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La condition de possibilité du don, c’est l’égalité

Christine Delphy, avec la collaboration de Sylvie Duverger

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Revue du MAUSS. — Pensez-vous que le paradigme du don
(donner, recevoir, rendre) soit adéquat pour penser les rapports
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sociaux de sexe ?

CHRISTINE DELPHY. — Le paradigme de Marcel Mauss a certes


son intérêt. Mais il ne peut pas servir de clé universelle pour penser
l’ensemble de la structure sociale. Il ne peut pas se substituer aux
concepts de classe sociale, à la compréhension de la société – de
toute société – en termes de rapports de force et d’exploitation. Le
don et le contre-don ne peuvent se concevoir qu’entre égaux : entre
chefs de villages, ou chefs de famille. Mais pas entre chefs (de
région, de tribu, de famille) et subordonnées. Les femmes sont des
subordonnées. La situation des chefs, des dominants, leur existence
même, dépend de l’existence de dominées, comme l’existence des
dominées suppose l’existence de dominants.
« La situation des femmes est un sujet de révolte. » Tel était le
point de départ de ma réflexion dans Pour un féminisme matéria-
liste, publié en 1975 [Delphy, 2009, p. 259]. Et, malheureusement,
ce constat reste d’actualité. C’est une platitude qui devrait être
reconnue d’emblée, et que le paradigme du don escamote tout
autant que l’extrême majorité des approches anthropologiques ou
sociologiques. Ces approches non féministes contribuent à rendre
invisible, et donc perpétuer, l’oppression des « femmes ».
LA CONDITION DE POSSIBILITÉ DU DON, C’EST L’ÉGALITÉ 309

RdM. — En quels termes plus précisément le féminisme


matérialiste pense-t-il les rapports entre les « hommes » et les
« femmes » ?

C. DELPHY. — Le féminisme radical et matérialiste consiste à


partir de l’oppression des femmes, qui est sociale et n’a rien de
naturel. Pour ma part, j’ai interrogé le contrat qui lie l’épouse à
son chef, et comment elle en vient à « donner » sa force de travail
à un homme dont elle assure l’entretien quotidien tout en étant
elle-même considérée comme entretenue par lui dans la mesure
où son salaire à elle est inférieur, voire inexistant [Delphy, 2010,
p. 81]. Comme le capitalisme, le patriarcat est un système d’exploi-

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tation économique, quoiqu’il ne soit pas que cela. À la différence
du capitalisme, il n’extorque pas du surtravail, mais du travail :
le mode de production domestique constitue la base économique
du patriarcat. De même que le capitalisme construit des classes et
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scinde la population en capitalistes et prolétaires, de même que le


racisme scinde la population en « esclaves » et « propriétaires »
(d’êtres humains), le patriarcat divise la population en « hommes »
et en « femmes ». La biologie n’a rien à voir dans ces segmentations,
la domination violente et la dépossession des classes dominées des
moyens de production de leur existence y a tout à voir.
Pour encourager les femmes à supporter des situations matrimo-
niales d’exploitation, l’amour ne suffit pas. Il faut le concours des
discriminations dont elles font l’objet sur le marché du travail et
de la norme, qui les persuade que la vie en couple hétérosexuel est
leur destin, la carrière qu’elles doivent faire, sous peine de mener
une existence à tous égards défaillante.
L’exploitation économique des femmes est accomplie par l’ac-
caparement des moyens de production par les hommes, laquelle
exploitation transparaît dans les règles d’héritage et dans le contrat
de mariage ; à cette dépossession matérielle s’ajoutent les violences
symboliques sexuées et les violences physiques, qui constituent une
menace permanente [Hanmer, 1977 ; Chetcuti, Jaspard, 2007]. À
ces appropriations et menaces privées s’ajoutent les préférences
patronales, donc le système capitaliste lui-même qui, allié aux
ouvriers et employés masculins et à leurs syndicats, maintient les
femmes dans les emplois inférieurs et sous-payés. Il en résulte
310 QUE DONNENT LES FEMMES ?

que, outre le fait qu’elles sont exploitées sur leur lieu de travail
salarié, les femmes accomplissent gratuitement 80 % des tâches
domestiques : elles « donnent » donc, encore aujourd’hui, une
part conséquente de leur force de travail et de leur temps, alors
que ces services « rendus » leur seraient rémunérés si elles les
accomplissaient hors du foyer [Delphy, 2009 et 2010 ; Dumontier
et al., 2002 ; Goldberger, 2011].
Mais la préférence masculine ne fait pas qu’exploiter les fem-
mes : elle réserve aux hommes les postes les mieux payés, dans tous
les emplois et dans toutes les professions, et les préserve ainsi de la
concurrence de la moitié de la population. Encore et toujours, les
femmes occupent les emplois les moins qualifiés, sont moins payées,

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plus nombreuses à temps partiel et au chômage [Maruani, 2011].
Bien que leur niveau d’études soit désormais supérieur à celui des
hommes [ministère des Solidarités et de la Cohésion sociale, 2010 ;
Observatoire de la parité, 2011], en 2011 l’Insee ne comptabilise que
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11 % des couples au sein desquels les salaires sont égaux. Et moins


le salaire d’une femme est élevé comparativement à celui de son
compagnon, plus elle a la charge des tâches domestiques [Bauer D.,
2007]. Nous vivons sous un régime d’illusion qui nous fait apparaître
l’exploitation comme une scorie du passé appelée à disparaître comme
par magie. Les statistiques, en réalité, invalident la thèse que certainEs
persistent à défendre d’un commerce entre les sexes exceptionnelle-
ment harmonieux en France1, sans parler des fantasmes masculinistes
d’une prétendue domination des femmes. La charge des enfants, les
travaux domestiques grèvent les emplois du temps des femmes, les
épuisent, les empêchent de penser leur aliénation et d’accéder à leur
autonomie. Inlassablement, depuis quarante ans, nous dénonçons
cela [Régnier-Loilier, 2009 ; Delphy, 2009, p. 129 ; 2001, p. 293 ;
Guillaumin, 1992, p. 29 sq. ; Mathieu, 1991, p. 155 sq.].

1. La controverse sur le prétendu « féminisme à la française » a opposé, au printemps


2011, d’une part les féministes, d’autre part les pseudo-féministes partisanEs d’une
« singularité française » en matière de rapports entre les sexes [Habib, Ozouf, Raynaud,
Théry, 2011]. Dans les années 1990, s’inspirant de Michelle Sarde et de Philippe
Raynaud, Mona Ozouf a défendu l’idée que les Françaises jouiraient d’un contre-pouvoir
lié à la séduction qu’elles exerceraient sur les hommes et qui suffirait, en quelque sorte,
à compenser leur quasi-absence des instances politico-économico-culturelles du pouvoir
[Ozouf M., 1995, p. 12 sq et p. 323 sq]. L’invention d’un féminisme « à la française »,
quasi masculiniste, est parallèle à celle d’un « French feminism », destiné à conforter
des positions antiféministes aux États-Unis [Delphy, 2001, p. 336 sq].
LA CONDITION DE POSSIBILITÉ DU DON, C’EST L’ÉGALITÉ 311

RdM. — Pourquoi, à votre avis, l’assignation, en elle-même


contradictoire, des femmes au don ?

C. DELPHY. — Les représentations des femmes comme dotées


d’une vocation naturelle au don, à l’altruisme – cette idéologie dont
le sens commun est l’expression ordinaire et de nombreux travaux
« scientifiques » l’expression sophistiquée [Delphy, 2009, p. 259]
– servent bien évidemment les intérêts de la classe des hommes.
Les potentialités du corps femelle, la grossesse, l’accouchement,
l’allaitement ne légitiment ni n’expliquent que les femmes soient
assignées à la quasi-totalité de l’élevage des enfants ; il pourrait
aussi bien être institué que les hommes prennent soin des enfants

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après leur naissance, et l’on trouverait alors toutes sortes de « rai-
sons naturelles » à cela ; la couvade atteste d’ailleurs d’une autre
possibilité d’arrangement social… Mais rien de plus tenace que
le naturalisme en matière de division sexuée du travail. Dans le
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troisième des Manuscrits de 1844, Marx lui-même a tenu pour


« naturel » et nécessaire « le rapport de l’homme à la femme ». Or
affirmer la naturalité de l’hétérosexualité conduit à tenir la famille
hétérosexuelle et la division sexuée du travail pour fondées en
nature. La question de l’origine de la subordination des femmes
– celle de leur assignation au « don » et à la dépossession d’elles-
mêmes – fait sans cesse retour, mais toutes les réponses que l’on
prétend y apporter sont nécessairement des robinsonnades [Delphy,
2009, p. 33 sq., 91 sq., 293 sq.]. Ces élucubrations sont obtenues
par transfert de nos représentations et de nos valeurs dans une
« préhistoire » que l’on postule présociale. Or il n’existe pas d’en
deçà ni d’au-delà du social. Le culturel (qui est le produit du social)
ne transforme pas une réalité qui lui préexisterait : il est la réalité,
la seule réalité [Delphy, 2001, p. 336 sq.]. L’humain et le social,
ou le culturel, sont indissociables, donnés ensemble et créés l’un
par l’autre, c’est une prémisse anthropologique [ibid., p. 101]. La
« nature » n’est rien d’autre qu’un ensemble de limites qui bornent
nos entreprises, et les limites de l’action ne sont pas données une
fois pour toutes, elles évoluent [Delphy, 2010, p. 183].
312 QUE DONNENT LES FEMMES ?

RdM. — Pensez-vous, comme le disent nombre de psychana-


lystes, anthropologues et sociologues – et Beauvoir elle-même
[1976, I, p. 36] – que les hommes envient la fécondité des femmes,
qu’ils sont, par là même, voués à une womb envy, un kindneid, des
envies d’être enceints, d’enfanter qui ne le cèderaient en rien au
penisneid imputé aux femmes, voire qui excèderaient de beaucoup
cette « envie du pénis » ?

C. DELPHY. — On ne peut pas parler de la « fécondité des fem-


mes », en tout cas on ne peut pas en parler comme si c’était un fait
naturel. Tout d’abord, dans la nature, certains mammifères – dont
les mammifères humains – portent les petits, d’autres pas. Nous

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appelons femelles les premiers, mâles les seconds. Mais ça, c’est
nous. Les animaux, quant à eux, s’associent, se groupent et se divi-
sent selon d’autres critères2. Ensuite, dans les sociétés humaines,
le mot « hommes » n’est pas la façon « polie » de nommer des
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mâles. Ou plutôt : d’où vient que nous fassions cette distinction


et l’appliquions à tout le règne animal… dans la limite où c’est
pertinent, car beaucoup d’animaux ne sont pas « sexués » entre
« femelle » et « mâle » et par conséquent tout ce qui est utile à la
reproduction n’est pas supporté par le même individu [Hoquet,
2011]. Ne serait-ce pas parce que cette distinction sert à masquer le
genre ? Et qu’est-ce que le genre ? Le genre, ce n’est pas le « sexe »
(« femelle » / « mâle ») hypostasié, conduit à occuper des terrains
qui ne le concernent pas, même si beaucoup de gens continuent à
croire qu’il en est issu. Le genre est la division de l’humanité en
deux groupes hiérarchiquement ordonnés : « les hommes », groupe
d’en haut, et « les femmes », groupe d’en bas. Cette division, qui
n’empêche pas d’autres divisions (de race, de classe, de caste,
etc.), n’est pas « fondée » sur le sexe, elle est marquée par le sexe,
qu’elle sert d’ailleurs à inventer comme catégorie : elle prend le
sexe pour marqueur, comme le racisme prend la couleur de la peau
ou la morphologie du visage pour marqueur.
Ce n’est pas le « sexe » au sens des organes génitaux qui induit le
surcroît de travail des femmes et toutes les autres oppressions dont

2. Voir à ce sujet, dans ce même numéro de la Revue du MAUSS, l’article très


éclairant de Michel Kreuter : « De la notion de genre appliquée au monde animal ».
(NdR)
LA CONDITION DE POSSIBILITÉ DU DON, C’EST L’ÉGALITÉ 313

elles sont victimes. Donc, dire « les femmes portent les enfants »
n’est pas un énoncé factuel et neutre. « Les femmes », dès lors
qu’elles sont nommées en tant que « femmes », en tant que membres
du genre inférieur, appartiennent déjà à un groupe asservi. Et c’est
dans ce groupe qu’on trouve les individues qui portent des enfants.
On nous répond que ce n’est pas un hasard si, depuis « la nuit des
temps » (comme si nous connaissions les temps et leur nuit !), ce
sont les individues qui portent des enfants qui sont opprimées. Et
l’on prétend expliquer le système patriarcal, par exemple, par la
jalousie que les individus qui ne portent pas les enfants éprouve-
raient à l’égard des individus qui peuvent en porter, jalousie qui
les conduirait à essayer de s’approprier ces derniers. On fait valoir,

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à titre d’explication de la « libido dominandi » qui les animerait
[Bourdieu, 2002, p. 43, p. 69, p. 140 sq.], que les hommes envient
le lien entre la génitrice et ses enfants. Ou bien on affirme que le
Père doit séparer l’enfant de la mère (et que le patriarcat assure en
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quelque sorte le passage de la nature à la culture), ce que disent,


en des termes différents, Freud, Lacan et même des psychanalys-
tes qui se prétendent féministes, comme Juliet Mitchell [Delphy,
2001, 227].
Mais ces considérations psychologisantes consistent à tenir
pour naturelle une psychologie qui suppose la valorisation préala-
ble du fait de disposer d’une descendance biologique, alors qu’il
n’existe pas de subjectivité, et a fortiori pas de psychologie avant
les rapports sociaux. Elles contribuent à masquer que le lien entre
mère et enfants est construit et que la responsabilité vis-à-vis de
« ses » enfants est culturelle. Toute parenté, et toute filiation est
sociale, et il n’est pas nécessaire de porter des enfants pour qu’ils
vous appartiennent.
Le fait de prêter aux êtres humains qui ne peuvent pas porter
d’enfants le désir d’avoir des enfants auxquels ils seront assurés
d’être apparentés biologiquement est en réalité une vision occiden-
tale – récente – de la filiation, calquée sur la dimension biologique
qu’on naturalise. Dans la filiation romaine, dont nous avons hérité,
le « biologique » n’importait pas. La règle était, elle est toujours en
France, que le père est celui « indiqué par son mariage », bref : le
mari de la mère. Mais cette institution est affaiblie par de récentes
lois. Même les féministes sont victimes de ces œillères et de cet
ethnocentrisme : ainsi Mary O’Brien estime-t-elle que les hommes
314 QUE DONNENT LES FEMMES ?

s’approprient les femmes afin de parvenir à conquérir « le sens de


leur continuité biologique », qu’ils perdraient, en quelque sorte, en
se dépossédant de leur semence, déposée dans un corps de femme
[O’Brien, 1981]. Comme si le sperme était la seule sécrétion cor-
porelle dont un homme se trouve « dépossédé » au cours de son
existence (ou dont il se libère ? car tout est affaire d’interprétation
et de point de vue). Comme si conquérir « le sens de sa continuité
biologique » n’était pas une exigence des seules sociétés patriar-
cales occidentales ! En outre, cette thèse de l’envie court-circuite
une question essentielle : même si les hommes envient les femmes,
cela n’explique pas qu’ils se les approprient. Car cela suppose qu’ils
aient les moyens de cette appropriation : ce qui est passé sous silence

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par la plupart des auteurEs, y compris féministes. C’est pourtant la
question essentielle. Ne pas répondre à cette question, alors qu’on
prétend expliquer la domination masculine, c’est faire la preuve
qu’en réalité on la présuppose : on suppose que les hommes ont le
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pouvoir d’asservir les femmes. Mais si un groupe a les moyens d’en


exploiter un autre, qu’il a le pouvoir de s’approprier les individuEs
de ce groupe, la question de ses « motivations » est totalement
superflue [Delphy, 2009, p. 207 sq.].
Il est possible de tenir la capacité gestationnelle de celles qui
sont socialement produites comme « femmes » pour un avantage ou
un handicap, mais ce qu’il faut encore et toujours souligner, c’est
que l’intérêt pour cette capacité, ou sa dévalorisation, ne précède
pas le genre. Il y a certainement des « hommes » qui désirent être
enceints, de la même façon qu’il existe des êtres présumées capa-
bles de porter des enfants qui n’en portent pas, par impossibilité ou
par choix. Quand c’est par choix, celui-ci n’est pas reconnu parce
qu’on survalorise la maternité et qu’on y déchiffre la vocation de
la « vraie » femme : ce que devient un être humain physiologique-
ment capable de porter des enfants une fois soumis au système
de genre. On doit ici renvoyer à Beauvoir, à laquelle les différen-
cialistes reprochent sa démystification de la maternité [Beauvoir,
1976, II, 330 sq.]. Il faut se méfier des pensées qui, à l’instar de
celle développée par le courant « Psy et Po » dans les années 1970,
s’emploient à définir « la Femme » par sa capacité à être mère, à
accueillir l’altérité. Et l’on risque de verser dans ces conceptions
lorsqu’on fait de cette possibilité des êtres devenus « femmes »
l’explication du système patriarcal [Delphy, 2009, p. 207 sq.]. Ce
LA CONDITION DE POSSIBILITÉ DU DON, C’EST L’ÉGALITÉ 315

courant de la néo-féminité ne tient aucun compte du désir et de la


capacité d’autonomie des femmes, et il conforte le masculinisme.
Si les femmes détiennent le « vrai » pouvoir – celui de mettre les
enfants au monde, puis de les élever –, tous les autres pouvoirs
peuvent, et même doivent, demeurer aux mains des hommes sans
que l’on y trouve à redire ?! Voilà le genre de sophistique auquel
s’adonnait Michel Schneider dans le contexte de la candidature de
Ségolène Royal aux précédentes présidentielles [Schneider, 2007,
p. 32]. On est ici en plein naturalisme puisqu’on attribue les rôles
sociaux des « sexes » (catégories fabriquées) à la « nature » naturelle
– c’est-à-dire avant l’existence de la société – de chacunE.

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RdM. — Mais que répondez-vous à celles et ceux qui disent que
ce sont les femmes, et seulement elles qui « donnent la vie », qui
mettent au monde des enfants, et que cela, qui relève de la nature,
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ne peut pas ne pas être sans effet sur la construction sociale de la


différence des sexes ?

C. DELPHY. — Je leur réponds que le naturalisme est l’idéologie


la mieux partagée. Shulamith Firestone elle-même, la fondatrice du
féminisme radical anglophone, n’a pas su se distancer de l’idéolo-
gie patriarcale sur ce point, puisqu’elle fait découler l’oppression
des femmes du « handicap naturel » des grossesses [Firestone,
1972 ; Delphy, 2001, p. 229]. On a dit que les « femmes » ont été
subalternisées parce qu’elles ne pourraient subvenir à leurs besoins
seules quand elles sont enceintes puis qu’elles forment la dyade
« naturelle » avec le/la nouveau-née. Mais l’observation de sociétés
de chasseurs et cueilleuses permet de s’apercevoir qu’une cueillette
quotidienne de quelques heures fournit une quantité suffisante
d’aliments et ne relève pas d’une activité sportive à laquelle une
femme enceinte, sauf exception, ne saurait s’adonner ! [Delphy,
2009, p. 207, p. 234]. Ensuite, c’est si peu un instinct naturel qui
pousse la mère à allaiter et à assumer les soins infantiles que le
système patriarcal doit exercer des pressions incessantes pour qu’il
se réalise. Sans parler de l’endoctrinement qui commence dès la
petite enfance : on met très tôt des baigneurs et des poupées dans
les mains des petites filles. Depuis 2010, le « bébé glouglou » les
316 QUE DONNENT LES FEMMES ?

encourage même à mimer l’allaitement. En revanche, on exclut


les petits garçons de ces « jeux », on se moque même d’eux, on
les emmène même chez unE pédopsychiatre s’ils y manifestent
un quelconque intérêt [Collectif, 2007]. Et aussi longtemps que la
dyade mère-enfant passe pour une association naturelle, l’exemption
quasi complète de l’élevage des enfants dont jouissent les pères (et
qui est fort bénéfique à leur carrière) paraît « naturelle », nécessaire
et légitime [Delphy, 2010, p. 140-141]. Enfin, on fait bon marché
de l’institution de l’hétérosexualité obligatoire, qui est intimement
liée au patriarcat, et de la fabrication de la dépendance économique
des femmes vis-à-vis des hommes.

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RdM. — Comment expliquez-vous la résistance que nous consta-
tons, en France, au savoir développé dans les études de genre,
résistance présente jusques et y compris au sein des sciences socia-
les, et non pas seulement chez les députéEs et les sénatrices/
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sénateurs de droite opposéEs à l’introduction d’un questionne-


ment sur la naturalité de la « différence des sexes » et sur les rôles
sociaux sexués ?

C. DELPHY. — Un peu d’histoire est nécessaire pour prendre


la mesure d’une extraordinaire résistance française aux Lumières
féministes [Delphy, ibid., p. 100]. Dans les sciences sociales et
humaines, à la suite d’Ann Oakley, en Angleterre et aux États-Unis,
le concept de genre a été développé pour traduire l’aspect social et
hiérarchique de la division sexuée [Oakley, 1972 ; Delphy, 2010,
p. 293]. Pour ma part, j’ai usé du terme de genre dès 1976 [Delphy,
2009, p. 159 sq.], mais en France, en dépit de la distinction entre le
sexe social et le sexe biologique développée par Beauvoir dans le
Deuxième sexe dès la fin des années 1940, la résistance au concept
de genre a témoigné d’une ténacité particulière. En fait, l’opposition
que suscite aujourd’hui l’introduction des lycéenNEs aux rudiments
du genre se situe dans la lignée du rejet violemment sexiste dont le
Deuxième sexe a fait l’objet au moment de sa publication [Chaperon,
2002, p. 357 sq. ; Galster, 2004]. La teneur hétéronormative des
« arguments » des croiséEs antigenre va de pair avec une défense
de la complémentarité des sexes, nécessairement antiféministe.
LA CONDITION DE POSSIBILITÉ DU DON, C’EST L’ÉGALITÉ 317

En 1970, j’avais dû signer d’un pseudonyme mon premier arti-


cle, L’Ennemi principal, pour des raisons militantes, mais aussi
professionnelles, car il était alors très périlleux de développer une
pensée explicitement féministe si l’on voulait faire une carrière uni-
versitaire. Aujourd’hui, c’est moins difficile, mais bien évidemment,
lorsqu’on fait le choix de critiquer le système de genre qui structure
la société dans son ensemble, on doit s’attendre à rencontrer des
obstacles. La revue Questions féministes, que nous avons fondée
en 1977 avec le soutien de Simone de Beauvoir, a été le fer de
lance des études féministes en France, menées hors de l’Université
et de la recherche subventionnée, au moins jusqu’à ce que nous
dénoncions l’absence scandaleuse des thématiques féministes aux

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Assises de la recherche de 1981, et obtenions qu’un colloque leur
soit consacré en 1982, à Toulouse. À la suite de ce colloque, en
1983, l’action thématique programmée (ATP) du CNRS a marqué
le début de l’institutionnalisation des études féministes en France.
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Les études de genre ont connu en France une évolution à contre-


courant de celle qui avait lieu dans les autres pays occidentaux.
Tandis que les spécialistes-hommes des pays anglophones ou de
l’Europe du Nord ont intégré les analyses critiques développées
par l’épistémologie féministe, en France, un faux universalisme
réduit au silence toutes celles et ceux qui ne sont pas identifiables au
sujet masculin-et-blanc. Les publications féministes sont beaucoup
moins nombreuses ici que dans des pays voisins comme l’Angle-
terre, et Nouvelles questions féministes ne doit sa survie qu’à son
rattachement, en 2001, au Centre en Études de genre LIEGE, de
l’université de Lausanne, en Suisse.
Il faut dire que, dans les années 1990, au sein de l’Université,
la problématique de la domination de genre a été discréditée au
prétexte qu’elle relèverait d’un point de vue militant et donc ascien-
tifique. Le réputé Pierre Bourdieu a défendu ce point de vue dans la
Domination masculine : en délégitimant les chercheuses féministes,
qu’il a pillées sans les citer, il légitimait son discours (et tentait
de faire oublier que ce discours était énoncé d’un point de vue de
dominant) [Bourdieu, 1998 ; Devereux, 1998 ; Mathieu, 1999 ;
Louis, 1999]. Comment ne pas reconnaître que toute élaboration
théorique, en particulier du social, défend des intérêts, et qu’elle
est d’emblée politique ? Cette neutralité autoproclamée témoigne
d’un manque flagrant d’esprit autocritique, elle est inconciliable
318 QUE DONNENT LES FEMMES ?

avec les exigences de la « Science », et pourtant elle a persuadé


beaucoup de chercheurs français [Delphy, 2010, p. 131-135, 306].
Les femmes peuvent être des objets d’étude dignes de l’intérêt de
spécialistes masculins, mais non pas des sujets étudiant, et surtout
pas des sujets déconstruisant leur oppression.
En 1995, à la Conférence mondiale sur les femmes qui s’est
tenue à Beijing (Pékin), la France, se distinguant en cela des autres
pays, a estimé judicieux et légitime, pour représenter les études
féministes, d’y envoyer trois hommes et une seule femme. Ce genre
d’aberrations perdure : dans les années 2010, il reste possible que
des hommes tiennent un séminaire sur les questions de genre et de
sexualité sans faire intervenir de femmes autrement qu’épisodi-

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quement… Or la compréhension des « amis mâles de la libération
des femmes » s’arrête, sauf rarissime exception, là où la véritable
libération commence [Delphy, 2009, p. 168].
En France, même ceux qui font profession d’étudier le genre
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comme ce qui structure la société dans son ensemble [Bourdieu,


1990 ; 2002] remettent les femmes à « leur » place (celle d’objets).
Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que, depuis le printemps 2011,
l’évocation au lycée de l’arbitraire du genre et la déstigmatisation
corrélative des personnes LGBTQI3 aient rassemblé contre elles
la direction de l’enseignement catholique, des psychanalystes, des
philosophes, des professeurEs des sciences de la vie et de la terre
et des parlementaires de droite. La menace de la déshumanisation
que nous ferait courir la remise en question de la naturalité de la
différence des sexes et de l’hétérosexualité est en fait brandie depuis
les années 1990 [Béraud, 2011, p. 230-231 ; Favier, 2011 ; Fassin,
2008, p. 225 sq.]. Le PACS, le mariage gay ou lesbien et l’homo-
parentalité ont inspiré les mêmes rhétoriques apocalyptiques que
l’introduction des problématiques de genre au lycée. Si la jeunesse
découvre que « la différence des sexes », l’hétérosexualité et les
rôles de genre sont construits, donc contestables, et si le sexisme, la
lesbophobie etc. sont délégitimés au lycée, on va finir par avoir du
mal à persuader les femmes qu’elles ont vocation à vivre avec un
homme, à faire des enfants et à prendre soin d’eux ! Et qu’advien-
dra-t-il si elles sont de moins en moins convaincues que ceux de
« l’autre sexe » sont mieux dotés qu’elles pour occuper les postes à

3. Lesbiennes, gays, bisexuels, trans’, queer, intersexes.


LA CONDITION DE POSSIBILITÉ DU DON, C’EST L’ÉGALITÉ 319

responsabilité ? Et s’il n’y a plus d’autre sexe ? Il n’y aura plus de


désir, plus de sexualité, plus de subjectivité structurée et pensante,
bref, plus d’humanité ; à la place, nous prédisent-ils/elles, régnera
la confusion.
Bref, la résistance au concept de genre est essentiellement résis-
tance à la notion de sexe social, elle vise à préserver le système
de genre, qui maintient les femmes dans des positions subalternes
et opprimées.

RdM. — Lors de l’enquête réalisée en septembre 2011 à l’initiative


du Laboratoire de l’égalité, 84 % des répondantEs ont reconnu
qu’ils véhiculaient malgré elles/eux des stéréotypes sexistes.

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Pensez-vous qu’une « séduction démocratique » – pour repren-
dre la formulation d’Éric Fassin [2011a ; 2011b] – soit possible
tant que les normes de genre persisteront et que l’égalité entre les
sexes, les classes et les races demeurera un idéal ?
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C. DELPHY. — Une séduction « démocratique » (ou « séduction


féministe ») est bien le genre d’idées qu’on peut développer dans
des temps réformistes. Il n’est pas mauvais en soi d’être réformiste
et de vouloir améliorer les conditions actuelles. Mais dans ce cas, si
on se veut réaliste quant au chemin qu’on peut parcourir étant donné
ses propres forces, il faut aussi être réaliste quant aux buts auxquels
on peut parvenir. Il ne faut pas s’imaginer que, avec ces moyens
limités qu’on est prêt à mettre en œuvre, l’on puisse parvenir à une
société idéale. Vers celle-ci il n’y a pas de raccourci, seulement une
longue marche. On ne peut pas viser une séduction féministe dans
une société fondée sur l’inégalité structurelle des sexes, des races
et des classes. On ne peut que viser à réduire l’oppression ; et, en
ce qui concerne les rapports interpersonnels, à diminuer la part
de contrainte qui est partie intégrante de cette inégalité. Quant à
imaginer une séduction féministe ou une autre vision harmonieuse
des rapports entre groupes antagonistes, il est évident qu’on ne le
peut pas tant que ces groupes sont définis par la domination des uns
sur les autres. On ne peut pas non plus imaginer se défaire de cette
domination si l’on ne comprend pas que cette disparition implique
nécessairement la disparition de ces groupes mêmes en tant que
groupes sociaux (évidemment pas leur élimination physique).
320 QUE DONNENT LES FEMMES ?

On ne peut, aujourd’hui, dire ou définir ce que seraient les rap-


ports interpersonnels dans une société où les gens ne seraient plus
répartis et divisés en groupes définis par leur subordination ou leur
domination. Car nous ne savons pas à quelles utopies mèneraient
ou mèneront les combats pour la libération des groupes dominés.
Ces utopies se modifieront forcément au cours des luttes, et à cause
des luttes, car ce qu’on imagine aujourd’hui sera transformé par ce
qui sera possible demain, quand, grâce aux luttes, les rapports entre
groupes auront un peu évolué ; puis après-demain, quand ils auront
évolué un peu plus. Le possible aujourd’hui ayant changé, l’uto-
pique pour demain change aussi. Les buts et les utopies dépendent
de chaque situation historique, et chaque nouvelle étape amène de

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nouvelles possibilités qui n’auront pas été imaginables à l’étape
précédente. Le rapport entre la lutte et l’utopie est un rapport dia-
lectique, et imaginer une utopie fixe est une vision statique de
l’histoire, donc une vision anhistorique. L’idée même de séduction
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est conditionnée par le moment actuel : quand et si les conditions


d’une séduction féministe ou démocratique seront réalisées, il se
pourrait que la séduction n’apparaisse plus si importante…

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