvent, la «
morale sexuelle > présuppose l'opposition simple entre « céder au plaisir et «
résister par vertu ». Elle est obsédée par la « facilité du charnel. Mais aimer,
aimer « charnellement », c'est beaucoup plus difficile que ne semblent parfois
l'imaginer les moralistes. Là jouent, sans rémission, toutes les angoisses et
inhibitions, là s'expriment, en quelque sorte naïvement, toutes les faiblesses de
l'être humain. Même la simple et brutale « satisfaction physique n'est pas si
simple qu'on croit sans même évoquer les cas d'impuissance ou de frigidité, reste
que le « plaisir sexuel n'est jamais, pour l'être humain, un plaisir comme un autre
et qu'il est bien souvent échec, et ressenti comme tel. Pour beaucoup d'hommes
(et de femmes, donc !) la sexualité est souffrance, de manières d'ailleurs très
diverses.

Mais il serait assez fâcheux, cette fois, qu'on s'en réjouisse au nom de la morale.
Comme s'il fallait enfoncer l'homme dans son mal, son échec, son mensonge,
pour mieux faire rayonner la gloire de la vertu Bien au contraire, ce qui s'impose
d'abord est de guérir l'homme, corps et âme, l'homme tout entier souffrant et «
enchaîné ». Au demeurant, souvenons-nous que le premier signe évangélique est
la guérison des malades, et que la maladie, dans l'Evangile, n'est point seulement
détraquement de la machine physique, mais « possession » de tout l'être par le
mal, et réduction à l'impuissance.

A vrai dire, la guérison est elle-même une notion ambiguë. Pour faire
extrêmement bref, disons que, selon l'orientation ici indiquée, elle ne se borne
pas à l'adaptation sociale ou à la fin d'une souffrance insupportable [7] elle
s'ordonne, finalement, à la libération de l'être humain envers ce que le vieux
langage nomme « la servitude de la chair ».

Qu'est-ce à dire ? La « servitude de la chair », c'est ici la présence, le poids


d'un « ordre de choses » où la sexualité est pour l'homme obstacle à sa vraie vie,
emmurement dans la haine, la tristesse, l'infécondité, l'insignifiance [8]. Mais
point capital cette servitude, que tout homme éprouve, a deux formes opposées.

C'est, d'une part, l'anarchie instinctuelle, l'impuissance de l'homme devant la


poussée violente et aveugle de son désir, en ce qu'il a de brut et brutal, d'étranger
encore à l'ordre humain. Anarchie jamais « parfaite >, car, pour tout homme
encore, l'ordre humain est toujours déjà là, l'homme est d'emblée dans le langage
et la culture, et sous la loi. Sous sa forme extrême, toutefois, cette anarchie se
donne comme le règne pur de la jouissance immédiate, sans aucune loi. Cette
non-structuration ou destructuration concerne alors, nécessairement, l'agressivité,
aussi bien au titre de l'impatience et de la frénésie d'Eros qu'au titre de l'instinct
de mort lui-même. Elle est injustice et cruauté. Et il importe, quant à l'orientation
de la vie sexuelle, de saisir ce lien premier de la licence pure de la sensualité avec
l'injustice et la violence [9].

Mais l'autre forme de la servitude, c'est le règne et l'oppression de la loi, comme


interdit pur et simple, demeurant là interdit qui, de par son propre poids, ne cesse
de s'appesantir, tend vers une répression et même une exclusion toujours plus
absolue de la sexualité, c'est-à-dire, en fin de compte, de la « vitalité » elle-
même, de l'homme comme vivant sa propre vie, disant sa propre parole. Cette loi
enferme l'homme dans l'univers sans issue de la culpabilité que le «
péché » soit nommé ou pas, c'est bien la faute qui est l'obsession de l'homme et
donc, du même coup, cette « sexualité » qu'on n'en finit pas de condamner, sans
même bien souvent la reconnaître. Cet univers de la faute est celui de la solitude,
de l'échec, de la stérilité univers clos, radicalement incompréhensible semblable à
celui de Franz Kafka. Et les rationalisations qui s'y forment, toutes les «
explications sur le « péché de la chair », ne servent qu'à mieux masquer son
opacité fondamentale. L'homme s'y persécute sans raison, parce que c'est
défendu, parce que c'est mal, parce que Dieu le condamne et nous condamnera à
brûler éternellement si seulement nous nous laissons aller à songer au plaisir.

On aura reconnu, en ces deux formes de la servitude, ce à quoi renvoient en fait


les principes, quand leur rapport au réel se présente comme nous l'avons d'abord
dit en ce cas la morale sexuelle ne fait que recouvrir ce à quoi elle devrait mettre
fin formant système avec cette réalité, elle devient sa justification. Il se trouve
alors pointe de la critique qu'elle est elle-même obstacle à ce qu'elle énonce. Elle
parle de libération, d'amour, de « maîtrise de l'instinct » elle ne fait que consacrer
le

règne, à la fois conjoint et dissocié, de la « violence et de la répression.

Est-ce à dire qu'il faudrait supprimer l'instinct ou la loi? Absolument pas. C'est
impensable, c'est impossible. Tout ce que nous pouvons faire, c'est parvenir à les
reconnaître de telle façon que cesse la servitude.

Faire la vérité

La servitude ne peut se dévoiler que par la connaissance. Là se fait un passage à


la vérité qui, de toute évidence, implique le droit de la chercher. Il n'y aura donc
plus de domaine réservé tout peut être soumis à examen, discussion, recherche.
Et tout homme a fondamentalement le droit, ici, d'aller voir par lui-même. Certes,
les conditions d'exercice d'un. tel droit ont à être précisées ainsi, tout homme a le
droit de faire, en chimie par exemple, des recherches neuves mais il n'en a pas du
même coup le pouvoir, les moyens. Et au quidam qui s'introduirait dans un
laboratoire, sous prétexte qu'il a des idées, on opposera légitimement le
règlement de la maison. Mais c'est tout autre chose que de déclarer
« tabou >, quant à la connaissance, y compris la connaissance morale, tel ou tel
aspect de la vie sexuelle.

Ce passage à la vérité se fait toujours par un choix présent entre le mensonge et la


vérité c'est pourquoi jamais on ne peut simplement se reposer sur l'acquis. Se fier,
en particulier, à l'application supposée correcte des c lois morales établies est un
piège.

On peut, par exemple, c sauver » ainsi l'indissolubilité du lien conjugal, mais en


laissant se perdre ce sans quoi il n'est qu'un emprisonnement, l'amour des époux.
Et il ne suffira certes pas, alors, de proclamer que cet amour doit être. On peut,
quand on est prêtre, « observer le célibat et la continence, sans que, de cette
abstention, naisse autre chose que l'ennui et la tristesse, ou le goût du pouvoir, ou
l'impuissance à communiquer, à entendre, de toute façon, une indisponibilité
accrue.

Bref, ce qui importe est la signification réelle de ce qu'on vit, bien plus encore
que tel ou tel acte, telle ou telle conduite. La vérité concerne le dedans de
l'homme, et pas seulement l'observance ou l'inobservance extérieure, matérielle,
fût-elle étendue aux pensées. Oui, décidément,

c'est bien le sens de cette parole déjà citée « Moi je vous dis qui désire la femme
d'un autre a déjà commis l'adultère avec elle, dans son coeur. Ce que veut
l'Evangile, c'est la vérité des relations entre les hommes.

L'amour

Mais enfin, libres de quelle liberté, vrais de quelle vérité ? L'alpha et l'oméga de
la « morale » évangélique, c'est l'amour, la charité « Tout ce qui ne va pas à la
charité est figure », disait Pascal. Mais l'amour, c'est-à-dire quoi ? Ce mot sert à
tout, y compris à justifier les deux formes de la servitude.

Commençons par le commencement. Il n'y a pas d'amour sans quelqu'un d'autre.


La présence de l'autre, comme autre, voilà en fin de compte la vraie loi. C'est
pourquoi, avant de s'enchanter de l'amour, il convient de commencer
modestement par la justice. Dans le domaine sexuel, comme en tout autre, le
respect d'autrui et de son droit est le b a ba de la « morale > et l'exploitation de
l'homme par l'homme, de quelque façon qu'elle se fasse, l'inadmissible [10]. Dans
l'Ancien Testament, l'adultère est d'abord faute contre la justice € Tu ne prendras
pas la femme d'autrui. » (Même si, bien sûr, joue à propos de la sexualité
l'opposition archaïque du pur et de l'impur.)

L'amour est plus, bien sûr, que ce simple respect. Quoi donc ? Double réponse.
En un sens, chacun ne peut que le connaître par soi-même, en son expérience si
c'est une loi, elle est « gravée dans le cœur Mais, en même temps, il est vrai que
nous ne pouvons aimer qu'ayant reçu l'amour [11]. Ici, pour les chrétiens, se tient
la figure du Christ, comme de celui qui est allé au bout de l'amour, et l'a
justement révélé en plénitude. C'est lui-même qui est le principe. A la soumission
à une loi impersonnelle, se substitue une relation à quelqu'un. Non point, certes,
pour enfermer la sexualité dans une fixation fantasmatique à un Christ
imaginairement présent (déviation toujours possible). Car ce « quelqu'un », nous
ne le connaissons qu't en Esprit », et notre relation avec lui ouvre la relation
abyssale à Dieu même, en même temps qu'elle nous renvoie à nos rapports les
plus actuels, les plus concrets, à notre « prochain ».

Du coup, le principe est lui-même dans la réalité. Ce n'est pas une idée, un
système de représentations, un code c'est un être humam, c'est l'homme par
excellence, c'est

même, en un sens tout à fait vrai, toute la réalité humaine en tant qu'elle est
justement orientée vers sa véritable destinée. Car le Christ n'est pas seulement «
sa personne », il « rassemble tout en lui ». Le renversement que nous énoncions
plus haut partir non des principes, mais du réel peut donc être maintenu jusqu'au
bout.

Il apparaît alors que la « morale sexuelle chrétienne est impensable et


impraticable hors de l'ensemble de la démarche de la foi. Elle n'a de sens, elle
n'existe que si elle se perd, en quelque sorte, dans ce qui est bien plus qu'elle
l'accès à une vie autre, cette vie « selon l'Esprit dont le Christ demeure, pour la
foi des chrétiens, la pierre angulaire.

Toutefois nous avons, dans le champ qui est ici le nôtre, à prévenir une objection.

L'amour paraît, dans le Nouveau Testament, étrangement désexualisé [12]. Voilà


qui, à des esprits soupçonneux, est précisément suspect. Le christianisme serait-
il, dès l'origine, un immense refoulement ? Auquel cas, quelque détour qu'on
prenne, reparaîtra toujours, dans le christianisme, une c morale sexuelle » qui est
une intense répression de la chair. A quoi l'on fait, couramment, cette réponse ni
l'Evangile, ni la tradition n'ont jamais interdit le mariage, à la différence de
certaines sectes, spécialement les Cathares. Preuve que la « chair » n'y est pas
maudite. Sans (doute, mais, dans la morale ou dans les mœurs, avec quelles
restrictions ? Il est difficile de nier que la méfiance ou la répulsion envers la
sexualité aient été une composante puissante de la spiritualité chrétienne.

Composante essentielle ? Ou contrecoup d'autre chose ? Dans le monde où


s'énonce le christianisme, juif ou païen, faire paraître c la charité est une tâche
apparemment impossible. Non, bien sûr, que beaucoup de juifs ou païens du
temps n'aient pas su aimer Mais la révolution chrétienne touche aux fondements
mêmes de la vie humaine, elle prétend faire émerger un nouveau type de vie, tel
que cessent à la fois l'égoïsme et la violence des pulsions, la pesanteur de
l'interdit. Tâche si extrême qu'elle peut paraître, aujourd'hui même, impraticable.
On connaît le scepticisme de Freud sur cet amour, libre et universel, et sa crainte,
non sans motifs, que n'y revienne en force, sous la forme du fanatisme,
l'agressivité. Pour s'y risquer, pour affirmer la fin de l'échec jusque-là immanent à
l'amour l'égoïsme, la domination, la mort il fallait marquer violemment la
différence, arracher au monde ancien la naissance du monde nouveau. Mais cela
se faisait dans ce monde ancien même il est assez clair que Paul est marqué par
sa formation, son milieu, et le chemin qu'il dut y faire.

D'où, par suite, ce péril qu'au lieu de laisser vivre et se déployer l'intuition


chrétienne, on la fige au « lieu de sa

naissance », encombrée à la fois de ce qu'elle dut y subir et de la < dureté » de sa


réaction et qu'ainsi on en revienne à ce qu'elle dépassait, régression qui trouve
toujours, dans la littéralité chrétienne, son prétexte.

L'amour est donc le principe des principes, la loi suprême. Mais comment
l'amour serait-il une loi ? Là joue, plus particulièrement, ce que nous disions tout
à l'heure de la situation originelle du christianisme. Dans le monde de la Loi,
déclarer seulement la fin de la Loi, c'est incompréhensible, ou c'est verser de
l'autre côté, vers l'anarchie du désir. Il ne peut y avoir qu'une nouvelle loi, un
commandement nouveau. Mais s'y trouve totalement transformée la loi comme
telle. La « morale sexuelle n'est pas « Aimez, mais. » « aimez à
condition que. » c'est « Aimez », et ce n'est pas un devoir. C'est ce que l'homme
vit quand il vit en vérité. Ainsi ne s'agit-il plus du tout de « morale sexuelle au
sens où la sexualité serait le champ d'application d'un système moral il s'agit
d'une transformation de la puissance d'aimer qui est en l'homme, de son désir, de
sa libido. Et cela concerne, non seulement les « choses sexuelles », mais tout.
Aussi bien avons-nous appris que la sexualité, comprise dans l'ensemble du
développement humain, est présente à tout l'humain. Mutation, répétons-le, qui
peut sembler une folie –Paul s'en apercevait déjà. Transformer Eros en Agapé (si
l'on peut se risquer à une si redoutable formule) est sans doute une entreprise
extrêmement dangereuse. Les échecs coûtent chers l'histoire de la libido dans le
monde chrétien, même si elle est mal connue, nous en avertit suffisamment [13].

Ne risque-t-on pas, alors, l'idéalisme ? L'amour, la « charité », cette « chose


si vague »? On en parle, on en rêve, on l'évoque elle manque toujours. Dérive
possible. Pourtant, l'amour est rigueur. Il ne s'accommode pas de n'importe quoi.
Mais sa rigueur n'est pas celle d'un système moral, fonctionnant à part, elle est
inscrite dans la réalité même. Sa loi est loi du réel, logique de la vie. Son
expression première est une vie, la vie du Christ ( c'est pourquoi, jamais l'on ne
doit oublier ou négliger cette vie au profit d'une doctrine morale). C'est le «
visage » d'un homme qui est ici la « loi » si paradoxale loi Rigueur que nous ne
pouvons que retrouver au sein de l'expérience, faisant nous-mêmes le chemin à la
fois

extrêmement simple (oui, « ama et fac quod vis » – « aime et fais ce que tu


veux >) et infiniment plus complexe que l'édifice formel des principes. Car c'est
la complexité du réel, qui passe par tous les détours que la réalité impose, qui
donc s'effectuera, pour nous, à travers ce que l'analyse révèle de ce qu'est
l'homme [14]. Rigueur sans échappatoire, puisqu'elle concerne, non les principes
de la morale, mais l'expérience elle-même, directement.

TI n'y a rien à ajouter, strictement rien [15]. Ce qui importe est seulement que
cette découverte de « l'amour » soit présente, active, opérante (faute de quoi, tout
se corrompt, toutes les solutions sont mauvaises la répression ne vaut pas mieux
que la licence). C'est en ce sens, en ce sens seulement, que peut apparaître une
vérité de la vie sexuelle qui concerne, certes, divers aspects de cette vie par
exemple, la relation conjugale d'amour, la possibilité d'un renoncement positif à
la vie familiale, la fausseté d'un acte sexuel qui n'est pas relation de l'homme et
de la femme, etc.

Mais, quelle qu'elle soit, toute vérité concernant la vie sexuelle doit être perçue
comme vérité, au sein même de l'expérience éclairée par le principe un et
fondateur. Elle n'est donc jamais simplement donnée, déposée dans une loi, elle
n'est jamais passivement « évidente >. C'est une vérité qu'il faut faire par sa
propre vie, apprendre en créant son chemin, opérer dans des relations humaines
réelles. C'est pourquoi son expression même ne peut se figer, et ne se confond
jamais avec la répétition inerte de « principes reçus ». La fidélité conjugale ou la
signification du célibat, par exemple, sont aujourd'hui à inventer, car c'est
seulement ainsi que le mouvement premier de l'Evangile peut se reprendre, que
l'Evangile est un acte, et non un recueil de préceptes archaïques.

Toutefois, si cela c ne marche pas »? Si le lien manque entre la conversion


chrétienne et l'intégration de la sexualité à l'amour, que faire ? Qu'on se le dise
bien toutes les solutions au rabais seront finalement très coûteuses. (Peut-être le
voit-on assez aujourd'hui, après tant de générations formées dans la peur.) On ne
peut qu'analyser cet échec, chercher la cause. Absence de conversion réelle ?
Dénaturation du christianisme ? Et chez qui ? Peut-être chez les éducateurs, les
pasteurs. Ceci n'enlève rien, bien
sûr, au poids de la faiblesse ou de la méchanceté des hommes. Du moins faut-il
nous assurer que notre « morale sexuelle (décidément, l'expression détonne)
correspond bien à l'orientation évangélique. Sinon, tout le jeu est faussé, et les
conséquences en paraîtront avec une implacable rigueur.

LA DISTANCE

Prendre pour lieu des principes la réalité même, et ramener les principes au
principe concret qui est l'expérience évangélique, n'est aucunement supprimer la
distance principe-réalité. Au contraire. Mais la distance est saisie autrement elle
devient ce qui indique un chemin possible et nécessaire elle est distance dans
l'expérience même entre ce qui déjà l'oriente et ce qui pourtant ne s'y réalise pas
pleinement (analogue, en cela, à la distance qui sépare le Christ « déjà venu » et
l'accomplissement de son œuvre). La distance n'apparaît donc plus comme
condamnation en fait sans espoir. Elle est plutôt conscience agissante de ce qui
est à vivre. Mais cette conscience n'est guère immédiate, nous avons à apprendre
(et pas dans les livres) quelle est notre défaillance ou notre illusion réelles. Aussi
arrive-t-il que la distance se révèle tout autre que nous ne l'imaginions. Peut-être
est-ce même inévitable. Est-ce que, dans l'Evangile, la parole du Christ ne révèle
pas, à ceux qui l'écoutent, que leur idéal même, la perfection qu'ils visent, sont
encore insuffisants ou déjà compromis avec le\« péché »? Il arrive, donc, que le
lieu du combat, si je puis ainsi parler, se déplace.

Tel s'accuse de tromper sa femme mais il se refuse à connaître la vraie cause de


son échec conjugal, qui peut être, par exemple, une telle avidité à réussir et
gagner de l'argent que sa femme s'est sentie oubliée, réduite à rien, et qu'elle ne
fait plus rien pour se rendre désirable.

Ce déplacement nous est difficile à admettre, parce qu'il atteint toujours cette
image de nous-mêmes que, jusque dans nos contritions les plus vives, nous
tendons à maintenir. Il nous contraint à une marche réelle, bien différente d'une
identification, réussie ou ratée, à ce que nous rêvons que nous sommes. Il ouvre,
enfin, le champ de la relation effective à l'autre comme autre, alors que nos
préoccupations

morales, au sujet de la sexualité, sont si souvent « égoïstes », toutes relatives à


notre « moi >.
Le « champ de la sexualité n'est pas déterminé d'une manière chosiste,
matérialiste. La libido concerne tout, non pas selon cette image du réel, jamais
remplie, que poursuit la casuistique, mais selon ce qui se passe en fait, et se
découvre à une investigation armée de compétence [16]. A la place de la morale
sexuelle, vient une connaissance de l'amour, qui est en même temps exigence
pratique, et dont le domaine de la sexualité, au sens courant ce qui se donne
comme tel à la mentalité encore habituelle des adultes, ce qui concerne les
rapports sexuels physiques et affectifs n'est qu'un aspect, que l'on doit bien se
garder de dissocier du reste. C'est à cette dissociation qu'il incombe de mettre fin,
car cette « mise à part » de la sexualité révèle la séparation persistante entre
l'orientation et la réalité.

Il est en même temps nécessaire d'accepter le temps, c'est-à-dire d'envisager la «


distance non selon un modèle statique de conformité à un plan, un règlement,
mais d'une façon plus dynamique, en termes de « construction » ou de
« développement »

D'où l'importance d'une formation conçue comme formation, croissance et non


pas comme imposition d'interdits, ni non plus comme information sexuelle
« neutre >, sans aucune orientation. La formation sexuelle est initiation à l'âge
adulte, ce qui ne va ni sans crises, ni sans renoncements. Du moins convient-il
que ces renoncements soient justes et que leur sens (du moins après la petite
enfance) puisse être consciemment perçu par le sujet. D'où l'importance encore
de l'histoire du sujet la situation singulière n'est pas seulement un point de départ
on ne peut que la vivre de telle ou telle façon, et par là la modifier, sans que
jamais elle cesse et qu'on se trouve dans le pur royaume des essences. Prendre au
sérieux l'histoire d'un être humain, c'est accepter que chaque moment de cette
histoire soit ce qu'il est (là se reprend le thème de la situation). Le moment ne
peut être « survolé [17].

Il se peut même, alors, que la progression réelle passe par une régression
apparente, qu'un effort de vérité mène à l'effondrement du « personnage moral
auquel on -s'était

identifié. Ceux qui en viennent là perçoivent qu'ils n'étaient pas ce qu'ils


croyaient être, et que le chemin d'une chasteté réelle passe par la franche
acceptation de ce qu'ils sont. S'y opposer au nom des principes, c'est
compromettre l'Evangile avec ce qui lui est le plus opposé la fausse perfection.
C'est, au mieux (!), remplacer la fin de la « servitude de la chair par un «
principe » bien différent « La faute plutôt que le scandale. » Ainsi, l'abstraction
d'une morale faussement objective, c'est-à-dire enfermée en ses règles et sa
casuistique, est-elle remplacée par le réalisme d'une vie qui s'oriente et se
transforme selon un choix. Et, loin d'être mépris des principes eux-mêmes, cette
attitude consiste à les prendre au sérieux pour ne pas se résigner à leur échec, fût-
il masqué.

Ceci vaut de la société comme de l'individu ce que nous avons dit plus haut de «
l'aspect social » trouve ici à s'exercer. Là encore, certes, il s'agit de dessiner les
chemins possibles et d'y avancer avec des moyens réels d'accepter, en vue de
l'orientation évangélique, les détours qui s'imposent (puisque la sexualité est en
rapport avec le pouvoir, l'argent, l'économie, l'idéologie, agir comme si ces
rapports n'existaient pas, c'est, le plus souvent, ne pas agir).

L'un des aspects les plus importants, ici, est certainement la critique de la morale
elle-même, critique dont le sens est de libérer l'Evangile de tout ce qui,
prétendant le représenter, le rend stérile ou le compromet en fait.

Du coup, la critique esquissée en notre première partie apparaît comme un


élément positif essentiel de la « morale sexuelle ». D'ailleurs la critique de la
morale se trouve déjà dans le Nouveau Testament il se peut que, dans sa
littéralité, elle soit différente, ou même aille dans une autre direction par
exemple, elle va du droit de répudier à la fidélité qu'évoquait déjà la sagesse
biblique (« Ne repousse pas la femme de ta jeunesse ») alors que, dans notre
situation, nous avons peut-être à passer d'une interdiction formaliste du divorce à
une compréhension plus humaine de la relation conjugale. Mais l'esprit peut fort
bien être le même. Cette critique ne doit d'ailleurs pas se borner à dénoncer. Il
nous faut rendre compte du passé, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il pose
question, à la fois par ses répressions (poussées parfois à un degré obsessionnel
incroyable) et par ses laxismes de fait. Comment le christianisme, dans sa
pratique ou dans sa doctrine, a-t-il pu devenir cela ? Causes tout extrinsèques ?
Dérive interne toujours mena-

18. Marqué, en l'occurrence, par un climat étouffant de refoulement mais peut-


être, dans quelque temps, le passe sera-t-il marqué de notre impuissance
croissante à discipliner les mœurs ?

19. Même ceux de nos contemporains qui ignorent tout de la « répression


constituante » des temps modernes, liée d'ailleurs bien plus à l'essor du
rationalisme qu'à un renouveau moral, en sont inconsciemment marqués.
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çante ? « Adaptation » trop réussie de la foi à des formes culturelles, à des


mentalités aujourd'hui intenables ? Voilà qui mérite d'être mis au jour. On
pensera peut-être que c'est vain, que seule importe la situation actuelle, sans
s'encombrer d'histoire. Mais le passé ne s'expulse pas si aisément. Un passé
encore tout proche pèse sur les chrétiens [18]. Et, en-deçà de ce passé conscient,
il faut tenir compte d'un véritable inconscient historique [19]. Ainsi sera reconnue
la distance entre l'orientation dont on se réclame et l'état réel de la société, dans
sa pratique sexuelle comme dans ses principes et son idéologie « morale » afin,
bien sûr, d'aller sur le chemin où l'on se rapproche effectivement des « valeurs ou
du « sens qu'on proclame. Ainsi pourra-t-on mettre fin à cette « hypocrisie »,
cette duplicité, souvent ni perçue ni voulue, certes, qui caractérise trop souvent la
« morale sexuelle des chrétiens. Fin du règne du « comme si » et du « en principe
y du « il faut » dont le rapport avec la réalité est insaisissable, c'est-à-dire se
révèle, à l'analyse, échec. Fin de la scission entre la morale et les mœurs, car c'est
la réalité de la sexualité humaine qui est en cause. Fin, il est vrai. jamais finie
tâche toujours à reprendre. L'homme, à titre individuel et à titre collectif, y est
renvoyé à la responsabilité de conduire sa vie ce qui est, certes, beaucoup plus
difficile que de répéter indéfiniment la liste des choses permises et des choses
défendues, en y joignant quelques références sublimes à la dignité de la nature
humaine et à notre destinée surnaturelle.

LES RÈGLES

Mais enfin, pense-t-on, à supposer que tout ceci soit fondé (ce que tous
n'admettront pas), la question des principes n'est pas résolue pour autant. Moyen
trop commode d'éluder la question Le divorce est-il permis, ou pas ? Le célibat
des prêtres restera-t-il obligatoire ? Les moyens contraceptifs « non naturels sont-
ils condamnés ? Voilà les questions concrètes des hommes et des femmes, à quoi
ne répondent guère des considérations sur c la fonction des principes Intellectuel,
tout ça

Malheureusement, l'expérience actuelle montre assez bien que ces questions


brûlantes demeurent des conflits insolubles, tant qu'on accepte de les poser dans
le lieu même des principes. Il ne suffit certes pas de refuser ou d'assouplir les «
lois morales chrétiennes en matière de sexualité, si l'on ne touche pas à leur
statut. C'est seulement en ce dernier cas qu'on pourra, sans équivoque, sans
difficultés insolubles, revaloriser éventuellement les lois. Car, d'abord, on pourra
faire quelques distinctions nécessaires [20] • L'orientation, c'est-à-dire le principe
et la vérité de la vie sexuelle qui par lui se révèle à nous, à travers notre
expérience.

• Les médiations, quelles qu'elles soient, y compris celles qui n'ont rien de «


moral », mais qui sont utiles ou nécessaires pour que nous avancions en la
distance qui sépare l'état de choses actuel, personnel ou collectif, de la vie libre et
vraie.

• Les règles, enfin, dont nous allons dire quelques mots. Les règles sont d'ordre
social. Elles assurent, dans un contexte culturel et politique donné, le droit des
personnes et l'ordre général. Elles ne sont pas sans rapport avec l'orientation, il
convient même que, dans la mesure du possible, elles s'en inspirent et tendent à la
réaliser mais elles ne peuvent se confondre avec elle.

Les règles sont, par elles-mêmes, nécessairement relatives. Elles sont toujours un
compromis entre ce qui serait « l'idéal et ce que peut la société. Quand on
l'oublie, elles « débrayent », elles concernent un monde fictif. Enfin, elles ont
nécessairement un côté technique, non seulement par leur aspect juridique, mais
par leur lien inévitable avec les conditions culturelles et l'état des connaissances
biologie, sociologie, psychologie particulièrement.

D'où plusieurs conséquences.

Les règles peuvent varier, puisqu'elles sont contingentes. Non de n'importe quelle
façon, certes entre certaines limites, au-delà desquelles l'orientation serait niée,
avec les vérités qui s'y donnent. Mais il est désastreux de prendre ces limites pour
l'essentiel de la morale sexuelle. Car elles ont un aspect. limitatif, c'est-à-dire
négatif. Y réduire la « morale > chrétienne, c'est faire du christianisme une
morale au sens le plus pauvre ce qui énonce entre quelles frontières l'homme peut
faire son chemin. Et si encore on se bornait là Mais on présente ce négatif ou res-

trictif comme positif on donne comme c sens de la vie > ce qui n'est absolument
pas un sens.

Opposer, sans plus, les règles canoniques actuellement en vigueur à un divorcé


qui veut se remarier, à un prêtre qui désire continuer son ministère mais quitte le
célibat, peut avoir, de toute évidence, des motifs d'ordre social. Mais confondre,
tout uniment, cette opposition sociale avec ce
que « Dieu demande », avec l'« appel du Christ », avec la fidélité au
Seigneur », c'est un abus certain. Il révèle même, chez qui s'y laisse aller, une
sorte d'inaptitude à comprendre, justement, le sens du christianisme.

Donc les règles peuvent changer. Les maintenir dans leur littéralité n'est pas, de
soi, servir la vérité la raideur, ici, a d'autres causes que la foi pure, qui sont
psychologiques ou sociales. Mais, de plus, il est encore factice de concevoir ce
changement comme une sorte de progrès par addition et accumulation. Comme si
le progrès de la connaissance de l'Evangile était l'accroissement quantitatif des
interdits 1 D est fort possible, au contraire, que « changer les règles » apparaisse
comme un « abandon de certaines prescriptions littérales [21]. Croire le contraire,
c'est se faire de la tradition une image trompeuse. Nous n'avons pas un « recueil
de lois à à compléter (aucun équivalent, dans le Nouveau Testament, du
Lévitique). Nous avons plutôt, en chaque moment de l'histoire, à faire resurgir,
dans le champ réel qui se donne, la vérité évangélique. C'est une tout autre
opération, qui exige une radicale liberté envers les formulations anciennes. Les
règles, même les plus admises (« en principe » !) et les plus anciennes, ne sont
jamais telles que nous puissions simplement prendre appui sur elles. Si les
mépriser est une sottise, ou une faute, les « consacrer > sans discernement ne
vaut peut-être pas mieux. Pas de christianisme, certes, sans mémoire de l'origine
et de la tradition. Mais il y a une mémoire encombrante et une mémoire créatrice.

En vérité, quand l'abandon en question est fondé, il s'agit d'un progrès. Sur ce
point-là, il faut être extrêmement net. L'Eglise n'a pas à reculer, céder, « s'adapter
aux mœurs contemporaines ». Nous payons assez cher le prix «
d'adaptations » passées [22]. En ce sens-là, toute « politique d'abandon est un
désastre. Mais il se peut fort bien que, pour avancer, pour mieux réaliser ce que
veut l'Evangile, il nous faille renoncer à une certaine image sociale,

dont ce que nous avons dit, plus haut, sur la faiblesse des principes, montre
d'ailleurs la part redoutable d'irréalité [23].

Toutefois, ne le méconnaissons pas il est inévitable que « la morale sexuelle


puisse être perçue comme un ensemble d'interdits. Il est même nécessaire,
l'homme étant ce qu'il est, qu'elle apparaisse, spécialement à travers ceux qui la
disent, la représentent, comme interdit de la jouissance [24]. A vrai dire, cela
concerne toute l'orientation chrétienne dont il est certain qu'elle refuse l'anarchie
du désir. Et il est possible encore qu'on en demeure là, c'està-dire que, pour
certains, la « morale chrétienne soit répression de leur instinct, et rien de plus.
Mais une « Eglise qui « permettrait tout » ne serait qu'une fausse « bonne
mère >, enfermant ses « enfants » dans une dépendance beaucoup plus grave que
si, dans l'interdit qu'elle énonce, est présente la loi du Père.

En revanche, rien n'est plus fâcheux, pour l'Eglise et l'enseignement chrétien, que
de se laisser enfermer ou de s'enfermer délibérément dans un rôle répressif. S'en
trouve dénaturé l'Evangile, qui dit tout de même autre chose, et, par contre-coup,
l'interdit même. Une « morale de l'amour » ou l'amour n'existe plus, mais ne
cesse pourtant d'être nommé, c'est le chemin de la perversion et de tous les
désastres.

« Réalité sexuelle et morale chrétienne » à la question que recèle un tel titre,


avons-nous répondu ? Certains, je n'en doute pas, seront déçus. Car ce qu'ils
attendaient, c'est de voir substituer, à un ensemble de règles traditionnellement
admises, un nouvel ensemble, naturellement plus « large », plus «
compréhensif », ou plus c adapté ». Exigence qui n'est pas sans motif, nous
l'avons dit mais qui est aussi, nous l'avons dit encore, bien équivoque. Car la
question décisive n'est pas là. Elle concerne le lieu même de la morale, sa portée,
sa structure. Et il nous a semblé que la « morale chrétienne », particulièrement
dans le domaine sexuel, ne se ramène pas du tout à une codification, même si l'on
y joint des considérations théologiques ou pastorales il nous a semblé que sa
fonction est d'éclairer, libérer, former l'homme pour une vie nouvelle, en sorte

qu'il sache par lui-même, et dans sa condition réelle, voir clair et agir droit.
Morale, si morale il y a, du second degré un peu, qu'on me passe la comparaison,
comme la logique que prônait Descartes dans le Discours de la Méthode non un
ensemble de recettes, mais une aptitude à se conduire. Aller ainsi, c'est, j'en
conviens, déplacer la question mais, à s'en dispenser, on risque de rester enfermé
dans le fatal débat des laxistes et des rigoristes, d'où rien ne sort de fécond.

Enfin, me relisant, j'éprouve jusqu'à la confusion le sentiment d'avoir, pour faire


court, schématisé et simplifié avec impudence. Que de questions posées, qui
demanderaient explications, précisions, analyses [25] Il m'a pourtant semblé
légitime d'indiquer, si sommairement que ce soit, une direction.

Est-ce au moins une bonne direction ? Je le crois, mais je ne suis pas infaillible. Il
se peut que je sois tombé dans l'erreur, ou que j'ai omis tel ou tel aspect,
décidément trop essentiel pour que la concision de ce texte puisse excuser
l'omission. En ce cas, qu'on me le montre nous devons nous enseigner les uns aux
autres. Mais, de grâce, que ce soit là où j'ai essayé de voir clair. Car il serait
évidemment trop facile de blâmer l'imperfection de ce qui précède, en se
réfugiant dans le ciel sans nuages de principes impassibles sans se soucier de ce
qui advient en l'homme, qui souffre, fût-il Dieu incarné, passion. L'Evangile lui-
même est fait pour l'homme, et non l'homme pour l'Evangile [26].

Maurice BELLET

ERRATUM

Dans la première partie de cet article parue dans notre numéro de février une


interversion de lignes s'est produire en haut de la page 283. Il jaul lire ainsi:
Reste un simple besoin, peut-être exaspéré par le conditionnement social (cf. la
publicité), mais devenu étranger au désir proprement humain (24). < Bazarder les
principes », sans plus, est donc une opération, à son tour, plus que suspecte. Péril
avec lequel on joue, de peur de paraitre « refoulé ». Mais l'immoralisme pur
détruit t'amour, la tendresse et la civilisation Et à la note 24 Bien entendu, cette
vitalité du désir n'a rien à voir avec le « désir sexuel violent et exacerbé qui se
rencontre chez ceux qui c n'arrivent jamais à ce qu'ils souhaitent ainsi ces faux
(ou vrais ?) Don Juan, incapables de rejoindre vraiment aucune femme.