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Les Secrets du Vatican, les

drames de la ville éternelle,


le bâtard de la papesse...
grand roman historique
inédit, par [...]

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Labourieu, Théodore. Auteur du texte. Les Secrets du Vatican, les
drames de la ville éternelle, le bâtard de la papesse... grand
roman historique inédit, par Th. Labourieu. 1878.

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S. LAMBERT ET OlE, ÉDITEURS 1
î

125, RUE MONTMARTRE, PARIS

et chez tous les Libraires de Frari.ce


LES DRAMES DE LA VILLE ET
LE BATARD DE LA PAPESSE on

PaPi Th/LABOURIEU
Pendant de longs siècles, ensevelie dans les ténèbres avant, nous réverrons l'un des descendantsde la femme-
de l'ignorance, protégée par les noiresbordes .des in- Pape toujours en lutte ouverte contre Rome et condui-
quisiteurs et des Jésuites qui, prenantleur mot d'ordre à sant le grand mouvement de la Réforme, qui marqua
Rome, le faisaient parvenir d'un bout de l'univers à- le commencement du xvi° siècle. Le drame se, passe
lja'ùtre, la vie dés. papes resta un mystèreppur les peuples.. autant à Paris que dans la Ville éternelle.
.-"Les crimes,' les turpitudes, les débatïches, les sçan-. Nous entrerons à la cour de François Ier, ce roi
dâïes qui ont été commis par les sombre's habitants des •;
chevaleresque, qui trahit la. parole jurée et refusa, une
demeures papales, ne commencèrent a être, mis à la fois en liberté, une rançon promise pendant sa captivité.
-lumière du progrès que vers la fin du : siècle dernier;
1 Nous verrons le connétable de Bourbon trahissant sa
Il fallut ;des hommes bien audacieux, doués d'un cou- patrie, pour échapper aux,obsessions de la mère du
,
rage éprouvé, pour mettre à jour les premiers cette po- roi de France, la duchesse d'Angoulême, qui voulait en
litique cauteleuse et perfide des pontifes romains ; pour faire son amant, et qui, occupant une des plus hau-
commencer à saper le prestige et la puissance qui, avec, tes dignités dans son pays, préféra aller mourir avec un
des dehors pompeux, avaient masqué jusqu'alors au nom abhorré sous les murs de Rome, mise à sac par ses
monde les vices les plus hideux.de l'humanité. bandits, abandonné qu'il était par l'Espagne qui l'avait
Depuis saint Pierre jusqu'à nos jours, à part quel- soudoyé.
ques, rares exceptions, comme Grégoire le Grand, qui Nous suivrons à la cour de France les intrigues amou-
fut la plus grande et la plus pure gloire de l'Eglise, il reuses, si recherchées parle roi galant qui régnait alors.
en est peu qui ont porté la tiare sans tache. Nous reverrons des filles nobles, rachetant leur for-
Tons ont été homicides, adultères ou incestueux ; ' tune et leur liberté par la perte de leur honneur laissé
tous ont commis dés:crimes, que l'on a hésité jusqu'au- dans une chambre royale.
jourd'hui à mettre sous les yeux.du public. : A côté des grands personnages, parmi lesquels nous
L'histoire n'a pu pendant Un long temps être écrite distinguons au premier rang les Sforza, les Bonnivet,
consciencieusement.Le moment est venu d'éclairer les Bayard, nous verrons apparaître'ces troupes de
jusqu'aux plus sombres-couloirs des palais habités par truands, de détrousseurs qui infestaient la France à
les soi-disant représentants de Dieu sur la terre. cette époque.et qui, à côté de l'horreur qu'ils inspirent,
Parmi tous les faits historiques, cachés par le clergé, nous, feront connaître les us et coutumes de ces basses
il en est un qui jusqu'alors a été peu éelairoi, nié qu'il classes.
a toujours été par les intéressés,et qui dépasse, certes, ce L'oeuvre tout entière est des plus dramatiques; mais
qui a été fait de plus fort comme charlatanisme clérical. aussi bien qu'il y a des pages qui soulèvent l'indigna-
Nous voulons parier de cette .femme qui, sous le nom tion ou amènent les larmes aux yeux, il y a place aussi '-
de Jean VIII, occupa pendant plusieurs années le trône pour le rire.
pontifical, y porta la tiare avec un semblant de dignité La vieille .gaieté gauloise a sa part dans ce livre re-
et sacra deux empereurs. marquable.
Vêtue d'habits masculins, elle parvint longtemps à Aucun autre ne lé dépassé, par sa longue suite de ré-
cacher son sexe. Ce n'est que le hasard qui, sous' les vélations curieuses, de péripéties émouvantes, de scènes
traits'd'un prince de l'Eglise, découvrit le mystère. .- pittoresques qui se passent aussi bien à la cour que
Des relations charnelles s'établirent entre eux. Elle dans la rue, à Paris comme à Rome.
devint grosse et un jour de procession, au milieu de •
Le mot d'ordre à la cour semble être : trahison. Depuis
Rome prosternée à ses pieds, elle se sentit prise des le roi jusqu'au plus humble valet tous la pratiquent, et
douleurs de'l'enfantement et accoucha, au milieu de la -.le lecteur ne se sent attendri que par un drame intime
confusion générale, d'ùn-fils qui disparut, à peine sorti qui se déroule au milieu de la débauche, du luxe et des
du sein dé sa mère.. - -
splendeurs.
C'est cette vie aventureuse que ,-nous allons raconter

En même temps qu'une leçon d'histoire, ce livre peut
d'abord. Mais le roman;:s'étendraplus loin. à juste/titre passer pour l'un" des plus curieux qui aient
Il fait revivre cet enfant..Enlevé par un serviteur de vu le jour.-à notre époque, si pleine cependant de ré-
la papesse, il a été. élevé par lui," avec des principes de vélations de toutes sortes.
haine contre l'Eglise. Nouslé verrons apparaître et dis- : Aucune période dé.l'histoire, mieux que celle-ci,
ne
paraître, luttant avec acharnement "côn{re la cour de : peut être comparée aux événements contemporains.-Les
Rome, toujours.guidé .par son.père adoptif. . '., deux moments en effet sel-essemblent par ces deux grands
Puis le roman, sautant',de plus de six siècles en.. faits : l'invasion elles agissementsdu clergé.
.

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LES SECRETS DU VATICAN


LES DRAMES DE LA VILLE ËTERWELLE

LI BATARD DE LA PAPESSE

PARIS
S. LAMBERT ET CIE, ÉDITEURS
4 25, RUE MONTMARTRE, 125

18 7 8
IMPRIMERIE D. liARDIN, A SAINT-GERMAIN
LE SECRET DU VATICAN
ou

LIS MYSTÈRES D'UN CONCLAVE'


LE
dtlntI UU VAUiAN

Les préliminaires d'un conclave.

PARIS
S. LAMBERT ET CIK, ÉDITEURS
125, RUE MONTMARTRE, 125

1878
LES DRAMES DE L'A VILLE ÉTERNELLE

CHAPITRE PREMIER
Les deux papes
Rome, au ixe siècle, avait un regain de Deux papes, Jean VIII et Photius, se dis-
grandeur. La Tille des Césars, tombée avec putaient donc en Europe la puissance spiri-
l'empire païen, commençait à surgir de tuelle au moment où les héritiers de Char-
ses ruines, à redevenir la ville éternelle. lemagne s'en arrachaient les lambeaux.
Un pape, Léon III, précurseur de Léon X, Vers le milieu d'un jour du mois de sep-
avait jeté sur les épaules de Charlemagne tembre 857, le pape Jean, en compagnie
le manteau de pourpre. En donnant au vain- d'un de ses serviteurs, un laïque, était re-
queur de l'Occidentla couronne et le sceptre tiré dans un des bâtiments dépendant du
d'empereur, ce pape redonnait aussi à Rome palais de Saint-Jean de Latran.
la suzeraineté du monde. Il regardait à une étroite fenêtre éclai-
Avec César, Rome avait régné par le rant une grande salle voûtée, aux lourds
glaive, avec Charlemagne, elle allait régner piliers, la Rome moderne perdue dans l'an-
par la croix. ciennecité de l'empire. Rome n'était encore
Mais en l'année 857, c'est-à-dire cin- qu'un cloître fortifié et un château fort bâti
-
quante ans après le sacre de l'empereur sur des ruines.
d'Occident, Rome catholique était menacée Alors Jean retenait de ses doigts crispés
par les fils dégénérés de Charlemagne sa longue robe pour mieux voir du dehors
comme l'avait été, dès sa fondation, Rome ce qui se passait dans la ville chrétienne :
païenne par les fils de Tarquin. la Leopolis.
A cette époque, le pape de Rome s'appe- Son visage, qùo;.mc contracté, avait une
lait Jean. expression féminine que la colè'ene pou-
Il avait pour adversaire Photius, patriar- vait même détruire. Ses traits ré0uliers,
che grec de Constantinople. Il n'avait pas ses regaids pleins de douceur, son visage
que cet ennemi orthodoxe, il avait aussi rebondi n'avaient rien qui pût rendre les
contre lui tous ses anciens alliés, des guer- sombres pensées dont son âme était cepen-
riers francs et germains. dant animée.
LES SECRETS DU VATICAN.

Le serviteur, placé respectueusement vous exagérez les dangers qui vous mena-
derrière lui, avait la figure plus accentuée. cent. Je ne suis pas plus geôlier que bour-
Cependant ses yeux bleus, ses cheveux reau, pas plus traître que geôlier. Je suis
blonds, son teint blanc et rosé accusaient, votre conscience. Elle parle par ma bouche,
à l'exemple de son maître, l'homme du Nord et ces hommes qui passent, en ce moment,
égaré sous le soleil du Midi. ne peuvent être personnellement vos enne-
Tous les deux étaient des Allemands, ori- mis, puisqu'ils sont de notre patrie.
ginaires de Mayence. L'un avait été élu — Us ne viennent pas moins pour m'ar-
pape grâce à ses connaissances approfon- racher à Rome, répliqua Jean avec vio-
dies en théologie, à ses dons naturels et à lence, et pour livrer Rome à Louis le
cîtte beauté surhumaine qui a servi de Germanique.
vous-même, vous
type aux anges des peintres byzantins, les — Il |ne fallait pas,
seuls artistes que connaissait la Rome du donner à Charles II de France ! riposta Po-
ixe siècle. merant.
Jean, après avoir longtemps regardé à la — Mais, reprit Jean, n'est-ce pas à
fenêtre, s'était laissé retomber sur un esca- la France que Rome doit sa puissance et
beau. En proie au plus violent désespoir, il l'élévation du trône pontifical ?
s'était écrié : — Sur lequel vous risquez de faire as-
— Pomerant, je suis perdu ! et frère seoir le patriarche de Constantinople 1 ajouta
Photius traversant Rome avec ses hérauts le serviteur.
d'or, voici Louis, le Germain, avec ses hé- — Pouvais-je, insista son^maître, refuser
rauts noirs ! de le recevoir à,Saint-Pierre? Pouvais-je ne
Jeanyrépojadit-le-ser-viteur-que-lô-pape pas consentir à_ reconnaître sa puissance,
avait désigné sous le-nom de Pomerant, lorsque Charles de France était battu par
c'est votre faute : il ne fallait pas appeler Charles le Germanique?
votre rival d'Orient dans Rome, alors vous — Vous auriez dû, continua l'impi-
n'y eussiez pas attiré les hommes du Nord. toyable Pomerant, vous souvenir avant
— Et toi aussi, tu m'accuses ! exclama tout de notre patrie, gouvernée par les
Jean, attachant sur Pomesant des regards plus dignes descendants de Charles le
éplorés. Grand. Vous avez été ingrat envers l'Alle-
Ce dernier, malgré son humble condi- magne comme vous avez été impie en appe-
tion, exerçait une influence mystérieuse lant dans Rome votre compétiteur de By-
sur le souverain des rois. En ce moment, il zance.
détourna la tête pour ne pas jouir de la dé- — Mon
Dieu ! mon Dieu ! exclama Jean
solation navrante de son maître ; celui-ci d'un air lamentable et qui, de désespoir, se-
continua : tordit les bras, déchira sa robe, arracha sa
— Eh quoi ! lorsque mes évêques vien- tiare, vous me punissez trop ! Après avoir
nent de me chasser de Saint-Pierre et de permis à l'étranger de souiller le refuge des
me donner Saint-Jean de Latran pour pri- rois et le sanctuaire du Seigneur, quelle
son, toi aussi, tu es sans pitié ! Es-tu un humiliation me réservez-vous encore?
traître et ne m'as-tu suivi que pour devenir — Celle de vous faire connaître, Jean VIII,
mon geôlier et mon bourreau ? pour ce que vous êtes au monde chrétien !
— Le [désespoir [vous égare, reprit Po- lui murmura Pomerant avec amertume.
merant avec un accent contristé, et vous — Tais-toi! oh! tais-toi, traître! râla le
LE BATARD DE LA PAPESSE.

pape avec des gestes de terreur qui firent Ces cavaliers portaient au bout de leurs
dire au serviteur contristé : lances une bannière où étaient écrits les
— Il me serait facile d'être un traître ! noms de leur province. On eût dit un fais-
Si je ne le suis pas, c'est que par raison ceau d'enseignes roulant sur des cimiers
comme par affection, je suis dévoué à Vo- sans panache.
tre Sainteté comme le sont mes compa- Les francs comtes s'avançaient au cen-
triotes qui peuvent bien en vouloir à Rome, tre de Rome quand leurs soldats venaient
mais non à Jean ! les rejoindre sur tous les points. Us sur-
Pomerant, sur ces mots, s'éloigna discrè- gissaient sans bruit des ruines, des tem-
tement de la salle, laissant le pape désolé et ples et du Colisée.
solitaire. Un chevalier fermait la marche avec l'é-
Alors des scènes non moins étranges, tendard de Saint-Vehme, gardé par quatre
non moins dramatiques, se passaient dans hérauts, l'épée nue devant cette bannière,
Rome. où étaient tracés ces mots :
Le concile des évoques était tenu aussi « Que nul n'y touche, pas même l'empe-
prisonnier dans Saint-Pierre, comme l'était reur! »
le pape à Saint-Jean de Latran. Ces hommes, à la lance pavoisée, étaient
Les évêques étaient plongés dans un les mêmes qui, au xvie siècle, après avoir
désespoir égal à celui de Jean, qu'ils ve- été soldats francs juges de Charlemagne,
naient de chasser eux-mêmes de Saint- devaient devenir soldats pillards du conné-
Pierre. table de Bourbon. Les mêmes qui, en s'em-
A la suite d'un brillant cortège de pré- parant encore une fois de la ville éternelle,
lats, chamarrés de soie et d'or, précédant le sous Clément VII, faisaient trembler Char-
patriarche de Constantinople, était arrivée les-Quint.
une escorte autrement menaçante pour la Au moment où le dernier héraut des
cour papale. francs comtes passait sous les fenêtres de
Après les dignitaires de Byzance étaient Saint-Jean de Latran, Jean VIII était en-
venus les hérauts d'armes d'Aix-la-Cha- core sans mouvement sur son escabeau.
pelle. Après les hommes de pourpre et d'or Pomerant, respectant son accablement,
étaient venus les guerriers noirs, au casque s'était alors esquivé de la salle.
sans panache, aux cheveux roux et aux Il était évident, par les paroles du servi-
coursiers ardents. teur, qu'un terrible secret existait entre ces
Devant ces sombres cavaliers se tenait deux hommes, et que ce secret les unissait,
un héraut portant un large écu d'argent malgré l'énorme distance qui paraissait
aux deux rameaux surmontés d'un poi- séparer le pape de son valet.
gnard. Jean était encore abandonné à son déses-
Tous, le casque baissé, descendaient des poir et à sa douleur, lorsqu'un personnage
collines de la ville éternelle, au pas de richement habillé pénétrait à son tour dans
leurs chevaux magnifiques, solennels, si- la salle sombre et voussue.
lencieux comme des fantômes. Il était coiffé d'une mitre dorée de forme
Le peuple, affolé et refoulé sur leur pas- grecque. Il portait une étole brodée d'or
sage, s'était écrié avec terreur : jetée sur une robe de soie rouge et vert.
« Les francs comtes allemands, les che- Il paraissait très-jeune, comme le pape
valiers de Charlemagne ! » Jean. Ses traits régulièrement accentués
.Q. LES SECRETS DU VATICAN.
.

étaient encadrés d'une barbe noire retom- zance. C'est pour avoir voulu réaliser^
pensée de marier l'Église grecque à l'Eglise
bant avec des flots de cheveux sur sa puis-
latine contre les Sarrasins, contre tous les
sante poitrine.
chrétienté, que vous me
Ses yeux noirs, fendus amoureusement, infidèles de la
étaient trouvez prisonnier à Saint-Jean de Latran I
comme le sont les yeux asiatiques, moi de la su-
doux et brillants. Ils étincelaient comme Le concile, plus jaloux que
des feux de diamants dans cette pénombre. prématie de Rome, m'a banni
de son sein
Il avait le nez droit et aquilin, le teint mat parce que je voulais avec vous, Photius,
pâle et faisait ressortir sa partager les clefs de saint Pierre. Les évê-
un peu que
chevelure aile de corbeau, Sa barbe roulée ques ont préféré me les arracher des mains !
et crêpée à la mode des rois asiatiques re- Les Allemands ont descendu sur Rome pour
tombait en pointe sur la partie supérieure profiter de nos dissensions, pour me dis-
de son corps, dont lés.allures tenaient à la puter mes États reçus de Dieu par Charle-
fois du prêtre et du soldat. magne, que ses preux, eux-mêmes, veulent
Cet homme, c'était PhotiuS. me ravir I Je le jure sur les saints Évan-
Il s'avança vers Jean VIII, dont la douce giles, ceux qui sont contre vous, Photius,
et séraphique figure contrastait avec sa ce sont ces évêques dont je suis le prison-
mâle physionomie. Il toucha du doigt l'é- nier; ce sont ces Allemands qui cernent
paule de son compétiteur, absorbé.dans son mes évêques à Saint-Pierre comme je suis
désespoir, la tête dans ses mains. cerné ici par ces déloyaux serviteurs !
— Jean, lui dit-il d'un accent de profond — Je vous crois, Jean, lui répondit Pho-
reproche, est-ce vous qui, après m'avoir tius, moins convaincu
par ses paroles que
appelé de Byzance, avez attiré à Rome
vos par la désolation et le désespoir peints sur
compatriotes, les francs comtes de Charle- ses traits.
magne, afin d'avoir raison par un guet- Et c'était à Photius à subir à son tour
apens de votre rival ? l'influence de Jean VIII.
— Moi ! exclama Jean qui regarda Pho- Il y avait dans l'accent de ce pape de
tius d'un air aussi chagrin que surpris. Rome un charme qui pénétrait l'âme et
— Oui, continua Photius, dardant de sa les
prunelle ardente ses doux et contristés sens du pape de Constantinople. La
gards. Car vous êtes de la patrie des francs re- mélancolique douceur qui s'exhalait des
I
comtes, et d'après ce que j'ai appris, paroles de Jean, sa beauté idéale qui
c'est blait sem-
un Allemand attaché à votre personne appartenir à un monde supérieur,
qui
a ouvert les portes de Rome aux francs subjuguaient l'ardent Photius.
comtes. H redoutait
presque son attardante fai-
blesse. U
— Quoi! Pomerant! exclama Jean se demandait si ce représentant
effroi, lui aussi me trompait! avec de Dieu, si résigné
Photius douleur, et si adorable dans sa
c'est la première nouvelle n'était pas le démon
que vous m'ap- loppe d'un sous l'enve-
prenez. Ainsi, ce Pomerant, ange.
triote, le seul serviteur mon compa- Ce n'était plus le
que je croyais qui- pape de Constantinople
attaché à mon infortune, soumettait Je pape de Rome
est un traître pnsoniner, enchaîné et
comme les autres? Par le Christ! je jure c'était son adversaire qui
qu'en vous appelant à Rome, 3entalt à
je n'avais pas Samson s, merci. p]lotius s rap^eJait
ï^ s
d'autre intention terrassé par Dalilha
que d'unir Rome à By- Pour sortir de la
COûtraiûtMii,iiéprou_
LE BATARD DE LA PAPESSE. 7

vait sous les effluves magnétiques des Il comprit son imprudence de s'être aban*
yeux suppliants et tendres de Jean, Photius donné à son charmeur. Il se dégagea de
ne voulut plus le regarder. l'enivrante atmosphère qui l'attirait vers
Les mains en avant, il détourna la tête Photius et le livrait à lui.
de son rival si séduisant dans son rôle de Il lui répondit :
victime, comme dut l'être Eve vaincue par — Ces ardeurs n'ont rien que de très-
le serpent et victorieuse de l'homme chassé louable. Elles nous sont inspirées par le
avec elle du paradis. souffle divin. Représentants des conquérants
Photius eut peur de sa victime. qui se sont mis aux pieds de Dieu pour nous
Ce fut tout à son charme qu'il s'écria : confier le salut du monde, nous sommes
— Jean, je le vois, à Rome comme à By- guidés tous les deux par la même pensée
zance, les deux papes sont victimes de l'ido- qui inspira et Constantin et Charlemagne.
lâtrie. Je comprends votre situation cri- Je vous ai fait mander, vous, le patriarche
tique. Elle est la même ici que la mienne à ;de Byzance, à la suite des désordres qui
Constantinople. Pour avoir répondu à votre troublent l'Orient et l'Occident, pour faire
proposition d'unité chrétienne, mon concile respecter les volontés de deux empereurs.
m'a aussi anathématisé. Marchons tous les L'un, au nom du Christ, ne fit-il pas l'em-
deux, malgré nos ennemis, vers la voie cé- pire d'Occident, comme l'autre, au nom du
leste. Dieu est avec nous contre ces faux Sauveur, avait fait l'empire d'Orient sur les
prêtres. Ni les barbares d'Orient, ni les bar- ruines de ce paganisme qui menace encore
bares du Nord ne sont à craindre. Ce sont une fois nos deux Églises ?
plutôt les adeptes de l'Apocalypse qui, en Mais Jean, en terminant ces mots, avait
protégeant l'idolâtrie à Borne et à Constan- repris son ton d'exaltation inspiré par sa
tinople, font plus de mal à nos deux Églises foi, par ce charme qu'il ressentait auprès^de
que les hommes du désert et les hommes Photius.
des forêts ! Dans son émotion, le pape de Rome ne
— Votre parole est d'or, répondit Jean, s'aperçut pas que ses vêtements se déta-
subjugué à son tour par l'éloquence du pa- chaient insensiblement de la partie supé-
triarche. Elle serait divine si elle ne sortait rieure de son corps.
de la bouche d'un homme. Photius remarqua que la tête de Jean, si
— Et vous, Jean, répondit Photius de plus délicate de | forme et si séduisante d'ex-
en plus ravi du charme qu'il éprouvait au- pression, était plantée sur un cou d'une
près du pape de Rome, qui, de son côté, se blancheur de lis et des 'épaules rebondies
sentait attiré par une force irrésistible qui ne pouvaient appartenir à un corps
dans les bras de son rival, et vous, Jean, masculin.
quel pouvoir avez-vous donc pour me faire A mesure qu'il parlait, de voluptueux
connaître, à votre approche, ces ardeurs contours l'accusaient sous sa chape par
que l'homme n'éprouve pas dans l'exalta- les mouvements qu'il se donnait à expliquer
tion de la foi, qu'il ne ressent que sous le la cause de son union avec son rival.
pouvoir des sens enivrés, aiguillonnés par Alors Photius était bien plus captivé par
le démon ? ses attraits imprévus que par ses paroles.
A ces mots qui avaient trait au secret Jean continuait :
dont l'avait menacé son serviteur, Jean se
— Inspirons-nous donc, pour le repos
recula. du monde, de la' pensée divine qui anima
8 LES SECRETS DU VATICAN.

Constantin et Charlemagne. Léon III, mon trahir à Photius, c'est que l'amour, plus
prédécesseur, était bien près, après avoir fort que la raison, plus puissant que l'am-
sacré l'empereur d'Occident, d'unir Irène bition, plus ardent que la foi, avait livré
"Lagothète, impératrice d'Orient, à Charles Jeanne au patriarche de Constantinople.
le Grand. Léon III ne voulait former qu'un Et Photius, le coeur aussi embrasé que,
seul empire spirituel. Unissons-nous en celui de la papesse, avait ajouté, en se jetant
face du monde menacé par les héritiers de dans ses bras': .'-.'"'•'
Charlemagne. Fondons, sur- leurs empires — Photius est à toi et le monde esta
trop divisés, l'éternel empire romain-by- nous !
zantin. : Tout à coup, un bruit de pas retentit au
-
— Et la tâche nous sera d'autant plus fa- fond:de la salle. Il fut accompagné de mur-
cile, s'écria Photius, que tu es femme, mures qui se rapprochaient en se mêlant à
comme moi, je suis homme ! un fracas d'armures.
Le pape Jean VIII, en effet, fut une j Les deux papes n'eurent que le temps de
femme. se détacher des bras l'un de l'autre.
Cette papesse occupa d'abord le siège Pomerant, pâle, agité, reparut.
pontifical après le pape Léon IV, avant l'a- .— Misérable! exclama la papesse à sa
vénement de Benoît III. Elle le reprit vingt vue, et qui ne songeait plus qu'à mourir
ans plus tard. pour Photius, viens-tu, maintenant que tu
Certains historiens ontessayé de contester as ouvert les portes de Rome aux Alle-
le double avènement de Jean VIII, qui par- mands, me livrer toi-même à nos bour-
vint à cacher son sexe, à devenir pape en reaux ?
.

passant par toutes les_ dignités ecclésiasti- — Je puisJieiLjtrahir Rome, s'écria le


ques. serviteur d'un air impassible, jamais je ne
Les écrivains scrupuleux sont cependant trahirai-Jeanne !
obligés de reconnaître l'existence de la pa-
— Alors, reprit Photius, tout à celle qui
pesse Jeanne. Les défenseurs exagérés de venait de se livrer à lui, quel est ton but en
l'Église ont prétendu que Jean VIII était venant nous surprendre ?
bien un homme ; que c'était par sa faiblesse
— Mon but, s'écria l'Allemand avec un
pour Photius, en se conduisant vis-à-vis de sourire haineux et sinistre, est de travailler
son rival comme une femme, qu'on sur- à détruire, un jour, au profit de ma patrie,
nomma Jean VIII la papesse Jeanne. Rome et Byzance qui l'écrasent.
C'était le secret que possédait, avant Pho- Il n'avait pas achevé ces mots que le
tius, le serviteur Pomerant, compatriote murmure grandissant éclata de toutes parts
de Jeanne. dans la salle.
Pour que le secret fût bien gardé à la cour Des guerriers, qui n'étaient plus les
de Rome, Pomerant était seul admis la francs comtes de Charlemagne, s'y précipitè-
nuit auprès de sa maîtresse. Il la protégeait rent. Ils étonnèrent par leur présence les-
contre tous ceux qui eussent tenté de s'ap- deux papes qui, revenus à eux, comprirent,,
procher d'elle à l'heure de son coucher ou devant ces nouveaux chevaliers, les paroles
de son lever. pleines d'amertume de l'Allemand Pome-
Si la papesse venait, en ce moment, de se rant.
LE SECRET DU VATICAN 9

dévotion ; elle fréquentait les églises avec Grâce à la renommée de sa vertu, la belle
une ferveurlnfatigable, elle déploya un comtesse fut citée parmi les dévotes illustres
grand zèle de charité et de bienfaisance, et et vécut dans la familiarité des dignitaires
sa piété ne tarda pas à faire quelque bruit de l'Église; à force de feinte humilité, elle
dans les hautes régions; on eh parlait au était ainsi parvenue à satisfaire les voeux se-
Vatican et dans les résidences pontificales. crets de son orgueil et ses superbes con-
A cette époque, donna Olimpia venait de voitises. Elle eut l'habileté de pas abuser de
franchir la limite qui sépare des jeunes an- sa fortune ; elle sut ne la rendre ni impor-
nées le reste de la vie ; elle avait alors trente tune ni fâcheuse, et ne s'en servit qu'avec
ans, et il y avait un peu plus de vingt ans modération. Mêlée discrètement à quelques
uu'ere 1 abr.niS R-'m". intrigues obscures, elle fit preuve de tant de

L'église Saint-Pierre et le Vatican.

finesse, que, dans la suite, les plus ambi- milice des femmes de Rome que l'on ren-
tieux desseins vinrent réclamer ses conseils contre sur le chemin de toutes les brigues,
et son alliance. de toutes les faveurs, de toutes les grâces
Alors, sa cupidité ne connut plus de bor- et de toutes les combinaisons politiques ;
nes; elle fit.publiquement métier et mar- son palais devint le centre de leurs opéra-
chandise de toute l'influence dont elle tions; la vente des choses sacrées, l'infâme
pouvait disposer; maîtresse de secretsredou- trafic de la simonie en prit possession.
tables, d'un regard elle épouvantait ceux La bonne renommée de donna Olimpia
qui osaient lui faire obstacle. perdit quelque chose à celte situation ; peu
Donna Olympia n'était point ambitieuse, délicate et peu scrupuleuse sur les moyens
elle était avare; pour elle, le pouvoir n'était de réussir, elle ne se montra pas toujours
pas un but, c'était un moyen de s'enrichir. sévèrement attachée à ses anciens principes
Elle se plaça avec audace à la tète de cette d'honnêteté. Le monde, qui la craignait, la
10. LE SECRET DU VATICAN

puissance du saint-siége, Panfilio


.fit déchoir de son rang, et, à l'époque où se
tion de la
s'était réfugié dans le monde diplomatique,
passent lec événements que nous racontons, pied le territoire romain
des afin d'avoir un sur
donna Olimpia, placée un peu au-dessus Il était alors pas-
et autre à l'étranger.
courtisanes fameuses, était mise bien au- un
des Français, maîtres de
naissance et le sionnément épris
dessous des femmes dont sa donnait mille preuves de
l'avaient jadis rappro- Rome et il leur
nom de son époux d'attachement; il fut employé,
chée. fidélité et
Serravalle était la per- dans tous les arrangements pris avec la
La comtesse de
laquelle s'entretenait, au palais France, pour régler l'exercice de la religion
sonne avec plus d'une fois, il sut s'atti-
de la Navone, monsignor Panfilio, un des catholique ; et,
plus rusés prélats du clergé romain. rer les bonnes grâces du pape et. celles de
Panfilio, issu d'une famille noble, était Napoléon.
entré jeune dans la magistrature ecclé- Lorsque d'autres événements ramenèrent
siastique ; il se fit remarquer, non par son à Rome Pie VII, Panfilio, qui avait acquis
mérite et par sa capacité, mais par une quelque crédit auprès de ce pontife, fut le
merveilleuse souplesse de caractère, une conseiller indirect des mesures qui protes-
astuce surprenante et un dévouementpoussé taient contre ses propres actes, et donnèrent
jusqu'à la servilité. Élevé par des jésuites, au monde le scandale d'un pape démontrant
il avait su de bonne heure comprendre les lui-même sa faillibilité. Il fut le confident
exemples de ses maîtres. Panfilio, quoiqu'il des deux cardinaux qui dictèrent à ce pape
prit le titré de monsignor, n'était point en- le désaveu du Concordat dont il disait, dans
gagé dans les ordres sacrés ; il était seule- sa lettre du 24 mars 1813, écrite à Napo-
ment un des familiers de l'Église; il avait léon : « C'est l'esprit des ténèbres, c'est
toujours porté un costume mi-parti civil et Satan qui m'a dicté tous les articles de ce
mi-parti ecclésiastique ; ses penchants et Concordat. » Il fut aussi l'agent secret des
ses affections le poussaient vers le clergé, persécutions exercées à Rome, au retour du
auquel il devait une élévation qu'il n'eût pas pape, contre ceux de ses sujets qui s'étaient
obtenue ailleurs. Le titre de monsignor ayant prononcés en faveur des Français, et qui,
été attaché à plusieurs des fonctions qu'il
par les soins du délateur, furent condamnés,
avait remplies, il le gardait sans autre in- les à la peine de mort, les autres au
térêt que celui de sa vanité satisfaite. uns
bannissement. Enfin on lui attribuait la ré-
Monsignor Panfilio avait reçu de
ses pa- daction de la bulle qui, l'année suivante,
rents, qu'il avait perdus de bonne heure
fortune rétablit l'ordre des jésuites le jour même de
une considérable ; cette opulence, il
l'avait presque doublée dans les l'octave de la fête de saint Ignace de Loyola.
emplois Les termes de
qu'il avait traversés. cette déclaration méritent
Son existence religieuse, politique toute l'attention de l'histoire.
et ci- « Le monde catholique, y est-il dit, de-
vile, avait constamment
eu des habitudes mande d'une
amphibies ; il avait passé sa vie à voix unanime le rétablissv
nager ment des jésuites. La gloire
entre deux eaux. Dans les premières années de la religion
du siècle, /orsque, sous les pontificats de catholique exige que nous" nous rendions
Pie VI et de Pie VII, Rome avait été si aux voeux de tous les peuples réorgani-
ru- sant cette milice sacrée. Nous en
dement châtiée par la défaite et
par la cap- coupable d'un grand délit nous troirions
tivité de ses papes, et aussi la destruc- devant Dieu si
par dans les immenses dangers
de la république
LE SECRET DU VATICAN 11

chrétienne, nous négligions les secours que actif de ces actes si bizarres et si contradic-
nous accorde la spéciale providence du toires : il était fort avant dans les bonnes
Christ... » grâces de Léon XII; il l'avait accompagné
Et plus loin, ces mots qui hurlent avec deux fois à Paris lorsque celui-ci, alors car- '
ceux qu'on vient de lire : dinal Annibal délia Genga, avant d'être
<; Déterminé par des motifs si puissants,
élevé au pontificat, avait poussé-si loin ses
nous avons décrété de science certaine, en adulationsimpériales, et aussi quand ce'pré-
vertu de la plénitude de la puissance apos- lat revint, comme nonce extraordinaire, à la
tolique, et à valoir à perpétuité, que toutes cour de Louis XVIII, le féliciter « de ce
les concessions, privilèges, facultés et droits que le Dieu des armées l'avait conduit,
accordés aux jésuites de l'empire de Russie comme par la main, sur le trône de ses an-
et du royaume des Deux-Siciles, s'étendront cêtres, pour mettre un terme aux-tribula-
désormais à ceux de nos États ecclésias- tions de l'Église catholique, cette sainte
tiques, et également à tous les autres épouse du Christ, qui n'avait pas cessé de se
.
royaumes. » lamenter sur les maux causés par l'usurpa-
Cette bulle fut envoj^ée du Vatican aux teur. »
Tuileries, comme un présent agréable à la Resté debout sur les ruines de trois pon-
Restauration. tificats, cet homme était le résumé vivant
En apprenant le retour de Napoléon, de trois règnes néfastes. Les ressentiments
Pie VII s'enfuit à Gênes, où Panfilio le de l'opinion publique lui rappelaient sou-
suivit. vent toutes les palinodies auxquelles il s'é-
Sous Léon XII, il fut l'instigateur d'une tait associé.
bulle fulminée contre les philosophes, et Une des plus amusantes idées de ce mon-
qui devint la risée du monde catholique. En signor, dont les dissipations étaient si
ces temps-là, dans les conseils de Rome, fameuses dans Rome, ce fut d'insinuer à
tout semblait tourner au grotesque; on pu- Léon XII qu'il se donnerait l'air d'un pape
blia le jubilé, qui couvrit nos rues de pro- zelante en frappant de réforme tout le luxe
cessions, souvenirs maladroits d'une époque de l'existence et des distractions romaines.
de ténèbres, d'ignorance et de barbarie. Ce Les costumes, les ameublements, les bals
fut aussi vers le même temps, si étrange- et les spectacles furent d'abord atteints. La
ment rétrograde, qu'on vit expédier du pa- toilette des femmes ne fut pas épargnée : on
lais Quirinale au pavillon de Flore, pour le défendit aux couturières, aux lingères et
duc d'Angoulême, une épée, un immense aux modistes de faire des robes décolletées,
capellone tout.garni de pierreries, et pour la sous peine d'excommunication. Il est vrai
duchesse sa femme, le marteau d'argent que jamais la débauche romaine ne fut por-
avec lequel le pape avait ouvert la Porte- tée plus loin que sous les cou^s de cette
Sainte, la Porta-Sanla., celle qui ne s'ouvre proscription; mais la colère des femmes eut
que-pour le jubilé, des médailles, des ca- contre Panfilio des rancunes d'abord impla-
mées, des reliquaires et des reliques. Ces cables, et dont plus tard il paya à bons de-
sj'mboles.étaient, pour la famille régnante, niers comptants lepardor: et l'oubli.
des encouragements dans l'esprit de persé- Monsignor n'ignorait pas combien était
cution et de haine contre les institutions et violente et universelle la haine qu'il inspi-
les progrès de nos libertés politiques. rait à la population romaine; mais ses dé-
Panfilio fut donc tour à tour l'agent le plus pits, il les cachait sous une hypocrite bon-
12 LE SECRET DU VATICAN

homie, comme donna Olimpia voilait ses du conclave, le clergé romain n'est plus
passions sous un calme plein de sérénité et composé que de petits saints. C'est ce que
d'enjouement. Aussi, sans s'être rien dit, donna Olimpia appelait la porliera del ponli-
ils étaient d'accord, et leurs mutuels des- ficato.
seins n'avaient de mystères ni pour l'un ni Une autre comédie était jouée par plu-
pour l'autre. sieurs : ceux-ci cachaient un savoir qu'on
Donna Olimpia sentait avec joie s'appro- leur enviait et qui a d'ailleurs toujours
cher une lutte électorale dans laquelle sa effrayé le choix d'un collège trop ennemi
vénalité pourrait vendre chacun de ses des lumières pour beaucoup aimer la science;
actes, tirer parti de chaque démarche et ceux-là, au contraire, se targuaient de
trafiquer de chaque manoeuvre ; dans le connaissances qu'ils ne possédaient pas, afin
conclave prochain, elle voyait resplendir de piper les suffrages ignorants qui étaient
une moisson d'or. bien aises de paraître savoir quelque chose.
Panfilio, au milieu de toutes les tergiver- On disait alors : Nella corte di Roma, quello
sations de sa conscience, était demeuré fixe moslra di saper tutto sa nienle, chi finge di
sur un seul point : c'était son inviolable saper nullo sa il tutto i -*- Celui qui prétend
fidélité aux jésuites et à leurs intérêts ; un savoir tout ne sait rien, et celui qui feint de
second sentiment était chez lui aussi éner- ne rien savoir sait tout.
gique et aussi sincère que le premier : Puis venaient cette longue suite de mo-
c'était sa haine des Français, qu'il savait meries et ces allures de fourbe par lesquelles
être les ennemis de la compagnie à laquelle on s'efforçait d'escamoter le vote : chacun
il s'était donné tout entier. étalait des plaies menteuses ; les uns se bri-
Monsignor avait laissé entrevoir à la saient sous le poids d'une fausse vieillesse ;
comtesse la probabilité que le conclave, les autres affectaient des souffrances qu'ils
pour l'élection d'un nouveau pape,- serait n'éprouvaient pas : tous imitaient ces men-
réuni dans les premiers jours du mois de diants qui cherchent à provoquer la pitié
décembre, et cet oracle, qu'avaient rendu des passants par l'apparence de maux im-
pour lui les échos du Quirinale, lui parais- posteurs.
sait plus sûr que l'infaillibilité du pontife Cependant les brigues et les factions s'or-
dont la mort allait terminer la destinée ganisaient dans tous les rangs de la popu-
terrestre. lation romaine ; les plus humbles influences,
Lorsque la nouvelle du danger que cou- celles des dernières classes du peuple, n'é-
rait la vie du pape se fut répandue dans le taient pas dédaignées par les différentes
sacré collège, ce fut merveille de contem- factions qui se préparaient à se disputer le
pler les nombreuses et soudaines conver- pontificat.
sions qui s'opérèrent parmi les monsignors. Donna Olimpia, pour cette occasion solen-
Tous se faisaient pieux et recueillis, assidus nelle, semblait avoir retrouvé le zèle, la
aux églises, charitables et chastes : ceux force et les ardeurs de sa jeunesse. Elle
que l'on avait vus les plus dissolus se mon- voulait un pape qui, docile aux traditions
traient les plus purs et les plus candides ; que lui léguaient trois règnes, continuât
pour séduire la multitude, quelques-uns, l'oeuvre de la reconstruction de l'ordre des
dont on savait la hauteur brutale et la gros- jésuites et de l'abaissement du libéralisme
sière arrogance, se faisaient affables, hum- français. La politique et la religion étaient
bles, doux et bienveillants. Aux approches étrangères à ses efforts; elle ne désirait
LE SECRET DU VATICAN 13

que l'éloignement de tout ce qui pouvait Il sortit, alors dans un carrosse maeni-'
être contraire à ses voeux personnels. Elle fique, précédé du capitaine des gardes du
ne négligea rien de ce qui pouvait en assurer pape; la garde suisse qui accompagne ordi-
le succès. Tout entière à un choix mysté- nairement Sa Sainteté formait son escorte.
rieux dont ses désirs caressaient la pensée, La campanone du Capitole, avec le reten-
elle disposait les voies à l'élu de ses prédi- tissement de sa voix d'airain, n'apprenait
lections. Elle sondait, avec cet art perfide pas seulement à Rome la mort du pontife,
qui lui était propre, les sentiments de chaque elle avertissait aussi la ville qu'il avait été
cardinal, et celui vers lequel s'élançaient pourvu à la sûreté publique.
toutes ses pensées était l'homme dont elle A son entrée dans l'appartement du pape, '
parlait avec le moins d'éloges; mais elle le cardinal camerlingue l'avait appelé trois
savait ce qu'il fallait dire et persuader à fois, non pas par son nom de pontife, mais
ceux dont elle voulait capter les suffrages. par son nom de chrétien, celui qu'il avait
Chaque jour était emplojoe par elle à des reçu au baptême : trois fois il avait crié :
visites nombreuses, et partout elle parvenait François ! François ! François !
à se concilier de nombreux auxiliaires, et S'étant ensuite rendu dans le cabinet de
ce fut au milieu de ces courses et de ces Sa Sainteté, il avait brisé le sceau de l'É-
agitations que donna Olimpia fut surprise glise et l'anneau du pêcheur, afin que, pen-
par les sons de la grosse cloche du Capitole dant la vacance du saint-siége, on ne pût
qui, lancée à toute volée, annonçait à Rome expédier de brefs,
la mort du souverain pontife. L'anneau du pêcheur, celui que le pape
Le 30 novembre 1830, Pie VIII expirait porte à l'annulaire de la main gauche, a
au palais Quirinale; ses dépouilles mortelles pour chaton, gravée sur une pierre, l'image
furent exposées dans la chapelle Pauline de de saint Pierre tenant à la main une ligne
cette demeure des papes, après que, selon dont l'hameçon plonge dans l'eau.
l'usage, ses entrailles eurent été renfermées Le sceau de l'Eglise porte les images de
dans une urne et portées à l'église de Saint- saint Pierre et de saint Paul, avec une croix
Vincent-et-Anastase. et le buste du pape. C'est le sénat qui en fait
Aussitôt que le souverain pontife eut présent au pape ; sa valeur est d'environ
rendu le dernier soupir, le cardinal camer- deux cents écus romains.
lingue, celui qui régit l'État de l'Église et Après cela, le camerlingue effaça, en pré-
administre la justice, se rendit au Vatican sence du chancelier et des principaux offi-
et au Quirinale pour en prendre possession ciers de la chancellerie, le sceau des bulles,
au nom de la chambre apostolique. En signe duquel on se borna à faire disparaître le
de deuil, il portait l'habit violet ; les clercs buste du pontife défunt. Ce sceau et le ca-
de la chambre qui l'accompagnaient étaient chet particulier du pape, dont la devise est
vêtus de noir, et il ne fut permis à aucun ordinairement empruntée à quelque passage
des autres cardinaux d'assister à cette céré- de l'Écriture, furent conservés.
monie. Le camerlingue fit un inventaire L'église de Saint-Pierre étant le lieu dési-
sommaire des meubles qui se trouvaient gné pour la sépulture des papes, on y trans-
dans les deux palais, puis il envoya des porte les corps de ceux qui meurent à
gardes pour occuper les portes de la ville, Monte-Cavallo, au Quirinale ou dans d'au-
le château Saint-Ange, les autres postes et tres demeures. Cette cérémonie déploie
les lieux les plus fréquentés. •; toujours une pompe grave et solennelle ; le
14 LE SECRET DU VATICAN

convoi partit du Quirinale le soir, aux flam- aussi dans ces réunions le gouverneur du
beaux; le corps, avec l'étole au cou et le ca- conclave, qui l'est en même temps du Borgo,
mail rouge, était placé sur une litière ou- les médecins, les chirurgiens et générale-
verte et exposé aux regards du peuple, qui ment,toutes les personnes qui doivent assis-
se pressait es foule pour le contempler. ter les cardinaux pendant l'élection.
Près de lui, en avant ou en arrière, était Le sacré collège donnait en même temps
une affluence de prélats, àemonsignori, d'ec- des audiences aux ambassadeurs des têtes
clésiastiques et de religieux montés sur des couronnées et des républiques ; dans ces en-
mules caparaçonnées de noir. Des compa- trevues, on échangea de mutuelles assu-
gnies de chevau-légers et de cuirassiers sui- rances de cordialité, avec des offres de
vaient le convoi dont la marche était fermée défense pour protéger la liberté du conclave.
par des pièces de canon traînées comme Les ministres étrangers, en entrant dans la
marque de souveraineté. salle royale où ils sont reçus, font trois gé-
Le corps du pape fut exposé pendant trois nuflexions, comme si le pape était présent,
jours dans l'église de Saint-Pierre. Un im- et ne se lèvent que sur l'invitation du cardi-
mense catafalque dressé dans la chapelle du nal-doyen, qui répond à leur harangue au
Saint-Sacrement s'élevait au-dessus de la nom du sacré collège.
grille et se montrait de loin au peuple ;. le Les conservateurs du peuple romain, pré-
corps fut posé de manière que ses pieds, posés à la garde des franchises, immunités,
chaussés des mules pontificales, passèrent droits et privilèges des citoyens de Rome,
à travers la grille, afin que la multitude les ambassadeurs des terres dépendantes du
pût les baiser. Coulanges, qui a laissé des saint-siége, vinrent à leur tour assurer les
mémoires sur deux conclaves, ceux d'A- cardinaux de leur obéissance. Les conser-
lexandre VIII et d'Innocent XII, rapporte vateurs sont les collatérauxdu sénateur, aux
qu'à l'exposition du corps du pape Inno- côtés duquel ils sont placés dans l'ordre hié-
cent XII, ajrant, à la suite du duc et de la rarchique. Vaines et pompeuses sinécures !
duchesse de Nevers, pénétré par une porte L'oraison funèbre du pape défunt ne fut
détournée dans la chapelle, il ne trouva der- prononcée que le dernier jour des obsèques;
rière la grille ni clergé ni prières. Les restes ce fut par cet acte suprême que se termina
du pontife étaient entourés de douze flam- la cérémonie funèbre.
beaux de bois noirci, et pour tout gardien, On touchait à l'ouverture du conclave. _'
il y avait là un enfant armé d'un émouchoir Pendant que ces formalités s'accomplis-
pour chasser les mouches du visage, et dont saient au Vatican, la-population de Rome
il se servait aussi pour frapper du manche, n'était restée ni immobile ni indifférente.
à travers la grille, sur les doigts de ceux Donna Olimpia, à la tête des femmes que
qui, ne se contentant pas de baiser les. leurs relations intimes avec les cardinaux et
mules, poussaient la dévotion jusqu'à vou- les prélats romains rendaient puissantes,
loir les enlever. déployait une activité prodigieuse.
Les funérailles de Pie VIII durèrent six De son côté, Panfilio était de toutes les
jours. Pendant ce temp«. les cardinaux tin- intrigués, il s'occupait surtout d'assurer à la
rent plusieurs congrégations, c'est le nom faction jésuitique des zelanti la possession
qu'on donne aux conseils sur les affaires de de l'inclusive; la comtesse de Serravalle et .
l'État pour confirmer ou destituer les offi- lui étaient depuis longtemps attachés
par
ciers de l'armée et de la police < On choisit des liens mystérieux : la haine et le mépris
LE SECRET DU VATICAN 15

qu'ils avaient l'un pour l'autre cédaient à circonvenues ; aux Espagnols, on vantait
une alliance nécessaire et à une inévitable les affections espagnoles du candidat; aux
solidarité. Ne pouvant se séparer, ils s'é- Français, on rappelait ses sympathies fran-
taient étroitement unis. çaises ; il en était de même avec la diploma-
Pour bien comprendre le plan et les ma- tie de tous les pays : avec les zelanti, on pre-
noeuvres de donna Olimpia, il ne faut pas nait des engagements seerets.
oublier qu'à Rome les femmes ont, dans Donna Olimpia et ses adeptes répétaient
tous les temps, exercé une haute influence. partout que Rome ne pouvait être grande
Le pouvoir des courtisanes et des favorites et florissante que sous un pontife bon pour
a été, dans cet État catholique, plus loin les femmes, buon papa per le donne,, dont les
que dans les cours les plus dissolues. A inclinations fussent portées vers le sang fé-
toutes les époques on voit les pontifes et les minin, cioè inchinato ad amar il sangue don-
princes de l'Église dominés par les femmes nesco.
qui ont si souvent poussé jusqu'à l'audace Pendant que les sommets de la société
les excès et l'abus de cette honteuse puis- romaine étaient ainsi envahis, les autres
sance. A Rome, les femmes aiment mieux régions étaient en proie à une turbulence
régner sur une ville pleine de prêtres que d'opinions et de sentiments qui imprimaient
sur un royaume peuplé de cavaliers. à la pensée générale les plus violentes se-
Donna Olimpia était d'ailleurs fière du cousses. Dans les rues dans les endroits
nom qu'elle portait ; elle citait avec orgueil publics, aux églises, partout les propos s'a-
la mémoire d'une autre donna Olimpia qui, gitaient et se heurtaient ; on faisait et on
sous le pontificat d'Innocent X, avait gou- défaisait des papes dans les ostéries du
verné pendant onze ans les États du saint- Trastevère, aussi bien que dans les palais
siégo. En l'honneur de cette femme, on avait et dans les hôtels de.la place d'Espagne,
frappé une médaille qui représentait sur la que remplissaient les étrangers de distinc-
face donna Olimpia c;, sur le revers, le pape tion venus à Rome pour cette circonstance.
coiffé comme une femme et tenant à la main On nommait plus de papes qu'il n'y avait
un fuseau et une quenouille. Ce fut aussi de cardinaux. On ne parlait que du fnînr
cette femme qui disait au pontife qu'elle trafic des voix : dans la naïve rudesse de
avait fait nommer : son langage, le peuple disait : « Non si ven-
— Remettez-moi vos deux clefs. dono, nel mercalo (dira cos\), le cipolle àquesto
— Non, pas toutes les deux, une seule- e à quello con si vil prezzo corne si fà del suffra-
ment. gio de' cardinali durante la sede vacante, ne
Je les veux toutes les deux. Vous se- cosi mansueti stanno gli agnelli esposti alla
. . —
riez capable de me donner celle de l'enfer vendita, conforme si fanno vedere, in lai tempo,
et de garder celle du paradis. i ' signori cardinali. — On ne vend pas au
Les femmes que donna Olimpia avait en- marché, à l'un et à l'autre, les ciboules, pour
rôlées sous la bannière de ses intrigues, ainsi dire, à si vil prix, que celui du vote
montraient une telle, ardeur et prenaient de des cardinaux pendant la vacance dusaint-
tels avantages, qu'on les appelait dans siége : les agneaux exposés en vente sont
Rome le donne-prelati (les femmes prélats), moins doux que le sont en ce temps-là nos
et qu'aux esclaves mitres qu'elles avaient seigneurs les cardinaux. »
asservis on jetait le nom de prelah-donne Dans une partie de la ville, on ne doutait
(prélats-femmes). Toutes les factions étaient pas de l'élection de tel cardinal ; ailleurs,
i( LE SECRET JDU VATICAN

c'était précisément celui auquel on croyait aussi par de certains soupçons et de cer-
le moins de chances-de succès ; on exaltait taines défiances, dans une situation non pa-
les uns, on abaissait les autres ; tantôt le pable.
bruit courait que l'Espagne l'emporterait ; La meilleure condition pour être papablc,
les Français, triomphaient à leur tour. Oh ! c'est de n'annoncer par des infirmités appa-
que de papes firent ainsi l'Espagne et la rentes qu'un- court et prompt séjour au
France sans que le peuple y eût songé, et pontificat..
que de papes fit le peuple sans que l'Espa-
gne ni la France ne s'en fussent mêlées ! II
Cette situation favorisait les desseins de
donna Olimpia : elle était à l'affût de tous les
traités et de tous les arrangements : elle PENDANT LE CONCLAVE
prodiguait l'or à ses espions, elle redoublait
de vigilance et avait ses créatures à toutes Et maintenant, pénétrons dans le con-
les avenues'. clave : c'est entrer dans Ptome par la porte
"' Tantôt elle regardait le succès lui sou- secrète. Le conclave est pour le clergé ro-
rire, tantôt elle n'apercevait autour d'elle main la meilleure occasion de déployer la.
que la solitude et l'abandon. Pasquin, la finesse et l'astuce dont, depuis un peu plus
voyant si folle d'ambition pontificale et si de quinze siècles, il fait profession à la-face
oublieuse, de son ancienne dévotion, avait du monde.
fait deux parts de son nom et il l'appelait Les constitutions canoniques permettent
Olim-pia, pieuse autrefois. aux cardinaux de choisir le lieu du conclave ;
Cependant le moment de l'entrée dans le mais, sur ce point, on ne délibère plus que
conclave était venu : donna Olimpia, en se pour la forme. Le palais du Vatican était
séparant de son cardinal, lui avait dit : ordinairement désigné pour lo conclave
— Je ne veux vous revoir que pape. comme étant l'endroit le. plus vaste et le
— Si vous, n'êtes, papesse, lui avait ré- plus facile à l'accès du peuple, dont le con-
pondu celui-ci, je ne nie soucie point d'être cours est toujours considérable près du lieu
pape. ..-.--.- où sont réunis les cardinaux. Les trois der-
Il est impossible d'entrer dans tous lès niers conclaves, ceux dans lesquels furent
détails des manèges, c'est l'expression consa- élus Léon XII, Pie VIII et le pontife actuel
crée, auxquels donna lieu l'approche du Grégoire XVI, ont été tenus au palais du
conclave, à la cour et à la ville. Quirinale. L'élection de Pie VII fut impro-
Tout le monde s'étudiait à plaire et à visée ; le général Bonaparte la fit expédier
tromper; sous tous les pas étaient tendus par trente-cinq cardinaux réunis à Venise.
des pièges et des embûches. ' On fait dater de 1268 l'origine du con-
.
Ce que les concurrents habiles évitent le clave. A la mort de Clément IV, les cardi-
plus longtemps à l'avance, c'est ce qu'on naux assemblés à Viterbe, ne pouvant après
nomme les dispositions compromettantes à deux ans se mettre d'accord sur l'élection
la tête desquelles il faut placer les diplo- du pape, allaient se séparer. Saint Bona-
mates et le gouvernement des légations. venture conseilla aux habitants de la ville
Les cardinaux sont quelquefois placés, par d'enfermer le sacrécollége. De là naquit le
la nation à laquelle ils appartiennent, par conclave, qui, dans la suite, fut rendu obli-
leur famille et par leur naissance, et gatoire par une bulle de Grégoire X. '
.
Le Ghetto, à Rome.

Dès le lendemain du dernier jour des fu- Le conclave se tient dans une vaste ga-
nérailles, la messe du Saint-Esprit fut dite lerie où l'on construit deux rangées de cel-
avec solennité, un discours latin fut pro- lules, séparées par un corridor de service ;
noncé, et la procession des cardinaux entra chaque cellule est formée de cloisons minces
dans la chapelle en chantant le Yeni Creator; en bois de sapin; chaque cardinal meuble
il fut donné lecture des bulles concernant la sienne modestement de serge verte ou
l'élection ; le cardinal-doyen fit une haran- violette, et fait mettre ses armes en dehors
gue dans laquelle il recommanda la stricte sur la porte.
exécution de ce qu'elles prescrivaient. Conformément au voeu des constitutions
3
1S LE SECRET DU VATICAN

apostoliques, ces cellules sont uniformes, dedans et au dehors, jusqu'au chàtee.u Saint-
placées sur une même ligne et au même Ange et dans toute l'étendue de la rue Lon-
étage : seulement, il y a plusieurs salles de gara. A-chaque étage au-dessus et au-des-
suite, toutes disposées dans le même ordre. sous des salles du conclave, sont installés
Les cellules contiennent un appartement avec des gardes le maréchal du conclave, le
pour le cardinal, et un retrait pour les gouverneur et de nombreux postes de sol-
conclavistes. Elles n'ont point de cheminées dats. C'est, par des tours qu'on communique
et sont chauffées par des appartements voi- au dehors avec les envoyés et les ambassa-
sins, qui'restent inoccupés. En hiver, toutes deurs, en présence et avec l'autorisation
les fenêtres sont murées, à la réserve d'un des chefs d'ordre ; le camerlingue, pendant
seul panneau ; l'obscurité y est profonde et toute la durée du conclave, habite l'appar-
presque complète. En été la vue s'ouvre tement du pape, marche dans Rome avec
sur la cour et sur le jardin. Ces pièces ont la garde suisse, bat monnaie à ses armes
un espace de trois à quatre mètres carrés. et tient le consistoire.
En cellule, le cardinal est assisté "d'un Lorsqu'un cardinal est malade, il peut
secrétaire et d'un gentilhomme ; les cardi- sortir du conclave, mais il n'y peut pas
naux-princes ont trois conclavistes. rentrer.
Cette place est fort recherchée à cause Aux extrémités des corridors murés, il y
des avantages qui y sont attachés; la cham- a de hauts châssis vitrés; c'est par là qu'ont
bre apostolique donne aux conclavistes une lieu les entretiens autorisés : on y parle à
somme avant le conclave,, et après le con- haute voix et en italien, aucune autre lan-
clave, le nouveau pape leur fait distribuer gue n'étant admise.
dix mille écus romains. Ils jouissent aussi Avant de clore le conclave, un dernier
de certaines préférences pour l'avenir de jour est accordé aux visites et aux confé-
leur carrière ecclésiastique. rences des cardinaux ; après quoi, tous ceux
Cet emploi oblige à un service de domes- qui ne doivent pas rester sont exclus, quel
ticité : ce qui ne l'empêche pas d'être sol- .que soit leur rang.
licité et occupé par déjeunes prélats, tant Les- entrevues se passent alors selon les
à Rome toute ambition est voisine de la règles prescrites : dans ces conversations,
bassesse ! Les conclavistes portent tous des les jeunes cardinaux parlent de leurs
robes de chambre de la même couleur, ennuis - et s'informent des bruits de la
Un sacristain et un sous-sacristain, un ville, des-fêtes, des. salons, des courses,
conîesseuv-jésuite, un sacristain du collège, des jardins, de la chasse et de tous les
quatre maîtres des cérémonies, deux méde- plaisirs qu'ils regrettent. Souvent les vieux
cins, un apothicaire, deux barbiers, deux cardinaux, impatientés par ce babil, mur-
aides, un maçon, un charpentier et douze murent et gourniandent leurs jeunes col-
fachini, hommes de peine, composent le lègues, dont les propos futiles importunent,
service du conclave ; les valets sont habillés troublent et chagrinent leurs graves médi-^
en violet. tations et surtout leurs intrigues.
Lorsque les cardinaux sont entrés au Les cellules sont tirées au sort il n'est
;
conclave, bien avertis de se retirer s'ils ne pas rare que deux cardinaux opposés d'inté-
se sentent pas la force d'y rester jusqu'à la rêts soient voisins de conclave: alors,
fin de l'élection, toutes les portes sont fer- on
prend des précautions infinies
mées, toutes les avenues sont gardées, au pour n'être
point entendu d'une cellule à l'autre. On
LE SECRET DU VATICAN 19

feint d'être malade, afin de se réunir pen- dans des paniers, et la frutta dans des cor-
dant que les autres cardinaux sont à la beilles.
chapelle; et c'est sur le lit que l'on cause à Arrivée à la porte du Vatican, cette pro-
voix basse ; pour ces entrevues, on choisit cession nomme son cardinal et se fait ou-
le plus souvent la nuit. vrir.
Les conclaves, qui se prolongent quelque- Tous les mets sont visités : on a même le
fois si longtemps, se termineraient bientôt droit d'ouvrir les volailles, les pâtés, le
si l'on se conformait aux règlements pres- gibier et les poissons, et tous les aliments
crits par le concile général de Lyon. Un des qui pourraient renfermer quelque missive.
canons votés par cette assemblée recom- Les verres et les bouteilles doivent être
mandait d'enfermer les cardinaux dans des transparents; les vases doivent laisser aper-
endroits obscurs, incommodes et peu aérés, cevoir leur profondeur.
et de ne leur donner que deux plats le pre- Malgré toutes ces précautions, c'est dans
mier jour, un seul après trois jours, et le les aliments que s'introduisent les commu-
huitième jour du pain et du vin. nications occultes ; • on a même poussé la
.
Cette règle n'a jamais été exécutée. perfection en ce genre jusqu'à donner aux
Le dîner des cardinaux en conclave est à mets une signification hiéroglyphique'; c'est
lui seul un événement. surtout au dessert et à ses friandes variétés
La chambre apostolique fait tous les frais qu'on a fait cette application emblématique ;
du conclave ; elle paj^e la construction des les fruits 3^ ont un langage, et, comme l'on
cellules, les appointements, les salaires et dit à Rome, jls ont été cueillis sur l'arbre
les gages ; elle pourvoit à la dépense de la de la science du bien et du mal. Il y a une
table des cardinaux. Plusieurs de ceux-ci, élection qui, par un billet transmis dans
qui ont leurs officiers, préfèrent être servis une truffe, a dérouté toutes les combinaisons
par leur propre maison. des couronnes rivales et fait avorter un
A Rome, la procession se mêle à toutes choix fixé au lendemain. Ce trait appartient
choses; le dîner des cardinaux est donc à un ambassadeur de France.
amené processionnellement au conclave. En Comme on le voit, le prétendu secret du
voici l'ordre et la marche: conclave n'est qu'une solennelle mystifica-
Deux estafiers en tête, portant une mas- tion. L'appareil de surveillance, dont on
sue de bois, violette et verte pour les cardi- fait tant de bruit, n'est qu'à la surface. Il
naux de la création du dernier pape; y a une clef d'or qui ouvre toutes les portes.
Un valet de chambre, avec la masse d'ar- Si le secret du conclave ne transpire pas
gent ; toujours, c'est qu'il est mieux gardé par
Les gentilshommes, deux à deux, tête l'intérêt particulier que par la vigilance
nue ; officielle.
Le maître d'hôtel, portant la serviette Le droit d'élection des papes que s'arroge
su r l'épaule ; le clergé romain est une véritable usurpa-
Les échansons et les écuyers ; tion, surtout avec l'extension que les pon-
Deux estafiers, portant sur leurs épaules tifes ont donnée à leur domination spiri-
et suspendue à un levier, une immense tuelle et temporelle. L'Église primitive a
chaudière dans laquelle sont les plats et la sans doute eu le droit de choisir ses pas-
vaisselle ; teurs ; mais ceux-ci devaient rester dans
Puis suivent des valets portant les vins l'humilité enseignée par le Christ, qui a dit ;
20 LE SECRET DU VATICAN

celle du Quirinale, qui a la même


« Mon règne n'est pas de ce monde, » Ce can ou dans
droit a été souvent contesté ; des conciles les bulletins du vote sont
dimension, que
l'ont établi ; les papes font les conciles, et déposés, selon un ordre déterminé, dans un
les conciles font les papes; et puis, il est calice placé sur l'autel ; ces bulletins,
pré-
plus facile de trouver des conciles que des parés à l'avance par les conclavistes, con-
raisons. tiennent le nom de l'élu, le nom du votant,
Le peuple de Rome concourait autrefois et une devise propre à constater son iden-
à l'élection du pape avec le clergé romain ; tité ; ils sont scellés par un cachet de fan-
les passions populaires, contrariant l'ambi- taisie fait exprès, et qui n'est pas celui des
tion des prêtres, sous prétexte de troubles armes du cardinal. Les votes des cardinaux
et de désordres, l'élection a été confiée au malades sont apportés parles infirmiers qui
clergé seul, qui bientôt a concentré ce droit les ont recueillis dans les cellules, et dépo-
dans le collège des cardinaux, et soumis sés dans un coffre fermé, mais fendu par-
l'élection à l'influence romaine. Ces combi- dessus. Les scrutateurs et les réviseurs, dé-
naisons de la vanité des hommes ont toutes signés par le sort, dépouillent le scrutin
été mises, par les conciles, sous la protec- avec la plus méticuleuse attention, tant ils
tion divine. craignent le dol et la fraude.
Il y a quatre modes d'élection pour choi- Ces différents actes sont précédés du ser-
sir les papes, l'adoration, le compromis , le ment de choisir celui qu'on croit le plus
scrutin, l'accès ou accessit. digne, et accompagnés de chants sacrés,
L'adoration a lieu lorsqu'en donnant son Chaque cardinal porte son bulletin sur une
vote, un cardinal allant vers celui qu'il dé- patène d'or.
signe comme chef de l'Église, le proclame Pendant le dépouillement, tous les car-
pape, et que les deux tiers des autres cardi- dinaux pointeut les suffrages pour les con-
naux se joignent à cet éclatant témoignage. currents et pour eux-mêmes.
On a imposé à cette élection le contrôle du Si un cardinal a obtenu les deux tiers des
scrutin ; il n'y a pas d'exemple d'un choix .voix, on vérifie le scrutin, en rapprochant
infirmé par cette épreuve. Le compromis est les noms des devises ; s'il y a eu nomina-
la mission que donnent les suffrages incer- tion par accès, on la vérifie en constatant
tains, à quelques membres du conclave, que les votes de l'accès sont différents de
d'élire le pape. Le scrutin est le vote par ceux du scrutin.
bulletins secrets. L'accès ou Y accessit est une Si le scrutin ne réunit pas sur un nom les
ressource extrême. Lorsque l'on désespère deux tiers du nombre des voix, on brûle
de réunir sur un nom les deux tiers des les bulletins et l'on recommence le vote.
voix, les votes des uns se joignent aux votes C'est pourquoi, en dehors, la curiosité de
des autres etjr accèdent; il est expressément la foule consulte la cheminée dépendante de
interdit de voter par accès pour le nom la chapelle ; la fumée qui en sort est l'in-
qu'on a désigné par le scrutin. Deux fois dice d'un vote annulé.
par jour, le matin à six heures et le soir à Cette opération du scrutin est entourée
deux heures, le dernier des maîtres de cé- d'une foule de pratiques minutieuses, aux-
rémonie parcourt à trois reprises différentes quelles se mêle la sainteté des serments.
le conclave, en appelant les cardinaux ad Pendant le scrutin, des cardinaux disent
capellam Domini. des messes dans la chapelle, sur six autels,
C'est dans la chapelle Sixtine du Vati- les billets plies en huit ont dans leurs ar-
LE SECRET DU VATICAN 21

rangements une foule de combinaisons tions qui ont absorbé toutes les autres :
bizarres et aussi difficiles à expliquer qu'à celle des couronnes et celle des impérisr-
comprendre. Jacques Aymon, l'auteur du sables zelanli, prélats vendus aux jésuites,
Tableau de la cour de Rome, a minutieusement et dont le prétendu zèle n'est qu'un masque
décrit ces bulletins, qu'il appelle les billets de plus.
artificieux dont se servent les cardinaux dans Au train que prenaient les élections, le
le conclave. En écrivant leurs votes, les car- conclave eût été interminable, si le ministre
dinaux prennent mille soins puérils et mi- d'Espagne, Florida-Blanca, ne se fût avisé
nutieux pour cacher leur vote et pour dé- de gagner à son parti les maîtresses des
guiser leur écriture ; afin qu'on ne puisse cardinaux opposés à la faction des cou-
lire à travers le papier, ils couvrent l'exté- ronnes, et de faire passer les inspirations
rieur du bulletin d'arabesques et de dessins du Saint-Esprit par les plus belles bouches
bizarres. Vieux enfants ! de Rome. L'or de France, et d'Espagne fut
L'histoire des anciens conclaves est toute prodigué à ces reines du conclave, qui, en
pleine, non pas seulement d'intrigues, de échange, promirent d'appujoer par des avis
ruses et de perfidies, mais de crimes et secrets, auprès de leurs galants, le candi--
d'atrocités. Le fer et le poison s'y croisent dat qu'on leur désignerait.
à chaque élection; Rome et la chrétienté Le cardinal de Bernis, celui qu'on appe-
.
sont remplies de discordes funestes, de lait le second pape de Rome, instruit de ce qui
haine et de carnage, lorsque reviennent se passait, fit nommer par les courtisanes
ces sinistres vacances du saint-siége que le romaines le cardinal Jean Ange Braschi,
choc des ambitions rendait si terribles pour qu'il croyait dévoué à la France, et qui prit
les trônes et pour les nations. La guerre le nom de Pie VI. Bernis n'avait oublié
civile venait ajouter ses fureurs à tant de qu'une seule chose, c'est que ce cardinal
maux. était un des plus fougueux zelanti et parti-
En se rapprochant d'époques plus ré- san des jésuites, qui avaient été assez
centes, on retrouve plus de calme; mais adroits pour ne pas en faire souvenir l'am-
les idées sont moins changées que les bassadeur du roi très-chrétien.
choses ; les vices originels. des. vieux con- Enfin, le dernier conclave, celui dont
claves ne sont point extirpés. L'astuce, nous rapportons les actes, n'eut dans son
l'hypocrisie, l'intrigue, les artifices et la sein que deux factions : l'inclusive et l'exclu-
vénalité persistent; on rencontre alors un sive. L'une s'occupe de réunir un assez
nombre infini de factions, dont les variétés grand nombre de votes pour décider d'une
semblent se multiplier à chaque conclave. élection sans obstacle ; l'autre n'a qu'un but,
C'est ainsi qu'en 1689 et en 1691, on voit c'est de former une minorité assez forte
agir six factions principales, dont une se pour rendre impossible toute nomination
subdivisait en deux ; à la tête des princi- qu'elle repousse. La lutte entre ces deux
pales factions marchaient la France et l'Au- factions, dans lesquelles se remuent les
triche qui représentaient à la fois l'empire zelanti, n'est plus qu'une simonie des suf-
et l'Espagne ; sur soixante-trois cardinaux, frages et un trafic des consciences. Les cou-
trois seulement n'appartenaient à aucune ronnes, c'est-à-dire la France, l'Autriche et
de ces factions. l'Espagne, exercent un droit de veto sur le
Vers la fin du xvin0 siècle, à l'élection de choix de la majorité ; mais chacun des États
Pie VI, on ne rencontre plus que deux fac- ne peut user de cette exclusion qu'une fois.
99 LE SECRET DU VATICAN

d'un
Il y a eu des conclaves, celui de Pie VI, moeurs, les voeux et les habitudes
où les scandales de la lutte ont été jus- peuple auquel, depuis tant de sièoles,
qu'aux voies de fait ; on en fît une- satire où l'exemple de ses maîtres n'a enseigné que
tous les portraits étaient ressemblants : elle le mal.
s'appelait le Conclave. Pasquin y disait : Il y eut un conclave durant lequel le
— J'apprends à boxer. nombre des assassinats commis publique-
-
—Pourquoi? lui demandait Marphorio, ment dans les rues de Rome devint assez
— Parce que je veux être pape ; cela se effrayant pour arrêter les travaux de l'élec-
gagne à coups de poings. tion. Il s'élevait à cent quatre-vingt-deux.
La population de Rome est toujours im- Le pillage fait d'ailleurs presque partie
patiente- de voir se terminer les conclaves : du cérémonial du conclave, Un candidat à
pour les ambitions des grands, qui espèrent la papauté, le cardinal Ottoboui, pour hâter
tout d'un nouveau règne, l'attente est
son élection, imagina de faire piller sa
cel-
longue: pour ceux de la ville, c'est un lule par les conclavistes, les valets et les
temps de troubles et d'angoisses; la police, fachini; seulement, il avait eu la précau-
tout entière à la vigilance politique, ne sur- tion d'enlever les objets les plus précieux,
veille pa's Rome infestée- alors par le meur- Ce présage assura son succès. On trouve ces
tre et par le brigandage, une grande partie actes de brigandage dans liuit élections. A
du peuple romain ne vivant que d'aumônes la mort d'un pape, les "valets du Vatican et
et de rapines. les parents du pape volent le mobilier du
On a vu des conclaves forcée de prendre défunt pontife, et l'inventaire du camer--
des mesures extrêmes pour se défendre
lingue ne trouve que quelques misérables
contre les fureurs de la multitude. meubles à enregistrer.
A l'approche du conclave de 1491, B.ome,
Lorsqu'on avertit donna Olimpia qu'on
disait un historien, était devenue un im-
allait piller la cellule de son cardinal, elle
mense lupanar au sein duquel s'agitaient refusa de rien sauver et elle s'écria :
cinquante mille prostituées : les rues et les
carrefours étaient peuplés de filous et d'as- — Pour le voir pape, je me donnerais
gassins : les routes étaient infestées de ban- moi-même.
dits si bien que les cardinaux, voulant se
.;
Le conclave n'a point la dignité dont on
réunir en conclave-, furent obligés préala- cherche à l'entourer : toutes les séductions
blement de placer des soldats dans leurs y ont accès, on emploie pour réussir les
palais et de pointer des canons aux ave- moyens les plus bas et les plus vils : le Ian-=
nues, pour préserver du pillage leurs somp- gage seul donne une idée de cette absence
tueuses demeures. Dès que le conclave fut des convenances. Les démarches d'un car^
formé, on garnit de troupes à pied et à che- dinal, pour obtenir l'élection, s'appellent
val les rues des faubourgs qui avoisinaient une pratique; ceux qui la font échouer
le Vatican, et l'on ferma toutes les issues rompent le cou à la pratique; la soutenir,
avec des poutres énormes. c'est appuyer la boule du joueur; proposer
Aujourd'hui les faits sont plus changés une nouvelle candidature, c'est la mettre sur
que les passions, et si la plupart des refuges le tapis; une élection qui porte les voix sur
et des quartiers des ambassadeurs n'avaient un vieillard mourant met le pontificat en
pas été supprimés, on verrait renaître ces dépôt. Les différents partis prennent"eux-
désordres, tant il y a de perversité dans les mêmes le nom de factions..
LE SECRET DU VATICAN

En France, cette langue se nommerait de lorsqu'il fut annoncé au peuple du haut du


l'argot balcon du Quirinale, il fut reçu sans joie;
E est un point sur lequel les historiens dans cette élection, comme dans celle de
les pins graves sont d'accord avec les plus Pie VI, de Pie VII, de Pie VIII et de
légers chroniqueurs, c'est que « il n'y a pas Léon XII, on retrouvait la main des ze-
de lien au monde où le secret, la dissimula- lanti ces instruments des jésuites, de cet
,
tion, la fourberie et l'imposture régnent ordre qui est lefiéau du monde catholique.
avec autant d'art que dans le conclave. » Piome voyait s'appesantir sur.elle le joug
Et c'est sous l'invocation sacrée de toute pontincalet le désespoir de toute améliora-
lumière et de toute vérité, sous l'inspiration tion sociale et politique.
de ! Esprit-Saint, que Borne ose placer ces Les nombreux courriers et les émissaires
ténèbres et ces mensonges •
de toutes les espèces, expédiés comme lors de
Pour la vie de la cité romaine, c'est une la mort de Pie VIII, se répandaient encore
immobilité funeste: plus on voit se prolon- dans toutes, les directions : puis l'agitation
ger la durée d'un conclave, plus on croit à intérieure, les carrosses et toute la monsi-
l'ardeur des brigues et aux fureurs des gnoria qui accouraient au palais, les messa-
intrigues qui rendent impossible aux autres gers diplomatiques et la multitude d'ecclé-
ce qu'elles Jie peuvent pas obtenir pour siastiques venus de tous les points de la
elles-mêmes. ville, annonçaient qu'on allait procéder à
R.ome calculait donc avec anxiété que, l'adoration.
depuis la mort de Pie VIIL précédée par Donna Olimpia, Panfilio, se réjouissaient,
plus de deux mois de souffrance, soixante- seuls: le monsignor que l'on menaçait du
quatre jours s'étaient écoulés, et l'on se de- châtiment de l'opinion publique [répondit :
mandait avec chagrin quel serait le terme « Aujourd'hui nous avons fait de la reli-
de ces pesantes incertitudes. gion avec de l'argent : demain nous ferons
Pendait la durée du conclave, les pré- de l'argent avec la religion. »
Ists. les confrériesreligieuses, les pénitents A tous deux l'avenir réservait d'amères
et les moines prient, disent des messes et déceptions.
font des processions pour demander à Dieu
un pape digne successeur de l'apôtre. Ce- III
voeu a été bien rarement exaucé.
La veille du 2 février 1831, le bruit se ré- APEÈS LE COXCLiVE
pandit dans B.ome que les cardinaux avaient
terminé l'élection du pape, que leur choix, Lorsque après l'élection le pape eut dé-
sur lequel on était entendu, serait accom- claré le nom qu'il voulait prendre, on le fit
pli le lendemain, et l'on nommait Maur Ca- passer derrière l'autel: là, les maîtres des
pellari, né à Bellune. cardinal de la créa- cérémonies l'habillèrent.. On le revêtit de la-
tion de Léon XII en 1825 : il avait soixante- soutane de taffetas blanc, du rochet de lin,
six ans. du camail de satin rouge, -sur sa tète on
Comme au jour funèbre, dès le matin la piaca un bonnet de même étoffe : ses pieds
foule était grande devant le palais du Qui- furent chaussés de mules ce v^ours rouge,
rinale: la population transtévérine s'y mon- à la croix d'ôr rayonnante. L"S cardinaux
trait toujours nombreuse ; le nom du nou- vinrent, l'un après l'autre, baiser les pieds
veau pape était dans toutes les bouches : et les mains: le saint-père leur donna le
9.L LE SECRET-DU VATICAN

baiser de paix sur la joue droite. On chanta Huit jours après ..les adorations, eut lieu
alors l'antienne : Ecce sacerdos magnus.' le couronnement.
« Voici le grand prêtre agréable à Dieu et Toute la cour"pontificale et tous les digni-
-
trouvé juste. » taires de l'État assistèrent-à'cette cérémo-
Le maître des cérémonies dit ensuite en nie. On'y voyait, les cardinaux, le général
latin des paroles qui signifient : ' ,/•'
;le pape
de l'Église, les anspessades, la garde suisse,
les chevau-légers et leurs capitaines. Sous
— Je vous présente avec joie
très-éminent qui a pris pour nom Grégoire.; le portique de Saint-Pierre, près de la Porta-
Cette première adoration fut accompa- Sâncta, est élevé un trône sous un dais ; le
gnée de choeurs de. chanteurs et' de mu- pape s'y assit, et de là, accompagné par les
siciens. princes du Solio, il fut porté dans l'église.
Ace moment, une couleuvrine de Saint- On lui présenta la tiare, qui est la couronne
Pierre donna, par une détonation, un si- du souverain de Rome. Elle a trois cou-
gnal auquel répondit toute l'artillerie du ronnes étincelantes de pierreries, et porte au
château Saint-Ange. Les cloches de la ville; sommet le globe du monde, surmonté d'une
sonnèrent toutes ensemble à grande volée. croix d'or, comme signe d'une domination
Les timbales, les trompettes, les tambours universelle. • Devant lui,' on plaça la croix
firent retentir de binantes fanfares. Le de juridiction aux trois croisillons, mar-
capitaine des gardes suisses partit aussitôt que d'un triple pouvoir.
pour le quartier où se trouvait situé le pa- Le maître des cérémonies portait dans un
lais du cardinal élu, afin de le préserver bassin des figures de palais et de châteaux
du pillage. en étoupes, auxquelles il mit le feu ; puis
Une seconde adoration eut lieu. Le sanlo- il montra leurs cendres eii disant : '
padre, revêtu de la chape et coiffé de la mi- Sancte pater, sic transit:gloria mundi.
tre, fut porté sur l'autel de la chapelle et — Saint-Père, c'est ainsi que passe la
adoré par les maîtres des cérémonies. gloire du monde.
Enfin le pape, en habits pontificaux, fut Cette leçon n'a point encore été en-
placé sous un dais rouge devant le grand tendue. :

-
autel de Saint-Pierre, et adoré par le peuple. On a essayé de'prétendre que cette triple
C'était la troisième adoration. adoration, dont on ne trouve aucune trace
Après ces cérémonies, les maîtres de cé- dans la vie du Christ et celle des apôtres, et
rémonie ôtèrent les vêtements pontificaux si contraire aux préceptes d'humilité qu'ils
de Sa Sainteté; douze porteurs, couverts de nous ont laissés, était exempte de toute
manteaux cramoisis et qu'on nomme pale- idolâtrie. Nous pourrions croire à la bonne
freniers, placèrent le pape dans sa chaire, foi des historiens, qui n'ont vu dans ce culte
qu'ils portèrent sur leurs épaules. Cette qu'une pompeuse formalité, si les faits ne
chaire est élevée et domine la foule; autour contredisaient leurs assertions.
du pontife, on agite de grands éventails en A Rome, lorsqu'un pape est élu, la
pre-
queue de paon, et il est transporté proces- mière pensée de tous ceux qui ont pris part
sionnellement à la demeure qu'il a choisie. à l'élection est de se préparer au choix de
Le soir, il y a illumination ; la police fait son successeur. On voit alors reparaître,
allumer des feux dans les rues et sur les au sortir du conclave, les papables et non
places, pour faire croire à l'allégresse gé- papables. Ceux-ci, qui ne travaillent
nérale. pas
pour eux-mêmes, se cachent sous des dé-
LE SECRET DU VATICAN 25

Jésuites.

guisements pénètrent partout, épient et l'histoire des papes et que sou buste se trouve dans
,
écoutent tout, et, ainsi travestis, visitent les la cathédrale de Sienne parmi ceux des souverains
pontifes.
différentes classes de la population romaine Ce fut à l'élection de Lucius III, en 1191, au
pour connaître le sentiment public sur le xne de l'ère chrétienne, que l'on suivit la règle pres-
nouveau pontife. Les papables, au con- crite par le concile de Latran, et que l'on exigea,
traire, se masquent au moral et recommen- pour l'élection du pape, les deux tiers des suffrages ;
c'est aussi à cette époque qu'il faut faire remonter
cent, pas de feintes pratiques, les longues le droit d'élection remis aux seuls cardinaux ;
et patientes machinations de fausses vertus 167 papes avaient été élus sous l'empire d'autres
qui peuvent les recommander à une future règles.
Adrien III, élu en 384, se nommait Agapit; il fut
élection. le premier qui changea de nom à son exaltation.
Les brigues, les cabales, les intrigues, les Le nom des cardinaux vient de gond, à cardine,
menées et les tergiversations ont été, à parce qu'ils sont les gonds et les pivots sur lesquels
tourne le gouvernement du saint-siége; c'est la con-
Rome, dans tous les temps, les moyens les tinuation de la fiction des clefs et des portes du
plus sûrs d'arriver aux dignités del'Église ciel. Leur puissance, d'abord humble et modesle, a
et d'escalader le pontificat, comme disent grandi avec celle des papes.
En 1464, les cardinaux, qui avaient reçu le cha-
les historiens des annales de la papauté 1.
peau rouge dans le siècle précédent, furent autorisés
à porter la culotte rouge et des housses écarlates
1. Le nombre des Papes, l'élection, le nom, les car- lorsqu'ils montaient à cheval. Une bulle d'Urbain VIII
dinaux. En se conformant à VArt de vérifier les leur confère le titre à'Éminence.
dates, Grégoire XVI, le pape actuel, serait le Le nombre des cardinaux est de soixante-dix : six
251°ponlife depuis saint Pierre; mais si l'on compte cardinaux évêques, cinquante cardinaux prêtres, et
onze papes plus ou moins contestés ou non sacrés,
quatorze cardinaux diacres. Ce nombre a été fixé
Grégoire XVI serait le 262a pape. Nous omettons la par Sixte-Quint.
papesse Jeanne, quoiqu'il en soit fait mention dans
26 LE SECRET DU VATICAN

CHAPITRE II
Il Ghetto
Par une belle soirée du mois de mars,- le vieillard répliqua dans un idiome dont les
une simple carriole d'osier, traînée par un sons répondaient, à ceux du premier, -et la
seul cheval, franchissait Pontemolle, et, porte s'ouvrit. La porte de la rue étant re-
s'avançant sur la voie Flamine, entra dans fermée avec précaution, l'introduction fut
Rome par la porte del Popolo. Ce chétif silencieuse et sans clarté; l'on fit quelques
équipage marchait lentement ; le vieux co- pas en avant ; tout à coup des lueurs vives
cher à longue barbe qui le conduisait, "fai- et brillantes éclairèrent les visiteurs à l'ap-
sant de son mieux pour hâter le pas d'un proche d'une vaste pièce dans laquelle ils
pauvre cheval, succombant sous le double allaient entrer.
poids des ans et de la fatigue ; bêtes et gens Les saluts furent échangés froidement
avaient l'air harassé par un long et pénible entre les personnes de la maison et celles
trajet. Cependant, à une des étroites ouver- qui arrivaient ; il y avait dans l'accueil des
tures percées sur les flancs de la carriole, on uns une gêne et une contrainte qui embar-
apercevait deux yeux vifs et brillants dont rassaient visiblement les autres; ceux-ci
le regard parcourait avec avidité les objets comprenaient qu'ils avaient dérangé leurs
qui bordaient le chemin. La voiture, après hôtes.
être parvenue, par la rue del CorsO, à une — Frère, dit le vieillard, avec l'accent
certaine distance, s'engagea dans le dédale italien du Nord, excusez-nous ; je savais
des rues voisines et se dirigea vers la place que ce jour était celui du Seigneur, et j'ai
Tartarugga. fait tous mes efforts pour arriver ici avant
La nuit était déjà venue ; après quelques l'heure où commence il sabbato; mais notre
instants d'un crépuscule douteux, l'obscu- cheval était si fatigué qu'il ne nous a pas
rité était profonde. De cette place, la car- été possible de faire plus de diligence. Ma
riole descendit entre le marché au poisson fille et moi, nous avons accompli les devoirs
et le théâtre de Marcel!us : là, elle roula à que prescrit la loi, en demandant à Dieu de
travers des voies resserrées et fangeuses et considérer la nécessité qui nous a forcés de
s'arrêta devant une maison d'apparence voyager pendant les heures qu'il s'est ré-
médiocre et dont toute la façade était plon- servées.
gée dans les ténèbres. " '
-
Cette, explication parut dissiper tous les
Un vieillard et une jeune fille quittèrent nuages.
la voiture, qui s'éloigna après quelques
— Frère, ajouta le vieillard, continuez la
mots échangés entre le cocher et les voya- lecture du livre sacré, et achevez les prières
geurs. Le vieillard frappa doucement et à que prescrit la loi ; ce n'est qu'après l'en-
petits coups rapides à une porte qu'il devina tier accomplissement des cérémonies du
sans la voir. De l'intérieur du logis, une septième jour que nous pourrons
nous en-
voix cassée prononça quelques mots dans tretenir.
une langue autre que l'italien, et dont l'ac- La pièce dans laquelle avait lieu
cette
cent nasillard et guttural semblait étrange; entrevue était plus vaste et plus élevée
LE SECRET DU VATICAN 27

qu'on eût pu le croire d'après l'aspect du fils unique. Sous leur toit ils venaient de
dehors : les murs en étaient simplement et recevoir Ben-Jacob et Noëmi sa fille, qui
sévèrement revêtus d'une boiserie de cèdre, tous deux, sur un avis de leurs frères de
sans ornement et sans sculptures ; quelques Rome, avaient quitté Mantoue. Ces noms
sièges de forme ancienne et solide, et une bibliques étaient ceux que les juifs gar-
table large et longue, recouverte d'un riche daient entre eux; dans leurs relations avec
tapis d'Orient, en formaient tout l'ameu- les chrétiens, ils en portaient d'autres, or-
blement. Du plafond descendait au milieu dinairement empruntés à des villes.
de la table une lourde lampe d'argent à plu- Au moment où l'heure du sommeil allait
sieurs becs, et d'un éclat qui attestait les séparer les convives, Ben-Saûl se leva) il
soins d'un pieux entretien :. c'était un objet invita ses hôtes et sa famille à remplir les
d'un travail merveilleux. Au-dessous de la coupes de vermeil dans lesquelles ils avaient
lampe, et radieux de ses clartés, était ou- bu; puis, .debout et. le front couvert, il
vert un livre de format in-folio avec une s'écria avec une vive émotion :
riche reliure de cuir noir, rehaussée d'ara- — A nos frères qui, répandus sur toute
besques niellées d'or, d'un brillant fermoir la surface du globe, élèvent à la même
et de coins ciselés. heure leur coeur et leur pensée vers le Dieu
Lorsque les nouveaux venus eurent pris d'Israël ! Que sa miséricorde soit propice à
place, cinq personnes furent assises autour tous ses enfants !
de la table : c'étaient deux vieillards, une Ces paroles furent prononcées avec une
femme dont l'âge avait atteint le milieu de émotion solennelle et profonde; il y avait
la vie, un jeune homme et une jeune fille. dans la voix brisée et sur les traits flétris
La lecture interrompue reprit son cours ; du vieillard un véritable sentiment d'afflic-
elle fut écoutée avec recueillement; une tion.
heure environ après qu'elle eut été com- Après cet acte, qui .fut. comme un salut
mencée, l'annonce du souper vint y mettre d'adieu, chacun gagna le lit qui lui était,
fin. C'était la Bible, que le chef de la fa^ préparé. Noëmi, la fille de Ben-Jacob, fut
mille.lisait dans le texte hébreu. -. conduite à son appartement par Sarah, la
.
Le repas, composé de quelques mets femme de Ben-Saûl, qui lui-même accom-
seulement, fut, malgré sa frugalité, servi pagna son hôte dans l'appartement qu'on
avec splendeur dans une salle voisine :. les lui avait préparé.
vases et la vaisselle d'or et d'argent cou- Le lendemain, tout le temps qui s'écoula
vraient, la table et le buffet) une lampe entre le lever et le coucher du soleil fut em-
plus magnifique que la première éclairait. ployé en pratiques religieuses, et ce ne fut
ces richesses. Une gaieté calme succéda à que le soir, à la veillée du samedi, qu'eurent
la contrainte ; mais on s'abstint mutuelle- lieu les premières explications entre les
ment de tout ce qui pouvait ressembler à deux vieillards.
un propos sérieux et à des questions d'af- Emmanuel et Noëmi, dès la première en-
faires et d'intérêt. trevue; s'étaient regardés avec l'empresse-
Cette maison, toute remplie d'objets pré- ment de deux jeunes gens qui se savent des-
cieux, mais confus et sans harmonie; comme tinés l'un à l'autre ; Noëmi était restée froide
ayant été rassemblés de divers lieux et à et insensible dans cette première épreuve,
des époques différentes, était habitée par le la paisible et régulière beauté des traits
juif Ben-Saûl, sa femme et Emmanuel leur d'Emmanuel ne l'avait point charmée. Em-
28 LE SECRET DU VATICAN

manuel, dès qu'il eut vu Noëmi, fut séduit sécutions se renouvelaient sans cesse; ils
par les attraits de la jeune fille, qui dans étaient en butte à des exactions toujours
toute sa personne reproduisait le type pur, renaissantes; leurs personnes étaient livrées
énergique et correct que les belles femmes à la brutalité des offenses de la noblesse, de
juives ont conservé de leur origine orien- l'Église et de la finance; leur fortune était
tale. C'était la grâce noble, simple et tou- dévorée par drs spoliations qui se multi-
chante des filles du Liban. Emmanuel fit pliaient sous toutes les formes. Lorsqu'ils
passer dans ses yeux tout le feu de la ten- voulaient implorer l'appui des lois, ils se
dresse ; sous ce regard brûlant, Noëmi rou- perdaient dans l'inextricable labyrinthe de
git d'abord, puis elle se tint devant le jeune la juridiction et dans le dédale d'une légis-
homme avec une chasteté si tranquille, que lation mouvante, dont les incertitudes ne
celui-ci dut comprendre que l'heure d'aimer permettaient aucune démarche exempte
n'était pas encore venue pour elle. d'embûches et de périls. D'ailleurs, pour
Après le dernier repas du jour, Ben-Saûl eux, la justice, la magistrature et les lois
et Ben-Jacob se retirèrent dans un apparte- semblaient ne point exister.
ment écarté; Ben-Saûl prit toutes les pré- Leurs biens et l'honneur de leurs familles
cautions pour que leur conversation ne pût étaient exposés à toutes les attaques, et per-
être ni entendue, ni troublée; avant de par- pétuellement froissés par la débauche des
ler, ils se regardèrent avec une émotion nobles et des prêtres : heureux encore lors-
douloureuse ; des larmes roulaient sous que le fanatisme religieux ne venait pas
leurs paupières flétries. rompre les liens qui attachaient les enfants
Sur le sort futur de leurs enfants, ils au foyer paternel. Pour eux, contre ces
n'échangèrent que quelques mots; ils con- injures il n'y avait nul abri, nul refuge;
vinrent tous deux de ne point contrarier les chez les grands ils trouvaient une protection
inclinations des deux jeunes gens, et ils qu'il fallait payer de tout ce qu'ils voulaient
prirent'le Dieu de leurs pères à témoin de sauver ; chez le peuple ils ne rencontraient
cette résolution. que l'offense, le vol, l'insulte etie meurtre.
Mais ils s'entretinrent longuement sur Cette situation, dont chaque, jour aug-
.
les souffrances du peuple de Dieu, dans les mentait l'horreur, semblait encore devoir
États du souverain qui prétendait représen- s'aggraver, tant il y avait de haine injuste

ter ce Messie qu'ils attendaient. contre eux; on les rendait responsables de
Ce fut un lamentable entretien. tout ce que les Français causaient à B.ome
— A Rome, disait Ben-Saûl, tandis que de soucis et d'ennui, sous le prétexte .que la
dans presque toutes les autres contrées les France était le pays dans lequel les juifs
fils d'Israël avaient obtenu une position étaient traités avec le plus de tolérante
digne des lumières et de la civilisation de égalité.
l'époque, les juifs étaient restés dans l'ab- Depuis que dans le reste du monde tout
jection et dans l'isolement que leur avaient avait marché dans une voie favorable à
jadis infligés les siècles de barbarie; pour l'émancipation sociale de la nation juive,
eux seuls le temps n'avait pas marché ; pour Rome, au contraire, avait rendu plus
pe-
eux seuls le progrès était immobile. sante l'exclusion civile dont elle la frap-
C'était peu de les vouer à cette perpétuité pait. Fallait-il d'autres preuves de
ces faits
d'abaissement, à cette honte qui ressemblait que l'endroit où ils se trouvaient en ce mo-
à un châtiment éternel; contre eux, les per- ment, l'horrible Ghetto !
LE SECRET DU-VATICAN 29

Ben-Saûl s'arrêta sous le poids des san- quels elle ferme le territoire pontifical; ces
glots qui l'oppressaient. inventions, ces découvertes merveilleuses,
;
—Hélas ! s'écria-t-il avec un accent déchi- tout ce progrès qu'elle répudie, sachez vous
rant, ce n'est point pour moi dont les an- en rendre maître. Insinuez-vous habile-
nées touchent à la tombe que je m'afflige ment dans les emprunts, et vous serez les
ainsi, c'est pour nos enfants. Quel sera le maîtres de ceux dont vous semblez être en-
sort que leur réserve l'avarice de cette race claves. Restez fidèles à la foi de nos pères,
qui nous persécute?... qui n'ont pas failli dans les temps les plus
$;. Bsn-Jacob regardait l'effusion de cette durs.
douleur sans en partager les impressions et — Et pourtant on parle de nouvelles me-
les emportements ; il laissa ces gémisse- sures prêtes à nous imposer, avec un sur-
ments suivre leur cours naturel, puis, lors- croit de charges , des humiliations plus
que la vivacité des premières émotions se cruelles que celles dont nous sommes ac-
fut apaisée, il ne chercha point à conso- cablés.
ler son frère, mais il tâcha de fortifier son • —
Ben-Saûl, reprit gravement l'autre
coeur affaibli. vieillard, j'ai obéi à l'appel que m'ont fait
— Pourquoi, lui disait-il, ne pas considé- nos frères de Rome ; pour me rendre au-
rer la situation des juifs dans les États ro- près de vous j'ai tout quitté ; je vous ai ap-
mains comme une lutte nécessaire, longue, porté et confié ce que j'ai de plus cher, ma fille,
constante et inévitable? Pourquoi ne pas mon unique enfant. Vous savez les pomroirs
prendre aux chrétiens par la ruse ce qu'ils dont je suis revêtu; laissez-moi agir, et
essayent de nous enlever par la force? Ces quand j'aurai vu mes frères d'Italie et d'Al-
vices et ces désordres qui excitent contre lemagne, à mon retour de Francfort, où va
nous leur insatiable cupidité, pourquoi ne ' se tenir le congrès rabbinique, je pourrai
pas les faire tourner au profit de notre for- peut-être vous consoler.
tune? Ces passions, dont la fureur nous op- Ben-Saûl fit un geste d'incrédulité, et en
prime, ne nous livrent-elles pas nos enne- se séparant de Ben-Jacob , il ne songea
mis réduits à la détresse par leurs folles point à dissimuler l'amertume deses pensées.
prodigalités? Nos femmes et nos filles qu'ils Les juifs de Mantoue prétendent descendre
cherchent à souiller, nos fils qu'ils tentent en ligne directe des prisonniers juifs em-
d'arracher à nos croyances, tout cela les menés de Jérusalem en Italie par les sol-
met à notre discrétion, aveuglés qu'ils sont dats de Titus et de Vespasien, vainqueurs
par la fougue de leurs désirs. Le temps de la Judée, et à ce titre ils s'arrogent la
n'est peut-être pas éloigné où ces juifs tant supériorité sur leurs coreligionnaires. A
méprisés, avilis et persécutés par l'orgueil Mantoue, Ben-Jacob était un des juifs les
du clergé romain, verront ces fiers oppres- plus puissants par sa fortune, par ses lu-
seurs invoquer le secours et l'appui de ceux mières et par sa dévotion.
qu'ils semblent aujourd'hui répudier et Le quartier où était située la maison de
haïr. Ben-Saûl était le Ghetto, lieu maudit et ré-
— Frère, continua-t-il avec bonté, laissez prouvé ; c'était pourtant de cet endroit, ré-
aux coeurs faibles ces gémissements ; cher- puté immonde, que pouvait sortir une al-
chez plutôt à consoler votre crédit; empa- liance formidable entre les. juifs de la con-
rez-vous de toutes les entreprises, Tout ce trée germanique et ceux du nord et du
que Rome repousse; ces chemins de fer aux- midi de l'Italie : vaste plan conçu par Ben-
30 LE SECRET DU VATICAN

Jacob, et qui aurait mis aux mains de l'o- quine à rendre leur travail bruyant pour
pulence israélite un pouvoir contre lequel braver le repos des chrétiens. De longues
se seraient brisées les résistances catholi- files de femmes, la plupart revendeuses
ques qui retardent encore l'affranchisse- d'habits, et que l'on pourrait comparer à la
ment moral des juifs dans les États ro- population du Temple à Paris, remettent
mains. à neuf les vieux effets et se moquent assez
Le Ghetto, situé dans le voisinage de dé- publiquement ,de ceux auxquels elles les
pôls marécageux, sur un terrain d'alluvion, vendront.
près des émanations de la poissonnerie, Noëmi, la première fois qu'elle sortit delà
dans une des régions les plus insalubres de maison de Ben-Jacob, le lendemain du jour
Rome, est cependant préservé du contact du sabbat, fut étonnée de ce spectacle dont
de l'ara caltiva, cet air funeste qui sévit Mantoue ne lui avait donné aucune idée.
sur la ville depuis le mois de juin jusqu'aux Sa surprise était extrême; elle ne pouvait
premières pluies d'automne.|Il semble que se lasser de cet aspect si vivant, si varié et
la Providence ait voulu, par cette compenr si animé ; mais elle s'aperçut bientôt qu'elle
sation, adoucir les maux que le gouverne- était elle-même l'objet de l'attention géné-
ment pontifical fait peser sur cette partie de rale et que les belles filles ses compagnes,
Rome. dont elle contemplait les attraits tradition-
L'espace resserré du Ghetto, et les grilles nels, ne pouvaient détacher d'elle leurs
qui la nuit ferment son enceinte, lui don- regards. Elle leur souriait lorsqu'elle aper-
nent l'aspect d'une vaste et ténébreuse pri- çut, à l'un des angles de la rue, un homme
son. Quatre mille cinq cents juifs sont ren- dont les traits étaient cachés par les plis
fermés dans cette enceinte infecte, que les d'un manteau rejeté sur son visage, et qui
habitants découragés laissent dans un état paraissait l'examiner avec des intentions-
d'effrayante malpropreté. sinistres. Elle s'enfuit épouvantée et rentra
La misère, qui semble y être partout, en toute hâte au logis.
n'existe pourtant qu'à sa surface ; sous les En même temps qu'elle, l'individu qui lui
haillons, sous les débris et sous les immon- avait causé cette frayeur se présentait chez
dices, se cachent des trésors et des riches- Ben-Saûl et remettait une lettre dont la
ses considérables en joyaux et en métaux. large enveloppe portait un cachet sans chif-
C'est du Ghetto que • sortent les meubles fre et sans armes.
somptueux qui garnissent, pour les riches C'était une lettre non signée qui ordon-
étrangers, les palais que l'aristocratie rui- nait au juif de se rendre à un endroit indi-
née leur loue vides et dégarnis. qué. Après un moment de réflexion, Ben-
Le dimanche des chrétiens est pour le Saûl s'écria résolument ;
Ghetto un jour de lucre, de travail et d'ac-
— J'irai.
tivité. Les juifs mettent une affectation ta-
LE SECRET DU VATICAN 31

CHAPITRE III
Au jardin Pincio
Une foule joyeuse se pressait sur toute bruyant de l'aristocratie romaine et de
la ligne qui traverse'Rome de l'est à l'ouest. l'opulence étrangère.
Dans ce trajet, qui de la ville antique arrive Lorsque la nuit enveloppa de ses ombres
à la ville moderne, l'une silencieuse et dé- la ville et ses édifices, le jardin Pincio flam-
serte, l'autre turbulente et agitée, on est boya comme un phare dont les lueurs chas-
étonné par cette confusion de palais et de sent les ténèbres. Aux clartés d'une illu-
masures qui forment l'ensemble de Rome. mination gigantesque se joignit bientôt
A l'aspect de ces boutiques obscures, devant l'éclat d'un feu d'artifice dont les gerbes
l'apparence mesquine des magasins, en pré- portaient jusque sur le sombre azur leurs
sence de tant de misères réelles si près étoiles étincelantes ; de toutes les terrasses
d'une fausse opulence, on se demande où tombaient en larges nappes des cascades
est la grandeur de Rome, et l'on est affligé de flammes, une pluie de feu inondait le
de tout ce qu'il y a de vulgaire et de petit pied de la colline, qui semblait elle-même
dans cette cité déchue : Rome n'est plus la embrasée.
la capitale du monde catholique, c'est une Rome, dans cette nuit d'octobre, fêtait le
grande ville de province. retour du pape, après une longue visite
Cependant- la multitude affluait de toutes d'exploration faite dans les États du saint-
parts sur la voie principale, et le flot popu- siége.
laire se dirigeait vers le jardin du Pincio, La population romaine est demeurée fi-
situé à l'extrémité occidentale de Rome. dèle au goût ancien ; l'empressement et les
Là, le spectacle 's'agrandissait, et l'on ardeurs pour les jeux du cirque repa-
retrouvait la majesté dont on avait aupa- raissent dans les affections actuelles pour la
ravant vainement cherché les vestiges. La magnificence des fêtes, les. spectacles, les
foule gravissait en longues spirales • les divertissements de toute espèce, et les so-
rampes qui conduisent au jardin Pincio, et lennités religieuses. Dans l'ivresse de ses
de cet endroit Rome se présentait aux re- plaisirs, Rome oublie tout le reste, et ne
gards dans toute son étendue et avec la sait plus rien de ses souffrances et de ses
pompe de ses monuments ; il y avait alors humiliations. Ces signes sont ceux de rabais-
comme un reflet de sa gloire passée. En ce sement et de la décadence.
moment.tout concourait à donner à l'éclat .
Lors de l'occupation française, le chef-
de cesplendide panorama une admirable lieu du département du Tibre manquait d'un
couleur, celle d'un coucher de soleil à la fin endroit pour ses fêtes publiques, ou plutôt
d'une journée d'automne ; une auréole do- Rome leur livrait toute son enceinte. Les
rée, des limbes transparentes et nuancées réjouissances et les loisirs de cette popula-
de teintes violettes et lumineuses, bai- tion n'avaient point d'ombrage pour se sous-
gnaient d'une douce et suave lumière cette traire aux ardeurs, d'un soleil brûlant.
toile immense. Sur le premier plan s'agitait L'administration française choisit la magni-
tout un peuple en habits de fête, et le faste fique situation du Pincio ; elle posa sur ce
32 LE SECRET DU VATICAN

plateau un jardin public qui domine la ville, glais dont les familles sont si nombreuses,
et d'où la vue peut embrasser la vallée du donne à Rome l'aspect d'une vaste au-
Tibre, et au loin les chaînes de montagnes berge- ouverte à toutes les nations; sous
du Latium, de la Sabine et de l'Étrurie. Ce cette multitude exotique, la nationalité ro-
furent les ouvriers romains qui'excitèrent" maine disparaît.
les embellisements decejardin; deux mille Au Pincio, chacune de ces races avait
travailleurs y employèrent.-trois années,- de ses moeurs et ses récréations/
1811 à.1814; ils reçurent pour salaireplu- L'aristocratie, la noblesse et le clergé se
sieurs millions. - Les-papes laissent les.po- prélassaient dans leur, superbe attitude, ou
pulations oisives : lès Français conçurent affectaient une feinte'modestie, jetant des
qu'il fallait les" arracher; par le.travail, à regards.baissés ou obliques sur les femmes,
leur vie de vol et de mendicité. ; -.' dont la coquetterie, lés toilettes et les vives
Le jardin Pincio a toutesles prédilections allures yVav'alent toutes-leurs' franchises.
du peuple de B_onie.' Dans la '.multitude qui Ce que B_ome comptait de" brillant, d'illus^
s'y pressait, on distinguait lesrâces diver- tre ou de fameux était au jardin Pincio.
ses qui habitent.la; cité-des papes.; l'aristo- Les' jeunes '.monsig'nori et les fantini, qui
cratie n'a qu'un tjrpe effacé et: abâtardi'par sont les : sportmen romains, y faisaient grand
lé mélange du sang étranger :.elle occupe là bruit.- Le;cler'géy.était'si 'tapageur, que les
rivé gauche dû Tibre. Sur la'rive droite du officiers prenaient un'air réservé.
fleuve, la race transtévérine revendiqué à Les Transtévérins se livraient à leurs
bon droit la descendance romaine; ses traits ébats en.pleine liberté; après le feu d'arti-
rudes et sa physionomie énergique témoi- fice, ils étaient montés en caratella, et s'é-
gnent d'une organisation, robuste et fou- taient rendus au ' Monte - Testaccio aux
,
gueuse; un front large, des sourcils arqués, environs de Pontemollè; à la [lueur des
des yeux grands et bien fendus, - un n^z flambeaux arrivaient de toutes parts ces
droit ou aquilin donnent au visage du groupes artistement formés et revêtus de
,
Transtévérin une expression mâle. Les fem- costumes bariolés.-C'est laque lagrisette
mes du Transtévère ont le teint brun et san- de Rome va, parée de ses plus riches atours
guin, le regard brillant et velouté, les traits aux couleurs éclatantes, coiffée de fleurs, et
nobles et réguliers, et le cou attaché avec rappelant par ses grâces les belles filles de
la plus gracieuse élégance à de belles et de la Grèce; souvent, au lieu de fleurs, cette
puissantes épaules. Ces signes sont de race troupe joyeuse se couronne de guirlandes
indigène. Ces parmi les Transtévérins que de'noisetier, dont les teintes molles et pâles
les peintres choisissent leurs modèles ; c'est forment un harmonieux contraste avec le
de là que sortent.aussi les hommes de peine jais de leur chevelure ; les longues épingles
et de fatigue, les bouchers, les portefaixr d'or et d'argent soutiennent les tresses rou-
les bateliers, les facchini, et, il faut bien le lées et relevées derrière la tête. Danseuses
dire, les bandits. sveltes et robustes, ardentes aux plaisirs,'
A côté de ces deux races oppressives vé- elles improviseut leurs pas ; la danse
ro-
gète la race juive, misérablement dominée maine obéit presque toujours aux impres-
par l'orgueil des uns et par la brutalité des sions du moment ; selon le rhythme, elle
se
autres; la beauté des. femmes juives pro- ralentit rêveuse et presque languissante,
ou
teste seule contre cette dégradation. bien elle se précipite folle, vive et passion-
La foule des étrangers et surtout des An- née; dans les jours de liesse, le vin coule à
Intérieur de la chapelle Sixtine.

flots, et la troupe, ivre et emportée, revient contraient sur leur passage ; ils brisaient
à Rome aux flambeaux et fait retentir de et foulaient aux pieds tout ce qui s'opposait à
ses chants les quartiers de la ville, qu'elle leurs violences; on fuyait ce tourbillon, on
parcourt pendant presque toute la nuit.-Ces se retirait devant cet ouragan vivant.
joies du peuple ont le cachet piquant d'une Parmi ces furieux, un jeune homme de
charmante originalité. haute stature et de belle prestance se fai-
Il n'en est pas ainsi des débauches de l'a- sait remarquer par ses emportements. Mar-
ristocratie. chant à la tête de ceux qui le reconnaissaient
Une bande de jeunes cavaliers romains pour chef, il les conduisait avec une effroya=
qui venaient de dîner à la place d'Espagne ble ardeur et donnait lui-même le signal des
fit invasion dans le jardin Pincio; on ne excès auxquels il prenait part avec une in-
peut se faire une idée du trouble et du tu- cro3rable véhémence. Il était ivre à outrance ;
multe qu'ils y apportèrent; leur ivresse sa mise froissée, son linge, ses habits en dé-
était basse et grossière : d'abord ce furent sordre, toute sa personne, sa chevelure, ses
d'horriblesclameurs, puis des chansons obs- traits, ses regards surtout, portaient les
cènes, puis l'insulte et la provocation avec traces hideuses de l'orgie ; sa parole rauqûe
d'abominables paroles et d'odieuses mena- et incertaine ne sortait de sa bouche qu'avec
ces ; leur rage s'attaquait à tout ce qu'ils ren- les secousses du hoquet; ses lèvres livides
5
34 LE SECRET DU VATICAN

étaient, pondantes et laissaient dégoutter la — Qu'elle est belle ! '


bave, et l'écume : c'était un spectacle im- Puis il s'élança vers Noëmi avec des mu-
monde. gissements affreux; il renversa même les
Au plus fort des convulsions de cette deux vieillards, qui essayèrent de s'oppo-
ivresse, un homme s'approcha derrière le ser à cette furie ; il avait porté la rnaiii sur
jeune seigneur; il lui frappa sur l'épaule et Noëmi tremblante, déjà celui qui la lui
appela son attention vers un groupe de per- avait montrée se préparait à saisir cette
sonnes effrajrées. Une jeune fille était entre proie, lorsqu'un jeune homme, sorti de la
deux vieillards plus émus qu'elle-même, et foule, repoussa cette double attaque et sou-
auprès d'eux une femme et un jeune homme tint la jeune fille évanouie, que.personne ne
ne présentaient qu'une protection faible et songeait à secourir. Tous les témoins de
insuffisante. cette intrépidité,inertes il n'y a qu'un instant
-
-Que se passa-t-il entre le jeune homme devant le danger qui menaçait Noëmi, bat-
ivre et celui qui venait de l'accoster ? tirent des mains, mirent en fuite les assail-
Nous ne savons; mais la jeune fille avait lants et s'empressèrent auprès de la famille
reconnu dans l'homme qui parlait au cava- de la victime.
lier l'individu qui, au Ghetto, l'avait sui- On sut plus tard que le cavalier qui s'était
vie, et qui avait remis chez Ben-Saûl la let- porté à ces indignes outrages s'appelait Ste-
tre anonyme. phan d'Arlotti, neveu d'un prélat, nionsi*
Elle poussa un. cri d'effroi. gnor Panfilio.
A ce cri, l'ivresse du jeune seigneur pa= Quant à Noëmi, en se rouvrant à la lu-
rut se dissiper; il tenait attachés sur Noëmi mière, ses yeux rencontrèrent ceux de son
— c'était elle— et ceux qui l'entouraient, libérateur, dont la vue fit surelle^çette im-
des yeux fixes et hagards ; sa pâleur était pression tendre qu'Emmanuel n'avait pu
extrême, il paraissait en proie aux tortu- faire naitre.
.
res d'une crise intérieure ; tout à coup il
s'écria :

CHAPITRE IV
Le Népotisme.

Les historiens qui, à des époques diffé-


causes principales de la- ruine du saint-
rentes, ont écrit sur les choses du ponti- siège..
ficat, divisés sur d'autres points, se sont C'est à Sixte IV, élu en 1741, qu'ils at«
tous accordés sur les conséquences funestes tribuent l'invasion, du; népotisme dans la
du népotisme. Ils le régardent comme le ré- cour de Rome. Alors, dit l'un d'entre eux :'
sultat le plus funeste, de la puissance tem- « Il y eut autant de papes que de neveux du
porelle et de l'ambition personnelle des par pape. »
pes, si fécondes en désastres, et les deux «Avant ce pontife, dit un autre historien,
LE SECRET DU VATICAN 35

les prélats et les cardinaux avaient un nom- ce temps d'impudicité, qu'on trouve ces
bre incroyable de neveux, petits-neveux, mots, qui expriment les différentes variétés
alliés et parents, nipoti, pronipoti, cognati e de népotisme : Il nipotismo, il figliolismo, il
parenti; lorsque le chef de la famille par- bastardismo, il cognàtismo.
venait au pontificat, les parents fuyaient, Grégoire XIV disait à son neveu : — Ni-
les alliés se cachaient, les petits-neveux pote, fate la vostra borsa prima che io mora.
s'éloignaient, et les neveux se tenaient à dis- « Mon neveu, faites votre bourse avant que
tance, Chacun alors reniait la parenté pon- je meure. » Docile à ce conseil, ajoute l'his-
tificale, parce qu'en ce temps-là les papes toire, le neveu prenait quatre-vingt-dix
avaient sangue senza sangue, carne senza pour cent et laissait le reste 'à l'Église.
carne, e parenti senza parenti, en un mot, une Le neveu de Léon XI répondit à son on-
famille sans parents. cle, qui s'informait dès affaires de l'État :
.
« Plus tard,-Rome fut envahie par des — Et de quoi vous mêlez-vous? mangez,
nryriades de gens qui ne lui apportaient ni buvez et contentez-vous d'être bien servi.
moeurs, ni vertus, mais qui venaient con- Sous le pontificat d'Urbain VIII,-les Bar-
voiter les dignités de l'Église, l'or et le barini furent les collatéraux, le népotisme
pouvoir, et, d'après une maxime devenue postiche, il nipotismo posticcio, au moyen du-
celle du clergé, enrichir leur maison et sa- quel Pasquin affirmait que les papes ne
tisfaire leur propre ambition. L'orgueil, le manqueraient jamais de neveux.
faste les suivirent, et les pontifes favorisè- Alexandre VII envojrait, selon un témoin
rent lejjmal en donnant des mitres,Ta pour- oculaire de ces faits, à ses neveux, des
pre et des vêtements à queues si amples et mulets en apparence chargés de cire, mais
si longues, qu'avec ces grandes capes d'é- qui portaient en réalité des cierges d'or re-
vêques et de cardinaux, on aurait pu vêtir couverts de cire, comme l'attestait leur
une foule de pauvres clercs qui servent poids. Une autre fois, dans un envoi d'é-
l'Église uet demandent l'aumône aux laï- toffes et de vases, on trouva au fond des
ques. ». caisses quatre grosses bourses de doublons.
C'est dans ce style naïf que parle leur in- Le scandale du népotisme devint si grand, -
dignation. que l'on fit prêter à ce pape, devant le cru-
On rapporte que Sixte IV, habitué à la cifix, le serment de ne pas recevoir les siens
simplicité du cloître, et peu curieux de dans Rome.
joyaux, ordonna, à'l'instigation de ses ne- Ma..., comme dit l'histoire de ce temps,
veux, de vendre les diamants de l'Église les pères jésuites qui confessaient le pape et
pour payer des dettes urgentes. Les dia- qui sont casuisti e filosofi, casuistes et philo-
mants furent vendus ; le prix en fut donné sophes, trouvèrent une explication favora-
aux neveux du pape et les dettes ne furent ble aux secrets désirs du pontife.
point acquittées. Us déclarèrent qu'à la vérité le pape ne
D'Alexandre VI, l'abominable Borgia, ils pouvait, sans violer son serment,recevoirses
ont dit qu'avare cruel, d'une, cupidité insa- parents, mais que, pendant la moitié de
tiable et lascif, qu'il avait, pas ses débau- la journée, il pouvait sortir de Rome et les
ches, rempli Rome de bâtards et l'Espagne voir tout à son aise.
de prostituées : Eh ! egli haveva riempito Roma Maître de Rome, au grand détriment du
di bastardi e la Spagna dip... ne. C'est dans peuple et de l'Église, le pape créa pour son
les écrits de cette infâme époque, et dans neveu le titre de cardinal-padrone; il fait
30 LE SECRET DU VATICAN

beau voir les chroniques du temps dire qu'un, et que cette attente lui causait un
qu'on n'entendait plus au Vatican que les vif dépit. En marchant, il prononçait des
cris : paroles sans suite, comme pour soulager sa
poitrine d'un poids accablant; sa colère lui
— Appelez le cardinal-padrone.— Où est
le cardinal-padrone! — Adressez-vous au faisait monter le sang au visage, et il
cardinal-padrone. — Allez chez le cardi- paraissait prêt à étouffer, tant sa figure
nal-padrone. — Nous venons avec le cardi- était pourpre et gonflée ; il était évident que
nal-padrone. — Nous parlerons au cardinal- cet état violent ne pouvait se prolonger sans
padrone. mettre ses jours en péril. Enfin, un bruit de
A quoi un jour un pauvre officier qui sol- pas se fit entendre du côté de la porte, qui
licitait du pape une grâce, et que l'on ren- s'ouvrit bientôt et laissa pénétrer dans la
voyait au cardinal-padrone, répondit: chambre un jeune homme vêtu avec un élé-
« Mais, saint-père, je croyais que.V. S. gant négligé de cheval et lacravache à la
était ici il solo padrone, le seul maître. » main.
Sous le pontificat d'Innocent X, on vit C'était Stephan d'Arlotti, le malencon-
fleurir le cognalismo; il donna à sa belle- treux héros des événements du jardin
soeur une telle autorité, que cette femme Pincio. '
semblait, disait le peuple de Rome, être « Enfin ! s'écria Panfilio à. son arrivée...
pape, tandis que le santo padre n'était ni puis, en regardant avec complaisance la
pape, ni homme. Ce pontife inventa pour bonne mine du jeune homme, il ne trouva
elle la Rose d'or : celle que le pape bénit le plus contre lui les paroles sévères qu'il
dimanche de Lmlare, et que cette année avait préparées, et il lui parla avec une
S. S* Grégoire XVI a si galamment offerte à bienveillance paternelle.
S. M. la reine des Belges, fut donnée par Écoutez, Stephan, lui dit-il, tout ce

plusieurs chefs de l'Église à leur belle- que j'apprends de vous m'afflige, parce que
soeur, alla cognata, pour la récompenser du votre conduite contrarie le projet que ma
soin qu'elle prenait de leurs plaisirs. soeur, votre mère, et moi nous avons formé
A Rome, on a longtemps appelé les ne- pour votre avenir ; c'est au nom de cette
veux le train du pape. mère que vous avez tant aimée que je vous
Méditant sur ces illustres exemples de parle aujourd'hui. »
népotisme, monsignor Panfilio sepromenait Monsignor, pour devenir plus pathétique,
à grands pas dans sa chambre à coucher, avait pris un ton de sensibilité si plaisante,
qu'il avait littéralement fait disposer que Stephan ne put retenir un sourire mo-
comme celle du trésorier de la Sainte-Cha- queur, devant lequel Panfilio resta interdit ;
pelle, décrite par Boileau dans son Lutrin. mais il reprit sa harangue, seulement il
A l'impatience qu'il paraissait éprouver se changea de ton; sa voix devint ferme et
joignait le déplaisir que lui causait cette assurée, et il s'exprima avec une gravité
marche forcée ; il essaya plusieurs fois de dont ,Stephan, à son tour, parut fort em-
s'asseoir, mais le repos lui était impossible. barrassé.
Monsignor avait une obésité béate ; sa ro- « Mon neveu, je vais, dit l'oncle, vous
tondité, sa face large et épanouie et sa parler avec franchise. »
courte grosseur s'arrangeaient mal de cette A ces mots, Stephan fit : une grimace
agitation. Des mouvements brusques et d'incrédulité que monsignor feignit de
ne
soudains indiquaient qu'il attendait quel- pas voir, et il continua :
LE SECRET DU VATICAN 37

« Vous désolez ma vieillesse; un homme disposer par moi-même et celui que je puis
placé comme je le suis, et qui ne peut par- obtenir ailleurs... »
venir à produire son neveu, est déshonoré ; Il y eut un nouveau mouvement des
dans l'Église, les neveux sont quelque chose draperies, et cette fois Panfilio parla plus
de plus que les enfants : c'est une des plus an- bas et d'une voix craintive.
ciennes maximes du pontificat ; à l'exemple « Hâtez-vous, mon neveu, les moments
des papes, le clergé l'a adoptée. En promet- sont précieux ; je puis encore beaucoup pour
tant à votre mère de me charger de vous, vous, et si le ciel m'accorde quelques an-
j'ai exigé votre entrée dans les ordres... nées, il m'est facile de vous pousser aux
— Je... premières dignités de l'Église... »
« Hier, répondit Stephan avec calme, j'au-
— Je sais ce que vous allez me répondre;
vous n'avez pas de vocation! Partout rais pu accepter ces propositions ; mais au-
ailleurs qu'à Rome, je pourrais, à la ri- jourd'hui je ne m'appartiens plus. »
gueur, admettre Gette raison; mais ici elle Ici la draperie de l'alcôve s'agita violem-
n'a pas le sens commun. A Rome, on ne ment.
peut être quelque chose, obtenir les hon- « Mon pauvre Stephan, vous devenez fou,
neurs, la fortune, les dignités et le pouvoir s'écria monsignor; de quoi s'agit-il? de
qu'en appartenant à l'Église ; c'est folie de quelque amourette ? Eh bien ! nous vous la
s'en éloigner. Les hauts emplois m'ont tou- passerons. Ce n'est pas comme si vous en-
jours effrayé pour moi-même ; mais pour triez dans un cloître ; seulement, mon cher
vous, Stephan, je n'ai.pas cessé de souhaiter neveu, c'est le bruit qu'il faut éviter. Le
les charges les plus éminentes. Je me suis mal n'est jamais que dans l'éclat; le scan-
tenu, pour ma tranquillité et pour mon bien- dale seul fait la faute, et le péché commis
être, sur le second plan, mais c'est au pre- en silence n'est déjà plus un péché. Nous
mier rang que je voudrais vous élever. » vous apprendrons tout cela. Les jésuites,
Après une pause, comme s'il venait de se nos maîtres à tous, ont écrit là-dessus des
consulter, monsignor ajouta, cette fois, choses admirables. Et puis, croyez-vous
avec un accent qui ressemblait à celui de la que nous ne sachions pas lever les scrupules ?
Avec nous, comme avec le ciel, il est des
conviction :
accommodements.
« Quoique bien placé dans les affections
du santo paire, je n'ai pas obtenu tout ce — Non, il est à vos voeux un obstacle
invincible.
que je pouvais justement espérer, après
avoir tout fait pour l'élection du nouveau — Je n'en ai jamais connu de cette es-
pèce.
pape... Ma fortune est beaucoup diminuée
par des causes que vous connaîtrez plus — La femme que j'aime...
tard... » — Eh bien?
Ici il y eut derrière les épais rideaux de — Est une juive ! me proposerez-vous en-
core d'entrer dans les ordres !»
l'alcôve un mouvement, comme si quelqu'un
Ici le bruit- d'un meuble renversé et d'un
s'y tenait caché. Monsignor s'en aperçut trépignementde pieds se fit entendrederrière
seul, et il éleva la voix : les draperies.
« Ces causes, je ne puis vous les dire Monsignor semblait abattu; mais il fit un
maintenant ; mettez à profit pour votre for- effort sur lui-même, et il dit à Stephan avec
tune, Stephan, le crédit dont je puis encore autorité :
LE SECRET DU VATICAN

« Songez-y bien ; vous allez choisir entre Panfilio ne répondit pas.


la [détresse et l'opulence. Si vous ne vous «Il faut tiier cettejuive! s'écria donna
montrez pas docile à ma volonté, dès au- Olimpia au comble de la fureur; non; la mort
jourd'hui je vous retire tout ; si au contraire seraittropdouce...ilfautl'entraînerdans un
vous consentez à m'obéir, je vous mène ra- piège, la placer sous le coup d'une accusa-
pidement à la fortune. Le séminaire vous tion terrible et sacrilège, la livrer aux pri-
fait-il peur? vous n'y entrerez pas; vous sons de l'inquisition ; le château de' Saint-
avez vingt-deux ans, à vingt-cinq ans je Ange a des cachots profonds, et les rochers'
vous fais ordonner prêtre et (nommer uditor des Apennins ont des gouffres impénétra-
di rota, et je vous ouvre par mon influence bles! »
le chemin des. grandeurs. Ah! vous ne sa- serviront ces actes
— Mais, à quoi nous
vez pas, Stephan, à quelle brillante desti- cruels? Nous rendront-ils notre faveur per-
née je vous réservais!... due?
— Épargnez-vous, mon oncle, ces séduc- Donna Olimpia se paiiait à elle-même.
tions, elles ne peuvent plus rien sur moi.
« Quelle fatalité! aujourd'hui
même,
— Mais cette femme, ce démon, cette la Cajetanina, qui m'est dévouée, prend
Moabite qui t'a fasciné, t'aime-t-elle ! possession de l'appartement qu'on lui a pré-
— Je ne sais, je ne lui ai jamais parlé. paré au Quirinale, de plein-pied avec celui
— Et si elle en. aimait un autre? du saint-père'. Cajetanino, que, de barbier
— Je respecterais son amour et je garde- d'un cardinal, j'ai fait camérier du pape,
rais le mien. m'a tout promis pour le jeune homme que
— Mais, qui est-elle? je lui présenterais... Cette fortune écroulée,
— Je l'ai vue.hier, pour la première fois,
je pouvais la reconstruire... Et le caprice
au jardin Pincio ; on me l'a désignée comme d'un enfant vient tout arrêter. — N'avez-
une. jeune fille appartenant à une famille vous.donc qu'un neveu, monsignor Panfilio ?
— Un seul, comtesse... Si l'on eût
du Ghetto. écouté
— Infamie ! » mes conseils dans une certaine circons-
Et en prononçant cette parole, les lèvres tance...
de Panfilio se crispèrent, et sur son visage,
— Stephan, se disait la comtesse sans
pâle' de colère, il y eut comme une lueur écouter Panfilio, placé dès demain puès.du
sinistre. pape, pouvait tout nous rendre... et main-
Stephan resta calme devant ce témoignage tenant personne !
de haine et devant cette muette menace de — Comtesse, nous aurions quelqu'un si...
vengeance. — Taisez-vous ! monsignor... ô juifs mau-
Il sortit. dits!
Monsignor Panfilio souleva les draperies — Silence, donna Olimpia ! rappelez-vous
de l'alcôve ; donna Olimpia, qui était cachée ce que vous avez à faire demain ; mais voici
sous leurs plis, s'avança dans, la chambre, l'heure où je dois me rendre chez le tréso-
et debout, les bras croisés, elle se posa en
face de monsignor ; sa figure avait une ex-
rier. ».
Lorsqu e Panfilio fut sorti, donna Olimpia
pression d'hyène. sonna, un jeune camériéraparut, la comtesse
« Qu'allez-vous faire? » lui dit-elle d'une lui donna ses ordres. Un quart d'heure
voix étouffée par la fureur. s'était à peine écoulé, qu'une jeune femme;
LE SECRET DU VATICAN 39

enveloppée. de vêtements noirs et le visage filio ; le laquais qui ferma la portière cria
caché sous un long voile, montait en voi- au cocher :
ture à la porte du palais de monsignor Pan- « A la maison professe des jésuites ! »

CHAPITRE V

Le petit lever d'un dandy romain.

En quittant son oncle, Stephan, en proie maient sa rêverie, il ne vit rien de tous les
à un trouble extrême, errait dans Rome, . chefs-d'oeuvre que l'art avait créés pour le
sans trop savoir ce qu'il cherchait; tous les sanctuaire.
plaisirs qu'il avait aimés, toutes les distrac- Lorsque vint la soirée, Stephan, en même
tions qu'il avait préférées lui paraissaient temps que la ville se ranimait à la clarté
fades et sans saveur. Ce qu'il éprouvait des lumières, crut qu'il allait aussi retrouver
n'était cependant pas de l'ennui ; au con-
ses sensations perdues. Il courut tous les -
traire, chez lui, l'esprit et l'imagination théâtres, il se montra dans vingt loges et
avaient des vibrations fortes et fréquentes ; dans vingt salons ; ceux qui le vo3raient
son sang était en ébullition ; sa tête était en ainsi agité et hors de lui ne comprenaient
feu, et dans sa poitrine il sentait son coeur rien à son égarement, et lui ne pouvait
battre avec violence, comme s'il voulait s'expliquer l'air de surprise qu'il trouvait
rompre un obstacle qui le comprimait.1 sur tous les visages ; il s'échappa de ce
Son beau cheval anglais, qui faisait l'ad- monde qui lui parut composé de sots et de
miration du Corso, et qu'hier encore il mon- méchants.
tait si fièrement", sa maîtresse, qu'il adorait
Alors il recommença sa course furieuse à
la veille, et le jeu, sa fougueuse passion des
nuits, lui déplaisaient. Son souvenir s'irri- travers les rues, et, après avoir parcouru
les plus beaux quartiers de Rome, il s'arrêta
tait surtout à la pensée de ces longs repas-
dont il s'était si follement épris ; la mémoire aux grilles du Ghetto, que l'on fermait ;
de ce qui s'était passé au jardin Pincio
irrité par ce contre-temps, Stephan rentra
l'humiliait et l'importunait, lui qui jadis se chez lui en toute hâte et se coucha, sans
avoir adressé un mot à ses gens, fort alar^
yantait d'avoir reculé les bornes de l'orgie.
Il visita tous les cafés : le café Grec dont il mes de voir morne et silencieux leur jeune
trouva l'entretien pédant; le café du palais maître qui rentrait ordinairement si gai et
Ruspoli qui lui parut trop "bruyant; les si affable.
Burattini, ces marionnettes dont les lazzi Stephan ne dormit point, une seule pen^
l'avaient tant amusé, Policinello et Cassan- sée, une pensée unique, celle de Noëmi, le
driilo, le fatiguaient. Le bruit des rues lui tint éveillé, la nuit fut pour lui brûlante et
était insupportable ; pour y échapper, il en- tourmentée; dès le matin, aux premières
tra dans une église, et il ne put prier; clartés du jour, il sonna ses gens, et le coup
excepté quelques têtes de madone qui char- de sonnette retentit de manière à leur an-
40 LE SECRET DU VATICAN

noncer que la mauvaise humeur de la veille alors que son valet de chambre reconnut
durait encore. son maître d'autrefois.
En ouvrant les rideaux de la chambre à Il était prêt à sortir lorsqu'un domestique
coucher, le valet de chambre remit les let- lui présenta, toujours avec le même céré-
tres et les journaux, qu'il présenta sur un monial, une médaille. A ce signe, Stephan
plateau d'argent ciselé. Stephan les poussa au donna l'ordre de faire entrer la personne
pied du lit sans les ouvrir ; cependant, pres- qui avait remis cet objet; il ôta ses gants,
que tous ces plis étaient si fins, si gracieux, s'assit et avertit ses gens qu'il n'y était pour
si coquets, ils exhalaient un si doux parfum personne.
qu'ils donnaient envie de savoir si leur ra- L'individu qui se présenta était d'un as-
-

mage répondait à leur plumage. " pect" formidable ; couvert tout entier d'un
Siles dandjrs de Rome copient les moeurs, ample manteau, il affectait un air sombre
la vie et- le maintien des -lions de Paris, et terrible, et lorsqu'il rejeta le tabarro, il
leur appartement n'a- rien qui -ressemble apparut dans -un costume qui avait la pré-
aux prétentieuses délicatesses de ; notre tention d.'être celui des bateliers du Tibre,
fashion. La pièce où couchait Stephan com- mais qui ressemblait, à" s'y tromper, à celui
posait à elle seule presque tout son logis. des. bandits delà campagne de Rome. La"
Campé au milieu d'un vaste palais, il n'oc- figure ettoute la personne du ragazzo était
cupait qu'une pièce et livrait le reste à ses en harmonie avec cette apparence.
" gens; Sa chambre, haute et spacieuse, avait
— Eh bien ! Carlo, lui dit Stephan, nous
de nobles et belles proportions; les murail- avons fait hier de belles choses ! .
les étaient de marbre de Sienne au ton si — PerBaccho! si je m'étais aperçu, que
doux; quatre grandes colonnes de marbre votre seigneurie me pardonne, de la situa-
vivement veiné de rouge, dont la base et le tion de Votre Excellence, j'aurais remis au
chapiteau dorique étaient de bronze, un lendemain ce que j'avais à lui dire. En
plafond autour duquel couraient des orne- allant au. Ghetto, pour une commission
ments, des fleurs, des oiseaux, des vases et dont il est inutile de parler à Votre Excel-
des danses étrusques, un pavé de mosaïque lence, j'avais vu cette belle fille, et je pensai
représentant la chute de Phaéton, un. grand tout de suite à votre seigneurie.
crucifix dont monsignor Panfilio avait fait Stephan fit un geste de dégoût.
. .
présent à son neveu et qu'on attribuait au Pardon, Excellence, je croyais... ma

Dominiquin, sombre et dolente figure ; une bastà! Si bien qu'en revenant de Pontemolle
bacchante voluptueuse, riante statue de Ca- je montai au Pincio; le premier objet que
nova ; un lit de construction antique et sans j'aperçus ce fut cette jeune fille, lesecond ce
rideaux, quelqueschaises de forme curule, fut vous, et il me sembla tout naturel de
composaient la décoration et le mobilier de profiter de cette circonstance pour vous
cette pièce; aux fenêtres élevées pen- réunira elle. Ça n'a pas réussi... Est-ce
daient de longues et lourdes draperies de que, par hasard, quelqu'un vous aurait
pourpre. chagriné à ce sujet? Vous savez, monsigno-
Stephan avala précipitamment une tasse rino, que je suis à vos ordres.
de chocolat brûlant; puis, quittant la lon- Et de sa ceinture il tira à demi la lame
gue robe de laine blanche dans laquelle il d'un long couteau.
était enveloppé, il procéda à sa toilette avec
— Il ne s'agit point -de cela, dit Stephan :
un soin minutieux, et ce fut seulemeut il y a dix sequins à gagner
pour toi, si d'ici
LE SECBET DU VATICAN 41

Scène d'un conclave.

à demain tu peux me dire quelle est cette ' espèce, il proposait publiquement ses servi-
jeune fille, son nom, son âge et-sa famille. ces et venait faire des offres aux volup-
Adieu, va-t'en. " tueux de tous les âges et de toutes les con-
, .
Carlo.sortit sans se retourner et sans ditions. Carlo, dans ses moments perdus,'
oser saluer celui qui venait de le congédier se mêlait d'espionnage, de lettres anonymes,
si brusquement. de guet-apens, d'assassinats galants, de ven-
Stephan ne se servai t qu'avec répugnance detta et de menu brigandage. Il y avait en
de l'entremise de Carlo ; cet homme passait lui quelque chose de l'ancien bravo et du
dans Rome pour un brigand de la Sabine brigand moderne; il tenait du spadassin
qui, après avoir livré ses camarades à la qui, dans les rues de Rome, lorsque là ville
.police pontificale, recevait une pension du n'était point éclairée, criait : Volta il lumc,
gouvernement romain. Les pensionnaires tournez la lumière, et par derrière frappait
de ce genre ne sont pas rares à Rome ; ils y d'une cotellata le passant sans défiance.
vivent sans être inquiétés et régulièrement Stephan, débarrassé d'une visite qu'il ne
payés, à moins que la force de l'habitude ne. recevaitjamais sans déplaisir, retomba dans
les ramène à leurs vieux péchés. Carlo fai- sa rêverie.
sait à peu près tous les métiers infâmes. Il Le neveu de monsignor Panfilio était un
était né à Monterosi, ville des environs de cavalier de haut maintien, agréable, dis-
Rome et dont le voisinage était infesté de tingué, bien fait de toute sa personne. Il
brigands qu'on soupçonnait beaucoup de ne portait en lui le germe des meilleures qua-
pas venir de'loin. Comme tous ceux de son lités dont le sentiment se reflétait sur son
6
42 LE SECRET DU VATICAN

extérieur; mais l'éducation avait tout per- On comprend que Stephan, au sein dès
verti. enivrements, fut comblé des plus précieuses
L'enfance de Stephan s'était passée près faveurs; tout ce qu'il y avait.à Rome de
de sa mère, femme légère et qui, de bonne femmes devenues fameuses par leurs ga-
heure; familiarisa son fils avec là vue de lanteries, rechercha la tendresse de cejeune
ses désordres ; à douze ans il entra chez les homme que la mode avait élevé sur le pa>
jésuites, au collège de Viterbe, qu'à Rome vois ; jil devint l'idole des boudoirs. U se
on appelle la ville aux belles filles. Les jé- livra: sans retenue aux plaisirs faciles qui
suites sont d'habiles instituteurs; Stephan, s'offraient à lui ; mais dans ces entraîne-
malgré sa parenté ecclésiastique, leur pa- ments et dans ce délire des sens, il ne con-
raissait bien plus destiné au monde qu'à nut point l'amour, et souvent il quittait
l'Église; ils ne s'occupèrent que médiocre- l'objet d'une fantaisie satisfaite pour aller
ment de son instruction, mais ils surent demander à la lasciveté des courtisanes un
fortifier son penchant et même ses vices, moyen de se soustraire à la satiété,'
ne le contrariant jamais dans sa paresse et Monsignor crut qu'un de ces moments
dans ses goûts, de manière à le retrouver de lassitude serait favorable à ses projets
plus tard dévoué et attaché à des maîtres sur son neveu. Stephan n'avait pas, il est
qui, au lieu d'affliger -son enfance, n'avaient vrai, un grand train de valets ; mais il
cherché qu'à l'amuser. Quant aux principes avait à satisfaire des vices si nombreux que
religieux, il était arrivé à Stephan ce qui la dépense de ces caprices était énorme, et
arriva à Voltaire, qui de tous les élèves des Panfilio pensait avec raison qu'il était
jésuites fut le plus irréligieux. Ce sont les temps pour son neveu de chercher dans les
jésuites qui ont élevé, en France, le dix-. dignités de l'Église les moyens de. suffire à
huitième siècle, dont la philosophie lésa ces largesses et à ces dissipations,
chassés. " Quelques relations récentes, dont nous

Au sortir du collège, Stephan avait habité dirons plus tard l'origine, avaient mis
le palais de son oncle, qui, depuis la mort monsignor en rapport avec des personnes
de sa mère, lui avait monté une maison proches du santo padre, gens cTaderenza pa~
dans une des nombreuses palazzine qu'il patina, comme l'on dit à Rome, et il pouvait
possédait à Rome.. Maître de la fortune de tout obtenir de leur protection, non pour
sa mère, Stephan, encouragé par l'exemple lui-même, mais pour son neveu, dont la
que lui donnait monsignor Panfilio, mangea pape avait connu la mère.
en moins de deux ans les biens considéra- Sans le savoir, Stephan avait ruiné toutes
bles que lui avait laissés la succession ma- ces combinaisons ; c'est que, dans ses pen-
ternelle. Le prélat ne s'était d'abord pas sées, il ne voyait alors que trois choses
:
trop fâché contre cette prodigalité, dont son amour, la crainte de n'être pas aimé
l'opinion du monde lui faisait les honneurs. par la jeune juive et le danger auquel elle
Son neveu avait une réputation de faste pouvait être exposée par le ressentiment de
qui flattait son amour-propre ; il aimait à Panfilio, lorsqu'il connaîtrait l'ohjet d'une
l'entendre citer comme un modèle de luxe, affection qui s'opposait à ses
voeux les plus
et il le vojrait avec joie marcher à la tête de chers.
la fashion romaine.
LE SECRET DU VATICAN 43

CHAPITRE VI
Le Trésorier.

Ce fut sous ces impressions irritantes leurs ces faits se lient si intimement à nô-
que le neveu de Monsignor prit la résolu- tre oeuvre que, sans quitter notre voie di-
tion d'avoir une dernière entrevue avec son- recte, nous rencontrons sous nos pas un des
oncle; arrivé au palais de Panfilio, il se vit plus mystérieux chapitres . des annales de
arrêté dès les premiers pas. Le suisse refu- Rome au dix-neuvième siècle. .
sait de le laisser entrer. Il apprit bientôt Quelques années auparavant, un jeune
que cette rigoureuse consigne ne lui était, abbé avait été promu de l'humble rang de
pas personnelle : elle était générale. Pen- chapelain à la charge éminente de tréso-
dant que Stephan insistait pour pénétrer rier, avec le titre de Monsignor. Ses talents
plus, avant, il put voir trois-carrosses arri* et surtout ses services justifiaient cette ra-
ver successivement dans la cour; sur les pide élévation; jamais trésorier pontifical
panneaux d'une de ces voitures brillaient ne sut mieux faire rentrer les deniers pu-
les insignes d'un prélat ; une autre était de blics et tenir les clefs du trésor. Le santo
couleur sombre, sans écusson et sans li- padre, pour récompenser un tel serviteur et
vrée ; il en descendit un homme vêtu d'une afin de s'attacher un homme si habile, le fit
longue soutane noire, sans aucun ornement; cardinal. Il y avait là une difficulté : les rè-
sa figure se cachait sous un chapeau à lar- glements de la cour romaine rendent les
ges bords; 1 si ses yeux ne trompèrent pas fonctions de trésorier général incompatibles
.
Stephan,' ce fut une femme que déposa la avec la dignité de cardinal. A Rome il-en
troisième voiture en s'arrêtant au pied du est de la loi comme de la conscience, on sait
perron. ~
tout éluder. Le nouveau cardinal prit le
Cependant, depuis quelques jours, la ville titre de pro-trésorier et succéda à nionsi^
tout entière semblait en proie à une in- gnor l'ex-trésorier général.
quiétude vague. Au Quirinale, chez tous les Dans les États romains, l'administration
hauts fonctionnaires, chez les princes de des finances n'est assujettie à aucun contrôle;
l'Église, dans les salons, on s'interrogeait kVfrésorier ne rend point de comptes officiels.
et l'on se répondait à voix basse; les entre- Quand sa caisse est vide, il ne s'occupe que
tiens des lieux publics et ceux du peuple de la remplir ; le prélat auquel ce soin est
participaient de cette anxiété. Aucun signe confié ne peut être destitué, pour quelque
extérieur n'expliquait cette situation, rien cause que ce soit, sans être admis dans le
ne semblait avoir interrompu le cours or- collège des cardinaux, c'est-à-dire au sein
dinaire des choses, et pourtant les pressen- de i'inviolabilité : ces princes de l'Église ne
timents publics et leurs alarmes ne se trom- consentant à se soumettre qu'à des lois
paient pas, tant il y a d'admirables instincts qu'ils interprètent eux-mêmes. On com-
.
dans les prévisions populaires. prend qu'une place si commode soit fort
Avant.de continuer notre récit, il est né- recherchée; elle est l'objet de toutes les
cessaire que nous expliquions les motifs de ambitions.
ce malaise moral de la cité romaine ; d'ail- Le pouvoir romain porte en lui un germe
44 LE SECRET DU VATICAN

funeste, l'égoïsme; remis à des vieillards dativa reale, qui frappait toutes les proprié-
sans lendemain, il est occupé par des pon- tés sans distinction. Le clergé résista éner-
tifes qui, ne songeant, pas à l'avenir, pren- giquement à cette mesure, en soutenant
nent au présent tout ce qu'ils.- peuvent lui que" les biens de
l'Église ne pouvaient- pas
prendre, épuisent toutes les ressources et être imposés. Jamais on obtint du cardinal
ne laissent "après eux qu'un État appauvri Séveroli qu'il payât cette taxe pour les ter-
et épuisé. Lorsque la chrétienté tout entière res dépendantes de son évêché de Viterbe ;
était tributaire de Rome, lorsque les royau- il persista dans son refus jusqu'à sa mort
mes, les rois et les peuples étaient, eux et .11 fallut beaucoup de temps pour vaincre
leurs biens, sous, la domination pontificale; ces résistances.
quand la fiscalité du saint-siége et le trafic L'administration française mit.tant d'orr
des indulgences et des grâces spirituelles dre dans les affaires du trésor romain, qu'à
florissaient, alors Rome pouvait fournir à la mort de Pie VII, rentré dans ses Etats,
toutes les prodigalités de ses pontifes, dont toutes les charges du saint-siége acquittées,
la cupidité vendait le ciel pour posséder la il restait un million d'écus disponibles, un
terre. L'or du monde entier, et plus tard peu plus de quatre millions de francs.
les richesses des deux mondes, affluaient à Léon XII se piqua d'économie par des ré-
B.ome. ductions d'impôts ; mais il fit si bien, qu'il
Le scandale de ces ventes sacrées sépara fallut abandonner et laisser tomber en dé-
du saint-siége une partie de l'Europe; et cadence les manufactures, le commerce et
bientôt, par l'énormité et par l'excès des l'industrie, renoncer à la construction des
abus, la puissance de Rome s'écroula d'e routes de l'Apennin et à l'exploitation des
siècle en siècle, et avec elle s'évanouit sa bois de cette contrée. Le résultat de ces
monstrueuse opulence. opérations fut tel, qu'à la mort de ce pon-
Depuis l'avènement de Pie VI, en 1775, tife, il fallut contracter un emprunt pour
jusqu'à nos jours, cette situation est deve- subvenir aux frais du conclave,;
nue de jplus en plus indigente et redouta- Pie VIII, ce soliveau pontifical, ne chan-
ble. Sous ce pontife, on ne payait aux em- gea rien à cette situation. Pasquin faisait
ployés que des appointements modiques; tenir toute l'histoire de ce règne dans
ce
les fonctionnaires s'en dédommageaient : quatrain : "
les grands, par les bénéfices ecclésiasti- .

ques, les petits, par la concussion. A cette o Allorcnè papa Pio


époque, on acquittait encore les dettes de Comparse innanzi a Dio,
Dio gli cliiese : Gosa liai fallo ?
Sixte-Quint, qui avait engagé les revenus
Ei rispose : Niente affatto.
publics pour lever, une armée et répri- »

mer la turbulence des barons. Les dépenses A la Villa Medici, un jeune artiste fran-
.
dépassant les recettes, Pie VI créa des cé- çais traduisit ainsi
ces petits vers :
dules ; il disait gaiement : « J'ai des millions
dans mon encrier. » Quand vinrent les jours « Dieu demandant au pape Pie
mauvais, l'État romain se trouva dépourvu, Ce qu'il avait fait
pour les eieux,
Il répondit d'un air piteux
et le pontife, dépouillé de sa tiare et de sa :
Hélas! n'ai rien fait de nia vie!
puissance, alla mourir en exil. » '

Pie VII essaya de pourvoir aux besoins Le règne de Grégoire XVI résume
de l'État en établissant un impôt foncier,'/» se par
une suite de désastres.
LE SECRET DU VATICAN 45

-
En 1831,' aussitôt, après l'installation dû dans des conjonctures si périlleuses, avait
nouveau pape, éclata l'insurrection de, la su navig-uer à travers tant d'écueils, était
Roihagne; les dépenses de l'armement'mi- une calamité ajoutée à tant de malheurs. La
litaire confié à des mains au moins inha- consternation succéda à la surprise; mais
biles, la large paye des régiments suisses, et bientôt l'insouciance et la légèreté romaines
les suppressions d'impôts obtenues par les reprirent leurs allures de froideur et de
insurgés, placèrent le début de ce règne sarcasme.
dans les plus ' fâcheuses circonstances. Des A Rome, une démission est toujours rare;
emprunts désastreux engagèrent le présent mais la démission d'un trésorier, l'abandon
et l'avenir; on multiplia ces funestes me- volontaire d'un poste si envié, était un évé-
sures, et la détresse de l'État fut telle, qu'il nement prodigieux ; aussi ce fut le sujet de
fallut vendre des canons ecclésiastiques,, toutes les préoccupations, et chacun s'ef-
c'est-à-dire lés redevances possédées par força de découvrir les causes d'un fait si
le clergé et une grande partie des pro- extraordinaire. -
priétés dé la chambre apostolique. A la On se perdait- en conjectures ; le santo pa-
suite de ces opérations, la trésorerie du dre lui témoignait l'attachement le plus vif,
saint-siége se trouva grevée d'une rente d'un il l'appelait l'indispensable ; il l'avait, Comme
million d'écus romains. nous l'avons, vu, contre tous les règlements
D'autres faits, la présence des troupes de la cour, conservé dans sa-charge après
autrichiennes, l'augmentation du budget- l'avoir élevé au cardinalat. Comment avait-
militaire et l'enrôlement des régiments il consenti à s'en séparer?
suisses, complétèrent la détresse de cette Voici la plus divertissante et aussi la
situation déjà si douloureuse. Qu'était de- plus probable des versions qui tâchaient
venu, au sein de cette misère,- le faste or- d'expliquer cette incompréhensible démis-
gueilleux de la Rome des papes ? sion.
Pour adoucir l'irritation publique, on a Une dame française, fort en crédit, et
dit avec affectation que les frais de la mai- dont l'influence avait détrôné le pouvoir de
son du pape, qui comprend tout ce qui con- donna Olimpia, avait sur les bords du Ti-
cerne la puissance du souverain pontife et bre une propriété à laquelle elle tenait beau-
les cardinaux, ne s'élèvent qu'à 391,551 écus coup. Près de là, le cardinal-trésorier faisait
romains (2,094,797 fr.). On s'est bien gardé construire une demeure royale qui écrasait
de dire que les membres du sacré collège toutes les habitations voisines. La dame se
sont tous pourvus de fortunes considéra- plaignit au pape de cette oppression de son
bles et de gros bénéfices. Quant au santo ministre. Sa Sainteté voulut savoir comment,
padre, sa part, dans les produits de la date- avec ses appointements, le trésorier pouvait
rie et du secrétariat des brefs, est celle du édifier un tel palais. Le ministre répondit
lion. En outre, il dispose à son gré de la avec aigreur, et, se croyant sûr de sa place,
composition des offices et de la résignation il eiit l'imprudence d'oublier les ménage-
des bénéfices. Nous reviendrons sur ce ments qu'il devait garder; quelques ques-
point. tions, qui suivirent la première, obtinrent
On en était réduit à ces extrémités, lors- les mêmes réponses vagues, impatientes et
que la démission du cardinal pro-trésorier hautaines... Enfin le trésorier, suivant sa
vint étonner la cour, le clergé et le peuple. coutume, offrit sa démission. Cette fois, il
II.semblait que la retraite de l'homme qui, fut pris au mot. Aussitôt les ennemis de
LE SECRET DU VATICAN

i'ex-trésorier, et un homme haut placé en a dans les légations ne suffisent plus à répri-
toujours de nombreux, entassèrent les ac- mer l'insurrection, dont les tentatives ont
cusations contre la fortune du cardinal et peuplé de détenus les cachots du fort de
contre ces riches épargnes qu'il avait amas- San-Léo et des autres prisons d'Etat.
sées sur son traitement ; de toutes parts on Les papes n'ont pas de successeurs; usu-
cria au déficit. fruitiers infidèles, sans intérêts dynastiques,
On se rappelait que quand le trésorier avait avides de jouissances et peu curieux de
été créé cardinal, l'humble chapelain avait laisser des regrets, craignant d'être Venus
déplo3ré un luxe étourdissant. En allant trop tard ou de s'en aller trop tôt, ils sont
prendre possession de l'église de son titre, pressés de posséder et de savourer un pré-
on sut. dans Rome que le carrosse dont il se sent toujours près de
leur échapper.
servirait dans cette occasion coûtait 14,000 Dans cet ordre d'idées, le cardinal-tré-
écus (ou 75,000 fi\), et que des bas-reliefs sorier a tout engagé ; il n'a laissé, en se re-
allégoriques relevés en or resplendissaient, tirant, qu'un champ dévasté; la moindre
sur les panneaux. Dès le matin, on avait- des industries, celle des chiffonniers, a été
rédigé le programme moqueur de la céré- ' donnée en fermage : une faible somme a
monie. Dans la description du carrosse de payé ce monopole; à Rome, on peut rache-
la nouvelle Éminence, on plaçait la Justice ter l'impôt foncier moyennant une somme
sous les-pieds du cocher; la Prudence était payée au trésor;
mollement endormie derrière la voiture. Souvent le gouvernement est dupe dé
Et l'on assurait qu'au moment où le cardi- cette avidité.
nal entra dans l'église, l'orchestre joua, le En 1841, un industrielfort connu à Rome
plus innocemment du monde, un morceau par ses nombreux marchés, proposa au
dont raffolait Rome musicale, la sjTnphonie trésorier 300,000 fr. comptant et une rede-
. .
de la Pie voleuse,. vance annuelle de 25,000 fr. pour ajouter
Rien n'est plus ténébreux que l'adminis- le monopole de la poudre à ses autres spécu-
tration des finances à Rome ; tout est livré lations. Le contrât, qui présentait un béné-
à l'arbitraire, tout y est obscur et inconnu; fice apparent pour l'État, fut signé; on
les fonds sont encaissés et distribués sans stipula le prix de 3 fr. par kilogramme,
au
contrôle; chacun sait que les commissions profit du nouveau fermier. Les approvision*
données aux prélats et aux cardinaux pour nements des arsenaux étant épuisés,
on
exercer cette surveillance n'existent que songea à les renouveler; il fallut subir le
pour la forme. tarif de la nouvelle régie et payer 3 fr. ce
Les charges sont inégalement réparties.; qui, avantle marché, ne coûtait
que 80 cen^
il est telle province des Apennins qui, de- times; Le fermier était trop puissant
pour
puis vingt ans, paye au trésor 100,000 francs qu'on pût le braver; on fut obligé de tran-
de surtaxe pour la construction des routes, siger avec lui; Le trésor,
par suite de cette
et n'est toujours traversée que par des sen- bévue, fut grevé d'une rente de 250,000 fr.
tiers impraticables; en échange d'une rente de 25,000 fr.-et
Ces désordres engendrent les méconten- de 300,000 fr. une fois payés. Dans, d'autres
tements ; les mécontentements exigent de pays, les prodigues qui administrent leur
nouveaux moyens de répression; ceux-ci fortune comme les pontifes administrent le
nécessitent un surcroit de dépenses, et déjà domaine de saint Pierre,
sont interdits.
les quatre mille soldats suisses répandus Les choses en sont
venues au point que les
LE SECRET. DU. VATICAN 47

ressources de l'État de l'Église sont allé- .


quelques traits feront connaître sa loyauté
héés d'avance, et engagées à des traitants et sa bonne foi.
pour les années futures 1846, 1847 et Le trésorier, selon la coutume des tradi-
1848. tions, regardait les dettes de l'État comine
Le trésorier avait pour devise unique : les siennes propres, et il ne s'oGCuparf.pas
« Faire rendre aux provinces le plus pos- de les acquitter,
sible et dans le plus court délai possible ; ne Il repoussait, comme des larrohs, ceux
leur accorder que ce qu'on ne peut pas leur qui présentaient un titre sur le trésor. Il
refuser.» Ce fonctionnaire fit un voyage avait contre les créanciersde l'État une tac^
dans les provinces de Ravenne, de Bologne tique qu'il avait empruntée au pontificat de
et de Ferrare, après les débordements du' Sixte IV. A tous les gens qui lui deman-
Pô et du Reno, pour répondre au cri de daient de l'argent, il répondait : : •
détresse poussé par ces pays désolés. Afin C'est trop tard, j'ai payé les autres ; ij
, —
de s'assurer de l'enthousiasme des popula- ne me reste rien. -'.- '

tions, il avait composé et réglé lui-même le Et il ne payait personne,


programme et le cérémonial des fêtes qui Le comte B- de Pérugia avait, depuis
devaient saluer son passage. Rien n'y man- longues années, un titre de cette espèce,
qua ; les saluts officiels, les arcs de triom- C'était un contrât d'échange de propriétés
phe, les humbles supplications, les illumina-» entre l'État et lui sous Un des règnes pré=
tions, et, dans les nuits radieuses, un cédents. Le gouvernement était entré en
orchestre placé en permanence sous les jouissance ; mais, croyant s'apercevoir que
fenêtres de l'éminentissime voyageur, accou» l'avantage n'était pas de son côté, il avait,
rurent au rendez-vous qu'il leur avait de jour en, jour, différé d'exécuter le maiv
donné. ché en ce qui le concernait. A l'avènement
Au départ, il emporta les voeux des popu- de Grégoire XVI, le créancier, qui avait
lations et leur laissa des promesses, échoué sous Léon XII et sous Pie VIII, se
A Bologne, le centre des désastres, le présenta de nouveau; plusieurs ministres
cardinal donna quatre jours d'audience ; on des finances s'étant succédé aux affaires, il
arrivait à son cabinet par quatre salles peu- fut toujours éconduit. Le bien que le monde
plées de brillants officiers ; à chaque'porte se administratif disait du nouveau cardinal-
tenait une sentinelle suisse au port d'armes, trésorier, l'encouragea à s'adresser au santo
Avoir cette pompe militaire, les cartes, les', padre. Le comte B., chargé d'une famille
notes et les dépêches .entassées pêle-mêle, nombreuse, était presque réduit à la misère.
on eût pu croire à la présence d'un de ces Le pape, frappé par l'évidence- de la créance,
hommes dont le génie reconstitue les em-- donna au trésorier l'ordre de l'acquitter.
pires. Et il n'y avait [là qu'un homme vieux Le comte B. se présentait chaque matin à
avant l'âge, fatigué et distrait, et qui ré- l'audience du ministre, sans obtenir de ré-
pondait indistinctement à toutes les deman- sultat. Fatigué d'être éconduit, il attendit
des d'urgence : « Je n'ai pas le temps de le cardinal à la porte de son palais un jour
terminer votre affaire ici, je m'en occuperai de cérémonie. Le ministre sortit suivi d'un
à Rome. » nombreux cortège, et ne reconnut peut-être
Nous avons montré les fautes et les men- pas le comte B., pauvrement vêtu, .et qui
songes de cette administration si fréquem- s'approchait en suppliant.
ment prise à ses propres pièges; maintenant — Qu'on donne un bajocca à cet homme,
4-8 LE SECRET DU VATICAN

dit le trésorier en se tournant vers un valet. paya cher sa conduite; Lés pièces ne se re-
Et il passa outre. trouvèrent point, et la cause. est.|'est|'èi;sus- '?
..,_ . aV:qçaJ^qTilVoulût
L'indignation ôta au comte B. toute.re- pendue faute d'un second
tenue. Ses" paroles furent sanglantes. Un s'exposer au- danger qu'avait brayé:: te_.
moment après cette rencontre/: il fut en- premier. ..'._' -,;. :.'...'.. •. '-' '.-.-ï.;'x^ ,"" •
fermé au château Saint-Ange. L'opinion pu- Malgré .tous çe|p&pédiehts,-il faufea^oir
. dâns.;lesvi|tâis "
blique se souleva. Pasquin lança les foudres recours aux emprunts ; mais
de ses satires.; on laissa dire et afficher.; Ce romains fleurit Tusure, Anç,ônejïe.prête;;qû'à"-.
fut une affaire liquidée. .,.,,-. ; ;..'': .:;/:,:• 10 pour .100;. les. propriétaires'êrnpfuntent,
Un seigneur bolonais, créancier du trésor sur première hypothèque, à ^ Pour ^°-
pontifical, pour des sommes;considérables Chaque-jour," les-exigences des prêteurs
avancées au. règne précédent, fatigué des ' grandissent; le peuple le sait.
.
lenteurs, consentit" à faire une;forte;remise Cette plaie est mortelle. L'esprit indocile
sur le montant de sa créance, afin d'en tou- des légations, les;, ambitieuses convoitises
.
cher le reste. D'après le conseil-et pariren- dei'Autriche.-et lelibéralisme de la France,
tremise.d'un ami.bien;placé,'il proposa; au ne sont pas .'.pour Rome des ennemis aussi
trésorier l'abandon de cent mille francs, en redoutables'que cette - égoïste cupidité., Us
signant une'quittance générale. ,..--• ignorent donc,. ces;prêtres insensés, que l'im-
'
— Je préfère garder le tout, répondit le prévo3r-ance fait écrouler les trônes, même

cardinal après un instant de réflexion. ceux qui croient reposer; sur des bases éter>
-
Ce" créancier.-bolonais avait aussi obtenu
une audience du santojmdre. Le pape avait
nelles! .;.. '.
L
.' .:._.'.->
Il s'agissait; de contracter.un, nouvel em-
mandé son ministre des finances, et lui avait prunt ; on connaissait,l'influence de Ben-
dit avec impatience : Saûl sur les Israélites de Rome et sur ceux
— Payez donc "cet honnête homme. du reste-de l'Italie ; on essaya de le circon-
— Saint-père, la caisse est vide. venir. Le général d'une société; puissante,
— Vous l'entendez, reprit le pape avec le prélat désigné pour la charge de tréso-'
regret; ce n'est-pas notre faute, nous n'a- lier, l'astuce;de Panfilio et les caresses de
vons pas d'argent. donna Olimpia s'étaient unis et coalisés pour
Une famille de la Romagne, ne pouvant atteindre ce but. Les menaces et les pro-

parvenir au payement d'une créance!sur messes, les mots de persécution et des pa-
l'État, avait pris le parti extrême de s'a- roles d'espérance, l'offre de bénéfices im-
dresser aux tribunaux. L'avocat des de- menses, un avenir de droits, de franchises et
mandeurs se présenta alors au greffe de la de concessions civiles et politiques, tout
trésorerie pour retirer les pièces qui avaient échoua contre le flegme muet et impassible
étédéposées précédemment à l'appui des ré- de Ben-Saûl.'Ce futvainement aussi ;qu'on fit
clamations. Quelle ne fut pas sa surprise en briller à ses; yeux les deux décorations du
ne retrouvant plus les titres qui établissaient Christ- et de Saint-Grégoire, que Rome ca-
le droit de ses clients ! Il soupçonna les tholique a récemment attachées, comme
agents du fisc, et il eut le courage d'accu-- prime d'emprunt; sur lapoitrine du banquier
ser ouvertement, et par écrit, le trésorier juif qui a placé sa caisse au-dessus des
général d'une soustraction qui tournait à trônes.
,
son profit. On s'étonna moins du fait que du En ,T°y?nt ces lipmmes si hauts en di-
courage de l'accusateur. Celui-ci, du reste gnité et si bas devant lui, Ben-Saûl comprit
ce que lui avait dit Ben-Jacob, aux conseils rent dans les regards de ceux qu'il repous-
duquel il devait son énergique résistance, sait, le juif comprit aussi que lui et les
et il demeura ferme dans ses refus. siens avaient, dès ce moment, des ennemis
A la rage dont les lueurs sinistres éclatè- implacables.

.CHAPITRE VII
ÎSToémi.

Les ressentiments de monsignor Panfilio implacable. Par une fatalité constante, il


contre les juifs étaient profonds et anciens; s'était, à chaque pas de sa carrière, heurté
la haine qu'il portait à cette race n'avait pas contre les juifs; il les avait trouvés par-
besoin de ce nouveau déplaisir pour être tout contraires |à ses oeuvres et à ses des-
50 LE SECRET DU VATICAN

seins. Toutes les fois qu'il avait essaj'é de les cailles brûlantes sur leur lit de roma-
les écraser, le pied lui avait glissé. rin; les compotes glacées, toutes ces succu-
Huit jours s'étaient passés depuis la ten- lentes merveilles furent dédaignées; et
tative de l'emprunt, et le prélat pensait en- lorsque Térésa voulut verser à monsignor
core avec amertume que si son ambition ne le verre de balsamo di Jérusalem, par lequel
pouvait ressaisir une influence perdue, c'é- chaque jour il commençait le repas, Panfi-
tait parce qu'une fille juive se plaçait entre lio fit éclater une invincible répugnance, et
son neveu et lui. Les juifs avaient bâté la ordonna brusquement qu'on se retirât et
ruine de Stephan par les funestes complai- qu'on emportât cette mangeaille dont l'odeur
sances de leurs prêts usuraires ; et lorsque l'incommodait.
cet argent, si indignement acquis, pouvait Ces petits accidents de la vie intime pri-
tout réparer ces êtres maudits n'apportaient rent une grande importance quand on sut
que le silence et le refus ! que la signora Térésa avait dit à toute la
Monsignor arriva chez lui bouleversé par maison :
ces accablantes réflexions ; il pénétra dans — Il faut que monsignor soit bien affligé
ses appartements sans prononcer une parole pour ne pas toucher à un dîner que j'ai pris
et avec tous les signes d'une vive irritation. plaisir à composer de ses plats favoris.
Sur son passage, la valetaille d'épée, de robe Pendant que le prélat digère son cour-
et de soutane qui encombrait son palais, roux, à défaut du repas qu'il a renvoyé,
était consternée, et tous les regards s'inter- nous porterons ailleurs nos regards. -
geaient avec inquiétude-. Près de l'habitation de Ben-Saûl, au
Le prélat, sans faire attention à ces dés- Ghetto, existait un jardin sombre et étroit,
appointements, dit à son camérier, tout et auquel l'air et la lumière ne parvenaient
haut et en fermant sa porte, qu'il voulait qu'à travers mille obstacles, Dans ce lieu
être seul. tout était triste, chétif, étiolé et souffrant;
Lorsque dame Térésa, vieille béate qui la verdure rare et frêle ne s'y montrait que
avait le privilège exclusif de servir elle- froide et débile. Il est vrai que nul soin
même à table monsignor, et de lui présen- n'entretenait ce lieu désolé, perdu dans les
ter de sa main ses mets et ses vins de prédi- profondeurs des hautes murailles qui l'en-
lection, disposa devant-lui le dîner, dont touraient. En Italie, et surtout à Rome, les.
elle avait surveillé les préparatifs avec la juifs gardent leur logis fermé, n'ouvrent,
plus tendre sollicitude, elle eut la douleur que des fenêtres intérieures, et évitent les.
de voir son cher maître repousser ce qu'elle regards du voisinage ; c'est encore une tra-
lui offrait. A l'indifférence avec laquelle les dition de l'Orient. Noëmi avait choisi cette
dispositions du repas avaient été accueil- solitude, non pas seulement pour échapper
lie.-, Térésa avait prévu ce résultat; mais à une société importune, mais aussi afin de
elle espérait que la séduction du menu, l'as- se recueillir et de faire cesser le trouble des
pect, le parfum et les qualités exquises pensées qui depuis quelques jours se re-
des mets triompheraient de cet éloignement muaient en elle.
passager. Elle connaissait les faiblesses de La fille de Ben-Jacob était de cette race
celui qu'elle tentait; Tout fut inutile : le po- primitive que nous nommerons biblique, tant
tage de verinicelli, saupoudré d'une légère elle est fortement attachée aux prescriptions

couche de parmigiano ; une friture ferme, de la loi de Moïse ; Noëmi n'avait
pas connu '
délicate et dorée, l'appétissant mortadella, sa mère, morte en lui donnant la vie ; élevée
LE SECRET DU VATICAN 51

par son'père, elle avait reçu, une éducation tions qu'il pouvait enlever à son dévoue-
sévère, grave, exclusive et religieuse. De ment pour ses frères. Du reste, son autorité
bonne heure, elle avait été soumise à la était douce, facile et patiente ; il admettait
stricte observance des préceptes ; sou en- une liberté morale à laquelle il ne voulait
fance et les premières années de sajeunesse pas porter atteinte.
s'était écoulées dans les coutumes du passé; Noëmi aimait son père avec, une piété
elle ne savait rien des moeurs du présent et toute filiale ; mais elle n'avait point connu
n'apercevait pas encore l'avenir. Une obéis- auprès de lui les effusions de la tendresse
sance aveugle aux voeux de son père, doci- habituelle aux autres enfants.
lité littérale à toutes les 1 prescriptions du Comme instruction, lorsque la fille de
texte sacré, tels étaient les seuls principes Ben-Jacob vint à Rome, elle n'avait point,
que Ben-Jabob eût laissés arriver jusqu'à sa lu d'autre livre que la Bible. Ainsi que Joas,
fille. C'était un homme d'un aspect glacial elle pouvait dire du sanctuaire : " '
.
que le père de Noëmi ; enfant de sa vieil-
Ce temple est mon pays, je n'en.connais point d'autre.
lesse, elle ne l'avait vu que sous une forme
solennelle, ce qui portait son respect jus- Et cependant cette noble et. excellente
qu'à l'épouvante. La jeune fille avait vécu nature était pleine de germes féconds; chez
dans l'isolement et presque sans sortir de la Noëmi l'inertie n'était qu'apparente; l'ar-
maison paternelle; cependant, surtout de- deur de son regard, la haute expression de
puis que son âge se rapprochait de la jeu- sa physionomie, l'ironie.de son sourire et le
nesse, elle avait fréquenté quelques parents portaménto de sa personne révélaient en elle
et aussi quelques compagnes de son âge; des facultés puissantes qu'un, souffle bien-
mais, comme elle ignorait le langage du faisant devait faire éclore.
monde, elle ne sortaitjamais d'une extrême La semaine qui venait de s'écouler avait
réserve. En elle, le coeur et l'esprit, l'idée été remplie de préoccupations sinistres ;
et la pensée étaient muets, comme les lèvres Noëmi.avait plus d'une fois.surpris les si-
qui n'ont jamais prononcé une parole. gnes et les marques d'une mystérieuse af-
Ben-Jacob avait une nature patriarcale : fliction. Sous les efforts que l'on faisait pour
pour lui, la société tout entière, les droits cacher ces peines, elle avait deviné de.se-
et les devoirs de chacun étaient représentés crètes souffrances; elle avait aussi surpris
par les .obligations et par les bienfaits de certaines confidences, et elle avait compris
l'existence du foyer domestique. Sérieuse- que sa nation était menacée par des persé-
ment occupé des intérêts de la grande fa- cutions nouvelles; les alarmes de son.père
mille israélite, Ben-Jacob avait souvent né- l'effrayaient; le caractère inflexible du
gligé pour eux le soin de sa propre fortune. vieillard ne pouvait céder qu'à un danger
Fermement attaché au texte de la loi, il ne réel et inévitable.
voj'aitrien au delà, et il pensait avoir assez Un pressentiment vague et pénible là mê-
fait pour sa fille en l'instruisant par les en- lait personnellement à ces angoisses; sans
seignements de la sagesse divine. La perte se rendre compte des émotions qui la tour- '
d'une épouse bien-aimée, et celle de pres- mentaient, elle sentait qu'elle n'était point
que tous ses. enfants, avaient jeté sur les étrangère à ces tristesses et aux malheurs
sentiments de Ben-Jacob un nuage que, de- qu'elles semblaient annoncer. La scène du
puis bien des années, rien n'avait dissipé. jardin Pincio et ce qu'elle savait de celui'
Il avait reporté sur Noëmi toutes les affec- qui l'avait offensée.; la lettre reçue, le jour
52 LE SECRET DU'-VATICAN;

même de cet événement, par Ben-Saûl, temps contenues, c'est un attachant specta-
l'absence du père d'Emmanuel, qu'elle avait cle que celui dé cette métamorphose.
vu sortir décolé et revenir découragé et En réfléchissant à ce qui s'était passé de-
abattu, quelques témoignages d'indignation puis son arrivée à Rome* elle "voyait l'obs-
échappés à Ben-Jacob, tous ces symptômes curité se dissiper, et des clartés nouvelles
l'effrayaient. chassaient les ténèbres. Le souvenir de la
Un dernier fait eût achevé de détruire violence et de la protection dont elle avait-
tous ses doutes, si.elle eût pu en conserver été l'objet donnait à ses idées une direction
encore. qu'elles n'avaient pas encore prise;-sous
La veille, le père de Noëmi, sorti de grand des impressions inconnues, elle sentait le
matin, était rentré- en toute hâte, et, après rouge de la pudeur monter à son front, et
quelques mots rapidement échangés avec la lutte entre la modestie de son éducation
Ben-Saûl, il avait paru occupé de prépara- et l'amour-propre de la femme commen-
tifs importants ; le soir, il avait embrassé sa-
çait-en elle. Noëmi osait à peine s'avouer
fille avec une expansion à laquelle rien en-, ce qu'elle éprouvait. D'abord elle se sen-
core ne l'avait accoutumée, et, le matin tit forte. et exaltée, elle relevait fière-
même, elle avait appris que son père avait ment la tête et paraissait vouloir braver
pris la route de Mantoue avec Emmanuel/ ce monde dans lequel sa pensée et ses sen-
qu'il appelait déjà son fils. sations venaient d'entrer ; mais bientôt elle
Ces nouvelles lui avaient été transmises succombait sous des terreurs dont l'incerti-
par Ben-Saûl, les juifs ayant pour règle de tude augmentait le poids ; livrée à de sour-
n'écrire que le moins possible, surtout lors- des angoisses, elle redoutait ce qu'elle venait
qu'ils sont placés dans une situation criti- de défier, et, en présence d'un péril dont
que. En apprenant à Noëmi le départ de- elle avait la conscience, Noëmi se deman-
Ben-Jacob avec son fils, le père d'Emma- dait où elle trouverait un appui, loin de son
nuel l'assurait de son affection et lui de- père qui l'avait quittée?
mandait de permettre qu'il la nommât sa fille." Puis, ainsi que cela arrive aux plus for-
La jeune juive rougit en entendant ces pa- tes natures, elle se prit à pleurer. Honteuse
roles, et, au moment où Ben-Saûl se.prépà- de cette faiblesse, elle essuya ses larmes,
rait à tirer de cet embarras un augure fa- et ce fut avec un solennelle tranquillité
vorable, Noëmi prit un air d'indifférence si qu'elle envisagea sa position.
placide, que le vieillard s'aperçut de son Ben-Jacob avait .cette fois mis son dé-
erreur. . vouement religieux au-dessus dès affections
Ces "noms de fils et-dé fille que le père de sa famille ; craignant sans doute de
suc-
d'Emmanuel et le sien échangeaient entre comber dans cette -épreuve, il avait évité
leurs enfants la contrariaient, sans qu'elle' les adieux, et il avait- laissé sa fille,
sans la
pût' comprendre le motif de cette irrita- fortifier par les .consolations d'un dernier
tion tout involontaire. Dans l'humeur de embrassement. Noëmi était accoutumée "à
Noëmi, il "s'était opéré une révolution su- une telle vénération, pour les volontés,de
bite; sa pensée et son imagination contem- son père, qu'elle n'essaya pas anême d'exa-
plaient avec étonnement.les nouvelles ré- miner sa conduite dans cette occasion..
gions que son esprit découvrait. Au contact Quant à la protection qu'elle pouvait atten-
d'une flamme intérieure, la statue s'ani- dre-de Ben-Saûl et.de sa femme, elle
était
mait ; dans les natures énergiques long- nulle à ses yeux.: Le vieillard avait
une li-
LE SECRET DU VATICAN. 53

midité que- l'âge avait accrue en diminuant sous sa protection. Avec un visage si beau, '
sa force-physique et morale; Sarah. était il était impossible qu'il n'eût pas un bon
une femme trop habituée à une soumission coeur... Les idées de Noëmi, en s'exaltant,
complète pour pouvoir lui offrir une vigueur allumaient le foyer ardent qui brûlait au fond
qu'elle n'avait par pour elle-même. Emma- de son organisation, et bientôt sa rêverie.
nuel eût pu la défendre contre le danger ; passionnée fut poussée jusqu'au délire. Il
niais, dans les sentiments de Noëmi, il y est des natures d'élite qui trouvent en el-
avait tant, d'indifférence pour ce jeune les-mêmes les éléments d'une passion qui,
homme, qu'elle ne pouvait s'habituer à le pour grandir, n'a besoin que de ses propres
compter.dans sa vie. émotions. "
.
Une autre personne, au milieu de ce dé- Noëmi, pour cet-amant absent et presque
.
laissement général, se présentait à elle; idéal, avait des transports que sa pudeur lui
c'était le jeune homme qui l'avait secourue eût interdits en présence de l'objet aimé.
au jardin. Pincio contre les attaques fu- Le hasard, cette providence quelquefois
rieuses de Stephan. Sa mémoire caressait si intelligente, lui donna des amis sur les-
avec complaisance les souvenirs qu'elle quels elle pouvait se reposer avec sécurité.
avait gardés de cette généreuse apparition ; Afin d'échapper aux ennuis et à la tor-:
elle voyait son défenseur jeune, beau, cou- ture morale de sa situation, elle résolut d'é-
rageux et dévoué. La reconnaissance que tudierla cité romaine dans toutes ses parties,
lui inspirait cette action allait bien au delà et de connaître, quoique juive, cette reli-
d'un sentiment de gratitude ordinaire, elle gion catholique dont la domination, jadis
la poussait jusqu'à l'enthousiasme et jus- si étendue, s'écroulait de toutes parts.
qu'à l'admiration. Et, avec cet art ingé- A Mantoue, dans le palais des ducs, elle
nieux dont le coeur des femmes a si vite le avait vu les fresques de Montagna, la salle
secret, elle exagérait le danger qu'elle avait des Géants, cette oeuvre colossale de Jules
couru, pour exagérer le service et les re- Romain ; depuis qu'elle avait contemplé ces
merc'ments qui partaient de son coeur. Elle chefs-d'oeuvre, tous ses penchants la por-
croyait ne proférer dans son âme qu'une taient vers lesarts...
action de grâces, et son coeur chantait un Pour cette exploration, elle mit à profit
cantique d'amour. les franchises des moeurs italiennes qui, à
A ces élans succédaient des pensées sans Rome, permettent aux femmes de sortir
espoir. Où était ce libérateur inconnu dont seules. ' ..
elle ne savait rien, pas même le nom? Ah ! Un jour, au Vatican, dans cette partie
s'il s'offrait à ses regards, fût-il confondu du palais qui, de la place Saint-Pierre, à
dans la foule la plus nombreuse, ses yeux droite du grand escalier conduisant aux ap-
ne se tromperaient pas ; ils reconnaîtraient partements • pontificaux, aboutit par une
aisément des traits profondément gravés large rampe à la cour Santo-Damaso, qu'en-
dans sa pensée. Un instant elle conçut le touraient autrefois les portiques destinés à
projetinsensé de se mettre à sa recherche, former la façade du Vatican, Noëmi s'é-
de le rencontrer, de lui dire sa détresse. tait arrêtée sous le portique de gauche,
D'avance, sa confiance en lui était complète, que Raphaël a rendu à jamais illustre par
elle ne doutait pas de son empressement à ses immortels chefs-d'oeuvre. Les ravisse-
lui accorder un appui nécessaire, et c'était ments que lui causait ce merveilleux aspect
avec une joie ineffable qu'elle se plaçait ne lui permettaient pas de voir d'autres
54 LE SECRET DU VATICAN

objets que les peintures du- maître, dont attirée par ce spectacle dont elle ne déta~ .
la contemplation l'absorbait tout entière, clïait pas le regard, se trouva auprès de ces
lorsqu'elle entendit murmurer près d'elle deux personnes sans savoir 1comment elle y
quelques mots à yoixbasse; elle porta ses était venue, confuse et embarrassée de ce
regards vers l'endroit d'où partait ce bruit, que sa démarche pouvait avoir d'inconve-
et elle vit un groupe vivant qui formait naut.
lui-même un ravissant tableau. L'artiste, à l'approché de la jeune fille, .
C'était un vieillard et un jeune homme; avait tourné la tête; et, en la voyant, il
celui-ci copiait quelques-unes des admira- avait poussé un cri qui témoignait de son
bles figures qu'il avait sous les yeux ; son étonnement devant tant de beauté. - Puis,
attitude tenait de l'adoration, il était en avec une exaltation galante, il.ajouta en se
extase devant son" modèle, comme devant levant, après avoir fermé son album et en -
une oeuvre céleste. L'autre était un vieillard regardant l'oeuvre de Sanzio:
pardonnez-moi si, comme
dont la tête, modelée avec une noble vi- — Maître, ,
gueur, était encadréepar une longue cheve- vous, je préfère les inspirations de la nature -
lure blanche ; les traits de ce visage, que le à celle de l'art te plus parfait.
temps n'avait point flétri, respiraient une Après un.moment d'hésitation et d'examen
sérénité limpide et calme comme celle d'un mutuel, les deux jeunes gens se rapprochè-
beau jour; il y avait sur cette figure une rent, leur entretien. s'anima, et le vieillard
transparence qui donnait à l'ensemble de la put/à son tour, jouir du charmant aspect
tète quelque chose de sanctifié, une lueur de de ces deux têtes parées, avec des carac-
béatitude. L'habit de ce vieillard semblait tères différents, de l'éclat d'une belle et ra-
indiquer qu'il appartenait à l'Église. Le dieuse jeunesse. ' : • • -

jeune homme avait un air ouvert et animé; La conversation n'eut d'abord point d'au-
dans les arrangements de sa barbe et de sa tre sujet que l'art et ses prodiges; mais,
coiffure,- on n'apercevait ni l'étrangeté ni la dans ces effusions, les qualités de l'âme, les
bizarrerie ; il s'était tenu loin de toute ex- sentiments du coeur, les mérites de l'esprit
centricité ; mais l'expression de son visage et les'richesses de l'imagination se mani-
attestait son' intelligence et sa ferveur pour festaient par des élans instinctifs et subits.
l'art.; chez lui, les signes de la bonté et de Noëmi s'étonnait des connaissances vastes
la douceur s'alliaient aux marques de l'éner- et multipliées, et aussi de la sûreté de ju-
gie; il avaitune physionomie toute française gement qui, chez l'artiste, se mêlaient à une
par l'esprit du regard et la grâce du sou- saillie toujours prompte et à de poétiques
rire. inspirations. L'élévation d'un langage qui
Pour son travail il s'était mis à genoux, savait parler de l'art en l'associant à toutes
comme devant Dieu; il avait la têteBpenchée les idées grandes et généreuses, excitait en
de côté, et, par instant, il se mirait dans elle de vives sympathies, et, dès ce moment,
chaque coup.de crayon, avec un sentiment elle s'aperçut de tout ce que l'esprit et l'in-
d'enthousiasme satisfait; mais son compa- telligencepouvaient gagner dans cet échange
gnon tempérait cette satisfaction par des des idées.
conseils tellement assidus, qu'ils semblaient Ce que, dans cette première entrevue,
guider la main de l'artiste. Le rapproche- elle éprouva pour l'artiste français, était un
ment de ces personnages formait un con- penchant d'attraction vers Un homme pourvu
traste plein d'harmonie. Noëmi, charmée et de tant.de qualités aimables; elle sentait
LE SECRET DU VATICAN 55

qu'elle ne pourrait lui refuser son amitié, Le vieillard était un prêtre; on l'appelait
mais qu'elle ne lui accorderait, jamais son dom Salvi, parce qu'autrefois, sans être at-
amour, et ce fut avec confiance qu'elle céda taché à l'ordre des Bénédictins, il s'était as-
à l'inclination qui les réunissait. socié à leurs doctes et utiles travaux.
Lorsque la nuit sépara Noëmi et l'artiste, Dom Salvi entra dans la communauté de
la jeune fille fut étonnée des progrès qu'elle cette amitié ; il éprouvait [pour Noëmi l'at-
faisait dans la voie nouvelle où elle mar- tachement le plus vif, et une sympathie.dont
chait depuis quelques jours. plus tard nous saurons le secret, que tous
Le lendemain, sans s'être rien dit la deux ignoraient encore. — II' avait long-
veille, on se retrouva au Vatican, au même temps habité la France, et ses goûts le por-
endroit, près des fresques glorieuses; les taient vers les ^habitudes de cette nation.
rencontres devinrent fréquentes, on en pro- Ses rapports avec quelques pensionnaires
longea la durée. Un mois avait. suffi pour de l'Académie française à Rome les lui
nouer, entre les deux jeunes gens, les liens avaient fait tous connaître. Attaché à l'é-
d'une étroite amitié. glise Saint-Louis, qui est à Rome celle des
Le charme que Noëmi trouvait dans cette Français, ses relations s'étaient multipliées
liaisoniui avait fait Oublier les impressions et étendues. Dom Salvi, outre l'aménité
.

pénibles auxquelles les faits devaient bien- constante de son caractère, avait pour
tôt la ramener sans pitié. Dans la société de les jeunes peintres un attrait particulier.
l'artiste'français, en donnant à ses idées Il était familier avec l'art de tous les siè-
un libre essor, elle avait secoué la con- cles, de toutes les contrées, et avec les
trainte qui avait si longtemps gêné la gra- maîtres de toutes les écoles ; son expérience
cieuse souplesse de ses mouvements. Ainsi était, pour l'étude et pour le travail, dans
délivrés' des entraves qui les embarras- le conseil et dans l'exécution, un guide sûr
saient, la personne et l'esprit de la jeune que sa complaisance et sa bienveillante
fille croissaient "en mérite et en beauté. amabilité faisaient rechercher.
Noëmi avait dans le maintien, dans le geste Il s'était plus particulièrement lié avec
et dans la parole, une élégance naturelle Jules Bonneville, dont le caractère loyal et
qui se développait sans affectation,, sans ef- la sincérité allaient si bien à sa propre fran-
forts, et par le simple épanouissement de chise; et tous deux, depuis que Noëmi
ses heureux instincts. s'était réunie à eux, s'étaient juré l'un à
Bientôt, sans questions indiscrètes, les" l'autre de défendre la jeune fille contre tout
nouveaux amis n'ignoraient rien de tout ce danger, et de veiller sur elle à son insu.
qui les concernait. Le moment de l'envoi des ouvrages de
Noëmi raconta avec franchise tout ce l'Académie de Rome à Paris approchait,
qu'elle savait de soi-même; elle apprit que Jules, inspiré par le nom et par les traits de
l'artiste était effectivement Français : il se la belle juive, la pria de poser comme mo-
nommait Jules Bonneville ; il achevait à dèle dans un tableau de Ruth et Noëmi, qu'il
Rome, comme grand prix de peinture, là voulait lui dédier. .Il fut convenu que dom
quatrième année du temps de ses études Salvi assisterait à toutes les séances.
italiennes.
,
56' -LE- SECRET DU" VATICAN

CHAPITRE; VIII
/. Là villa Medici. '
Le tableau de Jules' Bonneville était « Elles revinrent à Bethléem, vers le
achevé; avant'de se séparer de cette toil-e, temps de la première moisson. » "
-

les trois amis.voulurent la voir une dernière -


Lorsqu'on emporta la caisse qui renfer-
fois : le lendemain, elle devaitrpartir pour mait le tableau, on eût dit, 'à leur douleur,
Paris. La figure de Noëmi était .l'oeuvre que.c'était un cercueil contenant des restes
tout entière ;" sur elle, l'artiste avait concen- chéris. Et tous les. trois ensemble se; mirent
tré tous ses efforts; et il l'avait douée d'une à raconter gaiement les" charmes .des jour-
pureté", et d'une grâce"angéliques.-En con- nées employées à ce travail-;; c'étaient
servânt'cé qu'il y avait de beauté .matérielle comme ces souvenirs que la famille,donne &
dans là forme," .il l'avait animée par la beauté l'enfant quiia quitte. ; "; : :.....;'. '?
idéale," par là chasteté qui l'enveloppait La villa Medici/ où.sepassait.cett'e.scënè, •
.
comme un voile céleste. Dom Salvi embrasr estplacée à côté du.Pincio;-elle fut.édifiée
s'ait; Jules "et'.lui promettait un succès im- par" le-cardinal Ricci, en 1540, sur les des-
mense ' Noëmi. tenait la main' de -l'artiste-, sins- d'Aiinibal Lippi;- plps tard, possédée
qu'elle" serrait' avec attendrissement ;. les par les • grands-ducs de Toscane, elle, prit-le
yeux/dûpeintre allaient de la copie au mor nom qu'elle porte aujourd'hui. Dans les pre-
dèle, et il semblait' désespéré et charmé de mières années de ce siècle, elle fut acquise
la différence qui existait.entre,eux.. par le gouvernement français, au moyen
" Au moment de rouler la toile, on s'aperçut d'échanges, et destinée à rétablissement de
qu'on avait "oublié la courte notice, qui de- l'Académie que la-France entretient à Rome
vait accompagner l'oeuvre. Dom-Salvi de- depuis - le dix-septième siècle. Jusqu'à"
mandait un quart d'heure pour rédiger cette cette époque, cet établissement, fondé par
note", lorsque Npëm.i, montrant un papier Louis XIV, occupait le palais-Mancini, situé
qu'elle avait caché dans son sein, dit avec au Corso.
humilité': -. Cette demeure est parfaitement appro-
—'J'y ai pensé. priée à sa destination; elle est dans la plus
"' Elle" dicta à' Jules ce passage du livre de magnifique position de la ville ; le monument
Ruth:' n ' :: /'; '' '/'" atous-les caractères d'ordre et d'élégance
.
« Orphâ embrassa tout en larmes sa particuliers aux oeuvres du siècle de Léon X.
belle-mère, et s'en retourna ;. mais' Ruth Sa façade, assise sur d'énormes blocs, est
s'attacha fortement à Noëmi." '.".""' d'un aspect noble et sévère; elle est à la
« Celle-ci dit à Ruth':• «Tu vois que ta fois florentine et romaine : florentine dans
« belle-soeur retourne à son~peupleiet.à ses l'ensemble, et romaine dans les détails. Il y
« dieux; va, retourne avec elle. »'".". a un jardin'sur lequel règne un portique à
« Mais Ruth répondit : « Partout où tu colonnes et à puissantes arcades,
que re-
« voudras aller, j'irai; partout où tu feras hausse un perron à doubles rampes : on at-
« ta demeure, je demeurerai. Ton peuple et tribue à Michel-Ange cette partie de l'édi-
« ton Dieu est mon Dieu... » fice. Au-dessus, les murs sont incrustés de
Réunion de prélats.
.58 LE SECRET DU VATICAN

bas-reliefs antiques. C'est tout ce qui reste est rendu compte dans la séance annuelle de
de la riche collection que les Médicis avaient l'Institut. Les reproches sur la négligence
rassemblée en ce lieu. La Vénus, l'Apolline, avec laquelle les obligations sont accomplies
les Niobé, le Mercure en bronze et le Ré- et les regrets sur le peu de progrès des
mouleur sont partis de là pour Florence. élèves forment ordinairement la base du
On en a conservé le souvenir par des plâ- rapport solennel. ~
tres moulés, qui ont réuni dans une galerie, L'Académie de France à Rome est sous
à la disposition des pensionnaires, les re- la direction d'un membre de l'Académie des
productions des statues les plus célèbres. beaux-arts et élu par elle; ses fonctions du-
Il était difficile de rassembler plus d'élé- rent six-ans. S'il meurt avant ce temps,
ments d'études et dé succès. Cependant les il est remplacé provisoirement, em vertu
résultats; depuis l'origine de l'Académie d'une convention de 1676, par le directeur
jusqu'à; nos jours, ont démenti toutes les de' l'Académie romaine de Saint-Luc.
espérances":.à:Rome, la verve des concours Parmi les noms des derniers directeurs,
parisiens semblé frappée de langueur; toujours choisis parmi les peintres, on cite
Chaque année ;oir insère dans le budget ceux de Guérin, d'Ingres et d'Horace Ver-'
del'13tat Gettephrase stéréotypée : net.
.«vL'.administration s'occupe d'un nouveau En parcourant la liste des grands prix,
règlement qui a :.pour objet de donner une depuis vingt ans, on est surpris de la rareté
direction plus utile aux travaux des élèves des noms vainqueurs devenus illustres.
lauréats "dé l'Académie de France à Rome. Quelques-uns sont arrivés à une renommée
.Cette nouvelle mesure et le zèle du direc- médiocre, les autres sont oubliés.
teur-actuelgarantissent que cet établisse- Ces tristes annales de l'Académie de
.méiit dans'ûh pays étranger continuera de France à Rome, que Jules ne songea point
faire honneur à la France. » à dissimuler à Noëmi, ont été pour tous un
Le total des frais d'entretien de l'Acadé- sujet d'étonnement : -les voyageurs, le gou-
mie de. France à Rome s'élève, par an, à la vernement, les artistes/la diplomatie qui
somme de 120,000 francs. s'en est mêlée, les pensionnaires et les-di-
Lès pensionnaires se composentdes gran ds recteurs n'ont rien compris a cette situation,
prix de peinture,-sculpture, architecture et 'et chaque année, aux Chambres et à l'Ins-
musique, qu'envoient à Rome, chaque an- tut, on indique le mal sans trouver le re-
née, les concours des beaux-arts; la gra- mède. Jules expliquait très-nettement les
vure eii taille-douce n'y compté un lauréat causes de ce malaise.
que-tous les deux ans; le paysage histori-
— Les grands prix, disait-il, partent de
que et la gravure en médailles concourent Paris pour Rome avec des idées gonflées de
tous les ans. Les élèves couronnés restent vanité et d'orgueil. Le succès qu'ils ont ob-
cinq ans à Rome: ils sont logés et nourris tenu dans l'École leur parait- être le terme
aux frais de l'État, et reçoivent un traite- de leurs études; ils ne comprennent pas
que
ment .pour leurs dépenses particulières et ce n'en est que le point de départ.
pour les frais de modèles. Outre les travaux De leur côté, les maîtres ne sont
pas plus..!
de copie qui leur sont imposés, ils doivent prudents que les élèves; il semble que si '
expédier tous les ans, à Paris, un ouvrage l'expérience n'existe pas encore pour les:
de leur composition. Ces oeuvres sont expo- uns, elle soit déjà perdue pour les autres.
sées dans le palais des Beaux-Arts ; il en Au lieu de soumettre à une discipline ferme,
LE SECRET DU VATICAN 59

mais sans être sévère, les.pensionnaires de çons, sans exemples et sans guide, à quel
Rome, on les livre tout d'un coup à une vie genre se'vouer? La peinture moderne a des
sans règle et sans frein. affections pour toutes les écoles ; l'art sym-
Pour bien comprendre la fausseté de cette bolique, gothique, achaïque et séraphique,
position, il faut connaître l'existence de la a.souventles premièrestendresses des jeunes
plupart des.élèves qui se livrent à la culture coeurs que séduisent les auréoles d'or et
des arts. Presque tous ils sortent de la d'azur; d'autres se vouent à l'art germani-
classe pauvre ; beaucoup d'entre eux n'ont que. Le plus grand nombre, à force d'em-
pu .suivre ce qu'ils appellent leur vocation prunter un peu à tous les âges, à tous les
que contre le gré de leurs parents, qui pré- paj's et à tous les genres, finissent par
féraient un métier profitable à l'art - si n'avoir.rien à eux. Heureux alors si le be-
souvent ingrat. soin ne les voue pas aux portraits bourgeois
Il y a loin de Paris à Rome, et le chemin et à la pacotille noire et coloriée ; odieuse et
est rude pour l'artiste qui, parti de ses pre- vulgaire besogne, qui met la pensée et la
miers essais sur les murailles, se met en main en contact perpétuel avec le laid.
route pour le grand prix. Les études sont Et la tyrannie des opinions, et les manies
d'autant plus longues que tous les maîtres qui imposent leurs travers à votre .travail
sont intéressés à les prolonger. Quand l'é- et à toute votre personne, sous peinede voir
lève studieux est glorieusement parvenu, votre nom maudit et proscrit! Si vous don-
après plusieurs années, à l'estompe d'après nez la préférence au dessin sur la couleur,
la bosse, il entre dans un atelier. Il y est le vous êtes sec et dur, sans âme, sans mouve-
souffre-douleur d'une troupe sans pitié; il ment et sans lumière ; êtes-vous épris de la
est voué aux commissions, au décrottage, à couleur,.vos tableaux.crient... Si vous vous
la plus honteuse domesticité; et, sans cesse efforcez de mettre d'accor 1 ces deux.élé^-
courbé sous les coups et sous les injures, il ments de peinture, vous ne signifiez, plus
perd son nom : c'est le rapiii, le rat huppé. rien. Dans cette extrémité, si le", hasard ne
~- Eh quoi ! s'écria Noëmi, tant d'avilis- vous prend parla main et ne vous porte, à
sement avec une si haute destinée ! force d'extravagances, en pleine vogue,
— Lés extrêmes se touchent, reprit Jules, vous végétez. . . . .
et il continua : A ces tourments de l'intelligence, ajoutez
Enfin il a.un chevalet, une boîte de cou- une vie de misère, et de privations, et rem-
leurs et une palette. -Fier de ces attributs plie de peines que la gaieté et l'insouciance
comme un jeune officier qui promène sa pre- de la jeunessë;ne parviennent pas '. toujours
mière épaulette, le rapin est devenu peintre : à surmonter. Dans, cette lutte continuelle
il va mettre la main à la pâte. La seule idée entre les regards du passé, les souffrances
dépeindre d'après nature, d'après"le mo- du présent et les peines de l'avenir, que de
'd'èle, d'après une femme peut-être, le met fois le talent a succombé !
en feu. Ordinairement-, dans ses premiers — Vous allez trop loin, dit Noëmi épou-
essais, le jeune artiste recueille, d'abord les vantée.
sarcasmes de ses camarades et ensuite les — .Et si je n'avais
fait, reprit Jules, que
malédictions du maître, qui lui prédit un vous raconter ma propre histoire, les dou-
avenir négatif : cette règle est presque sans leurs de ma jeunesse !
exception. Vient alors le douloureux chapi- — Oh! mon
Dieu!
tre des incertitudes : sans conseils, sans le- j
— Quand, après ces épreuves, arrive iï-
60 LE SECRET DU VATICAN

vresse du triomphe et de la victoire, elle vents du nord, qui succèdent si rapidement


vous trouve éperdu et troublé : le grand à ceux du midi et rendent si fréquentes
prix, la médaille d'or, les honneurs d'une les phthisies et les affections fiévreuses, sont
ovation publique, la couronne de l'Institut, d'abord accusés de cette fatigue. La chaleur,
Rome et cinq ans d'une existence aisée et dans ce pays où le thermomètre ne descend
honorable... : pas au-dessous de trois degrés et s'élève
C'est une fortune immense. Avec quels jusqu'à trente-trois, a aussi une action qui
transports on en prend possession ! Comme brise l'énergie morale et la vigueur physi-
dans ces joies de succès la pensée s'élance que; on plie sous une lassitude somnolente;
vers les hautes régions et rêve la gloire et on se débat vainement contre la torpeur et
la fortune ! contre l'inertie. A .la villa Medici, il est
Et puis, pour les artistes, il y a dans ce passé en tradition qu'un Français, en arri-
nom de Rome quelque chose dé magique qui vant à Rome, dort deux ans sans s'éveiller.
nous met face à face avec l'art de toutes les Le climat n'est pas le seul agent de cet
"époques glorieuses et les splendeurs de tous épuisement; les habitudes romaines sont
les temps. toutes portées à l'indolence. N'ont-elles pas
— Ah ! s'écria Noëmi, en s'unissant à cet
proclamé, comme le souverain bien, ce
enthousiasme, j'aime à vous entendre parler dolce far niente dont ils ont presque fait une
ainsi : voilà l'artiste I Ce n'est plus cet être vertu ?
souffreteux, dégradé et chétif que vous avez Il est cependant un point sur lequel B.ome
peint tout à l'heure. montre une surprenante activité. Toutes les
— Attendez, répondit avec un accent distractions graves et futiles, depuis les
plein d'une sombre tristesse Jules, un ins- funzioni des églises jusqu'au, spectacle dès
tant auparavant si prompt à s'exalter. C'est buraltini, ces incomparables marionnettes,
assurément, ajouta-t-il, un beau jour que celui depuis pulcinella jusqu'au sanlissimo batnbino,
où l'on entre dans Rome par la porte del Po- font les délices des Romains du dix-neuvième
polo I Lorsque, après avoir franchi la place siècle. Vous aurez, Noëmi, dans vos courses
qui doit le même nom au peuplier planté au à travers les moeurs de Rome, plus d'une
centre, on aperçoit la villa Medici, cette occasion de constater ces faits.
royale demeure que la France a préparée On se laisse entraîner par le torrent, on
pour nous, on sent en soi de nobles et grandes suit la foule, et le temps perdu est irrépa-
inspirations. rable, comme dit le poëte latin; n'est-ce pas,
Hélas ! quels désenchantements cruels dom Salvi ?
.
succèdent à ces élans ! quelle funeste réalité Comment vous parler des autres séduc-
remplace ces brillantes illusions ! tions qui détournentdu travail les nouveaux
Rome, comme le savent tous ceux que venus el les plongent dans le désordre C- s
sa renommée a conduits dans ses murs, plaies, chère Noëmi, vous les rencontrerez
est loin de tenir les promesses faites en son aussi sur vos pas : je ne veux pas à l'avance
nom. en affliger votre pensée. Qu'un dernier mot
Pendant quelques jours le charme dure me suffise sur ce triste sujet. On parle beau-
encore, mais bientôt on sent je ne sais quelle coup de l'aria caltiva, cette peste sortie des
mollesse et quelle langueur qui laissent le marais Pontins pour infester la campagne
corps et l'esprit sans force et sans volonté. de Rome et quelques quartiers de la ville.
L'influence d'une température variable, les On n'a rien dit d'un autre fléau plus re-
LE SECRET DU VATICAN 61

doutable. A Rome, si la poitrine n'aspire larmes de volupté. Sous M. Ingres, il


qu'une atmosphère viciée et malsaine, le fallait faire tout en terre cuite, d'un seul
coeur et l'esprit ne volent que le vice et la ton régulier, correct, austère, anatomiqûe
débauche. et rectangulaire. Rubens, ses chairs luxu-
Aussi l'oisiveté des nouveaux pension- riantes et ses robustes couleurs étaient des
naires est-elle de longue durée; leur paresse modèles de perdition. Sous M. Horace Ver-
est ingénieuse à se trouver des prétextes, net, il fallait aller vite à tout prix, négli-
parmi lesquels la visite des antiquités est ger la structure des figures pour ne songer
toujours le premier. Pius tard, lorsque ar- qu'à les habiller au goût de la mode ou se-
rivent les échéances du travail, le temps lon l'ordonnance. Aujourd'hui, sous le di-
marqué à l'application, le talent, la main et recteur actuel, dont rien ne justifie l'éléva-
les yeux se sont rouilles, et le bon vouloir tion, nul de nous ne sait quelle route il doit
et le zèle sont frappés d'incapacité. Les suivre; mais maintenant, comme toujours,
travaux ne sont point, exécutés ou ne sont à ceux qui se conforment aux voe;ix du
faits qu'à la hâte. C'est dans les cafés que maître, toutes les grâces et toutes les fa-
la plupart des pensionnaires passent leurs veurs ; à ceux qui résistent, la malveillance
journées; ils livrent au jeu- et à l'ivresse et l'injustice.
tous les instants qu'ils ne donnent pas à Après cela, notre existence ici n'est pas
d'autres plaisirs. A la villa Medici, dans sans quelques agréments. On aime notre
l'intérieur de l'Académie, les charges de humeur joyeuse, on nous recherche, on
l'atelier, les entretiens, les longs récits/les nous fête, non pas dans les hautes régions
confidences, les jeux, le sommeil, et tout ce et dans le clergé, où l'oii craint notre libé-
qui n'est pas le travail, sont en permanence. ralisme et notre philosophie, mais dans la
D'ailleurs., quel intérêt a-t-on à se montrer classe moyenne. Pour nous la vie est oisive
fidèle à ses devoirs? Il n'existe parmi nous et facile; eh évitant dans nos aventures le
nulle émulation ; il n'y a point de récom- drame de la vendelta, nous pouvons passer
pense pour l'application. Ce tort n'est pas le gaiement les jours de notre émigration.
nôtre, c'est celui de nos maîtres. Nos chansons, nos saillies, nos caricatu-
Un des obstacles qui s'opposent le plus res et nos scènes aristophaniques plaisent à
à nos progrès, c'est la mobilité des directions la médisance romaine ; nous avons à peu
imprimées à l'enseignement. près remplacé Marphorio et Pasquin, ces
Ce ne sont point les immuables principes deux vieux oracles jadis si bavards, et de-
de l'art qu'on présente à nos études, ce sont venus presque muets. Nous amusons lacour,
les caprices, les manies ,de la fantaisie du qui nous hait, le clergé, qui nous damne,
directeur en fonctions. Pour ne pas remon- et la ville, qui applaudit.
ter trop haut dans le passé et aller trop loin Quelquefois nous opérons des révolutions;
dans le présent, je citerai les trois derniers nous avons aidé les gentlemen britanniques
directeurs de l'Académie de France à Rome : à introduire les jockeys dans les courses de
Guérin, l'auteur de la Bidon, Ingres, le pein- chevaux; nous avons naturalisé le cornet à
tre de saint Symphorien, et Horace Vernet, ce pistons dans les orchestres des bals ; nous
trompette éclatant de nos batailles. Sous avons remplacé les danses romaines par
M. Guérin, il fallait faire tout lilas et cou- celles de nos bals masqués.La chasse au re-
leur de rose, avec des teintes de soleil cou- nard, venue d'Angleterre à Rome avec ses
chant et des regards baignés et humides de gens, sa meute et ses bêtes, au grand éba-
62 LE SECRET DU VATICAN

hissement de toute la fashion pontificale, a pés : la jeune fille était l'objet d'une vigi-
été protégée par notre patronage. On nous lance activé-; toutes.ses démarches étaient
doit l'eau-de-vie de France dans les cafés. épiées. " :
"
;r,
C'est G. P..., un des meilleurs critiques de Stephan n'avait point renoncé à Noëmi';
la presse parisienne, qui, le premier, sans il ne savait d'elle que ce que Carlo lui avait
notre autorité, l'a imposée au café Grec, à rapporté, c'est-à-dire- qu'elle habitait le
la place de la détestable acqua-vita qu'on y Ghetto. II.lui importait d'en savoir davan-
débitait, il a'poussé la constance jusqu'à tage ; il voulait connaître sa famille, et, par
porter sur lui, pendant huitjours, un flacon ses parents, juger [de l'éducation qu'elle
rempli du breuvage qu'il voulait substituer avait reçue. Le neveu de monsignor'Panfllio
à un autre. ' - n'était point accoutumé à rencontrer d'in-
Le plus fameux de nos exploits, celui qui vincibles résistances, et un peu revenu d'un
a le plus fait pour notre popularité, c'est premier moment de désarroi, il se promet-
notre invasion dans'le carnaval de 18... tait de triompher de la belle juive, comme
Une gigantesque mascarade sortie de la il avait vaincu tant d'autres femmes, surtout
villa Medici se répandit dans le Corso, où la si par ses largesses il pouvait l'éblouir.
population romaine de tous les rangs était Pour cela, il était nécessaire qu'il fût exac-
accourue en équipages et en habits de gala. tement instruit de tout" ce qui concernait
Les masques de laf comédie italienne, Bri- Noëmi.
ghella, Pantalon, Arlequin, Cassandro, il dot- Un matin, après une nuit sans sommeil,
tore, et le seigneur Policinello ont cédé le pas il s'était rendu à Transtévère, dans un en-
à nos litis, à nos débardeurs, à Robert-Ma- droit bien connu de lui, la maison de Carlo.
caire, au Postillon de Longjumeau, aux Elle était située au fond d'une ruelle étroite
hussards des deux sexes, à Jean-Jean et à et tortueuse ; basse et n'ayant qu'un seul
nos lorettes. étage, cette habitation se composait de deux
La foule nous contemplait avec admira- pièces à une seule fenêtre ; l'une des cham-
tion et nous regardait avec ravissement... bres était au niveau du sol, l'autre au-des-
Jules avait une verve de récit qui faisait sus. En bas, un pot de terre pour faire
baisser les yeux à Noëmi, et que dom Salvi cuire la polenta, et une cruche de grès tou-
tâchait vainement de réprimer, lorsqu'un jours remplie d'eau fraîche; en haut/une
incident vint l'interrompre. natte de roseaux étendue sur le plancher
Un message de Ben-Saûl rappelait au dans un" coin de la chambre, et des armes
Ghetto la jeune fille. riches et précieuses de toutes les formes et
Jules et dom Salvi voulurent accompagner de toutes les espèces pendues aux murailles,
Noëmi jusqu'à la grille du "Ghetto. tel était le mobilier du logis, vide en mo-
ce
Que ce fût l'effet d'une préoccupation ou ment, et à la porte duquel Stephan frappait
que leurs regards ne les eussent pas trom- depuis plus d'une heure sans obtenir dé
pés, ils crurent voir, échelonnés dans les réponse.
rues, de mystérieux agents qui les suivaient — Maudit ivrogne ! s'écriait-il, c'est le vin
de distance en distance, comme s'ils se d'Orvietto qu'il a bu hier qui le fait si bien
transmettaient l'un à l'autre, et/de poste en dormir aujourd'hui. Carlo!... Carlo!...
poste, une mission d'espionnage et de sur- " Les coups qui ébranlaient la porte, et les
veillance. cris qu'on entendait au loin, restaient
Noëmi et ses amis ne s'étaient pas trom- : sans
écho. La maison de Carlo, reléguée à l'ex-
LE SECRET DU VATICAN 63

•trémité de la ville, était séparée des autres tout ouverts et prêts sans doute à se mêler
par un assez long intervalle. / de l'entretien et à trancher les querelles du
"Stephan s'en retournait en maudissant jeu; les. visages et les regards des "loueurs
Carlo -et ses pareils,iorsqu'en passant au- étaient ardents, enflammés et fortement
près d'une petite osterid de mauvaise appa- empourprés ; les voix étaient rauques et
rence, il entendit les" transports'furieux de l'accent aviné, c'était l'ivresse dans toute
la. murra, ce jeu que toute la plèbe italienne, son ignoble laideur.
depuis le.pieddes Alpes jusqu'à la Calabre, Stephan voulait se retirer, pensant avec
joue du geste et de la voix avec une exalta- raison qu'il n'y avait rien à attendre d'un
tation qui" ressemble à la violence et aux iiomme dans l'état où se trouvait Carlo;
emportements d'une dispute. Parmi ces voix mais celui-ci se leva, et, en chancelant, il
retentissantes, Stephan crut reconnaître s'approcha du jeune homme, le retint par
celle de Carlo ; il frappa avec précaution, un bouton auquel il se cramponna pour ne
afin de ne point inquiéter l'hôte et les bu- pas tomber, et, d'une voix entrecoupée de
veurs/et la porte bâtarde qui donnait dans hoquets :
.
la salle s'ouvrit discrètement et se referma allez
— Caro signorino, lui dit-il, vous
tout de suite. Stephan entendit que Ton boire avec nous un verre de muscat de Mon-
parlait bas, et il comprit qu'il s'agissait de tefiascone, et après cela je suis à vous.
lui.
.
\ Stephan sentit qu'un refus l'exposerait à
— C'est- un sior, dit une voix en patois trop d'embarras ; d'ailleurs, au premier mot
transteverino.-".
de Carlo, l'hôte avait apporté le fiasco et un
— Ouvrez, répondit une autre voix ; c'est verre, et, après avoir dextrement fait sau-
de l'ouvrage qui nous Vient.
ter hors du goulot l'huile qui servait de
Ces paroles ne laissèrent aucun doute' à
, bouchon, il remplit le verre, et, le présen-
"Stephan : c'était Carlo qui les avait pro-
tant à Stephan, il lui dit avec orgueil :
noncées. .

— Buvez cela, signor, c'est un vino da


La porte, qu'il poussa, céda sans résis-
(un vin d'évêque).
tance -;. mais Stephan recula de quelques pas, . vescovo
repou&sè par les vapeurs lourdes et vineu- Le jeune cavalier garda bonne contenance;
fait avec le verre une
ses qui l'assaillirent à son entrée. Une il but, après avoir
lampe; dans laquelle brûlait une huile in- 'façon de salut ; mais il se borna à dire
fecte, avait rempli cette salle sans air, sans à Carlo :
espace et sans lumière, d'un brouillard noir ~^- Demain !
et fumeux qui saisissait désagréablementla Carlo eût bien voulu tout de suite entrer-
gorge et l'odorat ; l'odeur du vin et des brû- en affaire, mais Stephan était déjàloin avant
lots de' brandevin, mêlée à d'autres émana- qu'il eût pu seulement prendre son aplomb,
tions, composait une atmosphère épaisse et Vers le soir, Carlo, qui s'était remis à
empestée, dans laquelle mie douzaine de boire et à jouer, et dont la journée avait
bons compagnons avaient passé la nuit. été joj'eusement partagée entre la bocali, la
Les camarades de Carlo n'avaient pas murra et il salterello, au son de la guitare,
meilleure mine que lui : leur air, leur cos- avec les belles filles de Transtévère, se rap^
tume, leurs propos et toute leur façon d'être pela qu'il devait aller le lendemain chez
et d'agir, dénotaient de vrais bandits ; les Stephan, et rentra se coucher dans sa mai-
longs couteaux étaient posés sur la table, son; il laissa sa fenêtre ouverte, afin que le
64 LE SECRET DU VATICAN

premier rayon du soleil ou l'air du matin que dirigeait Carlo, et celle du gouverne-
vînt le réveiller. ment, que monsignor avait secrètement
De bonne heure Carlo était au rendez- avertie des
machinations cachées dans le
et il trouva Stephan levé. quartier des juifs. Les premiers rapports
vous,
La journée d'avant-hier, lui dit le ne- de cette triple observation avaient révélé
— deNoëmi^à la villa Me-
de Panfilio, a donc été bonne? Vous les visites fréquentes
veu
l'avez fêtée gaiement. dici. Il'n'en fallait pas plus pour établir les
Oh! oui, vostra excellenza, répondit preuves d'un complot entre les juifs et les

Carlo d'un ' air ' rayonnant de satisfaction, Français, unis par leur haine commune. A
bonne, très-bonne !
Eh bien
:'.'..
1 je veux que celle-ci le soit
Rome, il n'est accusation si absurde qui ne
trouve quelque crédit, lorsqu'elle s'adresse

aussi... à la peur, qui -siège dans les conseils de
Carlo en portant la l'Église.
— Est-ce que, fit.
main à l'arsenal de sa ceinture, la vostra Les races italiennes ont une astuce ori-
excellenza... ginelle qui les porte volontiers vers les ma-
— Non ! s'écria Stephan avec
l'horreur noeuvres occultes. On sait jusqu'à quel point
que lui inspirait une proposition dont il de perfection Venise poussa l'art de l'espion-
comprenait-toute l'atrocité. ' nage et de la délation." Les annales dé-cette
— Chè perdona ellal répliqua
Carlo un peu république sont pleines de mystérieuses
confus. horreurs. Les autres États d'Italie adoptè-
Il prit un siège sans y être invité, se rent, par un penchant naturel, les moeurs
drapa dans son manteau, et, de l'air d'un et le masque de la police vénitienne. Rome
homme qui sent qu'on a besoin de lui, il marcha la première dans cette voie de té-
dit à Stephan. d'un ton emphatiquement, nèbres/et, chez elle, ces sombres et denta-
familier : les ^traditions font partie des fasteslntimes.
— Seigneur, je vous écoute. La'police de Rome ne se borna pas à la ville
Dans un premier entretien de-ces deux sainte; par les ordres religieux soumis-à sa
personnages, nous' avons vu combien était discipline et à son pouvoir, le saint-siége
vif et profond le dégoût que Carlo inspirait sut pénétrer les secrets des rois et des peu-
à Stephan; celui-ci, comme la première ples. Les confessionnaux dé tous les sou-
fois, eut hâte d'en finir. Il se borna donc à verains catholiques avaient des échos sous
ordonner à Carlo d'observer les démarches les voûtes du Vatican. __
delà jeune fille du Ghetto, d'obtenir sur elle A Rome, presque tous ceux qui se mêlent
,
tous les renseignements qu'il pourrait se des; affaires publiques font la.police, non-
procurer, de ne lui faire aucun;; mal, et de point par état, mais par zèle, afin de se ren-
la défendre même au besoin si elle était en dre utiles, de gagner quelque chose à leurs;
danger. moments perdus, et pour utiliser leurs loi-
Carlo s'inclina, sortit précipitamment et sirs. Toute l'Église, depuis le plus humble
se rendit chez monsignor Pâpfilio, l'oncle estafier de sacristie"jusqu'aux membres du
de Stephan, pour lui vendre, d'après leurs sacré collège, est enrôlée dans cette milice.
conventions, les secrets de son neveu. La révélation et la surveillance font partie
De sorte que le Ghetto et ses environs des devoirs imposés aux lévites. Sur les
étaient cernés et explorés par trois polices flancs de cette vaste agrégation se groupent
différentes : celles de Stephan et de Panfilio, les communautés religieuses, les familiers
65

Moribond, jésuites et testament.

du-clergé et la gent dévote. Les employés tion, avant de disparaître, a laissé son venin
du gouvernement seraient mal venus à ne dans la police romaine. Nous sommes loin,
pas joindre leurs efforts à ce concours; bien loin, sans doute, des persécutions san-
l'armée elle-même s'y associe. Une autre glantes qui, dans les âges précédents, ont
partie de la population romaine prend part tant de fois souillé l'histoire des pontifes;
à ces opérations : c'est la tourbe des men- mais Rome, e-n perdant ses forces, n'a point
diants, des bandits, des courtisanes, si nom- abandonné ses haines vigoureuses et ses
breuses à Rome; la domesticité, les ciceroni rancunes vivaces ; sous sa faiblesse et sous
et toute la multitude dont la vie de hasard son épuisement, ses colères et ses menaces
et d'aventure s'attache aux étrangers ; tout rugissent. Elle n'a plus dans la main que
ce que Rome contient de puissant et de des foudres éteintes, mais son bras désarmé
honteux est affilié à sa police. Heureusement, menace encore le monde.
là comme en toutes choses, dans ce pays, Dans sa décrépitude, le courroux du
l'indolence paralyse les actes. clergé romain s'acharne sur la nation
Au moment où se passent les événements juive, qui refuse de livrer ses trésors pour
que nous racontons, la police des États pon- se soustraire à ces inimitiés ; mais, sous
tificaux était levée tout entière, non-seule- ces coups, les juifs restent inertes et assis
ment à Rome, mais dans toutes les posses- sur leurs coffres fermés : c'est pour Rome
sions de l'Église. Les légations étaient en un sujet de désespoir toujours renaissant.
feu, et les mécontents avaient parto.ut leurs Les idées libérales et le mouvement qu'el-
réunions secrètes et leur culte caché. Nous les impriment aux esprits, l'affaiblissement
conviendrons volontiers que l'inquisition a progressif des idées dévotes dans les classes
presque disparu du gouvernement romain. éclairées, l'esprit d'examen et de discussion
Elle n'est plus aujourd'hui qu'un épouvan- qui pénètre partout, n'affligent pas Rome
tail pour effrayer le judaïsme et la philoso- autant que l'immobilité des juifs et l'impos-
phie, qui ne la redoutent pas; mais l'inquisi- sibilité de saisir la fortune qu'ils possèdent.
9
66 LE SECRET DU VATICAN

Chaque pontife marque son passage au C'était un concert de doléances.


pouvoir par une atteinte portée à la condi- Ainsi, disaient les uns, se complétait le
tion des juifs. Le 24 juin 1843, le pape pu- système injuste qui les place en dehors du
blia contre les juifs une bulle qu'on croirait droit commun ; la nouvelle mesure était la
inspirée par les plus mauvais jours de la conséquence rigoureuse de celle qui leur
barbarie et du fanatisme. Cette pièce, que interdisait l'acquisition delà propriété fon-
nous empruntons à l'Histoire des Papes, est cière.
signée : FHA. VICENZO SALMA, inquisiteur — Quel nouveau malheur,
s'écriaient
général. ceux-ci, les menaçait encore! N'était-ce
« Tous les juifs qui résident à Ancône et donc pas assez d'être renfermés dans ce
à Sinigaglia ne pourront plus recevoir de Ghetto, dans lequel ils ne peuvent plus ren-
nourrices catholiques, ni engager des chré- trer, quatre heures après le coucher du so-
tiens à leur service-, sous peine d'être punis leil, qu'en gagnant à prix d'argent les bon-
conformément aux décrets pontificaux. Tous nes grâces des portiers!
les Israélites devront vendre, dans un délai — L'orgueil de Rome, ajoutaient
les au-
de trois mois, leurs biens, meubles et im- tres, ne se contenterait-il plus de cette dé-
meubles,, sinon ils seront vendus à l'encan. marche humiliante qui leur est imposée
Aucun d'eux ne pourra résider dans une chaque année : l'obligation de venir, repré-
ville sans l'autorisation du gouvernement; sentés par leurs syndics et leurs rabbins,
en cas de contravention, ils seront renvoyés demander au sénateur la permission d'ha-
dans leur Ghetto respectif. Aucun Israélite biter la ville des papes!
ne pourra coucher hors du Ghetto, ni enga- Il y en avait qui craignaient qu'on ne ra-
ger un chrétien à coucher dans cette en- vit au Ghetto un dernier privilège acheté par
ceinte réprouvée, ni entretenir des relations leurs ancêtres à prix d'or, la Gazzaga,v&yée
amicales avec les fidèles, ni faire le com- si cher par ceux qui leur avaient légué ce
merce d'ornements sacrés ou de livres d'au- droit.
cune espèce, sous peine de cent écus d'a- Les maisons que les juifs, qui ne peuvent
mende et de sept années d'emprisonne- rien posséder, habitent à Rome, appartien-
ment. Les Israélites, en enterrant leurs nent toutes à des chrétiens; mais, par une
morts, ne devront faire aucune cérémonie, espèce d'emphytéose, le propriétaire ne
et ils ne pourront point se servir de flam- peut ni augmenter le loyer ni expulser les
beaux, sous peine de confiscation. Ceux qui locataires. Ces conventions sont les mêmes
violeraient nos édits encourront les peines depuis un long cours d'années. Si la maison
de la sainte inquisition. La présente mesure menace ruine, le propriétaire est obligé de
sera communiquée au Ghetto pour être pu- la réparer et de la reconstruire, quoique le
bliée dans la sjmagogue. » revenu ne soit plus en proportion de cette
Lorsque, conformément à sa dernière dépense : seulement le syndicat est garant
prescription, cette bulle fut connue dans le du payement des loyers. Le droit de loge-
Ghetto, elle y fut accueillie par un concert de ment est tellement établi, qu'il se transmet,
lamentations plaintives et dolentes, comme entre les juifs, par dot et par contrat.
celles du prophète. Un instant, les malheu-
— Hélas ! disaient les vieillards, on ap-
reux juifs crurent que Ton allait rétablir pela longtemps Rome le paradis des juifs,
contre eux la marque jaune qu'ils portaient lorsque l'or de nos pères fournissait à
ses
autrefois sur l'épaule. prodigalités.
LE SECRET DU VATICAN 67

— Maintenant, répondirent les jeunes désolation pour lui et les siens ; mais Noëmi
gens, Rome veut tout prendre et ne rien ac- soutint son courage : elle lui rappela les
corder; si on compare notre sort à celui de longues épreuves du peuple de Dieu et la
nos frères dans les autres États, Rome n'est récompense qui attendait Israël; elle lui
plus que l'enfer des juifs. parla de Ben-Jacob et de ses espérances.
En effet, les écrivains qui ont le plus La parole de Noëmi consola le vieillard
cherché à exalter Rome moderne et le saint- et fit rentrer dans le coeur de Ben-Saûl un
siége, sont forcés de reconnaître que l'avi- calme qui n'était pas dans le sien. Quant à
lissement dans lequel les lois pontificales la jeune fille, elle avait pu s'assurer qu'au-
tiennent les j uifs est réellement à déplorer. tour de la maison se préparaient contre elle
C'était pour lui communiquer ces affli- des pièges et des embûches.
geantes nouvelles, que Ben-Saûl avait fait Pour s'y soustraire, elle mit à exécution
mander Noëmi. Le vieillard voulait quitter un dessein qu'elle avait conçu dès le pre-
Rome, cette ville où il n'avait trouvé que la mier jour où elle avait vu dom Salvi.

CHAPITRE IX
Un Prêtre.
Si la bulle contre les juifs avait causé l'assurance qu'elle ne s'éloignerait que pen-
une vive indignation dans l'enceinte du dant un temps, et qu'elle reviendrait, au
Ghetto, toute la ville blâmait également cette retour de son père, afin d'obéir à sa volonté.
mesure cruelle et éloignée des idées de to- Elle acheva ensuite ses préparatifs de dé-
lérante charité, dont la religion catholique part. Quelques hardes, quelques bijoux de
fait une loi. Lès patriciens et la jeune aris- peu de valeur, une faible somme en or que
tocratie de l'Église, dont les dissipations lui avait laissée Ben-Jacob, ce fut tout ce
avaient si souvent recours aux juifs, crai- qu'elle emporta.
gnaient de ne plus trouver auprès d'eux les Au moment de s'éloigner du sol hospita-
ressources faciles de l'emprunt. lier, elle pria pour son père, pour ceux
Noëmi, sans comprendre tout à fait les dont elle se séparait, et aussi pour elle-
conséquences funestes de la bulle, avait le même. Le jour commençant à paraître, elle
continuel pressentiment du péril ; elle éprou- sortit de la maison par une petite fenêtre
vait des craintes personnelles, dans la per- du rez-de-chaussée qu'elle avait eu le soin
suasion que certaines atteintes lui étaient de tenir ouverte; le portier du Ghetto, à qui
particulièrement destinées. Tourmentéepar elle avait donné une pièce d'or, l'attendait;
ces alarmes, elle passa la plus grande partie elle franchit la grille de l'enceinte, et Rome
de la nuit à écrire à son père une lettre qu'elle présenta à ses regards ses rues désertes
lui ferait tenir par Ben-Saûl : les juifs de qu'éclairaient les premiers rayons du soleil.
Rome ne contient à la poste que celles qui D'abord, elle eut peur en se vojrant seule ;
traitent d'objets et d'intérêts étrangers à mais bientôt sa situation même lui rendit
leurs affaires secrètes, aux affections et aux le courage, et elle marcha d'un pas rapide.
devoirs de la famille. Elle adressa aussi Elle se dirigea vers le Panthéon. Parvenue
quelques lignes à Ben-Saûl, pour lui donner au point de jonction des rues de la Scrofa
68 LE SECRET DU VATICAN

et del Governo, ec près de l'église Saint-Louis, dant, réprimant sa surprise, il s'avança


celle qu'à Rome on appelle l'église des vers elle avec bonté, et lui demanda s'il lui
Français, elle frappa à la porte d'une mai- était arrivé quelque malheur qu'il pût répa-
son de" modeste apparence; après quelques rer ou adoucir. Comme il s'aperçut que la
moments d'attente, elle vit paraître à une vieille gouvernante écoutait ce qu'il disait,
fenêtre basse une vieille gouvernante qui, il emmena Noëmi et la conduisit à l'étage
à travers les barreaux d'une grille épaisse,, supérieur, dans une pièce d'aspect sévère,
lui demanda ce qu'elle cherchait de si bonne à laquelle une bibliothèque donnait l'air
heure. d'un cabinet, tandis qu'un prie-Dieu indi-
— Je voudrais, répondit Noëmi, parler quait un oratoire. Dom Salvi se plaça dans
à dom Salvi. " un fauteuil, et se recueillait comme s'il
— A M. l'abbé? Per la santissima madonna, s'agissait d'entendre une confession ; il ne
ce n'est pas moi qui irai le réveiller, pauvre se souvenait plus que Noëmi fût juive.
cher'homme, qui s'est levé cette nuit pour — Mon père, dit la jeune fille, je voudrais
aller confesser un mourant ! vous ouvrir mon coeur.
— Je ne vous
demande pas de l'éveiller, — Parlez, mon enfant; mais, avant de
cara donna, mais je vous prie de me laisser vous adresser au prêtre, élevez votre âme
entrer. vers Dieu.
— Mais qui êtes-vous? d'où venez-vous La juive récita en langue hébraïque quel-
avec votre paquet qui n'est, -ma foi, pas ques versets des saintes Écritures-; alors
gros? M. l'abbé n'attend personne. dom Salvi sortit de la préoccupation qui le
— Dom Salvi me connaît, et il ne sera dominait, et se rappela tout ce qu'il avait
pas fâché de me voir. oublié.
—-
Le fait est que vous n'avez pas l'air Noëmi lui raconta la bulle, ses propres-
méchant, et si je n'avais pas peur d'être terreurs, les pièges et les embûches dont
grondée... elle se croyait entourée.
— Il ne vous grondera pas, ouvrez-moi. — J'ai quitté le Ghetto, ajouta-t-elle,
— Bien sûr! Eh bien, je vous crois, on parce que j'ai craint qu'on ne vint nous y
ne ment pas avec cette "figure-là. égorger.
, - ..
La porte s'ouvrit, etNoëmientradans une
— Oh! mon enfant, quelle affreuse pen-
salle basse, espèce de parloir dans lequel il sée!
n'y avait pour tout meuble qu'une longue Alors elle lui avoua que depuis ce qui lui
banquette recouverte d'une vieille broca- était arrivé au jardin Pincio, elle ne pou-
telle, et pour tout ornement que quelques vait se défendre de la frayeur à laquelle
images de. saints, dont la gravure était fort son coeur venait de céder.
ancienne. — Eh! que vous est-il donc arrivé au
— Attendez là, dit la vieille gouvernante ; jardin Pincio? Dans le récit que vous nous
je vais monter bien doucement pour voir si avez fait, à Jules et à moi, vous avez omis
M. l'abbé est réveillé. cette circonstance.
Un quart d'heure s'était à peine écoulé, Noëmi redit alors l'attaque furieuse de
que Noëmi était prévenue que M. l'abbé Stephan et la généreuse défense de l'in-
allait descendre. Dom Salvi se présenta un connu.
instant après ce message. Son étonnenlent Dom Salvi l'écoutait avec avidité, et lors-
fut grand en voyant la jeune fille ; cepen- qu'elle eut fini, il s'écria :
LE SECRET DU VATICAN 69

:— Quoi ! c'est vous ? une fille d'Israël dans le logis d'un abbé
Mais il n'acheva pas sa phrase commen- catholique : mais celle que ses interroga-
cée. Il s'opéra en 'lui un changement qui toires torturaient avec tant d'indiscrétion
n'échappa pointa Noëmi. Le vieillard devint sa vengea, de cette importune curiosité en
avec elle plus affectueux ; il y eut tout à rendant inutiles tous les efforts de la vieille
coup dans ses manières quelque chose de la gouvernante, et en y échappant par des
tendresse paternelle dont elle avait deviné réponses évasives. Jacinthe ne sut donc
les douceurs sans les connaître. Il se rap- rien de. ce qu'elle était si désireuse de con-
procha avec intérêt, lui demanda si elle naître, et cela augmentait sa mauvaise
avait besoin de repos après une- nuit sans humeur contre la jeunesse et la beauté de
sommeil ; il lui proposa de rétablir ses forces Noëmi, qui d'abord paraissaient avoir trouvé
par quelques aliments, et dans les paroles grâce devant elle.
qu'il lui adressa sur sa fuite de la maison Dom- Salvi, en rentrant, fit à Noëmi signe
de Ben-Saûl il y avait tant de bonté que le de le suivre, et il la conduisit de nouveau
blâme et le reproche se cachaient sous l'in- dans son cabinet; là il lui dit avec une gra-
dulgence. Il la remercia avec un sentiment vité calme :
— Mon enfant, vous ne pouvez rester
qui tenait de la reconnaissance, d'être ve- ici
nue à lui, et il lui promettait de ne pas plus longtemps. Si j'avais connu votre réso-
l'abandonner... En ce moment, à la haute lution, je l'aurais combattue, 'et.il m'eût été
horloge qui était dans cette pièce et qui facile de vous prouver qu'il valait mieux,
marquait les heures à la française, sept pour vous, rester où votre père vous avait
heures sonnèrent. mise. Mais, avec les craintes qui vous
— Il faut que je vous quitte, ma fille, dit agitent, c'est un asile sûr qu'il faut mainte-
dom Salvi ; à sept heures un quart je dis la nant vous préparer. J'y ai songé. Je vous
première messe à Saint-Louis.. .Jacinthe ! laisse encore seule pendant quelques heures :
.
La vieille gouvernante parut. qu'elles ne soient pas perdues pour vous,
—-
Prenez bien soin de cette signorina. chère Noëmi, et si d'ici là vous pouvez,
Adieu, mon enfant, je vais prier Dieu pour triomphant de vos terreurs et peut-être de
vous. vos secrètes répulsions, retourner dans
— Pour une pauvre juive? dit Noëmi. l'asile où vous avez été déposée par celui-là
A ces mots, la vieille gouvernante, dame seul auquel Dieu ait permis de disposer de
Jacinthe, recula d'effroi. vous, je vous reconduirai moi-même à Ben-
— Oui, mon enfant, reprit dom Salvi, je Saûl. Si, au contraire, vous persistez dans
prierai Dieu pour vous; j'espère en obtenir vos desseins, j'espèreque l'abri sous lequel
la grâce que je vais lui demander, et votre vous vous réfugierez sera assez puissant
coeur, j'en suis sûr, partagera ma recon- pour vous protéger contre vos ennemis.
naissance. — Adieu, mon enfant, votre Dieu est
le
Il sortit. mien, c'est le créateur du ciel et de la terre ;
Dans ces derniers mots de dom Salvi, il invoquons-le tous deux. -

y avait un sens caché que Noëmi ne comprit Noëmi, vivement émue par ces paroles,
pas. tomba dans une profonde méditation que
Pendant une heure que le prêtre passa Jacinthe elle-même respecta, et qui ne fut
dehors, Noëmi resta en butte aux incessantes interrompue que par le retour de dom Salvi.
questions de Jacinthe, fort inquiète de voir Il est temps de faire connaître dom Salvi,
70 LE SECRET DU VATICAN

et de reporter nos regards sur la suave et heureux de voir son fils sur le chemin
consolante figure d'un prêtre digne du sa- des dignités de l'Église.
cerdoce. Le lendemain, par les soins de la signora
Don Salvi était né à Ornaglia, un hameau Giulia, la soeur de l'archiprêtre, l'enfant
de la Sabine ; ses parents étaient de pauvres avait une soutane qu'il portait sans trop
agriculteurs ; le père et la mère, qui, après d'embarras. Lorsqu'il parut ainsi vêtu dans
bien des années de mariage, n'avaient point le village, les habitants, qui connaissaient
d'enfant, avaient fait un voeu, celui de con- les prétentions de ses parents pour Gaétano,
sacrer à Dieu le premier fruit de leur hy- l'appelaient le monsignorino.
men ; s'il leur naissait un fils, il serait Pendant les premières années que l'en-
prêtre; s'il leur naissait une fille, elle serait fant passa près de ceux auxquels son père
religieuse. Ces voeux, qui ressemblent si l'avait confié, il apprit à lire, à écrire et à
bien à ceux que font les rois et les reines compter; il étudiait seul, et le bon archi-
des contes de fées, sont très-fréquents dans prètre le guidait de ses conseils ; mais il
la campagne de Rome. Les prêtres entre- suffisait toujours d'indiquer à Gaétan l'en-
tiennent les habitants de ces contrées dans droit où était le précepte, pour qu'il cher-
une ignorance qui favorise ces pratiques chât et prit lui-même la leçon. Cette éduca-
superstitieuses; ils exploitent cette crédu- tion était douce et exempte des fatigues que
lité dont ils savent tirer des offrandes qui n'aurait pu supporter l'âge de l'instituteur.
augmentent les bénéfices de leur charge. Les La religion, Gaétan l'apprit dans l'Évan-
neuvaines, les pèlerinages et les pratiques gile et le catéchisme d'abord, et ensuite
dévotes sont autant de branches de re- dans les entretiens de l'archiprêtre, et sur-
venu. tout par les exemples de piété et de charité
Quoi qu'il en soit, le voeu des époux fut qu'il avait sous les yeux.
exaucé, il leur fut donné un fils, dont les Pour maître de latin, il eut le bréviaire,
heureuses et précoces facultés favorisaient qu'il lisait à la dérobée quand l'archiprêtre
les espérances que sa venue avait fait faisait la sieste; plus tard, il s'aventura
naître dans la famille. On l'appela Gaétano. dans une grosse bible latine qui servait à
Dés ses premières années, son esprit était
serrer les rabats, et ses progrès furent ra-
si prompt et si ouvert, qu'un beau jour son pides, tant il prit de peine et tant il travailla
père, en se rendant au village voisin, prit avec application pour parvenir à lire cou-
avec lui le marmot et le présenta à l'archi- ramment et à bien comprendre les beaux et
prêtre. Celui-ci, qui depuis longtemps con- prodigieux récits de l'histoire du peuple de
naissait les parents de Gaétano, adressa à Dieu.
l'enfant plusieurs questions auxquelles le Dans cette première période de son exis-
petit garçon, âgé d'un peu plus de six tence, Gaétan eut tous les honneurs aux-
ans, répondit avec la plus aimable gentil- quels il pouvait prétendre. Il servit la messe.;
lesse et d'une façon tout intelligente. Le plus tard, il eut le soin de l'église dont la
digne archiprètre consentit, sans hésiter, signora Giulia était le sacristain; puis il re-
à se charger de l'enfant ; mais il exigea vêtit la soutanelle rouge et l'aube, il porta
qu'on lui lassât le soin de le diriger, et que la croix, il mania l'encensoir, il fut l'hon-
rien ne vint contrarier l'éducation qu'il vou- neur du lutrin, et ensuite il institua une
lait lui donner. Le père de Gaétan promit école dont il fut le chef : bienfait immense
tout ce qu'on voulut, tant il se trouvait qu'on n'avait pas pu réaliser avant lui.
LE SECRET DU VATICAN 71-

L'enfance de Gaétan s'était passée sereine tous les élèves qui se présentaient en même
et pleine d'une paisible félicité. Il avait temps que lui aux études.
grandi entouré des soins les plus tendres ; Le bâtiment du collège romain, édifié par
il croissait en force aussi bien qu'en sagesse, les jésuites près du Corso, est immense, et
et il faisait les délices de l'archiprêtre, de sa ce ne fut pas sans quelque effroi que Gaé-
soeur et de tout le village, qui le chérissait. tano, accoutumé à la solitude des campa-
On admirait ses bonnes grâces et ses belles gnes, sévit au milieu de onze cents étudiants
qualités, et toutes les mères le proposaient qui venaient comme lui chercher la science.
pour modèle à leurs enfants. Plusieurs pré- Presque tout l'enseignement du collège ro-
tendaient que la présence de Gaétan portait main est théologique : c'est la pensée domi-
bonheur à leurs moissons ; cet heureux en- nante et générale de l'instruction ; mais les
fant était la joie de tout le monde. L'archi- jésuites, avec l'habileté qui leur est propre,
prêtre, qui croyait très-sincèrement avoir ont mêlé pour le monde, aux chaires de
fait l'éducation de Gaétan, dont l'âge s'ap- théologie, d'institutions canoniques et de
prochait de la jeunesse, n'hésitait pas à dé- rites sacrés, des classes de physique, de
clarer qu'il serait un jour une des lumières chimie, de mathématiques et des lettres hé-
de l'Église. braïques et grecques. Le collège romain a
Il avait dix-huit ans lorsqu'il se rendit à le privilège de conférer le doctorat en théo-
Rome pour se présenter aux examens qui logie et en philosophie, et par conséquent
devaient lui ouvrir l'entrée des classes de tous les grades qui le précèdent.
théologie du collège romain, qui était alors, Il n'est pas d'endroit où les instituteurs
exercent sur le moral de leurs élèves une
comme il l'est encore aujourd'hui, entre les
mains des jésuites. plus grande influence que celle des jésuites
sur les jeunes gens qu'ils instruisent dans
Outre le bréviaire de l'archiprêtre et la le collège romain. Cette domination les suit
grosse bible latine, Gaétan n'avait lu d'autre même dans l'âge où l'ardeur de la jeunesse
livre que l'Imitation de Jésus-Christ; mais il développe les passions. Lors des troubles
avait lu ce divin ouvrage sous la voûte du politiques qui agitèrent l'Italie, en 1831,
ciel, et la nature lui révélait les mystères de
comme une secousse lointaine du mouve-
la création et ceux de son ânie. Ce fut sous ment de Paris en 1830, toutes les univer-
cette double et sainte inspiration que Gaétan, sités, la. docte sapienza elle-même, furent
avec une foi fervente et avec tous les jeunes obligées de suspendre leurs cours ; le col-
élans d'un coeur pur, fit ses premiers pas lège romain seul continua ses leçons, tant
dans le monde moral. Il craignait que les les jésuites savent établir leur empire sur
' professeurs ne le trouvassent pas assez ins- les disciples de leurs écoles. Entre leurs
truit pour commencer les hautes études qui mains, l'instruction de la jeunesse a tou-
devaient le conduire aux ordres sacrés ; et jours été un moyen d'acquérir et d'opprimer,
ce fut avec une extrême timidité qu'il voyait d'envahissement et d'oppression.
arriver le moment des redoutables épreuves. Le jeune Salvi jugea de bonne heure les
En s'avançantVers Rome à travers la cam-
vues de ses instituteurs, et il sut se tenir à
pagnedésolée, il demanda à Dieu de soutenir l'abri de leur influence. Lorsque les supé-
et d'éclairer son esprit, promettant à son rieurs furent avertis par les professeurs des
culte un ministre fidèle et dévoué. qualités éminentes de cet élève, ils lui pro-
Gaétano fut proclamé le plus instruit de diguèrent les caresses pour l'engager à en-
72 LE SECRET DU VATICAN

trer dans la compagnie, en commençant le ciel de la terre en les réunissant pour le


le professorat qu'on lui offrit. Salvi re- succès des entreprises, et aussi comment;
par
connut bientôt la perfidie dé la bienveillance lès choses sacrées: pouvaient' 'servir aux'-
dont il était l'objet; avant de se laisser choses terrestres. Il s'aperçut'que les actes
aller au penchant naturel qui le portait vers qu'il avait regardés comme impies et sacri-'
l'enseignement, il voulut connaître quels léges pouvaient-être sanctifiés. Les atten-'
étaient ceux dont on lui proposait de parta- tats contre la puissance temporelle, lors-'
ger les travaux. ; qu'elle s'oppose aux conquêtes du pouvoir'
Sa droiture native, sa probité originelle, spirituel ; les rois contraires aux oeuvres de-
-
l'innocence de son âmé, tout ce qu'il y avait' l'Église, livrés aux coups des assassins ; le
spoliation et la-
en lui de pur,'de grand,d'élevé, de chrétien trafic des choses saintes ; là
et de généreux, recula devant l'abominable détention-du bien d'aùtrui ; tous ces forfaits1
diversité des doctrines enseignées par les déclarés innocents, loués, exaltés .et près-!
docteurs de- cette compagnie. Externe, crits dans plusieurs cas,voilàce qu'il trouva
comme tous' les'élèves du collège romain, dans les écrits des plus savants -docteurs de
Salvi, sur' la-recommandation de l'archi- la compagnie. H y avait bien d'autres théo-
prêtre, avait "été mis en; pension chez, un ries encore, tout aussi admirables'qùe celles'
affilié de la compagnie, et ce fut dans la bi- que -nous venons d'énumérer rapidement.
bliothèque de son hôte qu'il "découvrit, ca- Nous les retrouverons. •
... - . - ,
chés derrière d'autres volumes, les écrits Salvi eut horreur de cette cupidité. et de,
.
des jésuites, arsenal pourvu de; toutes les cette ambition qui enveloppaient les deux
espèces d'armes ' pour attaquer ou pour dé- mondes dans un vaste réseau de corruption;,
fendre les mêmes principes, selon qu'il im- l'histoire, dont l'étude suivit celle de la.
porte de lès soutenir'ou de les anéantir. Là théologie, vint fortifier en lui l'aversion
il vit toutes les'doctrines perversesj ustifiées qu'il éprouvait pour une compagnie dont
suivant l'application,l'occasion,- Tutilité'et les rapines, les forfaits avaient porté la déJ
la circonstance. Il vit les principes et les s'olation "dans les deux hémisphères pour
préceptes les plus contradictoires, enseignés, satisfaire une'insatiable avidité de richesse
expliqués, répandus et recommandés avec et de domination.
un zèle égal. Le long chapitre des restric- Les jeunes lévites romains sont dévorés
tions mentales et celui des transactions, des par une ambition précoce ; tous, ils aspirent
accommodements, des capitulationsde cons- au pontificat. L'un d'eux, en entrant dans
cience et de l'interprétation des serments, les ordres, s'écriait : « Depuis que j'ai ma
-
se déroulèrentdevant lui; il apprit comment robe de prêtre, je me sens un tout autre
on pouvait, par certaines formules pronon- homme. J'aspire à tout ! »
-
cées à voix basse, délier et nier ce qu'on Ce fut dans, ces-sentiments
que l'élève
liait et affirmait à voix haute. Les doctrines des jésuites acheva ses études. Dès qu'il eut
insidieuses sur la fin et les moyens, qui se reçu les ordres sacrés, il sépara de ces dé-
soutiennent et s'absolvent mutuellement testables instituteurs.
dans certaines conditions, se montrèrent à L'évêque qui avait conféré à Salvi le
sa-
lui sans voile. Il connut par quels sophismes crement de l'ordre avait voulu connaître,
le vice devenait semblable à la vertu ; com- sur les points importants du dogme, les
ment on conciliait les intérêts du monde et principes et l'instruction des aspirants
au
ceux de la religion ; commenton rapprochait sacerdoce. Ce prélat, frappé
par la sûreté
LE SECRET DU VATICAN

Stephan et son valet de chambre.

des lumières et des doctrines de Salvi, dont Il partit pour Paris comme attaché au
la facile et brillante élocution le charma, ce nonce, qui s'y rendait; il avait auprès de
prélat, auquel le cardinal nouvellement dé- Son Éminence les fonctions et le titre de
signé pour être envoyé comme nonce de Sa secrétaire intime.
Sainteté près la cour de France, demandait Salvi, chez les jésuites, avait conçu une
un secrétaire jeune, instruit, actif et intel- telle aversion pour le mensonge, qu'il s'était
ligent, et surtout distingué par le style et consacré tout entier et par un voeu intérieur
par la parole, lui indiqua Salvi. Mis à l'é- au culte de la vérité, prêt à lui sacrifier sa
preuve sur une question politique et reli- fortune.
gieuse qu'il traita de vive voix et par écrit, Avec de telles idées, malgré la distinction
le jeune prêtre, guidé par la simple droiture de ses talents, il ne pouvait être qu'un
de ses convictions, développa le sujet avec diplomate médiocre; il s'aperçut bientôt
justesse, avec éloquence et avec éclat. que l'aptitude et le bon vouloir ne suffi-
10
74- LE SECRET DU VATICAN

saient pas pour satisfaire aux exigences de Un jour, en se promenant tous deux, le
sa position. vieux prêtre dit à Salvi :
— On m'a
proposé ce matin une occupa-
Il fut tout de suite épouvanté de tout ce
qu'il devait en coûter à sa candeur native et tion qui ne peut plus aller ni à mon âge ni
à sa conscience, pour faire ce qu'on lui de- à mes habitudes, et qui peut-être' convien-
mandait. Dans cette atmosphère de ruses, drait à vos 'goûts, permettez-moi de dire
d'intrigues, de faussetés, d'embûches, d'ar- aussi à votre mérite. D'après ce que je sais
tifices et de mensonges, il sentait sa] fran- de votre séparation d'avec le nonce, je ne
chise oppressée ; il ne pouvait respirer. Les vous verrais pas sans chagrin retourner à
nvystères des chiffres et de ces encres qui Rome. Vous êtes jeune, on connaît vos ta-
tracentd'invisiblescaractères importunaient lents; vous pouvez paraître dangereux,
et...
sa loyauté; les cachets qu'il fallait amol-
lir, cette perpétuelle hypocrisie du langage — Ils ne
l'oseraientpas !

— Ils osent tout!


Quand vous les connaî-
et de l'attitude, les masques du visage et
du maintien, humiliaient et blessaient sa trez comme je les connais... -Mais vous fron-
sincérité. cez le sourcil... vous n'aimez pas les en-
tendre accuser; c'est bien... Maintenant,
Il eut le courage de s'en expliquer avec le
parlons de vous. On m'offre d'aller en Bour-
nonce dans une occasion solennelle; il ..s'a-
gissait d'une dépêche latine dont il fallait, gogne, dans un couvent de bénédictins,
afin de déjouer une combinaison française, pour travailler à une de ces oeuvres gigan-
faire tenir au cabinet de A^ersailles une tra- tesques dont cet ordre semble s^être réservé
la glorieuse exécution. C'est une existence
duction fausse. Le ministre, trompé par
laborieuse dont les fatigues effrayent ma
cette communication occulte dont on lui
vieillesse ; c'est une vie dont l'austérité
vendrait le secret, serait ensuite confondu
peut effrayer votre jeunesse ; mais c'est s'as-
par la dépêche vraie; Salvi refusa nette- socier à une vaste et utile entreprise, dont
ment de se prêter à l'altération du texte
la première récompense sera le bienfait
qu'on lui ordonnait de travestir.
d'une instruction nouvelle et étendue.
— Je vous citais plus fort... lui dit dé-
.
Quelques semaines après cet entretien,
daigneusement l'éminence; votre protecteur Salvi était installé chez les doctes bénédic-
ne m'avait parlé que de vos talents et ne tins, et, selon l'usage établi parmi eux, il
m'avait rien dit de vos vertus. Allez ; mais s'appela dom Salvi
; ce fut le nom qu'il con-
rappelez-vous qu'un seul mot sur tout ceci
serva depuis cette époque.
vous attirerait un châtiment contre lequel, Il passa plusieurs années dans les plus
dans le monde entier, voqs ne trouveriez
savantes occupations, et ce ne fut qu'après
pas un asile. l'entier accomplissement de cette tâche
Au sortir de l'hôtel du nonce, Salvi se qu'il se sépara de
ses collaborateurs avec
trouva soulagé d'un poids énorme. Il se des regrets dont la sincérité était partagée.
préparait à retourner à Rome et à y vivre On le força d'accepter
une somme assez
pauvre et obscur, sans autre espoir que l'a- considérable, comme le prix légitime de
venir, placé, hors de la portée des hommes, ses longs travaux; il
se trouva ainsi pos-
lorsqu'il fit, dans la modeste pension où il sesseur d'une fortune qui était au-dessus
prenait ses repas, la rencontre d'un vieux de la modestie et de la simplicité de
ses
prêtre. goûts..
LE SECRET DU VATICAN 75

Cette aisance n'était pas le seul bien qu'il - habituelle de l'artiste; mais à Rome, tous
emportait de chez les bénédictins ; les lu- ceux qui avaient vu ces tableaux recon-
mières nouvelles et les. clartés d'une im- naissaient la vérité de leur aspect. Rien ne
mense érudition"; avaient agrandi le cercle peut donner l'idée de cette étonnante na-
de ses idées et augmenté son éloignement ture du bois de Nettuno ; il était sacré dans
pour l'Église, telle que l'avaient faiteles pas- l'antique païenne.
sions et les erreurs du clergé romain; mais Nettuno était habité par des bûcherons et
aussi, son affection pour le culte de foi, de par des pêcheurs, gens pauvres et dont le
charité et d'espérance, enseigné par le Christ travail suffisait à grand'peine aux besoins
et ses apôtres, était-elle devenue alors plus de familles chargées de nombreux enfants.
vive et plus ardente. Dom Salvi, le nouveau pasteur': de ce mal-
Il était dans la force de l'âge ; il résolut heureux troupeau, comprit les devoirs que
de se vouer à la direction de quelques-unes lui imposaient ces misères confiées à sa
de ces âmes délaissées qu'abandonnent les charité.
puissances de l'Église romaine aux soins Il fit. d'abord réparer à ses frais l'église,
mercenaires et intéressés d'hommes igno- qui tombait en ruine, en même temps qu'il
rants et abaissés. Dans ce dessein, il alla se rendait au culte une attitude convenable et
présenter à l'évêque qui l'avait donné au qui: lui permit de donner au service divin
nonce, et il lui demanda, cette fois, une pe- une autorité qu'on avait laissé s'affaiblir ;
tite cure, la plus humble des paroisses des il distribua dans le village les premiers se-
environs de Rome. cours. Puis, profitant de la solennité de la
L'évêque était devenu cardinal, et, mal- première fête, il convoqua les habitants .à
gré ce qui s'était passé, il obtint facilement l'office, et quand ils furent tous réunis, il
ce que personne ne se souciait d'obtenir. prit la parole.
Dom Salvi fut donc mis promptement en Son discours fut rempli d'une onction
possession de l'église de Nettuno, village de touchante ; il consola ces infortunés, et se
la campagne de Rome, qui, malgré l'anti- présentant à eux comme l'agent d'une mis-
que grandeur de son nom, est un des plus sion providentielle, il leur prouva que Dieu
chétifs endroits des alentours de la ville. ne les avait pas abandonnés; il leur pro-
Dom Salvi s'y installa, comme s'il se fût mit d'employer sa fortune et ses efforts au
agi de la plus importante légation. soulagement des maux qui les accablaient,
Nettuno est situé à quelques milles de ne leur demandant pour toute récom-
Rome, sur le bord de la mer, à peu de pense que d'aimer Dieu et de s'aimer les uns
distance de Porto d'Anzio, et en avant de la les autres.
forêt qui porte son nom. Cette allocution, débitée sans emphase,
Au salon de 1831, à Paris, M. Horace mais avec un accent pénétrant, émut et
Vernet, qui était alors directeur de l'Aca- amollit ces coeurs restés jusqu'ici rebelles
démie de France à Rome, envoj-a deux ta- à toute soumission ; les sanglots de l'assem-
bleaux qui représentaient une chasse dans blée entière répondirent aux paroles de dom
la forêt de Nettuno. Ces deux toiles furent Salvi, et la fête fut célébrée avec un recueil-
fort admirées ; mais les artistes eux-mêmes lement qui fut le même à toutes les heures
refusaient de croire à la teinte singulière des où la population fut appelée à l'église.
arbres et à l'étrange et âpre majesté du Une fois ce premier pas fait, dom Salvi,
site; on attribuait ces effets à l'originalité qui vit dans cette disposition favorable
76 LE SECRET DU VATICAN

des esprits un témoignage manifeste de la l'ennemi des joies du village; il s'y mêlait
protection divine, s'occupa activement de avec gaieté, et sa présence, loin de l'arrêter,
tout ce qui pourrait corriger les moeurs et encourageait une allégresse, qui, sans con-
améliorer la condition de ceux dont il se tenir des chants que sa bonté encourageait,
regardait comme le père. n'osait pas devant lui franchir certaines
Il pourvut à l'enseignement des enfants, bornes; seulement, il réclamait le respect
il sut attirer leurs parents à l'église, réta- et l'observance des devoirs pieux, dont il
blir le respect des bonnes moeurs, en ré- avait su mettre le nombre, les heures et la
compensant ceux qui quittaient le désordre durée en harmonie avec le travail et les ré-
pour revenir au bien; il visita les habita- créations. Des jeux, il accompagnait ses en-
tions une à une, répandant partout les se- fants, c'est ainsi qu'il appelait les habitants
cours, l'aumône, les paroles d'espérance et de Nettuno, aux champs, et là, il savait les
les encouragements ; il fournit à tous les éclairer par les conseils de son expérience
besoins et soulagea toutes les souffrances ; et aussi par des secours. Dans tous ses ar-
aux uns il donna les moyens de travail ; rangements si propices au bien-être géné-
aux autres il procura de quoi réparer leurs ral , dom Salvi avait apporté une sage
pertes ; pour tous il se montra bon et gé- économie; son revenu et celui de la cure
néreux, et, à force de bienfaits, il soumit suffisaient à tout, au culte qu'il avait fait
les plus indomptés. attrayant et dont le village était fier, et
Sous cette paternelle sollicitude de dom aux nécessités des indigents. Jamais un
Salvi, le village de Nettuno devint un mo- malheureux n'invoquait en vain la charité
dèle d'ordre et de prospérité ; deux années de dom Salvi, seulement il agissait avec
suffirent au digne prêtre pour obtenir ces discernement et avec prudence : économe
heureux résultats. dispensateur du bien des pauvres, comme -
Dom Salvi se montra surtout tolérant; d'un dépôt confié à sa fidélité.
c'était une âme douce et tendre, en qui l'a- La science, que dom Salvi avait tant ai-
mour de Dieu, au lieu de l'étouffer, avait su mée et tant recherchée, n'avait mis en lui
féconder, en l'épurant,le germe des affections aucun orgueil ; sa foi était humble et ferme
humaines. Son esprit était affable et char- et se tenait isolée de toute dispute et de
mant; il savait voiler l'éclat de son im- toute subtilité. Sa parole était celle du maî-
mense instruction, afin de ne pas éblouir tre à ses disciples. Chaque dimanche, et à
ceux qu'il voulait instruire ; affectueux pour chaque fête, il expliquait aux fidèles l'Évan-
tous, profondément épris des beautés de la gile, et il en tirait avec clarté et avec sim-
nature, c'était aux inspirations du créateur plicité des enseignements, des leçons et des
de toutes choses qu'il demandait la lumière avis appropriés à leur situation. Comme
et l'intelligence; pour se guider, il interro- pasteur, il profitait de ces occasions pour
geait l'éternelle sagesse des oeuvres de Dieu. donner quelques conseils spécialement
ap-
Il trouvait dans l'Évangile le côté poétique pliqués aux travaux et
aux besoins du mo-
et sublime de son ministère, et dans la sé- ment ; c'était aussi alors qu'il recomman-
rénité de son imagination le précepte et dait aux prières ceux qu'une fin prochaine
l'action se confondaient, et, pour lui, la pouvait conduire dans le sein de Dieu. On le
charité n'était plus seulement une vertu, trouvait partout au chevet des
mourants,
c'était un plaisir. près des vieillards et au berceau des
en-
On comprend que dom Salvi ne fût point fants. Il avait des soins, des
avis et des re-
LE SECRET DU VATICAN 77

mèdes pour les malades ; il en avait aussi gueil, et ils le menacèrent des censures ec-"
pour guérir les bestiaux; mais il s'occupait clësiastiques. Dom Salvi demeura calme, et
bien plus de prévenir les. maux que de les résigné; mais lorsqu'il vit qu'on parlait de
combattre. Dom Salvi rendait une justice l'arracher à Nettuno, il sentit un moment
que tous acceptaient avec confiance; mais la déchir sa fermeté; mais bientôt il se ras-
conciliation était toujours le principal objet sura en songeant à Teffection dont il était
de ses efforts. entouré.
Par ses soins, Nettuno devint un village Ce projet eût été mis à exécution si une
exemplaire; la détresse y avait disparu, et démonstration énergique des habitants de
partout on y voyait régner l'abondance et Nettuno n'avait pas protesté contre cette
le bonheur. Le bruit de ce progrès et de ces mesure; à la première nouvelle qui arriva
améliorations en vint jusqu'à Rome; les de cette retraite, que tout le monde regar-
uns y virent un sujet de louange, les au- dait comme funeste, il y eut un soulèvement.
tres, craignant qu'on ne leur opposât la Dom Salvi apaisa lui-même cette dange-
conduite de dom Salvi, plutôt comme un reuse émotion. Sa parole seule fut écoutée
reproche que comme un exemple, le pré- et ramena le calme.
sentèrent comme un novateur dangereux, — Restez avec nous ! criaient tous les
un de ces prêtres trop épris des idées nou- habitants de Nettuno ; que deviendrons-
velles et dangereux pour l'Église, dont il nous sans vous?
immolait les coutumes et les traditions. On Il fallut céder à ces voeux; mais les mau-
lui reprochait surtout d'avoir supprimé vais vouloirs et les inimitiés jalouses ne se.
certaines fêtes admises par la discipline de rebutèrent pas ; à voir la rage avec laquelle
l'Église et consacrées par l'usage. Un des certains ressentiments se déchaînaient con-
griefs de dom Salvi était aussi de n'avoir tre la vertu de dom Salvi, on aurait cru
pas souffert qu'une influence étrangère con- qu'il s'agissait de punir un scandale.
trariât ses vues ; il avait écarté de Nettuno Ce que l'on n'avait pas pu faire par la vio-
les moines mendiants qui, selon lui, dévo- lence, on essajra de l'accomplir par la ruse.
raient la substance des véritables pauvres ; On passa subitement du reproche à la
les prédicateurs qui récitaient des sermons louange; la conduite de dom Salvi fut pu-
pleins d'ignorance et de superstitions gros- bliquement célébrée, et l'on parla de récom-
sières, pour obtenir des aumônes qu'ils em- pense. A ce prêtre qui avait si bien mérité
pochaient, et aussi tous les saltimbanques de la religion, il fallait donner une récom-
de dévotion qui, de Rome, ce centre d'im- pense ; pour dom Salvi, l'honneur de l'É-
postures, se répandent sur toute la surface glise, on proposait un avancement dans l'or-
des États pontificaux. dre hiérarchique. Ses confrères affectaient
La calomnie fit si bien, qu'il fut ordonné surtout de vanter les qualités qui les déso-
à dom Salvi de quitter Nettuno pour venir laient par une accablante comparaison; ils
à Rome rendre compte de sa conduite. Il étaient les plus empressés à se parer de cette
cacha cette nouvelle à la population du vil- feinte douceur que le poëte donne au prêtre
lage, et obéit discrètement à Tordre qui lui de Baal.
était donné. Sa justification fut simple; il Un émissaire fut secrètement envoyé à
montra ce que Nettuno avait été et ce qu'il Nettuno pour sommer dom Salvi, au nom
était ; ceux qui voulaient le perdre trouvè- de la paix de l'Église, d'abandonner son
rent cette réponse haute et coupable d'or- poste. Les règles de l'obédience canonique
78 LE SECRET DU VATICAN

lui faisaient un devoir rigoureux de céder à manda de porter avec précaution; cet objet
cette injonction; il s'éloigna, et le lende- parut être déposé à tâtons dans le vesti-
main un prêtre, membre de la compagnie de bule ; puis dom Salvi crut deviner qu'on se
Jésus, prenait sa place. préparait à la retraite. Effectivement, on
Nettuno retomba bientôt dans l'état dé- monta dans la voiture ainsi que l'annon-
plorable de misère et de corruption, d'im- çaient le cri de la portière qui s'ouvrait et •
piété et d'indolence dont l'avaient tiré le le claquement du marchepied qui s'abat-
zèle et le dévouement de dom Salvi. tait ; par un mouvement subit, le captif fut
Pendant que cet ecclésiastique habitait délivré et débarrassé de toutes les entraves;
ce village, pour lequel son départ fut une au moment même où les bras qui le serraient
calamité, il lui était arrivé une aventure étroitement le quittaient, la porte se fer-
qui devait plus tard exercer sur sa vie une mait-avec violence et la voiture s'élançait
grande influence, vers la forêt de Nettuno au grand galop de
Une nuit, au moment où il goûtait le pre- plusieurs chevaux.
mier repos après une journée bien remplie, Dom Salvi s'étant procuré delà lumière
il entendit frapper violemment à sa porte. sans réveiller Nona, sa vieille et fidèle ser-
Il crut d'abord qu'on venait le chercher vante, chercha tout de suite l'objet qu'on
pour assister un mourant, et il se leva en avait déposé dans le vestibule. En se bais-
toute hâte, descendit à demi vêtu, et ouvrit sant, il aperçut une corbeille du travail le
sa porte avant d'avoir de la lumière. Une plus délicat, dans laquelle, sur un oreiller
main le saisit fortement, le retint, et une moelleux garni de dentelles précieuses, en-
voix lui dit à l'oreille : veloppé de langes riches et brodés, était un
- — ! Ne craignez rien : nous ne voulons enfant, le plus beau garçon qui se pût voir,
vous faire aucun mal; laissez-nous agir; ne frais et rosé, et qui paraissait né depuis en-
bougez pas, ne dites pas un mot; point de viron six mois ; la lumière le réveilla, il se
lumière surtout. Si vous ne vous résignez prit à sourire en tendant ses petits bras
pas au silence et à l'inaction, nous vous vers le prêtre.
tuons. La surprise de celui-ci était extrême;
En même temps il entendit, dans l'om- mais il ne songea pas un seul instant à
bre, le bruit que faisaient les batteries de refuser cette faible créature que Dieu lui
plusieurs pistolets qu'on armait. envoyait. En arrangeant l'enfant dans sa
-
Don Salvi aurait vainement tenté de se petite couche, dom Salvi sepiqua douloureu-
soustraire aux recommandations qui lui sement à une épingle, par laquelle un papier
avaient été faites ; il avait les yeux bandés, était attaché à l'oreiller.
un mouchoir fortement attaché sur la bou- Sur ce papier, en- avait tracé quelques li-
che, et deux bras robustes contenaient cha- gnes ainsi conçues :
cun des siens. Use résigna à la tranquillité. « La connaissance que Ton a de votre
Au dehors, près de la porte, il'entendit piété vous a fait choisir pour
ce dépôt. Éle-
le bruit de plusieurs chevaux et les pas des vez l'enfant sous le nom de Paolo; faites-
postillons ; il reconnut aisément à ces si- lui connaître de bonne heure qu'il est destiné
gnes qu'une voiture était arrêtée près de la à l'Église. Quant aux frais de
porte. Il lui sembla que les gens auxquels il son éduca-
tion, vous trouverez sous l'oreiller
avait affaire s'approchaient de la voiture et y une
bourse qui contient mille écus
prenaient un objet qu'un d'entre eux recom- en or ; : cette
somme est destinée aux premières uépen-
LE SECRET DU VATICAN 79

ses ; chaque année vous en recevrez autant Pietro inVincoli, et de le remettre à un prê-
que le banquier T... a ordre de vous pa}rer. tre dont on désignait le nom.
Lorsque l'enfant, qui est aujourd'hui âgé Cette lettre, dans laquelle on remerciait
de moins d'une année, aura dix-huit ans, dom Salvi des soins et de l'excellente édu-
vous recevrez de nouvelles instructions. » cation qu'il avait donnés à son élève, était
Ce billet n'était pas signé ; l'enfant por- de la même écriture que la première ; on
tait au cou un riche chapelet de jais, de co- avait pris les mêmes précautions, seule-
rail et d'or, avec quelques médailles bénites. ment, il était évident que la main avait
L'écriture avait été évidemment déguisée, vieilli.
mais il était facile de reconnaître la main Le secret de ces faits avait été religieu-
d'une femme. sement gardé par dom Salvi; Nona était
Dom Salvi exécuta scrupuleusement tou- morte sans l'avoir révélé : Paolo lui-même
tes les prescriptions. Nona reçut l'enfant l'ignorait; le nouveau guide donné à sa
avec mille démonstrations de tendresse ; jeunesse agissait sans rien savoir; mais
après l'avoir couvert dé caresses, elle le depuis quelques années, et avant l'époque
recoucha douillettement dans sa corbeille, où Paolo avait été séparé de lui, la nais-
le berça et l'endormit. Le lendemain, on lui sance de cet enfant n'était plus un mystère
trouva une nourrice, et Paolo, comme dom pour le prêtre. Il avait tout appris de la
Salvi lorsqu'il était chez l'archiprêtre, gran- bouche d'un brigand blessé, un des hom-
dit au pied de l'autel. mes qui avaient pris part à l'expédition noc-
Quand Paolo eut atteint l'âge de dix-huit turne, et qu'il confessa au moment de mou-
ans, un messager inconnu remit à dom Salvi rir, frappé d'une balle reçue dans une
un billet par lequel on lui prescrivait de attaque, sur la route de Rome à Cîvita-
conduire le jeune homme à l'église de San- Vecchia.

CHAPITRE X

Done Romane.

Dom Salvi, malgré sa naissance italienne, profondément découragée par les revers de
semblait faire partie de la colonie française sa fortune, avait, au moyen d'habiles ma-
que l'art et la diplomatie ont officiellement noeuvres, presque reconstruit l'édifice de
établie à Rome ; il était le commensal habi- son influence ruinée. Pour s'éloigner de
tuel de l'ambassade de France, et l'usage de B.ome, elle avait adroitement répandu le
n'emplo3rer dans la paroisse de Saint-Louis bruit qu'elle allait recueillir dans le «jaunie
que des ecclésiastiques français n'avait pas vénitien une importante succession. Ce pré-
empêché de l'admettre parmi les prêtres de tendu surcroît de richesses devait la mettre
cette église. II. est vrai que les fonctions à même de démasquer tout à coup, s'il le
qu'il remplissait étaient gratuites, et qu'il fallait, une opulence mystérieusement ac-
ne demandait à sa place que de nouvelles quise et que sa prudence avait tenue cachée.
occasions de bienfaisance et de charité. Elle connaissait assez bien le monde, et
Donna Olimpia, que nous avons vue si surtout la société romaine qu'elle avait si
so LE SECRET DU VATICAN

longtemps dirigée, pour être sûre que le Guéménée n'était-elle pas parvenue à per-
faste de sa nouvelle existence ferait oublier suader à la cour de France, la plus éclairée
le scandale de sa vie passée. de toutes les cours, qu'elle communiquait
Après "une seule année d'absence, donna avec les esprits et vivait avec eux dans les
Olimpia était revenue à Rome; mais elle se relations les plus intimes? Elle fonda la
montra, dès son arrivée, toute différente de secte des Illuminés. Cazotte ne fit-ilpas croire
ce qu'elle était au départ. Elle se garda à la cour de Louis XV qu'il avait le don de
bien de rentrer dans la dévotion affectée et prophétie?
dans l'hjrpocrisie religieuse dont elle s'était Le baron suédois Swedenbourg n'a-t-il
servie au début de sa carrière; elle ne té- pas fait admettre par toutes les populations
moigna pour le monde qu'un empressement du nord de l'Europe la croyance qu'il avait
calme et loin du zèle qu'elle jléploj'ait au- vécu vingt-huit ans de la vie des esprits, et
trefois pour l'intrigue et pour le plaisir. dans une communication constante avec les
L'habile comtesse sut se composer un main- puissances invisibles?.On pensait générale-
tien également loin de ces deux points ex- ment qu'il avait été transporté par un ange
trêmes, et auquel elle s'étudia surtout à dans tous les mondes créés. Après sa mort,
donner une gravité calme et méditative qui plusieurs personnes affirmèrent l'avoir vu
laissait apercevoir un certain penchant vers à la fois en Angleterre, en Suède et en
le mysticisme et l'exaltation,, mélange France. Il possédait une fortune immense
bizarre de fausse dévotion et de philoso- dont on ne connutjamais la source ; il prédit
phisme, plus près des sens que de la pensée, lui-même la date de sa mort, arrivée le di-
.
et dont le jésuite Molina fut l'apôtre. manche. 29 mars 1772, à cinq heures.
Ace dogme emprunté au quinzième[siècle, On a prétendu que toutes les nombreuses
elle avait, pour le rajeunir, uni les idées prophéties de Swedenbourg s'étaient exac-
plus .récentes puisées dans les crojrances tement accomplies. Plusieurs souverains
germaniques. Le temps'qu'elle avait passé voulurent le voir, et sa mémoire est restée
hors de Rome avait été employé à se prépa- vénérée. Le nombre des sectaires de ses
.
rer à cette comédie; elle avait étudié les croyances fantastiques fut, dit-on, considé-
doctrines occultes des Sigier, des Boehm, rable ; on va jusqu'à lui donner, dans les
des Wier, des Cardan, des Swedenbourg contrées septentrionales,- en Angleterre,
et de tous les inspirés du Nord. aux États-Unis du nord américain, huit
Ce plan, qui paraissait au premier aspect cent mille adeptes. Cette secte portait le
si singulièrement obscur, était cependant nom de nouvelle Église de Jérusalem.
conçu avec une intelligence profonde du Ce qu'il y avait d'exalté et de bizarre
caractère de ceux auxquels s'adressaient les dans ces combinaisons séduisit le caractère
desseins de donna Olimpia; il allait au but aventureux de donna Olimpia; elle n'adopta
qu'elle se proposait par une voie inconnue pas toutes les idées et tous les sentiments
et souterraine sur laquelle nul obstacle ne de la secte; elle n'en prit que les surfaces
pouvait s'opposer à ses pas. et ce qui pouvait aller au penchant que la
Ce qui détermina Olimpia à ces projets, superstition romaine avait pour le merveil-
.
c'était le succès jadis obtenu par plusieurs leux. Elle savait qu'il n'était point d'absur-
femmes qui avaient ainsi conquis une faveur dité assez énorme pour effrayer les esprits
presque îxryale. dont elle aurait séduit les goûts et flatté les
Dans le siècle dernier, la princesse de inclinations.
LE SECRET DU. VATICAN 81

Jfêliij/awe /DURAND.
Fontaine Trevio, à Rome.

A une autre époque de sa vie, la comtesse fonctions d'ambassadeur; elle suivit à Paris
s'était proposé pour modèle la fameusedonna en 1814, l'empereur Alexandre, qui, chaque
Olimpia, la belle.-soeur d'InnocentX, dont la jour, prenait ses avis avant ceux de ses
domination avait été le scandale de toute la conseillers intimes, sous l'inspiration des
chrétienté. Cette fois, elle choisit un exem- idées inystiques dont nous venons déparier,
ple plus rapproché des idées de l'époque et dont elle était imbue; madame Krudener
actuelle. constitua la Sainte-Alliance.
Il avait existé une certaine baronne Va- La princesse de Lieven, actuellement re-
lérie Krudener/née en 1765, fille du comte présentant à Paris la pensée secrète de la
Wiltenkoff, gouverneur de Riga, et petite- politique russe, exerce sur l'empereur mos-
fille du célèbre maréchal Munich. covite et sur le cabinet français une in-
Une physionomie ravissante, un esprit fluencé que Ton ne son ge plus à nier et dont
facile'et léger, des traits mobiles qui expri- personne ne connaît la cause.
maient toujours le sentiment et la pensée; Mme la princesse de Lieven n'a jamais
une taille moyenne et parfaite; des yeux été jolie ; elle en convient volontiers ; elle
bleus, toujours sereins/toujours vifs, dont a donc pu,- sans distraction, tourner vers
le regard pénétrant semblait vouloir traver- l'intrigue toutes ses facultés, et c'est par
ser le passé ou l'avenir ; des cheveux cendrés cette application constante qu'elle a porté
retombant en boucles sur ses épaules ; quel- ses idées vers les hautes sphères politiques.
que chose de neuf, de singulier et d'imprévu Elle a aujourd'hui plus de quarante-cinq
dans ses gestes et dans ses mouvements, ans. Au lieu d'une demeure somptueuse,
telle était la baronne de Krudener. elle habite un petit appartement de l'hôtel
En 1788, elle remplissait à Berlin les de la rue Saint-Florentin, ancienne demeure
11
LE SECRET DU VATICAN

de M. de Talleyrand ; c'est un sanctuaire une villa d'humble apparence, aux environs


riche de souvenirs inspirateurs. La prin- du Capitole. Là, avec un domestique peu
cesse ne reçoit pas la diplomatie, mais elle nombreux, elle avait une maison sans ap-
voit les hommes d'élite de tous les partis pareil, et menait une existence opulente,
politiques. mais sans faste. Son goût flt de cet endroit,
On ne s'explique potût l'empire qu'elle qu'on appelait l'asile, un lieu de délices pai-
exerce sur le czar ; elle touche de lui un sibles, et dont quelques-uns seulement
traitement occulte de quarante mille francs avaient la confidence. Ce fut en ce lieu que
par an. L'empereur ne cesse de dire publi- la signora Naldi fonda des bienfaits et des
quement que Mme de Lieven est folle et qu'il largesses qu'elle ne dissimulait que pour
s'en soucie peu; mais, secrètement, la cor- les mieux faire voir, une réputation de ri-
respondance de la cour de Saint-Pétersbourg chesse et de bienfaisance favorable à ses
avec le frère de la princesse est fort active. nouvelles espérances.
Les ténèbres de la politique sont Télément Dans sa mise, elle fut d'une dignité sévère ;
de Mme de Lieven ; elle a vécu longtemps à dans ses paroles et dans sa démarche, elle
Londres dans ces sombres agitations ; son observa une réserve continuelle; elle se pro-
train est modeste, la société qu'elle admet duisait peu au dehors, mais elle avait l'art
est confuse, trouble et mêlée, mais originale d'attirer chez elle ceux qu'il lui importait
et attra3rante. Le seul luxe de sa maison le plus de recevoir et d'éblouir.
est dans la beauté de sa femme de chambre, Tout semblait favoriser les desseins de la
qui est remarquablement jolie." A la diplo- signora ; une seule chose manquait à ses
matie tous les moyens sont bons. voeux : elle eût désiré avoir près d'elle une
On conçoit que le type de Mme de Lieven compagne jeune et attrayante, dont la
allait mieux à l'âge et aux habitudes, de beauté dût amener les personnages consi-
donna Olimpia que celui de Mme de Krude- dérables qu'elle avait besoin de mettre dans
ner; elle s'inspira de la baronne, et elle imita ses intérêts. Cette personne qu'elle souhai-
la princesse; tait ne devait point, appartenir aux classes
Elle était occupée à fonder à Rome ce inférieures et à la domesticité, il fallait
que les Français ont encore à Paris, dans qu'une certaine distinction de pensées, d'ex-
la sainte retraite de l'Abbaye-aux-Bois, pressions et de manières, vînt rehausser" en
.
le
sous nom de canapé politique. Sans cher- elle la jeunesse et les attraits.
cher à être accréditée officiellement au Va- Dom Salvi avait rencontré plusieurs fois
tican et au Quirinale, donna Olimpia s'efforça la signora Naldi à l'ambassade dé France ;
de s'insinuer dans le gouvernement ponti- la juste considération dont il jouissait le fit
fical, et songea à être à Rome ce que la remarquer par cette femme. Pour gagner
société" française a si plaisamment appelé les bonnes grâces du vieux prêtre, elle lui
une femme d'État. remettait le soin de distribuer la meilleure
Elle avait renoncé à son premier nom part de ses aumônes, en s'avouaut tout bas
d'Olimpia et abandonné son titre de com- que, dans le clergé romain, elle ne trouve-
tesse de Serravalle ; elle s'appelait modeste- rait point un coeur aussi droit et des mains
ment la signora Naldi, du nom du parent aussi pures que le coeur et les mains de dom
dont elle prétendait avoir recueilli l'héri- Salvi.
tage; elle n'habitait plus le palais de la Celui-ci, qui dans sa candeur
ne Connais-
place Navone, mais elle s'était blottie dans sait rien de la vie de donna Olimpia, était
LE SECRET DU VATICAN Sa

touché par les dispositions bienfaisantes de Un peu remise des sombres émotions
la signora Naldi. Noëmi, dans ses récits, qu'elle avait éprouvées à l'aspect de Noëmi,
n'avait parlé à Jules et à dom Salvi que de la signora Nâldi regarda avec admiration
monsignor Panfilio ; elle n'avait rien pu dire la beauté de la fille juive. Une lumière
de donna Olimpia, qu'elle ne connaissait soudaine éclaira sa pensée, et au lieu d'im-
pas. Ce fut donc aux bontés de cette femme moler Noëmi à ses ressentiments, elle ré-
qui lui paraissait si respectable, que dom solut de la faire servir à ses projets; nulle
Salvi confia Noëmi. Quelquefois il s'étonnait ne paraissait plus propre à cette desti-
de l'exaltation qui se manifestait dans les nation.
discours de la signora Naldi ; mais ce n'é- Une seule chose embarrassait ces arran-
taient à ses yeux que des travers de l'esprit, gements. Si monsignor Panfilio, ou Stephan
rachetés par les mérites du coeur. son neveu, venait à reconnaître Noëmi,
Lorsque dom Salvi eut raconté à la si- c'en était fait de tout ce qu'on avait pré-
gnora Naldi ce qu'il savait de la vie de paré ; mais un tel obstacle n'était pas de
Noëmi, donna Olimpia reconnut tout de nature à embarrasser une femme comme
suite la jeune fille juive qui avait contrarié la signora : elle se hâta d'aller elle-même
ses desseins. Sa première impression, à la au-devant du coup qu'elle craignait.
vue de cette jeune fille que le hasard lui li- Par un faux avis donné à Panfilio, elle
vrait, fut celle d'une joie féroce, en tenant la lui apprenait que la fille du Ghetto dont
proie qu'elle avait poursuivie sans pouvoir Stephan était épris, avait quitté Rome pour
l'atteindre, et autour de laquelle sa haine rejoindre son père à Mantoue. En même
avait tendu des embûches qu'une main in- temps, elle lui annonçait que s'il voulait
visible avait toujours déjouées. voir le plus beau visage qu'il eût jamais
Noëmi ne se trompait pas en craignant contemplé, il devait venir tout de suite chez
pour elle-même d'autres dangers que ceux elle, où se trouvait, depuis quelques heu-
qui menaçaient sa race; l'importune et con- res, sa cousine Anastasie, dont elle lui avait
tinuelle-surveillance dont elle était l'objet si souvent parlé, et que ses parents, qu'elle
était pleine de menaces, de mauvais des- venait de perdre, avaient fait élever dans
seins et de périls. Cependant elle avait tou- une île de l'Archipel. Monsignor ne se rap-
jours échappé au danger, sans l'avoir connu; pelait pas cette cousine; mais conduit par
une protection active veillait sur chacun un vif sentiment de curiosité, il arriva en
de ses pas et confondait toutes les trames. toute hâte, et il fut d'autant plus aisément
Combien n'eût pas été grand le bonheur de dupe de cette ruse, qu'il n'avait jamais vu
la jeune fille, si cet être tutélaire s'était Noëmi. Il la. trouva merveilleuse de grâces,
révélé à elle ! Peut-être eût-elle reconnu ce- noble et pleine d'agréments dans toute sa
lui que son coeur avait déjà deviné, et dont personne, et obsédé par la pensée qui le
le sentiment, vivait dans sa pensée. tourmentait sans cesse, il s'écria :
Souvent elle avait cru saisir dans les re-
— Ah! si mon neveu avait au moins fait
gards de dom S alvi quelque chose de mys- un pareil choix !
térieux, comme les signes d'une tendresse A cette exclamation, la jeune juive ne put
instinctive; il lui parlait de périls qui sem- se défendre d'un vague embarras, le rouge
blaient imaginaires, et lorsqu'elle essayait lui monta au visage ; elle se sentit ensuite
de pénétrerle sens obscur de ces insinuations, pénétrée par une terreur subite qui la fit
elle ne rencontrait plus que des mots évasifs. pâlir.
84 LE SECRET DU VATICAN

Panfilio ne vit rien de ce trouble, occupé lite avait comprimées au lieu de les dévelop-
qu'il était à annoncer à la signora que son per. La Bible, si féconde en prodiges et si ma-
neveu Stephan venait de partir pour Ra- gnifique dans ses récits, l'Écriture, radieuse
venne, chargé, sans le savoir, d'une mis- de l'éclat de la toute-puissance divine ou
sion importante. remplie des terreurs d'une vengeance redou-
Il s'agissait d'annoncer au cardinal légat table, avaient porté ses pensées vers des ré-
de Ravenne qu'il était remplacé par un suc- gions au-dessus de celles de la terre. Ce que
cesseur envoyé de Rome. d'autres attendaient du temps/elle le deman-
— Cet exil déguisé, ajoutait finement dait à un événementsurnaturel ; elle croj'ait
monsignor en clignant de l'oeil avec l'astuce que Dieu, qui n'avait point abandonné son
italienne qui affectionne cette expression de peuple, tenait en réserve quelques-uns de
plrysiononiie, est attribué à une intrigue du ces faits par lesquels il avait tant de fois
Quirinale ; le cardinal qu'on expédie de Ra- étonné le monde.
venne portait ombrage à une passion jalouse Ce fut avec une joie secrète que la signora
et alarmait de saintes amours. vit combien cette âme ouverte à toutes, im-
— Ah! je sais, reprit la signora, c'est pressions de l'idéal était façonnée pour ses
l'histoire de cette jeune nourrice de Tivoli projets.
si remarquablement belle, et attachée à la Elle eut avec Noëmi de longs entretiens ;
famille du cameriere de Sa Sainteté ; on ra- dans l'asile était une retraite délicieuse :
conte cette anecdote dans tous les salons ; là, loin du bruit et dans un isolement pro-
et dernièrement chez la marchesa di Torre, fond, Olimpia retrouvait ses séductions
on disait que les charmes de la nourrice d'autrefois pour fasciner ce coeur et cette
avaient attiré les regards du santo padre. imagination, dont les heureuses facultés
A ces mots, Panfilio se leva tout effrayé, devaient être si favorables à sa fortune. Ce
mais riant sous cape, comme pour confir- fut dans ces entrevues qu'elle laissa percer
mer ce que venait de dire la signora, et pa- une partie de ses idées et de ses plans.
raissant même plus instruit qu'elle sur cer- D'abord Noëmi ne comprit pas bien ce qu'on
tains détails. attendait d'elle ; puis elle crut apercevoir
.
La signora n'eut plus alors qu'une seule un piège et conçut une défiance qui émous-
pensée, celle d'inspirer à Noëmi une affec- sait la force du charme ; à la vue de cette
tion tendre et dévouée ; elle n'avait pu elle- impuissance, la signora reprit un instant
même se défendre contre le sentiment qui ses fureurs; mais la réflexion et surtout
l'attirait vers la jeune fille ; elle s'efforça de l'intérêt la détournèrent de toute violence,
ui faire partager ce penchant. et elle poursuivit patiemment l'oeuvre de sé-
Dans la jeune juive, il y avait deux traits duction qu'elle avait commencée.
principaux et distincts : d'un côté, une pu- Il est difficile qu'une vieille perversité
reté native, un coeur droit et bon ; puis on aux prises avec la candide inexpérience de la
remarquait le germe caché de passions vio- jeunesse, ne surprenne pas bientôt le point
lentes, une imagination vive et un esprit vulnérable du coeur qu'elle veut soumettre.
encore peu éclairé pour la mettre en garde Cette première lutte révéla à la signora les
contre les décevantes illusions. Nous avons faiblesses de Noëmi. D'abord,; elle reconnût
dit que c'était dans- le livre sacré que que la jeune fille, dans ses doutes, n'avait
Noëmi avait puisé les notions morales que pas eu l'énergie d'une fuite ou d'une, rup-
la vigoureuse discipline de la famille jsraé- ture; elle était donc retenue par un motif
LE SECRET DU VATICAN 85

secret; ce motif, elle le pénétra bientôt : séduire, leur est inconnue; chez elles, les
Noëmi:aimait; une femme ne pouvait se instincts dominent les sentiments ; la sen-
tromper sur les symptômes d'un amour qui sualité les absorbe tout entières, et ne laisse
se trahissait par des indices multipliés. La que peu de place aux autres émotions, qui
jeune juive avait aussi un désir immodéré leur semblent toujours importunes.
du monde. Elle mettait cette envie sur la L'amour, que la poésie italienne idéalise
curiosité; mais la signora découvrit que avec tant d'enthousiasme, l'amour, si subtil
c'était une recherche ardente et passionnée dans la pensée et dans l'expression du son-
de l'objet que ses voeux "appelaient, et net, est, dans les moeurs des femmes de
qu'elle était prête à poursuivre à travers Rome, quelque chose d'outrageusement ma-
tous les événements de la vie. tériel.
Forte de ces découvertes la signora Dès leur enfance, l'éducation qu'elles re-
,.
exerça sur Noëmi une domination à laquelle çoivent les prépare et les destine à une
rien ne pouvait plus la soustraire. existence positive, bien plus qu'à la vie de
Elle fit accepter à la juive le déguisement l'intelligence; il est vrai que leur organisa-
grec et lui' imposa le langage qu'elle devait tion est un sol sur lequel, comme dansi'é-
tenir. Instruite par dom Salvi, elle avait ternel printemps de l'âge d'or chanté par
persuadé à Noëmi que celui dont l'image les poètes, on trouve des fleurs nées sans
vivait en elle ne pouvait longtemps lui culture. -
échapper, et qu'en la'voyant entourée de Les jeunes Romaines, même dans les
tous les hommages dont elle allait être l'ob- classes élevées, ne subissent pas les len-
jet, il tomberait à ses pieds. teurs de l'éducation des demoiselles fran-
Sous cette double attaque qui s'adressait çaises et des young ladys. Ces talents d'a-
à son amour et à sa vanité, Noëmi se courba grément que les parents payent si cher,
soumise et vaincue. et que les enfants acquièrent aux dépens
Ce fut alors que la signora triomphante de tant de choses utiles, et dont les autres
commença sur une vaste échelle l'exécution époques de la vie tirent si peu d'avantages,
des actes qui devaient la rendre formidable ne sont point dans les habitudes des fa-
à la cour de Rome, et qu'elle se prépara à milles.
élever autel contre autel. A Rome, l'enfant croit et s!élève comme
Dans cette guerre audacieuse, elle cher- la plante; les [uns habitent les palais, les
cha ses auxiliaires parmi les femmes, con- autres naissent et grandissent au milieu
vaincue d'ailleurs qu'une attraction natu- du travail; ceux-ci sous la voûte du ciel,
relle et irrésistible triompherait de toutes ceux-là sur le pavé de la ville, tous suivent,
les résistances, et conduirait chez elle ce sans rien faire pour la changer, la direction
que Rome comptait d'hommes influents et que leur imprime le sort. H y a dans cette
distingués. existence un fatalisme qu'entretiennent l'in-
Ces calculs ne furent pas trompés. dolence et la paresse, ces deux éléments de
A Rome, dans toutes les classes de la so- la race italienne.
.
ciété, les femmes exercent un pouvoir dont L'enfance est d'ailleurs de trop courte
elles semblent ne pas avoir la conscience ; durée chez les femmes romaines pour être
elles plaisent par des qualités et par des at- surchargée de tous les soins que nos moeurs
traits qui ne sont point ceux du coeur et de imposent dans d'autres contrées. A un âge
l'esprit. La coquetterie, c'est-à-dire l'art de où les filles de ces pays sont encore sous le
86 LE SECRET DU VATICAN

joug des études, les filles de Rome s'ébat- dont la belle et haute prestance l'a séduite.
tent librement, et leur organisation précoce Heureuse de son choix, elle s'écrie :
annonce déjà la présence de la femme. — C'est un brave! avec lui j'aurai danaro
Montesquieu a trouvé la cause de l'es- e ricca acconci attira, de l'argent et une belle
clavage, des femmes de l'Orient dans cette parure.
jeunesse hâtive dont l'épanouissement déve- Ces inclinations ont de l'écho dans les
loppe leurs charmes avant d'avoir formé la hautes régions, où les plus habiles et les
raison, et les livre sans moyen de résistance plus prodigues sont préférés à tous les au-
aux désirs qu'elles excitent. C'est à des tres. Mais lorsque viennent les jours mau-
causes semblables qu'il faut attribuer la vais, ceux de la défaite et de la captivité, la
dissolution, les vices, le désordre moral, la pauvre fille, tout à l'heure si abaissée par
prompte corruption, les excès et les impu- son amour, y puise un dévouement dont
dentes franchises delà majorité des femmes l'élévation semble lui rendre son honnêteté
romaines, depuis la fille du peuple jusqu'au perdue, tant il se montre complet et fidèle,
sommet de la société. tandis que la dame ou la courtisane aban-
Nulle part on ne rencontre dans les rela- donne lâchement l'amant tombé dans la
tions des deux sexes cette pudeur ou cette disgrâce de la fortune.
pruderie dont la majorité des nations euro- Ces contrastes se représentent dans tous
péennes supporte les exigences. A Rome,- les rangs, et il est peu de femmes romaines
dès que la femme a percé l'enveloppe de la dont l'existence n'ait subi ces alternatives et
jeune fille, elle se manifeste avec la sincé- ces brusques oppositions du bien et du mal.
rité de tous ses penchants, auxquels elle Il est un sentiment, celui qui paraît le
cède comme la rose se livre au souffle de plus propre à contenir les passions, c'est
l'air, au rayon du soleil et à toutes les im- le sentiment de la famille et du devoir; la
pressions qui la réjouissent et la vivifient. plupart des femmes romaines n'en ont pas
Pour ces jeunes coeurs, la volupté et l'a- même l'idée. L'affection naturelle, cet ins-
mour sont, non pas seulement des joies, tinct sublime" que la femme apporte en
mais des plaisirs. naissant, est étrangère à presque toutes
La beauté exerce sur leurs sens un empire les mères dont la vie se passe dans les
suprême. A Rome, l'amour, c'est le culte de plaisirs et les distractions de l'opulence.
la forme, et il est bien rare que le choix se Sous ce rapport, le peuple seul a conservé
détermine par. d'autres préférences ; là, les la trace de ces vertus primitives. !
qualités morales n'ont de prix que lors- On rencontre encore dans Rome ces vier-
qu'elles touchent à des qualités physiques. ges mères dont Raphaël aimait tant à .fixer
Le courage et l'audace plaisent à la femme les traits sur ses toiles immortelle^, belles
romaine, parce qu'ils sont à l'intelligence et radieuses de leur tendresse pour l'enfant
ce que la force et la vigueur sont au corps. qu'elles -portent sur leur sein ; mais toutes
Les funestes enseignements d'une civilisa- appartiennent à la foule plébéienne. Dans
tion corrompue ont altéré ces généreux les familles, même de rang médiocre, les
instincts dont la trace se trouve 'pourtant enfants sont abandonnés à des mains
mer-
encore dans cette dégradation. cenaires.
La robuste villageoise de la campagne de En présence de ces faits, l'indignation
Rome, au lieu de se marier au paisible com- qu'ils inspirent a souvent quelque peine à
pagnon de ses travaux, se livre au brigand, modérer les expressions d'un'blâme mérité.
LE SECRET DU" VATICAN 87

Les ménages romains, disent quelques dans cette licence ont mauvaise grâce à se
voyageurs, ressemblent bien plus à des ac- plaindre du mépris que le monde entier leur
couplements qu'à des unions. D'autres vont jette.
plus loin : Chez nous, s'écrient-ils,'les mè- Cette plaie de l'adultère, dont le clergé
res font des enfants ! A Rome, il semble romain entretient le foyer, est un des plus
qu'il en soit autrement. odieux fléaux de la cité pontificale.
_
Dans cette ville où fleurit le népotisme, Aussi rien n'égale l'insolence de ce vice;
c'est-à-dire le zèle de la famille et l'ambi- il marche dans la ville tête levée; on le
tion domestique poussés à outrance, les trouve en tous lieux insolent et superbe; il
mères ne font aucune attention et ne don- infeste les rues, les promenades, les théâ-
nent^aucun soin à leurs enfants. tres, les salons, tous les lieux publics;
Le mariage, pour les deux tiers de la po- c'est aux églises qu'il se plaît surtout à éta-
pulation romaine, n'est qu'un lien formé ler ses détestables prouesses.
par l'intérêt, et que les vices et d'infâmes Il semble qu'à côté de ces écarts si nom-
complaisances relâchent bientôt. breux et si étendus, Rome pût au moins se
Ici se place une des plus monstrueuses préserver d'autres souillures. Il n'en est
anomalies de la société romaine : le ma- point ainsi; la ville des pontifes, où le saint
riage est pour elle, non pas seulement un caractère et le principe social du mariage
lien civil, il est élevé par l'Eglise jusqu'à sont sans cesse outragés, renferme dans son
la sainteté du sacrement. Eh bienl il n'est sein un plus grand nombre de prostituées
pas de lieu où le mariage et les obligations qu'aucune autre ville. A Rome, la prostitu-
qu'il impose aux époux soient méconnus tion a des privilèges et des franchises d'im-
avec plus d'audace que dans la cité romaine. pudicitéqu'elle n'a point ailleurs; on la ren-
La dissolution flagrante du clergé ro- contre à chaque pas, elle guette l'étranger
main, qui ne prend pas la peine de cacher à son arrivée elle lé guide dans la voie
,
ses désordres, porte partout l'impureté et la infâme; les proxénètes de Rome ont une
souillure; le sigisbéisme est installé et ho- célébrité universelle.
noré dans tous les logis, et se montre par- A tous ces éléments funestes, si l'on joint
tout avec une révoltante arrogance. Le cé- l'intervention du clergé dans la famille par
libat des prêtres dans une ville que le clergé la confession, et abusant de la faiblesse et
peuple et remplit d'une foule ecclésiasti- de la crédulité des femmes pour surprendre
que, a été dans tous les temps un fléau pour les secrets du foyer, convoiter les héritages
les moeurs romaines, et pour le monde ca- et porter, au profit de coupables desseins
tholique un perpétuel sujet de blâme et de dont les prêtres sont les auteurs ou les com-
scandale. C'est à cette situation fausse et plices, le trouble dans les maisons, on com-
dangereuse qu'il faut imputer l'éclat de ces prendra qu'une corruption qui dispose de
désordres qui ont causé tant de préjudice moyens si multipliés peut tout entreprendre
et porté de si rudes atteintes à la considé- et tout braver.
ration de l'Église. Le secret de ces. infâmes arrangements,
Sur ce point, les moeurs de la ville des dont le confessionnal est le refuge et l'abri,
papes sont dans le présent ce qu'elles furent couvre le délit et assure l'impunité.
dans le passé : seulement il semble qu'il y C'est donc encore à l'Église et à ses dé-
ait pour ces hontes une prescription acquise bauches qu'il faut imputer cette immoralité
par les siècles; mais ceux qui persistent des femmes romaines, source infecte dont
88 LE SECRET DU VATICAN

sont sortis l'abomination et le scandale, qui dont l'antique luxure latine semble avoir
ont tant de fois changé le lieu saint en un légué à Rome moderne les épouvantables
vaste lupanar où se vendaient à la fois la traditions. ' ." ' ;
.
luxure et le sacrilège.; _; . ', ; :'; G'estià cette société livrée: à tant de pas-
Cette atmosphère ! pestilentielle semble
,
sions furieuses que là signora Naldi venait
être naturelle à la société romaine, tant il y offrir le voile d'une.doctrine nouvelle qui,
a de sécurité dans la tranquille
possession par l'intervention de., puissances occultes,
de ces honteuses immunités. pouvait .tout; abriter i sous .unie, obscurité
C'est à Rome qu'une.femme de celles.qui bienfai.sante,\et;',promettajtrà;s'ès. élus des
de-distinction fait ravissements, .'une; extase-, des;délices et des
se piquent,de qualité et
répondre :par :ses gens ;à ceuxqui deman- biens ineffables.'.. \. ' ' ;'..:..•:
dent à la voir :; .' -.:.;.'.' ;. : '...-.:'.;.-.':: Cette invasion parjit-elle d'abord : sans
-
èinngmorala; ; '.' ;-, •_- ; péril? ou ;bien 'sembla-t-elle 'trop .redouta-
— La signora.
Paroles; qu'on ne saurait traduire en lan- ble ?.. L'avenir dés faits .peut seul.répondre
gage honnête,' et. qui affiche une lasçiyeté à cette question. ; : /
'..'. : -. :. '.

•'. GflAPITRE XI :

'
Lé Monde et l'Église.

Il ne fut bientôt plus bruit' dans; les sa- était impossible de dire où s'arrêterait le
lons de Rome que de la secte nouvelle ; le ravage de cette prédication. ; '
clergé donna l'alarme; les confesseurs dé- L'auteur de ce" trouble moral n'avait pas
clarèrent qu'ils ne comprenaient plus rien mesuré la portée de ses actes ; la signora
au langage exalté de leurs pénitentes. Un recula elle-même devant ' les" succès qu'elle
instant on crut à un schisme au sein de la obtenait; son oeuvre l'épouvantait.
cité catholique ; plusieurs avis considéra- Lorsqu'à cette foule de femmes sensuelles
.
bles auraient même proposé, de rendre à ses paroles dévoilèrent le dogme secret d'un
l'inquisition ses armes rouillées par le commerce extatique, et ces relations oc-
temps, et de sévir contre l'hérésie nais- cultes et surnaturelles dont les pressenti-
sante ; mais des conseils plus sages et plus ments étaient présentés aux esprits exaltés
prudents recommandèrentla patience et la comme des ordres divins et providentiels,
modération, c'est-à-dire la ruse, la dissi- la folie, le délire et l'extravagance ne con-
mulation ou la perfidie. nurent plus de bornes, et lès excès n'eu-
Monsignor Panfilio fut mandé au palais rent plus de frein ; les actions les plus in-
du Quirinale; il fut instamment prié de se sensées devenaient, aux yeux des sectaires,
rendre auprès de cette signora Naldi, dont des inspirations divines.
les nouveaux préceptes semblaient menacer Dans. d'autres temps, Rome avait,
sans
l'Église. Malgré le retentissement de ces s'émouvoir, contemplé ces fureurs religieu-
dangereuses doctrines, la haute société ses; dans d'autres pays, et notamment en
seule paraissait initiée à ce mystère ; mais France, on avait vu se manifester
ces fou-
s'ils venaient à pénétrer dans le peuple, il gueux égarements de la dévotion ; les possé-
Yue (le Rome, prise de la terrassa de l'église Saint-Pierre.

dés,les convulsionnaires et les prodiges sur de colère et de menaces, qu'il fallut céder
les tombes des cimetières n'avaient point à des répressions dont la violence s'annon^
excité le courroux des prêtres, parce que l'É- çait implacable et terrible.
glise, habile atout exploiter, avait su'tirer Contre cette tempête déchaînée et qui
de ces transports de bons profits d'exorcis- grondait d'en haut, que pouvaient deux fai-
mes, de voeux, de pénitences et d'expiations. bles femmes autour desquelles s'agitaient
Cette fois, l'inquiétude ne fut si vive que la calomnie, la crainte et l'envie? Noëmi et
parce que le clergé avait ignoré ces émo- son institutrice cessèrent les enseignements
tions, dont les bénéfices lui échappaient. et les assemblées ; mais dans les coeurs dé-
Ce matérialisme de la pensée, si bien voués et fidèles, le dogme se conservait
d'accord avec les passions d'une société li- intact.
vrée tout entière à l'entraînement des sens, Nous avons souvent vu les étrangers s'é-
n'effraj'aitpas sincèrement ceux qui avaient tonner de l'espèce de pacte et du lien com-
toujours parlé aux sensations avant de s'a- mun qui semblent unir, à Rome, toutes les
dresser aux sentiments ; la religion maté- femmes dans un vaste système de dissipa-
rielle de Rome pouvait aisément concilier ce tion et d'affranchissement. Nulle part, cette
dévergondage de l'idée avec la servilité association féminine, qui est partout ins-
qu'elle impose à l'intelligence. tinctive et mjrstérieuse, n'est plus forte,
Cependant, de toutes parts, les résistan- plus active, plus puissante et plus générale
ces se levèrent si véhémentes et si pleines qu'à Rome.
12
90 LE SECRET DU VATICAN^

C'est que, de ces tentatives mystiques, il tions de Rome qu'elle se retira, comme si
est demeuré des traces profondes qui se ré- elle avait rompu avec toute action sérieuse.
vèlent par le quiétisme de la population ro- Instruite par les naïfs épanchements de
.
maine et par sa facilité à confondre dans ses dom Salvi et par les aveux qu'elle savait ar-
penchants le monde et l'Église. racher à Panfilio, là signora Naldi n'ignorait
A Rome, entre ces deux choses si distinc- rien de ce qui concernait Noëmi; elle con-
tes l'une de l'autre, l'alliance est surpre- naissait même ce secret de-son coeur que la
nante. jeune fille n'avait dit à personne. -
Nous avons donné place à cet épisode de Elle savait que le but dé la politique ro-
la société romaine, parce qu'il est une des maine était d'amener les juifs, par la per-
phases les plus bizarres du travail des sécution ou par des promesses que l'on ne
moeurs dans les États du souverain pontife. tiendrait pas, à verser dans le trésor pon-
Plus tard, nous retrouverons ces symptô- tifical la somme dont le saint-siége avait un
mes dans la région politique. Nous verrons si pressant besoin. Elle n'ignorait pas que
l'indépendance naître de la servitude, et la les banquiers israélites ne livreraient leur
liberté de la pensée jaillir de l'esclavage or que contre l'octroi des franchises sociales
moral. qu'ils réclamaient depuis si longtemps et
Les signes précurseurs sont encore obs- avec tant de justice.
curs et cachés, mais ils .existent comme le La haine particulière que Panfilio, sans la
feu du volcan dont l'éruption est proche ; connaître, portait à la juive à cause de l'a-
c'est à la civilisation et au progrès qu'il ap- mour de son neveu pour elle, quelques ren-
partient surtout "de signaler les consé- seignements vagues qui l'avaient signa-
quences fatales d'une compression excessive, lée comme la fille du plus riche d'entre • les
et cette partie de notre tâche est celle qui juifs, les fréquentes visites à l'Académie de
nous est la plus chère. France, l'affection de dom Salvi dont la
Quelque rapide qu'ait été à travers les piété était importune, et les rapports de
cro3rances romaines le passage des idées Carlo avaient dénoncé Noëmi au zèle de la-
extraordinaires que nous venons de rencon- police. Il y avait un dessein formé de s'em-
trer dans le cours des événements, nous ne parer de sa personne et de s'en servir
pouvions omettre un symptôme si grave comme d'un otage, ou de la perdre par
dans le présent, et peut-être si fécond quelque scandale éclatant. Contre une fille
pour
-l'avenir. de sa nation, cette mesure violente n'était
La signora Naldi, forcée de renoncer pu- qu'un acte ordinaire, et dont personne ne
bliquement à l'étrange propagande dont elle songerait à demander la réparation. Ce plan
avait attendu le retour de sa fortune, ne se allait être mis à- exécution, lorsque le dé-
laissa point abattre par ce nouveau revers, part de Noëmi, quittant le Ghetto, avait fait
elle rassembla les débris de la force qui perdre sa trace.
ve-
nait de se briser dans ses mains, et pleine La belle Grecque, que la signora Naldi
d'espoir dans ce qui lui restait, elle recom- avait produite dans le monde de Rome,
mença la lutte avec une énergie nouvelle. avait eu un succès immense. Quelquefois,
Pour voiler ses résolutions, son esprit au milieu des adeptes, elle prenait la lyre
fertile en artifices inventa des moyens dont et chantait les cantiques sacrés dans la lan-
elle n'avait pas encore fait usage, et ce fut gue des Hébreux. Son accent avait alors
dans la frivolité des moeurs et des distrac- quelque chose de si grand et de si
sonore,
LE SECRET DU VATICAN 91

une harmonie dont les accords étaient si la concevoir donna Olimpia, disposa du sort
puissants et si suaves, si purs et si élevés, de Noëmi. Celle à qui l'imprudente probité
que l'âme de ceux qui écoutaient suivait de dom Salvi avait confié ce trésor refusa
ces chants et quittait avec eux les régions de s'en séparer; cet objet précieux, elle
de la terre. S'il arrivait que, sous ces vives voulait le posséder seule, et attendre qu'une
émotions, et sous le magnétisme et la fasci- occasion de l'enchâsser avec éclat et de la
nation du regard et du geste de la signora, faire briller avec splendeur 1 se présentât.
Noëmi tombât dans l'extase, alors sa pa- Noëmi, convertie au catholicisme, perdait
role retentissait ardente, simple et haute tous les mérites de son originalité native;
comme celle des prophètes ; elle annonçait il fallait qu'elle restât juive. Telle n'était
les grandeurs de Dieu et l'abaissement de pas la volonté de ceux qui avaient sur elle
ceux 'qui avaient méconnu sa loi; cette de secrets desseins bien connus de sa perfide
exaltation se résumait toujours par des protectrice. Celle-ci, toujours habile, ré-
larmes et par de tendres lamentations,dans solut de flatter en apparence l'idée de la
lesquelles son coeur aspirait à une félicité conversion au catholicisme, et de paraître
qui fuyait devant lui. La nature impres- conformer sa conduite à ses vues. Elle dé-
.
sionnable et l'extrême sensibilité de la jeune manda à ceux dont elle subissait la domi-
fille se prêtaient et s'abandonnaient avec nation, de diriger elle-même les pensées de
délices à ces transports ; elle semblait même Noëmi -vers la religion catholique ; elle ob-
y goûter une volupté sensuelle, dont la tint qu'on cesserait les persécutions et les
crise des pleurs n'était que l'expression embûches, et elle promit de garder la juive
suprême. comme un dépôt.
Pour tous ces phénomènes apparents, la Ces conditions étant obtenues, elle dis-
science a des explications naturelles ; mais posa tout pour montrer à Noëmi les choses
la crédulité et l'ignorance y voient des faits sous leur aspect véritable, bien sûre que la
merveilleux, et sont subjuguées par ces fa- droiture de ses sentiments, loin de se lais-
cultés étranges dont elles placent le foyer ser convaincre, éprouverait une invincible
en dehors de l'humanité. répulsion pour Rome et pour ses croj^ances.
Ce pouvoir d'attraction, Noëmi le possé- D'abord, elle lui fit voir le monde dans
dait à un degré éminent : sajheauté et la ses plus tumultueux ébats ; le moment était
molle langueur de toute sa personne ajou- propice, c'était pendant le carnaval de
taient à la force du charme qu'elle exerçait. Rome. Elle se rendit au Corso. La signora
Ces illusions ne sont point d'origine ré- Naldi, vêtue d'un travestissement vénitien
cente; elles sont anciennes comme le monde; d'une sévère et sombre richesse voulut
,
le paganisme leur demanda ses sibjiles et présider elle-même à la toilette de Noëmi;
ses oracles ; toutes les croyances leur ont pour cette occasion, elle avait fait exécuter
emprunté leurs prophètes, et l'Église ro- sous ses yeux un costume grec d'une admi-
maine n'a pas toujours dédaigné ces artifi- rable magnificence. La grâce de cet habit
ces et ces mensonges. se prêtait délicieusement aux attraits de la
La renommée de la Grecque Anastasie jeune juive, et rehaussait par un charme
était donc bien établie dans la société de piquant le caractère de sa beauté. La ca^
Rome, et attirait auprès de la signora toute lotte coquettement posée, les longs cheveux
la foule élégante. bouclés, la veste découpée qui modelait les
Une pensée infernale, telle que pouvait contours et les formes, la fustanelle aux
92 LE SECRET DU VATICAN

plis élégants et soyeux, la jambe avec toute dis que d'alertes filles juives armées de fil
la finesse de ses proportions, et le pied caché et d'aiguilles attachaient aux masques les
sous les broderies qui le diminuaient et l'ef- signes qui, pendant la nuit, devaient les
filaient; le choix des étoffes, l'harmonie faire reconnaître au bal masqué.
et le contraste des couleurs, la profusion La pluie de confetti qui couvre toutes ces
orientale qui couvrait de bijoux, de -re- joies d'un nuage et d'une grêle de plâtre,
flets d'or et de feux étincelants cette adora- tombait de toutes parts au bruit des cris,
ble parure, charmaient et éblouissaient les des lazzi et d'un tumulte général.
fgards. A'son arrivée au Corso, la signora Dans cette confusion, Noëmi, pendant
Naldi avait donné l'ordre à son cocher de que la voiture de la signora parcourait le
parcourir toute la "ligne, et de revenir en- Corso, avait remarqué un cavalier revêtu
suite au palais qu'elle avait désigné. Un em- d'un riche costume arabe et qui n'avait pas
barras arrêta le carrosse et d'autres voitu- quitté la portière du carrosse; au moment
res de masques; c'était un rassemblement où elle parut sur le balcon du palais d'où
causé par le cortège d'un criminel con-' elle devait voir là mascarade, son premier
' damné à mort et qu'on menait au supplice. regard tomba sur ce masque, dont les yeux
Une manie singulière, et dont il est'difficile suivaient tous ses mouvements. Noëmi re-
de comprendre le motif, ouvre ordinaire- cevait les petits présents de fleurs et de dra-
ment le carnaval à Rome par une exécution gées que les femmes portent dans des cor-
capitale, par la promenade sur un âne d'un beilles et échangent entre elles, lorsqu'elle
condamné au cavallelto et au fouet, ou bien vit tout à coup monter jusqu'à elle la double
par la rencontre d'une troupe de galériens pince d'un scaletto, qui, s'allongeant comme
en marche vers le bagne. Est-ce une leçon ces jouets d'enfants où des soldats placés
qu'on veut donner au peuple pour l'engager sur des bandes de bois croisées se meuvent
à se contenir dans ces jours de licence? en avant ,et en arrière, portait jusqu'au
Toute la longue rue del Corso était garnie balcon un énorme bouquet, lequel ne se
de gradins et d'amphithéâtres ; sur le trot- laissa saisir que par la main de la jeune
toir du café du palais Ruspoli, les chaises juive. Le scaletto, avant de se replier, avait
se payaient un prix fou; aux balcons ten- eu l'adresse d'enlever une fleur que tenait
dus de draperies était une société nom- Noëmi; la jeune fille eût pu voir avec quels
breuse et presque toute masquée. Les car- transports cette fleur, rapidement descen-
rosses et les équipages étaient en gala ; due, fut recueillie, couverte de baisers, et
dans les cavalcades brillantes et nombreu- cachée dans les plis d'un ample burnous.
ses, les jeunes cardinaux et les monsignori Elle s'en aperçut sans doute, et une vive
se cachaient sous le masque. Dans la rue, rougeur se répandit sur ses traits.
au milieu et sur les côtés, se pressait une Dans le bouquet remis à Noëmi était un
foule bariolée, et dont les charges grotes- billet blotti, sous le pli d'une feuille de rose ;
ques passaient toute imagination. Les cos- la jeune fille s'en saisit discrètement, et dès
tumes diaprés et pittoresques de la campa- qu'elle put le lire, elle le déplia et le par-
gne de B.ome y étaient riches et variés ; les courut avec une impatiente curiosité.
pagliacelle y étalaient leurs grâces provo- Il ne contenait que quelques lignes; mais
quantes; les lourds polichinelles s'y prome- cette lecture causa à la jeune fille une vive
naient en faisant sonner des grelots comme impression. Sur son visage se montraient la
ceux qu'on attache au cou des mules ; tan- douleur et le dépit, et pourtant
on dis-
LE SECRET DU VATICAN 93

tinguait aussi une lueur de satisfaction. merveilleux éclat; cet aspect présentait un
« On l'avertissait de nouveaux périls ; on coup d'oeil ravissant.
lui recommandait de se méfier des person- Les chevaux, la tête parée de plumes et -
nes qui paraissaient lui témoigner le plus de fleurs, garnis de lanières de cuir termi-
d'intérêt; elle n'était entre leurs mains nées par des balles de plomb qui battaient
qu'un instrument de fortune ; le vice et la leurs flancs, couverts de paillons flottants
corruption l'entouraient de leurs pièges, et dont le bruit retentissant et sonore devait
peut-être celui qui veillait sur elle, depuis exciter leur course, étaient retenus par une
le jardin Pincio, ne pourrait-il pas la sauver corde tendue en travers devant eux. Près
de tous les dangers qui la menaçaient. » de ces coursiers se tenaient des écuyers
Du reste, le billet ne portait pas de signa- pittoresquement vêtus qui leur" adressaient
ture ; c'était toujours le .même langage va- des paroles dé bienveillance et d'encoura-
et obscur, rien de précis, incar- gement, pour les engager à contenir leur
gue et une
titude plus cruelle que la souffrance. Un ardeur.
seul mot jetait quelque clarté sur ces ténè- L'impatience de ces animaux était ex-
bres. Le souvenir du jardin Pincio était si trême et s'augmentait encore par les im-
doux au coeur de Noëmi! Elle revint en toute pressions de la foule qui les entourait.
hâte au balcon ; ses yeux cherchaient le A un nouveau signal, ils s'élancèrent
cavalier arabe dont la figure était masquée, vers le but, qui était au palais ds Venise,
mais elle espérait le reconnaitre à la bonne dont le gouverneur de Rome, juge de la
grâce de sa personne, qui l'avait si vive- lutte, occupait le balcon.
ment frappée. Noëmi était attentive à ce spectacle pour
lequel elle se passionnait ; elle regardait
' Il avait disparu dans la foule-
avec curiosité à qui allaient échoir les prix,
La vingt-troisième heure venait de son- consistant en bannières et en' pièces d'étof-
ner aux horloges romaines, et la détonation fes que, dès la veille, on avait portées au
de deux boites d'artifice tirées de la place de palais de Venise, lorsqu'à
ses côtés elle en-
Venise, et à laquelle avait répondu une sem- tendit cet entretien entre un jeune abbé et
blable salve partie de la place du Peuple, un vieil officier :
annonçait que la course des chevaux allait
— Ce sont les juifs, disait celui-ci, qui
commencer, et qu'il était temps de ne plus fournissent ces huit prix ; c'est un tribut
laisser entrer de voitures dans le Corso. Un qui leur est imposé.
officier, suivi de quelques dragons et parti
— Us le payent, reprit l'abbé, pour ra-
du palais du gouverneur, venait de donner cheter l'obligation où ils étaient autrefois
Tordre d'arrêter les carrosses qui arrivaient de courir eux-mêmes. Afin de divertir les
et de faire évacuer par les rues adjacentes spectateurs, on chargeait les coureurs de
ceux qui remplissaient le Corso, dont une cailloux ; cela les rendait plus lourds, ou
double haie de soldats garnissait la lon- bien on les enveloppait jusqu'au cou dans un
gueur. sac.
barberi t s'écria l'of-
A ces signaux qui proclamaient le pro- — J'aime mieux les
chain départ des chevaux, les balcons, les ficier.
fenêtres et les. estrades s'étaient garnis — Ma foi non, répliqua l'abbé; les juifs
d'une foule nombreuse, brillante de mille devaient être plus, amusants; surtout,
couleurs, resplendissante de luxe et d'un ajouta-t-il, si on y joignait, comme on la
94 LE SECRET DU VATICAN

affirmé, quelques-unes des belles filles du lieu dans quelques occasions importantes;
Ghetto. elles servent le plus souvent à célébrer le
Noëmi ne put retenir un cri en entendant passage d'un souverain, ou un heureux
Ges abominables paroles. événement. On élève sur la place Navona
L'abbé sentit aussitôt un rude poignet lui un cirque vaste et magnifiquement décoré ;
serrer fortement la main, et une voix me- trois escadrons de cavaliers vêtus de cou-
naçante qui lui glissa dans l'oreille ces seuls leurs différentes, sur des chevaux montés
mots : à poil, font plusieurs fois le tour de cette
enceinte avec une vitesse extrême. On lutte
— Tazzi! zitto!
Docile à ce commandement fait d'un ton ensuite de rapidité; puis les trois vain-
qui n'admettait "pas de réplique, l'abbé de- queurs se disputent un dernier prix et re-
meura muet et immobile. commencent une quatrième course. A ces
Ces courses sont un des spectacles pour fêtes, le concours des spectateurs est tou-
lesquels le peuple de Rome a les plus vives jours immense; ces jeux hippiques sont
prédilections; elles sont d'un usage fort an- dans les goûts des habitants de la cité ro-
cien; différentes espèces [de chevaux sont maine. Quelquefois les nobles animaux
admises à ces luttes, dont les barbes (bar- courent en pleine liberté, sans cavaliers, et
beri) sont les héros. Arrivés au but sans semblent partager alors l'émulation qui
que leur ardeur soit épuisée, les chevaux anime leurs maîtres.
sont repris par les palefreniers; ce moment, La giostra, espèce de combat contre des
que Ton appelle la ripresa de' barberi, est boeufs et des buffles, n'est à Rome qu'une
celui où les acclamations de la foule saluent misérable parodie des combats de taureaux
les vainqueurs. Pour arrêter ces chevaux en Espagne, tant de fois décrits.
au plus fort de leur course, il suffit d'une Aux confetti et aux courses des barberi,
pièce de toile tendue et contre laquelle s'é- succèdent les mucoletti, véritable folie car-
mousse leur fougue et se brisent leurs navalesque qui consiste à éteindre et à ral-
transports. lumer de petits lumignons que chacun tient
Les chevauxqui courent librement ont été à la main ; les bizarreries, les caprices, la
élevés librement aussi ; jusqu'àl'instant où fantaisie de ce jeu aux bougies, varient à
ils ont subi le mors, leur vie a été sauvage l'infini et excitent une gaieté qui va toujours
et errante au milieu de campagnes déser^ jusqu'à l'extravagance.
tes. Ces races déclinent par le. travail pré- Les focchetti du Colisée ne sont que des
coce qu'exigent les éleveurs. Autrefois, les divertissements du soir, qui, à la lueur de
princes et les seigneurs romains tenaient à quelques pièces d'artifice, éclairent l'antique
honneur de conserver dans leurs haras des majesté de ces ruines.
races variées et illustres : les Chigi, Rospi- Les nuits qui séparent Tune de l'autre
gliosi, Braschi, Sforza, Cesarini Giorgi, Co- les dernières journées du carnaval s'achè-
lonna, étaient alors justement fameux. Les vent ordinairement au bal masqué.
chevaux de bronze par lesquels Guido Reni Noëmi y fut conduite ; il fallait, dans l'or-
fait traîner le char de l'Aurore sortaient dre des desseins dont elle était l'objet,
des vastes domaines des Borghèse. Mainte- qu'elle se montrât partout où se réunissait
nant c'est à l'étranger que Rome demande la foule opulente et dissipée.
et paye le luxe de ses attelages. Pour la nuit, elle avait quitté
D'autres courses, celles del Fanlino, ont son cos-
tume du jour, suivant l'usage des dames
ro-
LE SECRET DU VATICAN 05

maines ; mais quelle ne fut pas sa surprise, paroles n'obtenaient point de réponse, con-
en entrant au théâtre Alberti, où ces fêtes tinua.
nocturnes ont lieu, de rencontrer à ses cô- Noëmi avait peur de cet homme, dont elle
tés le riche et beau costume arabe qui ne ne s'expliquait point les lumières sur tout
l'avait pas quittée durant toute la journée, ce qui touchait à ses intérêts, à sa position
sans cesse attaché à ses pas ! et à ses sentiments ; rien ne la mettait sur
Il s'approcha d'elle, et, d'un air étran- la voie de ce mystère. Le malaise moral
-
qu'elle éprouvait était tellement violent,
gement mystérieux,il laissa lentement tom-
ber ces mots : qu'un moment elle parut chancelerj; le cava-
lier, dont la courtoisie ne s'était pas démen-
— Ne vous irritez pas ; vous êtes en pé- tie un seul instant, comprit qu'il était temps
ril, et je veille.
de mettre fin à ce tourment : il fit un mou-
Et il parut s'éloigner; mais son regard,
vement pour se retirer; mais avant de s'é-
qui dardait sous le masque, ne quittait pas loigner, il lui dit d'une voix émue, basse et
la jeune fille. solennelle :
Sans doute, cette active vigilance déjoua Écoutez, Noëmi, je vous aime, et plus

cette fois encore les sinistres projets formés que ma vie ; j'aurais pu mériter votre
contre la jeune juive. Noëmi, sous la. con- amour, et à ce bonheur j'aurais tout sa-
duite de la signora Naldi, n'eut à se défen- crifié. Une seule faute m'a perdu : cette
dre que contre les intrigues banales qui faute, je l'expierai par le malheur. J'ai
remplissent les heures qu'on donne à ces voulu pénétrer vos sentiments les plus se-
distractions. crets, et pour cela rien ne m'a coûté ; mais
Un jeune cavalier, vêtu d'un costume es- ce que je sais , d'autres ont eu intérêt
pagnol des plus galants, et dont la tournure, à le savoir. Mon amour ne pourrait être
le langage et les manières annonçaient une pour vous qu'importun et dangereux. Je me
distinction parfaite, accosta Noëmi. Pour retire. Adieu, Noëmi ; je n'éprouve qu'un
capter l'attention de la signorina, il entra regret en m'éloignant, c'est que je vous
tout de suite dans le propos intime; sur Jaisse au milieu d'ennemis acharnés et im-
elle, sur sa famille, sur son existence à placables.
Mantoue et à Rome et sur les faits les plus Trop surprise pour trouver une prompte
récents, il donnait des détails si exacts, si réponse, Noëmi était à peine revenue de
nombreux et si précis, que Noëmi parut son étonnement, que déjà le cavalier était
d'abord épouvantée. loin d'elle et perdu dans la foule des
La signora Naldi, qui s'aperçut de cet ef- masques.
froi, voulait en connaître le cause; mais Elle s'épuisait en conjectures sur ce
le cavalier lui lança à travers le masque personnage si bien instruit de toutes les
un regard si formidable, qu'on vit le bas particularités de sa vie ; tune émotion dou-
du visage de la dame pâlir et rougir tour loureuse pesait sur son coeur.
à tour sous la dentelle noire qui le voilait. — Ainsi, se disait-elle, je ne puis
faire
L'Espagnol ne prononça qu'un seul mot, et un pas sans voir s'épaissir les ténèbres qui
la signora Naldi, étrangement troublée, re- m'entourent. On me parle sans cesse de
prit le rôle d'une duègne discrète. dangers que je ne vois pas. Jusqu'ici je n'ai
La conversation, si l'on peut donner ce pourtant rencontré que tendresse et bien-
nom au monologue du cavalier dont les veillance. Mon père, la famille de Ben-Saûl,
96- LE SECRET DU VATICAN

dom Salvi, Jules, la signora, m'ont entourée vivement pressée par quelques individus
de leur affection; et ce protecteur inconnu, qui.se parlaient à voix basse; mais un mas-
cet ange gardien, cette-providence visible que, couvert tout entier d.'un vaste man-
que Dieu, dans sa bonté, semble avoir pla- teau brun, l'enleva brusquement eh la: for-
cée près de moi, ce ne sont pas là dés en- çant d'accepter, son bras;; une douce pres-
nemis, je' ne connais d'eux que leur de- sion la rassura bientôt, et conduite vers
vouement... une table chargée de mets, elle se plaça
Noëmi s'efforçait de se. tromper elle- près de la signora,- et sans vouloir accep-
même ; mais elle ne parvenait pas à obtenir ter rien de ce qu'on lui présentait, elle de-
une sérénité qui la fuyait. Rien, sinon quel- meura morne et silencieuse.
ques indices confus, n'avait confirmé les On s'entretint d'abord de.Taffaire"du bri-
avertissements répétés qui lui signalaient gand : un jeune abbé, qui sous l'habit- de Fi-
un danger prochain','et cependant elle avait garo avait rempli, le bal de ses bons mots,
compris.qu'il y "avait dans sa situation quel- apprit à la'société que le bandit serait pendu
que chose de funeste et de menaçant. Plu- le lendemain.
sieurs' fois elle avait surpris" dans les Te-'
Cette nouvelle futaecueillieavec degrands
gards de la 'signora'- de' sombres et secrètes
éclats de rire ; chacun trouva un trait,- une
colères; il-lui semblait,- lorsqu'elle aper-
plaisanterie et une saillie sur la figure que
cevait Ces-lueurs;funéstes, que cette femme
ferait le pauvre hère dansant à six pieds du
nourrissait contre elle une haine profonde.
pavé ; les femmes se mêlèrent à ces aima-
Ces pensées isolaient la-jeune juive de la
bles lazzi, et le souper s'acheva dans les
foule qui s'agitait" autour d'elle. Noëmi ne
excès et le raffinement de gourmandise
prenait plus aucune part- aux plaisirs du
friande qui sont particuliers à la race ro-
bal. Cette tristesse subite n'avait point
maine.
échappé à l'observation de la signora, et
pour dissiper ce nuage, elle se consumait Noëmi, en. proie à.une mélancolie dont sa
en efforts impuissants; toutes ses séduc- volonté même ne pouvait pas triompher,
tions échouaient contre un accablement pro7 était tombée dans un abattement qui lui fai-
fond. Elle espéra que l'éclat et la gaieté du sait rechercher la solitude; là, .tout en-
souper, changeraient ces sombres disposi- -tière à ses pensées, elle revoyait les der-
tions, et toutes deux s'avançaient vers la niers événements de sa vie.
salle-du festin, où Noëmi se laissait entraî- Séparée de sa famille, sans autre motif
ner, lorsqu'un tumulte soudain s'éleva dans qu'un impétueux désir de liberté et d'in-
une partie de la salle. dépendance, elle s'était privée de tout ce
On venait d'arrêter un masque qui pouvait la guider et la soutenir dans un
en cos-
tume de brigand ; c'était un des plus fameux monde qui lui était inconnu. Elle n'avait pu
bandits de la campagne de Rome. Voulant résister à la curiosité et à cette soif de. tout
prendre sa part des plaisirs du carnaval, il connaître dont les ardeurs la dévoraient.
avait parié qu'il viendrait au bal d'Alberti, Et maintenant où allait-elle, emportée par
et qu'il y danserait toute la nuit sans être le tourbillon, livrée sans défense à une
reconnu. Un de ses compagnons, le voyant femme dont plus d'une fois elle avait re-
sur le point de gagner le pari, l'avait bra- connu le caractère artificieux? Comment
-
vement dénoncé. Dans l'émotion que causa échapperait-elle à ces pièges, à ces embû-
cet événement, Noëmi s'aperçut qu'elle était ches et à ces périls tendus sous ses pas, et
LE SECRET DU VATICAN 97

Le péuitsnciei'.

que tant d'avertissements et tant de signes aux espérances de cette nation dispersée
lui montraient? parmi toutes les autres, sans être désunie,
Courbée d'abord sous le poids de ces pen- elle regardait le vieillard comme un des
sées, elle relevait bientôt' sa noble tête, ra- instruments prédestinés à l'accomplisse-
dieuse alors d'une clarté divine; dans son ment de cet acte de réparation , auquel
regard brillait l'exaltation et une admira- elle-même se croyait appelée à concourir.
ble confiance; ses yeux semblaient fouiller Elle entendait bruire comme de secrets
l'avenir : il y avait de la fierté dans son avis qui la poussaient en avant; placée
sourire, et toute sa persoune ra3ronnait sous une protection plus puissante à ses
d'assurance et de fermeté. yeux que la force des hommes, toute crsinte
On eût dit qu'elle écoutait une voix inté- s'évanouissait dans sa pensée contre les
rieure dont les paroles la fortifiaient; et dangers; et dans la pureté de son coeur, elle
soudain on voj^ait briller dans toute son était bien sûre de se préserver d'une cor-
attitude une résolution et une volonté qui ruption qu'elle contemplerait en face afin
se reflétaient sur ses traits calmes et re- de mieux la braver. Noëmi se promettait
posés. alors de poursuivre jusqu'au bout sa course
C'est que Noëmi avait puisé dans le dogme d'exploration à travers la société romaine ;
hébraïque cette fatalité dont Israël avait elle voulait connaître l'ennemi que sa foi et
fait son Dieu, comme l'islamisme en a fait ses justes ressentiments lui ordonnaient de
son prophète ; elle croyait de toutes les combattre.
forces de son âme à une intervention di- Ces mouvements intérieurs étaient tou-
vine en faveur du peuple juif. Fille de Ben- ' jours rapides chez la jeune juive; elle y
Jacob, initiée de bôiihe heure par son père puisait uilè singulière énergie, et pourtant,
13
98 LE SECRET DU VATICAN

même lorsque naissait cette vigueur mo- livrée à pulcinella, pour les grandes ma-
rale, elle ne parvenait pas à se soustraire à rionnettes ; Graneri, pour les petites, et les
une certaine faiblesse. Dans ce coeur si immortels Biirattini, les délices de Rome.
bien trempé, il y avait un point vulnéra- A ces théâtres, la haute société, comme
ble ; cet amour mystérieux qui vivait en dans toutes les villes d'Italie, occupe les
elle et qui semait sur toutes les actions de loges, qui ont des propriétaires auxquels
sa vie un parfum secret et de si tendres on les loue en payant un prix pour en avoir
incertitudes, affaiblissait toutes ses résolu- la clef.
tions ; elle sentait qu'elle était prête à tout Ce sont des salons dans lesquels on se vi-
sacrifier aux délices dont le rêve remplis- site ; on y prend des rafraîchissements, et
sait sa pensée et ses voeux. l'on y cause plus qu'on n'y écoute.
Sans avoir la pleine intelligence de ce qui La multitude, les vrais spectateurs s'en-
se passait dans les idées de Noëmi, la si- tassent dans la platea, le parterre. C'est là
gnora Naldi avait facilement compris que que, surtout dans les théâtres populaires,
la jeune fille était en proie à de vives pré- jaillissent les émotions de la foule. Les pé-
occupations. Alarmée par tout ce qui pou- ripéties du drame s'accomplissent soûs de
vait contrarier ses desseins, elle observait, perpétuelles acclamations.
et ce ne fut pas avec une médiocre satisfac- — Traditore 1— Sia ammazzato il cellerato I
tion, qu'après avoir craint que la juive ne — Poverina! — Qitanto è cara ! — Fa compas-
lui échappât, elle la vit revenir à elle rê- sione!—Dio, ajutatela!
veuse et docile à ses désirs. — Traître! — Qu'on tue ce scélérat! —
Celle qui fut autrefois donna Olimpia, 0 la pauvrette ! — Qu'elle m'est chère ! —
malgré la perversité de ses instints, n'avait — Elle excite la compassion. —Mon Dieu,
pu se défendre d'une certaine affection pour •venez à son secours!
Noëmi ; elle l'accueillit donc sans rien lui Ces commentaires de la sensibilité publi-
témoigner de ses terreurs, et elle lui annonça que illustrent, à Rome, toutes les soirées du
qu'elle se préparait à de nouveaux plaisirs. théâtre.
Noëmi reçut cette communication avec Les démonstrations fougueuses et pas-
une tranquillité qui pouvait ressembler à sionnées, les manifestations extravagantes
de la résignation. et les transports insensés de la foule ro-
Ce fut vers les théâtres, ce rendez-vous maine, nous les retrouvons aux églises.
de toute la société élégante, que la signora Le moment n'est pas encore venu pour
dirigea la jeune fille dont elle voulait com- nous de pénétrer profondément dans le faste
pléter l'affiliation aux moeurs romaines. des cérémonies religieuses que Rome étale
A Rome, les théâtres sont nombreux; avec tant d'orgueil; plus loin, elles se trou-
on en compte huit pour une population d'un veront sous nos pas et nous en montrerons
peu plus de trois cent mille âmes. toute la vanité; sous leurs splendeurs, nous
Le théâtre Valle, où se jouent Y opéra-buffa ferons voir leur mensonge, et nous appré-
et la comédie ; Argenlina, où Ton représente cierons leur caractère véritable dans Tordre
Yopera-seria et le ballet; la salle Alberli, de la religion, et selon les idées vraiment
consacrée aux bals masqués ; Tordinone, où chrétiennes.
s'évertuent les bouffons napolitains ; Capra- Aujourd'hui nous suivrons la multitude
nica, où se montrent l'opéra, la tragédie, le qui se presse aux églises. A Rome, les fun-
drame et la farce; Pace, scène populaire zioni délia cliiesa excitent autant de zèle que
LE SECRET DU VATICAN 99

le serate del tcatro. Dans les affections de mots : Indulgenze plenarie. Le sol est jonché
toute la population romaine, le théâtre et de feuillage.
l'église se partagent la tendresse et Taf- Il n'est pas rare qu'à l'entrée il se trouve
fluence. Seulement, pour l'art, pour la mu- des valets en livrée qui présentent des bou-
sique surtout, les races italiennes profes- quets aux dames, aux cardinaux et aux
sent un culte fervent, et c'est à ce goût des personnes considérables. Ces fêtes sont
spectacles et des représentations qu'il faut quelquefois défrajrées par des protecteurs
attribuer les empressements, l'exaltation et riches ou titrés qui sont les patrons des
la furia d'une dévotion si loin de la piété maisons religieuses; souvent aussi elles
sincère. sont données pour célébrer le nom d'une
L'habileté du clergé romain a, dans tous dame à laquelle on veut plaire.
les temps, su adroitement profiter de ces Au fond de tous les actes de la piété de
dispositions, !et c'est par le double spectacle ce peuple, il y a une pensée sensuelle;
de la scène et des cérémonies religieuses, grattez la prière qui semble monter vers le
que les prêtres ont su séduire, étonner et ciel, et vous trouverez tout de suite un in-
.
charmer ceux qu'ils voulaient asservir. térêt qui la ramène à terre.
A Rome, le nombre des lieux saints et le Autrefois, on poussait l'abandon du main-
parti que l'Église sait tirer de ses fêtes, tien jusqu'à prendre sous ces nefs des eaux
multiplient les solennités ; elles sont de glacées, des rafraîchissements et du choco-
chaque jour, et si le peuple de la ville des lat; ces usages reparaissent encore, sur-
papes n'était pas voué à la plus lâche oi- tout dans l'intérieur des chapelles de cer-
siveté, il pourrait dire, comme, le savetier tains couvents.
de La Fontaine : En avant et aux approches du lieu où se
passe la funzione, on rencontre d'espace en
On nous ruine .en fêtes;
espace divers spectacles ; ce sont des co-
mais au lieu de se plaindre de cette profu- médies représentées par des enfants, de pe-
sion, il court avec ardeur à ces réjouissan- tits concerts ambulants, des marionnettes,
ces religieuses. ces burattini qui sont toujours sur les pas de
Pour ces circonstances, les églises, géné- la vie romaine.
ralement belles et d'une riche architecture, Si l'office a lieu le soir, on en est averti
ajoutent encore à leurs magnificences mo- par les illuminations dont les lueurs des-
numentales des ornements de tentures et de sinent la façade, et par des feux d'artifice.
tapisseries de velours cramoisi rehaussées Afin de mieux honorer le saint qui est
d'or et taillées de manière à ne rien cacher l'objet de ces hommages, les marchands
des beautés de l'édifice. Les autels et les profitent de cette occasion pour produire
corniches sont chargés de pièces d'argen- au dehors ce qu'ils ont de plus beau et de
terie ; chaque choeur rivalise de zèle pour la plus précieux ; quelques-uns parmi ceux
,
perfection de la musique et du chant. On qui, dans l'intérêt de leur achalandage,
entre dans l'enceinte sacrée au bruit des font montre de dévotion, dressent des. au-
tambours et des trompettes, qui font, à la tels sur lesquels ils placent la figure du
porte des églises, un bruit semblable à bienheureux avec les attributs de leur pro-
celui des bateleurs pour attirer les pas- fession. On rend aux saints et aux saintes
sants; en outre, chaque église expose au d'autres honneurs encore; dans certaines
dehors les armes de son cardinal, avec ces fêtes, on lance des ballons sur lesquels sont '
100 LE SECRET DU VATICAN

peintes la figure du saint et les principa- La Vierge est en grande vénération et a


les actions de sa Aie. la meilleure part de ces fêtes; on régarde,
Noëmi Ait la voiture de la signora Naldi son culte comme le plus fécond en grâces
arrêtée par la foule rassemblée devant la célestes.
boutique d'un charcutier qui, en l'honneur Les saints des jésuites jouissent aussi
de saint Antoine de Padoue, aA'ait placé d'une faveur générale ; la compagnie a su
la sainte image dans une niche composée les mettre en bonne odeur et en bonne re-
de saucissons, de jambons et de boudins; nommée dansl'opinion publique. Les jésuites
à cet aspect, la foule battait des mains. . ont à Rome onze églises, parmi lesquelles
En ce montant, un geste de .dégoût se font remarquer, par leur magnificence,
échappa à un jeune homme placé si près du celles del Gesu, du Collège romain, et du
carrosse, que la juive ne put^éviter deremar- Noviciat. Dans la seule église del Gesu, il y
quer cette action; mais un mouvement a pour un million de marcs d'argent. Pour
brusque cacha le Aisage de celui qui n'avait amener le concours au pied de leurs autels,
pu retenir ce témoignage de son indigna- ces religieux ont imaginé un effet de per-
lion, et cette circonstance, en apparence si spective/fantasmagorique. Le saint sacre-
/utile et si indifférente, rendit à la jeune ment est exposé dans un lointain dont le
fille ses rêves sinistres, ses angoisses et le fond transparent et lumineux représente
tourment de ses incertitudes. une scène de l'Ancien et du Nouveau Tes-
Le nombre des carrosses était si grand tament. Tous les deux ans, on renouvelle
dans les endroits qui avoisinent les princi- à grands frais cette exposition, qui n'épar-
pales églises, que ce concours de Aroitures gne rien pour se défendre contre la con-
toutes en gala rappelait les plus brillantes currence que lui fait l'église de Saint-Lau-
promenades del Corso.' rent in Damazo. <
Les femmes si montraient fort parées, et Sous de telles impressions, comment le
les cavaliers, les abbés surtout, redoublaient peuple de Rome, convié par l'Église à des
auprès d'elles d'empressement et de galan- spectacles qui lui rappellent d'une manière
terie ; c'est principalement dans les céré- si frappante l'optique et les jeux du théâtre,
monies de la semaine sainte que se déploie ne confondrait-il pas le sacré et le profane?
cet appareil mondain. C'est aussi l'époque En observant les détails des dispositions
des théâtres élevés, en beaucoup d'endroits des églises romaines, on est frappé par le
de la ville, pour représenter des scènes re- faste et l'éclat qui resplendissent sur les
ligieuses qui marchent de front avec les tombeaux des saints, surtout de ceux qu'af-
funzioni ecclésiastiques. Dans ces représen- fectionnentlestsuperstitions de lamultitude.
tations, on emploie quelquefois des figures Ces sépultures sont éclairées par des lam-
de cire magnifiquement vêtues et de gran- pes d'argent si nombreuses, qu'elles éblouis-
deur naturelle ; mais souvent on a recours sent le regard, et permettent à peine d'a-
à d'horribles réalités. On montre la hache percevoir l'autel sur lequel repose le saint
du bourreau tachée d'un rouge sanglant ; sacrement, près duquel on n'allume qu'une
les flammes des damnés; l'archange, sus- ou deux lampes. A Saint-Pierre, deux cents
pendu à des fils de laiton, sonne la trom- lampes d'argent brûlent la nuit et le joui-
pette, et de vrais cadavres, fournis la veille devant le tombeau des Apôtres, placé sous
par l'hôpital du Saint-Esprit, figurent la le maître-autel au milieu du dôme. Cette lu-
résueçection de la chair ! mière radieuse appelle la foule elle est si
;
LE' SECRET DU VATICAN 101

grande, qu'on approche difficilementde cet et les brillants officiers arrivent avec fra-
endroit, et qu'on laisse à peine le loisir de cas, et cherchent par tous les moyens pos-
s'arrêter quelques instants auprès du saint sibles à attirer l'attention sur les grands
sacrement, posé dans un somptueux taber- airs qu'ils se donnent. Les valets, les ser-
nacle, mais dans une humble place, à droite, viteurs et les officiers dont la foule suit ou
vis-à-vis une chapelle, et près duquel ne précède les personnages considérables, ap-
sont que trois lampes. portent les carreaux moelleux et les riches
Le secret de ces préférences, si contrai- missels aux pompeuses armoiries; tout ce
res à l'adoration et au dogme catholiques, luxe orgueilleux entre insolemment dans
est dans une basse cupidité. ces asiles de l'humilité chrétienne, où vont
Pour l'Église matérielle, les saints dont peut-être retentir les préceptes d'une cha- -
la foule superstitieuse invoque l'appui sont rite fraternelle et de cette égalité sublime
d'un meilleur rapport que la diAinité elle- que l'Évangile a enseignée aux faibles et
même, à laquelle n'osent pas s'adresser les aux puissants.
prières de bas aloi et les demandes intéres- Dans les tribunes étagées, où s'entassent
sées que le clergé catholique semble tenir les femmes que font remarquer leur nais-
en réserve pour les saints. Dans la légende, sance, leur opulence, leurs titres, leur
chacun de ces amis de Dieu, ainsi que lés beauté et aussi leur galanterie, il y a des
appelle l'Église, a ses attributions spéciales, disputes fréquentes au sujet des places :
comme cela arrivait à 1 a tourbe des dieux toutes veulent être au premier rang pour
du paganisme, dont l'Église romaine a si attirer les regards. Alors on entend reten-
misérablement continué les traditions, dans tir, avec cet accent de contralto particulier
l'intérêt d'un honteux trafic. aux femmes italiennes, de grosses et sono-
Romejnet ces parades religieuses au nom- res injures, comme celles du marché, de la
bre de ses amusements, et la manière dont place publique et d'autres lieux.
elle prend ces distractions n'inspire aux Ces habitudes triA'iales de la haute so-
étrangers qui en sont les témoins qu'un sen- ciété romaine ne se montrent jamais avec
timent contraire à celui que de tels actes plus d'énergie et de violence que dans ces
devaient faire naître. C'est donc à ceux qui circonstances où tant de retenue serait né-
traitent si légèrement des choses de la reli- cessaire; il est vrai que les grands dignitai-
gion, qu'il faut imputer le discrédit dans res de l'Église, devant ces scandales, les ap-
lequel sont tombés aujourd'hui des actes ja- prouvent et s'y mêlent en quelque sorte par
dis vénérés. Ces dédains que B.ome elle- leurs rires, au lieu de les réprimer par
même témoigne aux objets qu'elle présente leur autorité.
à notre respect, se retrouvent à chaque Cette indifférence est parfois troublée ;
pas que l'on fait dans le sanctuaire pon- on entend des exclamations, des airs et des
tifical. paroles sans suite qui retentissent au mi-
Dans l'intérieur des églises, l'attitude ' lieu des chuchotements des conversations

d'une réunion si peu préparée au recueil- particulières. Ce sont les clameurs des dé-
lement par les bruits du dehors, répond à vots de bas étage, les émotions nerveuses
de quelques femmes du peuple, les extases
_
tout ce qu'on peut attendre-de semblables
dispositions. des béats, les supplications des malades, les
Les femmes dont le monde s'occupe le voeux qui s'échappent des poitrines hale-
plus, la jeune noblesse, les abbés coquets tantes. Dans ces effusions, on retrouve ces
102 LE SECRET DU VATICAN

nterjections passionnées que les impres- plus inconvenantes manoeuvres ; c'est dans
sions de la scène arrachaient la veille aux ces instants solennels que se nouent, se for-
spectateurs. A l'église et au théâtre, c'est le ment et se serrent par les regards, par les
même besoin de bruit et de démonstrations signes, parles sourires, et aussi par un
turbulentes, ce sont les mêmes explosions mystérieux contact, les intrigues galantes
d'une hypocrisie inquiète convulsiAre et et les voluptueux contrats de la société ro-
,
avide de bruit et d'ostentation. La cupidité maine. Sur ce sujet, notre récit se renferme
n'est pas non plus étrangère à ces efforts, dans une modestie et une décence que les
qui ont souvent pour but d'exciter la pitié faits ne connaissent pas et bravent impuné-
et de provoquer les largesses de l'assis- ment. Quant à la multitude qui remplit
tance. tout entière le vaisseau de l'édifice, elle
La funzione est jugée dans tous ses dé- s'agite, elle cause, elle se promène, elle re-
tails, comme le serait une soirée éclairée a garde, elle se montre tour à tour curieuse
giorno, au théâtre. et insouciante; son maintien est libre, dé-
Dans les tribunes on discute sur "l'élo- gagé, exempt de toute contrainte et loin de
quence d'un orateur, chrétien, comme dans toute réserve. Le propos est partout gai,
les loges on parle des qualités d'un chan- folâtre et plein de desinvoltura ; on pourrait
teur ou d'une prima donna. se croire dans une allée du Pincio, dans
Ainsi qu'au spectacle, les premiers mo- un café du Corso, dans un foyer d'Opéra,
ments, ceux qui précèdent le commence- dans une nuit de bal ou dans le rout d'un
ment des cérémonies, sont donnés aux palais ; mais rien de tout ce que Ton voit et
saluts bruyants et aux reconnaissances de tout ce que Ton entend ne rappelle là
éclatantes qu'échangent entre elles Ta-nef sainteté du lieu.
et les tribunes. L'audace des femmes dans
A l'approche de l'instant solennel où la
ces élans est sans bornes ; elles nomment prière appelle sur l'autel la présence du
tout haut les prélats qu'elles provoquent
divin holocauste, il y eut un recueillement
du geste. En bas, la scène est tout aussi
général. Tous les fronts s'inclinèrent, tous
animée, on se montre les femmes en les
les genoux fléchirent, et sur cette foule
lorgnant, on raconte leurs aventures et la
soumise et suppliante s'élevèrent les modu-
chronique des salons et des boudoirs.
lations àel'O .sûlutaris kostia.
C'est au milieu de cette turbulence pré-
liminaire que le prêtre monte à l'autel et En ce moment, par une impulsion ins-
que le chant du -choeur fait entendre les tinctive, Noëmi se tint debout et au-dessus
préludes de l'office sacré. Les femmes de toutes les têtes courbées ; son front
con- se
tinuent à ne prêter aucune attention à la redressa superbe comme ces arbres que le
cérémonie; tout entières à leur manéo-e vent ne fait point plier. D'un regard prompt
elles cherchent et provoquent les regards D3
comme l'éclair, elle parcourut l'enceinte du
des prélats, des officiers chamarrés de bro- temple.
deries, et des abbés frisés et parfumés, Une autre personne était debout
comme
dont la hardiesse pétulante prend des allu- elle; tous deux ils se regardèrent, ils
se re-
res de pages. C'est dans les églises, au mo- connurent. Noëmi venait de voir enfin, de
ment où la religion y a ressemblé les fidè- retrouver son libérateur du jardin Pincio.
les pour élever vers Dieu l'âme et le Paolo avait fait passer dans les
coeur j^eux qu'il
de ce peuple, que le scandale se plaît fixait sûr elle tout son amour.
aux
LE SECRET" DU VATICAN 103

Ce regard venait de former entre eux un quelque chose de sacré dans cette union de
lien indissoluble ; et malgré la rébellion de deux coeurs, en présence d'un autel et d'un
ses croyances, Noëmi sentait qu'il y avait sacrifice.

CHAPITRE XII
Dévotion et superstitions populaires.
Dans toute l'Italie, la dévotion à la Vierge sus des nuages par les choeurs des anges ;
est vive et fervente; c'est avec tendresse, elle Ta placée près de ce fils qu'elle a aimé de
avec élan, con amore, pour nous servir d'une toutes les forces de son âme et de toutes les
expression locale et consacrée, que le peu- facultés de son coeur ; l'Église a fait de la
ple italien invoque Marie, la mère de Dieu. mère de Dieu une protectrice dont Tinter-
Nulle part ce culte ne rencontre un zèle, cession puissante devait beaucoup obtenir.
un empressement et.une dévotion plus cons- Les vertus de la femme, les douleurs de la
tants qu'à Rome et dans tous les États du mère, l'ineffable pureté de la Vierge imma-
saint-père. culée, tout entourait Marie d'une, auréole
La Vierge est honorée avec une ardente radieuse et limpide, et la présentait natu-
et sincère affection dans toutes les régions rellement à la prière des hommes pour de-
catholiques; mais il semble que l'Italie se mander à son fils les grâces qu'elle ne pou-
soit placée, plus que les autres contrées, vait pas dispenser elle-même.
sous la protection immédiate et spéciale de Ainsi compris et renfermé dans de justes
Marie, et que, malgré les images officielles limites, le culte de la Vierge a une déli-
de saint Pierre et de saint Paul, la popu- cieuse et suave candeur qui lui est propre
lation romaine ait choisi la madonna pour et dont l'innocence et la chasteté se réjouis-
sa patronne. sent. La simplicité et la fraîcheur de ces hom-
C'est donc surtout par la manière dont mages, qui, de coeurs purs, s'élancent vers
le peuple de Rome comprend ce culte pré- la source de toute pureté, ont quelque chose
féré, que se fait connaître et se révèle tout de si élevé que le souffle des instincts ter-
ce qu'il y a de puéril, de faux, d'humain et restres semblait ne pouvoir le souiller.
de sensuel dans les plus sincères effusions Qu'un mysticisme maladroit, et nous ne
.
de la dévotion romaine. savons quelles gauches affectations viennent
La Vierge n'est l'objet de l'adoration que altérer cette naïveté primitive, et vous au-
dans l'idée catholique, qui d'ailleurs n'a pas rez ce culte prétentieux et théâtral qui,
fait de cette pratique un point du dogme et dans les églises des pays catholiques,
un article de foi strict. L'Église, en consi- pousse toutes choses à une représentation
dération du mystère divin pour lequel Ma- qui les éloigne de leur origine. Le mois de
rie a été choisie entre les femmes, honore mai, le mois de Marie, tel qu'on le célèbre
en elle l'incarnation céleste qui a visité son dans plus d'une nef, n'est que la distrac-
sein, trouvé digne d'être ainsi sanctifié. tion d'une déArotion élégante et coquette.
Mais l'Église s'est bien gardée de donner à C'est du moins ce que nous apercevons dans
-
Marie une part de la divinité; elle la fait les empressements du culte récent qui flatte
monter au ciel, exaltée et soutenue au-des- et caresse les goûts d'une vanité mondaine.
104 LE SECRET DU VATICAN

S'il arrive, comme à Rome, que la prière pensée, pour ne pas nous dispenser d'autres
qui monte vers la Vierge sans tache soit développements.
tout empreinte de passions humaines et de A Rome, la madone est partout, au de-
désirs matériels; si la pieuse invocation, dans et au dehors des églises ; elle habite le
au lieu d'implorer les grâces salutaires, ne palais du riche aussi bien que l'humble toit
recommande àla providence céleste que des du paiwre; son image, devant laquelle brû-
intérêts terrestres, alors le culte, détourné lait une lampe ou un cierge, a été long-
de sa sainteté et de sa vénération, n'est plus" temps lé seuLmojten d'éclairage des Ailles;
qu'une expression sensuelle à laquelle Tâme. maintenant on la rencontre au coin des
et le coeur demeurent également étrangers. rues,; sur les plus pauvres maisons aussi
C'est un matérialisme déguisé et caché sous bien que sur les plus magnifiques édifices ;
les apparences d'une fausse déArotion. dans les cours, les corridors, les auberges,
Si ces actes, qui-prennent leur source : les cabarets, les étables^et" les écuries, sur
dans un égoïsme opposé à la charité qu'en- les routes et sur les chemins, à l'entrée des
seigne et que prescrit l'Évangile, troublent villages, on retrouve la madone. Trois fois
ensuite par la forme même et par de,nou- dans les vingt-quatre heures la cloche rap-
veaux éléments charnels les émotions de pelle aux fidèles la salutation angélique.
Tâme qui devaient être exemptes de cette Tout se place sous la protection, de Marie ;
impression, alors ne semble-t-il pas que il n'est labeur, entreprise, industrie ou tra-
l'hommage se change en offense, et que vail, qui ne s'abrite sous une image de Ma-
cette adoration ne soit plus qu'une idolâtrie rie. Les noms sous-lesquels elle est invo-
passionnée et plus attachée aux biens pé- quée sont nombreux; les attributions que
rissables qu'à la gloire éternelle? lui assignent les croyances populaires va-
Tels sont, en effet, les principaux carac- rient à l'infini et embrassent tous les détails
tères du culte de Rome pour la Vierge. Ses de la vie. On voue à Marie l'enfant qu'on
images sont multipliées à l'infini ; on sait A7eut conserA'er pur; l'adolescence et la jeu-
avec quelle magie d'immortels pinceaux ont nesse ont pour Marie une sympathie parti-
donné à ses traits le charme et la beauté. culière; c'est à elle que l'épouse et la mère
L'imagination des artistes illustres idéali- confient leurs douleurs, persuadées qu'elles
sait les types les plus parfaits de la créa- seront comprises par ce coeur qui a tant
tion pour atteindre le type divin que con- souffert; vers elle aussi se tourne Tâge
templait leur pensée ravie; leur extase tou- mûr lorsque les déceptions du monde l'ac-
chait au ciel, mais les regards vulgaires cablent ; la vieillesse implore au pied de ses
n'aperçurent dans ces oeuA7res que les séduc- autels les forces du corps et de Tâme qui
tions de la beauté corporelle, et la pensée peuvent soutenir ses pas chancelants; enfin,
profane diminuait la sainteté du sentiment chaque jour, le chrétien la prie de l'assis-
intime; la volupté pénétrait dans une piété ter à l'heure de sa mort. Marie est appelée
trop faible pour résister à de tels assauts. le refuge des pécheurs et la consolation des af-
Lorsque LéAis, l'auteur du Moine, veut fligés; c'est qu'effectivement il n'est
perdre l'homme consacré à Dieu, il intro- pas une
souffrance pour laquelle elle n'ait
duit dans la cellule du religieux le démon une con-
solation. Ce n'est donc pas seulement à
impur, qui caclie'ses traits hideux sous la sa
beauté qu'il faut appliquer les paroles
délicieuse figure d'une madone. que.
l'ange lui adressa : « Je vous salue, Marie,
Cette citation explique trop bien notre pleine de. grâces; » c'est à l'inépuisable bonté
Le jeu de la murra.

de son coeur que parlait l'envoyé du Très- sions mauvaises engendrent de désirs per-
Haut. vers et insensés. Est-ce que le brigand de
Plus nous trouvons de délices dans ce l'Espagne et de l'Italie ne met point sous
culte de Marie, placé entre le ciel et la terre l'invocation de la madone le meurtre et la
comme un intermédiaire entre les souffran- rapine? Est-ce que l'impudique courtisane
ces des hommes et la puissance de Dieu, de Rome ne croit pas assez faire en voilant
entre la faute et le châtiment, plus il doit l'image de la Vierge placée dans son bou-
nous être permis d'exprimer notre indigna- doir? Est-ce qu'à la ceinture de l'assassin
tion contre tout ce qui tente de rabaisser ne pendent pas le chapelet et le rosaire à
cette mission sublime. Marie, par sa dou- côté du poignard et du stylet? Est-ce qu'au
ceur, tempère la
majesté^BB^, et rend chapeau du bandit ne sont pas attachées
aux coeurs effrayés et désoîes^Ta confiance les médailles bénites? Est-ce que le scapu-
et l'espoir. laire ne repose point tur cette poitrine dans
A Rome, et dans tant d'autres lieux, laquelle rugit le crime ?
on demande à Marie de favoriser la cupi- A Rome, le culte de Marie est compris
dité, l'ambition, les caprices, l'envie, la par une superstition ignorante et féroce
haine et la vengeance, tout ce que-les pas- comme le comprenait la sombre cruauté de
14
106 LE SECRET DU VATICAN

Louis XI, qui mettait sous la protection de et de septembre, sont surtout célébrées avec
toutes les vierges connues et inconnues ses éclat. Ces jours-là, les images de Marie,
fureurs sanglantes et ses parjures.. rehaussées par de riches ornements, sont
De ces abominations qui outragent si exposées avec splendeur; pour ces solen-
cruellement Marie, ce modèle de déAroue- nités, les églises ont des orchestres choisis
ment le plus tendre,- la stupide dévotion du et des quêtes en permanence.
peuple de Rome tombe dans la bassesse. Noëmi, avec sa nature impressionnable,
C'est à la madonna qu'il- demande le suc- et le tendre nrystère qui vivait en elle, s'é-
cès et la satisfaction de tous les souhaits tait d'abord éprise du culte de Marie qui va
mesquins que lui inspirent l'avarice, les si bien à la secrète mysticité des femmes et
désirs et les appétits sensuels ; il mêle à ses flatte la vanité de leur sexe; .mais à la vue
prières toutes ses fantaisies grossières et de ce culte bas et indigne, de cette grossière
tous les caprices de sa nature vile et inté- adoration, elle fut effilée.
ressée. Tout à l'heure il l'associait à l'atro- Un jour, dans une course d'exploration
cité du crime, maintenant c'est à sa corrup- hors des murs de Rome, elle remarqua
-'* tion qu'il essaye de la faire descendre. On que son cocher saluait toutes les madones
oserait a peine demander à un homme ce devant lesquelles passait la voiture, tandis
que ses voeux, dans leur impudence et dans qu'il n'accordait aucune attention aux croix
leur sottise, osent demander à l'interces- et autres images, fussent-elles celles de/Dieu
sion de la mère de Dieu. lui-même.
Notre intention n'est pas d'imputer tout — Gaétano, lui dit-elle, pourquoi ne sa-
entière cette déplorable situation des esprits lues-tu que la madonna?
au clergé catholique. Si tel avait été notre — Parce que, répondit-il, c'est une
dessein, les faits scandaleux ne nous eus- femme; les autres, et Dieu lui-même, ne
sent pas manqué. Nous AToulons croire que sont que des hommes. — Perché femina, e
l'Église "n'est point tout à fait complice de gli altri maschi.
- ces tristes erreurs; mais qu'a-t-elle fait Ce trait caractérise avec une vérité frap-
pour arrêter Ces égarements? N'a-t-elle pas pante là petitesse de la dévotion romaine.
au contraire, par ses complaisances-, encou- "
La jeune juive se serait peut-être brouillée
ragé ces croyances superstitieuses qui lui avec le culte de Marie, sans une circonstance
soumettaient les esprits d'une multitude imprévue qui lui inspira une prompte et
ainsi affaiblie et dégradée? Ne pourrait-on vive affection pour ce dogme qu'elle aima,
pas trouver dans certaines pratiques minu- sans intéresser " ses croyances dans cette
tieuses le germe de ces superstitions? Puis, affection.
en reportant le regard et la pensée sur l'in- On rentrait à B.ome ; les dernières lueurs
fluence le po.UAToir et les profits que rappor- dusoleilcouchantavaientdisparu,l'obscurité
,
tent au clergé ces exercices qui ont si mi- commençait à s'étendre sur la campagne; à
sérablement changé la cause et le but du l'entrée d'uJBfcfcge dont la calèche appro-,
culte de Marie, ne pourrait-on pas croire chait, il s'éleWdans l'air un chant dont la
qu'il y a eu quelque intérêt dévot à favo- mélodie était harmonieusement. soutenue
riser cette tendance? par une harmonie pure et sonore, comme
Nous avons dit combien les fêtes de la les accents d'une harpe éolienne. Les voix
madonna étaient multipliées à B.ome : l'As- retentissaient seules et n'étaient accompa-
somption et la Nativité, les madones d'août gnées par aucun instrument; on entendait
LE SECRET DU VATICAN 107

deux choeurs qui chantaientalternativement: qu'il y avait deux religions, celle du Christ
l'un, par sa fraîcheur et son élévation, sem- et celle des papes.
blait composé d'enfants, de jeunes filles et C'était pour elle un sujet d'étonnement
de femmes ; l'autre, plus graAre, était formé qui s'accroissait chaque jour par quelque
par des voix d'hommes. Plus on avançait, cause nouvelle.
plus les sons dévoilaient distincts ; cepen- Au pied de l'escalier du Capitole, à la
dant, ils avaient une délicieuse mollesse et porte d'une église bâtie sur l'emplacement
une douce langueur, dont le charme restait même du temple de Jupiter Capitolin, elle '
le même. avait vu une multitude se presser avec de
Au détour de .la route, [Noëmi aperçut hideuses contorsions pour recevoir la béné-
diction d'une idole que brandissait un prê-
une foule ;de Aillageois pieusement age-
nouillés au pied d'un tertre vaste et touffu, tre sur cette foule prosternée devant un
dans le feuillage duquel on avait taillé une jouet dont le clergé romain avait fait un
.

niche qui renfermait unemadonna. C'était au objet sacré.


mois de mai; tous les soirs, les populations C'était il santissimo bambino!
de la campagne italienne se réunissent ainsi L'église de YAra-Coeli est construite sur le
monticule du nord ; elle fut édifiée en 1348
autour de l'image de Marie pour chanter les
litanies de la Vierge. Il est impossible d'i- par Lorenzo Simone 'Andreozzi, et restau-
maginer quelque chose de plus touchant et rée en 1564; elle contient un grand nom-
de plus agréable que ce chant, dont la déli- bre d'objets d'art; on y arrive par cent
cate cantilène va jusqu'au coeur par une dé- vingt-quatre degrés en marbres antiques.
licieuse émotion. C'est de ce sommet que Ton montre au
peuple assemblé le santissimo bambino qu'un
~Noëmi, par un mouvement involontaire,
prêtre en chape, sous un dais et entouré
descendit de voiture, se mit à genoux dans
d'un clergé nombreux, en l'exhaussant dans
la poussière du chemin, et mêla sa voix au
choeur des enfants, des jeunes filles et des ses bras, présente à la multitude age-
nouillée sur les marches et sur la place.
femmes.
Cette exhibition, dont il est difficile de
Ce sentiment de tendre vénérationqu'elle
connaître le motif, a lieu le jour de TÉ-
n'avait point éprouvé devant l'appareil des piphanie. Le santissimo bambino est une pou-
funzioni de Rome, elle le sentit. Ce fut le. pée qui représente fort irrévérencieusement
premier sentiment chrétien qui pénétra le divin enfant. Ce jouet impie est vêtu d'une
dans son coeur. Le germe de la foi catholi- robe recouverte de pierreries et coiffé d'une
que était déposé dans le sein de la juive ; couronne d'or.-A la vue de l'idole, les Ro-.
peut-être l'avenir le développera-t-il. mains baisent la terre, se frappent la poi-
D'un seul grain recueilli par une bonne trine ', poussent des cris et versent des
terre peut sortir une moisson abondante. larmes.
A chaque pas que faisa^f-Noëmi dans Le santissimo bambino est, depuis la fête
Rome, de noiwelles superstitions s'of- de Noël, exposé dans une crèche avec les
fraient à elle ; son esprit ne pouvait conce- figures de l'empereur Auguste et de la si-
Aroir cette alliance burlesque d'une religion bylle de Cumes..
si grande et si élevée à son origine,-et d'une Il est impossible de s'expliquerce mélange
religion si abaissée à mesure que le temps singulier et bizarre.
la séparait de son principe.- Il lui semblait On a prétendu que la sibylle fut placée là
108 LE SECRET DU VATICAN

dans un temps d'ignorance à cause de son La scala santa aboutit à une chapelle qui
oracle sur le Messie. On sait aujourd'hui possède une image de Jésus, travail byzan-
que cette prédiction a été frauduleusement tin échappé, dit-on, aux fureurs des icono-
interpolée dans les vers sibyllins, à la fin clastes, mais certainement fort ancien, puis-
du premier siècle et au commencement du qu'au douzième siècle Innocent III le fit
second de l'ère chrétienne. enfermer dans une armoire d'argent qui ne
Mais Auguste, sa présence n'est-elle pas s'ouvre ordinairement que pour les papes,
inconcevable? pour les cardinaux et pour les membres du
Le santissimo bambino a des vertus pro- haut clergé. Derrière la chapelle se trouA'e
ductives : outre les aumônes qu'il provoque, le sanctus sanctorum, dont la porte est mu-
on le porte en carrosse chez les malades rée, et qui n'est qu'une petite chambre dans
.
opulents, qui payent fort- cher cette visite; laquelle on ne peut pas pénétrer.
c'est donc un des plus précieux joyaux du Ce secret, si rigoureusement défendu, a
clergé de Rome. en tout temps mis en travail les imagina-
Après le bambino, la scala santa, tout aussi tions romaines. Les hypothèses fabuleuses "
dérisoire et tout aussi burlesque. et les contes de toute espèce ont couru sur
La scala santa est si pieusement vénérée ce mystère, auquel personne ne songe plus
par la population romaine, que longtemps aujourd'hui. Assurément le sanctus sancto-
on a cru à Rome que les marches de cet es- rum ne renferme pas un trésor : Rome, dans
calier étaient celles qui conduisaient jadis sa détresse, s'en fût emparée.
au prétoire et qu'avait franchies Jésus pour Plusieurs fois les Anglais ont monté, au
se rendre chez Pilate ; Hélène, mère de Cons- grand scandale des Romains, la scala santa
tantin, les aurait fait transporter à Rome au pas ordinaire ; on va même jusqu'à as-
de Jérusalem. L'Église a laissé s'accréditer surer qu'un gentleman hérétique essaya de
cette opinion qu'elle'sa A^ait être fausse, lancer-son cheval sur les'marches, et qu'il
mais qui attirait les "pèlerins, les visites et les ne renonça à ce dessein que sous les cla-
-offrandes des dévots. Les degrés de la scala meurs et les menaces de Tindignation pu-
santa ne se montent qu'à genoux ; un frot- blique.
tement continuel les a tellement usés, qu'il Devant ces pratiques et ces croyances,
a fallu les recouvrir de planches pour les Noëmi ne parvenait pas toujours à garder
préserver d'une destruction complète. On l'air sérieux et à contenir le rire qui écla-
assure que cette manière de graA'ir les es- tait en elle.
caliers sacrés n'est qu'un plagiat fait comme Un jour, en rentrant dans l'appartement
.tant d'autres, par les superstitions catholi- qu'elle occupait chez la signora Naldi, la
ques, à l'antiquité. jeune juive trouva dans sa chambre un prêtre
Est-il vrai que César gravissait ainsi l'es- catholiqueenrochet, accompagné d'un enfant
calier qui menait au temple de Jupiter Ca- de choeur qui portait Teau bénite dont l'ec-
pitolin ? clésiastique à^osait tous les meubles avec
Un portique à cinq arcades précède la son goupillon. Surprise et pensant qu'il
montée sainte, et quatre autres escaliers s'agissait de quelque visite de l'inquisition,
parallèles répondent aux arcs latéraux, à Noëmi croyait se trouver face à face avec
droite et à gauche ; les marches de ceux-ci les périls dont on TaA'ait tant menacée.
peuvent être franchies dans la position na- Elle apprit avec une vive satisfaction
turelle. qu'il ne s'agissait que dé la bénédiction an-
LE SECRET DU VATICAN 109

nuelle et générale de la maison, que Ton plus souvent communes, vulgaires et pres-
purifiait tout entière par ces aspersions de que basses ; ainsi que, dans le.paganisme,
haut en bas, de la cave au grenier; chaque chaque dieu, chaque déesse et chaque demi-
pièce, même celles réservées aux usages les dieu présidait aux choses de la terre, aux
plus intimes, était ainsi parcourue, et pour vices même et aux passions des hommes.
chaque endroit il y avait une formule par- Le moindre inconvénient de ces su-
ticulière selon sa destination. Les meubles perstitions ridicules auxquelles s'unissent,
et tous les ustensiles du ménage furent comme nous venons de le voir, le chef de
aussi bénits. Le prêtre qui est chargé, de l'Église et le haut clergé, et qui entretien-
ces fonctions fait la quête dans chaque nent chez le peuple l'ignorance et la crédu-
maison, et reçoit ou de l'argent ou des lité, est de remplacer dans l'esprit des po-
provisions. pulations la prévoyance et l'attention par
Près de l'église de Sainte-Marie Majeure l'insouciance d'un fatalisme funeste et qui
est l'église de Saint-Antoine ; il y a là une semble remettre à une protection surnatu-
colonne élevée en 1595,^à l'occasion de relle des soins dont la prudence humaine
l'absolution conférée à Henri IV. Une fois ne doit jamais se départir. De là, cette in-
par an, à la fête du saint, le pape, les car- dolence particulière au peuple romain, per-
dinaux, les princes et les prélats envoient suadé que tous les saints du paradis sont
bénir en cet endroit leurs chevaux, [leurs occupés à veiller sur les moindres détails de
mules et leurs mulets;" les particuliers et son existence.
les villageois y amènent aussi leurs che- G ne fois l'observation lancée sur cette

vaux, parés de fleurs et de rubans. Un prê- pente de dégradation superstitieuse^ elle


tre en surplis, placé dans une niche fermée roule jusqu'au fond d'un abîme de ténèbres.
par une petite porte latérale, asperge d'eau Nulle part les voeux ne sont aussi fré-
bénite les bêtes, les gens, les harnais et les quents qu'à Rome ;- les femmes du peuple
.équipages. Sur une table est placé un buste mettent une certaine coquetterie à se parer
du saint, colorié et portant sur l'épaule une des signes de cet abaissement intellectuel ;
croix rouge que Ton fait baiser aux fidèles ; elles portent à leur ceinture des rubans
un enfant de choeur présente ensuite le pla- dont la couleur indique la nature du voeu
teau de l'offrande. qu'elles accomplissent. Le blanc marque
Dans la campagne, on accomplit les mê- celles qui se sont consacrées à saint Vin-
mes formalités pour les bestiaux, les trou- cent; le rouge les Aroue à Jésus le Naza-
peaux, les basses-cours, les pigeonniers et réen; le bleu est la couleur de la Vierge ;
toutes les parties du domaine rural ; la quête le violet rappelle la Madonna des Douleurs;
terminetoujours ces cérémonies. le noir est dévolu à sainte Anne, qui préside
Les principales invocations sous lesquel- aussi aux accouchements.
les'se placent ces bénédictions sont celles de Lorsque les personnes riches ont fait un
sainte Cécile, de saint Antoine de Padoue, voeu qu'elles ne veulent pas accomplir, elles
qui fait, dit-on, retrouver les objets perdus; payent les femmes pauvres qui portent pour
de saint Antoine l'Ermite, de saint Nicolas elles les couleurs de l'engagement.
de Tolentin, de saint Philippe de Néri et de- Ces voeux sont faits le plussouArent dans
saint Charles de Borromée. des intérêts mondains, dans un but person-
Dans la légende catholique, chaque saint nel, et jamais dans une intention vraiment
et chaque sainte a ainsi ses attributions, le religieuse. Il s'agit habituellement de la
110 LE SECRET DU VATICAN

guérison d'un malade, d'obtenir un emploi viennent se prosterner les pénitents. Le prê-
désiré, de triompher des obstacles que ren- tre frappe alors leur front incliné d'une
sin-
contre un projet ou un souhait passionné, longue baguette. Ce coup a des vertus
d'avoir un enfant, d'une heureuse déli- gulières ; il porte avec lui une indulgence
l'absolution du péché
vrance, ou de gagner un gros lot à la lo- de quarante jours et
terie. Afin d'obtenir des grâces, on fait voeu véniel. Si la baguette est tenue par le jgrand
de ne pas aller au spectacle durant un temps pénitencier, le bienfait de l'indulgence s'é-
prescrit, de s'abstenir de l'oeuvre de chair, tend à cent jours.
de faire maigre et de monter trente ou qua- Noëmi Ait toutes ces indignités protégées,
rante fois à genoux la scala santa. maintenues et encouragées par le clergé ro-
Les ex-voto, c'est-à-dire les emblèmes el- main, dont la cupidité exploitait.ces faibles-
les tableaux votifs que Ton suspend dans ses. Ces superstitions, en abaissant et en
les chapelles de la Vierge et des saints, soumettant ces esprits, livrent à TaA'arice
sont la conséquence nécessaire des étonnan- des prêtres le denier du pauvre et la fortune
tes superstitions que nous Arenons de dé- du riche ; elles entretiennent des terreurs
crire. qui arrachent l'offrande, comme, le bandit
A la fête de Noël, les pénitenciers occu- obtient la bourse du voyageur par la menace
pent leurs confessionnaux, auprès desquels et par l'épouvante.

CHAPITRE XIII
Un Message.
Noëmi reçut un matin TaAis que Ben-Saûl Après cette invocation par laquelle Ben-
désirait la voir et avait à lui communiquer Saûl paraissait avoir contracté l'habitude
d'importantes nouvelles. de commencer tous ses entretiens, on ar-
La jeune fille, docile à cet appel, se ren- riva à l'objet sérieux de cette entrevue.
dit au Ghetto seule, à pied et enveloppée Un fidèle, messager, envoj-é par Ben-Ja-
d'un de ces longs voiles que portent les da- cob, avait apporté aux juifs de Rome des
mes romaines. LeAieillard, toujours plongé motifs de ' consolation et d'encouragement.
"dans la tristesse que lui causaient ses som- Toute la nation israélite, répandue-dans les
bres pressentiments reçut Noëmi avec divers Etats de l'Europe, s'unissait par un
,
bonté et sans prononcer un seul mot de lien commun pour la délivrance des juifs de
reproche. la contrée romaine. Le plan de cette vaste
— Je n'ai pas, lui dit-il, le droit de blâ- association venait d'adopter une mesure qui
mer une conduite que votre père approuve; devait augmenter la force de
son action. A
malgré les craintes que m'inspire votre sé- l'influence que donnait aux juifs l'immense
jour au milieu des chrétiens, je respecte le fortune dont ils disposaient, devait join-
se
sentiment de Ben-Jacob, et je joins mes dre une autre autorité, celle de l'intelli-
prières aux siennes pour que le Dieu d'Is- gence. Plusieurs israélites avaient déjà" ac-
raël semble enfin prendre son peuple en- quis en Europe, dans les lettres, dans les
pitié. arts, une éclatante renommée ; leurs oeii*
LE SECRET DU VATICAN 111

vres les plaçaient haut dans l'opinion géné- la jeune juive reçut verbalement de Ben-
rale, et cette gloire avait commencé la ré- Saûl des avis que son père l'avait chargé de
habilitation morale du peuple juif. Cette lui transmettre.
tâche de progrès, il fallait la poursuivre Elle devait, par tous les moyens possibles,
dans tout ce qu'elle avait de grand et d'utile, pénétrer dans le coeur de la société romaine,
afin de féconder pour les autres pays s'introduire dans les habitudes de la vie po-
l'exemple donné par la France, où les (Is- pulaire, dans le secret du Vatican et dans
raélites sont admis aux avantages et aux les mystères de l'Église, du clergé et de la
bienfaits de la cité politique et sociale. milice des congrégations religieuses.
Pour atteindre le but que se proposait Cette exploration, par un instinct origi-
cette direction nouvelle, il était nécessaire nel, Noëmi déjà l'avait commencée, ferme-
de réunir tous les éléments d'une connais- ment persuadée qu'elle travaillait pour l'a-
sance exacte et complète des sociétés eu- venir de sa race, mais ne croyant pas cet
ropéennes. avenir si près d'elle. Nous avons vu com-
Il importait surtout d'avoir sur Rome et ment ses propres idées l'avaient disposée à
sur son organisation morale, politique et cet événement.
religieuse, des renseignements nombreux Ben-Jacob, par la A'oie de Ben-Saûl, re-
et certains. Cette mission, Ben-Jacob était commandait à sa fille de se donner tout en-
heureux d'être autorisé à la confier à sa fille tière à la cause des juifs ; il lui prescrivait
bien-aimée. un dévouement sans, bornes, et il n'excep-
Elle devait s'entourer dans sa conduite tait de cette abnégation totale que le double
d'un secret profond et inviolable qui ne devoir de conserver saufs et intacts l'hon-
permît à personne d'apercevoir le point neur de la famille et la foi de leurs pères.
vers lequel elle marchait. En. travaillant Ces dernières injonctions portèrent, dans
pour affranchir le peuple de Dieu du joug les sentiments de Noëmi, un trouble dont elle
de. la domination des chrétiens, Noëmi pou- ne se rendait pas compte ; il -lui semblait
vait donner à ces actes une latitude que ne que, dans le secret de ses affections, elle
bornaient plus les prescriptions d.e la loi, avait peut-être rendu difficile l'exécution
quand il, s'agissait des intérêts dé la com- des deux préceptes paternels.
munauté israélite. Par cette propension à la ruse et à l'ar-
Cette doctrine a été plus tard empruntée tifice qui est naturelle aux femmes, même à
par les jésuites au Talmud, dont elle est celles qui se croient le plus loin de l'astuce
tirée. et de la dissimulation, la juive se rapprocha
Les sommes nécessaires à son entreprise de la signora Naldi, dont les faits récents
étaient mises à sa disposition partout où devaient la séparer, mais qu'elle affecta de
elle aurait besoin d'en faire usage. rechercher aArec plus d'empressement, afin
Enfin plein pouvoir lui était accordé dé détourner sa surveillance et ses soup-
,
pour arriver à une observation générale et . çons. Avant de se lancer dans le champ
détaillée de tout ce qu'il fallait connaître. qui venait de s'ouvrir devant elle, Noëmi
Après ces instructions qui lui furent re- résuma dans une lettre à Ben-Jacob- le ré-
mises, écrites en langue et en caractères sultat de ses premières observations.
hébraïques et sous une forme authentique,
112 LE SECRET DU VATICAN

CHAPITRE XIV
Le Manuscrit.

LETTRE DE K0EM1 A BEN-JACÔB. trouA'ée heureuse que nia. soumission eût


précédé vos. voeux.
Rome...
« De ces notes de chaque .jour, j'ai mis à
«

« Mon père, part, pour A'ous, ce qui m'a.paru être le


.

« Que la bénédiction, du Dieu d'Abra- plus utile à vos desseins ; lisez,, mon père,
ham, d'Isaac et de Jâcob soit avec vous ! aArec indulgence ce que je n'ai.point fait
J'ai compris vosdess.eins et je me suis fait dans un esprit de vérité et d'orgueil, niais
une loi dé les .'seconder et d'obéir à votre avec une pieuse et filiale humilité. . ,
'.

volonté. « Et maintenant, que le Dieu.de. Moïse


..
Dieu m'avait avertie, avant que Ben- tienne sur vous ses mains étendûes.pourvous
.
<<

Saûl; m'eût fait connaître A'os ordres ; je donner la A'ictoire, et qu'il se souvienne du
saArais ce que vous me demanderiez un jour,: peuple qu'il s'était;choisi pour être l'objet
et dès votre .départ, je m'étais préparée à de ses plus chères complaisances! »
vous servir avec fidélité. Vous saArez.aussi
combien, les sages enseignements que j'ai .1. MANUSCRIT DE KOEMI.
reçus, de vous, m'ont fortement attachée aux ' ' Les Italiens de Rome.
préceptes divins et à la foi de nos'pères.
Ma vie .n'est pas à moi; comme celle du fils « En arrivant à Rome, j'étais tout émue
qui suivit le.père sur la montagne, elle ap- par les idées de la grandeur antique, et je
partient à Dieu et à A'ous ; disposez donc de cherchais da^s leurs descendants les traces
cette existence que Arous m'avez donnée. de ces fiers Romains, dont les armes victo-
« C'est d'après les conseils de Ben-Saûl rieuses av.aiqnt jadis soumis la Judée. Cette
que je ATOUS écris ; les notes que j'avais re- illusion fut de courte durée. Et comme je
cueillies et -rassemblées pour moi seule et témoignais à cet égard un douloureux
que je lui ai soumises lui ont paru dignes étonnement, on me fit comprendre qu'il n'y
de vous être communiquées. Je n'aurais aArait plus de Romains, dont les traits et les
jamais eu cet orgueil; mais en obéissant à traces s'étaient effacés et perdus d'âge en
Ben-Saûl, j'ai cru obéir à vous-même. âge ; mais seulement des Italiens de Rome.
« Chaque soir, après les saintes ablu- « Je ne puis dire combien cette expres-
tions et avant d'élever mon âme vers l'É- sion si connue, ainsi que je l'ai
su plus
ternel, j'ai voulu purifier ma pensée comme tard, a rendu mon observation prompte,
j'avais purifié mon corps. J'ai rejeté au sûre et facile, en lui indiquant tout de suite,
dehors.tous les souvenirs des instants^pas- le point vers lequel je devais la diriger. C'est
sés au milieu des ennemis de notre loi,
mais sans me séparer de la science des 1. Ce manuscrit est effectivement le résultat des ob-
hommes et des choses. Lorsque Ben-Saûl servations d'une fille juive, pendant son séjour à Rome;
m'a communiqué Aros intentions, je me suis nous avons cherché à conserver, autant que nous avons
le faire, la
pu naïve énergie de ses impressions.
Rome. — La voie Appienne,

par reconnaissance que j'ai donné ce titre a « L'indolence et l'oisiveté de ce peuple


la première partie de mon manuscrit. m'ont ensuite étonnée; la plupart ne savent
« Us sont Italiens à Rome comme à Ve- ce que c'est que de s'occuper de quelque
nise, et dans d'autres villes de l'Italie ; chose de bon. Us se lèvent avant le jour, se
mais ils m'ont généralement semblé d'hu- promènent jusqu'aux premières clartés du
meur moins vindicative et moins portés au soleil et rentrent pour se remettre au lit;
meurtre et à l'assassinat que leurs compa- après leur repas, ils dorment jusqu'à ce
triotes des autres contrées. Ce qui m'a le que la [chaleur soit passée. La prome-
plus frappée, ce sont les grimaces conti- nade et le souper les mènent au soir, et
nuelles de cette population ; il n'existe pas font passer le temps jusqu'à la nuit.
de lieu où il y en ait davantage. Les cérémo- « Je ne connais pas de ville où les nou-
nies religieuses y sont perpétuelles, et, à velles soient en aussi grand nombre qu'à
plusieurs, signes, j'ai reconnu que la four- Rome, à cause de Taffluence des étran-
berie et de honteux désordres se mêlaient gers de tous les pays qui y viennent et s'y
à ces pompes. réunissent. Ces bruits entretiennent les
15
11- LE SECRET DU -VATICAN

paresseux loisirs de cette multitude cu- étaient la règle, et les nationaux l'excep-
rieuse et bavarde. tion.
« En approchant de Rome, j'aperçus dans « A ces Italiens de Rome, je n'ai vu
la campagne des palais splendides, de. ri- déploA-er de l'énergie que dans -la fougue
ches Aillas et de magnifiques demeures; ces de leurs transports superstitieux où dévots.
habitations nobles et élégantes s'élevaient Incapable de s'émouvoir .pour une noble
au milieu de vastes jardins, et ceux que cause, ils ont toujours de ïor'tès =et promptes
je visitai étaient, d'une beauté merveilleuse. émotions au service dès jouissances sen-
Ces édifices témoignaient d'une splendeur suelles. Pour bien juger ces molles et vi-
passée et d'une puissance déchue, et ces cieuses dispositions j il - faut les suivre,
vestiges défiaient la. faiblesse du présent. comme je l'ai fait, dans tous les lieux ou-
verts à la foule : là, on Aroit clairement
« Ce fut, pour moi, la première marque
d'une décadence dont je connais aujour- tout ce qu'il y a de bas dans les penchants
d'hui toute l'étendue. de ce peuple, dont la' trivialité «touffe si
souvent l'instinct artistique de l'organisa-
« Rome est la ville des contrastes cho-
tion italienne.
quants; j'y ai vu au Corso les processions
de pénitents confondues avec les files de « A Testaccio, et dans lès oslërie de
Trànstévèrè, lorsqu'il "boit alternativement
masques; il y a des papes qui'ont voulu in-
terdire tous les plaisirs ; il en est d'autres le vin dolce ou asciutto, -l'italien de Rome,
qui ont accordé à un carnaval trop court livré à TiArresse," àù jeu -et à la danse,
.des bulles de prorogation. Saint Ambroise,
oublie tout..; là madonna elle-même, pour
le pieux archevêque de Milan, n'a-t-il pas laquelle -il nxoritrait le mâtin une si fou-
doté sa Aille métropolitaine du carnavalone, gueuse dévotion-, n'est plus rien auprès de
qui envahit de vive "force lès trois premiè- sa jolie maîtresse du soir, et de sa danseuse
si souple et si légère.
res journées du carême-? .«À-là villa Pamphili, -lorsque lés fêtes
« Pendant que les mascarades s-ugitéirt d'automne ouvrent -à ia -foule -tes -^prairies
dans le Corso, au Colisée, la Via Crace ré-
pand sur son trajet des larmes et des prières. et les bois de ces domaines : à la villa Bor-
ghèse, promenade charmante que remplit
« On m'avait beaucoup A7anté les musées
une multitude brillante et joyeuse, on
des paiazzine et des ville de la campagne de
retrouve, dans toutes les classes, dans les
B.ome; dans presque toutes ces collections,,
somptueux équipages, parmi les cavaliers
je n'ai rencontré qu'une abondance confuse,
et parmi les piétons, la turbulence, la fierté
une profusion dont l'aspect fatigue, et qui et l'arrogance du caractère des Italiens de
atteste toujours plus d'orgueil que de goût. Rome.
« Le peuple de Rome n'a d'ailleurs plus « C'est à la'villa Borghèse que, dans les
rien du sang de ses ancêtres ; ' lorsque le soirées d'octobre et de novembre, se danse
pontificat, transporté en France, revint il saltarello, dont le mode semble tradition-
prendre possession du Vatican, une foule nel, et venir en droite ligne de TÉtrurie et
accourue de toutes les contrées européen- de la Campanie.
nes se précipita avec les papes dans la Aille « Il saltarello est moins une danse qu'un
sainte, et sous cette masse étrangère la na-
mouvement mesuré; il s'exécute au son du
tionalité romaine fut si bien étouffée, que tambourin.
Ton put dire qu'à Rome les étrangers
« Au milieu d'un cercle de nombreux
LE SECRET DU VATICAN 115

spectacteurs, se placent deux couples de drino, le personnage principal, a tous les


danseurs ; ils sautent et se balancent sans types de l'Italien de Rome; tantôt fou de
exécuter de pas' et sans s'astreindre à aucun musique, il veut qu'on admire son talent
ordre et à aucune figure; ils avancent et plus que médiocre et sa voix fausse; tantôt
reculent alternatiArementtantôt en inclinant, bourgeois enrichi, il se gonfle de sottise et
tantôt en tordant leur buste et en lui im- d'importance, et n'a pour tout esprit qu'une
primant des oscillations dont la souplesse certaine finesse;- lorsqu'il s'agit de ses
ressemble aux ondulations du fandango intérêts, il n'en est pas moins dupé par ses
espagnol et n'est pas sans grâce. Puis, par parents et ses maîtresses. S'il se marie, s'il
une impulsion violente, ils tournent les uns épouse quelque belle villageoise ou quelque
autour des autres avec .une extrême vitesse, jolie grisette dont sa vieillesse s'est éprise,
jusqu'à ce que cette agitation devienne con- il est assailli par de continuelles tribula-
vulsive. En s'arrètant, la danseuse se pose tions domestiques.
subitement immobile sur le pied gauche, lé « I burallini donnent, par soirée, plusieurs
pied et le bras droit levés, mais de manière représentations qui sont fort suivies ; ils ont
que la main soit plus basse que le coudé
.
l'esprit mordant, sont souvent heureux
tourné vers le danseur. Cette pose est celle dans leurs saillies, et parlent le langage
que j'ai remarquée dans les peintures an- populaire avec ses proverbes et ses dictons,
tiques et sur les vases étrusques. ce dont les spectateurs leur savent beau-
« Il saltarello n'a point de préférence pour coup de gré. Les Italiens excellent dans le
lajeunesse, et plus, d'une femme d'âge mûr mécanisme de ces marionnettes, qui est,
goûte encore le plaisir de cette danse natio- chez eux, plus parfait que partout ailleurs.
nale, si chère aux Italiens de Rome. Les franchises des burallini et de leur ironie
« De là aux burallini, il n'y a qu'un pas ; doivent s'arrêter deA'ant la cour et l'Église.
là, l'Italien de B_ome se montre dans toute « Pasquino et Marphorio, ces deux vieux
la profondeur de son abaissement. Produit interprètes de la raillerie romaine, ont été
dégénéré de cette race antique qui assistait condamnés au silence.
aux spectacles sanglants du cirque et aux « Située derrière le palais Braschi, la
luttes mortelles des gladiateurs, il ne re- petite place triangulaire qui porte le nom
cherche plus ces terribles émotions ; il s'em- de piazza Pasquino est ornée d'une statue
presse maintenant aux lazzi de Patrinella antique dont il ne reste plus que le torse
et de Cassandrino : c'est tout ce que peut et une partie des cuisses, débris dans les-
supporter sa fibre amollie; ce n'est plus quels on aperçoit la perfection du travail ;
qu'un grand enfant qu'il faut amuser. elle reçut son nom de Pasquino, qui était
« Au rez-de-chaussée du palais Fiano se celui d'un tailleur voisin dont l'humeur
rassemble une foule avide de ce spectacle plaisante poursuivait tous les ridicules. De
des marionnettes, du reste fort amusant. la statue, le public fit un oracle chargé de
Le genre de cette petite scène est tout à lancer les satires de l'opinion. Marphorio,
fait dans le goût des comédies d'un auteur qui habitait le Capitole, adressait les ques-
grec, auquel dom Salvi, mon savant institu- tions auxquelles- Pasquino répondait. Ce
teur, donne le nom d'Aristophane. On s'y sarcasme emportait la pièce et s'attaquait
moque des bourgeois, de la petite noblesse sans merci aux puissants, au pape et à ses
et de l'astuce des gens de la campagne, parents, aux favoris et aux favorites. Ce
cachée sous une feinte bonhomie. Cassan- que tant de siècles avaient supporté patiem-
11G LE SECRET DU VATICAN

ment, le xrxe siècle en a eu peur. Depuis l'authenticité; la littérature et les sciences


qu'on les a forcés à se taire, Pasquin et y sont aussi traitées avec une érudition
Marphorio, dit l'Italien de Rome, ne parlent souvent pleine de goût. Tout est contradic-
plus, mais ils n'en pensent pas moins. tion et tout excite la surprise .dans cette
« Rien n'est sérieux dans la Aie des Ro- société romaine. A côté de l'ignorance, on
mains; je trouve la preuve de ce fait dans rencontre la science; sous l'étude, l'instinct
les observations que j'ai recueillies durant admirable de l'intelligence italienne se dé-
le carême. Ils n'observent aucune absti- veloppe avec élégance et rend alors plus
nence; c'est même, je le crois, le temps où regrettable tout ce qui énerve, détruit,
ils font la meilleure chère; nul ne s'abstient anéantit ces heureuses qualités. Ces con-
des mets défendus ; après ce repas, ils vont versations sont souvent instructives et
aux églises, assistent aux offices et aux généralement recherchées par les étran-
sermons, et Ton entend alors ces hommes gers. Les nouvellistes et les politiques
qui viennent d'enfreindre la loi de TÉglise, abondent dans les cafés; on assure que
crier : Misericordia I misericordia ! de toutes leurs propos sur les actes et sur les hommes
leurs forces et en se frappant la poitrine. du gouvernement s'expriment aArec' une
« Chez l'Italien de Rome, la friandise hardiesse que la police n'a jamais songea
domine tous les autres goûts;.le clergé est réprimer. Quelques récits ont même été
surtout curieux de ces raffinements. Il y a jusqu'à affirmer qu'il n'y avait pas de pays
des cafés dans lesquels on met en réserve où Ton parlât plus librement qu'à Rome ; je
certains biscuits fins et succulents pour les sais qu'il faut beaucoup rabattre de ces
jeunes abbés. assertions. Les Italiens de Rome se bornent
« Les cafés sont à Rome, pendant le jour, à censurer ou à discuter quelques faits de
ce que les théâtres sont pour la soirée. Le l'administration, mais ne touchent pas à ce
café qui occupe à Tentre-sol du palais Rus- qu'ils nomment respectueusement la trinité
poli une façade haute de huit mètres et politique : la cour, le gouvernement et
donnant sur le Corso, est te plus beau de l'Église.
Rome et le plus fréquenté. Toute la journée, « On ne peut se faire une idée du bruit qui
une foule mouvante Aient y prendre des règne dans ce café du palais Ruspoli ; pour
glaces, des sorbets, des acque et des li- se montrer empressés, les garçons répon-
queurs fraîches, avec cette espèce de pâtis- dent aux appels par de hautes clameurs et
serie sèche et sucrée que, dans toute l'Ita- annoncent à grands cris ce qu'on leur
lie, on appelle ATilgairenient roba dolce; j'ai demande. A Rome, dans tous les lieux
remarqué que les femmes et les ecclésias- publics, les abbés remplacent les officiers
tiques sont les plus empressés à ces colla- et se font tapageurs. L'argenterie, jetée
tions, qui se succèdent sans interruption. avec fracas et.ostentation sur une longue
« Cependant, il y a une population fixe table, retentit et augmente le bruit ; le chef
et sédentaire qui ne se mêle pas aux flots de la maison ne se pique pas de la tenue
de la foule qui entre et sort; ces habitués, habillée des limonadiers parisiens : selon
qui sont les naturels de l'endroit, se tiennent la saison, il porte une veste blanche, ou
retirés dans les embrasures des fenêtres et bien il reste en manches de chemise ; au-
loin du tumulte ; chacun y a sa place assi- dessus de l'endroit où il est assis pour
gnée. L'entretien porte ordinairement sur faire la recette, est une madonna devant
les antiquités, dont on examine le mérite et laquelle brûle une lampe toujours allumée.
LE SECRET DU VATICAN 117

« Une large porte s'ouvre sur un jardin demain, on apprit que chacun de ces har-
planté de citronniers et de lauriers-roses de monieux hommages avait eu ses partisans ;
taille gigantesque : c'est un refuge contre les uns criaient : Viva Italiat les autres cla-
les chaleurs de Tété ; le soir, les habitués maient : Viva Spagna! Ces' exclamations
se réunissent dans ce lieu. Les embrasures retentissaient dans tous les quartiers ; elles
des fenêtres sont désertés, et c'est à la clarté étaient répétées par les plus lointains échos,
des étoiles que s'établissent l'entretien et et cette mescolanza d'Italiens et d'Espagnols
cette causerie italienne dont la fantaisie et parut un moment menacer la. tranquillité de
le caprice ont quelquechose de l'imagination la ville. Le peuple prenait un grand plaisir
arabe. à ces sérénades, qui finirent trop tôt à son
« J'entrai à ce café à la sortie du spec- gré. Les rivalités, à' propos de l'art et des
tacle, et je ne saurais dépeindre les scènes artistes, sont très-fréquentes dans toutes
tumultueuses dont je fus le témoin. Deux les villes de l'Italie.
cantatrices célèbres, que je désignerai sous « La noblesse romaine a seule
le privilège
les noms de Géorgina et Faustina, se par- des réunions et de la société; le reste de la
tageaient la faAreur publique. L'une venait population met donc beaucoup d'empresse-
du théâtre de Madrid, l'autre venait de San ment à se rendre au théâtre, où du moins
Carlo de Naples, et chacune d'elles était on échappe à cette ligne de démarcation des
notoirement protégée par les ambassadeurs castes qui rend à Rome les relations sociales
de Naples et d'Espagne. On se disputait sûr si froides et si rares. Le flegme romain, -
leur talent avec fureur, et tous les diletlanti dont on a tant parlé, n'est qu'à la surface,
de B.ome étaient partagés en deux camps, il ne tient pas plus sur le visage qu'au
les Espagnols et les Italiens ; chacun.de ces masque mal attaché et toujours près de
partis comptait avec enthousiasme le nombre tomber. La tranquillité romaine n'est qu'ap-
de fois que les applaudissements avaient re- parente; au théâtre, elle disparait bientôt,
demandé la sua diva, et l'avaient fait sortir de et fait place aux démonstrations les plus
la coulisse par les cris uefuora. Les autres, véhémentes.
non moins exaltés dans le calcul des triom- « J'ai toujours été surprise
d'entendre,
phes de leur idole, parlaient avec ravissement le soir, adresser aux virtuoses de l'opéra
de sa grâce à saluer le public, à porter la les mêmes apostrophes que , le "matin, à
main sur son coeur et. à envoyer des baisers l'église, les mêmes gens adressaient à la
aux loges et à la platea. Les acteurs, en Ita- madonna.
lie, et surtout à Rome, ont effectivement « Les soirées au bénéfice des artistes
l'habitude de témoigner leur reconnais- d'élite, et surtout des cantatrices, sont des
sance ; lorsqu'on les applaudit, ils interrom- occasions de munificence, de largesses et de
pent leurs rôles pour faire la révérence, et prodigalités. Ces représentations prennent
reprennent ensuite le plus naturellement le nom de serate; la donna qui en est l'objet
du monde la situation du personnage qu'ils se tient ordinairement sous
le péristyle du
représentent. Dans ce feu des relations de théâtre, dans le costume du rôle qu'elle
la soirée, on n'oublia point la double pluie doit jouer. Les cavalieri déposent leur dons
de sonnets et de bouquets tombée des loges dans un plateau d'argent placé sur un car-
sur la scène. De là, on partit pour donner reau de velours cramoisi ; souvent ils se
aux deux artistes des sérénades de voix, dépouillent de riches bijoux pour les jeter
avec des symphonies d'instruments. Le len- en offrande. Pour ces occasions, le théâtre
118 LE SECRET DU VATICAN

est éclairé a giorno; en avant de chaque toujours courbées devant la buona manda,
loge, deux candélabres font resplendir la et prêtes à tous les services infâmes pour
salle de bougies; cet aspect est magique. gagner quelque argent. Cette ignominie
« De ces distractions aristocratiques, si inspire aux étrangers un dégoût profond ;
nous descendons aux récréations plébéien- il est A'rai que souvent l'homme qui vient de
nes, nous y trouvons les mêmes habitudes s'abaisser devant vous se redresse tout à
de luxe, de jactance et de vanité prodigue. coup, et se venge de sa propre bassesse en
« Quelques osterie ont l'aspect d'un tem- lançant à celui qu'il a servi un sarcasme
ple antique, et s'établissent sur des ruines A'enimeux.
illustres ; des fragments de monuments an- « Ce dont les Italiens
de Rome ont le
ciens et des fûts de colonnes, y servent de plus d'horreur, c'est la fatigue du travail;
sièges et de tables ; le vacarme qui se fait excepté les races robustes, laborieuses et
dans ces lieux imite assez bien le bruit actives qui se rencontrent dans, la popula-
des grands cafés, la variété des vins, tion transtévérine, tous les autres ne re-
dont la liste est fort longue, n'est que nomi- cherchent et ne Adulent accepter qu'un tra-
native ; les divisions réelles sont moins vail facile, exempt de peine, de lassitude
compliquées : Ain blanc ou rouge, et, comme et d'efforts.
je l'ai dit, doux ou acide. Le jeu de la murra « De là naissent les petits métiers qui
remplit de querelles, de disputes et de rixes s'attachent à la fabrication et au- débit des
ces lieux quelquefois ensanglantés par la images,
coltellata; on danse dans les osterie; les « La gravure et le dessin lithographique
femmes y sont en grand nombre. Les bri- y occupent de nombreux dessinateurs qui
gands fréquentent ces endroits. ne sont pas sans mérite, et chez lesquels
« C'est de ces lieux que sortent les meil- existe un sentiment de l'art qu'on ne ren*
leurs quolibets ; en voici un dont l'histoire contre point ailleurs à un si haut degré,
a gardé le souvenir : « Le coloriage et l'enluminure sont d'une
« Innocent. XII avaitl'intention de corri- grande, ressource pour le travail romain;
ger les moeurs de Rome. Dans toutes les on estime que la vente de cette imagerie
osterie, les buveurs s'étonnaient qu'un pape, produit annuellement plus d'un million de
issu d'un pot et d'une carafe, voulût les francs. L'Italien de Rome 'se mêle de tous
empêcher de boire. Innocent XII s'appelait les détails de la confection et du débit de
Pignatelli, mot qui signifie petits pots; il por-
ce menu commerce, qui presque partout
tait ces emblèmes dans ses armes ; sa mère ailleurs est laissé aux femmes. Les camées
était une Carafa.
sur pierres dures et sur coquilles, à couches
« Il n'est point de peuple qui ait moins variées, occupent beaucoup d'artistes de
le sentiment de sa dignité que les Italiens mérite.
de Rome ; il n'est profession si basse et si
« Les murailles des appartements de
dégradée qui ne trouve des gens pour l'ac- Panne ne sont point garnies de papier ; on
cepter : de là cette hideuse multiplicité des peint sur les parois des espèces de fresques
métiers vils et honteux qui courent les rues
au moyen d'un poncé très-rapide; le stuc et
de Rome, et les ignobles propositions qui les meubles reçoivent aussi des applications
sont faites aux étrangers. moulées ou coloriées. Il faut rendre justice
« Un autre signe de dégradation se ré-
au bon goût et à l'élégance de cette indus-
vèle par la servilité de ces classes immondes
trie, qui fait travailler un grand nombre
LE SECRET DU VATICAN 119

d'ouvriers, non-seulement au dedans, mais, d'art et aux délicatesses de la parure des


au dehors, par l'exportation et les colonies femmes, aux ornements des habitations et
de peintres qui vont à l'étranger. aux hochets de la dévotion.
« Les ornemanistes et ceux qui incrustent « Les Italiens de Rome sont, avant toutes "
les pierres, de couleur insérées dans les choses, fermement attachés à.leurs intérêts;
marbres, les jaspes, le porphyre, le .lapis- ils détestent les Anglais peut-être un peu
lazuli, la malachite et les beaux granits de moins qu'ils ne haïssent les Français.. Com-
Corse et d'Orient, forment une population ment arrive-t-il que les uns, étant héréti-
considérable occupée à la décoration des ques, soient cependant l'objet des préve-
meubles et des grandes demeures. nances romaines, tandis que les autres, au
L'orfèvrerie et la bijouterie conservent à mépris de la fraternité catholique, .sont en
Rome les traditions de l'art italien, jadis butte à la malveillance ? C'est que les héré-
si fécond en ce genre ; les produits qui sor- tiques anglais sont riches, prodigues et
tent des ateliers romains sont très-recher- aisément trompés, tandis que les fidèles
chés. français sont généralement pauvres et ne
« La parure des femmes de la campagne font pas d'achats.
de Rome, qui portent dans leurs coiffures « Le caractère belliqueux n'est pas le
les longues aiguilles d'or et d'argent, des propre de l'Italien de R.ome.
chaînes de ceinture, de larges colliers et « 11 existe en principe dans les Etats ro-
d'énormes pendants d'oreilles, est entre- mains et dans la ville pontificale une garde
tenue par l'industrie romaine, qui fournit à civique, dont les fonctions sont semblables
cette coquetterie villageoise les bijoux dont à celles de la garde nationale en France ;
elle se charge. mais son existence est idéale et ne se révèle
« Les chapelets et les rosaires, la verrote- que par les cadres d'officiers sans soldats.
rie, la lave et les coraux qui y sont employés, « Lors de la restauration du gouverne-
sont pour Rome un objet considérable de ment des papes en 1817, le service de cette
fabricationet decommerce. Lespajrs catholi- garde fut obligatoire; celle de Rome se
ques, à la tête desquels on place l'Italie, l'Es- composait de 4,000 hommes pris parmi les
pagne, le Portugal, et tous les États du sud propriétaires et divisés en quatre régiments
américain, font entrer.dans Rome, chaque dont le sénateur était le chef suprême. La
année, 1,070,000 francs, employés à l'em- bourgeoisie ne pouvait parvenir qu'aux
plette de ces objets qui, de la cité des papes, grades de lieutenanls et de capitaines ; les
se répandent dans le monde entier. " commandements supérieurs, appartenant
«. On imite aussi en liège les monuments à la noblesse, étaient à la nomination du
anciens et modernes ; les statues, les vases, pape.
les bustes, et tous les objets d'art journel- «.
Léon XII, en déclarant cette milice
lement découverts, font vivre par leurs ré- volontaire, lui portaun coup mortel ; aujour^-,
parations un grand nombre d'ouvriers em- d'hui, elle n'a plus qu'un effectif de 250 sol-
ployés par les sculpteurs. dats, retenus sous les drapeaux par les pri-
« La mosaïque et la fonte des émaux sont vilèges dont ils jouissent. Ils sont exempts
aussi des branches importantes de l'indus- de payer la patente ; plusieurs places infé-
trie romaine. rieures de l'administration leur sont réser-
« Comme on le voit, rien n'est plus pla- vées : enfin, on ne peut exécuter contre eux
.
cide que ce travail consacré à des ouvrages des jugements pécuniaires sans la permis^
120 LE SECRET DU VATICAN

sion de leur commandant. Ces faveurs sont L'iniquité est sortie des anciens juges tes vi-
dédaignées ; l'esprit des modernes Romains caires; ils ont envahi la forteresse de Sion,
est si loin de la valeur de leurs ancêtres, saisi les munitions, et par ce moyen ils ont
que la garde civique de Rome tend plutôt à le pouvoir de mettre à feu et à sang toute la
diminuer qu'à augmenter. cité.
« Un dernier trait achèvera cette peinture « Ils pervertissent malheureusementle peuple
morale des Italiens de Rome. On a vu long- par leur méchante vie, au lieu de le régir et gou-
temps, dans l'église de Santa Barbera, le verner par le bon exemple. Bien loin de sur-
tombeau de la fameuse courtisane Imperia, veiller à notre conservation, ils travaillent à
si célèbre au temps de Léon X, et l'on avait notre ruine pour nous perdre. »
gravé sur le marbre une inscription en Saint Bernard vivait au xne siècle, sur
l'honneur de la beauté de cette femme. lequel ilexêrça, par ses prédications et par
Voici cette inscription : ses ouvrages, une influence extraordinaire.
«Imperia cortisana romana, quw digna Il fonda en France, en Allemagne et en
« lanto nomine raroe inter hommes forum spe- Italie, cent soixante maisons de son ordre.
« cimen dédit, vixit annos XXVI, dus XII, Il est assurément difficile de voir en lui un
« obiit 151.1, die 15 Àugusli. » ennemi de la religion, et c'est dans ses af-
« Personne ne paraissait surpris de cet fections pour, le christianisme qu'il puisait
hommage rendu à une vie de débauche. cette vigueur de haine contre la dépravation
« A tout prendre, l'Italien de Rome n'est du clergé romain.
point à craindre ; s'il arrive qu'il manie quel-
quefois le poignard, le stylet, le couteau ou
l'escopette ; s'il se fait brigand, s'il devient II. MANUSCRIT DE-NOEMI.
assassin, ce n'est.chez lui qu'une exaltation
passagère dont il ne tarde pas à se re- « La première sensation que j'avais éprou-
pentir. vée dans la campagne de Rome, à la vue
« Il a trop de vices honteux pour avoir des ville qui témoignaient de tant de magni-
une seule vertu redoutable. ficence dans le passé, et de tant de misères
« C'est un enfant doué de qualités qu'une dans le présent, se renouvela à mon entrée
« bonne éducation pouvait développer, mais dans Rome.
« que les prêtres qui l'ont élevé ont gâté à « En passant devant le palais, dont j'ad-
« plaisir, » ainsi que l'a dit un des plus mirais l'architecture, je me promis de vi-
naïfs historiens de la papauté. » siter quelques-unes de ces belles demeures,
Si l'autorité des faits ne donnait pas à et dès le lendemain je me fis conduire par
cette première partie du manuscrit de Noëmi mon guide aux plus fameux d'entre ces édi-
une sanction suffisante,, nous citerions les fices.
paroles si foudroyantes de saint Bernard, « J'appris alors que ces palais, construits
lorsque, dans son indignation, ce saint à si grands frais par leurs fondateurs, n'é-
abbé, s'adressant aux prélats romains, leur taient pour leurs possesseurs actuels qu'un
criait, dans son premier sermon sur la con- embarras. Les étrangers les occupent ou les
version de saint Paul : parcourent, tandis que le propriétaire ha-
« Seigneur, bon Dieu ! ceux-là sont les bite quelque coin des étages supérieurs. Je
premiers à te persécuter, qui aiment la pri- retrouvai là cette profusion sans ordre des
mauté et tiennent la principauté en l'Église. objets d'art et de curiosité
que j'avais vus
LE SECRET DU VATICAN 121

La Scala Santa.

dans les palazzine de la campagne de Rome. naufrage général. Les autres princes ro-
C'était le même chaos. En visitant l'inté- mains, presque tous issus des frères, soeurs
rieur de ces palais, ma première admiration ou parents des papes, n'ont plus qu'une
diminua beaucoup. Je trouvai les apparte- faible partie des richesses que leur avait
ments qui sont réservés aux réceptions mal léguées le népotisme, et leur existence est
distribués, plus vastes que grands, et plus devenue trop exiguë pour remplir l'espace
riches que beaux, malgré les chefs-d'oeuvre des vastes demeures qui leur sont échues.
qui en décorent plusieurs pièces. L'entretien de ces édifices est pour les pau-
« La détresse de Rome est mise à nu par vres possesseurs une charge trop lourde ;
cet état de choses ; le délabrement actuel le défaut de réparations devenues impossi-
des fortunes du haut clergé et de la noblesse bles laisse tout tomber en ruine. De gé-
ajouté encore à l'indigence du trésor public. nération en génération le mal s'accroît, et
On compte à peine aujourd'hui, dans les reculant devant les dépenses au-dessus de
États du santo padre, trois ou quatre nobles leurs forces, les propriétaires se réfugient
maisons qui aient conservé une partie de dans les petits appartements, laissant ces
l'ancienne opulence de leur race. Les Co- merveilles déchues livrées à la curiosité des
lomna, les Doria, et d'autres noms patri- touristes, dont les petites gratifications, ce
ciens, ont été presque seuls sauvés de ce qu'on nomme la buona manda, sont souvent
1G
LE SECRET DU VATICAN

les seuls gages des gardiens de ces illustres découvrir la cause du fléau sont, jusqu'ici,
débris. restées sans résultat; les opinions les plus
« Luxe et indigence ! contraires ont été émises, sans faire cesser
« Lorsque l'on a ainsi pénétré dans ces les incertitudes. Les plus doctes médecins,
secrets de la décadence romaine, on est tout en attribuant ces souffrances et ces ma-
moins surpris par le pompeux étalage des ladies au temps chaud, au brusque change-
trois cent quatre-vingt-dix-sept églises ou ment d'une température toujours variable,
oratoires, des cent cinquante fontaines, ne songent pointa dissimuler que le peu de '
des trois cent trente, palais, des onze théâ- moyens qu'ont les pauvres de se garantir
tres et des trente-cinq ville contenus dans contre ces maux, les livre sans merci'aux
l'enceinte de Rome, dont le faste orgueil- atteintes d'un fléau dont les riches peuvent
leux ne parvient plus à cacher la progres- toujours se préserver.
sive agonie. « Ce qui n'a permis aucune marche cer-
« La ville des pontifes est en. outre déci- taine à ceux qui ont cherché les causes de
mée par un fléau mortel. Les classes infé- Varia catliva, attribuée tour à tour aux
rieures du peuple auraient besoin à Rome, miasmes dé l'air, aux émanations volcani-
plus que partout ailleurs, du bien-être que ques du sol et aux vapeurs délétères des
procure le travail ; mais l'Église, ainsi que marais voisins, c'est que cette pestilence ne
je l'ai vu, entretient l'oisiveté par le nombre s'étend pas également sur toutes les parties
des fêtes; elle nourrit, par les espérances de la ville: Vous savez, mon père, comment,
chimériques qui s'adressent au ciel, le dé- parla volonté du Très-Haut, le Ghetto, dans
dain et l'insouciance d'inféiêts plus réels, lequel nous ont relégués les chrétiens pour
et la plus grande partie de la population est nous jeter à ce mauvais air, en a été mira-
livrée sans défense aux fléaux qui l'acca- culeusement exempt. On m'a dit que jadis
blent. Ce que ces malheureux pourraient Varia cattiva n'était point aussi funeste
employer à se procurer des vêtements con- qu'elle l'est aujourd'hui. Ses progrès sont
venables, des habitations saines et une effrayants ; de la place del Popolo, elle s'é-
bonne alimentation, est absorbé par les tend jusqu'à la place d'Espagne, et par la
quêtes, par les offrandes' et par la longue fontaine de Trévi et le palais Colomna elle
série des exactions dévotes. Le reste se dé- touche au centre" de la ville, et elle com-
pense dans l'extravagance et'la dissolution mence à gravir les rampes de plusieurs col-
des habitudes d'une vie dissipée, et •aussi lines.
dans les vanités de la parure. Alors, on « Le dessèchement des marais Pontins
rencontre cette population maladive et dé- pourrait, dit-on, porter remède à cette af-
bile frappée par la phthisie et par la fièvre, fliction ; mais le déplorable état des finances
dont les ravages j-tlent, chaque année, ne permet pas d'achever les travaux com-
douZ'i à quinze mille malades dans les hô- mencés par plusieurs pontifes. Cette situa-
pitaux. Et <ians cette ville si pieuse, si rem- tion de la ville qui se proclame, à la face de
plie des ministres d'une religion de charité, l'univers, comme étant la cité de Dieu,
il ne se trouve pas de secours suffisants pour n'est-elle par un démenti donné par le ciel
soulager ces infortunes ! à ces mensonges de la terre? Ce n'est pas
« On a attribué ces désastres à Varia cat- ainsi que le Dieu d'Israël traitait les villes
liva, le mauvais air qui désole Rome et sa de ses prédilections. Ces châtiments terri-
campagne. Toutes les recherches faites pour bles, il les réservait aux villes maudites.
LE SECRET DU VATICAN 123

« Rome, si fière de ses monuments an- voir ses voûtes gigantesques. En détruisant
tiques, abandonne ces vestiges glorieux à des groupes de maisons, on rétablit la com-
un abaissement poussé jusqu'à l'ignominie. munication entre le Colisée et l'emplace-
Du Forum, ce foyer de la grandeur de la ment du Forum, tel qu'il était autrefois.
république romaine, la Rome des papes a fait L'arc de Titus fut isolé, et en abaissant le
le Cdmpo-Vaccino, ignoblement réservé au sol autour du temple de Vénus, on fit appa-
marché auxbuffies et aux bestiaux. Ces lieux raître une multitude de précieux fragments
qu'ils n'ont pas respectés, les fils abâtardis d'architecture. Enfin, d'importantes restau-
des géants de l'antiquité osent les présenter rations exécutées aux thermes de Titus, con-
à notre vénération ! tribuèrent à leur conservation.
« Je n'ai jamais pu concevoir l'antipa- « Pour sauver le Colisée, dont on avait
thie que le gouvernement de Rome affiche fait'une ..carrière immense qui fournissait
contre la nation française. Rome doit aux des pierres à la construction de palais,
Français une reconnaissance particulière, parmi lesquels on cite ceux de la chancel-
et je ne m'écarte pas de mon sujet en en par- lerie, Barberini, Chigi, Farnèse, demeures
lant ici. élevées par et pour le népotisme, il fallut,
-.« En 1810, l'administration française vers le dix-huitième siècle, sous le pontifi-
alors établie à Rome fut frappée par l'aban- cat de Clément X, construire quatorze cha-
don dans lequel gisaient les ruines histori- pelles qui placèrent l'édifice antique, en le
ques auxquelles se rattachaient les annales défigurant, sous la protection de la dévo-
d'un peuple qui fut si grand dans les desti- tion romaine.
nées du monde. L'état misérable du Forum « J'ai dit tout ce que les dehors du Coli-
excita surtout son indignation, et jusqu'en sée devaient aux soins de l'administration
1813 cet endroitfut l'objet de sa sollicitude. française ; l'intérieur de ce monument ne
Le terrain nivelé laissa à découvert les ba- leur a pas de moindres obligations. Les por-
ses de l'arc de Septime Sévère, et du temple tiques furent nettoyés, les dalles du pavé
dlAntonin et Faustine, que l'on entoura mises à découvert, et l'on put circuler li-
de murs protecteurs contre les envahisse- Tirement sous la triple rangée des arceaux.
ments du sol ; il fallut se borner à ces pré- Ces opérations, régulièrement dirigées, con-
cautions. Les débris amoncelés par quatorze vergeaient vers l'arène ; un moment arrê-
siècles avaient élevé le sol de six à sept tées par des obstacles, elles furent bientôt
mètres au-dessus de .son niveau primitif ; poursuivies. Le déblaiement étant terminé,
pour les enlever, il eût fallu dépenser des on reprit en sous-oeuvre les murailles dé-
sommes énormes. gradées et ébranlées par le temps ou par la
« Le Coliséej actuellement fréquenté tour main des hommes, on raffermit les arcs lé-
à tour par les soirées des focchelti et les cé- zardés, et ces intelligentes réparations as-
rémonies religieuses, fut aussi dégagé jus- surèrent une longue existence à l'amphi-
qu'à sa base, ainsi que les colonnes du théâtre de Vespasien, construit avec cette
temple de la Fortune, de Jupiter Tonnant brique romaine qui semble indestructible.
et celles de Phocus, serrées entre deux bâ- « Cette conduite des Français, opposée à
timents , toutes furent mises entièrement au l'inconcevable négligence et au vandalisme
jour. La basilique de Constantin, démasquée destructeur des •Romains, n'est-elle pas le
parla démolition des masures, et dont on blâme le plus manifeste de cette incurie
retrouva le pavé en iaune antique, laissa pour les monuments antiques, dont Rome
124 LE SECRET DU VATICAN

moderne vend aux étrangers son hypocrite abominables et les ruses si multipliées et si
admiration ? tristement ingénieuses par lesquels ces
' L « Les ciceroni, dont la bavarde et louan- êtres misérables cherchent à exciter le dé-
des plus repous-
geuse imposture est devenue proverbiale, se goût et la pitié, sont une
gardent bien de révéler ces faits ; ils ne santes misères de Rome. Les mendiants,
manquent pas d'attribuer tout ce qui a été dont l'aspect révolte, ont à Rome une im-
fait pour la conservation de ces monuments portunité que les gens de cette espèce n'ont
point ailleurs; ils assiègent, ils souillent et
au gouvernement-romain, dont ils célèbrent
ils salissent tous les accès des églises, des
avec affectation les vertus antiques.
« Les ciceroni, race fâcheuse et loquace,
monuments, des promenades et des palais.
infestent l'exploration des voyageurs ; leur Cette lèpre des rues se rencontre à chaque
ignorance menteuse n'étale qu'une science pas, comme un fumier humain. Ils débitent
vaine, et une érudition de parade et de li- de longues litanies, psalmodiant d'une voix
bretto; ils exploitent sans pudeur la crédu- gémissante des prières et des invocations
lité et l'inexpérience ; mais depuis, quelque avec une exagération dolente qui s'abaisse
temps, les guides, ces vade-mecum du touriste à mesure qu'elle excite ceux qu'elle essaj-e
indolent, leur font .une rude concurrence, de toucher. C'est quelque chose de sin-
et chaque jour les ciceroni voient, surtout gulièrement pénible, pour la pensée et pour
parmi les Anglais qu'ils ont tant exploités, le regard, que cette perpétuelle obsession. .
diminuer leurs dupes. Leur profession n'est « A R.ome, les pauvres, que la police ne
plus qu'un métier bas, obséquieux et ser- songe point à inquiéter, se partagent la
vile; pourvus de notions recueillies à la ville, que leur détestable industrie divise
hâte, ils ne sont jamais embarrassés de en différents quartiers, qui composent au-
mettre un mensonge ou une énorme impos- tant de fiefs. Ils marchent par bandes; '
ture à la place d'un fait, d'une date, d'un chacune a son organisation particulière et
souvenir et d'un document qui leur man- forme une fraction de l'agrégation géné-
quent. Jadis, plusieurs ciceroni appartenaient rale. Les églises, les palais et les lieux
pu-
à une classe éclairée qui utilisait son savoir blics semblent leur appartenir; ils
améliorer se trans-
pour une situation peu fortunée • mettent, comme on se transmet une pro-
mais la fourberie a maintenant remplacé la priété, les places
qu'ils occupent dans ces
science et ne propage plus que l'absurdité endroits. Us
courent aux distributions de vi-
et l'erreur. Les ciceroni, d'ailleurs, ne crai-
vres que font quelques couvents; là, ils se
gnent pas toujours de s'associer à d'infâmes gorgent
avec affectation d'aliments gros-
manoeuvres et de céder à d'indignes com- i siers, faire croire à une faim factice;
plaisances;-nous n'hésitons pas à les clas- durant pour
toute la journée, ils se jettent avec
ser parmi les misères de Rome. une hypocrite avidité sur ce qu'on leur
« La mendicité et la gueuserie fleuris- donne; mais le
soir, dans leurs repaires, ils
sent à Rome et dans toute l'étendue des se livrent à l'orgie.
États romains, avec l'activité
que Le Sage « A la mendicité, ces êtres abjects joi-
a donnée aux mendiants et aux gueux de gnent l'intrigue, l'espionnage
Gusman d'Alfarache. et les ra-
pines.
« Les plaies et les souffrances feintes,
étalagé « Les moines quêteurs, qui appartiennent
les infirmités supposées, l'affreux
aux ordres mendiants,
de cette hideuse imposture, les artifices se croient autorisés
k pénétrer de vive force
partout où ils es-
LE SECRET DU VATICAN 125

pèrent remplir leur.besace; c'est le com- qu'on voyait fleurir à la cour des Borgia.
plément de la mendicité des rues. Nous ne savons s'il est vrai que don Mi-
« Les pèlerins viennent ensuite; les prin- guel soit, comme on l'a dit, les délices de
cipales fêtes, et surtout la semaine sainte, Rome ; mais nous pouvons affirmer qu'il
les amènent à Rome en grand nombre. Ils est l'exécration de l'Europe.
portent le costume consacré, la longue robe, « N'est-ce pas vers Rome que se dirigea
le large chapeau, le bourdon et les coquil- don Carlos, qui vient de renoncer à ses
lages ; après les ciceroni, les pèlerins qui droits sur la couronne d'Espagne ?
racontent leurs voyages pour obtenir des « On m'a parlé d'un conte de Voltaire, un
dons et des aumônes, sont les plus impu- écrivain français dont à Rome on ne pro-
dents menteurs qu'on puisse imaginer. nonce le nom que tout bas, dans lequel il a
« Pendant trois jours, ils sont admis et placé à Venise un souper de rois détrônés.
demeurent hébergés à l'hospice de la Tri- Dans ce siècle, la même réunion a été pos-
nité ; puis ils se répandent dans la ville, sible -à Rome.
visitent les sept basiliques, baisent les sain- « Ainsi, les ruines vivantes vont se mê-
tes statues et les saintes images, et gravis- ler et se confondre avec les ruines mortes,
sent à genoux les marches des autels et les dans ce foyer de tant d'éboulements.
degrés de la scala santa. Dans ces momeries, « La loterie existe encore à Rome; tout
il y a quelque chose qui dégrade l'huma- ce qui a été dit au nom de la morale n'a.
nité; cependant les pèlerins sont en grande point prévalu contre les nécessités cupides
vénération auprès du peuple de Rome. du trésor romain. Cette institution nourrit
-
« La cité pontificale n'est plus, comme et entretient dans le coeur, dans les senti-
autrefois, la ville orgueilleuse où les pon- ments et dans les moeurs de la population
tifes mandaient les souverains pour les voir de la ville qui se proclame sainte entre tou-
se courber sous la puissance papale! Rome tes les villes, le germe de l'avarice, que l'É-
est aujourd'hui l'asile de toutes les gran- glise a mise au nombre des péchés mortels,
deurs tombées; les ruines des trônes écrou- « A la Curia innocentia, le palais des ad-
lés et les débris des couronnes brisées ministrations, à côté des chancelleries, des
s'entassent dans cet amas de débris et de tribunaux, des appartements du cardinal-
ruines. On dirait qu'une pente funeste en- camerlingue du trésorier général et de
,
traîne vers cet abîme, où se sont éteintes leurs secrétariats, se trouve la loterie.
tant de splendeurs, toutes les disgrâces écla- « Là, deux fois par mois, on peut, à quel-
tantes. ques pas des sommités administratives, et
« Pour ne. parler que de ces derniers presque sous leurs yeux, contempler le peu-
temps, ce fut à Rome que se retirèrent ple romain en proie à de violentes convul-
l'oncle, la mère et le frère aine de Napo- sions où éclatent une fougue et une véhé-
léon ; les étrangers se font montrer les mence que je n'avais rencontrées ni aux
lieux qu'ils ont habités. Don Miguel, ce églises, ni aux théâtres. C'est que,, dans
monstre précipité d'un trône usurpé, c'est cette nation pervertie, il est une chose au-
à Rome qu'il est allé cacher ses fureurs et dessus de toutes les autres, c'est l'avidité. -
sa défaite. Il s'y est rendu célèbre par ses « Les témoignages de la joie et de la dou-
détestables extravagances, sa débauche, ses leur sont également insensés; dans leurs
emportements, le scandale de ses amours. colères, les espérances déçues s'en prennent
Il a reproduit cette vie dissolue et excessive à tous les objets vénérés. Dieu,la madonna,
126 LE SECRET DU VATICAN

les saints, sont hautement accusés et inju- deviennent brigands. Il y a des localités
_
riés ; on leur reproche leur ingratitude et où cette passion criminelle a tous les carac-
on leur demande compte de tout ce qu'on a tères d'une épidémie morale.
fait pour les rendre favorables, aux numé- « L'opinion et le sentiment publics ne
ros qu'ils ont abandonnés. leur sont d'ailleurs pas aussi contraires
« C'est surtout aux classes pauvres que
qu'on pourrait le croire. Les attaques à
s'adressent ces funestes-excitations. La lo- force ouverte, les exploits des grands che-
terie et ses déloyales séductions engendrent mins, les combats et même le meurtre,
la mendicité et le vol, la corruption et tou- trouvent chez quelques-uns des admirateurs
tes les industries infâmes. L'exemple donné et ne rencontrent nulle part la honte ou l'in-
par la France a.été dédaigné; cependant, famie ; à cette existence de bandit, on at-
cette plaie des moeurs françaises a été fer- tache même quelques idées d'intrépidité et
mée sans, causer aucun désordre; mais tout de valeur. Les femmes surtout se passion-
ce qui tend à avilir le peuple va trop bien nent pour ceux qui affrontent cette lutte et
à ceux qui veulent l'asservir, pour que bravent ces périls.
Rome ait pu .songer à supprimer la loterie : « Tout le monde, excepté ceux qui le
pour les uns c'est une misère de plus ; pour poursuivent, témoigne de l'intérêt au ban-
les autres, un nouveau moyen d'oppression. dit ; on lepr otége contre le gendarme, on le
« J'ai tant entendu parler des brigands des -plaint s'il succombe ; ce n'est point, comme
environs de Rome, que je n'ai rien négligé ailleurs, un ennemi de la société, c'est un
de ce qui pouvait me les faire connaître. téméraire qui trouve aide et sympathie
Presque tous les récits que l'on- a faits de- Aussi la police romaine rencontre-t-elle,
vant moi sur leurs attaques ne m'ont point dans la répression du brigandage, des obs-
paru assez véridiques pour m'y arrêter ; tacles nombreux. C'est à ces.difficultés que
dans ce que j'ai lu et entendu sur ces hom- l'on attribue les lâches transactions du gou-
mes redoutés, j'ai" partout retrouvé le vernement pontifical avec les bandits, pour
roman. obtenir d'eux des trêves qu'ils n'observent
« Le hasard vient de me servir mieux que jamais, et un repos qui contrarie trop leurs
ne l'avait fait jusqu'ici l'assiduité de mes désirs pour pouvoir durer longtemps.
recherches. « Parmi les brigands modernes, le célè-
« Les habitants de la campagne-de Rome bre Gasparone a pris le rang d'un héros, et
ont, dans- les habitudes de leur vie, dans résume en lui seul le type le plus frappant,
leurs traits et dans leurs idées, des signes le plus vrai et le plus animé du bandit
qui les séparent, sur plusieurs points, de romain.
la dégradation romaine. « Voici ce que m'a raconté une des com-
« Sans connaître le vrai courage et sans pagnons de Gasparone, lui-même brigand
avoir de bravoure réelle, ils ont une cer- retiré et pensionné par l'État.
taine hardiesse et une et rtaine audace qui, « Dès l'âge de seize ans, Gasparone dé-
bien dirigées, pourraient produire de bons buta dans la carrière du meurtre en assas-
résultats ; mais, abandonnés à eux-mêmes-, sinant son confesseur, qui lui refusait l'ab-
c'est vers le mal qu'ils portent cette vigueur solution d'un vol. En brigand bien appris,
et cette énergie. Un gouvernement éclairé • il était dévot, se confessait et croyait ferme*
ferait de ces hommes des' soldats.; sous les ment que l'absolution du prêtre et un acte
influences vicieuses qui les entourent, ils de contrition lui assuraient le pardon de
ses
LE SECRET DU VATICAN 127

péchés; il lisait le rosaire,portait un scapu- était d'autant plus à déplorer que, de jour
laire, avait pour la madonna une dévotion en jour, la bande de G:isparone recevait des
vive et éclatante, et il ne commettait jamais recrues nouvelles attirées par la réputation
un crime qu'à la condition de se repentir. de ce chef terrible ; avec le nombre des ban-
« Précipité dans le mal par cepremier for- dits croissait la férocité de leurs actes.
fait, Gasparone, pris en flagrant délit, tua « Enfin, cerné de tous côtés, Gasparone
de deux coups de stylet deux soldats qui et sa troupe se rendirent, mais à condition
voulaient l'arrêter. Poursuivi par six cara- qu'ils auraient la vie sauve. -
biniers, il se réfugia dans les broussailles, « Aujourd'hui, le bandit et ses compa-
se défendit bravement, et ses six ennemis gnons vivent paisibles, retirés du monde et
tombèrent sous ses coups. riches de ce qu'ils ont volé.
« C'est de ce jour que Gasparone fut il- « Gasparone habite le bagne de Civiia-
lustre; nommé chef de bande, il comman- Vecchia comme une villa. Ce bagne n'est
dait à quatre cents hommes. point soumis aux règlements infligés aux
« A la tête de cette troupe, vers l'année autres lieux de détention. •
1825, ce chef redoutable parcourait les États « Il y reçoit, m'a-t-on dit, des lettres
pontificaux et tout le littoral napolitain, dé- adressées ainsi :
solant ces contrées par le vol, l'assassinat « A rillustrissinio signore Gasparone, ai
et le pillage avec une atrocité jusqu'alors bagni di Civita-Vecchia.
inconnue. « La renommée dé Gasparone a laissé-
« La terreur était générale : souvent, ar- bien loin derrière elle tous les noms qui
.
rêtés par la frayeur, les voyageurs demeu- l'ont précédée.
raient des mois entiers dans un village, « Spartacus, Marco-Sciara,Zampa', Dieci-
sans oser continuer leur route. Rome et Nove,- Fra-Diavolo, Barboza, Giuseppe-Mas-
Naples mirent à prix la tête du bandit. Le trilli, Pietro-Mancino, Gobertino, qui tua
gouvernement romain envoya contre lui de sa main neuf cent soixante-quatre per-
une armée de dragons ; toutes ces forces sonnes et six enfants, et qui n'eut en mourant
échouèrent, et ne servirent qu'à exalter la qu'un seul regret, celui de n'avoir pas
renommée de Gasparone. poussé le nombre de ses meurtres jusqu'à
Dans les évolutions ;de ce chef et de sa mille, ainsi qu'il en avait fait le voeu, pâlis-
troupe, il y avait quelque chose de fantasti- sent devantGasparone.
que. Toutes les cavernes de la basse Italie « Aronzo Albagna, qui massacra toute sa
et tous les défilés de l'Apennin leur étaient famille, son père, sa mère, ses deux frères
familiers. On les cherchait sur la monta- et sa- soeur; Badino, Maïno, Funcatripa,
gne, ils étaient dans les marais Pontins; si Perella, Corampraho, Calabrese et Mezza-
l'exploration fouillait les marais, Gasparone pinta, malgré leurs récents exploits et la'
et les siens se montraient sur la montagne. gloire qu'ils doivent aux légendes et aux
Le peuple, dont ce bandit était l'idole, disait entretiens des habitants de Rome et de sa
qu'on le prendrait pour un démon si l'on ne campagne, s'effacent auprès de Gasparone.
connaissait pas sa dévotion à saint Antoine, « Quelqu'un qui a vu cet homme dans sa
et le soin scrupuleux avec lequel il s'abste- retraite m'a affirmé que rien en lui ne ré-
nait d'assassiner les jours de dimanche et pondait à l'idée qu'on pouvait se faire de lui
de fête. d'après ce qu'on sait de sa vie. C'est un
« Cette impuissance de la police romaine vieillard au regard doux, aux traits nobles
128. LE SECRET DU VATICAN

et reposés; son sourire est calme et affa- mille, tout est soigneusement rapporté dans
ble, et rien ne décèle en lui des instincts de ces notes transmises par toute la partie de
férocité. la population romaine qui vit aux dépens
« Sur sa physionomie, on aperçoit une. des étrangers, qu'elle livre ainsi à la furie
gaieté sereine et paisible qui s'allie à une et à la rapacité des brigands.
gravité vénérable, sous -laquelle il est tout « Entre les Italiens de Rome,
leurs bas-
à. fait impossible de retrouver le brigand et ses perfidies et l'audace des brigands de la
le bandit, qui .savait si bien manier le sty- campagne, il y a la différence qui existe en-
let et le tromblon, et le septième jour prier tre un voleur de grand chemin et un filou.
« De ces faits, dont je ne vous
Dieu pour obtenir la rémission des horri-' ai parlé,
blés péchés commis pendant le reste de la mon père, qu'avec réserve et modération,
semaine. il-résulte que, du-monde entier, l'Italie et
« Peu de vieux brigands arrivent à. une l'Espagne, les deux régions les plus catholi-
métamorphose aussi complète que celle de ques de l'Europe, l'Italie est celle dont le
Gasparone, Ces exemples d'une conversion brigandage s'éloigne le plus lentement; et
totale sont aussi rares dans la contrée ro- que, de toutes les contrées italiennes, les
maine qu'ils sont fréquents chez les dépor- États romains sont l'endroit où les brigands
tés anglais. subsistent le plus longtemps sans pouvoir
« Les brigands du pays romain s'atta- être complètement extirpés.
,quent aujourd'hui aux personnes mêmes « Une meilleure éducation, plus de lu-
des voj^ageurs, bien plus qu'à leur argent, mières, moins de crédulité, de bons exem-
t
à leurs joyaux et à leurs effets; ils entraî- ples et surtout le travail, épargneraient au
nent leurs captifs dans les montagnes,fixent peuple • de Rome ces misères qu'entretien-
le prix de leur rançon,'et expédient à Rome nent et propagent l'ignorance et la supers-
les émissaires qui doivent rapporter les tition, que le clergé catholique cultive dans
sommes demandées par les prisonniers eux- les coeurs et dans les esprits avec une si
mêmes. coupable complaisance,
« Ceux-ci restent entre les mains des « Mon père, j'ai vu et j'ai touché les pieds
bandits comme otages, et comme garantie d'argile du colosse; on dit que sa tête est
d'une sûreté que la fraude ou la malveil- d'or; c'est elle maintenant que je vais exa-
lance pourraient'compromettre. miner. Le Dieu d'Israël soutiendra mon
« Aux portes mêmes de R.ome, la campa- courage dans cette course nouvelle, comme
gne est infestée par ces attentats. Le prince je le prie de-veiller, sur vos jours. »
de Canino Lucien, le frère aine de Napo- Ici se terminait le manuscrit de Noëmi.
léon, fut arrêté il y a quelques années à D'autres misères que celles qui ont frappé
quelques pas de la ville et soumis à une les regards de la jeune juive nous sont ap-
forte rançon. parues ; elles se rencontreront sur nos pas,
« C'est du dedans qiie les brigands du dans le chemin qu'il nous reste à parcourir ;
dehors reçoivent les indications qui leur si- nous les signalerons avec tout ce qui peut
gnalent surtout les riches étrangers. Ces mettre en relief les infirmités de cette pré-
.
renseignements sont-toujours d'une incon- tendue puissance romaine qui n'est plus
cevable exactitude ; la route, la valeur des que l'ombre d'elle-même.
objets, la désignation des personnes, leur Au moment où Noëmi quittait Ben-Saûl,
fortune, leur situation et celle de leur fa- après avoir déposé entre ses mains le ma-
LE SECRET DU VATICAN 129

Une cavalcade.

nuscrit qu'elle envojrait à Ben-Jacob, elle « Je pars pour les légations.


fut brusquement poussée par un homme
qui courut violemment à sa rencontre; à « PAOLO. »
peine remise de cette secousse, elle portait
la main à son coeur pour en retenir les bat- Ces mots étaient pour elle obscurs et sans
tements précipités , lorsqu'elle s'aperçut signification ; mais elle comprit, par de mys-
qu'on avait introduit dans le corsage de sa térieux saisissements, que ce nom de Paolo
robe un billet. avait un écho dans son coeur; elle sentait
Une secrète inspiration lui conseilla de aussi à son émotion que cet avis avait un
lire tout de suite cet écrit; en déployant rapport caché avec les intérêts de sa race
le papier, elle y vit tracée une seule ligne : et avec ceux de son amour.
17
130 LE SECRET DU VATICAN

CHAPITRE XV
La Cour de Rome.

Lorsqu'on passe subitement d'une obs- La beauté de Noëmi et ses attraits, qu'il
curité profonde à une clarté soudaine, le était difficile de regarder impunément,
regard, ébloui, troublé ou surpris par un l'avaient séduit; il ignorait qu'elle fût juive,
si prompt changement, ne peut d'abord dis- et ne savait de la jeune fille que ce qu'il
tinguer les objets ; pour les regarder atten- avait plu à la signora Naldi de lui raconter.
tivement, il faut que les yeux se remettent Lorsqu'il vit Noëmi au Corso, il s'informa
de cette première émotion. de ce qui concernait cette belle personne.
Devant la cour de Rome, lorsqu'elle se On lui répondit, nonchalamment que c'était,
montre dans le faste oi'gueilleux dont elle a une fille grecque que la vieille signora pro-
entouré le trône et l'autel, il est difficile duisait dans le monde. Le cardinal Ferdi-
.
d'échapper à cette impression. La sensa- nand eut envie de la connaître et se fit
tion qu'on éprouve pénètre rarement jus- aisément présenter à elle. Entre la juive et
qu'au coeur ; elle est aussi fugitive et aussi l'éminence, il se passa quelque chose de
passagère qu'elle a été rapide. Cette magni- singulier. Le cardinal, sous les formes les
ficence ne frappe que les yeux; pour l'âme, plus polies, laissa cependant entrevoir ses
elle.reste froide, muette et inerte ; à côté de désirs et percer les espérances qu'il avait
_
la splendeur se montre le mensonge de ce conçues. Noëmi s'aperçut tout de suite des
faux éclat. intentions qu'on avait sur elle, et loin de
Ces impressions, Noëmi les éprouva ; céder au premier mouvement de son indi-
elle venait de contempler tant de misères, gnation, elle se contint, et il lui parut pi-
.
elle se trouvait en face de tant de magnifi- quant de mettre aux pieds d'une fille d'Is-
cence! La réflexion dissipa promptement le raël un prince de l'Église catholique soumis
charme, et l'examen sérieux fit bientôt suc- et respectueux.
céder à son enthousiasme et à son admira- Ce ne fut point à Dieu qu'elle demanda le
tion d'autres idées. La foule, étourdie par succès de ce dessein, elle craignait trop le
cet appareil, est charmée de la beauté d'un créateur du ciel et de la terre pour le mê-
spectacle qui la ravit et l'entraine ; mais les ler à de semblables voeux ; mais ce fut au
esprits éclairés, ceux qui se séparent du nom de Paolo, qui vibrait dans son coeur,
vulgaire, s'efforcent de mettre la vérité à la qu'elle invoqua en suppliant celui -qui le
place de l'illusion et savent se préserver de portait de ne point s'irriter contre ce qu'elle
ces entraînements. allait entreprendre.
Parmi les personnages considérables que Noëmi avait une intelligence trop élevée
la signora Naldi avait su attirer près d'elle, pour se servir des petits artifices de la co-
on remarquait un cardinal napolitain, un des quetterie; afin d'arriver au but qu'elle se
plus jeunes du sacré collège; nous lé dési- proposait; elle suivit une route opposée.
gnerons sous le nom de Ferdinand, qu'il Elle se para d'une dignité sévère et d'une
portait dans l'intimité. imposante retenue; elle accueillit sans co-
LE SECRET DU VATICAN 131

1ère, mais aussi sans empressement, les hom- il m'est impossible de le sauver ; mais puis-
mages dont | elle était l'objet; elle sut [faire que Dieu réservait à ma vieillesse cette
comprendre qu'elle avait deviné ce qu'on at- amertume... que sa volonté soit faite!
tendait d'elle, mais sa ferme résolution de Et ce fut en pleurant que dom Salvi s'é-
rester pure se manifestait en même temps loigna.
par des signes qui ne permettaient pas d'en Restée seule, Noëmi réfléchit à ce qu'elle
douter. venait d'entendre : des deux amis dévoués
Sous ce calme glacé, Noëmi, avec une ad- que la Providence semblait avoir placés
mirable adresse, savait ne rien perdre des près d'elle, l'un retournait dans sa patrie,
avantages de sa figure et de son esprit; l'autre s'éloignait accablé par la douleur...
sans cesser de se montrer avec tout ce qui Paolo!... les légations... une lutte déses-
pouvait plaire, elle se fit honorer. pérée... la captivité... la mort !
Le jeune et bouillant cardinal n'était Et puis elle rapprochait les paroles de
point accoutumé à combattre des obstacles dom Salvi : « Paolo que j'ai élevé, » avait-
de cette nature; mais il y avait dans la pu- il dit. Dans ces mots, elle cherchait le mo-
deur et dans l'honnêteté de Noëmi un senti- tif de l'affection qu'il lui avait témoignée
ment si chaste et si sincère, qu'en présence dès leur première rencontre.
de tant de candeur il abandonna ses pre- Toutes ces lueurs vagues et terribles pas-
mières vues, et il voua à la jeune fille une saient devant sa pensée comme les éclairs
affection désintéressée. qui précèdent l'orage ; elle se rappelait alors
A cette époque, Noëmi reçut la visite de qu'elle avait entendu échanger entre son
Jules de Bonneville et de dom Salvi. Le père et Ben-Sa(il quelques paroles sur des
jeune peintre retournait à Paris, le vieux résistances que le pouvoir voulait répri-
prêtre restait à Rome; sur sa figure, ordi- mer; il avait était question, dans cet entre-
nairement si sereine, on apercevait les tra- tien, de soldats étrangers, d'emprunt pour
ces d'un chagrin récent; il regardait Noëmi la solde de ces troupes, et de tribunaux san-
.avec un sentiment douloureux. Elle essaya guinaires dont les arrêts étaient exécutés
quelques questions que le vieux prêtre élu- sans délai.
dait de son mieux; mais elle insista pour Oui, elle se souvenait de ces choses...
connaître la cause de cette affliction, sur la- dont elle comprenait maintenant le sens for-
quelle on ne pouvait l'abuser. Dom Salvi, midable... Entre ces menaces et le-sort de
cédant à son émotion, lui dit en larmes : Paolo, il y avait une sinistre coïncidence.
.— L'enfant que j'ai élevé, Paolo... Elle ne pouvait plus douter que l'objet de sa
A ce nom, un frémissement secret fit tres- tendresse ne fût le même que celui dont le
saillir Noëmi ; le prêtre continua : vieux prêtre venait de parler; n'avait-elle
.
— Paolo, dont je surveillais la jeunesse, pas reçu l'avis de son départ pour les lé-
est parti pour les légations ! gations?
— Eh bien ? reprit Noëmi pâle et trem- Noëmi fit tout de suite avertir dom Salvi
blante. qu'il la prévînt lorsque le moindre danger
— Une généreuse ardeur le précipite menacerait Paolo. Elle se trouvait heureuse
dans une lutte désespérée, il n'y trouveraque de pouvoir reconnaître ainsi les services et
-la captivité ou la mort... Je ne suis rien, la protection qu'elle devait au courage de ce
je ne puis rien; si l'implacable et cruelle jeune homme; elle éprouvait aussi une se-
sévérité des châtiments vient à le menacer, crète satisfaction à protéger ceux qui l'a-
132 LE SECRET DU VATICAN

vaient défendue quand elle était faible et Cette masse nuit à l'église, qu'elle dépasse
isolée, et ces dispositions la conduisirent en la dominant de la moitié dé sa hauteur.
naturellement au ferme propos de ne rien Les abords du palais étaient encombrés par
négliger pour s'assurer des protections les voitures de cardinaux, qu'on reconnais-
puissantes.: sait à ce luxe lourd et pesant des derniers
En ce moment, une cameriera vint la prier siècles, et auquel l'étiquette de la pourpre
de passer dans l'appartement de la signora, n'a rien changé.
où l'attendait le cardinalFerdinand; depuis Par un escalier-à deux rampes d'une large
que celui-ci avait renoncé à posséder Noë- et magnifique construction, oeuvre du Ber-
mi il lui témoignait le plus tendre dé-
,
nini, dont les .marches partent de l'extré-
vouement. mité du portique qui entoure la place, on
La conversation était fort animée, et l'é- monte aux appartements du santo padre.
minence parlait avec enthousiasme d'une La garde suisse, portant le costume du
prochaine réception qui devait avoir lieu xve siècle, est au bas de l'escalier. En
au Vatican, dans laquelle Sa Sainteté don- voyant ces habits d'un autre temps, on-di-
nerait audience à plusieurs-ambassadeurs-' rait que la cour de Rome veut, sur" le seuil
de têtes couronnées,chargés de lui remettre même de la demeure pontificale, faire con-
des notifications officielles de la part de leurs naître son immobilité dans le passé, et sa
souverains. résistance aux progrès du présent et aux
Il demanda à Noëmi si, depuis qu'elle espérances de l'avenir.
était à Rome, elle avait assisté à ces récep- Le salon royal est fastueusement décoré
tions dont il vantait la splendeur. de marbres "et d'albâtres précieux. Perino
Elle répondit que jamais elle n'avait eu del Vaga et Danielo di Vitterra en ont posé
ni l'occasion ni le moj^en de voir ces pompes les stucs; George Vasari y a peint Gré-
-
de la cour romaine, mais qu'elle éprouvait goire IX excommuniant Frédéric II.au con-
une vive curiosité de les connaître, et qu'elle cile de L3'on, et la flotte chrétienne se pré-
avait le plus ardent désir d'être admise à parant à combattre les Turcs à Lépante.
les contempler. Taddeo Zucchari a représenté Charlemagne
A cet élan tout féminin, le cardinal sou- confirmant la prétendue donation de Cons-
rit, et il annonça à Noëmi qu'il pouvait con- tantin, cet acte si contesté, sur lequel les
tenter son envie ; il ajouta que le lendemain pontifes essayent, depuis tant de siècles, de
il enverrait un de ses carrosses chercher la fonder l'établissement de la puissance tem-
signora et sa jeune compagne pour les con- porelle ; l'absolution que donna GrégoireVII
duire au Vatican. à l'empereur Henri IV en présence de-la
Le palais Vaticano est le séjour des papes comtesse Mathilde, et la prise de Tunis sous
en hiver. Assez d'autres ont parlé et parle- le pontificat de Paul III; Marco di Sienne a
ront encore des richesses artistiques qu'il retracé Othon restituant les biens de l'É-
renferme, pour que nous ne revenions pas glise; et Geronimo Sicciolante a fait revivre
sur ce sujet : les seules loges de Raphaël Pépin, remettant aux successeurs de saint
sont un trésor inappréciable. Pierre la ville de Ravenne, après la défaite
Situé sur le mont Vaticano, cet édifice d'Astolphe, roi des Lombards.
touche à la colonnade et à la basilique de Ces orgueilleuses peintures célèbrent tou-
Saint-Pierre; son étendue est de 365 mè- tes le triomphe de la papauté. Dans l'une, on
tres en longueur, et 246 mètres en largeur. montre le. pape, souverain spirituel, excom-
LE SECRET DU VATICAN 133

muniant un empereur; dans l'autre, on En présence de ce flot tumultueux d'inté-


.
exalte le catholicisme vainqueur de l'isla- rêts et de passions, on comprend combien
misme en combat naval; plus loin, c'est d'intrigues doit enfanter cette perpétuelle,
la représentation vivante de l'établissement tourmente de tant de brigues, d'artifices et
de la puissance temporelle; ici, l'acte le de manoeuvres, pour parvenir à la fortune
plus odieux de tous ceux par lesquels les et à la faveur.
pontifes aient fondé leur domination ; ail- Princes de l'Église, nobles, dignitaires
leurs, une nouvelle victoire contre les infi- du clergé, dignitaires de l'État, officiers du
dèles; puis, la double restitution de biens et palais, officiers de l'armée, magistrats et
d'une ville faite par deux souverains, six administrateurs, chefs et généraux des or-
empereurs et un roi, et sans doute propo- dres religieux, tout se meut dans un seul
sée comme exemple aux autres monarques. but, celui d'arriver à l'opulence et au pou-
Eh bien, la vanité haineuse dès pontifes voir ; tous gravitent, satellites soumis, au-
ne s'en est pas tenue là. Il a fallu qu'après tour de la volonté qui dispose des biens
les contentements donnés à toutes les su- qu'ils désirent.
perbes passions de l'Église, on satisfit aussi Le pontificat est le centre de cette circon-
ses ressentiments et son fanatisme. Trois férence ; chaque rayon reçoit les impulsions
autres tableaux du salon royal du Vatican de l'axe sur lequel tourne cette machine
représentent donc les massacres de la Saint- aux rouages si compliqués, et qui, par son
Barthélémy, les assassinsjetant parla fené- mouvement, prétend régler celui du monde
-tre le corps de l'amiral de Colignjr, et Char- entier.
les IX donnant en plein parlement son Et lorsqu'on demande à l'histoire com-
approbation à ces actes épouvantables aux- ment s'est formée, à travers les siècles,
quels s'associent les joies secrètes de Rome, cette puissance si longtemps redoutée, et
comme l'attestent suffisamment ces peintu- comment elle n'est plus aujourd'hui qu'un
res et le lieu où elles sont placées. C'est simulacre vain, un seul mot répond à cette
uans cette salle, et sous les inspirations de double question. La grandeur et la déca-
ces souvenirs, que le pape reçoit les ambas- dence du saint-siége eurent une cause uni-
sadeurs des puissances étrangères. que et commune.
Lorsque la cour de Rome est réunie pour L'ambition !-
ces solennités politiques, c'est une confu- Dans les premiers siècles du christianisme,
sion de titres, de dignités, d'insignes et de lorsque les successeurs des apôtres n'a-
prétentions dont il est impossible de donner vaient point encore élevé le trône des papes
une idée exacte ; l'observation s'égare dans sur les ruines de la chaire de saint Pierre,
ce chaos de distinctions bizarres, arrogan- Rome apparaît sainte, presque divine, n'a-
tes, multipliées, et qui étalent avec une si gissant que dans l'intérêt du ciel, et se rap-
complaisante ostentation les marques de pelant alors que le royaume fondé par le
leur pouvoir et de leur servitude; depuis Christ n'était pas de ce monde.
les cardinaux jusqu'aux plus humbles offi- C'est Rome spirituelle, celle qui fut pour
ciers, c'est une inconcevable agglomération l'humanité un phare et un foyer de lumières
et un mélange grotesque de charges et de et de civilisation.
fonctions. En suivant le cours des âges, un autre
La cour de Rome est.la seule où l'on ren- Rome nous apparaît.
contre un telle cohue d'ambitieux. C'est Rome matérielle, corrompue, ido-
134 LE SECRET DU VATICAN

lâtre et profane, et tout entière livrée aux sur les traits du vieillard les mystérieuses
intérêts de la terre. inquiétudes du chef de l'État. Toute la cour
C'est Rome temporelle, celle qui fut le composa son visage sur celui du maître, et à
fléau du monde au lieu d'en être le flambeau, la malicieuse gaieté et à la pétulance de la
celle qui doit compte à la religion du Christ conversation italienne, succéda unmaintien
de toutes les afflictions qu'a subies l'Église; sombre et austère ; seulement, la raillerie
celle à qui seule il faut imputer les souf- lançait à voix basse les traits qui éclataient
frances et les douleurs du sanctuaire. tout haut avant l'arrivée du souverain pon-
Par quelle monstrueuse association d'i- tife. A Rome, dans les circonstances les
dées prétendrait-on réunir, dans un même plus graves aussi bien que dans les plus
culte et dans une même vénération, des cho- futiles, le sarcasme ne perd jamais ses
ses si diverses l'une de l'autre et si con- droits.
traires entre elles ? Un autre sujet d'angoisses se joignait aux
.
A Rome apostolique, à la cité des apô- peines cachées du gouvernement romain;
tres, appartiendraient tous nos hommages, on se disait l'un à-l'autre, à l'oreille et sous
notre respect et notre affection. le manteau, que les juifs, dont on ne cessait
A Rome.papale, l'époque actuelle, l'écho de solliciter des emprunts, les refusaient
de l'inexorable histoire et des faits récents avec une obstination nouvelle. On parlait
ne doit qu'anathème et indignation. d'une ligue puissante formée entre tous les
Au moment où le palais du Vatican se capitaux israélites pour repousser Tes de-
remplissait de cette multitude superbe, au mandes de Rome. On affirmait que, le ma-
moment où tant d'hommages s'empressaient tin même, le trésorier s'était rendu au Va-
autour du santo padro, la cour de Rome tican, et qu'après une longue conférence
était agitée par de sombres et mystérieuses avec le santo padre, on l'avait vu descendre
inquiétudes. par la scala segreta, pâle et consterné.
Les nouvelles de toute l'Europe contra- Ces sombres rumeurs, qui affligeaient di-
riaient ses desseins; et c'était surtout de la rectement les désirs de chacun, les convoi-
France, cette belle contrée si longtemps tises et les espérances de tous, répandirent
soumise aujoug.de Rome, que venaient les dans les groupes des courtisans une tristesse
bruits sinistres et menaçants. Les légations subite.
étaient toujours irritées et frémissantes ; là, Ce changement n'échappa point à Noëmi;
sur ce sol tourmenté, on retrouvait encore elle parut elle-même agitée et tremblante,
la semence et le germe des idées qu'à Rome comme si elle ressentait le contre-coup
on appelle les idées françaises, et dans ses af- d'un trouble dont la cause lui était incon-
flictions politiques, le gouvernement ponti- nue.
fical regrettait le temps où les rois de Recommandées par le cardinal Ferdi-
France portaient les titres de rois très-chré- nand,, la signora Naldi et la belle juive
tiens et de fils aînés de l'Église, et vouaient avaient été placées parmi les grandes dames
à la Vierge leur couronne, leur royaume et et les princesses; comme elles, toutes deux
leurs sujets. avaient baisé le pied du pontife, et, sur l'in-
Lorsque le santo padre sortit de ses ap- dication du maître des cérémonies, elles
partements j>articuliers pour paraître de- s'étaient assises devant le pape sur des
vant la foule brillante rassemblée dans les carreaux de drap rouge dont le nombre est
salons, on pouvait facilement apercevoir proportionné au rang et à la qualité, de
LE SECRET DU VATICAN 135

telle sorte que celles des moindres condi- ges, ses dignités et ses fonctions à la cour et
tions en ont trois. Les femmes que distin- à l'État; il résulte de ces alliances bizarres
gue leur position ou leur mérite ont depuis . une incohérence et.une confusion inexpri-
quatre jusqu'à sept carreaux. Ce nombre mables. Ainsi, à côté des ministres du gou-
est celui des princesses souveraines ou de vernement, pontifical, existe une série de
sang roj'-al. Parmi les femmes, les têtes fonctions dont les attributions sont à la fois
couronnées se tiennent en dehors de ce cé- honorifiques, politiques, civiles et reli-
rémonial; elles ne baisent pas le pied du gieuses; il n'est même pas rare que l'au-
pape, Le santo padre les fait asseoir sur torité militaire soit admise à ce partage.
des fauteuils, et, après l'audience des da- Nulle part le désordre n'a été ordonné avec
mes, il leur offre une collation dans une plus de luxe et plus d'ostentation.
chambre richement décorée et destinée à ces Partout on se heurte contre le mons-
festins. trueux accouplement de la puissance tem-
Le nombre des personnes qu'on rencon- porelle et du pouvoir spirituel.
tre à la cour de Rome ne se compose pas Ce n'est point dans les nombreux écrits
seulement de la foule des nobles, des étran- publiés à toutes les époques contre le pon-
gers de distinction, des cardinaux, et de la tificat que nous avons cherché les traits
multitude des dignitaires de l'État et de l'É- principaux de cette organisation. Notre
glise. La seule maison du pape fourmille sincérité a puisé aux sources intimes, et
d'officiers de toute espèce, et qui-suffiraient consulté les documents légués par ceux qui
pour remplir les plus vastes palais. Cette ont vécu loyalement au milieu des faits
tourbe de valetaille bariolée a pris un ac- et des actes qu'ils rapportent.
croissement successif et gigantesque. A la Si nous voulons rapprocher l'ordre du
fin du xvne siècle, sous le pontificat d'Inno- gouvernement romain de celui qui régit
cent XI, le chiffre des officiers et des servi- les autres États, nous dirons que le cabinet
teurs du pape était considérable. Dans son ou le ministère du pape se compose de huit
Tableau de la cour de Rome, Jacques Ajanon, emplois : celui de secrétaire d'État, de mi-
prélat et domestique de ce pontife, en donne nistre de l'intérieur, de secrétaire des péti-
la liste la plus exacte. tions, de secrétaire des brefs, d'auditeur de
A Rome, l'État n'est pas séparé du trône; Sa Sainteté, de ministre des finances, de
la souveraineté et le gouvernement se con- ministre pour les affaires de la guerre, de
fondent dans un pouvoir unique; les digni- gouverneur de Rome et de directeur de la
tés publiques, même les plus éminentes, font police. Cinq d'entre eux, parmi lesquels
donc, en quelque sorte, autant partie de la_ nous comptons le trésorier démissionnaire
maison du pape que du gouvernement, qui dont nous avons parlé, sont cardinaux; les
réside dans sa seule personne. Les cardi- trois autres ne sont que monsignori.
naux eux-mêmes sont soumis à cette con- A ces fonctionnaires se joignent :
dition, et n'occupent les plus hauts emplois Les légats, les nonces et Tinternonce, qui
que sous le bon plaisir pontifical; il n'existe forment le corps diplomatique.
pas à Rome de fonctions placées hors des Les légats sont les envoyés du pape aux con-
atteintes de ces caprices individuels. ciles généraux pour les présider en son nom.
La cour de Rome et son gouvernement Il y a des légats-nés du siège apostolique ;
sont donc étroitement unis. ils représentent dans leur nation le souve-
Il y a plus : l'Église vient mêler ses char- rain pontife, comme furent en France les
136 LE SECRET DU VATICAN

archevêques d'Arles et de Reims ; en Espa- chaise élevée sur trois degrés, en forme de
gne, ceux de Séville et de Tolose; en An- tribunal, placée près du maître-autel; il
gleterre, l'archevêque de Canterbury. tient à la main une baguette en forme de
Le légat a latere est un envoyé direct et sceptre, composée de trois parties ; la poi-
par la personne- même du pape, a latere, de gnée est d'ivoire; le milieu, du bois des îles ;
son côté, en quelque sorte. Les ambassa- l'extrémité, d'ébène. Outre l'absolution des
deurs extraordinaires de Rome sont dans cas réservés, le grand pénitencier donne des
cette position. Les gouverneurs des pro- dispenses contre les prohibitions de la loi
vinces des États romains prennent aussi le civile ; il légitime les enfants, il dispense
nom de légat. des défauts qui empêchent de recevoir les
Le nonce, lorsqu'il est envoj^é directe- ordres sacrés ; il relève des voeux et absout
ment par le pape, est un nonce ordinaire. de la simonie, qui est le trafic des choses
L'internonce est un nonce extraordinaire sacrées ; il permet le cumul des bénéfices ;
envoyé pour assister à une réunion d'am- il efface le meurtre, in foro conscientioe, c'est-
bassadeurs, lorsqu'il n'y a pas de nonce en à-dire devant le tribunal de la conscience.
titre. A l'égard des clercs, ce pouvoir de pardon
Viennent ensuite : s'applique non-seùlement à la conscience,
Le vicaire du pape, qui, depuis Pie IV, mais aussi à la juridiction humaine.
est toujours cardinal, et nommé à vie; il Il envoie des confesseurs délégués pour
juge de toutes les personnes ecclésiastiques, absoudre en sa place les cas. réservés qui ne
séculières et régulières de l'un et de l'autre peuvent pas faire le voyage de Rome. Il tient
sexe, les juifs et les courtisanes, dans des congrégations, pour les doutes de con-
Rome et dans tout son district. Il a le droit science, avec d'autres fonctionnaires de sa
d'inspection et.de visite sur toutes les égli- pénitencerie, des théologiens ordinairement
ses, les monastères, hôpitaux et autres, choisis parmi les jésuites et d'autres cano-
lieux de fondations pieuses. Un vice-gérant, nistos. Il dispose des charges vénales, parmi
qui est évêque, lui est attaché pour l'aider lesquelles sont celles des-vingt^quatre pro-
dans les fonctions épiscopales; deux juges cureurs chargés de présenter les suppliques.
l'assistent, l'un pour les sentences civiles, Afin de ne point être suspect d'exagération
l'autre pour les sentences criminelles. Ce nous copions textuellement ce que dit un his-
qui rend la place de ce grand vicaire lucra- torien de la cour de Rome.
tive, c'est le pouvoir qu'il a de décider de la « Nous ne parlerons pas des abus qui se
validité des mariages. commettent dans cette charge, ni des pro-
Ce fonctionnaire a sous ses ordres des fits casuels du tour de bâton (sic), ou delaba-
notaires, de greffiers, des bandes de ser- guette du grand pénitencier, car tout cela
gents et de sbires [sbirri) qui empoignent est suffisamment connu par Ta taxe scanda-
les récalcitrants et les jettent, sans autres leuse de la chancellerie qui a été imprimée}
formes de procès, pieds et poings liés, dans en diverses langues et envoyée par toute la
les. prisons. chrétienté, dans laquelle on voit que l'ab-
Le grand pénitencier est aussi cardinal ; solution des plus grands crimes contre la
il a seul le pouvoir d'absoudre de tous les loi de Dieu ne coûte pas grand'chose (sic),
cas que le pape se réserve ; huit jours avant mais que celle de la moindre contravention
Pâques, il se rend aux églises pour enten- contre les statuts des papes, et les dispenses
dre les confessions; il siège alors dans une de quelque règlement de la discipline ecclé-
Saint-Jean de Latran.

siastique, ne sont accordées qu'à ceux qui celles qui sont expédiées par bref, sub un-
ont le moyen de payer de grosses sommes, nulo piscatoris, sous l'anneau du pêcheur. Il
tellement que, pour de l'argent, on obtient a sous lui un régent et douze abréviateurs
devant ce tribunal la permission de faire chargés des copies des pièces. Le vice-chan-
tout ce que l'on veut; le bien, par ce moyen, celier tient registre des collations des titres
est changé en mal, et le mal en bien. Ces et des promotions des cardinaux, des évê-
étranges métamorphoses valent autant à chés et des abbayes directoriales.
la chancellerie, dont nous allons parler, On trouve dans les bulles expédiées de
que ferait la transmutation métallique de Rome tous les titres que l'orgeuil et l'am-
la meilleure pierre philosophale qu'on bition les plus effrénés peuvent suggérer;
puisse avoir dans le monde, puisqu'un pe- il y a eu des papes qui ont tenté de s'égaler
tit océan de plomb rend plusieurs millions à Dieu.
d'or. Au xnie siècle, dans un rescrit de Nico-
Pour les petits péchés, il y a, au-dessous las III, cité en la quatre-vingt-seizièmedis-
du grand pénitencier, des pénitenciers mi- tinction du droit canon, il est dit :
neurs, ainsi nommés parce qu'ils ne con- Qu'il est évident que le pontife romain ne
naissent que des fautes légères ; cependant peut être jugé de personne, parce qu'il est
ils ont le pouvoir de remettre des péchés DIEU!
dont il est défendu aux confesseurs ordi- Vers la même époque, dans une bulle de
naires de donner l'absolution. Grégoire IX, insérée dans les Décrétales, au
Le chancelier est le secrétaire du pape titre de la Primauté, on lit ce qui suit :
ab intimis; c'est lui qui est chargé de l'ex- Dieu a fait deux grands luminaires pour le
pédition des lettres apostoliques, excepté firmament de l'Église universelle, c'est-à-dire
18
138 LE SECRET DU VATICAN

il a institué deux dignités, qui sont l'autorité bre de six ; ils portent ordinairement une
pontificale et la puissance royale; mais celle qui soutane violette garnie de boutons et de
préside sur les jours, c'est-à-dire sur les choses parements noirs, avec des manches traî-
spirituelles, est plus grande, et celle qui préside nantes jusqu'à terre; et dans la chapelle
sur les choses matérielles est moindre. C'est papale ils portent la soutane rouge comme
pourquoi on doit reconnaître qu'il y a autant les cardinaux, et le rochet comme les pré-
de différence entre les pontifes et les rois, qu'en- lats. Quand ils sont revêtus de ce costume
tre le soleil et la lune... Nous disons que toute de cérémonie, ils ne cèdent le pas à aucun
créature humaine est soumise au souverain pon- des officiers ou domestiques du pape, si ce
tife, et qu'il peut (selon la Décrétale d'Inno- n'est au majordome, au maître de chambre,
cent III, au titre des Prébendes), en vertu de au premier gentilhomme et au grand ëchan-
son plein pouvoir et souveraine autorité, dispo- son.
ser du droit naturel et du droit divin. Le maître du sacré palais est toujours
Le chancelier, conformément à ce qu'il religieux de l'ordre des dominicains, pris
connaît des intentions de la cour de Rome, dans les rangs des cardinaux; il est logé et
enfle les bulles d'épithètes fastueuses et nourri au palais avec ses compagnons et ses
d'orgueilleuses dénominations; il n'omet serviteurs, et il a un carrosse entretenu par
rien de ce qui" peut faire entendre et per- les écuries pontificales.
suader que la puissance du pape est au-des- Il est le juge de tous les ouvrages, impri-
sus de toutes les autres puissances. De là més et gravés ; les livres et les estampes
ces traditions extravagantes et cette arro- sont visités par lui à leur entrée dans Rome;
gance excessive qui se sont transmises jus- il confisque tous ceux que condamne l'index;
qu'à nous de siècle en siècle. mais, de tout temps, quelques présents ont
Il y a deux camerlingues : l'un qui est adouci ces rigueurs. A la cour de Rome,
celui du pape ; il est nommé à vie et s'ac- l'or a toujours été un puissant intercesseur.
quitte de fonctions privées ; l'autre est choisi Il existe plusieurs camériers secrets,
par le collège des cardinaux, dont il fait aussi vêtus de violet, à manches traînantes
lui-même partie ; il n'est élu que pour une et sans manteau ; il y a parmi eux un tré-
année. C'est ce fonctionnaire qui préside sorier secret qui pourvoit aux frais des au-
aux préliminaires du conclave ; il a une des mônes et des plaisirs du saint-père. Ce der-
trois clefs du trésor du château de Saint- nier chiffre dépasse, dit-on, tous les autres.
Ange; le doyen du sacré collège en aune C'est à un camérier secret que sont confiés
autre, et le pape a la troisième. la vaisselle, les joyaux, les riches reliquai-
Le préfet delà signature de justice, celui res et les objets précieux. Le médecin ordi-
de la signature de grâce et le préfet des naire porte le nom de camérier secret. Les
brefs sont ordinairement choisis parmi les présents que quelques-uns d'entre eux, nom-
cardinaux. més participants, et qui ne touchent pas
Le général de la sainte Église reçoit en d'appointements, reçoivent dans les occa-
particulier, dans la chambre de Saint-Pierre, sions solennelles, dépassent le double du
un bâton de commandement; il prête ser- salaire attribué aux autres.
ment dans le même lieu. Cet officier com- Enfin, on n'élève pas à moins de
cent qua-
mande aux troupes et aux gouverneurs des tre-vingts le nombre des officiers valets
et
places fortes. qui, sous des titres divers, sont attachés
Les maîtres des cérémonies sont au nom- service personnel du au
pape.
LE SECRET DU VATICAN 139

Tout affecte un air mystérieux dans les cent chevaliers du lis, cent chevaliers lau-
charges les plus proches de la personne du retans, cent janissaires, cent écrivains des
pape. brefs, quatre-vingts abréviateurs du grand
Aux camériers secrets et aux chapelains parquet, quatre-vingts régistrateurs des
secrets sont accolés des balayeurs secrets, bulles, six maîtres des requêtes, un archi-
des cuisiniers secrets, un trésorier secret. viste, un sommiste et un receveur.
Quant au mélange des fonctions, il est Il n'est pas un de ces offices qui ne rap-
.
poussé jusqu'au burlesque ; on y voit figu- porte un casuel plus élevé que les appointe-
rer le.confesseur du pape et ses appointe- ments. On peut ainsi se faire une idée des
ments, le prédicateur de Sa Sainteté et les sommes qui affluent dans les bureaux de la
facchini et les goujats, les poulaillers et les daterie, où les évêchés et les riches béné-
muletiers, avec les nionsignori dès secré- fices ne sont accordés qu'à ceux, qui peuvent
taireries d'État. payer ces,énormes taxes.
A la vue d'une maison si nombreuse,, on Ce que nous venons d'exposer, c'est le
se demande comment il est arrivé que l'hé- passé de Rome, dont les regrets et les ins*
ritier direct de l'humilité du Christ et de la pirations vivent si profondément dans les
simplicité apostolique ait une foule d'offi- voeux et les actes -du présent et dans les
ciers, de valets et de domestiques au-dessus espérances de l'avenir.
de celle que renferment les demeures des Ce sont ces produits de la daterie et du
plus magnifiques souverains. secrétariat des brefs qui augmentent le
Ces mjrriades de serviteurs s'effacent de- revenu personnel de Sa Sainteté, et per-
vant l'innombrable quantité des personnes mettent à la liste civile de se montrer mo-
qui prennent part aux emplois publics. Sans deste et désintéressée.
faire unedecesénumérations qui ressemble- On voit que parmi les services secrets de
raient à un dénombrement homérique, nous la maison du pape, il faut compter celui
ne parlerons que de la daterie. desrecettes secrètes.
La daterie n'est autre chose que la chan- A la suite de cet exposé, on est frappé
cellerie où se confèrent les titres des béné- par une reflexion : c'est qu'à la cour de
fices ecclésiastiques. Rome, comme, dans les nobles demeures
Il y a un dataire, un sous-dafaire, un désertes, vermoulues et délaissées, les gens
préfet des compositions ou accords qui se ne vivent pas de légitimes salaires, mais
font à la daterie, des réviseurs, des régis- des menus profits qu'ils extorquent aux
tratôurs et des abréviateurs de la daterie, affaires.
cent écrivains apostoliques de la daterie, et Quel vaste développement d'avidité et de
plus de mille officiers de la daterie. passions cupides s'agite autour du trône
:
Il faut que les bulles qui sortent de la pontifical, depuis les plus hauts fonction-
daterie passent par les mains de plus de naires jusqu'aux plus obscurs estafiers,
mille personnes, qui stationnent dans quinze depuis les princes de l'Église jusqu'aux
bureaux différents. Les frais sont en pro- sacristains!
portion de ce personnel colossal qui se com- L'orgueil et l'avarice y excitent sans cesse
pose de : des luttes implacables et des rivalités fu-
Cent cubiculaires apostoliques, cent rieuses.
écuyers apostoliques, cent chevaliers 'de L'étiquette et la préséance y sont des
Saint-Pierre, cent chevaliers de Saint-Paul, causes de perpétuelles disputes; les plus
140 LE SECRET DU VATICAN

graves conseillers de la tiare sont sans des lumières et de la civilisation, compte


cesse occupés à régler ces futiles débats. pourtant dans son sein beaucoup de per-
La prélature marche dans l'ordre sui- sonnages aussi éminents par leur esprit que
vant : par leur savoir, l'élégance, la finesse et la
Le gouverneur de. Rome précède tous les distinction des manières et du langage. Le
prélats de la cour pontificale, comme étant cardinal Ferdinand était de ce nombre ; il
le premier d'entre eux après les cardinaux^ se faisait un plaisir de guider Noëmi dans
l'auditeur de là chambre apostolique et ce dédale de la cour, et bien souvent, sous
puis le trésorier vont après lui; ensuite la malice de ses explications et de ses com-
viennent les patriarches honoraires et in mentaires, il cachait une piquante ironie.
parlibus de Constantinople, d'Alexandrie, Noëmi éprouvait un étonnement naïf à
d'Antioche et de Jérusalem. Si les patriar- voir la différence qui existait entre les
ches d'Aquilée et de Venise s'y trouvent, ils hommes publics et les hommes privés.
suivent immédiatement les quatre plus an- Que de fois, lorsqu'elle^ croyait rencon-
ciens que nous venons de nommer devant trer une docile crédulité, n'avait-elle trouvé
ceux-ci. qu'un scepticisme railleur, le persiflage et
Les archevêques s'avancent après ces une indifférence moqueuse. C'était surtout
patriarches, selon la date de leur promo- dans ce qu'on appelait les petites soirées de
tion, et les évoques marchent dans le même la signora Naldi, que se dévoilaient ces
ordre, non pas par ancienneté d'âge, mais anomalies. On était prêtre et dévot tout le
par ancienneté d'épiscopat ; il en est de jour, le soir on était philosophe. Cette con-
même des protonotaires apostoliques. Les vention était si générale qu'elle ne semblait
auditeurs de rote, les clercs de la chambre, choquer personne.
les abréviateurs du grand parquet, les géné- Noëmi comprit alors comment ces exem-
raux des ordres réguliers, les référendaires ples de fourberie, descendus d'en haut,
de la signature de grâce et de la signature avaient façonné tout un peuple à l'hypocri-
de justice, les avocats consistoriaux, tous sie ; sous l'apparente et splendide austérité
les prélats qui portent le rochet, précèdent de la cour de Rome, elle vit ses désordres,
les ambassadeurs de Malte, de Bologne et ses vices et sa dissolution ; mais elle fut
de Ferrare. Le maître de la chambre du pape forcée de reconnaître que, nulle part plus
précède tous les prélats qui ne portent pas que dans ce monde des courtisans du pape,
le rochet. on ne se montrait adroit et rusé.
C'est d'après cet ordre qu'est réglée la La cour de Rome lui parut être une mer-
préséance entre les ecclésiastiques de la veilleuse école d'astuce, de diplomatie, de
cour de Rome. politique et d'artifices; c'était là que de-
Le faste de ces misères a cédé presque vaient se former les négociateurs habiles;
partout à la raison publique; Rome seule a elle comprit aussi toute l'énergique vérité
Gonservé ces témoignages d'un orgueil ca- de ce mot d'un voyageur célèbre :
duc.
— Je reviens de Rome, j'ai vu la cour,
La cour de Rome, qui semble si éloignée ses dignités et ses indignités.
LE SECRET DU VATICAN 141

CHAPITRE XVI
Le Pape.

Ces rapides éclaircissements, Noëmi les précautions était entouré le secret de cette
devait à la complaisante affection du car- existence.
dinal Ferdinand, qui se prêtait à toutes ses La signora Naldi et monsignore Panfilio
fantaisies ; dans ses entretiens sur la cour avaient de nombreuses intelligences parmi
de Rome, elle s'était aperçue que, sous le les familiers de la maison papale. Le came-
prétexte d'éviter des détails trop sérieux, riere qui approchait le plus de la personne
son interlocuteur usait de prudence et de du santo padre leur était dévoué et leur
réserve, laissant toutefois deviner ce qu'il devait son élévation ; c'était par lui que
ne voulait pas dire. monsignore, bien instruit des événements
En revenant du palais pontifical, la jeune intimes, conservait encore dans la société
juive était sortie du Vatican, persuadée romaine une influence qui, pour être occulte,
que la cour de Rome était le lieu qui ren- n'en était que plus efficace.
fermait le triple secret, ce but de toutes ses Noëmi pénétra, par cette voie souter-
recherches, cet objet de toutes ses pensées. raine, jusque dans l'enceinte des palais, et
C'était là qu'elle devait apprendre : fut ainsi à même de connaître par sa propre
« Quels étaient les dangers qui menaçaient exploration, ce qu'il lui importait tant de
Paolo ; savoir.
.
« Quels étaient les périls qu'avaient à re-
douter son père et ses frères en Israël ; La famille du cameriere était chère au
pape; la juive sut se faire aimer des femmes
« De quelles embûches elle était elle-même
qui avaient accès près du saint-père, et
entourée. »
Fatiguée de ce mystère que d'autres obtenir de leurs confidences des révélations
savaient, et dont elle poursuivait en vain aussi certaines que nombreuses.
l'explication, elle s'irritait contre cette Pour parvenir au pontificat, depuis que
énigme, dont on lui jetait le mot en fuyant les passions politiques et les intrigues ambi-
et sans qu'elle pût l'entendre ; elle voulait, tieuses ont banni de l'élection des papes
à tout prix, sortir de ces ténèbres. toute idée religieuse, il faut user d'une
Le jeune cardinal ne lui paraisait pas longue-industrie et de cette habileté que le
assez expansif pour satisfaire sa curiosité ; père Maimbourg, dé la compagnie de Jésus,
cédant à la causticité naturelle de son esprit, a si naïvement appelée inganno, mot italien
il avait consenti à quelques entretiens sur qui signifie ruse, tromperie, mauvaise foi,
la cour de Rome ; mais toutes les fois que dol et fraude.
Noëmi avait essayé de porter plus haut sa La vieillesse est un titre pour être promu
curiosité, les questionsn'avaientpointobtenu à la papauté ; on y arrive formé par l'expé-
de réponses. rience et par le maniement des artifices poli-
Elle ne s'étonnait pas de cette discrétion; tiques et des pratiques astucieuses ; il est
ce qu'elle savait des habitudes intérieures impossible de secouer complètement les
de la vie du pape lui avait appris de quelles habitudes qui, pendant tant d'années, ont
142 LE SECRET DU VATICAN

accompagné chaque pas qu'on a fait dans la Ceux qui font les pontifes n'ignorent pas
vie. qu'ils n'accomplissent qu'une oeuvre hu-
Aussi, voit-on cette finesse dominer dans maine, et leurs votes, en nommant un pape,
le caractère et dans la conduite de presque ne se proposent que d'écarter un obstacle
tous les pontifes. - placé entre leur ambition et le pontificat.
Aspirer à la première dignité de l'Église, Ces sentiments de l'élection, l'élu en con-
c'est se vouer durant toute sa carrière à serve les impressions. Il sait tout aussi bien
une entière soumission ; c'est en flattant que ceux qui l'ont nommé, qu'on ne lui a-
toutes les volontés dont o.n dépend, c'est en cédé le pouvoir que pour une courte durée.
servant toutes les passions qui disposent de Sans ancêtres, le pontife de Rome est sans
ce qu'on désire, que Ton s'approche dû but. descendants; le présent lui appartient; mais
Une fois maître de cette élévation suprême pour lui, le passé n'existe plus et l'avenir
offerte à tous les voeux, le nouveau pontife n'existe pas. De là naissent ces abus et cette
s'efforce presque toujours de faire oublier, insouciance d'une jouissance temporaire;
à force d'orgueil, les humiliations qu'il a de là ces atteintes portées à la fortune de
traverséespourmonterjusqu'à cesgrandeurs l'État, que chaque règne amoindrit ; de là
qui troublent, sa raison. les familles pontificales enrichies aux dépens
Ceux qui sont nés près du trône se prépa- du trésor public; de là, enfin, ces ruines
rent et se façonnent de bonne heure au pou- auxquelles chaque pape, usufruitier dévo-
voir qui les attend ; tout les accoutume à la rant et prodigue, a fait une brèche.
souveraineté ; ils y arrivent par des droits Il y a dans l'histoire de la papauté un
qui n'ont rien coûté à la dignité de leur signe funeste. On voit presque toutes les
caractère; ils peuvent en jouir sans excès. bonnes résolutions des pontifes tourmen-
Il n'en est pas ainsi de ceux auxquels les tées, arrêtées ou contrariées par la brièveté
rêves de l'ambition montrent sans cesse la- du temps, et par la rapidité de leur passage
tiare qui peut leur échapper, s'ils ne savent, au pouvoir. Les doutes et l'incertitude nais-
par une machination continuelle et par de sent alors autour d'eux et ne permettent
perpétuelles manoeuvres, s'en assurer la plus à leur esprit éperdu une résolution
.
possession. prompte et énergique. Us osent à peine
Dans les éléments mêmes du pontificat, commencer une oeuvre, qui ne trouvera
tel que l'ont fait les brigues de l'élection, se après eux que des mains pour la détruire et
rencontrent ces vices originels. personnepour l'achever. Des scrupules vien-
Il est d'autres inconvénients graves atta- nent se joindre à ces agitations, et c'est
chés à la nature même de la puissance qui au milieu de ces bouleversements que pé-
est confiée aux souverains pontifes. N'est-ce rissent étouffés des projets qui pouvaient
point d'abord une amère dérision que cette recommander un siècle à la reconnaissance
mission prétendue divine remise aux mains du monde. Que de papes ont expiré dans
les plus débiles, et que la préférence tou- ces angoisses !
jours accordée aux prévisions d'une fin pro- Ceux, au contraire, qui ne voient dans
chaine? Eh quoi! vous cherchez, dites-vous, le pontificat qu'une occasion de satisfaire
un représentant de Dieu sur la terre, et c'est leurs passions, leurs appétits et leur concu-
dans les bras de la mort que vous allez le piscence, se hâtent de jouir des voluptés que
prendre ! leur présentent l'orgueil et l'opulence. Cette
Ici, l'imposture est manifeste et criante. fougue sensuelle n'a-t-elle pas, à diverses
LE SECRET DU VATICAN 143

époques, engendré ces débauches furieuses et enrichie de perles et de pierreries; dans


et les crimes atroces qui ont souillé et en- ses plus riches parements, il se conforme
sanglanté les annales du pontificat ? aux couleurs que l'Église indique pour les
En présence de ces faits dont l'histoire différentes époques de Tannée.
témoigne si haut, n'est-il pas permis de C'est avec la chape et la mitre, ou la tiare
dire que les conditions du pontificat sont resplendissante, que le pape fait toutes les
mauvaises, contraires à l'oeuvre du progrès autres fonctions publiques; la nuit de Noël,
intelligent, et dangereuses pour le peuple il porte un capuchon et une chape de velours
soumis à cette domination, et pour l'Église rouge ; pendantla semaine sainte, il est re-
dont le pape est le chef? vêtu d'un simple manteau de drap rouge ;
D'autres enseignements montreront com- sous la mitre et sous la tiare, une calotte
ment l'unité catholique dont Rome devait blanche remplace la calotte rouge. Au pre-
conserver le lien, a été rompue par la situa- mier consistoire du règne, celui dans lequel
tion même où le pontificat s'est placé en dé- le nouveau pape va remercier les cardinaux,
viant de son origine apostolique. il se présente en chape et en mitre; pour
Ces influences pernicieuses altèrent les tous les autres, il ne quitte pas son habit
meilleurs naturels, et il est peu d'organisa- ordinaire. Lorsque le pape porte la chape
tions assez fortes pour pouvoir résister à et la mitre, les cardinaux marchent devant
cette contemplation ambitieuse qui, du fond lui sur deux files, par ordre inférieur: les
d'une cellule, montre à un religieux les diacres, les prêtres et les évêques ; lorsqu'il
splendeurs du Vatican; les meilleures qua- n'a pas la chape et la mitre, il marche au
lités" succombent sous ce charme et sous cet milieu des deux plus anciens cardinaux ;
assaut persévérant; c'est alors qu'au lieu les autres le suivent deux à deux, dans Tor-
de se donner à Dieu, on se voue aux pompés dre supérieur : les évêques, les prêtres et
de l'orgueil humain. les diacres.
Cette vanité, tout contribue à l'entre- Nous verrons, en parlant des cavalcades
tenir. et des cérémonies, comment ces costumes
Au train si nombreux qui entoure le pape se modifient et se rehaussent avec une ma-
se joignent tous les raffinements du luxe et gnificence si contraire à l'esprit d'humi-
de la mollesse. lité. -
Le pape est ordinairement vêtu d'une La grandeur du pape, quoi qu'on fasse,
soutane de soie blanche, d'un rochet de lin n'est plus qu'une convention romaine.
garni de dentelles; il porte sur les épaules Personne ne prend plus au sérieux les
un petit camail de velours rouge en hiver, hommages dont le pontificat est l'objet
et de satin incarnat Tété, avec le bonnet de de la part de l'Église qu'il domine et des
même, qui est fourré l'hiver. Sans changer sujets qu'il gouverne. Le pape, comme
la forme et la couleur de ses habits, il em- souverain temporel, obtient des autres
ploie, au lieu de soie et de velours, des tissus cours de légitimes déférences. Dans les
de laine pendant les jours que l'Église a dé- États catholiques, ses envoyés prennent le
signés à la pénitence du jeûne. Le samedi pas sur tous les autres; on ne lui conteste
soir, il met le camail de damas blanc ; il porte et on ne lui refuse aucun des vains hon-
toujoursT'étole au cou. neurs qu'il recherche ; la pompe et l'orgueil
Les ornements avec lesquelsil officie sont même de ses formules politiques et de ses
d'étoffe brochée et glacée d'or et d'argent, protocoles souverains sont admis; mais,
144 LE SECRET DU VATICAN

chaque jour, la suprématie du saint-siége invoque d'abord le témoignage de l'histoire,


décroit en considération et en puissance ; et l'on énumère avec une superbe complai-
chaque jour, elle est de plus en plus cir- sance les noms des empereurs et des rois
conscrite dans des limites' qu'elle n'aurait qui ont fléchi le genou et baisé les pieds.
jamais dû franchir. L'influence politique Constantin, Justin Ier et Justinien, Luit-
est réduite à l'importance de chaque État, prand, roi des Lombards, Charlemagne,
et les États romains tiennent peu de place ; Signolfe, prince de Bénévent, Sigismond,
leur poids pèse peu aujourd'hui dans la ba- Frédéric Bàrbërôusse, Etienne, roi de Hon-
lance de l'Europe; contre cet abaissement grie,' Charles VII, roi de France, et l'empe-
qui la désole, la papauté lutte au dehors reur Charles-Quint'se sont, dit-on, soumis à
par les influences secrètes, les artifices et l'adoration. En 827, le peuple de Rome se
les ruses de sa diplomatie,' et par L'action porta en foule-à SaihtTJean de Latran pour
occulte de la milice sacrée et de l'armée baiser les pieds du pape Valentin. Enfin, un
monacale qu'elle cherche à faire pénétrer tableau qu'on voit à l'église de Saint-Sabas,
dans toutes les contrées ; au dedans, elle se sur le mont. Aventin, montre Paul III
console par les fausses splendeurs de TÉ- chaussé de mules de chambre, sur lesquelles
gliseet de la cour, anachronismes vermou- brille la croix d'or rayonnante que-le pape
lus dont la vétusté ne trompe plus per- porte sur sa chaussure. :
-

sonne. Nous ne prétendons pas révoquer en doute


L'adoration du pape se multiplie autour de ces témoignages historiques ; mais Rome et
lui sous toutes les formes ; on la trouve à la ses arrogantes prétentions ne s'en conten-
base de chaque règnepontificalet dans l'exer- tent pas.
cice, de toutes les fonctions publiques ou Les prélats qui sont à la cour du pape ont
religieuses auxquelles se mêle le santo padre: imaginé de faire procéder le baisement des
elle s'infiltre aussi dans les détails de la vie pieds de l'action des deux femmes qui bai-
intime. A Rome, les cardinaux et les valets sèrent les pieds de Jésus, après les avoir
y sont également soumis ; il y a eu des têtes parfumés et essuyés avec leurs cheveux.
couronnées qui ont subi elles-mêmes et qui Quelle humilité dans ce rapprochement!
subissent encore ce joug par leurs repré- Et c'est en réclamant et en supportant
sentants ; enfin, depuis les princes de la terre cette adoration si voisine dé l'idolâtrie, que
et les princes de l'Église, depuis les plus le pape, par une amère et détestable ironie,
grands jusqu'aux plus petits, Rome a tout prend, à la face de la chrétienté, l'humble
mis aux pieds du pape. titre menteur de serviteur des serviteurs de
Par une abominable dérision, il n'est Dieu t
point un seul de ces actes d'orgueil que les En parcourant les diverses parties de
courtisans du pape n'aient essaj'é de pré- l'existence des papes, on rencontre partout
senter comme un enseignement, un pré- la fastueuse mollesse dont est entourée la
cepte, un exemple et une conséquence de la vie des pontifes et celle de leurs parents et
céleste humilité du Christ et de ses disci- de leurs favoris. Le nombre des demeures
ples. pontificales, leur luxe, la vanité de leurs
L'acte par lequel se manifeste l'adoration ' habitudes, le peuple d'officiers et de valets
a lieu par deux faits : celui de la génuflexion qui les entourent, ne révèlent-ils point cet
et celui du baisement des pieds. Pour établir orgueil dont.ledouble cérémonial du trône et
le droit de cet hommage rendu au pape, de l'autel témoigne si haut !
on
LE SECRET DU VATICAN 145

Toutes les vertus prêchées parle Christ et Les papes ont fait leur principale affaire
par les apôtres n'ont pas seulement été fou- de l'opulence.
lées aux pieds par les papes et par leur cour, Le Christ a enseigné la charité.
mais il semble que dans tous les siècles les Les papes ont excité dans tout le monde
chefs de l'Église et les souverains de Rome chrétien la discorde et la guerre civile.
se soient étudiés à leur donner, par leur con- Le Christ a béni.
duite, les plus scandaleux démentis. Les papes ont maudit.
Le Christ a dit : Le Christ a recommandé l'aumône.
« Mon royaume n'est pas de ce monde. » Et les papes ont été spoliateurs et pro-
Et l'évêque de Rome a rêvé et presque digues.
obtenu l'empire du monde. Le Christ a voulu qu'on rendit à César
Le Christ a fait une vertu de la pauvreté. ce qui est à César.
19
146 LE SECRET DU VATICAN

Et les papes ont voulu dépouiller les rois des voies sûres et discrètes, tous les docu-
de la terre et usurper la puissance sou- ments qui intéressaient la politique et le
veraine. gouvernement de Rome ; mais elle gardait
Le Christ a prêché le pardon. dans sa pensée les traits de cette physiono-
Et. les papes ont vendu les indulgences. mie morale si avilie'chez le peuple et si per-
Sur la pierre même où le Christ a posé vertie chez les grands.
son Église, les papes, pour élever un trône, Conduite dans tous les détours des ^de-
ont renversé l'autel. meures pontificales par une main amie et
A la place des souffrances et de la chas- fidèle, elle continuait ainsi l'oeuvre d'une
teté évangéliques, les papes ont "mis la vo- exploration, patiente et dévouée. A la cour
lupté impure, la dissolution et la débauche. de Rome, et dans les palais du pape, on
Où le Christ avait apporté le salut et l'es- est sobre de paroles; ce n'est que parmi le
pérance, les papes ont apporté le désespoir peuple qu'éclate la franchise à l'humeur
et l'abomination. -
caustique et frondeuse : cependant elle sut
Us ont tiré Tépée que le Christ leur or^ recueillir de précieux documents.
donnait de laisser dans le fourreau, et c'est Le pape actuel, qui règne sous le nom de
par Tépée que l'Église a péri. Grégoire XVI, est né à Bellune, le 18 sep-
« Notre Père, qui êtes aux cieux, » a dit tembre 1765 ; il s'appelle Maur Capellari ;
le Christ dans la divine oraison'. il a" été élevé, le 2 février 1831, au pontifi-
C'est aux intérêts de la terre que les papes cat qu'il occupe depuis plus de quatorze
ont ramené la prière. ans; il est maintenant-âgé de près de qua-
Le Christ a prescrit le pardon des offen- tre-vingts ans. Il a été promu au cardinalat,
ses, c'est l'implacable vengeance que prati- par Léon XII, le 21 mars 1825. On montra
que le pontificat; cette odieuse tradition a à Noëmi une église restaurée en 1635 et en
été léguée de siècle en siècle jusqu'à l'épo- 1725, bâtie sur l'emplacement du palais de
que contemporaine. la famille Anicia, propriété patrimoniale de
Tel fut le cri d'indignation, qui retentit Grégoire Ier, qui obtint au vie siècle le titre
dans le coeur de Noëmi à l'aspect de tout ce de Grand, fut saint et donna son nom à cette
qui s'offrait à son regard dans le logis pon- église. Cet édifice est précédé d'une cour,
tifical. Elle se prit d'une vive et sincère af- dont trois faces sont entourées d'arceaux;
fection pour le dogme de charité, de foi et la quatrième, où se trouve l'entrée du tem-
d'espérance annoncé par le Christ, comme ple, est ornée de colonnes ioniques de mar-
la bonne nouvelle des nations ; mais en bres variés. Sous ce portique, on voit un
même temps-naissait en elle une répugnance grand nombre de tombeaux. Le plus digne
profonde pour les hommes et les choses qui d'attention est celui des Florentins Bonsi;
avaient tourné contre les peuples tout ce il date du xvie siècle, et le style de ses or-
qui avait été fait pour eux. Son coeur la nements a le cachet de cette époque. C'est
portait vers la religion chrétienne, mais là que le pape a commencé, comme moine,
les nouvelles lumières de son esprit et de " sa carrière religieuse.
son intelligence Téloignaient de l'Église ro- Depuis son avènement au pontificat, Gré-
maine. goire XVI s'est plu à embellir ce couvent.
Ce combat donnait à ses recherches une C'est dans cette église que se trouvait le
nouvelle ardeur; elle transmettait à Ben- tombeau de la célèbre courtisane Imperia.
Jacob, avec une ponctuelle régularité et par La vie du pontife, avant d'arriver
aux di-
LE SECRET DU VATICAN 147

gnités, s'est tout entière passée dans les A juger le.pape actuel par ses actes, on peut
pratiques étroites de la vie monastique et reconnaître, sous la tiare, les infirmités et
dans les petites intrigues du-cloître. Sa les faiblesses d'une existence passée pres-
Sainteté Grégoire XVI est un exemple frap- que tout entière dans une piété oisive et
pant du danger d'une élection qui peut ap- dans les minuties de la dévotion claustrale.
peler au trône pontifical des vieillards qui Rien, si ce n'est sa propre ambition, n'a-
ignorent le monde, dont Ils ont toujours vécu vait préparé à son élévation l'élu du dernier
séparés, et qui veulent gouverner un État conclave.
à un âge oii ils ne peuvent plus appren- Au moment où s'ouvrit au palais Quiri-
dre ce qu'ils ne savent pas. nale l'élection qui devait désigner le succes-
.
Le cloître produit deux résultats sur l'es- seur de Pie VIII, l'Europe était encore
prit de ceux qui y sont renfermés ; les uns ébranlée par la secousse de la commotion
s'exaltent dans l'étude et dans la médita- de 1830; tout le sol politique tremblait,
tion, et deviennent ces lumières de l'Église, et Rome, aux prises avec d'accablantes
torches.ou flambeaux dont les écrits et la indécisions, ne trouvait pas un seul expé-
parole brûlent ou éclairent. dient qui pût la tirer de l'embarras où la
.
Saint Bernard, qui a tant fait pour la re- jetait la furt'a francese.
ligion, était moine; Luther, qui a tant fait S'il faut en croire ceux que leur position
contre l'Église, sortait aussi d'un mo- plaçait de manière à.bien juger les événe-
nastère ! - ments, le conclave fut ouvert sous les plus
Quelquefois les plus vives qualités de funestes préoccupations. L'inertie bien con-
l'esprit et de l'intelligence s'émoussent et nue de Pie VIII et sa mort laissaient sans,
se dessèchent sous le froc ; tout entier aux solution presque toutes les questions qui
artifices mesquins, à une pâle hypocrisie, touchaient aux intérêts les plus chers de
aux ambitions intimes, à toutes les misères Rome temporelle et de Rome spirituelle.
des rivalités monacales, l'esprit se rétrécit et Durant les soixante-quatre jours du con-
s'amoindrit, et sous ces influences morbi- clave, il n'est pas de sinistres rumeurs qui
des le coeur se dessèche et s'atrophie. Un ne furent répandues dans tous les entretiens
dévouement aveugle et une servilité com- de la ville; on ne parlait que de brigues, de
plète aux intérêts d'une société détachée luttes, de marchés et du scandale du résultat
de la communion générale, bornent, res- obtenu par ces menées.
serrent et compriment les idées et les sen- Le cardinal^ Maur Capelari était un des
timents dans un cercle restreint, et Ton n'ap- plus fougueux zelanti; il affectait surtout
porte dans le monde, en y entrant, qu'une une extrême piété etune profondeliumilité.
organisation affaiblie et impuissante. Cependant, il débuta par un acte de pré-
Quelques-uns, dominés par l'esprit de somption ; il choisit le nom de Grégoire, non
solitude,- quittent la terre pour élever leur pas tant à cause du couvent où il avait été
âme vers le ciel : ceux-là n'ont plus' rien moine, qu'à cause de la canonisation du
qui les attache aux choses humaines. On premier pape de ce nom, dont il espérait
ne les rencontre jamais sur le chemin des continuer la sanctification. Ainsi l'humble
grandeurs. cardinal, dans la modestie de ses voeux,
Il est difficile de savoir à laquelle de ces aspirait fout de suite aux honneurs du ciel,
variétés du cloître appartient le cardinal après avoir conquis ceux de la terre.
Gapellari, l'ancien moine de Saint-Grégoire. Malgré le zèle de vertu dont il faisait si
148 LE SECRET DU VATICAN

haute profession avant d'arriver au ponti- ple des États romains, il n'a créé que des
ficat, Grégoire XVI n'a réformé aucun abus misères nouvelles et des charges plus pe-
ni dans la cour, ni dans l'Église, ni dans santes.
l'État. Rome, sous le nouveau pape, n'a Pour rétablir les finances du trésor épuisé,
rien oublié et rien appris : les vices qui il a eu recours à tous les expédients; il a
la souillaient autrefois la souillent aujour- judaïsé afin d'obtenir des emprunts, et pen-
d'hui. dant qu'il flattait et décorait les banquiers
Le cardinal Capellari aurait eu l'art de juifs de grands comptoirs européens, il per-
persuader à la faction de l'exclusive qu'il sécutait les pauvres Israélites du Ghetto.
était le seul membre du sacré collège qui. S'il est arrivé que le peuple des États ro-
pût conjurer l'orage des idées nouvelles et mains ait essayé de réclamer, non pas Tin-
préserver Rome de l'atteinte des révolu- dépendance, mais quelque adoucissement
tions; aux couronnes, il se présentait aux misères morales et matérielles sous les-
comme le plus capable des cardinaux par quelles il se voit courbé, les commissions
l'influence salutaire qu'il pourrait exercer militaires, les baïonnettes, les supplices,
sur les résolutions apostoliques, en les ren- l'exil et la captivité lui ont répondu.
dant favorables à la royauté contre les ten- L'histoire consignera et transmettra les
tatives delà démocratie. faits sanglants et les atrocités qui ont affligé
Il trompa tous ceux qui crurent à ces pro- les légations.
messes. C'est une des pages les plus lamentables
. .
Ce fut surtout aux ordres religieux qu'il du règne de Grégoire XVI.
demanda un appui efficace; nul mieux que Noëmi osait à peine se souvenir de tout
lui ne connaissait la force souterraine ce qu'elle avait entendu sur l'intérieur du
et le pouvoir occulte de ces milices reli- palais Quirinale, et sur de honteux excès
gieuses dont il avait si longtemps fait dont les entretiens de Rome plaisantaient
,
partie. assez haut. Les bruits les plus bizarres
Il pactisa avec les jésuites, et nous ver- couraient sur la place Cajetanina; "le bar-
rons bientôt quel parti il sut tirer de leur bier, son mari, devenu premier camérier de
concours. Sa Sainteté, afin que sa femme, disait-on,
En politique, Grégoire XVI s'est fait le fût logée au Quirinale, de plain-pied avec
soutien du despotisme, en fomentant secrè- l'appartement du pape, et les sept enfants,
tement la lutte du clergé contre les gouver- dont le digne serviteur croyait être père;
nements. une belle nourrice de Tivoli ; un drame de
Dans les États de l'Église, au lieu de dé- jalousie, un jeune cardinal jugé dangereux
velopper les principes de l'égalité chré- et exilé à Ravenne comme légat; enfin, on
tienne qui élèvent les petits, abaissent les ne sait quelles scènes d'intempérance, où
grands et donnent si souvent aux derniers chaque soir le vin d'Orvieto était -mêlé au
la place dont sont indignes les premiers, il vin de Champagne pour en tempérer les ar-
a fait renaître tous les privilèges de caste et deurs.
de naissance; il a restitué aux lois les coutu- C'étaient des chroniques licencieuses
mes et les abus delà législation féodale; comme celles des plus mauvais jours de
dans toutes les tendances de sa conduite, on Rome dissolue.
aperçoit la haine des franchises populaires Ce qu'il y a de certain, c'est
que les de-
et sa tendance pour la domination. Au peu- meures pontificales sont pleines de mystè-
LE SECRET DU VATICAN 149

res; sans cesse, dans la scala segreta, on en- Pie IV, on l'appela d'abord la Villa pia;
tendait le bruit sourd des personnes qui maintenant, on la nomme Casino del papa.
montaient et descendaient. Cet escalier, Cette charmante habitation fut construite
dont l'existence et l'accès sont cachés à tous au seizième siècle par Pirro Ligorio. L'ar-
les regards, est une des parties essentielles chitecte s'est inspiré, du reste, des maisons
de tous les logis qu'habite le pape. C'est de campagne des riches sénateurs aux jours
par la scala segreta qu'à toutes les époques heureux de l'empire. Au centre de massifs
pénètrent auprès du pontife ses neveux, de verdure et d'un amphithéâtre couvert de
ses favoris, ses ministres, ses maîtresses et fleurs, s'élève, sur une terrasse entourée de
les délateurs. C'est par la scala segreta que fontaines, de vases et -de statues, ce gra-
le général des jésuites s'introduit dans le cieux édifice à huit colonnes doriques, par-
gouvernement de Rome et de l'Église. C'est fait et harmonieux dans ses proportions, ses
par la scala segreta que grimpent, à tâtons, détails et ses profils. Au soubassement
les confidences diplomatiques. percé d'un arceau contenant une divinité
C'est l'échelle montante et ascendante de marine, quatre cariatides soutiennent la fa-
toutes les perfidies et de toutes les ténébreu- çade et le balcon.
ses machinations. Deux autres portiques de moindre dimen-
La scala segreta communique directement sion et revêtus intérieurement de stucs,
avec la chambre du pape; c'est aussi par conduisent par une double issue à une cour
cet escalier que se glissent les visites qui ne pavée en compartiments de marbres et de
doivent point passer par les grands appar- granits. Au fond de cette cour, en face du
tements. Casino del papa, un vestibule ouvert et à co-
Un pape qui, afin d'écarter un concur- lonnes précède le rez-de-chaussée du pavil-
rent, avait promis de le choisir, à son avè- lon principal, et laisse voir des mosaïques
nement, pour premier ministre, objectait et dès sculptures en bas-relief, d'une mer-
ensuite que ce cardinal était trop vieux, et veilleuse composition. Au-dessus du bâti-
qu'il avait la vue trop affaiblie. ment se dresse le belvédère, d'où l'on décou-
« Ces infirmités, ajoutait-il, nous sont vre l'ensemble de la ville et les champs
communes ; quand il descendra la scala se- qu'arrose le Tibre. L'intérieur répond à la
greta pour me venir trouver, comme un se- magnificence du dehors, et les appartements
crétaire d'État est obligé de le faire plusieurs sont enrichis de peintures, des stucs et des
fois par jour, il se cassera la tête à tout mo- sculptures des Zucchari, des Baruccio, des
ment, et moi qui voudrais l'aller secourir, Santi-Tito et des plus habiles artistes du
je me la casserais aussi. » temps.
Quant aux annalesgalantes de la papauté,
MM. Percier et Fontaine, dans leur ou-
elles ne le cèdent pas, malgré le voeu de
chasteté qui lie les pontifes et les prélats, vrage sur les plus célèbres maisons de
plaisance de Rome et de ses'environs, ont
aux fastes des règnes les plus voluptueux cité le Casino del papa, auquel ne manque
des autres pays.
Il existe au fond du délicieux jardin pon- sans doute ni la scala segreta, ni les portes-
dérobées.
tifical, au milieu des longues allées, des bos-
quets, des eaux fraîches et jaillissantes et Les papes ont donc aussi leur petite
des admirables points de vue, une retraite maison!
destinée aux loisirs du pape; bâtie par C'est parles femmes que la politique du
150 LE SECRET DU VATICAN

pape s'insinue dans les cours européennes; Rome et ne cachait pas ses projets et ses
elle arrive au cabinet en passant par le espérances sur l'insurrection vendéenne. La
boudoir. Dans une chapelle du Vatican, où meilleure des biographies faites sur cette
le pape célèbre tous les jours la messe, on princesse va même jusqu'à affirmer que '
voit un superbe prie-Dieu brodé par la reine Deutz, le juif baptisé dont on sait l'exécra-
des Français. Le pape a, dit-on, promis à ble trahison, fut recommandé à la princesse
Marie-Amélie de ne jamais prier en ce lieu, par le pape ; le santo padre lui en parla
sans invoquer le ciel pour elle et pour sa comme d'un homme sûr qui avait rendu des
famille. services à la religion, en Amérique, où il
En voyant ce meuble pieux, Noëmi- de- avait été envoyé pour des affaires de mis-r
manda si le saint-père récitait l'oraison do- sion. Le pape devait, peu après cet entre-
minicale. tien, envoyer Deutz à Gênes, où il pren-
— Oui, lui répondit-on.
drait quelques jésuites pour les conduire à
— Alors, s'écria-t-elle, comment conci- Lisbonne, où don Miguel voulait alors éta-
lier les rigueurs de ses arrêts avec ces. mots blir un pensionnat de cet ordre. Ce fut à
du divin maître : Pardonnez-nous nos offen- cette occasion que Deutz se présenta à
ses, comme nous pardonnons à ceux qui nous Massa, à la princesse qu'il devait vendre à
ont offensés ! l'ambition de M. Thiers et à de secrets
La cour de Rome a su d'ailleurs se mon- ressentiments.
trer toujours habile dans ses relations inti- En 1839, lorsque le duc de Bordeaux
mes avec les cours catholiques. En 1831, passa par Rome, on lui rendit beaucoup
Grégoire XVI, qui venait d'arriver au pon- d'honneurs.
tificat, reçut- le plus gracieusement du Le pape flatte la branche cadette, mais il
monde la duchesse deBerri, qui passait par console la branche aînée... È senipre benel
.

CHAPITRE" XVII
Les Cardinaux.

C'est dans le collège des cardinaux, qui Un jour Noëmi, au retour d'une de ses
prétend être le sénat de Rome, qu'il faut excursions au Quirinale et au Vatican, ren-
chercher le caractère véritable du gouver- trait plus affligée que jamais; elle avait
nement romain et de ce haut clergé catho- peine à contenir son émotion. Depuis quelque
lique, dont les membres prennent le titre de temps ,1e cardinal Ferdinand remarquait avec
princes de l'Église, et qui ont prétendu jadis chagrin le changement qui s'était opéré dans
marcher de pair avec les têtes couronnées. - l'humeur de la jeune fille ; la douce aménité
Princes de l'Église ! Est-ce que ces deux s'éloignait peu à peu de leurs relations.
mots ne hurlent pas de se trouver ensemble ? L'Éminence reprochait à Noëmi avec affec-
L'Église, qui ne doit rechercher que les tion ce caprice qu'il ne comprenait pas.
biens du ciel, manquerait au premier devoir Tout à coup la juive s'écria avec force :
qui lui est imposé par son divin fondateur,
— Tout ce que je vois et tout ce que
si elle acceptait 1 opulence et les dignités. j'entends m'indigne et m'afflige!
LE SECRET DU VATICAN 151

Puis elle fondit en larmes. riosité s'unit aux transports de la passion,


Le cardinal ne comprenait rien à ce nou- la jeune fille avait poussé si avant ses in-
vel accès ; il le laissa passer et se retira, vestigations, qu'elle.étaitelle-même effrayée
après avoir confié Noëmi au soin d'une ca- de ce qu'elle avait appris et découvert.
meriera. La veille même du jour où se passait la
Le lendemain il revint; le nuage s'était scène que nous venons de raconter, elle
dissipé, et l'entretien reprit son cours d'a- avait vu au Quirinale une émotion générale
bandon et de confiance. Alors la jeune fille et qui était d'autant plus apparente, que
para son beau visage du sourire le plus sé- chacun s'efforçait de la cacher.
duisant; elle mit dans ses yeux les plus On avait reçu des légations des nouvelles
charmantes caresses, et se penchant mol- désastreuses ; l'insurrection redoublait. En
lement vers le cardinal, elle semblait avoir recevant ces avis, le santo padre avait eu
une grâce à lui demander. un violent accès de colère ; on affirmait
Cependant elle gardait le silence; mais qu'il avait juré, avec imprécation, d'être
que son regard et son sourire étaient élo- sans pitié pour les rebelles, et qu'il avait
quents ! déclaré que personne n'eût à implorer sa
Celui auquel, s'adressait cette muette clémence pour des sujets révoltés qui ne
prière ne paraissait pas la comprendre, et méritaient aucune grâce.
Noëmi se dépitait, comme quelqu'un qui Dans tous les appartements du palais, on
veut être entendu sans parler. s'entretenait à voix basse de ces événe-
— Décidément, dit-elle avec un mutine- ments; les haines et les fureurs descendaient
rie d'enfant, je ne vous parlerai pas, vous du maître à la tourbe subalterne; ce n'é-
ne m'entendriez point. taient que conseils féroces, résolutions
Et avant que le cardinal eût pu songer à cruelles et desseins sanguinaires. Des com-
la retenir, elle avait disparu par une porte missaires et non des juges, des exécuteurs
qui s'ouvrait dans la boiserie. et des soldats suisses, allaient partir pour
Nous la suivrons dans l'endroit retiré et ce malheureux pays, afin de multiplier et
mystérieux où elle vient de se réfugier. Ce de hâter les massacres et les exécutions.
réduittenait à la fois de l'oratoire et du bou- Ces sinistres rumeurs s'étaient répandues
doir. C'était là que la jeune fille laissait dans Rome, et toute la population était
échapper et se répandre^es émotions péni- agitée. Rien n'égalait l'anxiété de Noëmi,
bles qui s'amassaient dans son coeur. qui avait eu les prémices de ces sombres
Cette boutade, et la manière dont elle nouvelles; depuis deux jours en proie à des.
avait agi avec le cardinal, étaient si loin de souffrances qu'elle était contrainte de dis-
son maintien toujours si convenable, qu'ell simuler, elle souffrait dans son amour, et
- ne
s'expliquait pas elle-même Tétrangeté et voyait succomber sans espoir de salut, dans
Tin concevable bizarrerie de sa conduite. 'ces périls et contre ces implacables ressen-
C'est qu'il y avait peu d'âmes aussi tour- timents, l'objet de ses plus chères affections,.
mentées que la sienne; et plus tard, nous Paolo, qu'elle adorait dans le silence de son
saurons combien les secrètes angoisses de coeur.
Noëmi avaient de justes motifs d'augmenter Fantôme charmant et terrible auquel elle
le trouble qu'elles jetaient dans sa pensée. devait tant de joies et aussi tant de dou-
Avec cette imprudence particulière à son leurs !
âge, surtout lorsque l'aiguillon delà cu- Pour distraire l'opinion publique, on avait
152 LE SECRET DU VATICAN

eu recours à un coup de théâtre. Le pape papal à Avignon. On vit alors se lever plu-
venait de faire une promotion de cardinaux, sieurs papes vivants et se portant tous comme
et dès ce moment Ton ne parla à la cour et successeurs de saint Pierre. Chacun de ces
à la ville que des magnificences par les- pontifes avait un collège de cardinaux com-
quelles les nouvelles Éminences allaient cé- plet. Après le concile de Constance, on fut
lébrer leur élévation. obligé, pour la paix de l'Église, de réunir
A Rome, ces nominations sont toujours un ces différents collèges en un seul. Sous
événement qui ramène sur le collège des Léon X, il y avait soixante-cinq cardinaux
cardinaux l'observation et l'attention pu- sous Paul III, soixante-huit ; sous Pie IV,
bliques. soixante-seize; Sixte-Quint réduisit le col-
t lège des cardinaux à soixante-dix membres.
L'origine des cardinaux est obscure et
toute hérissée d'incertitude; voici, toutefois, Ce pape voulait ainsi égaler ce nombre à
la version qui parait être la plus plausible. celui des vieillards du conseil de Moïse et
Les évêques, ouïes premiers pasteurs des du grand sanhédrin des juifs; il désirait
grandes villes, ne pouvant pas suffire aux aussi avoir autant de cardinaux que Jésus
-
besoins de la prédication et du service divin, eut de disciples. Ce nombre est demeuré
prirent des coadjuteurs choisis parmi les fixe, il se divise ainsi : six évêques, cin-
plus pieux, les plus zélés et les plus éclairés quante prêtres et quatorze diacres. Le pre-
des fidèles. On les appelait prêtres, c'est-à- mier cardinal-évêque, le premier cardinal-
dire anciens; plus tard, on leur adjoignit prêtre et le premier cardinal-diacre sont
des diacres, c'est-à-dire des. ministres, pour appelés les chefs d'ordre ; ils remplissentau
les aider dans leurs fonctions. conclave d'importantes fonctions.
L'Église de Rome fut obligée de créer Ainsi qu'on le voit, les cardinaux, dans
un très-grand nombre de ces ecclésiasti- l'Église primitive, ne furent placés auprès
ques. de Tévêque de Rome et des autres pasteurs,
On lit dans le Pontifical romain, attribué que pour travaillera la propagation delà
au pape Dama.se, que, du temps deClet III, foi évangélique. Sous la conduite des diffé-
il y avait à -Rome vingt-cinq prêtres. Éva- rents chefs de l'Église, ils marchèrent d'un
riste, Cinquième pape, fixa à sept le nombre pas rapide dans la voie dé l'opulence et de
des diacres de Rome, à l'imitation des sept l'ambition.
diacres de l'Église de Jérusalem. Il assigna Chaque cardinal porte le titre d'une
aux prêtres et aux diacres les différents église; il y a soixante-douze titres, quoi-
quartiers de la ville. Hygin, dixième pape, qu'on ne compte que soixante-dix cardinaux.
fut obligé d'agréger d'autres prêtres à cha- Léon X a désuni celui dé Sanla-Maria in
que titre, un seul n'y pouvant vaquer ; il or- Transtevere de celui de Saint-Caîixte, afin
donna à ces nouveaux prêtres de reconnaî- qu'il y eût quelques titres disponibles pour
tre les anciens comme leurs cardinaux,, les cas extraordinaires. C'est un appât que
c'est-à-direcommeprincipaux,chefs, doyens Rome présente à ceux qu'elle veut séduire,
et archiprêtres, auxquels ils étaient soumis.' pour attirer quelque dévouement considé-
Les cardinaux furent donc d'abord au rable ou quelque illustre conversion. Une
nombre de sept ; ce chiffre s'éleva ensuite à pasquinade du temps disait que c'était un
Ginquante-deux. Ce nombre subsista pendant chapeau que le pape offrait au Grand Turc
plusieurs siècles, et jusqu'au temps du grand pour remplacer son turban.
schisme qui suivit le transport du siège Malgré la différence de Teurs titres, les
Habitants des provinces de Rome.
cardinaux sont tous égaux en dignités ; ils cardinaux ainsi dépouillés reçoiventbientôt
prennent rang selon l'ancienneté des pro- des emplois plus considérables que ceux
motions, chacun dans Tordre dont il fait qu'on leur a enlevés.
partie ; les trois ordres sont ainsi classés : Pour les cardinaux étrangers désignés
les évêques, les diacres et les cardinaux. par les souverains, il y a d'autres arrange-
Dans le principe, les cardinaux étant ments ; ils ne reçoivent le chapeau qu'avec
appelés à se consacrer exclusivement aux un induit, de non vacando, par lequel ils
fonctions ecclésiastiques, faisaient, en ac- gardent leurs charges, le pape renonçant
ceptant leur charge, l'abandon de tous les à les confisquer.
bénéfices, pensions et offres qu'ils avaient Ces manières d'interpréter et d'appliquer
auparavant. Il en est toujours ainsi... des dispositions primordiales et essentielles
mais, par une fiction, ces bénéfices sont à là dignité même, ne pouvaient pas pro-
censés vacants, et le pape, dans sa muni- duire d'autres résultats que de vicier l'ins-
ficence, en disposé gracieus'ement en faveur titution des cardinaux.
du nouveau cardinal qui vient de les quit- Les cardinaux prétendent que leur di-
ter. Il fait plus, il ajoute de nouveauxbéné- gnité les égale aux rois, qui les appellent
fices aux anciens, afin que les cardinaux leurs cousins, et ils prétendent aussi marcher
revêtus de leur dignité récente puissent de pair avec eux. Si les princes de l'Église
vivre avec splendeur. ont consenti à ne point disputer le pas aux
Quant à leurs emplois, ils les perdent, et souverains, ils le disputent à tous les prin-
la chambre apostolique s'en empare pour ces du sang royal.
les vendre au profit du pape; mais... les Les cardinaux, qui n'étaient appelés
20
154 LE SECRET DU VATICAN

d'abord qu'à gouverner l'Église de Rome, ordres mineurs, ceux de portier, lecteur,
eurent bientôt la prétention de régir toute exorciste et acolyte, à leurs domestiques et aux
la chrétienté ; alors, on admit dans le sacré sujets de leur titre. Us peuvent disposer par
collège des hommes éminents par leur nom, testament de leurs biens ecclésiastiques,
leurs dignités ou leurs mérites, choisis comme de leur propre fortune. La résigna-
d'après la désignation de leurs monarques, tion de leurs pensions qu'ils transmettent,
t
chez les nations étrangères. La France était l'indépendance de l'autorité des évêques
autrefois le pays le plus favorisé par ces no- dans leurs évêchés, le -droit d'être crus en
minations. Pour arriver à la dignité de justice sans prêter serment, la valeur de
cardinal, il n'est point nécessaire d'être leur témoignage égalée à celle de la déposi-
dans les ordres sacrés, ce titre ne conférant tion de deux témoins, l'exemption de l'im-
aucune des fonctions du sacerdoce. pôt dans les villes où réside le pape et dont
La nomination des cardinaux est délibé- ils sont citoyens, lé droit d'accorder des
rée dans un consistoire que le pape tient à indulgences à qui bon leur semble, et celui
cet effet ; mais ce n'est plus qu'une forma- de ne relever que du pape ; tels sont les
lité. Les membres du sacré collège étaient principaux prùviléges dont jouissent les car-
jadis consultés par le pape sur le choix des dinaux.
nouveaux cardinaux ; maintenant le souve- On les retrouve dans lès cérémonies pu-
rain pontife agit seul. bliques et religieuses, portant des habits de
Cette atteinte portée aux attributions du pourpre, un manteau royal dont la queue
cardinalat semblait être le châtiment de trainante-a sept à huit mètres de longueur,
l'usurpation des cardinaux, qui ont eux- le " chapeau rouge ou une -mitre épiscopale,
mêmes enlevé au peuple et au clergé le bien qu'ils ne soient que prêtres, diacres ou
droit d'élection des papes pour se l'appro- simples clercs.
prier exclusivement. Les cardinaux spolia- Chaque cardinal renferme en soi le germe
teurs ont été à leur tour dépouillés par le d'un pape; il devrait donc posséder toutes
pape; juste retour des choses d'ici-bas ! les vertus nécessaires à l'exercice [du- sou-
La charge des cardinaux leur donne à verain pontificat, tel qu'il existait aux [siècles
tous le droit d'assister aux consistoires, de l'Église sainte ; les cardinaux semblent,
chapelles, processions, cavalcades et autres
au contraire, ne se préparer qu'à être indi-
fonctions papales et cardinales. Ceux qui ré-
gnes de cette élévation qu'ils convoitent.
sident à R_ome sont députés pour assister à L'élection du pape peut s'étendre sur tous
divers conseils et congrégations. les membres du sacré collège ; mais, par un
Dans les églises dont ils portent le titre, adroit artifice, on a su la concentrer sur les
les cardinaux exercent la juridiction d'ac- sujets italiens. On a persuadé aux couron-
cord avec le vicaire général ; ils ont la col- nes qu'en donnant la tiare à un Italien, on
lation, dans les églises collégiales, de plu- évitait de funestes et continuelles rivalités,
sieurs canonicats, prébendes ou autres et Ton échappait au danger de voir le siège
bénéfices. Us assistent en rochet aux offices pontifical déplacé et enlevé à la ville des
que leur église célèbre aux principales pontifes. On citait les règnes de Clément V
fêtes, bénissent le peuple et sont assis sous et d'Urbain VI. Sous le premier, le saint-
un dais, dans un fauteuil auquel on a soin siége fut transporté à Avignon, où il de-
de donner la forme d'un trône. Les cardi- meura soixante-dix ans, au grand regret,
daux ont le privilège de conférer les quatre disent naïvement les historiens romains,
LE SECRET DU VATICAN 155

des citoyens de Rome et des peuples de l'absence du camerlingue, comme il a le


l'Italie; sous le second éclata le grand droit de le faire, il en rend compte au sor-
schisme d'Occident, qui fut si fatal à l'Églisetir de sa charge, qu'il n'occupe qu'une an-
et si honteux pour la papauté infaillible née comme le trésorier.
divisée entre plusieurs pontifes. Les rois et Le sacré collège à un secrétaire perpé-
les empereurs ne s'aperçurent pas de cette tuel qui est toujours Italien, et un sous-se-
nouvelle entreprise de la politique des car- crétaire qu'on appelle clerc national, parce
dinaux, qui conférait à un sujet italien la qu'il est alternativement Français, Alle-
suprématie, catholique sur toutes les puis- mand et Espagnol. Sa charge l'oblige à
sances européennes. remplacer le secrétaire, et à se tenir, dans
Ce pouvoir exorbitant des cardinaux, ils le consistoire et dans les congrégations des
l'ont saisi au moment où l'Église avait été cardinaux, en habit rouge. Ce clerc natio-
troublée, pendant tout un siècle, par les an- nal touche de chaque cardinal nouvelle-
tipapes, les empereurs schismatiques, les fac-
:ment créé une somme que payent aussi les
tions du peuple et du clergé de Rome, après héritiers des cardinaux qui meurent.
les schismes qui avaient bouleversé la- chré- Lorsque le siège est vacant, le secrétaire
tienté. Saint Bernard venait de rétablir la .
du collège des cardinaux entre dans le con-
paix dans l'Église; Innocent II, aidé par clave pour expédier les lettres des trois
les principaux cardinaux, fit si bien, qu'il chefs d'ordre, qui lui donnent chacun un
donna .au sacré collège une autorité suffi- cachet. Il assiste aux congrégations géné-
sante pour nommer après lui Célestin II. rales des cardinaux et à celle des chefs d'or-
Depuis ce temps, les cardinaux sont restés dre ; il tient le plumitif des consistoires
nantis de ce beau 'droit d'élection papale secrets et publics, dont le camerlingue lui
qu'ils ont dérobé au sénat, au peuple et au remet les minutes; il est obligé de sortir
clergé, pendant le désordre des affaires de quand on prononce l'extra omnes, qui ordonne
l'Église. à tous ceux qui ne sont pas cardinaux de
L'organisation du collège des cardinaux se retirer. Dans le consistoire, le secré-
est toute fiscale et mondaine. Us élisent taire du sacré collège porte un vêtement
tous les ans un d'entre eux résidant à rouge d'une étoffe de laine, traînant jus-
Rome, pour être camerlingue ou trésorier de qu'à terre.
.
leur corps. Celui qui est pourvu de cette Les détails de cette organisation prou-
charge reçoit tous les revenus qui appar- vent que le collège des cardinaux, fort oc-
tiennent au collège des cardinaux en com- cupé de ses propres intérêts, néglige, pour
l'Église
mun; il les distribue chaque année aux soigner sa fortune, les affaires de
cardinaux présents à Rome; ceux qui sont et de l'État.
absents perdent leur part six mois après Les promotions de cardinaux sont l'im-
qu'ils se sont retirés de la cour. portante affaire de la cour de Rome, sur-
Il y a un computiste qui tient un compte tout depuis que le pape s'est réservé le droit
exact et un contrôle de tout ce que le ca- exclusif de ces nominations. Les cardinaux
merlingue touche pour les cardinaux, et sont nommés dans des consistoires secrets ; .
principalement des annates, des évêchés et le pape tire de son sein la liste des nou-
des autres bénéfices qui forment la plus veaux élus en disant :
grande partie des revenus du sacré collège. Eabemus fralres, nous avons des frères,
Si ce computiste reçoit quelque chose en li dépose cette liste sur la table, où le
156 LE SECRET DU VATICAN

plus ancien du sacré collège la lit. Quel- cune doublure. Le cardinal ôte ce bonnet
aussitôt qu'il Ta reçu, se prosterne et baise
ques papes ont fait des réserves et gardaient
des cardinaux m petto. Cette expression, le pied du pape. Il fait alors un petit com-
tout italienne, est consacrée depuis que pliment, le plus spirituel et le mieux tourné
Clément X s'en est servi en ajoutant : qu'il peut, pour exprimer sa reconnais-
Habetis fratres quos reservamus, in pectorc, sance ; à l'issue de cette audience, il va vi-
nominandos, ubicumque et quoliescumque nobis siter les parents du pape, à. moins d'une
placuerit. — Vous avez des frères que nous défense expresse. »
réservons dans notre sein,pour les nommer Depuis la réception du bonnet, le cardi-
en temps et lieu qu'il nous plaira. nal, vêtu de violet, reste dans ses apparte-
-Cette pratique a été abandonnée; elle ments • il y reçoit les visites de ses amis,
était féconde en vaines espérances, ou bien qu'il ne peut reconduire que jusqu'à la porte
frustrait du chapeau beaucoup de gens aux- de son antichambre.
quels la mort ne permettait pas de l'atten- Le consistoire secret, pour la,nomination,
dre; mais le pape n'a pas renoncé à tenir se tient ordinairement le lundi ; un autre
le chapeau suspendu sur les têtes qu'il veut est indiqué pour le jeudi : c'est celui dans
"tenir courbées. Grégoire XVI a plusieurs lequel la nouvelle Éminence doit recevoir
cardinaux in petto. des mains du pape le chapeau. Le cardinal
Voici comment sont racontés les pre- arrive'dans un carrosse de cérémonie qu'il
miers actes delà promotion d'un cardinal. a fait faire en toute diligence; sa livrée et
« Ordinairement,- les nouveaux cardi- tout son train doivent être riches, nom-
naux sont avertis de leur promotion de la breux et équipés à neuf. Il se rend ainsi en
part du doyen du sacré collège, qui, le grand cortège et accompagné de beaucoup
lendemain, à la sortie du consistoire, les d'amis et de prélats, dans la cliapelle Six-
envoie chercher dans son carrosse, les fait tine si c'est au Vatican, et dans un apparte-
venir dans son appartement,.où il les traite ment si c'est en un autrepalais. Conduit près
à dîner avec toutes sortes de magnificences. du pape, il l'adore et lui baise le pied ; puis
Il les fait ensuite revêtir de l'habit de car- il est admis par le pontife ad osculum oris,
dinal, et les vêtements qu'ils quittent ap- le baiser de la bouche; ensuite il donne
partiennent, comme régal, aux valets qui aux anciens cardinaux et reçoit d'eux oscu-
les déshabillent. Il était d'usage que le lum pacis, le baiser de paix.
barbier du pape accommodât le poil au Ces premières cérémonies ont lieu avec
nouveau cardinal et lui fit la tonsure à la des choeurs de musiciens et le chant du Te
cardinale, dont le diamètre est de trente- Deum. Mené dans la chapelle,' après avoir
trois centimètres ; pour cette opération, ce fait processionnellement avec les cardinaux
barbier reçoit de chaque cardinal une riche le tour de l'autel, le nouveau cardinal, qui
gratification. Cela étant fait, le nouveau a sur la tête un capuchon qui pend derrière
cardinal est conduit à l'audience du pape, sa chape, se couche sur le ventre, pendant
qui lui met le bonnet rouge sur la tête en lui que le cardinal doyen récite des oraisons
disant : indiquées par le pontifical romain. La for-
« Eslo cardinalis 1 Sois cardinal ! mule du serment est ainsi conçue d'après
« Le. saint-père fait en même temps le une. bulle:
signe de la croix sur ce bonnet, qui est une Je jure que je suis prêt à répandre mon sang
espèce de calotte de satin rouge, sans au- pour le service de l'Église romaine et pour le
LE SECRET DU VATICAN 157

maintien des privilèges du clergé apostoli- ont prétendu que ceux de leurs collègues
que, dont je suis l'agrégé. placés sous cette interdiction n'ayant plus
Il est ramené dans la chambre du consis- de voix, ne pourraient prendre part au vote"
toire ; là il s'agenouille devant le pape ; un du conclave si le pape venait à mourir pen-
maître des cérémonies lui tire le capuchon; dant qu'ils sont dans cet état.
sur la tête, et par-dessus le capuchon, Cette misérable argutie fut détruite par
le pape pose le chapeau de velours rouge une bulle de Pie V, en 1571, qui déclara
en récitant des prières. que le pape posait le doigt sur la bouche
Lorsque le pape s'est retiré, les cardi- du nouveau cardinal, pour l'avertir de gar-
naux se réunissent dans la salle roj'ale, où der une grande retenue, par un signe qui
ils forment un cercle autour de leur nou- ne devait point avoir d'autre conséquence.
veau collègue, qui les salue et les remercie Au deuxième consistoire, le pape ouvre
de l'honneur qu'ils lui ont fait en le recevant la bouche au nouveau cardinal, et, après
parmi eux ; ceux-ci lui répondent par leurs lui avoir assigné un titre, il lui remet au
félicitations. S'il y a dans le collège quel- quatrième doigt de la main droite un an-
que parent du pape, il retient à dîner le neau d'or sur lequel est enchâssé un saphir
nouveau cardinal. oriental, dont l'élu, d'après une bulle de
Le chapeau rouge que le pape a remis à Grégoire XV, paye le-prix au collège de la
l'élu est porté chez lui par un camérier se- Propagation delà foi. Cet anneau est donné
cret. Ce chapeau est placé dans un grand au cardinal afin de le faire souvenir qu'il
bassin dé vermeil, et confié, sur Tordre a une Église pour épouse, et qu'il ne doit
d'un Camérier secret, à un huissier. jamais s"en séparer.
Les frais de cette réception s'élèvent Pour les cardinaux étrangers et qui sont
très-haut; à l'ancienne cour de Rome, on choisis hors des États romains, la barrelta
comptait vingt-quatre séries de personnes leur est expédiée de Rome par un camé-
auxquelles le récipiendaire devait donner rier d'honneur qui la remet au roi , au
des gratifications, dont le total se montait piince ou à quelque personnage des plus
à six cent soixante-six écus d'or, nombre considérables du pa}rs, au légat ou au nonce;
mystérieux et cabalistique tiré de l'Apoca- ou à Tévêque, afin qu'il la donne solennel-
lypse, et dont le sens est occulte; l'origine lement au nouveau cardinal à l'issue de la
de cette taxe est aussi inconnue. Pour évi- grand'mésse.
ter les fatigues de ces largesses qu'il faut Le cardinal étranger qui vient chercher
distribuer à tant de mains, les cardinaux à Rome le chapeau, le reçoit avec le- céré-
nouvellement promus mettaient les six cent monial déjà décrit. Il est accueilli par une
soixante-six écus d'or dans une bourse cavalcade, par les cardinaux en chapeau
qu'ils donnaient à un des maîtres des céré- rouge; une autre cavalcade a lieu après les
monies, chargé de faire les parts suivant cérémonies "préliminaires. Dans ces caval-
un tarif. cades, le cardinal qui n'a pas encore de
Au premier consistoire secret auquel as- chapeau rouge porte un chapeau garni de
siste un cardinal de création récente, quand taffetas violet qui l'enveloppe, comme celui
les affaires sont expédiées, le pape lui que les juifs portaient autrefois, fourré de
ferme la bouche en lui défendant étroite- jaune.
ment de dire à qui que ce soit les choses Il fait aussi ses visites avec beaucoup
qui s'y sont passées. Quelques cardinaux d'éclat.
158 LE SECRET DU VATICAN

Au départ, il est encore reconduit par long qu'ils jettent sur le camail; ce man-
une cavalcade. teau est de soie ou de- laine, suivant la sai-
Autrefois, on envoyait le chapeau aux son, rouge, violet ou rose sèche, suivant la
cardinaux étrangers; mais depuis que journée.
Paul II a imaginé de leur adresser la bar- Les cardinaux-moines portent presque
relta, qui est le bonnet de satin rouge, ils toujours l'habit de leur ordre, seulement
reçoivent le chapeau à Rome. On regarde ils y joignent les insignes du cardinalat ; ce
même comme des exceptions Richelieu et vêtement est d'une étoffe fine, mais il con-
Mazarin, que le pape exempta de ce devoir serve la couleur prescrite.
à cause ' des importantes fonctions qui ne C'est en violet, et non en noir, que les
leur permettaient pas de s'absenter de la cardinaux portent le deuil.
France. Il est impossible de suivre le costume des
Les frais de munificence pour la récep- cardinaux dans les différentes cérémonies
tion des chapeaux ne sont pas moindres du culte, selon les fêtes de l'Église et la
pour les cardinaux étrangers que pour les funzione; les variations et les changements
cardinaux romains.
en sont infinis.
L'habit ordinaire des cardinaux est la Les funérailles des cardinaux sont héris-
soutane.rouge, le rochet de toile blanche-, sées de formalités sans nombre.
le mantelet rouge qu'on appelle la mozzetta
Le corps est d'abord embaumé et porté
ou chaperon, qui leur couvre l'extrémité dans l'église où doivent être célébrées les
des épaules et des bras et le derrière de la
obsèques; on la choisit vaste et spacieuse,
tête, sur laquelle ils portent la calotte
et on la tend de velours noir, aux armes du
rouge et le chapeau rouge par-dessus. Dans défunt ; puis, de la nef, des deux côtés,
les fonctions publiques, au lieu du mante-
brûlent une grande quantité de flambeaux.
let et du camail, ils portent la cape pontifi-
cale, laquelle est fourrée d'hermine en Le catafalque sur lequel repose le corps
hiver, et doublée de satin en été. du défunt, revêtu des ornements pontificaux,
Les cardinaux se servent de trois cou- est d'une merveilleuse splendeur. Les restes
leurs, le rouge, le violet et le rose sèche. Le des évêques portent la mitre et la chape,
bonnet, la calotte sont toujours rouges; les prêtres ont la chasuble, les diacres sont
mais le chapeau et les bas suivent la cou- couverts de la tunique. Toute la maison du
leur de l'habit. La moire, le tabis,. le ve- cardinal et une grande partie de celle du
lours, le taffetas, les brocarts et les tissus pape assistent à cette cérémonie.
glacés d'or et d'argent, sont employés dans Les ordres religieux, les ordres men-
les habits des cardinaux, qui adoptent tou- diants, un concours immense de clergé, se
tefois le camelot pour le mantelet, la moz- rendent à ces funérailles, célébrées avec
zetta, le camail et la cape; le manteau se une pompe superbe et fastueuse.
fait remarquer par l'ampleur de sa queue : La- dépouille mortelle est enfermée dans
jamais ces habits ne sont de drap ou de un cercueil de plomb, enfermé lui-même
soie. dans un coffre de cyprès, sur lequel est
Chez eux, les cardinaux sont en soutane, étendu un drap noir; il est ainsi porté dans
par-dessus laquelle ils mettent une robe de un carrosse de deuil, accompagné du curé
chambre ou leur mantelet; et des aumôniers du cardinal défunt ; à la
En particulier, ils portent le manteau clarté des torches^ ce cortège se rend à
LE SECRET DU VATICAN 159

l'église désignée pour être le lieu de la sé- laïques, des chapelains ou aumôniers, des
pulture. secrétaires, une livrée nombreuse et au
La plupart des cardinaux qui meurent à moins douze chevaux, composent leur train.
Rome sont ensevelis dans l'église dont ils Les cardinaux de haut rang, ceux qui
ont porté le titre, à moins qu'appartenant par leur naissance ou par l'action politique
à une famille illustre, le défunt ne soit dé- tiennent aux couronnes ou aux grandes fa-
posé dans la sépulture de ses ancêtres, ou milles de la noblesse romaine, ont, un état
bien, qu'étranger, il ne soit, par son propre de maison qui rivalise avec celui des princes
voeu, inhumé dans une église de sa nation souverains.
à Rome.
Cette arrogance des cardinaux éclate
Il y à. quatre cardinaux qui sont honorés
surtout au dehors ; il est peu de cérémonies
avec une pompe extraordinaire et en caval- publiques dans lesquelles l'insolence .des
cade. Ce sont le doyen du collège aposto-
valets ne témoigne de l'orgueil des maîtres.
lique, le grand pénitencier, le vice-chance-
Ces prodigalités semblent braver la triple
lier et le camerlingue, les quatre grands
détresse de l'État, de l'Église et du peuple ;
dignitaires de la cour de Rome.
mais la cour de Rome, qui croit encore à
Le train des cardinaux a toujours été fas-
l'influence de ces éclatantes séductions,
tueux; quelquefois il a, non-seulement
s'efforce de cacher ses ruines et sa cadu-
étonné les cours les plus opulentes, mais
cité sous ces. splendides apparences.
Rome elle-même et le pontificat, dont le
luxe de la pourpre romaine surpasse sou- Les membres du sacré collège ne sont pas,
vent la magnificence. L'orgueil des princes ainsi que nous l'avons vu, attachés à l'Église
de l'Église a suivi la progression de ce faste, par les liens des ordres sacrés. Cette dignité
et les simples prêtres, dont l'humble piété, fut jadis recherchée par l'ambition mon-
le zèle religieux et la patiente pauvreté daine; les personnages les plus élevés des
avaient été appelés à seconder l'oeuvre de cours étrangères briguèrent la faveur du
Tévêque de Rome, sont maintenant aussi chapeau ; mais il est arrivé aussi qu'après
loin de leur modeste origine que le pape est avoir obtenu le cardinalat, plusieurs y
lui-même éloigné des pasteurs de l'Église aient volontairementrenoncé.
primitive. Les premiers exemples de cet acte sont
L'état de leur maison est toujours consi- fournis par des renonciations volontaires,
dérable; il.est encore aujourd'hui ce qu'il pieuses et désintéressées ; c'est un pape,
était autrefois ; leurs équipages et leur suite Pierre Célestin, qui descend du trône pon-
affectent même de conserver l'ancien appa- tifical et, quittant un à un tous ses titres,
reil dans les dispositions,.la forme et les rentre dans le rang des prêtres, dont le ca-
ornements des harnais et des carrosses. Us ractère est ineffaçable; ailleurs, on ren-
ont, en cela, suivi l'exemple du chef de la contre un cardinal Ardicinio délia Pointa, qui,
cour de Rome, qui se plaît à afficher, dans sous le pontificat d'Innocent VIII, essaya
•toutes ses habitudes, l'immobilité. de quitter le monde et les dignités ecclésias-
Parmi les cardinaux, ceux d'une position tiques. Cette résolution, combattue par le
médiocre ont un état de maison déjà consi- pape ou par les membres du collège aposto-
dérable. Un maître de chambre qui est tou- lique, qui ne voulaient point voir s'éloi-
jours gentilhomme, deux gentilshommes de gner un homme qui avait rendu à l'Église '
suite qui peuvent être ecclésiastiques ou d'éminents services, fut abandonnée. Cette
160 LE SECRET DU VATICAN

tentative de démission est la première dont ges de renoncer à leur titre, ils écrivent au
parle l'histoire. pape, ou font verbalement supplier Sa Sain-
Plus tard, César de Borgia, après avoir teté d'agréer le désistement complet de tout
-.
fait assassiner Jean, duc de Candie, son ce qui est attaché à la dignité de membre
frère aîné, pria le pape Alexandre VI, son du: sacré collège.
.
père, de lui permettre de quitter le cardi- Quelquefois, ces brusques résolutions sont
nalat pour se marier. Cette proposition, inspirées par des mécontentements particu-
qui purgeait le sacré collège d'un monstre liers; mais lorsqu'il n'y a, delà part de celui
fratricide, fut accueillie avec joie par le qui se retire, aucun sujet deplainte, les'cho-
pape et par les cardinaux. ses se passent fort honorablement et dans les
Henri, cardinal de Portugal,'quitta-la meilleurs .termes, .en se fondant sur une
pourpre romaine pour monter sur le .trôné nécessité absolue, et en exprimant" des deux
et succéder à D. Sébastien,, son oncle,- tué côtés de mutuels regrets.
en Afrique. Rome essaya vainement de lui Les cardinaux qui se retirent rendent le
.
persuader que la couronne et le chapeau chapeau rouge et ,1a barelta au pape, quand
rouge n'avaient rien d'incompatible entre ils sont à Rome, au nonce ou aux person-
eux. --' '.*'• •- - nes qui les leur ont .donnés, s'ils sont en
-
Odet de Châtillon poussa les choses plus pays étrangers ; ils .acquittent aux officiers
loin ; il renonça au'eafdinal.at pour épouser du palais" apostolique'.lataxe qui se paj'e à
une. fille du seigneur de Hauteville, et- il la mort de chaque, cardinal, c'est-à-dire la
abandonna le catholicisme pour la religion moitié de c.e qui est distribué lôrs de la no-
réformée. - -.'."... - ,-..,.
Le cardinal Ferdinand de Médicis,- après
mination. .A" Rome, Ta fiscalité ne perd
jamais "ses droits. ;.'." " ." '. "
le décès de son frère, le grand-duc de Tos^- Ces notions, dont ,1a grave, futilité n'é-
cane, mort en 1587 sans enfant, prit le pouvanta pas Noëmi, lui parurent néces-
gouvernement de l'État et se maria afin de saires pour bien comprendre le. jeu des
perpétuer son nom; pour cela, il renonça cardinaux à la cour de Rome", dans l'État
au cardinalat, avec l'assentiment de Sixte- et dans l'Église. •'"""
Quint. La jeune juive, voyait souvent le cardinal
Plusieurs cardinaux ont suivi cet exem- Ferdinand, qui s'attachait à elle de plus en
ple et dépouillé la pourpre pour se marier. plus.
..
Parmi eux, Ton cite Maurice de Savoie, Un jour, elle fut conduite par lui à sa vigne,
Pamphile, Ferdinand et Vincent de Gonza- délicieuse villa aux environs de Rome.
gue, et le roi Casimir de Pologne. C'était près de Frascati, dans une situa-
Il faut conclure de ces faits que, dans tion riante, pleine de fraîcheur, les
l'Église de Rome, la promotion au cardina- flancs de la montagne, sur
entre la ville et l'an-
lat n'est regardée ni comme un sacrement, cien Tusculum, au milieu des cascades
ni comme consécration sacerdotale. Les jaillissantes et des verdoyants ombrages;
papes voient avec plaisir les cardinaux de là, on apercevait à la fois la mer, la
prendre le diaconat, qui est le second des plaine et les Apennins. La palazzina était
trois ordres sacrés ; mais ils ne l'exigent placée entre une terrasse qui s'élevait sur

pas des personnes élevées que les intérêts la campagne, et une cour d'honneur en
de l'État ou de la famille peuvent séparer forme d'hémicycle, dont les galeries, qui
de l'Église. Lorsqu'il plaît à ces personna- s'ouvraient
en face de l'édifice, étaient or-
Le Capitole.

nées de pilastres et de statues. Cette gra- niques, et dont les vibrations ont un accent
cieuse et élégante disposition est celle de mélancolique comme ceux de la harpe
presque toutes les riches ville de la cam- éolienne. Le paganisme les aurait comparés
pagne de R.ome. aux gémissements d'une nj'mphe éplorée.
La magnificence des jardins était admi- Le cardinal Ferdinand, dans sapropriété,
rable ; les sources qui sortaient de la mon- n'avait pas tout sacrifié aux agréments de
tagne avaient été habilement dirigées pour ce séjour ; les eaux, après avoir baigné et
former des méandres nombreux, variés, embelli les jardins, s'écoulaient par les
et qui portaient partout, entre deux rives pentes vers la région inférieure faisaient
,
vertes et fleuries, la fraîcheur et la limpi- tourner des moulins et mettaient en mouve-
dité de leurs eaux, tantôt agitées, bondis- ment les machines de plusieurs usines.
santes, se brisant en écume, tantôt calmes Noëmi regardait avec étonnement ces ar-
et transparentes. Là elles s'étendaient en rangements si contraires à l'insouciance et
nappes tranquilles ; plus loin, par des che- à la routine des moeurs romaines.
mins cachés, elles se précipitaient dans des C'est près de ces belles demeures que
grottes profondes en rendant des sons har- croissent les arbres toujours verts et luxu-
monieux. Cette harmonie hydraulique, fort riants : l'yeuse, le cyprès, le pin, le laurier
en usage dans les maisons de plaisance des et le buis, qui s'élève, dans ces contrées, à
environs de Rome, est produite par un jeu la hauteur d'un fort arbuste; c'est dans ces
de 'tuyaux de divers calibres; l'air pressé jardins que sont cultivées les fleurs si chè-
par un courant ou par une chute d'eau fait res aux loisirs et aux délices de l'opulence
résonner des sons doux, continus, harmo- romaine; le rosier du Bengale y étale toute
SI
162 LE SECRET DU VATICAN

Tannée ses pétales aux teintes si douces dans cette atmosphère, où Noëmi ne respi-
et si.délicieuses. rait que difficilement.
Dans les appartements, les .meubles Du reste, Tentretien étai| vif, brillant,
fin et animé; il réalisait, pour la jeune
étaient rares et simples, comme dans toutes
les habitations romaines ; il y avait dans juive, ce qu'elle .avait entend^ dire des fi-
quelques parties retirées du logis des pein- nesses, de l'urbanité et des'gpâees délicates
tures d'un art merveilleux. Cette villa,' de la conversation française. Cependant,
tout entourée des palais champêtres des elle trouvait généralement à tous les inter-
princes romains, était une exception- le locuteurs un langage, affecté, plus éclatant
goût l'avait préservée de la confusion qui que solide, plus sonore qu'énergique et sou-
encombre et gâte les autres habitations. vent creux en voulant être profond. Le pro-
Une société nombreuse et brillante était pos était en outre hérissé de ' ces traits
de mauvais goût que les Italiens appellent
réunie chez le jeune cardinal; elle était mo-
concetli, et dont ils affectionnent tellement
bile, changeante, se renouvelait souvent
l'usage qu'ils le poussent jusqu'à l'abus. Les
et permettait à l'observation de la contem-
sujets les plus sérieux n'étaient point épar-
pler sous différents aspects,
gnés dans ces débauches de l'esprit. Un des
" Il y a^ait }à
des cardinaux de tout âge, plus vieux cardinaux soutenait une fois que
des prélats, déjeunes abbés, des officiers de le népotisme, tant reproché au pape et à la
naissance, des étrangers de distinction, des
cour de Rome était d'institution divine, et
fonctionnaires et des magistrats, l'élite de quec'était imiter l'exemple de Jésus-Christ,
la société romaine et les femmes les plus qui avait montré tant d'attachement pour
renommées dans le monde romain, auprès
ses px'oches, et qui l'es avait admis parmi
desquelles cette foule s'empressait. A la
ses disciples. Lorsque quelques lords et
campagne, la haute société, qui à la ville .quelques ladj's eurent bien ri de ce divcto
semble s'éviter, tant les réunions de sajon
concelto, le cardinal répondit que c'était une
de Rome sont froides et prétentieuses, se opinion si fort accréditée à. la cour de
livre et s'abandonne à toute la liberté de Rome, qu'elle pouvait presque passer pour
ses allures originelles."Considérée ainsi, sa un dogme. En général, la conversation
physionomie est piquante et pleine de vi- évitait tout ce qui risquait de la faire res-
vacité spirituelle ; on dirait même, parfois, sembler à une controverse religieuse ; les
qu'elle s'oublie: jusqu'à la franchise, et sujets que Ton préférait étaient ceux qui tou-
qu'elle dépose le masque de ruse et d'as- chaient aux questions de l'art familier à
tuce dont ses traits sont toujours couverts.
ceux qui en parlaient. Noëmi retrouvait,
Ce furent surtout les cardinaux qui atti- avec plus d'élégance , les idées élevées
rèrent les regards de Noëmi. qu'elle avait entendu exprimer par Jules.et
Dans les hommages dont elle fut l'objet, par dom Salvi; tout entière au charme de
elle remarqua ces élans de sensualité aux- ces discussions, elle se demandait avec
quels elle ne pouvait s'habituer et-qui sont étonnement comment des esprits aussi éclai-
le principal caractère de la galanterie ita- rés que ceux qui se manifestaient à elle pou-
lienne ; il semble qu'à Rome ces manières vaient tomber dans des erreurs si voisines
empruntent au costume ecclésiastique quel- d'une ignorante crédulité.
que chose de plus choquant. Les autres Chez les cardinaux les plus renommés
femmes paraissaient être tout à fait à Taise par leur adresse politique, elle apercevait
LE SECRET DU VATICAN 163

les signes d'une érudition savante unie à fleurs, il eût vu darder la langue d'un
une grande sûreté de jugement; elle recon- serpent.
naissait en.eux une pleine intelligence de Ce mouvement, dont le véritable sens
l'art de tous les siècles et de ses rapports n'échappa point à' Noëmi, la fit sourire
avec les différentes phases de la civilisation. avec une ineffable expression de raillerie
Ces connaissances variées et étendues éton- féminine, et TÉminence comprit que l'a-
naient et fascinaient son esprit; une singu- droite jeune fille n'avait point été dupe des
lière finesse de langage pur, correct et artifices dont on avait cherché à l'enve-
aiguisé par de fréquentes saillies, relevait lopper.
le mérite de ces propos, qui n'évitaient pas
La cour deR.ome se plaît à ces embûches,
toujours cette emphase si chère aux impro-
elle s'en amuse ; et si la politique et l'É-
visations de la population romaine.
glise se fâchent ou répondent par les fou-
Le cardinal Ferdinand épiait avec joie dres et
par leurs colères aux attaques dont
ces impressions favorables, dont les lueurs, elles sont l'objet, le monde se plaît à ne se
éclairaient le visage de la jeune fille et lui
venger qu'en séduisant les farouches enne-
donnaient une lumineuse transparence. mis qui viennent à lui terribles et courrou-
Pour.compléter l'effet de cette influence, il cés. Les cardinaux, qui comptent dans leurs
excitait lui-même, par la réplique ou par rangs des hommes véritablement supé-
la contradiction, la verve de l'entretien, et rieurs, exercent surtout
ce genre de séduc-
provoquait ainsi des effusions lucides qui tion sur les étrangers dont il importe de
répandaient au loin la lumière. Quand il vit
se concilier les bonnes grâces. Ils y réus-
Noëmi dans ces dispositions d'enthou- sissent presque toujours. Il
y a tel ambas-
siasme, il essaya de la faire revenir sur sadeur arrivé à Rome avec la menace à la
ses préventions, dont il avait deviné le bouche, et qui s'est retiré placide et sou-
mystère. mis, et plutôt prêt à faire des concessions
— Ce sont là, lui dit-il, ces hommes que qu'à exiger des réparations.
vous essayez de haïr, et que vous ne pouvez Ces qu'alités attrayantes sont un des plus
presque pas vous empêcher d'aimer.
.
puissants instruments de la politique de
— Non, reprit-elle avec une douce séré- Rome, et
c'est à. ce manège qu'elle doit des
nité, ce ne sont pas là ceux que je déteste; succès qu'elle ne peut plus devoir à son au-
ils ne ressemblent pas à ceux que j'ai vus torité.
à Rome, même aux théâtres, aux fêtes et La vie que Ton menait à la villa du car-
dans les salons. Les autres, ceux que je ne dinal Ferdinand était remplie de raffine-
saurais ni honorer ni chérir, ne m'ont laissé ments voluptueux. Les repas surtout y
apercevoir que l'orgueil, la cupidité et étaient excellents et d'une friandise achevée.
l'hypocrisie; je trouve ceux-ci bons, sim- Le maître du logis, qui se montrait cu-
ples aimables et sincères ; la haute opi- rieux de civilisation élégante et de progrès
nion qu'ils m'ont donnée de leur esprit me
en fait de jouissances et de plaisirs, avait
fait bien juger de leur coeur. adoptéles moeurs des tables françaises, sans
Sous l'apparence candide de cette expli- toutefois rejeter entièrement les' usages ro-
cation se cachait une malice si perfide, que mains, et en prenant aux autres paj^s ce qu'ils
le cardinal Ferdinand se recula tout à avaient de plus exquis et de plus succulent ;
coup, comme si, à travers une touffe de au moyen de cet éclectisme, il avait fait de
1G-1 LE SECRET DU VATICAN

ses dîners une des plus aimables et des plus raient et ne s'écartaient jamais d'une pru-
attrayantes curiosités de Rome. dente réserve ; mais les vieux zelanti, ceux
La table présentait habituellement un qui ne veulent laisser aucun doute sur leur
amas de pyramides, de statues; de palais, tempérance', suivaient l'usage irrévocable
d'animaux et d'autres figures en sucreries qu'ils ont adopté, de ne jamais satisfaire
peintes, bariolées de toutes les couleurs, et en public les appétits qu'ils gorgent en
servies dans de grands, plats d'argent. Ces secret.
objets étaient de pure décoration ; ils demeu- Les jeunes abbés se distinguaient par
raient intacts et comme un hommage rendu leur fougue gourmande, et les monsignori
aux vieilles traditions romaines. A côté de par leur sensualité.
ces simulacres circulaient les mets les plus Dans les jardins de la villa du cardinal
délicats de la cuisine française, les pièces Ferdinand il y avait de mystérieuses retrai-
homériques des dîners anglais, toutes les tes ; les images des divinités du paganisme
délicatesses de nos caves, de-nos buffets et et de la mythologie, si féconde en inspira-
de nos offices. A voir manger ces gens tions passionnées, donnaient partout des
d'Église, on ne se serait jamais douté que conseils Opposés à la pureté chrétienne,
la gourmandise fût un des sept péchés ca- dont l'austérité effraye le plaisir.
pitaux. Cependant, au sein d'un bois dont l'om-
Aux vins de France se mêlaient ceux-des brage épais semblait sacré, s'élevait une
meilleurs crus de l'Italie, parmi lesquels petite chapelle dont l'architecture mystique
les buveurs érudits prétendaient retrouver se prêtait au recueillement et à la prière.
les descendants du vin de Falerne et de Ce lieu, dans lequel des flambeaux toujours
tous ceux que les poètes de Rome avaient allumés brûlaient devant l'image de la nia-
célébrés dans l'antiquité, Tous ces breuva- donna, était souvent visité par ces donne
ges dé TAusonie moderne, le mont-alcin, romane dont la tendre dévotion se confond
les gianssane, Talbane, Torviéto lui-même et avec l'impression sensuelle, et chez qui
le montefiascone, cédaient le pas aux nec- l'amour de la créature s'unit si étroitement
tars des coteaux transalpins. Les vins cuits avec l'amour du Créateur. .
et liquoreux, le lacryma-christi tiré de la vi- A la campagne, les jeunes cardinaux
gne dont le fruit a mûri sur |un sol de lave portaient avec beaucoup de coquetterie une
brûlante, ne parvenaient pas à détrôner le façon d'habit de ville de-coupe svelte, lé-
vin pétillant dont les vives ardeurs ont gère et dégagée, quelquefois l'habit de
porté dans tout l'univers connu la renommée chasse ; mais, sous la casquette même, ils
du cru champenois ; alors mille transports conservaient religieusement la calotte
s'unissaient au bruit des verres, et Horace, rouge.
Catulle, Martial, et toutes les poésies scep- Ces dandys de l'Église ont aussi leur sport,
tiques, bachiques et lascives, avaient, dans qui n'est ni moins intrépide, ni moins folâ-
la bouche des cardinaux, remplacé les pas- tre, ni moins prodigue que celui de la fashion
sages de l'Écriture. - britannique. Il est difficile de pousser plus
Dans ces expansions,- les jeunes cardi- loin qu'ils ne le font dans ces loisirs les
naux se livraient à une liberté entière et distractions de la vie mondaine.
sans contrainte. Leur âge les éloignait trop Quelle distance immense nous sépare du
des chances papales pour qu'ils eussent à point de départ primitif, et combien ces
se contenir; ceux d'un âge mûr se modé- princes, au sein de leur mollesse, sont con-
LE SECRET DU VATICAN 165

traires aux rudes travaux que leur ont de la papauté; ce sont là les exercices perpé-
légués les prêtres et les diacres qui aidaient tuels des éminentissimes cardinaux et des
dans la tâche évangélique les premiers dépositaires de la religion. »
"

évêques de Rome! Nous rencontrerons les cardinaux à


Écoutez un historien du dernier siècle chaque
- pas que nous ferons dans l'État et
terminer ce qu'il dit sur le collège des car- dans l'Église, et nous pourrons démontrer,
dinaux par cette apostrophe : par l'irrécusable témoignage des faits, que
« Tout y est mondain, tout y paraît im- les cardinaux ne sont mus et conduits que
pie et profane ; ce ne sont que cabales, in- par des vues ambitieuses; ils servent le
trigues, déguisements, souplesses, égards, pape dans l'intérêt de leurs secrètes espé-
surprises, embûches et factions, tantôt en rances; mais ils haïssent le pontife de toute
faveur des princes et des États, tantôt à leur envieuse tendresse pour le pontificat.
leur préjudice, mais toujours à l'avantage

CHAPITRE XVIII
La noblesse.
La lutte des barons italiens contre les Les Justiniani veulent être issus de l'em-
papes fut longue et sanglante; ces orgueil- pereur Justinien. La maison de Savelli fait
leuses dissensions mirent non-seulement en remonter son origine à un roi d'Albe qui
en feu toute l'Italie, mais elles portèrent la s'appelait Aventin, qui assista le roi Lalinus
discorde et la guerre dans toute la chré- contre Énée. Les Porcari se présentent
tienté. Ces dissentiments étaient trop pro- comme les descendants de Marais Porlius
fonds pour ne pas laisser de traces ; on re- Calo, Caton le Censeur. Les Marcelli de
trouve donc aujourd'hui dans l'attitude de Florence se glorifient d'avoir pour ancêtre
la noblesse romaine les signes de ses an- Marcellus, le célèbre général romain qui
ciennes prétentions. Du reste, entre l'aris- fut cinq fois consul. Ces excès d'arrogance
tocratie du patriciat et celle du clergé, l'al- nobiliaire sont de tous les pays. En France,
liance paraît exister, et les hauts pavots de un duc de Lévi ne prétendait-il pas des-
l'État et de l'Église semblent avoir compris cendre de la tribu de Lévi, dont était la
la nécessité de se réunir. Il est difficile vierge Marie, la mère du Christ, qu'il ap-
de dire si le bon accord qui est à la surface pelait sa cousine!
de cette situation est sincère; mais les ap- Dans la société des cardinaux, à la villa
parences du calme sont partout. Peut-être deFrascati, Noëmi vit plusieurs des princes
pour troubler cette tranquillité et rallumer romains qui portent les grands noms de la
l'incendie ne faudrait-il que l'étincelle d'une noblesse; ils vivaient en bonne intelligence
question d'étiquette ou de préséance : dans avec les princes de
l'Église, et ces débris
ces superbes poitrines de princes et de car- du trône et de l'autel s'appuyaient mutuel-
dinaux la vanité est si inflammable! lement, afin de se soutenir les uns par les
Plusieurs des grandes familles de la Rome autres et d'empêcher un double écroule-
des papes prétendent descendre directe- ment. Elle apprit par le cardinal Ferdinand
'ment des patriciens delà Rome des Césars. le secret de cette union : les plus consi-
166 LE SECRET DU VATICAN

dérables des princes romains sont sortis prince du trône et chevalier de la Toison-
du népotisme. d'or; celle des Gonti et celle des Savelli.
L'histoire de la noblesse romaine est tout Sixte-Quint donna aux Ursins et aux Co-
entière écrite dans les registres du Capitole; lomne le pas et la préséance sur les deux
les noms des familles nobles y sont inscrits autres de ces familles, comme étant les pre-
par ordre alphabétique. miers princes romains; .il leur assigna la
Le cardinal Ferdinand fit demander ces place la plus proche de son trône, aux cha-
registres, que Noëmi témoignait le désir de pelles et aux cérémonies publiques, après
consulter. La jeune fille vit rayonner de- les ambassadeurs des tètes couronnées.
vant elle les pages du livre d'or; mais, sans Pour faire disparaître entre elles tout pré-
en être éblouie, elle recueillit avec avidité texte de différend, il régla qu'elles auraient
des documents d'autant plus précieux qu'ils la préséance selon l'âge de leur aine. Ni
sont plus ignorés. Tune ni l'autre de ces familles n'a voulu
Les Odescalchi, d'origine milanaise, ont accepter cette décision. Quand l'aîné des
eu un neveu d'Innocent XI ; les Altieri Ursins est plus âgé que celui des Colomne,
comptent parmi eux un prince de Loriolo, celui-ci s'abstient de paraître, et laisse le
qui fut le mari de la nièce de"Clément X ; premier seul auprès du trône ; si la, pré-
un Rospigliosi fut neveu de Clément IX; séance de l'âge est du côté des Colomne, les
dans la maison des Pamphile, il y eut un Ursins s'abstiennent aussi jusqu'à la mort
neveu d'Innocent X, et les Justiniani mon- de celui qui leur fait obstacle.
trent avec orgueil un duc d'Onano, petit- N'est-ce pas là un trait singulier et frap-
neveu du même pape par sa mère; les Bar- pant de l'entêtement nobiliaire?
berini se vantent d'un petit-neveu d'Ur- De leur côté, les Conti et les Savelli ont
bain VIII; il y eut un Borghèse petit-ne- protesté contre le décret de Sixte-Quint,
veu de Paul V; les Ludovisio descendent de comme injurieux pour l'antiquité de leur
la famille de Grégoire ~KV; les Boncompa- race," qui ne le cède à aucune autre ; mais.
gno viennent de Grégoire XIII. ils n'ont rien obtenu.
Comme on le voit, les papes ont une La famille des Ursins a la prérogative, à
postérité. Rome, d'être nommée la première dans les
Ces dix princes portaient devant leur statuts de la ville ; les rois de Naples ont
nom la particule dom, qui est l'abréviation souvent fait alliance avec elle.
de dominus, seigneur; ils avaient des prin- La maison Colomna est une des plus an-
cipautés et des duchés dont ils prenaient le ciennes et une des-plus illustres de l'Italie.
titre. On estimait, il y a plus d'un siècle, Jean Colomna, qui fut fait cardinal par Ho-
le revenu de chacun d'eux au delà d'un mil- norius III en 1216, a beaucoup contribué à
lion ; il disputaient le pas à tous les prin- élever cette maison. En 1417, deux siècles
ces de l'Europe qui dépendaient des autres plus tard, Othon Colomna fut élu pape au
cours. Quelques-uns étaient princes du concile de Constance, sous le nom de Mar-
trône, del solio, ou du Saint-Empire. tin V; cette élection termina le grand schisme
Après eux se placent quatre familles qui avait duré quarante ans. Marc-Antoine
principales : le Ursins, dont le chef est pre- Colomna commandait les troupes du pape à
mier baron romain ; les Colomne, dont le la bataille de Lépante, et fut. reçu en triom-
chef est grand connétable héréditaire du phe à son retour à Rome. On lui érigea une
royaume de Naples, premier baron romain, statue au Capitole, dans le palais des con-
LE SECRET DU VATICAN 167

servateurs du peuple romain. Autour de Frangipani, les Mattri, les Caffarelli, les
son écusson sont groupés des canons, des Lanti, les Mati, doivent leur fortune aux
drapeaux, et des vaincus chargés de chaî- Aldobrandini ; les Strozzi de Florence ont
nes. Dôm Laurent Colomna fut vice-roi d'A- donné un maréchal à la France, et les Sal-
ragon et ensuite de Naples. viati sont aussi de noblesse florentine.
Une autre branche delà maison Colomna A Rome, et sur les registres du Capi-
est celle des princes de Carbognano, issue tole, la race noble est divisée en trois
de ce fameux Scierra Colomna qui fit tant classes. \
parler de lui, quand Philippe le Bel, roi de La première date d'au delà du treizième
France, l'eut délivré de l'esclavage où il siècle; la seconde vient du douzième siècle
était tombé en fuyant la persécution de et par delà ; la troisième est du quinzième
Boniface VIII, qu'il alla surprendre à Ana- siècle.
gnio, d'où il le conduisit à Palestrine dans Il y a aussi, établies à Rome, des famil-
une tour, dans laquelle ce pontife mourut les nobles des diverses contrées italiennes,
de désespoir le 11 octobre 1303, après qua- de Bologne, d'Urbino, de Ferrare, de Ra-
rante jours de captivité. venne, de Parme, de Naples, de Sienne et
La maison Conti se vante d'être la plus de Gènes ; celles de Florence sont les plus
ancienne de Rome; elle était autrefois la nombreuses.
plus puissante : les Conti Tusculani, c'est
ainsi qu'on la nommait, faisaient élire des
papes à leur dévotion. Depuis plus d'un
siècle, elle est réduite à un état médiocre et
à la noblesse, "'-.
Les enrichis ont leurs noms inscrits sur
les registres du Capitole ; l'opulence touche

Enfin, on compte aussi les maisons que


Ton désigne par cette indication : Maisons
ne possède qu'un mince revenu.
La famille de Savelli est plus ancienne à agrandies par la banque. Cette dernière liste -
Rome que celle des Ursins ; la possession de est sans doute close par le nom du banquier
la charge héréditaire de maréchal de l'É- Torlonia, qui a acheté des titres de noblesse
glise lui donnait un grand relief pendant à beaux deniers comptants.
la vacance du saint-siège, parce que cet of- Dans la jprélature, il y a beaucoup de
ficier a le commandement des gardes du cadets de nobles familles italiennes, dont
conclave. Les-papes Honorius III et IV les aînés ne résident pas à R.ome.
étaient de cette maison, aussi bien que Mar- Rien n'est plus difficile que de concilier
cel Ier, et Libérius, saint et martyr, qui fit ces prétentions si multipliées et si 'variées
tant de bruit du temps des ariens. qui se disputent la préséance ; a ucun pape
Quatre autres familles prétendent mar- n'a pu encore accomplir cette oeuvre.
cher de pair avec les précédentes. Ce sont La noblesse romaine n'est plus que l'om-
les Gaetani, qui tirent leur origine de Bo- bre de ce qu'elle fut autrefois ; soumise à
niface VIII, qui donna aux cardinaux la l'Église, hors de laquelle elle n'aurait au-
robe rouge et l'ajouta au chapeau rouge cune influence, elle ne se pose plus en face
que leur avait donné Innocent IV; les Cesa- des dignités ecclésiastiques que pour les bri-
rini, qui'datent du douzième siècle; les guer ou s'incliner devant elles * -
Sforza, si célèbres dans l'histoire"militaire Le haut clergé romain, et notamment les
de l'Italie, et les Cesi, dont l'ancienneté membres du sacré collège, grâce à la solli-;
remonte au treizième siècle. citude du pontificat pour le faste des çardi-
Les Altemps viennent d'Allemagne; les nauxj peut encore dissimuler l'indigence
168 LE SECRET DU VATICAN

de sa position; mais la noblesse romaine, escaliers, les vestibules et les antichambres


abandonnée et isolée sur les ruines de sa doivent regorger de gentilshommes vêtus
grandeur déchue, n'offre qu'un aspect mi- et bariolés de toutes les couleurs. Le céré-
sérable et honteux. Ce contraste entre le monial et l'appareil des processions et des
passé et le présent est une des plus poi- cavalcades occupent unefoulede ces nobles
gnantes humiliations de Rome moderne. valets; on en met partout; tout le menu
Les événements des premières années du fretin de la noblesse romaine est emplo3ré
dix-huitième siècle ont achevé ce que le à cette servilité'. Les titres dont s'affublent
progrès des lumières et de la discussion ces pauvres hères pour cacherleur dégra-
philosophique avait commencé. Napoléon a dation font mieux ressortir leur bassesse.
traîné à son char de triomphe le, pape, des "Dans Rome, on rencontre auprès des
cardinaux et des princes. Les Borghèse nouveaux riches des parvenus: et des étran-
ont recherché son alliance et ont consenti gers qu'on suppose prodigues, un essaim de
à être'les lieutenants de son empire, dé son nobles mendiants et parasites qui flattent
armée et de ses conquêtes. et caressent toutes les vanités pour vivre à
•La noblesse des États _
romains n'est point leurs dépens. La complaisance de^ ces quê-
encore remise" de ces violentes secousses teurs n'a point de bornes et se plie à toutes
qui ont si fortement ébranlé le trône pon- les fantaisies ; leur politesse, leur zèle et
tifical.
.
Cependant . ..... leur empressement ont une emphase, et une
on' ne voit nulle part, même affectation grotesques, et leur dévouement

dans la morgue hautaine de l'aristocratie ne procède que par des protestations extra-
britannique, une arrogance et une jactance vagantes et de prodigieux élans; il est très-
comparables à celles de la noblesse ro- difficile de se soustraire à cette obsession
maine, si amoindrie et si abaissée. intéressée, fourbe et cupide. A ceux qu'ils
Comme les nobles hidalgos réduits à veulent séduire et tromper ils prodiguent
mendier, les nobles romains, à quelques les titres pompeux avec uu crescendo burles-
exceptions près, se drapent dans leurs bail-' que, depuis la signoria jusqu'à Veccellenza,
Ions lambeaux de pourpre éraillés et multiplient les saluts. profonds, ouvrent et
,
flétris. étendent les bras comme prêts à vous em-
Les uns traînent, plutôt [qu'ils ne por- brasser. C'est le type de Sbrigani accueil-
tent, des noms trop pesants pour leurs épau- lant M. de Pourceaugnac à son arrivée.
les courbées et qui plient sous ce fardeau ; Les nobles romains qui courent ainsi l'a-
les autres, dépouillant toute pudeur et toute venture ont toujours un grand fracas de
vergogne, couvrent de la livrée la défroque toilette; ils se parent de faux bijoux, de
de leurs nobles aïeux. A la cour, les riches linge jadis blanc, de jabots et de dentelles
prélats, le luxe insolent des cardinaux et jaunis et fanés. Ils parlent beaucoup et sou-
le service du santo padre, exigent un grand vent de leurs, nobles parents, des charges et
nombre de gentilshommes ; il en faut pour des emplois élevés qu'ils ont remplis et des
porter les queues traînantes dès robes et services éminents qu'ils ont rendus à l'État.
des manteaux de cérémonie ; il en faut pour Quant à eux, ils ont dû posséder
une for-
marcher eh avant et pour marcher en ar- tune digne du nom qu'ils portent; mais le
rière; il en faut à la chapelle et dans les malheur des temps et la méchanceté des
salles du Vatican ; il en faut dans les égli- hommes leur ont tout enlevé. Riche
ou pau-
ses et dans les palais ; les péristyles, les vre, grand ou petit, le noble romain est
Couvent de la Visitation.

toujours glorieux, hâbleur, intrigant et on se demande s'il n'est pas tout à fait con-
vantard. traire à la nature même du pouvoir ponti-
Il aime et il recherche tous les insignes fical, essentiellement temporaire, passager
qui frappent le regard; il a toujours à sa et électif, de fonder une noblesse hérédi-
boutonnière au moins une décoration, ne taire et perpétuelle. Comment le saint-siège
fût-ce que celle de l'Éperon d'or, afin de peut-il conférer à ceux qui entourent le
pouvoir prendre le titre de comte palatin trône romain un privilège dont il ne jouit
attaché aux brevets de cet ordre, dont la pas, pour les souverains qui l'occupent? Le
chancellerie fait finance, et que tant de gens pape peut-il donc donner ce qu'il ne possède
achètent parce que le ruban rouge ressem- pas lui-même?
ble à celui de la Légion d'honneur. Il n'est point de cour où les fortunes
A la vue des ridicules prétentions de la soient et plus rapidement élevées, et plus
noblesse romaine sur les questions d'an- promptement renversées. Le caprice d'un
cienneté, de prérogatives et de préséance, maître que rien n'attache au passé et que
[22
LE SECRET DU. VATICAN

rien ne lie à l'avenir, fait, et défait les des- triciat romain s'est écroulé comme s'écroule
tinées de ses courtisans, A Rome, comme un édifice lézardé et qui s'affaisse sur lui-
dans les monarchies d'Orient, un sujet peut même. Rien n'a battu en brèche cette no-
être porté, de la condition la plus humble, blesse que la vétusté seule a ruinée. Com-
au rang suprême; un favori peut être pré- parez cet état de choses à celui de la France,
cipité du faite de la puissance : la volonté où les idées et les événements ont tant fait
du pontife décide seule de ces vicissitudes. contre le principe aristocratique, sans en
Les papes surtout qu'on tire des ordres extirper le germe vivace. Voyez l'Angle-
religieux sont squYëRt de basse extraction. terre, dont l'oppressive et tyrannique aris-
Sixte-Quint était fils d'un jardinier ; le nom tocratie se relève plus forte et plus robuste,
du pape actuel, qui fut moine; n'appartient après des révolutions qui avaient renversé
à aucune noble famille. Comment les races de fond en comble Tordre politique. Dans
si fières de leur antiquité peuventrelles se ces deux pays, l'hérédité royale elle-même
soumettre à cette situation qui les place au-' a plus d'une fois succombé; la noblesse et
dessous d'hommes qui sont de si nipdique ses prétentions put résisté.à toutes les tem-
naissance ! pêtes. En Angleterre, elle a vu croître son
La noblesse ne peut exister ayec solidité opulence et sa domination; en France, dé-
que dans un État pu. je pouvoir est hérédi- pouillée de tout ce qui la rendait puissante,
taire ; partout ailleurs elle n'est qu'un effet elle subsiste debout sur des ruines, tandis
sans cause. Venise, et la Pologne n'ont pu que la noblesse rpmaine est enfouie sous
être sauvées par les nobles du royaume les décombres de son pouvoir abattu. C'est
électif et ceux de la sérgnissime république ; que les nobles romajns n'ont été, ne sont et
les races patriciennes n'avaient point déra- ne peuvent être, que de pompeuses inutili-
cine dans le sol; g'est Jà aussi qu'il faut tés, les accessoires d'un spectacle, les com-
chercher un des principaux motifs de la dé- parses des ç§r-gmQnies religieuses et politi-
cadence de la noblesse romaine, Que Ton ques, des processions et des cavalcades.
veuille bien remarquer que le nouveau pa-

CHAPITRE XIX
Les ordres religieux.
C'était ainsi que, conduite par une direc- redoutaient le pouvoir de Rome, et surtout
tion qui semblait providentielle Noëmi celui de la cour pontificale; ces terreurs,
,
pénétrait chaque jour plus profondément contre lesquelles ils ne pouvaient point se
dans le coeur dû vieux colosse; elle avait, défendre, étaient comme un souvenir des
ainsi qu'elle l'écrivait à Ben-Saùl, décou- temps d'ignorance et de cruauté où Rome
vert d'abord les pieds d'argile, et mainte- avait persécuté les fils d'Israël pour s'en-
nant elle trouvait au dedans la corruption richir de leurs dépouilles. Il importait donc
et la poussière. La juive avait reçu de son à la cause du peuple de Dieu que ceux qui
père de nouvelles recommandations qui pouvaient agir sur ses résolutions dissipas-
l'affermissaient dans ses desseins. Les plus sent les craintes que Ton exploitait avec
opulents et les plus influents dès Israélites une infernale adresse. Des agents, dont
LE SECRET DU VATICAN 171

l'action mystérieuse se faisait sentir partout jours avec une bienveillance polie et sou-
sans se montrer nulle part, étaient déjà vent cordiale. Ces personnages ne remplis-
parvenus à semer la division parmi les fils saient aucun emploi apparent; ils sem-
d'Abraham,d'Isaac et de Jacob ; ils avaient, blaient n'être revêtus d'aucune dignité, et
par leurs discours insidieux et par la per- pourtant leur parole était écoutée, et on
fidie de leurs insinuations, détaché des recherchait leur s. bonnes grâces et leur in-
sommets quelques-uns des hauts banquiers tercession ; quoique rien ne transpirât au
qui avaient pactisé avec Rome. L'argent ob- dehors, il était évident que ces hommes
tenu par ces moyens devait servir à exter- étaient mêlés et initiés à toutes les affaires.
miner dans les légations les principes vivi- Il était difficile de leur assigner un rang
fiants et régénérateurs qui seuls pouvaient de préséance; on les voyait se mêler à tous
améliorer et rendre supportable la position les rangs. Cependant leur costume ecclé-
des Israélites dans les États romains. Il siastique les plaçait parmi les gens d'église;
était devenu urgent de prouver que Rome mais ce costume lui-même présentait une
n'était pas seulement impuissante, mais énigme : c'était uli habit monastique, dont
qu'elle était insolvable, et qu'elle n'offraitles délicatesses étaient loin de l'austérité
aucune sécurité et aucune garantie pour du cloître. Les étoffes fines, souples et pré-
acquitter des emprunts qui aggravaient sa cieuses, dès ornements recherchés et des bi-
détresse au lieu de diminuer ses embarras. joux de prix écartaient toute idée d'humi-
Ces nouvelles donnèrent aux recherches lité et de pauvreté, et rappelaient les pom-
de la jeune fille une activité renaissante, pes du monde au lieu des stigmates de
dont le zèle et les ardeurs se fortifiaient à la pénitence.
la vue du péril. On apprit à Noëmi que ces hommes étaient

Au milieu de toutes les faiblesses qui les généraux des ordres religieux. On
laissaient Rome presque sans défense et comptait à Rome vingt-six ordres monasti-
sans autre moyen de résistance et de sa- ques et vingt-neuf ordres réguliers, en tout
lut que le piège, l'embûche et les. artifices, cinquante-cinq espèces d'associations reli-
elle crut cependant avoir aperçu un élé- gieuses; il y a en outre quatre-vingt-neuf
ment d'action et de vigueur ; c'était à cette ordres religieux pour les femmes.
cause encore cachée pour elle qu'elle attri- La jeune juive, sans s'occuper d'abord de
buait les langueurs, les incertitudes et les la nature de ces institutions et de leur in-
discussions qu'on avait semées parmi ses fluence sur la condition sociale d'un peuple,
frères. fut épouvantée à l'idée de la puissance oc-
Sans quitter la cour de R.ome, où elle culte et. redoutable que donnait à Rome
avait établi le centre de son observation, cette milice religieuse, éparse dans des
elle étendit son regard sur les lieux circon- contrées si diverses et dont toute l'action
voisins, et pour Noëmi une nouvellelumière aboutissait à la ville des papes, résidence
se fit. des généraux de tous les ordres religieux ou
Dans la foule qu'elle rencontrait autour centre de la puissance de ces agrégations.
des hauts lieux de l'État et de l'Église, elle A Rome, ce sont les moines qui suppor-
avait remarqué une espèce d'individus par- tent les fatigues du culte ; ils desservent
ticulière; ils étaient admis dans le com- soixante et onze églises : on les reconnaît
merce intime et familier des cardinaux et aisément; ils ne quittent jamais le costume
des princes romains, qui les traitaient tou- de leur ordre, par-dessus lequel, pour offi-
172 LE SECRET DU VATICAN

cier, ils mettent les ornements sacerdotaux. qu'à un dévouement fanatique, auquel ils
En général, cette population des cloîtres peuvent tout demander.
est d'une ignorance dont il est difficile de Le moine est un être qui s'est violem-
se faire une idée. Les gens.des campa- ment et volontairement séparédetoutes les
gnes abondent dans les couvents; ils n'y considérations étrangères aux intérêts de
cherchent point un abri contre le monde Tordre dont il fait partie, et du monastère
qu'ils ne connaissent pas, ni un asile pour qu'il habite. C'est un instrument qu'une
leur pieté ; ils y trouvent un refuge contre volonté supérieure, mais isolée commeTa
le travail manuel qui effraye leur paresse, sienne de tous les devoirs de l'État et de
un aliment à leur ambition, des immunités la famille, fait mouvoir à son gré.
favorables à leurs mauvais penchants, une C'est dans les derniers rangs de la mi-
vie oisive, facile, insouciante et repue, et lice monacale que sont choisis ces fougueux
une certaine autorité sur la multitude, qui énergumènes et ces apôtres insensés et fu-
flatte leur vanité grossière. rieux qui troublent l'esprit et le coeur des
Les nombreux asiles ouverts à ces exis- simples, et répandent dans les campagnes
tences qui se débarrassent si facilement des la stupide crédulité et la perverse intolé-
devoirs de la société, encouragent cette rance. C'est aussi des basses régions du
inertie funeste. Les champs restent incul- cloître que s'élancent cette vermine dévo-
tes et stériles, partout le travail est dé- rante et ces nuées de sauterelles voraces
laissé, l'industrie nulle et inactive, la famille qui absorbent et engioutissent la substance
privée de soutiens, les villes et les cam- du labeur.
pagnes infestées par la lèpre dévorante de Ces moines sont les plus audacieux pro-
.
la mendicité. pagateurs et les plus intrépides défenseurs
Tels sont les premiers résultats du fléau de toutes les superstitions qui retiennent le
monacal. peuple dans l'ignorance et dans Terreur, et
Les ordres religieux ne se recrutent que rendent faciles les fourberies et la cupidité.
dans la dernière classe de la société, Leur contact avec les classes inférieures,
celle que le défaut d'éducation et la rudesse dont ils sortent, et qu'ils égarent, est de
de ses habitudes rendent la moins dispo- tous les instants et toujours funeste. Les
sée à l'instruction et aux progrès. H y a moines, pour entretenir chez le peuple les
peu d'exceptions à ces conditions géné- croyances favorables à leurs rapines dé-
rales, et si quelques sujets éminents sont votes, ont pénétré dans toutes les habitudes
sortis de ces masses ignorantes, ce sont de de l'indigence, à laquelle ils savent enlever
rares et surprenantes exceptions. son dernier bajocco. Ils dépouillent les pau-
Les individus de cette espèce- qui se vres au lieu de leur porter l'aumône; ils
vouent au cloître n'ont ordinairement 7 sèment la terreur et la désolation dans les
qu'une pensée d'égoïsme étroit, et ne sont coeurs qu'ils devraient rassurer et consoler;
pas assez éclairés pour comprendre les de- ils exploitent les espérances et les craintes
voirs et les obligations qu'ils s'imposent. religieuses que leurs impostures ont su
Aux qualités, à la vocation ou au savoir accréditer.
qui leur manquent, ils suppléent par l'hy- A d'autres étages de la société, on re-
pocrisie et par le mensonge d'une dévotion trouve ces moines avec des manières moins
fausse et exagérée. Leurs supérieurs savent brusques ; ils savent s'insinuer dans les fa,
adroitement exciter ce zèle et l'exalter jus- milles, capter les dons des vivants et la

.LE SECRET DU VATICAN 17;

succession des morts ; ils s'étudient à pro- mais quand l'un d'eux est assis sur le trône
fiter des confidences du foyer pour exercer pontifical, alors, comme cela arrive sous le
sur la famille une domination occulte et le- pape actuel, l'autorité des moines préside
ver un tribut secret. à tous les actes politiques. C'est le père
Émissaires perfides et insidieux, ils s'in- Vaures, religieux-pénitencier de Saint-
troduisent dans les logis et désignent au Pierre, qui est chargé de présenter au pape
cloître les héritiers dont les droits gênent les Français qui désirent recevoir la béné-
leurs convoitises; ils surprennent la con- diction du saint-père.
fiance des parents, et, par les artifices dont Le cérémonial de ces réceptions impose
ils les entourent, dirigent leur volonté vers aux visiteurs trois génuflexions à distance.
un but nrystique toujours propice à l'ac- On s'étonne de la facilité avec laquelle on
croissement delà fortune monacale. Quel- aborde le saint-père ; le secret de cette af-
quefois c'est par la discorde qu'ils arrivent fabilité est dans le regalo qu'après l'audience
à l'accomplissement de leurs voeux.'Habiles on donne aux visites du pape..
à fomenter les dissensions intestines, ils Chaque membre d'un ordre religieux agit
irritent les enfants contre leurs parents, et sous les inspirations du général; des su-
ceux-ci contre leurs enfants. Ils se ména- balternes au chef suprême et absolu, cette
gent des intelligences dans les maisons obédience, qui est le premier dogme de la
opulentes en corrompant les valets, qui discipline claustrale, suit les degrés de l'é-
leur vendent le secret des maîtres et favo- chelle hiérarchique.
risent ainsi les plans et les desseins de leur Les généraux d'ordre sont donc les grands
avarice. chefs jde cette milice religieuse, publique-
Plus haut, presque sur le seuil du pou- ment ou secrètement répandue sur toute
voir, on se heurte encore contre l'invasion l'étendue de la chrétienté, dans l'un et l'au-
monacale, cette peste des États romains. tre hémisphère, et c'est au pape que vient
Là, ils sont les agents d'un espionnage affluer cette puissance,
ambitieux et dont les voeux visent au gou- A Rome, on sait quels secours ils appor-
vernement; dessous leur froc, ces diplo- tent au saint-siège, et pour eux sont réser-
mates du cloître se sont mêlés dans toutes vées les plus flatteuses prévenances. Les
les grandes intrigues politiques des derniers généraux d'ordre passent pour des hommes
siècles ; chaque cour catholique avait un d'un mérite éminent. Cette réputation, dont
.
moine dans ses conseils ; toujours invisible, on fait tant de bruit, n'est qu'un leurre
enveloppé d'une feinte humilité, il parve- pour flatter ceux qu'onveut se concilier. Ces
nait à fonder, l'empire de ses conseils sur dignitaires du cloître se distinguent souvent
des influences mystérieuses ; c'était à la fai- par leur savoir ; mais les subtilités théolo-
blesse des femmes que s'adressaient ces giques tiennent dans cette science une telle
embûches, qui s'emparaient de l'esprit en place, qu'elle se recommande peu à l'estime
attaquant le coeur avec les armes d'une dé- des hommes sérieux; et leur réputation, en
votion méticuleuse et des transports ascé- ce genre, ne s'étend guère au delà du cercle
tiques. de leur cloître; chaque ordre est d'ailleurs
Quelquefois les moines soumettent des trop intéressé à faire valoir son chef, pour
génies dont la puissance gouverne les États. qu'il n'y ait pas quelque excès dans l'admi-
Richelieu obéissait au père Joseph, ce moine ration dont celui-ci est l'objet..
inexorable qu'on appelait TÉminence grise ; Ces généraux d'ordre sont élus au scrutin
174 LE SECRET DU VATICAN

par une assemblée générale; mais le cloître, vue, sous le froc et le capuchon. C'est ainsi
pour ces élections, a aussi son conclave, qui que chez tous lès peuples, Rome a des su-
ne le cède point en brigues et en artifices à jets qu'elle, a dégagés de l'obéissance à
celui qui élit les papes. Là aussi, chaque leurs souverains, pour les soumettre à sa
nation intrigue pour qu'un des siens ob- propre domination.
tienne la majorité du suffrage. Ceux qui •En présence de ces combinaisons, peut-
tiennent le plus à ce résultat n'ignorent ce- on ne pas reconnaître qu'une des plus con-
pendant point que le général élu renonce à sidérables ressources de la puissance ro-
sa nationalité, pour n'être qu'un sujet du maine ne soit cette milice religieuse dis-
pape. persée en tous lieux, mais réunie par un
Dans les couvents et dans toute l'associa- lien de soumission commune et par l'unité
tion religieuse, il existe, à l'égard du choix de l'obéissance, dont Rome a détourné l'ac-
du général, une convention tacite; cène tion spirituelle pour la faire servir aux in-
sont point les qualités brillantes de l'esprit térêts de son pouvoir temporel?
et de l'intelligence qu'on recherche en lui ; C'est sous ce seul point de vue que Noëmi
ni ses lumières, ni sa dialectique, ni son élo- envisagea d'abord la question des ordres
quence ne le désignent aux préférences du religieux et de leurs généraux. Elle se pro-
vote. Ce qu'on désire trouver en lui avant posait sans doute de s'enquérir, dans le
toutes choses, c'est un dévouement sans cours de son exploration, du régime inté-
bornes à l'esprit de Tordre, c'est la ferme rieur des cloitres. .
volonté de tout immoler à ce sentiment. Là, sous les dehors d'une vie humble et
L'intelligence des affaires, la connaissance détachée du monde, elle eût reconnu la
des hommes, le savoir-faire et non pas le présence de toutes les passions mondaines ;
savoir, une grande réputation d'habileté et elle eût contemplé face à face l'orgueil des
une astuce incontestable, telles sont les fa- abbés mitres, leur petite cour monacale,
cultés que chaque ordre religieux veut trou- leur faste, leur mollesse, et les voluptueux
Ver dans son général. détails de la vie de ces faux cénobites ; elle
Quant aux sujets distingués par d'autres les aurait vus loin du monde et proches de
mérites, on les voue aux controverses écri- ses vanités, de ses délices et de ses désor-
tes, aux discussions théologiques, au pro- dres ; elle se fût initiée aux agitations de
fessorat et à la prédication, de là ils peu- ces ambitions murées et au manège de
vent monter jusqu'aux plus hautes dignités leurs rivalités et de leurs luttes, à la
de l'Église, et arriver au trône.; pontifical cruauté et à l'opiniâtreté de leurs ressen-
par Tépiscopat et le sacré collège. timents et de leurs haines, à Tacharne- •
C'est aux généraux d'ordre que sont con- ment de leurs persécutions et à la tyrannie
fiées toutêsxles négociations importantes des possesseurs de ces fiefs ecclésiastiques.
.
qui intéressent l'association ; leurs relations Puis, elle aurait compris ce qu'il faut
embrassent les deux mondes, et, sous ce d'astuce persévérante pour échanger, ainsi
rapport, ils forment un immense réseau di- que Ta fait Grégoire XVI, la bure du moine
plomatique qui enveloppe toutes les con- contre la pourpre du pape.
trées. Rome se sert de ces ressources pour Ces tableaux, la jeune juive les reverra
porter au loin son influence, et pour agir sans doute - lorsque son regard plongera
sous cette.[assistance cachée, et sans être dans les mystères de l'Église romaine,
LE SECRET, DU VATICAN 175

CHAPITRE XX
Rome temporelle.

En recherchant l'origine de ce pouvoir ces paroles n'étaient prononcées que pour


pontifical dont l'existence n'a été, dans tous avertir les chrétiens de se retirer sans
les temps, qu'une anomalie monstrueuse, bruit et avec précaution.
on voit naître la puissance temporelle des Rome, la ville où vint saint Pierre qua-
papes ; elle grandit et s'accroît en affaiblis- rante-deux ans après la naissance du Christ,
sant et en altérant l'autorité spirituelle, la ville où il fut mis à mort par les ordres
jusqu'à ce qu'enfin cette fausse et vaine de l'exécrable Néron, le premier persécu^
possession d'un royaume de ce monde ait teur des chrétiens, fut regardée comme, le
ruiné l'héritage céleste légué par le Christ centre de l'unité chrétienne. Detoutes parts,
à Pierre et à ceux qui se sont proclamés les les populations se convertissaient à la foi
successeurs de l'apôtre. nouvelle, et les peuples, pour contribuer à
Pendant trois siècles, Pierre et ceux qui l'éclat de l'Église, apportaient "à Rome
le suivirent sur la chaire de vérité, enseve- leurs trésors.
lis vivants dans les sombres retraites, ne L'avarice s'empara de J'évêque.de Rome;
paraissaient aux yeux du monde que pour il oublia bientôt la simplicité delà première
se placer en face des plus cruels supplices ; Église, dont toutes les nations honoraient
les premiers chrétiens ne sortaient des ca- les vertus, le courage et la pauvreté.
tacombes que pour courir au martyre. Dans Ébloui par les richesses que le monde dé-
.
les cinquante-sept premiers pasteurs de. l'É- posait à ses pieds, à ces trésors il voulut
glise de Rome, on ne trouve pas moins de ajouter, la puissance, sans se rappeler que
trente-deux martyrs et dix confesseurs de le divin maître, conduit par le démon sur
la foi. Alors il n'existait ni pape, ni cardi- la haute montagne d'où Ton apercevait tous
naux, ni princes de l'Église, ni prélafs, ni les royaumes de la terre, refusa d'en accep-
cour de Rome, ni demeures pontificales. ter la possession,
Les cryptes, les catacombes et les lieux Alors, on invoqua une donation de l'em-
écartés cachaient aux regards des bour- pereur Constantin, qui cédait la ville de
reaux le culte et la prière. Plus de trois Rome et son territoire au pape Sylvestre,
siècles s'étaient ainsi écoulés. Les siècles dans l'intention qu'elle servît de patrimoine
suivants virent se lever sur l'Église des à tous ceux qui occuperaient le siège apos-
jours dont la splendeur consolait le sanc- tolique. On ne connaît point la date exacte
tuaire de ses afflictions. La religion chré- de cette cession, et, dans, ses annales, le
tienne devint celle de l'empire, on édifia et cardinal Baronius n/hésite pas à la regar-
l'on consacra des églises magnifiques, on der comme supposée. Quoi qu'il en soit,
enrichit le culte; l'encens que les chrétiens lorsqu'en 329, sous le pontificat de saint
avaient jusqu'alors repoussé, comme pro- Sylvestre, Constantin transporta de Rome
fané par l'idolâtrie, fut introduit dans les à Byzance le siège de l'empire, B.ome chan-
églises. Au ive siècle, on chanta solennelle- gea de maître sans que le pape en prit pos-
ment Vite missa est; pendant la persécution, session, et pourtant, de cette époque semble
176 LE SECRET DU VATICAN

dater pour le siège papal une autorité sur cun d'eux songeait à se maintenir dans son
toute la chrétienté, qui se manifesta par la occupation,- et le temps des rivalités n'était
convocation et la tenue des conciles, les pas encore venu. Les Ostrogoths seuls vou-
constitutions, les décrets et les canons apos- Turent-traverser le dessein des papes et leur
toliques, dont Tévêque de Rome était déjà disputer la belle contrée dont ils s'empa-
ou l'arbitre ou l'auteur. raient; mais les princes chrétiens vinrent
Tel fut, selon les historiens du pontificat, au secours de Rome contre les barbares.
le principe de la puissance spirituelle des ; Ainsi fut établie la puissance temporelle

papes. Cependant cette situation ne donnait des papes.


.
"
.
'

pas encore au siège de Rome la primatie Une faut point s'étonner de trouver là,
sur les autres sièges ; cette prérogative lui comme à la base de presque tous les trônes,
fut disputée par les patriarches de Cons- l'usurpation; c'est la violence et la con-
tantinople. Jusqu'au ve siècle, le siège de quête, le dol ou la fraude, et souvent le
Rome ne dut son autorité et son influence crime, qui ont fondé tous les empires. La
sur les affaires de la religion qu'à la défé- puissance de Rome temporelle nous parait
rence volontaire que les autres évêques et aussi Tégitime que toute autre puissance,
les primats témoignaient pour, ses décisions. et ce n'est ni son. principe, ni ses droits, ni
Aujourd'hui, le pape,'ainsi qu'on Ta vu son existence; que nous voulons attaquer et
dans Tordre de préséance réglé par la pré- contester. ------
lature, mène à sa suite les-patriarches hono- Ce.que nous voulons mettre dans tout son
raires de Coristantinople, d'Alexandrie, jour^ c'est Tincompatibilité d'humeur entre
d'Antioche, de Jérusalem, d'Aqùilée, de- la puissance temporelle et la puissance spi-
Venise et des Indes, comme' des trophées rituelle, comme ïtôme prétend' depuis si
vivants de sa domination spirituelle. longtemps'les exercer Tune et l'autre.
Si l'ambition des évêques de Rome se fût ' Tl existé en Europe deux grandes nations
bornée à ce .premier -résultat, -TÉglise du chez lesquelles le pouvoir théocratique se
Christ, qu'ils ont perdue, pouvait être sau-
1 confond avec l'autorité souveraine. Le czar,
vée. ' ' '-'-- '.•"
;
..
'.:--/:.:-. en Poissie/et en Angleterre, la personne
L'empire fondé par Constantin étant venu assise sur le trône, sont les chefs [de la re-
à se démembrer, les évêques de Rome pro- ligion nationale. La différence entre ces
fitèrent de ces divisions ; ils firent revivre suprématies et celle que Rome prétend
la prétendue donation de Constantin et se exercer, est frappante. L'empereur de Rus-
proclamèrent souverains de Rome.- A ce sie et le souverain des trois royaumes-unis
moment, les barbares inondaient l'Italie, et n'étendent pas l'action religieuse au delà
il fut facile à l'habileté des papes de sou- des limites de leurs États, et ne régissent la
mettre à leur nouvelle puissance les peuples religion que dans ses rapports avec l'État,
dont ils faisaient leurs sujets, ceux-ci ai- laissant d'ailleurs aux ministres du culte la
mant mieux se donner à celui qu'ils recon- direction des choses religieuses. Rome, au
naissaient déjà comme leur chef spirituel, contraire, s'arroge la suprématie spirituelle
que de subir le joug dont les menaçait la sur toutes les contrées connues et incon-
conquête. nues; et c'est au moyen de ce pouvoir qu'elle
Les princes, occupés à se partager les déclare divin et qu'elle place à côté, sinon
débris de l'empire, ne s'opposèrent point au-dessus de celui de Dieu lui-même, qu'elle
aux prétentions dès papes sur Rome ; cha- vise à l'universalité de la puissance tempo-
Place Navone.

relie dans tous les États. Jadis Rome, dans tant de fois exprimes par le Christ dans sa
l'ivresse et l'extravagance de son orgueil, conduite et dans ses discours ?
n'a-t-elle pas essayé de faire et de défaire D'abord, nous le voyons refuser la domi-
les rois de la terre, et de se poser comme nation universelle que lui'offre le démon,
l'arbitre suprême de toutes les souveraine- comme s'il eût voulu prémunir ceux qui
tés? dans l'avenir devaient être les chefs de son
Mais laissons parler l'histoire. Église, contre les tentations de l'orgueil et
Ce fut donc en s'appuyant sur la puis- de l'ambition.
sance spirituelle des évêques de Rome, que Ensuite, il sépare si nettement le pouvoir
les papes fondèrent leur puissance tempo- des empereurs de celui des pontifes, et le
relle. trône et l'autel, qu'il ordonne de rendre à
Lorsqu'il s'agira d'examiner la puissance César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à
spirituelle des pontifes et l'usage qu'ils en Dieu.
ont fait, nous verrons Rome répondre à Enfin, comme s'il craignait que les disci-
toutes les objections par ces paroles : ples qu'il instruisait ne fussent pas assez
Tu es Pierre, et sur cette pierre j'édifierai fortifiés contre les séductions de la domina-
mon Eglise. Jeu de mots qui existe en latin, tion terrestre, il leur répète à plusieurs re-
mais qui ne parait point exister dans la prises que son royaume n'est pas de ce monde,
langue que le Christ parlait à ses disciples. et il leur parle sans cesse du royaume des
Puisque le texte de l'Évangile est en si deux.
grande vénération à la.cour de Rome, com- A ce triple enseignement divin, Rome
ment les pontifes ont-ils oublié, non pas temporelle donne un triple démenti.
seulement les paroles, mais la pensée et ,1e Elle constitue un État à l'abri de son au-
précepte d'humilité et de désintéressement torité spirituelle, et change en royaume Té-
23
178 LE SECRET DU VATICAN

vèché confié à son zèle ; de leurs ouailles, les La cour de^ Rome fut instituée, et les
évêques de Rome ont fait des sujets. L'in- papes eurent recours à tous les moyens des
térêt du ciel n'a donc servi entre ses mains souverains temporels pour conserver et
qu'à l'intérêt de la terre ; au lieu d'aller à la accroîtreTe pouvoir qu'ils venaient d'ajou-
conquête des âmes, Rome cherche à réduire ter à la puissance spirituelle.
les peuples. Dans ces ambitieuses et mondaines pré-
Rome, à toutes les époques, depuis l'éta- occupations, le soin de la religion, autrefois
blissement de la puissance temporelle, a, l'objet de tant de dévouement et de sollici-
sans relâche, contesté à César .ce qui était à tude, fut déserté. Les pontifes-rois ne con-
César ; lorsqu'elle n'a pu le faire ouverte- sultèrent plus, dans leur choix, les vertus,
ment, c'est par les rapines de sa fiscalité la piété et la ferveur de ceux -qu'ils, appe-
qu'elle a prélevé les tributs. - laient à les aider ; ils accordèrent la pré-
Quant au royaume de ce monde que le férence à ceux qui se montraient les plus
Christ lui a tant défendu de chercher, il a ardents et les plus propres au maniement
été le but constant et perpétuel de ses voeux des affaires. Entourés d'ecclésiastiques, ce
et de ses efforts. - -
fut parmi eux qu'il fallut choisir ces agents;
.
Et s'il arrive que l'histoire, dans cet im- ce fut ainsi que tous les alentours de la
mense acte d'accusation dressé contre Rome papauté se - remplirent de brigues, d'intri-
à travers les siècles, prouve par l'évidence gues, de manège politique,, de dévouement
progressive des faits que, pour élever et pour intéressé, d'astuce et de finesse, d'hommes
augmenter le pouvoirtemporel, objet de tou- plus intelligents pour les choses du monde
tes ses prédilections, Rome a sacrifié la puis- que pour celles de la religion, et toujours
sance spirituelle remise en ses mains par prêts à seconder les vues terrestres du pon-
les souffrances et par les mérites des pre- tificat. Le collège des cardinaux et la pré-
miers pasteurs, sera-t-on surpris de l'indi- lature, que les papes entraînèrent dans
gnation qu'inspire cet attentat sacrilège? cette voie matérielle, s'adonnèrent tout
Tant que les évêques de Rome se bor- entiers à ces affections qui les séparaient
nèrent à la mission spirituelle, leurs vertus des devoirs que leur imposait le sacerdoce.
furent l'édification de l'Église, comme leurs La cour de Rome étant ainsi formée, vit
lumières en étaient le flambeau ; mais lors- accourir dans son sein la noblesse italienne
que, après être devenus patriarches, ils et celle des autres pays, qui venaient y
eurent fondé leur domination temporelle, ils chercher aventure et fortune. Ces familles
partagèrent leur zèle entre le ciel et la nouvelles se ménagèrent des alliances puis-
terre ; ils voulurent entourer d'éclat leur santes, et de cette réunion de tant d'ambi-
nouvelle dignité et abandonnèrent bientôt la tieux du dedans et du dehors, sortirent
simplicité évangélique. On les vit alors, re- bientôt les fléaux qui désolaient les autres
nonçant aux pieuses fonctions de Tépisco- cours : les cabales, l'avarice, l'envie, l'excès
pat, s'occuper de régner. Ils choisirent des du luxe, la corruption, la licence et toutes
ministres, nommèrent des conseillers, créè- les passions perverses.
rent des officiers, amassèrent des richesses, Doit-on s'étonner que, dans cette fer-
fortifièrent leur territoire, songèrent à mentation de vices, ceux qu'on avait forcés
étendre leurs États, établirent des relations, de se partager ainsi entre le spirituelet le
formèrent des ligues et des alliances, se temporel, se soient relâchés de la disci-
mêlèrent aux factions et aux partis, pline ecclésiastique et précipités dans les
LE SECRET DU VATICAN 179

excès,Tes abus et les désordres qui ont en- nation d'une mission que les papes ont
gendré, dans la religion pontificale , de si appelée divine !
nombreuses, si funestes et si scandaleuses En présence de ces abominations, quels
catastrophes? seraient les scrupules qui pourraient empê-
.Rome se remplit de luttes et de discordes. cher le cri de l'indignation, et qui donc
Les divisions éclatèrent de toutes parts, pourrait accuser de calomnie et de passion
implacables et furieuses ; alors se dres- les écrits qui signalent des faits dont la si-
saient, abominables et hideux, les antipapes tuation actuelle de l'État et de l'Église rend
et les schismes ; la chrétienté tout entière la publicité et la connaissance si néces-
fut ébranlée et agitée par ces secousses et saires?
par ces violences ; les hérésies désolèrent En agissant comme ellea agi, l'intention
l'Église et exercèrent leurs ravages chez de Rome ne pouvait être douteuse ; le pape
presque toutes les nations. Les papes, fugi- a toujours éloigné, non pas de sa cour,
tifs, exilés, emprisonnés, dépouillés de leurs mais de son gouvernement, la noblesse, les
États, persécutés irrités et suppliants princes et les barons séculiers. Les papes
, ,
attisèrent les flammes de ce vaste incendie, n'ont voulu confier qu'aux ecclésiastiques
en appelant à leur aide les princes chrétiens le maniement des affaires. Lès fondateurs
qu'ils armaient les uns contre les autres. de la monarchie romaine ont mis une sin-
Voilà quels furent les fruits amers de gulière affectation à se distinguer des États
cette négligence des choses sacrées aban- séculiers par l'organisation politique, afin
données pour les intérêts matériels que
, sans doute de séduire l'opinion, de se faire
l'imprudente dévotion de Constantin n'avait remarquer et d'attirer sur les dignités et
~ remis à Tévêque de Rome qu'afin d'assurer sur les charges la curiosité, et de surpren-
la splendeur de l'Église. dre les iommages. •
Ces faits, dont nous ne devions, après les Le titre de pape, porté par les prêtres
récits de tant d'historiens, présenter que le grecs, ne différa de tous les titres employés
sommaire rapide, sont reconnus par ceux dans l'Église catholique, que pour s'élever
même qui ont le plus écrit en faveur de la 'au-dessus d'eux. La signification mystique
cour de Rome, parmi lesquels nous citerons du titre de cardinaux, ces gonds vivants du
Genebrard et le cardinal Baronius, si inté- gouvernement romain qui veulent être
ressés à les dissimuler. aussi ceux du ciel ; les nonces, les légats,
Ainsi, c'est au crédit que lui ont acquis le tous ces noms exceptionnels; les conseils
sang des martyrs et la sainteté de tant d'État appelés congrégations, la fameuse rote,
d'hommes illustres par leurs perfections et et cette pompe absorbante qu'on nomme la
par leurs lumières, que Rome temporelle a daterie, n'ont reçu ces étranges nominations
demandé les nioj-ens d'édifier une puissance qu'afin d'attirer les regards.
si contraire aux vérités établies sur tant de Presque tous les dignitaires et fonction-
glorieux et sanglants témoignages. Elle s'est naires des États romains sont divisés en
servie de son autorité catholique pour nuire différentes congrégations , qui ont dans
au christianisme, et pour assurer le succès leurs attributions toutes les différentes par-
d'une situation si contraire "à son esprit et, ties de l'administration ; ces congrégations
à sa doctrine. ont survécu à tous les changements.
Et c'est pendant quatorze siècles que s'est Dans l'ancienne organisation, elles étaient
prolongés jusqu'à nous cette indigne profa- au nombre de vingt et une.
ISO LE SECRET DU VATICAN

Il y avait une congrégation du pape, une et aussi l'organisation fiscale de- la daterie
congrégation du saint office ou de l'inquisi- et de la chancellerie.
tion ; d'autres pour l'accroissement de la Quanta ce qui concerne l'administration
religion catholique et la propagation de la judiciaire, c'est un inextricable dédale de
foi, pour l'interprétation du concile de juridictions, de lois et de formalités.
Trente ; celle de l'index ou des livres dé- Dans les fréquents entretiens que Noëmi
fendus par ce concile ; celle pour les immu- eut avec les plaideurs et surtout les plai-
nités ecclésiastiques et celle des chevaliers deuses, qui se plaignaient des insupporta-
de Malte, des évêques et des réguliers, de bles lenteurs de la justice romaine et de ce
l'examen des évêques, des monastères à labyrinthe judiciaire dans lequel les plus
supprimer, de la visite apostolique, des re- expérimentés ne marchent qu'à tâtons, elle
liques, des rites ou cérémonies de l'Église,
ne parvint qu'à des documents vagues,
de l'état préliminaire ou préparatoire, la obscurs et incomplets. Partout elle rencon-
congrégation d'État pour la consultation, trait le trouble et les ténèbres. Pour arriver
celle du bon gouvernement, de la monnaie, à une décision, il faut obtenir deux senten-
des eaux, portes, aqueducs et chemins.
ces conformes ; si la seconde diffère delà
Au moment de pénétrer dans l'adminis- première, il faut avoir recours à un troi-
tration des États romains, on est effrayé sième jugement, qui peut encore n'être pas
par le mélange incohérent ou plutôt de la de l'avis des deux précédents : ce qui
confusion de tous les rouages civils mili- oblige à recommencer le débat. Cette pro-
,
taires, religieux, politiques, spirituels et cédure ne sert qu'à multiplier les frais et
temporels qui se croisent, se heurtent ou les délais.
s'engrènent dans un espace si étroit, et par
La rota, qui prend le titre de tribunal délia
des combinaisons qui compliquent si misé-
rablement cette chétive machine. sagra rota, est composée de douze auditeurs,
appelés uditori di rota, qui siègent en tour-
M.Fulchiron, dont le Voyage dans l'Italie
méridionale est si riche de documents exacts nant, par rang d'ancienneté, autour d'une
table ronde; de là ce mot rota, qui signifie
et précieux, a fort ingénieusement simplifié '
cet aperçu. Selon cet auteur, qui s'est ef- roue.
forcé de jeter la lumière dans ce chaos, on Voici, du reste, l'origine que Ton assigne
pourrait trouver dans l'organisation reli- à ce nom :
gieuse de l'Église romaine l'idée de l'admi- « Ce tribunal est ainsi appelé à cause
nistration française. qu'il a été établi par les papes, au lieu de
La papauté répondrait à la royauté, celui que les anciens Romains avaient, dans
— le
cardinalat au ministère, —les archevêchés aux une place publique, sur une terrasse toute
préfectures, —les évéchés aux sous-préfectures, ronde, entourée d'une balustrade soutenue
— les cures aux mairies. par deux grands cercles de métal qui for-
Singulier rapprochement qui n'est vrai maient une galerie, dans laquelle les ora-
qu'en apparence, tant il y a dans la vie reli- teurs faisaient des harangues et les magis-
gieuse de Rome et la vie administrative trats publiaient les lois, et autour de
française de notables différences ! laquelle les peuples venaient se rendre pour
En parlant de la cour de Rome, nous les écouter. C'est ainsi qu'étaient construits
avons dit les hautes dignités de la maison le Colisée, les basiliques et les temples des
du pape, celles de l'État, celles de l'Église, dieux, qu'on a appelés rotondes.
»
LE SECRET DU VATICAN 181

Les historiens donnent à ce tribunal le culté de porter ces questions devant leurs
nom de parlement du pape. '_ propres juges.
Les douze auditeurs de rote sont prélats ; Il n'est point de juridiction qui prête plus
.

autrefois, il y avait parmi eux un Français, aux fraudes, aux pièges et aux embûches
un Allemand et deux Espagnols. Les sou- que celle de la rote. Le caractère principal
verains de ces trois peuples nommaient ces de cette magistrature est tout romain; la
magistrats. Les huit autres auditeurs étaient finesse, la ruse et l'astuce y ont plus d'accès
Italiens, dont trois étaient Romains, un que la vérité, la justice' et la bonne foi; les
Bolonais, un Ferrarais, un Milanais, un arguties y sont en grand honneur, dans la
Vénitien et un Toscan. Nous pensons que discussion. Les juges de la rote, se plaisent
l'État actuel de l'Italie a dû modifier ces à tenir une cause en suspens ; ils ne pro-
dispositions. noncent que sur des incidents et des.cas
particuliers, laissant le fait principal indé-
Chaque auditeur a quatre notaires ou
cis ; ils. multiplient les difficultés. et plon-
greffiers ; le plus ancien auditeur fait les
fonctions de président.
gent les parties dans un abîme de frais et de
lenteurs.
Les membres de la rote s'assemblent au . .
Il est peu de familles nobles et opulentes
palais apostolique tous les lundis et ven- qui n'aient un de ces interminables procès,
dredis. Ce tribunal prend ses vacances dès le dont la rote fait pour elle un élément de
dernier jour de juillet jusqu'au 1er octobre, destruction latente, par les embarras qu'elle
pendant le reste de Tannée, il siège au pa-
apporte à la perception des revenus.
lais apostolique; mais quand le pape réside Après la dernière séance de chaque an-
au Quirinale, la rote s'assemble à la chan- née, le pape régale magnifiquement, au pa-
cellerie. lais apostolique, les auditeurs, de rote et
Pour gagner une cause à.la rote, il faut, leur fait un présent en argent; le président
nous Tavonsvu, avoir trois fois raison. Les reçoit une somme qui est double de celle
procès y sont-jugés par demande et par ré- donnée aux auditeurs. Cette gratification
ponse ; les sentences émettent autant de est une espèce de prime décernée au zèle de
décisions qu'il y a de points contestés. Le la rote pour augmenter les' frais judi-
rapporteur étant choisi, on est d'abord jugé ciaires.
par les quatre membres assis à sa gauche; La rentrée de la rote a lieu chaque an-
puis, uné'seconde fois, par quatre autres, et née avec beaucoup de magnificence. Les
enfin, une troisième fois, par les quatre deux derniers auditeurs de ce tribunal vont
derniers.
par la ville, pontificalement montés sur des
Les auditeurs de rote ont le droit de mules et suivis d'une cavalcade très-nom-
donner le bonnet de docteur, in ulroquejure, breuse, à laquelle se joignent, pour leur
à ceux qu'ils en jugent capables. Ils sont gé- faire honneur, les gentilshommes envoyés
néralement fort réservés dans l'exercice de par les cardinaux et les ambassadeurs,
ce privilège. montés sur les plus beaux chevaux de leurs
La rote connaît des causes les plus ar- écuries. Cette cavalcade est suivie à che-
dues, et notamment de tous les procès de val par les avocats, les notaires, les gref-
l'État, de TÉglise, des matières bénéficiais fiers, les procureurs et tous les praticiens.
et patrimoniales de toutes les contrées de Cette partie de la cérémonie a une allure
l'univers catholique, qui n'ont point la fa- toute carnavalesque.
182 LE SECRET DU VATICAN

Les autres auditeurs sont réunis au pa- « Il a de beaux moyens pour


favoriser
lais: apostolique; ils s'y rendent dans leurs ceux qui'composent avec lui, et on est as-
carrosses ; le dernier auditeur fait à l'as- suré de recevoir, pour le moins, trois fois
semblée un beau discours latin. davantage qu'on ne débourse; c'est pour-
Les appointements des auditeurs de rote quoi bien des gens qui ne font pas conscience
sont médiocres, et ils ne touchent point d'acheter des bénéfices, lès font mettre se-
a'épices; mais, comme récompense de leurs crètement à l'enchère devant ce tribunal
travaux, ils ont Ta perspective et presque des confidences, qu'on devrait appeler le
la certitude du chapeau de cardinal. bureau des simonies. »
l'État,
Ces prédilections, ces caresses et ces Or, la simonie qui fleurit dans
complaisances de la papauté pour la rote aussi bien que dans l'Église de Rome, est
sont inspirées par les grands et perpétuels le crime de celui qui trafique des choses
services que rend aux intérêts et aux pré- sacrées.
tentions du clergé romain ce tribunal adroit Après le juge des confidences vient l'au-
et cauteleux dans lequel les papes, tout en diteur des contredits de la rote.
admettant des sujets étrangers et des sujets Cet office est fort ancien; il est vénal; il
italiens, ont su ménager la majorité du rapporte peu, mais il donne les moyens de
nombre et des suffrages aux sujets romains. parvenir aux plus éminentes dignités. Celui
A la sagra rota est attaché un- juge des qui possède cette chargé" peut réunir entre
confidences; il'est spécialement chargé de ses mains plusieurs bénéfices, les permuter,
rechercher si, dans les actes, contrats, en faire des résignations à qui bon lui sem-
traités, cessions, permutations et résigna- ble, et en choisir d'autres à la place de ceux
tions de bénéfices, il ne s'est point glissé qu'il cède, sans que le juge des confidences
quelque dol, pacte, convention ou disposi- puisse lui intenter aucun procès ni recevoir
tion secrète et simoniaque, auxquels cas il contre lui des accusations ou des témoi-
confisque les bénéfices ; si les preuves de la gnages qui peuvent le convaincre de simo-
fraude ne sont pas suffisantes, si le délit nie.. A ce poste est attaché un. rang, parmi
n'est attesté que par un seul témoignage, il les prélats, à la chapelle papale et dans les
condamne à' des amendes, qui sont levées cavalcades.
sur les bénéfices, celui qui est soupçonné de Cet officier instruit les procès des béné-
simonie. fices accusés devant la rote ; il rédige sur '
Cette charge est vénale; elle donne à .ces causes des rapports qu'il remet au Cor-
celui qui Ta achetée l'habit violet et le ro- recteur des contredits de la rote.
chet des prélats et une place dans la cha- Ce dernier fonctionnaire tire de sa
-

pelle papale. A ces futilités de l'étiquette charge, qu'il achète, dix pour cent du prix
viennent se joindre des avantages plus auquel HT'a payée ; il jouit des mêmes hon-
réels. Ce poste est devenu un des plus lucra- neurs que l'auditeur, dont il est le sub-
tifs de. la cour de Rome. Le juge des confi- stitut.
dences s'enrichit discrètement aux dépens Il y a aussi près du tribunal de la rote
des ecclésiastiques qui ont affaire à lui ; il un avocat et un'procureur des pauvres ;
sert leurs désirs et leurs intérêts moyen- ces agents ont non-seulement la mission
nant finance et pension, et voici ce que dit d'exercer ce charitable office devant la rote,
de ce magistrat un annaliste de la cour de mais devant tous les autres tribunaux de
Rome : Rome.
LE SECRET DU VATICAN 183

Cette mesure, lorsqu'on en pénètre les compétence de la rote ; il y a lieu de penser


motifs, perd beaucoup de son mérite. Elle que, par cette obscurité, on à voulu favo-
est devenue nécessaire par l'élévation for- riser une incertitude si féconde en abus et
midable des frais judiciares, et aussi pour en usurpations ; cela était surtout néces-
les embarras si nombreux dont la procédure saire pour un tribunal aux décisions duquel.
romaine est empêchée dans sa. marche. ne sont pas seulement soumis les intérêts
L'avocat et le procureur delà rote doivent romains, mais ceux de toute la fortune ec-
leur assistance gratuite à ceux qui, sans clésiastique de la catholicité.
être pauvres, ne pourraient entamer et Les autres juridictions civiles sont éta-
suivre un procès qu'en se ruinant. blies selon les divisions du territoire.
C'est à la congrégation du bon gouverne- Lès États romains sont divisés en pro-
ment, chargée du redressement des malver- vinces ; chaque province a plusieurs arron-
sations, que doivent s'adresser ceux qui ré- dissements ou gouvernements : ceux-ci sont
clament le bienfait de cette assistance partagés en districts; il y a des gouver-
gratuite. neurs et des sous-gouverneurs dont la hié-
L'avocat et le procureur de la rote allè- rarchie est réglée par les traitements;Tes
guent toujours le nombre des affaires dont communes ont un administrateur salarié
ils sont occupés, aux plaideurs qui ne leur qui porte le titre d'auditeur légal. Tous dé-
donnent pas au moins quelques petites gra- pendent des légats et des délégats, les chefs
tifications; ces solliciteurs ne voient ja- de la-province.
mais la fin de leurs procès. Chaque chef-lieu de province a un tribu-
Cette institution a en outre l'inconvé- nal civil. Ceux de Bologne, Ferrare, Forli
nient grave d'entretenir l'esprit de chicane, et Ravenne se composent d'un président,
la manie et l'opiniâtreté des procès. d'un vice-président et de quatre juges qui
.
La rote est, comme juridiction, un tribu- forment deux chambres. Ailleurs, il n'y a
nal suprême- et placé au-dessus de tous les que trois membres en une seule chambre.
autres. Il n'est pas d'institution judiciaire Le gouveimement d'Urbin et de Pesaro a
qui soit, plus que la sagra rota, frappée deux tribunaux, un dans chacune de ces
d'immobilité et d'esprit stationnaire. Plu- villes.
sieurs bons esprits n'ont pas hésité à re- Il existe à Bologne un siège d'appel pour
garder ces principes inertes comme l'ob- les provinces de Bologne, de Ferrare, de
stacle le plus grand aux progrès de la Forli et de Ravenne ; du ressort de Mace-
législation romaine. En général, la religion rata dépendent Urbin et Pesaro, Ancône,
et la politique romaines ont trop confondu Fermo, Camerino et Loreto. Ces corps
l'immobilité avec la stabilité : celle-ci est la .jugent sur l'appel des tribunaux civils, et
vie, l'autre est la mort. en troisième instance lorsqu'il a été déjà
Quant à la partie morale de cette rote prononcé deux fois.
que Rome à tant de fois proposée comme La juridiction de Rome est soumise à un
un foyer de lumières, d'équité et de justice, autre ordre d'organisation. La complication
les faits nous ont montré la ruse sous la des diverses magistratures est extrême. On
toge du juge, la vénalité, la cupidité et la y rencontre le tribunal du prélat auditeur
corruption sous le costume de ses officiers. de la chambre apostolique, le sénateur capi-
En outre, rien n'est plus difficile que de tolin, un tribunal civil composé de six
connaître et de définir avec exactitude la membres, prélats, conseillers, juges et au-
184 LE SECRET DU VATICAN

diteurs répartis en deux chambres ; à la tation judiciaire forme un contraste affli-


première sont attachés deux prélats sup- geant avec la misère des plaideurs appau-
pléants, un conseiller et deux '.auditeurs. vris et-désolés que Ton rencontre partout,
La réunion de ces deux chambres prend Te et dont lès doléances ressemblent aux
nom de congrégation civile de la chambre complaintes des mendiants. On voit à Rome
apostolique. '-.:
Pour pénétrer dans ce chaos.et dans ces
dés procès se transmettre de génération en
génération, non pas comme des éléments
ténèbres, il faut une persévérance que les de fortune, mais comme dés afflictions hé-
études les plus-assidues' n'ont pas toujours. réditaires; sous'cette action funeste qui les
Qu'on juge combien cette tâche était au- mine, les plus riches maisons s'écroulent.
dessus des forcés ;de Noëmi! Renonçant à •" Entre autres traits particuliers à cette
un travail sousrlequéTson: esprit succom- déplorable situation, c'est la paresse et l'in-
bait, ce fut dans la société romaine qu'elle dolence 1dès hommes auxquels est confiée
apprit à connaître cette organisation judi- T'administrâtioh de la'justice. Le nombre
ciaire et cette législation quine sont qu'un de ceux qui les sollicitent s'accumule et
assemblage"informe d'usages; de mesures s'augmente;' lés- couches de plaideurs se
et de formules contradictoires, empruntés superposent et finissent fpaï ; former une
à tous les siècles. ' ' *' • : ;\ 'niasse'effraya'nte, devant laquelle reculerait
L'expérience du monde indiqua à Noëmi, le zèle, mais près de laquelle la paresse se
mieux que ne l'auraient pu faire, ses efforts, couche et s'endort. La porte de ceux qui
les principaux traifs delà justice romaino. disposent de la justice est, à toute heure,
Elle vit combien étaient nombreux et affli- littéralement assiégée par la multitude de
geants les désastres des familles nobles et ces affamés de sentences; il arrive alors
opulentes ruinées et abaissées par l'iniquité que les gens de loi, qui ne peuvent répon-
des magistrats et par l'obscurité des lois. Il dre à tous, ne répondent à personne.
n'est point de pays où il soit plus difficile Une circonstance frappa surtout Noëmi,
qu'à Rome d'obtenir la justice ; nulle part et fit luire pour elle la lumière dans ces té-
les obstacles né sont aussi multipliés sur les nèbres. La signora Naldi avait pour amie
pas du bon droit, que devant les tribunaux une femme, jadis les délices de la société
romains. romaine, la comtesse de Castali, de bonne,
Les principaux caractères de cette situa- et ancienne noblesse. Tout à coup cette
tion déplorable sont les lenteurs légales, femme, remarquablement belle et que le
les rivalités de juridictions multipliées et monde entourait de ses hommages, disparut;
mal définies, l'intervention sacerdotale mê- on s'occupa quelque temps de cette absence,
lée partout à l'action civile et à l'action puis on n'y pensa plus. Dix ans s'étaient
juridique; l'astuce, la mauvaise foi et les écoulés depuis cet événement, lorsqu'un
ruses, qui sont les traditions familières de jour, la signora et Noëmi reçurent la visite
la magistrature romaine; l'ignorance de d'une femme que l'indigence et la vieillesse
quelques-uns et la cupidité de tous. La vé- avaient courbée. Elle eut toutes les peines
nalité n'est pas seulement dans les charges, du monde à se faire reconnaître par son
elle est dans les coeurs et dans la corrup- ancienne amie, dont elle'venait implorer la

tion des habitudes. A Rome, la -rapacité bienfaisance.
des gens de loi est poussée à outrance; le L'histoire de ses malheurs était courte et
scandale des fortunes élevées par l'exploi- instructive. Née dans la classe plébéienne,
École de jésuites en Italie.

sa beauté l'avait fait rechercher par le crifices ne fatiguèrent pas son énergie; elle
comte deCastali. Dans un voyage que celui- se trouvait sans ressources; mais après
ci avait fait à Bologne pour des intérêts de avoir été ainsi ballottée de juridiction en
fortune, il était mort subitement. Sa veuve juridiction, de tribunal en tribunal, de
avait aussitôt réclamé, auprès de la famille l'église au prétoire, elle touchait enfin au
de son époux, le douaire stipulé dans le terme de ses souffrances : elle allait obtenir
contrat de mariage. D'abord on refusa de la troisième sentence conforme aux deux
reconnaître ses droits, ensuite il y eut sur autres, ce phénix de la justice romaine. A
le bien qui était la garantie du douaire, des l'approche de cet instant décisif, son anxiété
prétentions ecclésiastiques. Alors l'affaire était affreuse ; la moindre différence d'opi-
s'embrouilla si étrangement par ce conflit, nions entre les juges, un caprice, une
que le procès, malgré la clarté des droits de erreur, une prévarication, pouvait la re-
la veuve, parut interminable. La comtesse plonger dans l'abîme dont elle était si près
de Castali tenait de la munificence de son de sortir.
époux des présents et des bijoux d'une va- Enfin, la troisième sentence lui fut favo-
leur assez considérable pour s'assurer une rable.
existence au-dessus de la médiocrité. Afin Et la pauvre veuve se croyait sauvée ;
d'obtenir le douaire qu'on s'obstinait à lui elle remercia le ciel de l'aisance qui lui
contester, elle dépensa tout ce qu'elle possé- était rendue après tant d'angoisses. Un acte
dait. Dix années de sollicitations et de sa- de restitution émané du saint-siége, obtenu
24
186 LE SECRET DU VATICAN

par ses riches et puissants adversaires qui préteurs, comme dans l'organisation autri-
avaient allégué des déchéances encourues chienne en Italie. Cette disposition livre à
ou des défauts de forme, leur avait restitué Terreur, à l'ignorance ou à la perversité
leur faculté d'opposition à la délivrance dû d'un seul homme, le sort et la fortune des
douaire. Abattue et consternée sous un coup familles. -

si subit et si inattendu, la pauvre comtesse Le pape actuel a conservé la législation


n'avait ni la force ni les moyens de soutenir féodale sur les majorats, les fidéicommis et
une lutte nouvelle. l'exclusion héréditaire des femmes ; il a
A Rome, ces exemples sont fréquents. réduit à deux le nombre des sentences ;
Ainsi, au-dessus de tous les- droits, on mais l'avidité des mesures fiscales qu'il a
rencontre le bon plaisir pontifical et. l'abus laissées subsister a annulé l'utilité de cette
inique du dogme infaillible. mesure. Il a supprimé les juges uniques et
Tandis qu'à la base de l'institution judi- exceptionnels ; mais une déclaration du 12
ciaire on trouve une police hargneuse, tra- novembre 1836 ôte à cette résolution son
cassière et brutale qui, sous mille prétexte, caractère irrévocable.
d'édilité, traite les habitants de Rome Noëmi, égarée et perdue dans ce dédale,
.
comme le ferait la police expëditive du se rappelait avec quel sentiment de douleur
cadi. profonde Ben-Saûl parlait des embûches
Le premier élément de la législation ro- que les juifs des États romains, séparés
maine est le code de l'empereur Justinien, d'ailleurs du droit commun, rencontraient
altéré par les principes canoniques. Cette à chaque pas qu'ils faisaient dans l'enceinte
mixture engendra, d'âge en âge,.d'inextri- judiciaire.
cables embarras. Le code Napoléon jeta Le résumé de ces observations sur l'or-
quelques lueurs dans ces ténèbres épaisses ; ganisation judiciaire et sur la législation
après les désastres de l'empire français, romaine est bref mais énergique ; on y
lorsque le pape rentra dans ses États, la aperçoit le retour aux lois nobiliaires aris-
cour de Rome rétablit dans toute son obs- tocratiques, Téloignement pour toutes les
curité primitive l'ancienne législation. Les lumières nouvelles, l'orgueil féodal, l'injus-
plaintes furent vives et générales; elles tice et la cruauté des vieilles exclusions,
s'élevèrent d'abord des provinces qui les ces formes barbares, à peine tempérées par
premières avaient joui des bienfaits des les tâtonnements, la timidité et la perfidie
lois françaises. Quelques-unes de ces pro- d'améliorations toujours incertaines et in-
vinces obtinrent la suppression des majo- complètes.
rats et des fidéicommis ; mais, ailleurs, on Nous touchons à une page douloureuse
autorisa les nobles à la fondation des ma- de Rome temporelle ; c'est celle de la légis-
jorats; les filles furent, comme dans le lation criminelle. Ici le coeur, tous les senti-
passé, exclues de la succession paternelle ments et toutes les affections de la jeune
et masculine, et réduites à une dot con- juive étaient intéressés à bien connaître les
grue. différents cercles de cet enfer de peines et
Léon XII, élu pape en 1823, confirma, de châtiments.
pour tous les États pontificaux, les majo- On a essayé de faire honneur à Gré-
rats et les fidéicommis ; il abolit les tribu- goire XVI de certaines réformes pénales et
naux civils composés de plusieurs mem- criminelles. Les anciennes peines infligées
bres, et institua des juges uniques appelés par des ordonnances rendues, pour le crime
LE SECRET DU VATICAN 187

qu'elles punissaient étaient excessives et plutôt remuée qu'améliorée dans le pays


atroces ; leur exagération épouvantait les romain. Ces changements brusques, subits
bourreaux. Il y avait urgence d'en décréter et inconsidérés ont porté le trouble dans les
de nouvelles ; c'est ce qu'ont fait les nou- intérêts, dans la science et dans les doctri-
veaux codes. Les écrivains de ce temps qui nes. Riche de tant de vices, la législation
ont porté leurs regards sur cette partie de romaine rejette toutes les lumières; elle
la législation romaine sont forcés de recon- n'est sortie de sa torpeur séculaire que pour
naître que toutes les complaisances pénales subir une mobilité insensée si loin de ce
ont été réservées pour les crimes et les dé- mérite de toute bonne législation, la fixité,
lits qui n'intéressent que la vie et la fortune c'est-à-dire le progrès marchant aux clartés
des particuliers, la morale et Tordre de la de la civilisation morale et politique.
société. Ces méfaits ont trouvé des adou- Comme dans, les conceptions mons-
cissements, une gradation et une indulgence trueuses et difformes., le grotesque se place
dont témoignent la fraude, le vol, le meur- toujours à côté de l'horrible, l'organisation
tre, le brigandage et les moeurs abomina- militaire de l'armée pontificale est la risée
bles. Toutes les colères, les haines et les de l'Europe. Lessoldats dupape ne sont-ils pas
fureurs du châtiment ont été gardées pour les devenus, dans les traditions populaires de
fautes politiques. Cette détestable procé- toutes les nations, le type du ridicule?
dure redoute la lumière et la publicité ; elle Nous n'attacherions qu'une importance
agit dans le. secret et dans l'ombre. A la médiocre à cette futile ironie, si les faits
confrontation des témoins, admise dans n'avaient pris soin, à toutes les époques, de
d'autres cas, on a substitué, pour les causes justifier ce sarcasme universel.
politiques, la. simple communication des A la tête de l'administration de l'armée
dépositions. Les prévenus politiques sont qui est chargée de la défense militaire du
livrés à des formes occultes et exception- territoire et des côtes, est toujours placé un-
nelles. Ces aveux sont faits par ceux-là prélat. Le ministre actuel de la guerre de
mêmes qui ont le plus écrit pour la glorifi- l'État romain est monsignor Piccolomini ;
cation du gouvernement pontifical. il est assisté de trois généraux. Cette ano-
On est aussi forcé de reconnaître, avec malie est tout d'abord choquante et provo-
les plus favorables intentions, que, dans les que le rire. S'il fa ut absolument que l'Église,
'
États du pape, la procédure criminelle est qui a horreur du sang, se mêle de guerre et
chargée de frais et de lenteurs. On y re- de bataille, pourquoi ne pas mettre à la
trouve les inévitables délais de la double tête de l'armée un général assisté de trois
instance. Un écrivain contemporain affirme prélats.
qu'il s'écoule quelquefois cinq ans avant Il y a trois grandes circonscriptionsmili-
l'issue d'un procès criminel. On ne connaît taires, dont les chefs-lieux sont Rome,
la prompte expédition que pour les senten- Bologne et Ancône. On compte seize places
ces prononcées par les commissions dans ayant des garnisons et un commandant.
les légations, et dont les arrêts sont quel- L'esprit belliqueux est, comme nous
quefois exécutés dans les vingt-quatre l'avons vu, si peu dans la nature des Ro-
heures. mains, qui prétendent être les descendants
Après une longue et inconcevable immo- des superbes conquérants du monde, que le
bilité, c'est depuis vingt ans seulement que pape est forcé d'avoir recours aux milices
la législation civile et criminelle a été étrangères. Il y a dans l'armée pontificale
ISS LE SECRET DU VATICAN

deux régiments suisses forts de deux mille trois siècles pour chefs des membres de la
cent vingt-quatre hommes ; chacun de ces famille Pfiffer, deLucerne. Ce corps est re-
régiments est pourvu de deux compagnies nommé par son dévouement ; on le recrute
d'artillerie armées de huit pièces. avec beaucoup de soin. Ces relations de
C'est en 1832 qu'a été conclue, pour Rome avec Lucerne et avec les cantons de
vingt ans, la capitulation entre le pape et la Suisse catholique sont-elles étrangères
les généraux suisses de Salis etdeCourten. aux derniers événements de ces contrées?
Ce fut un des premiers actes du pontificat Dans les guerres civiles, les soldats
de Grégoire XVI qui se. leva menaçant étrangers déploient un acharnement qui
contre les légations. Souvent, pour répri- rend leurs services précieux à tous les des-
mer les mouvements des provinces mécon- potismes. En 1830, les troupes suisses se
tentes, il a fallu augmenter le nombre battirent contre la population parisienne
de ces soldats étrangers. Ainsi que nous
avec une fureur sans égale. On retrouve
l'avons vu, c'est, pour le trésor romain, une cette cruelle ardeur dans les régiments
cause de détresse incessante, à laquelle re- suisses employés à réprimer les troubles
médierait une franche et loyale concession des légations.
de droits légitimes. Dans ces régiments
L'infanterie romaine se compose de vété-
suisses, l'engagement des sous-officiers et
soldats est de quatre à six ans. On admire rans, de grenadiers, de fusiliers et de chas-
la tenue, la discipline et l'exactitude du ser- seurs ; la cavalerie a des dragons et des
chasseurs ; chaque compagnie a une batte-
vice de ces troupes ; mais on ignore à quel
rie d'artillerie de huit pièces.
prix ces mérites sont achetés. Les soldats
suisses, en vertu de leurs capitulations, Ce qu'on appelle troupe de police se com-
gardent chez les autres nations leurs lois pose de carabiniers, de gendarmes, de
militaires. La peine de mort y est fréquente sbires, de gardes de finances, de bataillons
et s'applique à un grand nombre de man- auxiliaires et de réserve dans-les provinces,
quements. Le procès du soldat suisse est et de volontaires pontificaux.
instruit sous la voûte du ciel, au milieu d'un L'effectif de l'armée nationale du pape est
"carré formé par les deux bataillons du régi- de 18,748 hommes ; le tiers de ces troupes
ment. On vote par le moyen de baguettes : est employé à la police des routes et à la
brisées, elles condamnent ; intactes, elles surveillancepolitique. A ces différents corps
absolvent. Le ministre de la religion, est il faut joindre celui de la garde noble à
présent. Si le soldat doit subir la peine ca- cheval, qui se fait remarquer par son faste
pitale, il est immédiatement exécuté et cou- et par sa coquetterie fanfaronne.
ché dans la fosse qu'on a creusée sous ses Le mode de recrutement s'effectue par
yeux. engagement volontaire; l'armée est ainsi
Tous les officiers et soldats suisses de infectée par des hommes flétris, débauchés,
l'armée papale doivent être catholiques. vagabonds et sans aveu. Les crimes et les
Cette remarque n'est point indifférente. délits sont plus nombreux dans les rangs
Il y a eu outre, pour le service du santo de ces soldats qu'en aucun pays. On
recon-
paire, une garde- d'infanterie suisse qui a naît sous l'uniforme la bassesse de l'Italien
conservé dans tous ses détails le costume de Rome. Un voyageur, dont le témoignage
national de THelvétie, au xvié siècle. Cette ne saurait être suspect, affirme qu'à Rome,
garde, qui porte là hallebarde, a depuis' lorsque les soldats espèrent échapper aux
LE SECRET DU VATICAN 189

regards de leurs chefs, ils demandent l'au- verte, propice aux intérêts de l'humanité,
mône, même étant en faction. a été repoussée. A Rome, la science est
A voir l'activité des milices religieuses considérée comme Varia cattiva de l'esprit
et la molle indolence des corps militaires, humain.
on peut dire que, dans les États du pape, Au moment même où nous écrivons ces
si les moines sont soldats, les soldats sont lignes, un signe éclatant et manifeste ré- "
moines. lève et dénonce à l'univers l'incurie du gou-
Il n'est donc aucune proportion entre la vernement romain. Voici ce que publie la
cour de Rome, qui est la tête de l'État, et presse de tous les pajrs :
le corps du gouvernement; Tune est d'une « On annonce qu'un des plus splendides
ampleur prodigieuse, l'autre est outrageu- monuments de l'art catholique, le dôme de
sement frêle et chétif. C'est que Rome ne Saint-Pierre de Rome, édifice qui a coûté
montre et ne laisse apercevoir au dehors près de . sept cent trente millions, inspire
que la tiare étincelante de pierreries et des craintes sérieuses aux architectes. De-
cache les lambeaux desa domination vieil- puis longtemps déjà, l'a coupole, qui est la
lie et usée. Au moyen de cette fourbe, la plus vaste qu'il y ait au monde, est fendue
ville des pontifes espère imposer aux na- en plusieurs endroits, et dix arceaux de
tions; mais, de toutes parts, on voit les fer, du poids de soixante mille kilogram-
crevasses et les lézardes de l'édifice prêt à mes, ont dû être pratiqués aux endroits
s'écrouler. menacés de la voûte pour en prévenir la
Dans un isolement qu'elle voudrait faire chute. On vient de s'apercevoir que le lan-
passer pour de la vigueur, la papauté re- ternino, intégralement exécuté en or, au-
pousse avec une opiniâtreté persévérante dessus duquel s'élève la croix qui couronne
tout ce que lui présentent le progrès et la l'édifice, était crevé de part en part. Les
civilisation. nombreux paratonnerres que Pie VII a fait
Les chemins de fer, même comme voie de poser pour défendre l'édifice ne permettent
transit, ont éprouvé d'invincibles résis- pas de supposer que ces ravages soient dus
tances. Malgré toutes les démarches faites à l'action de la foudre. On entoure en ce
à Rome, afin d'obtenir la permission d'exé- moment le lanternino de lourdes chaînes de
cuter les chemins de fer qui doivent aller fer, afin d'arrêter le prolongement des
à Naples, à Rome, de la Toscane à Bologne, fentes. »
de la Romagne en Lombardie, le gouver- La coupole de Saint-Pierre de Rome,
nement romain persiste à refuser son con- quoique soutenue par quatre piliers ayant
sentement à l'exécution de ces-.projets. chacun soixante-neuf mètres de tour, a
Rome, cet ancien foyer de lumières, se éprouvé, à diverses époques, des ébranle-
blottit dans un obscurantisme absurde, et, ments qu'on- explique par la nature même
pour nier la lumière, ferme les yeux à ses du sol souvent agité par des tremblements
clartés. de terre, à des percements, à un pilier
Dernièrement, on a demandé au gouver- creusé, malgré la défense de Buonarrotti,
nement pontifical d'autoriser l'importation et à d'autres vices de construction. Le lan-
du procédé nouveau par lequel on supprime, ternino n'est point d'or, comme l'ont dit les
dans la dorure des métaux, l'emploi du journaux romains ; c'est une hâblerie ré-
mercure, dont les émanations sont si fu- pandue par les ciceroni.
nestes à la santé des ouvriers. Cette décou- Ce qui a surtout causé ces ébranlements,
190 LE SECRET DU VATICAN

c'est le poids énorme des arceaux de fer Pendant qu'on réglait cette étiquette, la
qui ceignent le dôme et n'en relient les par- coupole menaçait ruine, le temple allait
ties qu'en surchargeant les piliers et en s'écrouler. C'est l'image de la puissance
produisant des pressions nouvelles. A Pa- des papes qui s'entoure de tant de faste,
ris, on a éprouvé les mêmes alarmes pour craque de toutes parts et écrasera sous ses
le Panthéon, et la science des architectes ruines la puissance spirituelle, dont elle a
français a bientôt dissipé toute inquiétude. été la plus implacable ennemie.
Le véritable nom de la boule qui sur- Le pape ne règne que sur 2,800,000 su-
monte la lanterne est la palla; on a inscrit jets, épars dans des États divers. Rome, la
sur des plaques de marbre enchâssées dans ville capitale, ne compte que 175,729 habi-
les parois de l'escalier les noms des per- tants non compris les juifs.
sonnes souveraines et des princes qui ont Pour toute influencepolitique, le pape n'a
effectué l'ascension, avec la date du fait et plus que l'astuce, la finesse, l'intrigue et
cette mention : Sali, alla cupola ed entra nella les secrètes relations avec le clergé catho-
palla. Ces inscriptions datent de 1783 ; la lique et les.ordres religieux. La puissance
première fut faite en l'honneur de Joseph IL temporelle, à laquelle ils ont immolé l'É-
La princesse Christine de Naples, se ren- glise et la religion, s'est brisée dans les
dant à Madrid en 1829, pour aller épouser mains débiles des pontifes. Le gouverne-
Ferdinand VII, passa par l'étroit conduit ment et l'Église se sont ainsi entraînés à
de bronze où est placé l'escalier qui mène à une perte mutuelle, et les faits ont mis au
la palla; c'était alors une mince et svelte jour la démence et l'impossibilité de cette
fiancée; aujourd'hui, la taille de la reine alliance. .'-.-.-
mère ne lui permettrait plus de faire ce tra- Cette caducité toujours croissante laisse
jet. Rome à .la merci de toutes les dominations
Depuis la visite d'un auguste exilé qui a oppressives ; elle redoute toutesles attaques;
eu lieu le 15 novembre 1839, la formule est pliéesous.le joug-de l'Autriche, elle craint
changée; on écrit maintenant sur la plaque la France ; elle est exécrée par l'Italie,
de marbre : comme le seul obstacle à l'établissement de
Onoro di sua visita la cupola Valicana e sali la nationalité italienne.
nella palla.

CHAPITRE XXI
Rome et Paris.
Dans le cours des siècles, la bonne intelli- licisme, l'esprit de discussion et d'examen
gence entre les rois très-chrétiens et les pénétra dans les croyances, et la première
pontifes fut plus d'une fois gravementtrou- pierre de l'édifice fondé sur la crédulité, des
blée. Les foudres de Rome n'ont point peuples tomba.
épargné la couronne des souverains aux- Les persécutious, les massacres, le bû-
quels le saint-siége avait décerné le titre cher et l'exil ne parvinrent point à extirper
de fils aînés de l'Église. La réforme porta un le dogme nouveau ; il se fortifia au contraire
coup redoutable à la domination romaine et s'accrut par ces luttes dans lesquelles il/al-
en France; par cette brèche faite au catho- laitpayer de la vie les convictions religieuses.
LE SECRET DU VATICAN 191

"
La dévotion de Louis XIV, les pieuses Rome et sa milice religieuse n'ont pas cessé
atrocités de sa vieillesse fanatique, les hy- de rêver et de poursuivre la possession de
pocrites fureurs de la favorite et la rage des tout ce qu'elles ont perdu.
confesseurs jésuites, n'arrêtèrent point le Lorsque, après les actes des parlements
mouvement qui poussait les esprits vers français, le cri de l'Europe indignée et la
l'indépendance intellectuelle. A cette épo- voix de sa propre conscience eurent arra-
que, pendant que l'ignorance populaire se ché à Ganganelli, en 1773, la supression des
débattait contre d'absurdes superstitions, jésuites, ceux-ci jurèrent que cette nation,
pendant que la controverse discutait de mi- qui venait de fermer à leur ordre toute la
sérables arguties, Tépiscopat français posait chrétienté, leur appartiendrait. La suite
les premières bases des franchises galli- des événements a prouvé que (si la fermeté
canes. Bossuet, dont la voix retentissante de Clément XIV sut prendre et exécuter
s'élevait,pour exalter les pontifes, frappait une résolution énergique, la politique ro-
au coeur la puissance romaine, en même maine, se séparant cette fois de la volonté
temps que la couronne de France réprimait du pontife, n'a pas cessé de tenter en secret
l'orgueil de la tiare et répudiait les tradi- la restitution de ce qui avait été aboli.
tionsde la suprématie pontificale. Dans ces circonstances, et surtout dans
Le siècle suivant trouva la France mer-- la série des faits qui touchent de plus près
veilleusement préparée à l'avenir que lui à l'histoire contemporaine, le clergé fran-
présentait l'ère philosophique. La dissolu- çais a eu un tort immense : c'est de pacti-
tion de la régence avait perverti le sens ser avec' Rome et avec les jésuites contre
public ; de l'excès de la contrainte qu'il l'indépendance du sentiment national. C'est
secouait, il se jeta dans la licence ; la phi- à Cette faute qu'il doit surtout attribuer les
losophie, qui venait briser les derniers malheurs qui ont pesé sur lui pendant la
liens de l'ancienne soumission, fut bien tourmente révolutionnaire. En France, le
accueillie et séduisit toutes les intelligences. clergé eût été honoré et protégé si, au lieu
De ce temps date en France la ruine d'être l'instrument le plus actif et le plus
complète du pouvoir ultramontain. Il ne puissant de l'asservissement, il avait fran-
nous appartient pas d'examiner ici jusqu'à chement embrassé la cause de l'égalité fra-
quel point fut poussée cette réaction de la ternelle enseignée par le Christ. C'est aussi
pensée générale. Un ordre fatalement cé- à l'influence de la corruption romaine qu'il
lèbre, cette compagnie de Jésus qu'on re- faut attribuer l'immoralité, les désordres,
trouve dans toutes les crises funestes des la débauche .et l'orgueil de tant de prélats
États catholiques, essaya de lutter seul français,, contre lesquels s'est soulevée si
contre le torrent; les jésuites furent em- véhémente et si indignée la colère du peu-
portés avec les autres débris. ple. Les conséquences de ces griefs ont
Cette défaite, amenée et accomplie par le transmis à l'âge actuel une légitime défiance
long enfantement intellectuel d'un grand que les événements n'ont que trop bien jus-
peuple, Rome et les siens l'ont subie sans tifiée. C'est donc à Rome et à ses perverses
l'accepter. Depuis le jour où elles ont été insinuations qu'il faut attribuer les maux
chassées, non pas seulement par les cla- qui depuis plus d'un demi-siècle ont si vio-
meurs de l'indignation nationale, mais par lemment contristé le sanctuaire gallican.
l'action régulière du pouvoir de l'État, Lorsqu'on revoit par le souvenir et par
192 LE SECRET DU VATICAN.

la pensée les nombreux et solennels aver- avait aussi pour but ;de :châfier les préten-
tissements que la France, a donnés à la tions.de Pie VII sur la. nomination aux
puissance romaine, on a peine à concevoir sièges de Tépiscopat français. Le pontife,
l'opiniâtreté pontificale, dans les voies de protesta contre cette violence ; dépouillé de -,
l'attaque, contre les franchises de l'Église ses États, le pape fut retenu captif à Sa-,
française, et sa résistance aux progrès de 'voue. Une nouvelle opposition se manifesta,
la civilisation dont la France est si impa- au moment où Napoléon crut devoir de-,
tiemment avide. mander à la cour de Rome l'autorisation de,
,
Cette histoire offre.; à l'observation des faire prononcer le divorce entre lui, et l'im-
tableaux si vifs'et si animés, que ce fut pératrice Joséphine.- Le. refus du. vieillard
avec tous lès sentiments d'une curiosité obstiné lui fit alors comprendre quelle faute,
passionnée que Noëmi: explora les années il avait commise en restant, sous le.joug-
qui nous séparent de la naissance du xix6 spirituel du pontife entêté et d'avoir laissé,
siècle, dans leurs rapports avec la France vacants .les sièges épiscopaux, pour lesquels;
et les États romains,' représentés par Rome Pie VII n'avaitpas voulu donner sa sanction. :
et Paris, ces deux villes où se reflète avec La division éclata alors dans le collège
tant de vérité le caractère des deux peuples. des cardinaux, et sur vingt^six d'entre eux
Noëmi, qu'un sentiment de reconnais- présents à Paris, treize s'abstinrent de.se
sance attachait à la France, qui a tant fait présenter à la cérémonie du mariage de.
pour la réhabilitation sociale des Israélites, Napoléon avec Marie-Louise, sous le pré-
devait d'ailleurs trouver dans cette explo- texte que le pape n'avait pas autorisé le
ration la connaissance et l'intelligence de divorce. Cette protestation, sans péril, était
ces idées françaises, dont R.ome paraissait si une manière adroite de flatter le -vieux pon-
fort redouter les clartés et les ardeurs. tife, qui restait encore le seul dispensateur
Élu et couronné le 3 juillet 1800, à Ve- des grâces -de la cour de Rome. Napoléon;
répondit à cette bravade en faisant signifier
nise, par un conclave rassemblé à la hâte,
Pie VII se montra d'abord docile aux voeux au pape, par un-sous-préfet, celui de Sa-r
du vainqueur qui voulait rétablir en France vone, qu'il eût à observer la défense de
la religion catholique et relever l'autel en- communiquer avec les églises de France^et
traîné par la chute du trône. Le 3 juillet de les sujets français, lui signifiant qu'il, ces-
Tannée suivante, le concordat fut signé sait d'être le chef de l'Église catholique, et
entre le pape et le premier consul, chef de que Ton se préparait à le faire déposer. On
la république française. assure qu'alors Napoléon pensa sérieuse-
ment à assembler un concile national pour^
Au-mois de décenjbre, en 1804, le pape
juger le pape, abolir le concordat de 1801 et
sacrait Napoléon à Paris. établir les droits relativement à l'institution
En 1808, l'empereur des Français, ayant des évêques. Le pape, effrayé par ces me-
vu dans les cauteleux artifices du gouver- naces, se hâta de proposer des conces-
nement romain un obstacle à son désir de sions ; il renoua les négociations qu'il avait
fonder la nationalité italienne, envahit les rompues, consentit à étendre le concordat
États du pape, fit de R.ome le chef-lieu
aux États de Toscane, de Parme et de Plai-
d'un département français, celui du Tibre, sance qui étaient sous la domination fran-
et établit dans la ville des pontifes les au- çaise, et à ratifier une clause qui légitime-
torités françaises. Cet acte de répression rait l'installation des évêques par le métro-
LE SECRET DU VATICAN.

La place du Peuple et les églises Sainte-Marie de Mou.te-Santo et Sainte-Marie des Miracles.

politain-ou par le plus ancien prélat de la pelait son très-cher fils, et le suppliait de ne
province. pas résister à une réconciliation.
Ces concessions ne lui paraissant pas De nouvelles contestations' s'élevèrent
suffisantes, l'empereur convoqua les évêques toujours à l'égard, de ce concordat que Na-
en concile, le 17 juin 1811. Cette assemblée poléon prétendait étendre à tout le terri-
se signala d^abord par son opposition à la toire de l'empire français, au royaume
volonté impériale. Napoléon ne savait pas d'Italie, à la Hollande, aux provinces rhé-
combien était vivace la ténacité des idées nanes, enfin à Rome elle-même, comprise
ecclésiastiques dans la soumission à la dis- alors dans les possessions françaises.
cipline romaine. Il fit cesser le concile dès Le 20 juin 1812, le pape Pie VII fut con-
.
la première session, et arrêter les évêques finé à Fontainebleau. Les cardinaux étaient
de Tours, de Gand et de Tournay. Une autre alors divisés en deux catégories : Tune se
réunion fut convoquée le 5 août suivant, au composait des membres du sacré collège
palais de l'archevêché de Paris ; la ques- qui avaient assisté au mariage de Napo-
tion de l'institution épiscopale fut résolue léon, et qu'on appelait, les cardinaux rouges,
suivant le désir du gouvernement impérial. parce qu'ils avaient conservé la pourpre ;
Pie VII, qu'on s'attendait à trouver con- les autres, qui avaient refusé d'assister à
traire à cette résolution, eut T'adresse d'ap- cette célébration, étaient nommés cardinaux
prouver ce qu'il ne pouvait plus empêcher ; noirs, parce que l'empereur leur avait retiré
il déclara qu'il partageait l'opinion des pré- la pourpre. Les premiers seuls jouissaient
lats, et par un bref, il régla lui-même Tor- du droit de faire leur cour au saint-
dre de la matière en donnant de grands père.
éloges au sentiment des évêques ; il adressa Au retour de l'expédition de Russie, Na-
à Napoléon une lettre dans laquelle il l'ap- poléon se rendit auprès du pape à Fontaine-
194 LE SECRET DU VATICAN

bleau ; il posa les bases d'un nouveau con- Un décret impérial passa outre et main-
cordat qui portait en substance ; tint le concordat.
« Que Pie VII exercerait les fonctions Un schisme et un grand trouble étaient
spirituelles en France et en Italie, comme imminents dans l'Église, si la gravité des
ses prédécesseurs ; que les ambassadeurs et événements politiques n'avait pas appelé
autres envoyés près le saint=siége. seraient ailleurs l'attention de l'Europe.
considérés comme membres du corps diplo- La France, aux prises avec les puissances
matique ; que les domaines pontificaux non coalisées contre elle, ne pouvait sans dan-
encore aliénés demeureraient la propriété - ger
garder dans son sein un sujet de dis-
du pape et seraient administrés par ses corde; Napoléon renvoya à Rome le pontife,
agents; qu'il lui serait alloué, pour les dont l'obstination et la mauvaise foi. avaient
domaines aliénés, un revenu de deux mil- si gravement compromis la religion; elle-
lions.. même.
« [Que l'empereur aurait six mois pour Ici, le coeur de Noëmi reçut une violente
nommer, aux sièges, vacants ; que les métro- secousse. Quelques réeits affirment, que,
politains- pjEeadiraieat. les, infematLsins né* ; pour
secBodsc les mes-uOEeS:<lte rJgueHr que
cessaires. pour constater le. mérite du sujet le-pape. &xgrça. k son' retou^.iês-'p^ttres fa-
élu ;'que le pape T'instituerait dans les six natiques prêchèrent une sanglante croi-
mois qui suivraient la notification ; que, sade ; ils distribuèrent des poignards bénits
dans le cas contraire, le droit d'investiture pour égorger les républicains, les. héréti-
serait acquis au métropolitain ou au plus I ques
et les juifs, contre lesquels on vocifé-
ancien évêque de la province ; que la pro- | rait d'horribles menaces dignes des fureurs

pagande, la pénitencerie et les archives se- | des cannibales. Les ambassadeurs inter-

raient établies dans le lieu où séjournerait I vinrent


pour s'opposer à ces abominables
le pape ; que celui-ci renoncerait à la sou- I desseins. Les juifs sauvèrent leur vie; mais

veraineté de Rome, et consentirait à trans- 1 la confiscation enleva leurs biens et leur

férer le saint-siége en France. » ;


fortune, les surchargea d'impôts et les rer
Cet acte fut signé le 25 janvier 1813. Il y légua dans l'enceinte infecte du Ghetto.
;
eut à ce sujet des fêtes à la cour. Pie VII Les persécutions recommencèrent avec la
embrassa Napoléon, quoique l'empereur ne barbarie des anciens temps.
fût pas encore relevé de l'excommunication Rome ne fut plus occupée qu'à capter les
qu'il avait encourue. Les cardinaux-minis- ' bonnes grâces de la nouvelle
cour de France.
tres ayant été remis en liberté, et ayant ob- ; Le pape, qui avait tour à tour exalté Napo-

tenu la permission de se rapprocher du :


léon, sacré l'empereur à Paris avec tant de
pape, les intrigues recommencèrent. pompe, prodigua à Louis XVIII la louange
Les cardinaux Pacca et Gonzalvi ef- et la flatterie. Il lui restitua le titre de fils
frayèrent le pontife sur les conséquences du aîné de l'Église ; mais le vieux roi, dont les
concordat qu'il avait signé et le détermi- idées n'étaient point favorables aux préten-
nèrent à protester contre ses propres actes. tions de Rome, sut habilement esquiver
On connaît la déclaration par laquelle, l'acte qui devait constituer un concordat,
deux mois après la signature de cet acte, calqué sur celui de François Ier, et qui fai-
le pape protesta contre ce qu'il contenait, sait rétrograder de trois siècles la situation
en prétendant que Satan, l'esprit des té- religieuse. On assure que le pacte fut
nèbres, avait seul pu le lui inspirer. signé ; mais il ne fut pas rendu obligatoire,
LE SECRET DU VATICAN 195

et'il ne fut jamais soumis à la sanction des Après avoir présenté au monde le specta-
chambres. cle de grands combats, il sera plus doux de
Ces faits se passaient avant l'échec qui ne reconnaître désormais d'autre rivalité
mit un terme à la carrière politique de Na- que celle des avantages de la paix, d'autre
poléon. lutte que la lutte sainte de la félicité des
A la nouvelle du retour de l'empereur à peuples.: La France se plaît à proclamer avec
Paris, Pie Vil s'était honteusement réfugié franchise, ce noble but de tous ses voeux;
à Gênes. Napoléon lui écrivit une lettre par jalouse de son indépendance, le principe in-
laquelle il annonçait au pontife son second variable de sa politique sera le respect le
avènement. Cette pièce, qui appartient à plus absolu pour l'indépendance des autres
l'histoire, montre combien l'empereur, mal- nations. Si tels sont, comme j'en ai l'heu-
gré la vigueur des mesures qu'il prit contre reuse confiance, les sentiments paternels de
le pontificat, avait de faiblesse pour le pon- Votre Béatitude, le calme est assuré pour
tife. longtemps, et la justice, assise aux confins
« Très-saint père, lui disait-il, vous avez des divers États, suffira seule pour en gar^
appris, dans le cours du mois dernier, mon der les frontières. »
retour sur les côtes de France. La véritable Après le désastre de Waterloo, le pape,
nature de ces événements doit maintenant un peu remis de ses terreurs, entra encore
vous être connue ; ils sont l'ouvrage d'une une fois triomphant dans Rome; il s'em-
puissance irrésistible, l'ouvrage de la vo- pressa de nommer des ambassadeurs pour
lonté unanime d'une grande nation qui complimenter Louis XVIII sur son retour
connaît ses droits et ses devoirs. La dynas- en France. Ce qu'il n'avait pas osé deman-
tie que les baïonnettes étrangères avaient der en 1814, Pie VII le demanda en 1815.
imposée au peuple français n'était pas faite Le cardinal-légat Hercule Gonzalvi et le
pour lui. Les Bourbons n'ont voulu s'asso- sculpteur Canova,. que l'empire avait com-
cier ni à ses sentiments, ni à ses besoins, ni blé d'honneurs et de bienfaits, furent char-
à ses moeurs ; le peuple a dû se séparer gés de redemander aux vainqueurs, non-
d'eux. Sa voix appelait un libérateur, je seulement les provinces conquises, mais les
suis accouru. Du point cù j'ai touché le ri- tableaux, les statues et les objets d'art, tro-
vage, l'amour de mes peuples m'a porté phées dont Napoléon avait enrichi nos
jusqu'-au sein de la capitale. Le premier musées.
besoin de mon coeur est de pajrer tant d'af- Louis XVIII fut si blessé de cet acte si
fection par- le maintien d'une honorable funeste pour la dignité nationale, qu'avec
tranquillité. Le rétablissement du trône im- cet esprit caustique qui lui était propre, il
périal était nécessaire au bonheur des Fran- s'écria :
çais ; ma plus douce pensée est de ie rendre
« Le saint-père m'appelle le fils aîné de
en même temps utile à l'affermissement de l'Église, mais je trouve que le pape me
l'Europe. traite en fils cadet. »
« Assez de gloire a illustré tour à tour Alors, ce fut aux princes de la famille
les drapeaux des diverses nations; les vi- royale que s'adressèrent les caresses de
cissitudes du sort ont assez fait succéder de Rome. On exploita avec une astucieuse dé-
grands revers à de grands succès. Une, plus votion les sentiments religieux qui entou-
belle arène est aujourd'hui ouverte aux sou- raient le trône et Ton ménagea des in-
verains, et je suis le premier à y descendre. fluences intimes, occultes et puissantes. On
196 LE SECRET DU VATICAN

sut ainsi, dans le présent, habilement pré- conclave, lorsque le saint-père, trompant
parer l'avenir. toutes les espérances, se rétablit après
L'histoire de l'apparition et des progrès quelques mois.
des jésuites en France, au xixe siècle, mar- Pour se venger de la volonté ro3rale à
che parallèlement avec l'invasion du fana- laquelle il devait cet échec, Léon XII, en
tisme religieux ramené par la restauration. publiant une bulle à propos de l'ouverture
C'est dans une autre partie de ce trajet à du jubilé pour 1825, chercha, au grand dé-
travers les faits contemporains, que nous triment de la religion, à soulever les pas-
rencontrerons ces annales. sions politiques et religieuses dans plusieurs
Après la mort de Pie VII, arrivée le États. Tantôt il s'alliait avec les souverains
22 août 1823, Léon XII monta sur le trône contre les peuples, tantôt il soulevait ceux-
pontifical le 27 septembre suivant. Un an ci contre l'autorité souveraine. On vit alors
après cette exaltation, Charles X succédait se dresser les sinistres discordes dans les
en France à Louis XVIII. cantons de Berne, de Genève, de Vaud,
Un des premiers actes du nouveau pontife dans quelques États d'Allemagne, dans le
fut d'inspirer au cardinal de Clermont-Ton- Hanovre et en Irlande. L'opinion libérale et
nerre, archevêque de Toulouse, qui se trou- philosophique fut mise au ban de l'Europe
-
vait à Rome, une lettre pastorale qui devait par une lettre encyclique.
- servir de ballon d'essai et mettre Sa Sain- C'était surtout aux régions protestantes
teté à même de juger de l'état des esprits. que s'adressait Tanathème.
' Dans cette homélie, le prélat réclamait des Le santo padre parlait ainsi :
modifications législatives pour mettre la « Il est une secte, mes frères, qui, s'arro-
législation du royaume en harmonie avec geant le nom de philosophie, a ranimé de
les -lois de l'Église. La réhabilitation des leurs cendres les phalanges dispersées des
fêtes, les chômages d'observance dévote, le erreurs. Cette secte, couverte au dehors
rétablissement d'un grand nombre d'ordres des apparences flatteuses de la piété et de
-
religieux, l'indépendance du clergé et la la libéralité, professe le tolérantisme ou
restitution des biens de l'Église composaient plutôt l'indifférence, et Tétend, non-seule-
la liste des réparations sollicitées au nom ment aux affaires civiles, mais même à
de la religion. celles de la religion, en enseignant que
C'était un retour brutal et absurde aux Dieu a donné à tout homme une entière li-
abus de l'ancien régime. Louis XVIII, trop berté; de sorte que chacun peut, sans dan-
adroit pour s'abandonner à ces dangereux ger pour son salut, embrasser et adopter la
excès, parut céder, au sentiment national secte ou la doctrine qui lui sourit, suivant
en rendant une ordonnance royale qui dé- son jugementprivé...
clarait cette lettre abusive et la supprimait « Cette doctrine, quoique séduisante et
comme contraire aux lois du royaume et sensée en apparence, est absurde au fond,
aux prérogatives de la couronne. et je ne saurais trop vous prémunir contre
Le pape tomba dangereusement malade; l'impiété de ces hommes en délire.
plusieurs attribuèrent alors cet accident « Que dirai-je encore? L'iniquité des en-
au chagrin violent que lui causa le mauvais nemis du saint-siége s'est tellement accrue,
succès de la démarche du cardinal français que, outre le déluge des livres pernicieux
qui avait agi sous ses inspirations. Les car- dont ils inondent l'Europe, elle va jusqu'au
dinaux croyaient toucher à un nouveau point de faire tourner au détriment de la
LE SECRET DU VATICAN 197

religion les saintes Écritures. Leur société, Lorsque la camarilla dévote qui entourait
vulgairement appelée biblique, se répand Charles X eut persuadé à ce malheureux
audacieusement par toute la terre, et au roi qu'il y allait de son salut et de celui de
mépris des traditions,des saints Pères, con- la France, s'il ne réduisait pas au silence
trairement au célèbre décret du concile de les opinions libérales et les idées philoso-
Trente qui défend de vulgariser les saintes phiques ; lorsque Rome lui eut fait un cas
Écritures, elle publie des traductions dans de conscience politique des mesures extrê-
tous les idiomes des peuples de la "terre. mes vers lesquelles on l'entraînait; quand
Plusieurs de nos prédécesseurs ont fait des on eut égaré les sentiments du monarque
lois pour détourner ce fléau ; et nous aussi, et du chrétien, le clergé crut qu'après une
pour nous acquitter de notre devoir aposto- victoire aisément remportée sur l'opinion
lique, nous engageons les pasteurs à éloi- nationale, il retrouverait tout ce qu'il re-
gner avec soin leur troupeau de ces pâtu- grettait. Rome devait aussi reconquérir son
rages mortels (il s'agit toujours des saintes ancienne influence sur l'État et sur la reli-
écritures)... Que Dieu se lève! qu'il ré- gion, dans le royaume du roi très-chré-
prime, qu'il confonde cette licence effrénée tien.
de parler, d'écrire et de publier. » Ce fut sous ces trompeuses impressions
Après vingt ans, ne recueille-t-on pas au- que parurent les ordonnances liberticides.
jourd'hui en Suisse et en Allemagne, dans.la Les premières résistances n'inspirèrent que
guerre civile et dans les crises convulsives le dédain. On disait au vieux roi qu'il ne
du nouveau schisme germanique, la mois- s'agissait que d'une poignée de rebelles
son sanglante dont la bulle et la lettre pon- dont on viendrait facilement à bout. -
tificale de 1825 contenaient la semence? Les événements démontrèrent avec une
Les processions du jubilé et celle du voeu inconcevable rapidité combien était insensée
de Louis XIII montrèrent alors au peuple la vanité de ces prétentions.
de Paris, le roi et la famille royale, mar- Aucune victoire ne fut plus pure que
chant à la suite des prêtres arrogants et celle du peuple de Paris. Devenu maître
superbes. Cette humiliation, qui abaissait d'une ville immense, il se montra désinté-
toute une nation dans la personne de son ressé et généreux jusqu'à l'héroïsme. La
chef, fut vivement ressentie par le pays. religion, ses ministres, les églises et le
Parvenue à ce point de l'histoire actuelle, culte furent respectés ; rien ne troubla la
la jeune juive fut obligée de renvoyer à une paix et le recueillement du sanctuaire. Un
autre partie de son exploration le récit des seul prêtre fut dérangé par ces hommes
moyens accessoires dont la papauté se ser- qui venaient de combattre pour les institu-
vit alors pour seconder ses vues d'oppres- tions jurées, ce fut l'abbé Paravey, attaché
sion générale, et d'un seul bond elle s'élança à la paroisse de Saint-Germain TAuxerrois,
dans les événements récents; là, elle put auquel on demanda avec instance une
contempler les désastres engendrés par les prière et une bénédiction pour tous ceux
implacables ressentiments de Rome contre qui étaient tombés dans cette lutte. Le
les efforts de l'affranchissement et de la prêtre ne pouvait se refuser à cette demande,
civilisation. Elle vit de cette source impure et, à l'issue de cette pieuse cérémonie, il fut
et empoisonnée jaillir les maux qui ont fait reconduit chez lui, escorté par des témoi-
trembler sur sa base un peuple tout entier gnages d'honneurs et de reconnaissance.
et renversé un trône. Cet acte, qu'il fallait interpréter dans le
198 LE SECRET DU VATICAN

sens de la magnanimité et de la force, on ville. Les boulevards è't toutes les grandes
l'attribua à la faiblesse, et Ton crut que Ton voies de communication se couvraient de
pouvait impunément braver un triomphe voitures, de cavalcades, de troupes joyeuses
si modeste dans la prospérité. et de tout l'appareil d'un carnaval qui, cette
L'année suivante, le 13 février 1831, année, avait toute la fureur d'une renais-
d'imprudents regrets firent une manifesta- sance. Le contraste était frappant : là se
tion hostile à laquelle s'associa ouvertement ruaient les masques entre la double haie de
le clergé. Cette date était celle de l'anniver- la longue avenue des boulevards ; ici, une
saire de la mort du duc de Berri, ce prince multitude irritée se dirigeait par les quais
tombé sous les coups d'un assassin auquel vers le palais qu'elle allait renverser d'un
il a été impossible de trouver un complice, seul coup de cette immense baliste qu'on
ce prince dont on avait dit qu'il avait été appelle l'émeute. D'un côté, on entendait
frappé par un poignard dont la lame était des cris de joie; de l'autre, c'étaient des
emmanchée dans une idée: libérale. La pa- imprécations. Ici, la joie; là, l'indignation;
roisse, jadis ro3rale, souffrit qu'on célébrât, toutes deux éclatantes et formidables comme
dans l'église de Saint-Germain TAuxerrois, le sont les émotions populaires.
un service funèbre, Cet acte était une com- La force publique et la garde nationale
mémoration injurieuse pour les principes regardaient, l'arme au bras, le fleuve char-
qu'on avait si souvent et si hautement ac- rier les meubles-somptueux et les objets les
cusés de ce meurtre. Le peuple de Paris, plus précieux ; personne ne songeait à re-
jusque-là si calme et qui avait respecté les cueillir ces vestiges que le courant empor-
nefs sacrées dans lesquelles les fidèles n'a- tait.
vaient pas cessé de se réunir, sortit tout à Le lendemain et les jours suivants, la
coup de sa mansuétude, et sa fureur ne foule effaçait et faisait disparaître partout,
connut plus de bornes, H envahit l'église, même sur les panneaux des voitures royales,
renversa l'appareil mortuaire et mit à sac les emblèmes du pouvoir déchu, et, il faut
le temple et l'autel, qu'il ne quitta que jon- bien le dire, abattait les croix, non pas par
chés de ruines et de débris. Cette première une rage impie et en haine du signe vénéré
et violente manifestation ne suffit pas à sa delà rédemption, mais comme la marque
colère; il porta plus haut ses coups-, et pour et le s3Tnbole de la vassalité catholique.
avertir le clergé des périls auxquels il s'ex- Dans ce désordre, on vit régner un calme
posait, il s'adressa au chef métropolitain ; qui ne se démentit point ; Tordre semblait
il alla en masse piller et détruire de fond en n'être point troublé, et ailleurs que sur le
comble le palais archiépiscopal, et, afin théâtre de l'événement, la cité fut tranquille.
qu'on ne se trompât point sur le but de cette Il y avait dans le sentiment public, non pas
action, il livra au feu ou jeta dans la Seine l'approbation de ces faits, mais comme une
toute la fortune du prélat, dont la maison adhésion tacite. Après cette tourmente, tout
de plaisance subit la même destinée. rentra sans effort dans la situation ordi-
Dans les fastes de Paris, cette journée naire A ces nouvelles, Rome fut consternée;
.
du 13 février 1831 a un caractère singu- elle voyait s'écrouler en quelques heures
lier. l'oeuvre de trente années de machinations
La ville était en liesse; c'était le mardi et d'artifices. Après avoir résisté à la se-
gras ; les files de masques organisaientleurs cousse de Juillet, l'édifice tombait par un
promenades sur les principaux points de la simple froncement du sourcil populaire.
LE SECRET DU VATICAN 199

Il y eut alors un découragement profond tenue. Quoi qu'on fasse, les paroles conte-
dans toutes les manoeuvres dévotes, et Ton nues dans l'article nouveau ne constatent
désespéra un moment de reconquérir l'au- qu'un fait qui peut cesser d'exister, elles
torité qui venait d'être si violemment arra- ne consacrent point un principe. Il fallut
chée des mains de l'Église; mais on ne se contenter de cette mention.
s'arrêta pas pas dans la voie funeste. En France, quoi qu'on fasse, on ne par-
D'abord on s'occupa de maintenir dans la viendra jamais à soulever la vivacité des
loi fondamentale de l'État la suprématie passions religieuses. De la fougueuse incré-
constitutionnelle de la foi catholique. Ce dulité du xvili" siècle, on est arrivé à cette
premier point était important, et, pour ob- indifférence en matière de religion que
tenir ce résultat, on s'adressa à un homme M. de Lamennais combattait si éloquem-
qui, tout en défendant autrefois les écri- ment dans les premières années de la res-
vains de l'opposition devant les tribunaux tauration. De là les esprits ont passé à un
où ils étaient accusés d'impiétés, avait scepticisme plein d'indolence et ne se sou-
porté à une procession un des cordons du cient pas plus d'affirmer que de nier. Les
dais sous lequel officiait un révérend père étincelles qui de temps à autre tombent ou
jésuite. Cet homme, attaché à la fami- partent du foyer politique, ne parviennent
liarité intime de la cour nouvelle par un point à rallumer le brasier éteint des ar-
emploi salarié, avait pénétré les sympathies deurs religieuses. Le sentiment général
secrètes qui existaient pour le catholicisme s'éloigne de cette dispute; on veut bien se
chez quelques personnes voisines du trône ; défendre et même avec vigueur, contre Top-
les idées et les penchants de la dévotion ita- pression sacerdotale, mais personne ne
lienne, reçus avec le sang et sucés avec le songe plus à des attaques passionnées. Nous
lait, inclinaient vers le retour aux complai- avons vu plus d'un membre du clergé con-
sances religieuses. Dans ces consciences tristé par cette dédaigneuse immobilité,
pieuses, mais faibles et timorées, -on sut bien plus profondément que par les luttes
habilement faire naître des scrupules et in- les plus vives. Plus d'une fois ils appelaient,
sinuer qu'en s'opposant, autant qu'il était sur le sanctuaire ainsi délaissé, lés émo-
possible, à l'invasion de l'irréligion, tout tions de la souffrance ; à cette mort lente, ils;
pouvait devenir légitime, par l'usage que préféraient la vie du martyre.
Ton ferait d'un pouvoir qui, malgré les Ces zelanli de l'Église gallicane avaient
passions humaines, devrait toujours'servir mal compris leur temps, et dans l'excès
les desseins de la Providence sur un État d'un zèle fervent, ils compromettaient la
qui, dans le sein de l'Église, n'avait pas cause qu'ils voulaient sauver. On les a en-
cessé d'être le royaume très-chrétien. tendus, prédicants fougueux, s'irriter con-
M. Dupin aîné, le jurisconsulte dévoué tre un siècle livré tout aux spéculations de
aux intérêts du Palais-Royal, fut donc la matière, et ne se souciant pas même-de se
chargé de faire insérer dansla charte nou- fâcher contre ceux qui l'injuriaient.
velle, que la religion catholique, apostolique et Au temps actuel, ces coeurs honnêtes
romaine était professée par la majorité des étaient, par leurs convictions mêmes, de vé-
Français. Si, à cette époque, on-eùt osé ce ritables anachronismes.
qu'on oserait aujourd'hui, l'ancienne décla- Les exemples venus de Rome furent
ration, qui proclamait que la religion catho- mieux avisés et enseignèrent au jeune clergé
lique était la religion de l'État, eût été main- français une tactique plus habile que toute
200 LE SECRET DU VATICAN

cette sainte véhémence. Les ecclésiastiques femmes et à leur mystique sensibilité que
fraîchement sortis du séminaire furent ins- le clergé le demanda, et ce fut d'elles qu'il
truits à se mêler au siècle; ils attirèrent le Tobtint. A l'égard du monde, on procéda de
monde en adoptant ses formes et ses moeurs, la même manière; ce fut par les femmes
et renoncèrent à l'effrayer comme l'avaient que.Ton chercha à repeupler les églises.
fait leurs prédécesseurs. Us surent persua- Au moment de pénétrer dans cette partie
der à l'opinion publique qu'ils n'étaient pas du sujet, il est nécessaire de déclarer que le
tellement détachés des choses de la terre, clergé français n'est point accusé ici de dé-
qu'ils ne pussent être utiles à ceux,qui se bauche et de licence ; à quelques exceptions
montreraient dévoués à la religion. Ce plan près,.ses moeurs, il faut le reconnaître, se
était celui du clergé sous la restauration ; il; sont, depuis un siècle, beaucoup améliorées,
ne songeait pas alors à dissimuler la faveur etsont.aussi loin.de la dissolution et de la
dont il jouissait dans les hautes régions, et, mollesse: de l'ancien clergé que de la cor-
pour accroître sa puissance, pour arriver ruption,romaine.•;,
à l'opulence et à l'élévation qu'il convoitait, Le culte catholique, tel que l'avait re-
;
il s'adressa bien plqs aux intérêts qu'aux constitué l'empire, ne déployait de magni-
sentiments. ficences; que dans quelques riches métro-
Après 1830, lorsque le clergé setrpuvait poles ; presque partout ^ailleurs, il était
enveloppé dansla défaite, parce qu'on le re- simple, souvent pauvre et dénué des choses
gardait comme l'instigateur du combat, il les plus nécessaires ; cette indigence se fai-
ne pouvait pas marcher tête levée comme sait surtout, sentir; dans les campagnes.
en 1815. C'était à petit bruit qu'il devait Sous la restauration, Te culte s'efforça de
-
rentrer dans ses positions. Onne lui accor- faire renaître dans les nefs catholiques les
dait d'occultes prédilections et un appui splendeurs.qui pouvaient le recommander à
caché, qu'à la condition de ne point se vanter l'admiration de la multitude. Les largesses
de cette faveur. C'était une fortune qu'il dont il fut l'objet,, et les dons pieux qu'il fut
fallait faire'deviner sans la montrer; un autoriséà accepter de toutes parts, sem-
secret diaphane et transparent, mais tou- blèrent favoriser les désirs de sa vanité;
jours voilé. Lorsque le clergé eut, -sur les mais, sous ces pompes qui reparaissaient,
marches mêmes du trône, des protections il ne sut pas atteindre ce charme, ces at-
certaines, il agit avec moins de circonspec- traits et cette élégance mondaine dont
tion, plus de liberté et plus d'étendue. Il Rome devait, quelques années plus tard, lui
s'était présenté partout comme étant le lien révéler l'heureux secret.
de conciliation entre des choses qui s'étaient Le culte de nos temples, jusqu'ici étran-
brusquement séparées, mais que des inté-
ger aux séductions matérielles, devint tout
rêts de situation pouvaient réunir. Dans ces à coup sensuel. Paris donna le signal de
derniers temps, des conversions politiques, cette métamorphose dont l'église de Saint-
éclatantes, furent dues aux rapprochements Roch fut le berceau. On a souvent parlé de
préparés et ménagés par des hommes qu'on
ces abbés coquets des salons de l'ancien
ne croyait occupés que de conversions-reli- régime, que Ton trouvait dans le monde fri-
gieuses. sés et musqués ; jeunes prestolets au visage
Ce pouvoir renaissant, qui s'établissait poupin, à l'oeil vif, ayant la main fine, le
aux alentours de la royauté, ce fut aux pied parfait, la jambe moulée, la dent blan-
Brigand romain.
che, l'oreille rouge et le teint fleuri, la parmi ses ouailles des maisons distinguées
taille souple et flexible et les signes de la par leur position et par leur fortune, sut
force unis aux attraits de ,1a volupté; ils faire de son église un lieu où la société la
vivaient dans la mollesse, les propos ga- plus brillante put se croire encore au sein
lants, la soie, les parfums et la dentelle. des beaux logis du monde. Par ses soins, le
Plus tard, on les retrouvait trônant dans choeur de l'église fut décoré comme un ma-
le cloître, seigneurs suzerains des grosses gnifique salon ; les meubles précieux, Tor,
prébendes et des opulents bénéfices, crosses le velours, les marbres, les tapis moelleux,
et mitres, plaçant leur blason sur l'autel et les carreaux épais à lourds ornements d'or;
vivant dans de perpétuelles délices. Ce type lesbronzesetl'orfévrerie, les lampes ciselées
perdu, on le remarquait avec ravissement et l'exquise finesse des guipures de l'autel,
dans le curé de Saint-Roch, qui fut ensuite tout concourait à la délicieuse harmonie de
élevé à Tépiscopat. L'abbé Olivier, chef cette abside. Le reste fut mis d'accord avec
d'une paroisse importante et comptant ces magnificences, les ornements et la
26
.202 LE SECRET DU VATICAN

pompe des cérémonies. Saint-Roch posséda plus renommés et les artistes chéris du pu-
les suisses les plus beaux et les plus bro- blic.
dés qu'on put voir; ils portaient la plume Cette nouveauté fut à la mode, et quelle
blanche et la grosse épaulette comme des que fût la cause de l'empressement général,
officiers généraux ; on vit sortir de la sa- une affluence considérable accourut à Saint-
.
cristie, et se mêler aux cérémonies, des Roch. Lorsque l'heureux pasteur vit ses
huissiers vêtus de noir et portant au cou Ta voeux réalisés, il mit aux dispositions du
chaîne d'argent comme dans les palais, chez dedans et du dehors la dernière main. La
le ministre et dans la double enceinte légis- façade fut restaurée, un perron et une
lative. Derrière le choeur, on construisit grille s'efforcèrent de lui donner un air mo-
une chapelle privilégiée. Sur l'autel était le numental. Alors des barrières séparèrent
simulacre de l'arche du peuple de Dieu, tout l'espace de la nef des bas côtés ; il fal-
avec les chérubins d'or ; devant elle pen- lut payer pour pénétrer dans cette réserve
daient de la voûte des lampes d'or. Cette privilégiée ; les chaises y eurent leur tarif
enceinte était meublée avec un goût exquis; de location, dont le revenu perçu par la fa-
tout y avait été prévu pour le bien-être. brique, qui en avait retenu l'exploitation,
La fantasmagorie du Calvaire fut con- était d'un immense produit. Dans ce quar-
servée et embellie par de nouveaux effets tier séparé des autres, il y avait encore des
d'optique ; on y réunit tout ce qui pouvait castes diverses; les places les plus voisines
augmenterle recueillement de la pensée par de la chaire ou du choeur étaient destinées
l'émotion des sens. exclusivement à des personnes d'une cer-
Les vitraux de la nef laissaient tomber taine qualité, d'un cei'tain rang ou d'une
une lumière trop vive, on y plaça des ri- certaine fortune. Ces préférences étaient
deaux de mousseline qui tamisaientla clarté fort recherchées, et le curé en était seul le
et ne donnaient issue qu'à un demi-jour et à dispensateur ; il faut convenir que tout con-
des lueurs tempérées et adoucies. courait à rehausser l'éclat des pompes re-
Ce n'était pas pour la foule que le curé ligieuses.
de Saint-Roch avait réuni toutes ces délica- Rien n'égalait Tordre et la gracieuse va-
tesses; il conviait à.ces raffinements une riété des. processions qui se développaient
société d'élite, et c'était aux riches et aux sous les arceaux des bas côtés, et revenaient
grands qu'il assignait, dans la maison de majestueusement vers le choeur. Les orne-
Dieu, les premières places que le Christ a ment sacerdotaux resplendissaient, l'autel
.réservées aux plus humbles et aux plus était radieux de lumières, les mélodies du
pauvres. choeur, l'harmonie de l'orchestre et les
De tout temps, l'Église a fait alliance avec puissantes modulations de l'orgue répan-
T'art musical, dont elle fut en quelque sorte daient partout des impressions tour à tour
la patrie et qui lui a tant d'obligations dans graves, profondes et enivrantes.
le cours des siècles. Le curé de Saint-Roch Un des plus puissants moyens eniploj'és
voulut que sa chapelle rivalisât avec celle de pour attirer la foule aux.églises fut le choix
la métropole; il eut un orchestre et des des prédicateurs. On vit les fabriques se
choeurs dont l'exécution se faisait admirer; disputer les orateurs célèbres, comme les
habile à rechercher toutes les solennités de entreprises dramatiques se disputaient les
l'art, il a souvent réuni sous les voûtes de comédiens fameux ; dans cette comparai-
son église les musiciens et les chanteurs les son, il n'y a aucune intention d'exagérerni
LE SECRET DU VATICAN 203

d'offenser. On annonça les serinons à l'a- et l'autorité sacerdotale s'étendait bientôt


vance. La chaire évangélique, qui doit vivre des enfants aux parents.
surtout par la modestie et par l'humilité, Le curé de Saint-Roch fit de sa paroisse
rechercha le bruit, la publicité et l'éclat. quelque chose de plus qu'une cure; il ne di-
On alla plus loin, le sermon affecta de re- rigeait pas les fidèles, il régnait sur eux ; et
noncer aux -formes et au langage qui lui si la classe inférieure formait la masse de
étaient propres, il adopta les allures, les ses sujets, les personnes plus élevées
moeurs oratoires et le style de la tribune, composaient sa cour.
de la discussion, de Técole et de la polémi- Il faisait beau le voir trôner au choeur et
que ; quelquefois même il se laissait empor- sous le dais radieux et étincelant de brode-
ter aux nouveautés littéraires des idées ries! Toute son attitude était pontificale;
modernes, dont le monde paraissait épris. autour de lui se pressaient des hommages
Il ne s'agissait plus, comme autrefois, de et des adorations qu'il n'imposait pas, mais
convaincre et de persuader, il fallait plaire qu'il savait se faire rendre. A Saint-Roch,
et séduire; la vogue était à ce prix. le curé, dans une sphère moins brillante et
Le curé de Saint-Roch dut à ces soins plus étroite, officiait au milieu d'un clergé
les témoignages publics d'une haute bien- sans cesse prosterné, ainsi que cela se pra-
veillance. Dès qu'il fut bien connu qu'il tique dans les basiliques des sièges les plus
était fort utile de se montrer dans cette puissants. Cette suprématie n'était pas un
église, que la cour avait adoptée, on y ren- des faits les moins -surprenants de cette
contra les gens du monde, des fonction- époque. Petits et grands, tous avaient ac-
naires et toutes les ambitions sérieuses qui cepté ces prétentions qui, plus d'une fois,
venaient s'y faire voir, au moins une fois essayèrent de franchir les limites du temple.
Tan. Saint-Roch vient de voir combler ses voeux ;
la reine y fait construire une tribune qui
A ces moyens de grande séduction se joi-
donnera à notre église un aspect de paroisse
gnaient des ressources accessoires : on mul-
royale.
tipliait les confréries d'hommes et de fem-
Les curés de Paris avaient un vieux re-
mes, déjeunes garçons et déjeunes filles,
d'enfants des deux sexes ; on créait cette nom de piété humble et. sincère; on recon-
naissait volontiers qu'ils ne songeaient aux
foule de pratiques d'offices et de dévotions
riches qu'afin de s'occuper des pauvres.
plus tendres que pieuses, et qui s'adres-
Nous ne prétendons pas dire qu'il n'en soit
sent toujours plus au coeur qu'à l'esprit.
plus ainsi, nous voulons constater les chan-
On inventa alors le mois de Marie. gements qui ont rendu pour eux l'exercice
Ces arrangements n'avaient pas seule- de la charité plus difficile.
ment pour but de fournir à l'appareil du culte Autrefois, nous l'avons dit, le culte des
une foule de comparses et d'acolytes, des paroisses de Paris ne se piquait point d'une
choeurs aux voix pures et sonores, des vaine ostentation -, mais depuis que la fas-
groupes fleuris, éclatants de fraîcheur, tueuse impulsion donnée par Saint-Roch
candides, et dont le chaste maintien avait s'est fait sentir à toutes les églises de la ca-
tant de charme pour les regards blasés. Ces pitale de France, nous craignons que les
agrégations enrégimentaient et discipli- indigents n'aient perdu quelque chose à ce
naient les ouailles ; on enrôlait les familles faste qui attire les classes opulentes.
en paraissant ne réunir que les individus, Sous ces superbes inspirations, on vit
204 LE SECRET DU VATICAN

toutes les fabriques possédées du désir de pensée qu'elles mêlent à toutes les autres*
briller, prodiguer à la décoration du sanc- Il n'est pas un seul plaisir, pas une seule
tuaire les fonds qui devaient trouver un distraction qui ne les trouve attentives à
autre emploi ; il y eut de toutes parts un provoquer, solliciter et recueillir l'offrande;
pompeux développement, dont la
recherche rien n'est plus touchant que cette bienfai-
et la ^coquetterie enlevaient au culte la di- sance opiniâtre, et jamais elle ne fut poussée
gnité qui inspire la vénération, alors rem- plus loin que de nos jours. La vanité de tous
placée par la curiosité. est mise à contribution; on donne beaucoup
Saint'Sulpice montrait avec orgueil les pour paraître avoir quelque chose, et les
évolutions de son jeune séminaire. On édifia quêteuses attribuent à leurs propres mérites
Notre-Dame de Lorette en oratoire qui res- les dons qu'elles reçoivent. Cette fausse
semble à un boudoir, et la Madeleine, dont émulation de charité n'est qu'une rivalité
la physionomie corinthienne rappelle un d'amour-propre. En tout ceci les pauvres,
temple mythologique., L'Église française au nom desquels tout le monde semble avoir
avait elle-même, en imitant la sensualité et agi, sont ceux auxquels on a pensé le
le matérialisme de Rome, égaré le sentiment moins.
religieux. Lorsque arrive le jour indiqué, lorsque
L'art chrétien disparut. la foule brillante est réunie dans l'église,
Cependant les églises de Paris réparaient les choses prennent alors des airs de hau-
leurs ruines; les vitraux merveilleux, des teur et de dissipation bien éloignées des
prodiges de restauration, des fresques, des sentiments de piété qu'il faudrait apporter à
tableaux, des orgues miraculeuses, la sculp- de pareilles oeuvres. On sait et Ton se ré-
ture, les chefs-d'oeuvre de la ciselure, le pète tout bas les noms et les titres des quê-
bois, le bronze et le marbre façonnés par teuses ; on tient à se faire remarquer par la
l'art le plus ingénieux, recomposaient l'é- largesse de son offrande, et cette fois c'est
difice ou y ajoutaient de nouvelles beautés ; l'orgueil qui triomphe de