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L'A nal yse

films

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Deux des auteurs d'Esthátique du film, publié z
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dans la collection Nathan Cinéma, facques I
Aumont et Michel Marie, se sont à nouveau (
associés pour présenter un bilan clair et
synthétique des analyses de films publiées
depuis 1970, principalement en France et aux
États-Unis. Sans prétendre apporter une T
méthode universelle permettant d'analyser ¡
n'importe quel film, les auteurs se sont efforcés
de décrire et de commenter les meilleures analyses
et d'en retenir les acquis méthodologiqr-res.
Après avoir défini l'activité analytique, 'aill; r

l'ouvrage aborde l'analvse dite ,, textuelle ",


ì'analvse narratoloeicltre appliquée au film,
l'analyse de l'image et clu son ; il étudie les
rapports entre analyse et histoire et pose la
cluestion des fondements de ce type de recherche.
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Sorbonnc' Nouvcllc Paris.llI ct dirigc lc Collòge cl'his-
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la caméra glisse lentement vers I'avant. Ces deux caractéristiques
de la composition, importance du mouvement d'appareil - picturalité
sont les deux bases
unanimement reconnues du < style Murnau >, et Andrew- n'a pas de mal à en
trouver l'< application ) et le < développement > dans le reste du film.
Naturellement, nous ne donnons ici qu'un bref aperçu, peut-être involon-
tairement caricatural, de la démarche de cette analyse. Inutile de dire que la
traversée d'un film sur ce mode, à partir de quatre images posées comme syn-
thèse emblématique, est aventureuse, et ne peut se tenter que si I'on a de
bonnes raisons de supposer une très grande cohérence plastique et stylistique
du film. Dans la plupart des cas, I'usage de métaphores (ou de hgures apparte-
nant au registre métaphorique) est infiniment plus restreint, plus localisé, et
Plan I a Plan I b moins < organique >, qu'Andrew ne le suppose ici. Il est donc impossible de
donner des consignes générales pour ce type d'analyse
- qui, plus
ment interprétative que d'autres, demande aussi plus de prudence
explicite-
et de finesse.
Tout au plus peut-on souligner que le meilleur garde-fou, ici comme ailleurs,
reste la connaissance historique des styles flrlmiques, qui seule permet d'appré-
cier le vraisemblable de telle hypothèse rélative à I'emploi du niveau figural.

3. L'ANALYSE DE LA BANDE.SON

Cette position du développement de I'analyse du son au cinéma après


Plan 3 Plan 4 I'examen des rappofs cinéma-peinture et de I'analyse de I'image laisserait une
autre, très différent dans son inspiration, et drì précisément à Dudley Andrew fois de plus supposer une hiérarchie dont serait victime l'élément sonore et un
lui-même, analysant un autre film de Murnau, L'Aurore. Ainsi, dans les quatre rapport de dépendance à I'image; nous espérons démontrer qu'il n'en est rien
plans formant, au début du flrlm, un segment autonome groupé sous le titre et que, s'il y a quelques années les analyses f,rlmiques centrées sur la bande
paradigmes > gra- sonore étaient encore rares, la situation semble s'être positivement modif,rée
< Summertime
- Vacation time >, Andrew relève quatre <
phiques, dont chacun selon lui joue ensuite un rôle-clef dans le drame visuel. depuis.
Le premier représente la gare de chemin de fer, d'abord sous forme de peinture
Certes, depuis I'invention du parlant, la bande-son est théoriquement l'égale de la
puis (sans transition) sous forme de maquette animée. Andrew y lit, d'abord, le
bande-image daris la construction du sens fìlmique : il est clair qu'elle véhicule sans
conflit entre naturalisme et expressionnisme qui, selon lui, est à l'æuvre dans doute, au travers des dialogues, une bonne partie des informations nécessaires à la
tout le film, et dont il donne des exemples dans le jeu des act€urs comme dans narration. Il n'en demeure pas moins vrai que, aujourd'hui encore, il reste des traces
le décor; il le voit, ensuite, comme une sorte d'emblème du processus de assez nombreuses des théories développées à la fin des années 20 et au début des
< transmutation interne > qui caractérise assez systématiquement le traitement années 30, qui définissaient quasiment toutes la spécifìcité du cinéma à partir de
des actions chez Murnau. Le second plan, une locomotive qui passe en diago- I'image mouvante (se reporter à Esthétique du film, < Le cinéma, représentation
nale, croisée par une autre pour former une sorte de X, est un emblème du sonore ), pp. 30-34).
conflit; aussi bien Andrew repère-t-il que c'est précisément sur ce schème de la
diagonale qu'est construite la scène de la tentative de meurtre sur le lac (alors Avant d'aborder I'analyse de la bande-son proprement dite, sa déhnition
que les diagonales sont fondamentalement absentes, par exemple, dans toutes et la diversité de ses composantes, il nous semble utile de revenir à partir d'un
les scènes en ville). Le troisième, qui conjoint, en < split-screen >, un paquebot exemple bien particulier sur la tradition de I'analyse musicale.
et une jeune femme au bord d'une piscine, et dans lequel un baigneur, vers le
milieu du plan, entre soudain par le bas du cadre, suggère le pouvoir du non-vu
joue de ce pou- 3.1. L'exemple de la musique.
et du non-cadré dans Sunrise
- et le sens dans lequel Murnau
voir (celui de la terreur). Enhn, le quatrième plan montre les passagers, dispo-
sés sur le paquebot, dans une composition réminiscente de maints tableaux, et L'art qui a sans doute suscité le plus d'analyses est la musique. Mais il faut
compliquée par deux légers mouvements : un voilier traverse le haut du cadre, ajouter aussitôt que cette propension à I'analyse est en quelque sorte inscrite

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dans la nature de I'art musical lui-même du moins dans une très large part 3.2. L'antlyse du son filmique : la notion de bande-son et ses limites.
-
L'un des problèmes majeurs dans I'analyse de la bande-son est qu'elle
véhicule à la fois, et sans qu'il soit toujours possible de tracer des distinctions
claires, des fonctions multiples. Tout d'abord, par rapport à la bande-image,
elle comporte beaucoup plus de matériel non diégétique. La musique de film,
notamment, est principalement extra-diégétique [Michel Chion propose de la
nommer << musique de fosse > par analogie à la musique d'opéra, la musique
entendue dans la diégèse étant une < musique d'écran >> (Le son au cinéma,
pp. 122-123)1, mais c'est aussi le cas d'une proportion non négligeable de la
bande-paroles : dans certains films, par exemple la plupart des documentaires,
mité au canon. Il y a moins de cent ans, par exemple, I'opus 99 de Brahms, une mais aussi de nombreux hlms de hction (exemple : Le Plaisir de Max Ophuls,
1952, Fièvre sur Anatahan de Josef von Sternberg, 1953...), un commentaire
trouve sa source hors de la diégèse. Plus précisément, on pourrait distinguer, à
I'intérieur de ce matériel extra-diégétique, entre différentes fonctions : explica-
tion, caractérisation, description, etc. En outre, la bande sonore comprend trois
types d'éléments différant profondément dans leur rapport au réel (au réfé-
rent), et dans le type de représentation du monde qu'ils engagent. A vrai dire,
les notions de < bande-son )>, (< bande-parole >>, << bande-bruit > appartiennent
au vocabulaire de la pratique technique des films et à ce titre, ne sont pas trans-
Si I'analyse posables tels quels dans la démarche de I'analyse.
ou non des
gie, le trava De nombreux analystes et théoriciens ont, depuis une quinzaine d'années, souligné
xvrrr" siècle cette hétérogénéité de la bande sonore et proposé des typologies plus opératoires des
ments anciens, au diapason d'époque, etc.) qui ne nous concerne pas, ce qui matières sonores entre elles (musique, paroles, bruits) et des relations entre I'axe
sonore et I'axe visuel (voir la bibliographie en annexe); ainsi le paradigme classique
son in./son off a connl une longue série de remaniements terminologiques qui tous
partaient de son inadéquation aux occurrences attestées dans les films et proposaient
des classifications plus opératoires, depuis les articles de Daniel Percheron < Le son
au cinéma dans ses rapports à I'image et à la diégèse > (1973), de Serge Daney
< L'orgue et I'aspirateur > avec ses sons in, ofÍ, out et through, de Roger Odin, < Son
in vs son o/>, jusqu'aux livres plus récents de Michel Chion. Retenons que la plu-
part de ces catégories concernent essentiellement le rapport de la parole à I'image
considérée du point de vue de la diégèse (de la logique audiovisuelle de I'univers
représenté).

De manière plus radicale, dans son livre sur Le Son au cirulma, Michel
Chion défend la thèse de I'inexistence de la bande-son, thèse esquissée dans
son essai antérieur, La Voix au cinéma. Ses premiers arguments concernent le
caractère < fourre-tout >> et trompeur de la notion de bande-son puisqu'elle
encore aujourd'hu usique pour traiter cette postule que les éléments sonores rassemblés sur un unique support d'enregis-
question du sens, n particulier, I'immense trement, la piste optique du film, se présenteraient effectivement au spectateur
mérite de signaler , est peut-être plus clair comme << une sorte de bloc faisant coalition >, face à une non moins flictive
qu'ailleurs) que le au réel que d'un rapport < bande-image >. Selon Chion, les éléments sonores d'un flrlm sont immédiate-
à des conventions, à des codes. ment analysés et répartis dans la perception du spectateur selon le rapport
qu'ils entretiennent avec ce qu'il voit, au fur et à mesure. C'est à partir de cet
< aiguillage immédiat > de la perception sonore que certains éléments peuvent
être tout de suite ( avalés > dans la fausse profondeur de I'image, ou remisés
dans la périphérie du champ, d'autres éléments, essentiellement la musique de

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frrlm et les voix de commentaire, aiguillés vers un autre lieu, imaginaire, compa- La principale fonction de la musique dans les hlms commerciaux moyens est
rable à uî proscenium. IJîe autre idée fondamentale à ses yeux rePose sur la d'accentuer I'effet d'unité recherché par ailleurs également au niveau de la narration
hiérarchie réafhrmée en faveur des voix : (< dans le cinéma " tel qu'il est ", et de I'image. D'innombrables f ilms américains de série < B >, dans les années 40 ou
pour les spectateurs " tels qu'ils sont ", il n'y a pas des sons paÍni lesquels 50, ont ainsi une bande-musique quasi ininterrompue, soulignant ici ou là tel événe-
ment, mais le pl_us souvent se faisant oublier, comme le liant d'une sauce (des compo-
entre autres la voix humaine. Il y a les voix, et tout le reste. Autrement dit, dans siteurs comme Miklos Rozsa ou Dimitri Tiomkin
n'importe quel magma sonore la présence d'une voix humaine hiérarchise la - pour ne citer que les meilleurs
sont de grands spécialistes du genre). Naturellement, la musique a aussi à charge,
perception autour d'elle > (La Voíx au cínéma, pp. 13-15)- -
plus localement et plus épisodiquement, soit de < décrire >, soit d' < exprimer > (soit
les deux à la fois). Dans les cas les plus conscients d'une telle utilisation de la musi-
Dans son chapitre intitulé < Pour (ne pas) en finir avec la bande-son >, que, la collaboration entre cinéaste et compositeur s'étend du tournage jusqu'au
dans Le Son au cinéma, Chion combat la thèse classique des promoteurs de montage : I'exemple canonique en est, bien entendu, le travail commun de Prokofiev
I'autonomie de la bande-son, et la revendication d'une relation d'égalité entre et d'Eisenstein sur Alexandre Nevski et surtout lvan le Terrible, mais on pourrait aussi
celle-ci et I'image. Pour lui, le son fîlmique ne peut être un <( son en lui- penser à de nombreux grands cinéastes, de Hitchcock (surtout dans ses hlms avec
même >>, il est toujours véhicule d'un sens ou indice d'une source. Après avoir Bernard Herrmann) à Resnais (qui, dans Provídence, utilise magistralement
rappelé I'hétérogénéité bien connue des sources diverses des sons filmiques sans ironie et distance le style emphatique de Rozsa).
- non
(sons directs, bruitages, voix prises en auditorium, etc.), il insiste sur les rap-
-
ports de préséance obligatoires qui s'établissent entre ces sons : < on équilibre L'analyse de Ia bande-musique d'un firlm a assez rarement été tentée, et
(au mixage) les niveaux sonores en fonction de critères qui se rapportent presque toujours sur des films exceptionnels. Ainsi, dans son livre str lvan le
d'abord tout naturellement, à I'effet dramatique lié à I'action et à I'image : mais Tetible, Kristin Thompson consacre un chapitre entier à I'analyse de la bande-
en aucun cas à l'équilibre intrinsèque de la bande sonore prise isolément >.
Selon cette analyse, I'unité fragile de la bande-son sera toujours défaite par le
son
- dont une bonne partie à la musique et un autre aux relations son-
image. Auparavant, au début des années 60,-c'est la musique écrite par Gio-
spectateur qui répartira le son dans différentes zones, différentes couches, fela- vanni Fusco pour Hiroshima mon amour qui avait donné lieu à plusieurs ana-
tivement étanches entre elles, de relations avec l'action et I'image. lyses de type musicologique, en raison de son caractère novateur et de son rôle
En réalité, affirme Michel Chion, la < soi-disant bande sonore > est le plus par rapport au montage du frrlm : étude de Robert Wangermee sur < Hiroshima
souvent non une Structure autonome de sons pouvant ensuite se présenter et la musique de film > dans le livre collectif déjà cité, étude d'Henri Colpi
comme une coalition, un bloc uni face à I'image, mais plutôt une juxtaposition, dans Défense et lllustration de la musique dans lefilm, de François Porcile sur le
une coexistence relativement inerte de messages, de contenus, d'informations, même film da¡s La Musique à l'ëcran.
de sensations qui trouveront leur sens et leur dynamique par la façon dont ils
seront distribués selon les espaces imaginaires du champ filmique- Un exemple extrait de ce dernier livre :
< Les thèmes de Giovanni Fusco pour Hiroshima, mon amour démontrent avec évi-
Si nous nous sommes permis ce bref détour théorique, c'est que la thèse dence I'importance de I'ostinato rythmique. Le thème < Musée > répète le même
ci-dessus résumée nous semble utilement aller à I'encontre d'idées trop facile- motif ascendant de piano : sol do dièse fa dièse. A la fin du thème < Musée 2 >, inter-
ment reconduites sur la nécessaire autonomie de la bande sonore et du procès vient un staccato nerveux de I'alto, répété invariablement jusqu'à la coda. De même,
vite instruit de la relation de < pléonasme )) entre un son synchrone et une I'andantino du piccolo dans le thème < Ruines 2 ) est rythmé par un inlassable sol
rmage. dièse du cor. Cette même note répétée se poursuit sur le thème < Ruines 3 >> accen-
tuée encore par un motif obstiné de I'alto : sol fa dièse bécarre sol. La reprise du
Afin d'entrer plus en détails dans des exemples d'analyses filmiques des thème < Corps >, à la fin du film, sur la marche solitaire d'Emmanuelle Riva, ajoute
éléments Sonores, nous reprendrons, toujours dans un Souci de commodité, la au piano solo un ostinato de tout I'ensemble instrumental, qui ira s'amplifiant
tri-partition classique, certes discutable comme nous venons de le voir, entre jusqu'à noyer le thème lui-même. >
musique, paroles et bruits.
Il s'agit là d'une analyse classique, purement interne, de la partition musi-
cale, même si les auteurs abordent ( par la bande > le rapport de la musique à
3.3. L'analyse de la musique de film. I'image. C'est pourquoi nous allons développer un exemple récent nettement
plus centré sur la fonction de la musique dans la signification globale du film :
il s'agit de l'étude de Michel Chion consacrée au rôle des airs musicaux dans le
La musique, nous en avons dit quelques mots en 3.1., n'est pas à propre-
sketch central du Plaisir(Max Ophuls, 195l-1952), La Maison Tellier, d'après la
ment parler un art représentatif ou une technique de représentation, sa valeur
célèbre nouvelle de Guy de Maupassant.
< représentative >, et même Sa valeur < expressive )), Sont hautement cqnven-
tionnelles, et dépendent strictement de considérations historiques et culturelles Première constatation : la musique utilisée par Ophuls n'est pas une musi-
incessamment variables. que originale, ce sont des emprunts arrangés de thèmes d'Offenbach, des canti-

150 l5l

b_
7

ques religieux célèbres et une brève pièce de Mozart. Chion analyse d'abord la que, la belle voix de Jean Servais raconte la scène avec les mots de Maupassant et
distribution des interventions musicales dans les trois mouvements du firlm : que, dans la continuité du plan, la caméra monte au ciel et en redescend, parcourant
lo en ville d'abord, dans la maison Tellier;2o àla campagne (voyage, arrivée et reliant, dans un large mouvement de description de l'église, tous les fidèles les uns
au village, nuit), puis cérémonie religieuse (une première communion), 3" puis aux autres en même temps qu'elle relie le ciel et la terre. Cet Ave Verumest, dans L¿
Maison Tellier,la clef de voûte de I'édifice dramatique conçu par Ophuls. De même
retour à la ville et fête dans la maison close. Il distingue quatre éléments musi- que la continuité musicale de I'immense courbe mélodique qui forme ce morceau de
caux différenciés, ayant chacun un sens et une fonction différente qu'il trois minutes semble taillé dans un seul bloc, c'est une égale continuité que cherche à
appelle : 1o le pot-pourri-danse (agglomérant dei thèmes empruntés à Offen- tisser dans I'espace le parcours aérien de la caméra tendant une toile fragile et fré-
bach et à la musique légère du xlx" siècle), 2" le thème-chanson (emprunté à missante où sont pris les communiants et les putains. Nous oserons même prétendre
une chanson de Béranger, La Grand-Mère),3" le thème-cantique (Plus près de qu'il y a une affinité subtile et voulue, entre le vibrato large, excessif, proche du che-
toi mon Dieu), et enfin, 4o, une pièce de Mozart < aussi brève que sublime, pour vrotement, des instruments à corde qui jouent la musique de Mozart, et le vol trem-
chæur mixte et orchestre, Ave Verum>>. blant et cahotant de la caméra. >

Le pot-pouni-danseintewient dans la partie I et la partie 3, il est complète- Ainsi, derrière une diversité hétérogène des citations musicales dans La
ment associé à la description de la maison close et des scènes qui s'y déroulent, MaisonTellier, on trouve une grande richesse de situations et de statuts divers.
il en est comme l'émanation. Il ne s'agit pas d'un véritable thème ou d'un leit- Le thème chanson, c'est la musique à tout faire par excellence, d'une plasticité
motiv mais d'un certain nombre de mélodies peu différenciées et mêlées, il est et d'une servilité sans limite; à dominante mélodico-sentimentale, il tend des
lié au sentiment d'une aimable agitation rythmique vitale et sommaire. flrls entre passé, présent et futur par opposition à la rythmicité phallique du
Le thème-chanson, véritable leitmotiv du film, fait alterner un couplet et un pot-pourri-danse alors que le but du thème-cantique est d'introduire la rupture
refrain qui provient d'une célèbre chanson grivoise de Béranger La Grand- que marque I'Ave Verum, ( coup de génie que cette inclusion sans préavis et
Mère;les paroles, chantonnées, dont le fìlm n'utilise que des phrases décentes, qui consiste, après audition intégrale et à découvef du thème-cantique, à
modulent un seul motif : le regret de n'avoir pas mieux profité du bon temps déplacer massivement le centre de gravité vers cette nouvelle musique non pré-
de la jeunesse. Comme le dit le refrain : < Combien ie regrette / Le temps parée >.
perdu,/Ma jambe bien faite/Et mon bras dodu. > Musicalement, le thème est
celui d'une chute, d'un regret, d'une extinction. D'abord purement instrumen-
tal, puis chantonné, il va peu à peu revêtir ses paroles, être communiqué par 3.4. L'analyse des bruits, des ambiances et de la parole.
Rosa (D. Darrieux) à tout le groupe. Par contre, on ne I'entendra plus dans le
finale du film, lors de la fête à Rouen, au cours de laquelle deviendront priori- Il y a une certaine provocation dans I'intitulé de cette partie à mettre sur le
taires des thèmes d'une gaieté plus anonyme, immédiate et interchangeable (le même plan bruits, ambiance et paroles; en effet, comme I'a souligné Michel
pot-pourri). < La giration mélancolique avec laquelle ils alternaient dans la Chion (que nous avons résumê en 3.2.), à I'intérieur de la bande-son, < il y a la
première partie laisse place à un tressautement mécanique et impitoyable. > voix humaine, et tout le reste >. L'autonomisation de la musique s'impose
Le thème-cantique, naturellement associé à la communion solennelle, a d'elle-même, même si I'analyse doit s'efforcer de la mettre en relation avec
des occurrences moins nombreuses, il est limité à la partie centrale. Comme .L¿ l'image. Mais il n'est peut-être pas inutile de souligner ici I'intérêt de la prise en
Grand-Mère, le cantique Plus près de toi mon Dieu apparaît dans une version compte des éléments sonores non verbaux et non musicaux, même si la catégo-
instrumentale avant de dévoiler ses paroles. Sa première apparition avec rie sémantique du ( bruit > demeure très floue. Les frontières qui séparent le
paroles chantées par un chæur d'enfants, interrompt littéralement une des verbal et le musical de I'univers des bruits et des ambiances sonores sont très
occurrences de La Grand-Mère de manière inopinée. < Elle tombe comme une variables et historiquement fluctuantes.
douche, la douche du sentiment religieux refoulé jusqu'ici. > Son rôle est de
faire tremplin vers une musique inédite et restituée dans son intêgralit'ê, I'Ave L'exemple classique de conlusion musique/bruit se trouve dans les Oiseaux,
Verum de Mozart. d'Alfred Hitchcock : la musique, largement électronique, de Bernard Hermann,
incorpore en effet toute une série de cris d'oiseaux, plus ou moins transformés et
L'Ave Verum de Mozart, dans une transcription instrumentale, tombe sur déformés.
la petite église comme la foudre de la grâce, après des musiques liturgiques Ce processus est à la base de toutes les partitions musicales écrites par Michel Fano
plus banales et routinières. Ophuls se garde de nous faire voir I'orchestre fan- pour les films d'Alain Robbe-Grillet depús L'Immortelle(1962)jusqu'au Jeu avec Ie
tôme qui exécute I'Ave Verum mais insiste sur les réactions des ecclésiastiques feu (1975) et les hlms de montage sur la vie des animaux en liberté réalisés par
Gérard Vienne et François Bel (Le Territoire des autres, 1971, La Griffe et Ia dent,
et des communiants, comme si, tous, ils en subissaient I'effet foudroyant.
1e7 s).
C'est au contraire la confusion bruits/parole qui est centrale dans la construction de
( C'est comme saisie par ce bloc de beauté et de spiritualité que I'on voit alors Rosa, I'univers sonore des fìlms comiques de Jacques Tati ou de Pierre Etaix. Ce que disent
puis par contagion toute l'église fondre en larmes, cependant que par-dessus la musi- les personnages des Vacances de Monsieur Hulotou de Playtime n'a aucune impor-

r52 153
tance,ils,agitd'unesortederumeurverbaledespersonnages(c'estl'identification source d'émission apparaissent simultanément; dans le cas contraire, on par-
par exemple)'
A.rr, très schématisé qui sera pertinent pour un touriste, lera de combinaison libre.
de Jac-
""..rri"rrglais
a-rru" le livre de Chion dJnombreuses analyses de I'univers sonore
1O.r dan-s
Dominique Chateau illustre ces classifîcations par une analyse de la
ques Tati.)
bande sonore de L'Homme qui ment, bande sonore dont la partition musicale
conçue par Michel Fano se caractérise par I'enchevêtrement du matériel
au moment
on s'est surtout intéressé à la fonction des bruits dans les films < bruité )) et du matériel ( musical > puisque cette dernière appartient au
de l'apparition du cinéma sonore' domaine de la musique dite < concrète >>. Dans I'analyse de la bande sonore de
n'étaient pas encore hxées. Certains Muriel citée précédemment comme exemple d'approche codique d'un film
ont servi de terrain privilégié aux a (chapitre 3, $ 3.1.) Michel Marie insiste particulièrement sur les codes de I'ana-
tions esthétiques du cinéma sonore : aln logie auditive, la nature de la prise de son et du mixage propre au hlm et sur le
Maudit (Fritz Lang, l93l). < réalisme sonore > ainsi produit.

richesse et privilégie La bande sonore de Muriel est entièrement post-synchronisée et les niveaux sonores
La partition sonore de M le Maudit est d'une exceptionnelle
assez systématiquement le son hors-champ (dont lalsource sonore n'est pas visible respectent les antes du mixage : la compréhension auditive des
dans le plan) : ainsi t. .im"."nt du leitmótiv musical
donné dès la première appari- paioles reste t ; cependant, le hlm intègre les leçons de la < révo-
tiondumeurtrier,lecridespassantsdanslarue,lesondr¡co9co-udelamèred'Elsie' iution du son l'évolution des techniques au début des années 60.
les appels ¿" de police- lu en voix off,lebruit offd! clou qrue M Les bruits sont très fréquents et restitués à un niveau inhabituel, tant les sons in :
tente åe ""ile_"i,'i"-.upioJ
redresser dans le grenier lorsqu'il est découvert par la pègre, etc' bruits d'interrupteurs, de pas des personnages sur le parquet de I'appartement; que
les sons o/: sirènes et moteurs de bateaux du port de Boulogne, tout proche mâis
D. Seyrig) est sonore comme
Inversement,c,estlepartiprishostileaurecoursàlaparolesynchronequi tière, Les conversations dans
fut ."Á-que daás Sous Iàs toils de Paris' de René Clair
(1930)' ouvent entrecoupées Par des
ambulance, moteur de moto-
Parmi les tentatives plus récentes de classiflrcation des
bruits, nous citerons
audio- cyclette, cris de vendeuse, slogan hurlé au haut-parleur.
¿" ólùìrriq,re CÀãieau (< Projet pour une sémiologie des relations La bande sonore du film est une partition qui orchestre I'ensemble de ces bruits, les
""ff" une taxinomie fondée sur la provenance'
visueles dans le film >) qui propose paroles des personnages et les interventions musicales très discontinues d'Hans Wer-
rapport à I'image :
la-nature et la fonctioá å" ó""i-"i, notamment dans leur ner Henze.
hypothèse de son ( lié > à I'image ou à la diégèse'
On pourrait ainsi distinguer les Quant à la parole, instance reine de la bande sonore, elle a principalement
verbal; non Phonétiques : cris, ab donné lieu jusqu'à présent à une approche narratolologique : les analyses
des sons non phoniques (tous les autre s'intéressaient essentiellement au statut narratif des énoncés verbaux: dialo-
nance humaine, Ies autres extra-hum gues in ot off, commentaire extra-diégétique, voix intérieure, voix sur flash-
fer) : d'une part la parole et les sons back. En fait, un grand partage s'impose d'emblée lorsque I'on considère la
bruits de pas, les aPPlaudissements, parole dans les films, entre les contenus sémantiques des énoncés verbaux et
des bruits relevée dans L'Homme q ioutes les autres caractéristiques. Les contenus sémantiques s'étudient en même
quence des gifles.) D' temps que la narration dont ils sont un des éléments principaux. Il paraît diffi-
bois, bruissement de cile d'éìudier un personnage de firlm sans faire intervenir ce que celui-ci dit
sions, etc.) et les sons dans un hlm ; la parole joue souvent un rôle structurant dans l'organisation
ries étant susceptibles de chevauchem même du récit.
ainsi un claPotis d'eau Peut-être
sirène de bateau enchaîné sur la
ple attesté au début de Muriel, de Resnais)'
propose de distin-
Dans un souci de synthèse et de clarifircation' Chateau
guer les sons concrets (ou ju
très large du terme. Un son
ou indirectement (il reste Po
Afrrn de contourner le couple boiteux
lorsque le son et sa
ll
notion de liaison: une comtinaison audio-visuelle sera liée

154

l--
verbaux: dialogues, micro-récits, commentaire en voix-off, chanson, harangue vto- ques propres au dialogue écrit et au dialogue filmique, l'auteur a été amené à
lente et syncopée. De ses constatations, une certaine spécificité de la parole fìlmique cerner le dialogue hlmique par I'analyse de la transcription (étude du
se dégage par opposition à la parole théâtrale (nécessairement dramatique, même par Schpountz, d'Adieu Philþpine et de Ma Nuit chez Møud) et celle de la conversa-
stratégie anti-dramatique). tion (étude de France/Tour/Détour,/Deux enÍants, dtt Genou de Claire, de Lou-
lou, et du Pays de la tene sans ørbre)-
Par contre, il est rare qu'une analyse s'intéresse aux ( autres caractères >
de la parole. Ceux-ci sont pourtant des éléments constitutifs du film, au même
titre que tous les autres: une excellente façon de s'en apercevoir consiste à Par opposition avec le dialogue écrit, Vanoye caractérise le dialogue hlmique par les
voir, sans sous-titre, un frilm dans une langue qu'on ne connaît pas. Le nombre traits suivants : le sujet de l'énonciation du dialogue est désigné par I'image, soit par
le physique de l'acteur, et par sa voix ; voix et gestes informent le spectateur; bruits
d'informations qui sont véhiculées par le ton des paroles, par leur r¡rthme, par et paroles peuvent se superposer. Au début de ln Règle du Jeu,'Ãndrê Jurieu est
le timbre des voix, voire les connotations produites pat Ia plus ou moins d'abord nommé par la speakerine dès le premier plan, celui-ci apparaît et parle au
grande musicalité, deviennent alors plus évidentes
- et I'on est régulièrement plan 4 et lorsqu'il aperçoit son ami, il I'appelle aussitôt < Octave ! Ah ! Mon vieux
frappé par leur importance. Une fois évacué de la parole ce qui concerne les Octave ! >>. Au début du plan 7 qui cadre un récepteur de TSF, Octave n'est plus
contenus sémantiques, ce qui reste, c'est en quelque sorte sa qualité qu'une voix radiophonique, Christine qui l'écoute s'adresse à Lisette, < Donne-moi
d'< image >. mon sac, Lisette ! > mais n'est pas nommée et c'est la logique du montage qui permet
de la mettre en relation avec la femme dont parle Jurieu dans le plan précédent sans
Cette (< qualité d'image >> du son était sensible à André Bazin lorsqu'il écoutait la la nommer. Au cours du plan 6, voix et gestes de Jurieu expriment le passage de la
bande sonore de Citizen Kane: << L'expérience de la radio a permis (à Welles) de tristesse à la colère, les mêmes éléments signifient la gêne de la speakerine et la ner-
renouveler la partie sonore de I'image cinématographique, dont on s'aperçoit alors vosité de Christine.
combien elle est habituellement plate et conventionnelle. Non seulement Welles tire
le parti dramatique maximum de la signification d'un son mais encore par son relief
place dans I'espace. Corrigeant la retranscription préalablement publiée par I'Avant-Scène des
- qui n'est que la profondeur de champ sonore - de sa mise en
A cette fin, il s'est bien gardé d'avoir recours au potentiomètre pour diminuer un son dialogues des trois segments de scènes de repas dans les firlms de Pagnol,
qui s'éloigne. (...) Rappelons aussi entre cent autres exemples, le gros plan sonore de Rozier et Rohmer, précédemment cités, à I'aide d'outils descriptifs plus précis,
la machine à écrire sur laquelle Kane termine la critique dramatique de Leland. Vanoye relève I'omission de nombreux traits caractéristiques de l'oral : les hési-
Cette mise en scène du son dans I'espace est encore complétée par le réalisme très tations, les répétitions, la segmentation des énoncés par de brèves pauses ou
étudié des timbres. Faites I'expérience de fermer les yeux pendant une scène de Kane des silences, I'utilisation de formes invariantes spécifiques, des < fautes > dues
ou des Amberson, vous serez surpris par la coloration des voix qui se répondent et à la rapidité d'énonciation. Il remarque également I'importance de certains
I'individualité de chaque son. Le son, qui n'est habituellement à l'écran que le sup- outils pragmatiques qui accompagnent la communication orale : la régulation
port du dialogue ou le complément logiquede I'image, fait ici partie intégrante de la des échanges opérée par des éléments verbaux, intonatifs, gestuels, par des
mise en scène.
regards. La séquence introductive du Schpountz, de Marcel Pagnol, fourmille
>>

André Bazin, Orson Welles, Chavane, 1950, note I, p. 53. (Cette citation ne figure pas
dans la version rééditée et remaniée à titre posthume aux éditions du Cerf, 1972.)
de traits d'oralité. Le jeu sur les pronoms personnels (lui/moi) est accentué par
la diction des acteurs lors de I'affrontement entre I'oncle et le neveu (Charpin
et Fernandel); il y a beaucoup de répétitioryrdans le dialogue dit par I'oncle
3.5. L'analyse de la parole et de la voix. (Charpin) : < Voilà!-.. Voilà I'idée!... voilà l'imagination! Il a trouvé ça... lui!>,.
des hésitations (le, luí), des traits syntaxiques spécifiques i c'estpoluÎ ce n'est,
Les éléments verbaux du fîlm ont donné lieu, ces dernières années, à des que tu me le redises pour de me le redire, étaient gontlés pour avaient gonflé ; si tu
analyses filmiques centrées sur des caractères jusqu'ici peu envisagés : cette les avais pas vendus (...), Ca veut dire ce pôté de foie... (sic) ; des onomatopées :
nouveauté est sensible à travers les déplacements notionnels et la diversifiica- (beuh, ahpour our), des traits pragmatiques liant les répliques : mais alors, lui-
tion de la terminologie : ce domaine recouvre la parole, la voix, les dialogues. oh-mais, mais qu'est ce-ce que tu dis; des éléments soulignant le propos en
L'analyse des hlms est ici sensible au développement de théories voisines : la queue de phrase : quoi, va, etc.
pragmatique linguistique et l'étude de I'oral, l'analyse psychanalytique de la
voix. Nous nous en tiendrons à deux exemples, celui de Francis Vanoye pour
Le dialogue est systématiquement accompagné de gestes nombreux,
appuyés, qui fonctionnent comme illustratifs: Irénée (Fernandel) montre le
I'aspect linguistique, et celui de Michel Chion pour I'aspect psychanalytique.
rôti de porc; comme manifestation d'affects : Irénée essuie une larme, rap-
proche le visage en fronçant les sourcils; comme des régulateurs : nombreux
3.5.1. L'analyse des dialogues de films.
gestes du bras et mouvements de doigt accompagnant le flux verbal, hoche-
La perspective de réflexion théorique de Francis Vanoye est essentielle- ment de tête, geste d'Irénée saisissant le bras de son oncle pour capter son
ment narratologique. Partant de la distinction entre trois constituants du récit, attention. La façon de I'acteur va jusqu'aux gestes hyperboliques : extension
le narré, le décrit et le dialogué dans Récit écrit, récit filmique, des caractéristi- des bras au moment des < obsèques tropicales de la famille >, et même emblé-

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Y

matiques : signe de croix à valeur ironique puisqu'il n'est pas accompli en inversement, certains sPectateurs peuvent se situer du côté de Michel (ou avec
situation orthodoxe : et, à I'heure qu'il est, elle est peut-être à l'agonie (très théâ- Nelly) pour juger Loulou sans appel comme < parasite social ))"'
tral, il passe son index sur le cou) Tranchée !... (un temps puis grave) Adieu Gra/
zi,/ani!.-. (il fait le signe de la croix).

L'étude suivante de Vanoye tente de cerner à l'aide des outils de la < prag-
matique conversationnelle > les traits spécifiques de la conversation filmique
I'image.
en confrontant quatre situations conversationnelles différentes, deux extiaites
de films de fiction (Pialat, Rohmer) et deux autres, extraites de films-enquêtes,
fondés sur des interviews (Godard, Perrault) avec des degrés de complexité
croissants : un plan à deux personnages, jusqu'à un segment plus long, monté,
avec plusieurs lieux et plusieurs personnages.

Le fragment de France/Tour,/Détour./Deux enfants (6. mouvement) met en


scène une voix interrogatrice qui reste off (celle de Godard, jouant le rôle d'un un rôle moteur.
enquêteur, Robert Linart) et une petite fille Camille, seule dans le champ, en
plan rapproché, debout entre la cour de récréation et un mur. Le dialogue est
3.5.2. L'analyse de la voix dans les films.
structuré en paires adjacentes d'énoncés, sur le mode question/réponse. C'est
la voix off masculine qui a toutes les interventions initiatrices d'échange.
Camille occupe la position < basse >> et se soumet au rituel d'interaction ins-
tauré. Si celle-ci respecte le < principe de coopération > en répondant aux
questions, elle ne cesse de résister à la relation en réduisant I'interaction au
minimum (réponses t¡ès brèves); le ton de sa voix ne manifeste aucun investis-
sement personnel dans les réponses, et surtout, ses regards ne sont presque
jamais dirigés vers la voix (du moins vers le lieu supposé d'émission), mais par-
tagés entre la cour où jouent ses camarades et un lieu intermédiaire où ne se
situent ni I'enquêteur, ni les camarades, ni même la camêra (< lui a-t-on pros-
crit les regards à la caméra ? > se demande Vanoye). Il s'agit en fait d'un faux
interview, sans véritable dialogue interrogatif-informationnel car la voix off ne
cherche pas vraiment à connaître les réponses (elle les connaît déjà), Camille
n'est nullement indispensable à la voix olf pov I'obtention des informations
requises. Il s'agit plutôt de l'échange classique maître-élève dans une situation
qui n'est pourtant pas explicitement pédagogique tout en en gardant les traits
dominants. Ce qui est mis en scène, c'est le dispositif même de la relation péda-
gogique, avec ce qu'elle a de retors, voire de violent, et plus largement de la
relation adulte/enfant, avec tout ce que I'adulte peut avoir de curieux, d'intru-
sif, de manipulateur. de la voix synchrone du théâtre.
e théorie de la voix, c'est qu'elle s'appuie sur
L'analyse de Loulou, de Maurice Pialat est centrée sur I'affrontement entre quelques films majeurs dont elle enrichit nette-
Michel (Hubert Balsan), le frère de I'héroïne (Nelly-Isabelle Huppert), et Lou- ni l'eiemple de I'analyse dv Testøment du Doc'
lou (Gérard Depardieu), elle révèle les différentes stratégies d'évitement pro-
teur Mabuse, de Fritz Lang (1933)-
pres aux personnages jusqu'au moment où Loulou est acculé et perd la face,
vis-à-vis de son interlocuteur : il s'agit d'une mise à l'épreuve de Loulou par Le dernier film allemand réalisé par Lang au début des années 30 est une
Michel pour convaincre Nelly. Mais Vanoye se demande à juste titre < Qu'en sorte de firlm programme pour le cinéma parlant. L'idée centrale du hlm est
est-il de la place du spectateur? > Y a-t-il identiFrcation au personnage princi- d'avoir laissé Mabus" -rreì, de s'être servi du parlant pour ne pas faire enten-
pal incarné par la star (Depardieu) ? Dans cette perspective, si Loulou perd la dre sa voix, ou plutôt pour avec un corps
face aux yeux de Nelly et de Michel, il ne la perd pas aux yeux des spectateurs humain. La voix de Maùuse, elle d'un autre'
sympathisants pour qui Michel apparaît comme un odieux < bourgeois >> ; ne sera entendue que derrière Mabuse, il res-

158 I 159

À
tera obstinément muet jusqu'à sa mort. On ne le verra parler qu'à l'état de fan- BIBLIOGRAPHIE
tôme en surimpression, < doté d'une voix irréaliste et inhumaine de vieille sor-
cière > : < Un corps muet, une voix sans corps ; ainsi se divise, pour mieux
régner, le terrible Mabuse. > 1. LE CINÉMA ET LA PEINTURE
Chion montre bien comment la voix de Mabuse accumule, sans se préoc- Dominique Nocuez, (Jne renaissance du cinëma, le cinëma < underground >
cuper des contradictions logiques, tous les pouvoirs possibles : en se faisant américain, Paris, Klincksieck, 1985.
passer pour quelqu'un d'autre, en ne précisant pas d'où elle parle, en étant la Jacques AuvoNr, < Godard peintre >, in Jean-Luc Godard, Les Films,
voix d'un mort, en se révélant être une voix pré-enregistrée sortie d'un méca- Revue belge du cinéma, été 1986, no 16.
nisme, non pas un acousmêtre mais une ( acousmachine >. Denis DIoenot, Traité du Beau et Essai sur la peinture, Marabout-Univer-
sité,
Le fonctionnement total du film réside dans ce principe de non conjonc- Seghers, 1973. The
tion de la voix de Mabuse avec un corps humain, cette voix est littéralement Pow
-
'ust
< indésacousmatisable >. Tout le film progresse par une succession de faux > de F.W. Murnau,
dévoilements qui ne font que se reconduire. Le scénario n'est qu'un tissu d'illo- coll. < l0l18 >>, Paris, UGE, 1977.
gismes ne tenant que par le non-dit qui les recouvre. Le pouvoir de Mabuse en
tant que principe du Mal procède lui-même de ce non-dit. Il ne vit que de cet
interdit de nommer et d'aller y voir que s'imposent successivement les person- 2. L'ANALYSE DE L'IMAGE FILMIQUE
nages. Hofmeister, brusquement interrompu dans sa confession téléphonique
au commissaire, devient fou alors qu'il allait nommer Mabuse. Hofmeister, Jacques Auno¡¡r, < Vertov et la vue >>, in Cinémas et réalités, CIEREC Tra-
(
comme le montre Chion, représente le désir du spectateur d'en savoir plus, vaux XLI, université de Saint-Etienne, 1984.
- Notes sur un fragment de la
Chinoise, de Godard >, Sémiologiqtes, Linguistique et sémiologie, no 6, Presses
d'entendre prononcer le nom-titre du flrlm. Tout au long du récit, Hofmeister
s'efforce de garder le contact téléphonique avec le commissaire Lohman
universitaires de Lyon
Albatros, 1980.
- < L'espace et la matière >>,in Théorie dufilm,Pans,
comme le spectateur attend la révélation de l'énigme. Hofmeister, posé David BonpwELL, The Films of Carl-Theodor Dreyer, University of Califor-
d'emblée comme être d'écoute, est le personnage le plus régressif du flrlm, et tel nia Press, Berkeley, 1981.
un < fetus téléphonique >, il s'accrochera jusqu'à la fin à la voix comme (< cor- Marie-Claire Rop,nns, << L'ouverture d'Octobre ou les conditions théoriques
don de transmission dtun flux aveugle et nourricier >. de la'révolution >, in Octobre, écriture et idéologie, Paris, Albatros, 1976.
Michel BouvreR et Jean-Louis LEutnnr, Nosferatu, Paris, Gallimard,
Cahiers du Cinéma, 1981.
Dudley ANDREw, < The Gravity of Sunrise>>, Quarterly Review of film stu-
dies, vol.2, îo 3, aoît 197'1.

3. L'ANALYSE DE LA BANDE SONORE


Michel CHroN, La loix au cirulma, Paris, éd. de l'Étoile, 1982. - Le Son au
cinéma, Paris, éd. de I'Etoile, 1985.
K¡istin THoMpsoN, Eisenstein's < Ivan the Terrible >. A Neoþrmalist Analy-
sís, op. cit.
Henri Colel, Défense et illustration de la musique dans le film' Lyon, SER-

lant
t972.
munications,
no3 u cinéma>>,
no 5, Paris, 1985.

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