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théories téministes ,

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BCU - Lausanne

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1096467213
F e s tiv al int e rnational
de films de femmes
Corlet - Télérama
par Jacqueline Bobo
pproche de la construc-
roire. elle est
:ond, comme témoin de
ia féminité blanche.
. Dour rendre Plus Plau-
i lonstruction de la dif-
iemme blanche. elle est

rourra jamais être nous.


:e que je veux voir. là
3 \'eUX
: de femme noire non
ii mon regard, mes
e la première image à
.'.
e peux vraiment Procla-
.r.tion tient le coup ))'
.je la colonisation, de la o
elle le cinérna, crée un l
:lm =
c
. des femmes noires mises
, Ià de façon si différente .E
i.E

auparavant. je me sou- E
'Z
e. femmes noires formant co
des pleurs qui hantent
innées après
e: fiims sont toujours des Whoopi Goldberg (gauche) et Margaret Avery dans The Color Purple/La couleur pourpre
Smes qui reviennent en (Steven Spielberg, 1985)
:r endiquant leur Pouvoir
:ant le pouvoir de
s me hantent
:s en deuil, leur chagrin
:.
des images à travers les-
aurquelles je Peux
La couleur pourpre.' o
rages qui se souviennent.
:. la femme noire
\e son regard. fait des
Ies femmes nolres
ges qui nous rendent une

r:: ce qui n'a Pas été vu


comme lectrices culturelles
. r oir - en train de créer
le devenir.
Ouand Alice Walker vendit les droits de La bien-aimée, Nettie. Elle noue une amitié amou-
Bell HOOKS couleur pourpre à Steven Spielberg, nombre de reuse avec Shug, la maîtresse de « Monsieur ,,
lecteurs (et surtout de lectrices) poussèrent les et y puise la force de se révolter contre son
hauts cris. De forme expérimentale, le roman sort. La fin heureuse est cependant ambiguë
avait touché une corde sensible chez de nom- tant elle est extraordinaire (une telle ambiguité
breuses femmes, noires ou blanches, dans la n'existe pas dans le film, et l'homosexualité des
mesure où il exprimait la souffrance, mais aussi rapports entre Celie et Shug est considérable-
la force, d'une femme noire exploitée par les ment gommée).
sion Picture hommes. La jeune Celie, violée par son La littérature des femmes noires américaines
ülarive for « père », se voit retirer ses enfants à la nais-
Reproduit - riche en chefs-d'æuvre - contient moultes
sance, puis est donnée en « mariage » à « Mon- situations dépeignant la souffrance de la femme
sieur », un homme brutal qui la terrorise, la noire entre les mains des hommes noirs, pro-
tsaènice
réduit en esclavage, et la sépare de sa sæur voquant l'irritation ou la colère d'une bonne par-

19
20 ans de théories féministes sur le cinéma

tie des Noirs américains. C'est dans ce contexte taire de l'aliénation et de la mis-représentation développa ces grit
que sortit La couleur pourpre, dans sa version des Noirs à Hollywood, elles y ont lu, au con- Post ; selon lui,
spielbergienne. Du film, le plus charitable que traire, l'occasion pour une Noire (Walker) de pourraient prendre
l'on puisse dire c'est que les subtilités d'écri- faire entendre sa voix dans le concert de la cul-
ture disparaissent, pour faire place à une ture de masse américaine et pour un grand tion des hommes nr
« solide » æuvre commerciale. Spectacle de nombre d'acteurs noirs de talent (Danny Glover, et des brutes )) et d(
masse (contrairement au roman de Walker qui Whoopi Goldberg, Oprah Winf rey. Margaret dant. Milloy affirn
touchait un public restreint), il mit en colère de Avery), généralement non- ou sous-utilisés à voir les Blancs pub
nombreux hommes noirs, en particulier pour sa Hollywood, d'accéder à des rôles principaux. Le noires montront à
représentation « négative » du héros effrayant texte de Bobo nous ouvre les dimensions inter- noirs sont à côté a
incarné par Danny Glover, vu par ailleurs raciales (complexes et souvent douloureuses) de
comme l'invention combinée d'une femme noire la vie culturelle américaine, et jette, par com-
et d'un homme blanc. paraison, une lumière diff érente sur certains
Jacqueline Bobo analyse ici comment, par points délicats de la théorie féministe du
contre. les femmes noires se sont approprié le cinéma. Pour la sortie ci
film. Au lieu d'y voir une marque supplémen- B,R, pourpre au moi:
à Los Angeles,
d'activistes oppet
Tony Brown, journaliste d'envergure natio- États-Unis, The Guardian, Frontline et In contre I'exploitat
nale et animateur du programme de télévision These Times, ont dénoncé le film, mais avec orgoniso des ma,
qui porte son nom, a traité La couleur pour- modération. The Nation a même fait l'éloge les cinémas.
pre de << description la plus rociste des Noirs du film et de son réalisateur pour avoir su
depuis Naissance d'une nation, et de film le donner au contenu menaçant du livre une
plus hostile à la famille noire de I'histoire du forme familière et rassurante. Des articles
cinémo moderne >>. Le romancier noir Ish- parus dans d'autres publications ont fait Les journalistes n(
mael Reed a parlé du film et du livre en ter- l'éloge de certaines scènes mais de manière pas été aussi critiqut
mes de << complot Nazi ». Depuis sa sortie en générale ont dénigré le film pour le manque sentation des rapporr
décembre 1985, Ls couleur pourpre n'a cessé d'authenticité de sa représentation des classes film. Même si Barba
de susciter controverses, débats et évaluations sociales. Les Noirs de cette époque étaient pour la fausseté de s;
de ses effets sur l'image des Noirs aux États- pauvres, affirmèrent les critiques de gauche, ses sociales, elle pe
Unis. et Steven Spielberg n'a pas su décrire cette entre les sexes et la t,
Le film a également provoqué une confron- réalité (Euh..., dit Walker, qui affirme avoir de la communauté n
tation entre féministes noires et critiques choisi de décrire des gens qui possédaient de qu'il faut affronter ,

(masculins) noirs. Les femmes défendent la terre et des propriétés et faisaient du com- tout en soulignant
l'æuvre, ou plus précisément, elles défendent merce).
- ce que montre le
pas
le livre d'Alice Walker ainsi que le droit du Selon Jill Nelson, une journaliste noire du pos des hommes nr
film à exister. Les hommes noirs dénoncent Guardian, les Noirs qui contestent le film regarder les choses en
les deux æuvres avec véhémence et soulignent sont naïfs de penser que « Hollywood puisse tistiques sur le nomb
les représentations stéréotypées du film. Les consciemment offrir aux Noirs américains des chefs de famille, le m
critiques défavorables tournent essentiellement moyens littéraux d'émancipatlon ». [...] Des des hommes pour
autour de trois points : a) le film ignore les articles opposés à ceux de Nelson furent enfants, et ainsi de i
divisions entre classes sociales ; b) il décrit publiés dans un numéro suivant d\ Guardiqn, Michele Wallacer I
arbitrairement les hommes noirs comme des pour souligner la fausseté de la perspective du laisait preuve « d'inf,
brutes sans pitié, ce qui a pour conséquence film sur les problèmes de classe ainsi que tiÿes »» et pouvait avoi
d'approfondir la division entre femmes et l'utilisation idéologique que I'on pourrait faire tive pour le public noi
hommes noirs et c) les Noirs y sont en géné- du film : par exemple montrer l'instabilité de dans un article précéd
ral décrits comme des êtres pervers, irrespon- la famille noire. Pour la sortie de La couleur loge Voice le 18 ma
sables et à la sexualité débridée. En cette pourpre au mois de décembre 1985 à Los moins généreuse à l'é
période de réductions massives du soutien du Angeles, un groupe d'activistes appelé « Coa- ;lle offre une explicatir
gouvernement américain à l'assistance sociale, lition contre I'exploitation des Noirs » orga- Je Walker, en citant s
certains ont vu la représentation de la famille nisa des manifestations devant les cinémas. Le :ruetion de I'expérienct
noire dans le film comme particulièrement groupe protestait contre la description sauvage un terrsin positd », \\
nuisible. et brutale des hommes noirs dans le film. Le terg jongle allègrerner
La plupart des publications de gauche aux chroniqueur noir Courtland Milloy reprit et ,natographiques et le

80
La couleur pourpre

:e la mis-représentation développa ces griefs dans le Washington jusqu'à ce que toute troce d'un programme
elles y ont lu, au con- Post i selon lui, certaines femmes noires féministe noir soit bonnie ou totolement ridi-
une Noire (Walker) de pourraient prendre du plaisir à la représenta- culisée, » Wallace note aussi que le film uti-
:ars le concert de la cul- tion des hommes noirs comme des « salouds lise surtout des types cinématographiques tirés
:a'ne et pour un grand et des brutes » et de plus, Ie livre était dégra- de films plus anciens. Elle écrit : << Au lieu
re talent (Danny Glover,
:'ah Winfrey, Margaret dant. Milloy affirme : << Je suis fatigué de d'hommes et de femmes sérieux faisant face
^on- ou sous-utilisés à voir les Blsncs publier des livres de femmes à des dilemmes importants, nous sommes
à des rôles PrinciPaux. Le noires montrant à quel point les hommes presque tout le temps des clowns noirs, plus
.,.re les dimensions inter- noirs sont à côté de leurs pompes. » [...1 que ridicules, nous dansons et chantons de
sc.rvent douloureuses) de manière incohérente, comme des pantins. Il
caine, et iette, Par com- semble que les Blancs n'oublieront jamais Ste-
: différente sur certains pin Fetchit2, même s'il est mort bien des
a théorie féministe du lois. »
Pour lo sortie de La couleur Wallace voit ce que le film a de positif tout
B.R pourpre ou mois de décembre 1985 en montrant ses défauts. Je suis d'accord avec
à Los Angeles, un groupe elle dans les deux cas, surtout quand elle dit
d'activistes oppelé << Coalitton à quel point il était prévisible que le film
suscite au sein de la communauté noire des
contre I'exploitation des Noirs >>
<<

ardian, Frontline et In controverses et des débots tournont ostensi-


noncé le film, mais avec
orgoniso des monifestotions devant blement outour du problème de lu représen-
:ion a même fait l'éloge les cinémas. tation des hommes noirs dons le film, ce dont
ealisateur pour avoir su lo presse est friande »>.
menaçant du livre une Essayant d'expliquer pourquoi les gens ont
rassurante. Des articles aimé La couleur pourpre malgré l'aspect par-
. publications ont fait Les journalistes noires quant à elles n'ont fois stéréotypé de ses personnages, Donald
.-'ènes mais de manière pas été aussi critiques à propos de la repré- Bogle, invité au célèbre show télévisé de Phil
: ie film pour le manque sentation des rapports homme-femme dans le Donahue, I'a attribué à Ia nouveauté qui con-
:eprésentation des classes film. Même si Barbara Smith attaque le film siste à voir des acteurs noirs dans des rôles
ie cette époque étaient pour la fausseté de sa représentation des clas- qui ne leur étaient pas accessibles aupara-
: ies critiques de gauche, ses sociales, elle pense que les << ropports vant :

;l'a pas su décrire cette entre les sexes et la violence sexuelle >> au sein [Le lilmJ engendre des réqctions schizo-
,\.alker, qui affirme avoir de la communauté noire sont des problèmes phréniques chez les spectateurs noirs. Nous
, gens qui Possédaient de qu'il faut affronter et résoudre. Jill Nelson sommes déchirés en deux. D'une part, il y a
-:elés et faisaient du com- tout en soulignant que ceux qui n'aiment le stéréotype inquiétant du personnoge de
- (e film) à pro-
pas ce que montre le messager Mister, Mais par ailleurs, et c'est là lq rai-
, une journaliste noire du pos des hommes noirs feraient mieux de son pour laquelle beaucoup de gens ont été
'. qui contestent le film regarder les choses en face fournit des sta- séduits por le film, on n'ovait jamais vu
- .luê <, Hollywood Puisse tistiques sur le nombre de -mères célibataires auparavant sur les écrans des femmes noires
' -'ir.r -\blrs américains des chefs de famille, le manque d'aide financière pareilles à celles-ci. [...J Quand on voit
':rnoncipatiorz ». [...] Des des hommes pour l'éducation de leurs Whoopi Goldberg en gros plan, un gros plan
--eur de Nelson furent enfants, et ainsi de suite. où la caméra la filme ovec omour, on se rend
:-.::o suivant du Guardian, Michele \Vallacet [...] a noté que le film compte que dans les films américains des
:!sité de la persPective du faisait preuve << d'influences féministes posi- années 30 et 40, elle aurait joué le rôle d'une
::r.es de classe ainsi que tives >> et pouvait avoir une signification posi- domestique comique [...J. Soudain, ls cqméra
:13 que I'on pourrait faire tive pour le public noir de ce pays. Pourtant, fail k point sur elle et on se dit : << J'ai ÿLt
:.: montrer l'instabilité de dans un article précédent, publié dans le Vil- cette femme quelque part, je la connais ».
-: la sortie de La couleur lage Voice le 18 mars 1986, Wallace était Il me semble que I'un des problèmes
majeurs qui se posent aux critiques qui ten-
-: lécembre 1985 «àCoa- Los moins généreuse à l'égard du film. Même si
tent d'analyser ce film (avec tous ses défauts),
: ";tir.istes aPPelé elle offre une explication très lucide au roman
...":ion des Noirs )) orga- de Walker, en citant sa tentative de << recons-
' . Jevant les cinémas. Le truetion de I'expérience féminine noire comme 1. Auteur de I'article sar Do the Right thing de Spike Lee
.; la descriPtion sauvage un terrain positif »>, Wallace écrit que « Spiel- reprcduil dans cet ouÿroge-
2. Acteur américoin qui incarno le stéréottpe du -\'oir peureu.r
-..i rLrirs dans le film. Le berg jongle allègrement ayec les clichés ciné- et soumis dons de nombreux films hollywoodiens, par erentple
. -::land Milloy rePrit et matographiqaes et les stéréotypes raciaux Show Boat (1929). [Ndlr.]

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1r
20 ans de théories féministes sur le cinéma

est de comprendre l'enthousiasme sans précé- public spécifique construit du sens à partir
Les femmes noire:
dent des spectatrices noires. d'un texte dominant et utilise ce sens recons-
truit pour se donner du pouvoir, ainsi qu'à le texte de La coule
Le roman La couleur pourpre est apparu toire différente er p
discrètement sur la scène littéraire en 1982. son groupe social. [...]
pective diflférenre dr
Le livre parle d'une jeune Noire, Celie, mal- Dans le cadre d'une étude plus substantielle
que je mène actuellement sùr La couleur teurs du film. Ceci
traitée et sans éducation, qui devient une polémique qui a en
femme et acquiert un sens de sa propre valeur pourpre, j'ai mené une interview de groupe
avec un échantillon de spectatrices noires du
dans Ies critiques d'
en tissant des liens affectifs avec les femmes qu'ils ont perçu com
qui sont autour d'elle. Quand Alice Walker film. [...] J'ai constaté que dans l'ensemble
les femmes noires avaient découvert dans le tive des hommes noi
reçut le Prix du livre américain et un prix che ont démontré qu'
Pulitzer en 1983, les ventes du roman attin- film quelque chose de progressiste et dont que chose d'utile er
rent deux millions d'exemplaires, et le livre elles pouvaient se servir. Il est crucial de com-
prendre comment cela est possible quand il Barbara Christian
figura sur les listes de best-sellers du New tion la plus fréquent,
York Times pendant plusieurs semaines. s'agit d'une æuvre faite selon les codes de
f idéologie dominante. Les réactions des Noi- a été Ia suivante : ,. r
Pourtant le livre n'eut pas le public ni nolts. » Ce sentiment
l'impact que le film allait avoir. En décem- res à La couleur pourpre forment un con-
contenu du film fou
bre 1985, La couleur pourpre de Steven Spiel- traste extrême avec celles de nombreux autres
groupes de spectateurs. Non seulement leur l'élan nécessaire pour
berg explosait avec la force d'une bombe vis-à-vis du film
lecture du film est remarquablement diffé-
tifs soit négatifs. -Le
,

dans le paysage culturel, provoquant discus-


sions et controverses sur I'image des Noirs rente, mais leurs réactions remettent en cause
la méthode actuellement dominante d'analyse ait été favorable indi
dans les médias, telles qu'il n'y en avait pas Noires ont construit
eu depuis Nqissonce d'une natiorz (1915) et du public des médias qui affirme que les spec-
texte.
Autant en emporte le vent (1939). tateurs des films commerciaux n'ont ni con-
trôle ni influence sur un produit culturel. Les Il serait trop facile
réaction des femmes r
développements récents de l'analyse du public
exemple de << fausse c
des médias démontrent au contraire I'existence
d'un processus complexe de rapports par les- sidérer les Noires, fa,
L'un des problèmes maieurs qui se quels les membres spécifiques d'une culture tique, comme des dr
posent aux critiques qui tentent construisent à partir d'un texte dominant un même pas compte ql
façon négative, elles e
d'analyser ce film (avec tous ses sens différent de celui que les autres produi-
sent. Ces différentes lectures dépendent, en noires sont aussi cons,
défauts), est de comprendre partie, de la diversité de I'histoire personnelle I'oppression et du ma
I'enthousiosme sons précédent des et des expériences des spectateurs. [...] Mais elles sont aussi
jamais parlé de façon
spectotrices noires. Étant donné les similarités entre La couleur
pourpre et les films précédents décrivant les pre expérience, en Ia
Noirs d'une manière négative, la réaction que femmes, au sein
positive des femmes noires envers le film entre classes et castes
Alice Walker a vendu les droits d'adapta- paraît inconcevable. Cependant, leurs com- L'une des femmes
tion cinématographique en partie parce qu'elle mentaires et les rapports qu'elles ont publiés évoqué ce passé cultu
avait compris que les gens qui ne liraient pas prouvent qu'elles ont non seulement aimé le il affectait sa réaction
le livre iraient voir le film. Walker et ses con- film mais qu'elles y sont fortement attachées. ', Quand je suis qllée t
seillers décidèrent qu'il fallait exposer le mes- Le film représente quelque chose dans leur "Me voilà". J'ai gra,
sage critique du livre à un public plus large, vie.
Presley embrasser tou
le public du roman étant très spécifique et John Fiske fournit une excellente définition l'ai grondi en écouta
radicalement différent du grand public auquel du terme « sujet » en analyse culturelle. Le Tammy". [Elle fredr
le film s'adressait. Cependant, le film est une « sujet >>, ce n'est pas l'individu être bio- ;hantait Debbie Re1,n
entreprise commerciale produite à Hollywood logique produit par la nature - mais une nême nom.l Et le fa,
par un Blanc selon les règles et conventions construction sociale et théorique - qui sert à :rojeté sur l'écran ne
de la production culturelle commerciale aux désigner les individus lorsqu'ils acquièrent une .''aurais pu ressemble
,,tême voulu être. Port
États-Unis. Les réactions du public à un tel signification politique ou théorique. Quand on
produit culturel :'étais pos Boucles d'
film sont variées, diverses et complexes. Ce considère un texte
- un l'être politique - :u'on m'avqit raconté
qui m'intéresse particulièrement, c'est le sujet est défini comme qui
. je. Alors quand j'ai t
l'analyse des réactions des femmes noires, est affecté par la construction idéologique du
Mon but est d'examiner la manière dont un texte. -hose que j'ai pensée ,

:'est bien joué !,, Et ce

82
La couleur pourpre
:riuit du sens à Partir Les femmes noires, comme sujets visés par
:: urilise ce sens recons- le texte de La couleur pourpre, ont une his-
ju pouvoir, ainsi qu'à toire différente et par conséquent une pers-
l pective différente de celle des autres specta-
: e:ude plus substantielle
teurs du film. Ceci est devenu clair dans la
3ment sur La couleur polémique qui a entouré le film, ainsi que
r.e interview de grouPe o
dans les critiques des hommes noirs sur ce
i: spectatrices noires du qu'ils ont perçu comme une description néga- .:
i:3 que dans l'ensemble tive des hommes noirs. Les Noires en revan-
découvert dans le
che ont démontré qu'elles avaient trouvé quel-
ii":entprogressiste et dont que chose d'utile et de positif dans le film.
T
iI
::. Il est crucial de com- Barbara Christian raconte que la déclara- .9,

." est Possible quand il tion la plus fréquenle chez les femmes noires c0

:a::e selon les codes de a été la suivante : << Enfin quelqu'un porle de
:. Les réactions des Noi- nous. »> Ce sentiment d'identification avec le
)')rpre forment un con- La couleur pourpre (Steven Spielberg, 1 985)
contenu du film fournit aux femmes noires
eiles de nombreux autres
l'élan nécessaire pour former un engagement
::.. \on seulement leur
vis-à-vis du film en des termes soit posi- tais très lière de mes frères et de mes s(Eurs
:emarquablement diffé-
tifs soit négatifs. -Le fait que cet engagement A la fin du film j'étais totalernent
noirs...
--:iLrns remettent en cause par l'émotion... Les émotions étaient
ail élé favorable indique la manière dont les vidée
:snt dominante d'analYse Noires ont construit du sens à partir de ce déjà dans le livre, mais le film a porticuliè-
qui affirme que les sPec- rement touché mes émotions à moi... Vers la
texte.
::merciaux n'ont ni con- Il serait trop facile, je pense, quand Celie lève la tête et vott sa sæur
: un produit culturel. Les
de classer la fin,
réaction des femmes noires au film comme un Nettie.,. ce moment m'o totalement boulever-
::s de I'analyse du Public exemple de << fausse conscience », ou de con- sée... quand elle voit sa sæur, quand elle se
r:: au contraire l'existence sidérer les Noires, face à un barrage média- met à I'appeler psr son nom et à la recon-
oiere de rapports Par les-
tique, comme des dupes qui ne se rendent naître, mes cheyeux ont commencé à se dres-
.recifiques d'une culture même pas compte qu'un film les décrit de ser sur ma tête. Aucun film ne m'avait fait
' j'un texte dominant un façon négative, elles et leur race. Les femmes Ça ovant. »>
.;: que les autres Produi- noires sont aussi conscientes que les autres de Le concept d'<< interpellation »» nous aide à
:. le.-tures déPendent, en l'oppression et du mal causés par les médias. comprendre le processus par lequel les fem-
.: de l'histoire personnelle Mais elles sont aussi conscientes qu'on n'a mes noires ont été capables de former un
jes spectateurs. [...] jamais parlé de façon adéquate de leur pro- engagement positif par rapport à La couleur
:mrlarités entre La couleur pre expérience, en tant que Noires, en tant pourpre. L'interpellation est la façon dont le
: precédents décrivant les
que femmes, au sein d'une division rigide sujet se fait « héler » par le texte ; c'est la
::e négative, la réaction méthode par laquelle les discours idéologiques
entre classes et castes.
es noires envers le film L'une des femmes que j'ai interviewées a constituent des sujets et les inscrivent dans la
:. Cependant, leurs com- évoqué ce passé culturel et la manière dont relation texte/sujet. John Fiske emploie le
:ports qu'elles ont Publiés il affectait sa réaction à La couleur pourpre : mot « héler » - comme dans << héler un
,nI non seulement aimé le
<< Quand je suis allée voir le film, j'ai pensé : taxi »». Le spectateur est hélé par une (Euvre
sont fortement attachées.
quelque chose dans leur "Me voilà". J'oi grandi en regardant Elvis particulière ; si elle/il répond de façon coo-
Presley embrssser toutes ces
filles blonches. pérative au signe qui lui est fait, alors non
lr une excellente définition
J'ai grondi en écoutant "Tammy, Tsmmy, seulement elle/il se construit comme sujet,
Tommy". [Elle fredonne la chanson que mais le texte devient texte, c'est-à-dire que le
en analyse culturelle. Le chantait Debbie Reynolds dans le film du
être bio- sujet commence à construire du sens à partir
ras l'individu
ir ia nature -- mais une même nom.l Et le fait est que ce qui était
projeté sur l'écran ne m'offrait rien à quoi
d'une æuvre et est construit par cette æuvre.
Ce moment de la rencontre entre un texte
r el théorique qui sert à j'aurais pu ressembler en grandissant, ou et un sujet, on I'appelle « interdiscours )).
:s lorsqu'ils acquièrent une même voulu être. Parce que je savois que je David Morley explique ce concept, développé
rre ou théorique. Quand on
un produit culturel
n'étois pas Boucles d'Or, vous voyez, alors par Michel Pêcheux, comme l'espace, le
-
llrnrl€ -
l'être politique qui
qu'on m'ovait raconté ces histoires toute ma moment spécifique où les sujets font jouer
vie. Alors quond j'ai vu le film, la première leur propre histoire dans la production du
onstruction idéologique du
chose que j'ai pensée c'est "Mon Dieu, que sens d'un texte. Au sein de cet espace inter-
c'est bien joué !" Et cela m'a plu, Je me sen- discursif entrent en jeu des compétences cul-

83
20 ans de théories féministes sur le cinéma

façons de comprendre ne sont pas les mêmes


{;kW\ pour tous les spectateurs parce qu'elles sont
&'â1,\A ,%A.%:, %&i'r %t,q','W ,%:'§*
façonnées par l'histoire, aussi bien médiati-
que que culturelle, de I'individu, et par ses
affiliations sociales telles que la race, la
classe,
A mon
le sexe,
avis,
etc.
il
peut y avoir deux aspects
N
de la compétence culturelle qui constitue une
sorte de << réserve » de compréhensions qu'un
spectateur marginalisé mobilise pour interpré-
el
ter un produit culturel. Le premier aspect est
une réaction positive, selon laquelle le spec-
tateur construit quelque chose d'utile à par-
tir de l'æuvre en négociant sa réponse, etlou
en en donnant une lecture subversive. L'autre )
aspect est une réaction négative par laquelle
le spectateur rejette I'æuvre. Ce qui provo-
::)4,:::;
que ces deux types de lectures contestataires,
c'est la << réserve » d'images négatives que le
sujet a acquises de par son expérience anté-
rieure des médias dominants : dans le cas de
La couleur pourpre, l'histoire négative des
Noirs dans le cinéma hollywoodien.
Un engagement positif vis-à-vis d'une æu-
vre peut provenir d'une expérience culturelle
.f:, . intertextuelle. Ceci est vrai, je pense, de la En 1966. la révolu
r * t'z l" lt li\ t:.. ît T,.1 rt tï r:" ar 14 l l\ ll ,s \l
façon dont les femmes noires ont construit du
sens à partir de Ls couleur pourpre. Les æu-
sion en Chine popula
mées et des milliers c

vres manifestant la créativité des femmes noi- mêmes. En 1978.


turelles, c'est-à-dire le répertoire de stratégies res sont actuellement en train de proliférer. « enfants perdus » dr
discursives, la gamme de connaissances, qu'un Ce niveau intense de productivité n'est ni un la campagne, à l'arm
spectateur apporteà l'acte de regarder un accident ni une pure coïncidence. Il provient entrefilet dans le jourr
film et de comprendre une æuvre. [...] Les d'un désir chez les Noires de construire des de Pékin rouvrait se:
qui aient plus de rapport avec leur candidatures. En dépi
significations d'un texte seront construites dif- æuvres
soviétique et de la rar
féremment selon les divers acquis sociocultu- expérience, leur histoire, et la vie quotidienne diants eurent accès
rels des spectateurs. La position des specta- d'autres femmes noires. Et les Noires, en tant Pair ; ils purent visior
teurs dans la structure sociale détermine, en que consommatrices culturelles, sont récepti- films, de la Nouvelle
partie, quels ensembles de discours ou de stra- ves à ces ceuvres. C'est cette connaissance cul- niers films japonais e
tégies interprétatives ils apporteront à leur turelle intertextuelle qui forme pour les fem- chinois de « l'âge d'o
rencontre avec le texte. Une compétence cul- mes noires une réserve de stratégies de déco- C'est cette expériencr
turelle spécifique établit certaines limites à la dage des films qui parlent d'elles. Telle est qu'on a appelé la « c
construction du sens. la compétence culturelle que les Noires appor- 3inéastes chinois
(aige, Li Shaohong
Cette notion de « compétence culturelle » tent à leurs lectures favorables de Ls couleur
Xioalin (Histoire de
a permis aux chercheurs sur les médias de pourpre.
ruang /Le voleur de c
comprendre comment les éléments de l'acquis '-al) et Zhang Yimou
socioculturel du spectateur jouent un rôle Jacqueline BOBO
=pouses et concubine.
déterminant dans la façon dont elle,/il inter- : sme de la révolution
prète un texte. Stuart Hall, David Morley et . aleurs traditionnelles
d'autres s'appuient sur les théories de Dell :lace à un vide, ces I

Hymes, de Basil Bernstein et de Pierre Bour- 1988. évoquer dans leurs f


dieu pour comprendre les manières dont une aÿec la roins métaphorique. P
structure sociale répartit différentes formes de :res de mise en scène
:rinois, qui s'était f 3
stratégies de décodage culturel parmi les dif- Le«film-phare»de
férentes sections du public des médias. Les '-: La terre jaune, rzt
84