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ADIEU À HOURCADE

PATRICE VERMEREN

J’aurais pu écrire comme quelqu’un d’autre à propos de son propre ami :


« depuis longtemps je redoutais d’avoir à dire Adieu à Hourcade ». Non pas, s’agissant
de lui, parce que le mot aurait évoqué un quelconque « à-Dieu », mais parce que je
craignais que pour lui, et pour parler comme Lévinas, la mort ne s’interprète pas
comme passage à une existence autre, se prolongeant dans un nouveau décor, mais
comme passage au néant. Identifier la mort au néant, c’est ce que voudrait faire le
meurtrier, selon Lévinas relu par Derrida, mais ce néant se présente comme ayant la
structure d’une impossibilité, d’une interdiction : le visage d’autrui m’interdit de tuer.
Sous le choc de la terrible nouvelle de la mort d’Eduardo, j’avais pris la plume et
envoyé à nos amis de Rosario cette adresse :
« Mon ami Eduardo Hourcade est mort. Lors de son dernier séjour d’études à
l’EHESS à Paris, nous nous étions souvent vus. Il l’avait commencé en donnant une
conférence au séminaire des Dialogues philosophiques à la Maison de l’Amérique
Latine, sur Science et philosophie : Penser l’Amérique depuis la France au XVIIIe
siècle. On reconnaîtra dans ces lignes qu’il avait rédigées comme présentation l’idée
régulatrice forte qui commandait ses travaux: “Bien qu’ouvertes sur tous les domaines
de la connaissance, les Lumières en France ont manqué de curiosité à l’égard du
monde extra-européen, ce qui a eu des répercussions sur le niveau de connaissances
de ces espaces périphériques. Les récits et enquêtes autour de la « quatrième partie
du monde » (l’Amérique) suscitent infiniment moins d’intérêt que les nouvelles venues
de l’Empire Turc ou que les relations de pèlerinage avec la Terre Sainte. Ainsi, l’étude
de l’Amérique comme sujet de la science et de la philosophie devient incontournable.
Nous nous arrêterons sur la manière par laquelle la géographie dite scientifique de
Buffon a considéré l’Amérique, ainsi que sur la façon dont la philosophie des Lumières
prend en compte les indigènes américains qui lui sont contemporains. Sur ce point,
nous nous intéresserons au texte sur les sauvages de l’abbé Raynal, qui a reçu des
corrections de la part de Diderot”. Docteur en Histoire et Civilisations de l’EHESS et
diplômé en histoire de l’Université de Buenos Aires et du Costa Rica, il avait choisi
d’être professeur à l’Université Nationale de Rosario et chercheur du CONICET à
l’Université San Martín (Buenos Aires). Entre 2007 et 2013, il a été directeur de l’Ecole
doctorale de la faculté de philosophie de l’université de Rosario. Il m’y avait invité à
faire des séminaires – sur Canguilhem, l’erreur, le concept et la vie, et sur les lectures
françaises de Nietzsche -, et nous avions dirigé ensemble la belle thèse de doctorat de
Mercédès Betria: Penser la politique : la generation de 1837 et l’institution de l’ordre
politique moderne. 1830- 1853. les regards d’Echeverria et d’Alberdi. Il avait des
exigences fortes, dans le travail intellectuel comme en amitié. Mais aussi un rapport
au monde pénétré d’une ironie qu’on pouvait deviner radicale et désespérée, mais qu’il
savait traduire dans un sourire bienveillant : comme si l’exigence intellectuelle ou
affective qui l’habitait ne pouvait changer l’ordre de ce monde, alors il y adaptait ses
désirs et y trouvait le plaisir de partager – dans un séminaire, ou autour d’une bonne
table - l’art de converser entre amis. Je me souviens de belles soirées au bord du
Parana avec nos amis de Rosario ; et qu’avant son départ de Paris, le 24 juin, nous
avions pris un agréable dîner une dernière fois ensemble : il m’avait invité au
restaurant L’Aveyronnais, et nous avions longuement parlé des enjeux actuels et de la
publication en français de sa belle thèse de doctorat, à la soutenance de laquelle
j’avais assisté quelques années auparavant. Les Argentins ont perdu un historien de
talent, les Français le meilleur spécialiste des regards de la France sur le Rio de La
Plata, et moi un ami, indissociablement lié dans ma mémoire à cette partie
considérable de ma vie qui est à Rosario. A sa femme Cécila Lesgart et à leur fille, à
Hugo Quiroga et tous les amis que nous avions en commun, j’adresse mes
condoléances attristées ».
En recherchant dans ma mémoire et dans mes archives, je me souviens
qu’Eduardo m’avait proposé de prendre part au jury de sa thèse de doctorat à
l’EHESS, qui comportait aussi, outre son directeur Roger Chartier, Jacques Revel,
Yves Saint-Geours et François Hartog, et où s’était fait l’éloge d’un texte toujours en
excès sur ce qui prétend le réguler, sur la méthodologie qu’il se donne ; et cela tenant
bien entendu à la matière, à la diversité de la matière, mais aussi à la manière ou
plutôt aux manières de les interroger chez Eduardo Hourcade. Cette soutenance de
thèse, qui eut lieu le 3 juillet 2003, boulevard Raspail, aura été pour lui une scène
privilégiée, c’est à dire un lieu où se discutent des concepts en train de se faire, dans
l’inattendu de ce qui peut apparaître, sans pour autant qu’il puisse y avoir une vérité
cachée derrière l’apparence, « où tout se joue dans la présentation de ce qui
apparait ». Chacun y avait joué son rôle, Hartog se demandant : qu’est-ce qu’être
Argentin ? Chartier évoquant les bibliothèques argentines, Revel soulignant la
composition de type rhapsodique de la thèse et s’interrogeant sur l’existence du Rio de
La Plata, Saint-Geours resituant les défis de la période historique considérée. J’avais
une place à part, comme philosophe certes, mais fréquentant les archives du dix-
neuvième siècle d’une rive à l’autre de l’Atlantique, et aussi comme ami. Il m’avait
convoqué pour poursuivre ces conversations que nous avions eues depuis toujours,
singulièrement à Rosario dans les restaurants de pêcheurs aux bords du Parana, en
compagnie de Silvana Carozzi, Hugo Quiroga et Susana Villavicencio. Le style
académique de mon intervention, si on y prête attention, n’aura en rien masqué la
continuité avec le dialogue qui s’était auparavant installé entre nous, et qui perdurera
bien après, jusqu’à sa mort. Je relis le rapport de soutenance que j’avais rédigé à
l’époque :
« M. Patrice Vermeren, professeur de philosophie, prend la parole. Il rappelle
que, dans son prérapport, il a souligné qu’en étudiant la construction culturelle d’une
société nouvelle : le Rio de la Plata et ses rapports avec la France et l’Europe, 1800-
1850, M. Eduardo Hourcade s’est donné pour objet de décrire en extension et en
compréhension la « sphère culturelle » (expression qu’il emprunte à Habermas, mais
aussi bien ce serait un Habermas relu par Roger Chartier), ou si l’on veut les
personnages conceptuels (cf Gilles Deleuze) qui sont à la source de l’identité nationale
naissante dans les quatre Etats qui remplacent le vice-royaume espagnol du Rio de La
Plata, l’Argentine, la Bolivie, le Paraguay, l’Uruguay. Plus singulièrement il s’agit
d’interroger les chemins spécifiques qu’empruntent les intellectuels de l’Argentine pour
penser son émancipation politique dans des notions héritées de Rousseau , des
acteurs et des commentateurs de la Révolution Française, et comment ils déplacent
l’expèrience post-révolutionnaire en la naturalisant en Amérique du Sud. Est en
question donc la nature, la structure et la fonction de ce déplacement. Déplacement de
la perception de l’Autre, si tant est qu’être, c’est être perçu comme différent,
déplacement de la représentation du Même, pour autant qu’il y a une modification en
retour de la représentation de l’expérience française de 1789 à partir de la resaisie du
credo rvolutionnaire de liberté et d’égalité par la révolution argentine ; déplacement
enfin, et c’est un point décisif de ce système matériel des idées politiques de la
génération de 37, - ou si l’on veut de ce dispositif d’appropriation -, des clivages et des
alliances entre notions sur la scène agonistique qui lie indissociablement l’intellectuel
et le politique ».
« Astucieusement donc, Eduardo Hourcade montre qu’il y a d’abord un regard
sur le regard de l’autre, une mise en cause du jugement des Lumières européennes
sur « l’infériorité du monde américain » par les naturalistes. Il montre aussi comment la
jeune génération cherche à acquérir son autonomie vis à vis des politiques pour mieux
se préoccuper du politique. En bon historien, Eduardo Hourcade reconstitue tout
d’abord les conditions d’émergence des idées et des institutions nouvelles, dans la
rétrospection des institutions de la période coloniale entrées en crise. Il met en cause
les interprétations traditionnelles, telle celle de Jose Ingenieros, qui voyaient dans la
période coloniale un analogon de la nuit du Moyen-Age. Au passage, il prend et
développe un intéresssant exemple, celui des débats philosophiques (p.143/149). La
question posée est celle des formes de la transmission, afin d’élargir le public des
destinataires, plutôt qu’une mutation des contenus de savoirs, référés autant à Suarez
qu’à Saint-Thomas. Et certes on peut dire que l’impact des idées nouvelles, celles de
l’Encyclopédie et de Voltaire, n’a pas le même sens que sur l’autre rive de l’Atlantique,
et que celles-ci peuvent cotoyer celles de Bossuet : « l’esprit philosophique des
Lumières n’est, en Amérique Hispanique, ni sceptique ni anti-religieux (p.150) ». Mais
en même temps peut-il affirmer que « les projets successifs de réforme de
l’enseignement à partir de 1810, ne font que reprendre des arguments et des points de
vue exposés bien longtemps auparavant », et que « la rupture revendiquée ensuite par
les jeunes révolutionnaires s’est faite a posteriori » ? Telle sera la première question
posée à M. Hourcade. Il faut cependant d’emblée reconnaître qu’ici, comme dans le
reste du travail, les sources auxquelles le candidat puise pour étayer son point de vue
sont tout à fait originales et le corpus quasi exhaustif quant aux ouvrages publiés ».
« Eduardo Hourcade s’emploie ensuite à démêler et travailler les références
françaises telles qu’elles sont constitutives des idées argentines de la génération
romantique argentines, et singulièrement Echeverria, Sarmiento et Alberdi. Et c’est
dans cette partie, pour ceux qui connaissent les études classiques de Jose Ingenieros
à Félix Weinberg ou à Jorge Dotti, que Eduardo Hourcade manifeste le mieux
l’originalité et la fécondité de sa méthode et la singularité de son travail. Il a choisi de
travailler sur d’autres textes, singulièrement les articles de presse, et même une pièce
de théâtre, peu lus et cités, des textes où s’élaborent la pensée dans une proximité
plus grande avec l’actualité politique et les combats pour la reconnaissance identitaire.
Ce faisant il fait apparaître des sources peu travaillées et des lectures inaperçues,
comme par exemple les références à l’Encyclopédie Nouvelle , à la Revue
Encyclopèdique et à De l’Humanité de Pierre Leroux, dans les articles écrits par
Echeverria pour le journal El Consevador de Montevideo en juillet 1848. La seconde
question posée au candidat portera sur la nature spécifique de ces références à la
pensée française, les effets de décalage et d’amalgame, comme par exemple les
rapprochements entre Cousin, Jouffroy , Leroux, Damiron et Lerminier, les modalités
d’appropriation et de naturalisation des concepts et des thèmes (de même qu’il y a
l’invocation de figures de l’Antiquité classique, comme celle de Lycurgue législateur de
Sparte, qu’il convient d’interroger quant à la manière dont elle mobilise les Anciens
pour légitimer la modernité d’une tradition reconstruite) ».
« M. Hourcade montre aussi avec pertinence comment l’élaboration
symbolique de l’Argentine, même à prendre en considération Rio ou les Andes, se
centre principalement sur la pampa, depuis Argyropolis de Sarmiento à La Cautiva de
Echeverria. Et comment on passe de l’espace au temps, et à la constitution d’une
histoire nationale dont l’origine peut être soit réelle, soit mythique, dont l’orthodoxie est
définie par l’exclusion de ce qui n’est pas elle, et dont le présent est non pas dans la
répétition du même, mais dans l’invention de la nouvelle Argentine et de l’être argentin.
La troisième question au candidat vise à l’interroger sur les conditions de possibilité
d’un paradigme politique de la culture argentine, et sur la spécificité de ces intellectuels
du Rio de La Plata».
Mes notes gardent la trace d’autres questions que je lui avait posées
concernant les thèmes qu’il avait travaillés : sur l’invocation des figures de l’Antique
dans El Censor, au-delà de Sparte et de Lycurgue ; sur la typologie des voyages (en
référence à David Vinas) ; sur les présupposés de la mise en scène de l’Indien :
infirmité, duplicité et lâcheté morale, ignorance intellectuelle, saleté corporelle, visant à
le réduire à l’animalité pour mieux l’exclure du peuple républicain (cf Amédée
Jacques) ; sur l’ubris supposée de la nature américaine (Charles de Mazade) ; sur les
lectures françaises de la jeune génération argentine (Cousin, Villemain, Quinet,
Michelet, Janin, Mérimée, Nisard - cf Vicente Lopez - , et aussi Jouffroy et Leroux) ; sur
les promesses d’un avenir et d’une liberté critique des savants , et la métaphysique du
peuple chez Alberdi ; sur le peuple inadéquat à son concept, et la république argentine
qui n’aurait pas encore trouvé son pays réel, comme sur la dimension utopique des
penseurs français sous la Monarchie de Juillet ; sur la critique du sensualisme et des
Idéologues, et le destin singulier du spiritualisme dans le Rio de la Plata (selon Arturo
Andres Roig) ; sur ce qui fait la spécificité de ces intellectuels argentins, tels
qu’Eduardo en construisait le personnage conceptuel.
C’est sur toutes ces questions que nous n’aurons cessé par la suite de
dialoguer, saisissant toutes les occasions, fût-ce avec l’introduction d’un tiers : soit par
exemple à l’occasion de la thèse de doctorat en cotutelle Université Nationale de
Rosario/Université Paris 8 de Mercedes Betria, que nous avons dirigée de concert.
Renversement des positions, puisqu’il n’était plus le thésard, mais le directeur de
thèse. Mais il n’avait pas changé de régime de discours : soit celui d’un dialogue qui
présuppose l’égalité dans l’échange inachevable et perpétué des savoirs et des
arguments. En réalité, s’il tenait toutes les attitudes académiques empruntées comme
dérisoires, c’était parce qu’elles affectaient à ses yeux l’authenticité de la recherche
universitaire, qu’il voulait sans condition. Il était du côté de Saint-Just (et de Deleuze et
Abensour) : pour les institutions qui sont des systèmes organisés de moyen, des
modèles positifs d’action, génératrices de la liberté, et contre les lois qui limitent la
liberté et engendrent la servitude. Mercedes Betria, qui aura rédigé une thèse
remarquable sur Pensar la politica : la generacion de 1837 y la institucion del orden
politico moderno 1830-1853. Las miradas e Echeverria y Alberdi, nous étonnait par la
singularité de ses recherches, éclairant d’un jour tout à fait nouveau la philosophie
d’Alberdi saisie par Théodore Jouffroy ou explorant les archives oubliées d’Albert
Stapfer, jeune romantique libéral adepte du carbonarisme et traducteur de Goethe en
français, pour cerner les effets de son amitié avec Echeverria lors de son séjour de
quatre ans à Paris. La soutenance aura permis de mettre à l’épreuve d’un jury
composé de Gabriela Rodriguez, Pilar Bernaldo Gonzalez de Quiros, Beatriz Davilo et
Georges Navet, le dialogue à trois que nous avions poursuivi durant plusieurs années.
Je ne l’ai jamais vu plus heureux que dans ce moment, où étaient en question des
quatre axes d’analyse qui constituaient selon la candidate la substructure du discours
de la Génération de 37, constitutive de l’exil insurrectionnel des opposants à Rosas : la
conscience historique collective générationelle, la place de l’écriture comme mode de
gestion de l’espace public moderne, le paradigme capacitaire de la politique comme
épistèmè structurant les concepts et les langages de son discours politique, et la
Représentation comme principe rationnel et dynamisant de l’ordre politique moderne.
Car c’était pour lui une scène privilégiée, sinon - ou parce que - agonistique, de
rencontre entre historiens et philosophes, une confrontation de l’histoire conceptuelle
et de la philosophie politique, à propos de questions formulées par Mercedes Betria:
comment pense-t-on l’ordre politique quand l’Etat national est une entité encore
inexistante ? Comment a-t-on pensé la politique entre 1830 et 1853 ? Ces questions
n’étaient au fond qu’une variante de sa propre question : qu’est-ce qu’être argentin ? et
de la nôtre, celle qu’il partageait avec sa propre génération d’historiens, comme avec
ma propre génération philosophique : comment penser la politique ? La mort a pu
interrompre notre amitié. Mais le dialogue continue avec son œuvre, certes inachevée,
mais qu’il est urgent de publier, car nul n’a encore exploré toutes ses dimensions. Dire
Adieu à Hourcade, c’est aussi lui souhaiter bienvenue, à la manière de Lévinas que
cite Derrida – je sais que c’eût été pour lui quelque peu dérisoire, car il avait l’humour
féroce et l’ironie philosophique, mais il aurait reçu le message d’une oreille malicieuse
avec un sourire d’historien amusé - : « le Dire à-Dieu croise en un mot, mais à l'infini, le
salut et la promesse, la bienvenue et la séparation: la bienvenue au coeur de la
séparation, la sainte séparation. Au moment de la mort, mais aussi à la rencontre de
l'autre en ce moment même, dans le geste d'accueil — et toujours à l'infini: Adieu".