Vous êtes sur la page 1sur 9

Qu’est-ce qu’une fausse science ?

(1)
par Hubert Caron, professeur de philosophie

Il y a peu, l’entreprise Saint-Gobain annonçait qu’ elle a « décidé de ne plus faire appel à la
graphologie pour les recrutements dans l’ ensemble des sociétés du groupe ». Raison
invoquée pour justifier cette décision : la graphologie « n’a pas de caractère scientifique
réellement fondé ». La décision confirmait ainsi le soupçon à l’encontre d’une science qui a
longtemps fait illusion. Aujourd’hui pourtant, l’A.N.P.E. en appelle toujours à des
graphologues pour aider les chômeurs à rédiger leurs lettres de candidature. De Saint-Gobain
ou de l’A.N.P.E., bien difficile de dire qui est dans le vrai.
Ce dilemme n’est pas un exemple unique. Dans le monde de l’entreprise, d’autres “sciences”,
comme celles héritées des techniques psychologiques ou même psychanalytiques, à l’image
de l’analyse transactionnelle, bénéficient d’un certain crédit, alors que leur “scientificité”
n’est pas pleinement assurée. Plus largement, on constate un peu partout dans nos sociétés, un
développement de plus en plus important de “sciences” dont la scientificité ne manque pas
d’éveiller quelque doute : sciences dont l’objet est bizarre, dont les théories font souvent
l’objet d’un commerce, et qui paraissent plutôt donner le change à la crédulité et à l’inculture
scientifique qu’à un réel souci de recherche de la vérité. Au reste, ces “sciences”
reconnaissent se situer en marge des sciences qu’elles nomment “institutionnelles” , et elles se
désignent elles-mêmes sous le terme générique de “para-sciences”. Cette persistance d’une
forme de croyance à l’heure du progrès exponentiel des “savoirs”, mieux, cet appui que
trouvent ces sciences manifestement fausses dans l’imitation de la démarche scientifique,
pose évidemment problème. Qu’est-ce au juste qu’une fausse science ? Que signifie le crédit
qu’elles peuvent trouver auprès du public ?
Peut-on simplement les caractériser en se contentant de soutenir l’évidence qu’une fausse
science est une science qui n’est pas dans le vrai ? Ce serait un peu court : car il arrive aussi
aux vraies sciences d’être dans l’erreur, sans qu’il faille nécessairement remettre en cause leur
caractère de scientificité véritable. Autre difficulté : ces fausses sciences ont bien souvent
l’apparence du vrai. Elles trompent plus encore qu’elles ne se trompent ; elles s’efforcent du
moins de faire illusion, parfois avec une malhonnêteté qui n’est pas seulement intellectuelle.
Avons-nous alors réellement les moyens de distinguer entre une vraie scientificité et une
fausse scientificité ? Possédons-nous un critérium universel de science, alors même que les
sciences n’ont cessé d’évoluer et de progresser, aussi bien dans leurs résultats que dans leurs
démarches ?
Si l’on veut distinguer avec sûreté entre “vraies” et “fausses” sciences, peut-être conviendrait-
il de ne pas chercher ce critérium uniquement dans une discussion théorique sur la vérité. Ne
serait-il pas également souhaitable de réflêchir sur les besoins auxquels doit répondre la
science, sur ceux que satisfont les fausses sciences, et sur les enjeux sociaux, économiques ou
politiques qui viennent se greffer autour de la mise en oeuvre de la démarche scientifique ?

Les haruspices romains prétendaient pouvoir prédire l’avenir, en lisant dans le foie des
animaux offerts en sacrifice aux Dieux. Cette crédulité nous étonne, et il n’est sans doute
personne aujourd’hui pour admettre les vertus de la “divination”. Pourtant, à observer les
croyances diverses que charrie notre époque, on reste parfois ébahi devant ce qui ressemble
fort à de la crédulité ou de la superstition. Les progrès des connaissances scientifiques, alors
même qu’ils sont censés détruire les croyances, en produit un nouveau genre assez peu
orthodoxe : le genre des “croyances scientifiques”. La crédulité la plus naïve, ou plutôt cette
sorte de curiosité scientifique qu’engendre l’ignorance, trouve aujourd’hui matière à se
contenter dans le développement exponentiel des savoirs et dans la nécessaire vulgarisation
des découvertes qui l’accompagne. Toutes les sciences ou presque, sont désormais affublées
d’un curieux doublon, contaminées en quelque sorte par un virus phagocyteur qui les redouble
bientôt en une “para-science”. Sur la biologie, sur l’archéologie, sur la géométrie même, se
sont bizarrement greffées la para-biologie, qui développe des théories sur le “corps
énergétique” ou les “biorythmes”, la para-archéologie, qui prétend révêler entre autres les
secrets de l’Atlantide, ou la para-géométrie, censée étudier les “ondes de formes” émises par
les figures géométriques. Certains architectes, assurent même les prosélytes de la doctrine,
s’en inspireraient… Or la liste de ces “sciences” qui constituent le monde surprenant de la
“para-scientificité” est aujourd’hui fort longue.
Par rapport aux formes ancestrales de la croyance, aux pratiques magiques des sociétés
tribales, aux formes classiques de la superstition populaire, ces para-sciences se singularisent
par une prétention à la scientificité. A la différence de la magie, de la voyance ou des pouvoirs
du guérisseur, qui trouvent pour ultime justification la reconnaissance d’un mystérieux “don”
accordé sans raison à un individu, les para-sciences revendiquent, elles, une forme de
rationalité : il ne s’agit pas, bien entendu, d’une rationalité rigoureusement scientifique, mais
d’une rationalité qu’elle déclare “ouverte” et à l’égard de laquelle la rationalité rigoureuse,
rebaptisée au besoin d’ “institutionnelle”, d’ “officielle”, ne laisserait pas d’apparaitre
“étroite” et un tant soit peu “rigide”. Etrange renversement à la faveur duquel la discipline et
l’auto-limitation de la méthode scientifique, deviennent en dépit de leurs résultats, rigidité et
étroitesse d’esprit. On reste évidemment en droit de se demander si une telle revendication de
rationalité “ouverte” et de scientificité limitrophe à la science, ne serait pas un artifice pour
jouer sur les deux tableaux : bénéficier du crédit de confiance que revêt le label de
scientificité, sans avoir à fournir réellement les preuves d’où nait la conviction. Le terme
“para” connoterait alors toute l’ambigüité et la stratégie de ce qu’il faudrait bien appeler des
“fausses sciences”…
Certains, peut-être par manque de culture scientifique, s’y font prendre. D’autres détectent
rapidement la supercherie. Mais il n’est pas facile de combattre ces fausses sciences dès
qu’elles ont sur leurs “adeptes” une certaine influence. Des fausses sciences ont du reste
toujours accompagné le développement de la scientificité véritable. De plus, on sait que
certaines sciences sont fausses, alors qu’elles ont longtemps été considérées comme des
études sérieuses. Ce fait est exploité et sert évidemment d’argument facile : “quelle science,
considérée aujourd’hui comme fausse ne se révêlera pas vraie demain ?” . Mais que ne
justifierait-on pas avec un tel argument ? Néanmoins des sciences naissent et se crêent sous
nos yeux, sans qu’on puisse être assuré pleinement de leur caractère scientifique. La
graphologie ne fait plus école, mais qui peut dire si la médiologie est une science promise à
un long avenir ? C’est au point que la persistance et même le développement à notre époque
d’un nombre important de sciences suspectes, posent la question de savoir si la méthode
scientifique a vraiment les moyens de s’y opposer et d’en montrer la… fausseté.
Pour les initiateurs de la science moderne, les choses paraissaient plus simples et plus claires.
Ainsi Descartes, dans son Discours de la méthode, se fonde-t-il sur “le bon sens” , qui est, dit-
il, “la chose du monde la mieux partagé”. C’est avec cette confiance naturelle dans la solidité
de son jugement (lequel est la marque de l’universalité de la “raison humaine”) qu’il dresse le
bilan des diverses doctrines qui lui ont été enseignées au Collège de La Flêche, et qu’il
déclare même avoir poussé la curiosité jusque vers les sciences “les plus superstitieuses et les
plus fausses”, les sciences “les plus curieuses”, “afin de connaitre leur valeur, et se garder
d’en être trompé.” Ces mauvaises et ces curieuses sciences, ce sont par exemple l’alchimie,
l’astrologie, la magie, qui avaient déjà une réputation suspecte, en particulier auprès des
théologiens de l’époque, lesquels, par exemple, appelaient plaisamment l’or des alchimistes :
“aurum sophisticum”. Et Descartes pressent bien que l’Hydromantie, qui prétend lire l’avenir
dans l’eau, l’Oinomantie ou l’Oniromantie qui prétendent découvrir l’avenir en étudiant ,
l’une le cri des oiseaux et l’autre les songes, mériteraient d’être mieux fondées. Mais il lui
faut un critère sûr, c’est-à-dire absolument indubitale. Quelle est alors l’aune par laquelle se
reconnaitra le vrai du faux ? Ce sont les mathématiques, qui constituent ici le modèle de la
vérité à cause, dit-il, de “l’évidence et de la certitude de leurs raisons”. La science qui se
construit avec Descartes et son époque est d’abord une science mathématique, c’est-à-dire une
science dont l’évidence rationnelle est telle qu’elle contient quelque chose d’absolument
indubitable. Descartes s’étonne qu’on n’ait pas songé avant lui à bâtir sur la base des
mathématiques une doctrine “assez solide et assurée pour mériter le nom de science” (La
recherche de la vérité). D’où la démarche méthodique qu’il propose pour édifier la science
nouvelle. La méthode généralise en les précisant les règles du raisonnement mathématique, ne
retenant d’abord pour vrai que l’absolue certitude qui accompagne “l’évidence claire et
distincte”. Une doctrine seulement vraisemblable, et plus encore une “mauvaise doctrine” ,
devra donc être répudiée comme fausse par notre lumière naturelle : “Et enfin, déclare-t-il
encore dans le Discours de la méthode, pour les mauvaises doctrines, je pensais connaitre
assez ce qu’elles valaient, pour n’être pas trompé par les promesses d’un alchimiste, ni par les
prédictions d’un astrologue, ni par les impostures d’un magicien, ni par les artifices ou la
vanterie d’aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu’ils ne savent”. Une fausse
science, pour Descartes, c’est donc une doctrine qui n’est pas entièrement rationnelle, ou plus
exactement, qui ne se laisse pas exprimer dans cette forme insigne de rationalité que
constituent les mathématiques.
Cette idée de Descartes n’est pas l’avis arbitraire d’un individu. La mathématisation de la
nature est un principe cardinal de la science moderne en général. A la même époque, Galilée
pose en principe que la nature parle “en langue mathématique” . Les efforts de Képler,
Galilée, Descartes, pour exprimer sous forme d’équations des relations réglées, c’est-à-dire
constantes et nécessaires, entre les phénomènes naturels, sont la conséquence immédiate de ce
principe. La loi (mot dont le sens cesse alors d’être uniquement juridique) devient une “règle
de calcul” (Michel Serres). La science nouvelle, la vraie science, construit maintenant un
corps organisé, cohérent et unifié, de lois scientifiques. Enoncer une loi mathématique qui
rende compte du réel, explique ses causes mécaniques, permet une prévision stricte des effets,
c’est témoigner de ce qu’on s’est enfin débarrassé des hypothèses fantaisistes. La vraie
méthode rationnelle implique ainsi que l’on purifie l’entendement des scories de
l’imagination. Il convient même de “guérir” l’Entendement affirme Spinoza dans son Traité
de la purification de l’Entendement. Ainsi par exemple rejette-t-on fermement les fameuses
“qualités” qui étaient censées expliquer les propriétés des corps dans l’ancienne physique
aristotélo-médiévale. Elles sont trop obscures : dire comme Diaphoirus que l’opium fait
dormir parce qu’il a “des vertus dormitiques”, c’est ne rien dire. Il n’y a de vraie physique que
quantitative, débarrassée des qualités “occultes”. Ici, la réaction de Leibniz à propos de
l’hypothèse newtonnienne de l’attraction universelle est significative : l’idée d’une action à
distance des corps, et en particulier celle d’une influence des astres sur la terre, lui paraissait
être un recours expéditif à une “qualité occulte”, un recours à l’idée obscure d’une influence
occulte sur le cours des événements terrestres, comparable aux hypothèses douteuses des
astrologues. Mais le jour où Newton formula sa célèbre équation mathématique, il se rendit à
l’évidence. On pouvait calculer, on pouvait prévoir. L’anecdote est parlante. Elle montre
combien Leibniz avait conscience de la différence qui sépare l’astronomie véritable des
supputations de l’astrologie, toute la différence entre une science vraie, assurée de la
connaissance d’une relation nécessaire entre des phénomènes, et une fausse science tentant
d’établir par des calculs arbitraires des relations douteuses entre la position des astres, l’âge
des individus, et le cours des événements de leur vie…
Par conséquent, on aperçoit du même coup ce que contient aussi cette exigence d’une
mathématisation du réel : c’est l’exigence de la preuve. La preuve réclame le mathématique et
le mathématique appelle la preuve. Pour la méthode expérimentale les deux ne font qu’un.
Une démarche scientifique s’appuie sur des faits établis, mesurés et quantifiés. Une théorie
mathématique doit permettre d’anticiper une expérience précise et reproductible, et prouve
ainsi par sa fécondité prédictive sa réalité. “Science d’où prévoyance, prévoyance d’où
action” énonce même une célèbre formule d’Auguste Comte. Les sciences donnent aussi un
pouvoir effectif sur le réel. Leur vérité se mesure aussi aux actions qu’elles permettent
d’anticiper avec maitrise et sûreté. Cette prévision n’a évidemment rien à voir avec la voyance
et la prédiction incertaine des fausses sciences. Toute démarche scientifique se fonde sur une
dialectique du fait et de la théorie qui l’installe dans le réel : elle établit une « subordination
de l’imagination au réel » (Comte). Les fausses sciences au contraire se reconnaissent d’abord
aux dérogations qu’elles s’octroient vis à vis de ces principes. Elles pêchent des deux
manières, soit par excès d’imagination ( et c’est la fuite vers le “Pourquoi pas ?”, “Après tout
pourquoi n’y aurait-il pas une vie psychique du végétatif ? Une sensibilité des plantes à la
musique ?”…) soit par défaut de vérification ( d’où les nombreuses théories sur les extra-
terrestres et les fameux objets “non-identifiés”). Mais là aussi, hélas, les deux ne font qu’un…
Les fausses sciences ont donc souvent l’allure de sciences un peu bizarres, marginales et
obscures. Elles intriguent et font souvent sourire. Elles cherchent trop souvent à séduire. Elles
sont contraintes d’en appeller à “l ’ouverture d’esprit” pour chercher des possibilités
mystérieuses “au delà du rationnel strict” ou du communément observable, vers ce qu’on
nomme aujourd’hui le “para-normal” . Comme si le rationnel et le vérifiable ne constituaient
pas un langage assez clair, comme si la raison n’était pas le langage le plus ouvert qui soit
parce que le langage visant l’universel. La recherche scientifique semble pourtant ouverte à la
discussion et à la confrontation des points de vue. Travaux d’équipes, débats, discussions
d’articles, colloques et rencontres constituent les moeurs habituels des savants. Ici, pas
d’”adeptes”, d’”initiés”, ni de langage qui ne puisse être déchiffré par qui s’en donne la peine.
En se fondant sur l’universalité de la raison, les sciences produisent des évidences claires et
distinctes qui s’imposent finalement au jugement commun et au « bon sens ». Et par
conséquent, il faut d’abord rappeler cette réponse de la rationalité scientifique à toutes les
fausses sciences, qu’en premier lieu la distinction entre une vraie science et une fausse science
se fonde sur cette évidence si simple : le vrai se reconnait de lui-même…
(voir seconde partie)

par Hubert Caron, professeur de philosophie

Malheureusement, les choses ne sont plus tout à fait si claires ni si évidentes de nos jours,
qu’elles l’étaient aux fondateurs de notre science. C’est qu’il ne s’agit plus aujourd’hui de
nous en tenir au niveau des seuls principes. Après trois siècles de développement constant, les
sciences ont derrière elles une histoire déjà longue. Les sciences “vraies” ont parfois commis
bien des erreurs et leurs “évidences” les plus fermes ont été remises en cause. La limite entre
les vraies et les fausses sciences en est devenue mouvante et fluctuante, en tous cas moins
tranchée que cette opposition claire du certain et du douteux que l’on rencontre dans l’idée
cartésienne de la science. Entre les deux s’est ouvert une brèche : celle du probable, zone
trouble où les sciences elles-mêmes deviennent un peu fausses et les fausses sciences par
contre-coup sans doute moins improbables. Quelle science au fond n’est pas fausse ? Quelle
science par conséquent ne serait pas un peu vraie ? Jusqu’à Pasteur, l’hypothèse de la
“génération spontanée” conserve quelque prestige parmi les savants ; et il faudra longtemps
avant que la biologie se ne débarrasse du fameux “principe vital”, vieille subsistance de
l’animisme. La liste des erreurs scientifiques serait même étonnemment longue, puisque toute
découverte scientifique sur un quelconque phénomène contient par nature l’invalidation des
explications antérieures sur le dit phénomène. Les sciences ne progressent en fait qu’en
rectifiant constamment leurs erreurs. Ce qui signifie qu’elles se trompent, qu’elles sont
toujours confrontées à l’erreur, que la recherche est un effort incessant pour tenter d’échapper
aux erreurs du moment. Certaines sciences, comme la physiognomonie, qui établissait des
analogies téméraires entre les formes des têtes animales, l’aspect des visages, et les caractères
individuels, ont finalement été abandonnées. Mais ce qui parait encore plus grave, c’est que
cette suite d’erreurs rectifiées qui constitue le progrès scientifique, est parfois loin d’être une
avancée continue produisant peu à peu une somme de résultats acquis et définitifs. Le siècle
de Newton, ébloui par sa Mécanique Céleste, s’est bien moqué des fameux “tourbillons de
M. Descartes”. Et pourtant, la théorie de la relativité généralisée a non seulement montré les
limites du système de Newton, mais l’astro-physique en découvrant les galaxies a redécouvert
les tourbillons célestes. “Quelle vérité, si ferme et si assurée ne sera pas remise en cause
demain ?” risque-t-on effectivement de se demander. Même la géométrie d’Euclide nous
semble désormais bien peu absolue. C’est une axiomatique possible parmi d’autres. Et le
théorème d’incomplétude de Gödel a ruiné l’espérance d’une auto-fondation absolue des
systèmes axiomatiques. Les sciences mathématiques nous apparaissent donc plus relatives.
Comment oser parler dans ces conditions de “vraies sciences” ? De quel droit dénier aux
“fausses sciences” leur prétention à un effort “ouvert” de recherche ?
L’histoire des sciences a, du reste, conduit les épistémologues et les philosophes des sciences
à établir des degrés de scientificité. Ainsi a-t-on distingué entre les sciences de la nature, qui
expliquent avec exactitude les phénomènes en rendant compte intégralement des causes, et les
sciences humaines, qui sont contraintes devant la complexité de leur objet (l’homme)
d’interprêter en présentant les motifs premiers d’un comportement ou d’une action. L’histoire,
la sociologie ou l’économie, ne sont donc pas des sciences au même tître que la physique ou
la chimie. En témoigne les difficultés de prévision que l’on y rencontre, signes qu’elles ne
peuvent évacuer l’influence des “aléas”. Ces sciences ne pêchent pas par manque de méthode
scientifique, mais elles sont parfois comparables à la météorologie : sans doute les faits y
sont-ils observés scientifiquement, mesurés et quantifiés, sans doute les modèles explicatifs y
sont-ils élaborés mathématiquement (au besoin à grand renfort d’informatique), mais il suffit
d’un “aléa” imprévisible pour perturber le système tout entier. L’incertitude s’installe petit à
petit au coeur même des résultats. Ce n’est donc pas seulement parce qu’elles se trompent que
les sciences sont incertaines. Il semble qu’à bien des égards l’incertitude habite aujourd’hui la
vérité scientifique elle-même. Ce paradoxe a même gagné les sciences de la nature. Ainsi
Heisenberg a-t-il même établi pour la physique des particules, de célèbres relations
d’incertitude : “on ne peut déterminer exactement la vitesse et la position d’un électron
gravitant autour d’un noyau atomique”. La loi scientifique, à ce niveau atomique, n’exprime
plus alors un rapport objectif entre deux phénomènes naturels ; elle exprime un certain rapport
de l’observateur au phénomène, elle est “un rapport de rapport”, une loi exprimant une
probabilité sur la base d’un calcul statistique. Les lois de la physique quantique sont des lois
de nature statistique, comme déjà celles de la thermo-dynamique. Un physicien ne peut pas
connaitre d’avance la puissance exacte d’une réaction nucléaire : personne ne sait d’avance la
puissance exacte d’une bombe nucléaire. On a, par conséquent, assisté au cours du siècle à
“une décomposition du principe du déterminisme”, écrit Heisenberg dans son ouvrage La
nature dans la physique contemporaine… C’est l’ensemble des théories scientifiques qui en
parait un peu moins sûr. Mais si les savants reconnaissent être ébranlés jusqu’aux fondements
de leur certitude, alors comment répondre aux fausses sciences ? De “fausses sciences” ne
pourront-elles à leur tour arguer de cette incertitude pour faire valoir leur recherche sur les
phénomènes les plus incertains, les plus paradoxaux, les plus “para-normaux” ? Que
répondrons-nous à la para-physique, lorsqu’elle prétend pouvoir développer des théories sur
le continuum entre psychisme et matière ? Lorsqu’elle formulera l’hypothèse d’ une vie
psychique des particules sub-atomiques ?
Faut-il même pousser plus avant le paradoxe et soutenir, avec Paul Feyerabend et son
scandaleux Contre la méthode, une “théorie anarchiste de la science” ? D’après lui, les
grandes avancées de la connaissance scientifique n’ont été possibles que parce que des
penseurs ont transgressé les règles méthodologiques communément admises. “Toutes les
méthodologies ont leurs limites, et la seule “règle” qui survit, c’est : ”tout est bon !”, affirme-
t-il. En maniant avec plaisir la provocation, Feyerabend va jusqu’à affirmer que la démarche
scientifique ne suit finalement aucune méthode absolue, que la conviction scientifique n’est
souvent que le fruit d’une propagande, que la science n’est qu’une forme de pensée parmi
d’autres, pas plus pertinente que le mythe. Les théories scientifiques seraient
“incommensurables” les uns aux autres et valables seulement à l’intérieur de systèmes de
croyance, à l’intérieur d’une idéologie dominante. La science deviendrait dès lors l’expression
occidentale d’une forme particulière de rationalité, la science “occidentale”. Cette forme de
rationalité serait l’émanation d’un pouvoir économique, d’une tyrannie particulière d’un
système économico-techno-politique. Qui pourrait dès lors reprocher aux sciences
“parallèles” de vouloir y échapper ? Les para-sciences ne seraient-elles pas tout au contraire à
l’avant-garde de la recherche ? Mais nous ne pensons pas qu’il faille pousser jusque là le
paradoxe.

Il est vrai que les sciences évoluent, se transforment, que les résultats de la recherche sont
parfois remis en question. Mais on ne peut en conclure à une relativisation complête de la
vérité, à la faveur de laquelle le vrai et le faux seraient inter-changeables selon les époques ou
les lieux, donnant ainsi prise aux arguments des fausses sciences. L’évolution des sciences est
une évolution dialectique : elle procède par erreurs rectifiées. Certains résultats sont alors
plutôt dépassés que niés, en un sens ils demeurent vrais. Les méthodes se précisent, la
recherche s’approfondit en se remettant en cause. Peu à peu la grande majorité des résultats
restent acquis, indépassables. Mais ce serait un signe de fausseté de tenir ces résultats pour
définitifs et de ne pas continuer de chercher à les affiner en prétendant instituer une science
immuable. Des résultats qui n’évoluent pas, des théories figées, anhistoriques, ce sont au
contraire des marques sûres de tromperie.
L’histoire d’une vraie science est au contraire indéfiniment progressive. Jamais une recherche
scientifique ne parviendra à épuiser son objet, jamais une vraie science ne sera achevée. C’est
pourquoi l’objet scientifique a été appelé par Kant “l’objet transcendantal = X”. La
dénomination veut marquer le fait que toute recherche scientifique ne cesse de développer des
séries d’approximations sur un objet dont le caractère problématique, énigmatique se renforce
au fur et à mesure de son explication. Jamais la biologie ne parviendra à connaître pleinement
et définitivement le fonctionnement du vivant, et même le progrès des recherches ne fait
qu’épaissir l’énigme, en rendant de plus en plus complexes les systèmes explicatifs. Plus le
savant connait, plus il découvre qu’il ne sait pas. Cela signifie bien, qu’absolument parlant,
toute vraie science est en un sens fausse. Mais cela ne signifie pas que la vérité soit relative et
la raison particulière, puisque précisement pour continuer de rechercher il faut être réglé a
priori sur une idée absolument vraie de l’objet scientifique, laquelle est l’expression même de
l’universalité de la raison. Les épistémologues, après les philosophes, tentent de mettre au
jour les critères permettant d’affirmer que telle discipline est ou non une science, et de décrire
la méthodologie nécessaire pour qu’une démarche puisse être qualifiée de scientifique. De ce
point de vue, il peut paraître pertinent de rappeler le subtil critère énonçé par Karl Popper
dans La logique de la recherche scientifique (1935). C’est le “critère de démarcation” (ou de
“falsifiabilité”). Popper part d’une critique de la valeur de l’induction. La logique inductive ne
peut atteindre ni un certain dégré de véridicité, ni un certain degré de probabilité : “les
théories scientifiques ne sont (…) jamais vérifiables empiriquement” . La confirmation que
peut en effet apporter une proposition expérimentale à une proposition théorique n’est jamais
inductive de vérité : une conséquence vraie peut découler de prémisses fausses (Popper se
fonde ici sur la loi de l’implication, d’après laquelle “le faux implique le vrai est valide”).
Popper abandonne donc la voie positive de la confirmation pour prendre la voie négative de la
réfutation : l’expérience peut réfuter la théorie, elle ne peut jamais la confirmer. C’est ce que
Popper nomme “réfutabilité” ou “falsifiabilité”. D’après ce critère, la démarcation entre un
énoncé scientifique et un énoncé non-scientifique devient parfaitement clair. Sans doute les
fausses sciences ont-elles parfois des “preuves” à faire valoir. Mais ce qui caractèrise un
énoncé pseudo-scientifique, c’est de ne pas être “réfutable”, c’est-à-dire de ne laisser aucune
possibilité de le remettre en question, par l’observation ou par l’expérimentation. Ainsi, dire :
“il existe quelque part un serpent de mer préhistorique vivant” n’est pas un énoncé
scientifique, car l’énoncé n’est pas réfutable. A l’inverse, un énoncé scientifique est réfutable
mais pas réfuté : “il y a des éléphants au zoo de Vincennes”. Popper se fondait sur ce principe
pour critiquer la scientificité de la psychanalyse ou de la dialectique marxiste, qui ont toujours
réponse à tout. Une vraie science n’est pas une science omni-sciente, c’est une science qui a
parfaitement conscience du caractère approximatif de ses théories, et qui pour en rectifier la
fausseté s’efforce de rechercher des expériences susceptibles d’invalider tel ou tel pan de la
théorie. Une fausse science est a contrario une science incapable de produire les conditions
d’une falsification, c’est une science qui a toujours réponse à tout, à toutes les formes
d’objection qu’elle interprète alors comme une résistance à la théorie ou refus idéologique. La
subtilité du critère de Popper tient à ce qu’il montre que la vraie science est celle qui se
trompe et s’enrichit constamment de ces erreurs, tandis que la fausse science campe sur ses
positions, sur sa théorie figée en prétendant qu’elle dit vrai. Mais la possibilité de rencontrer
le faux est une marque de recherche du vrai.
La subtilité du critère de Karl Popper permet ainsi de donner une réponse inattendue à la
question : “qu’est-ce qu’une fausse science ?”. Une fausse science est une science qui prétend
arbitrairement être vraie, qui s’enferme dans sa pétition de vérité et refuse par conséquent de
se soumettre à l’épreuve de la contre-vérité. A l’inverse, il faut dire qu’une vraie science est
une science qui se sait fausse, et c’est pourquoi elle cherche toujours à élaborer des
expériences susceptibles non de corroborer ce qu’elle sait déjà, mais au contraire d’invalider
ce qu’elle sait. Cette attitude ne fait qu’un avec l’effort de recherche et de rectification qui
caractèrise l’attitude réellement scientifique. Une “vraie science” n’est pas une science qui ne
se trompe pas, mais une “fausse science” est une science qui prétend ne pas se tromper. La
vraie science est consciente de sa vérité, et s’efforce en conséquence d’opérer dans ses
approximations de la vérité le maximum de vérifications possibles. La fausse science est celle
qui a autre chose en vue que le vrai et s’efforce d’occulter son rapport mensonger à la vérité.
On découvre ainsi qu’une fausse science n’est pas seulement fausse au sens où elle énoncerait
bel et bien des contre-vérités, où elle énoncerait des erreurs. Une fausse science est aussi une
science fausse, c’est-à-dire globalement faussée, à la fois par un défaut de scientificité dans la
démarche, mais aussi et surtout par une intention plus ou moins honnête, par un dessein
trompeur et hypocrite. Les fausses sciences ne recherchent pas la vérité, elles jouent de nos
ignorances, de nos angoisses, et s’appuient sur notre crédulité. Leur dessein est toujours
extérieur à la science : en témoignent leurs victimes, manipulées à des fins commerciales,
escroquées et même parfois poussées au suicide. L’église de scientologie, qui joue sur le
double tableau du scientifique et du religieux, est devenu un holding multi-national dont les
techniques sont analogues à celle des sectes : elle déclare à ses membres que leur corps n’est
qu’un simple véhicule destiné à des entités inter-galactiques, les “Thétans”. Mais la force
immense de ces Etres est contrariée par les “engrams” dont on détecte la présence en chacun
grâce au fameux lecteur électro-psychosique ou lecteur E (inventé par le fondateur “génial” et
d’ailleurs multi-milliardaire de l’Eglise, Hubbard). Il faut alors une méthode appelée “Audit”,
combinaison de psychothérapie et de confessions pour guérir de ses “Engrams”… Les
techniques de manipulation sont opérantes et bon nombre d’”adeptes” faibles ou troublés sont
bientôt disposés à donner leur argent pour trouver un illusoire bonheur. Les sectes trouvent
ainsi dans l’expansion de ces fausses sciences un soutien pour leurs techniques de
manipulation.
Mais il n’y a pas que les sectes qui transforment les individus en victimes des “vérités”
qu’elles énonçent. D’une façon plus générale, il y aurait lieu de s’interroger sur les enjeux
sociaux et politiques des doctrines les plus officielles. Il convient de souligner combien de
desseins, parfois plus pernicieux et plus dangereux encore que ceux des sectes, peuvent
fausser la stricte perspective scientifique. Il n’est pas nécessaire d’être membre d’une secte
pour avoir l’esprit sectaire. L’histoire de notre siècle a montré combien les influences
idéologiques sur les théories scientifiques étaient porteuses de périls. N’est-ce pas aux pires
régimes politiques qu’il revient d’avoir tenté de fausser la vérité au nom de la politique ?
N’est-ce pas en plein régime stalinien, que le biologiste Lyssenko a soutenu la théorie de la
transmission héréditaire des caractères acquis, pour la plus grande gloire de l’Union
Soviétique et de la “science marxiste” : cette hypothèse, dont on a montré depuis la fausseté, a
cependant fourni une justification inespérée au régime, qui dans le même temps transformait
des masses d’hommes en esclave du travail, mais d’un travail promu, par la conjonction
soudaine d’un postulat de la philosophie marxiste et d’une preuve administrée par une
biologie irréfutablement scientifique, au rang incontestable de “formateur”. Ainsi encore
l’idéologie nazie et le système de propagande mis en place par les thuriféraires du régime
d’oppression et de terreur, ont-il favorisé l’essor d’une biologie raciale absurde et infondée. Et
l’on se souvient qu’Hittler et ses complices refusaient l’idée de l’universalité de la science et
opposaient à la science “judéo-libérale” la science “nationale-socialiste”. Comme si la vérité
étaient finalement relative, relative à l’idéologie dominante ou au système politique en place,
c’est-à-dire comme si la vérité n’étaient que l’expression des plus forts, la conception au
service du pouvoir en place et destinée à faire illusion.
Il serait sans doute naïf d’affirmer que le développement des sciences dans les sociales-
démocraties contemporaines soit pour sa part exempt d’enjeux techno-économiques, et même
politiques. Les sciences restent des instruments de pouvoir et de domination. Elles aident à
maîtriser la nature, elles contribuent parfois à contrôler les hommes. Même dans les régimes
de liberté, les sciences sont détournées du but qu’elles s’assignent : la recherche pure et
désintéressée d’une vérité nécessaire au progrès de l’humanité. Il reste qu’une vraie science
sera celle qui s’efforcera de rechercher honnêtement et sincèrement une vérité commune,
parce que librement reconnue par chacun. La “Cité scientifique”, comme la nomme Gaston
Bachelard, cette communauté internationale formée par les savants qui participent à la
recherche du vrai, est nécessairement une cité démocratique. Elle se fonde sur ce principe
ultime des vraies sciences, qui pose que la vérité n’est pas le règne oppressif et momentanné
des opinions les plus fortes, mais l’émergence progressive de la raison universelle.

Qu’est-ce qu’une fausse science ? Une idée claire et distincte de la scientificité, qui
permettrait de différencier avec assurance les vraies sciences des fausses sciences, est peut-
être moins aisée à produire aujourd’hui qu’à l’époque de Descartes et de la scientificité
naissante. Les fausses sciences en copiant les méthodes mathématiques des vraies sciences ont
renforçé leur puissance d’illusion. L’histoire des sciences est venue quant à elle montrer que
le vrai et le faux ne peuvent être pensés dans une opposition rigide et unilatérale. Il reste qu’il
existe des fausses sciences, dangereuses et qu’il faut combattre. C’est pourquoi, contre un
certain nihilisme de notre époque qui soutient qu’au fond la recherche de la vérité produisant
l’effort véritablement scientifique, ne serait qu’une tyrannie parmi d’autres, nous croyons
nécessaire d’affirmer que les idées vraies sont plus fortes que les pouvoirs oppressifs et nous
voulons garder foi en la puissance de la vérité. Les fausses sciences mènent toujours à
l’oppression, les vraies sciences seront toujours celles qui conduisent vers la liberté.