Vous êtes sur la page 1sur 21

« Troupes françaises hors du Golfe »: Proférer dans la rue : les slogans de manifestation

Author(s): Jaume Ayats


Source: Ethnologie française, nouvelle serie, T. 22, No. 3, paroles d'outrage (Juillet-
Septembre 1992), pp. 348-367
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40989329
Accessed: 23-10-2017 15:34 UTC

JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide
range of content in a trusted digital archive. We use information technology and tools to increase productivity and
facilitate new forms of scholarship. For more information about JSTOR, please contact support@jstor.org.

Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of the Terms & Conditions of Use, available at
http://about.jstor.org/terms

Presses Universitaires de France is collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend
access to Ethnologie française

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
« Troupes françaises
hors du Golfe »
Jaume Ayats
Proférer dans la rue : les slogans de manifestation Universität Autònoma
de Barcelona

miques appartiennent à peu près au « système rythme


Le fait manifestation1 est un phénomène social com-
plexe qui retient l'attention de plusieurs domaines enfantin » de Brailoiu ; il s'agit en fait d'un mécanis-
d'études (sciences politiques, linguistique, anthropo-
me, d'un procédé qui permet de formuler différentes
solutions rythmiques d'une énonciation qui dépasse
logie), un acte collectif qui utilise un ensemble bigar-
largement le seul niveau rythmique.
ré de productions communicatives : écrites, gestuelles,
verbales, et aussi spatiales, corporelles, temporelles2.On retrouve ce mécanisme dans diverses concréti-
Parmi cette prolifération d'éléments, le slogan sations rythmiques, exprimant un grand nombre de
- nommé « mot d'ordre » ou « consigne » par les par- verbalisations collectives : comptines d'enfants ; cris
ticipants - est l'un des plus caractéristiques3. C'estduà public pendant un concert de rock, un match de
partir de l'observation sur le terrain, à Paris et à Bar-
football ou un meeting politique ; récitation des tables
celone, de diverses manifestations ayant comme motif de multiplication ; etc. Il permet de scander et de créer
l'opposition à la guerre du Golfe (janvier-mars 1991),des messages organisés en divers segments rythmiques
que nous avons délimité le slogan comme objet
et linguistiques équivalents (que l'on peut nommer
d'étude, formulé une grille de paramètres d'analyse, et contenant d'une à treize syllabes.
vers)
examiné le « message » slogan comme acte d'énon- La construction de l'unité slogan en segments- vers
ciation dans l'ensemble de la manifestation.
est clairement perçue par les manifestants. Les
Les actes oraux considérés peuvent être regroupés marques formelles de cette structuration en segments
en : Chansons emblématiques : chansons très connues sont de différents niveaux : rythmique (pause), pho-
qui agissent comme un signe d'appartenance à un nétique (rime et autres isotopies phoniques), de struc-
groupe idéologique pendant plusieurs annéesture de la phrase (équivalences syntagmatiques, paral-
(« L'Internationale ») ; Parodies : textes créés pour lélismes, oppositions), et d'alternance antiphonaire du
l'occasion sur un air très connu ; Effets oraux non- lin-cri. En ce qui concerne l'analyse de la structure des
guistiques : sifflements, effets de sirène, etc ; Slogans.
phrases, on examinera plus loin comment les slogans
longs présentent une distribution qui groupe et oppo-
Pour déterminer les limites du slogan, nous propo- se des ensembles de segments.
sons une définition provisoire : formule linguistique Mais la rythmique enfantine définie par Brailoiu
rythmée, répétée collectivement plusieurs fois sans uti- comme un système universel ne s'applique pas exac-
lisation d'une intonation unifiée, et qui se sert de méca-
tement aux matériaux relevés : d'une part il resterait à
nismes rythmiques qui ne sont pas sans analogie avec adapter les structures de Brailoiu aux cas concrets des
ceux de la sphère du rythme enfantin qu'a pu circons- langues française et catalane ; d'autre part, le champ
:rire Constantin Brailoiu (1973, pp. 265-299). d'application proposé par Brailoiu est trop large par
Les slogans ainsi encadrés représentent près de rapport aux formulations, plus limitées, des rythmes
SO % des proférations relevées. Quelquefois, bien que analysés (exemples sur le tableau 1). Le problème,
rarement, on peut trouver la combinaison d'une paro- pour bien aborder ce mécanisme, est de fixer un critè-
die ou d'un effet oral non-linguistique et d'un slogan. re qui rende compte d'une segmentation du slogan
Pour la fixation des paramètres d'analyse et lautile à tous les niveaux du message.
« construction » de l'objet d'étude, nous avons tenu L'observation des gestes et des percussions qui
compte des réflexions et de la compréhension du phé-
accompagnent fréquemment la scansion des slogans
nomène par quelques participants aux manifestations4.
(battements de mains, sifflements, mouvements du
bras ou du poing) nous a fourni des repères autour
I Rythme et prosodie desquels réunir les diverses formulations rythmiques
des segments. La compréhension simplifiée du seg-
ment par les manifestants permet d'accompagner avec
II suffira de prêter une oreille attentive aux slogans
pour se rendre compte que les formulations ryth-battements de mains les pulsations des accents du seg-

Ethnologie française, XXII, 1992, 3, Paroles d'outrage

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
Proférer dans la rue : les slogans de manifestation 349

ment, mais pas les pulsations des pauses ou des qui est toujours multiple de 4 J (tableau 1, exemples
espaces non-accentués5. De plus, les dialogues ryth- A, B, C et D)8. Tous les slogans barcelonais et la plu-
miques de certains (percussions ou cris coordonnés part des parisiens présentent cette disposition. Un
comme « réponse » au slogan) avec la multitude (slo- groupe très minoritaire à Paris utilise des organisa-
gan scandé) n'utilisent jamais l'espace accentué, tions avec des segments de valeur 3 J ou de valeur 1 J
n'interviennent jamais au centre du segment : ils sont qu'on peut interpréter comme l'élision d'une pause
toujours formulés entre le dernier accent d'un seg- intersegmentale, et l'allégement conséquent du rythme
ment et le premier du suivant (exemples A, B et C sur (exemples E et F sur le tableau 1).
le tableau 1). Nous avons pris ces repères d'ordre ges- Un examen des chœurs de la Passion selon Saint
tuel et, en y ajoutant le repère des pauses, nous avons Jean de J.-S. Bach, quand la foule crie (turba), nous
établi les différentes possibilités de segment-vers. Ce montre les mêmes structures rythmiques que celles
découpage s'est avéré efficace à tous les niveaux du observées dans les slogans (voir n° 3, 5, 29, 36, 44, 46
message. et 48), avec quelques petites différences dues à la pro-
Les matériaux (quatre-vingt-dix-sept slogans rele-sodie de la langue allemande.
vés à Paris et vingt-trois à Barcelone) fournissent trois Ce mécanisme succintement décrit, est un canevas
possibilités de gestes sur les segments (tableau 2).mobile qui permet de générer toutes les possibilités
Chacune de ces possibilités accompagne un ensemble rythmiques « supportant » les séquences linguistiques,
limité de formulations rythmiques. La somme aboutitl'ensemble de jeux (phonétiques, syntactiques, séman-
à vingt segments, chacun avec quelques variantes. Letiques) qui façonnent l'acte communicatif de proférer
tableau 2 montre les réalisations à partir d'une possi-un slogan. C'est la structure formelle de base néces-
bilité illustrée d'exemples de slogans. Ces segments saire au placement spatio/temporel de tous les niveaux
englobent tous les cas métriques du vers entre une etde renonciation, leurs isotopies et leurs nuances. Ce
sept syllabes6 de terminaison oxytone (accent d'inten-mécanisme semble indispensable à la coordination des
sité sur la dernière syllabe) et paroxytone (accent surindividus : il doit être facilement compréhensible par
l' avant-dernière syllabe). La structure accentuelle de les membres d'une même communauté.
la langue française présente plus de 95 % de segments- La question se pose immédiatement de la façon dont
vers de terminaison oxytone ; par contre, les segments-des individus usent de ce mécanisme rythmique. Cal-
vers de langue catalane se partagent également entrevet (1976, pp. 42-47) parle d'une « compétence » à
terminaisons oxytone et paroxytone7. élaborer les slogans, qui serait le résultat des actions
La structure habituelle est la simple juxtaposition desur un même texte d'une compétence rythmique (fon-
segments de valeur 4j/2j/lJen une disposition dée sur l'héritage culturel) et d'une compétence lin-

1. Manifestation contre la guerre du


Golfe, Barcelone, 1991. Laproféra-
tion de slogans accompagnés par
quelques frappes de mains et gestes
de bras levés. Photo : Diari de Bar-
celona.

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
350 Jaume Ayats

guistique (concept emprunté à la grammaire generati-


renonciation, par la volonté emphatique d'un élément
ve). Cette capacité-compétence se vérifie - selon Cal-du message, et par les habitudes d'usage (indi-
précis
vet - quand un individu de la communauté peutviduelles
devi- ou de groupe).
Si l'on tient compte du cadre communicationnel des
ner le rythme d'un slogan en lisant le texte. Entendant
par « communauté » l'ensemble de ceux qui parlent slogans - situation spécialement emphatique et déter-
une même langue, nous avons soumis des textes de par les nécessités de la profération collective
minée
slogans à différentes personnes en leur demandant ordonnée
de -, on peut considérer le plan rythmique
les proférer. Dans un grand nombre de cas ils ont l'outil adéquat dans ce cas précis d'actualisa-
comme
recréé la forme rythmique du message relevé dans la
tion linguistique. Le rythme est un paramètre qui assu-
rue, mais pas toujours. Pour certaines formulations on
re l'efficacité du cri collectif à partir d'une économie
peut choisir parmi diverses solutions : l'usage et les
de moyens : simplicité et compréhensibilité.
habitudes individuelles précisent divers traits que le
mécanisme n'impose pas automatiquement9. La capa-
cité de « refaire » un slogan relève plus de personnes
I Tempo et pulsation
qui ont déjà exercé une activité dans ce domaine ou
dans un domaine de mécanismes équivalents. Collet
L'analyse du devenir d'un slogan pendant ses réité-
(1982, p. 167) a observé les « mésusages qui sont faits
par d'autres acteurs (médecins, avocats, chercheurs) fait apparaître deux aspects : la plupart des slo-
rations
auxquels manquent les compétences linguistiques gansetmaintiennent, à peu près, leur vitesse de scansion
pendant
rythmiques ». Il paraît difficile qu'une compétence leurs reprises successives : quelques autres
identique soit partagée par toute une communauté. sont par contre proférés par le groupe (et surtout par
le mégaphoniste) dans une dynamique de changement
Nous avons observé le cas d'un « mégaphoniste »
de vitesse.
qui organise la scansion des slogans depuis la méga- Le contraste de vitesses se retrouve dans tous les
phonie d'un groupe manifestant (Parti Communiste slogans, mais les slogans courts semblent plus appro-
Français, 8-IV-91), qui à quatre ou cinq reprises neDeux genres de changements ont été observés :
priés.
réussit pas à « bien formuler » un slogan. Les mani-
L'accélération continue -quelquefois avec ondula-
festants rient. Enfin, il construit un slogan 4 J +tions
4 J +- finissant par la confusion à partir d'une certai-
2 J + 4 J , dont la période est rarement utilisée,ne car
vitesse ou par l'imposition depuis la mégaphonie
légèrement écartée des périodes multiples de 4d'uneJ . Acoupure et d'une reprise beaucoup plus lente. A
trois reprises seule une partie des manifestantscette
com-nouvelle vitesse le slogan peut « mourir » ou le
prend la structure, et le slogan n'est pas proféréprocédé
par la peut se renouveler ; La réduction de vitesse
totalité du groupe ; la quatrième fois, il est répétéaprès
sans avoir maintenu longtemps un niveau stable :
problème. C'est l'habitude dans l'usage qui permet contraste qui permet de briser la monotonie.
l'emploi des cas « périphériques ». Ces jeux sur le tempo ont un effet dramatique
De même, l'observation de groupes étrangers à
important, nettement perçu par le groupe manifestant
Paris, comme les Kurdes, nous montre leurs difficul- (qui déclare éprouver des sentiments de « joie » et de
tés à élaborer et à proférer des slogans en français « force : ») et par les personnes qui observent la mani-
l'organisation accentuelle de leur langue et leursfestation
habi- (le « public », qui montre sa surprise et son
tudes rythmiques sont notablement différentes de
attention). De cette façon, le groupe manifestant
celles du français. Cependant, lors d'une manifesta- s'auto-désigne comme groupe différencié et déclenche
tion (8-IV-91) un petit groupe trotskiste français descrie
sentiments « positifs » à la fois parmi les mani-
un slogan d'une formulation rythmique qui ne
festants et parmi le public.
s'accorde pas au mécanisme décrit : ils ont reprisC'est le dans les accelerandi que les slogans attei-
slogan d'un groupe kurde très nombreux qui se gnent trou- leurs valeurs extrêmes de vitesse : Paris, J = 72-
ve derrière eux, et le reproduisent non sans quelques 181 ; Barcelone, J = 60-168. Les valeurs légèrement
hésitations.
plus lentes à Barcelone, pourraient être la conséquen-
Ainsi le niveau rythmique des slogans est un méca- ce de la terminaison paroxytone de la moitié des seg-
nisme d'usages largement partagés dans une même ments-vers catalans, ce qui « alourdirait » la proféra-
communauté (linguistique ou de famille de langues), tion.
mais non un système figé de manière univoque par une Le tempo métronomique des slogans qui maintien-
compétence homogène de tous les individus. Les nent leur vitesse est d'une grande uniformité : tous les
caractéristiques de chaque langue déterminent des for- slogans sont scandés entre J = 110 et J = 160, et la
mulations concrètes10, mais permettent l'emploi de plupart se bornent à J = 120-140. Cette régularité est
diverses possibilités conditionnées par le moment de surprenante, mais il est difficile d'en dégager les

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
Proférer dans la rue : les slogans de manifestation 351

causes. La « tentation biologiste » d'en voir l'origine La corrélation entre les pas et la pulsation du slogan
dans les rythmes corporels (surtout cardiaque) a été est évidente pour les manifestants, mais cela n'arrive
une constante des spéculations des musicologues, mais que dans certains cas, quand les personnes sautent sur
les travaux en cette matière, comme celui de Fraisse place ou en courant, en coordination avec la scansion.
(Fraisse, 1974), ne nous apportent qu'une certitude : Un bon nombre de slogans sont proférés sans avancer ;
les manifestants utilisent pour les slogans la zone de quelquefois le groupe abandonne le cri quand la mani-
vitesse de pulsation la plus précise, la plus contrôlable festation reprend sa marche. Mais la situation la plus
et la plus commune. fréquente est la marche lente sans coordination préci-
se avec le cri. L'observation d'un manifestant en train
Nos observations nous ont montré que certains
de proférer et de marcher nous révèle que seule une
groupes manifestants se bornent à des limites très res-
partie des pas (moment où le pied est posé sur le sol)
treintes. Ainsi, les trois groupes successifs de méga-
coïncide avec un ictus rythmique ; on peut risquer la
phonie et de manifestants du PCF dans la manifesta-
proportion d'un sur trois. Dans une manifestation on
tion du 26-1-91, pendant plus de dix minutes scandent
marche d'habitude très lentement - presque à la moi-
dix-huit slogans, tous dans la zone J = 118-132. Et
tié de la vitesse moyenne de la marche dans la rue, ou
c'est justement sur cette « bande » que sont proférés la
de la marche d'un défilé militaire - sans marquer
plupart des slogans du PCF dans toutes les manifesta-
aucun point de la marche d'une manière explicite. Si
tions étudiées. Par contre, les groupes trotskistes et
on observe en même temps un ensemble de répéti-
« internationalistes » témoignent d'une grande régu-
tions d'un slogan et le nombre des pas (mouvement
larité dans un tempo plus rapide (aux environs de J =
cyclique complet) d'un manifestant, il semble pos-
132-146). Le même phénomène a été observé à Bar-
sible d'établir le rapport suivant : l'individu réalise un
celone sur deux groupes manifestants. Cette démarca-
minimum d'un mouvement toutes les deux pulsations.
tion métronomique du groupe - avec des exceptions,
Dans un slogan donné de dix-huit pulsations le nombre
bien sûr, et mis à part les accelerandi - nous mène à
de mouvements-pas reste toujours entre neuf et dix.
une question fondamentale : le style de profération des
On peut parler d'une coordination « souple » entre les
groupes manifestants.
deux phénomènes.
Les personnes questionnées ont déclaré que les slo-
gans de certains groupes présentent des traits carac-
téristiques, et ils ont cité le PCF comme possesseur
d'un style distinctif, surtout d'une « intonation spé- I Intonation et ligne mélodique
ciale » (trait qu'on analysera plus tard). Deux per-
sonnes ont affirmé pouvoir reconnaître un groupe
Les manifestants interrogés ne considèrent pas les
politique d'après un enregistrement. La vitesse de
slogans comme des chansons mais comme des cris,
scansion est, bien sûr, l'une des composantes qui
des textes rythmés ou scandés. La notion de mélodie
« désignent » le groupe manifestant. L'étude de
ne figure pas dans leur compréhension du phénomène.
l'ensemble des éléments caractéristiques de ce style
Pourtant, quelqu'un parle d'intonation quand il fait
nous donnerait à voir ce que le groupe extériorise.
référence aux façons d'énoncer les slogans. Les diffé-
Cette profération apparaît comme le double produit
d'un cadre situationnel précis et de l'image que le rentes possibilités de ligne mélodique d'un slogan
groupe montre de lui-même (indices d'un moment détiennent donc une valeur relative à l'aspect plus
« idéologique »). superficiel du message, au style - d'un groupe ou indi-
viduel - qui peut prendre plusieurs formes, mais qui ne
Cette image du groupe est si importante, qu'elle change jamais la structure. Le changement d'un seg-
occupe toujours une place dans les réunions de prépa- ment rythmique, d'un syntagme ou d'un jeu phoné-
ration des manifestations de chaque organisation. A tique, serait considéré comme une modification du
Barcelone, plusieurs manifestants aux options poli- slogan ; par contre, une nouvelle ligne d'intonation
tiques différentes sont tombés d'accord sur « l'image » - comme on l'a vu dans les contrastes de tempo - ne
plus attirante, les messages plus efficaces des groupes serait qu'un élément d'importance réduite, un chan-
indépendantistes. Et dans cet aveu on remarquait une gement de la couleur « externe ». C'est peut-être à
certaine jalousie. cause de cette superfîcialité, de ce manque de perti-
Reste la question du rapport entre déambulation du nence structurelle dans le message, que les faits d'into-
groupe et pulsation des slogans criés. La probléma- nation ne sont pas toujours perçus par une bonne part
des manifestants.
tique déambulation-phénomène musical dépasse lar-
gement les objectifs de ce texte. Nous nous limiterons Mais l'observateur saisit bien les comportements
donc ici à l'exposition des faits observés. mélodiques, qui relèvent grossièrement de deux

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
352 Jaume Ayats

groupes : Rythme sur ton fixe et Mouvements -mélo- Une hauteur fixe pour les sons accentués et une infé-
diques. rieure pour les sons non-accentués (dans un ambitus
Rythme sur ton fixe : chaque manifestant prend un allant d'un demi-ton à un ton et demi).
ton de voix et profère le message toujours à la même - Un profil mélodique de trois degrés, chacun occu-
hauteur. Les accents d'intensité, les attaques et le pant une large marge de tolérance (tableau 3). Cette
timbre des mots produisent de petites oscillations11. ligne reproduit le schéma que nous avons établi
comme étant à la base des comptines et d'autres for-
Le choix de la hauteur dépend, évidemment, des
mules enfantines en Catalogne. L'élément commun
caractéristiques de la voix de la personne et de ses au cadre communicatif des formules enfantines et à
habitudes phonatoires, mais aussi du cadre collectif du
celui des slogans est clair : dans les deux situations
moment, si bien que certains manifestants prennent un
on doit actualiser un message verbal rythmé, apte à
ton très aigu, à la limite de leurs possibilités, et le
la profération collective, et pour lequel le plan mélo-
maintiennent longtemps avec une grande puissance.
dique n'est pas important. Les solutions rythmiques
Le résultat collectif est un ensemble de voix, dis- et mélodiques sont proches, mais cette proximité
posées sur diverses hauteurs de ton fixes, qui donne à n'ajoute rien à la vieille idée d'un comportement
l'auditeur la sensation d'un cluster de relations aléa-enfantin de la foule : il ne s'agit, en fait, que de coïn-
toires fixes. Cependant, nous avons parfois observé cidences formelles dans le plan d'actualisation d'un
une tendance à déterminer ces intervalles : des per-message.
sonnes qui cherchent une relation « commode » avec Un cas spécial dans la ligne mélodique est la termi-
la mégaphonie et les manifestants placés à leurs côtés.naison paroxytone de certains segments-vers français
Dans une manifestation à Paris, deux jeunes filles(rares) qui réalisent un intervalle très large entre le
fixent longtemps entre elles un unisson précis, et trèsson accentué et la dernière syllabe (entre quinte et
aigu, en même temps qu'une dame située à leur droi- octave) et aussi une diminution radicale du volume,
te prend juste l'octave inférieure, toutes les trois à unqui fait passer inaperçue la forme paroxytone à la plu-
intervalle proche d'une quarte-quinte de la mégapho- part des auditeurs (tableau 3).
nie12. Ce comportement nous montre l'importance de
Une nouvelle comparaison avec les chœurs de la
la place des individus dans le groupe manifestant et de
Passion selon Saint Jean, montre que sur la structure
leurs interactions : l'individu délimite sa situation par
rythmique des « slogans » la plupart des lignes mélo-
rapport à la mégaphonie et à un petit cercle de mani-
diques coïncident fondamentalement avec celles que
festants proches, surtout ceux qui sont juste derrière.
l'on vient de décrire et que de plus, l'octave est utili-
Les interactions entre voisins sont claires ; l'action du
sée de la même façon sur la terminaison du groupe
dispositif de mégaphonie sur le groupe est la plus« Kreuzige, kreuzige » (chœur n° 36), et sur les maté-
importante (au point que les unités de mégaphonie riaux français déjà observés.
déterminent d'habitude les groupes manifestants) ; et
La ligne mélodique est un trait « non-pertinent » de
la réponse du groupe à la mégaphonie est décisive
la structure des slogans, mais de comportement déli-
pour le développement des locutions. Moins impor-
mitable. Elle emploie des ressources très simples,
tantes sont les interactions entre groupes manifestants,
peut-être les plus simples des mécanismes d'improvi-
sauf dans le cas de petits groupes de mégaphonie faible
sation collective, déterminées principalement par les
ou sans mégaphonie, qui sont facilement engloutis par
caractéristiques prosodiques du langage, et à divers
le champ sonore voisin.
degrés de fixation sur des intervalles précis. Ces degrés
Si l'on revient à la scansion sur une intonation fixe,sont concrétisés par les habitudes individuelles et par
on constate que le PCF a une grande propension à cel'usage du groupe, lequel favorise ou non un style
style « plat », à une certaine austérité de moyens obser-d' énonciation, d'image de lui-même13.
vables à différents niveaux du slogan, et qui favorisent L'utilisation de diverses possibilités d'intervalle
une énonciation simple et claire. Ce style « PCF » estdans une même position structurale a déjà été obser-
encore accentué par le timbre des mégaphonistes, quivée dans les comptines enfantines, un genre considé-
reproduisent une « image vocale » très homogène, au ré a priori comme d'intervalles « précis ». Nous avons
point qu'on peut confondre leurs voix. Face à cette constaté qu'un groupe d'enfants peut utiliser l'inter-
profération figée, immuable, « sérieuse », d'autres valle de tierce mineure et celui de quarte juste, ou
groupes ont choisi le contraste et le changement, etcelui de tierce mineure et celui de seconde majeure,
qualifient les slogans du PCF d'ennuyeux. comme substituables dans la même position. On doit
Mouvements mélodiques : diverses réalisations donc analyser ces intervalles « différents » comme
d'intervalles variables qu'on peut simplifier en deux équivalents, comme des possibilités d'une même
lignes mélodiques : forme qu'on précisera dans le cadre de l'action et à

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
Proférer dans la rue : les slogans de manifestation 353

partir d'éléments extérieurs à la structure communi- chaque espace syllabique (topos) sera déterminée par
cative, à partir d'éléments d'usage. le canevas rythmique sous-jacent. Mais la véritable
dimension du mécanisme provient des rapports avec les
niveaux syntactique et sémantique, leurs relations de
correspondance/non-correspondance sont le fondement
I Phonétique de l'image du « sens littéral » du message.
Empruntant les concepts de Fónagy (Fónagy, 1983,
Le niveau phonétique des slogans se présente à pp. 120 et 150), ces éléments de répétition des
l'observateur comme un paramètre important de domaines poétique et musical sont des structurations
l'organisation de renonciation. Sur le découpage de expressives, traces de comportements prélinguistiques
l'espace temporel fourni par les segments rythmiques, greffés sur le message verbal. « La communication
les rapports phonétiques tissent un ensemble d'isoto- archaïque, indicielle, à l'aide de symptômes et sym-
pies et d'oppositions. On ne peut pas entreprendre boles, procure du plaisir en économisant l 'investisse-
l'analyse de cette structuration sonore comme phéno- ment mental considérablement plus élevé qu 'exige un
mène isolé, mais comme mise en ordre du devenir système de communication infiniment plus complexe,
sonore indissociable des interactions des niveaux syn- constitué de signes et de règles arbitraires » (Fónagy,
tactique et sémantique de l'acte communicatif. 1983, p. 24).
Se borner à n'y voir que certaines structures de Ainsi, l'isotopie phonique dans certains cas renfor-
rime et de paronomase n'apporte guère à la compré- ce et détermine le lien sémantique « Mitterrand, le
hension du slogan : on n'y remarquerait que les socialisme à la couleur du sang ». Dans d'autres
repères spécifiques de la division en segments et une marque une opposition : « Des crayons, pas des
ressource mnémotechnique permettant la recréation canons », et les enumerations en segments successifs
du message. d'éléments syntagmatiques équivalents, seront consi-
Par conséquent, il faut d'abord préciser le cadre dans dérés ici comme une forme similaire : « Bush, Major,
Mitterrand. »
lequel se produit le jeu phonétique. Ce jeu ne se limi-
te pas à la rime ni à l'assonance, et plusieurs fois ne pré- Le tableau 4 exemple A montre un cas où les élé-
sente pas d'isotopie à la fin des séries (rime classique) : ments phonétiques vocaliques et consonantiques pré-
c'est toute une organisation des ensembles phoné- sentent une organisation effective, mais non-rimée.
tiques, vocalique et consonantique, structurés simulta- L'opposition sémantique entre l'ordre « Halte au com-
nément en rapports de parallélisme, d'opposition ou bat », de consonantisme « dur », et la solution « négo-
dialectiques. Evidemment, l'importance relative de ciation », de consonantisme « doux », est encadrée par

2. Manifestation contre la guerre du


Golfe, Barcelone, 1991. Dans un
groupe manifestant, les gens se ran-
gent par affinité - étudiantes, mères
et fiancées de soldats - chacun avec
leur vêtement distinctif. Photo :
Diari de Barcelona.

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
354 Jaume Ayats

l'organisation vocalique. Les voyelles présentent une


I Structure de la phrase
disposition de question-réponse ou symétrie inverse
qui donne toute sa cohérence au message closLes etstructures de phrase des slogans relevés se limi-
immuable. Fónagy, dans sa vision pulsionnelle tent des
à deux typologies et à un petit nombre de res-
sons, montre les rapports entre les consonnes occlu-
sources que l'on peut y appliquer. Ces deux structures
sives et les voyelles postérieures et l'expression de: la
sont
colère et du combat (comme sur le premier segment de
-Énonciation imperative, précédée ou non d'une
l'exemple proposé), tandis que les constrictives et les
énonciation justificative. Il s'agit de renonciation
sons vocaliques antérieurs expriment liquidité, lumi- d'une proposition imperative qui peut s'exprimer à
nosité, optimisme (deuxième segment) (Fónagy, travers 1983, la forme verbale imperative, une elisión du
pp. 27-147). verbe qui présuppose un impératif, ou une forme de
La profération dans la rue utilise notamment les volonté (« on veut »). Cette proposition peut être pré-
mécanismes phonétiques qui indiquent des sentiments cédée par une simple phrase predicative affirmant une
agressifs, de colère, de menace : occlusives spéciale- réalité ou une prémisse. Cette phrase, à son tour, est la
ment dures, coups de glotte, articulation forte, pro- justification de la nécessité de l'action imperative.
longement des consonnes, accentuation spasmodique, Exemples : « Halte au massacre du peuple irakien »,
etc. Mais dans ce contexte communicatif on observe énonciation imperative ; « la guerre n 'est pas une
des jeux phonétiques significatifs. Un cas révélateursolution : cessez le feu, négociation », la prémisse sert
est l'exemple B du tableau 4. Le même mot « ataca » de justification à ce qui est présenté comme une solu-
y est répété trois fois, formé de voyelles postérieurestion ; ceci correspond au procédé rhétorique « étant
« sombres » et des trois articulations occlusives les donné que... il faut ».
plus dures de la langue catalane (/ 9 /#/t/ et Ikl). De- Énonciation predicative. Simple affirmation formu-
plus ce mot, c'est l'ordre d'agresser. Le quatrième lée en temps verbal élidé ou en présent d'indicatif.
segment- vers désigne le « sujet » qu'il faut com- Exemple : « Mitterrand assassin ».
battre : « mili » (abréviation de « service militaire »), Sur ces structures nous avons observé l'utilisation
composé des sons les plus « doux » et « erotiques » du d'un petit nombre de procédés formels :
système phonétique (Fónagy, 1983, pp. 75-95). Mais- Juxtaposition de phrases : équivalentes et/ou corré-
à ce mot est accolée la prédication qui détermine lalées. Exemples : « Bush assassin, Mitterrand son
« véritable nature » du sujet, jusqu'alors masquée par chien », juxtaposition d'énonciations predicatives ;
sa sonorité idyllique. Le prédicat reprend les mêmes « Troupes irakiennes hors du Koweït, troupes étran-
sons que l'ordre d'attaque dans un mot de référence gères hors du Golfe », juxtaposition d'énonciations
scatologique et d'un niveau de langage enfantin ou imperatives.
vulgaire. La lecture psychanalytique des occlusives
- Opposition d'éléments ou de phrases. Exemple :
sourdes, engendrées par l'investissement de la pulsion
« Des crayons, pas des canons », opposition d'énon-
anale (Fónagy, 1983, pp. 89-95), semble être perçueciations imperatives de verbe élidé « on veut... », « on
par ce groupe de manifestants. Le slogan examiné estdoit atteindre... », « il faut... ».
une performance d'agression, l'agression envers -Duplication
le ou triplication d'un élément (syllabe,
sujet « mili » à travers l'agression contre sa sonorité
mot ou syntagme). Exemples : « So, so, so, solution
apparemment « positive ». L'acte de transgression négociée » ; « Bush, Major, Mitterrand, cessez le feu
linguistique (emploi de sons vulgaires, d'un mot inter-
immédiatement ». Quand le slogan se borne à un seul
dit, identification d'une apparence propre et d'unemot, l'emphatisation de ce mot oblige soit à formuler
réalité sale) est une invitation à la transgression des
la triplication d'une syllabe (normalement la premiè-
normes sociales. En même temps, ce groupe antimi- re : « In, in, insubmissió ») soit à sa stricte syllabation
litariste augmente la redondance par la transgression (« In-sub-mis-sio »).
des règles d'écriture : ils se sont nommés « MiliKa-- Énonciation antiphonaire : procédé d'un niveau dif-
ka ».
férent des précédents, il alterne le cri des segments-
On retrouve des organisations phonétiques simi-vers entre mégaphonie et manifestants ou entre indi-
laires dans d'autres « textes », comme les proverbes, vidus manifestants. Les formules les plus utilisées
sont : Mégaphonie / répétition des manifestants / tous
les comptines, et d'anciens genres poétiques, tous d'un
ensemble ; Mégaphonie / réponse des manifestants /
usage oral14. Il nous manque, certes, des études sur les
mécanismes généraux de cette phonétique orale, cetous ensemble (synthèse).
qui limite la compréhension de l'emploi concret qu'en Le tableau 5 montre deux exemples complexes des
mécanismes décrits. La juxtaposition et la duplication
font les slogans, toujours contraints par leur caractère
d' improvisation-récréation. d'éléments équivalents, comme l'a bien remarqué Cal-

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
Proférer dans la rue : les slogans de manifestation 355

vet (Calvet, 1976, pp. 75-80), est un procédé fonda- tion, accepter un cadre d'implicites de la culture par-
mental de la recréation des slogans ; c'est la produc- tagée d'un collectif.
tion syntagmatique, laquelle conserve les connotations A partir de là, prennent sens le rendement et la
de la forme originelle modifiées par l'amplification. « pertinence » des moyens réduits15. Le premier élé-
La nouvelle formulation porte les marques de l'origi- ment à traiter est l'expression temporelle, gérée par le
ne historique du slogan (et par ce biais indique cer- verbe. La moitié des slogans n'utilisent pas de verbe,
taines présuppositions historiques du groupe profé- mais on doit analyser cette elisión à partir de la dimen-
rant), mais s'adapte aux circonstances de la situation sion pragmatique de l'acte verbal, laquelle lui redon-
précise. L'autre mécanisme de recréation est la pro- ne une expression temporelle. Ainsi, la plupart des
duction paradigmatique, ou de substitution d'un seul slogans « sans verbe » ont une fonction imperative ;
élément dans un slogan connu, procédé largement ajoutés à ceux qui utilisent un verbe à l'impératif, et à
employé et qui permet l'utilisation d'une formule quelques rares cas de futur, ils nous indiquent les énon-
considérée efficace par l'usage. ciations imperatives. Un autre groupe de slogans
L'économie de moyens syntactiques des slogans a « sans verbe » avec ceux qui ont un verbe au présent
toujours été soulignée, mais d'habitude sans guère de de l'indicatif, nous indiquent des énonciations affir-
précisions sur la situation qui permettait cette écono- matives, soit predicatives indépendantes, soit comme
mie ou la description des éléments élidés dans prémisse justificative d'un impératif (dans ce groupe
l'ensemble de ressources du langage. on trouve des slogans comme « Mitterrand assas-
sin »). Ne reste qu'un petit nombre de « on veut » /
D'abord, quand on parle de l'économie de moyens, « on en a marre », facilement interprétables. Évidem-
on se réfère à une image de langue écrite, d'une for- ment, on ne trouve pas de passés, pas de conditionnels,
mulation stricte sur papier, et non de langue parlée, du pas de subjonctifs...
langage oral auquel appartiennent les slogans.
Le deuxième élément important est, parmi les syn-
Le deuxième constat porte sur le cadre communi- tactiques, le connectif . Dans un cadre ainsi délimité, il
catif : le slogan est un acte verbal autonome du dis- perd son rendement de signe de relation entre les faits.
cours ; hors du dialogue, sa réalisation représente Les conditionnels hypothétiques (comme si) n'ont
l'acceptation d'une situation communicative concrète, aucune place, et les temporels (quand) non plus16. On
d'un acte illocutoire qu'on n'interprétera jamais avec ne rencontre que des parallélismes, des comparaisons
les paramètres de la conversation mais à partir des ou l'apposition d'une prémisse justificative et d'une
usages de cet acte au sein d'une communauté. Profé- énonciation imperative : l'asyndète, ou absence de
rer un slogan en groupe, c'est toujours faire une cita- connectif, suffit à cette situation tellement encadrée.

3. Manifestation étudiante contre la


guerre du Golfe, Barcelone, 1991.
La profération et les groupes
s'ordonnent à partir de la mégapho-
nie. L'interaction entre groupe et
mégaphonie est à la base du succès
de la « représentation ». Photo :
Diari de Barcelona.

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
356 Jaume Ayats

Seuls quelques rares cas de « et » avec une valeur pourdebut de faire réagir « l'auditeur » ; renonciation
conséquence ou de duplication, et de « ni... ni... »
imperative manifeste tout court les termes de l'action
comme ouverture des termes de la comparaison sont
qu'il faut entreprendre17.
employés. C'est un acte illocutoire encadré par une situation
Troisième élément, les indices de définition : le prédéterminée de laquelle sont exclus le dialogue et
niveau d'indication des slogans est très haut, avec les procédés argumentatifs. Le postulat de l'existen-
l'usage constant de l'article défini et des possessifs ; ce ou de la vérité des énonciations predicative et jus-
les articles indéfinis y sont très réduits, tandis que tificative, n'est déduit que de l'acte même d'énoncia-
l'absence d'article y est fréquente, ayant toujours une tion. Et la nécessité imperative de l'action ne repose
valeur globalisante et de haute détermination (comme que sur la prémisse précédente. Une affirmation
« Troupes françaises... » = toutes les troupes fran- comme « Mitterrand assassin » ne peut qu'être accep-
çaises). tée ou rejetée. On ne peut pas la questionner, l'inter-
La répétition d'un mot ou d'une syllabe peut être la peller. C'est un procédé d'assertion qui fige un mes-
mise en valeur de cet élément sémantique, de la même sage statique, d'une apparente évidence imper-
manière que la duplication-triplication en syntagmes sonnelle, hors des subjectivismes. Genette (1982, p.
équivalents indique l'accroissement du champ séman- 47) considère que « tout énoncé bref, péremptoire et
tique jusqu'à la totalité des syntagmes qui peuvent non argumenté, proverbe, maxime, aphorisme, slo-
occuper cette place de façon pertinente. C'est un phé- gan, appelle inévitablement une réfutation aussi
nomène équivalent à celui des isotopies phonétiques. péremptoire et aussi peu argumentée. Qui se borne à
Enfin, la formule d'adresse ou vocatif est utilisée affirmer doit s 'attendre qu yon se borne à le contredi-
dans un certain nombre de slogans comme indicatif de re ».

grande précision de la personne ou du « pays » (gou- D'autre part, la formulation « poétique » du


vernement) à qui est apparemment adressée renon- ge (la « polyphonie » complexe des rapport
ciation. L'absence de verbe peut laisser une marge de mique, phonétique, syntactique, sémantique, et
confusion entre les formules d'adresse, qui précèdent au niveau locutoire) semble être porteuse de «
la prédication ou renonciation imperative, et quelques par la seule utilisation des éléments commun
cas de prédication. pertinents dans telle situation.
Comme exemple de la compréhension partagée de Mais quelle « vérité » ? Quelle « informa
ces structurations linguistiques, on peut rappeler une apportent les textes des slogans ? Très peu. I
histoire assez connue : il s'agit d'une manifestation donnent presque aucune en dehors de celle qu
d'étudiants qui brave les policiers. Les étudiants voqué la manifestation (« arrêtez la guerre »)1
crient : « CRS-SS ». Un CRS ennuyé de les entendre tiers des slogans relevés ne présentent que d
décide qu'il est nécessaire de répondre à la provoca- formes de « arrêtez la guerre » ; la plupart du t
tion. Derrière son bouclier, il s'écrie : « Étudiants,
tant propose diverses actions pour arrêter la gu
diants, diants ».
une petite part contient des prédicatifs adre
L'effet comique de cette histoire réside dans les chefs politiques, ou exprime l'approbation de
deux niveaux de lecture du slogan « CRS-SS ». Tan- panarabe. Les « informations » nouvelles son
dis que le policier ne parvient à y voir que la naïve tri- quement inexistantes. A partir d'une seule idée
plication de la dernière syllabe, tous les autres com- les « paroles » des slogans déploient un dispos
prennent la typologie du slogan : énonciation torique important, mais n'apportent que deux
predicative qui rapproche par simple juxtaposition de contenu : images ou concepts dy impac
- grâce à F elisión du verbe être et des articles - les l'emploi d'un registre agressif19 (massacres,
deux sigles policiers. Une économie absolue de assassinés, bombes, adjectivation conflictu
moyens profite du son commun pour construire le jeu leader opposé) ; et vocabulaire ou argumentat
croisé entre le niveau phonétique et celui des mots indiquent la principale caractéristique idéolo
signifiants. groupe proférant (contre les armées pour l'é
les responsables de la guerre le sont aussi du
ge ; armée = machisme ; contre les armées, in
I Le slogan comme acte illocutoire sion ; immigrés oubliés ; « des crayons, p
canons »). C'est le rapport entre le conflit actu
Les structures de phrase examinées dans le para- conflits « historiques », la position du groupe
graphe précédent ne sont, en fait, que deux configura- gique devant l'instant et devant la mémoire.
tions d'un même acte illocutoire : renonciation pre- Il s'agit de la recréation d'une proposition s
dicative formule une affirmation conflictuelle qui a (voire simplifiée) dans une énonciation de form

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
Proférer dans la rue : les slogans de manifestation 357

vée ; complètement éloignée du message linguistique groupe, etc.). La réussite d'une manifestation s'appuie
d'emploi commun, du dialogue de construction- sur la mise en jeu correcte de ces ressources. « Cer-
déconstruction qui fournit F intercompréhension quo- taines manifestations (...) sont conçues comme de véri-
tidienne. L'objectif communicatif et les circonstances tables spectacles » (Champagne, 1990, p. 236). Si le
s'inscrivent dans un cadre préalable ; le slogan est tou- cortège est formé de groupes différents, chaque grou-
jours une citation20, citation de formulations anté- pe développera dans ses messages les caractéristiques
rieures et de situations de groupe. On profère des énon- qui le marquent comme groupe à l'intérieur du cadre
ciations « peu informatives » mais chargées de général. Dans cette « mise en scène », les slogans ne
références implicites. C'est seulement dans la connais- sont qu'une partie des réalisations signifiantes : la
sance partagée de ces références qu'on peut com- transformation de la rue « selon une hiérarchisation
prendre le sens complet, illocutoire, de l'énonciation21. des corps itinérants » avec le sens implicite qu'appor-
La profération de slogans est une « représentation », te l'occupation d'un espace déterminé (lieux-pouvoir,
une actualisation d'un texte communicatif autonome ordre des rangs, problèmes de parcours) ; la gestuelle,
reconnaissable par la communauté. les déguisements, l'emblématisation des corps ; les
actes d'écriture24.

Nous avons demandé à plusieurs manifestants quel-


le sensation ils éprouvent dans le groupe qui crie un
slogan. La réponse majoritaire a été « sensation de
ILe groupe
du slogan, acte de représentation force » ; d'autres réponses, « solidarité », «joie »,
« colère » ou « c'est l'arme des non-armés ». Patrick
Suivant les propositions de Récanati et Berrendon- Champagne relate : « La vision des cortèges à perte de
ner sur les actes énonciatifs22, l'énonciation des slogans vue crée (...) un sentiment de force auquel rien ne
serait la représentation d'un acte locutoire qui accède semble pouvoir s'opposer et une sorte d'excitation,
à son niveau d' illocutoire non à partir du « sens litté- voire de véritable enivrement. Le mouvement lui-
ral » de l'énoncé, mais à partir des présuppositions même tend plus largement à créer un sentiment de
constitutives du complexe illocutoire, présuppositions solidarité et une multiplicité d' interactions qui contri-
implicites dans le cadre de l'acte communicatif établi buent à faire des groupes sociaux plus consistants. »
et qui explicitent la valeur interactive de cet acte. (1990, p. 256).
C'est-à-dire que chaque groupe manifestant C'est la constitution du groupe face à l'autre et face
construit une représentation consistant à proférer des aux individus qui l'intègrent. La représentation mani-
slogans avec un certain degré d'improvisation ; tout le festante à travers laquelle il démontre sa puissance,
monde connaît le sujet de la performance, et tout le s'adresse à l'opposé (soit un autre groupe, soit le gou-
monde maîtrise les mécanismes d'usage qui permet- vernement, le patron) dans une situation de conflit.
tent la recréation des messages. L'acte illocutoire réa- Cette représentation de la force s'extériorise en ce que
lisé est chargé de valeurs implicites, d'objectifs parta- Collet (1982, p. 167) qualifie de violence « du slogan,
gés par les « acteurs ». du cri, de la gestuelle du corps » (considérée aussi
Quels sont ces objectifs illocutoires ? Le plus évi- comme une transposition des transgressions carnava-
dent serait : la diffusion de l'idée qui a provoqué la lesques), et que d'autres perçoivent comme le prélude
mobilisation. Mais cette solution est inacceptable. de l'émeute. Ozouf (1976, p. 206) l'interprète comme
L'idée est déjà connue tant des pouvoirs interpellés un simulacre de violence qui cherche plus à faire peur
(adresse indirecte) que du « public » de la rue, peu qu'à détruire.
nombreux et à qui il suffit d'une phrase pour com- D'autre part, on doit tenir compte de l'individu et de
prendre la signification d'une manifestation de longue son intégration dans le groupe : la nécessité d'appar-
durée. De plus, à partir de l'action dans la rue il est tenir à un collectif, de confirmer ses opinions, de se
impossible d'ouvrir un dialogue sur le terrain des défendre face à une agression supposée, d'une justifi-
idées.
cation personnelle et sociale devant un conflit. Der-
Il s'agit plus justement de se montrer comme grou- villez-Bastuji25 écrit à ce sujet : « L'être humain se
pe, de délimiter le groupe comme support de l'idée constitue dans son rapport à autrui, et par le discours
concrète ou d'une idéologie, surtout dans une situation d' autrui » ; Patrick Champagne : « Les manifestations
conflictuelle ou incommode23. La démonstration du (...) tendent à produire ou à renforcer les groupes en
groupe s'observe dans tous les comportements et elle les rendant visibles à eux-mêmes ; elles transforment
est le fondement de la représentation collective. On des collections d'individus, ayant en commun des pro-
descend dans la rue pour montrer l'unité et l'action priétés sociales qui parfois s 'ignorent comme telles, en
commune face à l'autre (l'État, le pouvoir, un autre groupes d'intérêts pour soi, en groupes qui peuvent se

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
358 Jaume Ayats

pe. D'où sa forme : message achevé, non ouvert au


compter et se percevoir ; elles peuvent par là même
contribuer à faire exister les groupes par les actions
dialogue, qui agit toujours comme une citation en pro-
cès continu de recréation, chargé de références de
collectives qu 'elles engendrent et par le sentiment
d'appartenance à des collectivités plus larges qugroupe
'elles et apte au plaisir de la locution collective. Le
parviennent à susciter » (Champagne, 1990, p. 256).
résultat est la structure décrite dans la première partie
Dans ce cadre, qu'est-ce qu'un slogan ? Une locu-
de ce texte, construction polyphonique dans le temps,
tion qui tire ses caractéristiques de l'usage effectif
fondée sur le jeu des différents niveaux de renoncia-
dans l'acte social : une locution proférée collective-
tion orale ; production poétique par excellence.
ment dans le cadre d'une forme d'autonomie linguis-
tique, d'une transmission minimale « d'information », J.A., Barcelone
mais représentant la constitution et la force d'un grou-

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
Proférer dans la rue : les slogans de manifestation 359

I Annexe
Structure, phonétique et rythme des slogans

TABLEAU 1 TABLEAU 1

A- J =144-145 B- J = 135
* * * ♦

« j n n ì > > >


>j j> n y >

[kan tro-la - ge-ra | up - ze Ltd

(Contra la guerra / Coi itre la guerre (Objecta, /Objecte,

«j h h k i> > >


'j j> n » >
da - zerta
i-lojo-tor -boo- s j o

i la intervenció / et l'ii tervention deserta, / déserte,


* * * *

>
» i> il n n i > > >

in - (in-) no 6a-3i - za-la - gs-ra ]

in- / in- no vagis a la guerra / ne vas pas à la guerre

* = articulation du geste du bras

>

in - (in-),
in- / in-

<> ¡ hi 'I> > >

in - su -m i - s jo]
insubmissió / insoumis do

encadré = pulsations accen


*= coup de poing en l'air
♦ = battement d'articulation
A= contre-rythme réalisé ave
<ï= contre-rythme antiphon
un jeune seul, d'à peu près
mineure plus aiguë que l'int

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
360 Jaume Ayats

TABLEAU 1 TABLEAU 1

C- J = 134- 140 D- J = 120

> >

IbuJ [buj

(Bush, ( Bush,

> >

ma - 39R
gatdam

Major. Saddam,
* * *

» Ì J J hi > > > >

c - mi - tc - ni mite-tâ

et Mitterrand. Mitterand :

u Hit ^ J> J J hi > > >


>

a - ne õ - v0 - la - pe ]

arrêt, on veut la paix)

2J ih| >

a - Re

arrêt,
* * *

> > >

de-bSn-baR-da- mi]

des bombardements)

♦ = claquement de mains

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
Proférer dans la rue : les slogans de manifestation 361

TABLEAU 1 TABLEAU 1

E - J = 134-136 F - J = 110

> > >

[buj [pe - jyit

( Bush, (Paix just'

>
» n h > >
satdam
e-g la-bal

Saddam, et global*

» ni1 1
- >
'j n n h > > >
mite-Ri
o-nwra-je
Mitterrand au Moyen O

" n n h * > > >

fa-te- nu- lt - pc]

foutez-nous la paix)

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
362 Jaume Ayats

TABLEAU 2

- Possibilités de compréhension par la gestuelle des segments-vers :

J ï
* = battement de main

♦ ♦ * ♦ ♦ ♦

- Syllabation em

- Exemple de réali

Mi ■
n ■ >
mJ
OXYTONE PAROXYTONE
(ex. français) (ex. catalans)

[e] h £ H
'-i Bush Fora

I-J Saddam ni un jove

nh jij^ nn
LJ ils massacr' a la merda

JJJjJx JJJJ -non observé -


I-J pas un soldat

Le rythme x x avant l'accent peut présenter la forme comprimée x x et une

gradation de réalisations rythmiques de la deuxième syllabe dans une marge de

tolérance entre x x et x. x ( ,x J, / J J / x J / etc.) De même, la terminaison


n m 3
paroxytone entre x x et x x
3

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
Proférer dans la rue : les slogans de manifestation 363

TABLEAU 3

Schéma de ligne mélodique

Pour ar - rê - ter la guer

Schéma mélodique des compti

ga - Ili - nés amb sa - ba


(des poules avec des chauss

Terminaison paroxyt one franç

r-k'
> ¡x } entre 5e. et 8e.
( peu - pie )

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
364 Jaume Ayats

TABLEAU 4

a- J n h » > > >


Halt* aux com-bats

i-j j hi
> > >

né - go - cia - tion

Schématisation

vocalisme 'fà' ° 7*?)1 a - o - ti


accentuel L Q&$JîJ?4Jà J o - * - oj >^ ila - tò - tal
consonantisme p-t-bl t-t-ti S* Ito - cja - çjpj
accentuel L9~*J~sjJ t-c-cj
1 = occlusive gutturale
* = occlusives
e = constrictives

B - J = 138 - 140

in »
>

A - ta- ca [2 - ta - ko (Attaque

>

a - ta - ca "

>

a - ta - ca "

n n y
> >

mi - li ca -ca mi-1 i-ka-ka] service militaire caca )

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
Proférer dans la rue : les slogans de manifestation 365

TABLEAU 5

Exemple 1 :

Valeur des TOUS


segments-vers MEGAPHONE MANIFESTANTS

2j'+ 2j Ils bombard' / ils bombard1 1 ENONCIATION


> JUSTIFICATIVE
2j + 2j Ils assassin' / üs assassin' J ANTIPHONAUŒ
retrait 1 duPlication '
2J + 2J I SAT ENUNCIATION
retrait J I cgn/ra/c
J IMPERATIVE
4 J des troup's impérialistes

Exemple 2 :

Valeur des TOUS


segments-vers MEGAPHONE MANIFESTANTS

2 J + 2 J Et à Koweït, / et à Koweït, Ì . f . . A triplication . f . .

2 J + 2 J et à Vilnius / et à Vilnius . ««ÍP»«««'» ENONCIÄTION


a« syntagme

2 J + 2 J et à Gaza / et à Gaza **•" > PREDICAnVE


/ ET
4 J le droit des peupl' ^V JUSTIFICATIVE
peupl' ^V J DE
4 J ne se partage pas :
2j Saddam, Ì
I duplication ENONCIATION
2j Bush, I d admise
3 IMraRAriVE
4 J de guer' on n'en veut pas.

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
366 Jaume Ayats

I Notes tion manifestante concrète comme une


Conca, 1987, pp. 73-84, qui applique des
position idéologique implicite, comme lecritères de la linguistique pragmatique à
choix d'un « outil » pertinent dans lel'étude des proverbes catalans.
1. Cet article reprend les grandes lignes
cadre préétabli. Dans d'autres genres de
d'une intervention faite à l'École manifestations
des à Barcelone (manifesta- 16. Ils peuvent peut-être apparaître dans
Hautes Études en Sciences Sociales dans
tions ouvrières, par exemple) on peut
d'autres situations manifestantes.
le cadre du Séminaire d'Ethnomusicolo-
observer l'emploi partagé des langues
gie de M. Jacques Cheyronnaud. Jecatalane et espagnole. Ce comportement 17. Sauf un nombre très réduit de slogans
remercie vivement M. Bernard Vincent, doit être analysé dans la situation spécia-
qui indiquent une action dans la manifes-
directeur d'études, et M. Simha Arom dele de la langue catalane, qualifiée par tation - comme l'ordre de sauter sur
l'intérêt qu'ils ont bien voulu porter à cedivers linguistes de langue en procès deplace -, et qui ont une certaine compo-
travail. Que M. Francese Bonastre, sans« latinisation ».
sante « métalinguistique ».
qui ce travail n'aurait pu avoir lieu, reçoi-
ve ici toute ma gratitude. 8. On a pris comme étalon pour détermi-
ner la valeur des segments le nombre de 18. Champagne (1990, p. 255) : « Le pou-
2. Comme l'a bien montré Serge Colletpulsations entre le premier accent d'un voir mobilisateur des mots d'ordre qui
dans « La manifestation de rue comme
segment et le premier accent du segment sont mis en avant par les organisateurs
production culturelle militante » in Eth- suivant. Les cas de 2 J + 2 J + 2 J + 4 J des manifestations et qui sont suffisam-
nologie française, 12 (2), 1982, p. 167- quand les segments de 2 J tripliquent un ment ambigus pour être acceptés par le
176.
élément syntagmatique équivalent, ont étéplus grand nombre n 'est jamais aussi fort
3. On a fait le choix arbitraire du mot slo- considérés comme une variante de l'élé- et durable que lorsqu 'ils rencontrent des
gan pour indiquer un type de message ment dupliqué (2J+2J+4J)et iden-propriétés objectives communes inscrites
tifiés aux multiples de .4 J . dans les agents sociaux. » (souligné par
proféré dans les manifestations qui n'a
nous).
aucun lien avec d'autres messages dési- 9. Un petit exemple de ce phénomène
gnés couramment par le même mot, et qui s'observe sur le tableau 1, exemples D et19. La transgression linguistique, comme
relèvent d'un usage bien différent, comme E : le troisième segment « Mitterrand »celle examinée dans le point de phoné-
les slogans publicitaires. Il faut également prend deux formes rythmiques équiva-tique, y est évidente ; les études de Gai-
bien distinguer les sens récemment don- lentes et substituables.
gnebet sur le carnaval et le folklore obs-
nés à ce mot de son étymologie gaélique
sluagh « troupe » et gairm « cri » qu'on 10. Comme la tendance « anacrousique » cène des enfants (Gaignebet, 1974-1 et
des langues de l'Occident européen. 1974-2) peuvent donner des indications
trouve dans l'anglais du seizième siècle
comme surnom des membres d'un clan quant à la compréhension de cette utilisa-
1 1 . La plus caractéristique, sur la note
écossais ou irlandais. tion du langage.
finale d'un segment oxytone et sur le ryth-
4. Six interviews réalisées à Paris et Bar- me de trois noires ; dans ce cas, on entend
20. Sur ce point, on peut faire appel aux
celone, et plusieurs commentaires isolés.un petit portamento qui monte au ton, et études de Genette, 1982.
un portamento descendant après l'accent.
5. Certaines personnes, rares, battent 12. Nous avons observé la même tendan-
toutes les pulsations. D'autres, plus nom- 21 . Les condensations et élisions de sens,
breuses, ont deux niveaux de battement : à figer des intervalles « commodes les
ce » métonymies, les situations politiques
dans d'autres situations de locution col- seulement insinuées, etc.
l'un fort pour les accents et l'autre faible
pour les « compléments ». lective, comme dans des cours de phoné-
tique où l'on répète en groupe un modè- 22. Examinées dans Éluerd, 1985, pp. 176
6. D'autres corpus rendent compte de seg- le. et 189.
ments-vers de jusqu'à dix syllabes, cas
rares provenant de l'emploi du triolet.13. Certaines caractéristiques, comme la 23. On observe des comportements de ce
montée de la mélodie sur une syllabe
7. Les vingt-trois slogans relevés à Bar-accentuée, sont les résultats évidents de la genre dans d'autres cadres de communi-
celone pendant le conflit du Golfe sont physiologie phonatoire et sont communes cation « difficiles », comme les cris orga-
formulés en catalan, sauf un. Le seul for-
à toutes les langues (Fónagy, 1983, p. nisés d'un groupe d'enfants face à un
mulé en espagnol est proféré par un mani-108) ; mais il faudra interpréter les formes groupe hostile ou à un individu margina-
festant à deux reprises et abandonnéprécises d'usage et les « styles » des lisé. Le cri ne détermine que l'apparte-
devant l'indifférence générale. Pourtant,groupes proférants à partir de la signifi- nance au groupe concret, sans conditions,
presque la moitié des manifestants utili-cation des lignes mélodiques dans leur sans possibilité de dialogue ni de change-
sent l'espagnol comme langue de com-langue parlée. ment. Les cris des supporters d'une équi-
munication quotidienne, et quelques-uns pe dans un stade relèvent d'un cas simi-
parmi eux ont du mal à s'exprimer en
14. Calvet, 1976, pp. 42-45, expose les laire. Toutes ces situations sont des
recherches en ce sens dans la vieille poé- recréations d'une représentation enca-
catalan. Cette réalité sociolinguistique
sie anglaise (Mosse) et dans la poésie
s'observe dans certains slogans, qui pré- drée.
ancienne et médiévale (Saussure, Zum-
sentent jeux phonétiques ou formes
thor).
lexiques espagnoles sur des énonciations 24. On emprunte les mots à Collet, 1982.
en langue catalane. Alors, on doit inter-15. Pour la réalisation des analyses qui
préter le choix de langue dans une situa-suivent, nous avons pris comme modèle 25. Cité par Eluerd, 1985, p. 123.

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms
Proférer dans la rue : les slogans de manifestation 367

I Références bibliographiques Éluerd Roland, 1985, La pragmatique linguistique, Paris,


Nathan.

Brailoiu Constantin, 1973, « La rythmique enfantine. Notions Favre Pierre et alii, 1990, La manifestation, Paris, Presses de
la FSNP.
liminaires ». Problèmes d'ethnomusicologie, Genève, Minkoff
Reprint. Fonagy Ivan, 1983, La vive voix. Essais de psycho-phonétique,
Paris, Payot.
Cal vet Louis- Jean, '91 6, La production révolutionnaire : slo-
gans, affiches, chansons, Paris, Pavot. Fraisse Paul, 1974, Psychologie du rythme, Paris, PUF.
Champagne Patrick, 1990, Faire l'opinion. Le nouveau jeu Gaignebet Claude, 1974-1, Le folklore obscène des enfants,
politique, Paris, Les éditions de Minuit. Paris, G. P., Maisonneuve et Larose.

Collet Serge, « La manifestation de rue comme production 1974-2, Le carnaval. Essais de mythologie populaire, Paris,
culturelle militante », Ethnologie Française, n° 12.2, pp. 167- Payot.
176. Genette Gérard, 1982, Palimpsestes, Paris, Seuil.
Conca Maria, 1987, Paremiologia, Valencia, Universität de OzouFMona, 1976, La fête révolutionnaire (1789-1799), Paris,
Valencia. Gallimard.

This content downloaded from 77.136.63.19 on Mon, 23 Oct 2017 15:34:19 UTC
All use subject to http://about.jstor.org/terms