Vous êtes sur la page 1sur 33

Revue Philosophique de Louvain

Le concept husserlien d'intuition catégoriale


Dieter Lohmar

Citer ce document / Cite this document :

Lohmar Dieter. Le concept husserlien d'intuition catégoriale. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, tome 99,
n°4, 2001. pp. 652-682;

http://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_2001_num_99_4_7394

Document généré le 25/05/2016


Abstract
Husserl' s theory of categorial intuition is developed in his Sixth Logical Investigation. It arises from the
question of what fulfils the specifically categorial elements of thinking and of corresponding speech.
The analysis of the structure of the categorial act starts with a confrontation between the direct
identifying syntheses at play in continuous perception and the thematic identification of identical
objects. The presentation attaches especial value to the role of the syntheses of coincidence between
implicit and explicit component intentions which, in Husserl, play a crucial function in the fulfilling of
categorial intuitions. The problem of the starting point and of the character of givenness of these
syntheses of coincidence is also clearly pointed out: this is a non sensuous content which, in the
transition of the subdividing acts, is "given" to us. A close investigation of the role of sensibility in the
fulfilling of categorial intuition is then added. The conclusion makes a short presentation of the ideative
abstraction (Wesensschau) as an instance of categorial intuition. The right and the limits of the
universal intuition's claim are also to be determined.

Résumé
La théorie husserlienne de l'intuition catégoriale est exposée dans la Sixième recherche logique. Elle
résulte de la question de savoir ce qui remplit les éléments spécifiquement catégoriaux de la pensée
ainsi que les paroles qui correspondent à cette pensée. L'analyse de la structure de l'acte catégorial
débute par une confrontation entre les synthèses identifiantes simples, dans la perception continue,
par rapport à l'identification thématique des mêmes objets. La présentation accorde une valeur
particulière au rôle des synthèses de recouvrement entre les intentions partielles implicites et
explicites, lesquelles assument, pour Husserl, une fonction essentielle dans le remplissement des
intentions catégoriales. Le problème du lieu d'origine et du caractère de donnée de ces synthèses de
recouvrement est également clairement cerné: il s'agit de contenus non-sensibles, qui sont cependant
«donnés» pour nous dans le passage des actes articulants. À cela s'adjoint une étude détaillée du rôle
de la sensibilité dans le remplissement de l'intention catégoriale. La conclusion fait donc une brève
présentation de l'abstraction idéatrice (Wesensschau) en tant que cas particulier d'intuition catégoriale,
dans laquelle en même temps le bien fondé et les limites des prétentions de l'intuition du général
devront être déterminées.
Le concept husserlien d'intuition catégoriale"

1. La question du remplissement des éléments catégoriaux de la


PENSÉE

La question à laquelle la théorie husserlienne de l'intuition catégo-


riale a tenté de répondre peut être aisément illustrée. J'énonce: «le livre
se trouve sur la table» ou encore: «la table est verte». Dans ces
expressions il y a manifestement des éléments qui peuvent être remplis par la
sensibilité: le livre, la table et la couleur verte. Toutefois, qu'est-ce qui
remplit le «se trouver sur la table», qu'est-ce qui remplit le «être vert»?
La seule sensibilité ne peut suffire pour le remplissement de telles
intentions dirigées sur des états-de-choses.
Je peux certes voir le vert, mais je ne peux de la même manière voir
l'être- vert. De façon générale nous pouvons dire que l'être prédicatif
n'est rien de perceptible. Mais cette «impossibilité d'être rempli dans la
seule sensibilité» ne concerne pas seulement l'être prédicatif, mais
également toutes les formes catégoriales, c'est-à-dire toutes les formes telles
que «un, et, tous, si, alors, ou, aucun, pas, etc.». Il doit pourtant y avoir
un acte qui vise ce contenu catégorial, et qui le vise de telle manière que
cette intention soit remplie. Admettons que nous nous trouvions dans
une chambre avec un tapis bleu. Notre expérience quotidienne nous a
appris qu'il y a une différence notable entre les jugements: «Le tapis est
bleu» et «Le tapis est rouge». Le premier est intuitivement rempli
tandis que l'autre ne l'est pas. Bien que nous soyons conscients de cette
différence, il n'est pas facile de déterminer avec précision en quoi elle
consiste. Il est clair également, que cette question ne sera pas résolue
avec le seul concours de l'intuition sensible. C'est pourquoi Husserl
élargit le concept d'intuition, qui se rapporte en premier lieu à l'intuition
sensible simple, au concept d'intuition catégoriale.

* Ce texte, initialement rédigé en allemand, a fait l'objet d'une conférence, en


anglais, à Copenhague, à l'occasion du colloque «Edmund Husserl's Logical
Investigations — Centenary» en mai 1999. Les traducteurs se sont basés sur le texte
allemand, mais ont également eu accès à la version anglaise, dont ils se sont inspirés à
l'occasion.
Le concept husserlien d'intuition catégoriale 653

Les intentions portant sur des objets réaux [reale Gegenstànde],


qu'il s'agisse des objets de la perception externe ou de ceux de la
perception interne, sont susceptibles d'être remplies par l'intuition sensible.
Nous pourrions par conséquent — selon les suggestions de Husserl —,
désigner comme objets idéaux les objets qui ne peuvent être remplis que
par intuition catégoriale1. Un objet de perception simple est donc saisi
directement, donné immédiatement, intuitif d'un seul coup2. Les objets
sensibles sont déjà «là pour nous», c'est-à-dire déjà intentionnés et
même donnés, dans une seule couche d'acte. Par contre, l'intention et
l'intuition catégoriale exigent une succession d'actes avec des actes
articulés et fondateurs qui sont ensuite réunis dans un acte qui les ressaisit
tous [ubergreifenden Akt] et qui a lui-même une intention objective
distincte et nouvelle. Dans ces actes fondés, quelque chose est donc donné
qui ne pouvait pas encore l'être dans les actes fondateurs simples.
Naturellement, il existe également des perceptions simples qui se
prolongent pendant un certain laps de temps. Par exemple, les
perceptions continues du même objet peuvent être divisées dans le temps et
elles se construisent sur différentes données réelles. Mais, dans de telles
perceptions temporellement étendues, l'objet est déjà intentionné et
donné dans chaque phase, et il n'est nul besoin que, de surcroît, s'ajoute
un acte de plus haut degré.
Dans la perception continue réside une fusion d'actes partiels en un
seul acte, mais nul acte fondé. Cela vaut également pour tous les actes
objectivants qui visent un objet dans une synthèse identifiante. Nous
pouvons comprendre cette sorte de donation d'identité comme un
accomplissement [Vollzug] non thématique de synthèses identifiantes.
En revanche, les actes dans lesquels l'identité est visée à titre d'objet
relèvent d'une couche supérieure.
La proche parenté et les distinctions de ces deux sortes
d'identification ne peuvent être rendues intelligibles qu'au moyen d'une analyse
précise de l'identification thématique et non thématique. Au §47 de la
Sixième recherche logique, Husserl distingue deux sortes différentes
d'identification, une identification simple, non thématique, et une
identification thématique, catégoriale. Lorsque nous avons des objets
intentionnels, l'identification simple est, pour ainsi dire, toujours déjà en jeu.
Si nous percevons une maison, que nous la regardons ou que nous en

1 Cf. Hua. XIX/1, p. 674.


2 Cf. Hua. XIX/2, pp. 674, 676; E.U. p. 301.
654 Dieter Lohmar

faisons le tour, nous avons une succession d'actes perceptifs fusionnés


les uns aux autres. Dans chacun de ces actes, il y a un objet primaire,
c'est-à-dire la maison, et une série d'objets secondaires, tels que: les
fenêtres, les murs, les portes, etc. Dans la perception simple, nous
rencontrons déjà la distinction entre un objet primaire et un objet d'arrière
fond secondaire aperçu conjointement [mitbemerkt], remarqué, pour
ainsi dire, incidemment3. Cela conduit à ceci que — même si je ne vois
maintenant qu'une fenêtre ou un mur — j'ai néanmoins la maison
comme objet de ma perception. Je vois pour ainsi dire la maison «à
travers un mur latéral», c'est-à-dire que je vois également la maison si je
me concentre sur une fenêtre déterminée, car toutes les parties de maison
appartiennent justement au sens intentionnel «cette maison».
Pour la plupart, les objets intentionnels possèdent un caractère
similaire à celui de la maison, c'est-à-dire qu'ils ne consistent pas seulement
en une intention unique, mais en une intention primaire dirigée sur la
totalité et un «ensemble» d'intentions secondaires partielles. Ces
intentions partielles sont caractérisées par ceci que, dans l'accomplissement
de l'intention totale, je sais déjà que je peux me tourner thématiquement
pareillement vers chacune de ces intentions partielles. L'inspiration qui
conduira Husserl, dans Ideen I, au concept d'intentionnalité d'horizon
est donc déjà préparée dans les Recherches logiques.
Lorsque nous percevons un objet, nous avons donc un flux d'actes
ayant le même objet principal. Tous ces actes ont en commun le même
ensemble d'intentions partielles, mais toutes les intentions partielles ne
sont pas toujours remplies intuitivement (p. ex.: la face opposée de
l'objet). Le remplissement intuitif de chaque intention partielle ne peut donc
pas être décisif pour l'identification. Il est décisif en revanche que la
totalité des intentions se «recouvrent» les unes les autres dans
l'écoulement en flux.
Dans ce contexte, le mot «recouvrement» désigne seulement notre
capacité à remarquer que, dans le passage sensible et en flux temporel
d'une vue d'un objet à une autre, c'est le même ensemble d'intentions
qui détermine l'objet ici et là.
Nous pouvons présenter cela comme un ensemble :
{cette maison: FI, F2, F3, PI, P2, Ml, M2, M3, M4, Tl...}

3 Cf. Hua. XIX/1, pp. 415 sq., 423, 425. On rencontre également la terminologie
des intentions «primaires» et «secondaires» dans Hua. XIX/1, pp. 515 et 519, ici
cependant dans une autre acception.
Le concept husserlien d'intuition catégoriale 655

{cette maison: FI, F2, F3, PI, P2, Ml, M2, M3, M4, Tl...}
{cette maison: FI, F2, F3, PI, P2, Ml, M2, M3, M4, Tl...}
Toutes les intentions répertoriées ici se rapportent à l'objet
principal, c'est-à-dire à la maison. Naturellement, elles sont distinctes en ce
qui concerne leur degré de remplissement. Si je vois la maison par
devant, alors je ne peux pas voir la face arrière. Cela est indiqué ici par
la mise en caractères gras. La synthèse identifiante ne dépend nullement
cependant du remplissement sensible de l'intention partielle de la façade
de la maison, car elle repose seulement sur le recouvrement des
intentions partielles selon le contenu4.
Certes, cette «synthèse de recouvrement» (Husserl parle
également de synthèse identifiante) est remarquée dans l'écoulement de la
perception continue, mais l'identité de l'objet perçu n'est pas pour
autant le thème de mes actes perceptifs. On pourrait dire que, dans la
synthèse identifiante, l'identité est seulement vécue mais qu'elle n'est
pas proprement thématique car le thème de ma visée est «cette maison
là-bas». Si je prends pour thème l'identité vécue comme synthèse de
recouvrement et que je dis: «c'était pendant tout ce temps le même
objet que j'ai vu!», alors j'accomplis un acte d'identification de plus
haut degré. Cet acte de plus haut degré est un acte de connaissance qui a
l'identité pour thème et il est construit (fondé) sur les actes perceptifs de
degré inférieur.
Dans ce cas également — on pourrait interpréter la chose ainsi —
nous avons uniquement affaire à une espèce particulière de changement
d'appréhension [Auffassungwechsel]. Husserl fait apparaître la possibilité
de changements d'appréhension, sur le fondement des mêmes données
réelles, comme une caractéristique principale du processus
d'appréhension (p. ex. dans l'exemple bien connu de la dame qui fait gentiment
signe de la main au musée de figures de cire). En ce qui concerne les
synthèses de recouvrement entre les intentions partielles des actes perceptifs,
cela veut dire que, la première fois, elles sont uniquement remarquées,

4 Cela ne veut pas dire que cela ne dépend pas du tout de l'intuitivité des intentions
partielles singulières. Mais nous devons aussi rendre compréhensibles les cas dans
lesquels il s'agit par exemple d'objets imaginaires qui sont médiés [vermittelt] signitivement
et dont le caractère intuitif repose sur la seule mise en image [Verbildlichung] imaginaire
[phantasiemàssiger]. Si par exemple je lis à un enfant l'histoire de la sorcière Wackel-
zahn qui aime se déguiser et a une verrue sur le nez, c'est alors une communication
purement signitive. Le caractère intuitif des intentions partielles singulières repose ici
seulement sur la mise en image au moyen d'images imaginaires [Phantasiebilder]. Mais
l'identification peut résulter aussi de la communication purement signitive.
656 Dieter Lohmar

pour ainsi dire uniquement vécues, sans qu'elles soient objectivement


interprétées comme présentation d'identité. L'autre fois, elles sont
appréhendées, précisément comme présentation de l'identité à présent
thématique de l'objet. Husserl tente de préciser cette différence en
parlant dans le premier des cas de figure d'un «vécu d'identité non
conceptualisé» [unbegriffenes Erlebnis]5. Dans le second cas de figure, ce vécu
est ensuite lié avec le concept d'identité.

2. Acte simple et acte catégorial

La théorie husserlienne de l'intuition catégoriale passe


généralement pour difficile. Quelques critiques la ressentent comme obscure ou
la tiennent même pour manquée. Beaucoup de critiques considèrent
simplement qu'il n'y a absolument rien de tel qu'une «intuition
catégoriale»6.

5 Hua. XIX/2, p. 568.


6 G. Soldati rend compte de ce point de vue de façon pertinente: «Le problème est
que beaucoup de philosophes doutent qu'il y ait quelque chose de tel» (Cf. Soldati, G.,
«Recension de: Dieter Munch, Intention und Zeichen, Frankfurt 1993», in Philo-
sophische Rundschau, 41, 1994, p. 273). On trouve des prises de position vis-à-vis de
l'intuition catégoriale chez: Tugendhat, E., Der Wahrheitsbegriff bei Husserl und
Heidegger, Berlin, 1970, pp. 111-136; Sokolowski, R., The formation of Husserls
concept of constitution, Martinus Nijhoff, (Coll. Phaenomenologica 18), La Haye 1970,
pp. 65-71; Sokolowski, R., Husserlian meditations. How words present thing, Evanston
1974, §§10-17; Strôker, E., «Husserls Evidenzprinzip», in Zeitschrift fur philos.
Forschung, 32, 1978, pp. 3-30; Sokolowski, R., «Husserls concept of categorial
intuition», in Philosophical Topics, 12, 1981, pp. 127-141; Willard, D., Logic and the
objectivity of knowledge, Athens, 1984, pp. 232-241; Strôker, E., Husserls transzendantale
Phanomenologie, Frankfurt, 1987, pp. 44 sq., 49 sqq.; Rosado Haddock, G.E., «Husserls
epistemology and the foundation of Platonism in mathematics», in Husserl-Studies, 4,
1987, pp. 81-102; Bernet, R., «Perception, categorial intuition and truth in Husserls Sixth
«Logical Investigation»», in The collegium Phaenomenologicum. The first ten years,
Kluwer Academic Publishers, (Coll. Phaenomenologica 105), Dordrecht/Boston/London,
1988; Lohmar, D., Phanomenologie der Mathematik, Kluwer Academic Publishers,
(Coll. Phaenomenologica 114), Dordrecht/Boston/London, 1989, pp. 44-69 et du même
auteur: «Wo lag der Fehler der kategorialen Reprâsentanten?», in Husserl Studies, 1,
1990, pp. 179-97; Seebohm, Th., «Kategoriale Anschauung», in Phanomenologische
Forschungen, 23, 1990, pp. 9-47; Cobb-Stevens, R., «Being and categorial intuition», in
Review of metaphysics, 44, 1990, pp. 43-66; Bort, K., «Kategoriale Anschauung», in
Kategorie und Kategorialitat, D. Koch et K. Bort éds, Wiirzburg, 1990, pp. 303-319;
Lohmar, D., Erfahrung und kategoriales Denken, Kluwer Academic Publishers, (Coll.
Phaenomenologica 147), Dordrecht/Boston/London, 1998, pp. 178-273.
Le concept husserlien d'intuition catégoriale 657

Quelquefois, il est également supposé que Husserl aurait plus tard


abandonné sa théorie de l'intuition catégoriale. Cette supposition a été
en partie suscitée par l'autocritique husserlienne de sa première
interprétation, manquée, de la représentation catégoriale. Son autocritique de la
partie de théorie correspondante est courte et très imprécise. Il écrit dans
la Préface de la deuxième édition de la Sixième recherche logique, qu'il
«n'approuve plus la théorie de la représentation catégoriale» [die Lehre
von der kategorialen Representation nicht mehr billigt]1. Une
reconstruction appropriée des intentions de Husserl doit dès lors se libérer des
motifs égarants de sa première interprétation de la représentation
catégoriale dans le septième chapitre8. Nous devrons revenir plus tard sur les
caractéristiques des synthèses de recouvrement qui jouent un rôle central
dans la théorie husserlienne de la connaissance predicative ainsi que
celles de l'expérience antéprédicative.
La distinction husserlienne entre les intuitions simples et catégo-
riales dans le sixième chapitre de la Sixième recherche logique constitue
le fondement de la théorie phénoménologique de la connaissance.
L'opposition est clarifiée au moyen de la caractérisation des
complexions d'actes simples et d'actes fondés correspondants. L'intuition
simple, la perception sensible par exemple, donne son objet
«directement», «immédiatement», «dans une seule couche d'acte»9, «d'un seul
coup»10 et sa fonction donatrice ne repose pas sur des actes fondateurs11.
L'intuition catégoriale est fondée. Sans aucun doute, il s'agit ici du
concept «univoque» de fondation unilatérale, et non de fondation
mutuelle12. L'intuition catégoriale ne se rapporte pas à son objet dans un

7 Hua. XIX/2, pp. 534 ss.


8 Cf. aussi Lohmar, D., «Wo lag der Fehler der kategorialen Reprâsentanten?», in
Husserls-Studies, 7, 1990, pp. 179-197.
9 Hua. XIX/2, p. 674.
10 Hua. XIX/2, p. 676.
11 La perception temporellement étendue, continue d'un objet réal est en revanche
une intention simple. Il ne s'agit pas pour elle d'une complexion d'actes avec chacun un
objet différent, mais d'une fusion continue d'actes avec un objet identique.
12 Dans la Troisième Recherche logique, en revanche, le concept de fondation
réciproque [wechselseitig] est dominant. Sur l'opposition entre fondation réciproque et
fondation unilatérale [einseitig], cf. Hua. XIX/1, pp. 270 sq., 283-286, 369. Sur le concept de
fondation dans la Sixième Recherche logique, cf. Hua. XIX/2, p. 678. Sur les différents
concepts husserliens de fondation dans les Recherches logiques, cf. aussi Nenon, T.,
«Two models of foundation in the «Logical investigations»», in Husserl in
contemporary context, Kluwer Academic Publishers (Coll. Contributions to Phenomenology),
Dordrecht/Boston/London, 1997, pp. 97-114.
658 Dieter Lohmar

acte simple, d'un seul rayon, mais dans un faisceau d'actes fondés. Dans
les actes fondateurs, les objets qui seront ensuite reliés les uns aux autres
dans un acte catégorial, par exemple une prédication, sont visés. Dans
l'acte catégorial, de nouvelles objectités catégoriales sont visées qui
peuvent seulement être données dans de tels actes fondés. La fonction
remplissante des actes catégoriaux peut seulement être accomplie dans une
complexion d'actes dans laquelle plusieurs actes de différents degrés
sont construits les uns sur les autres.
Les actes catégoriaux sont fondés unilatéralement dans des actes
préalables ou qui sont fusionnés en eux, Cela signifie que l'on peut se
représenter la fondation comme la construction d'une pyramide. Si une
pierre manque au fondement de la pyramide, il est impossible de
construire l'étage suivant. Une autre métaphore pour ce rapport de
fondation unilatéral pourrait être le parcours de la course de haie. On doit
cependant introduire une règle supplémentaire: chaque obstacle doit être
sauté afin que le passage soit valable. Dans les cas les plus simples
d'intuition catégoriale, les actes fondateurs peuvent être de simples
perceptions. Avoir parcouru l'ensemble des perceptions fondatrices
particulières est la condition de l'accomplissement intuitif de l'acte catégorial.
De même que pour les objets simples, il y a pour les objets catégoriaux
des degrés d'intuitivité ou d'évidence.
Transposée dans le domaine de l'expression langagière, la question
du remplissement des intentions catégoriales peut également être
exposée comme suit: qu'est-ce qui remplit les éléments de l'intention
catégoriale ne pouvant pas être remplis par les actes simples? La question
concerne au premier chef les éléments désignés par Husserl comme des
termes formels [Formworte], tels que «le, un, quelques, beaucoup, deux,
est, pas, quel, et, ou» etc13. On peut supposer que dans «Ceci là est un
arbre», ce qui est visé par «Ceci là» peut être rempli dans l'intuition
sensible. Pourtant, qu'est-ce qui, dans la sensibilité, donne un
remplissement au «est» ou au «un»? Les actes d'expression intimement
fusionnés à l'acte de connaissance nous renvoient à ceci que ces éléments de
l'intention totale peuvent et doivent eux aussi être remplis14.
Dans les cas les plus simples, leur remplissement est lié à l'intuition
simple. Nous disons quelquefois: «Je vois que ceci est un livre». Mais

13 Hua. XIX/2, p. 658.


14 La thèse de l'intuition catégoriale soutient donc à la fois qu'il y a un parallèle
entre l'intuition et les formations du langage: à chaque élément du jugement du langage
«correspond» une intuition déterminée ou encore cette intuition remplit l'intention.
Le concept husserlien d'intuition catégoriale 659

nous savons en même temps que nous ne «voyons» pas le fait que c'est
un livre de la même manière que nous voyons le livre tout simplement.
Dès lors, la formule «je vois que...» est inappropriée pour les objets
catégoriaux, mais elle souligne le caractère intuitif des actes catégoriaux
remplis.
L'intuition simple n'est pas fondée dans d'autres actes. L'intuition
catégoriale est fondée, par exemple, dans des actes dans lesquels nous
visons les objets qu'elle relie les uns aux autres dans la prédication. En
elle, de nouvelles objectités telles que «est rouge», «est plus gros que
B», etc. sont données qui peuvent seulement être données dans de tels
actes fondés15.
Les objectités catégoriales ont encore par conséquent une «relation
objective» aux objets qui se présentent auparavant dans les actes
fondateurs16. L'intuition catégoriale «A est plus gros que B» est fondée dans
la perception simple de A et de B. Ces objets d'actes intuitifs simples
deviennent des objets de connaissance dans l'acte fondé, c'est-à-dire
dans le «viser ensemble» catégorial (synthèse). Dans ces cas les plus
simples, l'intuition catégoriale ne serait pas possible sans
l'accomplissement des actes perceptifs. L'intuition catégoriale ne se résout cependant
pas dans la somme des perceptions fondatrices. Elle se dirige sur les
objets visés dans les perceptions en un acte synthétiquement englobant
et affirme une connexion.
Il y a différentes sortes de «viser-ensemble» catégoriaux et il y a à
chaque fois une forme correspondante de remplissement. Dans la Sixième
recherche logique, Husserl présente seulement quelques formes
fondamentales de l'intuition catégoriale. Ce faisant, il a voulu démontrer la
légitimité et la fécondité du concept d'intuition catégoriale. Néanmoins,
ce sont seulement quelques échantillons explicatifs qui ne rassemblent
pas toutes les formes mais qui donnent déjà un guide pour le traitement
des autres formes. La Sixième recherche logique thématise l'identité

15 Hua. XIX/2, p. 674.


16 Pour les formes de l'intuition catégoriale, on peut, à l'aide du mode de cette
relation à l'objet, faire une distinction entre les actes synthétiques et les actes abstractifs de
l'intuition catégoriale. Les intentions synthétiques sont co-dirigées sur les objets des
intuitions fondatrices, par exemple dans «A est plus grand que B». Pour les intentions abs-
tractives, les objets des actes fondateurs n' «entrent plus conjointement» dans les actes
fondés. La relation à l'objet, dans de tels cas, ne vise pas comme but de manière
synthétique (en co-visant) les objets des perceptions fondatrices, mais, à travers les objets
singuliers, le général. Ils sont tout au plus un exemple pour la nouvelle objectivité, le
général (Hua. XIX/2, pp. 690, 676, 688).
660 Dieter Lohmar

d'un objet17, le rapport de la partie (morceau ou moment) au tout, la


relation externe (p. ex. «plus gros que», «plus clair que»), les collectifs et
les disjonctifs, l'intuition du général (abstraction idéatrice),
l'appréhension singulière déterminée («le A») et indéterminée («un A»)18.

3. La structure de l'acte catégorial. Les trois étapes

Au §48 de la Sixième recherche logique, Husserl analyse la


succession d'actes qui se retrouve dans l'intuition catégoriale synthétique. Il en
résulte trois étapes ou phases manifestement distinctes. Prenons comme
exemple «La porte est bleue»19.
Les perceptions simples fondatrices doivent ainsi être une
perception de la porte et de son moment non-autonome [unselbstàndiges
Momentes] «bleu». Dans la première étape (1), nous visons l'objet en
quelque sorte comme intrinsèquement inarticulé. Il s'agit d'un acte
simple, qui vise l'objet comme un tout. Husserl l'appelle un «percevoir
global» [Gesamtwahrnehmen] simple20. Les parties de l'objet sont il est
vrai co-représentées, mais elles ne sont pas prises explicitement comme
objets de cette première captation simple21. Pourtant, ces intentions
partielles sont des éléments de l'intention globale qui sont déjà visés en tant
qu'objets possibles, potentiels, d'une orientation ajustée22.
Dans une deuxième étape (2), l'objet est appréhendé «de façon
explicite». Il peut en être ainsi parce que nous faisons ressortir, dans un
acte articulateur, les parties jusque là implicitement co- visées23. De cette
manière, elles deviennent les objets d'actes qui sont en propre dirigés

17 Hua. XIX/2, pp. 679 ss.


18 Hua. XIX/2, pp. 678, 681, 683, 688, 690.
19 Dans la Sixième recherche logique, Husserl rassemble sous la relation du tout et
de la partie deux choses qu'il sépare dans E.U.: la relation du tout et de la partie
autonome (morceau) et la relation du tout et du moment non autonome. Il utilise donc le
concept de «partie» au sens le plus large qu'il a établi (Hua. XIX/2, pp. 680 sq., 231,
E.U. §§50-52). Dans E.U. aussi, les deux formes «S est P» et «S a M» sont équivalentes
du point de vue de leur genre de constitution (E.U., 262).
20 Hua. XIX/2, p. 682.
21 Hua. XIX/2, p. 681.
22 Husserl fera plus tard de cette possibilité de l'orientation thématique ajustée
[gezielten] une caractéristique des intentions d'horizon. Cf. Hua. III/l, pp. 57, 71 sqq.,
ici aussi il y a ce qui est remarqué «latéralement» et «de façon primaire», Hua. III/l,
pp. 212 sq.
23 Hua. XIX/2, p. 681.
Le concept husserlien d'intuition catégoriale 661

[gerichtet] sur elles, bien que l'intention des actes explicitant en totalité
s'adresse toujours à l'objet perçu, c'est-à-dire à la porte. Les
«perceptions particulières» sont encore et toujours des actes simples dont
l'objet principal est la porte qui, cependant, est maintenant, c'est-à-dire dans
la perception particulière, visée à travers la couleur. Il ne réside ici
cependant aucun changement d'appréhension au sens d'un changement
de l'objet visé. C'est le même objet qui est visé.
Dans la perception globale, les parties de cet objet sont
implicitement co-visées, dans la perception particulière, elles sont explicitement
appréhendées et se situent en quelque sorte «à l'avant-plan» de
l'attention. À cela se rattache aussi la plupart du temps une préférence
accordée aux contenus qui la représentent. Je considère la couleur, je fais
attention au parfum de rose, j'écoute attentivement un bruissement dans
le feuillage, etc. Dans chaque perception continue, je parcours pour ainsi
dire les éléments d'un objet. On rencontre là un cas presque identique à
celui de l'attention en quelque sorte «vagabonde» car nous passons,
dans la perception du même objet, d'un aspect partiel à un autre.
Dans le passage de la perception globale à la perception
particulière, il s'agit d'une double appréhension du même objet selon le même
mode d'appréhension (p. ex.: intuitif les deux fois)24. Dans les deux cas,
il s'agit d'actes simples. Dans les perceptions particulières, nous visons
la porte «à travers» l'intention explicite portant sur la couleur. Dans la
perception globale de la porte, nous co-visons seulement sa couleur
implicitement. Le même représentant sensible est appréhendé, non
seulement en tant que le même (le même objet), mais aussi selon le même
mode d'appréhension — et néanmoins de manières différentes, c'est-à-
dire une fois implicitement, l'autre fois explicitement.
Comme déjà indiqué dans l'exemple de la synthèse continue, des
synthèses de recouvrement se font jour dans le passage de la perception
globale à la perception partielle. Nous remarquons dans ces synthèses de
recouvrement que nous avons perçu le même objet et que cet objet (la
porte), non seulement a une couleur, mais qu'il est bleu.
Il faut attirer l'attention sur une particularité supplémentaire: les
deux intentions fondatrices sont remplies intuitivement et accréditent par

24 C'est-à-dire qu'il n'y a pas ici non plus de changement du mode d'appréhension,
c'est-à-dire pas de changement entre les modes d'appréhension intuitif, en image et signi-
tif-symbolique. Dans la perception globale, nous ne percevons pas la porte intuitivement
en tant que tout et dans la perception particulière ensuite sa couleur comme représentation
[Darstellung] en image ou symbolique de la porte.
662 Dieter Lohmar

là même la qualité positionnelle «effectif»25. Dès lors, le passage


synthétique de l'un à l'autre est également apte à fonder la qualité
positionnelle «effectif» pour l'intention catégoriale. Cela distingue le cas de la
connaissance de celui de l' ouï-dire compris de manière vide.
Les perceptions successives et les synthèses de recouvrement des
intentions partielles intuitivement remplies qui s'établissent à travers
elles fournissent tout ce dont nous avons besoin pour la connaissance.
Néanmoins, un acte synthétique supplémentaire doit encore s'ajouter
pour que la connaissance ait lieu. Car, au quotidien, nous vivons pour
ainsi dire à chaque instant des situations dans lesquelles tout nous est
offert pour accomplir des connaissances, et cependant nous ne le faisons
que dans une mesure limitée. Normalement, la signification d'un objet
dans la vie pratique détermine si, en général, nous nous intéressons à lui
dans une certaine mesure.
Lorsque nous sommes assis dans un tram et que nous regardons les
automobiles qui sont dans un bouchon à côté de nous, nous pourrions,
pour ainsi dire, juger à chaque instant: «Ceci est une auto rouge»,
«Celle-ci est verte», etc. Lorsque nous assistons à une leçon, nous
pouvons toujours «connaître» l'habillement et la tenue de nos camarades de
cours, cependant, s'il n'y a pas d'utilité immédiate ou attendue à cela,
nous ne le faisons pas26. La connaissance est donc aussi déjà un agir
dans la mesure où nous devons l'accomplir volontairement.
Nous en venons donc à la troisième étape, qui est déterminante: les
parties et moments de la porte mis en évidence sont «syn-thétiquement»
«com-posés» dans un acte catégorial les embrassant tous (3). Il peuvent
par exemple, être mis en relation les uns avec les autres, ou avec le tout
(la porte), dans des «actes relationnels»: «La porte est bleue». C'est
seulement dans cet acte que les membres reliés les uns aux autres
acquièrent le nouveau caractère de membres relationnels d'une forme de
relation catégoriale.
Ces trois niveaux: (1) saisie simple, première captation (perception
globale), (2) perception particulière mettant en évidence et articulant et

25 Cf. aussi la remarque dans les Idées directrices I (Hua. III/l, pp. 212 sq).
26 Pourtant, ces innombrables occasions de connaissance ne disparaissent pas sans
suite. Husserl thématise dans sa phénoménologie génétique de quelle façon ces
connaissances vécues mais non accomplies thématiquement sont pour ainsi dire «conservées»
sous la forme d'associations dans notre sujet. Il appelle cette façon dont nous avons des
savoir [Kenntnisse] qui ne sont pas encore devenus des connaissances [Erkenntnisse]
l'expérience antéprédicative. Cf. aussi la 1ère section d'Expérience et jugement et
Lohmar, D., Erfahrung und kategoriales Denken, op. cit. chap. Ill, §§6-8.
Le concept husserlien d'intuition catégoriale 663

(3) le véritable viser-ensemble catégorial, nous les trouvons dans toutes


les formes catégoriales synthétiques.
Dans l'exemple de la porte et de sa couleur, «porte» et «bleu»
acquièrent le caractère de «moment de propriété» et de «tout support de
propriétés» (substrat/accident) dans la formation catégoriale. En même
temps, n'est pas seulement entreprise ici une appréhension
supplémentaire de la même chose qui serait à nouveau une simple appréhension
(p. ex. au sens de l'appréhension double qui vient d'être nommée).
L'acte catégorial vise «que la porte est bleue» et, éventuellement, se
voit même donner cet état de chose de façon remplie. Au sein de cette
intention catégoriale globale, le «moment de propriété» et le «tout
support de propriétés» sont tous deux des moments non-autonomes.
L'acte de degré supérieur se rapporte soit aux objets des actes
simples «en les visant-ensemble» (actes synthétiques-catégoriaux), soit
vise de façon privilégiée un moment abstrait pour lequel ils sont
simplement un cas intuitif (actes abstractifs-catégoriaux). Le remplissement des
actes categoriaux dépend aussi toujours des actes simples de perception
fondateurs, c'est-à-dire aussi des teneurs réelles données de façon
sensible, auxquelles la perception doit sa plénitude.
Le remplissement ne dépend cependant nullement de la seule
plénitude des actes fondateurs27. Une telle généralisation, c'est-à-dire la thèse
d'une «dépendance fonctionnelle» complète de la plénitude des actes
fondés vis-à-vis de la plénitude des intentions fondatrices conduirait
toutefois à des paradoxes. Ainsi, il en résulterait par exemple, que les
connaissances des mathématiques axiomatiques ne pourraient prétendre
à aucune évidence pour soi parce qu'elles demeurent toujours à
l'intérieur des intentions signitives.
L'intuition sensible peut, du moins dans les cas les plus simples,
fournir une contribution au remplissement de l'intention catégoriale. Il y
a toutefois des objets de l'intuition catégoriale qui ne touchent que très
indirectement la sensibilité, les propositions algébriques par exemple.
Ici, l'apport de la sensibilité au remplissement est difficile à déceler. Il y
a donc des éléments de l'intention catégoriale qui ne sont remplissables
que par l'intuition sensible (la valeur «bleu» dans l'exemple «la porte

27 Husserl lui-même a parlé une fois (il est vrai dans le problématique chapitre 7 de
la Sixième recherche logique), en rapport avec les synthèses catégoriales, d'une
«dépendance fonctionnelle de l'adéquation (évidence) de l'acte total vis-à-vis de l'adéquation
des intuitions fondatrices» (Hua. XIX/2, p. 704).
664 Dieter Lohmar

bleue») et il y a des éléments qui ne sont pas remplissables par


l'intuition sensible, comme le «est».
Une des questions décisives de cette conception du savoir concerne
donc le comment de cette dépendance fonctionnelle: de quelle manière
1' «opération» de l'accomplissement réglé des actes fondateurs est-il
encore présent dans la dernière partie des trois étapes, c'est-à-dire dans
l'acte proprement catégorial? Cette question concerne, d'une part, le
remplissement ainsi que les qualités positionnelles des actes fondateurs.
Mais elle concerne aussi, d'autre part, les synthèses de recouvrement.
Nous devons clarifier ce que sont les actes fondateurs et si nous pouvons
en quelque sorte les «maintenir» dans le cours d'un processus complexe
de connaissance28.
Tournons nous encore une fois sur les particularités de l'exemple
de la «porte bleue». Une fois que la perception d'ensemble de la porte
est accomplie, le moment de bleu de la porte est pris comme objet d'une
perception particulière dirigée explicitement sur lui29. Toutefois, dans la
perception particulière du «bleu», nous ne voyons et nous ne visons pas
le bleu pour la première fois. L'intention partielle du bleu était déjà
contenue implicitement dans la première perception globale simple de la
porte. À cette intention partielle implicite correspond la possibilité d'une
perception particulière explicite. Dans le passage de la perception
globale à la perception particulière s'instaure donc une «synthèse de
recouvrement»30 entre ces deux intentions. L'intention explicite de la
perception particulière du moment de bleu recouvre l'intention partielle
implicite du bleu de la perception globale.
Pour comprendre cette conception, il est important de considérer
que ce sont les moments intentionnels des actes qui se recouvrent. Il ne
s'agit donc pas d'un recouvrement entre des teneurs réelles (ou des
données hylétiques). Un tel recouvrement peut naturellement advenir dans le
domaine des contenus réels mais il n'est pas le contenu remplissant de

28 La réponse à ces questions dépend assurément aussi de savoir si l'on accorde


aux étapes singulières un sens objectif temporel (succession) ou si l'on comprend plutôt
la situation de telle façon qu'il s'agit d'un unique accomplissement d'acte intimement
fusionné avec des phases distinguables. Un aspect de cette question peut être élucidé par
l'étude de la conscience intime du temps car la capacité de rétention nous rend possible
le maintien de contenus au moins «durant un moment».
29 Hua. XIX/2, p. 682.
30 Hua. XIX/2, p. 651, ou encore une «unité de recouvrement», cf. Hua. XIX/1, pp.
569, 571, Hua. XIX/2, pp. 650, 652.
Le concept husserlien d'intuition catégoriale 665

l'intuition catégoriale. Il s'agit d'un recouvrement des appréhensions


intentionnelles ou de leurs intentions partielles31.
Or, ce recouvrement entre intentions partielles sert de représentant
(support) pour l'intention synthétique «la porte est bleue» proprement
dite. La synthèse de recouvrement sert de contenu remplissant à
l'appréhension catégoriale. La synthèse de recouvrement menée droit au but
dans la complexion d'actes de l'intuition catégoriale présente alors
1' «être bleu» de la porte. Elle est le contenu qui remplit l'intention
catégoriale.
Nous rencontrons, en ce lieu déterminant de la théorie
phénoménologique de la connaissance, le schéma de l'appréhension et du contenu.
Pour Husserl, l'intuition connaissante, de même que l'intuition sensible,
est une appréhension de contenus. Dans les Recherches logiques ainsi
que dans les écrits tardifs, on rencontre ce modèle en de nombreux lieux
déterminants32.
Nous devrons tout d'abord faire abstraction ici des idées
auto-critiques de Husserl concernant l'opérativité limitée de ce modèle33. En
premier lieu, il le critique pour des couches plus profondes de la
constitution, c'est-à-dire pour la conscience intime du temps et
l'imagination34. Pour la constitution des objets de degré supérieur, tels que les
objets de la perception et de l'intuition catégoriale, ce modèle continue
néanmoins à être approprié.
Toutes les question n'ont cependant pas encore trouvé une réponse.
Le caractère particulier du contenu appréhendé (c'est-à-dire les
synthèses de recouvrement entre les intentions partielles) exige des analyses
plus précises.

31 Husserl écrit: «Mais en même temps, la perception globale qui se poursuit


«recouvre» conformément à cette intention partielle implicite le percevoir particulier.»
Hua. XIX/2, p. 682. Dans la leçon du semestre d'hiver 1906-1907, qui assume
l'argumentation pour la théorie de la connaissance de la Sixième recherche logique, il est dit
clairement qu'il s'agit d'un recouvrement selon le sens objectif qui peut aussi avoir lieu
entre des' intentions symboliques vides (Hua. XXIV, p. 282).
32 Cela se retrouve à maints endroits dans l'œuvre tardive de Husserl (cf. E.U.,
pp. 94, 97-101, 103, 109, 111, 132 sq., 138 sqq.) et l'expression d'appréhension analogi-
sante se trouve dans les Méditations cartésiennes (Hua. I, §50).
33 L'idée [Einsicht] que «toute constitution ne suit pas le schéma appréhension et
contenu appréhendé» se trouve en premier dans une note de bas de page de la leçon
publiée en 1928 sur la conscience intime du temps (Hua. X, p. 7, note 1).
34 Cf. Hua. XXIII, pp. 265 sq., Hua. XIX/2, p. 884 (exemple de la main), Ms. L I
19, feuille 9b.
666 Dieter Lohmar

Je vais maintenant présenter trois idées négatives. La discussion de


ces trois idées négatives va révéler en retour quelques idées positives
concernant le caractère des synthèses de recouvrement qui apportent la
plénitude aux intentions catégoriales :
1. Le représentant catégorial n'est pas identique au représentant
sensible des objets de la perception globale ou des perceptions
particulières. 2. Il ne peut pas du tout s'agir d'un contenu de la perception
externe. 3. Il ne peut pas non plus s'agir d'un contenu de la perception
interne des actes eux-mêmes.
(Cf. 1) On pourrait penser qu'un représentant sensible peut donner
leur remplissement aux intentions catégoriales en étant appréhendé
d'une autre façon, c'est-à-dire d'une façon catégoriale, et ce, au sens
d'un changement d'appréhension (je pense que ce n'est pas le cas, et
même que ce ne peut pas être le cas). Il pourrait s'agir par exemple du
représentant sensible des objets des perceptions particulières. On ne
pourrait pas comprendre [einzusehen] cependant pourquoi la complexion
d'actes de l'intuition catégoriale doit être entreprise en vue du
remplissement. Dans ce cas, il devrait en effet être possible de remplir une
intention catégoriale sur le seul fondement de la donnée [Gegebenheit]
simple, c'est-à-dire sans autre intuition et activité.
(Cf. 2) Le même argument montre aussi que l'intention catégoriale
ne peut jamais être remplie exclusivement avec un contenu de la
sensation externe.
(Cf. 3) Mais avec la perception externe, tous les représentants
sensibles ne sont pas encore pris en considération; en effet, la perception
interne des accomplissements d'actes eux-mêmes entre aussi en ligne de
compte. Husserl a lui-même, pendant un moment, tenu cette solution
pour applicable. Dans la première édition des Recherches logiques,
précisément dans le chapitre 7 de la Sixième recherche intitulé «Étude de la
représentation catégoriale», Husserl parvient au résultat que les
intuitions catégoriales sont remplies par l'appréhension d'un contenu de
réflexion35. Dans ce cas, le contenu appréhendé est le même contenu qui
représente, dans la perception interne, l'acte catégorial accompli. Le

35 Cf. Hua. XIX, 708 et aussi mon article: «Wo lag der Fehler der kategorialen
Repràsentanten ?», in Husserls-Studies, 7, 1990, pp. 179-197. E. Tugendhat a défendu
l'idée que «l'accomplissement actuel de la synthèse catégoriale» donne son
remplissement à l'intention catégoriale. Cf. Tugendhat, E., Der Wahrheitsbegriff bei Husserl und
Heidegger, Berlin 1970, pp. 118-127.
Le concept husserlien d'intuition catégoriale 667

changement d'appréhension entre l'appréhension sensible simple et


l'appréhension catégoriale prend la forme suivante: dans la perception
interne, ce contenu est appréhendé simplement comme représentation de
1' «accomplissement actuel» de cet acte, et dans l'intuition catégoriale,
ce contenu de réflexion est ensuite appréhendé de façon catégoriale et
donne son remplissement.
Le problème majeur de cette solution est que nous utilisons
toujours le même contenu pour le remplissement des intentions, à savoir un
accomplissement d'acte. Par exemple nous ne serons pas capables de
marquer les différences qui remplissent les intentions «la porte est
rouge» ou «la porte est brune». Pour résoudre cette difficulté, nous
devrions poser que la possibilité de l'accomplissement de l'acte catégo-
rial est dépendante en quelque manière de la donation sensible36. Donc,
la perception interne de l'accomplissement de la synthèse catégoriale ne
saurait être le contenu remplissant. Un peu plus tard, Husserl a reconnu
l' inapplicabilité de cette perspective de solution (c'est-à-dire de la
solution par changement d'appréhension) et a rejeté aussi la proposition du
septième chapitre37.
Nous pouvons maintenant indiquer quelques aspects positifs de la
synthèse de recouvrement entre intentions partielles. Comme nous
l'avons vu dans l'exemple de la porte bleue, le représentant sensible
fonctionne, dans le passage de la perception globale à la perception
particulière, d'une double manière. Dans la transition entre ces deux actes
émerge une synthèse de recouvrement entre l'intention partielle
implicite qui porte sur le bleu dans la perception globale et l'intention
explicite qui porte sur le bleu dans l'intention particulière38. Cette unité de
recouvrement entre les deux appréhensions «assume alors elle-même,
écrit Husserl, la fonction d'une représentation»39. Elle devient le
contenu représentant à travers lequel la porte est représentée comme
«étant bleue».
Le contenu qui est appréhendé dans cette intuition catégoriale
spéciale n'est pas un contenu sensible du tout — même s'il repose sur une

36 Tugendhat désigne par suite l'accomplissement actuel «sensiblement


conditionné» comme le représentant de l'intention catégoriale. Cf. Tugendhat, E., Der Wahr-
heitsbegriff bei Husserl und Heidegger, Berlin, 1970, 123 sq.
37 Cf. la Préface à la deuxième édition des Recherches logiques (Hua. XIX/2,
p. 535).
38 Cf. Hua. XIX/2, p. 682.
39 Hua. XIX/2, p. 682.
668 Dieter Lohmar

intuition simple. C'est le recouvrement des intentions de deux actes ou


plus qui nous est «imposé» dans le passage de la perception globale à la
perception particulière40. Le recouvrement — tout comme les autres
contenus — est d'abord seulement «vécu». Si les intentions portant sur
le «bleu» se recouvrent, cela signifie que nous remarquons la similitude
des intentions, et ce, non pas seulement dans la considération reflexive
après coup, mais dans le passage lui-même. Mais «remarquer» ne
signifie pas que nous connaissons ou avons comme thème l'état de choses qui
apparaît ainsi. Cette unité de recouvrement nous est en quelque sorte
imposée, dans le passage entre des actes simples, d'une manière passive,
même si ces actes eux-mêmes se situent dans le cadre d'une activité
catégoriale. Ce datum spécifique nous est donné — nous devons
accepter cette formulation apparemment paradoxale — en un «sens» non
sensible, c'est-à-dire sur le mode d'intentions passant les unes dans les
autres et se recouvrant, dont nous remarquons le recouvrement. Mais par
là, précisément, aucun datum sensible n'est remarqué. Cette donnée (la
synthèse de recouvrement) peut être appréhendée de façon catégoriale.
Alors elle remplit l'intention catégoriale «la porte est bleue». Les
synthèses de recouvrement font donc office de représentants non- sensible s.
Naturellement, les contenus non-sensibles sont un élément
hautement problématique dans le cadre d'une phénoménologie qui part de la
sensibilité et des actes de perception remplis dans l'intuition sensible.
Cependant, nous ne devons pas seulement souligner les difficultés de cette
manière de comprendre les intuitions catégoriales, mais aussi indiquer ses
avantages: avec les synthèses de recouvrement, nous avons trouvé une
caractérisation importante de la représentation catégoriale. De cette façon,
en effet, l'extension par Husserl du concept d'intuition s'avère légitime.
Les actes simples (à un seul rayon) et les actes catégoriaux (fondés, à

40 Le concept de recouvrement possède, chez Husserl, dans le contexte de la


problématique du remplissement, une ambiguïté. Dans et après les Recherches logiques,
Husserl l' applique principalement au sens où des intentions vides sont remplies au moyen
du recouvrement avec les intentions remplies correspondantes. Mais on ne parvient pas
encore à la question de savoir comment les intentions catégoriales remplies deviennent en
général des intentions remplies. Il s'agit donc d'un concept «trivial» de remplissement et
de recouvrement qui ne garantit, du moins pour le domaine catégorial, aucune
compréhension [Einsicht] de la fonction de remplissement, autrement dit qui renvoie simplement
plus loin le problème. Les unités de recouvrement entre intentions partielles (qui sont ici
thématisées) représentent [stellen dur] en revanche un contenu qui, appréhendé de façon
catégoriale, rend possible une intention catégoriale remplie. Ici, on recherche comment
les intentions remplies deviennent remplies.
Le concept husserlien d'intuition catégoriale 669

plusieurs rayons) ne diffèrent pas seulement dans leur structure et dans


l'objet catégorial, mais aussi dans les contenus appréhendés. De plus, la
nécessité de parcourir la complexion d'acte catégoriale devient
compréhensible. Sans l'accomplissement des deux premières phases parmi les
trois étapes catégoriales (c'est-à-dire la perception globale et les
perceptions partielles), les synthèses de recouvrement nécessaires pour le rem-
plissement ne pourraient pas advenir. Nous pouvons même supposer que
le remplissement d'intentions catégoriales dépend dans chaque cas de
contenus non-sensibles. Je vais examiner brièvement cette dernière
question dès maintenant.

4. La fonction de la sensibilité dans l'intuition catégoriale

À présent qu'il s'est avéré qu'une contribution décisive au


remplissement des intentions catégoriales provenait de contenus non-sensibles
qui apparaissent dans la transition entre les actes, plusieurs questions se
posent. Tout d'abord, nous devons clarifier la contribution positive de
l'opération volontaire qui consiste dans l'accomplissement des actes
articulateurs, ainsi que les limites de cette opération. C'est dans le
déroulement des actes articulateurs que peuvent se mettre en place les
synthèses de recouvrement.
Mais nous devons ici être attentifs aux différences entre les formes
d'intuitions catégoriales. En particulier pour les collectiva, il apparaîtra
qu'il y a des formes de l'intuition catégoriale pour lesquelles
l'accomplissement de l'activité catégoriale suffit à elle seule au remplissement.
Naturellement, cela conduit au soupçon que l'intuition catégoriale est
une sorte d'expérience «supra-sensible» ésotérique. On a l'impression
que l'intuition catégoriale, de cette manière, pourrait se rendre
complètement indépendante de sa base fondatrice, c'est-à-dire de l'intuition
sensible41. Pour désamorcer cette suspicion, nous devons considérer plus
en détail la fonction de l'intuition sensible dans le remplissement de
l'intuition catégoriale.

41 Du côté du kantisme, ce soupçon est exposé sous la forme suivante: l'intuition


catégoriale serait une sorte d' «intuition intellectuelle» contre laquelle déjà Kant a
argumenté avec succès dans la Critique de la raison pure. Mais on peut montrer que cette
interprétation traduit une incompréhension, cf. Lohmar, D., Erfahrung und kategoriales
Denken, op. cit. chap. Ill, §2 c.
670 Dieter Lohmar

La première tâche est de déterminer la contribution des actes arti-


culateurs accomplissables volontairement au sein de l'intuition
catégoriale, ainsi que les limites de leur contribution. Les synthèses de
recouvrement s'accomplissent passivement, en sorte que nous ne pouvons pas
les susciter volontairement. D'un autre côté, pourtant, elles ont lieu dans
le cadre d'une activité. Il y a ici manifestement une certaine tension.
Cette tension peut être sentie dans le cas, mentionné au début, des
synthèses de recouvrement identificatrices non thématiques42.
«L'identification ou le recouvrement fluant» «s'accomplit» passivement, sans
que nous puissions susciter ce recouvrement volontairement ou
arbitrairement43. En revanche, si nous voulons avoir cette identification sous
une forme thématique en tant qu'intuition catégoriale, nous
«accomplissons» de façon active les opérations qui peuvent rendre possible un
recouvrement. Dans ce cas, il s'agit d'un nouveau parcours articulateur
de la perception continue. Mais avec cette seule opération, nous ne
pouvons pas encore susciter les synthèses de recouvrement. Nous ne
pouvons pas non plus les produire comme nous le voulons. Tout ce que nous
pouvons faire pour mettre en place les recouvrements est d'accomplir les
actes d'articulation dans le cadre desquels ils peuvent se mettre en place
passivement (si tant est qu'ils le puissent). Husserl mentionne
expressément cette activité rendant possible le recouvrement: «Les apparitions
sont mises pour ainsi dire en position de recouvrement. . . »44. Mais que,
dans cette activité, des recouvrements entre intentions partielles aient
effectivement lieu, et lesquels, cela n'est pas en notre pouvoir. Cette
mise en position de recouvrement qui favorise le recouvrement
présuppose l'attention du moi, mais l'activité volontaire n'est pas suffisante
pour assurer le succès. Il peut arriver qu'aucun recouvrement n'ait lieu45.
À travers la compréhension de la fonction des contenus
non-sensibles dans le remplissement de l'intention catégoriale, une question est
toutefois devenue pressante: quelle est la fonction de la sensibilité en
général dans le remplissement de l'intention catégoriale?
D'une part, l'avantage des contenus non-sensibles est qu'ils
permettent une compréhension de la connaissance dans les sciences
formelles, en particulier dans leur reformulation axiomatique formelle. La

42 Cf. Hua. XIX/2, p. 678 ss.


43 Cf. Hua. XXIV, p. 279.
44 Hua. XXIV, p. 283.
45 Cf. sur cette possibilité Hua. XXIV, p. 283.
Le concept husserlien d'intuition catégoriale 671

connaissance mathématique est un exemple de connaissance en ceci


qu'elle a la structure de l'intuition catégoriale et qu'elle repose sur les
mêmes contenus que celle-ci. Ce serait naturellement un inconvénient de
cette solution du problème de la connaissance mathématique si elle
rendait plus difficilement compréhensible la dépendance des intuitions
d'états de choses vis-à-vis de la sensibilité.
Cependant, on peut montrer la contribution de l'intuition sensible à
plusieurs endroits de la complexion d'actes de l'intuition catégoriale. La
saisie globale simple initiale de l'objet réal est une appréhension du
donné sensible. Dans la phénoménologie husserlienne tardive,
l'appréhension remplie de quelque chose en tant que quelque chose (à l'aide
d'un type empirique) dépend de l'intuition sensible. Même lorsque, dans
les cas d'intentions de degré supérieur, l'intention globale est dirigée sur
des intentions complexes d'états de choses (théories), ces intentions —
si on les résout pas à pas dans les actes catégoriaux qui les remplissent
— reconduisent pourtant, en fin de compte, à l'intuition comme source
de remplissement. C'est en elle que se remplit l'intention simple lorsque
l'intuition devient, à l'aide du type, la représentation d'un cas singulier
de ce type. Il en va de même naturellement pour les intentions simples
des actes articulateurs.
La fonction la plus importante de la sensibilité réside cependant
pour tous les actes fondateurs dans leur qualité positionnelle (effectif,
possible, présupposé, douteux, etc.). C'est seulement sur le fondement
de l' auto-donation intuitive sensible de l'objet que l'intention peut
contenir de façon justifiée la position «effectif». Un mode de donation
intuitive déficient conduit à une évidence correspondante affaiblie de la
position-comme-effectif, et ainsi on en vient à la modalisation en
«possible» ou même «douteux». Sur base d'actes fondateurs avec la
modalité «douteux» ou «simplement imaginaire», il n'est alors naturellement
plus «rationnel» de poser un état de choses comme «effectif». Les
positions de dérivation au sein d'un système axiomatique de jugements
«supposés» dans son ensemble ne peuvent jamais elles non plus avoir
que la position justifiée «valable sous les prémisses supposées». Juger
un état de chose effectif exige donc des actes fondateurs qui aient la
position justifiée «effectif».
Nous avons déjà fait apparaître que la sensibilité peut contribuer au
remplissement des intentions catégoriales. Husserl fait une distinction
entre actes purement catégoriaux et actes catégoriaux mixtes dont le
remplissement est également dépendant du donné sensible. Par exemple,
672 Dieter Lohmar

dans le cas où «A est limité par B», il voit dans la «limitation» un


moment unitaire sensible donné qui relie l'un à l'autre de manière
sensible les deux membres de la relation46.
Mais avec la seule «limitation sensible», l'état de choses «A est
limité par B» n'est pas encore donné. Un acte supplémentaire est requis,
qui se dirige d'une certaine façon sur «A», «B» et la «limitation». Au
cours de cet acte se mettent en place aussi des contenus non sensibles,
par exemple des unités de recouvrement entre les intentions partielles.
Aux actes purement catégoriaux, seuls les contenus non sensibles
apportent une plénitude.
Jusqu'ici nous avons seulement décrit les formes les plus simples
de l'intuition catégoriale. Mais la structure que nous avons établie, a déjà
des conséquences pour l'analyse des formes de degré supérieur. Nous
avons vu que les actes articulateurs requièrent des orientations simples
séparées. Si nous passons maintenant aux formes de degré supérieur,
nous rencontrons la question de savoir comment les objets catégoriaux
— les jugements par exemple — peuvent fonctionner, dans ce modèle
de la connaissance, comme fondements d'autres connaissances qui sont
construites par leur moyen. S'il s'avère que les actes articulateurs
doivent toujours être pleinement intuitifs pour garantir la pleine intuitivité
des intentions catégoriales fondées sur eux, nous nous trouvons devant
une difficulté qu'on pourrait appeler le problème de la praticabilité. Afin
que les jugements fondateurs soient pleinement intuitifs, nous devrions
en effet accomplir chaque fois, dans les actes articulateurs de la synthèse
catégoriale de degré supérieur, une intuition catégoriale pleinement
intuitive. Dans le cas d'une connexion complexe de jugements, par
exemple une théorie, nous devrions toujours effectuer à nouveau tous les
jugements auxquels on se réfère dans les déductions ultérieures. Il appert
que c'est pratiquement impossible, ce qui est aisé à voir si nous
considérons la mathématique axiomatique. Pour prouver une proposition, je
devrais effectuer de nouveau toutes les propositions antérieures dans la
même connexion, et ce, dans une unique connexion d'actes.
Si donc des actes de degré supérieur (et aussi des intuitions
catégoriales) de complexion supérieure quelconque doivent être possibles, il
doit aussi être possible d'intentionner des objets catégoriaux dans des
orientations [Zuwendungen] simples. L'orientation simple vers des

Cf. Hua. XIX/2, pp. 684 sq.


Le concept husserlien d'intuition catégoriale 673

objets catégoriaux résulte de la nominalisationA1 . Je peux par exemple


ressaisir [zuruckgreifen] un jugement («Les freins de la voiture sont
cassés») en le nominalisant avec une intention à un seul rayon «ceci», et
juger sur cet état de choses: «Ceci est dangereux»48.
Pour le degré de leur remplissement, il doit aussi y avoir dans les
intentions catégoriales nominalisées une sorte de «substitut
fonctionnel». Par exemple, lorsque, dans le développement d'une théorie, nous
voulons toujours progresser vers des connaissances de degré supérieur.
Toutefois, ce ne peut être qu'un substitut, car l'évidence de la chose
exigerait une complication infinie d'actes catégoriaux effectués en même
temps (ou bien se succédant rapidement). Pour cette fonction de
substitut, ce qui vient en question en premier lieu est la qualité positionnelle
de l'acte. Le remplissement sensible des actes simples justifie leur
qualité positionnelle «effectif». Les actes catégoriaux se construisant sur
eux ne peuvent eux aussi poser comme «effectives» les intentions
d'états de choses à propos de ces objets que sur le fondement d'une telle
position d'effectivité justifiée.
Toutefois, cette compréhension de l'intuition catégoriale doit
maintenant être précisée et confirmée dans une ramification en différentes
variantes de l'intuition catégoriale. C'est pourquoi nous voulons dans
cette perspective prendre brièvement pour thèmes au moins deux formes
importantes de l'intuition catégoriale, ce qu'on appelle l'intuition des
essences et les collectiva.

5. L'abstraction idéatrice. L'intuition des essences

La théorie husserlienne de l'intuition des essences commence par


désigner chez l'homme une possibilité de connaissance non
spectaculaire, quotidienne: nous pouvons remarquer les points communs entre

47 Cf. sur la nominalisation et la reprise [Riïckgriff] nominalisante, Hua. XIX/2,


pp. 685 sq., ou encore sur la substantivation E.U., §58.
48 Husserl traite de cette reprise à un seul rayon [einstrahligen Rùckgriff\ d'effec-
tuations catégoriales construites de façon complexe sous le terme mordant [Stichwort] de
sensibilité secondaire. Par exemple, un jugement «peut, dans la modification d'une
sensibilité, surgir sur le mode d'une «sensibilité secondaire»» (Ms. A III 13, feuille 34 b).
Husserl expose les différentes formes d'évidence de cette passivité secondaire, par
exemple dans Hua. XVII, pp. 314-326 (Appendice II). Elles forment le substitut
fonctionnel de l'intuitivité de l'objet catégorial mentionné plus haut.
674 Dieter Lohmar

différents objets. Au §52 de la Sixième recherche logique, Husserl


analyse ensuite l'intuition des essences comme un cas particulier de
l'intuition catégoriale. La méthode phénoménologique de l'intuition des
essences doit alors élaborer systématiquement cette possibilité originaire
de connaissance, l'affiner méthodiquement et la défaire de lacunes
résiduelles, de sorte que des compréhensions visionnelles [Einsichten]
aprioriques deviennent possibles au sujet des classes entières d'objets.
La méthode de l'abstraction idéatrice — Husserl l'appelle intuition
des essences49 — est en même temps d'une importance fondamentale
pour le caractère scientifique de la phénoménologie elle-même. Dans les
Recherches logiques, Husserl comprend encore sa phénoménologie
comme une «psychologie descriptive», pourtant cette philosophie
descriptive ne doit pas être seulement un rassemblement de faits
contingents. Dès lors, il est indiqué pour la phénoménologie que le travail
descriptif soit appuyé par des méthodes permettant des compréhensions
visionnelles aprioriques, c'est-à-dire des connaissances qui sont
indépendantes du cas singulier factuel respectif. Avec cette conception de
l'intuition des essences, Husserl prétend que sa phénoménologie n'est
pas un inventaire de cas individuels, mais apporte des compréhensions
visionnelles générales et aprioriques. Par exemple, la phénoménologie
prétend porter des affirmations au sujet de la conscience en général,
c'est-à-dire au sujet de chaque forme de la conscience pouvant survenir.
Pour cela, Husserl doit montrer de quelle façon méthodiquement réglée
la description phénoménologique peut atteindre ce qui est, en son sens,
apriorique, c'est-à-dire ce qui est essentiel, qui reste semblable dans tous
les cas singuliers possibles de son objet de description.
La légitimité de la prétention de la phénoménologie à être une
science dépend donc de la question de savoir si la méthode de l'intuition
des essences peut être fondée en tant que forme de la connaissance (et
cela veut dire en tant que forme de l'intuition catégoriale). Étant donné
que la phénoménologie husserlienne prétend apporter pour elle-même,

49 La désignation «intuition des essences» [Wesensschau] semble être une méprise


terminologique et ce, avant tout parce qu'elle pointe en direction d'une pensée platoni-
sante que Husserl n'a pas en vue. Sur la théorie de l'intuition des essences, cf. Bernet, R.,
Kern, I., Marbach, E., Edmund Husserl. Darstellung seines Denkens, Felix Meiner
Verlag, Hambourg, 1989, pp. 74-84; Mohanty, J.N., «Individual fact and essence in
E. Husserls Philosophy», in Philosophy and phenomenological research, XIX, 1959,
pp. 222-30; Tugendhat, E., Der Wahrheitsbegriff bei Husserl und Heidegger, op. cit.
pp. 137-68.
Le concept husserlien d'intuition catégoriale 675

en tant que méthode, la fondation de soi et la justification de soi ultimes,


la clarification de l'abstraction idéatrice est un but déterminant des
Recherches logiques.
L'intuition des essences — Husserl l'appelle aussi «abstraction
idéatrice» ou «intuition du général» — est fondée sur l'intuition simple
des objets individuels de façon analogue à ce que nous avons vu
concernant les autres actes catégoriaux. L'intuition du général «bleu» ou
«homme» ne nous est possible que si nous parcourons une série d'objets
de perception ou d'imagination [Phantasiegegenstànde] bleus50. Avec
l'explicitation de l'abstraction idéatrice, il ne s'agit pas de la question de
psychologie génétique de savoir comment en général nous parvenons à
des concepts, mais de la question de savoir comment de tels objets
généraux peuvent être pour nous intuitifs. Il s'agit donc pour Husserl de
rechercher [aufzuspiiren] la source du droit des concepts, source qu'il
situe en général dans l'intuition. Par conséquent, il n'y a pas de cercle si,
dans les actes articulateurs, nous nous dirigeons en perception ou en
imagination [phantasierend] sur des objets bleus pour rendre intuitif
pour nous le général «bleu». Nous avons alors pour thème explicite le
moment bleu respectif dans les actes simples, et il nous est donné
intuitivement51.
On trouve une analyse de l'intuition des essences comme forme
particulière de l'intuition catégoriale dans le §52 de la Sixième
recherche logique. Le modèle sous-jacent pour cette analyse d'acte est
celui des «trois étapes» dans l'intuition catégoriale: perception globale,
perception particulière, synthèse catégoriale. Dans le parcours des actes
articulateurs s'instaure, entre les intentions qui sont dirigées sur le
moment de couleur, une unité partielle de recouvrement avec un style
déterminé. Les unités remplissantes de recouvrement entre actes
articulateurs ne peuvent se mettre en place que si plusieurs actes se dirigeant
sur le même moment sont parcourus dans une complexion d'actes
étendue dans le temps. Pour le remplissement de l'intention qui porte sur un
objet général, il est d'une importance décisive qu'il se trouve, parmi les
orientations particulières [Sonderzuwendungen] articulatrices, des actes

50 Hua. XIX/1, pp. 111-115, 176 sqq., 225 sq., 690-693.


51 On pourrait déjà désigner, en un certain sens, la saisie [Erfassung] d'un moment
de bleu individuel comme une abstraction «sensible» (cf. Hua. XIX/1, pp. 225 sq.).
Mais comme, dans une telle intention, seul un moment individuel est visé, cet acte n'est
pas encore une abstraction idéatrice, c'est-à-dire qu'il n'est pas encore une intuition du
général.
676 Dieter Lohmar

intuitifs et imaginatifs. L'abstraction idéatrice doit se construire sur au


moins un acte qui ait le caractère intuitif ou signitif par image, c'est-à-
dire qui ne représente pas seulement de manière signitive52. Elle est par
conséquent aussi possible si nous partons d'un unique objet donné. Nous
le considérons alors comme un exemple de départ et nous le modifions
en imagination [Phantasie].
Dans les Recherches logiques, le caractère positionnel des actes
articulateurs est sans doute considéré seulement comme indifférent,
c'est-à-dire qu'il peut aussi y avoir des actes d'imagination
[Phantasieakte] parmi les perceptions particulières53. Plus tard, Husserl
renvoie plus explicitement à la position privilégiée, ou encore à la
nécessité de la variation imaginative, «libre»54. L'exigence que, dans le
processus de la variation eidétique, soit entreprise une variation imaginaire
[Phantasiemâssige] illimitée de cet objet de départ, doit assurer que la
généralité donnée n'est pas seulement un point commun simplement
factuel d'un domaine limité55.
Dans l'acte de l'abstraction idéatrice, nous saisissons l'unité
spéciale de recouvrement qui se met en place entre les orientations
particulières parcourues (perceptions, souvenirs ou imaginations) comme
contenu représentatif [darstellenden] de la généralité qui par là est
donnée intuitivement. Les orientations particulières sont dirigées sur des cas
singuliers de l'objet général. Comme pour l'acte qui est thématiquement
dirigé sur l'identité d'une chose réale, l'unité de recouvrement entre
perceptions particulières est ici aussi appréhendée comme contenu
représentatif [darstellender] de l'identité. Mais ce qui est donné ici, ce n'est
pas l'identité de choses individuelles, mais l'identité du général. À
travers la série des perceptions particulières d'objets individuels et dans les
recouvrements de leurs parties constitutives intentionnelles apparaît, par
exemple, la même couleur.

52 Cf. Hua. XIX/2, pp. 607 sqq.


53 Husserl écrit: «la conscience de généralité se construit aussi bien sur le fondement
de la perception que de l'imagination [Einbildung] conforme» Hua. XIX, pp. 691 sqq.,
670.
54 Cf. Hua. m/1, 146 sqq. («position privilégiée»); Hua. XVII, pp. 206, 254 sq. et
E.U., pp. 410 sqq., 422 sq. Th. Seebohm indique que, quant au fond, il y a déjà, dans les
Recherches logiques, des recherches sur la variation imaginaire («Kategoriale Anschauung»,
in Phànomenologische Forschungen, 23, 1990, pp. 14 sq).
55 Cf. aussi E.U., pp. 419-425. L'effectivité de fait des cas singuliers qui
surviennent dans la variation n'est pas du tout pertinente (Hua. IX, p. 74).
Le concept husserlien d'intuition catégoriale 677

Lors de l'intuition du général, une unité de recouvrement


particulière s'instaure entre les actes articulateurs. Cette spécificité peut être
décrite très approximativement comme un domaine de recouvrement, se
détachant nettement, qui se maintient [sic h durchhaltender], et une
«marge» de diversité56. À la «marge» floue correspond la diversité des
moments de bleu qui sont donnés sensiblement ou imaginés [phanta-
sierten] dans les orientations particulières57.
D'après ce modèle fondamental, on peut aussi rendre
compréhensible l'intuition des généralités de degré supérieur. Nous pouvons
effectuer des abstractions idéatrices qui, de leur côté, sont à nouveau fondées
sur des intuitions catégoriales. Ainsi, le concept de couleur peut être
rendu intuitif au moyen du parcours de couleurs singulières, le concept
de perception au moyen du parcours idéateur d'actes singuliers de
perception, etc58.
Naturellement, il faut aussi mentionner les aspects problématiques
du procédé. La variation eidétique se présente, avec son exigence de
variation illimitée de l'exemple de départ, comme un procédé réflexif
expérimental. Avec son aide, nous pouvons établir dans quelle mesure
nous pouvons décliner en imagination la représentation d'un cas
singulier (d'un concept déterminé) sans que par là nous dépassions déjà les
«limites» du concept, c'est-à-dire sans que nous imaginions «quelque
chose d'autre»59. Nous découvrons donc au moyen de la variation
eidétique, d'une certaine façon, non pas seulement le caractère intuitif, mais

56 Cf. E.U., p. 418 sq.


57 La variété [Verschiedenheit] des moments de bleu a plusieurs sources. L'une est
1' «amplitude» [die «Bandbreite»] des différentes qualités sensibles qui tombent encore
sous le même genre, par exemple des nuances de couleur qui ne peuvent plus être
séparées par des genres. Il y a de tels passages en flux pour tous les concepts empiriques. Une
autre source de la variété se situe dans l'individualité des moments qui sont co-individués
comme moments d'objets réaux, individués dans le temps objectif. Cf. E.U., pp. 314 sq.,
Hua. XIX/1, pp. 111, 113 sqq.
58 En posant la question du mode de donation des concepts généraux, Husserl se
situe dans la suite de l'empirisme anglais, surtout de Hume. Hume voulait expliciter de
manière critique la signification des noms individuels et généraux par le retour aux
intuitions correspondantes. L'élargissement par Husserl du concept d'intuition lui permet
d'élargir aussi ce procédé de «critique du sens» aux concepts généraux.
59 Husserl a traité de l'acquis et de la «limitation» de l'applicabilité des concepts
en phénoménologie génétique dans sa théorie du type. Cf. D. Lohmar, Erfahrung und
kategoriales Denken, op. cit. ch. III, 6, d. Sur ce problème, cf. Held, K., «Einleitung», in
Husserl, E., Die phanomenologische Méthode. Ausgewàhlte Texte I, Stuttgart, 1985,
p. 29; Claesges, U., E. Husserls Théorie der Raumkonstitution, Martinus Nijhoff, (Coll.
Phaenomenologica 19), La Haye, 1964, pp. 29 sqq.
678 Dieter Lohmar

aussi les limites de notre concept. Nous ne pouvons pas définir [bestim-
men] ces limites arbitrairement. Nous apprenons à les connaître comme
quelque chose qui, d'une certaine manière, nous est donné d'avance
[vorgegeben] comme «immuable». Pourtant, la question de savoir de
quelle manière nous sont données d'avance les limites de la modification
fictive [des Umfingieren] reste ouverte chez Husserl.
La pleine extension du problème ne devient cependant claire que
dans la tentative de déterminer 1' «essence» des objets qui comportent
un certain sens culturel. Ainsi, on pourrait par exemple, dans un cercle
de culture, définir [bestimmen] l'essence du divin comme la pluralité,
dans un autre tenir ici l'unité pour essentielle. Il en va de même pour
l'essence de la femme, de l'honneur, de la justice, etc.
On pourrait faire ici la distinction entre les objets «simples» qui ne
comportent pas de sens culturel et ceux qui contiennent déjà en eux ce
sens culturel. Les objets de conscience — c'est-à-dire le thème
privilégié des analyses husserliennes — semblent appartenir au premier
groupe. Mais les objets complexes qui par ailleurs [auch] ne peuvent
recevoir leur plein sens que dans la constitution communautaire, comme
par exemple le monde de la vie, le mythe, la religion, etc., dépassent
cette limite. Du moins, les concepts quotidiens, empiriques sont
«acquis» par chaque enfant dans un processus d'expérience et
d'apprentissage. De cette manière, nos concepts quotidiens ont une «histoire» de
leurs transformations qui porte la trace à la fois [mitgeprdgte] des
expériences et du consensus intersubjectif.

6. Les collectiva

Dans l'analyse de l'intuition catégoriale, les collectiva soulèvent


des problèmes particuliers. Pour la forme «a et b», le remplissement de
l'intention catégoriale dépend de l'accomplissement des orientations
particulières vers a et b. En elles, les membres de la collection
deviennent respectivement objets explicites. Par là cependant, l'intention
catégoriale n'est pas encore remplie, il faut encore que s'ensuive [erfolgen]
la visée-ensemble synthétique du «et». Or si nous recherchons \fragen
nach] les synthèses de recouvrement entre les orientations particulières,
nous sommes déçus car elles ne jouent dans ce cas aucun rôle de
remplissement. Nous pouvons aussi lier collectivement des éléments qui
n'ont absolument aucune intention partielle en commun.
Le concept husserlien d'intuition catégoriale 679

On pourrait ici objecter naturellement que cela ne concerne que les


formes arbitrairement élaborées [gebildete]. Il pourrait y avoir dans
la sensibilité quelque chose comme des «formes préalables» [«Vor-
formen»] de collectiva qui sont même indépendantes de
l'accomplissement de la synthèse catégoriale. Cette supposition repose sur le fait que,
dans l'orientation vers des objets de même sorte, par exemple vers une
file d'arbres (allée), se mettent toujours en place des synthèses de
recouvrement entre objets analogues. Ce modèle de compréhension revient à
dire que les collectiva peuvent pour ainsi dire « se tenir prêts dans la
sensibilité», ou encore que des combinaisons déterminées d'objets se relient
«d'elles-mêmes» dans la sensibilité en collectivum ou en une forme
préalable de collectivum.
Ce modèle est déjà mentionné par Husserl dans la Philosophie de
l'arithmétique. Ce qu'il appelle les «signes sensibles de la pluralité» (ou
encore les «moments figuraux») fusionnent [schliessen sic h zusammen]
de par leur configuration, leur ressemblance [Àhnlichkeit] sensible ou
leur mouvement analogue devant un arrière-plan immobile, en
«caractères sensibles d'unités»60, par exemple les essaims, les files ou les
allées61. Il fait pourtant nettement apparaître dans la Sixième recherche
logique que les signes sensibles de la pluralité ne peuvent faire fonction
que de «points d'appui sensibles pour la connaissance (médiée signiti-
vement par elles) de la pluralité»62. Cette intention signitive ne possède
«pas non plus le caractère d'intuition proprement dite de la collection en
tant que telle» car elle ne repose pas sur une intuition catégoriale63.
Du point de vue de l'analyse génétique ultérieure de l'expérience
antéprédicative, une autre hypothèse se présente ici: les signes sensibles
de la pluralité pourraient être une forme antéprédicative du
collectivum64. C'est-à-dire que les moments figuraux pourraient être une forme
de l'expérience antéprédicative qui pourrait ensuite diriger, dans une
réorientation articulée, l'accomplissement de l'intuition catégoriale
d'une quantité. Mais on doit objecter qu'une telle configuration sensible
unitaire ne préforme pas dans tous les cas l'acte proprement dit de
collection. La liberté remarquable avec laquelle nous pouvons lier tous les

60 Hua. XII, p. 689.


61 Cf. Hua. XII, pp. 193-217; «sensible-unitaire» Hua. XIX/2, p. 689.
62 Hua. XII, p. 689.
63 Hua. XII, p. 690.
64 Cf. aussi Lohmar, D., Erfahrung und kategoriales Denken, op. cit. p.187 sqq.
680 Dieter Lohmar

objets possibles dans un acte de collection serait incompatible avec une


telle supposition. En outre, nous voyons que les synthèses de
recouvrement qui s'instaurent entre des actes avec des objets ressemblants [àhn-
lichen] (essaims, allées, etc.) ne suffisent pas non plus au remplissement
de l'intention catégoriale portant sur une quantité. Lorsque nous
remarquons l'analogie [Gleichartigkeit] dans les synthèses de recouvrement,
nous pouvons juger qu'il s'agit d'objets sensiblement pareils ou
ressemblant, mais nous ne visons pas encore le collectivum «a et b».
Il devient clair que, pour l'intuitivité des collectiva, nous ne nous
en sortons pas sans le concours de l'acte catégorial lui-même «venant
s'ajouter à nouveau». Les collectiva ne doivent manifestement leur
objectivité et leur intuitivité qu'au fait que nous les colligeons. C'est
seulement lorsque nous visons-ensemble synthétiquement «a et b» dans
l'acte de collection que cet ensemble peut nous être donné. L'acte de
collection lui-même, c'est-à-dire la thèse explicitement accomplie du
«et», participe donc au remplissement de sa propre intention catégoriale
portant sur le collectivum. Ce mode spécifique de remplissement de la
collection, c'est-à-dire le fait que la synthèse catégoriale elle-même
contribue au remplissement de l'intention synthétique, permet de
comprendre la liberté de la collection du quelconque avec le quelconque. Ce
n'est que si cela ne dépend pas de la détermination du contenu de ce qui
est lié, que je peux lier tout avec tout.
Si une intention contribue à son propre remplissement, on pourrait
naturellement supputer une sorte de cercle. Mais c'est avec la com-posi-
tion [synthesis] syn-thétique des objets des actes fondateurs qu'en même
temps a lieu le remplissement. Cette spécificité du remplissement des
collectiva soulève quelques questions, en particulier la question du
caractère des contenus représentatifs qui rendent ici possible le
remplissement. Or on pourrait à nouveau supputer que c'est l'accomplissement
vécu de l'acte de collection qui remplit l'intention. Mais on peut montrer
{es làsst sic h herausstellen] que le contenu qu'à la fois nous suscitons
dans l'acte de collection et appréhendons comme objet, de même que
pour les unités de recouvrement, est un contenu non sensible.
L'accomplissement de l'acte de collection et aussi son
remplissement dépendent seulement de notre volonté. C'est pourtant une
exception dans le domaine de l'intuition catégoriale que ce que je veux
atteindre volontairement soit suffisant pour le remplissement. Le
remplissement des intentions de connaissance au sens étroit, c'est-à-dire
celles qui trouvent leur expression dans le jugement en «est», exige des
Le concept husserlien d'intuition catégoriale 681

unités de recouvrement passivement données entre des actes fondateurs.


Une collection n'est du reste, pour cette raison, pas un acte de
connaissance au sens étroit. Pourtant, les collectiva peuvent survenir au-dedans
d'autres actes de connaissance, par exemple comme sujets d'énoncés.
L'opposition entre les collectiva et les actes de connaissance au
sens étroit devient plus claire encore à travers une nouvelle particularité
de la forme du «et». En effet, les collectiva possèdent un genre
particulier de non-autonomie, qui est déjà indiqué dans les Recherches logiques
par le fait qu'ils ne sont «pas eux-mêmes des états de choses»65. Les
objets liés collectivement peuvent être totalement «étrangers» les uns
aux autres. Ils peuvent provenir de domaines d'être tout à fait différents
(«le rouge et le triangle»). Même lorsque des unités de recouvrement
prennent place entre les actes articulateurs (par exemple pour des objets
ressemblants), ces unités de recouvrement ne peuvent pas avoir fonction
de représentants de la forme catégoriale du «et».
Dans Expérience et jugement, il est dit ensuite de façon plus précise
que ces formes ne possèdent pas «une autonomie du même genre» que
le jugement en «est». En même temps est mise en évidence la raison de
cela: «Ici n'intervient pas cette synthèse de recouvrement partiel»,
c'est-à-dire qu'il n'y a pas ici de «recouvrement explicatif»66. À un
autre endroit, Husserl fait apparaître que la collection n'est pas «une
unité se fondant de façon chosale [sachlich] sur les contenus des choses
[Sachen] colligées»67.

Husserl Archiv Dieter Lohmar.


Universitàt zu Kôln
Albertus-Magnus Platz
D-50935 Kôln

(Traduction française : Bertrand Bouckaert et Laurent Joumier)

Résumé. — La théorie husserlienne de l'intuition catégoriale est exposée


dans la Sixième recherche logique. Elle résulte de la question de savoir ce qui
remplit les éléments spécifiquement catégoriaux de la pensée ainsi que les
paroles qui correspondent à cette pensée. L'analyse de la structure de l'acte
catégorial débute par une confrontation entre les synthèses identifiantes simples,

65 Cf. Hua. XIX/2, p. 688, cf. aussi E.U., p. 254.


66 Cf. E.U., pp. 135, 254, 297, 223.
67 Cf. E.V.L., p. 127, aussi Hua. XII, pp. 64 sq.
682 Dieter Lohmar

dans la perception continue, par rapport à l'identification thématique des mêmes


objets. La présentation accorde une valeur particulière au rôle des synthèses de
recouvrement entre les intentions partielles implicites et explicites, lesquelles
assument, pour Husserl, une fonction essentielle dans le remplissement des
intentions catégoriales. Le problème du lieu d'origine et du caractère de donnée
de ces synthèses de recouvrement est également clairement cerné: il s'agit de
contenus non-sensibles, qui sont cependant «donnés» pour nous dans le passage
des actes articulants. À cela s'adjoint une étude détaillée du rôle de la sensibilité
dans le remplissement de l'intention catégoriale. La conclusion fait donc une
brève présentation de l'abstraction idéatrice (Wesensschau) en tant que cas
particulier d'intuition catégoriale, dans laquelle en même temps le bien fondé et les
limites des prétentions de l'intuition du général devront être déterminées.
Abstract. — Husserl' s theory of categorial intuition is developed in his
Sixth Logical Investigation. It arises from the question of what fulfils the
specifically categorial elements of thinking and of corresponding speech. The analysis
of the structure of the categorial act starts with a confrontation between the
direct identifying syntheses at play in continuous perception and the thematic
identification of identical objects. The presentation attaches especial value to the
role of the syntheses of coincidence between implicit and explicit component
intentions which, in Husserl, play a crucial function in the fulfilling of
categorial intuitions. The problem of the starting point and of the character of givenness
of these syntheses of coincidence is also clearly pointed out: this is a non
sensuous content which, in the transition of the subdividing acts, is "given" to us.
A close investigation of the role of sensibility in the fulfilling of categorial
intuition is then added. The conclusion makes a short presentation of the ideative
abstraction (Wesensschau) as an instance of categorial intuition. The right and
the limits of the universal intuition's claim are also to be determined.

Vous aimerez peut-être aussi