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européennes des années à venir, comme le voudrait


la Commission, pour venir en aide aux pays les plus
Pourquoi les Pays-Bas refusent les
touchés par le Covid-19.
«corona-bonds»
PAR LUDOVIC LAMANT En quelques jours, le ministre Hoekstra, un chrétien-
ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 2 AVRIL 2020
démocrate né en 1975, passé par le privé (le pétrolier
Shell, le cabinet de conseil McKinsey) est devenu
l’un des personnages les plus exposés – et critiqués –
de la pièce qui se joue à Bruxelles, où se négocie
rien de moins que l’avenir de l’Union. Il est devenu
le symbole des égoïsmes nationaux. Après la crise
des dettes souveraines (2008 et après), puis celle
de l’accueil des migrants (2015 et après), l’UE se
Le ministre des finances néerlandais Wopke Hoekstra, la main dans les cheveux, et trouve une nouvelle fois confrontée à la question de
Mark Rutte, chef du gouvernement, le 18 mars 2020 à la Chambre, à La Haye © AFP
la solidarité entre ses États-membres. Incapable, à ce
Le gouvernement de Mark Rutte, et son ministre
stade, d’apporter une réponse à la hauteur des enjeux.
des finances Wopke Hoekstra en particulier, sont
devenus le symbole de l’égoïsme d’une Union vouée Lors d’une réunion de ministres le 24 mars dans
à l’éclatement. Mais le débat aux Pays-Bas est plus la capitale belge, Hoekstra, intronisé chef de file
complexe qu’il n’y paraît. des « faucons », le camp des durs, s’était interrogé
tout haut sur la nécessité de lancer une enquête,
Une amorce de désescalade ? Wopke Hoekstra a
pour comprendre pourquoi certains pays – Espagne,
d’abord reconnu un « manque d’empathie », dans un
Italie, Portugal – ne disposent pas de marges de
entretien diffusé mardi à la télévision néerlandaise. «
manœuvre budgétaire suffisantes pour faire face aux
Nous n’avons pas fait les choses correctement. Nous
conséquences économiques du Covid-19.
avons fait comprendre ce que nous ne voulions pas,
mais pas assez clairement ce que nous voulions », a
insisté le ministre des finances.
Dans la foulée, le chef du gouvernement néerlandais
Mark Rutte est intervenu mercredi devant la Chambre,
pour préciser sa position : il a plaidé pour verser
1,2 milliard d’euros, sous forme de dons, dans un
fonds européen de 10 à 20 milliards d’euros destiné à Le ministre des finances néerlandais Wopke Hoekstra, la main dans les cheveux, et
soutenir les systèmes de soins dans les pays les plus Mark Rutte, chef du gouvernement, le 18 mars 2020 à la Chambre, à La Haye © AFP

affectés, comme l’a décritLe Soir. Au sommet des dirigeants européens du 26 mars,
« Si vous le faites sous forme de dons, cela revient les Pays-Bas se sont opposés, avec l’Allemagne,
à dire que l’on reconnaît que [les pays du sud l’Autriche et la Finlande, à une émission de dette
de l’Europe – ndlr] ont été frappés durement et européenne – parfois surnommée « coronabonds » –
qu’ensemble, avec un nombre de pays plus riches, pour soutenir les pays les plus touchés par la pandémie.
nous sommes prêts à payer les coûts directs de la crise Neuf pays, dont la France, l’Italie et l’Espagne,
du coronavirus », a déclaré Rutte, désireux d’arrondir plaidaient pour ce type de mécanisme, au nom de la
les angles. Mais pas question d’aller plus loin – et solidarité.
en particulier d’émettre de la dette en commun, ou En l’absence d’un début d’accord, le communiqué
de revoir de fond en comble les lignes de budget des 27 s’est contenté de renvoyer la balle au prochain
Eurogroupe, « d’ici deux semaines ». Le terme
d’eurobonds n’y est même pas mentionné. Dans la

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foulée, le premier ministre portugais António Costa mercredi, semble bien dérisoire au regard des enjeux
a vu rouge, dénonçant l’attitude « répugnante » des (à comparer, par exemple, aux 700 milliards d’euros
Pays-Bas, et de Wopke Hoekstra en particulier. Et le injectés par la Banque centrale européenne).
socialiste de fustiger « l’inconscience absolue et la Le prochain Eurogroupe, décisif, est fixé au mardi 7
mesquinerie récurrente [qui] mine totalement ce qui avril. Après avoir donné l’impression de soutenir le
fait l’esprit de l’Union européenne ». camp germano-néerlandais, Ursula von der Leyen, la
À Madrid, la ministre des affaires étrangères, et ex- présidente allemande de la Commission européenne, a
directrice de cabinet de Pascal Lamy à l’OMC, est fait savoir, sous la pression de Rome, que toutes les
elle aussi montée au créneau contre Hoekstra : « options restaient ouvertes, pour l’exécutif bruxellois.
Nous sommes tous sur le même bateau européen. Nous Comme l’a sous-entendu le Portugais Costa lors de
avons touché un iceberg. Nous courons tous les mêmes son coup de gueule, la position jusqu’au-boutiste de
risques. Nous n’avons pas le temps de discussions sur Hoekstra rappelle celle de Jeroen Dijsselbloem durant
des passagers soi-disant de première ou de seconde la crise grecque. Ce dernier avait d’ailleurs lancé à un
classe. » quotidien allemand, en 2017 : « En tant que social-
Une eurodéputée italienne du Mouvement Cinq démocrate, j’accorde une importance exceptionnelle
Étoiles (M5S), le parti du chef du gouvernement à la solidarité. Mais on a aussi des obligations. Je ne
italien, ironisait quant à elle, mercredi, sur le peux pas dépenser tout mon argent en schnaps et en
rétropédalage de Hoekstra la veille : « Le manque femmes, et ensuite demander de l’aide. »
de solidarité n'est pas un problème d'empathie », Sous l’effet du Brexit, les Pays-Bas rêvent, depuis
jugeait Tiziana Beghin, insistant : « L’Europe doit 2018, de prendre la tête d’un groupe d’États vertueux,
écrire une nouvelle page de son histoire, pas un essai membres de la « nouvelle Ligue hanséatique »,
d’économie. » expression forgée par le Financial Times en 2018,
À l’origine, Berlin et La Haye semblaient ouverts en référence à ce réseau de villes commerçantes du
à l’idée d’un plan d’aide débloqué au travers Moyen Âge, autour de la Baltique et la mer du Nord.
du Mécanisme européen de solidarité (MES), un Hoekstra se voit comme le leader naturel de ce clan que
instrument créé en 2012 afin de soutenir des États l'on appelle aussi le « club des pays au temps pourri
au bord de la faillite. Ce plan d’aide serait, dans leur », désireux de se positionner face au couple franco-
esprit, « conditionné » pour chaque pays à des batteries allemand.
de critères, comme en 2012 : programme d’économies On y retrouve, aux côtés des Pays-Bas, l’Irlande, le
budgétaires et réformes dites structurelles. Surtout, cet Danemark, la Suède et les trois pays baltes. Mais les
argent prêté devrait bien être remboursé, à terme, par rapports de force sont plus mouvants. Le spectre d'une
l’État qui en profiterait. « nouvelle Ligue hanséatique », s'il plaît beaucoup aux
Rome ne veut pas entendre parler d’une solution journalistes bruxellois, ne correspond pas à la réalité
qui passe par le MES, trop associé aux mauvais des derniers jours.
souvenirs de la crise des dettes souveraines de 2008. À Dublin, par exemple, est signataire de la lettre
Paris, les positions semblent plus souples, intégrant favorable à l’émission d’une dette en commun. Et les
l’idée de prêts du MES, sans aucune conditionnalité – discussions très délicates sur le budget européen, lors
une solution qui aurait le mérite du compromis, du sommet de février, ont fait éclater les divisions de
proche, juge-t-on à Paris, dans l’entourage du chef ce camp, avec des pays baltes réclamant plus de fonds
de l’État, d’une émission de dette en commun. Le de cohésion, et l'Irlande et la Suède lorgnant davantage
fonds de 10 à 20 milliards d’euros dont a parlé Rutte d'aides à l'agriculture. Il restait surtout les Pays-Bas et
l'Autriche, parmi le « club des radins ».

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Mark Rutte, veulent croire des diplomates bruxellois, le CDA (dont Hoekstra est membre, et qui rêve
est en train de comprendre qu'il est de plus en plus isolé de prendre les commandes de l'exécutif à la place
dans la capitale belge, y compris vis-à-vis de son allié de Rutte) et encore de Christen Unie (protestants
traditionnel, l'Allemagne d'Angela Merkel. Sous le feu orthodoxes). Rutte se montre d’autant plus rétif à venir
des critiques ces derniers jours, il s'est senti obligé de en aide aux pays du Sud qu’il redoute de favoriser une
faire preuve de bonne volonté. nouvelle poussée de l’extrême droite, à l’approche des
« L’Italie a trois semaines d’avance dans cette crise, législatives de mars 2021.
elle en a une perception plus aiguë que les Pays-Bas. Il À l'instar de la France, les Pays-Bas avaient voté en
y a un effet de décalage horaire », relève le philosophe 2005 contre le Traité constitutionnel européen (TCE)
néerlandais Luuk van Middelaar dans un entretien au – et se sont opposés, plus récemment, à un accord
Monde. Manière de rester optimiste sur la possibilité d'association entre l'UE et l'Ukraine, provoquant
d'un compromis dans les semaines à venir. Les débats une mini-crise à Bruxelles. Ce n’est plus tant Geert
en cours aux Pays-Bas montrent en tout cas que les Wilders, l'allié de Marine Le Pen, qui inquiète Rutte,
positions de Rutte et de son ministre Hoekstra n'y sont que Thierry Baudet et son Forum pour la démocratie
pas forcément majoritaires. (FVD), favorable à une sortie des Pays-Bas de l’UE
L’eurodéputée libérale Sophie in’t Veld a ainsi (le « Nexit »). Ce parti s’est félicité de la ligne
critiqué, en début de semaine, la position « grossière de l’exécutif : « Nous soutenons le cabinet dans
et cruelle » de son gouvernement, dont fait pourtant son opposition aux euro-obligations, les Pays-Bas ne
partie sa formation, D66 (libérale et pro-UE). « devraient jamais accepter cela ! », a lancé Derk Jan
Nous ne devons pas laisser nos amis étouffer », a Eppink, un eurodéputé du FVD.
renchéri le patron de D66, Rob Jetten Segers. Tout Au-delà de ce jeu politique, les Pays-Bas risquent
comme les dirigeants du parti travailliste (PvdA) et de sortir diminués de la crise du Covid-19. En plus
de GroenLinks (Verts), eux aussi montés au créneau, d’une économie très tournée vers les exportations,
depuis le camp de l’opposition (lire ici et là). Quant les fonds de pension aux Pays-Bas sont en grande
au président de la banque des Pays-Bas, Klaas Knot, difficulté, alors que les marchés financiers se replient
il s’est, lui, prononcé pour l’émission d’une dette en lire l’analyse de Martine Orange). Le gouvernement
commun. Rutte, qui fait face à la fronde de petits retraités à
Mais les marges de manœuvre de Rutte, sur la question domicile, ne se sent pas autorisé à venir en aide à des
des « coronabonds », semblent tout de même étroites. retraités italiens ou espagnols…
D’abord, la démocratie parlementaire est vigoureuse Mais cet égoïsme néerlandais doit-il encore
aux Pays-Bas. Et depuis le scrutin de 2017, Rutte n’y surprendre, tandis que le royaume s’est érigé comme
dispose que d’une majorité courte, de cinq sièges (sur l’un des paradis fiscaux les plus agressifs au cœur
150 élus à la Chambre des députés). En cas de nouveau de l’Europe, refusant de partager entre Européens les
plan d’aide du MES, c’est ce parlement qui devra sans centaines de milliards d’euros d’impôts de grandes
doute valider les décaissements. sociétés enregistrées sur son territoire ?
Le gouvernement de coalition de Rutte est fragile,
composé de forces libérales (VVD, le parti de Rutte,
et D66), mais aussi d’un parti chrétien-démocrate,

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