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Giorgio Manganelli

BRUITS OU VOIX

DOCUMENT RÉSERVÉ
À LA CONSULTATION PERSONNELLE

© Giorgio Manganelli/Rizzoli editore 1987


© Christian Bourgois éditeur, 1994
pour la présente édition
ISBN 2-267-00886-6
Si vous parcourez l’une des rues, humides et décré-
pites, qui descendent vers le fleuve, n’importe quel
fleuve, à un point connu, une sorte de lassitude
étrange et insistante vous saisira certainement; et
donc à quelque moment que vous vous soyez mis en
marche, vous vous apercevrez qu’il fait désormais
nuit, une nuit profonde, indifférente, et, dans un pre-
mier temps, c’est ce que vous croirez noter : partout,
entre les maisons fermées et les descentes escarpées,
sur les marches lubriques, derrière les recoins, sur les
places désertes qu’il vous arrivera de deviner, vous
vous hasarderez d’un pas harassé, partout, vous sem-
blera-t-il, partout, vous direz-vous, règne un silence
absolu, jamais discontinu. Et donc vous choisirez de
faire halte, et, mentant, cachant votre peur, vous
commencerez à céder à votre désir de vous reposer ;
vous vous direz que puisque la ville est déserte et le
silence envahissant, nul doute : il s’agit là d’un excel-
lent endroit pour se reposer. Et donc, vous ferez
halte. Et, après quelques minutes de halte, il vous ar-
rivera d’entendre un bruit léger, et vous
commencerez à vous demander : bruit ou voix ? Et de
quoi donc ou de qui ? Et comment le décrire ?
Ne cherchez pas à le décrire, parce qu’à chacune
de vos haltes, à chaque point de ces routes mélanco-
liques, selon l’éloignement du fleuve — puisque nous
supposons néanmoins toujours que cette même ville
est traversée par un fleuve —, que vous ayez, ou non,
franchi ce fleuve, ce son sera différent; et même si
vous retrouviez exactement le lieu et l’heure de votre
halte et sa température, son air humide ou sec —
mais il n’est jamais sec, il possède toujours un arôme
de larmes —, ce son sera, de toute façon, différent,
parfois il vous paraîtra évident qu’il s’agit d’un bruit,
et vous commencerez à chercher quelle machine, quel
engin, quel grincement de poutres ou glissement de
cailloux provoquent ce bruit qui vous semblera tout à
la fois naturel et fascinant : puisque, dans cette ville
fluviale, déserte, nocturne, ce bruit vous suggère
l’existence de choses non seulement irréparablement
lointaines, mais parées d’une grâce de quelque ma-
nière vitale; puisque à coup sûr elles bougent ou
vieillissent, ou sont instables, ou mues par quelque
chose et, peut-être, bien que cela apparaisse extrava-
gant, par quelqu’un, et, en somme, que l’éboulement
ambigu d’un peu de terre vous inspirera des images
impétueuses à l’instar de votre cœur alarmé : une
maison a entrepris ou poursuit son propre lent déla-
brement, peut-être projette-t-elle un désastreux
effondrement; ou encore une couche du sol vieilli
glisse et avoue ne plus pouvoir supporter l’honneur
d’un pavé de cailloux, d’un quartier, de la ville elle-
même, et, surtout de ses ponts, robustes et lourds ; et
si, comme il est probable, dans ce village, ou dans
cette ville, ou ce bourg, il existe quelque chose qu’il
n’est pas impossible de qualifier de château, alors, le
glissement des couches indiquera combien insuppor-
table est le poids de ces murs surannés, de ses délits,
sur un sol qui conserve la douceur d’une mémoire
édénique. Mais le château lui-même, de sa masse
plus toute jeune et peut-être corrodée par sa propre
iniquité, puisqu’il est convenu que les châteaux sont
partie prenante d’une iniquité élaborée, le château,
donc, de par sa propre vieillesse non honorée, sera
instable et décrépit, d’une périlleuse décrépitude, de
sorte qu’il suffirait de peu de vent ou de quelque in-
sulte pluviale pour jeter bas une pierre, détacher un
encorbellement branlant, disjoindre deux rangées de
briques assemblées, et la pression d’un peu de lierre
pour ruiner une grande tour. Mais, quel qu’il soit,
dans cette nuit, dans la lassitude qu’en pareil point il
vous reviendra d’expérimenter, tout bruit fera battre
votre cœur épuisé, et vous dira qu’ailleurs, certes pas
là où vous faites halte, quelque chose est sur le point
de survenir; et qu’importe s’il s’agit d’un événement
apparemment fortuit, et, entre-temps, déjà personne
ne pourra jamais être sûr qu’il s’agit bien d’événement
fortuit, mais, en bref, de l’histoire du bourg, et de son
mouvement, qu’ils aillent ou non vers la consu-
mation en poussière, ne sont pas encore achevés,
produisent des bruits discontinus. Mais supposons
qu’avec une scansion rythmique apparente l’un de ces
bruits parvienne à votre oreille, alors votre halte se
fera alarmée ; parce que le rythme qui vous est le plus
familier est néanmoins toujours celui de votre cœur,
et, donc, avec une résignation impétueuse, peut-être
vous arrivera-t-il de supposer que quelque chose,
n’ignorant point le cœur, règle ces sons rythmés.
Faut-il dire combien cette hypothèse est impru-
dente : puisqu’il est des cas où le rythme n’obéit pas
à une scansion prudente, mais à un ingénieux enche-
vêtrement de trajets : supposons une goutte qui
s’agglomère et s’écoule d’une gouttière, qui de sa sta-
tion point ne s’arrachera sinon lorsqu’elle aura une
grosseur suffisante; ou une porte claquant parce que
la pression du vent fait rythmiquement un bref et ta-
quin moulinet. Mais, même si vous pensez que ces
raisons non vitales pourraient donner lieu à des bruits
rythmés, vous ne pourrez pas ne pas vous demander
s’il s’agit bien de goutte, quelle machine meut l’agré-
gation de l’eau, dans quel but mise en œuvre, et
aujourd’hui abandonnée ou seulement inepte, enta-
mée par l’âge, ou par l’usage, mais pour l’usage de qui
donc ? Et pourquoi cette porte ne fut-elle pas irré-
médiablement close ? Peut-être oscille-t-elle parce
qu’elle fut la seule porte abandonnée par une main
fatiguée, épuisée, brisée; et donc, derrière cette porte
ignare, se dissimule justement un triste et torve se-
cret, un objet digne de larmes, de pitié, d’une
désormais vaine sollicitude ? Et vous écouterez les
battements effarés de votre cœur, puisque ce silence
non plus parfait vous suggère un je ne sais quoi qui
mêle horreur et espérance, la terreur du survenir, et
le soupçon que dans cet événement quelque chose se
dissimule, quelque chose d’insinuant, un signal oc-
culte, indéchiffrable, mais décisif, précisément grâce
à sa qualité de signal. Mais n’est-il pas après tout des
bruits que quiconque, fût-ce une oreille déniaisée par
l’effroi, pourrait confondre avec une voix ? Si cette
porte abandonnée, déclouée, mue par le vent donne
de faibles coups de tête contre le bois du châssis, ne
se pourrait-il pas qu’elle grince ? Et ce grincement
qui n’est pas deux fois le même ne parviendra-t-il pas
plutôt à suggérer un carcaillement, certains véloces
gémissements animaux, d’animaux petits et féroce-
ment peureux, pour préserver sa propre petitesse ?
Naturellement, il est seulement possible que cette
porte, qui s’était déjà révélée rythmique, presque
pourvue d’un cœur, émette ces grincements à dessein
ambigus ; et qu’ils soient véritablement ambigus de
sorte qu’ils laissent soupçonner quelque vie animale
étouffée mais obstinée. Par ailleurs, vous ne pouvez
pas vous dispenser de penser que l’hypothèse selon
laquelle il y aurait une porte, non fermée, et mue par
le vent, n’était qu’une laborieuse élucubration, desti-
née à apaiser la panique d’un cœur désormais fragile
et peut-être épuisé. Et donc, il se peut également que
ce grincement soit la voix de cette pulsion rythmée,
et que le tout, rythme et grincement, désignerait un
être, certes indéchiffrable, mais qui n’en est pas
moins un être, peut-être immobile, distrait, ou ti-
mide, ou ignorant la présence d’autres êtres en pareil
lieu ; et il sera donc opportun d’hésiter, si pour dési-
gner ce son — nous n’oserons déjà plus le tenir pour
un « bruit » — comme certaine forme de voix, un «
cri » comme on a coutume de désigner quelque chose
de vivant, et donc susceptible de se mouvoir et de
capturer, de dévorer, mais également de languir et de
mourir. Maintenant, si la halte se poursuivait, en ce
lieu voué à la plus grande des lassitudes, il serait cer-
tainement possible de saisir des sons, pas nombreux,
mais point rarissimes. Et donc, les grincements s’ad-
ditionneraient, et si la porte, ou quoi qu’elle puisse
être d’autre, tourne lentement sur son gond rouillé,
une plainte longue et lente, dont la qualité métallique
sera ou serait difficile à distinguer de la plainte d’une
gorge inquiète n’en jaillira-t-elle peut-être pas ? Une
gorge de quoi donc ? À ce stade, que vous ayez ou
non franchi le fleuve, vous serez suffisamment proche
de lui, et suffisamment accoutumé à la grâce de ce
silence que vous avez supposé parfait, pour distinguer
le murmure profond de l’eau, une eau certes lente,
autrement, il ne s’agirait pas de murmure, mais de
vacarme, et vous serez persuadé que depuis quelque
temps vous n’écoutez pas seulement des sons isolés,
mais des sons déposés sur le grand son nocturne du
fleuve automoteur; et il arrivera alors que les sons,
quels qu’ils puissent être, pour rares qu’ils soient, se
disposent pour composer un dessin, peut-être que
cette découverte comportera de la joie. Et en vertu du
fleuve, que vous croyez connaître, à tout le moins
comme concept ou simple présence lexicale, vous
fouillerez dans certains souvenirs qui ne paraissaient
pas insensés, aussi longtemps que vous n’aviez pas at-
teint pareil lieu, où expérimenter votre vocation à la
lassitude. Et donc, soudainement, peut-être impru-
demment, mais non sans générosité, ayant réconcilié
bruits ou voix à votre attente, vous songerez à un
chat, à un roquet sans courroux, à un oiselet sorti de
sa cage, à un merle, ou peut-être, avec subite non ir-
raisonnable alarme, vous souviendrez-vous, vous ne
savez plus s’il s’agit de légendes ou de souvenirs de
couleuvres, crêtées en serpents, basilics, ou peut-être,
tremblant, regretterez-vous un catalogue de dragons
et de volatiles dentés, toujours plus grands, plus
cruels, plus inévitables; mais cela pourra peut-être
apaiser la peur de votre cœur : car, même si l’effroi
multiplie les sons, ces derniers demeurent lointains et
ténus au point de démentir une raisonnable peur de
dragons, de dents volantes point ils ne s’approchent.
Certes, vous direz-vous, si c’est là non un grincement
de porte instable sur ses gonds, mais un grincement
de bouche dentée, il s’agira tout de même d’un animal
non grand et, donc, nulle menace, peut-être apeuré
par mes bruits, lorsque je marche, autant que je suis
apeuré par ses bruits. Et sans doute imagineras-tu
qu’un jour, si vos peurs réciproques et vos lassitudes,
peut-être, sont interrogées, pourrez-vous, vous, por-
teurs d’inoffensifs et terribles bruits, vous faire des
amis et vous consoler du séjour obstinément nocturne
de ce bourg fluvial. Mais tout cela est simple jeu des
sens, et nous avons dit combien ces sens sont épuisés
et distordus par la persistance de souvenirs que le
temps n’ennoblit pas, mais auxquels il enseigne, au
contraire, une férocité désespérée, comme si, presque
animaux, toujours plus lointains, redoutant de se
perdre, les souvenirs se lançaient à la poursuite du re-
mémorant, pour ne pas perdre le peu de tiédeur labile
de son esprit épuisé. Et il sera donc difficile de se rap-
peler la grâce du chat, mais plus facile de se souvenir
de la malice de ses griffes.
Mais il pourra, certes, arriver, sans l’ombre d’un
doute, qu’un son non explicable par des événements
mécaniques, éclate dans la nuit, et que quel que soit
le lieu où vous puissiez vous trouver, que vous ayez
ou non franchi l’espace fermement gouverné par le
pont du fleuve rapide mais docile, vous devrez néan-
moins vous dire que vous avez reconnu une voix, et
peut-être continuerez-vous à supposer qu’il s’agit
d’un « cri », en somme, d’une voix animale et, à cette
voix, vous accorderez une attention obsessionnelle,
puisque vous ne pouvez plus éviter la question : savoir
quelle sorte de vie ose en ce lieu exhiber sa propre
phonéticité, ose exister comme son, et donc, s’il s’agit
bien de son, ou, mieux, de voix ou, à tout le moins,
de cri, vous devrez vous demander à quoi tend ce cri,
quelle allusion il transporte sur ses venteuses épaules :
désespoir, faim, horreur, solitude, amour, déception,
épouvante, fuite, épuisement, rien que des voix, vous
le savez bien, qu’en vérité vous tirez de votre lexique,
ce catalogue de noms grâce auquel, maintenant et en-
core, vous vous décrivez vous-même au cœur d’un
bourg nocturne, non loin du fleuve, vous, dis-je, en
proie à une insondable, tenace lassitude obstinée.
Donc, du cœur de votre existence harassée, dans le
bourg nocturne, il peut arriver à quelqu’un, à vous
peut-être, de reconnaître quelque chose qui possède
son de voix. Et de ce qui suit vous le comprendrez :
ce ne sera plus le squelette intérieur, ce qui en vous
imite la pierre qui écoutera ; mais, en raison de l’at-
tente et de l’espérance et du désespoir du son, c’est la
chair à passion qui en vous s’allumera. Maintenant,
telle sera la qualité de l’heure : nocturne, a-t-on dit,
humide, et même pluvieuse, venteuse, et le bourg sera
immobile, peut-être dépeuplé par la mort, l’exil, ou,
peut-être, bâti de telle sorte que personne, jamais, à
aucun prix ne s’abandonnera à la tentation de l’habi-
ter. Ainsi et le silence et les bruits seront la
population du bourg ; et les bruits exigeront d’être in-
terprétés. Mettons que, avant même qu’un son s’offre
dans sa pureté comme un cri ou une voix, il y ait
d’autres sons préparatoires, ou, en bref, qui, étranges
et alarmants, le précèdent. Voilà, écoutez : ne sera-ce
pas là piétinement de minuscules pieds mus par la
peur, par le désespoir, l’égarement ? Rats, geckos et
lézards, y a-t-il donc des animaux minuscules en ce
bourg ? Mais, en vérité, vous n’avez rien vu. Si vous
supposez qu’il s’agit de cela, vous ne pourrez pas vous
demander de qui ces minuscules pieds ils ont si
grande et imprudente peur; et vous devrez supposer
que, ne pouvant redouter la lente obstination des
murs, des marches, du fleuve, ces animalcules soient,
en vérité, par vous seuls effrayés, comme vous êtes
seulement étrangers, imprévisibles, durs, étrangers,
et bien que, sous de nombreux aspects, à coup sûr de
passage, de quelque façon, des habitants éphémères,
labiles, d’un bourg qui semble incliner à la catas-
trophe, et n’avoir de toute façon jamais entretenu
aucun rapport avec quelque habitant que ce soit.
Mais en vérité, vous n’êtes pas encore certain qu’il
s’agisse bien de cela, une fuite de pieds minuscules
mais vivants, d’autres habitants du bourg, peut-être
moins illégitimes. Puisque l’éboulement des pieds
ressemble beaucoup à une chute de cailloux, à un glis-
sement de sable, à un effondrement de maçonneries
oxydées par la pluie. Cela suffira toutefois : que dans
l’écoute il y ait désormais le soupçon d’une vie con-
fuse, agitée, perplexe, peut-être bouleversée, et donc,
un réseau brisé de passions, qui s’expriment en pro-
jets de fuite hâtifs, d’exils effarés, puisque, si ces
bruits appartiennent à des animaux fugitifs, reste à se
demander où ils veulent donc aller, si leur fuite n’in-
dique qu’il existe — et eux le savent bien — un lieu
où il n’y a signe d’un autre habitant, pour éphémère
qu’il puisse être; et donc qu’il existe, présume-t-on,
un bourg fait de telle sorte qu’il serait raisonnable de
supposer que jamais, pour autant que durèrent et du-
reront les temps, il n’y aura présence qui dérangeât la
fragile existence des animaux minuscules. Et donc,
vous vous demanderez ceci : que signifie donc cette
avancée, pour peu que vous ayez décidé que vous de-
vez néanmoins toujours avancer, et, en somme où
vous attendez-vous à arriver lorsque vous aurez fran-
chi le fleuve, ou lorsque vous en serez si éloigné que
vous n’en entendrez plus son doux clapotis. Puisque
vous devez vous dire ceci : vous aussi vous vous diri-
gez vers ce même bourg vers lequel courent les
taciturnes animalcules, et par conséquent, en défini-
tive, n’était votre immobilité, capturés ou persuadés
ou séduits par une lassitude illimitée, c’est là que vous
iriez; et donc, vous devez également vous demander
ceci : n’est-ce pas vous qui projetez la fuite de ces
pieds, n’est-ce pas vous qui êtes en fuite uniment à
ces derniers, mais fuyant d’où, du bourg que désor-
mais vous habitez, abominable rien que parce que
vous l’habitez, ou parce qu’il inclut une autre menace,
un autre piège ou danger, dont ni vous ni ces pieds
n’ont connaissance, mais qu’ils n’ignorent toutefois
pas. Et alors, demandez-vous si, considérant, quand
bien même il s’agirait d’une instable certitude, que ces
piétinements signalent de minuscules pieds, deman-
dez-vous s’ils sont vos frères, impliqués dans une
grande peur silencieuse; ou si vous êtes non seule-
ment en proie à la peur, mais encore que les sicaires
ignares, envoyés par quelqu’un qui veut que les être
menus et anonymes vivent toujours et uniquement
dans la terreur; et si, comme il est probable, vous
aussi, vous êtes poursuivis par la terreur, il s’agira
néanmoins toujours d’une terreur autre et peut-être
incompatible. Et, enfin, ceci ne dénote-t-il pas, au
moins, ce passage de pieds, autrement dit, qu’ils con-
naissent bien la peur, mais non la lassitude, tandis
que vous, immobiles, enclins à un repos que vous ne
pouvez pas ne pas redouter comme inutile, vous dis-
je, vous mêlez inextricablement la peur à la terreur, à
la lassitude ? Et, enfin, vous vous êtes arrêtés à cause
du violent désir d’une halte réparatrice, ou encore est-
ce le gel d’une ancienne terreur qui vous a arrêté, et à
cette dernière vous habituez-vous, maintenant, vous
appartient-il de feindre la terreur, comme lassitude,
et l’avachissement comme pause réparatrice ? Et,
peut-être, en raison de votre savante, bien que sage,
couardise, c’est à cela que vous vous plierez; affirmer
qu’en vérité vous ne pouvez être sûrs qu’il s’agit de
pieds fugitifs, et après tout vous n’avez jamais deviné
animal d’aucune sorte, et que, certes, vous n’avez rien
fait qui puisse épouvanter les animaux, pour indiffé-
rents et minuscules qu’ils puissent être ; en excluant
que le fait même que vous existiez, si vous existez
bien, puisse être en soi un signe d’horreur, pareille
transgression ne peut que comporter le délabrement
de la minuscule patrie des animaux. Mais alors vous
devrez néanmoins bien admettre ceci : que ces bruits,
que vous ne pouvez nier avoir saisis, sont néanmoins
toujours l’indice de cette même instabilité du bourg
désert au point de donner à penser qu’il est à ce point
délabré, fourbu et brisé, pareillement consumé non
par la présence mais, mieux, par l’absence de mains,
désespéré par l’impossible entéléchie qui a été
proposée à ce même bourg ; et qui l’a troublé, si tant
est que ce langage anthropomorphique paraisse tolé-
rable ; et qu’en somme, même si n’étant pas vivant,
ni, à la rigueur, mort, ce bourg n’est de quelque façon
malade, ou enclin à un délabrement méticuleux dont
il est l’artisan. Et donc, ce sera un frisson ininter-
rompu, peut-être un glissement de failles, qui
provoquera ce tremblement de choses qui peu à peu
s’effritent ; et alors, elles seront éclats et miettes, et
rien d’autre, ce qu’une imagination, tout à la fois
tremblotante et abstraite, supposait pieds. Mais,
certes, vous ne serez point sûrs de cela ; et vous le se-
riez encore moins, si vous tendiez bien votre âme
perplexe vers le déchiffrement de ce qui semble être
une glissade, une reptation de reptile, ou de serpent,
ou d’un autre animal fin, longiligne, au ventre hu-
mide, tout au plus de nature silencieuse, tortueuse,
vénéneuse et prudente, couleur de nuit ; oh, encore
plus que les pieds supposés, un bruit discutable, s’il
n’était si constant ; un bruit évident s’il n’était si oc-
cupé à dessiner des lignes contournées; un bruit qui
ne peut pas même distraire du sommeil, n’était cette
inégale grâce du parcours, tout à la fois obstiné et lé-
ger, rapide et faible; un bruit irritant de par son
inimportance, n’était qu’en vérité, il paraîtrait requé-
rir quelque voix, et insister dans un silence qu’il est
difficile de ne pas tenir pour insidieux ; et, enfin, il
pourra arriver qu’un tel bruit soit alarmant parce que
de quelque façon plongé dans un silence qu’on a des
raisons d’imaginer, plus qu’imaginer, silencieux, et
intentionnellement tel, et donc souverainement insi-
dieux. Mais, cette baliverne du bruit silencieux ne
sera-t-elle pas la médiocre baliverne d’une conscience
trop épuisée pour prêter attention aux distinctions
subtiles ? NPallons-nous peut-être pas recherchant
des raisons d’horreur, et ne nous réjouissons-nous pas
de toute trace de terreur qui explique, de quelque fa-
çon, notre fuite, si fuite nous entendons la nommer,
comme cet itinéraire qui nous a, cette nuit, conduits
à une halte suspecte dans un bourg nocturne ? Et il
faudra ajouter ceci : si nous osions supposer qu’un tel
bruit lisse et poli est un reptile, nous devrions égale-
ment dire, non sans stupeur, qu’il ne fuit d’aucune
façon, ou de ses humidités corporelles peut-être dé-
signe-t-il plutôt un plan, une cartographie du bourg,
que, peut-être — c’est une supposition —, il consi-
dère comme sien, et peut-être non sans quelque
triste, ou même non triste légitimité, le bourg étant
un lieu certes inaimable, et peut-être requiert-il pour
sa durée ou, à tout le moins, pour sa justification de
certain pouvoir, une souveraineté quelle qu’elle puisse
être. Mais qu’un serpent puisse être monarque
n’entre pas en ligne de compte dans notre façon de
raisonner; et, donc, imaginons que le serpent puisse
bien être roi mais qu’il ne le sache pas ; et, donc, qu’au
sein du bourg existent des règles se réalisant à l’insu
de ceux-là mêmes qui en sont les acteurs, mieux, les
personnages; et, donc, toi non plus tu ne sais pas que
tu n’es, à proprement parler, jamais au cœur de ce
bourg qui n’ose être énigmatique. Mais certes, même
si l’on supposait qu’en ce bourg il y avait un serpent,
et un seul, et que ce serpent était roi, nous pourrions
pas ne pas relever les bizarreries de cette baliverne;
car, comment pourrions-nous dire que le serpent est
un, et un seul. Et s’il n’était pas un seul, nous devrions
entendre les lignes mixtes des itinéraires du serpent,
des serpents, il devrait y avoir une sorte de ville rep-
tile, fournie non seulement de bruits glissés, mais de
sifflements, et de claquements, de rauques tinte-
ments. Mais alors, le serpent ne sera pas roi, à moins
qu’il n’y ait une cour, mais la cour ne peut qu’être
bruyante; et, dans ce bourg, un serpent solitaire pa-
raît, enfin, mentalement, non impossible, mais dans
la fable commune que nous ne connaissons pas, sinon
pour nous illusionner, pour nous faire peur, des ser-
pents minces et tristes et, dans le même temps,
régaliens et solitaires, enclins à gouverner un bourg
par ailleurs non serpentesque. Et encore, ce glisse-
ment ne sera-t-il pas un peu de sable que le vent
transporte d’une maison à l’autre du bourg annoté ?
Et le serpent peut être rien de plus que l’un des
innombrables fils de votre volonté acharnée à avoir
peur. Donc, disons que vous exigez ceci : un bruit qui
eût de la constance, du rythme, qui signalât un mou-
vement sensé, ou, à coup sûr, non mû par vent, ou
éboulement, ou tremblement de terre, ou pourriture
de pluie, ou délabrement temporel. Et voici que ne
vous semblera-t-il pas entendre — et vous commen-
cerez à tendre l’oreille — le rythme profond, bien
aéré d’une haleine ? Supposons qu’il s’agisse d’un ani-
mal, qui ne soit souffle de vent, puisqu’il peut arriver
que le vent contourne quelque coin de rue de cer-
taines de ses rythmiques venteuses rafales, non
dissemblables uuiie haleine scandée. Il se peut qu’une
fontaine dispense de l’eau selon un rythme pério-
dique, point continuellement, mais seulement après
avoir accueilli en elle une présence, grandiose, une
volonté d’eau si intense qu’elle se transforme instan-
tanément en fontaine. À condition que dans les
ténèbres il n’y ait également la mer, il se peut que le
retour rythmé des vagues du fleuve confère à un corps
vivant ressemblance de grand souffle, bouffée, ou
vent intrinsèque. Certes, tout ceci est possible, et il
est sûr que tu ne renoncerais pas à supposer quelque
chose de naturel, sachant combien non naturel peut
être le naturel, tout en concédant ceci, pourvu que le
naturel renonce à être vivant, et imprévisible, et sus-
ceptible de désir, d’amour, de plainte, de désespoir.
Mais, bien sûr, cet époumonement scandé, roche, ne
sera ni plaine ni muraille ; et, donc, feignons de le
tenir pour indice de chose vivante ; sera-ce un animal
grand ou minuscule ? Certes, non minuscule. Ni rat,
ni reptile, ni scorpion, ni serpent. Mais qu’on le sup-
pose animal de quelque dignité enrichie; non pas
chien, mais peut-être grand comme chien; non pas
chat, mais peut-être mobile comme chat ; non pas ta-
pir, mais peut-être pensif comme tapir; non pas
taureau, mais peut-être grave et puissant comme tau-
reau ; non pas lion, mais peut-être véloce et d’acre
odeur comme lion; non pas éléphant, mais peut-être
noble, souverain et doux comme éléphant; enfin, non
pas dinosaure, mais peut-être tout à la fois terrible et
inexistant, infiniment mort, comme dinosaure. Mais
alors, c’est de cela dont il nous arrivera de nous éton-
ner : qu’un animal, de certaine stature et poids
corporel, ne rende d’autre son, sinon cette creuse res-
piration. Et donc, quelque question oiseuse et
néanmoins suscitée par une peur intime ne saurait
faire défaut. Par exemple, qu’en ce bourg, qui appa-
raît complètement privé de vie — parce qu’il faut bien
avouer que jamais, à aucun moment on n’a vu ni in-
dice indubitable de vie ni même une empreinte dans
le sable préhensile mouillé par la pluie — soit, au
contraire, fréquenté, mieux, habité, peut-être depuis
toujours et pour toujours, par une sorte de vie pour
quelque raison non dissemblable de celle que nous
connaissons, mais par ailleurs à elle étrangère ; met-
tons qu’elle soit peuplée par des animaux
innombrables, et parmi ceux-là, jusque par un roi,
mais que ces derniers soient ainsi faits qu’ils ne peu-
vent laisser ou ne doivent laisser trace ou empreinte
d’aucune sorte; et qu’ils n’aient son de voix; ce qui
peut se faire, et dont la peur revient non sans quelque
précieuse agitation, cette condition de mutité, susci-
tée par maladie, ou par vexation, ou par terreur, ou
enfin par naturelle obéissance. Par maladie : mais
donc, ce bourg ne sera-t-il pas désert parce que, da-
vantage que bourg, il est bubon, ces maisons ne sont-
elles pas bâties de sanies, ne s’agit-il pas d’une puru-
lence d’édifices, d’une furonculose, d’une plaie de la
terre ; une tumeur, à coup sûr une tumeur, lésion an-
cienne ayant crû pour le déchaînement et l’assassinat
de la terre; ce fleuve ne sera-t-il alors pas écoulement
de pourriture, et la pluie ne sera-t-elle pas larmoie-
ment naturel du corps qui dissout l’étroite tessiture
des nerfs, et peut-être un auto-deuil, une façon de
pleurer sa propre mort puisque, après tout, du ciel on
ne voit rien, et donc, il n’est pas impossible que les
larmes ne soient pas célestes, mais étrangement na-
turelles — mais, désormais, que signifie naturelles ?
Étant maladie, est-il possible que le bourg et le fleuve
et le château soient de quelque manière partie
prenante de la vie comme consumation non plate-
ment temporelle, mais comme épuisement
pathologique, précisément décès, suite à une maladie
pernicieuse ? Et alors, les murmures de pieds et de
serpents seront également possibles comme naturels
et dans le même temps comme exceptions au naturel,
mais, après tout, n’est-il pas vrai que vous vous êtes
toujours, toujours méfiés de ce terme si réductif, de
naturel ? Mais si — et il n’est pas insensé de le penser,
cette fantaisie vous emplira de terreur, que les ani-
maux soient muets en raison de quelque vexation à
laquelle ils sont soumis ne sera-t-elle pas une fantai-
sie plus consolatrice ? Et ici, vous devez encore vous
demander si cette vexation n’est rien de plus que votre
présence, qui retient en elle quelque chose de désolé,
ou de contagieux — n’est-ce pas vous ou des êtres
semblables à vous, qui auriez pu être à l’origine de la
contamination du bourg nocturne ? —, et donc vous,
de toute façon doux ou participants d’une terreur
éducative, vous êtes également transi de terreur, et
c’est cela que vous seul ne percevez pas, la limite ex-
trême de votre lassitude, la dévastation qui s’assortit
à votre reddition, et, enfin, la catastrophe qui s’assor-
tit à votre impossible projet de repos; et pour ces
animaux vous, qui êtes en somme vexation, si tant est
qu’ils existent vous êtes la doublure omnipotente d’un
quelconque omnipotent distributeur d’effroi et d’un
miniaturiste, exécuteur de massacre. Certes, étant
vous-même affligé d’un tabès obstinément théolo-
gique, vous imaginerez qu’il s’agit de quelque
puissance suprême, bien qu’en votre cœur vous sa-
chiez bien, que justement, votre lassitude, et votre
halte dans ce bourg, et l’écoute des bruits, et les pro-
jets d’un repos qui autorisât de passer au-delà du
fleuve, ou qui éloignât du fleuve traversé, tout ceci
paraît inspiré par un système d’absence, compliqué
mais indéniable, une sorte de parenté de la carence,
une grande, généreuse famille de néants consanguins;
qui, enfin, serait comme décrire la topographie des
ciels, ceux qu’on ne découvre justement pas depuis le
bourg nocturne, c’est certes parce que l’itinéraire qui
a conduit à ce bourg de désolations organisées n’au-
rait pas été possible sinon dans l’hypothèse de la
carence. Mais carence de quoi donc ? Évidemment,
pas de vous-mêmes, qui serez donc présents, et donc,
tandis que vous êtes motivés par l’absence, eux, les
animaux, seraient justement liés à votre présence, qui
serait telle, même si constituée, ainsi qu’il semble, par
un ingénieux héraldique enchevêtrement de carences,
oserait-on dire. Mais cette explication, non invrai-
semblable, paraît très ingénieuse et, surtout, elle vous
répugne, croyons-nous, et ce n’est pas la première
fois, cette tentative de vous suggérer un pouvoir qu’il
ne semble pas sensé de vous confier, ou de vous
attribuer, et vous vous imaginerez peut-être usurpa-
teurs, impudemment, bien sûr, puisque être
justement usurpateurs, ne paraît pouvoir être d’au-
cune façon démenti, puisque, de quelque façon que
vous soyez parvenus au bourg, il ne vous appartient
certes pas, et il ne vous héberge pas, et s’il y a des
animaux, ce sur quoi nous sommes convenus de
n’avoir aucune certitude vous n’avez pas institué un
traité avec eux, et donc, vous n’avez à alléguer que ce
mélange de lassitude et de terreur qui paraît singula-
riser l’usurpateur, le tyran discontinu, tout à la fois
mû par la férocité et par la terreur, de la fugue à
l’agression ; et si vous opposiez, comme vous le faites
toujours, qu’en vous il n’est nulle férocité, on vous de-
mandera d’où il faudra tirer cette fureur, sinon d’une
idoine grandeur de peur pavide et apeurée. Si l’on
suppose que quelque terreur est la cause de cette
muette condition, entendant par là quelque chose de
différent de la vexation menue, pédante, la bureau-
cratie de la torture. Mais une terreur générique et
néanmoins inclusive, presque comme si ce bourg était
situé, et cela ne vous paraîtra pas insensé, en terre de
terreur, bien que l’on ne sache pas quoi, ou comment,
ou de quelle manière ; mais tel que la terreur soit une
sorte d’air respirable, et même sain, généreux, peut-
être fortifiant, qui garde des fragments de vie exigus,
afin que tous, sans exception, soient sujets à la
terreur, soient marqués du sceau de la terreur; c’est
pourquoi, courir, ramper, respirer ils peuvent, mais
en aucun cas gémir, ce qui reviendrait déjà à dialo-
guer avec la terreur, à se poser face à elle, et à se
déclarer comme quelque chose de différent de la ter-
reur, d’être capables d’horreur mais n’être pas
identique à l’horreur. Et, en somme, ce silence serait
moins absence de voix qu’absence de pleurs; et de ce
fait, bien, bien plus terrible. Car cette dernière sup-
position demeure, elle s’énonce comme suit : si par
nature ils se taisent, alors elle sera non naturelle cette
nature, différente de tout ce que nous entendons par
nature, et donc, il faudra néanmoins dire que ce
bourg sera un lieu situé au-delà des limites de ce que
l’on tient ici pour nature, et la halte, le repos, la lassi-
tude, l’errance qui nous ont conduits jusqu’ici seraient
une avancée dans les territoires d’un au-delà qui
semble dépouillé de toute la familiarité du naturel,
mieux, de toute familiarité, et vous devez maintenant
supposer que vous vous trouvez dans une angoissante
terre de miracles, de prodiges, de monstres, bien que
le monstrueux se manifeste dans le clandestin, le se-
cret, le tacite, l’ambigu, cette condition obstinée où
tu ne peux cesser de soupçonner que là où il y a des
choses, il y a des vies, et que les vies ne sont autre
chose qu’ingénieuses choses. Et tu auras peur de
t’être avancé trop loin, dans un lieu qui ne souffrira
d’améliorations, que tu franchisses ou non le lent
courant du fleuve. Toutefois, à ce stade, tu devras
néanmoins toujours avouer que quelque chose que tu
avais décidé de qualifier de silence n’existe désormais
plus, et qu’elles soient choses qui se défont, ou ani-
maux qui fuient, ou règnent, ou souffrent, quelque
chose rend un son, ambigu, ténu, labile, bien moins
que voix, mais pas le moins du monde silence. Donc,
que toi, qui cherches trêve et repos, toi, fourbu et las,
tu n’as pas trouvé le lieu du non-événement, mais un
lieu, quel qu’il soit, voué à quelque énigmatique évé-
nement. Supposons maintenant, maintenant
seulement, qu’en ce moment, précisément lorsque
vous vous apprêtez à accepter l’interprétation, pour
partie répugnante, selon laquelle le lieu de la halte est
également le lieu des événements, pour autant que
ces événements s’offrent avec une astuce cachée, ou
une allusion ambiguë; supposons que maintenant,
lorsque, encore de façon avo-cassière, vous avez tenu
l’image d’une vie occulte en respect, et que vous êtes
parvenus à garder la conviction, par ailleurs non in-
fondée ni capricieuse, selon laquelle ces bruits ou sons
ou, disons, voix n’étaient qu’indices d’une agitation
matérique, d’une instabilité de choses, d’une labilité
de sables, en somme, le trouble de choses qui igno-
rent l’événement, supposons qu’en pareil moment on
entende, distinctement et irréfutablement, un
grincement, donc, une voix animale. Avant de pour-
suivre, il paraît toutefois sage ou du moins opportun
de penser à la manière dont vous vous êtes disposés à
tenir tête aux bruits précédents ; votre attitude a été
prudente, élusive, non dialoguante, attachée à vous
poser en regard de ces sons non pas comme alterna-
tive ou contradiction mais plutôt comme pour
suggérer, à ces sons, dis-je, bien qu’il ne soit pas rai-
sonnable de leur attribuer la capacité de recevoir des
suggestions, pour suggérer que vous n’étiez pas es-
sentiellement différents de ce monde qu’on a dit fait
de maçonneries délabrées, de portes claquées par le
vent, de gouttes méticuleuses, de sables instables.
Vous avez cultivé votre espèce minérale, parce que
celle-ci vous était particulièrement chère, comme
celle qui vous aurait le moins mis en conflit, qui aurait
le moins souligné votre extranéité, qui aurait le moins
posé le problème du caractère licite de votre halte.
Désormais, cette stratégie n’était pas infondée,
mieux, elle est à sa manière astucieuse, mais com-
ment ? En effet, si ces bruits étaient tous et
uniquement d’origine naturelle, choses, briques, eau,
vent, il fallait supposer qu’ils auraient été indifférents
à votre présence, de quelque façon qu’on l’envisage.
Donc, votre prudence n’avait d’explication qu’en
vous-mêmes : si le bourg dans lequel vous aviez dé-
cidé de passer la nuit était tout entier et uniquement
fait de choses; et, toutefois, de choses de quelque ma-
nière instables, puisqu’elles produisaient des bruits,
même sans signification, ne s’avérait-il pas opportun
de mettre en avant une image qui s’éloignât des règles
ou habitudes des choses; puisque, de cette manière,
se serait insinuée une discontinuité, une incongruité,
qui vous serait, peut-être pas à tort, apparue insi-
dieuse. Vous avez été immobiles plus que nécessaire,
et si vous avez bougé vos pieds, ou touché quelque
chose, la marche sur laquelle vous étiez assis, vous
avez soigneusement imité un genre de bruit qui pou-
vait être confondu avec un bruit totalement naturel.
Confondu, mais par qui ? Justement, votre conte-
nance était adroite mais étrangement justifiée. Et, en
vérité, on ne pourrait l’interpréter qu’en recourant à
un raisonnement, qui est justement celui que vous
vous refusez de faire; qu’il était possible que toutes
ces sources de bruit, certaines d’entre elles, ou même
une seule, mais il était impossible d’établir laquelle,
fût, selon des modes difficiles à définir, aux prises
avec un problème non dissemblable au vôtre; autre-
ment dit, comme si elle était attachée à produire un
bruit que quiconque, même quelqu’un tel que vous,
aurait interprété comme le bruit d’une chose. Par
exemple, le rythme de la porte qui oscillait et produi-
sait ses coups rapides et légers, était-il aussi
rythmique que l’on pouvait s’y attendre ? Et n’y
aurait-il pas entre pendante et impétueuse goutte et
goutte un intervalle suspect, presque comme si
quelqu’un avait fait halte rien que pour saisir d’autres
sons, quelque forme d’oreille ? Naturellement, il n’y
avait pas moyen, et il n’y aura jamais moyen de savoir
si la situation était bel et bien celle-là; au demeurant
nous savons qu’il n’est pas impossible de supposer
que toutes les sources de bruit sont dans cette même
situation de réciprocité mais alors ne serait-il pas
inopportun de se demander pourquoi ces sources
s’épouvantent les unes les autres à tel point; mais ici,
il n’est pas besoin d’ajouter de didascalies, puisque la
peur de ces dernières ne serait pas différente de la
peur que vous avez éprouvée, et qui vous a amené à
prendre une attitude si peu prudente, faible, mieux,
tout à fait lâche. En effet, chacun ignorant la nature
des sources de bruit, mieux, ignorant d’un côté si ces
bruits étaient, après tout, comme on le supposait, si
dépourvus de sens par ailleurs, supposant qu’on ne
pouvait y chercher aucun sens, mais seulement la
preuve de l’existence de quelque chose, dont la nature
demeurait d’autre part imprécise ; tous ceux — si l’on
peut s’exprimer ainsi — qui se trouvaient, ou séjour-
naient dans ce bourg, s’étaient choisi une condition
de défense avisée, attachée à courtiser le non-être,
sans toutefois y précipiter. Mais un point demeurait
ardu : il n’était d’aucune façon possible de dire s’il y
avait en réalité une source de bruit quelconque qui
vous fût de quelque façon analogue, pas plus qu’en
acquiesçant au hasard, il n’aurait été possible de sa-
voir si pareille constatation ne pouvait impliquer un
danger accru ou, au contraire, quelque alliance, fût-
elle ambiguë.
Vous avez surtout cultivé l’immobilité; cette der-
nière n’est, en vérité, pas l’attribut nécessaire des
choses, puisque l’eau s’écoule, le vent souffle, la porte
oscille, le sable glisse, la brique se brise en tombant,
il est toutefois sûr que l’immobilité mime dignement
la condition de la chose ; de la pierre, par exemple, de
la roche, ou même du mur ; et il n’est pas impossible
que ce dernier, le mur, dis-je, vous apparût comme le
modèle idoine de votre dignité de chose. En effet,
non secondaire, un point est tu à dessein ; autrement
dit, en vérité vous pouviez produire quelque bruit, de
voix y compris, mais en recourant à un déplacement
temporel : autrement dit, en vous en remettant à
votre mémoire. Maintenant, tandis que pierre ou
roche peuvent, pour autant qu’on le sache, être com-
plètement dépourvues de mémoire, nous pouvons
imaginer un mur qui, construit, et préalablement
projeté, et préalablement pensé, et préalablement dé-
siré, sera de quelque façon impliqué dans les
persistances de la mémoire. Mais cette solution, si
nous voulons la qualifier de la sorte, ne manquait pas
de produire de pensives hésitations : puisqu’il n’était
pas impossible que quelqu’un ou tous les sujets des
bruits s’étaient retirés dans leurs propres mémoires,
dans lesquelles se déroulait, peut-être, quelque dia-
logue, ou, du moins, ce dialogue avec d’autres
mémoires n’y était-il pas impossible ; et donc, votre
prudence ne pouvait pas s’aventurer en arrière jusqu’à
atteindre le terme de la mémoire, qui devait être pro-
tégée des invasions, pièges, ou, simplement, des
flatteries provenant de bruits ou de voix encloses en
d’autres mémoires. Et il faut toutefois répéter qu’à
aucun moment rien ne pouvait assurer que ces pré-
cautions avaient un sens mais elles n’avaient
simplement été que précautions dictées par une peur
ingénieuse, la peur seule existant dans ce bourg ; mais
n’avait-on pas dit que ces bruits pouvaient avoir af-
faire avec certaine peur ? Désormais, en réduisant le
problème à quelque chose de minimal, de dérisoire,
ne sera-ce peut-être pas la peur pure que vous cultivez
qui menace les autres sujets de bruit, et, en bref,
comme source de terreur ne pensiez-vous pas être
vous-mêmes une source de peur dans la mesure où
vous êtes vous-mêmes intolérablement contaminés
par la peur ?
Donc, au moment où on entend le grincement,
vous êtes en train de discourir sur la peur ; de votre
peur, et de la peur du lieu, et de la peur qu’elle
engendre, peut-être, et qui interprète, peut-être, les
autres bruits. Il est de toutes les façons naturel que
votre présence, et elle seule, soit l’interprétation du
lieu, du bourg, tel qu’on l’a défini, et que, peut-être,
si vous n’étiez pas parvenus jusque-là, n’y aurait-il au-
cun bruit. Mais ici un nouveau problème ne peut pas
être abordé : si vous êtes parvenus ici dans un mo-
ment de silence, ou si c’est ce qu’il vous semblait, il
sera opportun d’interpréter votre attitude vis-à-vis de
ce silence, même si elle est illusoire, puisque la con-
dition illusoire probable des bruits n’a pas empêché
de poser le problème de l’interprétation de votre dia-
logue avec ces bruits. Donc, durant un certain temps,
qu’importe si brièvement ou longuement, si instan-
tané ou séculaire, vous avez vécu dans un état de
silence. Le silence n’est pas réduction à zéro du bruit,
mais quelque chose de différent, un ailleurs en regard
du bruit. De cet instant, vous avez dû donner une in-
terprétation du silence et de vous-même dans le
silence. Je sais qu’on a dit que peut-être vous vous se-
rez réjouis, indice que le lieu était souverainement
approprié à une halte, à une pause reposante ; mais
puisque vous n’avez jamais su définir de quelle nature
était l’itinéraire interrompu par cette pause, en quel
sens cette pause silencieuse a été satisfaisante peut-
être cela n’a-t-il jamais été clair. En réalité, vous avez
évité de poser le problème du silence ; en effet, s’il
s’était agi de silence total, le silence qui se définit
comme ailleurs, ce silence-là aurait été inattaquable,
de quelque façon autonome, à lui-même suffisant ;
tandis que justement votre réaction a consisté à élu-
der la qualité impérative, l’incapacité dialectique de
ce silence. Disons que, précisément à ce moment-là,
vous vous décriviez comme particulièrement repo-
sant, a été en réalité le moment initial de la peur, la
peur qui a engendré les bruits. Le temps d’un instant,
vous vous êtes demandé si vous étiez morts, si vous
étiez parvenus à un point de toute façon définitif, au
point de ne tolérer ni perfectionnements, ni correc-
tions, ni interprétations. Voilà, ce qui dans ce silence
vous apparaît intolérable, c’était justement la cons-
cience qui ne tolérait pas d’interprétations, et donc
qu’il n’était pas possible de se poser comme alterna-
tives, comme vis-à-vis, comme acteurs d’un dialogue,
et il était en réalité impossible de vivre ou, de toutes
les façons, d’habiter ce silence. Mais à ce stade, ce qui
a toujours été votre inépuisable ressource vous a se-
couru : la mauvaise foi. H n’était en effet pas sûr que
ce silence fût véritablement silencieux; ce silence
était, devait être ambigu, puisque vous avez décidé
que les bruits étaient ambigus ; le silence n’est pas
écoutable, mais ce silence pouvait être écoutable; un
silence impur. Cependant votre mauvaise foi n’était
pas aussi courageuse qu’elle était subtile; ce qu’il
faudrait regretter, n’était que votre lâcheté est une ad-
mirable ressource. En effet, ce silence impur tolérait
des interprétations, et donc il les exigeait ; mais in-
terpréter le silence signifiait pénétrer dans le silence,
l’accepter, et cela était terrible, parce que l’impureté
du silence ne diminue ni son ampleur ni sa distance.
Si le silence pur est étranger, et terrible en vertu de
son étrangeté qui le rend incompréhensible, le silence
impur est éloigné, dans la mesure où en quelque point
qu’on le pénètre, depuis ce point-là un autre silence
recommence, tout aussi impur et tout aussi illimité.
Mais son impureté fait qu’en ce silence on pénètre,
lentement, fatalement, mieux/avec une certaine non-
chalance, qui, toutefois, non seulement ne se
désassortit pas, mais n’en fait qu’un avec la peur. Et
le silence impur a encore ceci d’inquiétant, bien que
personne ne sache depuis quelle chose et vers quelle
chose, il devient, et si en quelque image, changé, ce
silence connaîtra le repos ; j’ai dit image, mais vous
savez que, justement, la réticence à l’image, qui ap-
partient en propre au silence impur, l’apparente
étrangement aux bruits, et en vérité, dans ce bourg,
dans cette nuit, durant cette halte, il ne peut y avoir
d’image sinon la vôtre. Donc, la mauvaise foi, qui
vous a permis de vous soustraire au silence pur, et
donc intolérable, désert, vous a donné accès au silence
impur mais celui-ci, comme on le dit de certains
engins produits, ou élucubrations alchimiques, celui-
ci est instable, et, donc, le silence impur est une sorte
de surface instable, telle une table en équilibre sur un
tronc, un jeu d’enfants, j’imagine, et voici que le si-
lence impur, dans lequel vous vous êtes réfugiés pour
éviter l’horreur de la peur silencieuse, vous en offre
maintenant une autre, plus douce et indirecte, une
plus lente et insinuante horreur, et c’est l’horreur du
devenir ; mais, même si vous osez y penser, dans le
silence pur vous n’osez vous abriter, et donc, vous de-
vez poursuivre dans cette intolérable expérience avec
l’impureté silencieuse. Mais cette impureté pourrait,
certes, également vous consoler; elle pourrait vous of-
frir un espace mental digne, pour vous dire que rien
d’irréparable n’est survenu, et donc que vous êtes dans
une condition qui rassure : mais dans ce que l’on a
dit, il est également implicite que si rien d’irréparable
n’est arrivé, cela veut seulement dire que quelque
chose d’irréparable devra néanmoins survenir, et que
donc l’accès au silence impur signifiera le choix d’une
voie indirecte, élusive, labyrinthique, énigmatique,
pour atteindre à cet irréparable que ce même accès au
silence impur avait de quelque façon éloigné. Certes,
vous devriez vous demander si votre lâcheté, ou votre
mauvaise foi, vous ont fourni une aide précieuse, ou
si elles vous ont acheminé vers un itinéraire de peurs ;
de toutes les façons, telles demeurent vos armes les
plus subtiles, et je ne vois pas pourquoi vous devriez
renoncer au secours de ce qui vous est naturel. Mais,
en bref, nous avons discouru de situations qui sem-
blent dépassées, au moment où il ne s’agit ni de
silence pur ou impur, ni de bruits ; mais d’une autre
chose, et, justement, de ce que nous avons défini
comme un grincement. À proprement parler, grince-
ment paraît inexact ; ù existe un mot comme
glouglou, qui me paraît plus approprié; un roucoule-
ment, disons, quelque chose qui a partie liée à
l’idiotie et au plaintif. Mais, voyez-vous, ces deux
mots inaugurent un temps inédit, puisque ce qui
souffre des mots tels idiot ou plaintif, n’est certes pas
chose sans devenir; ce devra être chose vivante, bien
que les deux mots s’accordent mal. Naturellement,
pour l’heure, vous évitez d’exclure qu’il s’agit d’un
bruit ou d’une voix animale; et ainsi, ne pouvant plus
penser à des choses naturelles, vous devez imaginer
quelque prodige phonique, disons un fantôme, un
ange, un démon. H est clair qu’à ce stade votre mau-
vaise foi devient dangereuse et, donc, vous devriez
vous contenter d’être lâches; mais cela non plus n’est
pas facile. En effet, le grincement pose aussitôt des
problèmes que vous devez néanmoins commencer à
sonder. Entre-temps, le grincement, plus exacte-
ment, le glouglou, parce que opaque et sourd, doit
être tenu pour l’inauguration d’une ère, dans laquelle
aux bruits succèdent les cris d’animaux, mieux, dirais-
je, les voix, à condition qu’il ne soit à proprement par-
ler pas question de tenir également ces autres, trop
facilement qualifiés de bruits, pour des voix. Mais
quels rapports entretiennent donc ces voix avec les
bruits qui précèdent ? Le problème, à l’évidence, est
fondamental, et il ne peut être affronté sinon avec
une timide mauvaise foi. Je suppose qu’à ce stade, il
est opportun de mettre en évidence une interrogation
qui semble essentielle pour projeter un comporte-
ment cohérent vis-à-vis du glouglou, ou quel qu’il
puisse être. L’interrogation est la suivante : quel que
puisse être le rapport que ce son entretient avec les
bruits qui l’ont précédé. Maintenant, aussi longtemps
que nous écoutons seulement ce glouglou, nous pou-
vons imaginer une solution n’impliquant pas une
rupture irréparable. Ce glouglou pourrait être un cas
extrêmement rare de bruit qui imite une voix; mais
c’est peu probable. Examinons donc la situation, tout
en sachant que depuis cet instant, il est possible qu’au
glouglou succède un grincement, une plainte, un sif-
flement ; et, en somme, qu’il soit inévitable de penser
à une carte totalement inédite du lieu où nous avons
fait halte. Maintenant, si les bruits sont devenus sons
à l’instar de celui que maintenant nous entendons, et
d’autres que nous nous apprêtons à écouter, cela vou-
dra probablement dire que nous avons depuis
toujours habité un lieu peuplé de voix — donc non
un lieu inoffensif puisque tout peut être inoffensif —
ce n’est pas certain — exception faite de quelque
chose de vivant, susceptible de voix. À présent, si
nous supposons que les bruits ont précédé les voix,
nous pouvons supposer que cela a pu survenir parce
que toutes les voix possibles s’étaient déguisées en
bruits ; ou encore, parce que, d’une certaine façon,
l’ère des bruits s’est achevée, et que l’ère des sons lui
a succédé; ou même qu’une sorte d’invasion des voix
s’est produite, qu’à l’origine, au moins une voix étran-
gère au monde des bruits, s’est introduite en lui ; et
alors il se pourra qu’à partir de cet instant, il n’y aura
plus de bruits, ou que la présence du son agira sur les
bruits, les persuadera de devenir sons, voix. N’im-
porte laquelle de ces hypothèses devrait être digne de
foi, et l’une d’entre elles doit néanmoins l’être, cela
signifie que depuis cet instant, nous nous trouvons
dans une condition totalement inédite, et que, de
toutes les façons, il sera difficile de ne pas la tenir
pour extrêmement dangereuse; bien que personne ne
sache préciser de quelle sorte de danger il s’agirait, ni
s’il s’agirait, pour ainsi dire, d’un dangereux danger,
autrement dit, un état qui menace tout le système que
vous vous êtes peu à peu créé pour résister face à une
situation intolérable. Les bruits ont-ils cessé ? Met-
tons que oui. Cela pourra être la conséquence du fait
que les bruits ont perçu le glouglou, qu’ils se sont
alarmés ; ils se tiennent cois, pour ainsi dire aplatis,
et ils se taisent de telle manière que leur silence ne
pourra pas ne pas parvenir comme un signal à la
source du glouglou; donc, ce silence que nous ne pou-
vons définir ni pur ni impur, nous pouvons le
percevoir sonore ou signalétique ; et nous pouvons
supposer un dialogue entre silence et glouglou. Dé-
sormais, tu remarqueras qu’en cet instant, toi aussi tu
te tais ; et que tu es donc impliqué dans ce silence.
En effet, le silence que tu expérimentais comme ins-
trument de prudence vis-à-vis des bruits tendait à te
rendre homogène aux bruits, à ne pas être différent;
autrement dit, tu te proposais comme bruit potentiel;
mais maintenant, c’est différent; tu te tais parce que
tu dois prendre des mesures mentales vis-à-vis du son
qui a lésé ta carte nocturne. Maintenant, observeras-
tu, tu n’es plus las, à ta lassitude, qui t’avait persuadé
de prendre du repos, s’est substituée une alarme pro-
fonde, qui n’est pas seulement de la peur, mais une
forme de terreur aussi raffinée que subtile, une terreur
active, non inconciliable avec l’existence. Désormais,
donc, telle une sorte d’enfance, tu es en train d’éloi-
gner de ton esprit le temps des bruits et tu t’élèves
face à ce que tu définis désormais comme son, le
glouglou, en somme. Écoute-le : il s’agit d’un son
rauque, doux, chantonné d’une voix monotone.
Mentalement, tu essaies de l’expérimenter. Tu l’ex-
périmentes, parce que tu cherches à comprendre à
quel état d’esprit ce son correspond, il n’est pas diffi-
cile à définir : c’est une plainte. À ce stade, tu renâcles
certainement à dire simplement que tu es en contact
avec une plainte; cela ne pourra pas ne pas vous ap-
paraître comme une définition anthropomorphique ;
car, on le comprend, affirmer que ce glouglou est une
plainte ne dit rien de définitif quant à la chose dont
il va se plaignant, dont il se plaint ; s’il s’agissait après
tout de plainte, ou, non, d’un cri que, mus par l’an-
goisse, nous lisons comme plainte; et, en pareil cas,
nous ne savons pas même si nous sommes induits à
le tenir pour une plainte parce que nous tendons à lui
ôter de son agressivité, ou parce que nous voulons
instituer un rapport de quelque manière fraternel, ou
parce que cette plainte nous procure l’étrange eupho-
rie que l’on éprouve face à une souffrance que nous
ne partageons pas, mieux, que nous refusons. Entre-
temps, ce qui se plaint est une forme extrêmement
sophistiquée de chose, d’une chose sur le point de
passer dans l’être, d’expérimenter le devenir, de goû-
ter la souffrance et le désir, justement à l’orée, sur le
seuil ; et cette plainte sera-t-elle donc l’angoisse d’un
état de chose perdu, cette chose qui ne connaissait ni
l’évolution ni le déclin, mais qui tout entière passait
peu à peu d’objet à l’état de poussière ? Désormais, la
chose est en train d’expérimenter les premières solli-
citations de l’être ; et il se peut que l’être défigure
l’être de la chose; que dernier soit le pleur non pas
tant d’une naissance, mais le gémissement d’une
transformation qui suppose d’innombrables modali-
tés de douleurs, ces modalités que tu connais
parfaitement, et qui t’ont conduit dans cette halte
d’étape, au cœur de la nuit. Donc, s’il s’agit d’une
chose qui s’élève sur le seuil de l’être, tu ne peux, en
aucune façon, savoir de quoi il retourne. Tu peux la
tenir pour un monstre, et il est vraisemblable que, si
tu pouvais la voir, elle t’apparaîtrait tel un monstre,
précisément; mais monstrueux au point d’être le
monstre qui pleure. Que penses-tu qu’il soit ? Peut-
être la porte heurtée par le vent a-t-elle été investie
par un vent différent, et maintenant la porte sait
qu’aucune main ne pourra plus la réconforter, il n’y
aura pour elle ni fermeture ni ouverture, mais seule-
ment ce vacillement ininterrompu devant un pertuis,
cette solitaire oscillation sur des gonds instables,
vieillir et attendre la mort dans cette fragilité ininter-
rompue, dont, jusqu’à présent, la porte n’avait pas
conscience. Ou peut-être une brique brisée qui a ac-
quis la conscience de sa propre extranéité vis-à-vis de
l’édifice où elle a été placée, ou, mieux, il se peut que
cette expulsion ait précisément donné à la brique le
signe de son nouvel état, quelque chose qui existe
sans qu’elle fasse partie d’un système. Mais, bref :
quel que soit le bruit que tu choisiras, tu pourras ra-
conter une histoire hypothétique et, dans le même
temps, monstrueuse qui décrit l’itinéraire de la chose
vers l’être, et dans cet itinéraire, tu situes cette
plainte. Naturellement, rien de tout cela n’est certain;
mieux, tout cela est aléatoire; tu sais seulement que
quelque être que tu n’oserais définir simplement
comme chose émet un son qui te semble être une
plainte. J’ai dit, tu n’oserais pas; et donc, tu dois ad-
mettre que cette plainte est également une menace ;
la chose est, en effet, une image réductive ; par
exemple, la chose semble ne pas avoir faim; il semble
qu’elle n’endure pas la solitude; elle n’a pas d’idées
dont elle cherche à nous persuader ; de révélations
auxquelles nous amener; il ne semble pas qu’elle
tombe amoureuse; elle ne tombe pas malade, elle
n’est, à tout le moins, pas contagieuse sinon envers
d’autres choses — l’effondrement, peut-être une épi-
démie. Mais désormais toutes ces inoffensives
certitudes négatives quand bien même instables —
personne n’a jamais défini de manière irréversible ce
que peut donc être une chose — sont insoutenables ;
et il faut laisser le champ libre à l’hypothèse selon la-
quelle il y aurait quelque chose susceptible de faim,
d’amour, de contagion, d’idées. Il serait facile d’affir-
mer qu’un être ainsi fait, même s’il s’agit d’un être
seulement partiel, pourrait être notre ami, ou, de
toutes les façons, non un étranger ; mais il y a beau-
coup de nouvelles que tu ne possèdes pas, tu ne sais
pas davantage comment te les procurer, pas plus que
tu ne veux te les procurer, parce que, en pareil cas, tu
serais contraint d’affronter une image plus précise et
donc plus menaçante. Admettons même que cette
chose est sur le point de passer dans l’être, nous ne
savons ni à quel point de cette étrange transformation
elle en est, pas plus que nous ne savons comment
cette transformation sera menée à bien; nous savons
quels affects peut percevoir ce qui de la sorte trans-
forme, ni s’il est seul ; parce qu’il n’est pas impossible
que dans le même instant toute une foule, une mul-
titude de choses deviennent des êtres, peut-être sont-
ils à différents stades de transformation, une poignée
d’huisserie commence maintenant, mais le donjon est
déjà en train d’essayer de s’arracher les cheveux, et
une gouttière est en proie à un intolérable égarement.
Donc, une grande prudence est nécessaire. En pre-
mier lieu, nous ne savons rien des dimensions de ce
qui émet ce son; dans ces ténèbres, toi aussi, tu as
dans une large mesure, véritablement, perdu la claire
conscience de ce qu’est ta dimension ; certes, il se
peut que cette voix provienne d’un être énorme,
comme d’un insecte ; mais encore, personne ne sait si
l’être énorme est doux, et l’insecte vénéneux, ou
l’inverse ; et personne ne sait si, une fois la transfor-
mation consommée, cet être ne se mettra pas en
mouvement et, alors, la carte du bourg tout entière
deviendra instable, mieux, aucune carte ne sera ja-
mais d’aucune façon possible, personne ne saura plus
où l’on se trouve, et tout cela parce que quelque chose
qui glougloute s’est mis en marche, si c’est bien là le
verbe exact, mais même si son mouvement était une
reptation, rien ne serait différent, le bourg serait in-
habitable, de sorte que tu ne saurais où aller, et ne
saurais pas même si au-delà du fleuve, de ce fleuve
qui pourrait maintenant avoir affaire avec les sons
d’une chose qui se fait être, il y aurait un bourg diffé-
rent, moins nocturne. Mais à certain moment, tu
acceptes l’idée selon laquelle ce cri est une plainte. Tu
l’acceptes parce qu’ainsi tu peux le nommer, et donc
tu peux le craindre de moins irraisonnable façon,
mieux, tu peux mentalement instituer un dialogue
avec ce qui se plaint. Pas un vrai dialogue puisque, on
le comprend, ce que tu supposes enclin à se plaindre
n’a vraisemblablement aucune notion de ton atten-
tion mais, de cette façon, tu crois arbitrairement
comprendre ce qui survient dans un lieu dont tu n’as
pas connaissance, mais qui loin de toi n’est pas. Et
donc, tu penses, si tes hypothèses sont fondées, si les
choses expérimentent le passage en être, n’arrivera-t-
il pas qu’on entendra justement, peu à peu, diverses
sortes de plaintes ? Avec un frisson, voici que tu
écoutes maintenant un sifflement prolongé aigu, puis
un sifflement, puis une trille aphone, un carcaille-
ment rapide. Tu n’as pas de doutes, maintenant, si
jamais les choses se sont essayées à la métamorphose,
elle est sur le point de réussir, et peut-être a-t-elle
réussi, et, maintenant, tu es dans un lieu fréquenté
par des êtres, et partout des sons acres, âpres, ténus,
subtils, courroucés, aigres, rapides, aigus, sourds, lan-
guides, éteints se détachent de la ténèbre. Mais il
s’agit bien de sons. À présent, la plainte envahit tout
espace, et tu es en quelque sorte au centre de la
plainte, mieux, il peut t’ar-river de rêvasser que cette
grande plainte qui maintenant jaillit partout t’a été
confiée, à toi seulement; et vers toi, quelqu’un, que tu
dois appeler être, se retournerait afin que tu sou-
tiennes et gardes cette plainte. Mais plainte de qui ?
Et pourquoi donc si grande plainte ? N’est-ce pas ta
mission de savoir qui se plaint, et pourquoi ; puisque
ta présence, encore que taciturne, n’est pas formelle-
ment différente, puisque tu es, pour ton expérience,
titulaire d’une plainte, et ton être nocturne et silen-
cieux te rend inconnu, même si soupçonné par qui
émet cette grande plainte. Cela veut-il donc dire que
tu es d’accord avec la plainte ? Ce serait une affirma-
tion excessive, et peut-être dangereuse. En effet,
nous ne savons pas pourquoi cette plainte survient
dans le lieu où tu fais halte, et si ta halte a ou non
affaire avec la métamorphose des choses en être, et
avec leur souffrance absolue; maintenant, si ta pré-
sence avait véritablement affaire avec la plainte, nous
pourrions supposer qu’en ce son était inclus un signal
de rancœur, de dégoût, une allusion de rébellion,
peut-être un signal de punition; puisqu’il n’est pas sûr
que ces choses acceptent de se faire être, et, peut-être,
bien que ta présence soit innocente, la considèrent-
ils coupable, et, en effet, il te serait difficile de nier
une culpabilité quelconque, enfin, ta manière de te
comporter semblerait faire allusion à quelque chose
de coupable, de pénible, peut-être de sournois,
puisqu’il pourrait apparaître évident à quelqu’un que
cette halte en pareil bourg ait grandement partie liée
au clandestin, qu’elle puisse également être une ca-
chette ; et revenons à ce que l’on rêvassait, à ce que tu
expérimentes, peur, terreur, qui serait génératif, et,
mieux, que tu génères justement cette transformation
grave en peine assommante ; et donc la rancœur que
tu soupçonnes peut être dans ce son quelque chose
qui n’aurait pas existé sans toi. Toi, donc, tu génères
l’être ? Non pas toi, mais ta peur est spermatique, sé-
minale. Mais tenons l’hypothèse pour non infondée :
l’être naîtrait de la peur et que cette dernière est
tienne. Au moment où se consomme, selon toute
vraisemblance, le transit qui conclut l’être, tu as pour
tâche de prendre une attitude, quelle qu’elle puisse
être, face au glouglou. Nous l’avons défini comme
plainte. Tu n’en es pas sûr mais il est probable qu’il
s’agit bien de plainte. De toute façon, ce son res-
semble à ce que tu considères être une plainte. Donc,
tu reconnais ce son comme ton son, dans cette façon
de dire, l’une des tiennes. Donc, tu reconnais la
plainte, parce que la plainte est l’un de tes modes lin-
guistiques, et donc la plainte ne t’est pas étrangère,
mieux, elle t’est naturelle; cette plainte, j’entends. Le
glouglou est issu d’un être, ou, plutôt, d’un presque
être, que nous avons supposé être un monstre. Nous
ne savons pas s’il s’agit d’un monstre, mais disons que
l’hypothèse selon laquelle ce serait un monstre est
l’hypothèse extrême à laquelle nous pouvons recourir.
Donc, supposons que ce soit un monstre; mais si tu
reconnais ta plainte pour sœur de cette plainte, cela
ne voudra-t-il pas dire que tu es à ce point apparenté
au monstre, qu’il n’est pas impossible de te tenir pour
rien d’autre qu’un monstre ? Revenons à la significa-
tion de la plainte. Le glouglou par laquelle elle
s’exprime n’est pas un son noble ; mais nous ne sa-
vons pas si son abjection découle du fait qu’il est
plainte, ou d’une qualité intrinsèque à la modulation.
En tout cas, nous connaissons la plainte sous une va-
riété qu’il ne sera pas excessif de définir lâche. Mais
puisque la plainte t’est parente, et que tu te tais, nous
pouvons supposer ceci : que ce glouglou est une
plainte déléguée, et que sa lâcheté dérive du fait qu’il
est chargé d’une intolérable délégation; et si, comme
tu ne peux manquer de le faire, tu observes qu’autour
du glouglou on a fait silence — le silence continue
véritablement et jusqu’aux bruits qui semblent s’être
évanouis —, tu peux supposer que la plainte est en
réalité collective et qu’il s’agit donc d’une foule de
plaintes déléguées, parmi lesquelles prévaudront les
plaintes philosophiquement exiguës, mal raison-
nées, contradictoires y compris ; et si la tienne se tient
parmi ces plaintes, cela veut dire que tu y trouves ton
profit, ou que cette condition te sied. Mais que l’on
considère également ceci si ta plainte est l’une des in-
nombrables plaintes tues parce que déléguées au
glouglou qui peut, a-t-on dit, provenir d’un monstre,
il sera absolument inévitable que dans la délégation
multiple des plaintes il y ait des monstres; taciturnes,
justement, ce qui prouve qu’il peut y avoir des
monstres taciturnes ; et donc, ton propre silence ne
t’exclut pas de la possibilité d’être toi-même un
monstre. En vérité, qu’il y ait d’innombrables déléga-
tions, est possible mais non certain, tandis qu’il
semble plus probable que toi, justement toi, tu es le
délégant ; mais alors, si l’on a dit que ta peur était
spermatique, il se pourra également que ta plainte
soit elle aussi séminale, et que, n’était ton silence, le
côté ignoble du glouglou ferait défaut. Ta parenté
avec la plainte et la source de la plainte devraient te
faire comprendre le sens de la plainte ; mais il est pos-
sible que tu aies délégué la plainte précisément parce
que tu ne voulais pas être contraint d’en interpréter le
sens. Et alors, tu pourras conclure que le glouglou, sa
plainte, le côté ignoble, dont le glouglou se plaint,
peut-être, dans l’acte même de la plainte, n’ose savoir
que tout cela vise à cacher sous le triste manteau de
la lamentation le sens même de la lamentation ; et
donc on se plaint pour ne pas savoir de quoi on se
plaint. Écoute : le glouglou est doux, inégal, comme
modulé dans ses pensées, et il n’est pas impossible
qu’il soit en train de méditer à propos de choses dont
il a souvenir ; et donc, si la plainte naît de souvenirs,
il se pourra que le glouglou ait affaire à d’autres sons,
peut-être, mais pas nécessairement des glouglous, qui
appartiendraient à son, peut-être à ton, passé. Peut-
être que le monstre et toi — si tant est que vous soyez
deux et différents — avez dans le classement de votre
mémoire des cris, des bourdonnements, des claque-
ments ou même des mélodies fragmentées, et de
l’absurdité de ce nœud lointain vous vous plaignez.
Mais, enfin, toi, et toi seul, saisi par la nuit — mais
qu’y avait-il avant la nuit ? — dans ce bourg tu ne sais
plus si désert ou peuplé, toi seul as pour tâche de dé-
dier ton attention, et même ta peur, au dessein simple
mais obstiné de la plainte. Tu devras aussi en appré-
cier la distance, puisque cela te dira combien tu
pourrais être, éventuellement, en danger ; la nature,
ailée, rampante, douce et féroce, la masse ; la soli-
tude, puisqu’il n’est pas impossible que la plainte soit
articulée par plusieurs voix, attentivement scandées ;
les souvenirs, qui pourraient illuminer un passé sus-
ceptible d’inclure les souvenirs d’une chose; qui, telles
les confessions impétueuses d’une goutte d’eau trem-
blante, pourrait se supposer autobiographie d’une
brique ? Toi, tu fais silence, tu te tiens tapi, et ne sais
quel sort préfigure pour toi ce son de gémissement.
Ton corps, du moins ce qu’on en peut distinguer dans
cette obscurité, est prudent, veille à ne pas traîner tes
souliers, tu te poses la question, au fond oiseuse, de
savoir si l’heure est pour toi venue de te précipiter en
avant, de courir vers un but quel qu’il puisse être, qui
te soustrairait à la modulation d’épuisants hiéro-
glyphes. Tu ne voudrais pas séjourner ultérieurement
parmi les^ énigmes, n’est-ce pas ? Quelle imagina-
tion, mon cher. Ecoute, ce pourrait être là le
murmure du fleuve, et, là, une porte qui claque, et, là
un peu d’eau qui goutte; enfin, tout pourrait être
comme toujours, il se pourrait que rien ne soit arrivé,
mais voilà, il y a maintenant la plainte, le glouglou, et
en vérité ces autres bruits, ou bien ils ont disparu, ou
bien ils ne sont plus guère définissables comme
bruits. Et donc, quelle qu’elle soit, cette plainte vola-
tile a changé ton repos, ta lassitude, elle est en train
de dessiner une nouvelle carte du village, enfin, elle
semble avoir changé la forme même du monde à sa
racine. Et tandis que, dans un ultime tourment,
épuisé, le glouglou s’éteint, que, de façon encore plus
péremptoire, se détache le son acre, non un grogne-
ment, un râle mais, un bavardage à tort et à travers
qui se conclut par un jappement mais, non en un jap-
pement de chose petite, mais, quelque chose qui
serait hululement, n’était dans ce jappement une mé-
chante — est-ce le mot ? — envie d’occulter la
nature, le sens du son. Désormais, ce n’est plus le lieu
de ce que tu définissais comme ignoble et qui te pa-
raît désormais être la gentillesse du glouglou; son
imprécision, que désormais tu tiendrais pour chas-
teté; sa syntaxe désordonnée, que désormais tu
nommerais tendresse infantile ; sa peur, qui te paraît
douceur. Parce que ce jappement est féroce. Et, tou-
tefois, de tes mobiles oreilles, c’est ce que tu observes.
Qu’il n’est pas bruit de pas, d’indice, qui émet ce son
est en train de chercher quelque chose, puisque le
mode le plus évident, pour interpréter ce son est le
suivant : il signale un désir générique, une sorte de
faim. Mais n’entends-tu pas le bruit des pas, n’en-
tends-tu pas le déclic d’un corps en mouvement, ne
perçois-tu pas une odeur de quelque façon sauvage,
ne perçois-tu pas l’arôme particulier des excréments,
cet aboutissement extrême de la nourriture dévorée.
H n’y a rien sinon ce son de désir, un son pur, comme
si le désir lui-même, s’étant fait voix, sans corps au-
cun, s’était modulé lui-même dans ce brame. Donc :
quelque chose, quelqu’un, une chose qui a achevé son
passage vers l’être, qui a cessé de gémir, plutôt achevé
son propre devoir de gémir, cette dernière, celle-là
geint désormais comme si elle avait faim. Désormais,
la langueur du gémissement écouté ne te trouble plus,
mais un frisson traverse ton corps, et tu te demandes
si tu es désormais devenu nourriture. Désormais,
l’écoute est féroce, subtile, agile; puisque ta participa-
tion à la douleur elle-même, après sa transformation
en peur, est désormais férocité. Cette férocité a en-
gendré de la férocité en toi, à moins qu’une
clandestine férocité bien à toi n’ait engendré cette fé-
rocité qui geint désormais. Tu te découvres des
muscles, et ton ouïe est aiguë, exacte, acre ; tu veux
vérifier s’il est quelque bruit de corps qui bouge, et
peut-être as-tu oublié que tu ignores si ce geigne-
ment est issu d’un corps immense, menu, ou
fantôme. En réalité, que le geignant n’ait ni odeur ni
son de mouvement, c’est à cela qu’il fait penser : au
fantôme ; à la chose ombre, qui pourrait être égale-
ment ombre pour toi ; et, l’hypothèse selon laquelle
c’est ton ombre qui geint peut t’intéresser, et donc
que c’est aussi ton ombre qui glougloute; seulement
toi, tu répliques que dans la nuit profonde de la halte,
il n’est pas d’ombre, on peut cependant supposer
qu’existent des degrés de nuit auxquels s’opposent des
degrés ultérieurs, et qu’à une ténèbre peut succéder
une plus grande ténèbre qui fera de la première té-
nèbre une sorte de soleil. Mais ce qui te déconseille
de chercher dans ton ombre la bouche qui a glou-
glouté et qui désormais geint est, je crois, la distance.
En effet, la voix est certainement éloignée, toutefois
pas au point de ne pouvoir être tenue en certain cas
proche ; et si le vent la pousse, cette voix peut t’être
extrêmement proche, mais jamais aucune odeur n’ac-
compagne ce geignement. Et, de toute façon dans la
nuit, même en supposant que ton ombre soit telle en
raison de sa plus grande noirceur, il sera difficile de
dire où elle se trouve, et dans le bourg sont, peut-être,
en vigueur des lois telles que l’ombre ne s’assortit pas
nécessairement du corps, si tant est que tu aies un
corps, d’où l’on génère. Dans tous les cas, la voix de
la faim t’a donné une étrange, sinistre vigueur et, ma-
nifestement, quand bien même un instant durant, tu
t’es proposé la bouche du geignement pour nourri-
ture ; et il sera donc probable que le geignement soit
également le signe de la haine, de la rancœur,
puisque, abstraitement, une tension s’est dessinée,
dans laquelle s’affrontent et jouent, semble-t-il, deux
dévoreurs, deux affamés et deux nourritures. La nuit
est déchirée par des dents, et toi, tu médites afin de
savoir quelles dents sont tes vis-à-vis, ou tes compa-
gnons, ou ton confrère. Maintenant, tu noteras que
le geignement que nous avons qualifié d’affamé est,
en réalité, solitaire, il n’est accompagné d’aucun autre
son, raison pour laquelle il ne serait pas impossible
d’en déduire que dans le bourg il n’y a guère que vous
deux, les deux affamés, le taciturne et le geignard;
mais alors, de quoi le geignard aura-t-il donc faim ?
Si le bourg n’abrite rien sinon des maisons abandon-
nées, des murs croulants, des portes pendantes, des
marches instables, de quoi aura donc faim le gei-
gnard ? De quoi, sinon de toi ? Cela veut peut-être
dire que le geignard est conscient de ta présence, ou
encore qu’il est le sujet de la faim pure, sans même
avoir connaissance de nourriture ? Et toi, il est vrai,
tu t’es reconnu affamé mais, honnêtement, as-tu con-
naissance de nourriture ? Ou, en vérité, connais-tu
seulement la malsaine acuité de la faim, et donc de la
haine, mais, dans tes fantasmes, es-tu contraint
d’ignorer que la faim imagine s’apaiser dans une
nourriture ? Donc, c’est cela qui est en train d’arriver,
qu’il y a bien dans ce bourg deux affamés, mais au-
cune connaissance de nourriture, et donc quelque
forme de désordre, puisque personne ne se rassasiera,
bien qu’il soit sûr que, cette faim n’exigeant aucune
nourriture, il ne sera pas possible que l’un ou l’autre
défaillent en raison d’un épuisement causé par la
faim. Maintenant, tu te demanderas si ce qui geint
est cette même chose que tu as connue gémissante.
Si tu es en train d’assister à une biographie vocale, et
que le transit d’une chose vers un être s’est accompli
dans la découverte de la vraie faim, entendant par
vraie que dans la faim, justement, et non ailleurs,
l’être s’expérimente lui-même, définitivement, en
tant qu’existant, bien que cela n’implique pas la lente
connaissance des gestes qui définissent l’existant. Di-
sons, la connaissance de la faim est une sorte de
vision, et comme elle n’implique pas que cette faim
soit apaisée, de la même façon, la vision est perma-
nente, durable, absolue, et elle révèle, par le
truchement de la faim, ainsi que précédemment par
le truchement du gémissement, le signe vocal de
l’existence. Maintenant écoute : ce même gosier qui
module est encore en train de moduler le signal de la
faim, cette voix, ou gorge, n’est-elle peut-être pas en
train de tenter un son analogue mais non identique,
un son qui pénètre dans tes entrailles de manière
étrangement insistante, avide, dirais-je, et toutefois
plus savante, plus astucieuse, plus élaborée, plus vi-
cieuse que le simple message désordonné de la faim ?
Mais est-ce la même voix que celle-là, ou une voix
différente, qui n’a jamais connu la modulation du
gémissement ou du geignement ? Parce que, cela ne
fait aucun doute, cette voix, pétrie de salive, est ex-
trêmement liquide, amène, douce. Ai-je dit douce ?
Dans le lexique mental que je fréquente, existent cer-
tainement des mots plus pertinents que celui par
lequel je désigne une voix non plus famélique, bien
qu’elle recèle beaucoup de l’occulte convoitise de la
faim. Quel nom donnerons-nous à ce son ? N’y a-t-
il peut-être pas là un soupçon de chant ? Mais le
chant peut-il être engendré par le geignement de la
faim ? C’est quelque chose de rauque, de chantonné,
de profond, de sombre, de grave, d’interne au corps
qui l’articule, comme si tout le corps d’un être vivant
se faisait instrument phonique, conduit vocal, itiné-
raire de vibration qui te déchirerait les membres; et
donc nous l’appelons chant ? Nous avons dit qu’on
écoute un soupçon de chant ; mais tes pieds sont
troublés par un tremblement qui est issu du sol; c’est
cela qui est maintenant possible : que ces sons, ces
voix sont de quelque manière agglomérés au son, et
donc que quelque chose peut provenir de l’intérieur
des fondations, du noyau qui sous-tend la machine
de maçonnerie où tu as fait halte. Ou peut-être est-
ce cela que nous décrirons. Comment, en un point,
le sol se fait animal, et que de cet animal il émane un
cri rauque qui se transmet par degrés au sol et au
fond, et de là remonte jusqu’à tes pieds. Une rauque
instabilité parcourt ton corps, et la voix que tu
écoutes depuis tes pieds t’enserre la cheville. Désor-
mais, tu ne sais, personne ne peut savoir, si cette voix
qui monte de la terre, et qui pourrait provenir de
quelque animal agrégé au sol ou fait de matière ter-
reuse, tu ne sais si cet animal est à ce sol agrégé au
point de ne pouvoir bouger ou, encore, qu’il puisse
bouger, déambuler, puisque son rapport au sol repose
entièrement sur les veines des pieds, quels qu’ils
soient; qui font lien avec les veines du sol; et donc, en
ce moment, il serait ce qu’expérimente un dialogue
qui passe de pied en pied. Mais peut-être l’animal
s’est-il lancé sur le sol, qu’on vient à peine de juxta-
poser ; peut-être est-ce un volatile venant tout juste
de se poser, sauf que, bien qu’il le puisse, il ne désire
d’aucune façon se détacher de cette section de sol
qu’il connaît, et donc, il est libre mais lié, et peut-être
pourrait-il seulement, nous ne sommes en aucune fa-
çon certains qu’il veuille, nous arracher au lieu où il
fait à présent halte ; et donc, tu as et n’as pas peur, tu
es tenté par la connaissance du volatile et, dans le
même temps, tu redoutes sa féroce motilité ; cepen-
dant, bien que le son qui monte de tes pieds te
trouble, tu n’as pas suffisamment de courage pour le
refuser, pour disputer cette émotion vocale à ton
corps. Certes, désormais cet animal a respiré plus
profondément, et la vibration de son souffle à travers
les boyaux du sol s’ingénie à parvenir à tes boyaux de
chair, et à souffler en eux une bruyante et abstraite
mélodie, un son chaud, insinuant, inquiétant. Songe
que ce que nous avons appelé animal est un énorme
instrument corporel, mais immobile, mais lourd de
son propre corps, mais ignare du lieu où il s’attarde ;
songe que ce dernier est tout un tissu d’entrailles ir-
riguées d’air, poumons, alvéoles, vessies, boyaux
anxieux et empli de doux sons; et que ce dernier n’a
d’autre vie, d’autre âme, sinon cette âme de la sonne-
rie, de la vibration, de la résonance, du
bourdonnement, de l’écho, du chant grave, bien qu’il
n’ait pas de bouche, seulement des spi-racles produi-
sant des souffles mélodieux, acres et subtils. Et à quoi
ressemblera donc chanter de tout son corps, cette
musique des membres ? Je sais que tu le soupçonnes,
et que ce son pour partie te piège, pour partie te sé-
duit, pour partie t’épouvante. Mais tu sais que l’âme
n’a pas goût de toi, sinon qu’il existe quelque chose
qu’elle ne peut pas ne pas tenir pour le destinataire de
son bruit. Lorsque le son se fait doux et amène, lent
et anxieux, il s’enchevêtre à toi, et tu t’apaises, te
donnes, te concèdes à l’amicale embûche du son, et
tandis que tu t’y opposes, tu ne la refuses pas, tu ne
peux en aucune façon la refuser. Toi, peut-être, re-
doutes-tu que cette musique puisse te dévorer ? Que
tu le redoutes n’est pas irraisonnable, mais non
irréparable; et bien que cette musique corporelle te
semble menaçante, et que, de fait, elle l’est bien, elle
est néanmoins toujours une alternative au silence, et
toi, tu n’oserais pas renoncer à cette menace, qui
t’offre une hallucination d’existence. Si tu pouvais
discourir avec cette bête ! Mais avec l’animal aveugle
et sombre, avec la chose ignare et obscure, peut-être
folle, il n’est pas possible de discourir, seulement
d’écouter le grondement qui te lèche les membres,
qui te fouille, afin qu’en toi les entrailles, les intestins,
le foie passionnel, la rate timide, le pancréas onéreux
écoutent, et, qu’anxieux, vibre le tiède diaphragme.
Cent langues simulent cette bête qui n’a pas d’ori-
fices, et la langue est fiction de ses nerfs ; mais la
fiction des nerfs vibre, et tes nerfs écoutent, se protè-
gent, se défendent, mais n’osent se protéger — est-ce
bien le mot ? Se protéger de la déchirante ironie du
son. Non pas ironie, seulement souvenir de plainte,
un espoir de capture, une peur de ne pas obtenir
quelque écoute; et si, dans cette vibration de l’instru-
ment bête, tu perçois un signe d’effroi, fût-il
infantile, tu devras te demander s’il n’est pas oppor-
tun, s’il ne t’est pas possible, si tu ne désires pas, si tu
ne te sens pas sollicité, si tu ne convoites pas, si tu
n’es pas tenté, si tu ne te pièges pas toi-même, si tu
n’amorces, si tu ne séduis, si tu ne te corromps, si tu
ne t’adultères, si tu ne te pervertis pour obtenir
quelque conjonction, si tu ne dois marcher, parcourir,
transiter, traverser, guéer, parvenir, errer, te perdre,
t’égarer, chercher, interroger, sonder, tenter, effleu-
rer, allécher, enchanter, ou enfin, rien d’autre que
donner une certitude à ce qui gronde, que toi, préci-
sément toi et toi seul, tu l’écoutés, et ce grondement
altère, manipule, balafre, menace le peuple de tes en-
trailles. En effet, maintenant que la menace du
grondement montant du sol, auquel il est parvenu
sans aucun doute depuis la vibration d’un corps in-
connu mais certainement assez ingénieux,
maintenant que, lent et étouffé, le grondement te plie
les genoux, toi tu ne peux t’arracher au son sinon en
t’arrachant à toi-même, et bien qu’une horreur héris-
sée se soit insinuée en toi, une terreur, tu ne peux
désécouter ce que ton corps tout entier est désormais
en train d’écouter. Je voudrais te suggérer de ne pas
négliger de discerner dans le grand grondement, à la
vérité, non intolérable, un mélange de sonnerie grave
et aiguë, tantôt allusif d’aussi triste que tendre aban-
don, tantôt anxieux, ardent, effaré et svelte ; de sorte
que là où tu fais bien attention, tu peux ne pas distin-
guer un mouvement de dévouement, de reddition, et
un mouvement de poursuite et de supplique. Mais,
entre une si grande fiction de mouvements, il paraît
singulier que, toi et l’autre, que vous êtes — puisque,
de par les conventions du lieu, tu n’es pas moins
inconnu que l’autre —, toi et l’autre vous êtes pris par
une étrange envie sonore de courir, de vous pour-
suivre, de vous capturer, de vous perdre, de vous
retrouver, de vous toucher et de vous ignorer, et d’être
lointains et d’être plus que proches, réciproquement
envahis ; et toutefois parmi tant d’anxiété de fugues,
d’anxiété de découvertes, d’angoisse de défaillance, il
n’est aucun mouvement qui ne soit ce crépitement de
sons, cette façon de comprendre au vol dès l’écoute ;
et tu ne sauras pas si la bête existe de telle sorte que
tu puisses la connaître et la fréquenter; et tu ne peux
pas même savoir si la bête vocale a un auditeur; ni
même si elle désire véritablement qu’il y ait un audi-
teur, pas plus qu’elle ne peut savoir si tu désires que
sa résonance t’appartienne, n’appartienne qu’à toi. Et
voici que le son se charge d’une intolérable acuité, et
qu’il a un rythme menu, obstiné, anonyme ; et le cri
croît au point de te donner une douleur à l’aine, et te
renverse, te fait tomber à l’intérieur de toi-même,
mais dans le même temps, l’acuité est lente gravité de
son, et maintenant, maintenant seulement, tu peux,
si tu fais attention, tu peux te rendre compte que le
son aigu n’est pas dit, seulement respiré; mais toi,
maintenant, tu sens quelque chose qu’il n’est pas pos-
sible d’appeler souffle, qu’il n’est pas possible de
nommer son, ni voix, mais il est à coup sûr souffle,
timbre et grondement, et il se tend vers ta bouche, il
monte de l’intérieur vers les yeux, et la tête, et la
langue et, maintenant, tu dois savoir, tu dois décider
si ton sort, ta liberté, ta mission est la liberté de la
fugue, si tu dois t’exiler de tes propres membres, si tu
dois recueillir tes os dans un sac, et te mettre en route,
si tu dois te cacher, si pour toi-même, tu dois te faire
boyau souterrain, si tu dois t’occulter. Mais en vérité,
même si tu le voulais, pourrais-tu fuir ? Même si l’exil
était ton destin, d’où t’exilerais-tu sinon d’un exil ? Y
a-t-il fuite de la terreur qui ne mène à la terreur, de
la capture qui ne répète une capture ? Et enfin, n’es-
tu peut-être pas immobile en raison d’une complicité
de décision et d’horreur, par lassitude et par vocation
puisque cette recherche que les sons entreprennent
sur toi est néanmoins toujours une exploration de ce
que tu ne sais pas, mais que tu ne tolères pas de ne
pas savoir ? Tu ne distingues pas terreur et plaisir,
joie et effarement, perte et découverte de la significa-
tion ; et tout découle de cette insinuation d’un son
mêlé d’aigu et de grave, qu’une bête ignare est en
train d’élaborer depuis le pédant et pensif orchestre
de son corps ; son que tu peux seulement écouter avec
ton corps tout entier, un public, bouleversé et exta-
tique, de membres, qui pleure, rit, tremble, frémit,
soupire — oh, qu’il soupire ! —, médite, fait silence
et sanglote, tout en tremblant il redoute que cette
sonnerie ne défaille, et il ne hait rien davantage que
la paix du silence, de la sécurité de la pause. Encore,
n’est-ce pas, encore ton public de sang et de nerfs et
d’os, il conjure encore la répétition de l’horreur de ce
son envahissant qui comble le corps, le capture et l’as-
servit ; et bien que tu sois tout un frémissement, il y
a un impudique tintamarre dans ce frémissant dé-
vouement au sursaut de ce qui chez toi écoute et en
écoutant répète, gauchement, pour lui-même, la
lourde mélodie que la bête lui a dédiée, tu ne sais à
qui, et toi, horrifié, tu veux qu’elle soit à toi seul con-
sacrée. Or tu as peur, et c’est raisonnable, bien que tu
ne saches pas si tu as peur du silence ou si tu as peur
de l’invasion de cette voix. La voix ne fait pas davan-
tage halte, mais, bruissement, elle transite et
retransite sans cesse en bruit retentissant, et guée sif-
flements et tintements, et parfois, dérisoire, donne
dans le gros grondement, ou dans le vacarme, se cabre
ou dans le sifflement continu s’apaise. Car le bruisse-
ment est l’un de ses moments non menaçants, non
torves, mais alors ne seras-tu pas gagné par une im-
patience, comme de ce qui tient du doux, et tout
autant du monotone ? Avec paisible douceur, ne dé-
ploreras-tu pas l’itération du bourdonnement ? Et
voici que, comme il arrive, le bruissement cesse, et la
voici, la voix, dis-je, qui émet ce sifflement, et, com-
ment le nier, il y a de la taquinerie dans ce sifflement,
il ne sera toutefois amer ou intolérable mais, à sa
façon, infantile, mesquin, mais exempt de certaine
tendresse d’entretien, à tel point qu’assez fréquem-
ment, là où tu écoutes bien, tu observeras que le
sifflement s’étoile en une menue trame de tintements
là où tu distingueras mal le gémissement de la
plainte, et celle-là de la supplique alanguie et, enfin,
de la reddition, changée en insistance — encore pru-
dence — au moyen de la prière — toute fiction
abandonnée — pour la conjuration du mauvais sort
— par dévote lâcheté, par grâce divisée en chapitres.
Mais elle monte la garde là où le bruissement, peut-
être déjà marqué de sifflements, ne donne dans le
gros grondement ; mais ne crains rien, parce que,
alors, il arrive qu’il soit plus sot que redoutable,
mieux, maintenant que la parole s’est accouplée à ma
fantaisie, comment ne pas affirmer qu’en tout cela de
la sottise circule toujours et partout ? Mais dans le
gros grondement, souverainement. Si ensuite partie
éludant, partie donnant du souffle au grondement ce
son de la bête fait un beau fracas, tu auras à cœur de
distinguer si le fracas ne te semble pas une manière
de te faire honneur, ou une protestation malveillante,
maussade et sombre, une impolitesse que néanmoins
tu toléreras si, dans le vacarme, tu perçois, ce qui
semblera étrange mais non infréquent, une persis-
tance du bruissement, puisqu’il sera plus simple
d’observer que tout ce tintamarre bestial doit avoir
valeur de bruit intrinsèque; y compris dans le gros
grondement, même dans le plus torve et sourcilleux
vacarme, même, en effet, dans le non inglorieux bruit
retentissant; dans lequel, en joie, l’aigu et le grave
s’épousent, et l’anxiété de la capture, et l’anxiété de la
fugue, et enfin, l’abandon, et avec ce dernier le
comble, le sommet d’un plaisir à l’égarement duquel
il est impossible et non conseillé de se soustraire,
l’horreur, enfin, une découverte qui dans ses ambages
semble inclure l’égarement, un parvenir qu’en pareil
moment tu ne distingueras pas de l’être, si loin qu’il
ne te donnera aucun espoir de possession ; donc, tu
seras le destinataire du bruit retentissant. Mais qu’y
a-t-il au-delà du bruit retentissant ? Que je sache,
rien, absolument rien; mieux, je ne crois pas qu’il
faille espérer quoi que ce soit au-delà du bruit reten-
tissant, mieux, ce bruit retentissant se pose
véritablement de la sorte, comme un confin à toucher
plusieurs fois, mais à franchir, jamais, toujours avec
le secret espoir qu’au-delà de ce confin on puisse, avec
quelque soupçon de son, certaine fois s’avancer. De
la sorte, oh roi de la lassitude, lancé à travers ciel entre
bruissement et bruit retentissant, toujours tu demeu-
reras. Jusqu’à ce que tu ne perçoives, justement, dans
le bruit retentissant la fêlure de la décadence. Ou la
percevras-tu dans le bruissement ? Puisque tandis
qu’il est certainement possible que les prestations du
bruit retentissant puissent être sporadiques, le bruis-
sement est constant. Désormais, écoute le
bruissement, non pas tant avec ton oreille qu’avec ton
aine, et reconnais ses inexactitudes ; ce sera, d’abord,
le rythme, ce flux ininterrompu qui désormais se
fragmente; tu sens les lacunes, un instant de pause, je
ne dirai pas de silence, couvert par un anxieux accou-
rir de bruissement de récupération. Observe de
foudroyants grincements, des manquements, des
sons soufflés, la désagrégation de vitreux tintements,
et puis l’indéniable décadence. Des sons faibles suc-
cèdent à des voix rauques, il y a un soupçon de
murmure, un son qui est davantage épuisé que si-
nistre; et, enfin, c’est précisément le bruissement qui
défaille, et désormais nous nous trouvons dans un en-
chevêtrement de sons qui, épouvantés, courent, et un
accent de trivialité, de maussade-rie, de capricieuse
étroitesse plane ; et, en bref, la vicissitude du son est
saturée de tristesse ambiguë. Ambiguë, dis-je,
puisqu’il me semble incontestable que cette déca-
dence ait affaire avec le vil, le pauvre, le vulgaire, et je
ne m’étonnerais pas de trouver un cri perçant de bruit
retentissant au cœur de ce bruissement délabré. Quel
qu’il soit. Mais je vois que tu as, et ne pourrais pas ne
pas avoir, en toi quelque hésitant problème ; en effet,
il n’est pas possible d’éclair-cir ce qui fait, justement,
suite : si la bête qui maintenant déchoit est celle qui
t’envahit de gros grondements et de tintamarres. Car,
si c’est la même, cela voudra dire que la bête — nous
recourons à ce mot faute d’être sûrs d’un autre, mais
celui-ci aussi n’est pas plus sûr — est susceptible de
temps, qui inclue un faîte et une décadence. Là où
cela serait certain, tu vivrais en un lieu où il y a non
seulement des présences susceptibles de voix, même
si, selon toute vraisemblance, de rien d’autre, mais
également que ces présences possèdent des temps que
nous devrions qualifier de naissance, de croissance,
d’adolescence, de maturité et de décadence. Toute-
fois en pareil cas, un autre problème se pose : en effet,
dans les ténèbres de ta halte, tu n’as nul moyen de
donner la mesure de choses temporelles ; tu ne sais
pas davantage combien de temps, s’il est mesurable,
se sera donc écoulé, durant lequel la bête pourra être
passée de la naissance à la décadence. Et non seule-
ment, mais, ne sera-t-il pas possible qu’en pareil cas
la bête soit contrainte dans certaine forme de cons-
cience de soi, en somme incluse dans une thèque
autobiographique méticuleuse et tristement exacte ?
Tout cela paraît ardu, bien que non impossible. Ce
qui paraît étrangement perplexe, c’est que cette évo-
lution des sons aurait en vérité toujours et en tout cas
un seul destinataire, et bien que ce dernier, toi, dis-
je, ne soit pas connu de façon certaine par l’animal
vocal, il est certain qu’il est l’auditeur hypothétique
qui toujours se tapit en toute voix qui discourt. Pour
dire la vérité, tu n’as jamais participé sinon stupéfait
et stupide, affabulé par pareille sylve de sons. Ou bien
je me trompe ? Certes, je me trompe. Je ne com-
prends pas comment tu as pu à ce point te tromper,
bien que je ne voie d’issue à pareille situation. Certes,
tu étais l’auditeur, mais justement toi, qui, épuisé, te
tapis au centre de la ténèbre, que voudrais-tu être
d’autre ? Tu es passif, bien que ce ne soit pas là une
attitude inadéquate ; puisque tu es, si je ne me
trompe, la conscience du son, et donc sans ta cons-
cience les sons seraient en proie à un égarement dont
ils n’ont nullement conscience. Donc, tu garantis que
le son est tel, bien que ce son ne sache avoir besoin
d’une telle vérification, ni, de fait, de devoir la subir.
Dois-je dire que tu es la grâce concédée au son ? Je le
dis. Seulement cela entraîne qu’auditeur, tu n’as rap-
port au son lui-même sinon, comme on l’a dit, en tant
que garant du son. Donc, qu’importe, du moins
maintenant, qu’importe de savoir si la bête qui dé-
choit est celle-là même qui fit un bruit retentissant,
ou, plutôt, dans la mesure où tu es le garant des voix,
et donc de la vocalité et de l’animal vocal, je dois dire
que c’est toi qui fais obstacle à une continuité, non
seulement entre bruit retentissant et décadence, mais
également entre bruit retentissant et bruissement, et
donc, nous nous trouvons derechef à ce point où il
paraît inutile, totalement métaphysique, de postuler
un animal vocal, ainsi, pour conclure, ce qui est seu-
lement certain, et par toi certifié, c’est qu’en lieu
purement philosophique, le son lui-même ne semble
avoir en vérité nul besoin de corps, d’organes de pho-
nation, de vie et de souffle, car il est une sorte de
vibration en soi, quel qu’il soit, en tout cas, le son est,
en quelque moment, une variante d’un son originel.
Donc, pour une description soigneuse et, a-t-on dit,
garantie de ce qu’il arrive, il semble correct de propo-
ser une image aussi discontinue que possible, et de
supposer que s’il y eut un animal de bruit retentissant,
et, peut-être, un autre conglomérat du murmure,
mais pas le moins du monde identique, désormais,
nous aurons à coup sûr un animal de déchéance, étant
toujours entendu que, logiquement, il ne semble pas
nécessaire, et, mieux, qu’il apparaît erroné de parler
d’animal, puisqu’il semble que les voix sont unique-
ment par elles-mêmes motivées. Et donc tu écouteras
maintenant la voix de la décadence et, privé de toute
mémoire des précédents bruits retentissants, tu l’ap-
précieras dans sa sénile désagrégation, une sénilité
catégorielle, s’entend, qui ne fait allusion à aucune
adolescence. Entends comme elle se fêle, craque, dé-
choit, brise et mutile, elle traîne, son reptile
abandonné, ce son déchu et blême, dont les impréci-
sions sont de précises allusions à la grâce de la
décadence, de sorte que l’épuisement sera une forme
de non vulgaire exactitude, d’élasticité, de fermeté; de
style, enfin. Véritablement cette plainte négligée dé-
sormais te rassure ; et quant à toi, tu te nettoies
mentalement l’aine de la capture sonore à laquelle tu
t’es savamment soustrait. Tu avais, n’est-ce pas, be-
soin de cet espace de vieillesse, d’erreur, de cette
distraction qui survient lorsque la voix n’ose plus re-
vendiquer pour elle-même l’urgence des contacts, la
pertinence des susurrements fatals, la complicité des
charmantes haltes. Désormais la voix serait la voix de
la mémoire si elle était capable de souvenirs; et bien
qu’elle ne présente absolument pas trace du passé,
bien que rien ne soit arrivé à cette voix avant que ne
se dévoilât son incommensurable vieillesse, cette voix
est épuisée par une pauvre et lâche sapience, elle bre-
douille comme si elle avait des petits-fils à sa charge,
marmotte ce qu’ailleurs on tiendrait pour les prières
d’une voix désolée, et elle est lâche devant la sombre
grâce de la jeunesse, dont, par ailleurs, elle ne sait
rien, elle ne soupçonne pas même qu’il pourrait y
avoir quelque chose à savoir, et avec langueur, il
semble qu’elle veuille se faire aimable vis-à-vis de ce
qui se présente irréductible au charme de sa consu-
mation. Si ta garantie vocale continue à agir, tu
pourras cesser d’écouter le tremblement de la vieil-
larde voix, et tomber en admiration devant la voix de
la terreur. Il ne fait aucun doute que la voix que main-
tenant tu interroges, et qui te renvoie une horreur
fragmentée, est dominée par la lascivité de la désa-
grégation; désormais non de la vieillesse, mais du
non-être. Pour recourir à une métaphore périmée, je
dirai que l’être est invité à se redécouvrir chose, à ré-
trocéder, bien qu’il n’ait, à proprement parler, jamais
été question d’avancée, et de trouver la quiétude dans
une condition aphone, et, en effet, écoute : ne
tremble pas. Ce gargouillement. Ce râle. Ce gémis-
sement insensé. Ce tourment. Ce souffle long. Ce
soupir dépourvu de destinataire. Cette supplique
d’un fragment de pleur. Cette lisible tentative de hur-
lement. Ce raclement d’une gorge inaccessiblement
sèche, ignorant l’eau pour toujours. Ce souffle d’un
corps inexistant et toutefois épuisé. Ne tremble pas,
écoute. Dans ces signaux d’agonie ne reconnais-tu
pas l’égouttement de l’eau, le venteux tressaillement
de la porte, l’éboulement de la brique, enfin, le mur-
mure de ce que nous sommes convenus d’appeler
fleuve ? Non, ce n’est pas un fleuve, mais il a certes à
voir avec l’eau, avec le flux, le gué. Désormais, ainsi
que tu le perçois, à la décadence s’est substituée la dé-
composition, et en ce moment le silence lui succède.
Tes membres se reposent, s’apaisent et, toi, tu sou-
tiens ta lassitude à un mur que tu soupçonnes
désormais fictif, et tu tentes de croire qu’avant ce
silence, il n’y a jamais rien eu d’autre, ni la faim, ni le
retentissant vacarme, ni le bruissement, ni l’effroi
plaintif d’une voix vieille mais non vieillie. L’incerti-
tude de ta condition n’a pas été amendée par
l’écoulement du temps, et les événements t’ont blessé
plus que consolé. La scansion des voix t’a menacé,
n’est-ce pas, et elle t’a, surtout, suggéré une compli-
cité à laquelle tu as résisté avec élégance, mais qui t’a
indubitablement harassé, n’est-ce pas ? Je crois que
c’est vrai, absolument vrai. Désormais, tu es simulta-
nément en naissance, dévoré, envahi, décrépit,
anéanti. Quels rapports entretiens-tu avec le néant ?
Tu tendrais l’oreille, si d’aventure tu entendais bruit
de goutte qui tombe; tu recherches la fraternité d’une
voix que tu serais heureux de feindre dans le tressau-
tement d’une porte; puisqu’une porte parle de
maison, et donc tu aimes à simuler ceci : ce lieu in-
trinsèquement nocturne est susceptible d’accueillir
des maisons, dont les portes ont leur façon de tres-
sauter, qui, désormais épuisé par des voix, t’apparaît
comme une aimable conversation. Mais ta solitude
continue à agir alternativement comme protection et
comme effroi; de tes os, tu fais des dés; et de tes os,
tu fais des poignards singulièrement effilés. En
somme, ta solitude t’a mis dans la condition idéale
pour, disons, recenser les voix, et dans le même temps
pour les garantir par ton auscultation ; et dans le
même temps, on ne peut pas se demander ce qu’il ad-
viendrait de ces voix, si elles n’étaient par toi
écoutées. Y a-t-il peut-être quelque autre oreille noc-
turne pour les voix qui gémissent, convoitent,
envahissent, dépérissent, s’annulent ? Ou, à l’inté-
rieur de notre son, les voix possèdent-elles quelque
organe apte à recevoir des indices de sons, et que
donc le gémissement de la naissance écoute à sa ma-
nière le râle de l’anéantissement, ou le néant médite
la grâce du murmure puissant dans l’ambition de la
clameur ? Toi, maintenant, au cours de cet instant
que nous avons qualifié de pause, tu es certainement
habilité à instituer un système de sons ; j’ai dit pause,
mais ne vaudrait-il pas mieux proposer le néant ?
Dans le moment du néant, les sons, tous rappelés,
mais seulement rappelés, sont classifiables comme
insectes occis avec circonspection scientifique. Mais
le système des sons ne peut pas ne pas révéler qu’en
définitive, des sons on ne connaît ni le sens, ni le lieu,
ni l’origine, ni la destination et, pourtant, il s’agit de
sons, et ces sons ont une présence que, par une didas-
calie ambitieuse, nous pourrions définir de
philosophique, presque d’interprétative. Je voudrais
profiter de ce moment de néant pour observer qu’en
réalité ni toi ni nous ne savons grand-chose du lieu
de la halte, et si de halte il s’agit bien; un bourg, une
nuit, un fleuve, un pont, or tout cela pourrait être le
modèle miniaturisé d’un bourg, d’une nuit, d’un
fleuve, d’un pont de dimensions inouïes ou, peut-
être, un bourg, une nuit, un fleuve, un pont inclus
dans un système définitif, universel, qui possède la
forme, tout à fait accidentelle du bourg, de la nuit, du
fleuve, du pont, mais non insensément. Mais, en pa-
reil cas, les sonorités que tu perçois font-elles partie
du système miniaturisé, ou inclus ou filtré par le sys-
tème ultérieur de sorte qu’elles descendent jusqu’à
toi ? Question non insensée, puisqu’il semble clair
que si les voix provenaient d’un système inclusif de
ton système et donc apte à en fournir le sens, ces voix
aussi, que nous avons supposées incorporelles, ou de
toute façon non nées de phonations animales, ces
voix vocales, découlent d’un univers ultérieur, elles
seraient peut-être significatives, et le système que tu
pourras délinéer pourrait être un exercice de classifi-
cation diligente, pas plus que cela, ainsi qu’il est juste,
car il ne peut se faire qu’un hurlement hyperuranien
paré d’un sens te parvienne et que toi, qui es hypo-
uranien, sois qualifié pour en transcrire la grammaire.
Mais tout cela est parler à tort et à travers, et il est de
toute façon certain que ton écoute est justement
l’écoute qui revient à ces sons, d’où qu’ils proviennent
et de quelque façon qu’ils aient pu être projetés, et
quant à leur sens, cela ne peut être rien de plus que
l’un de nos violents désirs didascaliques, auquel ta
peur générique d’être inapte à survivre à des mes-
sages, si pertinents et peut-être complètement
dépourvus de signification, n’est peut-être pas étran-
gère. J’observe que ton corps a eu maintenant un
tressaillement rapide mais franc qui semble signaler
ce qui était inévitable, que tu as perçu la présence
d’autres nouveaux sons. Je voudrais que tu ne te
laisses pas surprendre par une hâtive stupeur, et que
tu prennes acte que, tandis que les sons que tu as
jusqu’ici entendus étaient hypothétiquement assi-
gnables à des animaux situés en quelque lieu, je ne
saurais comment, des animaux avons-nous conclu,
incapables de mouvement, mais uniquement suscep-
tibles de voix, cette voix que maintenant tu entends
pourrait provenir du ventre creux de la nuit, qu’il te
plaira de tenir pour une sorte de golfe mystique, d’or-
chestre, d’estrade assortie à la grâce de ce son qui,
parce qu'issu du bois, semble, à la manière d’un vola-
tile, s’élancer dans l’espace concave entre toi, le
villageois, et le ciel. Je ne te décrirai pas par le menu
ce que maintenant tu écoutes, et je participe de la stu-
peur de cette écoute, ton dévouement qui, quand bien
même mêlé de peur, est, en lui-même, une sorte de
chaste reconnaissance. Donc, presque pasteur en
terre d’idylliques calâmes, admire la liquide et véloce
aérophonie, tantôt aigre, tantôt replète et insistante,
dense et soudainement pleine d’entrain et véloce,
quelque chose qui parfois pique, mais qui ne trans-
perce pas, et qui parfois embellit la lassitude de ton
corps. Je voudrais croire que tu puisses définitivement
te persuader d’être l’habitant d’une terre minuscule,
expérimentale, didascalique, et que, presque de
bouche ailée, ces sons que tu exhales à travers bois
creux et vide, soient issus d’un je ne sais quoi d’ami-
cal, d’invisible, et de pieux, et que tu en obtiennes
quelque dramatique consolation. Peut-être supposes-
tu qu’il s’agit d’oiseaux chanteurs et diversement ac-
cordés au rythme des étoiles ? Ou peut-être des
papillons sonores faisant de leurs ailes un concert qui
semble vouloir te consoler de ta fébrile liberté de t’en-
dormir dans ce recoin du bourg ? Ou si tu
t’abandonnes quelque peu à la théologie, ne sera-ce
pas là l’invention d’un ange musicien, ou mieux,
d’une constellation pythagoricienne, un satellite, ou
un astéroïde précieusement enclin à modulation
d’une mélodie affectueuse ? H est certain que cette
mobile bouffée de sons entend être pour toi cares-
sante légèreté, amical réconfort, mais toi, tu ne
parviens en aucun cas à te dépouiller des allusions de
la peur, puisqu’il est pourtant clair pour toi que tu ne
peux désormais en aucune façon supposer une
bouche vocale, mais que le vent agite au-dessus de toi
quelque chose qui n’existe pas, et ce rien qui module
t’angoisse; et, puisque ingénieuse est ton astuce, tu
tentes, précisément par dispositif quantitatif, de don-
ner à si grand rien une consistance, une solide
existence, un être ici, de sorte qu’à la fin il puisse pré-
cisément être le rien, ce rien que par ailleurs tu ne
peux, non sans horreur, ne pas reconnaître musicien,
que ce rien, dis-je, puisse être pour toi didascalique
de l’être. Observe, ce souffle ligneux et creux possède
d’omniprésentes qualités, autrement dit, où que tu
sois, il est toujours et seulement là où tu es ; et, enfin,
il ne pâtit pas la langueur, l’évanouissement de la dis-
tance; ceci découle du fait qu’il est articulé par un
fantôme ubiquiste, ou, plutôt, que sa présence adé-
quate sera apte à faire de ton séjour un lieu
minuscule, habité par toi et par ce son, et, peut-être,
devrais-je ajouter, par la mémoire stupéfaite de ton
écoute des sons. Tu noteras ceci, parce que ce son qui
désormais suit — l’autre ne s’est pas éloigné, mais il
s’est sèchement, aridement, tu, comme apeuré — est
justement le son de la distance. Et donc, sa tâche
consistera à donner à ton espace une dimension sans
laquelle il t’est impossible de vivre sans quelque con-
jugaison de sons. Si, donc, ce que tu écoutes
désormais est bien le son de la distance, tu auras ré-
cupéré l’espace que tu peux parcourir, tu as retrouvé
les signes de la désolation, de la poursuite, de la fuite.
La distance est vitreuse, elle est brillante, transpa-
rente, froide, aqueuse, glacée, intouchable, mais c’est
surtout la seule perspective qui autorise l’occultation,
la fuite, l’escamotage, la dissimulation au ras du sol
tandis que passe le venteux seigneur du son de la dis-
tance. Ce son métallique et caverneux que vainement
tu suis et poursuis, son sans trêve ni cesse et, surtout,
sans visage, puisque, cheval d’air, mélodieux aérolite,
tu le mesures et le découvres uniquement de dos, en
soustraction; et pour l’illusionniste sphéricité du
monde, ce même vent vitreux que tu convoites te
poursuit, mais très haut dans le ciel, et donc de nou-
veau sans visage, des plus acerbes, délicatement
modulé, et, cela est désormais pour toi singulière-
ment clair, lui aussi affligé par la clarté de la solitude,
et donc, toi, grumeau et monarque de lassitude, tu es
le poursuivant et le poursuivi, et c’est toi que domine,
toi que fuit et toi qu’adule cet ange profond de la so-
litude, que la souveraineté du ciel ne dissuade pas de
sa grandiose aumône, la monnaie de verre qui déchi-
quette la distance. Toi, certain, tu médites la fuite,
puisque ce son annonce une attentive, prudente an-
xieuse poursuite, et tu ne soupçonnes pas que les
gestes de la fuite ne se distinguent en rien des gestes
de la poursuite et, donc, si tu tends à l’ange, ou si ce
dernier tend à toi, il est impossible de le dire, et le
son n’y aide guère, car sa mélodie fixe est, justement,
tout à la fois mélodie de la perte et du désir. Tu
écoutes un complexe discours de forêts, de cavernes,
de gués, d’éboulements, et partout tu trouves le signe
unique de la distance. Et donc, tu n’arrives pas, pas
plus qu’à toi on n’arrive, non parce que vous êtes éloi-
gnés l’un de l’autre, mais bien parce que la distance
que vous écoutez est votre signalement, et que vous
ne pouvez davantage cesser d’écouter, puisque dans
ce son aussi noble qu’infortuné vous ne pouvez pas ne
pas vous reconnaître. Et si, à l’instant, la distance se
distance, l’éloignement s’éloigne, et la perte se perd,
l’absence s’absente, envahit un ciel minuscule, ef-
froyable, menu tremblement de sons vagabonds,
marteaux sur bronzes, bois sur métaux, métallopho-
nies diffuses en innombrables points du ciel et
maintenant après avoir fait l’expérience de la grâce de
la juxtaposition, et de la grâce de la distance, tu seras
plongé dans la fragmentation du ciel, peut-être un
ange, un orque, un forgeur de foudre a-t-il été con-
sumé en innombrables éclats, ou un lambeau de ciel
a-t-il été arraché et sectionné en une attentive série
d’objets qui sonnent; nuages, astéroïdes, comètes,
météorites, neiges, et la nuit elle-même, heurtée par
une main aussi puissante qu’hypothétique, se sont
brisés en innombrables lieux sonores, et tu écoutes
cette uranophonie qui s’étend sur le monde, phos-
phènes de sons, syllabes, voyelles, aspirées, vélaires,
mystérieuses, sonnantes, inécoutables sons qui toute-
fois te parviennent, mus par basse plaine ou éminence
non familière de l’écoute. Je ne sais si ce concert te
procure trêve ou soupçon, l’une et l’autre chose, peut-
être; puisque le plaisir de cette dilapidation phonique
du ciel ne peut pas éveiller quelque soupçon, ce ciel
ne sera pas une fragile vitre usée, un lieu de déca-
dence, et un lieu décrépit. Ou même, que ces
lorgnantes notes métalliques ne seront un espionnage
de ta pauvreté recueillie dans la nuit ; et il sera déjà
clair que ton habitude de la nuit te rend à celle-ci
contubernal, et que tu redoutes le piège des sons cé-
licoles, leur abstraite blessure nombrée, le sifflement,
le tintinnabulement, le frémissement, le dodeline-
ment, le tintement, la scansion, l’âcreté.
Naturellement dispersif, ce concert de célicoles mé-
tallophones ; et donc épuisé, saigné à blanc à l’instant
évanoui. Il va de soi que le silence, qui désormais suit
ton expérience des sons célestes, est chose tout à fait
différente de ce qui t’est arrivé lorsque le silence suc-
céda aux bruits, aux voix que nous avons dites
animales. Prends donc garde : désormais ta solitude
désordonnée est bouleversée par une hallucination
céleste, et, peut-être, serais-tu tenté d’improviser
quelque invention mythologique, pour interpréter les
sons qui t’ont orné et bouleversé. Tu ne sais, ne peux
savoir d’où provenaient ces sons; et peut-être ne pro-
venaient-ils pas, mais se dessinaient-ils sur la carte du
ciel, subitement, comme s’ils étaient, d’eux-mêmes,
les instruments, simulant balluchon, corne, tympan.
Rien de cela, dans le lieu où tu te trouves, dans le ciel
sous lequel tu séjournes, rien de cela n’a jamais existé.
Nul orchestre dans les airs. Personne ne pourrait
jouer d’instruments qui occupent l’espace allant d’un
pôle à un autre et bissectant les équateurs. Mais s’il
existait ? Si quelque vent pouvant s’insuffler dans une
cavité sonore existait, s’il y avait des vents susceptibles
de doigts pour manier des plectres métallophones, s’il
y avait des anges, des démons, ou mieux des airs
prompts en forme de démons, d’angéliques bouffées
de vent, des chanteurs exigus, des foudres filiformes
desséchés et figés dans l’air, immobiles, doigtant des
luths; si enfin, il s’agissait d’un orchestre célicole non
impossible ni invraisemblable, que serais-tu donc,
toi, grumeau et monarque ? L’auditeur ? Le lecteur
du pentagramme subtil, celui qui tourne les pages ?
Celui qui fait de lui-même un métronome pour le
tintamarre déchaîné des deux, et qui se lie à son
propre rythme obtus mais certes au rythme total du
ciel et la danse des célicoles ? Ou peut-être n’es-tu
que le serviteur des musiciens d’orchestre, le sourd,
qui doit ignorer tout tintement ou toute scansion, qui
doit ignorer les aigus et les graves, étranger au penta-
gramme et aux pièges exigeants du dodécaphonisme,
auquel aucun bois, corde ou métal ne procure frisson
ou effroi. Ta tâche consiste à ôter la poussière des
énormes instruments qui couvrent l’espace du ciel à
la terre, ou, du moins, c’est ce que tu supposes,
puisque tu as, toi et toi seul, inventé que ces sons ne
sont pas des variations sur un thème du rien, mais
exécutés par d’uraniens professeurs, des hommes et
des femmes aux doigts exacts, et au souffle intermi-
nable. Hommes et femmes, certes, c’est une blague,
qu’il y ait dans les deux des êtres qui à d’autres êtres
doivent se reconduire pour comprendre l’obscurité de
leur propre archaïque scission ; eux aussi grumeaux et
monarques. Mais, musiciens, ceux-là, et non pas
sourds ou auditeurs, comme tu l’es. Ou peut-être, les
sons que tu as écoutés n’ont ni sens, ni origine, ni fin;
ils ne proviennent de rien, pas plus qu’ils ne se diri-
gent vers quelque destination que ce soit; ils ne savent
pas qu’ils sont écoutés, mieux, ils ne savent pas qu’ils
sont des sons; ils ne savent pas qu’ils possèdent un
rythme ; et le temps qu’ils occupent est inconnu tant
à eux qu’à toi, et peut-être, n’est-ce pas précisément
l’heure; ces sons-là surgissent dans l’espace, ou peut-
être sont-ils depuis toujours situés dans l’espace, et se
découvrent-ils seulement lorsqu’il y a telle ou telle
autre juxtaposition d’astres, si astres il y a bien,
puisque depuis ton obscurité, il n’y a pas moyen d’en
voir. Alors, ne reste de vrai et de certain que ton
écoute, dans la cavité de ton oreille se dessine la vi-
treuse grâce du son qui s’enchevêtre à toi, du son
lointain, du son qui prolifère dans le ciel auriculaire.
Tu es rythme, et applaudissement, et peut-être es-tu
seulement le manipulateur des sons. Mais ton exis-
tence est chose frêle et pauvre, et dans l’orchestre des
cieux, personne ne peut t’interdire de te supposer mi-
nuscule mais, là, partie prenante, toi à qui revient la
tâche d’ordinaire assignée au silence; es-tu donc la
pause ? Il y a quelque chose d’hilarant dans cette in-
vention, te supposer trêve parmi les sons, quels qu’ils
puissent être, fait en quelque sorte de toi un instru-
ment, peut-être un instrument négatif, absolument
négatif. Et donc, le silence dans lequel tu demeures
est le silence d’après les instruments, d’après les bois,
les métaux et les percussions, et c’est ce silence saturé
par la mémoire de ces sons, et des spacieuses conjec-
tures qu’à ces mêmes sons tu confiais ton anxieuse
théologie sonore qui t’enchante, te tourmente, de son
rythme alterné. S’il y a eu de la peur, et il y en a cer-
tainement eu, elle a toutefois été haute, une
verticalité d’angoisse, une spacieuse étroitesse, un so-
lide tremblement, enfin, une galerie brûlée par le
soleil dans laquelle tu t’es occulté, à la recherche de
ce qu’elle aurait pu te révéler. Et le silence crée main-
tenant une suspension, une trêve avec les cieux, et,
enfin, de la même façon que tu ne pouvais pas ne pas
douter des animaux phoniques, désormais tu ne peux
pas ne pas hésiter, doutant de l’existence de ces cieux
dont tu n’as, par ailleurs, aucun indice, et que tu dois
supposer telle une grande machine à effets sonores,
comme orchestre, golfe mystique, ou forêt d’instru-
ments, arbres sur lesquels furent pendus flûtes et
crotales, et qu’un vent — si ce vent n’est précisément
pas ce que tu appelles ciel — les exécute, ces instru-
ments, dis-je. Mais, bref, tu ne sais, ne peux rien
savoir, d’aucune façon, si tu n’as pas écouté, ce que tu
as fait, et ce que par aventure tu feras. Le moment
qui se prépare maintenant est peut-être différent, très
certainement plus obscur, aventureux, improbable,
tourmenté, répétitif, insensé, imprécis, onéreux, pa-
tient et impatient, méticuleux et toutefois grossier,
étouffé lorsqu’il n’est pas bruyant, et en tout cas trop
fragmentaire pour ne pas faire un discours continué,
et trop continu pour obtenir quelque élégance de dé-
tail, disons une exactitude épigrammatique. Tel un
videur présomptueux, suis-je donc en train d’annon-
cer par avance l’avènement d’une dynastie de sons
avec laquelle tu auras un dialogue éprouvant ? Mais
cette présence n’est-elle pas véritablement déjà enta-
mée, n’est-elle pas sur toi, et toi, crois-je, ne
l’écoutes-tu pas pour cette raison seulement, toi, tout
occupé par le déchiffrement de ces sons extraordi-
naires qui t’ont induit à proposer les métaphoriques
hypothèses de ciel et de célicole, et de toi-même tour
à tour métronome, auditeur, masque, ou, peut-être,
instrument choisi pour l’élaboration des silences ?
Puisque, si tant est que j’ose te distraire, puisque dé-
sormais notre familiarité est plus grande, bien que
nous doutions, non sans bonnes raisons, de l’exis-
tence de l’autre, je voudrais attirer ton attention sur
ces sons, bruits ou voix, qui ont tout juste commencé
à agir. En premier lieu, je voudrais cependant te sug-
gérer de différer la présence des hypothèses célestes ;
mieux, tout à fait oublieuse de t’avoir illusionné de
façon pittoresque à l’aide d’une population de flûtes
et cordes, et tout occupé, tu te concentres sur ces va-
carmes, ces sifflements, ces vocalises qui
imprudemment te suivront. Je te recommande sou-
verainement d’oublier ces sons que nous avons tenus
pour célicoles, puisque, désormais, si je ne me trompe
pas, écouter raclements, souffles et sons bredouilles
te sera très profitable; et, enfin, si les bruits furent
humbles et ambigus, si ces voix que nous tenions
pour animales furent menaçantes et amoureusement
envahissantes, si les concerts célestes t’illusionnèrent
et te séduisirent, tu tiendras désormais commerce de
ces sons émiettés, confus, lâches, épars et fragmen-
taires, tristes, et non seulement tu ne comprendras
pas, mais tu auras horreur de comprendre, et tu t’ap-
procheras du sens de ces sons avec gêne, dépit, colère,
brûlure, ennui, ennuyeux dépit, tu brûleras de colère
et, davantage encore, un dégoût te piégera, et, dans
le même temps, tu sauras que tu as dans ces sons
quelque triste demeure, ce lazaret de voix, cet épidé-
mique plainte, ce campement endeuillé par des
ennemis, dévasté par le mal, où, plaintives, insistent
les voix des couards, les soldats transpercés dans le
dos, aveuglés comme les lâches, les plus lâches, in-
sondablement trahis et traîtres. Allons donc, n’est-ce
pas là, mon cher, un discours inaugural oratoire de
quelque chose qui te concerne toi plus que tout autre,
et qui trouvera certainement en toi un auditeur atten-
tif et perplexe ? Perplexe, absolument perplexe,
puisque véritablement élusive est la voix avec laquelle
tu t’avances, toi qui as abandonné la transcription de
la modulation céleste. Une annotation didascalique
ne sera peut-être désormais pas inutile ; j’entends dire
qu’il semble établi que le bourg, quel qu’il puisse être,
est un lieu, ou, plutôt, un emplacement annoté. Là,
autour de lui, sur lui c’est la nuit qui le gouverne. Je
ne prétends pas définir de quel genre de nuit il re-
tourne; ce pourrait être une nuit que le jour précède,
bien que tu ne trouves guère d’indices ; ou une nuit
qui se changera petit à petit en quelque fiction de
jour; j’hésiterais en particulier à la définir dans les
termes qui sont habituels, comme, par exemple, nuit
étoilée, puisque d’étoiles on ne devine guère, bien
qu’il faille admettre qu’on peut reconnaître semblable
non négative absence d’étoiles; comme si les étoiles
n’existaient pas, mais comme si bien des empreintes
aptes à accueillir étoiles, niches préstellaires, exis-
taient bien, ne portant toutefois aucune trace de
phosphorescence, mais totalement nocturnes, sem-
blables à la nuit où ces espaces d’étoiles sont inscrits.
S’agit-il peut-être d’une nuit sans lune ? Pour autant
que je prolonge mentalement la durée ou le commen-
cement de cette nuit, il ne m’arrive pas d’y découvrir
trace de lune, ni pressentiment de croissant ou demi-
lune ni même cette sapide absence de lune que l’on
appelle nouvelle lune, presque une ténébreuse gros-
sesse du ciel destinée à mettre bas une lame de lune
effilée. Mais c’est certainement la nuit que celle-là;
en raison de cette même carence d’étoiles et de lune,
une nuit compacte, solide et longue, peut-être con-
clusive, certes exemplaire. Disons maintenant qu’une
nuit telle que celle-là, une nuit que tu as choisie pour
halte, pour panser un épuisement, ne sera-t-elle pas
étrangère au sommeil ? Non, je ne crois pas que ce
que l’on a dit des étoiles et de la lune soit valable pour
le sommeil; le sommeil n’est pas lumière, il n’a pas de
forme, il n’a ni siège ni lieu, il n’est ni ténébreux ni
polychrome, c’est un état qui peut bien se plier à cette
cohérente lenteur de l’espace nocturne. Donc, il te
faudra au moins concéder cela : que les bruits que tu
as écoutés avec appréhension, les voix que tu as en-
tendues avec crainte et amour, enfin les sons, qu’avec
une dévote stupeur tu as médités, tout cela peut être
né du sommeil, de ton sommeil, ou peut-être du
sommeil de la nuit même, presque comme si ces té-
nèbres étaient non pas le sommeil, mais son mol
gésir ; ou du moins ceci : que tout ce que tu as en-
tendu entretenait quelque familiarité avec certain
sommeil, non pas tien, peut-être, non de la nuit, non
d’autres, donc, mais seulement d’eux-mêmes, et tu
peux supposer que la goutte rêvait de tomber, que la
chose rêvait de se changer en être, et il y avait un rêve
envahissant, et un rêve de corruption et de néant;
bien, tout cela ne pourrait-il pas être une sorte de rêve
du néant, qui de loin rêve de bruits et de voix, et pour
toi, ce néant suggère des façons d’être qui n’ont au-
cune forme, et toutefois existent-ils, de quelque façon
existent-ils, bien que leur être soit impossible en de-
hors de la nuit et du sommeil, ou, mieux, hors le
néant, qu’ils soient ou non rêves du néant ? Mais tout
cela me paraît être paré d’une suspecte avocassière
grâce de discours; disons que cette nuit, puisque nous
sommes convenus de recourir à ce terme, soit un lieu
du sommeil; et donc qu’une certaine somnolence soit
diffuse, et que ce sommeil soit ou ne soit pas ce que
l’on peut appeler substance, il aura en lui ce que l’on
peut tenir pour un accident, ou, vice versa, le sommeil
un accident de l’ensommeillé, bien qu’il n’y ait ni mo-
ment durant lequel l’ensommeillé sera sans sommeil,
ni moment durant lequel le sommeil sera sans en-
sommeillé. Donc, cette matière, clairsemée et
invisible, que l’on a qualifiée de sommeil, sommeil de
la nuit, sommeil important et dans le même temps
accidentel, ce sommeil, donc, est lié à l’être, bien qu’il
lui soit lié d’impropre façon, mais il lui est lié, ou en-
core, le sommeil est de cette façon l’un des modes de
l’être. Et tu ne devrais, me semble-t-il, pas t’étonner
si tu voyais que cet être ensommeillé possède des voix
dans son sommeil, et tu pourras désormais écouter
ces voix. Mais toi, non, toi tu n’es pas, tu ne peux en
aucune façon être ensommeillé, une veille aigrelette
et minutieuse te revient, une envie didascalique et ef-
farée, une veille ininterrompue et argumentatrice.
Puisque d’autres peurs, tourments, angoisses, fausses
joies, désorientations attendent ton écoute. Tu per-
çois, par exemple, maintenant combien le sommeil
est agité, désorienté ; c’est chose ardue que de com-
prendre de quelle façon ce sommeil est, peut être
désorienté, mais on pense que ce sera peut-être une
sorte de nuit dans la nuit, et qu’en cette nuit ulté-
rieure l’ensommeillé avancera ; je ne dis pas qu’il rêve,
mieux, peut-être que rêver il ne le peut en aucune fa-
çon, puisque dans cette nuit annotée il n’est trace de
forme dont on puisse se souvenir, dont on puisse de
quelque façon rêver, donc, l’ensommeillé ne rêve pas,
toutefois il avance dans son sommeil, ce sommeil plus
que nocturne, et cette avancée, cette déambulation
ténébreuse sera peut-être désorientée, bien qu’il n’y
ait indice de pièges, de dangers, mais seulement cette
expérience de l’avancée dans une nuit qui est à son
tout enclose dans une nuit, et donc, dis-moi, de com-
bien de réveils est-il séparé de quelque intelligence du
lieu ? Et, mieux, y a-t-il un nombre suffisant de ré-
veils pour parvenir à savoir quoi que ce soit du lieu ?
Non, cela ne se peut pas, en tout cas l’ensommeillé
ne peut rien en savoir. Donc, ce sommeil est, ainsi
qu’on l’a dit, douloureux, en proie au tourment, et,
surtout, désorienté; et voici que de ce sommeil jaillis-
sent des souffles. Mais, il est, entre-temps,
impossible que tu ne me demandes : qui est ensom-
meillé ? Qui est désorienté ? Qui respire, et que
respire-t-il ? À cela, il n’est, bien évidemment, de ré-
ponse, je ne pense pas que quelqu’un puisse répondre,
et, après tout, je ne suis moi-même pas tout à fait sûr
de ton existence, et je ne peux exclure que tu pourrais
être toi-même une bizarrerie de quelque sommeil, un
souffle de ce même sommeil dont je suis moi-même
une bizarrerie. En tout cas, toute recherche sur le
sommeil et l’ensommeillé participe de toutes les im-
précisions des recherches sur l’être, et donc, par
certains côtés, cette recherche n’est pas différente de
la recherche inutile et néanmoins inévitable sur le
bruit de la goutte d’eau, la plainte de la chose qui
s’enêtre, enfin, le souffle célicole et volatile ; mais, en
somme, bien que ne sachant pas ce que l’être peut
donc être — ou substance — ou non-être — ou ac-
cident — qui ensommeillé expérimente la
désorientation et en tire argument pour crier d’une
somnolente voix, c’est de ces voix et pas d’autre chose
que tu dois t’occuper, puisqu’il n’est rien qui ne soit
voix, qu’elle soit ou non hallucinatoire, ta tâche est
d’écouter et de conférer de telle sorte cette dignité de
son à ce qui semble être un accident du néant. Donc,
sans exiger d’interprétations qui ne sont pas compa-
tibles avec le lieu, la nuit, le sommeil, l’essence de
l’être et son accident, c’est ce qu’il t’échoit d’écouter.
Et c’est justement la voix de l’ensommeillé qui endure
la désorientation du sommeil que tu écoutes. Donc,
un accident du sommeil résonne dans la désorienta-
tion. Écoute. Ce souffle émietté n’est véritablement
pas un bruit, ni une plainte animale, mais certes pas
un son changé en ange. Tu entends maintenant une
voix brisée, affligée, quelque chose qui te ressemble,
mais aussitôt une pause, une halte, un silence macéré,
non silencieux, quelque chose de neuf, n’est-ce pas ?
Quelque chose qui pourrait être une voix bave. Se
traîne. Un gémissement sauf que dans ce gémisse-
ment est enclos un je ne sais quoi que tu n’oses pas
reconnaître. Est-ce peut-être une voix ? Ce pourrait
être une voix d’homme. Ne crois-tu pas ? Ce pourrait
être un gémissement féminin. N’est-ce pas ? Ce
pourrait être un minuscule sanglot, mais syllabe, d’un
nouveau-né. Ne le pourrait-il pas ? Syllabe, juste-
ment, cela n’était jamais arrivé, non dans la goutte,
non dans l’invasion, non chez les démons. Mais ce
n’est pas véritablement une syllabe. Moins, beaucoup
moins qu’une syllabe. Toutefois, plus proche d’une
syllabe que d’un glapissement, d’un trille, d’une
goutte qui tombe. Mais point encore syllabe.
Quelque chose qui trame pour devenir syllabe ? Peut-
être. Un complot phonique. Une conjuration vocale.
Mais ne sommes-nous pas intolérablement loin de
l’hypothèse ? En vérité, je ne crois pas qu’on puisse
parler de voix, plus certainement d’une intention syl-
labique, dont, comme cela est déjà arrivé pour ce qui
concerne des bruits et des voix animales, il n’est pas
dit qu’elle doive s’en remettre à un accident d’impor-
tance, si cette proposition a un sens. Si tu te trouves
pris au filet dans un espace syllabique ensommeillé,
cela ne voudra pas dire qu’il y aura parlant, ni som-
meil, ni, en ce lieu d’où sont issues les presque
syllabes, qu’il y aura une nuit quelle qu’elle puisse
être. Mais écoute : par afféterie solitaire, suppose que
telles sont les intentions des syllabes d’un dormeur
désorienté, ne crois-tu pas que tu devrais former des
hypothèses sur le paysage nocturne de semblable dé-
sorientation ? Par pur jeu, tu peux chercher quels sont
donc les rêves dont tu trouves, frêles indices, juste-
ment ces intentions de consonnes, de voyelles, de
syllabes. Mais alors, quels que soient les rêves que tu
supposes, tu ne peux ignorer qu’ils font partie de ta
description de l’ensommeillé comme habitant invé-
téré d’une nuit absolue, il ne possède d’images pour
rêver ; et donc ses rêves ne sont autres que tes rêves,
et tu es délégué à rêver, de la même façon que tu étais
délégué à écouter ; et tes rêves sont encore tes peurs,
tes horreurs, ta lassitude, la perplexité élaborée de ce-
lui qui habite un bourg de façon précaire, au point de
pouvoir tenir ta présence pour rien d’autre qu’une
maladie du bourg. Et que rêves-tu ? Des images,
d’une vie plus virtuelle que vécue, se mêlent à des pro-
grammes d’interprétation de l’univers, et l’invention
de l’univers se réduit à un jeu pédant pour l’inclure,
cet univers, dans la hâtive dimension d’un rêve. Tout
est imprécis et passionnel, dans cette nuit harassante
et inaccessible, et je ne sais si tu disposes de souvenirs
pour faire éclore des rêves, ou si tes rêves sont peuplés
d’hypothèses d’images, et de rien d’autre. Mais certes,
tes rêves, comme le sommeil saturé d’impossibles,
paralytiques rêves de l’accident nocturne, sont des
tentatives pour donner forme à la solitude, à l’ignare
fréquentation du monde, pour inventer des animaux
qui signifient héraldique-ment la défaite, l’erreur, le
jeu misérable que tu fais de toi-même. Suppose que
cette hypothèse de sommeil soit telle qu’elle autorise
l’invention d’une histoire, d’une baliverne, et que
dans une didascalie désordonnée, il te soit licite de
décrire l’existence d’un personnage, ou simplement
d’un espace endormi, mais de quelque façon un es-
pace, une personne, un être, une substance, auxquels
certaine possession de voix revient. Si l’espace en-
dormi dort, et qu’en dormant il dévide son inerte
pelote d’hypothèses de rêves et que de ces rêves il se
tourmente et s’inquiète suffisamment pour s’attarder
sur ces voix, il se pourra qu’au terme de quelques
siècles, si tu as suffisamment de temps, cet espace
commencera à sortir de son sommeil ; suppose un
très lent éveil, qui implique le passage d’une nuit à
une autre nuit, et donc, seulement de sa libération
d’une thèque nocturne pour puiser à une thèque ul-
térieure, celle-là même où tu es conservé, en pareil
cas, il ne sera pas irraisonnable de supposer que les
voix changeront, devenant petit à petit syllabes moins
endettées et alors, inévitablement, pas aussitôt peut-
être, en somme, toujours plus près, tu seras contraint
de décider si ce que tu écoutes sont véritablement des
voix, ou une voix unique, ou une foule de voix réfé-
rées, non pas un dialogue, mais plutôt un chœur
désordonné, erratique, une fragmentation vocale où
s’enchevêtrent voyelles et consonnes d’hypothétiques
bouches étrangères s’ignorant l’une l’autre. Voici,
maintenant, la qualité séduisante de cette voix poly-
morphe, ce ne sera plus une fragmentation, un
tourment marmonné, une éloquence pausée et désos-
sée, mais plutôt un désordre, et, dans le même temps,
une minutieuse monotonie et, en effet, de quoi
d’autre doit-on parler, je ne saurais le dire, puisque, à
l’instar de la condition du sommeil, la condition du
passage du sommeil, et donc d’une nuit à la veille qui,
comme lieu, est signalé par une autre nuit, est ten-
danciellement impossible à conclure, une avancée
d’étape en étape, un itinéraire de mirage en halluci-
nation et, enfin, une avancée par désorientations et
donc d’une condition d’impossibilité à parvenir.
Ainsi, toi maintenant, dans une condition d’obéis-
sance résignée, inutilement attentif mais avec un
dévouement intense, tu devras tenter de transcrire
mentalement cette monotone oraison de syllabes dé-
cousues mais non dispersées, hachées par des pauses
toujours plus brèves, et, tu observeras toutefois, pour
autant que les syllabes se rapprochent, que jamais, en
aucun cas, tu ne pourras reconnaître un mot, mais,
naturellement, tu ne peux pas ne pas comprendre
quelle sera la tyrannie implicite de cette impossibilité,
puisque ne pas pouvoir saisir un mot signifie égale-
ment que tu es enclin à juger qu’il s’agit là aussi de
syllabes qui pourront à certain point se changer en
mots et, donc, tu as choisi qu’elles soient des voix.
Non, il n’est pas nécessaire que tu croies être littéra-
lement en contact avec des voix, puisque cela pourrait
menacer ton fragile équilibre, mais tu seras certes
contraint de supposer qu’un souffle, peut-être labile
et déjà expert, sera entré dans un labyrinthe d’échos,
et que, peut-être, ce que tu écoutes et que tu as qua-
lifié de chœur monotone et insensé pourrait
également être le souffle d’une voix unique déjà épui-
sée, une voix qui parcourant inlassablement
d’innombrables anfractuosités, souterrains, grottes et
rebondissant parmi les pierres, les briques, les gouttes
d’eau et le fleuve et en définitive toi-même, forme-
rait, dis-je, une illusion de chœur, quelque chose que
jamais tu ne sauras interpréter, mais que tu tiendras
pour une hallucination, ou presque, puisque ce
souffle initial tu n’oseras nier, et donc, même si mort,
même si le chœur est une hallucination phonique, un
mirage dans le désert de la nuit, une moqueuse va-
riante du silence, même alors il te faudra résoudre un
problème : ce souffle, qu’a-t-il donc été, s’il était un
toi-même, ou autre que toi-même, si donc, l’univers
de la nuit était de quelque façon altéré, définiti-
vement. L’écho peut certainement en expliquer la
monotonie, même si tu n’es peut-être pas attentif à
certaines nuances, certaines façons variées de retentir,
à rebours, en canon, qui ne peuvent s’expliquer par le
jeu d’un parcours labyrinthique. Une voix sans trêve,
sans rythme, sans changement, sans début, sans con-
clusion, sans attention, sans destinataire, n’est-elle
justement pas ta propre voix ? Si cette voix, appelons-
la ainsi, est le signe d’une lente et solennelle démence
— prends garde à la qualité cérémonielle de sa len-
teur, l’attentive et faible lenteur de la folie —,
auditeur fatal, ne sera-t-il pas fatal que pour l’écouter
en forme d’oreille tu modules ta folie, que tu te fasses
sujet de la lenteur, de la monotonie, de la déconclu-
sion, parce que cette même voix est la forme de la
démence qui t’appartient ? Tu ne peux pas ne pas
imiter ce que tu écoutes : n’as-tu pas été goutte qui
tombe, animal qui convoite, flûte qui vole ? Com-
ment pourras-tu maintenant ne pas être l’itinéraire
infini de l’insensé ? Absence de sens, destruction du
sens, perte du sens, constatation qu’en aucun mo-
ment il n’y a eu de trace, d’indice, de symptôme du
sens. Voilà : symptôme, puisque, peut-être, tu penses
désormais que l’existence de quelque symptôme se-
rait le signe certain que le sens, quel qu’il soit, ne
serait rien d’autre qu’une pathologie du discours, un
mal monstrueux, mieux, en explosant, telle une gros-
sière ampoule de mal, le sens serait une épidémie
démentielle, et le sens de l’univers rien d’autre qu’un
mal qui eût porté ses frontières jusqu’aux bornes du
monde, ou de la nuit, car tu ne connais rien d’autre
comme monde. Donc, ce tremblement verbal, ce
cortège de mots émiettés, blessés, enchevêtrés, ma-
lades désorientés, cette procession d’une syntaxe
échevelée sera pour toi éloquence persuasive et, de
toute façon, un discours auquel tu t’adaptes, que tu
acceptes, auquel tu t’attardes, que tu secondes, auquel
tu obéis, que tu annotes, auquel tu acquiesces,
puisque ce discours n’est autre que maladie, il n’est
pas maladie, mais bon sens, ce bon sens insensé qui
seul est persuasif. Entends-tu combien tintent les
consonnes nasales, ou la reptation des sifflantes, ces
gueuses à vocation de serpent, et, dures, elles tom-
bent au-devant de toi, pierreuses, gutturales,
disgracieuses consonnes, cailloux à lancer, balbutie-
ments osseux et écoute passer les véloces voyelles, les
feintes brises, cantilènes qui aussitôt s’effrangent,
aaaa, présomption qui dégrade en eee, hypocrite dou-
ceur qui s’estompe en iii, rire hébété qui en ooo se
bouffit d’orgueil mais qui enfin repose dans le triste
assoupissement de l’uuuu, et ainsi se poursuivent les
voyelles insensées, et toi tu captures un enne, petit
animal dépourvu de dents, une fluctuation de elle. Je
ne crois pas qu’une à une il vaille la peine de dresser
la liste des bizarreries phonétiques qui t’environnent,
parce qu’à dire vrai, aucune voyelle et aucune con-
sonne ne sont, justement, ce que l’on entend par
voyelle et consonne, quelque chose qui a un plus ou
un moins, comme un souffle impétueux et une
carence vitale, qui pourrait être un signe de la persis-
tance d’un sommeil opaque, lent, torve, non exempt
de lambeaux de rêves, images confectionnées avec des
retailles de la nuit où demeure le rêveur. Mais, en vé-
rité, nombreuses sont les imprécisions de ce
discours ; en premier lieu, il est naturel que, qui que
tu puisses être, tu dois te poser cette question : qui
sont donc, qui est donc celui qui bave des mots de la
sorte, ou plutôt des fantômes, intentions de mots, et
même moins que cela. Tu es désormais plongé dans
ce vacarme verbal, et tu peux non irraisonnablement
t’attendre à ce qu’enfin éveillé, quelqu’un s’approche
de toi, que, marchant par les rues, les marches du
bourg, quelqu’un te devine, et attentivement te re-
garde — voilà, n’est-ce pas ? Mais qui regarde qui ?
Non, cela n’est pas probable, certainement pas main-
tenant. Ces sons ne sont en aucune façon des mots,
toutefois, ils ne ressemblent à rien davantage qu’à des
mots, justement. Ce sont donc des êtres humains, ou
des êtres qui te font ressembler à ceux qui bafouil-
lent ? Je ne saurais véritablement le dire, mais je dois,
prudemment, en venir aux termes de ton discours ;
entre-temps, tu as l’impression que le bourg est oc-
cupé par une foule de dormeurs, de semi-éveillés,
d’ensommeillés, cela est possible, seulement où, où se
trouvent-ils donc ? Puisque tu peux, certes, rêvasser
d’une foule qui envahit tout lieu du bourg, mais, en
vérité, cette foule ne semble avoir d’autre consistance
que celle des voix que confusément elle module ; et
donc, elle pourrait n’être qu’un seul vaste dormeur,
en agnostique querelle avec les rêves, ou un lent, ré-
ticent réveil. Si cela est vraisemblable, tu ne sais
vraiment le dire, car ta façon de te tenir dans le bourg
ne te permet pas d’être ailleurs, et voudrais-tu, après
tout, te mettre à la recherche de ce qui émet ces sons ?
Certes, penseras-tu, cette chose résonne de façon dif-
férente dans ma bouche et, donc, sera-t-elle jamais
semblable à moi ? Et également, cette chose tente de
parler, mais parler elle ne sait point et, donc, elle n’est
pas véritablement comme moi, elle doit toutefois être
à moi semblable, cependant, peut-être pas au point
que nous puissions nous reconnaître et nous fréquen-
ter. En effet, ne pourrait-elle pas être quelque chose
qui entend de nouveau naître, qui agit de confuse fa-
çon, mais non sans un but, un objectif, un destin ?
Par exemple, ne pourrait-elle pas être, cette chose qui
entend parler, quelque chose de semblable à un fan-
tôme ? Certes, parler de fantômes en ce lieu est tout
à la fois futile et naturel ; or ne pensons-nous pas né-
cessairement à un fantôme de quelqu’un qui a existé,
ce pourrait être un fantôme dépourvu de programmes
de vie, justement, une larve vocale ; et, en pareil cas,
il n’est pas besoin de demander : combien sont-ils ?
Parce qu’il est vain de tenter de tirer celui qui
commencera en ayant recours à une comptine de fan-
tômes. Les fantômes mobiles ne seraient-ils pas
meilleurs que les fantômes vivants ? Peut-être, mais
qui dirait que les fantômes savent voir et souffrent
d’être vus ? Véritablement, tu sais seulement ceci :
que des voix non dissemblables de celles que tu pour-
rais moduler, si un interlocuteur existait, mais qui ne
serait pas semblable au point de pouvoir véritable-
ment répondre, puisque ces refrains, tantôt
fracassants, tantôt bruyants, tantôt faibles, semblent
être davantage qu’un projet de discours, peut-être
même moins, qu’un discours digne de foi et, dans
tous les cas, si l’on pouvait penser qu’à certain mo-
ment les voix se faisaient conséquentes au point de
discourir, de quoi donc s’agirait-il, d’un discours pour
toi ? Quelqu’un sait-il que tu es ici, quel que puisse
être cet ici ? Et est-il bien pensable qu’un fantôme
t’adresse la parole ? Ou s’il le peut, qu’un fantôme te
parle, bien qu’il ne t’approche d’aucune façon ? Parce
que c’est cela qui est vrai : tu es apparemment assez
proche d’une foule, ou d’un individu multiple, mais
tu n’entends rien qui donne à penser que cette chose
bouge, marche, moins que tout qu’elle te cherche. Et
donc, tu auras pour partie peur, pour partie l’espoir
que de ces sons survienne quelque chose qui ait af-
faire avec la solitude, ta lassitude, et que, peut-être, il
faut seulement attendre, et peut-être en résultera-t-il
ou une catastrophe à sa façon définitive, lumineuse,
ou le début d’un discours sensé ; mais combien d’es-
pace sépare ce moment, le moment des comptines et
des balbutiements, d’un discours sensé ? Est-ce donc
un espace que quelque chose semblable à toi pourrait
combler ? Que tu pourrais combler ? Mais, en
somme, quelle est ta peur ? Penses-tu être découvert
avant d’avoir pu comprendre le sens que ce discours
voudrait ou pourrait avoir ? De devoir émietter ton
discours, de te faire, disons, fantôme, de façon à par-
ler avec un langage non dissemblable de celui qui
maintenant t’enveloppe ? Et, toutefois, attends : je
crois qu’il y aura d’autres points à discuter. En pre-
mier lieu : maintenant, comme toujours, tu es
l’auditeur. Bien que selon toute vraisemblance nul ne
connaisse ton existence occulte, ce qui davantage que
parler parlote a précisément besoin de toi pour par-
loter; en somme, l’idée du parloter en soi non pas de
qui parlote, mais, de toi qui, écoutant, affirmes : il
parlote. J’ai dit il : mais quel sens cela a-t-il de parler
comme si quelqu’un savait de source sûre que ce par-
loter est féminin ou masculin ? Toutefois,
précisément parce que ta fonction d’auditeur est es-
sentielle au développement du discours dont tu fais
l’expérience comme étranger à toi, extérieur, alterna-
tif, ou quoi d’autre, peut-être remarqueras-tu que ce
que nous avons qualifié de parloter va peu à peu
changer ; le fait dont nous avons déjà parlé : parlote,
laisse entendre que nous nous étions aperçus que la
comptine était devenue une parlote, certes indéchif-
frable, certes décousue, certes incapable
d’articulation, de paroles, mais, en somme, plus con-
tinuée, donc, plus semblable au discours du délirant
qu’au bredouillage de l’ensommeillé. Délire, ai-je dit,
et cela t’amènera à te poser des questions sur la nature
du bourg, qu’en vérité, tu ne connais pas sinon va-
guement ; ce chuchotement frénétique ne sera-t-il
pas le signe que tu te trouves ici dans un lieu malade,
mieux, au centre de l’épidémie, et que peut-être tout
ce qui survient n’est autre que le symptôme d’une ma-
ladie susceptible de produire et des bourgs et des
nuits et des voix ? Puisque, s’il s’agit de délire, il fau-
dra néanmoins dire que le délire est ce qui fait suite
au réveil, et le sommeil est le lieu où la maladie pos-
sède la forme polymorphe des rêves. Mais qu’en tout
ceci, qu’il s’agisse ou non de maladie, il n’en est pas
moins sûr que tu ne peux connaître cette maladie si-
non sous sa forme de voix, quel que soit le sens qu’on
puisse donner à ce mot, et en escomptant pour cer-
tain, tandis que cela ne l’est nullement, qu’il s’agit
pour le moins de voix intentionnelles, et non de
simples événements phoniques dans un univers qui
produit sans interruption des bruits essayant de se
translitérer en mots. Peut-être qu’une fièvre
t’encercle, et tu n’es que la conscience, le point le plus
élevé qu’en parlant d’elle-même la fièvre peut at-
teindre ? Tu écoutes le délire du délire, et ce délire
est déjà si proche de l’intention de parler qu’il te fait
admettre qu’un être semblable à toi, mais en larve,
que quelqu’un doit tout de même exister, puisqu’on
peut douter de l’existence du dormeur, mais le fébri-
citant ne doit-il pas avoir quelque continuité, quand
bien même distraite et interrompue ? Mais la fièvre
ne pourrait-elle être qu’un caractère linguistique, au-
trement dit une façon d’être du parler telle qu’il
l’empêcherait d’être sensé mais non d’être vocal, in-
sensé-ment vocal ? Que ce discours n’ait de sens,
n’est-ce peut-être pas le signe qu’il est chose diffé-
rente du discours ou, encore, son caractère insensé
est-il le signe distinctif véritable du discours ? C’est
maintenant un impétueux discours que tu écoutes,
comme si les voyelles et les consonnes, murs à dosse-
ret de syllabes chagrines, en des trous de serrure
infinis, s’entre-heurtaient, et bien que de ce discours
aucun sens ne soit déductible, il arrive que cet accou-
rir, ce télescopage et cette poursuite des syllabes
fassent allusion à un projet de discours qui aurait, en
définitive, un sens, ou qui parviendrait, du moins, à
mimer le sens de façon si intolérable d’en arriver à
dire qu’il ne se peut qu’il n’ait de sens, bien qu’il soit
dans le même temps certain que personne ne peut en
aucune façon dire de quel sens il retourne. Le flux
délirant de la voix n’est pas la comptine, le chuchotis,
mais un fleuve de sons ininterrompu, où il est difficile
de distinguer voyelle ou consonne, mais le tout ne se
tient-il pas plutôt entre le gémissement et le prêche,
entre l’oraison funèbre et le discours orné, et le voici
qui se cabre, le voici dépassant les bornes, le voici
suppliant, ne te semble-t-il pas qu’il y ait un rapport
fatal entre ton auscultation et cette souffrance qui
tente déjà de formuler les lois d’une grammaire, qui
est toutefois prise au piège dans le désert de la nuit,
du bourg et de ton écoute. En vérité, tu ne peux
échapper à cette plainte imprécise, mais tu ne peux
empêcher qu’elle soit plainte, pas plus que la plainte
ne peut t’empêcher d’écouter et, donc, la maladie
aussi, si tant est qu’elle existe — et ce pourrait être
justement elle qui discourt — ne peut exister que
parce qu’en l’écoutant tu l’acceptes comme maladie,
dans la mesure où tu la reconnais pour ce qui est en
toi maladie et, alors, ne serait-il pas raisonnable d’af-
firmer que ce que tu écoutes est ta propre maladie, et
que la maladie est ce que tu dédies au discours,
mieux, que le discours n’existerait pas si ta maladie
n’existait pas, ou, encore mieux, si ta façon d’être
n’était justement pas d’être une maladie ? Il est sin-
gulier de constater comment il est impossible de
parler du parler à quelque niveau que ce soit sans
continuer à se répéter et, donc, puisque ce radotage
étouffé que nous avons supposé est infiniment répé-
titif, n’est-il pas impossible que ces syllabes itérées
soient le commencement d’un discours sur le dis-
cours, et ne devrions-nous donc pas supposer que le
discours commence à se connaître lui-même comme
discours, même si le prix de cette reconnaissance est
le délire. Mais qu’arrivera-t-il lorsque, avec sa cohé-
rence, le délire viendra à manquer ? Puisque nous
avons écouté le sommeil se changer en sommeil-
veille, le sommeil-veille croître et se changer en ma-
ladie, et supposons que l’itération soit l’indice d’un
discours du discours avec lui-même, ne devras-tu pas
t’étonner si, sans changer la séquence désordonnée
des voyelles et consonnes et des projets de syllabes, le
discours devenait autre chose, tout en ne changeant
pas dans son courant indéchiffré. Écoute : ce ne sont
pas ces sons, désormais, seulement différents parce
qu’une vocation interrogative fait suite ? La voix, ou
le pétrissage de plusieurs voix, la voici monter en une
obscure respiration, presque comme si elle voulait se
moduler en forme de question. Mais naturellement
c’est une illusion, une hallucination anthropo-
morphe, puisqu’il n’est pas possible que la question
précède la formulation intelligible du mot, n’est-ce-
pas ? Non, ce n’est pas vrai ; il est possible que l’in-
tention interrogative soit la vraie tension des mots,
du discours, et, mieux, que là où cette interrogation
existe, il n’est pas nécessaire que quelque bon sens
existe, mieux encore, l’interrogation est elle-même la
tension du discours, c’est le discours, tu noteras, en
effet, qu’à ce stade les syllabes se font certes consé-
quentes et de façon obstinée, mais elles perdent
également en limpidité, non qu’elles aient jamais été
limpides, toutefois elles étaient articulées, quand bien
même gauchement, désormais, elles ne sont qu’un
peu plus que la syllabation ininterrompue d’une
plainte modulée, qui nous apparaît être une interro-
gation. Bien, mais si tu écoutes l’interrogation, tu te
poseras de nouveau cette question : est-ce là une in-
terrogation en soi, ou est-elle ce qu’elle est parce que
tu la reconnais comme interrogation ? Dans le pre-
mier cas, cette interrogation serait proposée de telle
sorte qu’on retiendra possible qu’elle puisse obtenir
une réponse, mais en pareil cas, comment une ré-
ponse sera-t-elle formulée ? Cela suffit pour
comprendre combien la question est mal posée; en
effet, l’interrogation est telle parce qu’elle exhibe
cette modulation spécifique et, bien qu’il soit possible
que l’interrogation sache qu’elle est interrogation, il
est aussi raisonnable de croire que l’interrogation
n’est telle que parce que toi, auditeur nocturne, tu ap-
partiens à ce monde de l’interrogation où cette
modulation trouve son sens ; seulement que l’on
donne une réponse paraît insensé, puisque la réponse
devrait répondre au même niveau verbal que la ques-
tion pour être intelligible à la question, sauf qu’à ce
niveau verbal il paraît naturel qu’une interrogation
seule est possible, et en aucun cas une réponse quel-
conque. L’interrogation est une modulation de la
plainte mais, bien qu’elle soit harassante, elle inclut
une intention verbale qui paraît aiguë, intense, même
si complètement vaine, l’exemple ultérieur de ce ra-
dotage auquel tu prêtes le dévouement de ton écoute.
Mais, si l’interrogation est objectivement celle-là,
participes-tu de l’interrogation, ou lui es-tu étran-
ger ? Tu es seulement l’auditeur, celui qui certifie la
qualité interrogative, ou cette certification fait en
sorte que tu sois impliqué dans la vitesse de l’interro-
gation afin que tu tombes dans la tentation
d’interroger ? Ou, n’est-ce pas plutôt ton interroga-
tion adressée à l’interrogation de la voix, presque pour
demander : je l’interroge parce que je voudrais savoir
ce que l’interrogation peut être, que, par ailleurs,
j’écoute comme telle ? Mais, dans tous les cas, l’inter-
rogation est telle parce qu’elle est formée de la sorte
et, donc, ton interrogation aussi, adressée ou non à
l’interrogation, sera aussi interrogative que l’autre,
puisque toutes deux seront elles-mêmes comme par-
tie prenante de la qualité phonique, de la modulation
de l’interrogation. Mais, en somme, si l’interrogation
demeurait telle, si elle ne faisait qu’interroger, et rien
d’autre, satisfaite d’être interrogative, ou peut-être
aussi, grâce à ton écoute, d’avoir quelque conscience
d’être une interrogation interrogative; si elle s’obsti-
nait à être plaintive, gémissante, imprécise, délirante,
générique, couarde, pétulante, infantile, itérative, eh
bien, l’interrogation pourrait être tolérante ; et toi,
abandonnant la peur ancienne, tu pourrais peut-être
également te disposer à perdurer en ce lieu, où l’in-
terrogation paraît aussi seyante que la nuit. Mais tu
ne peux pas percevoir que l’interrogation va changer
de ton, sans que les syllabes aillent pour autant se dé-
pêtrer l’une de l’autre, sans qu’en définitive un seul
mot ne soit jamais intelligible, mais, dis-je, qu’il ne
soit pas même possible de transcrire une syllabe; dé-
sormais l’interrogation se change en quelque chose
qui se trouve à mi-chemin de la supplique et de la
menace. Mais parce que la supplique — que l’on peut
distinguer dans les tons décroissants — et la menace
— que désormais tu perçois dans les tons troubles et
rauques —, on suppose qu’elles sont, idéologique-
ment parlant, déjà de quelque pertinence, il faudrait
savoir si l’on doit assister à une apparition sinon de la
syntaxe, du moins d’une morphologie élémentaire.
Puisque rien de cela n’arrive, il ne sera pas impossible
de rêver que ce qui délirait, puis interrogea, et main-
tenant supplie et désormais menace, est quelque
chose de difforme plus que malade, quelque chose
qui a partie liée au monstre, au mal-né, quelque chose
qui n’est d’aucune façon soignable, et que l’on ne peut
même assister, et pas même interpréter, et bien que
cette voix soit telle qu’elle confirme toute la nomen-
clature de l’angoisse, elle ne pourra pas même parler
de douleur, mais d’une malformation du langage,
comme si le langage était chose monstrueuse et que
lui-même, et non le parlant supposé, fût douleur, er-
reur. Mais alors, à qui, à quelque chose pourra
s’adresser cette rhétorique verbale, si elle ne possède
de destinataire ni ne pourrait, où qu’elle puisse être,
dévoiler ce dont elle fait la matière de son interroga-
tion, supplication et menace, et même si elle pouvait
en tirer n’importe quel bon sens, elle ne pourrait en
aucun cas accueillir quelque réponse que ce soit.
Mais, alors, n’en serais-tu justement pas le destina-
taire implicite, ignoré comme tel et toutefois
irremplaçable ? Non qu’il te revienne de fournir une
réponse ; mais il te revient bien d’accueillir cette
plainte mêlée du monstre, et de dire qu’elle est telle,
le propre langage du monstre, justement, que tu ne
consoles pas, n’expliques pas, n’interprètes pas, que
tu reconnais seulement, et avec cette reconnaissance
tu situes le discours monstrueux en un lieu certain,
comme qui dirait un bon sens par ailleurs complète-
ment insensé. Or es-tu bien cela ? J’en doute. Ton
acceptation ne sera-t-elle pas plutôt une uniformisa-
tion aux règles de la monstruosité interrogative, ou,
mieux, une façon de te reconnaître toi-même comme
monstre, et donc, partie prenante de la propriété
même de cette plainte ? En bref, tu ne peux recon-
naître, non seulement qu’accepter est chose au-dessus
de tes forces, mais également que si tu savais accep-
ter, tu serais à même de déchiffrer l’interrogation,
puisque, dans tous les cas, elle aurait le sens que tu lui
donnes, et nul autre, d’aucune façon; et ce sens serait
ton acceptation, mais cela reviendrait également à te
reconnaître dans cette plainte, en tant qu’être non
moins plaintif que la plainte elle-même — remarque
bien que je n’ai pas dit qui ou quoi se plaint. Mais le
mélange qui alterne la supplique à la plainte et à la
menace semble conférer à cette voix une densité alar-
mante; précisément comme si un monstre
commençait à se reconnaître comme tel, et qu’il s’in-
terrogeât lui-même sur sa nature monstrueuse, et
qu’il suppliât d’être éclairé quant à cette méticuleuse
difformité qui lui appartient en propre, et qu’il me-
naçât peut-être de tuer, peut-être de se tuer, s’il avait
quelque notion de la mort à accueillir ou à infliger.
Mais si tu déclines l’invitation à te poser, quand bien
même de façon putative, y compris comme cabotin,
comme alternative au silence, et, donc, si tu feignais,
ou ne feignais pas, ce qui ne serait en aucune façon
différent, de fournir une réponse non pas sensée, car,
comme telle, elle serait incompréhensible, mais une
réponse interrogative, suppliante, menaçante, si tu
t’écartes, avec grâce, avec une lâcheté calculée, y aura-
t-il une issue différente de la grâce polyglotte de la
folie ? Et donc, écoute : bien que l’on puisse affirmer
que dès cet instant ton écoute ne serait plus une con-
dition, pour abstraite qu’elle puisse être, de l’existence
disons historique, des voix qui peuplent ce lieu. H est
en effet clair que la voix de la folie n’a, à proprement
parler, pas d’interlocuteur, mieux, son discours, s’il ne
s’agit pas là d’un mot inadéquat, naît justement de
son défaut de vis-à-vis. Maintenant tu n’écoutes plus,
mais enregistres le désordre qui gouverne le discours :
en vérité, c’est seulement l’alternance des modes ef-
fectivement musicaux de la voix qui nous fait
supposer qu’il y a discours. Tu noteras comme l’in-
terrogation se perche peu à peu vers les dissonances
aigres et furieuses, puisque la folie réside moins dans
l’interrogation que dans la question à un interlocu-
teur réticent, de ce type de réticence qui semble être
une prérogative du néant ; en vérité, si je puis me ré-
pandre en glose taquine mais virtuose, même si
absolue, la réticence du néant possède une inoffensive
obstination bien à elle qu’il est impossible de tenir
pour irritante, et pour la folie cela est compréhen-
sible; et c’est justement cette légère bien qu’évidente
dyscrasie entre la réticence du néant, et la réticence
de ce qui pourrait être le néant, mais il n’est absolu-
ment pas certain qu’elle le soit, qui déchaîne
l’insondable désordre de la folie. Tu observeras dé-
sormais comment on n’écoute plus ici une séquence
de sons déliés mais limpides, non une course insensée
de phonèmes, qui se suivent, se poursuivent avec une
méticuleuse manie, mais les voix se mêlent et se pé-
trissent, s’enchevêtrent et se disposent en strates,
s’égarent dans une sorte de sublime agglutination : si
tu écoutais, par exemple, une synglossie qui permet
d’identifier le mot inexact, puisque c’est justement
l’identification qui est incompatible avec la ferveur de
la folie — mettons une coexistence simultanée de : n,
o;, x, !, u, nous pouvons supposer que le n fasse allu-
sion à une phase de supplique humiliée, et même
abjecte, des plus lâches ; le o pourrait être une tenta-
tive de créer une complicité de nature universelle,
presque comme si l’interrogateur, qui ne possède vé-
ritablement que sa propre voix pour le distinguer du
néant, et l’interrogé, qui ne possède véritablement
que son propre réticent silence pour le distinguer du
néant, pouvaient s’entendre pour une bombance li-
mitée, qui aurait affaire avec la vérité, ou le moment
de la signification, du salut mental, en somme, de la
résolution de la folie ; mais, tu observeras qu’à ce
stade, un ;, succède, autrement dit, une pause qui ne
fait pas suite, comme il en va d’ordinaire, mais qui
coexiste avec le n et le o; comme si l’inanité de l’ab-
jection, la couarde séduction du o avaient été
prononcées dans la conscience d’une ineptie, plus
exactement à l’intérieur, que l’on relève cette finesse,
puisque la démence est la maîtresse d’une assez sub-
tile rhétorique, à l’intérieur, dis-je, de la
prononciation elle-même, plus exactement, devrais-
je dire, de l’intérieur du silence, d’une thèque, d’une
noix, d’une huque, d’une carapace, d’un sarcophage,
d’une sphère de silence, et tu observeras que le mot «
sphère », que j’ai utilisé en dernier, n’indique pas né-
cessairement que cette sphère soit partie prenante de
l’être ; elle pourrait seulement être une idée de
sphère, par ailleurs apparentée au néant, que l’amphi-
gouri de la forme seul distingue, qui équivaut, de
quelque manière, à la réticence qui distingue le néant
putatif du néant absolu. Ce qui rend les dégustateurs
connaisseurs en folie ce sont précisément ces finesses
rhétoriques qui ne semblent pas avoir de ressem-
blance dans une autre forme du discours. Si par la
suite, après la ponctuation simultanée un x fait suite,
je dois admettre qu’il s’agit d’une maladroite tentative
de récupérer une sagesse que l’on espérait supprimée
dans le discours de la folie; puisque aussi bien en son
qu’en graphème le x est éminemment gênant, et
qu’en somme, qu’il ne veut rien d’autre sinon cela,
déclarer que l’interrogation est reconnue comme in-
sensée, et donc réprimée, ou confinée, reléguée dans
un lieu où la question retombât sur elle-même ; après
le x, il y a un espace blanc, il ne pourrait pas ne pas y
en avoir un par commodité de transcription : je per-
çois désormais un prurit rien qu’à supposer que cet
espace héberge une voix imprononçable : un h, par
exemple, ou un astérisque; en somme, un moment de
silence tout à fait différent du silence délibéré du ;.
En effet, il s’agit de h ou d’astérisque ou d’une vo-
lonté générique d’aller à la ligne, ce silence ne doit
pas être tenu pour intentionnel, plutôt pour un si-
lence rencontré au moment même où l’on était en
train de formuler l’interrogation, un silence qui se te-
nait dans les bornes de l’interrogation mais qui n’a
pas été choisi, sinon comme il est inévitable de choi-
sir dans l’acte même où l’on choisit d’interroger,
puisqu’il est des silences qui procèdent de choix que
nous supposons verbaux, et que nous devons donc
endurer, pour les avoir rencontrés de manière impré-
vue, mais fatale. Donc, deux silences se rencontrent
dans ce souffle minimal, mais, désormais, une excla-
mation fait suite, qu’il faudra envisager tel un
mouvement de la voix, sans voyelles ou consonnes,
un emportement purement musical, qui est, certes,
noble signe de folie. Seulement cette exclamation,
qui coexiste comme abjection, complicité, et de deux
silences opposés, de quoi sera-t-elle donc le signe ?
Si j’adosse le silence à l’exclamation, et que je suppose
donc avoir affaire à un silence fatal et exclamatif, je
pourrais supposer que l’exclamation sera un hurle-
ment tacite, un hurlement de silence, une déclaration
d’impuissance ; mais que l’on n’oublie pas que tous
les silences et toutes les voix sont contemporaines et,
donc, que l’exclamation modifie irrémédiablement
tous les signes pour leur conférer une accélération qui
ne tolère paix, trêve ou sens, une pure et simple in-
cursion de la vitesse du désespoir et de la fureur au
sein d’une inextricable poignée de voix, de silences ;
et que l’on remarque que la conscience de l’exclama-
tion se mêle à un u, lettre par laquelle je suppose
qu’on entend décrire la métamorphose définitive de
la folie en un hululement homicide, le grincement
d’un univers vocal dans un univers taciturne. Mais
donc, la folie coexiste avec la complexe conjuration
de la raison, et le discours de la folie ne dédaigne pas
les précautions méthodiques de la bienveillance cap-
turée, l’insinuation de la séduction, et jusqu’au trivial
clin d’œil du fréquenteur de bordels, les bordels du
syllogisme, bien évidemment. Mais je ne voudrais pas
que, dans le discours de la folie, quelque chose de
nouveau t’échappât et, à mon avis et peut-être égale-
ment au tien, si tu y songeais, excitant à l’extrême. En
effet, c’est de ceci qu’il s’agit : alors que les discours
du sommeil, du sommeil-veille, du délire étaient pé-
riphériques en regard de la signification, le discours
de la folie est tel qu’on peut impunément le définir
parce qu’il a justement affaire avec la fureur de la si-
gnification. En bref, bien que, comme au reste tout
discours qui l’aurait précédé et, vraisemblablement,
tout autre discours qui lui succédera, le discours de la
folie ne se charge d’aucune signification, toutefois,
l’absence de signification a à voir avec la signification,
en bref, le discours dément est pourvu de ce que les
professeurs appellent un « contenu », et s’il se vérifiait
que ce contenu est pollué de néant, il sera tout aussi
vrai que le néant qui le pollue est, ainsi qu’on l’a dit,
de quelque manière à son tour pollué par la réticence.
Pour conclure, ce discours ne signifie rien, bien qu’il
ait affaire avec la signification ; et, en effet, si tu écou-
tais avec toute l’attention qui découle de la conscience
que ton écoute n’est pas prévue comme partie irré-
ductible de la vocabilité, tu observerais que les voix,
bien qu’elles n’atteignent jamais, je ne dirai pas à la
dignité mesquine du mot mais pas même à la grâce
fragmentée de la syllabe, dans toute leur urgence,
parmi silences, exclamations, interrogations, il est un
acharnement à ne rien dire qui est, d’un point de vue
didascalique, véritablement curieux, bien qu’il ne soit
d’aucune façon possible d’entretenir une collabora-
tion quotidienne et sensée avec ce sermon, en bref, la
fin du langage nocturne, qui est le seul langage qu’il
nous est donné de connaître dans cette halte, même
si ce langage-là se pare de qualités infinies, ou du
moins de postures qui autorisent qu’on les traite avec
une timidité analytique. On remarquera ensuite que
dans le discours de la folie on donne champ libre à
nombre de raffinements rhétoriques : comme l’ana-
phore, le chiasme, l’oxymore, l’homéoteleuton, et
jusqu’à la tmèse, qui ne semble guère possible, s’agis-
sant de la cassure d’un mot dans un discours où les
mots ne s’offrent pas, mais surviennent comme une
tentation dans le cadre d’une condition proverbiale,
peut-être une insistance du concept de « derechef »
dans un discours qui n’a de pauses, à l’instar de cer-
taines cadences répétées, bien que complètement
insensées, tels le h, ), +, possèdent la mélancolique
grâce d’une rime dignement affective. Si, en effet,
faire rimer deux parenthèses est d’une grande subti-
lité rhétorique, qui semble également saturée
d’allusions de signification, évidemment insaisis-
sable, peut-être pas même soupçonnée, mais, en
somme, trop d’esprit est mis à contribution par ces
arguties du discours, pour qu’on n’y trouve quelque
indulgence conceptuelle. Tu continueras naturelle-
ment à te demander qui met donc en branle si grand
bordel linguistique, et phonétique, mais tu auras
maintenant compris que ce parler-là qui semble ne
pas avoir de pieds, d’odorat, de sistoles ni de dias-
toles, d’excréments, de sexe, ce parler-là est un simple
exercice vocal, qui semble doué de l’illusoire compa-
cité d’un être, parce que tu l’écoutes ou parce qu’il
paraît inventer un interlocuteur auquel il attribue
dans l’acte même de son invention la qualité ambiguë
de l’inexistence, qui n’est, bien évidemment, pas la
qualité du néant, qui ne requiert aucune invention,
tandis que l’inexistant est consanguin de l’existant,
qu’il ne peut par ailleurs se scinder, mais il peut certes
et il doit être par ce dernier engendré. Génération
verbale, puisque être objet de modulation est le seul
sexe du mot, je n’oserais dire prononciation, parce
que ce mot n’a aucun égard pour l’agglutination
inouïe propre à la phonophrénie. Je t’ai fait relever la
conceptualité implicite et impossible du discours dé-
ment ; j’aimerais qu’il ne t’échappât pas que cette
conceptualité n’est pas exactement intentionnelle,
mais suspectée, je crois que ce serait le mot approprié,
à l’intérieur des sons, des silences, des interjections ;
ce qui est dément, et dont j’entends te parler, est dé-
ment dans la mesure où il trouve dans les sons des
intentions signifiantes, qu’il juge intolérables. Mais il
y a autre chose : le problème « qui est quoi», qui se
pose toujours, semble désormais particulièrement in-
quiétant. En effet, désormais, la fiction de l’unicité
du parlant tombe; il ne s’était véritablement toujours
agi que d’une fiction ; plus exactement, on avait dit
que la nature des souffles était telle qu’elle renvoyait
à l’hypothèse d’un seul et même parlant, comme s’il
était perplexe et désorienté à propos de lui-même ;
peut-être un parlant prolongé en ombre, écho de lui-
même, souvenir et projet, chacun susceptible de
doubles fluctuations. Mais il ne fait désormais aucun
doute que le discours de la folie présuppose une foule
de voix, ce qui ne veut pas dire une foule de parlants,
mais plutôt un parler simultané pour de nombreuses
bouches, si, par métaphore, nous voulions croire qu’il
y ait une bouche, une foule de langues, une foule
d’haleines, une foule d’orifices vocaux, peut-être une
étendue de grottes dont les voix sont issues. Bien,
cette dernière définition me paraît curieuse et non
dénuée de sens, puisqu’elle me propose une idée de
parlant qu’on avait jusqu’ici négligée, autrement dit
qu’il ne s’agit pas d’un être semblable à toi, qui sé-
journes dans la nuit du bourg, mais plutôt d’une
région apte à émettre des voix, tantôt par pertuis de
cavités rocheuses, tantôt par fissures d’arbres dessé-
chés, tantôt par tremblements de mares, tantôt par
terreux boyau, tantôt par ossement travaillé en guise
de flûte à laquelle le vent collabore, maintenant c’est
grâce à ce même vent que tu rebondis, tirant de sur-
faces rugueuses, acres, vitreuses, liquides, douces
voyelles, et désespoirs de consonnes. Je sais que cette
description pousse la recherche impatiente à deman-
der si pareille région est véritablement une personne ;
si ce n’était pas le cas, nous aurions été capturés par
une fantaisie médiocrement anthropomorphe, sup-
posant qu’elle serait susceptible d’interrogations, de
réticences et de folie ? Je crois cependant véritable-
ment que le problème n’est pas adroitement posé,
puisque je crois qu’il ne faut pas oublier que c’est la
foule des voix qui informe le parlant de lui-même, et
donc, si les voix rendent crédible une région impli-
quée dans le parler, il n’y a aucune raison de renâcler
devant cette bizarre, mais non irraisonnable défini-
tion. Par ailleurs, n’as-tu pas observé qu’il n’y avait
signe de déambulation, ni d’excrément ni de désir, et
qu’en aucun cas tu n’étais à même de définir cette
voix lointaine ou proche, de savoir si elle s’approchait
ou si elle s’éloignait, si elle avait conscience de toi, si
elle te cherchait, si c’est à elle que tu devais échapper,
ou avec cette dernière collaborer ? Même si elle est
fantastique, il semble sûr que cette description puisse
expliquer quelques qualités inquiétantes de la voix,
mais demeurent, ainsi que tu entendrais me le faire
remarquer, d’autres très douloureuses obscurités;
comment donc, par exemple, n’arrive-t-il pas que tu
te trouves être en ce lieu où les paroles surviennent.
Songe un peu, si tu te trouvais en ce lieu-là, il serait
inévitable que tu fusses toi-même le lieu des paroles
et, alors, ta tâche d’auditeur s’évanouirait, qui semble
essentielle à l’histoire de la voix. Je voudrais te faire
observer qu’en ce moment, il faut célébrer la frag-
mentation des orifices vocaux, et nous pouvons
recourir à l’image de la région rocheuse et souterraine
comme à une image rhétorique, digne de l’école pri-
maire, pour décrire une condition inédite et, à mon
avis, extrêmement intéressante; puisque, si, ainsi qu’il
semble, il est vrai que les voix sont plurales, elles se-
ront peut-être peu à peu titulaires de folies différentes
mais non incongrues ; et, donc, si la folie changeait
de signe, nous pourrions peut-être rêvasser ou prévoir
au sein des voix et des syllabes et des braillements, car
plus que d’autre chose, il s’agit de braillements, mais
il ne sera pas possible de ne pas percevoir qu’une suc-
cession de braillements peut constituer le
commencement d’une dialectique. Bien entendu, en
recourant au mot dialectique au sein d’un contexte
dans lequel on émet l’hypothèse selon laquelle une
démence se fait formuler depuis une région souter-
raine, j’entends créer une hilare discrasie, le
sentiment d’une intolérable farce, mais, dans un mo-
ment de détente relative, il me plaît de te faire
supposer que tout ce qui est en train de survenir est
affligé d’un bon sens qui pourrait, en d’autres circons-
tances, nous induire à parler de coïncidence du réel
et de l’idéal, ou, en pareil cas, de congruence du
braillement et de la signification, ou, peut-être, par
l’objective cohérence du monde comme lieu de la ré-
trocréation du braillement, j’entends dire que le
braillement crée ce que, bien avant d’accéder à ce
bourg, et à cette nuit, durant des moments d’obscé-
nité conceptuelle tu appelais le réel. Enfin, je ne
voudrais pas t’ennuyer avec des discours qui tiennent
du ridiculement professoral, mais seulement te sug-
gérer que le braillement, entends bien, le braillement
est en train de se scinder en fragments de braille-
ments autonomes, et, non sans agitation, il ne sera
donc pas inutile de se disposer à écouter. Mais, au
fait, avant que d’écouter, je ne puis me soustraire à
une recherche élémentaire, superficielle sur ta ma-
nière d’écouter, en ce moment, ou depuis toujours,
avec angoisse ? Peut-être est-ce inexact, bien qu’il y
ait en toi quelque chose de soucieux. Disons que tu
t’es habitué à la peur, à la peur d’être ici ; la peur n’a
pas disparu, non, absolument pas, elle est devenue
l’un de tes traits distinctifs de sorte que si tu te dé-
couvrais tout à fait dépourvu de peur, tu serais
d’abord étonné, et que l’on me concède cette insuffi-
sance, tu serais épouvanté par cette absence de peur
dans laquelle tu ne te reconnais pas. Par ailleurs, la
peur épuise; pourquoi le nier ? La peur est effrayante,
autrement dit elle fait peur et elle a peur. La peur
poursuit, et la peur échappe ; la peur te piège et la
peur se cache ; la peur étudie ton corps ; là où tu es
fragile à l’extrême, pour te détruire, mais la peur re-
doute le toucher de tes mains glacées, figées par la
peur de la peur. Un long séjour en ce lieu imprécisé
et obstiné t’a habitué à chercher à être, même si dire
vivre serait probablement inexact. Cette insistance
malsaine dans l’être fait, bien que tu sois impliqué
dans une astuce continuelle, attaché à esquiver les
modalités d’événements, que tu ne pourrais gouver-
ner, commander, comprendre. Car, et davantage, de
ces événements tu ne comprends rien ; de ces bruits
de gouttes et de portes instables, tu as sans interrup-
tion bâti des fables, aussi ingénieuses
qu’inauthentiques, pleines de stupeurs, d’imaginatifs
atermoiements, d’allusions affectueusement prospec-
tives, mais surtout, de fables de bout en bout pétries
d’horreur. La porte pouvait être l’accès de l’hadès, ou
de la salle de torture; la goutte, n’est-elle pas, après
tout, un célèbre tourment approuvé par les virtuoses
de la mort d’autrui ? Une brique qui s’ébrèche fait al-
lusion à un tumulte qui va lentement s’amplifiant
jusqu’à capturer tout ce qui est. Allez, il n’est bruit, il
n’est cri, qui n’autorise un discours sur la destruction.
Peut-être as-tu espéré quelque chose des modula-
tions célestes de ces sons vitreux et délicatement
affligés ? Tu as certes espéré; désormais, n’est-ce pas
là une intolérable condition ? Car, si tu espères, tu ne
dois pas espérer, mais espérer en l’espérance; et
puisque cette espérance seconde est chose complète-
ment différente et incomparable avec l’espérance
première, tu pourras bien accueillir l’espérance pre-
mière, mais, dans le même temps, l’espérance
seconde ne sera qu’une manière aussi astucieuse
qu’inepte de nier l’espérance elle-même; autrement
dit, une modalité de désespoir tout entière constituée
d’une qualité d’espérance devenue trop lointaine pour
être capturable, un astéroïde qui a choisi un parcours
d’insondable distance. Donc, non seulement le déses-
poir n’est pas incompatible avec l’espérance, mais la
présence de l’espérance génère un désespoir que tu
n’aurais pas connu si tu n’avais cédé aux fantaisies,
généralement très médiocres, de l’espérance. Et, en-
fin, ce mélange de peur et de désespoir dans lequel tu
te reconnais t’a proposé d’interpréter ce que pour la
commodité de notre discours nous avons qualifié de
voix ; c’est ce que je dis, car je ne voudrais pas définir
pédagogiquement ces voix, ou autre chose, puisque
pareille définition pourrait mortfier la fantaisie de ta
peur. As-tu été impliqué ou inoffensivement inté-
ressé par ce sommeil qui allait peu à peu se
décomposant ? Je crois qu’aucune ne s’accorde à cet
ensemble d’affairement et d’excitation qui t’a certes
saisi ; car si les sons célicoles tenaient du divin, du
métaphysique, ces prétendues voix ne pouvaient pas
ne pas te donner de l’espérance — encore l’espérance
— d’une solitude ininterrompue ou suspendue, ou
conclue, ou différée ; et jusque d’un dialogue entamé.
Toutefois, de cette espérance, je ne dirai, certes pas,
qu’elle oppose, mais qu’elle lie et embrasse un déses-
poir spécifique qui lui appartient en propre, qui a de
nombreux et beaux fantômes à cultiver, que cette in-
sondable illusion d’un dialogue impossible existe
bien, mais qu’il s’agit d’une illusion catastrophique,
qu’elle est cette illusion de dialoguer avec ce qui, ou
celui qui peut seulement émettre ces sons aigres et
décousus, qu’enfin, cette illusion donne l’illusion qu’il
peut y avoir quelque chose semblable à toi, où il n’est
que chose totalement étrangère, incommensurable et
autre; mais considérons également, si licite est l’hy-
pothèse selon laquelle ce qui va hurlant t’est
semblable, semblable au point qu’il ne serait pas pos-
sible de distinguer ton écoute de ce braillement, et
alors ? Ce qui braille n’est-il pas affligé par une peur,
un angoissant espoir et un désespoir, ne serez-vous
pas divisés par cette tromperie réciproque, l’horreur
de cette fraude née pour parts égales de la solitude et
de l’amour, ne serez-vous pas répugnants en vertu de
l’espérance et du désespoir congruant à cette espé-
rance ? Et donc, vous serez divisés par l’amour que
vous vous portez, et par la désespérance de l’amour
qui voudrait vous unir; ne vaut-il donc pas mieux
supposer que vous êtes intolérablement étrangers,
mieux, que vous n’êtes pas même tels, mais seulement
différents, réciproquement étrangers, ignares et des-
tinés à rester tels, bien que tu écoutes ces braillements
et ceux qui braillent, du fait même qu’ils braillent,
sont exposés à l’aléa de l’écoute. Et, bien sûr, cette
condition ne sera pas dépourvue d’effarement, d’an-
goisse, et de certaine forme de peur, que je puis, peut-
être, soupçonner : comme qui dirait, la peur de ce qui
nous ignore et qui n’est toutefois pas sans rapport
avec nous, bien que personne ne puisse dire quels
rapports tu entretiens toi-même avec ce qui braille,
mais rapports il y a bien. Et si cette extranéité partie
prenante était justement l’essence du rapport qu’il est
possible d’entretenir, que le rapport était le rapport
par excellence, fait en égale mesure d’avidité et d’er-
reur, d’éloignement et de juxtaposition ? Si ce rapport
était un trou, un vide, une insondable et sombre la-
cune, mais, avant toute chose, distraite, une horreur
qui d’aucune façon n’horrifie ? Il n’est pas davantage
possible d’ignorer une qualité dont j’oserais montrer
qu’elle excite cette situation; ce qui revient à dire que
tu ne t’écartes pas du lieu dans le lieu où tu es situé;
et tu ne fais aucun geste, ni n’émets aucun son, pour
te mettre en rapport avec qui que ce soit se trouvant
ailleurs, mais point trop écarté de ton lieu ; non, tu
ne te meus pas, pas plus que tu ne sais véritablement
où se trouve ce quelque chose qui y résonne; pas plus,
on l’a dit, que ce qui résonne ne se meut, par ailleurs,
pas même fortuitement, comme il arrive à un être qui
serait capable de mouvement, outre que de voix.
Nous pouvons supposer que ceux-là, qui sont ca-
pables de voix, ne sont pas capables de mouvement;
comme s’ils étaient pierres ou arbres chanteurs ou vo-
caux; mais s’ils étaient, mettons, vent ou animal ou
semblables à toi, ils pourraient, certes, se mouvoir,
même par hasard, et en se mouvant ils pourraient te
découvrir, ou passer près du lieu où tu séjournes, et
se faire découvrir. Reste cependant à expliquer ta ré-
pugnance à bouger : et si nous juxtaposons ton écoute
et leurs hurlements et, chez tous deux, la proximité et
l’éloignement et la distance — entendant par éloi-
gnement ce qui s’assortit à la conscience de l’amour
et à son désespoir, par distance, ce qui est issu de l’ex-
trémité et de la distraction —, peut-être pouvons-
nous supposer que tous ensemble, eux et toi, vous
formeriez un système, une machine incongrue mais
formellement fonctionnelle, formellement, dis-je,
puisque cette machine ne possède sens, ni lieu, ni va-
leur, ni fonction aucuns, car, et davantage, elle
n’œuvre en rien, mais qu’elle est toutefois, elle est
quelque chose de machinant, et qu’elle endure même
des pannes et des dynamiques, et il s’agit, en bref,
d’un moteur auquel ne correspond aucune utilité,
aucune action, quelque chose qui n’agit pas, ne fonc-
tionne pas, et qui est, toutefois, en tant que machine,
fonctionnel. En pareil cas, votre ignorance réci-
proque ne sera pas fortuite mais chose liée à la tâche
de la machine, une machine qui produit distance et
lacune, ou même des formes du néant ; et tu ne
t’étonneras pas que je dise que le néant a plusieurs
formes, puisque nous savons que le néant seul n’en-
dure aucune limite pour se faire polymorphe, ou
pantamorphe. Mais on peut tout aussi bien penser
cette machine comme un système énanthiomorphe,
dont, autrement dit, chacun de ses deux pôles est op-
posé à l’autre, et, plus exactement, que le mouvement
de ce qui écoute, et que nous avons dit être toi-même,
serait destiné à mettre fin à toute voix ; autrement dit,
il n’y aurait plus rien sinon une muette tentative de
hurler de la part d’une ombre qui, rapide, se dissout.
Mais vois : qu’arriverait-il si ce qui donne de la voix
se mouvait et venait là où tu es ? Ne serais-tu peut-
être pas reconnu comme néant ? Désormais, chacun
de vous peut être le néant dans le système de l’autre,
mais ce néant n’est pas reconnu ni célébré si aucun
des deux pôles reconnaît l’autre comme néant; néant
dans son propre système, s’entend ; mais existe-t-il
un autre néant ? Donc, aussi longtemps que vous ne
vous mouvez et que vous ne vous découvrez pas
comme inexistants dans le cadre de ce que chacun
d’entre vous est, il existe, entre vous, certain extrava-
gant et impossible rapport, inintelligent, mais non
inexistant ; mais ce même rapport résiste seulement
s’il n’est pas vérifié; donc, votre immobilité réci-
proque est nécessaire à la durée de l’éloignement et
de la distance ; et ce que tu redoutes de trouver est
non quelque chose de féroce et d’atroce, mais ce
néant que ta découverte seule met en œuvre, en
somme, ce qui est quelque chose, même s’il n’est
moyen de le définir, sinon de la façon et au moment
durant lequel tu vérifieras qu’il n’a jamais existé, il
vient à mettre en œuvre son néant, et donc d’instaurer
la durée définitive du silence ; de la même façon que
la découverte de ton néant par l’autre le condamne-
rait, autrement dit, qu’il n’y a ni qu’il n’y aura plus
d’écoute ; bien qu’il soit clair que personne ne peut
affirmer qu’une écoute soit maintenant possible, ni
qu’il y ait braillement, l’écoute pouvant être une peur
de la voix, et la voix un fantôme de l’écoute. Mais en-
fin, il semble que ta sédentarité — une voix qui me
paraît, non sans élégance, souligner la studieuse grâce
de ta panique — et l’hésitation égarée de l’autre
chose, sont des données signalétiques de ta et de sa
physionomie —, quelque chose dont on ne sait si elle
existe, il n’est pas probable qu’elle existe, il est pro-
bable qu’elle n’existe pas, mais, dans tous les cas, elle
possède ces traits distinctifs à l’exclusion de tout
autre, elle est décrite, mot insensé, par quelqu’un qui
le put, que l’on relève la confusion des modes ver-
baux, selon ce catalogue de sons, de voix, de
grincements, d’interrogations, d’exclamations lacu-
naires, de divagations dilatoires étouffées. Supposons
maintenant que, depuis toujours, et selon toute vrai-
semblance, tapi dans ton recoin du bourg nocturne,
supposons, dis-je, que, par vocation cognitive, tu t’in-
génies à dessiner une carte, une géographie des voix.
Ne pourras-tu pas projeter un espace mental, une
géométrie de l’âme sur laquelle indiquer les lieux des
voix que tu tiens pour coléreuses, gémissements,
râles, inquisitions sonores, répliques scandées, tinte-
ments rancuniers, métallophones fougueux,
péroraisons argumentées et pleines de menaces.
Donc, c’est un espace qui suppose une foule de
bouches, d’orifices, de gorges, de langues, de becs, de
dents, de luettes qui hurlent; et qu’il soit clair que
cette histoire de carte géographique chanteuse n’est
guère plus qu’une fantaisie, qui feint de donner raison
du vacarme que l’on a décrit comme dément. Désor-
mais, si la géographie transportée au sonore est
décomposée de la sorte, nous n’aurons pas une folie
particulière, polyphonique ; mieux, peut-être pas
même une folie, ou, peut-être, tant de folies paral-
lèles, ou de raisons qui, ainsi juxtaposées, ne peuvent
que représenter quelque modalité de folie. Mais si,
ayant dessiné la carte des grincements, nous la survo-
lions mentalement, tout comme nous l’avons
mentalement dessinée, nous noterions que certaines
de ces localités criardes possèdent une voix différente,
et un rythme, et croyons-nous, ou crois-tu, diffé-
rentes intentions. Eh bien, je t’invite à agir avec une
savante brutalité sur la carte vocale, et à faire taire
toutes les voix que tu peux faire taire, et tu t’aperce-
vras qu’il y a des voix que jamais tu ne peux, ne
pourras faire taire. Sont-elles peut-être tes voix ? Des
voix que toi-même as projetées, pour proposer pour
un lieu, ou un autre, de ton abstraite cartographie, de
laquelle, on peut seulement dire ceci, que, ne pouvant
se confronter avec quelque région ou patrie des cla-
meurs, et de par ta réticence à t’écarter de toi-même,
tant par ton absence intrinsèque probable, autrement
dit tout à fait symbolique, de cette terre bruyante,
elle, la carte, dis-je, est légitime, comme légitime est
le rêve, le griffonnage que le vent trace sur le sable, le
dessin de la feuille décidue et sèche dans le vent. Si,
donc, ces voix portées sur la carte comme on porte
des fleuves, des villes, des montagnes, des paluds, des
leones, sont toutes tiennes, même si, déposées sur la
carte, elles ont maintenant une histoire ou, à tout le
moins, une rubrique des faits divers, il pourra t’arriver
ceci, tu ne pourras plus les éteindre, ou, peut-être, ar-
rivera-t-il que l’une d’entre elles soit trop gaillarde et
dissonante pour que tu oses t’approcher d’elle. Donc,
si tu faisais brusquement silence sur la sphère du va-
carme, tu t’apercevrais que ce vacarme se fera simple,
mais pur, et qu’il se parera de mille sons, demeure une
voix, celle que désormais tu écoutes. C’est là une sale
voix tristement assertorique, et le silence qui l’envi-
ronne pourrait, après tout, ne pas découler de ton
choix supposé et nullement hypothétique, mais d’une
sorte de terreur stupéfaite qui pare la force de la voix.
Puisque, sans doute aucun, la voix parle de force, une
grande et terrible force ; une inaimable force. Une
force ignoble, si n’était intrinsèque à la modulation
de cette voix l’idéologie selon laquelle cette voix de la
force doit inclure cette conscience : c’est seulement
parce qu’elle est ignoble que la force peut être pour-
suivie et obtenue. Donc, il ne suffira pas que la force
se propose comme pure et simple puissance, valeur
qui gouverne peut-être savamment, avec persévé-
rance, avec finesse, sans pitié, il est vrai, mais
également étrangère à toute cruauté. Non, certaine-
ment pas ; la force va au-delà du cadre circonscrit et
suspect de la puissance, mais elle est pure infraction,
et si on ne la définit pas comme violence, cela tient,
et c’est naturel, au fait que la violence est quelque
chose qui agit de façon discontinue, et qu’elle n’est
pas dépourvue d’impétuosités, de lacunes, tandis que
cette force est ininterrompue, qu’elle n’endure hiatus,
hésitations, accélérations. Si tu écoutais avec l’atten-
tion minutieuse que ta qualité d’écoute a développée
à travers les siècles, tu noterais comment la voix de
cette force est au-dessus de tout niveau vocal compa-
tible avec l’existence des autres voix, et, supposé-je,
tu noterais toutefois également que la voix de la force
est bien distributrice de terreur, mais qu’elle contient
également de la terreur en elle, et il s’agit donc d’une
voix bifide, tout à la fois terrifiante et atterrée ; et la
force ne pourrait être en elle si forte n’était cette la-
cération qu’elle panse continûment de sa vocalité
extrême. Cette extrémité de la voix forte est, et en-
tend être, un danger de tous les instants, un défi au
difficile équilibre des choses qui s’essaient à exister;
mais également si, comme il est possible, rien ne ten-
tait plus d’exister, si tout ce qui semble exister n’était
qu’un projet d’ombre, ces ombres aussi seraient dé-
fiées par la cohérence de la voix, et, davantage encore,
par son incohérence. Cette voix est donc hors l’espace
dont la carte rendait compte, et cela peut expliquer
pourquoi, pour conclure, tu ne pouvais ni éteindre ni
projeter d’aucune façon la partition de cette voix. En
effet, cette voix n’est pas reconductible à quelque
carte que ce soit, ni mesurable selon quelque échelle
que l’on voudra, mieux, elle est menace et piège pour
tout ce qui entend être reconductible à un projet gra-
phique quel qu’il puisse être. Bien que cette voix ne
soit pas une voix de démence, c’est sous bien des as-
pects une voix de loin plus inquiétante que la folie ;
et bien qu’elle soit intimement scindée, il est égale-
ment vrai que cette scission-là existe comme
explication et aliment de la force; oserais-tu dire que
cette voix est malheureuse ? C’est certainement pos-
sible et même vraisemblable, et, toutefois, il ne
semble pas que ce soit là sa qualité défintive, définis-
sante, mais ce sera plutôt une qualité adjonctive de la
force, ce qui la rend incapable de grâce, et de pitié, et
habile de rien sinon de la terreur dont elle se nourrit
et qu’elle distribue, bien que ce mot ne soit pas exact,
mais pas même inadapté, puisque dans ce que nous
avons qualifié de terreur U est un élément de don, et,
dans le même temps, un élément de délabrement ac-
tif, calculé. Voulons-nous dire qu’après tout, ce don
de délabrement n’est pas dépourvu de certaine géné-
rosité ? Ce n’est pas tant cela que je voudrais dire,
mais bien plutôt que cette voix est investie d’une qua-
lité régalienne, d’une souveraineté brutale et
fastueuse. Mais cette souveraineté possède quelque
chose de singulier : de par sa nature, terrifiante et non
géographique, cette souveraineté ne pourra s’exercer
sur des sols ou des sujets quels qu’ils soient, il s’agit
d’une souveraineté sur la géométrie, sur le dessin de
la nuit, sur cette même nuit dans laquelle tu te tapis,
et, peut-être, mais c’est une fantaisie qui m’amuse,
toi, justement toi, et personne d’autre, es le sujet et la
colonie, le règne et la possession de la voix de la force.
Mais, naturellement, si cela était vrai, cela pourrait
seulement s’avérer de la sorte : que tu aies projeté la
voix, et également projeté son extranéité au projet,
dessiné sa cohérence, et en celle-ci incluses jusqu’à sa
fragmentation, et enfin, que tu aies dessiné la carte,
en calculant jusqu’à la frontière depuis laquelle devait
s’étendre en un espace étranger à toute forme, une
carte de ce qui n’est pas réductible à une carte, donc,
une hypothèse, une annotation désolée, un dessin
tracé en l’air, mais tout à fait impraticable. Et donc,
nous devons néanmoins admettre ceci, quelle que soit
la nature de la nuit, celle qui t’héberge comme celle à
laquelle tu es étranger par inadéquation de fréquen-
tation nocturne, il n’est pas impossible que la voix
forte s’essaye justement dans l’espace de la nuit, et
qu’elle exerce là sa terreur, et sa grandeur, et son hor-
reur d’elle-même, et si le malheur lui échoit, ce sera
un malheur délibéré, aigu, habile, fort, robuste, un
malheur qui irait au-delà des soucis de la puissance,
de l’avidité de la puissance, des concussions de la
puissance. Et il semble déjà que cette force ne con-
voite pas d’exercer le pouvoir, qu’elle ne veut d’objets,
qu’elle n’a de visées, mais qu’elle est seulement, au
désert de l’espace ultérieur, simple hauteur de la
force. Elle n’a pas d’armées, puisqu’elle est une
armée, elle n’a pas de peuples, car aucun peuple ne
peut résister au vacarme abstrait de la force, elle n’a,
enfin, aucune forme d’histoire, parce que la dialec-
tique et le temps s’abrègent et s’enchevêtrent, qu’ils
sont sécheresse et bafouillage, aride calcul des
longues et des brèves du délire ; le temps fuit devant
la prérogative de la force, et, note-le, qui sait s’il ne
se réfugie pas dans un lieu où tu pourras, sans
membre bouger, tu pourras, dis-je, deviner la nature
de sa terreur, la terreur du temps, la terreur que tu
n’oseras pas comparer à d’autres terreurs. Mais peut-
être qu’en raison de sa scission la voix de la force est
également une tentation, et s’il est vrai que le temps
a fui, il n’est pas dit que dans ce lieu que le temps a
déserté, il n’existe un lieu, lui non plus reconductible
à la carte, d’où une voix impensable puisse s’articuler
si l’on n’a pas écouté la voix de la force, mais, toute-
fois, une voix qui paraît cohérente, pour autant
qu’une voix infiniment et non binaire-ment scindée,
réséquée, puisse être cohérente. À présent, note-le
bien : cette voix exige moins un espace qu’une figure
de géométrie qui la contienne. Ce pourra être un
cube, ou peut-être un parallélépipède ; un bâtiment
qui aurait des côtés verticaux et qui serait fermé en
son faîte comme à sa base, bien que, dans le lieu où
tu la situeras, il n’y aurait d’espace tridimensionnel.
La géométrie solide, tu la situeras dans une sorte
d’air, ou plutôt dans un ciel, qui en cela seulement se
distingue du ciel : n’être pas figure de sphère divisée
en deux, mais, plane, complètement étendue et con-
tinuée de telle sorte qu’elle ne tolère d’horizons.
Désormais, si tu déploies l’un de ces deux, et un autre
encore, de sorte qu’il y ait de la distance entre ciel et
ciel, et d’autres deux parallèles mais aux premiers per-
pendiculaires, tu obtiendras une figure de géométrie
d’inépuisables dimensions, un édifice, si tant est que
nous voulions recourir à pareil terme, dont les dimen-
sions ne seraient pas inférieures à l’idée du monde
que, dans ton boyau souterrain obscurci, tu as médité,
mais de ces deux, il n’y aura pas de carte ; ils ne sont
qu’une pure et simple invention géométrique, une
supposition de l’âme, qui convoite des édifices des-
quels soutirer des voix ; dans ce cas, écoute, la grâce
d’une voix qui module, avec quelle patience, le dé-
vouement d’un prêche, ou, peut-être, d’une prière.
Diras-tu donc que c’est là la voix de la foi ? La foi de
quoi ? De quelle sorte de foi ? Salvatrice ? Infernale ?
Et s’il s’agit d’un prêche, à qui prêche-t-il ? À la
force ?À des fidèles, ou à des infidèles ? Tu le vois,
les interrogations se multiplient. En effet, cette voix
est tout simplement l’infinie modulation de l’interro-
gation. L’interrogation fascine. Allèche. Menace.
Supplie. Quête. Plaintive, elle sollicite. Entends-la
pleurnicher. Entends-la simuler une enfance qui ne
lui revient pas, elle est surannée, elle est séculaire.
Entends-la feindre la sénilité, elle est intacte depuis
sa première modulation. Elle admoneste, puisqu’elle
aime à rêvasser, une foule de croyants crédules, dont
la croyance en en elle se certifie. Bien que ce polygone
abstrait soit totalement désert, et qu’il ne pourrait
être autre, puisqu’il n’existe pas, dans l’acceptation
quotidienne de l’existence, cette voix aime tirer celui
qui commencera au moyen d’une comptine : peuples,
foules, familles qui, sous sa direction, entonnent des
chants — peut-être les perçois-tu, puisque ce ne sont
que manipulations de la voix interrogative — qui
veulent être remerciement pour l’abondance de sens
qui de partout envahit la géométrie découlant de l’in-
terrogation. Chants de louanges, de reconnaissance,
d’allégresse ; car ce sont justement là les figures vo-
cales dont la fatuité apeurée de l’interrogation
s’accommode ; puisqu’au cœur de l’interrogation se
niche la grand-peur, et non la belle terreur de la force.
C’est pourquoi, parmi les voix du chant compatissant
et constant, ne t’étonneras-tu pas de saisir une voix
subtile, stridente, véloce et, assez souvent, balbu-
tiante, qui, disharmonique, obstinée, discourt de
façon ininterrompue. Cette voix-là n’est guère plus
qu’un râle hâtif, quelque chose qui ne connaît de
trêve et qui t’est inintelligible, mais en vérité, parmi
toutes celles que tu as écoutées jusqu’ici, y avait-il
une, une seule voix qui t’ait été intelligible ? Mais
celle-là possède une qualité que les autres n’ont pas,
ou je me trompe ? Cette voix-là est la voix de la né-
gociation. Elle est attentive, scrupuleuse, bien
argumentée. Avocassière, dans son insistance; lan-
gage palatial, dans sa noblesse d’accents, que tu peux
déduire de la belle, autant que véloce, scansion des
syllabes ; dialectique, comme cela paraît clair de la lu-
mineuse, même si incompréhensible, articulation de
ces conteneurs verbaux, dans lesquels on doit suppo-
ser des propositions, des déductions, des prémisses,
des conclusions, en une savante fureur syllogistique,
dont le but pourrait être de convaincre, s’il y avait
quelqu’un à convaincre, mais en vérité personne ne
peut dire si, de quelque façon, où qu’il puisse être, il
y a, justement, quelqu’un à convaincre. Donc, la dé-
finition de cette voix étouffée ne peut être rien d’autre
sinon une proposition de négociation. H se peut, par
exemple, qu’on argumente qu’il est possible de re-
noncer à une partie du sens, ou à un sens exhaustif,
pour peu qu’un succédané de sens soit offert, et je
crois que la demande, si de demande on peut parler,
a pour objet une autre voix. Mieux, bien que tu ne
puisses la percevoir, il n’est pas impossible qu’en effet
la voix de la sous-interrogation, ou sous-voix argu-
mentatrice, aille dialoguant avec quelque sous-voix
qu’elle seule est en mesure de saisir; mais tu
remarqueras qu’à aucun moment il n’existe de pause
dans le discours de la sous-voix interrogative, donc, il
faut supposer que s’il existe une autre voix, elle est
continuellement parallèle à la voix qui interroge. En
définitive, cette voix que seule une voix peut écouter
n’est qu’une chantefable, une bêtise. Mais certes,
comme on l’a dit, l’interrogation assertorique ne cesse
où elle feint d’être au centre d’une foule compatis-
sante et gaie ; ou insistante et insidieuse, de belle
dialectique, même si elle est incluse dans une des si
nombreuses définitions de la démence, si elle propose
une sorte d’accord, quelque chose qui rendrait le
commerce des voix semblable à une procédure non
insensée ou intolérable, mais une hypothèse possible
de carte, une idée pour une cartographie de la néga-
tion et de l’affirmation, un catalogue des modes de la
voix, du bruit, du chant, du son, disposés de telle
sorte qu’il en résulte une espèce d’univers chanteur
ou, en bref, vocal, ou, à tout le moins, tapageur non
intolérable pour lui-même, et qui, pour toi, l’écou-
tant, serait confié à une fonction, entre le cartographe
et le cartomancien, non inepte et intolérable, et que
s’achève cette pause de repos indolent et effrayé, cette
errance nocturne parmi les signes douteux d’un bourg
tout à la fois désert et bondé. Mais, en conclusion, ce
qui compte, c’est qu’en ce polyèdre céleste il y ait une
voix qui défende, même si sans fondement, puisque
l’inanité est le signe distinctif de toutes les voix, les
raisons, ou plutôt les symptômes de l’interrogation;
puisque toute cette vocalité désagréable et irritante a
certainement quelque chose du fébrile, une suppura-
tion de l’espace, une putrescence céleste qui produit
des bourdonnements et des vacarmes. Infiniment. Et
donc la carte que tu as mentalement projetée, pour
tenir l’horreur itérative des voix en respect, est une
sorte de courbe cosmique des fièvres, des démangeai-
sons, des infections, des tumeurs, des sanies, des
bubons, des adhérences, des abcès, et elles se dévoi-
lent toutes à toi comme voix, absolument voix, et si
ces dernières contiennent des paroles mises en forme
de discours, tu ne connais ni ne peut connaître ce der-
nier, s’il est vrai que ta tâche est de garantir de ta
simple écoute l’existence des voix sur la carte, ou
même, la carte étant donnée, hors des confins de la
carte. En tout cas, si nous voulons démultiplier l’es-
pace où, illusionnés peut-être par notre disponibilité
à l’écoute, nous pouvons tout reconduire, comme il
en allait au début, aux dimensions de ce bourg, de
cette nuit, ce lieu point grand, point exigu, tel qu’il
ne peut être mesuré, puisque tout critère de compa-
raison fait défaut. Par exemple, voici quelque temps
déjà que nous ne parlons pas du fleuve, bien que,
quelque temps durant, le flux des eaux, tout à la fois
plein d’autorité et imprécis, ait eu un rôle non
négligeable dans ton histoire intérieure. Nous
sommes d’accord, il y a un pont, et nous sommes éga-
lement convenus qu’il se peut que tu sois déjà au-
delà, au point encore auprès du pont ; ce qui importe,
c’est qu’il y ait un point. Si, renonçant aux grandes
synthèses universelles, toujours suspectes d’inoffen-
sifs philosophèmes, nous nous bornions à considérer
ce bourg, alors, la tragédie de la force divisée pourrait
être la fable d’une maisonnette maquillée en palais
royal, mais sans aucun signe la désignant comme pa-
lais royal, sinon dans la didascalie distraite d’un esprit
délirant. Songe donc : une chose qui a vieilli sans
connaître la compromission d’avoir eu des habitants
ou, si jamais, elle a été habitée, n’en conserve aucun
signe; mais de ces maisons, de ce bourg, aux portes
mal fermées, aux fenêtres enfoncées, aux murs dis-
joints, aux dallages hérissés et durs, partout les signes
d’une décrépitude à laquelle les signes, point toujours
affectueux de l’usage, ne se marient ; désormais, la
voix de la force sur une marche ébréchée est assise,
j’ai dit la voix, ainsi que tu peux le comprendre, nous
ne savons pas davantage si la voix peut en vérité s’as-
seoir, mais si cette voix suppose qu’elle est assise, elle
supposera qu’elle est sur un trône, au centre d’un pa-
lais royal, mais alors, ne devrons-nous pas nous
demander si les voix n’ont pas à leur tour vocation à
élaborer des cartes en quelque sorte, et que ces cartes
sont des justifications de la voix, comme ta carte est
la justification de ton écoute ? Et alors, la carte de la
force désigne un palais royal, et elle désigne dans le
même temps une rébellion, une sédition, une proces-
sion d’honneurs, et une étendue d’engins pour
supplice, pour tourmenter et occire les ennemis de la
force, qui ne sont, après tout, pas autre chose que la
force elle-même, qui se pense elle-même comme dé-
mentie. Désormais, tout cela peut survenir dans un
espace guère plus grand qu’un placard, dans une mai-
son délabrée dont tu soupçonnes l’existence, mais
plus maintenant, puisque tu demeures constant dans
la déclinaison des suggestions d’explications, que, par
ailleurs, je ne t’adresse pas, puisque chaque mouve-
ment pourrait remettre en cause ta vocation à
l’écoute. Et si la force peut demeurer dans l’espace
misérable, suspecté et fréquenté dont on a mainte-
nant parlé, ne t’étonne pas si la voix interrogative, à
laquelle nous avons si vainement prêté un grand es-
pace de ciel, mieux, de monde, est en vérité
gémissement de petit clerc mêlé à la nasillarde péro-
raison d’un médiocre curé, d’un prêtre
théologiquement générique : le tout enclos dans la
thèque d’un édifice, à l’instar de tous les autres, déla-
bré et, quand bien même il ne serait pas délabré, tout
à fait insignifiant, peut-être plus élevé ou simplement
plus vaste vers sa partie haute en raison de
l’effondrement dû à la décrépitude du dallage du rez-
de-chaussée ; une sorte de chapelle, ou d’église, un
habitacle où, fragiles et tremblantes, des mains insis-
tent pour situer une voix possible qui répondrait, une
voix qui procure une trêve à l’interrogation ; mais le
tout survient de manière plus confuse que chaotique,
dans une trame de vocalises aussi désagréable que té-
méraire, et l’interrogation n’est véritablement plus
que l’image d’une chauve-souris qui se débat d’un re-
coin à l’autre de ce triste lieu. Et ce lieu,
simultanément voué à l’interrogation et à la pédago-
gie, existe si, avec une générosité non étrangère à
l’inventeur de la carte des voix, tu consens à le penser,
comme je suppose que tu as pensé l’autre édifice, le
palais royal insensé de la force vocale. Tu n’as rien vu,
mais tu peux penser ces lieux, même si tu ne peux
peut-être prêter à ces lieux la tristesse que l’obscure
insistance de ces voix ne peut pas ne pas requérir.
Donc, supposons que dans ce bourg tu consentes à
ériger un palais royal ainsi qu’une chapelle, dans l’ac-
ception méprisante que l’on a dite, ou, plus que
méprisante, affectueusement complice et ironique, et
alors, ne te reviendra-t-il pas de restituer sa dignité
au fleuve, de conférer au pont une tâche transitive
d’inquiétante grandeur ? Entre bourg et fleuve, pour-
quoi ne convoques-tu pas une noble, oratoire querelle
de voix ? Pourquoi, pour parler un peu brutalement,
pourquoi ne t’amuses-tu pas ? Je crois que tu as com-
pris, que j’ai une grande envie de quelque minute de
théâtre, cet insondable olympe de voix; donc, dans ta
parfaite immobilité, tu iras au théâtre, tu es au
théâtre, et le pont, j’aime à le supposer, est justement
la scène du noble théâtre où tu auras, je te prie, la
bonté de distribuer les voix des héros et des héroïnes
mêlées à des vicissitudes non moins incompréhen-
sibles que bouleversantes. Écoute donc : n’est-ce pas
là, solennelle et sotte, la voix d’un héros ? Si la sottise
est suprême, ne sera-ce peut-être pas la voix du vain-
queur ? Il est difficile de supposer qu’un héros n’est
pas impliqué dans la comptabilité de la victoire et,
donc, si cette voix incompréhensible est impliquée
dans les cérémonies du triomphe, il conviendra de
chercher les voix plaintives de la défaite. Mais ne
sera-t-il peut-être pas opportun de supposer que le
vainqueur sera défait par la voix, que je te prie de ne
pas négliger, la voix d’une séductrice ? Lui, le vain-
queur, dis-je, aime, et, donc, il ne vainc pas ; elle, la
séductrice, dis-je, n’est pas victorieuse, mieux, elle est
défaite, du moins comme séductrice. Et n’arrivera-t-
il pas qu’il y aura des guerres, des gestes vainement
courageux, des vertus qui entravent l’impétuosité du
victorieux héros, des amours qui vainquent les trames
de la guerre, et des guerres qui dilapident les ri-
chesses, les fastes des amours ? Ces voix plaintives, ne
sont-elles pas les signes distinctifs de menaçantes
vertus, celle qui menace ne sera-t-elle pas menacée
par la générosité du vainqueur ? N’y aura-t-il pou-
voirs royaux, et putains, et femmes au grand cœur, et
hommes sapidement lâches, et conjurations de servi-
teurs et racolages d’entremetteuses, n’y aura-t-il pas
des expériences voluptueuses et des discours frelatés
d’hommes voués à mourir anxieux de capturer un
cœur, que par ailleurs, vainement, on dispute en ai-
mant un autre qui aime autre chose ? Oh, c’est certes
une histoire de rare frénésie, une fable aussi ingé-
nieuse que soumise, une intrigue mêlant
imprudemment espérance et larmes, désolations et
projets de vaines mais glorieuses entreprises guer-
rières; une stupide histoire de créatures inutilement
heureuses et malheureuses, toutes, et même vieillies
dans le souvenir d’entreprises inutilement grandes, et
d’amours inutilement éloquents, un semblant de
notes prises à la hâte, mémorandum de phrases inou-
bliables et néanmoins si faciles à oublier, mieux,
désormais oubliées, une anthologie de beaux gestes,
de belles paroles, de beaux soupirs, de beaux espoirs,
de beaux désespoirs, de belles défaites et de très belles
victoires, ayant les unes et les autres affaire à des
terres à conquérir, des âmes à séduire, des femmes à
prendre au filet et des hommes à aguicher ; oh, si seu-
lement nous pouvions, dans cette très belle fureur de
syntaxes et de périlleuse grammaire, si nous pouvions
saisir tant de finesses lexicales, tant de choix perti-
nents de modes, et tons, et manières, dans ce discours
ininterrompu d’amour et de guerre! Mais cela n’est
guère possible, tu le sais depuis toujours, sinon saisir
ces sons aussi confus que passionnés, ces suaves
modes mélancoliques, et jusque brisés, désespérés,
mais peut-être sera-ce une tromperie, et ce qui nous
paraît être brisé sera valeureux, et le désespoir ou tra-
vestissement habile de l’obstination et du
dévouement amoureux. Nous pouvons seulement
supposer que ces sons, affectueux, ces conteneurs élus
de mots à jamais inconnus, ces thèques des affects,
encensoirs des passions inconciliables, sonorités qui
possèdent le tendre souffle d’êtres dont l’affection de
l’hypothèse confère grâce, fierté, beauté et séduction,
que ces voix, contiennent, en bref, des mots exquis,
des adjectifs de rare autant que somptueuse prouesse,
et qu’il s’agit d’une modulation de syntaxe énamourée
et guerrière, tour à tour alignée pour la bataille et
inextricablement occupée à tisser les nœuds d’un ré-
seau indissociable. Trop, dis-je ? N'exagéré-je peut-
être pas en réunissant, en juxtaposant l’inextricable et
l’indissoluble ? certes, j’exagère ; pourquoi ne pas af-
firmer, ne pas avouer qu’en ce lieu tout est exagéré à
l’extrême, surchargé, que toute notre imagination de
cartes et de voix ne peut pas ne pas nous conduire à
être victime d’un concert effréné, intolérablement
bruyant, et enclos dans la tyrannie de rythmes catas-
trophiques ? Évidemment j’exagère et tu n’es certes
pas en reste, dans l’écoute frénétique de ces sonorités
auxquelles il est, par ailleurs, impossible de donner un
sens, du simple fait que, étant si imprécis, leurs sens
surabondent et franchissent toute limite, et, en bref,
en toute voix nous voyons d’infinis possibles discours
et, donc, d’infinis personnages, par ailleurs, tous fic-
tifs, et des vicissitudes de toute sorte : amoureuses,
désamourées, odieuses, odieusaimées, victimes et vic-
torieuses, renversées et renversantes, mais, en tout
cas, toutes liées à la senteur de la cendre, de la mé-
moire distraite du temps, à un amas aussi anonyme
qu’éloquent, oh, combien éloquent, d’épitaphes ! une
histoire de tombeaux, que l’on récite sur la scène du
pont ? Et peut-être as-tu permis que le fleuve fût en
ce lieu dessiné, afin qu’il pût mener vers on ne sait
quelle grande mer la foule morcelée et mêlée au ha-
sard de ces grands visages inconnaissables, ce
mélange de voix gélatineuses, pétrissage de sonorités
admirables, désormais à jamais indéchiffrables,
mieux, désormais sur le point de s’immerger dans le
grand dictionnaire de l’océan qui, serpent iridescent,
enclôt l’espace du monde ? Et tu as donc choisi le
fleuve pour épitaphe du pont, pour la consumation
des ombres parlantes ? Mais ne supposes-tu pas, ô
mon éloquent taciturne, qu’il y ait un espace pour
d’autres inventions de voix, et peut-être que ce même
drame, la tragédie, dont nous avons écouté la violence
et la tendresse, ne sera, désormais mêlée à des textes
infinis de comédies, satires, tragi-comédies, comé-
dies bourgeoises, toutes pétries d’amour, de guerre,
de mort ne pourra, dis-je, engendrer une voix singu-
lière, une voix qui soit à même de séduire ton écoute
par une grâce incompréhensible mais fatale ? Si
j’abandonne l’emphase de l’interrogation, si je m’at-
tarde à des gestes distraits et prudents, ce vacarme
métaphorique ira peut-être se suspendant, et alors,
dans ce tintamarre diminué, tu pourras faire mieux
qu’écouter : tu pourras choisir une voix parmi les in-
nombrables voix qui t’ont piégé, à cette voix tu
pourras donner une sorte de nom, et tu pourras la re-
connaître. Désormais, dans ton écoute laisse s’écouler
une série de voix ; celle-ci est stridente, celle-là est
paresseuse, cette autre est furibonde, cette autre en-
core pensive, celle-ci fortuite, mais, désormais, tu
saisis une voix différente, multiple, une polyphonie à
laquelle il te sera impossible de donner un nom, et à
laquelle revient néanmoins la grâce d’un nom. Dé-
sormais, elle est délicate, elle traîne avec quelque
tendresse une série de syllabes enfantines; désormais
elle se cabre, se fait emphatique, mais non impé-
tueuse : son style est prenant, un tant soit peu sévère,
mais d’une sévérité déçue; désormais les syllabes se
poursuivent avec une grâce chanteuse, et t’offrent un
refrain qui pourra te persuader au sommeil, à la dis-
parition, à la déclamation de textes médiocres de
factice passion ; désormais la voix est un serpentesque
fourmillement de délices doubles, vénéneuses et con-
solantes, et en un enchevêtrement charmeur se
mêlent les syllabes, une grande mèche phonétique
aux innombrables empoisonnements ; désormais la
voix est profonde, elle décrit une aine, si l’on pouvait
distinguer les syllabes, elles deviendraient des mots
de savant équivoque, ambigus, flatteries de voyelles,
tentations gutturales, mais, naturellement, on n’ose
rien comprendre, si tant est qu’il y ait quelque chose
à comprendre. Désormais, la voix court tel un animal
poursuivi, et elle se retourne pour voir si tu la pour-
suis : en courant, elle sème derrière elle une traînée
de difformes syllabes, qui, comme minuscules ani-
maux morts, se détachent de la voix. Désormais la
voix est rauque, inexacte, une voix ânonnée, humble
et stridente qui déclame de brèves, prégnantes syl-
labes : avec délicatesse, avec acre, livide attention.
Désormais la voix est luxueuse, et elle pare son cou
d’amulettes verbales, pures et insensées, douées de
grandes et difficiles vertus. Désormais, la voix est in-
fantile et rapide, une voix qui se déshabille, en jaillit
la grâce malicieuse d’un grumeau de syllabes illisibles,
mais qui font allusion. Il y a beaucoup de grâce dans
l’allusion, et les voix, qui ne savent parler, aiment à
faire allusion : souvenirs indéchiffrables imprudents,
espoirs, dialogues programmés, syllabe aphone
contre syllabe aphasique. Et encore : une voix qui
plane au-dessus de toi, tombe depuis le haut; une voix
au-dessus de tout autre, qui monte du fond, peut-être
épelée par la gorge délabrée de ce bourg en ruine, une
voix végétale, une voix qui écouterait avec ses genoux,
et son aine; puis, une voix rauque et très longue, un
gémissement sans douleur, un souffle étouffé, la voix,
supposé-je, ou fais-je allusion, la voix de la nuit
même où tu t’es abrité, homme anxieux de trêve, bro-
canteur de la halte. Et tu sais, dois savoir, que toutes
ces voix sont une seule voix, celle qui a envahi tout
interstice de ton existence, une voix qui, pour parler,
utilise cheveux, mains, bagues, dents, ventre, et terre,
nuit, eau, fleuves, et de lacustres atermoiements,
herbe, animaux morts, animaux en fuite, verticaux
volatiles. Si dans ton repaire, tu osais feuilleter le ca-
talogue des souvenirs, tu trouverais partout les indices
de cette voix : sa soigneuse compromission avec
l’existence, sa férocité personnelle, la pure, agui-
chante conversation, la halte itérative dans les nuits
innombrables; enfin, la voix de la nuit, haute, for-
tuite, fugitive, récurrente, inévitable. Si tu osais
étendre tes mains, et solliciter l’ombre sans borne où
tu as choisi de persister, avec un dévouement obstiné,
cette ombre épellerait des syllabes, tu serais aban-
donné aux menus, délicats sévices d’xme voix
d’ombre. Si disgracieusement, mais non sans affec-
tion, tu t’adressais à la nuit, cette dernière te
répondrait par une pluie occulte de délicats, tièdes,
estivaux phonèmes ; si, d’un geste calculé et exigu, tu
sollicites les sons mêmes que tu as perçus et qui font
halte dans ta mémoire, la goutte qui tombe, la brique
qui s’effrite, tu découvriras que la goutte peut rejouer
en modulant sa chute rythmique, ou la porte, oh
comme en oscillant elle se plaint, simxîlant l’invasion
d’un vent intolérant! Peut-être une fiction d’animal
courant entre palais et temple, tous deux illusoires,
effritera-t-elle une marche usée, et une rafale de mur-
mures, sapides d’antiquité et d’oubli, te parviendra.
Seulement ces voix ne seront pas de si nombreuses
voix, mais une seule et même voix, totale, qui se mul-
tiplie dans les anfractuosités, rebondit contre la
surface de la nuit, rebondit le long du fleuve. Le
fleuve, il n’est pas possible de ne pas se demander si
le fleuve n’est pas, après tout, un lieu mobile et peu
sûr, qui émet cette mélopée articulée, cette foule si-
multanée de voix, le fleuve qui parle, chaotiquement,
parle en recourant à d’innombrables sons incompa-
tibles, désagrégeant accents, rythmes, mêlant dans ce
que nous devrions appeler « parole » des intentions
intolérablement difformes, une ambiguïté aussi pro-
fonde qu’admirable, des sonorités tout à la fois
assourdissantes et étouffées, visqueuses et déchi-
rantes. Une voix, mon cher, une seule voix. Et elle n’a
pas de nom, bien que sans nom elle ne puisse s’avérer.
Une voix qui loge depuis toujours dans la bouche,
comme la nuit qui se tient dans ta bouche. Et, ren-
cogné, tu écoutes donc cette fois une voix impossible,
innombrable, et cette voix est aussi ce que toi seul
peux demander pour remédier à la chaotique discon-
tinuité des voix, des sons, des bruits; une voix
intolérante et néanmoins sujette, insidieuse et loyale,
nécessaire et inutilisable; insondable mélange de gut-
turales, labiales, aspirées et expirées, de moins que
syllabes, de moins que lettres, moins que souffles, si-
lences impurs, glottal stop. Salive, salive et souffle,
mon indolent ami, l’hypothétique impossible inters-
tice des lèvres, où donc, des lèvres ont-elles existé,
ont-elles été projetées, ou rêvées ? Est-il possible que
la séculaire insistance d’une voix génère des lèvres, et
que depuis des lèvres un visage se perche dans la té-
nèbre, est-il possible que derrière cet univers de voix
quelque chose existe qui articule, pensivement, pa-
reilles voix ? Je ne prétendrais pas que ces voix
insensées puissent aspirer à coaguler les syllabes en
mots, et juxtaposer les mots en une phrase claire, lu-
mineuse, compréhensible. Véritablement! Y a-t-il
dans cet état quelque chose de plus gauche qu’une
phrase compréhensible ? N’est-ce pas l’une de tes exi-
gences, à toi l’auditeur, que ces phrases soient
décousues au-delà du cÛcible, mieux, qu’elles soient
depuis toujours et pour toujours un amas de souffles
ainsi faits qu’on ne peut dire, à coup sûr, qu’une in-
sistance de signification cachée se tapit quelque part ?
Qu’enfin, tout cela ne veut-il rien dire, et ne pourra
jamais, d’aucune façon, rien dire ? Cependant, sans
cette voix profonde, sombre et décousue, tu perds
complètement le lien, la continuité, et tes ténèbres
elles-mêmes sont imparfaites, négligées, oserais-je
dire négligées, ténèbres lésées par une trace de phos-
phorescence, qui n’est ni clarté ni sens. Vois
comment ta condition d’obscurcissement me fas-
cine ; en vérité, il n’est de clarté sinon dans ta tanière
de ténèbres, me comprends-tu ? Mais, en somme,
immergé dans cette fureur vocale, toi qui n’entends
pas mais dont tu ne peux te dispenser, pas plus que
tu ne le voudrais. Peut-être, veux-tu maintenant pro-
poser une présence vocale qui s’opposerait à l’insensée
et décisive ? Je n’entends pas dire que tu doives, de
quelque façon, prendre la parole, et toi, justement,
prononcer des syllabes, des lettres, des sons incon-
clus, ou traînants mais décousus ; certes, le projet de
l’un de tes discours inintelligibles est captivant ; tu
supportes, enfermé à jamais dans ta tanière, occupé à
discourir à la manière de ces voix pétries de démence,
mieux tendre à la condition des sons animaux, ou
tenter l’imitation des bruits, te faire goutte qui
tombe, bois qui grince, pierre qui s’effrite ; mais tout
ceci est difficile, n’est-ce pas ? Tu es damné à utiliser
les mots, un mot ainsi manié qu’il se fait phrase, et,
donc, tu dois argumenter, déduire, conclure, affir-
mer, répéter, défier avec dialectique abondance. Mais
ne te font pas face une dialectique verbale, une élo-
quence, quelle qu’elle soit, mais bien, un agglomérat
vocal qui ne connaît début ou fin. Et donc, écoute
comme ton intention, pieuse, vertueuse, se trans-
forme en un emportement de voix, une voix
monotone, âpre, hérissée, itérative, qui ira, peu à peu,
sens insensé, se mesurant avec l’autre que tu as choi-
sie. Ne dirais-tu pas que cette voix, que nous avons
qualifiée d’autre voix, excipe ? Je dirais que cela ne
fait aucun doute. En articulant des sons infimes, des
échos et de sourds tintements, la voix résiste, avec da-
vantage d’astuce que d’honnêteté, mais je ne crois pas
que l’inhonnêteté soit étrangère à cette invasion des
voix, mieux, peut-être que toutes les voix sont inhon-
nêtes. Sourde infatigable, sournoise, sourdement,
soumise, elle excipe ; plaintive et, si elle l’osait, liti-
gieuse; certes modérément, et même faiblement,
accusatrice, presque en gémissant comme désaccep-
tée, désaimée, désertée, délaissée ; feignant, s’il est ici
licite de distinguer fiction et jeu, une flatterie susur-
rée, courroucée ; en expérimentant des cadences
élaborées, de délicats caprices vocaux. Auxquels tu te
refuseras, ou tu feras seulement montre d’indiffé-
rence calculée. Désormais tu entends une voix aigre,
taquine, point encore prompte à la fureur, mais satu-
rée de colère, et, dans le même temps, retenue par
une sorte de peur de toi, ou de peur de l’autre que la
voix connaît, mais que tu n’ignores pas, que je
n’ignore point; autre qui sera néanmoins toujours de
quelque façon une voix. Et maintenant écoute : la co-
lère se cabre, la fureur vocale parcourt des cieux
instantanés, partout un vol d’oiseaux vocaux s’élance
dans les airs. Oiseau furibond à travers ciel, la voix se
fait dessin de syllabes en forme de bec infini, elle as-
saille ce qui est maintenant vaine lâcheté, astucieuse
réticence, et blesse profondément les entrailles ven-
teuses du refus obstiné. Enfin, des expériences de
silence ; le ciel est tout empli de sons morts, plumes
sonores de volatiles, de tintements occis; on célèbre
la mort du son. La voix est éteinte. Une goutte. Une
porte. Un vent disperse une poussière de râles et grin-
cements. Écoute : se peut-il que la nuit ait une fin ?
Que tu sois absous de t’être tenu rencogné, dispensé
du refus, que la carte des voix soit déclarée illégale, et
doucement, fermement soustraite à la finesse de tes
mains ? Peut-être. Je devrais te parler, moi, «non-
voix», de la déchirure de la nuit, et de la conception
de l’aube, de la lueur. Le silence se sépare d’un grand
et noble grincement. C’est cela que tu voudrais sa-
voir, n’est-ce pas ? Quel est donc ce vacarme ? Ce
fracas soudain comme jamais tu n’en as entendu ? Ce
hurlement de la nuit, étoilée en une multitude de
nuits, de perles, de gouttes de nuit ? Quel est donc ce
grondement, cette frénésie, ce vacarme, quelle rixe
gouverne le monde, dilate l’espace ? Et que veux-tu
que soient cette cantilène, cette clameur, ce grince-
ment, ce fracas, ce sifflement de l’air, ce frisson
sonore ? Et que veux-tu que cela soit, mon cher noc-
tambule, mon sédentaire des ténèbres, sinon
justement ceci : la résurrection des morts ?