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Structure de couche limite

On se propose d’étudier les solutions de problèmes de perturbations singulières


formés par des équations différentielles linéaires du second ordre à coefficients
variables. On s’intéresse à des problèmes aux limites parce qu’ils ne bénéficient
pas de théorèmes d’existence locaux mais, surtout, parce qu’ils sont toujours
plus difficiles à traiter que les problèmes aux valeurs initiales. Par ailleurs, la
solution n’est pas connue analytiquement ; ce ne sont plus des modèles péda-
gogiques. Enfin, si pour un problème physique bien posé, il est relativement
aisé de localiser la zone de non-uniformité, tel ne sera plus le cas. Le problème
formulé de façon abstraite ne permet pas de connaître a priori la couche limite.
La méthode indiquée ici pour pouvoir le faire, bien que classique, est extrê-
mement instructive pour des problèmes plus compliqués.

3.1 Modèle proposé


Le modèle type de l’équation étudiée est donné par :
d2 y dy
Lε y = ε 2
+ a (x) + b (x) y = 0. (3.1a)
dx dx
La fonction y (x, ε) est définie sur l’intervalle x ∈ [0, 1] et l’on rappelle
que ε est un paramètre positif petit (du point de vue mathématique, aussi
petit que souhaité) et que toutes les quantités indiquées sont sans dimension
sinon, on ne pourrait affirmer que ε est petit. On se propose de rechercher une
approximation de la solution soumise aux conditions aux limites :
y|x=0 = α, y|x=1 = β. (3.1b)
Les fonctions a(x) et b(x) sont définies et continues sur l’intervalle de
définition. Les hypothèses complémentaires seront faites au fur et à mesure,
en tant que de besoin. Naturellement, il n’est pas possible d’être exhaustif dans
l’étude de cette équation. Néanmoins, les cas examinés seront suffisamment
instructifs pour donner les idées nécessaires à l’étude d’autres cas.
34 3 Structure de couche limite

3.2 Recherche d’une approximation


Si l’on cherche une approximation de la solution sous la forme d’un dévelop-
pement direct, limité ici au premier ordre, on a :

y (x, ε) = y0 (x) + · · · ,

et la substitution dans (3.1a) donne le problème réduit :

dy0
a (x) + b (x) y0 = 0. (3.2)
dx
L’intégration est immédiate et l’on obtient :
  x 
b (ξ)
y0 (x) = C exp − dξ , (3.3)
0 a (ξ)

où C est une constante à déterminer. La première hypothèse additionnelle est


liée à l’existence de cette intégrale. Elle peut être divergente en certains points
du domaine, révélant peut-être la présence de singularités locales. Nous faisons
l’hypothèse que l’intégrale existe pour toute valeur de x. En particulier :
  1 
b (ξ)
λ = exp − dξ (3.4)
0 a (ξ)

est une constante bornée.


Les deux conditions aux limites ne peuvent être simultanément satisfaites
sauf si β = λα, ce que nous ne supposerons pas. Ce cas étant exclu, il est
prévisible qu’une zone de variation rapide de la fonction y existe. Ce domaine
qualifié de zone intérieure est noté Dε ; sa localisation n’est pas connue. Suppo-
sons qu’un tel domaine se situe au voisinage d’un point x0 tel que 0 ≤ x0 ≤ 1.
Conformément à la Fig. 3.1, trois régions sont formellement délimitées :
Région 1 : x ∈ [0, x0 [. La solution dans ce domaine, qualifié de domaine
extérieur, est donnée par :
  x 
(1) b (ξ)
y0 (x) = α exp − dξ .
0 a (ξ)

Région 3 : x ∈ ]x0 , 1]. La solution dans ce domaine, qualifié aussi de domaine


extérieur, est donnée par :
  x 
(3) b (ξ)
y0 (x) = β exp − dξ .
1 a (ξ)

Région 2 : x ∈ Dε . Cette zone, très petite avec ε, est telle que la solution
peut y subir de fortes variations. Il se forme une couche limite.
3.2 Recherche d’une approximation 35

y Dε

1
3

α 2

0 x0 1 x

Fig. 3.1. Structure possible de la solution

La première étape consiste à définir la variable adaptée, dite variable


intérieure, pour étudier la région Dε . On pose :
x − x0
X= , (3.5)
δ (ε)

où δ(ε) est une fonction strictement positive, encore indéterminée, qui tend
vers zéro quand ε → 0. Cette fonction est une échelle de longueur de la zone
intérieure. Elle appartient à une classe de fonctions appelées fonctions d’ordre
dont les propriétés seront précisées au Chap. 4. On cherche alors la solution
sous la forme :
y (x, ε) ≡ Y (X, ε) .
L’équation (3.1a) s’écrit :

ε d2 Y 1 dY
+ a (x0 + δX) + b (x0 + δX) Y = 0.
δ 2 dX 2 δ dX
On suppose maintenant que a et b sont des fonctions continûment diffé-
rentiables et que a (x0 ) = 0. On obtient alors :

d2 Y dY 
ε + δa (x0 ) + O δ 2 = 0. (3.6)
dX 2 dX

La signification du symbole O δ 2 sera précisée au Chap. 4 ; brièvement,
on veut dire que les termes correspondants sont, dans Dε , petits comme δ 2 .
Les termes dominants ne pouvant être que les deux premiers, on est conduit
à ajuster le « microscope » en prenant δ = ε.
36 3 Structure de couche limite

En posant :
x − x0
X= et y (x, ε) = Y0 (X) + · · · ,
ε
il vient l’équation, dite équation intérieure :
d2 Y0 dY0
2
+ a (x0 ) =0
dX dX
dont la solution est donnée par :

Y0 (X) = C exp [−a (x0 ) X] + D,

où C et D sont deux constantes à déterminer. C’est le raccord asymptotique


tel que formulé Sect. 2.2.1 qui doit donner la réponse. On doit avoir :
– pour x > x0 :
⎡ x ⎤
0
(3) b (ξ)
lim Y0 = lim y0 = β exp ⎣− dξ ⎦ , (3.7)
X→∞ x→x0 a (ξ)
1

– pour x < x0 :
⎡ ⎤
x0
(1) b (ξ) ⎦
lim Y0 = lim y0 = α exp ⎣− dξ . (3.8)
X→−∞ x→x0 a (ξ)
0

Ces conditions montrent que Y0 doit avoir deux limites finies quand
X → ±∞ ce qui est évidemment impossible. Tout dépend du signe de a (x0 ) :
– Si a (x0 ) > 0, alors, seule la limite X → +∞ peut être envisagée car Y0
n’est pas bornée quand X → −∞ ; on a donc x > x0 .
– Si a (x0 ) < 0, alors de même, seule la limite X → −∞ est valide ; on a
donc x < x0 .
Plusieurs cas résumés Fig. 3.2 se présentent :
Cas 1. Si a (x) > 0, la couche limite est nécessairement au voisinage de x = 0.
Cas 2. Si a (x) < 0, la couche limite est nécessairement au voisinage de x = 1.
Cas 3. Si a (x) > 0 pour x < x0 et a (x) < 0 pour x > x0 , il y a deux couches
limites, l’une en x = 0, l’autre en x = 1.
Cas 4. Si a (x) < 0 pour x < x0 et a (x) > 0 pour x > x0 , la couche limite
est au voisinage de x = x0 ; il y a une couche limite interne et la solution
extérieure est discontinue en x0 .
Dans le cas 4, il faudra revoir l’analyse car on a supposé a (x0 ) = 0.
Par ailleurs, cette limitation sur a est suffisante et une étude où a s’annulerait
plusieurs fois n’est pas nécessaire. En effet, l’aspect qualitatif ainsi défini donne
les informations nécessaires sur la position des couches limites dans un cas plus
général. On peut aisément s’en convaincre avec la Fig. 3.3 où apparaissent deux
couches limites aux frontières et deux couches limites internes.
3.3 Analyse des différents cas 37

a(x) Cas 1 a(x) Cas 2

0 0
1 x x

a(x) a(x)
Cas 3 Cas 4

0 0
x0 x x0 1 x

Fig. 3.2. Localisation de la couche limite suivant le signe de a(x). Les cercles in-
diquent les points autour desquels se développe une couche limite

a(x)

0 1

Fig. 3.3. Localisation de la couche limite lorsque a(x) s’annule plusieurs fois. Les
cercles indiquent la position de la couche limite

3.3 Analyse des différents cas


Cas 1 : a (x) > 0.
La couche limite est en x = 0, la zone 1 disparaît, seules subsistent les zones
2 et 3. On a donc :
– pour la zone extérieure :
  x 
(3) b (ξ)
y0 (x) = y0 (x) = β exp − dξ , (3.9)
1 a (ξ)
38 3 Structure de couche limite

– pour la zone intérieure :


x
Y0 (X) = (α − D) exp [−a (0) X] + D avec X= . (3.10)
ε
L’approximation extérieure y0 (x) vérifie y0 (1) = β tandis que l’approxi-
mation intérieure Y0 (X) vérifie la condition à l’origine Y0 (0) = α. La
constante inconnue D est déterminée par la condition de raccord asympto-
tique :
β
lim Y0 (X) = D = lim y0 (x) = .
X→∞ x→0 λ
On en déduit :
 
β β
Y0 (X) = α − exp [−a (0) X] + .
λ λ

On peut ainsi construire une approximation uniformément valable sous la


forme :
β
ya (x, X) = y0 (x) + Y0 (X) − ,
λ
conduisant à :
    x 
β b (ξ)
ya (x, X) = α − exp [−a (0) X] + β exp − dξ .
λ 1 a (ξ)

Cas 1bis : a (x) > 0 avec a (0) = 0

Il est intéressant d’étudier le cas simple où a (x) = xp , p étant un réel positif.


À partir de la transformation (3.5), (3.6) s’écrit :

d2 Y dY 
ε 2
+ δ 1+p X p + O δ 2 = 0,
dX dX
avec :
x
X= .
δ (ε)
On suppose ici que 0 ≤ p < 1. Il est clair que l’épaisseur de la couche limite
est telle que δ (ε) = ε1/(1+p) de sorte que la variable de couche limite est :
x
X= .
ε1/(1+p)
L’équation intérieure s’écrit :

d2 Y0 dY0
+ Xp = 0.
dX 2 dX
La solution vérifiant la condition à l’origine est donnée par :

Y0 (X) = CG (X) + α,
3.3 Analyse des différents cas 39

y (1) (2) (3)


Dε D Dε

0 x0 1 x

Fig. 3.4. Forme de la solution dans le cas 3

avec :
X  
ξ 1+p
G (X) = exp − dξ,
1+p
0
de sorte que le raccord asymptotique :
β
lim Y0 (X) = CG (∞) + α = lim y0 (x) =
X→∞ x→0 λ
conduit à l’approximation :
 
β G (X)
Y0 (X) = −α + α,
λ G (∞)
et à l’approximation uniformément valable :
     x 
β G (X) b (ξ)
ya (x, X) = α − 1− + β exp − dξ .
λ G (∞) 1 a (ξ)

Cas 3 : a (x) > 0 pour x < x0 et a (x) < 0 pour x > x0 .

La figure 3.4 donne l’allure de la solution : il y a deux zones intérieures D(1)


ε et
(3) (2)
Dε et une zone extérieure D (cf. problèmes 3.2 et 3.3). Les deux couches
limites sont caractérisées par les deux variables intérieures :
x x−1
X= et X∗ = .
ε ε
Dans la zone extérieure D(2) , conformément à (3.2) et (3.3), la solu-
tion s’écrit :
40 3 Structure de couche limite
  x 
b (ξ)
y0 (x) = C exp − dξ ,
0 a (ξ)
où C est une constante inconnue.
Il est remarquable de constater que (3.2) écrite au point x0 :
dy0
+ b (x0 ) y0 = 0
a (x0 )
dx
indique que si la dérivée de y0 est bornée au point x0 , alors, si b (x0 ) = 0 on
a y0 (x0 ) = 0 ce qui implique C = 0 et donc :
y0 (x) = 0.
Pour le domaine intérieur D(1)
ε , on a l’équation intérieure :
(1) (1)
d2 Y0 dY
+ a (0) 0 = 0,
dX 2 dX
avec la solution :
(1)
Y0 = C1 exp [−a (0) X] + D1 .
Les deux constantes C1 et D1 sont déterminées par la condition à l’origine et
par la condition de raccord asymptotique :
C1 + D1 = α,
et :
(1)
D1 = lim Y0 = lim y0 = 0.
X→∞ x→0
On en déduit évidemment :
(1)
Y0 = α exp [−a (0) X] .
Pour le domaine intérieur D(3)
ε , on a l’équation intérieure :
(3) (3)
d2 Y0 dY
+ a (1) 0 ∗ = 0,
dX ∗2 dX
avec la solution :
(3)
Y0 = C3 exp [−a (1) X ∗ ] + D3 .
Les deux constantes C3 et D3 sont déterminées par la condition en x = 1 et
par la condition de raccord asymptotique :
C3 + D3 = β,
et :
(3)
D3 = lim Y0 = lim y0 = 0.
X ∗ →−∞ x→1
On en déduit évidemment :
(3)
Y0 = β exp [−a (1) X ∗ ] .
Finalement, on obtient l’approximation uniformément valable sous la
forme :
ya (x, X) = α exp [−a (0) X] + β exp [−a (1) X ∗ ] .
3.3 Analyse des différents cas 41

y D(1) Dε D(3)

α
X<0 X>0

0 x0 1 x

Fig. 3.5. Forme de la solution dans le cas 4

Cas 4 : a (x) < 0 pour x < x0 et a (x) > 0 pour x > x0 .

La figure 3.5 donne l’allure de la solution : il y a une zone intérieure Dε et


deux zones extérieures D(1) et D(3) (cf. problème 3.1).
La couche limite est caractérisée par la variable intérieure :
x − x0
X= ,
δ (ε)

où δ (ε) est une fonction d’ordre non encore déterminée. Pour ce faire, on va
supposer que la structure de a (x) au voisinage de x = x0 est donnée par :

a (x)x→x0 ∼
p
= K 2 sgn (x − x0 ) |x − x0 | avec 0 < p < 1.

On est alors dans le cadre du cas 1bis. L’épaisseur de la couche limite est
telle que :
δ (ε) = ε1/(1+p) .
L’équation intérieure s’écrit :

d2 Y0 p dY0
+ K 2 |X| sgn(X) = 0.
dX 2 dX
L’intégration donne :

|X|  
ξ 1+p
Y0 = C1 sgn X exp −K 2 dξ + C2 ,
1+p
0
42 3 Structure de couche limite

où C1 et C2 sont deux constantes déterminées par les conditions de raccord


asymptotique avec les approximations extérieures.
Dans les zones extérieures D(1) et D(3) , les approximations extérieures
s’écrivent respectivement :
  x 
(1) b (ξ)
y0 (x) = α exp − dξ ,
a (ξ)
 0x 
(3) b (ξ)
y0 (x) = β exp − dξ .
1 a (ξ)

Le raccord asymptotique fournit, d’une part :


  x0 
(1) b (ξ)
lim y0 (x) = α exp − dξ
x→x0 0 a (ξ)
= lim Y0 (X)
X→−∞
 ∞  
ξ 1+p
= −C1 exp −K 2 dξ + C2 .
0 1+p

et, d’autre part :


  x0 
(3) b (ξ)
lim y0 (x) = β exp − dξ
x→x0 1 a (ξ)
= lim Y0 (X)
X→+∞
 ∞  
ξ 1+p
= C1 exp −K 2 dξ + C2 .
0 1+p

Ces deux équations permettent le calcul des deux constantes inconnues


C1 et C2 .

3.4 Conclusion
Les quelques exemples traités ici ne sont évidemment pas exhaustifs compte
tenu des diverses hypothèses faites. Par ailleurs, le raccord asymptotique a
été appliqué de façon « brutale » et ne permet pas d’aller beaucoup plus loin
sans un formalisme plus poussé. Ainsi, toutes les limites utilisées doivent avoir
un sens ce qui est loin d’être toujours le cas. Le formalisme nécessaire sera
développé dans les chapitres suivants et nous reviendrons sur les équations
différentielles pour étudier des cas qui ne peuvent faire l’objet d’une analyse
aussi simple et pour améliorer les approximations obtenues.
L’objet de ce chapitre a été essentiellement de localiser la couche limite par
une étude analogue à une étude de stabilité [98]. Ceci peut se révéler très utile
pour des problèmes plus difficiles, y compris pour des équations aux dérivées
partielles.
Problèmes 43

Problèmes
3.1. On se propose d’étudier une approximation asymptotique de y (x, ε) telle
que :
d2 y dy
Lε y ≡ ε 2 + 2 (x − 1) − 2 (x − 1) y = 0,
dx dx
où :
0 ≤ x ≤ 2,
avec :
y (0, ε) = 1, y (2, ε) = 0.
1. Déterminer le domaine extérieur et l’approximation y0 (x) correspondante.
2. Trouver l’épaisseur δ (ε) du domaine intérieur et déterminer la forme
x − x0
générale de l’approximation correspondante Y0 (X) où X = , x0 étant
δ
à préciser.
3. Comment s’applique le principe du raccordement. Tracer l’allure de la
solution.
On donne :  ∞ √
2 π
e−s ds = .
0 2
4. Peut-on donner une approximation uniformément valable de y (x, ε) sur le
domaine 0 ≤ x ≤ 2 ?
3.2. On considère le problème suivant :

d2 y dy
ε + (1 + αx) + αy = 0,
dx2 dx
avec :
y(0, ε) = 1, y(1, ε) = 1.

1. Donner la solution générale y0 (x) en dehors de toute couche limite.


2. On suppose α > −1. Trouver y0 (x), Y0 (X) la solution de couche limite et
x
yapp une approximation uniformément valable ; montrer que X = .
ε
1−x
3. On suppose α < −1. Trouver y0 (x), Y0 (X), Y0 (X ∗ ) et yapp avec X ∗ = .
ε
3.3. On considère le problème suivant :

d2 y dy
ε 2
+ (1 − x) − y = 0, 0 ≤ x ≤ 1,
dx dx
avec :
y(0, ε) = 1, y(1, ε) = 1.
44 3 Structure de couche limite

Vérifier que la solution exacte a la forme :


  X 
2 2
y = eX A + B e−t dt ,
0

avec :
1−x
X= √ .

Déterminer A et B.
Montrer qu’il existe une couche limite en x = 0 et une autre en x = 1.
Donner la variable appropriée à chaque couche limite.
On sait que pour z → ∞ :
 √  
z/ 2
2 −t2 2 −z2 /2 1 1
√ e dt = 1 + √ e − + 3 + ··· .
π 0 π z z