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« AUTRES TEMPS, AUTRES MONDES »

HISTOIRES FANTASTIQUES
ET DE SCIENCE-FICTION
Collection dirigée par Alain DORÉMIEUX
LE LIVRE NOIR
DES MERVEILLES
Les meilleures histoires étranges et fantastiques de Thomas Owen

CASTERMAN

Les textes de cette anthologie ont été choisis dans six recueils publiés
chez Marabout : La cave aux crapauds et autres contes étranges,
Cérémonial nocturne et autres contes insolites, La truie et autres histoires
secrètes, Pitié pour les ombres, Le Rat Kavar, Les maisons suspectes.

ISBN 2-203-22630-7
© by Thomas Owen 1980

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copie ou reproduction par quelque procédé que ce soit, photographie,
microfilm, bande magnétique, disque ou autre, constitue une contrefaçon
passible des peines prévues par la loi du 11 mars 1957 sur la protection
des droits d’auteur.
SOMMAIRE
Préface
La Fille de la pluie
Le Cœur de jade
La Nuit au château
Le Parc
Pitié pour les ombres
Motel party
Père et fille
Villa à vendre
Bagatelles douces
Wobin am Abend ?
La Grille
Donatienne et son destin
Le Serpent bleu
La Truie
Passage du Dr Babylon
La Boule noire
Dagydes
Le Voyageur
Au cimetière de Bernkastel
L’Informateur ambigu
La Dame de Saint-Pétersbourg
La Poule noire
Elna 1940
Les Vilaines de nuit
Le Miroir
Les Taches
Amanda, pourquoi ?
Mutation
Le Rat Kavar
Le Péril
PRÉFACE

C’est un étrange devoir que celui de se présenter soi-même au lecteur.


Les préfaciers ont l’habitude de faire l’éloge de celui qu’ils introduisent
auprès du public et disent à son propos, à cette occasion, des tas de choses
qu’ils ont découvertes dans son œuvre et dont la révélation met souvent
l’auteur, ainsi déshabillé, dans un grand embarras.
Ainsi m’a-t-on dit déjà sadique, diabolique, misogyne, sournoisement
érotique, sans cesse animé du désir de semer le trouble dans l’âme du
lecteur…
Qui sait exactement qui il est ? Les âmes sans secret sont bien fades et
chacun, aspirant à s’analyser, espère en fin de jeu n’y point parvenir.
Si je me suis mis à écrire des récits fantastiques, après des débuts, il y
a près de quarante ans, dans le roman policier, c’est que je portais en moi
un fond de curiosité pour le surnaturel que remua, inconsciemment sans
doute (mais sait-on jamais ?) une grand-mère gaumaise, éprise elle aussi
de légendes, de récits ténébreux et de sorcellerie.
J’ai raconté sans doute (mais je ne les ai pas écrites) mes plus belles
histoires fantastiques à ma sœur et à mon frère cadet, à des petits amis qui
se blottissaient les uns contre les autres dans un coin de grange,
m’écoutant improviser d’une voix un peu sourde les aventures de l’homme
à la recherche de son double, du sorcier-chat qui faisait mourir les
nouveau-nés mâles en s’asseyant la nuit sur le seuil de leur maison, de la
religieuse dont on avait mangé un pied pendant la Commune, de la
marchande de plantes vermifuges qui promenait dans une petite charrette
les bocaux attestant l’excellence de son remède et qui fut contrainte, par
des jaloux qui l’assaillirent un soir, à manger une grosse fourchetée de
ténias à l’alcool.
Quand on a déjà de telles choses en tête à douze ou treize ans, que l’on
rencontre à dix-sept un personnage comme Jean Ray dont on devient (par
miracle) l’ami, et qu’on ne peut écrire un texte sans y introduire
consciemment ou non quelques notations insolites ou macabres, c’est
qu’on est prédestiné au fantastique comme d’autres le sont à la carrière
des armes ou à l’état religieux…
Il est possible aussi qu’un élan invincible vous pousse à coucher sur
papier un certain nombre de choses qui déchargent l’âme, vous évitant
ainsi de commettre, en réalité, des méfaits que vous vous contentez
d’imputer à vos personnages.
C’est sans doute une forme de défoulement ou d’exhibitionnisme. Peu
importe les mots dont on revêt les choses. Il y a seulement que celles-ci
passent de votre fond secret dans l’esprit et le cœur des autres. C’est là le
plaisir que j’éprouve. Faire de mon lecteur un complice, le conduire à la
croisée des chemins dans la nuit de la conscience et là lui fausser
compagnie.
Peut-être à son tour, à la manière de qui a eu connivence avec un
vampire, deviendra-t-il un nouveau messager de la lumière noire ?
Thomas OWEN.
LA FILLE DE LA PLUIE

Il est encore temps de fuir…


Roger MARGERIT.

Sur la table, un petit bouquet de muguets achevait de jaunir dans un


verre. Dans le coin de la chambre, entre la fenêtre et l’armoire laquée,
deux valises en toile grise, l’une sur l’autre. Assis sur le lit, les mains
entre les jambes, il ne devait pas lever le nez et regarder au-dehors pour
savoir qu’il pleuvait toujours. Il contemplait le bout de ses pantoufles et
écoutait le bruit de l’eau sur les plates-formes et dans les gouttières. Son
ennui tournait tout doucement au désespoir.
Doppelganger poussa un interminable soupir en se demandant, une fois
de plus, s’il allait prolonger son séjour ou rentrer chez lui. Au mois de
mai, sur la côte de la mer du Nord, il fait très beau ou très mauvais. Il
avait mal choisi son année. Déjà, plusieurs clients de l’hôtel avaient plié
bagage, écœurés. Il se donna cependant jusqu’au soir pour se décider.
Il sortirait malgré le temps. Il s’équipa comme il convenait et
descendit. Dans le hall une femme de chambre poussait sans conviction un
aspirateur. Le portier regarda dans son casier et lui dit qu’il n’y avait pas
de courrier pour lui. Puis il lui souhaita bonne promenade avec la mimique
désolée qui convenait. Il l’accompagna jusqu’à la porte, qu’il referma bien
vite derrière lui, puis dit quelque chose à la femme de chambre.
Doppelganger, qui ne pouvait plus entendre, devina cependant que c’était à
son propos. Cela le chagrina un peu.
Sur la digue déserte, la pluie oblique lui sauta durement au visage. La
mer était grise et sauvage. De fortes vagues désordonnées se tordaient
comme des monstres, se chevauchaient avant de venir éclater écumantes
contre les brise-lames noirs et luisants. Par l’escalier de pierre bleue, où
les baigneurs faisaient un va-et-vient joyeux les jours de soleil, il
descendit sur la plage abandonnée. Il marcha face au vent, en réglant sa
respiration. Il ne détestait pas de sentir l’eau lui fouetter le visage. Il
éprouvait un picotement pas désagréable. Il fermait les yeux à demi, ce qui
n’empêchait pas des larmes tièdes de couler de temps en temps sur ses
joues glacées. Il marchait d’un pas régulier, sans hâte mais sans
nonchalance. Sur le sable durci par le retrait de la marée, il entendait
craquer sous ses pieds des coquillages morts.
Il avait dépassé les dernières villas qui bordent la mer et s’avançait
dans la vaste étendue déserte qui s’étend à perte de vue vers la frontière.
La pluie tombait toujours, diminuant la visibilité, dressant sa muraille
brumeuse et grise tout autour de lui, au point qu’arrêté un moment, et
tournant sur lui-même, il pouvait se croire isolé du reste du monde, enclos
dans une mouvante prison d’humidité. Entre la mer, à sa gauche, et les
dunes, à sa droite, qu’il ne pouvait distinguer mais dont il savait la
présence, il ne pouvait s’égarer.
Les brise-lames qu’il avait à franchir, de loin en loin, lui étaient des
repères certains. Mais il se sentait mal à l’aise, inquiet. Il hésitait à présent
à poursuivre sa promenade. D’ailleurs le bas de son pantalon était trempé
et l’eau, peu à peu, s’infiltrait dans ses chaussures.
Il allait rebrousser chemin, lorsqu’il vit surgir devant lui, sortant de la
brume, une fille échevelée dont le visage lui fit penser à Bonaparte au pont
d’Arcole. Elle était jeune et pâle. Elle lui sourit. Elle était vêtue d’un
anorak noir et d’un pantalon gris aux jambes étroites. Elle avait du sang
sur les mains.
Doppelganger s’inquiéta de savoir si elle était blessée. Elle fit signe
que non, d’un mouvement de tête à la fois gracieux et gentil. Elle portait
ses mains rouges en avant d’elle, à la hauteur de la poitrine, comme une
qui a peur de se salir après avoir pressé des groseilles pour la confiture.
Mais il n’y a pas de groseilles au mois de mai et la fille n’avait pas l’air
d’une faiseuse de confitures.
Ils étaient immobiles, face à face. D’abord effrayé pour elle,
Doppelganger demeurait à présent interloqué. L’inconnue, par contre,
trouvait la situation amusante. Elle paraissait le défier, mais sans
arrogance.
Il se décida à parler.
— Vous avez du sang sur les mains…
— Oui. C’est excellent pour la peau. Le sang et la pluie la rendent très
douce. Cela vaut toutes les crèmes de beauté et tous les massages de la
terre.
Il crut faire le malin en plaisantant.
— Vous avez tué quelqu’un ! dit-il.
La fille se troubla un peu, hésita, cueillit de la pointe de la langue une
traînée de pluie qui lui coulait sur la bouche et répondit calmement :
— On ne peut rien vous cacher !
Elle ne souriait plus. Son attitude était soudain si grave et si tendue que
Doppelganger sentit que quelque chose d’important se jouait en ce
moment et qu’il ne partirait pas ce soir-là…

Lamie – ainsi se faisait appeler cette fille de la pluie – avait amené


Doppelganger à sa suite à travers les dunes. Ils montaient péniblement
dans le sable meuble, s’accrochant quand ils le pouvaient à des touffes
d’oyats, marchant lentement ou trouvant des parties de sol plus ferme et
plus praticable en direction d’une plaine où l’herbe rase et des buissons
épineux se succédaient à perte de vue. Ils traversaient des tronçons
défoncés d’anciens chemins bétonnés datant de la guerre ou des espaces
malaisés à franchir où l’on avait épandu les débris de fortifications
démantelées.
Au long de cet itinéraire aux détours imprévus, dans la solitude de ces
lieux peu fréquentés, ils n’avaient, par ce temps détestable, rencontré âme
qui vive.
Ils débouchèrent finalement sur une étroite chaussée aux pavés
bombés, longeant une digue de terre plantée de saules, qui les mena au
terme de leur randonnée. Une grande villa en briques rouges, isolée dans la
campagne, au centre d’un jardin envahi d’herbes folles et ceinturé d’une
haute haie sauvage. Le lieu était manifestement abandonné. Un écriteau
délavé indiquait que la propriété était à vendre. Sur la porte principale une
affiche notariale périmée achevait de partir en lambeaux. Les volets
étaient clos.
Doppelganger aurait volontiers soufflé un peu. D’avoir marché vite il
se sentait moite de sueur. Mais Lamie ne désirait pas s’attarder sur la
route. Elle l’entraîna, le tirant par la main. Ils contournèrent la bâtisse, se
mettant ainsi à l’abri de la vue d’un passant éventuel. Partout des détritus,
des vieux papiers trempés, des bouteilles vides dans des casiers de bois
pourri. Quelle solitude et quel délabrement en des lieux qui avaient dû
connaître meilleure fortune.
Lamie poussa vigoureusement de l’épaule une porte grinçante. Ils
pénétrèrent ainsi dans ce qui avait dû être la cuisine. On voyait aux murs
souillés la trace de l’emplacement d’un réchaud, d’un réfrigérateur,
d’armoires suspendues. Seul l’évier n’avait pas été enlevé. Mais les
robinets et une bonne partie des tuyaux avaient disparu.
La porte soigneusement refermée, ils furent dans une demi-obscurité,
le jour déjà très affaibli passant à peine à travers les volets clos. Tout cela
était triste et sordide, avec des relents de drame ou de ruine consommée.
Doppelganger, malgré l’intérêt qu’il portait à sa compagne, se sentait
envahi par une angoisse qu’il ne parvenait pas à secouer. Lamie le
contemplait d’un drôle d’air, cynique et fanfaron. Mais, dans le même
temps, on devinait en elle une peur qui montait, qu’elle ne pourrait bientôt
plus cacher, ce qui donnait à son comportement une étrange ambiguïté.
Elle avala sa salive et demanda :
— Aimez-vous l’humour noir ?
— Je vous écoute…
— Ne soyez pas impatient. Je vais bientôt tout vous expliquer…
Embrassez-moi d’abord.
Elle tendit gentiment son museau glacé, en avançant les lèvres, et
Doppelganger, sans élan, presque par politesse, lui obéit. Elle avait une
petite bouche bien fraîche et le baiser lui fut plus agréable qu’il n’aurait
cru.
— Venez, dit-elle alors.
Ils montèrent à l’étage et parcoururent des chambres souillées, des
salles de bain pillées, des couloirs où traînaient de vieux journaux
illustrés, des boîtes à biscuits vides, des débris de miroirs, des tubes de
dentifrice aplatis. Dans un pot fendu, une plante desséchée garnie d’un
ruban défraîchi. On aurait pu croire que la guerre avait passé par-là,
mettant sa honte sur toutes choses.
Doppelganger n’aimait pas du tout ce genre d’expédition. Il se sentait
mal à l’aise et dit d’un petit ton détaché :
— Vous êtes très sympathique, ma petite, et très aventureuse, mais je
ne vois pas ce que nous venons faire ici. Je suppose que cette villa
abandonnée n’est pas l’endroit où vous passez vos vacances et où vous
recevez vos amis.
— Détrompez-vous ! Je me suis aménagé ici un petit nid qui va vous
surprendre. Ni vue, ni connue. Je suis la châtelaine clandestine…
Elle rit, lui vola un nouveau baiser et monta quelques marches qui
menaient à un palier plus propre. Par la fenêtre, on pouvait voir la
campagne noyée de pluie, le feuillage tout proche de grands peupliers
ondoyants et, très loin, sur un sentier à la crête de l’ancienne digue, un
cycliste encapuchonné qui pédalait vent arrière.
Lamie s’immobilisa enfin devant une porte close. Son visage avait
changé. Toute la roseur de la promenade en avait disparu. Ce masque
blême, tendu, était envahi d’une extase mauvaise. S’y mêlaient, autour des
yeux d’une fixité terrible, l’horreur et l’orgueil.
Doppelganger crut qu’elle allait se mettre à hurler ou à rire comme une
démente. Mais Lamie ne put que murmurer :
— C’est là !
Elle poussa la porte. Doppelganger ne s’attendait pas à cela. La
chambre était coquette. Sur le lit, une jeune femme étendue, son buste hors
du drap qui la recouvre à demi. À la gorge, une plaie abominable. Le sang
en avait coulé sur l’épaule et la poitrine de la malheureuse, avant de se
perdre dans la literie. Mais on devinait qu’il avait suinté ensuite jusqu’au
plancher.
Doppelganger eut d’abord envie de vomir. Il se prit la tête dans les
mains. Puis il se retourna, songeant à fuir. Enfin, piteusement, il demanda :
— Je suppose qu’il n’y a plus rien à faire ?
Lamie avait repris tout son calme.
— Elle est morte, dit-elle.
Il regarda les traces de sang que la pluie n’avait pas entièrement
effacées de ces mains fines qui avaient touché les siennes et comprit sans
oser y croire.
— Quelle horreur ! murmura-t-il.
Il ne se sentait pas indigné, mais absent. Il ne pensait même plus. Au
milieu de cette pièce bien rangée, devant ce lit où la jeune fille inconnue
semblait tantôt dormir, tantôt prête à hurler, selon qu’il la regardait en
penchant la tête ou non sur le côté pour profiter des derniers rayons de la
lumière, il était envahi peu à peu par une torpeur malsaine où sombraient
son jugement et sa raison.
Il se ressaisit, se frotta le front et les yeux, se tourna vers Lamie qui
demeurait le dos appuyé à la porte.
— Malheureuse, dit-il doucement, avec une sorte de pitié navrée.
Qu’avez-vous donc fait là ?
— J’ai fait ce qu’elle m’a demandé.
— Et pourquoi ?
— Nous avions décidé d’en finir ensemble…
— Mais comment ?
— Avec ça…
Elle montrait sur la table de chevet un rasoir de coiffeur à grande lame,
qu’il n’avait pas distingué tout d’abord et qu’il vit luire sinistrement.
Il hochait la tête impuissant, désolé, malade jusqu’au fond de l’âme.
— Et qu’allez-vous faire à présent ?
— La même chose…
Elle le regardait intensément. Une exaltation dangereuse mettait un peu
de couleur à ses pommettes.
Doppelganger se planta devant la jeune femme, bien résolu à taper
dessus si elle faisait mine de toucher au rasoir. Ils restèrent ainsi
immobiles et silencieux.
— J’ai chaud, dit-elle en ouvrant la tirette de son anorak.
Il avait eu un geste instinctif de défense et elle sourit pauvrement.
— N’ayez pas peur. Je ne vous veux aucun mal. C’est moi qui dois
mourir. Vous allez m’y aider, n’est-ce pas ?… Il m’est impossible de lui
survivre. Qu’est-ce qui m’attend ? La prison ou l’asile. J’ai vingt-cinq
ans… J’ai trop vécu. Tout à l’heure j’ai cru pouvoir m’évader de ce
cauchemar. Mais on n’échappe pas à son destin. Lorsque je vous ai
rencontré sur la plage, je revenais pour m’étendre auprès d’elle et mourir à
son côté comme je l’avais promis.
Elle l’empêcha, d’un geste, de l’interrompre.
— Je vous en prie, mon ami d’une heure, mon confident, aidez-moi.
C’est si facile… Lorsque vous m’aurez rendu ce service, car vous allez me
le rendre n’est-ce pas, emportez ce rasoir. Jetez-le à la mer… Le sable aura
tôt fait de le recouvrir…
Lamie parlait comme dans un rêve, d’une voix douce et grave. En
même temps elle commençait à se dévêtir pour se mettre au lit. Elle
regardait Doppelganger avec une tendresse reconnaissante. Elle paraissait
apaisée. Elle s’approcha de lui et sourit d’un air soumis. Elle dit :
— Si vous avez envie…

Lorsque Doppelganger revint à lui, il y avait du monde autour du lit où


il était couché. Quelqu’un disait :
— Ne vous gênez donc pas ! Vous vous croyez à l’asile de nuit ?
Deux hommes écoutaient en riant la diatribe qu’on lui adressait.
— Allons ! Levez-vous ! Je suis l’agent immobilier et personne n’a le
droit de pénétrer ici sans mon autorisation. Plus vite que ça ! Et estimez-
vous heureux que je n’appelle pas la police !
Puis s’adressant à ceux qui l’accompagnaient :
— Vous voyez les inconvénients des propriétés abandonnées… Le prix
qu’on en demande représente à peine la valeur du terrain. Je suis
convaincu que les propriétaires consentiraient même un sacrifice pour se
débarrasser de cet éléphant qu’ils ne peuvent entretenir…
Doppelganger s’était levé péniblement et avait rajusté ses vêtements. Il
était égaré. Il se fit très humble et voulut s’excuser.
— Ça va, ça va ! grommela l’agent immobilier qui avait d’autres chats
à fouetter.
Les amateurs regardaient en souriant cet homme hagard qui sortait à
reculons en les saluant. L’un d’eux dit, avec une certaine bienveillance :
— Excusez-moi d’avoir troublé le sommeil du juste !
Doppelganger s’enfuit, honteux, au milieu des rires.
*
Rentré à l’hôtel, il comprit qu’il avait passé la nuit dehors. Il apprit
aussi que cinq ans plus tôt, dans la villa abandonnée, on avait découvert
deux jeunes femmes inconnues égorgées sur un lit. Drame mystérieux qui
ne fut jamais élucidé. On n’avait retrouvé ni le meurtrier, ni l’arme du
crime. Cela n’avait certes pas facilité la vente de la propriété…
« Cinq ans plus tôt »… se dit Doppelganger quand il fut seul. Cinq ans
plus tôt ? Où diable était-il donc à cette époque ?
Le cœur de jade

Qu’ai-je cherché d’autre qu’à retourner d’où je venais… !


Suzanne Lilar.

Les cheveux d’un roux terne, le visage crémeux et grisâtre, un sourire


de masque, l’œil inquiet et, à vrai dire, absent, vêtue d’une robe longue en
soie exotique, fort belle, dans des tons d’émeraude, d’améthyste et de
rubis, cette femme vieille, mais plus encore sans âge, hors du temps, hors
de la vie, pénétra dans la salle d’exposition comme une somnambule à
l’expression figée.
Nos regards s’étaient croisés et en dépit de son ridicule et de son
pathétique, cette femme qui me parut l’image même de la mort me
bouleversa.
Au moment de son entrée, elle provoqua, parmi les invités à ce
vernissage mondain, une certaine sensation. Les hôtesses d’accueil
s’étaient regardées en réprimant un sourire, les préposées au vestiaire
restaient à chuchoter à son propos et plusieurs visiteurs se retournaient sur
son passage.
D’où sortait donc cette créature trop voyante, sinon d’une peinture
d’Ensor, d’un film de Fellini ou de quelque fresque grotesque de
l’antiquité ? Elle marchait à petits pas, avec peine, forçant sur des
articulations que l’on croyait entendre craquer.
C’était à l’exposition d’art de Méso-Amérique qui rassemblait, dans le
hall de marbre noir d’une grande banque, des pièces étonnantes des
civilisations précolombiennes, provenant principalement du Mexique et du
Guatémala.
Cette vieille dame étrange et si drôlement parée avait cependant un
rayonnement inexplicable. Je m’en avisai en me trouvant à son côté, par
hasard, devant la niche mystérieusement éclairée où trônait une figurine
en terre cuite évoquant un danseur.
— C’est une pièce très rare, me dit-elle, soucieuse de me faire partager
son enthousiasme. Voyez ces sortes d’ailes qui se déploient derrière le
personnage… Et cette couleur extraordinaire d’argile fraîche…
J’acquiesçai en silence, prêt à m’éloigner, peu désireux de me faire
accrocher par cette originale à la voix rauque, au visage rosâtre et plâtré, à
la crinière de cuivre terni.
— Venez par ici, dit-elle, vous allez voir quelque chose de très
particulier.
Il y eut dans ses yeux éteints une soudaine lueur, une flamme de plaisir
ou de défi. Elle m’avait pris par la manche. Elle m’entraînait devant un
groupe de statuettes plus proches du folklore, me sembla-t-il, que de la
création originale.
— Regardez bien, fit-elle. Dans le lot de ces petites choses sans
prétention, il y en a une où vous reconnaîtrez qui vous parle. (Elle souriait
de façon amusante.) Oui, vraiment, c’est de moi qu’il s’agit. C’est une
étonnante rencontre par-delà les siècles…
Il y avait là des petites femmes écrasant du grain, ou portant une
charge, des musiciens, des guerriers abrités derrière un bouclier immense.
— Je ne vois vraiment pas, dis-je.
— Vous cherchez mal. Vous verrez, vous serez stupéfait.
Je le fus en effet. Parmi les statuettes, il y en avait une représentant
deux chiens un peu balourds, drôlement accouplés. Et la femelle, dont je
n’avais pas regardé la tête, était bien le portrait – à peine déformé par son
animalité – de mon interlocutrice.
— Eh bien ! Qu’en dites-vous ?
— C’est extraordinaire !
— L’expression de cette bête est véritablement humaine, et nous la
retrouvons dans bien d’autres pièces ici exposées. Elle apparaît
fréquemment dans des terres cuites et des céramiques de l’époque
protoclassique. J’en possède chez moi qui sont encore plus déconcertantes
que celles que vous pouvez voir ici. J’en ai ramené de Veracruz il y a bien
des années déjà, à l’époque où mon mari était diplomate au Mexique.
J’étais bel et bien harponné. Je m’en rendis compte au moment où elle
m’invita à visiter sa collection.
Elle ne pouvait s’empêcher de rire de mon étonnement, et son rire avait
quelque chose de jeune et d’inattendu.
— Les vieux messieurs convient bien les jeunes femmes à voir leurs
estampes japonaises !
Nous nous présentâmes, dans les formes, et prîmes tout le temps
nécessaire à une visite attentive, rendue plus agréable encore par
l’érudition et la bonne humeur de mon guide bénévole.
Nous sortîmes ensemble. Au vestiaire, les préposées, qui me
connaissaient de vue, me regardèrent avec effroi. Je me sentais, je l’avoue,
assez embarrassé de m’afficher avec cette personne en vêtements
d’impératrice olmèque et au visage de momie. Elle avait pris mon bras
sans plus de façon et s’y appuyait, car cette visite l’avait fatiguée. Ma
voiture n’était pas loin. Elle s’y introduisit avec peine. La pauvre avait les
articulations fort raides, et craquait de partout. Mais elle eut la présence
d’esprit de se regarder dans le rétroviseur et de faire bouffer sa crinière
rougeâtre. Elle habitait dans un faubourg qui avait perdu la faveur, mais où
subsistaient encore de belles demeures patriciennes, souvent mal louées à
divers occupants, et dont les portes et les châssis de fenêtre auraient eu
besoin d’une bonne couche de peinture. Pendant tout le trajet, ma
compagne était restée silencieuse. Je pensais qu’elle s’était assoupie et
même, à certains moments, je la crus morte, car je n’entendais nul souffle
sortir de ses lèvres.
Je m’arrêtai à l’adresse qu’elle m’avait indiquée et elle sortit assez
lestement de la voiture. Nous étions devant une grande maison en pierre
bleue, souillée par le temps, avec trois fenêtres en façade et une porte
cochère en ferronnerie doublée d’une glace mate.
Ma compagne chercha sa clé dans son sac, la trouva tout de suite et
m’ouvrit largement la porte…
Une étrange odeur de musée, de poussière, de vieux tapis, de tissus
mangés par le temps me sauta au visage.
— C’est le parfum des exilés, me dit en riant mon hôtesse. Celui du
passé. Le passé est le bien suprême de ceux qui ont été contraints de fuir
leur patrie. C’est la seule chose dont on ne peut les dépouiller. Grâce à
Dieu, il y en a d’autres dont je n’ai pas dû encore me séparer. Vous allez
voir.
Elle m’entraînait à l’étage d’un pas vif, qui contrastait avec sa lassitude
mortelle des minutes précédentes.
Elle me fit asseoir dans une pièce très dépouillée, ne contenant comme
meubles qu’un grand canapé de cuir, couleur de terre glaise, devant une
table basse en pierre noire. Elle posa devant moi un panier rond contenant
divers flacons d’alcool et un verre.
— Servez-vous, dit-elle. Je reviens tout de suite.
Je pris tout mon temps pour faire mon choix, et me versai à boire à
deux reprises, me demandant comment tout cela allait finir.
Mon hôtesse reparut bientôt, sourire aux lèvres. Elle avait changé de
toilette et portait à présent une ample robe de chambre d’un vert de jade.
Elle avait troqué ses souliers noirs à talons dorés pour des sandales toutes
simples, une lanière entre deux orteils. Ses pieds, je ne m’y attendais pas,
étaient ceux d’une jeune femme, sans marque de fatigue, ni déformation.
— Je vis dans un curieux « entre-deux mondes », dit-elle en s’asseyant
près de moi. À la fois dans un passé très lointain et dans le temps présent
qui fuit et qu’on ne peut arrêter. Et je ne sais jamais exactement où j’en
suis. Il m’arrive de me croire soustraite aux règles du jeu de la vie et de la
mort. Tout alors, me semble-t-il, m’est permis et promis. Mais à d’autres
moments, une angoisse plus terrible qu’une énorme lame de fond vient me
submerger et je perds pied, je bascule, je me noie… Vous ne savez pas ce
que c’est que l’horreur du vague et comme on se trouve diminuée,
démunie lorsqu’on y échappe, au prix de quelles souffrances et de quelles
craintes d’avoir à revivre de telles choses.
À mesure qu’elle parlait mon interlocutrice reprenait couleur, se
détendait. Il se passait même en elle un curieux phénomène de
revitalisation.
— Le salut, dit-elle alors en riant, c’est de prendre la vie à l’envers.
Elle me toucha doucement la main et ce geste qui m’aurait effrayé
quelques minutes plus tôt me troubla profondément. L’audace de certaines
pensées donne chaud aux joues. Littéralement, le visage me brûlait.
Nous nous levâmes alors et nous rendîmes sans hâte dans une chambre
que l’artifice d’un éclairage habilement agencé rendait lumineuse sans que
l’on décelât ni lampes, ni projecteurs. La pièce était tendue de soie grège
et des vitrines en métal bruni, contenant des statuettes antiques, couraient
le long des murs.
Il y avait là des amoureux enlacés, des bêtes se chevauchant, des
danseurs porteurs de masque, des petits bonshommes qui paraissaient des
artisans de temps très anciens, des démons menaçants et des personnages
phalliques. Malgré l’originalité et la rareté de tous ces objets de haute
qualité, mon attention s’en trouvait détournée et se portait sans cesse vers
le milieu de la chambre-musée. Trônait là, comme s’il se fût agi d’une
déesse au centre d’un sanctuaire secret, une statue féminine, plus petite
que nature, de la taille approximative d’une fillette. Mais il s’agissait bien
d’une femme, admirablement proportionnée. Debout à côté d’elle, nos
visages se trouvaient exactement à la hauteur du sien. C’était une argile de
fine cuisson, dont l’engobe évoquait le moiré de la laque. Rien ne pouvait
être plus émouvant, plus vivant et, chose extraordinaire, plus proche par
les traits du visage de mon hôtesse.
Car la ressemblance était frappante de cette effigie idéale de la beauté
formelle, née, il y avait des siècles, des mains d’un céramiste inconnu,
avec la femme qui se tenait à côté de moi, qui avait cessé d’être vieille et
qui se dénudait silencieusement la poitrine pour me montrer la similitude
de son buste avec celui de la jeune déesse – car c’en était une à coup sûr –
et qui répandait autour d’elle un trouble magique où je perdis tout sens
critique et toute notion des réalités.
À côté de moi, la femme que j’avais vue vieille, décharnée, déformée,
pouvait rivaliser par la beauté de ses proportions et la fermeté de sa chair
avec cette adolescente adorable qui avait survécu à l’outrage des siècles.
Il se passa alors une chose incompréhensible, dont je n’arrive plus
aujourd’hui à reconstituer le déroulement exact. Il me semblait que,
progressivement, la statue qui me ravissait l’âme se substituait à mon
hôtesse, ou peut-être que celle-ci s’incorporait, s’identifiait par quelque
sortilège à la belle image de terre cuite précieuse. La nouvelle figure qui
me faisait face à présent, dont mon bras entourait tendrement la taille, ne
conservait plus du masque ensorien du début de la soirée que la chevelure
rousse. Mais celle-ci était maintenant vivante et saine et semblait crépiter
comme le fait le pelage des chats avant l’orage.
Que fis-je alors, ou que fit-elle ? Que m’avait-on fait boire ? Je n’ose
me souvenir, mais je crois bien qu’un désir à la fois sacrilège et désespéré
me poigna les reins et que je me laissai aller à une passion qu’on avait tout
fait pour attiser. Je me rappelle à la fois ma curiosité triomphante, comme
il arrive dans les amours de hasard, mais aussi ce bref instant de beauté
intérieure, cette petite flamme de spiritualité qui fait naître l’idée de
l’amour dans le moment même où il n’est question que de plaisir.

Je repris mes esprits longtemps après. La statue merveilleuse n’était


plus sur son socle. Ma compagne avait, elle aussi, disparu. Mais il y avait
sous moi et alentour de moi, sur l’épais tapis où j’étais étendu, des débris
de terre cuite, de la poussière, plusieurs pelletées de débris dérisoires, une
poignée de cheveux roux et, au milieu de ces pauvres choses, seuls
vestiges d’une double et mystérieuse apparition, un noyau de jade gris
bleu, en forme de cœur, miraculeusement lisse et préservé, que je pris
d’abord pour un œuf de vanneau. Mais c’était bien un cœur, poli et lourd
au creux de la main.
— D’ailleurs, tenez, le voici…
LA NUIT AU CHÂTEAU

Toute rencontre fortuite est un rendez-vous…


Jorge Luis BORGES.

Les carrés de buis saccagés, les pelouses piétinées, les meubles de


jardin culbutés, un grand parasol blanc et noir éventré d’un coup de sabre,
nous galopâmes vers le perron du château et, de justesse, me glissant entre
Ludwig et Othon, je poussai ma monture contre la porte vitrée qui céda. Je
me trouvai dans un vaste hall.
Dehors, les cavaliers mettaient pied à terre et des ordres sonnaient
brefs et nets. Mes lieutenants, que je venais de battre au poteau, étaient
redescendus lentement des degrés de pierre grise et attendaient, toujours
en selle, dans l’allée de cendrée.
À notre arrivée dans le parc, quelqu’un, d’une fenêtre, avait tiré un
coup de feu. Du moins avais-je entendu une détonation sèche et quelqu’un
m’assura-t-il avoir vu la fumée du coup. Aucun de mes hommes,
heureusement, n’avait été touché.
Nous aurions pu incendier le château et sans doute plus d’un s’en
serait-il amusé. Mais cette demeure était si belle, elle avait si fière allure,
que je sentis à cet instant quelque chose de civilisé resurgir du fond de
moi-même et que je fus soudain quelqu’un d’autre.
Le hall où j’avais pénétré était de belles proportions. Des portes vitrées
en épousaient la forme circulaire dans la partie faisant face à l’entrée et je
voyais à travers elles bouger le feuillage léger de quelques bouleaux. À ma
gauche, un grand escalier descendait en s’élargissant après avoir réuni, à
mi-étage, deux volées plus étroites. Au sol, un pavage en mosaïque, fait
d’étoiles et de carrés, au centre de quoi brillait comme un soleil noir un
grand disque monolithe de marbre, ou de schiste poli.
Mon cheval se trouvait exactement à cette place et je me voyais assez,
en ce lieu, pareil à la statue équestre d’un moderne Colleoni.
Ma monture témoigna de l’impatience et se mit à piaffer. Le bruit de
son fer sur la pierre lisse sonnait étrangement et je me demandais s’il
allait ou non y causer quelque dommage.
Apparut alors sur l’escalier, une femme encore jeune, suivie à peu de
distance d’un vieillard tout menu qui s’efforçait à l’escorter et gesticulait
assez comiquement.
— C’est mon… père, dit-elle. Et j’avais l’impression qu’elle avait
failli dire « mon mari ». C’est lui qui a tiré. Il ne faut pas lui en vouloir. Il
n’a plus toute sa raison.
Elle souriait un peu gauchement, mal à l’aise, redoutant visiblement le
pire.
— Voici son arme, dit-elle, en me tendant, crosse en avant, un vieux
pistolet d’arçon à chien apparent.
Elle était à la tête de mon cheval et levait vers moi un visage incertain
que j’aurais aimé peut-être plus implorant.
Je lui pris des mains cette arme dérisoire, désormais inoffensive, et la
glissai dans la sacoche de ma selle.
La châtelaine (ainsi dois-je bien l’appeler) s’excusait pour le vieil
homme frêle, mais fier encore qui, maintenant à côté d’elle, grommelait et
voulait l’obliger à s’éloigner de moi. Mais elle cherchait à accrocher mon
regard et ses yeux, lorsqu’ils eurent trouvé les miens, me parurent
s’embuer peu à peu, se noyer, marquant ainsi un trouble profond qui
n’avait rien de commun avec la crainte.
C’était une jeune femme assez quelconque, mais elle me parut
attachante. À la guerre, toutes les femmes sont belles.
Je mis pied à terre, fis un signe, et quelqu’un, du dehors, vint emmener
mon cheval.
— Je vous préfère ainsi, dit la femme.
Et sa voix avait une raucité qui me plut.
Je fis glisser ma mentonnière, me découvris et, casque sur le bras
replié, comme dans une cérémonie, je claquai les talons et me présentai.
— Baronne Kuchkrinzi, dit-elle à son tour.
Je m’inclinai. Ses yeux à présent étaient chauds, presque rieurs. Elle
avait la bouche mince et moqueuse, mais ne provoquait pas. Son vêtement
était celui d’une dame de qualité ou d’une amazone, suranné mais
charmant, avec une jupe assez longue, haut fendue, et une veste à la taille
bien prise.
— Je n’ai pas grand-chose à vous offrir, capitaine, dit-elle comme en
s’excusant. Mes domestiques ont fui. Je suis seule ici avec mon vieux…
père, qui manifestement ne vous aime pas. Il a fait la campagne d’Ormuz
et a gardé un mauvais souvenir de vos compatriotes.
— C’est si loin !…
Et j’effaçai toute cette gloire et toute cette misère d’un geste
désinvolte.
La châtelaine sourit.
— Vous êtes ici chez vous, capitaine. Je connais les servitudes et les
grandeurs militaires et surtout la difficulté des rapports entre vainqueurs
et vaincus provisoires. Car le sort des armes demeure incertain jusqu’à la
dernière heure.
Elle me plaisait ainsi, dans sa dignité et son réalisme. Elle n’avait le
goût ni de la bassesse ni de la forfanterie.
Elle ramena en arrière une mèche de ses cheveux châtains et je vis à
son poignet un large bracelet d’or, dont les mailles entrelacées faisaient
songer à quelque vannerie précieuse.
— Élisabeth ! dit le vieillard d’une voix impatiente et drôlement
cassée. Venez donc !
Déjà, il avait monté quelques marches. Sans doute redoutait-il pour sa
fille, ou sa femme (mais une telle union pouvait-elle se concevoir ?) les
dangers qui naissent mystérieusement en certaines circonstances.
La jeune femme s’attardait, attendait sans doute une parole de moi.
J’étais embarrassé et ne savais comment me faire entendre. Mais je n’eus
pas à parler.
— Je vous verrai ce soir, capitaine, dit-elle d’un ton résolu. Je serai à
neuf heures ici même.
Je vis dans l’eau sombre de son regard une promesse et un défi.

La nuit était venue. J’étais assis songeur sur la dernière marche de


l’escalier. L’offensive continuait. Mon unité demeurait en alerte, prête à
reprendre sa marche dès que l’ordre lui parviendrait. Des estafettes avaient
galopé en tous sens dans la campagne pour assurer les liaisons. Nous
étions sur le qui-vive.
L’espèce d’exaltation qui m’avait pris quelques heures plus tôt était
tombée. J’en étais à redouter dans le même temps et la venue promise de
la châtelaine et l’ordre de quitter le château pour se porter en avant.
J’étais donc à attendre je ne sais trop quoi, lorsque je sentis un fluide –
car c’était bien moins qu’une vibration – parcourir la rampe à laquelle
j’étais adossé. Une silhouette furtive descendait vers moi. C’était bien
Élisabeth Kuchkrinzi. Elle portait une longue robe ample et souple, dont
les plis épousaient la rondeur de ses jambes. La nuit était suffisamment
claire pour me permettre de distinguer ses traits. Un doigt sur les lèvres,
elle me fit signe de la suivre.
Arrivé à sa hauteur, je baisai la main qu’elle me tendait gentiment. Elle
souriait. Mais je percevais je ne sais quoi d’artificiel et de faux dans son
comportement. Sans doute étions-nous gênés, l’un et l’autre, de nous
préparer ainsi à jouer le rôle classique de la châtelaine et de l’officier.
À l’étage, elle poussa une porte qui commandait un couloir et nous
entrâmes dans le trou noir d’une obscurité totale. Étrange cheminement,
où seuls nos pas éveillaient un écho dans un silence étouffant. Me tenant
de la main gauche, celle qui me guidait tâtait de la droite le mur qui lui
servait de repère et que nous ne pouvions voir. Ainsi, elle progressait
prudente et cependant résolue.
Curieusement, je m’identifiais à l’instant vécu. Je m’abandonnais à la
circonstance. Alors que j’avais toujours, auparavant, voulu dominer les
événements, je trouvais tout normal de suivre cette femme, hier encore
inconnue, dans un dédale où m’attendait peut-être la face noire de mon
destin.
Nous pénétrâmes enfin dans une chambre, plongée elle aussi dans
l’obscurité. Nous marchions sur un tapis laineux et je devinai au passage
que nous contournions des sièges ou des petits meubles. Régnait là une
odeur un peu douceâtre de benjoin et de bois de cèdre.
Ma compagne lâcha ma main, me fit face et sa bouche chercha la
mienne.
Elle se collait à moi avec une sorte de passion désespérée et je laissai
mes mains, dans son dos, chercher des boutons à défaire. Les épaules
dégagées, la robe glissa d’elle-même et personne ne la ramassa. Nous
allions la piétiner sans plus y penser.
Élisabeth Kuchkrinzi était nue dans mes bras et la sensation de cette
présence, presque enfantine dans son dénuement, était à la fois agréable et
gênante. Je devinais, mais ne pouvais voir comment était faite cette
femme petite et mince, que je serrais contre moi dans les ténèbres. De la
main, j’appuyai sa tête sur ma poitrine et je perçus, en lui caressant le
visage, qu’il était baigné de larmes.
Je faillis m’attendrir. Mais au point où nous en étions, on ne recule pas.
Je sentis une petite main qui voulait à son tour déboutonner mon
uniforme, mais je l’immobilisai doucement. J’entrouvris seulement mon
col pour être plus à l’aise et j’immobilisai contre moi cette petite chose
palpitante, à la fois désemparée et résolue. J’imaginais l’effet que devait
produire sur sa peau même le contact glacé de mon baudrier et la morsure
des boutons bombés de ma tunique. Elle desserra mon étreinte pour
reprendre son souffle, murmura quelque chose que je ne compris point et
me poussa à reculons vers un lit où nous tombâmes bientôt enlacés. On
devine le reste.
Je ne raffinai point. La guerre donne d’autres sentiments, d’autres
appétits. L’âme n’est plus la même de qui part au combat.
La châtelaine connut le soldat et ne s’en plaignit point.
Je m’éveillai en entendant la sonnerie de la trompette et je crus un
instant à mes années de garnison. Puis je perçus la gêne presque
douloureuse de ne m’être pas débotté. Je cherchai ma compagne à mon
côté. Elle n’était plus là. Je sentis sous ma main ce que je pris tout d’abord
pour des branches.
Je me levai avec maladresse et j’entendis un drap se déchirer à la
pointe de mon éperon. Un mince rai de lumière me permit de me diriger.
Je poussai un lourd volet qui grinça de façon insupportable en s’ouvrant. Il
faisait beau. Le ciel était bleu. Une légère brume flottait sur le parc d’où
montait une odeur de feuilles et d’herbe mouillée.
Je regardai alors autour de moi. La pièce où j’avais passé la nuit était
une vaste chambre à coucher. Inoccupée certainement depuis de longues
années. Les tentures tombaient en lambeaux, la soie des sièges était rongée
par le temps, la poussière s’accumulait sur les meubles en chêne et les
miroirs ternis, et les toiles d’araignées démesurées donnaient à cette
vétusté et à ce délabrement un aspect irréel.
Je ne suis plus celui que j’étais à cet instant, mais je revis avec une
intensité intacte mon émotion, ma stupeur et bientôt mon accablement.
Dans le lit que je venais de quitter et dont pendait jusqu’au sol le drap
que j’avais accroché en me levant, il y avait une sorte de momie brunâtre,
squelette menu, au crâne étroit, comme réduit, à quoi adhérait un peu de
pourriture desséchée et de matière fibreuse qui ne donnait point à cette
chose un autre volume, mais seulement une autre couleur. Et je songeai
qu’il y avait eu là – il y avait combien d’années ? – une chair tiède et
douce que l’on aurait pu caresser.
Je voyais la Mort, la Mort elle-même telle que la représente Hans
Baldung Grien, membres grêles, articulations noueuses, os du bassin d’une
terrifiante vacuité. Et, au bras décharné, un large bracelet à mailles
entrelacées que je reconnus avec horreur.
Je demeurai là comme pétrifié devant cette chose hideuse et misérable.
Il m’était difficile de sortir de ma nuit, de reprendre mes esprits, de me
retrouver pour me donner une certaine dimension en face de l’impensable.
Je n’eus guère le loisir de méditer longtemps sur ce spectacle digne
d’un tableau ancien de « vanité » ni sur sa signification par rapport à ma
propre destinée. La trompette retentit à nouveau et sa sonnerie se répercuta
longuement dans l’air matinal.
Je rajustai ma toilette, tapotai mon vêtement, dégageai – en fermant un
bouton de ma tunique – quelques cheveux de femme qui s’y étaient
enroulés et descendis vers le hall, d’une démarche pesante, dont la cadence
m’a toujours été agréable.
Je sentais le lit, la sueur, l’amour et la mort.
En bas, personne. Tout était triste et abandonné. Seule trace de mon
entrée la veille en ce lieu, le crottin piétiné de mon cheval sur le grand
disque de pierre noire.
J’attendis, à tout hasard, pendant quelques instants, mais personne ne
vint.
Lorsque je parus sur le seuil, mon ordonnance accourut vers moi avec
une gourde et une gamelle de café fumant. Je bus avec la sensation de
retrouver vraiment le monde réel, à l’inverse de ceux qui s’abreuvent au
Léthé pour oublier celui-ci.
Les groupes de cavaliers se formaient dans le parc. Ludwig rassemblait
la troupe. Les ordres venaient d’arriver. Je descendis jusqu’à la pelouse,
flattai l’encolure de mon cheval qu’on avait sellé et me tournai vers le
château.
Je regardai ces murs gris, ces pignons couverts de lierre, ces toitures
aux ardoises rendues fragiles par le gel et le soleil. Façade muette où ne
s’ouvraient que la porte enfoncée du perron et la fenêtre, là-haut, volet
béant, de la chambre où j’avais passé la nuit.
Et je vis là, soudain, apparaître le vieillard vindicatif, l’aliéné sénile
qui avait failli faire de moi, la veille, un soudard incendiaire.
Il faisait mine d’épauler un fusil. Il me visait. Il s’imaginait tirer dans
ma direction.
Alors, une pensée traversa mon esprit rendu vulnérable par d’aussi
étranges incidents. Ce serait pour bientôt… Je n’en doutais plus. Tant de
signes accumulés ne pouvaient me tromper.
Je me levai sur mes étriers et me retournai pour embrasser d’un seul
regard mon escadron au garde-à-vous.
Je donnai l’ordre du départ.
LE PARC

La joie de satisfaire un instinct resté sauvage est


incomparablement plus intense que celle d’assouvir un instinct
dompté.
Sigmund FREUD.

Sabine devait traverser le parc deux fois par jour en fin d’après-midi.
Non dans toute la longueur, mais selon une oblique qui la faisait pénétrer
du côté de l’allée des Marronniers et ressortir en face du monument au
caporal Muratori. Elle allait ainsi régulièrement, du lundi au vendredi,
suivre un cours d’anglais. Elle prenait le raccourci par le parc et revenait
par le même chemin.
Elle aurait pu choisir un itinéraire un peu différent, en longeant le parc
par l’extérieur, mais elle aimait s’enfoncer dans la petite vallée sombre
plantée de grands arbres, vestiges d’une propriété privée qui avait été
morcelée et dont la ville s’était réservé les derniers hectares en guise de
zone verte.
Les chemins de cendrée étaient propres et bien entretenus. Lorsqu’un
orage y avait creusé parfois des ornières, mettant ainsi à jour les pierres
blanches du sous-sol, des jardiniers s’affairaient très vite à réparer les
dégâts. Il y avait des pelouses où l’on ne pouvait laisser courir les chiens,
des bancs où, pendant le jour, bavardaient quelques pensionnés et, le soir,
se caressaient quelques amoureux.
Ce parc était en somme, comme tous les parcs des villes, assez banal.
Avec des arbres d’espèces diverses qui portaient leur identité sur les
écriteaux jaunes. Frêne-Fraxinus, Érable-Acerabulus, Bouleau-Betulla…
Avec aussi des corbeilles à vieux papiers, une maisonnette pour ranger les
outils des hommes de peine et des coins d’ombre derrière les buissons
tristes où les petites filles allaient faire pipi en se cachant.
On apprit un jour qu’une passante avait été assaillie à la tombée du soir
et l’on recommanda à Sabine de se rendre à son cours en évitant le parc et
en empruntant l’itinéraire extérieur. « À moins, ajouta son père en riant,
que tu ne prennes un grand couteau pour te défendre ».
Ce fut là bien imprudent propos. Il occupa plusieurs jours durant la
pensée de Sabine qui avait renoncé à regret à sa traversée du parc, mais
qui ne cessait de songer à sa promenade traditionnelle. L’aventure de la
passante assaillie ne l’effrayait pas à vrai dire, mais elle la troublait et
l’intriguait fort. Qu’était-il arrivé au juste à cette femme qu’elle jugeait
finalement plus stupide que malheureuse ? Lui avait-on volé son sac ?
L’avait-on frappée ? Et pourquoi ? Avait-on arraché ses vêtements, tailladé
son visage, ou Dieu sait quoi de pire ? Sabine avait interrogé sa mère et la
servante à ce sujet. Mais en vain.
— Évite le parc, lui disait-on. Ne te soucie pas de ces choses. Fais le
grand tour. Il ne t’arrivera rien !
C’était bien cela qui préoccupait Sabine. Elle aurait tant voulu qu’il lui
arrivât des choses… On n’est pas une petite fille intelligente et délurée,
sans être aussi imaginative, curieuse et même imprudente. La peur de
l’inconnu était bien moins forte chez elle que la peur de l’ennui.
Sabine ne pouvait se résoudre à renoncer à sa traversée du parc. Elle ne
discuta pas – à quoi bon ? – mais prit ses précautions. Elle devait
entretenir en elle un certain sens du danger. Rien n’est périlleux, elle le
savait, comme une assurance inconsidérée. Il fallait être prête à toute
éventualité, assumer le risque, mais pas inconsciemment. Elle alla donc
rechercher dans un tiroir, où elle le savait rangé et oublié depuis
longtemps, le couteau à cran d’arrêt, à manche de corne, de son aïeul le
forestier. C’était un couteau de chasse, à lame longue et pointue, qu’on
refermait en tirant sur un anneau. Ouvert, c’était une arme plus redoutable
qu’un poignard. Le manche en était lisse, pas trop gros pour la petite main
de Sabine qui prenait un étrange plaisir à sentir contre sa paume tendre
cette chose longue et ronde, légèrement incurvée, qu’elle étreignait avec
une sorte de tendresse voluptueuse.
Elle nettoya le couteau avec amour, polit la corne, huila le cran d’arrêt,
s’exerça à le manier, s’amusa à entendre le ressort claquer lorsque la lame
sortait brusquement de la fente où elle se trouvait cachée…
Sabine retourna donc au parc. Même elle s’enhardit peu à peu et
s’aventura dans les profondeurs de celui-ci. La terre des chemins y était
plus grasse, l’herbe des pelouses plus rare. Une eau sourdait du sol dans le
fond d’une vasque de porphyre. Naissait là un petit ruisseau qui serpentait
chichement au creux du vallon et le long duquel elle avait souvent joué
quand elle était petite. Elle se souvenait d’y avoir vu, un jour, entre les
pierres irrégulières d’un petit gué, dans la transparence de l’eau, reposant
sur le fond de léger gravier, une rondelle d’un beau rouge vif, pareille à un
petit soleil couchant, qui s’avéra être, dans son godet de porcelaine
blanche, une pastille de couleur à l’eau. Quand elle l’avait saisie tout
heureuse, en mouillant d’ailleurs la manche de sa robe, la chose qui lui
paraissait si belle s’était diluée et une traînée, pareille à du sang frais,
avait coulé sur sa main. Elle avait laissé s’égoutter lentement cela au bout
de ses doigts, pensant à quelque blessure, puis elle s’était rincée et n’y
avait plus songé. Et voilà qu’aujourd’hui, Sabine se remémorait sa
trouvaille, son émotion, puis sa déception pour cette chose merveilleuse
qui s’était mise à saigner, à pâlir bientôt, puis avait disparu sans laisser de
traces.
Dans la partie profonde du parc tout prenait une coloration un peu
maléfique. Les ombres étaient différentes. Les bruits de la ville
singulièrement atténués. Un chien noir, à poil lisse, passait en se tortillant
et le mouvement de son arrière-train musclé avait quelque chose de
malsain et de gênant. Cette femme sans âge, à la poitrine ballante, qui
venait apporter aux chats errants des restes de viande, elle la connaissait
de vue, mais, à vrai dire, ne la reconnaissait pas. Ce n’était plus une vieille
originale compatissante, mais une sorte de jeteuse de sort. Le gardien
poussif, au képi crasseux, qui faisait en hâte sa dernière ronde, lui sembla
suspect, complice de présences ténébreuses. Le couple adultérin d’âge mûr
qui professait d’habitude, avec une touchante impudence, que les
amoureux sont seuls au monde, eut en la croisant un drôle de regard et un
étrange sourire. La servante espagnole du dentiste, dont la noire et grasse
beauté faisait les délices de plus d’un, remontait seule en renouant son
chignon. Elle lui fit en passant un clin d’œil canaille qui la vexa. Enfin,
elle aperçut le petit vieillard… C’était un habitué des lieux. Il était discret,
secret, prompt à s’éclipser. Elle devinait confusément que, depuis tout un
temps, quelque chose entre eux s’était noué, sans qu’ils se fussent jamais
adressé la parole, sans qu’ils eussent échangé un regard.
Elle l’avait surnommé successivement « le hibou », « la pilule », « le
pic vert » et « le père Vie ». Depuis tout un temps elle le devinait attentif,
toujours à l’épier. Il évitait soigneusement de se montrer. Il allait à pas
menus, s’installait à la limite de la partie la plus déclive du parc, là où tout
devenait sombre très tôt dans l’après-midi, là où passaient peu de
promeneurs. Il attendait Sabine, l’observait en silence, déférent et réservé,
espérant sans doute qu’un jour elle irait à lui.
Cette fois, dès qu’il la vit, il marcha dans sa direction, d’un pas vif,
comme s’il était très pressé.
Dans sa hâte factice, il eut l’air un moment de lui barrer la route. Sans
doute n’était-ce que le hasard qui le faisait s’écarter dans le même sens
qu’elle, au moment où elle-même s’apprêtait à lui céder le passage. Une
fois vers la gauche, une fois vers la droite.
Sabine ressentit cela comme une provocation, mais ne se crut pas
réellement menacée. C’était un vieil homme, maigre et nerveux, inoffensif
à n’en pas douter. Il lui avait fait cependant en passant un drôle de sourire.
Il avait un visage très pâle, ivoirin, émacié, et les oreilles étrangement
longues et pointues. Il lui sembla qu’il avait quelque chose de trompeur
dans le visage, comme il arrive souvent aux vieillards qui aiment à
s’abriter dans le mensonge.
Après qu’ils se furent croisés, Sabine se retourna pour l’observer plus à
l’aise. Il allait d’un pas rapide et ferme. Il avait un long manteau de pluie,
un peu large pour lui, qu’il tenait fermé, ses mains dans les poches, se
joignant sur son ventre…
Une nouvelle rencontre, le lendemain soir, avec le petit homme
étrange, laissa la fillette sur sa faim. L’inconnu passa à côté d’elle sans un
regard, avec une parfaite indifférence, perdu dans ses pensées. Elle se
retourna pour le voir s’éloigner et fut un peu agacée de s’être laissée
prendre. Il s’était arrêté lui aussi et l’observait. Sans doute attendait-il de
sa part une manifestation de curiosité, de complaisance ? Il eut l’air de lui
faire un petit salut de la tête et elle-même, peut-être, elle ne s’en rendait
pas bien compte, avait aussi, croyait-elle, esquissé malgré elle un petit
signe de courtoisie.
Les jours suivants, elle ne le vit plus et sa présence, maintenant
ambiguë, lui manqua.
Sabine tout doucement s’habituait à sa peur. Elle s’en nourrissait. Aussi
dès le moment où elle pénétrait dans le parc et en acceptait les secrets et
les menaces, était-elle transportée dans un autre univers, dont le côté
ténébreux l’envoûtait et où elle s’ouvrait, à la fois craintive et ravie, à
toutes sortes de curiosités un peu coupables, dont elle tirait des joies
clandestines qu’elle n’eût jamais soupçonnées possibles quelques
semaines plus tôt.
Ce soir-là, elle se sentait nerveuse. Quelque chose mettait dans l’air
une menace. Ses pas, sur le chemin de terre durcie, avaient une autre
résonance. Son souffle était différent, plus court, comme celui d’un petit
animal aux aguets. La brise, dans les branches, était par instants comme un
sifflement, un signal léger, ou comme un avertissement qui tranchait
cruellement le vif de l’air telle la lanière d’un fouet. La lune était
maussade, souvent cachée par les nuages, et d’une laide couleur de suif.
Sabine se sentait étrangement seule. Elle avait toujours été seule
d’ailleurs, traitée avec un peu d’indifférence par tous les siens. On ne la
comprenait pas. Mais elle ne faisait rien pour être comprise. Au fond, il ne
lui déplaisait pas d’être laissée à elle-même, indépendante, vulnérable,
mais capable, elle le prouverait, de veiller toute seule sur soi.
— Après tout, pensait-elle, je n’ai besoin de personne. On ne m’aime
pas, mais je me passe fort bien des autres. En allant gratter au plus secret
de moi-même, je découvre un fond de méchanceté qui alimente mon
orgueil et ma solitude.
Elle s’était beaucoup regardée ces derniers soirs avant de se coucher et
elle n’était pas mécontente d’elle-même. Elle aimait son front bombé de
poupée, sa petite bouche humide qui s’ouvrait sur la douceur de sa langue
longue et mobile. Elle se trouvait le menton un peu fort, les seins encore
bien puérils.
Quand elle les tenait dans le creux de ses mains pour les soupeser, elle
constatait qu’ils ne pesaient rien. Ils restaient gentiment à leur place et
marquaient à peine un peu d’émotion. Son ventre était plat, avec un petit
nombril rieur, une ombre discrète. Elle avait par contre les cuisses bien
vigoureuses déjà, les jambes bien tournées, les pieds un peu longs. Avec
cet ongle mal formé à l’orteil droit, ce qui la chagrinait quand elle allait
nager. Mais en somme, à part son menton et ses pieds, Sabine se plaisait
assez.
Quelque chose avait bougé dans les buissons et elle se retrouva d’un
seul coup, frémissante, face à son anxiété et à sa résolution. Elle ouvrit
posément son couteau à cran d’arrêt et le tint droit dans sa poche, la lame
vers le haut, le manche appuyé contre sa paume et son poignet. Elle sentait
la pointe aiguë contre son avant-bras et veilla à ne pas se blesser.
Immobile, tendue, attentive au moindre bruit, elle se sentait
singulièrement calme et disponible.
Le destin était au rendez-vous. Surgi elle ne savait d’où, le petit
vieillard goguenard fut tout à coup en face d’elle, à quelques pas, les
mains dans les poches. Il tenait son long manteau fermé devant lui sans
qu’il fût boutonné.
— Bonsoir ! dit-il d’une voix un peu étranglée.
Sabine ne bougeait pas. Elle aurait pu continuer sa route et passer à
côté de lui. Ou faire demi-tour et remonter vers l’allée des Marronniers.
Elle demeurait immobile, consciente de ce que son attitude pouvait avoir
de provocant. Elle releva la tête et défia du regard le vieil homme qui avait
avancé d’un pas. Le soir était déjà tombé et cet affrontement imprécis se
déroulait à la lumière d’une lampe haut placée, qui bougeait dans le vent
et n’éclairait que par instants les deux personnages en présence.
— Bonsoir, ma petite belle, fit le vieux en s’approchant encore. J’ai des
bonbons pour toi…
De quel droit la tutoyait-il ainsi ? Sabine se sentit rougir devant tant
d’impudence et la sueur inonda soudain son front et ses paumes.
— Des bonbons, poursuivait l’autre. Mais, tu n’as pas peur de moi,
j’espère ? Depuis le temps que nous nous connaissons.
Elle faillit lui dire qu’elle ne le connaissait pas, qu’elle se moquait
éperdument de ses bonbons, qu’elle détestait les friandises, qu’il s’en
aille, qu’il l’ennuyait, qu’elle ne voulait plus jamais le rencontrer sur sa
route, mais une force inconnue lui imposait silence, la faisait prisonnière
du moment.
Elle sentait quelque chose de mauvais monter du plus profond de son
âme et la confirmer dans sa résolution. Ce serait aujourd’hui ou jamais.
Le petit homme était tout près d’elle. Il ne la dépassait pas de beaucoup
par la taille. Il sentait l’eau de Cologne. Il riait un peu sottement.
— Ma petite belle ! dit-il en tendant doucement la main vers son
visage, comme tes yeux sont noirs et méchants !
Il y eut, dans cet instant où Sabine réfléchissait une dernière fois, je ne
sais quoi qui n’a pas de nom, mais qui rend tout possible.
Oui, vraiment. Ce serait aujourd’hui…
Elle fit à deux reprises le geste avec une promptitude de petit fauve et
le vieil homme porta vivement les mains à son ventre. Il contint un
gémissement et se plia en deux. Son visage avait pris une expression
poignante d’étonnement et de réprobation.
Sabine en fut toute remuée. Elle tenait toujours son arme à la main. À
la lumière intermittente de la lampe, elle regardait le sang qui noircissait
la lame, qui souillait sa main, qui avait coulé sur son poignet. Elle voyait
le vieillard touché à mort se recroqueviller littéralement et se laisser aller
sur le sol, résigné aurait-on dit, comme si tel avait été depuis toujours son
destin.
Elle s’agenouilla près de lui, soudain prise de panique, lui tapota le
visage d’une main craintive.
— Monsieur, murmura-t-elle, ce ne sera rien ! Remettez-vous. Je vais
appeler un médecin. Attendez. Je vous en prie, attendez…
Mais « le hibou » n’attendait pas. Il allait mourir. Quelque chose de
visqueux apparut à ses lèvres et coula sur son menton. Déjà son regard se
voilait.
C’est alors que quelqu’un surgit sans bruit derrière Sabine, lui mit la
main sur le visage, lui enfonça brutalement un bâillon dans la bouche. On
lui tordait les bras. On allait les lui casser !… Elle avait très mal. Elle fut
entraînée violemment dans les buissons, malgré sa résistance. Elle sentit
au passage quelque chose qui griffait ses jambes nues. « Du houx », pensa-
t-elle…
PITIÉ POUR LES OMBRES

La peur en moi fit place à une curiosité neuve.


A. Pieyre de Mandiargues.

Nous avions emprunté des routes peu fréquentées, suivant un itinéraire


qui rompait avec les banalités touristiques. Le chemin de terre jaune, où
nous roulions à petite allure, se tortillait à travers une campagne roussie.
Le sol, sous des affleurements de pierre blanche et poreuse, avait crevé en
maints endroits comme une peau trop sèche. Il faisait torride. Le bruit des
cigales était si aigu, si régulier, que nous nous étions arrêtés déjà, croyant
à quelque avarie mécanique. Immobiles alors, les tympans vibrants, nous
avions compris que nous étions au centre même de millions de
crissements inlassablement répétés.
Sous un ciel pur, d’un bleu impitoyable, les vallonnements se
présentaient à nous avec une monotonie presque hallucinante. Après notre
passage, un nuage de poussière flottait dans l’air très longtemps et
dérobait à nos yeux toute la contrée parcourue. Le passé immédiat s’en
trouvait aboli comme si, derrière nous, à mesure que nous progressions,
des pans d’univers sombraient dans le néant.
Était-ce la fatigue, la chaleur, le malaise qui naît à la longue
d’interminables lacets sur une petite route peu confortable ? Aucun de
nous n’avait le courage de parler. Moi-même, conduisant sans joie, j’avais
la désagréable impression de persévérer dans une erreur.
Le moteur tournait rond. Rien d’inquiétant de ce côté. Malgré le
mauvais état du chemin, les cahots étaient supportables. Non, l’ennui
n’était pas là, mais dans le paysage monotone et désolé où l’on aurait pu
se croire engagé pour l’éternité. Un escarpement rocheux, où je croyais
distinguer une ruine ancienne rongée par le temps, et que j’avais pris
comme repère, basculait sans cesse dans le vide et reprenait ses distances.
À croire que nous n’avancions pas, que nous tournions en rond.
Le soleil tapait dur. Toutes vitres baissées, nous supportions de plus en
plus mal l’aventure. L’humeur s’en trouvait altérée. Aurélia, assise à côté
de moi, croqua la dernière pastille de menthe et gémit : — « Bon Dieu de
bon Dieu ! Qu’est-ce qu’on est venu foutre dans ce pays ! »
La phrase consacrée, qui nous amusait d’habitude, ne fit sourire
personne. Du fond de la voiture, Serge grogna en s’épongeant :
— Il faut être complètement toqué pour avoir choisi pareille route !
Nous n’arriverons jamais nulle part. Si nous tombons en panne, il nous
faudra au moins huit jours pour nous en tirer !
Bien entendu, il exagérait. Mais je commençais tout de même à prendre
peur. Il y avait deux heures déjà que nous avions quitté la grande route et
nous étions toujours en plein désert. La civilisation s’allonge suivant des
axes mais ne se déploie guère en largeur. Je ne pouvais que le constater. Il
était trop tard désormais pour faire demi-tour. Ma chemise me collait à la
peau. Dans le rétroviseur, je pouvais voir Serge qui s’essuyait le cou avec
son mouchoir fripé et, près de lui, Blonde-Amie, incommodée par la
chaleur, qui somnolait pour tromper ses nausées…
— Là-bas ! dit soudain Aurélia, qui scrutait courageusement l’horizon
toujours en fuite.
— Quoi là-bas ?
— Un bâtiment. Une ferme, je pense, ou un monastère. J’ai vu une
tour… Là, derrière la colline !
Le courage me revint. Elle avait raison. Nous allions pouvoir trouver
un peu d’ombre, nous détendre, casser la croûte. Je poussai sur
l’accélérateur. Machinalement, les femmes, réconfortées, se donnaient
déjà un coup de peigne…

Nous avions laissé la voiture en bas d’une côte, portières ouvertes,


n’osant point nous risquer avec elle dans le chemin rocailleux qui
gravissait l’escarpement. Elle resterait au soleil. Tant pis.
Pierres blanches, herbes rares et desséchées, grises de poussière. Un
mur éboulé avec une demi-grille gauchie encore suspendue à ses gonds.
Nous étions dans la cour carrée d’une ferme-château abandonnée. Mieux
certes que des ruines. Les portes étaient encore là, mais bâillantes,
décolorées, inutiles, d’une indicible tristesse. À certaines fenêtres des
vitres demeuraient.
Nous posâmes nos provisions à l’ombre d’un bâtiment et fîmes avant
tout un petit tour d’inspection.
Le corps de logis était affreusement délabré. Par les plafonds béants, on
voyait le toit à claire-voie et le ciel à travers comme une eau immobile.
Dans la pénombre, cela faisait l’effet de regarder, à l’envers, dans un
puits. Pas de meubles. Des placards arrachés, des murs écaillés. Au sol, de
la paille. Partout de la paille. Comme si la veille, une troupe avait dormi
là. Nous visitâmes les granges défoncées, les écuries où du foin restait
dans les râteliers, même une chapelle assez vaste, où subsistaient un autel
de pierre, un banc de communion démantelé, quelques porte-cierge en fer
ancrés dans les murs. Sous les poutres du toit, des nids d’hirondelles gris
et rugueux… Et partout, toujours, de la paille.
Aucune trace de vie en ces lieux accueillants et désolés. Non loin de là
le puits était à sec. Mais si profond d’ailleurs que nous n’aurions pu y
atteindre l’eau.
Nous nous adossâmes au mur de la chapelle pour nous restaurer.

Couché sur la terre sèche et tiède, les mains à la nuque, je rêvassais.


J’avais encore aux lèvres le goût sucré de l’orange qui avait été notre
dessert.
Sans doute m’étais-je ainsi peu à peu assoupi, car je repris conscience
en entendant des appels.
— Viens voir, criait Serge. Allons lève-toi !…
De la chapelle, à travers le sol, je percevais nettement le bruit d’une
dalle de pierre sonnant sur le vide.
Secouant ma torpeur, je rejoignis mes compagnons.
— Regarde ! fit Aurélia triomphante. Ça c’est une découverte !
Au centre de l’oratoire, ils avaient mis à nu, en repoussant la paille, une
pierre tombale de belle dimension, gravée d’une petite croix aux branches
égales. Aurélia et Blonde-Amie, placées en diagonale, chacune à un angle,
faisaient sonner cette dalle mal scellée en y pesant de tout leur poids.
Serge avait déniché quelque part un vieux burin rouillé et essayait de le
glisser dans l’interstice. Il n’y arrivait pas.
J’avais vu, en me levant, un piquet de fer le long du mur extérieur de la
chapelle. J’allai le prendre. C’était l’outil qu’il nous fallait.
Conjuguant nos efforts – « Attention aux doigts ! » – nous sortîmes la
pierre de son alvéole et pûmes la faire glisser de côté… Du trou béant
montait une odeur de cave et de moisissure…
Nous nous regardâmes tous les quatre, assez pâles, pas très fiers en
somme.
— Je n’aime pas beaucoup ça, dit Blonde-Amie.
— Je trouve que nous avons des têtes de pillards, renchérit Aurélia.
— Qui parle de piller ? déclarai-je. C’est une crypte. Nous n’allons tout
de même pas, après une telle découverte, nous en aller tout bêtement sans
avoir été y regarder de plus près… La lampe électrique !… Qui descend
avec moi ?…
Serge accourut bientôt avec la torche. Il me la passa. Couché à plat
ventre, le bras pendant dans l’ombre du trou, je fis jaillir la lumière et
l’éteignis aussitôt. J’avais aperçu d’étranges choses.
— Est-ce profond ? demanda Aurélia.
— Pas très.
Je m’étais assis sur le bord, les jambes ballantes dans le vide. Je
regardais Serge dans les yeux. De lui dépendrait que je descende ou non. Il
n’avait pas l’air impressionné du tout et cela m’enhardit.
— On y va ?
Ma voix me semblait peu assurée, mais elle eut le don cependant de
décider les autres.
— Oui… Allons-y, dirent-ils ensemble.
Je glissai la torche dans ma ceinture, me retournai et me laissai pendre,
les mains et les avant-bras appuyés au bord du trou. À l’idée que
quelqu’un tapi dans les ténèbres profondes, allait peut-être me saisir par
une jambe, j’eus à l’instant la chair de poule et faillis bien renoncer à mon
projet. Mais Serge riait, les femmes aussi à présent.
— C’est pour aujourd’hui ? me demandait-on.
Oui. C’était pour aujourd’hui. Je me laissai descendre un peu. Mes
pieds tâtonnèrent et cognèrent quelque chose, éveillant un bruit de bois
creux. Maintenant, suspendu seulement par les mains, mais gardant encore
une marge d’élasticité dans mes bras en flexion, je devinais le sol. Je
lâchai ma prise. L’endroit n’était pas profond. On pouvait certes en sortir
tout seul par un bon rétablissement. En faisant la courte échelle, il n’y
aurait aucune difficulté.
— Vous pouvez descendre, dis-je.
Sur mes indications les autres vinrent à leur tour. Serge d’abord, puis
les femmes. En aidant celles-ci à descendre, je constatai que l’émotion
rendait Blonde-Amie fiévreuse. Ses jambes nues d’abord sous mes mains,
puis son corps dans mes bras étaient brûlants.
— Allume la lampe, fit-elle nerveusement. Je veux voir où nous
sommes.
Je pris un temps. En regardant en l’air, je voyais les poutres du toit de
la chapelle et les nids d’hirondelles. Un souffle d’air fit bouger la paille au
bord du trou.
— Attendez un moment, fis-je d’un ton calme. Je vais maintenant vous
expliquer… Ne bougez pas, ne touchez à rien autour de vous et, surtout, ne
criez pas.
— Qu’est-ce qu’on est venu foutre dans ce pays ! grogna Aurélia.
Sa voix était forcée, mais nous partîmes tous d’un bon rire. Elle avait
du cran cette petite ! La lumière au-dessus de nous éclairait faiblement le
haut de nos visages. Les cheveux, le front. De Serge qui est grand, on
pouvait voir les yeux. Le reste était mangé par l’ombre.
Dans le noir, l’un de nous frappa de l’index contre un panneau de bois
sonore. C’était le bruit de quelqu’un qui heurte une porte. Mais cela cessa
tout à coup et Serge cria, énervé :
— Sacré nom !… Tu allumes ta lampe, oui ou non ?
Je le fis… et les femmes hurlèrent. Serge jura et mit ses mains dans ses
poches. Moi-même, qui avais cependant déjà une idée de ce qui nous
attendait, j’étais partagé entre le mauvais plaisir que me causait l’effroi de
mes amis et l’horreur de ce que je découvrais.
Plusieurs cercueils étaient alignés devant nous, à hauteur d’appui,
posés sur des tables de pierre.
— Non ! Non ! supplia Blonde-Amie, les mains devant les yeux.
Laissez-moi remonter. Partons.
— Vous attendrez bien une minute !
Je me sentais tout à coup résolu. Torche au poing, je fis mon inspection.
Les cercueils étaient d’âges très divers. Il y en avait de très vieux et
d’autres plus récents. Le bois avait noirci différemment au long des
années. Le plus jeune cercueil de la rangée, en chêne grisâtre, portait une
plaquette de plomb : « Blanche de Castille 1915 ». En remontant dans le
temps, je pus lire successivement les noms et les dates : 1902, 1886, 1865,
1832, 1820…
— C’est extraordinaire, murmurai-je. Je n’aurais jamais imaginé
trouver pareille chose ici.
Je tournai le faisceau lumineux de ma lampe vers Serge et les femmes.
Celles-ci, un peu calmées, s’étaient blotties dans ses bras protecteurs. Tous
trois me regardaient faire en silence, avec autant d’avidité que de
réprobation.
En les examinant de plus près, je vis que les cercueils n’étaient pas
intacts. D’autres que nous avaient déjà passé par-là. D’une seule main, je
pus faire glisser un couvercle replacé à la diable. Morbide curiosité que la
mienne. Le cadavre racorni avait l’aspect rassurant d’une vieille momie
fibreuse et végétale. Seule l’ombre des orbites creuses rappelait la mort et
ses terreurs.
J’étais gagné par un affreux besoin de faire participer les autres à ma
profanation. Volupté malfaisante de tous les corrupteurs.
— Regardez donc !…
— Allons, insistai-je. Ce n’est pas bien terrible. On voit cela dans tous
les musées.
Je pris Blonde-Amie par la main, pour l’attirer. Elle se dégagea
brutalement.
— Non !… On ne peut pas faire ça ! C’est de la violation de sépulture.
Elle s’approcha cependant, mit sa main à mon épaule et regarda…
Sa respiration était courte. Je sentais toute la vibration de son être
passer par son bras jusqu’à mon cœur. L’odeur de ses cheveux blonds avait
quelque chose d’étrangement grisant en cette minute. Serge dut percevoir
le lien maléfique qui se nouait ainsi entre nous, à notre insu. Sa voix
résonna drôlement :
— Les morts se vengent ! Restons-en là, je vous en prie ! Partons !
Blonde-Amie, obéissante, l’avait rejoint. Je retournai au cercueil le
plus récent.
— Un moment encore.
J’étais tout à coup démangé de savoir ce qu’il pouvait rester de cette
Blanche de Castille dans la bière qui portait son nom et sa date de décès :
1915. Quarante années… Squelette, momie, pourriture ?…
— Cela suffit ainsi, dit Aurélia d’une voix franchement fâchée. Allons-
nous-en !
Déjà je les voyais, faisant la courte échelle, remonter vers la lumière.
Serge, avant de sortir, me lança encore :
— Viens. Tu es complètement ridicule.
— J’arrive.
— Nous retournons à la voiture, cria Blonde-Amie, on te laisse là !
Mais j’étais mordu par ce besoin stupide d’aller au bout de mon
caprice. Je m’acharnais, la lampe au poing gauche. Je n’arrivais pas à faire
bouger d’une seule main le couvercle trop lourd. Je posai la torche à terre,
toute droite. Le faisceau lumineux fit un rond à la voûte de moellons. Dans
l’obscurité, je parvins à prendre appui aux angles de la bière. Mon front en
touchait le petit côté. Le gras de mes pouces s’adapta au couvercle. Il
bougea enfin, libérant une odeur fade. Je le fis glisser encore jusqu’au
moment où il s’arrêta contre le mur. Un tiers du cercueil devait être
découvert. Quel démon macabre me poussait ? Je ramassai la torche et pus
y voir enfin…
Dans le cercueil de Blanche de Castille stagnait un liquide noirâtre,
écœurant, où affleurait seulement la forme osseuse du crâne et les doigts
noués à mi-corps. À la vue surtout des creuses cavités oculaires, où
plongeaient avidement mes yeux à la recherche de Dieu sait quel regard,
une nausée terrible me retourna l’estomac. Je crus que j’allais vomir.
J’aurais voulu n’avoir jamais connu cette horreur immobile et glacée.
L’affreux relent de cette liquéfaction humaine – qui n’était même pas de la
pourriture – m’emplissait le nez, la bouche, les poumons. Je défaillais. En
mon cœur, je demandais pardon afin de conjurer la malédiction imminente
dont le signe terrible allait apparaître, j’en étais sûr, et je demeurais là, à
attendre, les jambes molles, claquant des dents.
— Nous partons ! cria Serge. Viens-tu ou restes-tu ?… Ou bien es-tu
déjà mort ?
Je m’arrachai à l’immobilité qui me paralysait. J’allai en titubant vers
le rectangle de clarté d’où se penchait vers moi cet homme goguenard,
tout ragaillardi d’avoir regagné l’étage de la vie.
Je me hissai maladroitement. Ou plutôt les autres me tirèrent jusqu’au
sol de la chapelle où je restai un long moment inerte, glacé, incapable de
retrouver mes esprits.
Enfin, je me dressai, esquissant un pauvre sourire. Mes compagnons
me dévisageaient, amusés. Je devais avoir l’air bien puni de ma
forfanterie. Mais il fallait continuer notre route. J’étais couvert de
poussière et de fétus de paille. Je m’époussetai, tapotai mes vêtements. En
faisant le geste de frotter mes cuisses et mes jambes, je sentis ma bague
glisser… Trop tard ! Elle n’était plus à mon doigt.
— Ma bague !
À mon appel, chacun se mit à chercher avec moi. En faisant mon geste,
j’avais pu l’envoyer rouler assez loin. Il fallait donc battre, pouce par
pouce, tout le sol encombré de cette maudite chapelle.
— Les morts se vengent, dit Serge, moitié plaisant, moitié sérieux.
— Ne l’ennuyez pas, fit Blonde-Amie prenant parti pour moi. Aidez-le
plutôt.
Nous cherchâmes tous les quatre plus d’une heure. Mais en vain. À
aucun moment, personne n’exprima ce que chacun pensait : « Dans la
crypte peut-être ? »
Même, je me disais que ma bague avait pu tomber dans le cercueil
ouvert de Blanche de Castille. Qu’elle avait sombré sans doute dans le noir
cloaque, depuis tant d’années immobile. J’en étais presque sûr à présent.
Cela me faisait monter au cœur une angoisse indicible. Une tristesse
étouffante, puérile, qui me mettait des larmes au bord des yeux, des
picotements dans le bas-ventre.
Cette bague était de grand prix. Une chevalière ornée d’un saphir étoilé
d’une rare qualité. Je la tenais d’un oncle défunt qui lui attribuait déjà un
pouvoir bénéfique.
J’étais désolé à l’idée de la perdre. Presque, je trépignais
d’impuissance de l’abandonner là…
Il fallait cependant se résoudre à quitter les lieux. Nous regagnâmes la
voiture, très déconfits. J’avais le cœur serré, comme lors d’un deuil cruel.
J’aurais voulu pouvoir dérouler le temps à rebours, revenir sur tous les
gestes stupides que nous avions faits, épargner que ma sottise s’inscrive
dans l’éternité. Trop tard, hélas !
Le soleil était haut. Le ciel bleu, indifférent. Les cigales s’étaient
calmées. Je regardai ma main bronzée par l’été. Un cercle blanc marquait
à mon annulaire la trace du bijou perdu…

Nous logeâmes à A… ce soir-là. Sur une petite place carrée où des


platanes énormes avaient grandi démesurément et formaient une masse
continue de verdure à hauteur du premier étage des maisons. Le feuillage
était peuplé d’oiseaux par centaines. Les pavés, les bancs, les voitures qui
stationnaient étaient couverts de fiente blanche. De la fenêtre de ma
chambre, j’entendais dans les branches un remue-ménage incessant, des
bousculades, des bruits d’ailes, des petites plaintes que la nuit n’apaisait
pas.
La chambre était vaste et démodée. Le lavabo – à eau courante
cependant – était de faïence blanche décorée de grandes fleurs bleues
contournées. Un petit robinet de cuivre très médiocre commandait
l’arrivée de l’eau qui jaillissait d’un col de cygne joliment arrondi. On
avait un peu modernisé une installation qui datait d’un bon demi-siècle.
Tout cela correspondait parfaitement à l’image du confort 1809 pour
voyageurs de diligence.
Sans doute était-on moins soucieux, à l’époque, des problèmes de
l’intimité. Deux lits à deux personnes occupaient, face à face, deux
panneaux de l’immense pièce.
Aurélia les inspecta avec méfiance, les trouva propres, en choisit un,
referma l’autre.
— Viens dormir près de moi, dit-elle. J’ai peur toute seule.
La solitude ce soir-là m’effrayait aussi. L’offre faisait bien mon affaire.
Nous ne traînâmes guère à notre toilette derrière le paravent branlant
tendu de cretonne mauve. Nous ne tardâmes pas à nous endormir…
La nuit, dans un lieu nouveau, est peuplée de mystère. Les bruits d’une
maison inconnue, l’odeur de la literie, du plancher ciré, le murmure des
platanes prêts à entrer par la fenêtre, le volume d’air différent dont on
dispose, le grincement du sommier, tout – malgré le sommeil – nous
accable et nous oppresse.
Quelle heure pouvait-il être lorsque je fus tiré de mon sommeil par un
grattement à la porte ? Je m’assis dans mon lit, allumai la veilleuse sur ma
table de chevet pour ne pas éveiller Aurélia en l’inondant de lumière et me
levai avec précaution.
À la porte, je tendis l’oreille. On gratta de nouveau. Je pensais à Serge
ou même à Blonde-Amie. Sans plus de méfiance j’ouvris sans bruit et
reculai instinctivement.
Une grande jeune femme se dressait devant moi, qui me fit songer
aussitôt à un portrait de ma mère jeune fille. Était-ce parce qu’elle était
grave ou souriante ? Ou plutôt parce que ses vêtements charmants et
démodés évoquaient cette belle époque que le cinéma fait renaître des
albums de famille ?
Comme elle demeurait silencieuse, les mains jointes dans son petit
manchon, je m’avisai de sa présence insolite et, seulement alors, me sentis
mal à l’aise. Mais j’entendais, à quelques pas, le souffle paisible
d’Aurélia, et sur la place un homme qui parlait et riait. Je saluai
l’inconnue d’un geste de la tête et attendis qu’elle parlât. Elle sourit
davantage et mit un doigt sur ses lèvres.
Elle était blonde, plus blonde que Blonde-Amie et ses cheveux coiffés
en coussin léger donnaient infiniment de douceur à son visage. Elle portait
une robe de couleur foncée, très longue, mais qu’une taille haute et pincée
rendait très gracieuse.
En la dévisageant ainsi j’avais dû inconsciemment reculer de quelques
pas, car je constatai soudain que nous n’étions plus sur le seuil, mais bien
dans la chambre à présent. Sans bruit, elle referma la porte sur le couloir.
Privée de la lumière qui entrait par-là, la pièce fut plongée dans la
pénombre.
Faiblement éclairée, Aurélia dormait paisiblement. Je fis un signe dans
sa direction et parlai bas à l’étrange visiteuse.
— Que vous arrive-t-il ?
Je m’en voulais de cette sorte de complicité acceptée, de la crainte que
j’avais d’alerter Aurélia, du jeu insensé auquel je me prêtais. Mais
l’inconnue demeurait silencieuse. Elle apportait d’ailleurs le silence avec
elle. Aucun bruit ne montait plus du dehors, le souffle de la dormeuse
n’était plus perceptible, les platanes avaient cessé de bruire.
Nous avions insensiblement traversé toute la chambre, car je sentis
bientôt derrière moi le lit inoccupé.
Aurélia dans son halo de lumière me parut lointaine, si lointaine,
inaccessible… Je voulus parler fort, mettre un terme à cette comédie, le
prendre de haut. Ma voix ne m’obéit pas, même un charme étrange
opérait. Je m’entendis chuchoter à l’oreille de la visiteuse des mots
ridicules et pressants. Elle était contre moi. Mes mains, dans son dos,
cherchaient des agrafes, les trouvaient. La robe glissa dans un bruit
soyeux…

À l’aube, les oiseaux me réveillèrent. J’étais seul. Une odeur fade


imprégnait les draps. Une odeur que je croyais reconnaître.
Je m’assis dans mon lit et je vis Aurélia, assise dans le sien, qui me
regardait en riant.
— Qu’est-ce que tu fais là ? disait-elle amusée. Tu en as une tête ! ma
parole, on dirait que tu as passé la nuit avec Blanche de Castille !
C’est alors que je vis ma main. Gage de ces noces macabres, ma bague
était de nouveau à mon doigt…
MOTEL PARTY

— Je le sais, c’est tout. Je ne sais pas grand-chose, mais ça, je


le sais. Ne pouvons-nous laisser de côté la logique pour une seule
petite seconde ?
Bruce Jay FRIEDMAN.

Le vent n’arrêtait pas de souffler. C’était épuisant, démoralisant.


D’immenses frissons parcouraient la Grande Plaine, creusant des sillons
mouvants, à perte de vue, dans le blé en herbe, bousculé, froissé, écrasé
par les rafales, et qui semblait voué à ne jamais mûrir.
Dans les terres incultes et les chemins desséchés qui, de loin en loin,
couraient, rectilignes, jusqu’à l’horizon, des tourbillons de poussière ocre
s’élevaient parfois, avec la brusquerie d’une explosion. Ils s’étiraient
bientôt, se couchaient sur l’immensité verte et, emportés, se dissolvaient
dans l’élan redoublé de ces rafales qui ne s’épuisaient point.
Je crevais de chaud. Le moteur de la voiture chauffait. Quatre ou cinq
fois déjà, quand l’occasion s’en était présentée, j’avais quitté la route pour
aller rafraîchir le radiateur dans une ferme. Il y en avait de loin en loin,
perdues dans la plaine, toutes pareilles, entourées d’un mauvais rideau de
pauvres arbres déjetés, échevelés, martyrisés par le vent, sans cesse
replantés depuis le temps des pionniers et toujours aussi malmenés.
J’arrivais par la piste terreuse, précédé ou suivi d’un nuage de
poussière ; je donnais quelques coups de klaxon en débouchant dans
l’espace entre les bâtiments ; quelqu’un venait – ou ne venait pas – ; je
levais le capot brûlant, prenais le tuyau en plastique vert ou rouge,
poussais le bouton de la pompe électrique et l’eau obéissante coulait dans
le radiateur fumant, débordait, giclait partout en faisant chuinter la vapeur.
Je m’arrosais la tête et les bras, lapais au passage une gorgée et, tout
ruisselant, je remerciais et reprenais la route…
J’arrivai finalement à un motel minable aux enseignes délavées à demi
arrachées par les bourrasques, et certainement mal tenu à voir les
poubelles qui traînaient encore à cette heure tardive. Il y avait, à côté, une
station d’essence, un garage rural, et j’y trouvai un mécanicien qui voulut
bien s’occuper de la voiture. L’endroit s’appelait Sharon. C’était un
carrefour perdu sur la route de Woodward à Elkcity. Une dizaine de petits
pavillons d’une propreté douteuse, une cafétaria plus présentable et une
boutique où l’on vendait des bidons d’huile, des cordes à bestiaux et des
bottes en caoutchouc.
Je demandai une chambre pour la nuit et choisis, pour prendre mon
repas, une table près de la fenêtre. Et là, tout étourdi encore par cette
longue route et les contrariétés, j’écoutais mugir le vent infatigable et je
suivais des yeux, parfois, un vieux journal emporté par la bourrasque,
pareil à un grand oiseau disloqué.
J’avais avalé sans appétit des œufs au jambon et un gâteau trop mauve
et trop sucré. J’allais retourner ma chaise pour regarder la télévision…
C’est alors que je vis arriver, dans le parking, une grosse station-wagon
rose pâle, d’où descendirent deux hommes et une femme, qui regardaient
autour d’eux d’un air méprisant. Ils me firent, d’emblée, très mauvaise
impression et je me sentis tout de suite hostile. Un des hommes faisait
l’important. Il était grand et fort, le visage trop poupin, le cheveu
blondasse et les yeux d’un bleu décoloré. L’autre, qui paraissait très petit à
côté de lui, avait l’air sournois. Un rien d’inquiétude se dessinait dans ses
yeux noirs et mobiles. Il s’épongeait sans cesse le front et le cou et,
visiblement, aurait préféré être ailleurs. La femme alla prendre quelque
chose dans la voiture dont j’entendis la portière claquer. Elle pénétra dans
la salle alors que ses deux compagnons étaient déjà assis. Elle me parut
assez grande, d’une beauté fatiguée et un peu canaille. Elle fit un petit
signe de bonjour à la ronde.
Je me détournai et suivis sur le petit écran un film à prétentions
fantastiques où, dans une maison isolée, une sorte de loup-garou (quelles
canines, Grand Dieu !) égorgeait les voyageurs égarés. Cela n’avait ni
queue ni tête et les interruptions publicitaires – « contre les maux de tête,
contre la constipation, contre les dépressions, contre tout…» –
n’ajoutaient rien à l’intérêt de cette bande médiocre.
Les nouveaux venus avaient entre-temps expédié leur repas. Ils
sortirent ensemble et je les vis pénétrer tous trois dans le même pavillon,
presque voisin du mien. La fenêtre s’éclaira. Le rideau fut baissé. Le plus
petit des hommes ressortit pour prendre une valise dans la voiture et
vérifier soigneusement la fermeture des portières. Il s’en fut rejoindre les
autres. J’attendis assez longtemps, sans trop savoir pourquoi. Personne ne
sortit. Je gagnai alors ma propre chambre et j’entendis en passant la
femme qui riait de façon provocante. Je me bassinai le visage. J’avais les
paupières brûlantes et les lèvres sèches.

Combien de temps avais-je dormi ? Pas très longtemps, j’imagine, car


j’avais encore dans l’oreille le bruit d’une planche que le vent faisait
battre quelque part et qui m’avait fait me retourner dans mon lit des
dizaines de fois avant de trouver le sommeil.
On frappait doucement à ma porte et, sans doute, depuis quelque temps
déjà. Je demandai : « Qu’est-ce que c’est ? » et ma voix, instinctivement,
avait une prudence feutrée comme si, déjà, je partageais un secret.
Une femme, de l’autre côté de la porte, me dit quelque chose que je ne
compris pas, car elle parlait bas. Je sortis de mon lit, mal réveillé, me fis
mal en marchant dans le noir sur mes chaussures et enfilai en tâtonnant
mon pantalon, que je pose toujours sur une chaise, près du lit, avec mon
portefeuille et mes clés, en cas d’incendie.
J’ouvris prudemment la porte.
— Bonsoir, fit la femme que je distinguais mal. Excusez-moi.
Alors seulement j’allumai la lumière et je vis son petit visage
chiffonné et son expression pathétique et gentille.
— Mon nom est Molly… Molly Yung. Je voyage avec des amis. Nous
nous sommes perdus près de Long Lake… Puis-je entrer ?
— Je n’aime pas beaucoup ça, fis-je peu engageant. Les femmes nous
attirent généralement beaucoup d’ennuis et j’en ai déjà assez.
— Ne soyez pas crin ! C’est important pour moi…
Cela avait l’air sérieux.
— Vous n’allez pas vous mettre à gueuler dans cinq minutes en
m’accusant d’avoir voulu vous violer ?
— Pensez-vous ! J’ai d’autres soucis que ma vertu.
Et m’écartant d’un geste apaisant, elle entra. Elle me souriait. Elle
avait un petit museau amusant, le teint plutôt gris, les yeux d’un bleu clair.
— Je suis vraiment honteuse de vous déranger à cette heure. Je suis
brisée de fatigue. J’ai longtemps marché.
Je lui indiquai le fauteuil, où elle se laissa choir. Mais si légèrement
qu’elle ne fit pas bouger les ressorts. Je m’assis sur le bord du lit. Elle
avait aux pieds des souliers aux semelles minces, tout couverts de
poussière. Elle but en silence l’eau glacée que je lui tendis. Puis elle se
rejeta en arrière, dénoua le foulard à rayures jaunes et noires qui enserrait
ses cheveux blonds et ceux-ci, libérés, eurent l’air de se dresser sur sa tête.
Elle les ébouriffa des deux mains. Ensuite, elle regarda un de ses genoux
écorché. Elle humecta son doigt de salive et tamponna ainsi la
meurtrissure. Enfin, me regardant, comme si elle savait déjà la réponse,
elle me demanda :
— Mes amis, vous les avez vus, n’est-ce pas ?
— Peut-être. Comment sont-ils ?
— Une blonde décolorée presque blanche accompagnée de deux
hommes. Un grand poupin et un petit noiraud.
— C’est bien ça. Ils sont ici. Ils logent dans le pavillon voisin.
— Dans le même pavillon ? Tous les trois ?
Elle paraissait suffoquée.
— Je crois bien.
— Le salaud !…
Elle blêmit, se mordit les lèvres, réfléchit longuement en se rongeant
un ongle, puis demanda avec humilité et gentillesse :
— Puis-je dormir ici ?
Ma mine s’allongea. Je redevenais méfiant. Mais dès l’instant que je
l’avais accueillie, il devenait difficile de l’éconduire.
— N’ayez pas peur. Je serai partie à l’aube, sans scandale.
Mon incurable faiblesse lui fit gagner la partie.
— Soit, concédai-je sans enthousiasme. Prenez une douche si vous
voulez. Cela vous détendra.
Elle se déshabillait déjà, posant au fur et à mesure sur le fauteuil,
qu’elle avait quitté, bermuda à fleurs, chemisette de coton, slip et soutien-
gorge. Elle passa en riant devant moi, drapant autour de ses hanches le
foulard à rayures jaunes et noires qui avait enserré ses cheveux, puis lança
celui-ci sur la table, renversant son verre vide.
Je m’étais remis au lit, mains à la nuque. Nue sous la douche, elle
bavardait. Les femmes, quand on leur en donne l’occasion, vous racontent
volontiers leur vie.
— Mon mari, c’est le grand blond. Il s’appelle Johnny. Cela ne va plus
entre nous. Je vais le quitter.
Sur une jambe, elle se savonnait un pied d’une main.
— C’est un joueur et un obsédé. Vous me comprenez ?
Je comprenais.
— … les autres, ce sont les Bumberger. Dean et Mary. Je ne sais pas
exactement de quoi ils vivent. Il est, je crois, courtier en quelque chose. Je
ne les aime pas. Ils ont été très moches avec moi. Toujours à la dévotion
de mon mari, prêts à tout.
Je tombais de fatigue. Son histoire ne m’intéressait pas.
— Ces trois-là ne songent qu’à me lâcher, à se débarrasser de moi…
— Et c’est difficile, n’est-ce pas ?
Je ne sais si j’ai dit cela, ou si je l’ai pensé seulement. Mais ce qui est
certain, c’est que je dormais déjà quand elle se glissa dans son lit.

Le matin, j’étais seul. Je crus tout d’abord que ma visiteuse était allée
prendre l’air au-dehors, mais je ne la vis pas non plus à l’extérieur.
Le lit jumeau du mien, où elle avait dormi, gardait la forme de son
corps. Je m’en voulais de n’en pas savoir plus sur celui-ci, à peine entrevu
la veille, sous la douche. Mais vraiment, j’étais trop fatigué alors. Ce
matin, je me sentais plus dispos, avec ce qu’il fallait de curiosité et
d’audace pour mener à bien une aventure passagère. Mais les occasions
manquées ne se retrouvent pas et Molly devait être rangée parmi celles-ci.
Je fis ma toilette, un peu déçu, mais amusé malgré tout de ma propre
déception. Je me dis que Molly avait sans doute été rejoindre son mari et
que les querelles entre époux finissent généralement par des retrouvailles.
Je sortis, regardai encore autour de moi, puis gagnai la cafeteria. Les
deux hommes et la femme aux cheveux décolorés achevaient de déjeuner.
Sur la table, la cruche de métal contenant l’eau glacée était tout embuée.
Ne voyant pas Molly auprès d’eux, et préoccupé malgré tout à son
sujet, je m’approchai de leur table et leur dis :
— Bonjour !… Est-ce que vous avez vu Molly ?
À ma question, leur tête changea. Il y eut une courte gêne. Puis le grand
blond me fixa calmement et dit :
— Molly ? Connais pas !
— Ce n’est pas possible ! Une petite blonde assez mignonne, en
bermuda à fleurs vertes !… (J’insistai.) Molly… Molly Yung…
Cette fois, le malaise devint évident et, devant l’expression anxieuse et
tendue de leur visage, je devinai qu’ils avaient quelque chose de grave sur
la conscience.
Là-dessus, comme dans les films bien construits, entrèrent en enlevant
leurs gants deux motards de la police.
Ah ! je vous jure, à ce moment, nous avons tous frémi, les deux
hommes, la femme et moi-même ! Ils arrivaient à pic. Mais sans intention
policière. Ils venaient sans doute comme chaque matin avaler un café noir,
bien paisiblement.
Ils enlevèrent leur casque en tirant fort pour desserrer la mentonnière.
Leur blouson de cuir jeté sur une chaise, ils m’apparurent dans leur mâle
splendeur. Sentant la sueur et l’essence, en chemise kaki à manches
courtes, ils avaient les avant-bras poilus à souhait et l’un d’eux portait un
tatouage représentant une tête d’Indien.
Je les regardais, fasciné. C’est beau, un motard. Vu de près, hors de la
route. C’est étonnamment humain. Privé de sa carapace de cuir, c’est un
autre être, soudain plus accessible, plus vulnérable peut-être, comme –
proportions gardées ! – une crevette décortiquée.
Aussi je m’approchai d’eux. En entendant que j’étais étranger, ils
furent tout de suite cordiaux, détendus. Après quelques banalités sur le
vent, le goût d’aluminium du café et – heureux hasard – l’offensive des
Ardennes où le frère aîné de l’un d’eux avait été tué, je leur suggérai de
sortir ensemble, parce que j’avais quelque chose de très important à leur
raconter.
Une fois dehors, je leur parlai de Molly, de son étrange apparition
nocturne, de sa plus étrange disparition ici en rase campagne, de ses
rapports avec les trois autres, de la gêne évidente de ceux-ci.
Les motards parurent intéressés. L’un d’eux alla même déplacer sa
moto, à tout hasard, de manière à rendre impossible le dégagement du
parking et à bloquer la station-wagon. Puis il revint nonchalamment et
pénétra dans la cafeteria.
— Il va téléphoner, dit l’autre.
Comme nous n’avions plus rien à nous dire, il resta les bras ballants.
De temps en temps, il se caressait le menton. Il portait au petit doigt une
grosse bague en or, de quelque société secrète, et cela m’impressionnait
vraiment.
Derrière le carreau légèrement embué, je distinguai la tête de rat de
Bumberger cherchant à voir ce qui se passait.
Le policier revenait du téléphone. Il sifflotait entre les dents. Il me fit
signe.
— Comment s’appelle-t-elle encore, cette fille ?
— Molly Yung.
— Blonde ou noire ?
— Blonde, avec un petit visage terne et gentil. Des yeux bleus très
clairs.
— Avez-vous remarqué si elle avait des bijoux ?
— Je ne me souviens pas. Je ne crois pas. Si, cependant… Une
chaînette d’or à la cheville.
— C’est ça ! triompha le flic. Eh bien ! cette fille-là, mon garçon, vous
ne pouvez pas l’avoir vue cette nuit !
— Ah ! vraiment ?… Je me demande bien pourquoi ?
— Pour l’excellente raison qu’on a trouvé son cadavre, il y a douze
heures, balancé dans un fossé près de Dawson.
— Qu’est-ce que tu racontes là ? intervint l’autre.
— Je raconte que cette fille est morte, et que si une voiture ne s’était
pas arrêtée en panne à deux pas du corps, personne n’en saurait encore
rien.
Quelque chose de glacé me tomba sur les épaules, malgré le vent chaud
qui balayait toujours la plaine et qui ne devait pas cesser de le faire.
La révélation de ce drame me causait moins d’émotion que la
conscience d’avoir partagé ma chambre avec la morte, d’avoir écouté ses
bavardages, de l’avoir négligemment lorgnée sous la douche, d’avoir
regretté ce matin ma fatigue de la veille et de l’avoir – finalement, mais
trop tard – désirée. J’avais – par quel sortilège ? – partagé un secret avec
un fantôme et reçu ainsi de lui un message. Cela me causait une sensation
étrange et morbide qui me soulevait le cœur et m’enchantait à la fois par
sa macabre absurdité.
La voix du flic me parvint de nouveau, perçant le brouillard qui avait
embrumé mon esprit. Il se parlait à lui-même autant qu’à moi.
— Vous ne pouvez pas l’avoir vue, cette Molly, puisque à ce moment-
là, elle était morte à plus de cent milles d’ici, dans un fossé !
— Je comprends votre embarras, sergent ; mais, cependant, si je ne
l’avais pas vue, si je ne lui avais pas parlé, est-ce que je saurais ce que je
sais ?
— Et vous savez quoi ?
— Demandez donc l’identité de ces gens-là. Moi, je la connais. Je vais
vous la dire. C’est Molly qui me l’a donnée. Le blond, là, près du
comptoir, c’est son mari, Johnny Yung… Attendez… Les deux autres,
c’est Dean et Mary Bumberger. Ils s’entendent tous les trois contre elle et
elle avait des raisons sérieuses de leur en vouloir.
— Minute !
Les motards se concertèrent un instant, puis retournèrent à la cafeteria
en roulant les hanches comme des marins pédés. Ils devaient crever de
chaud dans ces culottes bouffantes de cuir noir. Ils étaient vraiment
costauds, mais un peu gras. Je voyais leur ventre reposer sur la ceinture
noire qui soutenait leur colt.
Par la fenêtre, je vis les suspects sortir leurs papiers pour vérification.
Un motard m’appela d’un geste.
— Vous avez raison. Il s’agit bien de Johnny Yung et de Dean et Mary
Bumberger. Mais tout cela ne veut rien dire. Ils assurent que votre histoire
ne tient pas debout. Qu’ils voyagent à trois depuis plusieurs jours et que
Molly Yung est chez sa mère à Denver. Qu’elle ne pouvait donc pas être ici
hier soir, ni à Dawson, ni ailleurs…
— Ils disent aussi, ajouta l’autre flic, que vous leur cassez les pieds,
qu’ils voudraient savoir votre nom et qu’ils vont porter plainte contre
vous.
Johnny Yung me regardait avec haine et stupeur. Il avait l’œil bleu trop
pâle des sadiques et des commandants de sous-marins. Bumberger était
blême et moite. Il avait l’air fiévreux et traqué. Il allait me dire quelque
chose de pas agréable, mais sa femme, le retenant par le bras, l’en
empêchait.
Elle était, des trois, celle qui se dominait le mieux. Blondasse
décolorée à l’extrême, en blue-jean délavé, avec un maillot de corps
marqué Oklahoma où pointait le relief d’une mince poitrine. Elle me
regardait d’un air rigolard et provocant, comme si mon intervention
l’amusait.
Quand je me suis mis dans un pétrin, je m’obstine. C’est ma faiblesse.
— Téléphonez donc à Denver, dis-je au flic, nous en aurons le cœur
net.
Il réfléchissait. Et à mesure que sa pensée se concentrait, j’avais
l’impression que sa tête diminuait de volume ; mais aussi qu’à mesure
qu’augmentait sa difficulté de comprendre, sa bonne volonté à mon égard
allait se muer en mauvaise humeur. Ce qui arriva brusquement.
— Mais vous, l’étranger, me dit-il d’un ton rogue, de quoi vous mêlez-
vous ?… Vous me fatiguez, à la fin !
— Ne vous fâchez pas, sergent… Je vous ai raconté une histoire que je
croyais de nature à vous intéresser. Vous avez trouvé que cela valait un
coup de téléphone à vos chefs. Vous apprenez ainsi qu’une femme morte,
assassinée sans doute, a été retrouvée il y a douze heures, près de Dawson.
Son mari, lui, la prétend à Denver depuis trois jours chez sa mère… Après
tout, c’est votre boulot. Moi, je prétends que cette femme, je l’ai vue cette
nuit, qu’elle m’a parlé, et je m’inquiète de son absence. Ou bien elle est
morte et j’ai rêvé. Ou bien elle est à Denver et vos copains de la police
vous ont raconté des blagues. Ou bien, elle est encore ici et nous sommes
tous des idiots.
Il se grattait la tête et me regardait, puis regardait Yung et les
Bumberger. L’autre motard, devenu indifférent, avait allumé une cigarette
et fumait en silence en aspirant à pleins poumons.
— Tout cela est insensé, intervint Yung, qui s’était ressaisi. On ne va
pas rester ici jusqu’à Christmas. Nous autres, on s’en va. On a encore un
bon bout de route à faire dans la journée.
— Un moment, dis-je en saisissant par son bras musclé le motard à la
cigarette. Nous revenons tout de suite.
Je traversai en courant l’espace entre la cafeteria et les motels. Le vent
avait encore augmenté et soulevait une méchante poussière jaune. Mon
assurance avait rendu étrangement docile l’énorme brute qui me suivait.
J’entrai dans ma chambre où une fille malpropre avait déjà enlevé les
draps du lit et jeté les serviettes sales dans un coin. Près de mes bagages,
elle avait rangé les objets qui traînaient. Bien en évidence, sur une chaise,
le foulard rayé jaune et noir de Molly.
Je respirai. À force d’être contredit, on finirait par douter de la vérité.
— Prenez ça, dis-je au flic, qui ne comprenait pas pourquoi je
triomphais aussi insolemment.
Je lui fourrai le foulard dans les mains, après l’avoir respiré avec une
tendresse qui me surprit moi-même.
— Molly Yung avait ça sur la tête en arrivant ici hier soir.
Le colosse fit des yeux de bœuf assommé, prit le carré de soie, le
regarda attentivement, le roula autour de son poignet.
Un court instant, je craignis qu’il ne l’escamotât comme on le voit faire
aux prestidigitateurs. Puis il quêta du regard mon avis sur ce qu’il fallait
faire.
— Mettez-leur ça sous le nez, dis-je d’un ton sans réplique, et bouclez-
les ! Vous aurez de l’avancement.
— O. K. !
Il avait compris ce qu’on attendait de lui, mais certainement pas ce qui
s’était passé. Il se dirigeait à grands pas vers la cafeteria. Sur le seuil de
ma chambre, j’attendais la suite des événements. Derrière moi, la fille de
service faisait couler l’eau du W.-C., puis essuyait les robinets.
Elle se jeta sur moi comme une folle et se cramponna à mon bras,
terrorisée, quand le coup de feu claqua. Le carreau de la cafeteria s’était
étoilé.
Cette fois, c’était le drame et plus des discussions. J’étais glacé. La
fille sentait le savon. Le soleil rendait apparent le duvet de sa lèvre
supérieure.
Cela fut très court. Je ne savais pas qui avait tiré. Le tenancier du motel
sortit, poussant devant lui sa femme et son gamin. Ils allèrent se réfugier
dans le petit hangar, près de la cuisine.
Puis je vis Yung, les bras levés, le flic tatoué lui piquant les reins avec
son colt. Puis l’autre flic s’amena avec Bumberger à qui il avait déjà passé
des menottes. Il prit le bras droit de Yung et l’enchaîna à son compagnon.
La blondasse avait l’air de trouver cela drôle. Elle regardait la scène
comme si elle n’avait rien de commun avec ces types-là. Même, elle me
fit un clin d’œil canaille. Et – pourquoi pas ? – je lui répondis de la même
manière.
Mais brusquement, une détresse sans nom s’empara de moi. Je n’étais
plus dans le présent. Je me désintéressais de ce qui allait arriver, du sort de
ces gens et des intentions des policiers. J’étais affreusement triste. C’était
comme si la mort de Molly me privait à jamais de quelqu’un que j’aurais
pu aimer, que j’aimais tout à coup. Ce n’était plus là un fait divers auquel
j’étais mêlé, mais un drame où tout mon être était impliqué.
Je revoyais le petit visage chiffonné de Molly, son expression gentille
et pathétique, cette façon qu’elle avait de froncer le nez en souriant, sa
grâce d’oiseau quand, sous la douche, elle se tenait sur un pied pour
savonner l’autre…
J’avais, comme on dit, une boule dans la gorge et je fus sur le point
d’éclater en sanglots. Je marchais lentement vers Johnny Yung, sans savoir
exactement ce que je faisais. Je le distinguais mal à cause de l’espèce de
brouillard qui embuait ma vue.
Je devinais cependant sa fureur et sa crainte à mon approche. Ce que
j’allais faire était ridicule, déplacé, mais j’avais un besoin désespéré de
tenter quelque chose avant qu’on ne l’emmenât.
Je me fis aimable, humble, presque implorant :
— Vous n’auriez pas une photo de Molly, par hasard ? J’aimerais en
posséder une…
Mes paroles tombèrent dans le silence. Johnny cracha deux fois par
terre, avec mépris, et les flics rirent bassement.
— Une photo ! dit l’un. Pourquoi pas une mèche de cheveux ?
Qui pouvait me comprendre ? Je pensais que, lors du procès, la presse
publierait des tas de photos. Celle de Molly certainement. Peut-être la
mienne aussi… Je pensais à toutes les photos de Molly qui jauniraient
dans les tiroirs… Je pensais… Je pensais des tas de choses à propos de
Molly et de ses photos… C’est pas croyable à quoi je pensais…
PÈRE ET FILLE

Il y a des choses dont je n’accepte pas qu’on me parle.


Qui ne regardent que moi.
Louis DUBRAU.

— La chienne !… grogna Fédor Schierwitz lorsque sa conviction fut


faite.
Il écumait d’indignation et de dépit. Sa fille !… Impossible à présent
d’en douter encore. Il savait que sa fille…
Peu importent les détails d’ailleurs. C’était bien assez triste ainsi, assez
révoltant. Ah ! quelle boue ! Quelle pourriture !… Sa propre fille…
Mariée à un brave garçon depuis moins de deux ans. Ah ! ça, elle allait
bien voir ! Son vieux père lui ferait entendre raison.
Fédor Schierwitz serrait les dents. Une colère, une rage terrible montait
en lui. Il avait des gifles au bout des mains.
Il partirait le soir même. Voyagerait toute la nuit. Serait chez elle au
matin, juste à temps pour la tirer hors du lit, par les cheveux…

Le compartiment était gris, maussade, poussiéreux. Des boutons


manquaient aux coussins matelassés et, à leur place, il restait un petit
renfoncement garni d’un bout de ficelle, comme une petite herbe
desséchée.
Le train était surchauffé. Cela sentait la vapeur et la rouille. Dans les
tuyauteries, que l’on entendait bourdonner doucement, retentissaient
parfois des petits coups précipités, puis d’autres espacés, plus graves.
Fédor Schierwitz, pour regarder au-dehors, dut faire fondre du bout de
son index le givre qui couvrait la vitre. Par un petit trou noir dans la
blancheur jaunâtre, il put voir la campagne qui défilait. Il avait neigé. Tout
était blanc à perte de vue. La nuit était claire, cruellement froide,
parcourue d’un vent que l’on n’entendait pas siffler, mais que l’on voyait
courir au ras du sol, soulevant parfois des tourbillons de poussière glacée.
Au loin parfois, un bouquet d’arbres ; ou la tache noire d’une pièce
d’eau prise par le gel à ses bords seulement, mais ouverte encore en son
milieu comme une plaie de la terre, lente à se cicatriser. Ou bien une petite
ferme isolée, qui se déplaçait près de l’horizon, si pauvre, si tassée sous
son toit de chaume, comme abandonnée, avec son verger clôturé et parfois
une meule toute blanche comme une tente de toile.
Fédor Schierwitz releva la tête. Il y avait deux grands trous maintenant
dans la blancheur de la vitre. Son front appuyé et, plus bas, son haleine en
étaient cause. Il ressentit à l’os de l’arcade sourcilière, juste à l’endroit où
il s’était appuyé, une douleur froide qui ne cessa que lorsqu’il se fut
frictionné longuement.
Il était toujours seul et cela lui plaisait. Il pouvait mettre ses pieds sur
la banquette d’en face. Il fumait sans discontinuer. Sur le plancher noir il y
avait des bouts de cigarette et des allumettes brûlées. Il évitait de penser
au but de son voyage. Il regardait ses bottes neuves qui lui faisaient un peu
mal à la bosse de l’orteil. Elles lui plaisaient. Avec ses gants de laine, il en
tapota les bouts brillants pour en chasser un peu de poussière. Il regarda
ses mains. Elles étaient sales, grises, ses ongles noirs. Il imagina la
couleur de l’eau et de la mousse lorsqu’il les aurait bien savonnées. Le
train sifflait, puis traversait une petite gare, sans ralentir. Deux ou trois
lueurs rouges ou bleues faisaient un rapide signal passant à travers la vitre
trouble. Puis c’était de nouveau la nuit, la campagne, la désolation de
l’hiver.
Dans le compartiment voisin, l’enfant inconnu qui avait pleuré
longuement avait dû s’assoupir enfin. Quelqu’un ronflait puissamment. Ce
ne pouvait être le bébé. Son père peut-être.
Fédor Schierwitz s’attendrissait. Un tout petit enfant… Il aurait pu en
tenir un aussi dans ses bras, si sa fille avait voulu… Si cette garce…
Il faisait de plus en plus chaud. Il se baissa et toucha du doigt la
conduite de vapeur sous la banquette. C’était brûlant. Son doigt était tout
noir de sale poussière grasse. Il l’essuya au coussin. La fatigue le gagnait.
Les pouces repliés, il se frotta longuement le coin des yeux. Sa tête
s’appuya dans le rideau crasseux. Le bercement du train était complice.
Quel singulier assoupissement, à mi-chemin entre la veille et le
sommeil… Il se pencha en avant, dans le cône de lumière de la lampe,
pour regarder sa montre dans son boîtier de mica. Il y voyait mal. Onze
heures seulement. Il en avait pour trois heures encore avant d’arriver à
Tversky où il prendrait le premier tortillard avant l’aube. Toujours ces
petits coups dans le calorifère… Cette chaleur…

Avait-il dormi ? Rêvait-il ? Depuis tout un temps, il lui semblait qu’il


n’était plus seul dans son compartiment. Il devinait une présence, mais
n’avait pas le courage d’ouvrir les yeux. Était-ce un voyageur qui avait
changé de place et s’était installé en face de lui sans le déranger ? Ou bien
le contrôleur qui attendait son réveil, patiemment, pour réclamer son
billet ?
Il n’aurait pu dire. Chose étrange, il n’avait guère envie de savoir. Il
continua à simuler le sommeil, dans l’espoir d’y retomber. Quelque chose
cependant l’en empêchait. C’était un souffle court, un halètement rapide,
suivi parfois d’une sorte de bâillement plaintif et prolongé, comme un
gémissement. Il eut la conviction qu’on cherchait à attirer discrètement
son attention et, peu à peu, sa curiosité s’éveilla. Il commençait à être
intrigué. Dans le compartiment voisin, le petit enfant se remit à geindre.
Malgré le roulement monotone du train, on entendait par instant son
miaulement nasal.
Fédor Schierwitz attendait toujours. Un grand silence s’était fait,
soutenu seulement du bruit du convoi pressé, filant dans la nuit glacée.
Et tout à coup, il tendit l’oreille. En face de lui, quelqu’un se grattait.
D’abord doucement, puis bientôt avec une frénésie irritante, dégoûtante.
C’en était trop. Il ouvrit les yeux.
Il ne vit rien tout d’abord dans la clarté jaune et trouble, embuée de
fumée de tabac. Mais quelque chose sur la banquette en face de lui
remuait, se grattait avec acharnement, avec impudeur. C’était une bête. Un
chien, qui s’apaisa soudain et tourna la tête pour le regarder.
Il était de taille moyenne, d’un pelage sombre avec une tache plus pâle,
rousse autour des yeux et sur le museau. Il avait la gueule ouverte, et sa
langue humide, souple, vibrante, pendait et frémissait à chaque coup de sa
respiration. Même, on pouvait deviner, au bout, une goutte baveuse qui ne
tombait jamais, car de temps en temps la langue tout entière était aspirée,
séchée contre le palais, avant de ressortir, palpitante et mince, pareille à
un bout de tissu rose.
L’animal lové en cercle se dressa brusquement sur ses pattes et Fédor
Schierwitz eut un mouvement de recul. Sa tête heurta un bouton du
coussin qui lui fit mal. Il se protégeait machinalement, les mains en avant,
craintif. Il regrettait de ne point avoir à sa portée un bâton, une arme
quelconque.
La bête dressée lui faisait face, mais ne paraissait point menaçante.
Elle avait un regard fidèle et stupide, presque humain.
Il remarqua alors que c’était une chienne. Son ventre était mou et
flasque, pendant et vide. Les tétins sortis y faisaient des aspérités noires,
charnues et malpropres.
Une chienne… Il mesura tout à coup l’ignoble signification de ce mot,
toute l’infamante, l’abjecte intention que l’on pouvait mettre dans cette
insulte adressée à une femme.
Il pensa à sa fille qui… Non ! Cela lui levait le cœur, cela faisait
bouillir son ressentiment… Dire cependant qu’il l’avait traitée de chienne
bien souvent en pensée, depuis qu’il savait…
La bête avait cessé de le regarder. Tordue en deux, elle se mordillait à
présent la peau mince au pli de la cuisse et du flanc. Sous l’effort, ses
pattes tremblaient. Elle avait le poil ras, impur, malodorant sans doute.
Mais il ne percevait en réalité aucune odeur animale à cause de la fumée,
de la vapeur, de cette chaleur empuantie qui lui bouchait le nez.
Soudain l’animal fut à terre et se mit à lui flairer les jambes,
innocemment. Fédor Schierwitz n’aimait pas les bêtes. Il n’eut pas l’idée
d’une caresse. Il bougonna, enfonça ses mains dans ses poches et se
rencogna.
La chienne enjamba alors ses pieds et vint placer sa tête entre ses
genoux, câline et confiante.
— Couché !… grogna Fédor Schierwitz en déplaçant les jambes avec
mauvaise humeur.
Elle voulut s’asseoir sur son pied droit et commença à se frotter
l’arrière-train sur sa botte neuve. Elle fut repoussée. Elle recommença son
manège. Fédor Schierwitz lui montra la porte et dit : « Ouste ». La chienne
regarda d’abord la porte, puis l’homme qui lui commandait de sortir et
bâilla longuement en fermant les yeux. Elle avait une grande gueule rose
et mauve, armée de crocs tout blancs, si longs.
Schierwitz se leva alors, la prit rudement par la peau du cou (elle
n’avait pas de collier) et voulut la pousser hors du compartiment. Il se
sentait empoigner quelque chose d’élastique et de chaud, comme une
dépouille trop large au fond de laquelle le corps se tassait pour échapper à
l’emprise extérieure. La bête freinait de toutes ses pattes. Il la traîna
lourdement jusqu’au couloir et l’y lâcha. Avant qu’il ait pu tirer la porte,
plus rapide, la chienne lui fila entre les jambes et remonta d’un bond sur la
banquette. Elle était toute frétillante, amusée du jeu ; sa queue remuait très
vite.
Fédor Schierwitz perdit patience. Il saisit la bête par une oreille et la
jeta brutalement à terre. Elle gronda, le mordit au mollet vivement, puis le
regarda. On pouvait deviner à son attitude que ce premier geste agressif
n’avait encore que la valeur d’un avertissement.
L’homme et la bête se mesuraient ainsi. La colère de Schierwitz
grandissait et, avec elle, l’assurance de l’animal.
— J’aurais dû le battre tout de suite, pensa l’homme. Maintenant qu’il
m’a mordu, il peut deviner que je le crains. Ayant essayé sa puissance sur
moi, il me domine déjà. Je dois réagir s’il en est temps encore.
Le pied de Schierwitz atteignît brutalement la chienne entre les pattes
de devant, en plein poitrail, et la souleva véritablement, lui arrachant une
plainte aiguë.
— J’ai eu tort, pensa aussitôt Schierwitz effrayé de son geste haineux.
Cette fois elle va se fâcher vraiment.
Mais la chienne était déjà sur lui, cherchant à happer ses mains,
bondissant à sa gorge pour la déchirer. La haine désormais était entre eux
et le goût de la mort.
Fédor Schierwitz se garait tant bien que mal, débordé par la souplesse
furieuse de cet assaut soudain. Il put, d’un geste heureux, avant d’être
atteint, immobiliser l’animal, le maintenant contre lui, la tête étroitement
serrée sous son bras droit replié.
Ainsi était-il, momentanément au moins, à l’abri d’une morsure. La
chienne gigotait frénétiquement, essayait de se dégager, tirait en arrière de
toutes ses forces. Fédor Schierwitz, pour ne pas la lâcher, fut obligé de se
mettre à genoux sur le plancher souillé, parmi les bouts de cigarette et les
saletés.
Alors commença un combat âpre et silencieux. La bête tentait sans
cesse de se dérober, soufflait un instant puis, bandant son effort, se repliait
vers la droite, tirant de l’arrière-train pour écarter le bras qui lui écrasait la
tête contre la hanche de son ennemi. Fédor Schierwitz sentait le danger et,
à plusieurs reprises, il amena la chienne devant lui de la main gauche
passée par-dessus son échine, en la serrant au flanc. Il sentait ainsi, peau à
peau, frémir et suer ce corps animal et battre ces écœurantes mamelles
flasques de chair noire et ridée.
Il avait peur soudain de lâcher prise, de n’en point venir à bout. La
bête, de la façon qu’il la tenait, ne faiblissait pas. Cela pouvait durer des
heures et il n’arriverait pas à lui ôter le souffle. Sa prise était sans vigueur,
trop molle.
En gesticulant, il perdit l’équilibre et s’adossa à la portière. Il entendit
un bruit sec derrière lui et un paquet d’air froid lui tomba sur la nuque. Le
cuir qui maintenait en place la vitre mobile avait lâché d’un seul coup et
celle-ci venait de descendre brusquement comme une guillotine.
Le vent lui fit du bien, le rendit plus vigoureux. Plus rien maintenant ne
le séparait de la nuit. Le train roulait en contrebas et, sur la paroi rocheuse
et noire, des taches rectangulaires de lumière jaune pâle se déplaçaient à
toute vitesse, faisant sortir de l’ombre de petits buissons rabougris
drôlement accrochés.
Le froid était suffocant. De la neige poudreuse l’aveuglait, fondait dans
son cou, pénétrait dans ses oreilles. Il s’enfonçait la tête dans les épaules
pour se protéger tant bien que mal.
Mais cela affaiblissait singulièrement l’étreinte de son bras droit dont
la chienne essayait toujours de dégager son cou.
Et soudain Fédor Schierwitz étouffa un cri. Il s’était senti mordu dans
le gras du dos, un peu au-dessus des reins. Il redoubla d’efforts. Il
devinait, contre son veston, la bête qui le mordait de côté, babines
écrasées, à pleines molaires. Pour lui faire lâcher prise, de son poing
gauche il lui bourra les côtes, le flanc, le ventre. Même il tenta de planter
ses ongles, cruellement, à cette place nue, chaude et sensible, entre les
cuisses. Rien n’y fit. Les mâchoires ne se desserrèrent pas, bien au
contraire. Cela le faisait souffrir terriblement. C’était un pincement
démesuré, comme d’une tenaille. Le froid aussi lui barrait la tête d’une
douleur insupportable. Il faiblissait. Dans son cerveau, une phrase dansait,
comme dans les mauvais rêves, rythmée par le bruit des tampons : « Je…
vais cé-der. Je… vais cé-der. Je… vais cé-der…».
Alors, à la dernière seconde, au moment où il sentait sous son bras
droit glisser la tête du chien, étroite, amincie, insaisissable, filiforme, sa
main gauche agrippa solidement les pattes de derrière. D’un sursaut
furieux, il fut sur pied, tenant la chienne à bout de bras, comme une
dépouille. La bête ne put se tordre à temps pour se dégager. Une main
rapide la poussait. Sa tête et ses pattes de devant passèrent par la fenêtre.
Fédor Schierwitz dut fermer les yeux à cause de la poussière de givre. Une
seconde, il hésita. Le temps de percevoir le grattement affolé des ongles à
l’extérieur de la portière. Puis il lâcha…
Cela ne fit aucun bruit. Il mit aussitôt la tête dans le vent, mais ne put
rien voir. Ses cheveux volaient. Ses oreilles lui paraissaient de verre. La
campagne était à peine ondulée, blanche, si blanche, jusqu’au ciel d’encre
bleue…
Le train ralentissait. Il croisa une rame de wagons de marchandises
garée sur une voie à l’écart. On passait sur de sonores aiguillages sans
qu’il en résultât de catastrophe. On arrivait à Tversky. Un fanal s’agitait
sur le quai. Deux fenêtres seulement du bâtiment noir de la gare étaient
éclairées. Quelques voyageurs descendirent.
Fédor Schierwitz était engourdi, la face gelée à la portière. Il regardait
sans comprendre. Il devinait l’horloge sur la façade, mais n’aurait pu lire
l’heure. Deux hommes poussaient une charrette à bras vers le fourgon en
tête du convoi. Vide, elle tressautait bruyamment sur les pavés du quai. Un
sémaphore claquait comme un fouet. On criait : « Tversky !…
Tversky !…» Alors soudain, il se rappela qu’il devait changer de train.
Était-il donc stupide !… Il s’affola, rassembla en hâte ses affaires, n’eut
pas le temps d’enfiler sa touloupe au col de lièvre, la jeta sur son bras et
descendit au tout dernier moment, avec sa valise de carton-pâte, si légère,
ficelée d’une corde verte.

Fédor Schierwitz demeura longtemps dans la petite auberge de la gare,


à fumer et à boire. Malgré l’heure tardive, des hommes y entraient
fréquemment en tapant des pieds, en s’ébrouant, en secouant leur bonnet
de fourrure couvert de neige. La chaleur de la salle commune, où
ronflaient d’énormes bûches dans un grand poêle de céramique bleue,
faisait fondre en une grande flaque noirâtre, sur le carrelage, cette neige et
ces paquets de glace détachés des bottes. Une servante rougeaude, à la
taille pleine, avec un petit bonnet blanc à rubans flottants, servait de
l’alcool en silence. On le tirait d’un tonnelet derrière le comptoir, pour en
remplir des carafes pansues sans bouchon. Les consommateurs ne
s’attardaient guère et restaient debout. C’étaient, pour la plupart, des
charretiers de nuit qui convoyaient du bois à la scierie. Grands gaillards
barbus, crasseux, vêtus de cuir, colletés de fourrure, qui buvaient d’un seul
coup et suçaient leur moustache tombante. Ce devaient être des habitués,
car ils ne payaient pas, se contentant avant de sortir de saluer d’un geste de
leur long fouet enroulé. Il y avait aussi des employés de la gare, furtifs, les
yeux gonflés de travailler à la mauvaise lumière, et de rares voyageurs les
jambes entourées de bagages, les coudes à la table, attendant avec une
grave résignation que se forme à l’aube le petit train à destination de Losk.
Un jeune couple se détachait dans la banalité du lot. La femme dormait
renversée en arrière, le dos au mur, la bouche ouverte, son enfant blotti
entre ses bras sur sa poitrine. Près d’elle, un homme jeune à barbe blonde,
luttait contre le sommeil. Il ne savait que faire. Réveiller sa compagne
pour lui prendre l’enfant des bras, ou continuer à les surveiller tous deux
au risque de s’endormir à son tour ?
Il s’étira, compta rapidement ses bagages (une valise de paille, deux
couvertures roulées, maintenues serrées par des courroies, et un grand
paquet mal ficelé dans un papier brun), puis tendit son verre à l’aubergiste.
Ce devaient être les compagnons de voyage de Fédor Schierwitz et sans
doute l’enfant qui avait pleuré si longtemps dans le train.
Aussi celui-ci s’approcha-t-il comme on le fait familièrement avec de
vieux amis. Il salua l’inconnu et doucement, à voix très basse pour ne
point troubler le sommeil de la mère et de l’enfant, il parla.
Le jeune homme l’écoutait en souriant et en hochant la tête. Il
approuvait ou acquiesçait. Il se leva même. Il alla précautionneusement
détacher le nourrisson des bras et du corps de la mère endormie qui ne
tressaillit point. Peut-être à cet instant son rêve fut-il obscurci par une
ombre. Mais rêvait-elle, cette simple femme ?
Fédor Schierwitz s’était assis à leur table, tout heureux. Il tendit
avidement les mains lorsque le jeune père lui confia le petit enfant
toujours endormi. Quelle joie pour le vieil homme que ce frêle bambin
emmitouflé, sentant l’urine et le lait suri ! Il en était extasié, balbutiant,
balourd. Il ne comprenait pas. Ce visage si rose, si tendre, sans une ride,
confiant, bienheureux, ainsi tout près de lui. Il retenait son souffle de
vieux fumeur par crainte de faner cette miraculeuse fleur de chair. Les
lèvres surtout lui causaient une sorte d’effroi admiratif. Elles étaient si
joliment dessinées. Et cette petite bulle transparente sans cesse disparue et
renaissante, qui fondait en salive luisante sur le menton rond…
Dire que ce gosse aurait pu être de son sang. Il aurait pu chercher alors
sur ces traits encore imprécis la promesse d’une ressemblance. Le fils de
sa fille…
Ses regrets, sa rancune, sa colère contre celle-ci grandirent
brusquement en lui et vinrent battre ses tempes comme une mauvaise
fièvre. Il se rappelait tout à coup le motif de son voyage, la rage indignée
qui l’animait, le juste châtiment qu’il allait exercer.
Il rendit un peu brusquement au père étonné, l’enfant qui s’éveilla en
pleurant ; puis il réclama à boire en frappant du poing sur la table…
Il était complètement ivre deux heures plus tard lorsqu’on le hissa
péniblement dans le train.

Il l’était encore en débarquant à Losk. Mais le froid le dégrisa


brusquement lorsqu’il se fut étalé sur le quai, le nez sur sa valise, de la
neige plein les manches. Il connaissait le pays pour y être déjà venu et
trouva sans hésiter le chemin qui conduisait au hameau.
Longtemps il marcha, ressassant sa colère, choisissant avec soin les
mots dont il cinglerait bientôt sa fille indigne. À perte de vue, la campagne
était blanche. Le jour se levait à peine, pâle et gris, mal détaché de
l’horizon. Le silence était poignant. Ses pieds faisaient régulièrement leur
petit bruit de neige écrasée et contre sa jambe sa valise résonnait parfois.
Dès qu’il s’arrêtait, il avait beau tendre l’oreille, c’était le néant
désespérant qui lui donnait envie de pleurer comme un enfant perdu.
Enfin, entre deux vallonnements arides, il distingua le clocher bulbeux
de la chapelle. Le hameau était proche. Là, habitait sa fille. Bientôt il
aurait dépassé le carré de sapins noirs, épaissis depuis son dernier voyage.
Il verrait la grosse ferme écrasée, le verger aux pommiers tordus, la
potence du puits, la rue enfin et, tout au bout, la grande maison blanche,
cossue, honorable, où son enfant avait introduit le déshonneur.
Mais diable, que faisait tout ce monde réuni là à une heure aussi
matinale ? Tout le village semblait s’être donné rendez-vous devant
l’habitation de sa fille. Il régnait dans cette foule une agitation insolite et
silencieuse. Éclairant la scène, des lanternes tantôt basses, au bout des
bras, tantôt levées à hauteur des yeux, mettaient un peu de lumière jaune
déjà presque inutile à cette heure.
Fédor Schierwitz se mit à courir, angoissé. Que voulait-on donc à sa
fille ? Pourquoi cette surprenante réunion devant la porte ? Cherchait-on à
lui faire un mauvais parti ? Y avait-il eu un accident, un début d’incendie ?
Il croisa quelques groupes qui s’en revenaient déjà, silencieux, leur
curiosité satisfaite, et n’osa les interroger. Il atteignit bientôt le dernier
rang de ceux qui stationnaient encore en demi-cercle compact et se faufila
parmi eux.
Il put voir alors dans la neige, sur le ventre, un cadavre.
Et à l’instant, avant même de s’être approché, il devina…
C’était sa fille, en robe de nuit, les jambes nues, raidie par le gel,
ensanglantée.
Il voulut s’élancer, mais plusieurs mains le retinrent.
— On attend le commissaire, fit quelqu’un sèchement. Personne ne
peut y toucher.
On ne l’avait pas reconnu et on parlait devant lui sans ménagement.
— Un suicide sans doute ?
— Non. J’y étais par hasard. En pleine nuit. J’ai tout vu. Elle est restée
suspendue au rebord de la fenêtre, silencieuse, essayant désespérément de
trouver un point d’appui où poser ses pieds nus battants. Forme blanche et
tragique qui ne se décidait pas à tomber et qu’on ne pouvait secourir. On
aurait dit que là-haut quelqu’un d’invisible la tenait dans le vide, hésitant
à la lâcher.
— Pauvre femme, murmura Fédor Schierwitz, la gorge serrée.
— Une belle garce, oui ! fit une commère en haussant les épaules. Ce
n’est pas une perte.
— Chienne comme pas une…, ajouta une autre.
Alors Fédor Schierwitz bondit en avant malgré ceux qui voulaient le
retenir. Il s’abattit près du cadavre en criant d’une voix déchirante, d’un
timbre suraigu :
— C’est ma fille… Ma fille qui…
Il la prenait dans ses bras, lourde, inerte, raide, faisant corps avec la
neige comme une pièce de bois. La chemise craquait sous ses doigts
comme du papier épais. Il regardait autour de lui, hagard, désespéré,
quêtant un réconfort, une aide inutile. Il ne voyait que des visages fermés,
impassibles.
Et soudain, de cette foule hostile et méprisante, partit un éclat de rire
terrible, grandissant, et des huées. Puis, tout à coup, des boules de neige
furent lancées, toujours plus grosses, plus dures, plus brutales, qui
l’atteignaient au visage, dans le cou, aux épaules. Il en venait de partout.
Était-ce lui qu’on visait, ou sa fille morte, ou leur groupe pathétique ?
C’était tragique et vain, odieux et déchirant. Il se couvrit la face de ses
bras ; puis, voyant les cheveux de sa fille secoués par les projectiles qui
éclataient partout à la fois, il se coucha sur elle, éperdument, comme un
amant, faisant de son corps frémissant de colère, de haine et de pitié, un
rempart à cette chair désormais innocente.
VILLA À VENDRE

J’ai vécu dans l’ombre des sages. Leur sagesse était un


mensonge.
Hans-Heinz EWERS.

C’était une curieuse bâtisse blanche, haute, étroite, démodée. Partout,


des arrondis dans le style 1900, avec un rappel de mauresque, des
charpentes savamment étudiées, des petites fenêtres étroites aux endroits
les plus inattendus et, pour couronner le tout, un toit d’ardoise surmonté
d’une sorte d’excroissance bulbeuse, tenant à la fois de la mosquée et du
turban.
Quelque chose d’ahurissant et de ridicule, comme on n’en voit plus
qu’en certaines villes d’eaux ayant perdu la vogue, où les survivants d’une
époque révolue entretiennent, tant bien que mal, les immeubles
décidément invendables.
Sur la grille aux dessins compliqués, un écriteau soigneusement tracé :
Villa à vendre.
Le jardin n’était point à l’abandon. Il avait même été joliment dessiné
et on l’entretenait, sans luxe inutile, mais fort correctement.
Ne voyant pas de chien, j’osai pousser la porte et entrai. J’avançai
lentement vers la maison, visiblement habitée, en faisant le plus de bruit
possible pour attirer l’attention.
En contemplant la façade de plus près, je crus voir bouger un rideau au
deuxième étage, puis un autre plus bas. Les fenêtres étaient disposées très
irrégulièrement et l’on n’aurait pu dire si elles donnaient sur des chambres
ou sur des paliers.
Survint tout à coup un homme âgé, maigre, sautillant, qui venait de
contourner la villa et qui tomba brusquement en arrêt devant moi.
— Bonjour, monsieur.
— Bonjour, monsieur.
Il souriait, m’invitant à parler. Il était de taille moyenne, vêtu d’un
costume noir étriqué, mais propre. Chose remarquable, et que je remarquai
tout de suite, il portait un col empesé, très haut, à coins cassés, et sur sa
cravate verte une curieuse épingle d’or, en forme de nœud, dans laquelle
passait une chaînette qui, venue on ne sait d’où, plongeait un de ses bouts
dans les profondeurs mystérieuses du gilet.
— Je viens pour la maison, dis-je. Pourrais-je la visiter rapidement ?
Une lueur de joie passa dans le regard du bonhomme qui fit une
courbette rapide et répondit très courtoisement :
— Mais c’est tout naturel. Je vais vous conduire. Voulez-vous me
suivre ? Je passe devant vous.
Curieux personnage. Il pouvait avoir entre soixante-cinq et soixante-
quinze ans. En parlant, il lançait des postillons et paraissait avoir toujours
la bouche pleine de salive.
— Je vous étonnerai peut-être en vous disant que je suis de l’Île-de-
France. Je suis un haut fonctionnaire pensionné.
Son langage était très pur, son intonation désuète et distinguée.
— Mon frère, général français, poursuivit-il, a été mis à la retraite
récemment, atteint par la limite d’âge. Vous verrez sa photographie au
salon. On dit que nous nous ressemblons beaucoup.
Il eut un petit rire de tête et s’arrêta brusquement devant le perron.
— Nous allons entrer par ici, si vous le permettez.
Il s’inclina, je fis de même, et nous montâmes quelques marches assez
raides.
— Voyez-vous, monsieur, je ne suis plus jeune. Je me suis installé ici,
il y a dix ans, au moment où j’ai pris ma pension. Un pays magnifique !
Un endroit unique ! Vous verrez, à l’automne, le versant qui nous fait face
passe par tous les ors…
— Et là, en bordure de la haie, est-ce le train qui passe ?
— Oui. Évidemment, vous l’avez remarqué. Mais c’est sans
importance. J’étais chef de bureau aux Chemins de Fer Français. Vous
pensez si j’en ai vu des trains dans ma vie. Celui-ci est vraiment
négligeable, je vous l’assure. Un petit train de province, de rien du tout, un
jouet-train, une imitation, un symbole.
Il souriait, avalait son trop-plein de salive, se passait drôlement l’index
sur le bout du nez.
— Ma pauvre femme, continua-t-il en s’assombrissant soudain, aimait
beaucoup cette vallée. Ah ! c’était une gentille compagne ! J’ai eu le
malheur de la perdre, il y a cinq ans déjà. Elle avait trouvé la villa
charmante… Elle l’est en effet. C’est ainsi que moi, qui vous parle, qui
avais sillonné la France et les pays limitrophes grâce aux billets gratuits
que la Société alloue à ses hauts fonctionnaires, je me suis décidé à
prendre ma retraite en cet endroit.
Il soupira, passa sa main dans ses cheveux clairsemés, me fit admirer
d’un geste le pavement en céramique du corridor, puis m’introduisit dans
la salle à manger.
C’était une pièce meublée dans un goût désuet, propre et froide,
crûment éclairée par une baie vitrée dont les croisées supérieures étaient
garnies de vitrophanie.
— Du temps de ma pauvre femme, tout ceci était plus riant
évidemment. Il y avait des fleurs, de la vie, toute la joie que dispense une
présence féminine. Ah ! c’est bien vide à présent et bien grand pour moi !
Il se plia en deux, toucha le sol du doigt et se redressa tout
congestionné.
— Vous voyez, il y a du linoléum partout. C’est si facile à entretenir.
Ah ! tenez, voilà mon frère.
Il s’élança vers la cheminée en marbre blanc et y saisit une
photographie encadrée qu’il me mit de force dans les mains.
— C’est un bel officier, dit-il avec admiration. Un cavalier ! Oh ! il
n’aurait pas lâché sa cravache pour un empire.
Il me prit le bras et poursuivit sur le ton de la confidence :
— Dire que faute d’une cravache, la France en a perdu un.
— Un quoi ?
— Un empire.
Il eut de nouveau son petit rire pointu, posa le portrait à son exacte
place et dit :
— Je suis un peu subversif, n’est-ce pas ? J’ai beaucoup voyagé. Un
certain scepticisme naît au contact du monde. Je dois vous dire que depuis
la mort de ma femme, cette particularité de mon caractère s’est affirmée.
Il sautilla jusqu’à la baie, en ouvrit la porte, m’entraîna sur une
terrasse, face au jardin.
— Quelle vue magnifique, n’est-il pas vrai ? Le gazon doit être tondu.
Je m’y appliquerai demain. C’est ma coquetterie d’entretenir le jardin
comme si la vie avait continué ici.
Un train arriva à ce moment avec fracas, ralentit, s’arrêta. La gare était
toute proche. Des gens, aux portières, nous dévisageaient curieusement.
Avec un long bâton, d’où nous étions, on aurait pu leur taper sur la figure.
— Passe-t-il beaucoup de trains ? demandai-je.
— Oh ! non, deux ou trois.
— Par an ?
— Non, par jour.
Il rit comme une petite sotte, faillit s’étouffer, avala sa salive avec un
bruit d’évier, mit le surplus dans son mouchoir déjà tout humide et me
menaça du doigt.
— Vous êtes un ironiste. Vous aimez à rire. Si, si, je le vois. J’ai eu
moi-même le goût de la plaisanterie avant mon malheur. (D’en parler, il se
rembrunissait tout à coup.) Mais depuis que je vis tout seul en cette grande
maison…
Nous étions, tout en devisant, parvenus au pied de l’escalier.
— Je n’ai plus le temps de faire des bons mots… Vous remarquerez
l’état d’usure des marches. Insignifiant. Un architecte de mes amis, qui a
visité l’immeuble récemment, me disait – et il s’y entend – : « On voit
qu’une maison est fatiguée à l’état de ses escaliers. » Ce n’est pas le cas
ici, comme vous pouvez en juger.
Nous montâmes. Le curieux homme ne cessait de saliver, de s’essuyer
les lèvres, de déglutir. Il avait un regard à la fois malicieux et fuyant, une
sorte d’empressement tenant de la politesse excessive et de la servilité.
Exactement ce qu’il fallait pour me mettre mal à l’aise. Aussi fus-je
bientôt tout défiance, tout hostilité secrète.
Nous visitâmes l’étage et les commentaires ne se ralentirent point.
Quel vendeur eût fait cet homme, si, au lieu d’une maison démodée, on lui
avait confié le soin d’écouler des aspirateurs électriques ou des
dictionnaires médicaux ! Les plafonds n’étaient point lézardés, malgré les
bombardements dans la région. Les descentes d’eau fonctionnaient comme
un charme. Les fenêtres s’ouvraient aisément et ne risquaient point de
vous péter dans la figure si l’on y mettait quelque brusquerie. Planchers,
murs, lavabos d’eau courante – pas bien récents ceux-ci, mais
soigneusement entretenus – pouvaient donner toute satisfaction à
l’éventuel amateur.
— Notez, s’il vous plaît, l’épaisseur des murs de refend. On ne ferait
plus ça de nos jours, disait l’insidieux personnage. Ma femme – la pauvre
doit bien sourire là-haut en m’entendant – s’amusait toujours de mon
admiration pour ces cloisons massives. J’ai eu, de tout temps, le goût de la
construction solide et j’ai réceptionné pas mal de bâtiments pour
l’Administration. C’est ainsi que j’ai acquis une certaine expérience.
Nous montâmes encore. Beaucoup de pièces étaient vides. Très propres
néanmoins. Et, bien entendu, plus on montait, meilleur était l’état des
escaliers.
— Je suis convaincu qu’ils n’ont jamais été repeints. C’est du travail
du début du siècle. Qui pourrait de nos jours, je vous le demande, imiter si
parfaitement le marbre et ses veines ? Les peintres du bâtiment étaient
alors de véritables artistes…
Sur un palier un peu sombre, où donnaient plusieurs mansardes, mon
mentor me fit face soudain et me dévisagea drôlement. Il avait quelque
chose à me dire et semblait me sonder pour mesurer mon honnêteté. Sans
doute lui fis-je, à cette minute encore, excellente impression, car il me mit
la main à l’épaule avec une spontanéité touchante. J’éprouvai dès lors une
désagréable sensation d’être dupe, pire, menacé.
— Je vais vous faire maintenant l’honneur de mon chez moi.
Ses yeux brillaient. De s’être décidé à cela, il paraissait animé d’une
ferveur un peu dangereuse. Il était fébrile. Il prit une clé dans sa poche et
voulut ouvrir une porte. Ses mains tremblaient à ce point qu’il dut s’y
prendre à plusieurs fois pour trouver la serrure. Enfin, il réussit, s’effaça et
me fit signe d’entrer.
J’hésitai.
— Passez donc, monsieur, fit-il presque impatient. (Mais son sourire
démentit aussitôt sa vivacité.) C’est ici mon antre. Depuis que je vis seul,
je me cantonne quasiment dans cette pièce. Je me rencogne.
J’entrai. C’était une assez grande chambre, garnie d’un lit en fer orné
de boules de cuivre et couvert d’une courtepointe rose. Aux murs, des
portraits de famille dans des pêle-mêle. Pas de meubles, sauf une table
couverte d’échalotes et de vieux « Conférencia », un porte-essuie-mains
où était posé un pantalon noir, bien dans les plis, et un prie-Dieu de
tapisserie, mangé des mites. Face à la fenêtre, un grand placard, devant
lequel se tenait le vieil homme avec une sorte de décision farouche.
Je ne sais trop pourquoi, j’imaginai à l’instant que si j’avais fait un
geste vers ce placard, pour l’ouvrir par exemple, le bonhomme aurait
écarté les bras en criant comme un excité sur une barricade, au péril de sa
vie : « Halte ! On ne passe pas ! »
Évidemment, je n’avais pas la moindre envie de passer. Je n’y songeais
même pas. Bien au contraire. J’aurais voulu être à cent lieues de là. Ou
tout au moins dans la rue. Hors de cette maison trop propre et trop vide.
Je regardais autour de moi, moins par curiosité que pour chercher à fuir
promptement en cas de danger. Une angoisse étrange montait en moi en
effet. Il m’était pénible de continuer à regarder ce vieil homme silencieux,
les lèvres serrées, qui avait étendu les bras. Ses doigts crochus me
faisaient penser aux mains des christs torturés de Grünewald. Et, je ne sais
pourquoi, je comparai, en esprit, cette maison sans vie, d’une rigoureuse
netteté, à quelque clinique maudite où l’on viendrait de loin pour y mourir
solitaire.
Mais le vieillard souriait à nouveau.
— Vous voyez, dit-il, je vis simplement, comme un ermite. Une petite
cuisine en bas. Ici, ma chambrette, presque une cellule. J’ai des goûts
modestes. Que resterais-je donc faire en cette énorme bâtisse ? Que
resterais-je donc faire ici, je vous le demande ?
Il me regardait avec une fixité inquiétante. Il avait vraiment l’air de me
demander cela et d’attendre une réponse. Mon malaise allait croissant.
— Euh ! fis-je incertain, je ne sais pas moi. Vous pourriez ouvrir une
pension de famille.
— Ça, jamais ! protesta-t-il d’une voix forte. (Il avait l’air de prêter
serment.) Je suis un homme libre.
— Louez une partie de la maison à des villégiateurs. Cela ne doit pas
être difficile dans ce pays.
— Impossible ! trancha-t-il sèchement. Puis, soudain triste, désolé
même : Vous ne pouvez pas comprendre…
Que diable voulait-il donc ? Je perdis patience.
— Faites-en un cinéma, un musée, du bois à brûler… que sais-je ?
Il ne daigna pas sourire et me regarda avec une détresse poignante.
Vraiment, en ce vieux cœur, devaient se nouer bien des tourments. Le
vieillard baissa la tête, son dos se voûta, ses mains se joignirent
nerveusement. Il leva sur moi des yeux presque naïfs, noyés de larmes, et
je vis qu’il allait me confier une chose très grave qu’il n’avait jamais dite
à personne.
Dès lors, je me sentis fort devant sa faiblesse. J’étais capable,
désormais, de le prendre de front. Une pensée m’était venue (sait-on
comment naissent ces choses ?) et je la formulai aussitôt. Désignant du
doigt le placard, où mon interlocuteur se trouvait toujours appuyé, je
demandai à brûle-pourpoint :
— Est-ce là ?
Il fut horriblement pâle tout à coup et se mit à trembler comme un
enfant coupable.
— Derrière cette porte, n’est-ce pas ?
— Rien, gémit-il. Il n’y a rien.
Il vint à moi et chercha à m’entraîner en me tirant par la manche.
— Venez, murmura-t-il. Nous avons tout vu. Descendons nous asseoir
un peu au salon ou dans le jardin. Nous pourrons y parler chiffres plus à
l’aise.
Mais je faisais la sourde oreille et demeurais en place.
— Cette porte donne-t-elle sur un palier ou sur le grenier ? insistai-je.
— Nulle part, balbutia-t-il. Ce n’est qu’un placard. Venez donc.
Il me vit résolu et se buta de même. Vivement, il reprit sa place, me
barrant le passage, et je pus lire dans ses yeux haineux une résolution
inébranlable.
Un démon me poussait. Le même parfois qui me fait brutaliser un
meuble que je ne puis ouvrir ou chiffonner de dépit une lettre où je viens
de faire une rature sans importance. Je saisis le vieillard par le bras – si
maigre, ce bras – et le poussai vers le lit où il tomba assis. Avant qu’il ait
pu se redresser ou protester même, j’avais ouvert la porte d’un seul coup.
Ce fut une dégringolade de vieux vêtements. Des châles à franges, des
fourrures pelées, des chapeaux démodés aux soies poussiéreuses, entassés
là, s’écroulèrent pêle-mêle à mes pieds. Même une ombrelle de dentelle
noire, démesurée, à tête de cigogne (le bec allongé sur le cou) s’abattit
comme une chose morte.
— Oh !… Qu’avez-vous fait ? gémit le vieil homme d’une voix
pointue, proche du sanglot.
Je ne le savais pas moi-même. Dans le feu de ma sacrilège indiscrétion,
je perdais toute mesure. Ma main se risqua à fouiller dans le mystère des
robes accrochées en cette penderie.
Le lit grinça derrière moi et je tournai la tête pour surveiller mon
compagnon. Trop tard ! Avec une promptitude étonnante, l’inquiétant
personnage quittait la pièce et me fermait la porte au nez. Un tour de clé.
J’étais prisonnier.
J’avais fait peu de choses en somme et j’étais haletant, tout en sueur.
La sensation d’être enfermé dans cette chambre me fut extrêmement
désagréable. Mais le fait d’y être seul me parut moins pénible que d’avoir
à supporter la présence du maître du logis.
J’aviserais plus tard à sortir de là. Je retournai donc au placard,
désireux d’en savoir plus. Je fus servi ! Sous les vêtements, à tâtons,
j’avançai la main, redoutant je ne sais quel piège ou quel attouchement.
Du bout des doigts, je crus sentir des cerceaux…
Fébrilement, j’arrachai toutes les nippes qui pendaient là et je ne pus
retenir un cri d’horreur. Je venais de découvrir la chose même que
j’attendais et redoutais le plus…
Un squelette humain, pendu par les épaules, se balançait avec une
hideuse douceur. Chose indicible, il avait aux hanches une petite jupe de
soie rose d’un effet effroyable et obscène et, aux pieds, des chaussures
jaunes à haute tige.
Cette fois, j’avais compris ! Je venais de percer un atroce secret. Je ne
fis qu’un bond jusqu’à la porte et l’ébranlai en vain. C’était une porte de la
bonne époque, aux panneaux pleins, munie d’une serrure comme on n’en
fait plus. Après avoir frappé du poing, du pied, de l’épaule, force me fut de
me laisser tomber sur le lit, face à ces restes de femme jadis aimée…
Singulière contemplation qui ne m’effrayait pas exagérément. Le
mystère est plus redoutable que la laideur. Peu à peu, ma lucidité me
revint. Je me mis à réfléchir. Si ce squelette suspendu demeurait ainsi
assemblé, c’est qu’à n’en pas douter une intervention extérieure avait, à
défaut des nerfs, relié par quelque artifice, les os. Ainsi donc, l’odieux
vieillard, de ses propres mains ou avec l’aide d’un complice, avait osé
reconstituer la charpente osseuse de sa malheureuse compagne.
J’en savais trop désormais ! Toutes les suppositions devenaient
permises. Toutes les craintes fondées. J’allai à la fenêtre pour alerter les
voisins. Un train s’arrêtait le long du jardin. Aux signes que je fis, des
voyageurs agitèrent stupidement leur mouchoir en témoignage de
sympathie partagée. Pouvaient-ils se douter du drame qui se jouait au haut
de cette maison d’aspect inoffensif et ridicule !
Je retournai à la porte et redoublai d’efforts pour la faire céder. C’est
alors que je vis glisser lentement, au ras du sol, un petit billet plié en
quatre. On me faisait parvenir un message. Il avait été écrit à la machine,
en plusieurs exemplaires, car je lus avec quelque peine, tant les caractères
avaient perdu leur netteté. Il était ainsi conçu :
« Vous êtes le cinquième (ce seul mot à la main) à qui ceci arrive.
» Cette chose n’est pas ma femme, mais seulement un objet d’étude
acheté dans une vente.
» D’ailleurs, je n’ai jamais été marié.
» De plus ma villa n’est pas à vendre.
» Je suis un vieux farceur qui s’ennuie dans son trou et s’offre parfois
une petite distraction aux dépens des curieux.
» Comme vous devez être très en colère, j’attendrai dix minutes avant
de vous délivrer. Ainsi aurez-vous le temps de vous remettre.
» Si vous ne m’en voulez pas, vous accepterez bien un cigare et un
verre de bourgogne. (Celui-ci est excellent.) »
Quelques minutes plus tard, la porte me fut ouverte par une vieille
servante revêche et mal soignée que je n’avais pas vue plus tôt.
— Où est votre maître ? fis-je, le sourcil froncé.
Elle me tourna le dos et se mit à descendre paisiblement les escaliers.
— Où est votre maître ? hurlai-je furieux.
Elle ne sursauta pas.
Je donnai toute sa puissance à ma voix et répétai ma question. Mes
tempes me firent mal, mais la femme ne broncha point. Elle devait être
diablement sourde !
À m’entendre hurler, le propriétaire dut conclure que je n’étais pas
apaisé. Il ne se montra point.
Jamais plus je ne devais le revoir.
J’en fus pour mon bourgogne et mon cigare. Mais peut-être celui-ci
n’était-il pas fameux ?
BAGATELLES DOUCES

Depuis l’enfance, j’aime les violettes et la musique.


Vladimir Nabokov.

Mme de R… n’était pas encore une vieille dame. Elle avait été très
belle et conservait, passé l’âge des séductions certaines, un charme
étrange, un tact parfait, une tournure d’esprit d’une subtilité délicieuse.
Elle était gaie, mesurée, cultivée. Elle savait aussi l’art nuancé des sous-
entendus.
Mme de R… était grande et mince. Toujours vêtue de noir, avec cette
absence de recherche qui est la recherche même. Son sourire était très
chaud, ses yeux bruns très rieurs, ses mains fines très soignées, presque
transparentes. On avait du plaisir à toucher celles-ci.
Quand on avait bavardé un quart d’heure avec Mme de R…, on oubliait
son âge. Et comme on ne le connaissait d’ailleurs pas, c’était d’autant plus
facile. Tout au plus, par l’évocation parfois de ses souvenirs, apprenait-on
qu’elle avait connu très bien un tas de gens depuis pas mal de temps
disparus.
Elle habitait un ravissant appartement dont les fenêtres donnaient sur
un jardin presque secret, d’où montait une bonne odeur de terre et de
feuillage. Ah ! cet appartement. J’y aurais passé ma vie. Meublé comme
personne ne pourra jamais plus le faire. Avec un goût si rare, si personnel.
On y trouvait mille petites choses précieuses, désuètes et fragiles. Univers
de plumes, de coquillages, de chevaux de verre filé, d’opalines, de
pompons, de miroirs, de dentelles anciennes. Rien de cela n’était
poussiéreux. Nulle odeur de passé. C’était au contraire propre et frais,
inattendu, d’une séduction un peu perverse et, ma foi, redoutable.
Mme de R… aimait le faux et l’éphémère avec une tendresse
déconcertante.
Je fréquentais régulièrement sa maison. On y recevait peu. Je venais
faire ma cour d’amitié comme un neveu d’élection.
Mme de R… était sensible à mes visites. Elle aimait à me faire parler
des gens que je voyais, des petits à-côtés de la vie publique et du monde.
Rien ne l’amusait davantage qu’un potin un peu piquant, qu’une anecdote
indiscrète.
— Allons, raconte-moi encore un mensonge, disait-elle.
Retirée de l’intrigue, elle en savourait les parfums.
— Sais-tu que tu es horriblement méchant, faisait-elle parfois en
baissant gentiment la tête et en me regardant de côté. Et elle ajoutait
alors :
— C’est bien pour cela que je t’aime.
Mais sans doute ne m’aimait-elle pas vraiment. C’était une façon de
parler.
Elle avait, pour lui tenir compagnie, une parente jeune encore, pauvre
comme il se doit, discrète, dévouée, dont la beauté certaine n’avait nulle
occasion de se mettre en valeur. C’est le lot des femmes de cette espèce
qui vivent amèrement dans un confort qui n’est point fait pour elles.
Cette jeune personne, blonde, calme, un peu triste, était Mlle Honorine.
Je la voyais peu. Mme de R… savait, avec une grâce exquise, l’éloigner
lorsque j’arrivais.
J’avais d’ailleurs le bon esprit de ne point m’occuper d’elle, ayant
appris maintes fois, à mes dépens, que la fréquentation des femmes sans
ressources n’apporte que déceptions et soucis.
Mlle Honorine, de son côté, ne me prêtait nulle attention. Même, aurait-
on dit, elle me traitait avec une indifférence exagérée, un rien hostile,
comme si sa maîtresse, par une rouerie bien féminine, l’avait habilement
mise en garde contre moi.

Un jour, Mme de R… tomba gravement malade.


Je trouvai sa porte condamnée et la consigne se prolongea pendant
plusieurs semaines. Les premiers jours, j’allais régulièrement aux
nouvelles. L’état de mon amie était sérieux. On me demanda de ne point
insister pour la voir. On me dit que telle était sa volonté. Que je devais être
patient. Qu’on ne manquerait pas de m’appeler dès que la convalescence le
permettrait…
Je m’inclinai, et bientôt me lassai. Mlle Honorine avait pris les rênes du
pouvoir et, manifestement, me tenait à distance. Pourquoi donc
m’obstiner ?
Mme de R… attendit d’être complètement remise pour me prier auprès
d’elle.
— Coquetterie ! me dit-elle, rieuse, par téléphone. À mon âge, on ne se
montre pas diminuée par la maladie. Mais, à présent, tu peux venir. Je suis
présentable. Encore très fatiguée, – je marche à peine, figure-toi, – mais le
moral est excellent et le visage, ma foi, se défend toujours…
Je fus reçu le soir même. Cette reprise de contact fut étrange.
L’atmosphère était très différente. Pour la première fois, Mlle Honorine
assistait à l’entretien. Et, dès l’abord, j’eus la sensation très nette d’une
complicité. Quelle chose se préparait donc à laquelle j’allais être mêlé ?
Mme de R… me reçut un peu théâtralement et me fit asseoir près du
grand fauteuil où elle se tenait très droite. Elle n’avait guère changé.
Même, dans ses yeux, je crus voir une flamme nouvelle. Elle était gaie,
heureuse de me retrouver, plus animée qu’émue, avec une sorte de fièvre
contenue.
Mlle Honorine, sans y être invitée, entra presque aussitôt, un peu raide,
souriante, et vint se tenir debout auprès de sa bienfaitrice qui lui prit la
main tendrement et la tapota, comme pour la rassurer.
— Tu vois, me dit celle-ci, comme cette petite gentille est belle pour
nous aujourd’hui…
De fait, Mlle Honorine était presque belle. Sous mon regard amusé et
surpris, elle baissa les yeux, mi-plaisante, mi-fâchée, puis brusquement
me regarda bien en face. Singulier regard, où je crus lire une complaisance
en même temps qu’un défi.
Mme de R… n’y prêta pas attention et me conta sa maladie avec une
charmante désinvolture. Elle savait vieillir sans révolte. Je lui fis pour ma
part un petit compte rendu des événements récents. J’eus beau y mettre
toute ma verve, je ne sais trop pourquoi, la conversation languissait. Les
propos venaient mal. Mme de R…, bien qu’enjouée, avait des moments de
silence inattendus. Elle paraissait songeuse, occupée d’une autre idée. À
plusieurs reprises, elle partit d’un petit rire sec, inaccoutumé, trop
nerveux, et tapota le coude de Mlle Honorine, toujours debout, puis mon
genou. Je devinais en elle une impatience, le besoin d’exprimer une chose
longuement méditée.
Elle pria tout à coup la jeune fille d’aller chercher le thé et me dit alors
très vite, profitant de son absence :
— As-tu remarqué ? Elle est fardée.
Et de formuler cela, un peu de rose lui montait aux pommettes.
Une agitation insolite la gagnait qu’elle dominait mal. Elle ajouta :
— Elle a un joli corps.
L’expression me surprit. Mme de R… n’avait point l’habitude de tels
propos. Je me mis à rire cependant et je fis une grimace d’appétit qu’elle
jugea amusante.
— Ce que tu peux être drôle, dit-elle, presque fébrile. Un vrai démon !
Mais je ne me sentais pas démon du tout. Seulement un peu gêné.
Le retour de Mlle Honorine, avec le plateau et les tasses, coupa notre
conversation et dissipa le malaise. J’observai toutefois la jeune fille à la
dérobée. C’est vrai qu’elle avait un joli corps. Je m’en avisais pour la
première fois !

À quelque temps de là, Mme de R… me fit un accueil plus étrange


encore. Elle me reçut étendue sur une chaise longue. Au pied de celle-ci,
par terre, des coussins. Parmi ceux-ci, Mlle Honorine dans un déshabillé de
soie bleue. Elle se tenait assise, les genoux ramenés au menton, les bras
entourant les jambes. Elle me parut fort jolie et beaucoup plus jeune aussi,
ses cheveux dénoués sur le dos. Elle souriait sans contrainte. Mme de R…
aussi souriait. Et, ma foi, devant ce spectacle plaisant, je me mis à sourire
à mon tour, sans un mot, pour ne point rompre le charme.
Mme de R… mit rapidement la conversation sur l’amour. Je m’y
attendais. Mlle Honorine aussi. Nous nous fîmes un signe d’intelligence
comme pour dire : « Nous y voilà ! »
Cela n’échappa point à Mme de R… qui se mit à rire, manifestement
satisfaite du climat naissant.
— Ne vous moquez pas de moi, dit-elle. Croyez-en ma longue
expérience. Vous regretterez plus tard les heures perdues pour l’amour ou
le plaisir… Oh ! ne distinguons pas. Tout cela est si proche et si
mystérieux. Le cœur engage toujours un peu le corps, et les sens finissent
par engager le cœur…
Elle caressa gentiment les cheveux de Mlle Honorine dont la tête
s’appuyait à la chaise longue, puis me fit, à la joue, une petite
chiquenaude.
— Tout est toujours à portée de la main, poursuivit-elle. On regrette
plus, à la fin de sa vie, les gestes qu’on n’a pas osés que les autres.
Elle regarda alors Mlle Honorine, comme pour lui rappeler un rôle
convenu, et celle-ci, avec autant de gêne que de bon vouloir, se pencha un
peu en avant, me livrant à demi le secret de sa gorge.
Le silence s’était fait. Un terrible silence. Une tension singulière
s’établissait entre nous trois, nous rapprochant et nous immobilisant à la
fois. Quelque chose devait craquer. Mon cœur battait sottement.
La voix de Mme de R… me parvint comme de très loin.
— Quel joli couple vous faites ! Levez-vous donc un peu que je vous
voie mieux.
Une petite main prit la mienne et, ensemble, la jeune fille et moi nous
levâmes docilement.
— Tiens-toi près d’elle… Comme ça. C’est magnifique. Tu la dépasses
d’une tête… Au fond, elle n’est pas bien lourde. Je gage qu’elle ne doit
rien peser dans tes bras.
C’était un jeu sournois. Je m’y prêtai avec une sorte d’inconscience. Je
soulevai Mlle Honorine comme une petite fille. Une plume ! Je la sentais
palpitante sous la soie, pas raidie du tout, s’abandonnant à son sort. Mais
je la posai à terre presque aussitôt. Tout cela était terriblement inquiétant
et quelle tentation venait de naître !
— Enfants que vous êtes ! dit Mme de R… d’une voix un peu rauque.
On ne peut vraiment vous laisser seuls…
Nous nous étions rassis, un peu confus, sans nous regarder.
— Vois-tu, ma petite, dit Mme de R… après un silence et les yeux fixés
vers la fenêtre ouverte, ce qui compte, c’est… c’est…
Et alors elle cria presque :
— Embrasse-la donc, nigaud !
Ces choses-là vont vite. Je le fis sans rencontrer de résistance.
Quelques secondes plus tard, un peu étourdi, je tenais Honorine bien serrée
contre moi, son dos collé à ma poitrine. Je pense que nous avions tous
deux fermé les yeux. Mon cœur battait très vite. Et je sentais l’autre, dans
ma main, comme une petite bête affolée dans sa tendre prison.
Cela dura assez longtemps, puis Mme de R… parla à nouveau. Mais je
ne crois pas pouvoir rapporter son propos avec une exactitude suffisante,
tant le climat même du moment suppléait au mystère de ses paroles.
Je me souviens de sa main sur mon épaule, pressante et nerveuse, et de
son visage tourné vers mon visage. Quelle expression était la sienne ! On
aurait dit d’un air de souffrance. Ses lèvres minces découvraient ses dents
belles encore. Ses yeux, ses admirables yeux bruns avaient une inquiétante
lueur d’égarement. Enfin, elle baissa la tête.
— Va-t’en maintenant, murmura-t-elle très bas. Je n’en puis plus. C’est
intolérable.
Elle risqua un petit rire sec et soupira :
— Laissez-moi, mes enfants…
Nous nous étions levés, très mal à l’aise. Déjà, je prenais congé.
Honorine m’accompagna dans le couloir. Je lui tendis fraternellement la
main. Elle affecta de ne pas la voir.
— Ne comprenez-vous donc pas ce qu’elle nous veut ? fit-elle
durement.
J’étais navré.
— Ne m’en veuillez pas.
— Je ne vous en veux pas, mais à elle…
Son regard était chargé de ressentiment, son visage fermé. Quelles
confidences avait-elle reçues que je n’osais deviner ?
Au moment de sortir, la voix de Mme de R… me parvint tout enjouée à
nouveau :
— Tu reviendras lundi, n’est-ce pas ? Comme convenu. Nous
reprendrons cette conversation…

Nous ne la reprîmes pas. Deux jours plus tard, tôt le matin, la voix
froide d’Honorine au téléphone :
— Elle est morte cette nuit…
Je reçus la nouvelle comme un coup en pleine poitrine. Je courus chez
Mme de R… Honorine m’accueillit comme un ami précieux.
— Elle est morte, dit-elle simplement. Elle prenait beaucoup trop de
calmants.
Elle me disait cela d’un ton sans réplique, comme pour m’enfoncer une
évidence dans l’esprit. Elle me regardait avec une calme détermination.
— Vous ne l’ignoriez pas, n’est-il pas vrai, qu’elle abusait de certaines
drogues ?
— Je m’en doutais, concédai-je.
Nous passâmes au salon. Sur la chaise longue où je l’avais vue vivante
pour la dernière fois, Mme de R… paraissait endormie. Je m’agenouillai
près d’elle et lui baisai la main.
— Je crois qu’il faudrait appeler le docteur, dit Honorine.
— Vous ne l’avez donc pas fait encore ?
Elle passa la main sur ses yeux, puis se raidit :
— J’attendais de vous avoir vu.
Que de choses en mon esprit à cet instant !
— C’est une véritable délivrance, murmura Honorine.
J’avais peur de comprendre.
— Une délivrance pour qui ?
— Mais pour elle, évidemment. Elle souffrait beaucoup.
Quelle autorité dans sa voix. Quel défi ! Était-ce là cette bouche que
j’avais baisée un soir ? Cette femme que j’avais tenue abandonnée dans
mes bras ?
— Elle prenait beaucoup trop de calmants. Vous le saviez. J’étais
debout en face de cette femme tragiquement dressée.
Je la saisis aux épaules. Elle continuait à me regarder avec une
extraordinaire dureté. Je la secouai. Je crus qu’elle allait me mordre. Elle
fit une drôle de grimace. Puis, doucement, ses larmes enfin se mirent à
couler.
— Oui, je le savais, dis-je alors. Téléphonons au docteur. Et je sentis
que je pleurais aussi.
WOHIN AM ABEND ?

Je n’éprouvais que la croissante présence des souvenirs


crucifiés…
Claude Seignolle.

C’était à Brême, dans cette ville insolite où la guerre a fait naître des
bâtiments neufs au cœur même des quartiers anciens. Je flânais au hasard
par les rues que la tombée du jour assombrissait peu à peu.
Jamais encore je n’étais venu en ces lieux et cependant j’éprouvais la
sensation d’avoir déjà vécu pareil moment. L’ordonnance de la place aux
façades sculptées, le son des cloches de la cathédrale, une certaine qualité
de l’atmosphère faisaient surgir en moi un souvenir imprécis, que mon
esprit étrangement sollicité chercha à reconstituer presque contre ma
volonté. S’agissait-il d’un rêve récent où déjà ancien, d’une réminiscence
que je n’arrivais pas à identifier, d’une projection de l’avenir ? Je n’aurais
pu le dire.
Je m’étais arrêté, appuyé au mur de la Rathaus, les yeux fixés sur la
statue de Roland. Tout en contemplant les cruelles pointes de fer qui
ornent les genoux du chevalier géant, je cherchais à me concentrer.
Je me revoyais arpentant les artères et les places d’une ville pareille,
mais infiniment plus grande, dont les proportions croissaient à mesure que
je m’y déplaçais, où des arcades gothiques succédaient à des colonnades
vertigineuses, où des portiques s’ouvraient sur des cours intérieures au
fond desquelles des palais somptueux reculaient à mon approche, créant
entre eux et moi une étendue de pierre interminable à franchir.
Je tournais l’angle d’un bâtiment et me trouvais au bord d’un fleuve où
mille lampadaires, à perte de vue le long des quais déserts, se reflétaient
dans une eau immobile. Je marchais dans une cité énorme, démesurée,
sans cesse grandissante, où je ne rencontrais personne.
Toute vie semblait s’être retirée, comme parfois, à certaines heures, le
dimanche, des quartiers généralement très animés prennent un aspect de
vacuité angoissant.
Je me concentrais pour forcer mon esprit à dominer ces réminiscences
vertigineuses, qui faisaient monter en moi une inquiétude proche du
malaise. Mais le fil de ma pensée sans cesse se rompait. Je me souvenais
d’avoir pénétré dans un parc où le gravier rond des allées crissait sous les
pas.
Il y avait là des statues de bronze figurant des animaux de toutes sortes,
groupées parfois en des monuments aux proportions démesurées, où l’on
voyait des taureaux, des sauriens et des lions se livrer d’effrayants et
silencieux combats.
J’étais passé ensuite sous un arc de triomphe, long à franchir, dont la
voûte suintait d’humidité, et j’avais débouché sur une petite place où des
volets de fer masquaient la devanture de magasins. En ce lieu, j’étais allé
certainement. Je revoyais le panneau de signalisation autorisant le
stationnement des véhicules, non loin duquel j’avais garé ma voiture. Mais
était-ce bien ma voiture ? Plus loin, une rue en pente, où dans l’encoignure
d’une entrée cochère, j’avais distingué une vieille femme aux aguets.

Pris par l’angoisse de ces souvenirs à demi oubliés, je me torturais


l’esprit pour tenter de mettre bout à bout les morceaux de ce puzzle
irritant, et devant la vanité de mes efforts, je sentais ma raison prête à
vaciller…
Non loin de moi, sur le bord du trottoir, quelques personnes attendaient
sans doute un autobus. Je me dirigeai machinalement vers elles pour
échapper à mon obsession.
Avais-je rêvé toutes ces choses ? Les avais-je vécues ? Ou bien,
désordonnée, ma pensée mêlait-elle des souvenirs de voyages, de lectures
et de spectacles, m’empêchant de faire la part du réel ou de l’imaginaire ?
Près de moi, dans le groupe de gens attardés qui attendaient
patiemment, je remarquai un homme nu-tête, vêtu de sombre, d’une
élégance discrète. Il avait le visage pâle et l’allure hautaine. Malgré ses
cheveux blancs, ses traits semblaient plein de jeunesse. Son regard
indifférent croisa le mien et la froideur que j’y rencontrai me replongea
dans le désordre de mes pensées.
J’avais l’impression d’avoir déjà rencontré cet homme. Il était sans
aucun doute mêlé au rêve dont j’essayai en vain de dénouer l’écheveau. Je
devinais qu’entre lui et moi, il y avait depuis longtemps Bien autre chose
que le hasard d’une rencontre fortuite.
Un autobus déboucha sur la place en faisant jouer ses phares et se
rangea avec précision devant nous. Quelques personnes en descendirent
qui s’éloignèrent rapidement.
Les autres s’étant embarquées, je demeurai seul avec l’inconnu.
Il me fit une sorte de salut furtif et traversa la place en direction de la
cathédrale dont les clochers verts, éclairés par des projecteurs discrets,
paraissaient phosphorescents dans la nuit.
Une invincible attirance me lança à la suite de ce personnage et, de me
trouver dans son sillage, je me mis à revivre divers événements auxquels il
s’était déjà trouvé mêlé.
Il allait d’une allure décidée par les rues désertes où son pas éveillait
d’étranges résonances. Le bruit métallique de ses talons dans la nuit
évoqua en moi le souvenir de la guerre et instinctivement je réglai la
cadence de ma marche sur la sienne.
Cet homme élégant, vêtu de noir, je le voyais peu à peu sortir des
ténèbres de mes souvenirs. Il était à présent en uniforme gris, botté, une
petite dague flottant sur sa hanche.
Il m’avait été secourable dans un moment dangereux et j’avais un jour
sur sa trace, avec son accord tacite, échappé à une méchante histoire. Je
revivais ce moment et l’angoisse me reprenait, après tant d’années,
d’avoir peut-être confié mon sort à quelqu’un qui aurait pu alors abuser de
ma peur et de ma confiance.
Mais cet officier ennemi ne m’avait pas trahi. À sa bienveillance
hautaine, indifférente et muette, je devais probablement la vie.
J’avais obéi à son signe en le suivant. J’avais obéi de même, quand
d’un geste, un peu plus tard, il m’avait signifié que j’étais libre…
Nous avions franchi Am Wall et nous abordions les anciens fossés de la
ville. À ma gauche, le moulin à vent encore illuminé mettait sa fausse note
de fête foraine. Au coin de Contrescarpe et de la Kohlhôkerstrasse, il
s’arrêta, claqua des talons et me fit face brusquement. Nous étions devant
un petit bar minable et il m’invita aimablement à y entrer devant lui.
J’étais sans volonté. Je poussai la porte. Des tubes de cuivre
s’entrechoquèrent au-dessus de ma tête, faisant une petite musique grêle.
Quelques jeunes hommes dans un coin enfumé, sous une lampe basse,
tournèrent un instant la tête vers nous et reprirent leur conversation.
L’inconnu me poussa vers une banquette de bois et s’installa en face de
moi.
Maintenant que je pouvais mieux observer son visage, j’avais la
certitude d’avoir déjà, dans le passé, échangé des propos avec cet homme.
Mais où et en quelle circonstance ? Il me parla et je reconnus le timbre de
sa voix. Elle était grave et cependant sèche. Ses lèvres minces bougeaient
à peine dans un masque d’une sévère, d’une cruelle beauté. Ses yeux pâles
et bleus immobilisaient mon regard. Il me disait :
— Nous nous sommes déjà rencontrés, n’est-ce pas ? Un curieux destin
fait parfois nos routes se croiser. Rappelez-vous…
Mais, à mesure qu’il parlait, des ombres obscurcissaient ma pensée. Je
n’étais plus tellement sûr de mes souvenirs. Tout se brouillait. Des villes
surgissaient du néant, mêlaient leurs monuments et leurs sites. Des
cathédrales se dressaient parmi les grues géantes dans le quartier d’un
port ; de vastes entrepôts s’allongeaient dans des jardins publics où des
trains aux fenêtres éclairées passaient à toute vitesse ; des baigneurs se
faisaient rôtir au soleil sur les pavés bombés d’une cour intérieure de
château shakespearien.
La voix disait maintenant :
— Mais oui. Souvenez-vous… C’était à Copenhague, ou peut-être à
Lisbonne ou à Londres. Faites un effort… Vous étiez accompagné de cette
jeune femme rousse…
Il se pencha vers moi et précisa dans un murmure :
— … morte depuis.
Cela me glaça et dans le même instant me rendit ma lucidité. J’y
voyais plus clair tout à coup. Les choses se remettaient en place comme,
en projetant un film à rebours, on voit se reconstituer une maison
effondrée dont tous les éléments s’assemblent avec une logique
déconcertante.
Oui, j’avais vu déjà cet homme en plusieurs circonstances de ma vie.
Qu’il eût gardé le souvenir de Linda, n’était pas étonnant, s’il m’avait vu
en sa compagnie. Personne d’ailleurs n’aurait pu l’oublier après l’avoir
seulement entrevue. Mais qu’il eût eu connaissance de sa mort, alors qu’il
ne savait même pas son nom, me stupéfiait. Linda était morte cinq ans
plus tôt, peu après notre voyage au Danemark, alors que nous passions
quelques jours à Londres.
— Comment savez-vous ? demandai-je sans oser lever les yeux sur lui.
Le garçon nous apportait une bouteille de vin du Rhin. Il la déboucha
avec onction et emplit nos verres à haut pied.
— Prosit ! dit l’inconnu sans me sourire.
— Prosit !
Le vin était fruité, mais je le bus avec peine, tant j’avais la gorge
serrée.
— Mon nom est Soderbaum, dit-il. Mais j’en ai d’autres. J’en ai pour
toutes les circonstances.
Il parlait avec un léger accent, qui donnait à ses paroles une douceur
inquiétante.
— Reprenez vos esprits, mein Herr, et parlez-moi de cette belle jeune
femme rousse. Elle était fragile n’est-ce pas ?
Quel sortilège émanait de cet homme ? Impossible de lui résister.
Inutile d’espérer de sa part plus qu’il n’en voulait dire.
Sous son regard froid, véritablement impitoyable, je déroulai le triste
écheveau de mes souvenirs. Je lui dis ma liaison avec Linda, les heures
que j’avais vécues auprès de cette femme trop étrange, en quels lieux je
l’avais connue, tout ce que j’avais abandonné pour la suivre, notre vie de
nomades, nos joies et nos désappointements, la difficulté d’une carrière
d’artistes en marge des vrais succès…
Il restait impassible à m’écouter. À deux reprises, à ma grande stupeur,
il rectifia une date, comme s’il m’entendait répéter une leçon déjà sue de
lui et dont il contrôlait seulement l’exactitude.
Mais je ne cherchais plus à comprendre. Je lui demandai en vain
comment il savait tout cela aussi bien, et même mieux que moi, et quel
dessein le poussait à me faire parler. Mais je me heurtais à son regard pâle
et à son mutisme minéral.
— Allons-nous-en, dit-il soudain. Je ne puis plus supporter la tête de ce
bonhomme derrière vous.
Je me retournai. Au mur pendait une gravure ancienne représentant
Otto Menckenius, fondateur des « acta eruditorum », en perruque et jabot.
— Il a, dit-il, à la bouche, le même pli amer que vous. La ressemblance
est frappante.
Elle ne me frappa point. Il paya et je le suivis.
Il m’entraîna à la Birkenstrasse, à « Atlantic City », une boîte comme
on en trouve dans toutes les grandes villes, avec beaucoup de personnel,
des seaux à champagne sur les tables, des couples qui s’ennuient et des
hommes seuls qui boivent au bar. Décor d’une navrante banalité pour
noctambules désœuvrés.
Le directeur vint le saluer comme un habitué de marque. Il me présenta
comme un ami à cet homme de bonne mine et, tandis que je prenais place,
il murmura quelques mots à son oreille.
L’orchestre – la Tanzkapelle Maringa comme un écriteau l’indiquait au
pied de l’estrade – jouait des airs de danses sur lesquels évoluaient sans
conviction deux ou trois couples aux visages gris, aux gestes las.
Un garçon venait d’apporter une bouteille de champagne, lorsqu’un
roulement de tambour annonça une attraction « Die Dame engagiert den
Herrn !… » Ce fut la ruée d’une dizaine d’entraîneuses vers les hommes
accompagnés ou non. Les élus se levèrent sans grand entrain et
descendirent sur la piste translucide aux accents d’une marche militaire.
— Tout cela n’est pas très drôle, dit Soderbaum, mais attendez un peu.
Vous serez surpris, je vous l’assure. Il y a un numéro « d’effeuillage » qui
est sensationnel. Vous verrez !
Le sommeil me gagnait. Le champagne était tiède. Mon compagnon
regardait autour de lui, comme s’il attendait quelqu’un. Le patron, à grand
renfort de courbettes, vint lui glisser quelques mots à l’oreille et je vis
alors, dans l’œil de Soderbaum, danser une petite flamme inquiétante.
Nouveau roulement de tambour. La piste se vida, un projecteur y
dessina un cercle de lumière crue au centre duquel jaillit, sortie de
l’ombre, une jeune femme rousse en robe verte.
— Linda ! murmurai-je. Et je voulus me lever. Mais la main de mon
compagnon me força à me rasseoir.
— C’est Linda, lui dis-je en proie à la plus grande émotion. Linda…
Est-ce possible ?…
Une ressemblance fortuite était improbable. Je n’étais pas le jouet
d’une hallucination.
C’était bien ce visage aux pommettes accusées, ce regard un peu triste,
cette façon de porter la tête légèrement inclinée à droite.
Il n’y avait pas à douter. Je retrouvais ses gestes, ses attitudes… En la
voyant là, évoluer avec une grâce un peu canaille, j’étais sûr de ne pas me
tromper. D’ailleurs, je la sentais par toutes les fibres de mon être.
Soderbaum me regardait avec un intérêt amusé.
— Vous voyez que cela valait la peine d’attendre… Quelle
extraordinaire ressemblance, n’est-il pas vrai ?
— Mais c’est elle, assurai-je. J’en suis certain. Vous allez voir. Je vais
lui parler.
Il eut un vilain mouvement de la lèvre, où apparut de la cruauté.
— Un moment. Restez calme. Vous n’avez pas tout vu…
Son propos était ambigu. Parlait-il du déroulement du numéro ou
quelque autre chose surprenante au sujet de Linda ?
Je n’osais interrompre le spectacle, mais je brûlais d’impatience qu’il
prît fin. J’avais hâte de courir à cette femme, qu’elle fût Linda elle-même
ou son sosie, pour lui dire… lui dire, quoi ? Tant d’années déjà avaient
passé. Tout cela était si incompréhensible, si contraire à la raison…
Sous les projecteurs, Linda marchait plutôt qu’elle ne dansait. Elle
tournait sur elle-même, perdait sa robe, ouverte en un tournemain, d’où
elle sortait comme une amande de sa coque… Je n’eus pas le loisir de la
contempler. Brusquement elle se mit à tousser, à tousser, pliée en deux,
étouffant, tandis que l’orchestre l’enveloppait d’un rythme envoûtant.
Elle ne réussissait pas à reprendre son souffle, et soudain, après une
douloureuse crispation du visage, vers moi tournée, je vis du sang couler
de sa bouche, puis ruisseler sur sa gorge blanche, tandis qu’elle titubait,
essayant de rejeter d’elle ce mal qui lui déchirait la poitrine. Elle poussa
un grand cri, aspira de l’air désespérément, puis fut prise d’une terrible
hémorragie.
La main de fer de Soderbaum immobilisait mon poignet. Même sans
être ainsi retenu, je n’aurais pu, à cet instant, bouger d’un pouce. J’étais
fasciné, paralysé d’horreur, pétrifié en quelque sorte.
Tout se passa très vite. Un ordre fut crié d’une voix gutturale et le
projecteur s’éteignit. Dans l’obscurité soudaine on entendit des gens se
précipiter…
Et, dans une demi-conscience, je compris que Linda était en train de
mourir, exactement comme elle était morte à Londres, cinq ans plus tôt…
Peu après, la lumière revint.
Je sortis d’une sorte de brouillard mental. Soderbaum avait disparu. Sur
l’estrade, un garçon effaçait les traces du drame au moyen d’une brosse
coiffée d’un gros torchon humide.
Je ne pus joindre Linda. On opposait à mes questions une indifférence
polie. Je me heurtais à un mur de silence. Entre mes interlocuteurs et moi,
il y avait une gêne inconnue, pareille à une cloison invisible qui ne
permettait pas d’engager le dialogue.
Ce fut là l’étape première d’un calvaire interminable. Car Linda, de
loin en loin, apparaît vivante devant moi, pour mourir bientôt après, hors
de ma portée, sans que je la puisse secourir, étouffant dans son sang…
Et cela durera jusqu’à ma propre mort.
À moins que Soderbaum, le diable, ne renonce à me torturer. Car c’est
lui, chaque fois qu’un destin cruel le met sur ma route, qui donne à ce
cauchemar sans cesse renouvelé son affreuse réalité.
LA GRILLE

… Le jeune homme consumé de désir et la vierge pâlie au


suaire de neige se lèvent de leur tombe…
William Blake.

Vers minuit, elle se troubla, dit qu’il était grand temps pour elle de
rentrer. Elle avait à la main un petit foulard rose, en soie légère, qui devait
lui servir à se couvrir la tête au moment de sortir, pour protéger ses
cheveux du vent, mais elle le tenait à présent serré tout chiffonné contre sa
poitrine.
Elle penchait la tête pour regarder l’endroit où sa main s’appuyait et il
devina qu’elle voulait cacher une tache sur sa robe blanche.
Peu de monde au vestiaire. La fête battait son plein.
— Vous avez fait un petit malheur ? demanda-t-il.
Elle sourit, embarrassée.
— C’est du vin. Je suis très maladroite. Je n’aurais pas dû m’asseoir à
la table de ces amateurs de beaujolais. Dire que je ne bois même pas !
— N’y pensez plus !
Pour ne pas la gêner, il évita de regarder la tache qu’elle dissimulait
soigneusement. Elle insista néanmoins pour être reconduite et, dans
l’obscurité de la voiture, ne se montra pas farouche lorsqu’il lui prit la
bouche et la caressa.
Elle habitait hors de la ville, tout contre la forêt. Il suivit docilement
l’itinéraire qu’elle lui indiquait. À plusieurs reprises, ils s’arrêtèrent pour
s’enlacer. Il aimait lui laisser l’initiative et prit plaisir à la sentir mordiller
gentiment sa lèvre et sa langue. Elle se retenait visiblement d’en faire
plus. Ainsi avançaient-ils par étapes jusqu’au moment où elle déclara :
— C’est ici. Arrêtez.
Le moment de se séparer approchait. Cela donnait à leurs yeux plus de
tendresse et faisait naître une pâleur soudaine autour de leur bouche.
— Je ne vous lâche pas comme ça, dit-il d’une voix un peu rauque. On
va se revoir. Où sommes-nous donc ici ?
Elle lui demanda un bout de papier.
Il prit deux cartes de visite dans son portefeuille, lui en donna une, et
l’invita à écrire sur l’autre. Avec le stylo qu’il lui avait tendu, elle traça
ses initiales et son adresse. Avant de glisser le petit carton dans sa poche,
il ajouta, pour ne pas l’oublier, le nom qu’elle lui avait donné : Anne
Sigurd.
Elle descendit prestement de voiture et il fit de même de son côté.
Encore une fois, d’un même élan, leurs corps se cherchèrent et elle
murmura :
— À bientôt. Je vous ferai signe. Promis !
— Je suis heureux de savoir que vous existez, dit-il.
Elle partit en courant, agitant son petit mouchoir au bout de son bras
levé. Le ciel était sombre, mais il montait de la terre et des arbres une
odeur apaisante de douceur et de félicité.
Il vit assez longtemps la robe blanche bouger dans l’obscurité au
rythme de sa course. Maintenant, elle poussait une grille, entre deux petits
pavillons carrés, et cela fit un bruit de fer quand celle-ci se referma. La
jeune fille avait disparu dans la nuit d’un jardin. Il resta un moment, ne
sachant s’il était triste ou heureux. Mais il se sentit bientôt le cœur tout
gonflé de bien-être.

Toutes les allées, en ce faubourg forestier de la ville, avaient


finalement le même aspect. Hautes haies touffues, parcs et jardins plantés
d’arbres, villas blotties dans la verdure, à l’écart des curieux et des bruits
de la rue. Il dut consulter à plusieurs reprises le plan du quartier pour
découvrir l’avenue des Mélèzes et la propriété portant le numéro 38.
Celle-ci ne s’étendait pas à front de chaussée, mais se situait en retrait,
accessible seulement par une voie carrossable en petits pavés en
quinconce, assez difficile à trouver, un lierre envahissant ayant rendu
invisible la plaque signalétique. Celle-ci, finalement découverte, donnait
sous le numéro de la rue un simple nom : Sigurd.
Il respira. Il touchait au but. Il ne reconnaissait pas bien l’endroit où,
un mois plus tôt, il avait déposé « sa fiancée d’un soir », comme il l’avait
appelée. Mais la nuit était noire. Les arbres étaient alors à peine en
bourgeons. La végétation maintenant éclose changeait le visage du lieu. Il
s’engagea dans l’allée pavée et se trouva bientôt devant une grille de fer,
ajourée et peinte en blanc.
Il appuya en vain sur un bouton de sonnette, dont il constata que le fil
était pourri, et poussa avec peine un des battants de fer. Une roulette de
fonte devait courir sur un rail plat en quart de cercle. Mais les herbes
folles freinaient, puis arrêtèrent bientôt le mouvement. Il dut se glisser
dans l’entrebâillement et, à travers un jardin retourné à l’état sauvage, il
déboucha devant la villa.
Nul bruit, sinon celui léger du vent dans le feuillage et le chant insolent
d’un oiseau invisible.
Il sonna. Il attendit. Déjà, il se faisait à l’idée de trouver porte close et
ne savait trop que penser. Mais on ouvrit. C’était un vieil homme méfiant,
à l’œil bleu très pâle, aux joues creuses soigneusement rasées, dont la peau
tendue, presque sans rides, avait sur les os de la face, un aspect ivoirin et
fragile.
Il paraissait étonné et mécontent d’être dérangé, manifestement sur le
qui-vive, mais naturellement enclin, par politesse, à traiter son visiteur
avec égard.
— Excusez-moi de venir vous déranger, dit le jeune homme, mais je
voudrais dire un mot à Mlle Sigurd.
Instantanément, le vieillard se braqua.
— Je ne vois pas, dit-il, ce que vous pourriez vouloir à ma nièce…
Craignant d’être éconduit avant même d’avoir pu s’expliquer, le
visiteur enchaîna très vite :
— Écoutez-moi, monsieur, je vous en prie, et pardonnez mon
indiscrétion. C’est très important pour moi.
Il y avait dans le ton de sa voix une telle angoisse, mais aussi une si
puérile supplication, que le vieil homme l’écouta, les yeux mi-clos, un pli
de tristesse ou de malice à la bouche.
— Il y a exactement un mois, j’ai passé la soirée en compagnie d’une
jeune fille charmante qui doit être votre nièce. Anne est son nom. Anne
Sigurd. Nous devions nous revoir dans les huit jours de notre rencontre.
Mais je suis resté sans nouvelles. Est-ce qu’il est possible de la voir, de lui
parler ? Est-elle ici ?
Le petit homme frêle et desséché par l’âge le regardait fixement
comme pour sonder l’âme même de son interlocuteur.
— Votre démarche, monsieur, me peine et me surprend. Je ne vous
crois pas méchant homme, ni mauvais plaisant. Mais ma nièce Anne, que
vous croyez connaître, n’est plus de ce monde depuis plusieurs années.
Votre venue ici vient bien cruellement raviver d’affreux souvenirs.
Le jeune homme avait pâli. Il se fit répéter ce qu’il avait peine à croire
et demeura accablé, incapable de comprendre, de dire encore un seul mot.
Il était sur le point de faire demi-tour, de s’en aller, pour échapper à
l’étrange ambiance qui naissait de ce jardin désordonné, de cette maison
déserte, de ce vieillard messager de mort.
Ce dernier le prit en pitié et l’invita à entrer un moment dans un salon
désuet, où d’épaisses tentures maintenaient une pénombre dorée et
poussiéreuse. Il désigna un siège au visiteur toujours égaré et vint
s’asseoir près de lui sur une petite chaise basse, où il parut se
recroqueviller davantage.
Le jeune homme parla d’une voix calme et posée :
— Je me nomme Irwin Olmen. Je suis assistant à l’Institut des Hautes
Études économiques et sociales. J’ai rencontré votre nièce au bal de la
faculté de droit, il y a exactement un mois, jour pour jour.
Suivit le portrait de la jeune fille, si précis, si vivant, évoquant à ce
point son mince visage, ses yeux bleus, ses cheveux noirs, sa robe blanche,
que le vieil homme finit par accorder une attention de plus en plus
soutenue à son interlocuteur, comme s’il cherchait à se brancher sur le
plus profond, le plus mystérieux de son âme.
— Était-ce la première fois que vous rencontriez ma nièce ?
Et, sur l’assurance qu’il en était ainsi, il ajouta :
— Je vais vous montrer quelques photographies de famille. Il y en a
deux de cette pauvre Anne, dans le lot. Si vous les identifiez, je vous
croirai. Je vais les chercher.
Pendant la courte absence du maître de maison, Irwin Olmen regarda
autour de lui, essayant de situer son amie disparue dans ce cadre de vie
d’un autre âge. Les meubles et les bibelots étaient de qualité, pour autant
qu’il pût en juger, et auraient fait le bonheur d’un antiquaire de ses amis.
Mais tout cela paraissait bien peu accordé à l’allure de cette fille amusante
et libre.
— Voilà ! dit le vieux Sigurd, en revenant avec une grande enveloppe
jaunie qu’il posa sur une petite table. Voyez à votre aise.
Et il alla tirer le rideau pour donner plus de lumière. Son geste était
celui, ambigu, d’un personnage étrange d’un tableau de Balthus, dont il
avait oublié le titre, mais qui l’avait troublé. Le jeune homme éprouva
pour lui, dans cette attitude fugitive, un mélange de fascination et de
répulsion.
— Alors ? demanda l’oncle Sigurd avec un sourire fallacieux.
Irwin Olmen feuilleta les photographies et n’eut pas de peine à
identifier les deux images annoncées. Anne apparaissait là telle qu’il
l’avait connue, avec son visage à la fois vif et grave, ses yeux amusés, sa
jolie bouche un peu renflée. Une autre épreuve, plus ancienne, la montrait
presque fillette encore, ressemblant curieusement à Anne Frank, la petite
Juive d’Amsterdam.
— C’est le hasard, grommela le vieil homme, dont le scepticisme ne
désarmait pas. D’ailleurs, c’est impossible !
Mais il était ébranlé malgré lui.
— Vous m’avez promis cependant de me croire, si j’identifiais les deux
photos. J’en ai même découvert une de plus à laquelle vous ne pensiez pas.
— Vous croirais-je, mon cher, à quoi cela servirait-il ?
Irwin songea alors au petit carton qu’Anne lui avait glissé dans les
mains en le quittant. Elle y avait inscrit ses initiales et son adresse. C’est
grâce à lui qu’il avait retrouvé sa trace. Il le prit dans son portefeuille et le
tendit, sans un mot, à l’oncle incrédule.
Celui-ci pâlit en reconnaissant l’écriture. Il devait se rendre à
l’évidence. Il se frotta les yeux, se frictionna le crâne, respira à fond à
plusieurs reprises.
— Tout cela est incroyable, inexplicable… Cela me trouble
profondément. J’aurais préféré ne pas vous avoir rencontré, ne pas vous
connaître. Par votre fait, je pourrais presque dire « par votre faute », je me
mets à présent à douter d’une réalité navrante, à échafauder une foule
d’hypothèses plus sottes sans doute les unes que les autres. Je m’étais fait,
monsieur, à mon deuil et ma solitude, et voilà que vous venez me faire
remettre en question la réalité elle-même. Je suis maintenant tout près de
croire, contre toute logique, à quelque aberration, et même d’espérer je ne
sais quel miracle…
Après une longue conversation, Irwin Olmen réussit à convaincre le
vieux Sigurd de parler de la chose aux autorités judiciaires.

On obtint, non sans peine, l’autorisation d’exhumation grâce à divers


concours et sous le prétexte d’une lettre anonyme suggérant l’hypothèse
du meurtre d’Anne Sigurd.
Le vieillard et le jeune homme, unis par la même fièvre, la même peine
et la même volonté de découvrir la vérité, se rendirent, le jour convenu, à
l’invitation du procureur du roi, devant l’entrée du cimetière de W…
En arrivant au rendez-vous, Irwin Olmen reçut un choc qu’il
n’oublierait jamais. En ce lieu, où il était certain de n’être jamais venu, où
il n’avait assisté aux funérailles de personne, il reconnut d’emblée la grille
et les deux pavillons qui la flanquaient. Petits bâtiments carrés, au toit
d’ardoises, en briques brunes. Celui de droite avait sa seule fenêtre brisée
et on avait fermé celle-ci, provisoirement, en y clouant des planches.
C’était là, la nuit du bal, qu’il avait reconduit la jeune fille quelques
semaines plus tôt et il comprenait à présent pour quelle raison il s’était
senti si dépaysé, l’autre jour, à l’entrée de la villa des Sigurd, avenue des
Mélèzes.
Il attira le vieillard à l’écart et lui fit part en quelques mots de sa
constatation. Le visage couleur parchemin du vieil homme vira au rouge-
mauve et l’on put craindre qu’il ne fût pris d’un malaise. Il y avait dans
son attitude plus d’émotion que d’incrédulité et il fut sur le point de dire
quelque chose.
Mais déjà, le petit groupe des assistants à la funèbre tâche se rendait au
bord de la tombe, en contournant la dalle de pierre noire posée au travers
du chemin sur deux rouleaux de bois. Il régnait là une odeur d’humus et
d’herbe coupée. À côté d’un monticule de terre jaune, argileuse,
fraîchement fouillée, le cercueil s’allongeait dans un état surprenant de
propreté. Il était comme neuf et même les poignées de cuivre n’avaient
subi aucune altération.
Le charpentier commis à cette tâche fit sauter habilement le couvercle
et un cri de stupeur jaillit du petit groupe qui avait suivi l’opération. La
jeune morte reposait intacte dans sa longue robe blanche, tachée de rouge
à hauteur du sein. Une crainte venue d’un passé immémorial pesait sur
tous les assistants silencieux. Une réalité surnaturelle s’imposait et jetait
chacun dans l’angoisse et la gêne. La voix du procureur eut une curieuse
résonance enfantine lorsqu’il demanda :
— L’inhumation a eu lieu il y a combien de temps ?
— Il y a cinq ans, dit quelqu’un qui toussota.
— Quel sortilège a donc empêché la corruption du corps ? Docteur,
votre avis ?
Le médecin légiste s’agenouilla auprès de la bière, en proie à la plus
désarmante perplexité.
— Les tissus paraissent irrigués, dit-il.
C’est à ce moment que le vieux Sigurd, qui venait de ramasser une
bêche, en posa le tranchant sur la gorge de sa nièce. Avant même qu’on eût
compris ce qu’il faisait, il appuyait de toutes ses forces, soudain
décuplées, et coupait net le col du cadavre, comme l’eût fait le lourd
couperet d’une guillotine. Un sang vermeil jaillit en abondance, inondant
le corps ainsi mutilé.
L’émotion était à son comble et les cris d’horreur se mêlaient aux
appels à l’aide. Dans l’effroi général, le vieillard était désarmé sans
ménagement. Il faisait front crânement, visiblement satisfait de son acte.
Puis, presque aussitôt, il se mit à pleurer, détendu, avec, sur les traits, une
expression puérile et désespérée.
— C’est mieux ainsi, murmurait-il, tandis que coulaient des larmes sur
ses joues creuses. Vous verrez, c’est beaucoup mieux ainsi. La pauvre
enfant connaîtra enfin le repos. Déjà sa mère, jadis…
Mais on ne comprenait plus le sens de ses paroles décousues,
marmottées comme une oraison.
Irwin Olmen demeurait pétrifié de tristesse et d’horreur.
Ainsi donc, sa gentille compagne d’un soir… Il aurait voulu toucher
une fois encore sa main, mais n’osait pas. Il la regardait intensément et
constatait une rapide altération. Anne Sigurd se décomposait à vue d’œil.
Déjà, elle n’était plus que bouillie noirâtre et, tout aussitôt après, cendre
terreuse… Il entendit quelqu’un dire timidement derrière lui :
— Croyez-vous aux vampires ?
Une autre voix déclara, péremptoire :
— Le meilleur moyen de les éviter, c’est encore l’incinération et la
dispersion des cendres.
Qu’avait-il encore à faire là ? Il s’esquiva discrètement. Il était brisé,
comme si on l’avait longuement bourré de coups de poing. Il songeait à
l’étrange destinée, en ce monde et dans l’autre, de la belle Anne, au hasard
qui les avait mis en présence, au vieux Sigurd et à son geste si brutal et si
décidé. Lui seul devait en savoir plus.
On ne s’était pas aperçu de son départ prudent. Il vit de loin des gens
qui s’en allaient en discourant. Un inspecteur de police restait sur place en
attendant d’autres instructions. Tout cela n’avait plus la moindre
importance.
Il demeura à rôder longtemps encore, partagé entre le désir de regarder
une fois encore ce qui restait d’une fille désirable et le besoin de fuir très
loin, pour tâcher d’oublier au plus tôt ces affreuses images.
Il avait vu un oiseau noir se percher sur une branche non loin de lui, au
moment où la tête se détachait du tronc et où le sang jaillissait, et cet
oiseau, voletant et sautillant, le suivait à présent à travers les allées du
cimetière.
Il se mit à courir et l’oiseau vola à sa suite. Lorsqu’il eut franchi la
grille, cette grille qu’il n’oublierait jamais plus, et qu’il eut pris place dans
sa voiture, il vit l’oiseau noir désemparé, cherchant à se poser et décrivant
des cercles rapides. Mais lorsqu’il démarra, il put l’apercevoir dans son
rétroviseur, qui planait et le prenait en chasse…
DONATIENNE ET SON DESTIN

Il s’agit d’enterrer les vieilles et méchantes chansons, les


lourds et tristes rêves ; allez me chercher un grand cercueil.
Henri Heine.

Donatienne inspecta la maison.


— C’est une bien vilaine maison, pensa-t-elle.
Une maison peu engageante, presque hostile. Étroite et haute. La porte
avait été peinte en vert, il y a très longtemps. La pierre du seuil était noire,
incurvée par l’usure. Au ras du sol, une fenêtre obscurcie d’un grillage
serré. Plus haut, hors de portée de la main, une autre fenêtre, puis deux
autres encore, une à chaque étage, garnie de pauvres rideaux défraîchis.
— Une vraie maison pour ça…, pensa Donatienne.
Une maison grise et noire. Une maison cariée. Une maison lépreuse,
pourrie, malodorante. À l’intérieur, cela devait sentir l’eau de vaisselle, la
graisse froide et l’égout.
Donatienne surmonta son malaise et fit quelques pas, hésitante. Elle
avait terriblement envie de faire demi-tour. Elle avait peur. Elle fut sur le
point de fuir ce quartier sordide, où tout avait des allures de complicité, de
faux témoignage, de mauvaise action.
Dans la rue sombre, personne. Sur l’autre trottoir, une petite boutique
misérable. D’où elle était, Donatienne pouvait en voir l’étalage, avec ses
cadres dorés, ses vieilles moulures et une grande statue de plâtre
représentant une fillette. Elle traversa la rue et s’approcha, heureuse d’une
diversion.
La fillette de plâtre avait un oiseau sur l’épaule. Un oiseau auquel
manquait une aile.
À cet instant, sortit de la boutique un petit homme cauteleux, crayon à
l’oreille, dos voûté, gilet déboutonné. Un vilain personnage, aux yeux
hypocrites, qui la regarda, sourit, plissa les paupières, montra les dents, fit
demi-tour, les mains sur son derrière. Une seconde plus tard, il apparut
derrière sa vitrine, enleva la statue de l’enfant à l’oiseau et la remplaça par
une sorte de Don Quichotte méphistophélique, aux pattes d’araignée,
appuyé sur une lance en fil de fer.
Donatienne, intriguée, suivit le manège. Le boutiquier sortit de
nouveau et l’interpella :
— Vous aimez ça ?
— Quoi ça ?
— Le chevalier.
— Il est amusant !
Donatienne sentit qu’elle devait se débarrasser de l’importun. Ce vilain
homme la mettait plus mal à l’aise encore. Elle ouvrit son sac, regarda le
bout de papier où elle avait inscrit en hâte, quelques heures plus tôt,
l’adresse de Mme Diana. Elle demanda, sans oser regarder son
interlocuteur :
— Mme Diana, c’est bien ici en face, au 32 ?
Le bonhomme se frotta les mains nerveusement. Puis se pinça le nez.
En toute autre circonstance, il eût été drôle.
— Vous allez aussi chez cette… cette Diana ?
Donatienne rougit violemment et s’en voulut de manquer à ce point de
sang-froid.
— Vous, dit-il encore, si jeune et si jolie !
Elle rougit davantage. Le boutiquier se passait les paumes sur les
cuisses, comme pour en sécher la moiteur. C’était odieux.
— S’il me touche, pensa Donatienne dans son désarroi, je lui griffe le
visage.
Mais il ne bougea pas. Il dit seulement, en adoucissant sa voix, au point
de lui donner un ton paternel presque acceptable :
— N’allez donc pas là, ma petite… Laissez votre destin s’accomplir.
Croyez-moi.
Il s’effaça. Il l’invitait du geste à le suivre dans sa boutique. Mais
Donatienne se raidit. Elle haussa les épaules, soudain résolue, et lui tourna
le dos. Elle traversa la rue sans plus hésiter, poussa la porte du n° 32 et
disparut dans la maison.
Le corridor était humide, l’escalier sombre, les marches noires, la
rampe grasse. Une simple barre de fer qu’elle n’osa toucher. Le mur ne
s’écaillait pas. Il avait été récemment repeint. En brun foncé dans le bas,
en vert pâle dans le haut.
Donatienne montait lentement, anxieusement, à regret. Qu’allait-elle
donc faire là ? Comment cette femme allait-elle la recevoir ? Que lui
raconter ? On la disait experte et discrète. L’amie, dont elle tenait cette
adresse, était sans nul doute une bonne amie… Elle avait envie de pleurer
maintenant. Pas qu’elle eût honte, non. Mais peur plutôt. Pourquoi était-
elle venue seule dans cette affreuse maison silencieuse ?
Au premier palier, une fenêtre étroite donnait sur les arrière-bâtiments.
À travers la vitre sale, Donatienne regarda dans la cour. Quatre cordes à
linge détendues, un tonneau noir où plongeait une gouttière de zinc, un tas
d’ordures dans un coin. Et ces murs, si hauts et si tristes, comme d’une
prison !
Au premier étage une porte. Une petite pancarte misérable :
M. SAMBO
artiste

Donatienne tendit l’oreille. M. Sambo n’était pas là, sans doute. Aucun
bruit ne venait de son logement. Elle avait cru entendre cependant traîner
des savates. Mais que lui importait, après tout, ce M. Sambo ? Et qu’il fût
peintre, musicien ou équilibriste ? Mais, peut-être était-il un bon clown
compatissant, capable de réconforter, comme ceux que les parents riches
font venir au chevet des petits enfants malades, pour aider à les guérir ?
Dans une sorte d’évier bas, malodorant, qui servait sans doute de
vespasienne la nuit, une goutte d’eau, régulièrement, tombait du robinet
qui fermait mal. Un robinet de cuivre ourlé de vert-de-gris.
Donatienne pensa que M. Sambo devait être un bien pauvre diable.
Qu’il n’était peut-être qu’un violoniste miteux, à lorgnon et à col râpé.
Que, certainement, il n’était pas un beau clown à paillettes. Sinon, il aurait
épinglé à sa porte sa photographie avec son petit chapeau conique, tout
blanc, et une étoile sur sa pommette droite, mouche argentée.
Le robinet donnait sa goutte. Il y avait trois vieilles allumettes gonflées
d’eau, côte à côte, sur les trous de l’évier.
Donatienne monta. L’escalier devenait poussiéreux. Cela sentait à
présent la vieille literie.
À l’étage supérieur, on aurait cru entendre un babil enfantin. Illusion
sans doute. Hallucination. Obsession. Que pouvait bien faire en cette
lugubre et mortelle demeure un petit enfant à ses jeux ?
Donatienne se faisait plus légère, plus circonspecte. Avant d’atteindre
le palier, elle tendit le cou et vit la porte entrouverte. De l’intérieur, à n’en
pas douter, c’étaient bien des syllabes sans suite d’un tout jeune enfant qui
lui parvenaient, distinctes à présent. Et cette sorte de gazouillement, cette
petite mélopée, banale en toute autre circonstance, prenait ici une
signification étrange.
Donatienne monta encore trois marches et poussa la porte…
Dans une cuisine misérable, au pied d’un réchaud à gaz graisseux, un
petit enfant, assis par terre, jouait avec un bol blanc parmi des morceaux
de papier chiffonnés. Il leva le nez, sourit et reprit sa parlerie, le menton
luisant de salive.
— Hou ! Hou !… Mme Diana ! dit Donatienne. Il y a quelqu’un…
L’enfant la regarda. Pas de réponse.
Elle pénétra alors dans la pièce, caressa au passage la petite tête blonde
et marcha vers la porte qui s’ouvrait au fond de la cuisine. Là, elle
s’immobilisa, une main à la bouche pour ne pas crier…
Sur un lit sordide, une vieille femme était étendue, les yeux ouverts,
morte. Une mouche courait au bord des paupières jaunâtres. Une main
pendait hors de la couche. L’autre était posée sur la poitrine. Par terre, des
mouchoirs souillés et des bas noirs, vides et étroits comme des peaux
d’anguilles.
Donatienne recula, traversa la cuisine à tâtons, comme une aveugle,
pour ne plus voir l’enfant qui commençait à geindre. Elle fut bientôt sur le
palier. Alors, sans avoir repris son souffle, elle descendit frémissante.
*
**
Lorsqu’elle arriva, haletante, sur le seuil, elle se figea. De l’autre côté
de la rue, le vilain boutiquier lui faisait signe de venir, d’un petit
mouvement de l’index, silencieusement. D’un air ironique et amusé. Il y
avait, à ce geste si simple, – un geste d’instituteur qui vient de prendre un
gamin en défaut et l’invite à venir s’enquérir de ce qui l’attend – une force
persuasive et un pouvoir dominateur tels que Donatienne dut se raidir pour
ne pas obéir à l’instant.
Elle ne voulait pas franchir la rue et tout son mystère. Elle voulait être
seule. Ne voir et n’entendre personne. Mais sa vue se troublait. Était-ce
bien le petit homme qui lui faisait signe ainsi, ou le Don Quichotte haut
sur ses pattes, entrevu dans la vitrine, ou quelque autre personnage qu’elle
redoutait de reconnaître à présent dans cette apparition imprécise dont le
regard, point d’attraction intense, trahissait la malice, la fausse bonhomie
et la cruauté mal déguisée ?
Donatienne sentit qu’à cet instant précis elle devait se signer pour
échapper au maléfice. Sans plus attendre. Comme elle levait la main droite
vers son front, une fenêtre claqua violemment quelque part et des
morceaux de vitre brisée tombèrent sur le trottoir autour d’elle.
Elle se protégea instinctivement le visage et se mit à courir droit
devant elle.
La porte de la boutique était ouverte. Le petit homme s’effaça
prestement.
Donatienne, sans avoir compris, entra dans l’ombre…
Et la rue fut à nouveau silencieuse. Il n’y avait pas un souffle de vent.
Seule une fenêtre ouverte, carreau brisé, bougeait doucement. Était-ce un
rire étouffé qu’on entendit, ou le balbutiement de l’enfant solitaire ?
À la vitrine de la boutique de malheur, la fillette à l’oiseau avait repris
sa place.
Sur son seuil, il avait LUI, repris son guet.
LE SERPENT BLEU

J’ai voulu déterrer mes songes les plus lents…


Manuel DEL Cabral.

Le tableau représentait un paysage. Une petite rivière aux berges


basses, bordées de buissons, sous un ciel très bleu. Un beau petit paysage
très clair, très lumineux, très sympathique.
La toile était protégée par une glace, assez en avant d’elle, le cadre
formant un encaissement profond d’environ deux doigts.
C’est dans cet espace que je vis tout à coup le serpent bleu…
Il était gros d’un bon pouce et épousait le contour de la toile, formant
exactement angle droit au coin inférieur droit, puis se détachant dans le
bas, sur le grand côté, sa tête relevée, mais immobile.
Il était comme une de ces veines bariolées que l’on voit
mystérieusement figées pour l’éternité dans les boules de verre.
Que faisait-il donc, ainsi soigneusement emboîté entre le petit paysage
inoffensif et la glace qu’embuait un peu son haleine à l’endroit où
s’ouvrait sa petite gueule cruelle ?
Je contemplais sa tête pointue, et cette fine langue fourchue, si vite, si
vite, comme une antenne, dans tous les sens, fébrile, étonnée, impuissante
contre la paroi transparente.
Et soudain je pris peur. Mon père était auprès de moi. Il semblait
trouver cela tout naturel. Il avait les mains dans les poches de son pantalon
et pointait sa barbe en avant.
Je dis :
— Je n’aime pas beaucoup cette bête. On devrait la tuer.
— Il est si bleu, fit mon père, indulgent.
— Raison de plus ! Les gosses n’auront de cesse que d’y avoir touché.
Mon père possédait plusieurs pistolets. C’était un adroit tireur. Je lui
suggérai d’en prendre un, d’en appliquer le canon contre la vitre, à la tête
du serpent, de le tuer ainsi sans risque, ni dommage.
Il haussa les épaules et sortit, dans l’intention de me satisfaire.
Je restais là, à guetter le serpent dans sa prison de toile peinte et de
verre, lorsque soudain la porte s’ouvrit avec violence. Mon père rentrait.
Quelle mouche l’avait piqué ?
Il me cria brutalement : « Baisse-toi ! » et se mit à tirer au-dessus de
moi, dès la porte, dans la direction du tableau. Il avait une arme à chaque
main et paraissait en proie à une intense émotion. Les coups de feu
claquaient. La fumée et l’odeur de la poudre emplissaient la pièce.
J’étais à quatre pattes, contre le mur, sous le paysage qui servait de
cible à mon père. Les balles s’enfonçaient au hasard dans les meubles,
dans le plafond, un peu partout. Je risquais la mort à chaque coup.
J’enrageais qu’il tirât d’aussi loin, avec une telle précipitation, sans
avoir pris soin de s’approcher pour tuer le serpent à bout portant. C’eût été
si simple. Et tous ces dégâts inutiles !
À ce moment, le long du mur où j’étais appuyé, je sentis glisser et
tomber quelque chose de lourd et de souple qui fouetta ma main.
Maintenant, il était trop tard. Le serpent bleu filait tout mince tout à
coup entre la plinthe et le mur. (À ma main, cette marque, bizarrement
blanche, depuis lors.)
Mon père, ses pistolets vides, les jeta au sol et se mit à pleurer,
désespéré.
LA TRUIE

Les truies pâles et pleines piquées de soies souillées.


Joyce Mansour.

Le brouillard ne se dissiperait pas de sitôt. Bien au contraire, il allait


sans cesse s’épaississant. Les nappes en devenaient toujours plus
fréquentes, plus denses, opposant au double faisceau lumineux des phares,
la blancheur soudaine d’un mur surgissant de la nuit. Rouler devenait de
plus en plus dangereux. On eût dit que, nées un peu partout dans la
campagne, ces impalpables et floconneuses entités s’appelaient, se
rejoignaient, se fondaient peu à peu en une masse bientôt impénétrable.
Arthur Crowley avait déjà ralenti son allure. À chaque instant,
maintenant, il lui fallait freiner brusquement devant d’imaginaires
obstacles. Il croyait voir surgir tantôt l’arrière d’un camion non éclairé, ou
un arbre en travers de la route, ou même des choses déraisonnables en ces
lieux, un canot, un corbillard, une troupe de jeunes scouts à bicyclette…
Il comprit qu’il ne pourrait surmonter la lassitude nauséeuse qui le
gagnait. Il eut peur tout à coup de poursuivre sa route. De toute façon, il
n’arriverait plus avant le milieu de la nuit. Il ralentit encore l’allure et
décida de faire halte dès que l’occasion se présenterait.
Fort heureusement, elle ne tarda guère. À sa droite, un peu en retrait de
la route, une enseigne au néon perçait le brouillard. Il s’engagea dans sa
direction, par un chemin récent, mal empierré, aux bas-côtés de terre
meuble.
Il arrivait au Coquelicot. C’était un cottage assez vaste, de construction
récente, édifié aux abords d’une ancienne ferme dont les bâtiments, en
retrait, formaient des blocs sombres et imprécis dans le brouillard.
Arthur Crowley suivit l’indication Parking. Dans les chicanes de béton,
une voiture noire était garée. Il se rangea auprès d’elle. Ses phares éteints,
les ténèbres s’abattirent d’un seul coup autour de lui. Il sortit et ses yeux
s’habituèrent vite à l’étrange pénombre grise. Au moment où il fit claquer
sa portière, quelqu’un, écartant un rideau, regarda à la fenêtre.
Il fut rapidement au bâtiment par un chemin de brique pilée bien damé
et poussa la porte. C’était un bistrot comme il y en a des milliers par le
monde, le long des grand-routes. Un comptoir normand, des rayons
chargés de bouteilles aux étiquettes criardes, un appareil distributeur de
disques, brillant comme une cuisinière électrique, d’où sortait une
musique tonitruante. Quelques tables couvertes de nappes à carreaux rouge
et blanc. Au plafond, des poutres de bois trop clair.
Arthur Crowley avait refermé la porte derrière lui et restait immobile,
indécis, inspectant ce lieu où régnait une ambiance à la fois rustique et
américanisée qui lui parut d’un effet déplorable.
Assise à une table près du comptoir, accoudée d’un air un peu veule,
une femme jeune encore, la patronne sans doute, bavardait avec un client.
Elle était dodue, appétissante, et tourna vers le nouveau venu un visage où
riaient des yeux battus mais arrogants. Elle avait la chevelure noire et
opulente, et visiblement un petit verre dans le nez. Le client qui lui faisait
face était un gros rouquin, au teint de brique, à l’air borné, au front court,
pareil à un personnage de la peinture expressionniste flamande. Il secouait
gauchement, dans sa grosse patte, des dés qu’il jeta en soufflant dans un
baquet de bois gainé de drap vert.
Arthur Crowley salua d’un signe de tête et avança jusqu’au comptoir où
il s’appuya. La femme l’interrogea du regard, sans bouger. Il demanda une
bière.
La patronne tapota familièrement la joue luisante de son partenaire,
pour lui faire prendre patience, et se leva pour servir ce client qu’on
n’attendait plus.
Pendant qu’elle faisait sauter la capsule d’une bouteille, Crowley lui
demanda s’il y avait moyen de loger.
Elle se mit à rire bruyamment, et, s’adressant au rouquin :
— Il demande s’il peut loger !
Mais l’abruti était perdu dans un rêve intérieur et ne broncha pas,
immobile, la joue dans la main.
— Excusez-moi, dit la femme à Arthur Crowley interdit, mais ce n’est
pas vraiment un hôtel ici.
Elle parlait gentiment, ennuyée d’avoir manqué de civilité. Elle ajouta :
— Vous voyez ce que je veux dire… Mais si vous désirez passer la
nuit, on peut arranger ça.
Il expliqua son désir de faire halte à cause du brouillard et son intention
de repartir assez tôt le lendemain.
— Parfait. Je vais vous montrer votre chambre. Allez donc prendre
votre bagage. Le temps de faire patienter ce gros boudeur.
Tout cela fut rapidement mené et bientôt Arthur Crowley prit
possession d’une chambre très banale, froide et nette. Il ouvrit le lit,
comme il en avait l’habitude en voyage, et trouva les draps propres, mais
un peu moites.
La patronne le regardait faire en souriant d’un air canaille.
— Ça va ? demanda-t-elle.
— Bien sûr. C’est parfait.
— Vous n’allez pas vous coucher tout de suite ? Il ne faut pas que je
vous borde ?
— Non. Je vais aller vider mon verre et manger un morceau. Si, bien
entendu, vous avez quelque chose à m’offrir.
— Ici, on finit par trouver tout ce qu’on veut.
Au moment où ils descendaient l’escalier, un grand remue-ménage se
produisit et trois hommes entrèrent en parlant haut et en se donnant des
bourrades amicales. Ils saluèrent familièrement la patronne, multipliant
les démonstrations d’amitié, les témoignages d’affection et les
attouchements.
Le gros rouquin, qui les connaissait, s’enhardit à les voir moins timides
que lui et vint joindre aux leurs ses grosses mains palpeuses.
— Tout doux, tout doux, les calmait en riant la garce qui en avait vu
bien d’autres. Voulez-vous vous tenir convenablement. Il y a du monde !
Le ton baissa, chacun vint s’installer au comptoir et Arthur Crowley
sympathisa avec la bande joyeuse.
On but quelques verres. On plaisanta beaucoup et l’un des nouveaux
arrivés déclara finalement, après un silence :
— Maintenant, on va jouer la truie.
Il réclama le bac et les dés. La patronne fit un signe de tête, comme
pour dire « pas devant ce type-là », mais le boute-en-train n’en eut cure.
Au contraire, il demanda à Crowley :
— Vous jouez avec nous ?
— D’accord. Mais en quoi consiste le jeu ?
— C’est un secret.
— Mais encore ?
— Le gagnant emporte le droit d’aller voir la truie.
— Qu’est-ce que c’est ?
— On le sait si on gagne.
La mise était modique, Arthur Crowley tenté. Il joua, gagna et fut
ovationné.

La patronne l’entraîna au-dehors. À sa suite, il traversa une cour aux


pavés bombés, dans la direction des bâtiments de la ferme, que l’on
distinguait mal dans les ténèbres.
Il sentit qu’on lui glissait dans la main une torche électrique.
— La pile n’est plus neuve, dit la femme. Économisez-la.
Il fit jouer le déclic ; un rond lumineux perça le brouillard et dansa un
moment sur un bâtiment.
— C’est là ! Je vous laisse.
Il aurait voulu la retenir, mais déjà elle s’était éclipsée. Il l’entendait
courir dans le noir, pénétrer dans la maison, dont la porte un instant
ouverte fit un trou de lumière dans l’ombre.
Il se dirigea vers une sorte de grange, aux murs chaulés, dont l’entrée
s’ouvrait sous un grand espalier noir. À l’intérieur, une sorte de remise où
il put distinguer une échelle suspendue au mur, des tonneaux, des
bouteilles vides, des cuvelles, un tuyau d’arrosage et même une bicyclette
de dame.
Dans le fond, une porte basse. La porcherie, sans aucun doute. Il tira un
loquet et poussa doucement.
Une odeur d’étable lui sauta au visage et le faisceau de sa lampe,
projeté dans l’ombre de ce lieu, lui révéla sur la paille blonde une masse
rose et pâle qu’il distingua mal tout d’abord. Mais il dut bientôt se rendre
à l’évidence. Il y avait là, couchée en chien de fusil, une femme nue, sans
âge, avec une tignasse blonde, des épaules grasses, un gros derrière mou.
Elle dormait lourdement et sa respiration puissante et régulière avait
quelque chose d’émouvant.
Arthur Crowley resta à la regarder un long moment, à la fois stupéfait
et écœuré. Un malaise le prenait, une gêne indéfinissable.
Troublée dans son sommeil par la lumière crue, la femme se détendit,
grogna, fit mine de se retourner…
Il éteignit la lampe et battit en retraite, démoralisé.
Qui était cette épave ? Que faisait-elle là ? À quelles abominables
contemplations était-elle vouée ? Comment une telle chose était-elle
possible ?
Il revint, songeur et honteux, et chacun, dès son entrée dans la salle,
guetta sur son visage les signes de son émotion.
— Cela a été vite ! dit la patronne.
— Elle dormait ? interrogea le rouquin.
— Est-ce que vous l’avez fait se lever sur ses pattes ? demanda un
autre. Il y a un bâton pointu derrière la porte. On s’en sert pour lui piquer
la viande. Elle se redresse alors sur les mains et les genoux.
Arthur Crowley se taisait, humilié et indigné. Il n’aurait pu parler. Il
leur tourna le dos.
— Conclusion, dit quelqu’un, vous avez raté le meilleur du spectacle.
— Ce sera pour une autre fois, fit la patronne.

Il monta dans sa chambre. Il avait envie de pleurer ou de vomir. Il se


déshabilla et se glissa dans le lit glacé.
En bas, on riait. De lui, sans doute. Peu après, il entendit plusieurs
personnes traverser la cour, pénétrer dans la grange, élever la voix, rire et
encore rire…
Il imaginait ce que l’on pouvait faire à la truie…
Le spectacle de cette malheureuse créature l’obséda toute la nuit.
Son imagination, traumatisée par cette vision qu’il se reprochait, à
présent, d’avoir abrégée par lâcheté, nourrit son sommeil de cauchemars
d’une tristesse déchirante. Le sort de cette séquestrée, traitée comme une
bête, le remplissait de honte contre lui-même.
Il revoyait cette masse pâle et grasse, impudiquement étalée dans la
paille. Il lui semblait qu’elle se tramait maladroitement dans sa direction,
rampant sur ses genoux et ses avant-bras, montrant un visage implorant
d’une pathétique imbécillité. Il voulait, dans son rêve, se montrer
secourable, l’aider à se relever, mais son geste tournait à sa confusion.
La « truie » lui enlaçait les jambes de ses gros bras roses, le faisait
basculer auprès d’elle, dans la litière, poussait des cris de plaisir, auxquels
se mêlaient les rires des compagnons de beuverie, surgis à son insu, et se
gaussant de lui méchamment, leurs têtes hilares et grossières se pressant
dans l’embrasure de la porte.

Vint enfin le jour. Arthur Crowley s’éveilla, le nez flatté par une bonne
odeur de café frais.
Un coup d’œil à la fenêtre lui montra la campagne dégagée de toute
brume, grande plaine de prairies couturées de clôtures en fil de fer, avec
au loin une rangée de saules à courte chevelure de feuilles drues.
Au fond de la cour, la grange où il avait pénétré, pour sa honte,
quelques heures plus tôt. Il ressentit à sa vue une véritable nausée.
Comment de telles choses étaient-elles possibles et par quelles
monstrueuses complicités n’étaient-elles pas dénoncées ? Malgré une
fidélité rigoureuse au principe de ne jamais se mêler des affaires d’autrui,
il sentait bien qu’il allait aujourd’hui faire exception à la règle qu’il s’était
tracée. Quitte à compliquer par un retard supplémentaire l’horaire de son
voyage, il devait avertir la police de ce qui se passait en ce lieu. Il ne se
sentait nullement obligé à une solidarité quelconque avec des gens qui
l’avaient bien imprudemment lié à leurs secrets.
La valise faite, il descendit. La patronne, en petit négligé matinal, le
salua sans gêne et lui demanda s’il avait bien dormi. Voulait-il du lard ou
des œufs au jambon ?
— Pas de jambon ! Pas de lard !…
Il n’aurait pas pu. Il ne pourrait jamais plus sans doute.
— … Un œuf brouillé, du pain et du café, beaucoup de café !
Pendant qu’elle allait à la cuisine préparer ce repas, il sortit pour ranger
son bagage dans sa voiture. Comme le paysage avait changé depuis la
veille ! Par quel sortilège le brouillard et la nuit rendent-ils si menaçants
des lieux que la clarté restitue à leur paix première ?
Des oiseaux chantaient dans les buissons le long de la route. Un camion
rouge avec remorque défila lentement, doublé par une petite voiture
rapide. Un chien aboya dans le lointain…
Il traversa la cour aux pavés bombés. La grange l’attirait
irrésistiblement. Il céda à la tentation et poussa la porte. C’était bien là
qu’il avait pénétré quelques heures plus tôt. Même sol de terre battue.
Mêmes instruments remisés. L’échelle au mur, les cuvelles, les tonneaux,
le tuyau en plastique, les bouteilles…
Il ouvrit la porte du fond. Il reconnut l’odeur de sapin, de paille et de
fumier. La lumière pénétrait abondamment par une fenêtre latérale. Son
cœur battait vite. Il regardait…
Une truie énorme se mettait sur ses pattes en grognant. Elle tourna vers
lui son groin répugnant, le regarda de ses petits yeux mal fendus, où
brillait une lueur de perversité.
— Le déjeuner est prêt ! appela au-dehors la voix de la patronne.
Il sortit à reculons, fasciné par cette bête dont la vue l’emplissait d’une
indicible confusion.
Il mesura l’étonnante duplicité du visage des choses, selon qu’il fait
nuit ou que le soleil brille. Il aurait voulu trouver là des raisons d’apaiser
son esprit, mais il ne se sentait qu’à moitié soulagé.
— Café ! cria de nouveau la patronne.
Vite, une dernière fois, il jeta un coup d’œil dans la porcherie pour se
rassurer, pour n’avoir plus à l’avenir à penser à tout cela. La truie s’était
couchée sur le flanc, lui montrant son ventre mamelu.
Tout allait bien. Pas d’erreur possible. Son imagination seule avait créé
cette méchante histoire.
Et cependant, cependant… Mais où donc était passée la bicyclette de
dame qu’il avait vue la veille contre ce mur ?
PASSAGE DU
DR BABYLON

Le nombre des hommes obscurs est trop petit.


E. W. Eschmann.

C’est comme un bruit de cloche. Ou plutôt d’enclume. À vrai dire, je ne


puis préciser. En tout cas, le bruit que fait un morceau de métal contre une
pièce de fer. Je crois pouvoir affirmer qu’à l’audition on reconnaît
nettement le fer. Le bruit est lointain, ténu, presque cristallin. Puis répété
toujours à la même cadence, il s’amplifie peu à peu, approche, devient
présent, tangible, au point d’être partout dans la maison.
Au début, je pressais mes mains contre mes oreilles ; je me disais :
« C’est bien ça » et, presque aussitôt, c’était le silence.
Je n’osais pas formuler nettement : « La maison est hantée ! » C’eût été
trop ridicule. Ou plutôt le mot « hanté » avait quelque chose de naïf et de
désuet qui me gênait.
Je ne voyais cependant pas d’autre explication. Je trouvais normal de
me rendre à cette évidence que la maison fût hantée. Mon ami Terpougoff
m’avait d’ailleurs mis la puce à l’oreille. Il avait passé la nuit chez moi.
Au petit jour, il filait en hâte, sans déjeuner, sans attendre mon réveil. Plus
tard, il me confia qu’il avait eu conscience, dans ma maison, d’une
présence surnaturelle à laquelle il devait échapper coûte que coûte, qui
n’était peut-être pas menaçante pour moi, mais qui l’avait été pour lui,
sans nul doute.
Depuis lors, il m’arrive souvent, dans l’obscurité, de tendre l’oreille
aux bruits de la nuit.
La première chose bizarre que je perçus fut le battement d’un tic-tac
dans le mur et la grêle sonnerie des heures à une horloge.
Je me dis tout d’abord : « La nuit est très silencieuse. J’entends la
pendule du voisin. » Impossible. De ce côté-là, pas de voisin. Il n’y a
qu’un terrain vague.
Bien sûr, je ne pense pas toujours à la chose et des semaines passent
parfois sans que je m’en inquiète.
Une nuit cependant, tendant l’oreille, je ne surpris pas le bruit de
l’horloge. Mais, bien au contraire, des jeux d’eau dans les tuyauteries.
Bruits inexplicables, eux aussi.
À présent, depuis quelques jours, d’un tout autre endroit, de la rue
dirait-on, me parvient, venant de très loin, le battement d’un morceau de
métal contre une pièce de fer. Le bruit naît d’abord imprécis du côté du
boulevard. J’ai cru même parfois qu’on travaillait aux voies du tramway.
Un coup d’œil à la fenêtre m’a convaincu du contraire.
Mais je me lassai vite de chercher des explications raisonnables. Je me
rendis à l’évidence. Il y avait là une intervention occulte. De l’admettre,
sans plus de façon, je fus soulagé.
Plus d’un me comprendra.

Mais il y eut bientôt autre chose. Une nuit, je fus réveillé soudain par
un sentiment d’angoisse qui me tint assis dans mon lit de longues minutes,
le souffle court, à écouter les battements de mon cœur. Puis, à l’étage
supérieur, du grenier peut-être, j’entendis descendre quelqu’un. Quelqu’un
qui s’arrêta un instant devant la porte de ma chambre, hésita, parut même
la frôler.
Je vivais seul. Qui donc pouvait ainsi circuler chez moi ? Je n’eus pas,
je l’avoue, le courage de bondir, d’ouvrir la porte, de crier « Qui va là ? ».
La crainte honteuse de je ne sais quelle indicible rencontre me paralysa. Je
demeurai immobile, haletant, en sueur. Mes lèvres tremblaient, la vie se
retirait de mes jambes glacées, mon cœur formulait je ne sais quelle
supplication intérieure…
Heureusement, on s’éloignait. J’entendis les pas décroître dans
l’escalier. La porte de la rue grinça. Elle s’ouvrait pour laisser sortir
quelqu’un. Puis tirée du dehors, se refermait aussitôt avec ce claquement
que je connaissais bien et qui faisait vibrer toute la maison.
Cette fois, j’avais repris mes esprits. Je sautai de mon lit, dévalai les
marches, fus bientôt en bas, pieds nus sur le carrelage du corridor.
Le courage m’était revenu d’être au niveau de la rue, à proximité de cet
espace rassurant où passent les gens, des autos, et où l’on peut appeler au
secours ou prendre la fuite… On sait l’inquiétant mystère des maisons
vides.
Je bondis à la porte. Je la trouve soigneusement verrouillée de
l’intérieur. L’impensable ne m’arrête pas. J’ouvre. Je suis sur le seuil. Je
regarde…
À une vingtaine de mètres, un passant s’éloigne sans hâte, silhouette
suspecte dans la rue déserte.
— Hep !… Monsieur !…
L’homme se retourne, cherche qui l’appelle, me voit debout, lui faisant
signe, dans la lumière qui troue l’obscurité des façades.
— Monsieur, s’il vous plaît !
Il revient sur ses pas. Vite, je décroche un manteau qui pend à la patère
et l’enfile sur mon pyjama.
— Excusez-moi, dis-je à l’inconnu qui s’approche méfiant, je voudrais
vous poser une question.
C’était un homme de bonne mine, de petite taille. Il portait un
vêtement de coupe sévère, presque militaire, fermant très haut, sous le
menton. Son chapeau, rejeté en arrière, dégageait un front intelligent. Il
approchait des soixante ans.
— Je vais vous paraître ridicule, dis-je. Est-ce vous qui venez de sortir
d’ici ?
Il me regarda interloqué. Il avait des yeux gris très vifs, très mobiles. Il
tint à mettre toute la courtoisie voulue à un entretien qui s’annonçait
insolite. Peut-être me prenait-il pour un fou, pour un somnambule. Peut-
être en savait-il plus que moi.
— Non, Monsieur, me répondit-il d’une voix douce, pleine de patience.
Non, je ne sors pas de chez vous.
Je baissai les yeux de crainte de surprendre le mensonge dans son
regard et je vis ses pieds. Les étranges bottines à tige de drap, fermées de
petits boutons noirs !…
Il ajoutait :
— Qu’aurais-je d’ailleurs bien pu faire chez vous ?
C’était juste. En dévisageant cet homme glabre et distingué, je me
mettais à douter de moi-même.
— Mais, demandai-je alors, assez hésitant – car la réponse ne faisait
aucun doute –, n’avez-vous vu personne quitter cette maison à l’instant ?
Nouveau regard surpris, mais compatissant.
— Rassurez-vous. Je flânais ici depuis un bon moment lorsque vous
êtes apparu sur le seuil. Avant vous, je n’ai vu personne. Je vous le
garantis. Sans doute avez-vous rêvé !
— Rêvé ?
Je regardais la rue noire derrière lui. Un rectangle de lumière
s’allongeait sur le sol, troué par nos deux ombres étirées. Il ne faisait pas
froid malgré la saison. Dans le ciel assez clair passaient lentement des
nuages épais. Non, je n’avais pas rêvé ! J’avais dans l’oreille encore le
bruit des pas dans l’escalier, le claquement de la porte refermée… Je
croisai sur ma poitrine découverte les revers de mon manteau. Je frottai
machinalement, l’un contre l’autre, mes pieds nus glacés.
— Comme vous voilà, dit l’inconnu, vous allez prendre froid. Allez
donc vous recoucher. Bonne nuit ! Je vous laisse.
Ah ! l’abjecte terreur qui m’envahit à ces mots ! Me recoucher ! Être
seul ! Je ne pouvais une seconde envisager de rester seul. C’était
désormais insupportable. Cet homme ne pouvait pas me quitter ainsi. Je
devais le lui dire.
Je saisis mon interlocuteur par le bras, à deux mains, comme on
s’accroche à qui peut vous sauver.
— Ne me laissez pas seul, implorai-je. Vous ne pouvez pas savoir.
Le visage bienveillant de l’inconnu s’altéra un peu. Malgré son calme
voulu, je devinais chez cet homme la naissance d’une inquiétude. Sans
doute, je provoquais en lui un malaise, qui n’était certes pas la peur, mais
quelque chose de voisin. Une sorte de lâcheté, le désir d’être ailleurs, la
gêne qui naît en présence d’un importun qui insiste et qu’on ne veut pas
brusquer.
— Remettez-vous, dit-il. Vous êtes encore sous le coup de votre
cauchemar. Buvez un verre d’eau fraîche et mettez-vous au lit.
Mais déjà je le tirais à l’intérieur et fermais la porte. Ah ! c’était bien
le même bruit que tout à l’heure. Je n’avais pas rêvé, j’en étais sûr.
— Enlevez donc votre vêtement, suggérai-je avec empressement.
L’inconnu ne résistait pas. Il se laissait faire. Je lui pris son chapeau
des mains. Je l’aidai à quitter son manteau de duelliste.
Pourquoi ce mot soudain me vint-il à l’esprit ? Parce que, sans doute,
mon visiteur m’apparaissait, en fine chemise de soie, comme un héros de
Stendhal.
À présent, il se regardait dans la glace et lissait rapidement ses cheveux
en souriant. Mais son visage ainsi reflété avait une expression différente.
Il ne se ressemblait pas. Il y avait là moins de courtoisie indifférente, plus
de ruse. Quelque chose d’indéfinissable qui m’inquiéta.
Mais cette impression fut de courte durée. L’homme se retournait vers
moi, attendait mon invitation à gagner l’intérieur de la maison.
Je me reprenais à douter de sa sincérité. Ne m’avait-il pas menti ?
N’était-il pas, après tout, le visiteur étrange qui m’avait tiré de mon
sommeil, que j’avais poursuivi, cherché à connaître et que finalement, au
mépris de toute raison, de toute prudence, je faisais entrer comme un ami
dans les lieux mêmes qu’il venait de quitter ?
Il était trop tard désormais pour changer d’avis. Déjà nous étions
retranchés du monde extérieur. Quelque chose se nouait entre nous, où ma
volonté n’avait plus rien à exprimer.
D’un geste las – qui était bien plus de renoncement que d’accueil – je
lui fis signe de passer devant moi.
Nous montâmes au salon et prîmes place l’un en face de l’autre dans
des fauteuils profonds. Un lampadaire répandait sa lumière intime dans le
coin que nous occupions, laissant l’ombre s’épaissir dans le reste de la
pièce. Nous restâmes un long moment sans mot dire. Puis mon visiteur, se
penchant en avant, se décida à parler :
— Mon nom ne vous dira rien, fit-il, mais la bienséance m’oblige à me
présenter. Je suis le docteur Babylon.
Je me nommai à mon tour.
— Le hasard seul, continua-t-il, m’a mené jusqu’ici, mais je suis trop
respectueux des malices du destin pour ne pas répondre à votre invitation.
Peut-être, en effet, avons-nous quelque chose à nous dire.
C’était lui, je le constatai bientôt, qui avait surtout à parler. Il se
« raconta » avec la confiance poignante de gens rencontrés en chemin de
fer ou en avion, qu’on ne reverra plus, et qui nous livrent les plus intimes
secrets de leur existence. Il avait été marié, déçu, bafoué. Il portait en lui
une blessure du cœur et de l’amour-propre qui, malgré les années, ne
s’était point cicatrisée.
Je compris, sans qu’il l’ait exprimé, qu’une froide résolution l’habitait
encore et qu’il ne désespérait pas de retrouver ceux qu’il cherchait depuis
si longtemps.
Finalement, il se déclara mort de fatigue et voulut prendre congé.
Je le retins.
— J’ai une chambre d’ami là-haut. Le lit est prêt. Faites-moi le plaisir
d’achever la nuit ici. Je vous ai déjà tant retardé. Où iriez-vous donc courir
à cette heure ?
Je ne m’étais pas enquis de savoir où il logeait. Si c’était à l’hôtel ou
dans une maison amie du voisinage. Cela importait peu d’ailleurs. J’avais
« adopté » le Dr Babylon et j’entendais me montrer hôte parfait jusqu’au
bout. Je sentais que cet homme si courtois avait quelque chose à voir avec
les enchaînements du hasard. Le cycle devait s’accomplir totalement.
Mon hôte ne se fit pas prier et accepta sans façon mon invitation. Il
tombait de sommeil. Il avait les yeux gonflés et les tenait ouverts à grand-
peine.
Je l’accompagnai à la chambre d’ami, au dernier étage de la maison.
Tout y était prêt pour une visite éventuelle. Je fermai les rideaux tandis
qu’il s’asseyait en bâillant sur le lit.
Je descendis lui chercher un pyjama et, lorsque je remontai, il était déjà
dévêtu, ne gardant sur lui qu’un essuie-main noué à la taille. Nous nous
souhaitâmes bonne nuit. Il me serra la main cordialement. Un coup d’œil à
sa montre, posée sur la table de chevet, m’apprit qu’il était quatre heures
du matin. Je gagnai ma chambre et me couchai enfin, résigné au pire. Mais
la fatigue l’emporta finalement sur mon désir de guetter le comportement
de mon hôte.
Le sommeil m’enveloppa de son réconfortant mystère.

Le jour était depuis longtemps levé lorsque je sortis de ma chambre.


Toilette faite, je montai à l’étage prendre des nouvelles du Dr Babylon.
Je trouvai la pièce vide. Le lit cependant avait été défait. On avait
dormi là.
Sur l’oreiller, une tache de sang attira tout de suite mon attention.
Sur la table de chevet, un beau pistolet à chien. Un pistolet comme
dans les histoires du XIXe siècle et que je possède encore.
Pas de trace du Dr Babylon…
Je descendis rêveur, lentement, avec dans les mains cette arme
démodée, relique de quelque drame second Empire.
En bas, ce que je constatai, je m’y attendais confusément : le verrou
était mis de l’intérieur… Mais quelle importance désormais ?
J’ajouterai que, depuis cette aventure étrange, ma maison paraît
purifiée. La paix y est revenue, tout est rentré dans l’ordre et les nuits n’y
sont plus troublées comme jadis.
Mais – dois-je le dire ? – je me sens comme abandonné.
LA BOULE NOIRE

Ne passez pas d’une vie dans une autre.


Bernard Collin.

Le ciment tout neuf de la terrasse était rugueux. Le balcon de fer était


marqué de rouille en plusieurs endroits. Le fleuve, trois étages plus bas,
avait l’harmonieuse courbure d’une lame d’argent. Vue de l’extérieur, la
fenêtre de la chambre accusait le manque d’entretien. La peinture
s’écaillait, un peu de mastic s’était détaché d’une vitre. On voyait, par
terre, une capsule de bouteille qu’on avait négligé de ramasser. L’hôtel,
admirablement situé, vivait sur sa réputation.
Nettesheim quitta la terrasse et alla s’asseoir sur le lit. Il dénoua ses
chaussures, puis s’étendit et, les mains sous la nuque, se mit à réfléchir.
Il dînerait dehors, après avoir acheté des journaux, mais d’abord, il
viderait sa valise et pendrait son costume bleu. Demain, il verrait ces
gens…
Couché comme il l’était, il ne pouvait apercevoir, par la fenêtre
ouverte, que le ciel bleu et la rondeur verte d’une colline lointaine
légèrement estompée par la brume. Il se sentait en même temps fatigué et
détendu, heureux d’être allongé, respirant bien, prêt à basculer dans un
sommeil paisible…
La fraîcheur du soir le réveilla. Il se leva sans effort et, de la terrasse,
contempla le paysage. Le fleuve qui lui était apparu argenté, deux heures
plus tôt, était tout différent à présent. Il miroitait sous les lumières du soir
comme de l’acier poli. Une rumeur confuse montait, d’où se détachait
parfois le ronronnement doux d’une allège descendant le courant ou le
halètement saccadé d’un bateau poussif peinant en sens inverse.
Nettesheim demeurait accoudé au balcon, humant l’odeur de la vallée,
bercé par instants par les flonflons de l’orchestre qui, trois étages plus bas,
sous les marronniers étêtés, jouait sans conviction pour quelques clients
attardés. Cette musique insipide le rendait triste. Le bien-être, la détente,
l’impression de liberté éprouvée en fin d’après-midi, lorsqu’il avait ouvert
la porte-fenêtre sur la large vallée verdoyante, faisaient place à présent, la
nuit venue, à une curieuse sensation d’ennui et de lassitude. Il avait aspiré
au repos et c’était à présent la solitude qui lui pesait.
Il tourna le dos au fleuve, pénétra dans la chambre envahie de ténèbres,
referma la croisée, tira les rideaux et, un peu à l’aveuglette, trouva le
cordon de l’interrupteur au-dessus du lit.
Au moment où la lumière se fit, il se passa un tout petit incident,
insignifiant, qui créa cependant dans la pièce une atmosphère nouvelle,
comme si, à ce signe, une rupture soudaine s’était produite avec le monde
extérieur.
De la blancheur impeccable de l’édredon léger, une chose assez
semblable à une petite boule de laine sombre, souple et molle, avait roulé
sous le gros fauteuil club en velours bleu. Rouler n’est pas exactement le
mot qui convient. Cette chose avait eu l’air à la fois de voler et de bondir,
ce qui le fit songer en même temps à un chat minuscule et à un oiseau. Le
seul animal à qui assimiler cet aspect velu et soyeux, cette légèreté de
tache d’ombre mouvante, était la chauve-souris.
Nettesheim se pencha pour regarder sous le fauteuil, mais ne vit rien. Il
s’assit, intrigué et amusé, se remémorant l’absence de pesanteur, l’aisance
extrême avec laquelle cette petite chose s’était déplacée et, en même
temps, l’espèce de détermination, de volonté qui l’animait.
Enfoncé dans le fauteuil profond, il en caressait machinalement le
velours. Il réfléchissait, se disant qu’il avait sans doute mal regardé. En
effet, il avait à présent la sensation de percevoir sous lui un mince souffle
régulier, pareil à la respiration prudente d’une bête terrée.
Il se leva et tenta de distinguer quelque chose sous le siège. Mais la
boiserie en était fort basse et bien qu’il se fût allongé sur le tapis pour
regarder, il ne put rien distinguer. La palpitation rythmée lui était
maintenant très distinctement perceptible. Il n’osait pas glisser la main
sous le fauteuil et préféra déplacer celui-ci en l’éloignant du mur. Comme
il s’y efforçait, très rapidement « cela » lui passa entre les jambes et fila
dans un autre coin de la pièce, sous un coffre très bas, où vraiment il
fallait beaucoup d’adresse et de souplesse pour se loger si promptement.
Il avait la certitude, à présent, que cette « chose » si rapide, si agile,
qu’il souhaitait voir de plus près, sans y parvenir, était douée
d’intelligence et de ruse. Il demeurait debout, bien campé sur ses jambes
écartées, tous les sens en éveil. Nul bruit ; il n’entendait même plus cette
respiration rythmée. Mais une étrange odeur envahissait doucement la
pièce. Il ne put l’identifier immédiatement, bien qu’elle évoquât pour lui
des souvenirs très précis. Un jardin de curé, sous le soleil de juin. Il y
lisait sur un banc, devant les carrés de gazon bordés de buis.
Nettesheim alla prendre sa canne qu’il avait posée sur une table basse,
avec son chapeau et les journaux du matin. C’était une bonne canne,
vigoureuse, en épine, sous le pommeau lisse de laquelle un petit chat
d’argent donnait la chasse à deux minuscules souris. Il s’en servit pour
débusquer, sous le coffre, la petite « chose » qui se cachait, mais il ne
réussit pas à l’atteindre. Le bout de la canne avait dû accrocher, dans un
angle de la plinthe, une toile d’araignée, car un lambeau y adhérait. Il
inspecta attentivement cette petite trace noire, duveteuse et répugnante, et
y trouva non point une odeur de poussière, mais un parfum de buis très
prononcé… Contrairement à ce qu’il pensait, il avait donc bien touché la
« chose » et même l’avait blessée, ou tout au moins écorchée. Il insista
alors et redoubla ses efforts sous le coffre. Il agitait sa canne de gauche à
droite, au ras du tapis, avec un acharnement méchant. Et soudain, alors
qu’il croyait tout cela vain, la boule velue et membraneuse jaillit de sa
cachette, bondit sur le lit et le regarda. Oui, chose stupéfiante qui le
laissait interdit, au cœur de cette pelote indéfinissable, il voyait luire un
regard et ce regard, fixé sur lui, était étonnamment expressif.
Nettesheim frappa rageusement sur le lit, mais manqua son but. Ses
coups faisaient un bruit mou sur l’édredon et la boule sautait à droite et à
gauche avec une vivacité incroyable. Mais à mesure qu’il se déchaînait,
Nettesheim perdait son souffle, s’épuisait. Finalement, le cœur battant, il
se laissa choir dans un fauteuil. Dès le début, il avait eu conscience que
cela n’était pas un mince incident. Maintenant, il se rendait compte de sa
vulnérabilité en face de cet événement inexplicable.
Il constata à ce moment que la boule avait grossi. Comme si,
augmentant sa propre substance, la nourrissant de sa peur et de sa colère,
elle ajoutait à son cocon de nouvelles couches membraneuses, de
nouvelles épaisseurs de sombres filaments entremêlés. Elle ne se gonflait
pas seulement, comme certains animaux qui reprennent ensuite leur forme
antérieure, mais elle se développait, prenait du volume et du poids. Grosse
à certain moment comme une noix de coco et assez semblable d’apparence
à ce fruit fibreux, mais en moins solide, en moins ferme, elle fut bientôt de
la taille d’un melon, d’une pastèque, d’une citrouille…
Nettesheim fut repris par sa rage et sa fureur. S’arrachant à son siège, il
bondit, plongea littéralement sur cette masse malsaine, duveteuse, cédant
au toucher, comme le duvet mou d’un édredon, y enfonça les mains, y
trouva, palpitant et chaud, le corps central, le noyau vivant, pareil au cœur
d’une bête ou à l’amande d’un fruit inconsistant et vénéneux, et l’arracha
avec un cri de triomphe.
C’était comme une fourmi au corps laiteux, de la grosseur d’un poing
d’enfant, blafarde et tiède, caoutchouteuse, dégageant une forte odeur de
buis.
Nettesheim jeta vivement le noyau au sol et posa le pied dessus. Cela
s’écrasa lentement comme l’aurait fait un œuf cuit dur. Il en sortit une
humeur blanchâtre au relent funèbre.
Mais, dans le même temps, demeuraient collés à ses mains des
lambeaux de voiles noirs, tissus lâches et fugitifs comme l’ombre, tandis
que d’autres s’enroulaient autour de ses bras. Même, le long de ses
jambes, il y avait des choses souples, soyeuses et collantes qui se
plaquaient, qui montaient, qui l’empêtraient toujours davantage.
Sa colère fit place à une terrible angoisse qui bientôt bascula dans la
terreur. Déjà impuissant à réagir, déjà prisonnier, il laissa son esprit
divaguer en observations futiles. Une trace de brûlure de cigarette sur le
bord de la table de chevet ; la souillure brunâtre d’une mouche écrasée sur
le mur à la tête du lit ; à la pointe de sa chaussure, une écorchure faite
Dieu sait quand…
Il tendit l’oreille aux bruits du dehors et entendit très distinctement une
allège rapide qui descendait au fil de l’eau. Il s’en voulait de ne pouvoir
concentrer son esprit sur le drame qui s’amorçait et qu’il allait affronter
démuni, sans lucidité, sans esprit de combat.
Il tenta d’arracher, mais sans conviction, ces choses ignobles qui
l’enlaçaient, ces membranes de deuil semblables à des voiles de crêpe.
Mais à mesure qu’il se débattait, il se trouva toujours plus entravé,
incapable de se dépêtrer, sortant avec peine un bras, puis l’autre, de cette
masse inconsistante dont l’apparente légèreté était trompeuse et qu’une
sorte de méchanceté végétale poussait à ne pas relâcher son étreinte. Un
silence atroce planait sur cette scène où les sursauts de l’homme ne
ralentissaient pas le lent et monstrueux embrassement. Sans un cri, il se
roula au sol pour se dégager, se mit en boule comme un lutteur qui veut
rouler sur lui-même, et favorisa ainsi son enveloppement au creux d’un
cocon abominable.
Il pensa à sa mort, et qu’une fois disparu, ce serait comme s’il n’avait
jamais existé. Et cela l’aida à se résigner, car cet effacement, qu’il se
produisît à l’instant ou plus tard, aurait exactement la même insignifiance.
Il eut conscience encore que sa taille diminuait sous les couches
sournoises qui le submergeaient, l’assimilaient, le digéraient en quelque
sorte, dans une suite de déroulements, de nouures, de glissements et
d’entrelacements monstrueux. De cette pelote répugnante dont il percevait
comme siennes les moindres pulsations internes, il devenait à son tour le
noyau vivant. Il eut encore la force de penser aux conséquences qu’il
tirerait de cette situation, de cet état d’être au cœur de la « chose »…
La lumière du soleil levant monta derrière les collines et vint frapper
les fenêtres de la chambre. Mille rais de clarté percèrent l’épaisseur
relative des rideaux.
Il bondit peureusement sous le divan au moment où quelqu’un ouvrait
la porte…
DAGYDES

Dagyde : on dit aussi éparge, manie, voulte, vols, figurine.

Elle était debout devant la cheminée, très belle dans sa longue robe
blanc et noir qui, de face, la moulait étroitement et, de profil, lui faisait un
gros nœud sur les reins. Elle se tenait très droite, avec un air de provoquer
à la ronde, et vida un nouveau verre de champagne avec une lenteur
calculée. Elle le posa un peu brusquement, maladroitement, et me fit un
petit signe amical et engageant.
Les autres conversaient par petits groupes très animés. Werner B…
avait raconté avec son brio coutumier l’histoire du bidet en or, puis celle
du violoniste trop viril, et chacun, autour de lui, s’essuyait les yeux
d’avoir trop ri.
Mélusine von R… avait enlevé ses souliers et voguait de siège en siège,
debout dans les coussins ou sur les dossiers, pareille à un canari dans sa
cage, qui va de sa balançoire à son abreuvoir, sautant d’un endroit à
l’autre, et chacun s’amusait de sa légèreté et de son adresse.
Je fus alors près de la belle inconnue qui avait été loin de moi à table et
dont je n’avais pu contrôler, sur le petit carton indiquant les places, un
nom que j’avais mal compris au moment des présentations. Elle me
regardait venir et affichait un air à la fois triomphant et égaré.
— Vous ne buvez pas, dit-elle. Buvez avec moi !
Elle prit des mains d’un serveur la bouteille de champagne, emplit le
verre vide qu’elle tenait à la main et me le tendit.
— Vous avez l’air moins con que les autres.
— Ce n’est sans doute qu’une première impression.
— Faites voir votre main.
Elle regarda très rapidement ma paume tendue, ne put vraiment rien y
voir en un si court moment, rejeta mon bras, vida le verre que j’avais posé
et fit « hum ! hum ! » d’un ton entendu.
— Quoi, hum ! hum !
— Vous m’intéressez. Vous avez une main !…
— J’en ai deux, fort heureusement.
— C’est pour mieux vous palper, mon enfant ! Et puis, zut ! fit-elle en
cherchant le champagne des yeux et en levant son verre en signe de
détresse. Vous êtes aussi con que les autres !
— Venez là, ma petite jolie, lui dis-je en la faisant asseoir près de moi
sur un canapé de cuir blanc. Reprenez-vous… Qu’est-ce qui ne va pas ? Et
d’abord, comment vous appelez-vous ?
Elle était comme une petite fille malheureuse et murmura doucement :
— Suzy.
— C’est démodé. Suzy comment ?
— Suzy Banner.
Je la regardais avec gentillesse, sa main toujours entre les miennes, et
demandai doucement :
— Pourquoi avez-vous envie de pleurer ?
Elle se rebiffa vivement :
— Dites donc, vous ! Je n’ai pas envie de pleurer du tout. Je suis très
contente, très heureuse… Venez danser.
On venait de mettre un disque très rythmé et un couple commençait à
s’agiter.
— Je ne danse pas.
— Vous ne savez pas danser ? Vous êtes quoi ? Docteur, avocat,
garagiste, cul-de-jatte ?
Elle s’était levée et je la fis se rasseoir près de moi en la retenant par la
main.
— Restez ici, lui dis-je, ne crânez pas. Dites-moi ce qui ne va pas.
À ce moment, Mélusine von R… passa comme un oiseau au-dessus de
nous, se dirigeant du bras d’un fauteuil vers un appui de fenêtre, toute à
ses prouesses d’équilibriste qui n’intéressaient d’ailleurs plus qu’elle-
même.
— C’est une chic fille, dit Suzy. Un peu conne par instants. Mais chic.
— Vous lisez beaucoup ?
— Assez peu. Pourquoi ?
— Question de vocabulaire. Vous devriez l’enrichir un peu.
Elle me regarda avec une détresse à la fois comique et poignante.
— C’est trop con ! dit-elle. On ne m’a jamais parlé comme ça…
Appelez donc le type, là-bas, avec le champagne.
Elle tendit son verre et riait en faisant de la gorge un drôle de bruit
rauque.
— Mais vous ne buvez pas ! Vous me jugez mal, n’est-ce pas ? Je m’en
moque, notez-le bien, mais avec les mains que vous avez, étranges, graves,
philosophiques, je m’attendais à plus de compréhension de votre part…
Vous vous appelez comment encore ?
Je me nommai.
— Ah, oui ! J’oublie toujours. Je retiens les têtes, pas les noms. Je
voudrais vous revoir. Un jour où je serai à jeun.
Elle tendit le bras et prit sur un guéridon un petit sac doré, où elle
chercha un moment, et me donna sa carte. Elle y ajouta avec peine son
adresse et son numéro de téléphone avec le stylo qu’elle m’avait réclamé
d’un geste des doigts.
— Promettez-moi de me faire signe.
— Je ne promets jamais rien, mais je tiens souvent.
Ses yeux devenaient vagues. Elle renversa son verre de champagne
rempli à nouveau et sombra dans une sorte de torpeur soudaine.
Un homme grand, distingué et un peu inquiétant qui l’accompagnait,
qui n’était pas son mari (en avait-elle un ?), mais qui veillait sur elle, lui
dit quelques mots et l’aida à se lever.
Quelques semaines plus tard, à ma grande surprise, Suzy Banner me
relançait et me demandait, par un petit mot, griffonné d’une écriture
désordonnée, de passer chez elle au plus tôt. Cela ne me plaisait qu’à
moitié. Je n’aime pas les femmes qui boivent. Je me demandais ce qu’on
pouvait bien me vouloir. On ne fait pas une telle démarche pour une
futilité. J’avais l’impression d’une chose grave qui pesait sur la vie de
cette femme et qu’elle éprouvait le besoin d’en parler à quelqu’un d’autre
qu’un intime. C’est tellement plus facile. Il m’était arrivé plusieurs fois
déjà, en voyage, de recueillir des confidences – et peu ordinaires ! –
d’inconnus démangés par le désir de se raconter.
Rendez-vous pris, j’allai donc chez Suzy Banner. Elle occupait une
grande et belle demeure patricienne, un peu vieux jeu, pas accordée du
tout à sa remuante personne. Une soubrette du meilleur style me conduisit
dans un vaste bureau où, faisant face à une grande tapisserie de Jean Van
Noten, un portrait d’homme en pied, l’air important, souriait
imperceptiblement. C’était une œuvre ressemblante, sans aucun doute, on
y devinait la réussite, mais le style en avait, compte tenu du goût du jour,
quelque chose de déjà démodé.
Suzy Banner entra en coup de vent, me prit les deux mains avec
beaucoup d’élan, se détacha de moi pour désigner le portrait : « Mon
mari ! » dit-elle, puis me fit asseoir près d’elle sur un profond canapé de
cuir noir.
— C’est très gentil d’avoir accepté de me voir, fit-elle, j’ai un service à
vous demander.
Je gardai, je pense, un visage impassible.
— Rassurez-vous, ce n’est pas un service d’argent. J’ai l’intention de
faire de vous le confident d’une chose très importante, qui appartient à
mon passé et dont je ne puis me libérer qu’en en parlant, très franchement,
à quelqu’un qui puisse me comprendre.
— Pourquoi…
— Pourquoi vous ? Parce que, parmi mes amis et mes relations, je ne
vois personne qui me paraisse de taille à « encaisser » ce que je vais vous
raconter, et parce que vous-même – on me l’a dit – portez assez d’intérêt
aux agissements secrets des êtres et aux fantaisies du destin, pour pouvoir
m’écouter sans me croire folle.
Voilà qui promettait !
— Qu’attendez-vous de moi exactement ?
— Votre attention, votre discrétion et votre assistance.
— Cela fait beaucoup de choses, et j’ai bien peur…
— Moi pas. Vous êtes exactement l’homme qui me convient. Ni trop
modeste, ni trop suffisant, ni trop rigoriste.
Elle hésita un peu sur ce dernier mot, alla ouvrir un secrétaire ancien
qui contenait un bar-frigo et en sortit une bouteille de champagne qu’elle
déboucha avec prestesse.
Elle emplit deux coupes, en vida une, m’offrit l’autre.
— Parlons sérieusement. Il faut d’abord que vous sachiez que je suis
veuve. Il y a quatre ans que mon mari est mort. C’était un financier fort
connu, ce qui avait son beau côté. Mais c’était aussi, hélas, un incurable
détraqué. Très peu de gens ont percé le secret ténébreux de sa nature, car il
mettait une adresse extrême à jouer son personnage et se voulait aux yeux
de tous homme du monde irréprochable. Et cependant… quel esprit
torturé, quelle âme obsédée ! Mon mari était un maniaque de l’anormalité.
Était-il fou quand je l’ai connu il y a quinze ans ? L’est-il devenu depuis ?
Je n’arrive pas à me faire une idée. J’ai pris conscience qu’il n’était pas
comme les autres, lorsque j’ai découvert sa Wunderkammer.
» Depuis des années, bien avant notre mariage, il s’était constitué et
continuait à enrichir un étonnant cabinet de curiosités. Vitrines et tiroirs
étaient bourrés d’objets inquiétants ou monstrueux, ayant rapport à la
magie, l’envoûtement, l’érotisme. Il gardait ce local jalousement fermé et
personne d’autre que lui n’y pénétrait… Comme la femme de Barbe-
Bleue, je profitai un jour de son absence à l’étranger pour m’introduire
dans cette pièce à son insu et y surprendre les terribles secrets d’un
homme qui, cependant, ne passait pas pour un pervers…
Suzy Banner s’arrêta pour voir l’effet de ses propos.
— Et c’était quoi, cette collection ?
— Il y avait là de tout. Des coquillages et des racines sexuées, des
mâchoires de loup, des pierres gravées de formules magiques en caractères
inconnus, des figurines d’argile ou de cire, entourées de bandelettes
jaunies et percées d’aiguilles et de clous, des statuettes de bronze ou
d’argent évoquant des monstres et des femmes.
J’étais prodigieusement intéressé. Mon interlocutrice en fut ravie. Elle
continua de plus belle :
— Il y avait aussi, sous un globe de verre, une petite sirène desséchée,
brunâtre, dont on distinguait très bien le visage osseux, les grêles bras
humains, le reste du corps étant celui d’un poisson, mais sans écailles.
Ailleurs, un bloc de cristal de roche, aux facettes anguleuses, au centre
duquel on voyait – pris dans la masse – un homoncule hallucinant par la
grâce de ses proportions. Ou bien encore le squelette bicéphale d’un tout
jeune enfant ; un collier d’ongles et de perles alternés, des médaillons
contenant des tresses de cheveux, des broches et des bagues garnies de
dents humaines ; une collection d’yeux de verre ; des prothèses de toutes
sortes, en bois poli, en cuir, en argent terni ; que sais-je encore ?… Rien
n’était plus cynique, plus anti-humain, plus satanique que toutes ces
choses tristes et terribles en un même lieu assemblées.
— Où se trouve cette collection ? demandai-je. J’aimerais beaucoup la
voir.
— Dispersée ! détruite ! répondit Suzy Banner d’une voix triomphante.
J’ai vendu les rares choses qui avaient un réel intérêt artistique et toutes
les horreurs poussiéreuses et malsaines, je les ai brûlées ici même.
Elle désignait une grande cheminée où l’on avait pu faire de fameuses
flambées.
— Quel dommage ! murmurai-je, rêveur.
— Vous aimez donc ça ? Cela ne m’étonne pas. Mais il le fallait.
Toutes ces choses ont empoisonné ma vie et ont d’ailleurs raccourci la
sienne.
Elle remplit son verre, se pencha vers moi et me confia, un peu
exaltée :
— J’ai tué mon mari, vous pouvez le savoir… C’était un monstre.
Elle but lentement son champagne en me regardant dans les yeux avec
effronterie.
C’était trop beau ! Je flairais l’affabulation. Je dus laisser apparaître
sur mon visage une ombre de scepticisme amusé.
— Ne soyez pas vain ! dit-elle, agacée. Réfléchissez un instant. Vous
imaginez bien que si je me suis donné la peine de vous relancer, c’était
pour quelque chose qui valait vraiment le déplacement. Mentir est plus
facile que de dire certaines vérités. Que pourrait bien vous faire que je
corse mon personnage d’un piment dramatique ? Vous ne vous intéressez
pas à moi. Je vous ai donné mon adresse, mon numéro de téléphone. Vous
n’avez pas réagi. Bien d’autres l’auraient fait, cependant. Mais que je sois
une innocente femme en détresse ou une meurtrière trop rusée, cela ne
vous fait ni chaud ni froid. C’est vrai ou non ?
— D’accord.
— Si je vous ai appelé, c’est que je vous sais et que je vous crois
capable de comprendre certaines choses.
— Bon. Admettons que je sois cela. Pourquoi, diable, me faire l’aveu,
que je ne vous demande pas, d’un crime que j’ignorais ? Auriez-vous
l’intention de vous constituer prisonnière ?
Elle bomba son joli torse avec orgueil et me lança un regard de défi.
— Pas le moins du monde ! Je ne me sens pas coupable du tout et je
n’éprouve aucun besoin d’expier. Je n’ai pas de remords et je considère
que mon mari n’a eu que le châtiment qu’il méritait.
— Vous voilà bien sévère pour un collectionneur, original peut-être,
mais en somme inoffensif.
Je parlais contre ma pensée, pour la provoquer, car une conviction se
faisait en moi peu à peu. Je levai les yeux vers le portrait du mari défunt.
Il avait l’air important, le regard profond, un vague sourire un peu
inquiétant. Sous la suffisance bourgeoise, je décelais tout à coup quelque
chose de malsain et de dangereux.
— Il a fait beaucoup de choses pas très jolies, murmura sa femme,
songeuse. Je ne veux ni m’en souvenir ni m’en soucier. Mais il en est une
que je ne lui ai pas pardonnée. Et celle-là, il l’a payée de sa vie.
— Et peut-on savoir ?
Le visage de mon interlocutrice se durcit. Une expression haineuse
déforma sa bouche.
— Il a tué l’enfant que je portais.
Cette fois, ce fut moi qui remplis les verres et, je l’avoue, ma main
tremblait un peu.
Je bus une gorgée en évitant de rencontrer le regard de Suzy Banner. Je
voulais laisser pénétrer en moi cette étonnante accusation. Je ne
comprenais plus rien. Avais-je finalement affaire à une folle ?
— La vérité, poursuivit-elle, n’est pas facile à cerner. Elle est
insaisissable. Aussi, la traduire en quelques mots est impossible. Il faut
m’aider, sans chercher à simplifier.
— Je ferai de mon mieux.
— Il y a sept ans, j’ai donné le jour à un enfant mort-né. Rien ne faisait
prévoir un tel événement. J’avais eu une grossesse paisible et sans
histoires. Je fus très affectée et très déçue et je mesurai, à ce moment,
combien mon mari et moi étions étrangers l’un et l’autre.
» J’aurais dû être réconfortée dans ces heures difficiles. Bien au
contraire, mon mari prit la chose avec une extraordinaire légèreté. Lui qui
aurait dû me rendre courage, m’expliquer qu’il s’agissait là d’un accident
relativement fréquent, me promettre que j’aurais un autre petit garçon, il
se montrait détaché, fanfaron, cynique.
— Peut-être avait-il des raisons de penser que vous n’étiez pas faite
pour la maternité ? Peut-être voulait-il éviter d’entretenir chez vous des
espoirs qu’il savait devoir être déçus ?
— Non, non, c’était bien pire. Au fond, il détestait la vie. Tout ce qui
était jeunesse et fraîcheur l’irritait. Il ne se complaisait que dans ses
lectures maudites et ses collections macabres.
— Vous vous faisiez des idées.
— Quoi qu’il en soit, notre vie devint difficile. J’ignorais encore quel
rôle il avait joué dans la mort de mon enfant, mais je le pris en aversion.
Nous en arrivâmes à nous parler souvent avec amertume et dureté. On
aurait pu deviner à mille petites choses que nous étions en guerre et que ce
malentendu ne se dissiperait que par la séparation ou la mort.
» Et voilà qu’un jour, mon mari me montra un coupe-papier dont la
poignée était faite d’une minuscule main d’enfant. « C’est un souvenir de
ton fils, dit-il, le visage tordu d’une grimace. Je lui ai tranché le poignet à
l’insu de tous avec un sécateur, avant qu’on ne le mette dans son petit
cercueil. Tâche que j’avais tenu à accomplir seul, tu t’en souviens. Cette
petite chose naturalisée et baguée d’argent est bien issue de nous deux. »
— Quelle horreur ! murmurai-je.
Mon interlocutrice était comme en transe. Elle s’était dressée. Elle
vibrait sur ses jambes tendues, ses lèvres tremblaient.
— Vous ne savez pas tout !
Elle alla vers un meuble en titubant, ouvrit un tiroir, en sortit le coupe-
papier à lame d’ivoire, couronné d’une petite chose grise toute ratatinée, et
le posa devant moi après avoir écarté nos coupes.
Je regardais ce poing minuscule et crispé. Fasciné, j’avais à la fois
envie et peur de le toucher. Mais déjà, Suzy Banner revenait avec autre
chose. Une petite poupée d’une quinzaine de centimètres de long,
emmaillotée comme un nouveau-né. Cela ressemblait à première vue à un
gros index entouré d’un pansement blanc.
Mais une petite tête de cire apparaissait, presque lisse, avec de vagues
traits informes.
On m’avait tendu cela et j’étais là, maintenant, à retourner cet objet
entre mes doigts, ne sachant qu’en faire.
— Regardez bien et tâchez de comprendre. Ce que vous tenez là, c’est
l’image de mon enfant fabriquée par mon mari pour l’envoûter. Le bébé
était mort en naissant. Il portait une meurtrissure inexplicable au creux de
la fontanelle. Elle correspondait, je le compris plus tard quand je
découvris cette abominable statuette, aux traumatismes que celle-ci avait
subis.
Et elle me montra, à la partie qui simulait le crâne de cette figurine, les
têtes d’épingles entièrement enfoncées dans la cire. C’était peu, en
somme, mais il s’en dégageait quelque chose de morbide et de maléfique
qui soulevait le cœur.
— Le reste a tout naturellement suivi, dit alors Suzy Banner. Le tour de
mon mari n’allait pas se faire attendre. Je sus dominer assez ma colère et
mon ressentiment pour ne pas lui donner l’éveil. Je me mis à lire avec
passion divers ouvrages trouvés dans sa bibliothèque et que vous
connaissez certainement. Je me souviens de Jean Bodin et sa Démonologie
des sorciers, de Marius Decrespe, Anne Osmont, Albert de Rochas, Papus,
Roland Villeneuve, que sais-je encore ?…
J’étais stupéfié ! Cette femme, qui m’avait naguère paru sotte et futile,
était fort bien informée des auteurs, dont elle retenait les noms, mais aussi
des pratiques les plus secrètes des magiciens et des sorciers qu’ils avaient
décrites.
Je lui dis mon étonnement et mon admiration pour tant de savoir en si
peu de temps assimilé. Comment donc était-elle passée de la théorie à la
pratique ?
— J’ai fait tout bonnement, tout bêtement ce que recommandent les
traités de sorcellerie, dit-elle avec simplicité. Je vous épargne les détails
du rituel. Celui-ci est à la fois ridicule et terrible. On touche là le bord
même de la raison. Mais si c’est efficace, c’est tout de même un peu con.
Je la retrouvais comme au premier jour ! Mais elle ne plaisantait pas.
Elle se versa encore du champagne avec une gravité mesurée de
magicienne à ses mélanges, puis retourna à l’armoire chercher autre chose.
— Voici la statuette dont je me suis servie.
Elle me la fourra dans les mains et je pus l’examiner à loisir. Elle était
en bois et avait environ vingt-cinq centimètres de haut. Le tronc, les bras,
les jambes formaient un seul bloc. Les membres avaient été grossièrement
figurés par quelqu’un qui ne disposait pas d’outils adéquats et qui ne
connaissait manifestement rien à ce genre de travail. Par contre, la tête,
plantée sur les épaules, avait bonne allure. Elle était en cire et
étonnamment expressive. On voyait que l’artiste avait mis toute son
application à marquer les arcades sourcilières et le nez, à peindre de bleu
les yeux et de rouge les lèvres. Au milieu de la poitrine était dessiné très
soigneusement le cœur, lui aussi, comme une cible. Là, étaient enfoncés,
mais pas très profondément, des clous et des épingles. Au dos de la
statuette, était ménagée une cavité, fermée d’un bouchon en plastique
transparent provenant d’un flacon de médicaments. Se trouvaient là des
cheveux, des rognures d’ongles, un petit morceau d’ouate souillé de sang.
— Vous voyez, dit Suzy Banner, lorsque j’eus examiné attentivement
cette effigie magique, je n’ai rien négligé. J’avais choisi le cœur. C’était
son point faible. Cela n’a pas tardé. Il est mort très peu de temps après
d’un infarctus. Pas d’histoires…
Je hochai la tête, stupéfait de tant d’assurance et de calme cynisme. Je
posai l’objet et regardai au creux de ma main, comme s’il avait pu y
laisser une trace sanglante. J’étais très mal à l’aise et je demeurais
silencieux.
— Tout cela n’est pas très joli, évidemment, dit la jeune femme, et
vous comprendrez que de tels événements, dans la tension même de leur
succession assez rapide, m’avaient brisé les nerfs. Voilà pourquoi je bois,
car je bois trop, je le sais. Je cherche à m’étourdir.
Elle passa ses mains sur ses yeux et son visage comme pour enlever
une toile d’araignée, qui n’était que lassitude. Elle soupira longuement,
finit par retrouver un sourire un peu contraint et dit :
— Voulez-vous emporter ces choses et les détruire ? Je vous sais
capable de recevoir et de garder une confidence. De tous ceux que je
fréquente, vous êtes certainement le seul à pouvoir comprendre tout ceci.
Les gens comme vous se reconnaissent à quelque mystérieuse complicité
de l’âme. Ne vous en défendez pas… Je vais quitter ce pays dans quelques
semaines, sans espoir de retour. Personne ne le sait encore. L’homme qui
m’emmène et va m’épouser, ne cherche pas à deviner ni à s’expliquer
certaines choses de ma vie. Il est à cet âge où le présent seul compte
encore. Il veut mettre la distance entre mon passé et moi et me libérer en
quelque sorte de moi-même.
— Je ferai ce que vous souhaitez, dis-je du ton solennel qui convenait.
— Vous pouvez, plus tard, raconter mon histoire, en changeant les
noms, bien entendu. Elle mérite de ne pas se perdre.
Elle se leva et me tendit la main pour sceller notre entente.

J’ai fait ce que souhaitait Suzy Banner. Sauf détruire les deux figurines
d’envoûtement. Pensez-vous ! Mieux qu’une paire ! Une rareté, un père et
son fils.
Elles font partie désormais de ma collection d’objets infâmes. Je ne
montre celle-ci à personne. Petit à petit, je me constitue une
Wunderkammer. C’est un jeu passionnant.
LE VOYAGEUR

… frêle enfant aux veines bleues.


James JOYCE.

— Tu lèches ton bras, comme ça…, puis tu sèches la peau en frottant


avec le dos de la main… Sens ! C’est ça, l’odeur de la mort.
— Tu es complètement folle. Ce sont là des jeux d’enfants. Ils ne sont
plus de ton âge.
— Sens !
La voix et le geste de Patricia étaient impératifs. Elle tendait son bras
et son interlocuteur reculait en se redressant.
— Sens !
L’expression de la jeune femme s’était durcie et M. Frans, obéissant
enfin, effleura l’avant-bras de ses lèvres.
— Je ne sens rien du tout, dit-il en riant. Mais son rire sonnait faux. Un
malaise s’établissait entre eux. Il regardait la jeune fille avec une
sollicitude inquiète, comme le ferait un père. Il vivait auprès de Patricia
depuis tant d’années. À sa naissance, il travaillait déjà au château.
Les temps avaient bien changé. Il n’y avait plus qu’elle et lui à présent
dans la vieille demeure. Qu’allait-elle encore inventer ? Depuis
longtemps, il supportait avec patience et tendresse les sautes d’humeur, les
dépressions, les fantaisies d’un tempérament instable dont les détours
l’inquiétaient de plus en plus.
Sans doute allait-elle connaître encore une période de crise, comme
cela lui arrivait de plus en plus fréquemment depuis l’accident qui avait
marqué sa vie.
Patricia boudait à présent, mais sans vraie méchanceté. Il se baissa vers
elle, glissa sous ses jambes mortes et dans son dos ses bras puissants et la
souleva de son fauteuil comme une enfant. Elle laissait aller contre son
épaule son visage délicat et des larmes coulaient sur ses joues pâles.
Lentement, savourant cet abandon, il la porta jusqu’au lit où il la déposa
avec précaution. Elle se tint assise, appuyée sur les mains, et le regarda en
souriant.
— Mon Frans, comme je t’aime. Comme tu es patient, bon et fort.
Comme tu acceptes bien ton rôle de chien fidèle, de protecteur, de garde
du corps. Tu es mon bon gorille dévoué.
Elle lui tapota la joue et l’homme sourit, attendri.
— Qu’est-ce que je deviendrais si tu n’étais pas là ? Mais
heureusement, je mourrai avant toi. Je suis infirme et misérable. Tu es
fort. Les femmes te regardent avec appétit. Tu seras libre alors. Si, si…
Cela te plaira. C’est pesant à la longue, une fille comme moi. Tu es un
homme de plein air, toi. Un beau garde-chasse, un dresseur de chevaux, un
forestier. Tu aurais été un vrai châtelain si la vie était bien faite. Mais, au
fond, tu l’es, châtelain. Puisque la châtelaine, c’est moi.
M. Frans mit sa main sur la bouche de Patricia. Elle le mordit. Il
regarda la trace et sourit. Il lui tendit la main. Cette fois, elle l’embrassa.
— Quels drôles de gens nous sommes, dit-elle.

Le château-ferme était mal entretenu, mais solide.


Il était perdu au cœur d’un domaine dont l’étrangeté laissait l’esprit en
déroute. Lorsqu’on descendait vers lui, venant du sud, on le voyait offrir
sa panse au soleil, deux bâtiments d’angle formant écran aux vents froids
et à la pluie et dégageant un espace rectangulaire que l’imagination
peuplait de cavaliers en costumes anciens. Les toits étaient d’ardoise. Une
tour carrée, pareille à quelque machine de guerre de jadis, se dressait,
couronnée d’un toit tronqué.
En approchant, on constatait qu’une tranchée profonde courait en
bordure de la cour intérieure. Une balustrade en fonte, qu’on discernait
mal d’abord, protégeait contre les dangers du vide.
Une voie ferrée passait là. Une étroite passerelle, s’appuyant de chaque
côté à un mur de pierre, était jetée par-dessus. Elle conduisait à la forêt par
un sentier envahi par les herbes.
La façade nord du château donnait, rébarbative et souillée d’humidité,
sur un lac immense bordé de sapins noirs.
Ce matin-là, comme tous les jours, Patricia se fit conduire, dans son
fauteuil roulant, à l’angle extrême de la cour, d’où l’on surplombait la
voie ferrée. De là, elle pouvait voir, à cent mètres, le point d’arrêt, dont le
quai était toujours désert.
Le train ne s’arrêtait que sur demande d’un voyageur. Mais personne,
en ce coin perdu, ne demandait jamais à y monter ni à en descendre.
De loin en loin, quand on procédait à une coupe, mais c’était bien rare,
les forestiers mettaient un peu de vie en cet endroit, en chargeant des
wagons de bois de mine. Mais cela n’était plus arrivé depuis deux ou trois
ans et Patricia, guetteuse désœuvrée, ne voyait jamais rien ni personne
venir.
Ce jour-là, cependant, il lui sembla que le sifflement du convoi était
différent.
Il paraissait plus vif, plus joyeux, comme s’il annonçait une bonne
nouvelle. Le cœur battant, elle vit le panache de fumée grandir derrière les
arbres et constata un changement dans la respiration même de la machine.
La cadence n’était pas la même que d’habitude. Le convoi apparut à la
sortie de la courbe, ralentit, s’arrêta… C’était donc ça ! Un événement…
Elle vit quelqu’un sauter sur le quai. Un homme jeune et adroit. Il portait
une valise. Il échangea quelques paroles avec le chef de train, regarda
celui-ci remonter dans le dernier wagon et, resté seul, inspecta calmement
le paysage.
Qui était cet homme ? Que venait-il faire en ce lieu ?
Maintenant qu’il avait pris le vent, comme une bête sauvage attentive
au moindre indice de danger, il marchait résolument vers le château. Il
était grand, il avait un manteau ouvert qui flottait et un chapeau rejeté en
arrière. Sa valise balançait au bout de son bras.
M. Frans devait l’avoir aperçu, lui aussi, car il accourut en hâte et vint
se placer derrière Patricia, les mains au siège roulant en un geste de
protection possessive. Ensemble, pareils à un père et à sa fille, à la fois
dignes et sur le qui-vive, ils regardèrent venir vers eux l’inconnu.
Il était de bonne mine. Il posa sa valise, salua et, chapeau à la main,
sourit.
*
**
Un courant de sympathie se noua immédiatement entre Patricia et le
voyageur. Ce qu’il venait faire au château, on ne le savait pas exactement.
Il aurait pu être journaliste, peintre, ingénieur agronome, éleveur de
truites, technicien de radio, cinéaste… Il était avant tout le voyageur,
l’aventure, celui que la jeune femme attendait inconsciemment depuis de
longues années et qui surgissait tout à coup, de façon inespérée, dans sa
solitude.
Malgré les réticences inexprimées de M. Frans, réticences que l’on
devinait à son silence, à son visage fermé, à sa distraction volontaire
quand Patricia lui fit signe de prendre la valise posée à terre, la jeune
femme fit bon accueil à l’inconnu. Elle interrompit ses explications :
— Nous verrons tout cela plus tard, monsieur. L’hospitalité est depuis
des générations la vertu majeure de ma famille. Celui qui vient de loin est
l’ami de toujours sous notre toit. Entrez… M. Frans, mon majordome, va
vous mener à votre chambre… Désirez-vous prendre quelque chose ?
M. Frans était plutôt rogue.
— Je viens pour la vanne du déversoir, lui dit l’inconnu. Je vous en
parlerai tout à l’heure.
Le majordome s’en trouva rassuré. Il demandait depuis longtemps le
concours d’un technicien. Il comprenait maintenant. Il n’aimait pas ne pas
comprendre.
Il saisit la valise d’une main ferme.
Patricia fit tourner son fauteuil et regarda le château. Devant elle,
l’inconnu marchait, escorté de M. Frans.
Elle contemplait l’allure et la stature de ces hommes vigoureux et en
ressentait un curieux plaisir.
Elle les vit pénétrer dans l’immense bâtisse peu engageante et sur son
visage se dessina un sourire ambigu.

Quelques heures plus tard, le voyageur promenait Patricia dans son


fauteuil roulant. Ils allaient prudemment, car les chemins n’étaient pas
entretenus. La mousse avait recouvert la cendrée et les orties étaient
envahissantes. Ils s’étaient arrêtés en face du lac.
— Il y a bien longtemps que je ne suis plus venue jusqu’ici. C’est toute
une expédition. Je vis cantonnée sur le perron du château ou dans la cour.
M. Frans n’a guère le temps de me véhiculer plus loin.
Devant l’immense étendue d’eau, d’une clarté glacée, où se reflétait le
ciel d’une fin d’hiver clémente, ils demeuraient silencieux, l’âme prise par
la beauté du spectacle. Au loin, sur l’autre rive, des sapins en rangs serrés
se dressaient jusqu’à l’extrême bord de l’eau, pareils à des fortifications
inexpugnables. Très loin, par-dessus les cimes, on pouvait découvrir de
hauts plateaux, eux aussi couverts de forêts.
— On se croirait au Canada, dit le voyageur.
Et, à cet instant, une image vint occuper l’esprit de Patricia. Elle se
revoyait, dix ans plus tôt, avant l’accident, à ce même endroit, debout sur
le chemin, tenant par la main un petit garçon.
— Tu as déjà été au Canada ?
— Non, disait l’enfant, mais j’irai plus tard. J’ai vu des livres.
— Il ne faut pas dire : « Je ferai ceci plus tard, ou j’irai là plus tard. »
On n’a pas nécessairement un « plus tard ».
Mais la vision s’effaçait. Elle regardait le voyageur et lui touchait la
main.
— Vous avez déjà été au Canada ?
Il faisait « non » de la tête. Il riait.
— Mais nous allons y aller, dit-il.
Il la conduisait tout près de la rive. Il affermissait à celle-ci une barque
dont la chaîne résonna lorsqu’il la fit glisser en la tirant vers lui.
Il revint, souleva Patricia de son siège comme le faisait M. Frans et,
précautionneusement, la porta jusqu’à l’embarcation, où il la fit asseoir.
Elle n’avait pas peur. Rien ne pouvait arriver. Elle se sentait protégée.
Il s’éloigna du bord, lentement, en poussant sur un aviron qui s’enfonça
dans le fond vaseux. Puis bien installé, il se mit à ramer lentement.
Tandis qu’ils gagnaient le milieu de l’eau, Patricia sentait monter en
elle le désir désespéré d’être belle. Et, dans le même temps, elle se prenait
à détester cet inconnu qui la troublait plus qu’elle n’aurait voulu par sa
gentillesse et sa sollicitude amicale.
Mais quelqu’un, de la rive, les hélait avec de grands gestes impatients.
— C’est Frans, dit-elle. Rentrons. Il va être furieux de cette
imprudence. Il croit toujours qu’il va m’arriver quelque chose. Comme si
quelque chose pouvait encore m’arriver !
La barque décrivit une large courbe, puis repartit lentement vers le
rivage.

Ils faisaient une autre promenade dans les environs. Regardant la


vieille maison avec compassion, Patricia s’effrayait de l’état des murs
lépreux.
— Il faudrait arranger les gouttières, disait-elle. Il pleut, il pleut, et
personne ne s’en soucie.
Et se retournant, reconnaissante, vers son guide, elle ajoutait :
— Si vous ne me conduisiez pas par ici, je ne verrais rien, je ne saurais
rien.
M. Frans apparut, fusil à l’épaule, à l’angle du bâtiment. Avec ses
bottes et sa veste de cuir, il avait l’air d’une sentinelle.
— Il faut faire arranger les gouttières, cria la jeune femme. On ne
s’occupe de rien ici, que de me surveiller !
L’homme massif s’éloigna sans répondre.
— Il est agaçant, dit Patricia, à force de veiller sur moi. On dirait que
vous lui faites peur, que j’ai quelque chose à redouter de vous. Il n’est pas
habitué à voir quelqu’un ici. Votre présence l’irrite certainement. Que
craint-il donc ? Vous n’allez pas me manger, tout de même ?
— Vous n’êtes pas de celles qu’on mange. Ce serait plutôt le
contraire…
Elle le regarda soupçonneuse, réfléchit un moment et dit :
— C’est à la mante religieuse que vous pensez ?
— Non, certainement pas.
Mais il mentait mal. Il y avait songé.
Patricia ne s’offensa pas de l’association de pensée.
— Je ne sais ce qui vous fait dire cela. Mais la comparaison n’est pas si
mauvaise… On se connaît mal. Il suffit d’un mot, parfois, pour vous
révéler à vous-même. Que de mystères dans le cœur des êtres !
L’un poussant l’autre dans son fauteuil roulant, ils allaient lentement,
et la promenade de cette infirme et son compagnon, dans ce site austère et
désolé, avait quelque chose de tragique et de funèbre.
— Je voudrais voir l’ancienne forge, dit-il, après un long cheminement.
— L’ancienne forge ? Elle tombe en ruine… Mais comment savez-vous
qu’il y a une forge ici ?
— Je me suis renseigné sur ce lieu qui me tentait par sa poésie
mélancolique et son étrangeté. J’ai lu beaucoup de choses. J’ai interrogé
des gens du pays. Je me sens très proche de ce château, de ce lac, de ces
forêts. Beaucoup plus proche que vous ne pourriez croire. Nous sommes
ici dans un autre monde, n’est-ce pas, dans un autre temps.
Un train siffla et ils regardèrent sa fumée dérouler ses panaches par-
dessus le talus.
— Le train ne s’arrête jamais qu’à la demande d’un voyageur, dit-elle.
Mais personne ne demande jamais l’arrêt. Depuis des années, je guette
l’inattendu, et mon espoir a toujours été déçu, jusqu’au jour où vous…
Elle le revoyait au loin, tout seul sur le quai avec sa valise et le train
qui repartait en ahanant.
Elle se tenait alors au coin de la cour et n’avait pu réprimer un
mouvement d’humeur lorsque M. Frans était venu se placer à côté d’elle
comme un garde du corps ou un propriétaire. Quand le voyageur avait
franchi la grille et l’avait aperçue au pied du grand sapin noir, dans son
fauteuil, il avait eu un geste à peine perceptible de respect et de recul.
— Vous étiez à m’attendre comme une reine sur son trône…
Et voilà qu’elle entendait une voix très lointaine dire des mots pareils.
Elle se revoyait couronnée de fleurs, dans un berceau de verdure, avec à
ses pieds le petit garçon. Elle disait :
— Je suis la reine, embrasse ma jambe.
Et il le faisait.
— Embrasse mon pied.
Il allait le faire. Mais elle lui ordonnait d’enlever sa chaussure. Et son
bas, ce qui le troublait. Et d’embrasser son pied nu, ce qu’il faisait.
Puis ils montaient à travers bois, l’enfant devant elle. Il criait très
sérieusement : Place à la reine ! Elle marchait derrière lui, amusée,
flattée, cherchant quels jeux insolites inventer sans lui donner l’éveil.

Elle vit un crapaud sur le chemin. Elle pria son guide de l’approcher de
la bête. Elle mit la pointe ferrée de sa canne sur le dos du crapaud et le
cloua au sol pierreux. La bête aplatie agitait les pattes. Patricia avait une
expression dure et joyeuse.
— Vous êtes cruelle, dit le voyageur. Vous aimez faire souffrir.
— Non, j’aime tuer. Je délivre, me semble-t-il. La vie est absurde. Que
fait de sa vie ce pauvre crapaud ?

Près de la vieille forge, au bord du ruisseau qui saute sur les pierres et
dont l’eau transparente chante et tourbillonne, ils se sont arrêtés, rêveurs.
— Savez-vous siffler ? demanda Patricia.
— Oui. Et il se mit à siffler Au clair de la lune…
— Non, non. Comme ceci.
Elle poussa cinq notes pareilles à un appel. Trois notes ascendantes,
deux descendantes.
Le voyageur l’imita, d’abord maladroitement, puis avec vigueur.
— C’est un beau signal, dit Patricia. Il me plaît de l’entendre. Sifflez
encore, je vous prie.

Elle revoyait maintenant le petit garçon qui sifflait de tout son cœur,
avec une drôle de petite moue de ses lèvres rondes et gercées.
Elle l’imitait, mais il la faisait recommencer. Il montrait du doigt
l’arrondi de sa bouche et l’invitait à plus d’application. Mais elle devait
rire et cela n’allait plus. Enfin, elle réussissait, et lui embrassait, tout
joyeux, la paume de sa main.
Alors, il disait :
— Je voudrais me marier avec toi.
— Tu es trop petit !
— Plus tard, je serai grand.
— Plus tard ! Plus tard ! C’est tout de suite qu’il faudrait l’être. Elle
le secouait avec une taquinerie presque méchante, lui faisant
successivement dure et tendre mine, et soudain l’embrassait sur la bouche.
— Va-t’en ! lui disait-elle alors en le repoussant tout déconfit. Tu es
méchant. Va-t’en… Ne reviens plus !

Et elle disait au voyageur qui ne pouvait comprendre le cheminement


de sa pensée :
— Mais, le lendemain, il revenait prêt à de nouveaux jeux et à de
nouvelles méchancetés de ma part.
Elle siffla les cinq notes, perdues dans ses souvenirs.
— C’était mon signal. Je lui répondais pour l’autoriser à me rejoindre.

Elle se revoyait à cheval, tendant la main à l’enfant qui lui embrassait


la paume.
— Je vais t’escorter, comme la reine.
Et il marchait à la tête du cheval, la main au bridon. Mais elle frappait
cette main avec sa cravache pour lui faire lâcher prise, et elle pressait le
cheval qui se mettait à trotter. L’enfant courait après elle, s’épuisait à la
suivre, jusqu’à ce qu’elle prenne le galop, en lui criant Mais cours donc,
paresseux ! Alors il n’en pouvait plus, et tandis qu’elle disparaissait dans
les roseaux, il se laissait tomber sur le sol et pleurait dans ses bras.

Elle souriait au passé et le voyageur demeurait incertain.


— Il était si gentil, murmurait-elle.
Ils remontèrent vers le château.
M. Frans les attendait sur le seuil, soucieux. Il demanda à Patricia qui
avait sifflé. Il n’aimait pas ça.
— Je ne peux plus supporter ce sifflement-là, dit-il, le visage
bouleversé.

Patricia racontait :
— Il aimait les fleurs, les bouquets. Je trouvais à ses goûts quelque
chose de mièvre, de féminin, mais aussi, peut-être, quelque chose de
macabre. Lorsqu’il m’apportait des fleurs, j’étais touchée de son élan,
mais s’interposait entre lui et moi une image funèbre. Je voyais des fleurs
s’affaisser sur un cercueil ou pourrir sur une tombe.
» Grandissait en moi l’idée d’une prédestination et que mon jeune ami
n’était pas fait pour un long séjour en ce monde. De le savoir menacé,
fragile, je le trouvais plus charmant. Je subissais comme la tentation
qu’ont certains de toucher du doigt la fontanelle d’un nouveau-né. L’idée
qu’il mourrait bientôt me le rendait plus cher, plus tentant. Il me donnait
des pensées qui n’étaient pas toutes d’une grande sœur et je m’en voulais,
à cause de lui, de succomber à des égarements de mon imagination. J’en
venais à certains moments à le détester, à d’autres à désirer ardemment sa
présence. Cet enfant, vous l’avouerai-je, avait allumé en moi un feu
dévorant.
» Un jour – poussée par quel démon ? – j’allai rôder autour de la voie
ferrée. Ces rails luisants qui conduisent ailleurs m’ont toujours attirée. Il y
avait des fleurs sur le talus et j’incitai mon petit compagnon à m’en
cueillir un bouquet. Il obéit, tout heureux de m’être agréable. Je prenais
plaisir à le voir grimper sur l’escarpement comme un petit chamois et je
lui montrais où trouver les fleurs que j’aimais. « Là, là…» et ma main
indiquait des endroits de plus en plus difficiles à atteindre.
» Sa bonne volonté attisait mon exigence et à mesure qu’il faisait bien,
j’en voulais davantage.
» C’était cruel, car il était si petit encore, si touchant de bon vouloir.
» Mais je me sentais trop émue par sa démarche adroite et gracieuse
pour souhaiter le voir revenir auprès de moi. Le charme de cet enfant était
désormais trop redoutable pour que je ne tentasse point de le tenir à
distance. Je devais me garder de lui, c’est-à-dire de moi-même. Une fois
de plus, je lui demandai donc l’impossible. Il me sourit, mais glissa
soudain et tomba sur le ballast où il demeura inanimé. Je le regardais déjà
étranger à mon destin et je ne songeais pas à courir à lui.
» Le train survenait à cet instant… Je n’ignorais pas qu’il passait à
cette heure. Je fermai les yeux… Le pauvre enfant fut déchiqueté. J’étais
responsable de sa mort. Sans doute l’avais-je mentalement souhaitée,
voulue…
» L’émotion que je ressentis de cet événement me causa une poussée
terrible de plaisir qui me bloqua les reins. C’est depuis que j’ai perdu
l’usage des jambes. »

Le voyageur demeurait attentif. Il demanda :


— Et cela s’est passé il y a combien d’années ?
— Dix ans, murmura Patricia.
— Et vous n’auriez rien pu faire pour éviter ce drame ? Vous n’étiez
pas loin de l’enfant cependant. Peut-être eût-il suffi d’une main
secourable ? On joue avec le feu parfois, mais on garde généralement le
contrôle des événements.
Le visage de Patricia se durcit. Elle revoyait la scène telle que vraiment
elle s’était déroulée.

— Reviens, dit-elle. Tu vas tomber.


Et le gamin remontait vers elle. Il avait glissé son bouquet dans sa
chemise. Il souriait, triomphant, et grimpait à quatre pattes.
— Tu es beau, mon petit animal, tu es agile. Je t’aime bien. Elle
s’agenouillait, se couchait sur le sol pour approcher son visage de celui qui
montait vers elle. Elle caressait le front de l’enfant et ses lèvres ; elle
cherchait les fleurs dans l’échancrure de sa chemise.
Alors elle entendit le train siffler. Et ses pensées basculèrent. Elle
devait repousser une fois pour toutes la tentation quotidienne. Elle écarta
l’enfant qui se blottissait contre elle, le repoussa calmement, puis
durement et soudain en s’arc-boutant, le rejeta en arrière. Il bascula sans
un cri…
Pas loin de là, M. Frans avait tout observé. C’est un accident, disait-il.
C’est un accident.
Comme pour la convaincre. Comme pour lui dicter sa conduite…

Patricia se cacha le visage dans les mains.


— Quelle horreur ! dit-elle. Quels affreux souvenirs à porter en soi !
— Souffrir est absurde. Avoir des regrets, des remords, à quoi cela sert-
il ? Il faut arracher le passé comme une mauvaise herbe…
— Mais je traîne le passé après moi, murmura Patricia, en montrant ses
mauvaises jambes, comme le crapaud l’autre jour traînait sa laideur. Que
faisait le crapaud de sa pauvre vie ?
Mais le voyageur la regardait avec douceur. Il s’agenouilla près d’elle
et lui baisa la main, gentiment, à l’intérieur de la paume.
— Vous êtes belle et triste, Patricia. Ne pouvez-vous pas être belle
seulement ?
Le voyageur touchait la jambe de Patricia, caressait sa cheville,
renouait machinalement le lacet de sa chaussure.

Elle revoyait en pensée une scène très ancienne, où l’enfant mort jouait
un rôle analogue :
— Je suis la reine, embrasse ma jambe.
Et il le faisait.
— Embrasse mon pied…

— Comme c’est drôle, dit-elle en souriant…


Mais elle ne formula rien. Elle redevint grave et dit simplement :
— On ne renoue pas avec les espérances mortes.
— Il faut toujours de nouvelles espérances.
Il était debout devant elle. Il lui prenait les mains, les secouait, lui
souriait.
— Allons, Patricia, il faut effacer le passé.
— Vous êtes gentil. Mais pourquoi me troubler ainsi ? Pourquoi êtes-
vous venu ? Quelle solitude sera la mienne après votre départ ! Quel
désœuvrement, quelle amertume sans remède !
Il la saisit par l’épaule, la bousculant gentiment.
— Non, non ! Tout va changer. Vous allez voir.
Il sortit un mouchoir de sa poche et lui banda les yeux.
— Laissez-moi faire. C’est le passeport pour l’avenir.
Elle sourit, mi-confiante, mi-inquiète.
Il la prit dans ses bras, comme il l’avait déjà fait et avança lentement
en la portant.
Patricia pensait : « Je suis comme une mariée…» Elle croyait entendre
la musique d’une marche nuptiale dans une église. Elle voyait le voyageur
monter avec elle dans la grande nef. Ils étaient seuls…
Le voyageur s’arrêta. Il était tout contre la balustrade en surplomb de la
voie ferrée. Il respirait fortement.
— Vous êtes fatigué, murmura Patricia. Si je suis trop lourde, posez-
moi !
Mais elle se sentait bien. Elle laissait aller sa tête contre le cou de
l’homme et humait son odeur. Elle aurait voulu que cela dure…
On entendait siffler le train dans le lointain.
— Le train, murmura Patricia, avec un petit geste de la main comme
pour se défendre.
— Oublions ce train, une fois pour toutes, dit le voyageur, rassurant.
Avec elle, il avança sur la passerelle.
— Où allons-nous ? J’entends le bruit des planches. Nous traversons
les voies.
Il fit quelques pas encore en silence, puis commanda :
— Embrassez-moi.
Elle le fit sans hésiter, sur la joue d’abord, puis du bout des lèvres sur
les lèvres.
— J’entends le train, dit Patricia.
— Il faut s’en guérir, ne plus l’entendre, plus jamais.
Il eut un regard plein de tendresse pour celle qu’il portait, la serra
fortement contre lui puis, comme s’il allait la poser, sur une dalle d’autel,
pour Dieu sait quel sacrifice, il l’éleva par-dessus le parapet et la lâcha
dans le vide.
Patricia poussa un long cri et s’abattit, brisée, sur les voies.
Le voyageur, sur la passerelle, se penchait pour voir. On entendit siffler
le train.
M. Frans arrivait dans la cour, son fusil à la main, ne comprenait rien.
— C’est un accident ! cria le voyageur.
Le train passait en bas, le long du château, au même moment et son
vacarme couvrit tout autre bruit.
Le voyageur détourna la tête lorsqu’il vit disparaître sous les roues le
corps de Patricia.
M. Frans, égaré, s’était appuyé au fauteuil vide. Il regardait le
voyageur. Il le voyait mal. Était-ce la fumée du convoi qui le dérobait à sa
vue ou son regard qui se brouillait ?
Il épaula son fusil. Mais la silhouette de l’homme se déformait, se
diluait, s’effaçait comme une image projetée qui, déplacée de l’écran où
elle est nette, n’est plus qu’une lueur imprécise ailleurs.
Il entendit quelqu’un courir sur la passerelle dont le plancher mal joint
dansait. C’était un enfant maintenant qui disparaissait bientôt dans les
taillis. Cet enfant, il le reconnaissait.
Abrité, invisible, le petit garçon siffla les cinq notes connues, à deux
reprises.
Au loin, le train abordait la courbe. Il siffla aussi. Il siffla les mêmes
notes, le même signal, et ces notes aiguës, terrifiantes, entrèrent comme la
foudre dans la tête de M. Frans.
L’homme courut se pencher à la balustrade et ce qu’il vit le jeta,
dément, dans une autre direction.
Il avait laissé choir son fusil, il fuyait les lieux, il dévalait en hâte la
pente vers le lac. Il hurlait : « Pa-tri-cia… Pa-tri-cia…»
AU CIMETIÈRE
DE BERNKASTEL

Et maintenant que reste-t-il ?…


— So long, Jack !…
Henri Vernes.

Ceci est une histoire vraie. Elle met en scène Jean Ray, avec
l’autorisation de qui je la rapporte ici, afin de verser une pièce
supplémentaire au dossier de cet homme étrange qui vécut, plus encore
qu’on ne l’imagine, en marge de notre monde quotidien.
Cela se passe à l’époque, où, pris d’une passion inattendue pour les
cimetières, qui formeront le cadre de plusieurs de ses ténébreux récits, le
grand bourlingueur cynique se mit en tête de recueillir un peu partout des
informations de première main, capables de réjouir son cœur blasé et de
stimuler encore son imagination délirante.
On connaît Jean Ray. Il avait, à l’époque de ce récit, pas loin de
soixante ans. Déjà son visage semblait de pierre grise, ses joues étaient
creuses, son masque buriné ne devait plus guère changer avec les années.
Mais une force terrible, d’une surhumaine jeunesse, habitait sa puissante
carcasse et faisait jouer ses muscles redoutables.
Mon étrange ami avait débarqué chez moi, sans crier gare. Il avait jeté
sur une chaise son chapeau de feutre incolore et me regardait sans mot
dire, en lissant d’une main nerveuse ses cheveux plats. Une lueur de
passion dansait dans ses yeux gris et froids. Quelle nouvelle aventure
s’apprêtait-il à vivre ?
— Je pars pour Bernkastel, dit-il, sur la Moselle allemande, pour une
chose importante. Si tu pouvais te libérer quarante-huit heures, tu me
ferais plaisir. Au surplus, tu ne le regretteras pas !
Que pouvait-il avoir à faire en ce coin perdu, en cette saison ? Ma
curiosité était piquée. D’ailleurs, comment résister à ce diable d’homme
dont les visites me paraissaient toujours trop rares et trop brèves ? Deux
jours en sa compagnie, pour une chose importante, valaient bien de
bousculer mon calendrier.
Nous étions à la veille de la Toussaint, ce qui facilitait les choses. Je
m’arrangeai donc sur l’heure, sans demander d’autres explications, qu’il
ne m’aurait d’ailleurs pas données, et nous prîmes la route.
Du voyage, j’ai peu retenu, sinon que nous logeâmes à Koblenz, après
un dîner fort pittoresque en compagnie d’un curieux petit vieillard, au
visage lisse et rond, qui tenait mon ami en grande estime, ne m’adressa
pas la parole et ne leva pas une seule fois les yeux sur moi. Il buvait les
propos de Jean Ray, avec une avidité presque puérile.
Celui-ci, en grande forme, lui fit un numéro philosophico-
mathématique comme seul il en a le secret. Sa voix, tour à tour sourde et
d’une belle sonorité grave, une façon bien à lui de rejeter le buste en
arrière pour défier ou pour séduire, et tant d’autres ruses dans le regard ou
le geste, envoûtèrent littéralement un interlocuteur gagné d’avance.
C’était un professeur retraité, qui avait enseigné Dieu sait quoi à
Heidelberg et à qui rendez-vous avait été fixé à l’occasion de notre
passage.
Du but de notre déplacement rien ne fut dit, tout au moins en ma
présence. Le visage poupin du professeur Riemenscheider, à mesure que le
vin du Rhin coulait dans nos hauts verres, prenait une teinte violacée qui le
faisait ressembler à une figue.
Quand il fut tout à fait mûr, Jean Ray me fit signe de les laisser et je
me retirai discrètement. Je ne devais plus revoir cet étrange petit homme
et je ne sais ce qu’il est devenu.
Je montai me coucher et ne tardai pas à m’endormir profondément.

Le lendemain, Jean Ray entra dans ma chambre en même temps que le


garçon qui apportait le petit déjeuner. Il était tout gaillard, plein
d’impatience et de vivacité et je pensai qu’il avait le comportement d’un
chien de chasse qui a flairé une piste.
— Voilà, dit-il, nous partons pour la patrie de Cusanus.
— Cusanus ? Qu’est-ce que c’est encore que celui-là ?
— C’est un humaniste, mon cher, qui vécut au XVe siècle et mourut
cardinal à l’âge de soixante-trois ans.
— Drôle de nom pour un cardinal !
— Cusanus, Cusanus, répéta plusieurs fois Jean Ray avec son
intonation gantoise qui lui fait déplacer l’accent tonique dans certains
mots. Son vrai nom est Nicolaus von Cues. C’est un pionnier de la
philosophie et des sciences modernes. Sous son influence la scolastique
s’imprégna de la conception scientifique du monde.
— Ah ! Je m’explique à présent la conversation d’hier soir. Le
professeur Riemenscheider doit sans doute vouer à ce cardinal une très
grande admiration.
— Bien deviné ! Pour obtenir ce que je souhaitais de cet excellent
homme, il fallait lui montrer patte blanche. Riemenscheider est un homme
de science. Les écrivains ne l’intéressent que dans la mesure où ils
rejoignent ses préoccupations. L’imagination, sans un support scientifique,
est pour lui méprisable.
— Tu attendais donc quelque chose de bien important de cet homme,
pour avoir aussi bassement flatté ses manies.
— Exactement ! Je l’ai reconduit chez lui complètement ivre. Mais il a
eu la force de me confier le document que j’espérais.
— Et c’est ?
Jean Ray mit un doigt sur sa bouche aux lèvres minces et sourit de
façon ambiguë.
— Mangeons vite et partons, dit-il. Je te conterai tout cela chemin
faisant.
Nous allions donc à Bernkastel, vieille petite ville dite aussi
Bernkastel-Kues, où avait vu le jour le cardinal Cusanus et dont j’allais,
quelques heures plus tard, découvrir le charme pittoresque et les mystères
funèbres.
Jean Ray m’apprit qu’on y désaffectait le cimetière et, qu’à cette
occasion, nous pourrions voir la tombe d’un authentique vampire, jeune
femme morte au milieu du siècle passé.
L’histoire de cette créature maudite et ses sinistres exploits étaient
depuis longtemps oubliés et personne sans doute, à Bernkastel, ne songeait
plus à ces légendes d’un autre âge. Mais le parchemin arraché à
Riemenscheider en faisait foi. Par quels détours mon vieil ami avait-il eu
connaissance de la chose ? Il eût été bien vain d’espérer faire parler Jean
Ray là-dessus. Il ne cite jamais ses sources. Aussi tout un réseau
d’informations sulfureuses disparaîtra-t-il sans doute avec lui, au grand
dommage d’une meilleure connaissance de ce monde mystérieux où nous
sommes engagés à notre insu et que notre ignorance nous empêche de
percevoir.
Le grimoire que déplia mon vieil ami était couvert d’une écriture
gothique d’une admirable calligraphie, dont l’encre en vieillissant avait
bruni. Ce n’étaient que vrilles, paraphes, dentelles de traits avec des pleins
et des déliés, le tout formant des entrelacs absolument indéchiffrables
pour moi, même si j’avais été bien installé pour l’examiner, plutôt qu’au
volant d’une voiture filant aussi vite que possible sur la route qui épouse
les tortillements de la Moselle, le long de coteaux plantés de vignobles.
— Nous allons chez Esther von Schaefer, me dit Jean Ray, une gentille
petite garce morte aux environs de la Révolution bourgeoise et qui a bu
sans doute plus de sang humain que je n’ai bu de whisky, ce qui n’est pas
peu dire !… Elle est enterrée à Bernkastel et l’on doit incessamment
exhumer ses ossements pour les joindre aux autres morts anonymes ou
abandonnés, déjà réunis dans un ossuaire en attendant le jugement dernier.
Nous parlâmes dès lors longuement vampires, revenants, maisons
hantées, malédictions d’outre-tombe et d’autres questions du même genre
qui avaient depuis tant d’années déjà, tissé entre nous cette complicité de
l’esprit et du cœur qui aura si merveilleusement nourri ma sensibilité et
mon imagination.

Le soir tombait lorsque nous arrivâmes à Bernkastel. Après avoir


franchi le pont sur la Moselle, nous garâmes la voiture devant l’hôtel Drei
Kôninge où nous allâmes retenir nos chambres et nous rafraîchir un peu,
après avoir exhibé nos passeports à un hôtelier solennel et un peu raide à
mon goût.
Jean Ray avait hâte de découvrir les lieux.
Nous décidâmes de monter en nous promenant en direction du château
de Landshut, de repérer en passant l’emplacement du cimetière et de
déguster ensuite une bouteille de Bernkastel Doktor, le cru le plus fameux
de la région.
Nous traversâmes la place aux jolies maisons pittoresques et soudain, à
notre gauche, sur le flanc de la colline qui domine la petite cité, s’offrit à
nos yeux un étonnant spectacle.
Des centaines de petites flammes rouges tremblaient au ras du sol,
entre lesquelles passaient des ombres silencieuses.
Mon compagnon me serra le bras.
— Le cimetière, murmura-t-il. C’est aujourd’hui la Toussaint. La
coutume est d’allumer sur les tombes une petite bougie au creux d’un
godet transparent. Hâtons-nous…
Nous pénétrâmes dans le champ de repos. Le spectacle, vu de près, était
infiniment moins inquiétant qu’on ne le supposait à distance. Même, il
émanait de cette forme de piété un peu païenne une atmosphère de
recueillement et de paix presque joyeuse. Cet hommage silencieux et
simple des vivants à leurs morts était comme un anniversaire familial fêté
en commun.
Nous croisions des gens qui ne se souciaient pas de notre présence,
allant sans bruit fleurir d’une flamme une tombe chère, qu’ils quittaient
discrètement après un moment de recueillement.
La partie du cimetière à notre droite, le long du mur à demi éboulé,
était éventrée comme après un bombardement. Des morceaux de pierres
tombales s’entassaient dans un coin. Ailleurs, on apercevait confusément
des planches, des outils, tout le matériel de l’entreprise chargée des
travaux d’exhumation et du transfert des pauvres restes dont les familles
se souciaient encore.
Jean Ray allait furetant comme un chien parmi ces décombres et ces
terrassements. Pendant un bon moment je le perdis de vue. J’étais à
contempler au creux de la vallée le lacet miroitant de la rivière sous la
lune, lorsque je le vis réapparaître un lumignon à la main. La faible
lumière burinait étrangement son terrible visage marqué par la vie, et,
pendant quelques secondes, j’eus peur de lui.
— Je l’ai trouvée, dit-il. Par ici…
Nous franchîmes des levées de terre meuble, des madriers, des débris
de clôtures en fer forgé, des paquets de ronces assemblés pour être brûlés
et nous parvînmes ainsi auprès d’un petit monument funéraire disloqué par
les ans et les intempéries. La grille de fonte qui devait en interdire l’entrée
était brisée depuis bien longtemps, mais à l’intérieur une dalle couverte de
mousse et de terre, affaissée en plusieurs endroits, fermait encore un
caveau disjoint. Une odeur fade de souterrain régnait en ce lieu d’une
oppressante tristesse.
Jean Ray s’agenouilla, posa sa veilleuse par terre et sortit de sa poche
son couteau de marin qui en avait vu bien d’autres. Il entreprit de dégager
la pierre de son enduit de crasse et de mousse. Bientôt des caractères
gravés, usés par le temps, apparurent et nous pûmes déchiffrer
malaisément, mais sans erreur possible, le nom d’Esther von Schaefer. Ou
plutôt nous le devinâmes, car plusieurs lettres eussent été illisibles si nous
n’avions su ce que nous cherchions.
Nous nous assîmes sur le seuil de cette petite chapelle pour souffler un
peu. À vrai dire Jean Ray se mit à réfléchir en se curant les ongles. Car,
pour ma part, je mourais de faim et surtout de soif, et je ne songeais
vraiment qu’au grand cru qu’on avait promis de me faire goûter.
Mon désir inexprimé fut sans doute deviné par mon compagnon, car il
me déclara après un long silence :
— Allons manger. Nous reviendrons ensuite. Nous serons plus
tranquilles pour ce qui nous reste à faire…
Au moment où nous sortions, le cimetière s’était déjà vidé. Beaucoup
de lumignons avaient cessé de trembloter, leur bougie consumée. Dans
deux heures ce serait la paix désertique de la nuit…
Repas rapide, lourd des préoccupations de notre esprit. Le Bernkastel
Doktor, malgré son prix, ne me plut qu’à demi. Le patron, un peu dégelé,
vint nous tenir la jambe à la fin du repas. Il s’excusa du peu de choix qu’il
avait eu à nous offrir. Il fermait son établissement dans quelques jours, la
saison terminée. Devant notre intention de faire encore un petit tour en
ville, il nous confia la clef, nous mettant ainsi bien à l’aise. Sitôt libérés,
nous repartîmes.
Au cimetière, Jean Ray s’empara d’un pic et d’une pioche choisis
parmi les outils rangés contre le mur. Peu d’instants plus tard, il
s’attaquait à la dalle du tombeau d’Esther von Schaefer.
Je n’en menais pas large. Ce genre d’expédition, vue de loin, présente
un côté aventureux et pittoresque. Mais à pied d’œuvre, dans un vrai
cimetière sous la lune, dans le silence angoissant d’une nuit quasi
campagnarde, alors que monte vers vous l’odeur chavirante des feux de
bois, je sentais peser sur moi la crainte d’un sacrilège et toutes mes
terreurs enfantines m’assaillaient avec une acuité presque insoutenable.
Mon ami avait glissé son pic dans une des fentes de la dalle brisée. Il
pesait de tout son poids et je l’entendais souffler. Bientôt un fragment se
souleva, qu’il m’invita à tirer de côté. Il put faire bouger ensuite un autre
morceau, plus grand, que nous fîmes glisser précautionneusement,
découvrant cette fois une large ouverture.
J’étais glacé. Si Esther von Schaefer était sortie à cet instant de son
sépulcre, je n’aurais pas été autrement surpris. Je tremblais de nervosité et
sans doute de crainte. J’imaginais qu’autour de nous rôdaient des ombres
menaçantes. Je jetais des regards inquiets de tous côtés, m’attendant au
pire.
Jean Ray, par contre, était d’un calme extraordinaire. Cet homme n’a
jamais eu peur de rien ; aussi menait-il son travail de violateur de
sépulture avec une assurance incroyable.
Il y avait quelque chose d’endiablé dans son comportement.
Endiablé est bien le mot. Il émanait, à cet instant, de sa robuste
personne, une sorte de puissance ténébreuse, d’une audace cynique, un
besoin de performance dans le risque qui est le signe même de son
tempérament prédestiné.
Il se coucha à plat sur le sol, tira de sa poche une lampe électrique,
attendit d’avoir introduit son bras dans l’ouverture et fit jaillir la lumière.
— Viens voir, dit-il d’une voix sourde.
— J’aime autant pas.
— Regarde, te dis-je.
Je m’agenouillai à contrecœur et jetai un coup d’œil craintif dans la
fosse.
Elle était peu profonde. Un mètre cinquante environ. Au fond, parmi
les détritus, on distinguait très bien un cercueil ouvert, vide, terreux. Le
couvercle, appuyé horizontalement contre la paroi de moellons, faisait
presque corps avec celle-ci, sous des dépôts légers de gravats centenaires.
— J’en étais sûr ! dit Jean Ray en se relevant. La poupée n’est pas chez
elle.
Mais en fait, ce n’est pas de « poupée » qu’il qualifia la morte absente.

Je dormis d’un sommeil agité, hanté de lycanthropes, de neures, de


striges, où Jean Ray, le professeur Riemenscheider, Esther von Schaefer
m’enroulaient dans des grimoires comme une momie dans ses bandelettes,
et m’exposaient sur la dalle d’un tombeau entouré de lumignons
clignotants.
Au moment où le jour commençait à poindre, je m’endormis
profondément. Aussi la matinée était-elle fort avancée lorsque je me levai.
Jean Ray était sorti depuis longtemps. Il m’avait fait dire de l’attendre ;
ce que je fis dans le salon de l’hôtel, assis dans un fauteuil recouvert de
peluche, regardant patiemment couler la Moselle à mes pieds ou
feuilletant des magazines vieux de plusieurs mois, aux pages molles et
souillées.
Mon vieil ami réapparut vers midi. Il avait effectué plusieurs visites.
Au docteur de l’endroit, à un homme de loi et à un prêtre de chétive
apparence, mais qu’il soupçonnait fort – vu son intelligence et sa grande
compétence – d’appartenir secrètement à la Société de Jésus.
Par quels cheminements mon ami avait-il découvert ces personnes ?
Comment avait-il pu les intéresser à ses préoccupations ? Que leur avait-il
confié de celles-ci ? Il ne m’en dit rien, comme d’habitude. Il était
évident, en tout cas, qu’il n’avait pas fait buisson creux. Il revenait avec
une information de bonne taille. Une demoiselle von Schaefer,
descendante d’une vieille famille du lieu, personne âgée et malade, était
en traitement à Trêves dans une maison de repos. Il avait obtenu les
introductions nécessaires pour pouvoir l’approcher.
Au moment de quitter Bruxelles, Jean Ray m’avait dit « quarante-huit
heures ». Nous allions rester absents trois jours de plus, mais malgré les
ennuis que cela me causa, je ne regrettai pas d’avoir vécu ce qui va suivre.
*
**
Trêves. La plus ancienne cité allemande. La célèbre Augusta
Trevirorum fondée par Auguste lui-même.
Ville étrange où le souvenir des empereurs romains et des princes
évêques se mêle vertigineusement. Où les ruines antiques et les
monuments médiévaux forment le plus étonnant et le plus gigantesque
musée de plein air.
J’aurais voulu demeurer là, à flâner entre la Porta Nigra, le Dom et les
Kaiserthermen.
Il n’en fut pas question. Jean Ray était terriblement pressé. Quelque
chose le poussait à agir sur sa lancée, sans perdre une minute. Nous nous
présentâmes donc immédiatement à la maison de repos où était hébergée
celle que nous recherchions.
Le bâtiment était blotti au milieu d’un parc entouré de hauts murs. Il
tenait du couvent et de la caserne. Des religieuses en assuraient la
direction. Nous fûmes introduits dans un parloir inconfortable où saint
Joseph trônait parmi les plantes vertes. Jean Ray remit un message à la
sœur tourière qui disparut dans un bruit de jupes et de clefs. Après une
longue attente, vint à nous un père franciscain, colosse souriant, qui avait
l’air d’un forgeron déguisé, mais dont émanait un rayonnement spirituel
que j’ai rarement rencontré.
Mon ami lui tendit une enveloppe. Le religieux prit connaissance du pli
qu’elle contenait. M’ayant regardé ensuite, il interrogea des yeux mon
mentor. Mimique silencieuse approbatrice de la part de celui-ci. Le
franciscain nous invita à le suivre. Couloirs, escaliers, porte de la chapelle
entrouverte, religieuses passant silencieusement, femmes de peine
astiquant des cuivres ou cirant des meubles, odeur de cuisine et d’encens.
Nous parvînmes ainsi au dernier étage du bâtiment.
À la porte d’une chambre, une religieuse de garde faisait de la couture,
un panier à ses pieds. Elle se leva et nous rendit notre salut.
— C’est ici que se trouve la personne en question, dit le prêtre. Elle
habite cette maison depuis une dizaine d’années. Elle est seule au monde.
Elle a toujours été une pensionnaire calme et facile, m’assure-t-on, mais
depuis hier soir son comportement défie toute imagination. Cette pauvre
créature présente toutes les apparences d’une authentique possession
diabolique. C’est pour cela d’ailleurs qu’on m’a fait appeler…
Le franciscain eut un sourire à la fois modeste et résigné :
— Je suis exorciste. Cela peut vous paraître un peu démodé ! J’ai vu
cependant pas mal d’étranges choses dans ma carrière. Eh bien, cette
vieille femme malade, presque infirme, sans forces et sans résistance, trois
religieuses et moi-même n’avons pu en venir à bout cette nuit. Votre visite
aujourd’hui est peut-être providentielle. C’est pourquoi je prends sur moi
de vous accueillir dans l’espoir peut-être de la soulager.
Jean Ray fit un geste déférent de la main comme pour dire : « Je
n’aurais garde de m’immiscer dans votre tâche », mais son visage prit une
expression de tension extrême. Il pensait certainement différemment.
— Toutes mes prières, poursuivit le religieux, toutes mes objurgations
les plus solennelles sont demeurées vaines. Même, et ceci vous fera
sourire lorsque vous aurez vu notre pauvre malade, je n’ai pas pesé plus
lourd, dans sa main maigre me saisissant par la cuisse, qu’une poupée
d’enfant. De son lit, étendue, elle m’a soulevé sans effort au-dessus du sol
et m’a projeté contre le mur, distant de quatre mètres, où je me suis affalé
étourdi. Tout cela dans un vomissement d’insultes, de blasphèmes,
d’obscénités, de propos incohérents dans une langue inconnue, gonflée
qu’elle était par le fluide de possession émanant du démon qui l’habite.
Le bon colosse en bure ne plaisantait pas. Mais il ne paraissait point
particulièrement intimidé par l’événement. C’était un homme de prière,
fort à coup sûr de vertus positives et d’une grande puissance spirituelle.
Jean Ray lui plaisait visiblement et cela lui faisait du bien de parler à un
homme de bonne trempe dans cette maison peuplée de vieillards et de
saintes femmes impressionnables.
— Je vous suis, mon père, dit mon ami.
La bonne sœur de garde s’effaça et le franciscain entra le premier,
déclenchant aussitôt un torrent d’injures et de vociférations.
La vieille femme maigre, hideuse, échevelée, se découvrait
ignominieusement, déchirait ses draps comme s’ils eussent été en papier
buvard, bondissait dans son lit qui craquait comme sous l’assaut de deux
ou trois sauvages déchaînés !
J’étais rempli d’horreur et de crainte, me tenant à l’entrée de la vaste
chambre au côté de la religieuse qui nous avait suivis et que la scène
semblait plus intéresser que terrifier.
Le franciscain fit trois pas en avant et prononça d’une voix forte
quelques paroles en latin qui firent redoubler le déchaînement démoniaque
de la possédée. Il recula alors calmement, par égard pour la malheureuse
qu’il ne voulait pas provoquer inutilement.
Celle-ci était assise à présent dans son lit, le visage convulsé, la bouche
écumante, la chemise de nuit en lambeaux. Elle jetait ses mains
décharnées en avant pour repousser ou pour griffer, et rien n’était navrant
comme cette mimique à la fois puérile et démente.
Alors il se passa une chose étonnante. Jean Ray marcha sur elle avec
une lenteur terrible. Je lui avais vu déjà cette assurance impressionnante,
démesurée, un jour qu’il entra devant moi dans la cage aux lions. D’où
j’étais, je ne voyais pas son regard, mais il devait être hypnotique. La
possédée laissa tomber les bras et demeura immobile, les yeux fixés sur ce
visage inconnu. Tout alla alors très vite. Jean Ray gifla à deux reprises
avec violence cette pauvre tête douloureuse et la femme poussa un cri
terrible. Puis mon ami bondit comme un fauve dans un coin de la pièce,
vers un caillou noir qui avait roulé jusque-là, sorti on ne sait d’où. Ce
devait être un tison, car le plancher fumait sous lui et demeura noirci par
après.
Jean Ray le saisit habilement et le jeta dans un bénitier. Cette coquille
de pierre, scellée au mur, éclata aussitôt.
La chose passa par la fenêtre brisée, avec un bruit d’ouragan, et
disparut à travers les arbres du jardin, laissant dans les branches, aussi loin
que portait la vue, un sillon pareil au passage de la foudre.
— Sauvée ! hurla le franciscain enthousiasmé. Ça c’est du travail !
Il tapotait avec une admiration cordiale l’épaule du thaumaturge.
La religieuse, souriante, couvrit tant bien que mal la malade apaisée,
qui sombra aussitôt dans le sommeil.
Mon ami humectait de salive la brûlure de ses doigts. Il avait l’air de
trouver tout cela fort naturel et cachait mal sa satisfaction.
Mais la tête me tournait. Je fus pris d’un vertige et perdis connaissance.
Ce fut le franciscain, me dit-on, qui me descendit dans ses bras puissants,
comme un enfant, jusqu’au parloir où les bonnes sœurs nous servirent un
cordial bien mérité.
— Une liqueur de feu, disait Jean Ray, que je n’ai jamais bue nulle part.
L’INFORMATEUR AMBIGU

Mais la méfiance ne tarda pas à renaître dans son âme…


Léo Perutz.

Il était sept heures. Le soir tombait. De l’escalier montait une odeur de


café. Le robinet de la baignoire laissait régulièrement tomber une goutte.
Pascal Arnaud alla regarder à la fenêtre. Il pleuvait. Les véhicules
avaient déjà les phares allumés. Un petit garçon courait en s’abritant sous
un grand parapluie qui freinait par instant son allure. Il quitta
imprudemment le trottoir et faillit se faire renverser par une voiture qui
s’immobilisa en grinçant. L’enfant disparut, sorti du champ de vision de
l’homme désœuvré qui l’observait. Celui-ci en conçut un peu de tristesse,
comme s’il venait de perdre quelqu’un qu’il aurait pu aimer.
Il quitta la fenêtre et se laissa choir dans le fauteuil recouvert de
cretonne à fleurs. Il se sentait abattu, sans courage. Il mourait d’ennui. Le
séjour à la mer qui devait lui remettre les nerfs les lui brisait au contraire.
La semaine était longue. Le vendredi soir Andrée venait le rejoindre
jusqu’au dimanche. Il s’ennuyait sans sa femme. Il avait toujours besoin
de quelqu’un auprès de lui. Il était – même bien portant – de ces êtres à
qui il faut sans cesse tenir la main.
Ce soir, il avait envie de changer d’air, de voir d’autres visages, de fuir
les habitués un peu ternes de la pension où il était au repos pour plusieurs
semaines. Il ne pouvait se plaindre ni de la table, ni du service, ni de la
tenue générale de la maison. Mais la vie d’hôtel a quelque chose de triste,
de gris, de déprimant. Et plus encore si l’on s’y trouve seul. Cela ne se
supporte que par la présence d’une femme. Et encore faut-il qu’on désire
celle-ci. Il ne savait pas exactement ce qu’il voulait. C’était bien pour cela
d’ailleurs qu’il était au repos.
Il sortit avec un peu de hâte, pour ne pas revenir sur sa décision, et s’en
alla déambuler à travers les rues de la cité portuaire qui, surtout à la morte
saison, accuse davantage son caractère fantasque et un peu secret.
Dans une artère commerçante qui menait du parc au port, il rôda le
long des bars et des petits restaurants à la recherche d’un endroit qui lui
plût. Il se laissa tenter par l’aspect engageant du Pilote et par la carte des
prix affichée à l’entrée. Il tomba en arrêt devant la brochette caucasienne.
Voilà qui lui plaisait assez ! Oui, vraiment il allait s’offrir cela. Il se
sentait tout gaillard de s’être décidé, tout heureux, tout autre.
Au moment où il entra, il eut une sensation jamais ressentie, comme si
on l’avait hélé par son nom. À la table voisine de celle où il s’installa, un
homme entre deux âges achevait son potage. Il le faisait bruyamment, en
aspirant de façon déplaisante, mais avec tant de plaisir que Pascal, d’abord
dégoûté, le prit finalement en sympathie. Quand il eut bu la dernière
cuillerée, l’inconnu s’essuya la bouche d’un revers de main et souffla un
peu pour reprendre haleine, en regardant autour de lui. Ses yeux
rencontrèrent ceux du nouvel arrivé qui lui demanda amusé :
— C’était bon ?
— Excellent.
Il riait à présent, à la fois un peu gêné et détendu. C’était, pour autant
qu’on en pût juger puisqu’il était assis, un homme de forte taille, aux
cheveux rares, mais noirs encore, et bouclés sur les tempes et la nuque. Il
avait des yeux d’un brun presque noir, brillants et gais. Les deux hommes
engagèrent la conversation. D’abord sur l’excellence de la cuisine du
Pilote, puis sur le temps, le vent et la pluie, enfin sur eux-mêmes. Les gens
sont ainsi faits qu’ils adorent se raconter et de préférence à des inconnus
qui emportent avec eux des secrets dont ils n’auront jamais que faire.
Au moment du dessert les deux dîneurs étaient à la même table, face à
face, tout débordants de sympathie. La conversation en vint à rouler sur le
cinéma. L’interlocuteur de Pascal Arnaud, le professeur Metzer – ainsi
s’était-il présenté – connaissait bien le milieu. Il parla de divers jeunes
réalisateurs, de la nécessité de subsidier leur effort, de l’intérêt et de la
vanité aussi des compétitions de films expérimentaux.
Pascal dit que sa femme s’occupait de critique cinématographique,
qu’elle tenait la rubrique dans l’hebdomadaire Le Jardin de la Femme et
qu’elle signait Andrée Hache.
— Andrée Hache ! fit le professeur étonné et amusé, mais je la connais.
Elle a beaucoup de talent. Un excellent jugement.
Pascal Arnaud, tout heureux, avait sorti de son portefeuille une
photographie où Andrée, souriante et comme ravie, faisait bouffer des
deux mains ses cheveux blonds un peu fous. C’était une image charmante
où sa femme était presque plus belle qu’en réalité.
— Oui, c’est bien elle, dit Metzer. Elle est vraiment sympathique.
— Vous la connaissez donc ? Vous l’avez déjà rencontrée ?
— À plusieurs reprises, je l’ai vue souvent au Travelling.
— Au Travelling ?
— Une petite boîte où se retrouvent journalistes, comédiens, gens de
cinéma. J’y vais parfois. C’est un petit monde très amusant.
Pascal n’y comprenait rien. Il demeurait silencieux et songeur. Jamais
sa femme ne lui avait parlé de cet endroit, ni d’aucun autre. Cela n’aurait
pas d’importance d’ailleurs qu’elle voie des amis après le travail. Lui-
même, en temps normal, était souvent à Luxembourg pour un jour ou
deux. Il n’avait pas à s’assombrir pour si peu. Mais néanmoins, cette façon
de taire certaines choses le surprenait. Ce n’était pas dans le style
d’Andrée.
— Vous avez l’air bien soucieux tout à coup, fit le professeur. Aurais-je
commis une bévue ? J’en serais vraiment désolé.
— Ne vous en faites pas pour moi, dit Pascal. Je songeais à mon repos
forcé, à toutes ces choses auxquelles m’oblige la Faculté. J’ai le regret
d’une vie normale, où l’on ne fait pas le compte de ses fatigues, ni de ses
joies. Où l’on n’est pas seul avec ses pensées.
Sa langue lui collait à la gorge. Quelque chose s’éboulait en lui, comme
le fait un mur miné par le soleil et le vent. Une pierre se détachait, puis
une autre et, de proche en proche, la brèche s’élargissait. L’idée qu’Andrée
dissimulait quelque chose, même d’insignifiant, le pinçait au cœur, prenait
des proportions considérables.
Il cacha un moment dans ses mains le dénuement de son visage, puis se
redressa et prétexta sa fatigue, les ménagements qu’il devait prendre, pour
mettre fin à un tête-à-tête qui lui causait finalement souci et chagrin.
— Vous me trouverez ici tous les soirs, dit courtoisement le professeur
Metzer. J’aurai grand plaisir à vous revoir.
— Moi aussi, assura Pascal.
Mais il n’en était rien. Cet homme lui avait gâché sa soirée, son séjour
et peut-être sa vie. Il avait l’impression, soudain, de n’avoir dans le monde
que des ennemis, désireux de le tromper, l’obligeant à être toujours sur le
qui-vive, à vivre en état de perpétuelle méfiance. Il en voulait à ce Metzer,
tout en se disant qu’il n’était probablement pas mal intentionné et qu’il
n’avait, en tous cas, aucune raison d’avoir inventé pareille histoire.

Le lendemain, Andrée arriva comme tous les vendredis soir pour le


week-end. Pascal s’était bien promis de ne pas l’interroger d’emblée, mais
de profiter plutôt d’une occasion que pourrait lui ménager la conversation.
Mais ses bonnes intentions faiblirent rapidement. À peine attablé en face
de sa femme, souriante et gentille, Pascal sentit que son propre visage
changeait. C’était plus fort que lui. Il attaqua assez sottement.
— Je vais te poser une question et tu vas me répondre très franchement.
Il la regardait dans les yeux et, malgré l’altération de ses traits, elle
soutint son regard et garda son sourire.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ?
— Il y a… il y a… Est-ce que tu vas parfois au Travelling ?
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un bistrot où se rencontrent des gens du cinéma.
— Je crois bien en effet que cela existe. Mais je ne sais pas où cela se
trouve et je n’y ai jamais mis les pieds.
Pascal Arnaud se renversa en arrière, le visage subitement détendu.
— Mais évidemment ! J’en étais sûr !…
Andrée le regardait interloquée, un peu inquiète.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? demanda-t-elle.
Il le lui expliqua en deux mots, sans rien cacher de l’inquiétude qui
l’avait saisi. Elle eut tôt fait de le rassurer. Il s’agissait évidemment d’une
erreur. Les gens, constata-t-elle, sont vraiment inconséquents ! Ils finirent
par rire de l’incident et passèrent finalement une excellente soirée.
— Il me semble que tu vas tout à fait bien, avait dit Andrée. Sois bien
calme et optimiste. D’ici la fin du mois, tu pourras certainement reprendre
tes activités.
Les journées du samedi et du dimanche passèrent détendues, presque
heureuses, trop rapides. Le temps se montra clément pour la saison. Au
moment de reconduire Andrée à la gare, le soir s’annonçait paisible. Le
vent était tombé. Il y avait dans l’air une douceur étrange. Ils ne virent pas
le soleil sombrer à l’horizon, mais le ciel était tout noyé de reflets. Mauve
cyclamen, orangé, rouge de cuivre se mêlaient en une vaporeuse
luminosité qui, se reflétant sur la mer, en faisait scintiller la surface
apaisée.
Sa femme embarquée, Pascal n’eut de cesse que de retourner au Pilote
pour y rencontrer Metzer et mettre les choses au point. Celui-ci prenait
l’apéritif, le ventre en avant, le haut du corps rejeté en arrière. Cela lui
donnait une allure despotique assez déplaisante. Pascal alla directement
s’asseoir en face de lui, comme s’il était attendu, et parla d’un ton
victorieux.
— Je viens de reconduire ma femme à la gare. Je lui ai parlé de notre
conversation. Figurez-vous qu’elle n’a jamais mis les pieds dans votre
Travelling. J’en déduis donc que vous vous êtes trompé à son propos.
Il regardait avec une satisfaction triomphante son interlocuteur qui ne
put dissimuler un sourire incrédule.
— Je n’aurais pas dû vous raconter cela, dit Metzer. J’y ai repensé
après votre départ l’autre soir. Je n’aurais pas dû… Je m’excuse vraiment.
Mais le nom de votre femme, puis son visage, m’étaient à ce point
familiers, elle-même était si copine avec tous les habitués du petit café,
que vraiment je n’ai pas songé à mal un seul instant. Tout cela n’a
d’ailleurs aucune importance. N’en parlons donc plus, voulez-vous ?
— Si, si, au contraire, parlons-en, insista Pascal.
Il se voulait détaché, mais il sentit une ombre de méchanceté enlaidir
son visage. Je voudrais la taquiner un peu…
— Est-ce bien nécessaire ?
— Oui. Elle verra ainsi que je vais mieux, que je ne suis plus prostré
dans une morne torpeur comme au début de ma dépression. Que je suis
capable de suivre une pensée, de ne pas m’en laisser détourner par
faiblesse ou par lassitude.
Le professeur donna alors de nouvelles précisions. Ce n’était pas
pendable, certes, mais un peu dommage malgré tout. Andrée se montrait,
paraît-il, amusante, vive à la riposte, souvent provocante, aimant les sous-
entendus et riant sans fausse honte aux histoires lestes. Beaucoup de
garçons l’embrassaient en arrivant. C’était là une familiarité courante…
Pascal Arnaud fit bonne contenance et plaisanta sur la duplicité des
êtres et leur besoin de secret, la saveur de l’interdit et la griserie de
l’aventure. Mais le soir, une fois seul, il constata que cela lui faisait mal
de penser qu’Andrée lui cachait quelque chose. Même si c’était sans
importance et n’entachait pas vraiment leurs sentiments réciproques. Sans
doute sa femme avait-elle tu certaines rencontres par souci de ne pas faire
naître chez lui l’inquiétude ou la préoccupation. Mais qu’elle n’ait pas
jugé bon d’en convenir quand il lui en avait parlé, même qu’elle se soit
récriée avec vivacité devant une telle erreur et des propos tenus à la légère,
le portait à croire qu’il y avait là quelque chose d’anormal, de gênant et
finalement de suspect. Partagé entre la confiance et le doute, Pascal
Arnaud s’attendrissait sur les jours heureux qu’il avait connus avec
Andrée. Sans cesse, il revoyait et revivait, avec une acuité déchirante, le
moment où pour la première fois il avait serré contre lui le petit corps nu
de celle qui allait devenir sa femme, la juvénilité de celle-ci, sa tendresse,
sa docilité. La bienveillance et la patience aussi dont elle l’avait entouré
pendant tant d’années déjà. Et voilà qu’aujourd’hui l’idée d’une Andrée
qui lui serait étrangère par certains aspects de son comportement, qui lui
échapperait, qui le laisserait seul, l’assombrissait plus qu’il ne l’aurait cru
possible. Mais il se secouait, se raisonnait. Il avait tort de se chagriner à ce
point. Sa femme d’ailleurs n’était plus tout à fait celle qu’elle avait été.
Elle avait mûri, tout comme lui. La vie les avait petit à petit transformés,
physiquement et moralement, sans qu’ils s’en rendissent compte. Il se
souvenait même qu’avant sa dépression, il avait eu envie à plusieurs
reprises de la tromper.
Mais avec qui ? Il n’avait jamais eu de vraies tentations. C’était
toujours quelque chose de vague, dont il s’amusait en pensée, comme ceux
qui caressent l’idée d’un voyage aux Indes, mais savent bien qu’ils ne
partiront jamais.

La semaine se passa en tergiversations incessantes. Tantôt il enterrait la


question, tantôt il voulait la tirer au clair. Même, s’il le fallait, au prix
d’une tension pénible. Il faillit à plusieurs reprises téléphoner à sa femme,
ou lui écrire, ou la faire mander d’urgence en alléguant son état de santé.
Vint l’heure du retour d’Andrée et celle – dans l’esprit de Pascal – de la
reddition des comptes. Il ne temporisa pas et interrogea sa femme dès sa
descente du train. Elle ne lui avait pas dit toute la vérité. Son informateur
lui avait, depuis, donné des précisions supplémentaires, et combien
troublantes, gênantes pour lui. Il la conjurait à présent d’être franche, de
ne pas s’obstiner dans la dissimulation. Il attendait une explication.
Andrée prit très mal la chose et même haussa le ton.
— Il faut que cela cesse, dit-elle de sa voix des mauvais jours. Je veux
voir ce type qui te monte la tête contre moi et lui dire de te laisser en paix.
Il faut confondre ce mythomane malfaisant et lui prouver qu’il ne me
connaît pas. Qu’il ne m’a jamais rencontrée. Nous allons, tout de suite, le
retrouver.
Ils pénétrèrent bientôt au Pilote, en proie à la plus grande agitation. La
table où siégeait d’habitude le professeur Metzer était vide. Andrée voulut
l’attendre. Ce fut en vain. Ils rentrèrent donc à la pension avec, sur le
cœur, tout le poids d’une explication manquée. Mais Andrée avait marqué
un point et sa détermination semblait avoir eu raison de l’irritation de
Pascal.
Le lendemain matin, en allant chercher des cigarettes, celui-ci eut une
désagréable impression. Derrière une charrette à bras, chargée de légumes,
de pommes et de noix, un marchand d’allure rustique lui rappela la
silhouette et la prestance du professeur. C’étaient bien les mêmes yeux
aussi ! D’ailleurs l’homme lui faisait un petit signe de connivence. Pascal
en éprouva de l’alarme. Il restait là, immobilisé, à réfléchir. Enfin, il
croyait réfléchir, car déjà la fatalité s’était emparée de lui et son destin
n’avait plus que faire de ses réflexions. Lorsqu’il voulut adresser la parole
au marchand ambulant, celui-ci se trouvait entouré d’un groupe de clients.
Il fut soulagé de trouver un prétexte à ne pas nouer le dialogue.
Plus tard dans la journée, alors qu’il se promenait sur la digue avec
Andrée qui n’avait plus parlé de rien, il vit venir à leur rencontre une
grande femme qui ne lui parut pas inconnue. Elle avait les yeux sombres
du professeur, les yeux aussi du marchand ambulant. Il reconnaissait ce
visage plein de malice, cette fausse bonhomie. Arrivée à sa hauteur, elle
tourna le visage vers lui et sourit. Elle avait l’air de dire : « Ah, la voilà
cette fameuse Andrée Hache ! Je la connais. Je la vois souvent…»
— Tu as remarqué cette femme ? demanda Pascal. Tu ne la connais
pas ?
— Non. Qu’est-ce qu’elle a de spécial ?
— Rien. Elle ressemble à quelqu’un… Au professeur Metzer.
— Bon ! On l’avait oublié, celui-là !
On l’avait aussi perdu. Car leurs recherches pour le retrouver furent
vaines.

Andrée repartie, Pascal se nourrit à nouveau de son obsession. Au point


qu’il crut reconnaître encore « l’informateur » sous les apparences les plus
inattendues : le cocher d’un fiacre, un agent de police, une religieuse, un
facteur… Toujours le même visage avenant et hypocrite, les mêmes yeux
sombres luisants de malice. Ces rencontres s’échelonnèrent sur quelques
jours, mais le jeudi de cette semaine-là, n’y tenant plus, Pascal Arnaud prit
le train pour Bruxelles et se mit en quête du fameux établissement où sa
femme, prétendument, retrouvait ses amis à son insu. Il tenait l’adresse du
professeur Metzer ; il l’avait notée sur un sous-verre en carton, encore
humide d’une trace de bière.
C’était dans une rue peu fréquentée, derrière le musée. Au numéro 21.
Sa déception fut grande en constatant que de nombreux immeubles y
avaient été abattus et qu’un immense bâtiment impersonnel, occupé par
une administration, avait pris leur place. Il n’y avait plus de « 21 », mais
une plaque indiquait « Régie des Téléphones et Télégraphes 19-25 ». Le
petit café qu’il cherchait avait été absorbé et digéré par l’urbanisme.
Il se trouva très désemparé, frustré, en proie à une immense tristesse. Il
allait et venait, incertain sur ce qu’il allait faire, quand l’idée lui vint
d’interroger un brocanteur qui, de l’autre côté de la rue, l’observait sur le
pas de sa boutique. C’était un petit homme très maigre et très pâle, de
cette extrême politesse qui est la ruse des vieillards.
— En effet, lui confirma celui-ci, il y avait ici naguère un petit
établissement fréquenté par des filles, des journalistes et des artistes. Mais
il y a bien dix ans qu’il a disparu. Tout le coin d’ailleurs a été démoli. Ces
vieilles maisons avaient de beaux jardins. En pleine ville, cela représente
une grande valeur immobilière. Je me souviens très bien de ce bistrot ; la
serveuse m’apportait mon café tous les après-midi.
— Vous avez encore le nom en tête ?
— Bien sûr, c’était Le Travelling. Je n’ai jamais su exactement ce que
cela voulait dire. C’est de l’anglais, n’est-ce pas ?
Pascal Arnaud écoutait à peine. Il regardait l’endroit où ne restait nulle
trace du Travelling ni de ceux qui l’avaient fréquenté, ni de leurs amours,
de leurs ambitions ou de leurs peines.
— Savez-vous qu’il s’est passé là un drame, il y a quelques années,
raconta le vieillard. Un homme encore jeune, malade sans doute, déprimé,
y a surpris sa femme en conversation avec quelques amis. C’était bien
innocent. Mais on avait dû avertir ce mari vindicatif, car il se présenta
armé. Il ne dit rien, ne demanda rien et tira deux coups de feu sur celui
qu’il imaginait son rival. Il sortit alors prendre un bidon d’essence dans sa
voiture, en répandit le contenu un peu partout, au milieu de l’affolement
général, et bouta le feu à la baraque.
— Mince ! murmura Pascal Arnaud avec, malgré tout, un peu
d’admiration. Et qu’est devenu ce justicier expéditif ?
Il espérait qu’il n’avait pas eu trop d’ennuis. Il se sentait curieusement
proche de lui. Cela lui faisait chaud au cœur qu’un mari outragé ait réagi
virilement.
— Je crois qu’il est devenu complètement fou, car il l’était déjà à
moitié. Je sais qu’il a été interné dans un asile pendant quelques années. Il
vit toujours, quelque part en province. Sa victime aussi, d’ailleurs, qui
n’avait été que légèrement blessée.
— Quelle drôle d’histoire ! murmura Pascal, rêveur.
— Tout cela est né, semble-t-il, de la méchanceté gratuite d’un inconnu
qui aurait alerté le mari sur la conduite de sa femme, l’aurait en maintes
occasions informé des écarts, vrais ou faux, de celle-ci. Ainsi sans raison,
apparemment, en y prenant un malin plaisir, en attisant la rancœur et la
jalousie du pauvre garçon, on avait poussé à bout celui-ci. Mais de là à
devenir criminel et incendiaire, cela paraît un peu excessif. Si tous les
maris soupçonneux agissaient de même, où irions-nous ?
Pascal ne put s’empêcher de sourire malgré sa perplexité.
— Et la femme ? demanda-t-il.
— Ah ! Celle-là ! Elle court toujours !
Le petit vieux dit cela drôlement, de façon presque amusée, avec un
étrange plissement des yeux. Et à mesure que Pascal l’écoutait parler, il
voyait les traits de son interlocuteur se modifier, un autre visage se
superposer, se substituer au sien, se marquer d’une attention impérieuse,
d’une joie mauvaise qu’il reconnaissait. Oui, c’était bien l’autre, toujours
différent et toujours semblable, avec son diabolique besoin de le torturer.
À présent, il ne lui faudrait même pas poser ses affreuses questions, ni
procéder par insinuations insidieuses. La lueur qui brillait dans ses yeux
résumait tout ce qu’il pourrait dire et faire entendre… Cela ne finirait-il
donc jamais ?
Pascal Arnaud glissa la main droite dans la poche de son veston et tira
au jugé à travers l’étoffe.
Il ne toucha personne, parce qu’il n’y avait personne. La rue était
déserte, bordée de grands immeubles administratifs récents. Un peu de
fumée montait de son vêtement. Mais il y avait dans la glace qui doublait
la porte d’entrée d’un bâtiment sévère, deux trous ronds étoilés. Il
regardait autour de lui, égaré, ses yeux cherchant en vain le brocanteur et
sa boutique. Ils avaient disparu. Avaient-ils d’ailleurs jamais existé ? Il ne
voyait là qu’un grand building tout en vitre et en ciment et, un peu plus
loin, un chantier clos de hautes palissades couvertes d’affiches pour un
emprunt d’État, au-dessus desquelles une énorme grue peinte en jaune
poussait son long cou métallique.
— Ce n’est rien, répétait Pascal Arnaud, apaisé et penaud, au milieu
d’un groupe qui s’était formé. Je vous assure, ce n’est rien du tout.
Il avait remis son arme au concierge, et celui-ci, bien ennuyé, allait
tâter les trous ronds dans la belle glace neuve.
— Et maintenant ? se demandait Pascal. Et Andrée ? Quelle sera son
attitude ?
Au fond, le diable seul, car il ne pouvait s’agir que de lui, saurait
comment tout cela allait finir.
LA DAME DE
SAINT-PÉTERSBOURG

Pour ne pas la laisser s’échapper, j’ai fixé une chaîne à sa


cheville.
Arrabal.

Toute la journée, le souvenir imprécis de ce songe étrange et malsain


l’avait poursuivie. À son travail même, auquel elle prenait toujours intérêt,
elle s’était trouvée maintes fois distraite, préoccupée, l’esprit ailleurs. Au
point qu’à la pause de midi, Aurélia avait préféré quitter son bureau et
aller manger seule au-dehors pour se secouer, pour essayer de vider de sa
substance ce souvenir obsédant et néanmoins sans véritable consistance.
Les circonstances exactes de son rêve lui échappaient, mais il
demeurait en elle une sensation désagréable de curiosité insatisfaite,
d’imprudence et d’humiliation, et même de meurtrissure. Impossible,
malgré toute son application, de reconstituer ce qu’elle avait vécu pendant
son sommeil. Elle savait seulement que ce n’était ni banal, ni innocent.
Aucun personnage ne surgissait de cette brume et son impuissance à
nettoyer sa pensée ou à la préciser, lui causait une irritation qui tournait au
malaise.
Avait-elle rêvé d’ailleurs ? Toutes ces choses qui se déroulaient en elle
comme des lambeaux de nuages déchirés, avec une lenteur à lui donner le
vertige, étaient-ce des souvenirs en train de se dissiper ou, au contraire, le
germe encore nébuleux d’une pensée qui peu à peu prendrait corps ?
Aurélia flânait à présent dans une rue très animée, cherchant au contact
des passants anonymes un réconfort à sa vacuité.
Le regard d’une inconnue qui la croisait l’accrocha et elle sentit à cet
instant que quelque chose allait se produire où elle serait engagée.
Elle se retourna. La femme s’était arrêtée aussi. Elles marchèrent l’une
vers l’autre comme si elles s’étaient reconnues. Elle entendit qu’on lui
disait : « Je savais bien que nous nous rencontrerions un jour. »
C’était une femme déjà âgée, soignée, mais d’une élégance un peu
baroque qui pouvait faire songer à une Russe blanche, dont l’enfance se
serait passée à Saint-Pétersbourg. L’inconnue la dévisageait avec un
intérêt où perçait une assez inquiétante avidité. Elle avait les yeux très
bleus, très pâles, insondables, et autour d’un visage rieur d’amusantes
bouclettes blondes et grises.
Aurélia se sentit devenir toute molle, sans volonté, aussi faible et
démunie qu’une enfant abandonnée. Déjà l’inconnue lui prit le bras avec
une gentillesse un peu insolite. Ensemble elles se mirent à marcher
comme l’auraient fait des amies de longue date.
Qui était donc cette femme qui lui avait dit avec tant d’assurance
qu’elles devaient un jour se rencontrer ? Que lui voulait-elle ? Pourquoi,
elle-même, avait-elle commis la sottise de se retourner vers elle, au lieu
de poursuivre sa route ? D’où lui était venu ce trouble en la croisant et
pourquoi acceptait-elle à présent de marcher à son côté, cette main
inconnue appuyée à son bras ?
Elle savait qu’elle commettait une imprudence, mais une curiosité
étrange l’entraînait à ne point résister. Cette femme, surgie du point mort
de son désœuvrement, était pour elle, désormais, l’Aventure. Elle s’y
abandonnait, anxieuse mais consentante.
Peu de mots furent échangés. Des banalités sur l’encombrement du
lieu, le nombre croissant des automobiles, un film à l’affiche d’un cinéma
et qu’elles n’avaient aimé ni l’une ni l’autre.
L’inconnue avait la voix chaude, un léger accent slave, un visage
éclairé d’une gentillesse malicieuse. Accoutrée comme elle l’était, avec ce
curieux chapeau bordé de fourrure brune, ce tailleur noir qui laissait voir
un jabot et des manchettes de dentelle, ce bijou ancien à son revers, elle
était vraiment digne d’être comparée à une dame de Saint-Pétersbourg.
Par elle entraînée, Aurélia sentait que leur cheminement n’était plus
dicté par le hasard et la fantaisie, mais qu’une détermination précise
l’orientait désormais.
Elles avaient quitté les quartiers animés pour des artères toujours plus
désertes, qui longeaient à présent des arrière-bâtiments, des ateliers, des
entrepôts. Les murs s’écaillaient, des affiches anciennes partaient en
lambeaux. D’un cirque annonçant son spectacle révolu, on voyait encore
l’image délavée d’un lion rugissant.
À travers les grandes grilles closes, on pouvait discerner des camions
rangés dans des cours d’usines.
Un étrange silence régnait en ces lieux désertés.
— Où me menez-vous donc ? demanda Aurélia en ralentissant le pas.
— Nous arrivons bientôt.
La femme avait pris sa main dans la sienne. Du bout d’un doigt elle la
caressait. Et à travers son gant cet attouchement avait quelque chose de
persuasif.
Aurélia s’était arrêtée, indécise. Elle aurait voulu ne pas aller plus loin,
revenir sur ses pas, s’encourir. La dame de Saint-Pétersbourg qui l’avait
devinée la retint et lui dit doucement :
— Je vous demanderai de ne pas oublier ma petite commission. Elle
ajouta avec un petit sourire à peine embarrassé.
— C’est l’usage…
Aurélia se dégagea brusquement. Ceci la ramenait à la réalité. Elle fit
front, résolue.
— Commission pourquoi ?
— Oh ! voilà la biche effarouchée à présent ! D’où lui vient soudain
cette fierté et pourquoi cette colère dans ses jolis yeux ? Il est temps
encore de faire demi-tour, ma petite !
Et ouvrant les bras, elle lui montrait le chemin libre et n’entendait pas
peser sur sa décision.
Quel sortilège émanait donc de cette femme ? Aurélia aurait voulu la
prendre au mot, rompre là, partir d’un pas décidé. Même, elle se voyait
déjà s’éloigner dignement. Mais dans le même instant, elle n’en avait plus
envie, elle hésitait à choisir la fuite, elle n’avait pas assez de volonté pour
renoncer à savoir. Savoir quoi ? C’était bien là vraiment la tentation.
— Va pour la commission, dit-elle. Ce sera combien ?
— Le quart de la prime, risqua l’autre. C’est l’habitude.
— Aurélia baissa la tête. Déjà elle était convaincue. Qu’était-ce donc
que cette prime ? Et qui la lui paierait ? Et pourquoi ?
— Venez donc. Il est l’heure. Il ne faut pas être en retard.
Elles reprirent leur marche, d’un pas plus rapide, et il sembla à Aurélia
qu’elles refaisaient à toute vitesse le chemin parcouru, comme dans un
film dont on accélère le mouvement. Elle reconnaissait les endroits où elle
avait passé quelques minutes ou peut-être quelques années plus tôt. Mais
sa compagne compliquait l’itinéraire à dessein, si bien qu’elle put
comprendre qu’elles ne s’étaient pas éloignées autant qu’elle l’avait cru de
leur point de départ.
Le soir tombait. Les lumières qui s’allumaient un peu partout avaient
changé toute l’atmosphère des lieux. On se serait cru dans une autre ville.
La rumeur des quartiers très fréquentés, qu’on devinait maintenant tout
proches, avait quelque chose de rassurant. Elles ralentirent l’allure,
laissèrent passer un couple qui parlait haut (« et d’ailleurs je l’ai dit à ta
belle-sœur…» disait la femme d’une voix méchante), puis s’arrêtèrent.
— Nous y voilà ! dit la dame de Saint-Pétersbourg.
Elles étaient devant la porte d’une vieille maison à volets clos, une
porte d’un vert délavé, avec une boîte aux lettres comme une bouche noire.
Aurélia vit sa compagne chercher dans son sac avec un peu de fébrilité, en
sortir une clef, relever la tête d’un air triomphant.
Elles entrèrent et demeurèrent un instant dans l’obscurité, le temps de
refermer la porte derrière elles et de faire la lumière.
Elles étaient dans un grand hall garni de flambeaux baroques. De
lourdes tentures mauves encadraient des glaces anciennes. Une carpette
précieuse était jetée au travers des dalles noires cirées. Dans le fond, un
escalier à la rampe sculptée montait vers l’étage en dessinant une courbe
harmonieuse.
— Permettez-moi de vous débarrasser, dit la dame de Saint-
Pétersbourg en souriant d’une façon complice. Et elle aida Aurélia à
quitter la veste de son tailleur. Ce faisant, elle lui caressa avec lenteur et
insistance le dos et les reins.
— Je vous laisse à présent. C’est à l’étage. Bonne chance.
Elle fit une drôle de petite révérence et s’esquiva prestement par une
porte latérale.
Aurélia n’avait pas peur. Elle attendait. Elle savait désormais ce qui
allait se passer. Elle regardait droit devant elle dans la direction de
l’escalier…

L’homme descendait les marches avec une lenteur calculée. Il était


grand et mince. Elle ne distinguait pas son visage, mais elle savait qu’elle
allait le reconnaître. Il se tapotait la jambe avec une mince cravache
flexible.
Elle comprit qu’elle allait revivre son rêve ou que, peut-être, celui-ci
commençait seulement.
Elle ferma les yeux et croisa les mains sur sa poitrine.
LA POULE NOIRE

La haine n’est qu’une défaite de l’imagination.


Graham Greene.

C’était un bête petit jardin de ville. Enclos de hauts murs, non chaulés
depuis des années et verdis en leur partie basse. On y voyait un gros
peuplier bruissant et ombreux, refuge, certains jours, d’oiseaux bruyants,
des tristes massifs d’hortensias au feuillage trop pâle, poussant leurs
feuilles anémiques vers la lumière trop rare. Ici et là de grandes fougères
nourries d’humidité, quelques plants de fraisiers retournés à l’état
sauvage, des dalles moussues et une vasque de pierre bleue où
pourrissaient des débris végétaux.
Sylvain Aymar surveillait le jardin. Comme il surveillait tout et
chacun. Sa femme, ses voisins, ses fournisseurs, les rares parents qui lui
faisaient encore visite.
Il avait la soixantaine largement sonnée, mais vigoureuse encore, le
visage amer, le caractère instable et l’esprit occupé sans cesse de noires
pensées. De corpulence lourde, il avait l’apparence d’un cabaretier
retraité, sans la bonhomie, ou celle d’un camionneur, sans le courage
physique.
Pour le moment, face à la fenêtre, il venait de s’accroupir, les mains à
la tablette de marbre, le nez au raz de celle-ci. Il épiait. Il se déplaçait
tantôt à droite, tantôt à gauche, prenant grand soin de se dissimuler, et les
mouvements de son gros derrière avaient une vivacité insolite et comique.
Lorsqu’il entendit, en bas, se refermer la porte d’entrée de la maison, il
sut que sa femme était revenue et, se redressant avec un peu de peine tout
de même, il alla s’asseoir dans un fauteuil de cuir, au coin de la cheminée,
près de la télévision, et simula hypocritement le sommeil.
Féla entra dans la pièce, les bras chargés de paquets qu’elle posa sur la
table ronde. Au bruit qu’elle fit, le faux dormeur sursauta comme un qui
sort de ses rêves et murmura d’une voix plaintive et effrayée :
— Quoi ? qu’est-ce que c’est ?
— C’est moi, dit Féla.
C’était une femme alerte et saine, bienveillante en général, mais vite
agacée par la bêtise ou la méchanceté, belle encore et le sachant.
— Ah ! c’est toi… Où étais-je donc ?
— Tu dormais.
— C’est ça, je dormais. C’est fou ce que je peux dormir maintenant.
Quand je pense à moi…
— … ce qui est rare…
— … je me dis que je suis un grand malade. Que j’ai besoin de
beaucoup de ménagements, de ne pas être contrarié. C’est terrible cette
sensation de faiblesse, cette demi-absence.
Féla, qui connaissait la rengaine, ramassa ses emplettes et passa dans la
cuisine. On put entendre des armoires ouvertes et refermées avec vigueur,
l’eau couler, le réchaud à gaz s’allumer en faisant « plof », puis le
ronronnement rapide d’un moulin à café électrique.
Sylvain Aymar se leva alors prudemment et franchissant sans bruit les
quelques mètres qui le séparaient de la fenêtre donnant sur le jardin, il
reprit son guet et sa curieuse gymnastique.
Maintenant il pouvait la voir. Elle était toute jeune et noire, d’un noir
luisant d’anthracite. Sa poitrine était marquée d’une ligne rouge verticale,
étonnante comme une flamme. Sa crête commençait à peine à pousser.
C’était une poule sans aucun doute, mais elle avait l’apparence d’un
oiseau plus racé, plus fin, d’une autre espèce, exotique et ambigu.
Comment avait-elle pu s’introduire dans le jardin et d’où pouvait-elle être
venue ? Elle avait dû franchir le haut mur, à la suite d’un long vol plané et
maintenant, au pied de celui-ci, elle avait dû renoncer à repartir. Elle se
trouvait prise dans un étroit enclos, formant comme un puits, sans recul
suffisant pour prendre de la hauteur, prisonnière.
Par instants, elle apparaissait à découvert, gloussait, poussait la tête en
avant en deux ou trois saccades brusques, puis elle se dérobait derrière un
plant d’hortensias ou de fougères. Elle avait une allure gaillarde, un peu
provocante, des manières de coq, une patte haut levée, le col tendu. On
aurait dit parfois qu’elle bombait la poitrine, redressant la tête d’un air de
défi, puis l’inclinant un peu sur le côté comme pour regarder insolemment,
de son œil rond, presque artificiel.
Le silence s’était fait dans la cuisine et Sylvain Aymar regagna
vivement son fauteuil. Ce fut de justesse ! Féla pénétrait dans la pièce.
Elle n’avait pas remarqué son manège. Il la contempla d’un air triste et
résigné, se tenant le pouls, puis portant la main à son cœur.
— Ça ne va pas ? demanda Féla.
— Je me sens très essoufflé.
Il prenait un visage misérable et douloureux. Féla respira fort. Était-ce
pour marquer de l’impatience ou de la commisération ? Il vit sa poitrine se
gonfler. C’était une jolie poitrine, bien plantée, encore ferme. Quand sa
femme tourna la tête et le regarda de côté, il trouva entre son œil et celui
de la poule noire une ressemblance qui l’amusa. Il ne put s’empêcher de
rire. Et ce rire, d’abord discret, s’amplifia à mesure que l’œil marquait
plus d’étonnement. Il eut bientôt une résonance forcée, presque méchante.
— Qu’est-ce qui te fait rire ainsi ? demanda Féla mal à l’aise.
— Rien.
Elle haussa les épaules, mais il riait de plus belle, il hoquetait, il
s’essuyait les yeux.
— Ne ris pas comme cela, tu te fatigues le cœur.
Il y avait là, sans doute, une intention ironique. La recommandation
l’atteignit comme un coup. Il s’arrêta net, une main à la poitrine, eut une
expression de détresse et murmura :
— Dire que je n’ai même plus la force de rire à présent…
Féla ne dit rien. Elle disposa le couvert sur la table, sans lui donner un
regard.
— Dans dix minutes, ce sera prêt.
— Je ne sais si je mangerai, dit-il. Je ne me sens pas très bien.
— Si, si… Tu mangeras. Tu manges toujours. Trop d’ailleurs.
Dès qu’elle fut retournée à la cuisine, il ouvrit doucement l’armoire-
bibliothèque et en sortit le dictionnaire médical. Que de bonnes heures il
avait passées grâce à ce gros livre, à y chercher les symptômes de la mort
prochaine de ses ennemis ! Il y avait là une cachette. Elle contenait une
bouteille de whisky. Hâtivement debout, il avala deux gorgées et remit tout
en place.

Le lendemain, il avait longuement ruminé la mauvaise humeur qui ne


le quittait pas, puis il était descendu au jardin.
Pas un bruit. À chacun de ses pas le gravier un peu moussu crissait sous
son poids. Au-delà des hauts murs, il y avait d’autres jardins, enclos
comme celui-ci et recelant sans doute le même mystère et le même
abandon. Chaises en fer rouillées, caisses pourries, pots de terre emboîtés
qui ne serviraient plus à rien, bouteilles vides dont les étiquettes s’étaient
depuis longtemps décollées sous la pluie, gratte-pieds de fonte enfoncés
dans le sol, râteaux abandonnés… aucun signe de vie.
C’est à ce moment que la poule noire apparut, sortant du fouillis
végétal. Un sentiment de joie extraordinaire l’envahit. Son visage amer
s’éclaira. Il se fit tendre, rassurant, engageant, afin d’encourager l’oiseau à
s’approcher.
— Viens, petite poule, disait-il, en s’accroupissant en face d’elle.
Viens, tu auras des graines.
Il tendait la main vers elle, agitant les doigts amicalement. Mais la
poule ne bougeait pas. Il prit, au fond de sa poche, quelques croûtes de
pain dont il s’était muni et les lança dans sa direction. Elle daigna en
piquer une du bec et s’esquiva prestement. Il enrageait !
Devant l’insuccès de ses efforts de séduction, il se tint coi. Dissimulé
derrière la porte de la buanderie, un bâton au poing, il demeura immobile à
guetter, le cœur battant. Il était seul à la maison et n’était pas pressé. Une
pensée méchante l’avait effleuré tout d’abord, mais avait ensuite pris
possession de son esprit comme un champignon vénéneux qui se
développe rapidement, lourd de substance maléfique.
Au moment où la poule, inconsciente d’être observée, passa à sa portée,
il la frappa violemment, l’envoyant rouler caquetant et affolée dans le
lierre. Il ne se montra pas et resta terré dans sa cachette en proie à une joie
mauvaise.
La poule ne comprenait pas ce qui venait de lui arriver. Elle gloussait
inquiète, à petites saccades sonores et avait été durement touchée. Son aile
gauche, à demi déployée, pendait tristement, cassée peut-être.
Sylvain Aymar triomphait en silence. Quelque chose d’indéfinissable
lui illuminait l’âme. Quelque chose de laid, il s’en rendait confusément
compte, mais d’agréable.
Il posa son bâton, ne vit plus la poule, retirée dans son refuge végétal,
et remonta à l’étage sans faire de bruit. Il vit son visage dans la glace en
passant dans le couloir et s’en trouva satisfait. Il se fit un grand sourire
complice et se frotta les mains.
Dans son fauteuil, il s’était endormi très rapidement, et se réveilla en
sursaut lorsque Féla apparut. Il eut conscience, sur-le-champ, que quelque
chose de très important venait de se passer. Féla avait le bras gauche en
écharpe et le visage défait.
— Je me suis démis le bras, dit-elle avec un sourire contraint. Mais j’ai
pu heureusement me faire soigner presque instantanément grâce à un
automobiliste complaisant et secourable.
— Tu es monté dans la voiture d’un inconnu ? demanda-t-il stupéfait.
Je t’ai cependant toujours défendu de le faire. Je t’ai dépeint assez souvent
les dangers d’une telle imprudence.
Féla haussa son épaule valide.
— C’était un homme très aimable, très empressé. Il m’a conduite dans
une clinique privée, dirigée par un de ses amis qui m’a fait soigner sur
l’heure.
— Mais qui est ce type ?
— Peu importe.
— Tu dois le revoir ?
— Qui sait ? (Elle le taquinait.) Tu aurais pu tout de même me
demander comment cela s’est produit…
— Ça m’est bien égal ! Ce qui me déplaît, c’est que tu montes, pour un
oui pour un non, dans la voiture d’un inconnu.
— Ce n’est plus un inconnu, dit-elle, avec un sourire indéfinissable.
Il la regarda longuement, comme pour percer le secret de ses pensées,
puis se rencogna dans son fauteuil. Tout cela méritait réflexion. Il ravala
sa hargne mais, à la vérité, il était dévoré de sourde jalousie et d’une
colère impuissante.
*
**
La deuxième agression de Sylvain Aymar contre la poule noire eut lieu
quelques jours plus tard. En l’absence de Féla, il descendit pour se mettre
à l’affût au jardin, muni d’un singulier instrument de son invention. Un
manche de brosse prolongé d’une fourchette, solidement maintenue par le
moyen de deux bagues métalliques réglables. Les dents de l’ustensile
avaient été affilées à la lime, très minutieusement, et avaient acquis de ce
fait une agressivité plus meurtrière.
Quand la poule, trompée par la quiétude apparente du lieu, passa à sa
portée, il lança en avant son bras armé. Détente aussi foudroyante que
celle d’un serpent qui attaque. La poule fut atteinte à la patte droite et cela
fit un beau vacarme, comme si tout un poulailler en péril clamait son
effroi et sa terreur.
Le coup était manqué ! La bête folle de peur et de douleur s’était jetée
contre le mur et le lierre frissonna longtemps tandis qu’elle cherchait un
endroit où se blottir.
Ce ne serait plus aujourd’hui qu’il en aurait raison ! Sylvain Aymar
déplora sa maladresse et, à regret, démonta son arme. Il en dissimula les
divers éléments derrière trois vieux seaux en fer galvanisé emboîtés les
uns dans les autres. Cela fait, il remonta à l’étage, s’affala dans son
fauteuil, rumina de mauvaises pensées et finalement s’assoupit.
Au retour de Féla, deux heures plus tard, il fut à peine surpris de lui
voir un pansement à la jambe droite. Une bande de gaze blanche entre
cheville et mollet. Il fut sur le point de s’informer de ce qui était arrivé,
mais préféra tout ignorer. Tout cela ne l’intéressait plus. Il avait d’autres
préoccupations.
— Tu ne remarques rien ? dit Féla un peu agressive.
Il la dévisagea de la tête aux pieds et s’exclama avec une émotion
admirablement feinte :
— Ah ! mais tu es blessée ! Que s’est-il passé ? Un accident d’auto
peut-être ?
Et il ajouta, assombri et soupçonneux :
— J’espère que tu n’étais pas dans la voiture de quelqu’un… Enfin
dans une voiture où tu n’aurais pas dû être.
Féla rougit à peine. Était-ce gêne ou colère rentrée ?
— Ça devient une idée fixe !
— Mais c’est pour ton bien. Quand je n’y serai plus, tu verras à quel
point ma protection, ma sollicitude te manqueront.
Il avait l’air patelin et faux. Il laissa aller sa tête en avant, se prit le
front dans les mains et s’abîma dans une songerie entrecoupée de soupirs.

Ce jour-là, il avait décidé de porter un grand coup. Féla était chez le


coiffeur. Il avait deux heures devant lui. Il commença par défaire son col,
car il aurait à « combattre ». Puis il but un grand verre de whisky, qu’il alla
rincer sous le robinet, à la cuisine, pour ne pas laisser de traces. Enfin,
dans le tiroir de la commode, il prit la paire de longs ciseaux aigus, offerte
jadis, en cadeau d’étrennes, par la Banque du Crédit, et la glissa dans sa
poche intérieure, pointes vers le bas. Alors il descendit dans le jardin avec
des précautions de braconnier.
La poule noire ne se montrait pas. Elle se tenait terrée quelque part
dans les hortensias ou les fougères. Il s’accroupit et attendit longtemps.
Enfin, à quelques mètres de lui, il la vit passer, pattes hautes, avec des airs
triomphants, l’œil arrogant, la plume lisse, sortant d’un couvert pour en
gagner un autre. Il ne bougea pas, mais sentit son cœur battre plus fort. Ce
goût amer qu’il connaissait bien, celui de la haine à son comble, emplit sa
bouche et il en tira une sorte de satisfaction mauvaise.
Il bondit, au moment où la poule hésitante se trouvait dans l’angle de la
buanderie et de la remise à outils, et la coinça fort chanceusement contre
le mur.
Maintenant qu’il la tenait solidement à deux mains, qu’il
l’immobilisait complètement entre ses gros genoux pour l’empêcher de
battre des ailes, qu’il la tenait enfin à sa merci, au point suprême donc de
son triomphe et de sa victoire, il se mit à hésiter. Sa fièvre parut tomber. Il
ne savait plus exactement ce qu’il avait cherché avec tant de rage,
lorsqu’il s’essoufflait à capturer sa proie. Pour peu, il lui eût rendu la
liberté. De s’être affirmé le plus fort, il en voulait moins tout à coup à sa
victime. Mais, sans qu’il sût exactement pourquoi, la pensée de Féla
traversa son esprit et il frissonna d’une colère qui rapidement se nourrit
d’elle-même. Il fallait en finir. Cette femme lui en avait trop fait voir. Elle
le traitait comme un enfant difficile, mais responsable à demi. Elle était
riche et lui pauvre. Depuis trop d’années, l’amertume de cette infériorité
matérielle le minait. Il devait prendre sa revanche. Et l’immolation de la
poule, dont il sentait la vie battre entre ses cuisses, acquérait soudain une
valeur symbolique et libératoire. La serrant bien entre les jambes, il lui
releva la tête de la main gauche, et chercha à lui ouvrir le bec. Il prit de la
main droite les longs ciseaux dont il s’était muni. Il se souvenait du geste
de sa grand-mère égorgeant les poulets en leur tranchant l’intérieur de la
gorge d’un coup de ciseaux par le bec introduits. Il voyait encore cette
drôle de petite langue dure, les plumes du cou hérissées, l’œil affolé. Puis
le sang qu’on faisait dégoutter et qui éclaboussait le sol et le tablier de la
grand-mère, tant la tête de l’oiseau supplicié s’agitait encore. Il se rappela
qu’à ces victimes on faisait ingurgiter au préalable quelques gorgées
d’alcool pour les anesthésier ou pour adoucir leur chair, ce qui les faisait
atrocement suffoquer. Il aurait dû songer à prendre du whisky. Mais c’était
beaucoup de complications et cette tension le fatiguait déjà.
Il maintint la tête droite, le bec ouvert sous la pression latérale de son
index et de son pouce et fit le geste rituel…
Mais la poule noire se débattait furieusement, faisant dévier la pointe
des ciseaux qui malencontreusement, mais violemment, vint s’enfoncer
dans son poignet. Cela ne lui fit pas tellement mal mais, d’émotion, il
lâcha la poule, qui disparut à l’instant. Il s’était sérieusement blessé. De
son poignet, un sang vif sortait en petits jaillissements à chaque battement
de son cœur.
« C’est une artère » pensa-t-il ; mais il restait là, les ciseaux brandis
dans la main droite, plus occupé d’en finir avec la poule que de se mettre
un garrot. Derrière une caisse emplie de terreau, elle venait de reparaître.
Il voyait sa petite tête noire mobile et sa poitrine barrée d’un trait rouge
vertical. Elle le regardait, le défiait. Pendant ce temps, son sang continuait
à couler.
C’était si grave qu’il prit peur et appela au secours. Ce qui fit
disparaître la poule. Il était assis par terre. Il n’attendait plus l’aide de
personne, désespéré et affreusement inquiet. C’est alors qu’apparut Féla,
comme une justicière.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je me suis blessé. Vite un médecin !
Il lui tendit les ciseaux, qu’elle affecta de ne pas voir.
— Je vais téléphoner.
Elle rentra dans la maison. Elle était calme. Elle ne s’approcha pas du
téléphone. Elle alla à la fenêtre et regarda dans le jardin pour assister à
l’étrange spectacle.
Il était toujours assis par terre. Il regardait son sang couler. Parfois il
levait la tête vers le ciel, comme s’il attendait de là quelque secours.
La poule noire était sortie de sa cachette de verdure. Elle se tenait
immobile en face de lui. Il ne la vit pas tout d’abord, mais fut soudain
submergé de rage.
Il ramassa les ciseaux, tenta de se mettre debout. Mais cela n’allait pas.
Il glissait dans la terre grasse et entreprit alors de se déplacer sur les
genoux, puis bientôt en rampant sur les coudes, à mesure qu’il perdait ses
forces. Il pourchassait maladroitement l’animal qui paraissait abuser de sa
supériorité. La bouche tordue, le visage ruisselant d’une sueur mauvaise, il
se traînait misérablement, stupidement. Il n’y voyait plus clair. Quand il
s’avançait, avec quelle peine, dans une mauvaise direction, la poule
revenait vers lui, semblait l’appeler, le remettre sur le droit chemin, lui
dire « par ici, par ici…» À ce jeu insensé, il épuisa ses dernières forces. Il
s’immobilisa enfin, ouvrit et ferma les doigts à plusieurs reprises. Il resta
allongé face contre terre…
Alors Féla quitta son poste d’observation et descendit au jardin. Le
cœur vidé de son mari ne battait plus. Il gisait sur le ventre, les bras
étendus, le visage souillé de terre, les vêtements en désordre comme un
cadavre oublié sur un champ de bataille.
La poule noire vint picorer le sol où du sang s’était répandu et formait
de petits caillots pareils à des grains couleur de prune. Elle avait l’air de
trouver cela excellent. Son œil rond luisait. L’œil de Féla qui la regardait
faire luisait aussi.
La femme s’accroupit ensuite et ouvrit les bras. La poule sauta dans
son giron. Tandis qu’elle caressait l’oiseau d’une main, elle déboutonna de
l’autre son corsage. Puis elle appuya la bête, chaude et douce, contre sa
chair nue. Elle sentait battre le cœur de la poule tout contre le sien et
caressa celle-ci avec tendresse, insistance, reconnaissance.
Alors, il se passa une chose étonnante, qui tenait à la fois de la
transmutation et de l’osmose.
La poule noire, qui n’avait été que la projection matérielle de Féla, se
fondait imperceptiblement en elle, était absorbée, intégrée, retrouvait en
quelque sorte la matière-mère dont elle était issue.
Pendant que s’opérait cette fusion silencieuse, les yeux de Féla
devenaient fixes, cerclés d’or, comme des yeux de gallinacé. Son cou eut
l’air de s’allonger, puis de gonfler quand elle se rengorgea après un long
soupir, qui marqua la fin du prodige. La chose était terminée.
Féla secoua de sa main preste quelques plumes noires qui étaient
restées collées au creux de ses seins. Puis elle rajusta son vêtement.
ELNA 1940

Comment me trouves-tu, papa ?


Ray Bradbury.

Étrange aventure. Mai 1940. Bruges surpeuplée apparaissait comme


une foire tragique sous un soleil radieux. Un charroi désordonné parcourait
la ville en tous sens. Les véhicules les plus inattendus, les équipages les
plus navrants et les plus grotesques se croisaient dans l’indifférence
générale. Chacun ayant ses problèmes se souciait peu de ceux des autres.
Des réfugiés, après avoir longuement hésité, tournaient en rond avant de
remonter vers l’intérieur du pays. Ils cherchaient la sortie de la ville qui
les mettrait dans la bonne direction. Des soldats de l’armée défaite
erraient par petits groupes, attendant qu’on s’occupât d’eux, cherchant
pitance et logement. Des grands camions noirs traversaient la vieille cité.
Ils étaient garnis de jeunes soldats allemands, en tenue de campagne, assis
impeccablement, leur fusil entre les genoux, comme pour une parade.
Certains, obéissant à des ordres mystérieux, s’arrêtaient pour permettre
aux hommes de bivouaquer au bord des canaux. Sur la grand-place, face au
beffroi indifférent, une foule bariolée et fiévreuse se pressait à la terrasse
des cafés. Le sens du tourisme ne se perd pas en quelques jours. Visitez
Bruges, ses musées, ses églises, ses invasions… Les nouvelles les plus
contradictoires et les plus ahurissantes circulaient. Betty Stockfeld, actrice
de cinéma avait, à la radio anglaise, recommandé de tenir bon. Brave
petite ! Parfois des avions passaient très bas et, instinctivement, chacun
rentrait la tête dans les épaules.
La nouvelle de la capitulation de l’armée belge nous était parvenue
deux jours plus tôt à Ostende, nous laissant à la fois atterrés et soulagés.
On nous avait dit de nous rendre en bon ordre à Oostakker, près de Gand.
Nous obéissions sans comprendre. Personne d’ailleurs ne comprenait rien.
Quel sort serait le nôtre ? On parlait de démobilisation, de retour dans les
foyers. « Restez groupés, disaient les instructions de nos chefs. Quiconque
quittera l’unité sera considéré comme déserteur. »
Je m’étais lié d’amitié avec le commandant de réserve Ackermann,
arrivé depuis peu à la compagnie. C’était un grand homme sec, secret, sans
âge, d’un aimable fatalisme.
Nous n’avions guère dormi depuis le début de la campagne ; aussi, une
fois nos hommes casés dans un bâtiment militaire, obtînmes-nous de notre
chef de corps l’autorisation de demander asile à des amis brugeois.
C’est ainsi que, compagnons de fraîche date, mais rapprochés par les
servitudes imbéciles de la guerre, nous nous mîmes en quête d’un lit
comme deux enfants perdus. Ce n’était pas chose aisée dans cette vieille
cité surpeuplée, où la désorganisation tournait à la démence. Mes amis
s’étaient repliés vers la France. Leur maison, bourrée de réfugiés, ne put
nous accueillir. Force fut d’aller frapper à d’autres portes en quémandeurs
inconnus.
La chance ne nous sourit guère. Les vaincus – s’ils ne sont pas
blessés – n’inspirent pas la commisération. Après bien des rebuffades,
nous fîmes une dernière tentative. C’était le long d’un quai, au bord d’une
eau dormante. Une vieille maison étroite et haute, aux fenêtres gothiques.
À notre coup de sonnette, se montra immédiatement dans
l’entrebâillement de la porte, comme s’il attendait quelqu’un, un vieil
homme à la barbe maigre, grise et rousse, d’aspect miteux et hostile.
— Nous voudrions manger ce soir et loger cette nuit, expliquâmes-
nous.
— Impossible.
Déjà la porte se refermait lorsque, survenue derrière nous, une jeune
fille se montra. Pas aussi jolie qu’elle l’aurait dû, mais sympathique. Elle
dit : « pardon », en passant entre Ackermann et moi, et pénétra dans la
maison, empêchant le vieux de nous éconduire et plaidant gentiment notre
cause.
— Impossible, grommelait toujours l’autre.
— J’insiste, dit le commandant d’une voix calme et impérieuse.
Je ne sais quel magnétisme se dégageait alors de sa personne, mais je
sentis en même temps que la partie était gagnée et que mon compagnon
conserverait toujours pour moi des côtés impénétrables.
— Nous sommes disposés à vous payer largement, ajouta-t-il plus
aimablement.
— Ah ! ce ne sont pas des bons de réquisition ?
— Évidemment non.
Cela changeait tout. Nous nous mîmes bientôt d’accord, nous
contentant d’un repas frugal, improvisé à la fortune du pot.
Dans la petite pièce encombrée de meubles massifs, où régnait une
odeur de moisissure et de tabac, nous reçûmes du thé noir sans sucre, du
pain à volonté et quelques minces tranches de foie de porc froid, dont nous
salions chaque bouchée avec gravité.
La jeune fille de la maison nous avait servi le repas et s’était retirée
sans un mot. Ackermann l’avait dévisagée avec un intérêt presque gênant.
Cela m’étonnait de sa part, car je le croyais au-dessus de ces tentations
médiocres. Mais je ne formulai rien et fus content de voir apparaître notre
hôte.
— Je vais vous conduire à vos chambres, dit-il. Il alluma une bougie en
déclarant que l’escalier était sombre et qu’ils avaient coupé l’électricité.
Nous gravîmes des marches de pierre en colimaçon. On se serait cru à
l’intérieur d’une tour. Une énorme cordelière mauve, en coton tressé,
pendait verticalement et servait de main courante.
Le vieil homme, au visage de Shylock roux, allait en tête fort
allègrement, son bougeoir à la main. Rien n’était insolite comme ce
dépaysement soudain. Des ombres fantastiques dansaient sur les murs
tendus de tissus anciens. Que nous étions loin des tragiques réalités du
dehors !
Par une étroite fenêtre en forme de meurtrière, j’entrevis très bas, sur
l’eau noire, une barque immobile.
Quel calme inattendu. On était véritablement sorti du temps.
— Voilà, dit notre guide, en ouvrant une porte sur un étroit palier. Ici
dormira le commandant.
La flamme de la bougie vacilla, puis pâlit dans la petite pièce ronde, où
la lumière du dehors traversant des vitraux en cul-de-bouteille nous
donnait une impression d’aquarium.
On devait aérer rarement cette chambre exiguë où le mobilier occupait
presque toute la surface. Je distinguai un énorme lit à baldaquin, une table
de chevet au marbre fêlé, un gros fauteuil de velours matelassé qui sentait
le vieux cuir poussiéreux.
— Il n’y a pas de draps, dit le vieil homme en caressant sa barbiche
d’un air gêné. Mais vous vous en tirerez bien, j’imagine.
Ackermann grogna et sortit de sa poche une bougie qu’il chercha à
ficher quelque part. Il trouva une bouteille vide dans un coin.
— Cela fera l’affaire, dit-il.
— Ne mettez pas le feu à la maison, recommanda le vieux bonhomme
soucieux.
— Bonne nuit, dis-je au commandant. Dormez bien. Si le revenant
vient vous tirer les pieds, appelez-moi.
— Idiot !
Je me hâtai dans l’escalier à la suite de mon guide qui n’avait nulle
envie de bavarder et avait repris son ascension. Il m’introduisit peu après
dans une pièce immense et vide. Le contraste avec la petite chambre ronde
du commandant était impressionnant. Une vaste cheminée de pierre
blanche occupait le milieu d’un des grands côtés. Dans un coin sombre, un
petit lit-coffre, très bas. Pas d’autre meuble. Pas même une chaise. Sous le
plafond, sur une hauteur de cinquante centimètres environ, courait tout
autour de la pièce une fresque étrange dont je discernais mal certains
motifs qui me parurent inspirés de l’Égypte ancienne. Personnages
hiératiques et stylisés, signes ésotériques, figures symboliques ou de
géomancie.
— Bonsoir, lieutenant, dit notre hôte avant que j’aie songé à
l’interroger.
Je le regardai redescendre, pareil à qui s’enfonce dans l’escalier d’un
souterrain. La petite lueur disparut bientôt dans les ténèbres de cette sorte
de puits. J’étais seul à présent. La nuit n’était pas encore tombée.
M’approchant des hautes fenêtres qui laissaient pénétrer encore un peu de
clarté dans cette pièce vaste comme une salle de tribunal, je pouvais voir,
en bas, au-dehors, des soldats allemands faisant la queue devant une
cuisine de campagne. Ils étaient détendus, de bonne humeur, et attendaient
sagement, gamelle à la main, leur tour d’être servis. Ils occupaient une
sorte de petite place en cendrée, avec quelques bancs, située en bordure
d’un canal, de l’autre côté duquel se dressait une sobre maison grise aux
fenêtres garnies de verres bombes mauve clair.
Des soldats s’éloignèrent, d’autres s’assirent pour manger sur le bord
du trottoir. Quelques-uns, penchés au garde-fou, regardaient l’eau
immobile et luisante. La pénombre peu à peu se faisait. La rumeur de la
ville décroissait. Il y avait comme une paix soudaine et j’avais peine à
croire que la guerre qui venait de déferler sur mon pays allait porter plus
loin ses terribles remous.
Je commençais à me dévêtir, face à ce ciel de printemps qui ne se
décidait pas à s’assombrir vraiment.
Le lit-coffre, dans son coin, était bien l’unique meuble en ce lieu.
Lorsque je soulevai la cretonne décolorée qui le couvrait, je pus constater
qu’il n’y avait là ni matelas, ni draps, ni couverture. Seulement un
sommier grinçant dont la toile rayée, jaunie par endroits, était au surplus
rapiécée.
Nu dans mon long manteau de cavalier, je cherchai la position la plus
confortable pour dormir. Je ne me sentais pas bien installé. L’absence
d’oreiller sous ma tête, la fraîcheur sur mes pieds et mes mollets,
m’étaient désagréables. Après les journées tragiques que je venais de vivre
et dont j’avais, grâce à Dieu, réchappé, c’étaient là de bien modestes
désagréments. Mais l’homme est ainsi fait qu’il ne raisonne point ces
choses. J’étais sans argent, j’avais perdu mes bagages, je n’espérais pas
avant longtemps des nouvelles des miens partis vers le sud au hasard de
l’exode, j’ignorais quel avenir allait m’être réservé et je pestais contre
l’inconfort de ma couche alors que j’aurais fort bien pu n’être en ce
moment qu’un cadavre sous la lune !
J’en étais là de mes réflexions, lorsque j’entendis au-dessus de moi un
bruit inattendu. Dans cette étrange maison, je devais occuper le dernier
étage sous les combles. Or, on marchait là-haut, ou plutôt c’était comme
un glissement. On eût dit que l’on tirait une malle sur le plancher.
Avais-je déjà dormi ? J’avais perdu la notion de l’heure. Par la fenêtre
sans rideaux je voyais le ciel étoilé. J’entendis quelqu’un marcher
lourdement dans la rue. Le bruit métallique des talons sur le pavé… Puis
ce fut de nouveau le silence. Enfin, au-dessus de ma tête, une course légère
et feutrée comme celle d’un gros chat. Au même instant, on gratta
précautionneusement à ma porte.
— Lieutenant ? Vous dormez ? murmura une voix féminine.
Et, tout aussitôt, je vis entrer la jeune fille de la maison, une bougie à la
main. La flamme vacillante donnait à son petit visage blême un relief
insoupçonné. Expressive, elle devenait presque belle.
Les mains à la nuque pour soutenir ma tête, je l’invitai à parler.
— Mon oncle a décidé de partir cette nuit même. Vous ne nous
trouverez plus ici demain matin…
La nouvelle me laissait assez indifférent.
— Il redoute pour moi les mésaventures de l’occupation, continua-t-
elle. Ma mère, elle-même, il y a vingt-deux ans…
Elle était gentille cette petite et son besoin de s’épancher avait quelque
chose de touchant. Mais son histoire ne m’intéressait pas. Je lui demandai
si elle n’avait pas un oreiller à me prêter.
Elle disparut dans l’escalier et son ombre gigantesque et dansante
emplit un court instant ma chambre démesurée.
Je songeais à ce vieux Shylock au poil gris et roussâtre, pris soudain de
panique et voulant fuir, Dieu sait où, pour soustraire cette nièce, à ses yeux
trop jolie, aux dangers des mauvaises rencontres. En prenant cette
résolution, à quels risques n’allait-il pas inconsidérablement l’exposer ?
Sans doute avait-il vécu quelque méchante histoire au cours de la guerre
précédente ? « Ma mère, elle-même, il y a vingt-deux ans…» avait dit la
petite…
Mais celle-ci revenait, précédée par son ombre. Elle glissa sous ma tête
un gros oreiller. Il sentait la naphtaline.
— Merci. Comment vous appelez-vous ?
— Elna. Vous permettez ?
Elle posa son bougeoir par terre, éclairant mon caleçon sur ma pile de
vêtements et s’assit sur le bord du lit. Je sentais son petit derrière contre
ma jambe.
— C’est bête la guerre, murmura-t-elle. Qu’est-ce qui va m’arriver
maintenant ?
— Mais rien du tout, ma petite. Votre oncle s’effraye à tort. Les choses
vont peu à peu se normaliser.
Elle était songeuse et grave.
— Lieutenant, dit-elle, je voudrais vous confier quelque chose. Je ne
vous connais pas. C’est plus facile.
Je sentais qu’elle allait me raconter sa vie et que cela pourrait durer
longtemps. J’avais envie de dormir et ce bavardage indiscret commençait
à m’agacer.
— Bon ! Allez-y…
— Mon père était officier allemand pendant l’autre guerre…
Elle attendit pour voir l’effet que cela me faisait. Et comme cela ne me
faisait aucun effet, elle parut déconcertée.
— Vous avez bien entendu ? Je suis née d’une liaison illégitime et
antipatriotique !
— Vous n’êtes pas la seule, ma petite. Cela arrive dans toutes les
guerres. Ne vous frappez pas pour cela.
— Il aurait mieux valu que je ne vive point. Ma mère aurait dû me
supprimer.
— Excessif ! Absolument excessif ! Il eût mieux valu qu’elle ne se
laissât point séduire.
— Mon père ne lui a pas demandé son avis. Elle avait seize ans. C’était
une enfant.
— Bah ! tout cela est loin. Vous êtes mignonne. Ne vous frappez pas.
Vous ferez votre vie comme toutes les filles. Les mauvais jours passent.
— C’est possible. Mais tout est devenu si compliqué à présent. Ma
mère est morte peu après ma naissance. Je n’ai au monde que ce vieil
oncle méfiant et bougon. Il aimait beaucoup ma mère…
— Et votre père, l’officier allemand, il ne s’est jamais manifesté ?
Elle parut très embarrassée.
— Il n’a jamais donné signe de vie. Je sais seulement qu’il s’appelait
Ludwig… C’est drôle à dire, mais en quittant cette maison où il m’a
engendrée, j’ai l’impression de le perdre à jamais…
Je n’entendis pas la suite. Je dus sombrer dans le sommeil. Le bruit du
clairon me réveilla très tôt. Mais la sonnerie ne m’était pas familière. Les
soldats allemands cantonnés dans les environs accoururent bientôt à
l’appel. J’entendis des ordres brefs, des bruits d’armes. Le terrible présent
me sautait à la gorge.
Je m’habillai rapidement et descendis. Elna ne m’avait pas trompé, la
maison était vide. J’eus beau appeler, actionner, de l’extérieur, la sonnette,
personne ne se montra. Même le commandant restait sourd à mes appels.
Je ne devais plus jamais le revoir, ni retrouver sa trace malgré les
multiples démarches que je fis plus tard pour percer ce mystère.
Las de l’appeler, j’entrai dans sa chambre redoutant je ne sais quel
drame. La même odeur de cuir poussiéreux me sauta au nez. Mais ce que
je vis sur le lit, je ne l’oublierai jamais.
Un squelette bien propre. Par terre, des effets militaires bien rangés.
Sur le marbre fêlé de la table de nuit des papiers d’identité. Une photo
jaunie. Un nom qui me bouleversa. Ludwig von Ackermann.
LES VILAINES DE NUIT

Seul avec mes ombres.


William Irish.

Triste, angoissante, pénible nuit ! La campagne, à certaines heures, sait


être tragique et poignante. Dans le ciel, très bas, très lourd, passaient
d’énormes nuages aux formes extraordinaires, étirés, déchiquetés, traînant
à leur suite des lambeaux d’eux-mêmes au travers desquels on pouvait
entrevoir par instant une lune blafarde, malsaine comme un ventre de
poisson mort.
Le vent soufflait par à-coups, avec de brusques colères. Un vent tiède,
humide et sournois, qui arrachait des feuilles aux peupliers geignants,
secouait méchamment les haies, faisait courir sur la rivière noire des rides
désordonnées qui se poursuivaient, se croisaient, allaient mourir ensemble
dans les roseaux bruissants.
Une nuit de mauvais présage. Une nuit de poète maudit ou de sorcière.
D’un romantisme funèbre, comme on n’en invente point. Toute peuplée
d’âmes en peine et de sombres rêves.
Mais, qui perçoit encore, de nos jours, la vie secrète et menaçante des
ténèbres ?
Le village, volets clos, ne se doutait évidemment de rien. C’était
l’heure absurde où, dans les foyers paisibles, le sommeil invincible atteint
les bornes de la stupidité. Le chien sur son sac, la vache sur sa litière, le
cochon dans sa crasse, le fermier dans son lit, tout le monde avait sombré
dans la torpeur la plus profonde. Manque de vigilance insensé,
aveuglement déraisonnable. Cette abdication de tout l’être est infiniment
plus proche de la mort que de la vie.
Ah ! l’on revient de loin, je vous l’assure, tous les matins en
s’éveillant !
En ce moment très court, où le mystère s’empare du monde avec la
navrante complicité de celui-ci, les Vilaines de nuit sortirent de chez elles
sur la pointe des pieds, afin de ne point donner l’éveil.
Elles sont, en tout autre temps, parfaitement respectables, et telle est
leur adresse à cacher leur jeu qu’elles peuvent, une vie durant, garder leur
terrible secret.
Chacune donc venant d’un point différent de la campagne, elles se
mirent en route, dominées par leur destin…

La première quitta la maison du vent.


Une maison grise, austère, inquiétante comme celle d’un condamné à
mort. Repaire de contrebandiers ou de forçats. Pierre et ardoise. Volets
hostiles, dont l’un battait parfois brusquement. Demeure campée
sauvagement à la crête de la route, face au vallonnement des prés et des
bois, tout en haut du plateau désert. Maison où nul chemineau, si harassé
qu’il fût, n’eût songé à demander asile. Maison trop silencieuse où, peut-
être, du haut des croisées closes, des coups de feu pourraient saluer les
rôdeurs.
Vilaine, la femme, sortit de là en silence. Elle était vieille, sèche,
osseuse, plus maigre que la famine. Autour de son visage aux yeux
méchants flottaient des mèches grises. Autour de ses jambes, pareilles à
des bâtons, battaient ses jupes comme des lambeaux de voiles.
Elle huma le vent, inspecta sa maison où tout était calme, s’éloigna un
peu, puis revint guetter attentivement. Assurée enfin que rien ne bougeait,
elle partit très vite droit devant elle. Par le chemin de terre où filaient deux
ornières blanchâtres, elle descendit vers le village.
Le vent sifflait, soufflait, s’acharnait au détour des buissons. De
brusques bourrasques faisaient gémir les clôtures. Des brassées de feuilles
affolées, soulevées en tourbillons, couraient dans la campagne en
fantômes sans cesse dispersés et renoués.
Les bras ouverts, savourant cette dure caresse de l’air et ces
bousculades, la Vilaine de nuit de la maison du vent allait à grands pas
rapides et sûrs, pareille par instants, dans sa vivacité, à quelque oiseau
rasant le sol.

La deuxième, comme une bulle, quitta la maison de l’eau. Un vieux


moulin désaffecté, tout moussu, tout pourri, où régnait l’odeur poignante
du chêne humide. Relents de cave, de vase et de terreau.
Une porte basse s’ouvrit dans le mur de pierre noire. Était-ce là de la
pierre encore ? Courbée, la tête dans les épaules, une forme ronde vint
regarder au-dehors comme une bête au sortir de son trou. Quelques pas
malaisés sur le sol spongieux. Un coup d’œil prudent à droite, à gauche, en
arrière. Cette petite femme âgée, grosse et molle, retint son souffle. La
rivière coulait avec un bruit monotone dans les débris du barrage éboulé.
Une branche d’aulne, à demi noyée, faisait un drôle de clapotis. Qui donc,
dans la rumeur de l’eau courante, aurait pu déceler le lent cheminement de
cette ombre aux pieds lourds ?
Répugnante petite créature au visage bouffi, vessie d’où émanait une
sorte de dignité grossière. Les traits, imprécis dans cette chair aqueuse,
reflétaient cette hypocrite bonhomie, plus redoutable que tout. Cet affreux
bout de femme avait l’air d’une énorme sangsue anémique, toute gonflée
d’eau sale, visqueuse et laiteuse.
Lente à se mouvoir, tenace et prudente, cette outre humaine se traîna
jusqu’à la route et là, bientôt à court d’haleine, se poussa péniblement vers
le village…

La troisième – le mal n’a pas d’âge – était toute jeune. Mariée du matin
même, de passage dans la contrée. Un si joli pays sous le soleil !
Cette nuit-là était sa nuit de noces. Rien ne put la retenir.
Lorsqu’elle quitta l’auberge et son lit de plume, avec d’infinies
précautions pour ne point réveiller son mari, elle ne put s’empêcher de
mépriser un peu cet homme qui dormait la bouche ouverte comme un
enfant repu.
Elle était blonde et belle, avec de longs cheveux dénoués sur les
épaules. Elle avait vingt ans, l’air ingénu. Elle était calme, décidée.
La porte ne grinça point. Nu-pieds, en chemise de nuit sous son
manteau, attentive, retenant son souffle, elle descendit lentement l’escalier
et suivit le couloir aux murs ornés de trophées de chasse.
Elle souriait…
Stupide comme un mari, le village dormait.

L’heure désormais appartenait aux choses de l’ombre. Les trois


Vilaines de nuit, obéissant à un appel secret, marchaient, chacune vers les
autres, soucieuses de ne point manquer l’étrange rendez-vous.
Et, pour elles, le ciel se fit moins tragique tout à coup, le vent moins
hostile, la route moins pénible. Lorsque ensemble elles débouchèrent, par
trois voies différentes, sur la place devant l’église, la lune impure les
éclaira crûment pour leur permettre de se reconnaître.
Et, sans s’être vues jamais, sur l’heure elles se devinèrent. En même
temps, s’apercevant de loin, elles levèrent le bras droit en signe de
connivence et hâtèrent le pas. Que de choses, sans doute, elles avaient à se
dire !
La Vilaine de nuit de la maison du vent fit plus longues ses enjambées
d’échassier et, des deux mains, repoussa ses mèches folles, dégageant son
front ridé. Son visage apparut gris, osseux, pointu, malfaisant et avide.
La Vilaine de nuit de la maison de l’eau sembla glisser en avant comme
un céphalopode sur ses ventouses. Elle gonflait ses joues obèses. Sa
bouche molle émettait un sifflement poussif qu’elle réprima en portant à
ses lèvres une main rosâtre et boudinée.
La Vilaine de nuit blonde et jeune accourut joyeusement, légère comme
une enfant rendue à ses jeux.
Quel contraste !
Soudain, elles furent face à face. La première eut un plissement du
front qui était peut-être un sourire et fit pointer drôlement son nez dans les
mille rides de son visage parcheminé.
La deuxième arrondit ses joues et ses gros yeux troubles et globuleux
s’embuèrent davantage encore.
La troisième ouvrit ses lèvres minces et rouges sur des dents
éclatantes…
Il apparut alors aux deux repoussantes vieilles, avisées cependant,
expertes sans nul doute en l’art du mal et en laideur, que la nouvelle venue
dépassait toutes les promesses de l’horrible. Il y avait en cette créature
toute neuve, un tel abîme d’épouvante, un tel signe fatal que les deux
sorcières ne purent s’empêcher de frémir.
Interdites, elles contemplèrent cette petite bouche aux plis naissants de
laquelle s’inscrivait déjà toute la malfaisance, toute la vilenie, toute la
lâcheté du monde, ces dents dont elles devinaient la cruauté prochaine, ces
yeux si bleus cependant, mais si froids, où seule dansait la certitude d’un
odieux destin.
Un court instant, la jeune femme eut l’atroce expression d’un être qui
prend conscience de sa damnation et s’en repaît. Un même cri d’effroi
échappa aux deux vieilles qui détournèrent la tête. Nulle parole ne sortit de
leurs lèvres. Point d’autre geste que celui de leur main devant leur visage.
Que pouvait-on dire encore, ou faire, en cette nuit maudite ?
Les deux vieilles firent deux ou trois pas en arrière. Elles étaient
tremblantes de crainte, de jalousie et d’admiration à la fois.
Au clocher de l’église, la grande horloge domina le silence du bruit
libérateur de son mécanisme. Trois coups sonnèrent comme un ultime
avertissement. Le ciel, en même temps, s’obscurcit à nouveau. La lune
s’abîma dans un nuage d’encre et le vent embusqué au coin d’une ruelle se
jeta en avant avec colère.
Les trois Vilaines de nuit, en hâte, se perdirent dans les ténèbres,
chacune soucieuse de regagner son gîte avant l’aube.

Sur le plateau désert, la porte de la maison du vent retomba sans bruit


sur une ombre furtive.
Au bord de la rivière, la porte de la maison de l’eau noya une ombre
sournoise.
La porte de l’auberge resta entrouverte sur la nuit…
Très calme, sur la pointe des pieds, la jeune épousée regagna sa
chambre, sous l’œil inquiet des têtes de biches empaillées.
Auprès de son époux inconscient, elle se glissa adroite et souple. Celui-
ci, de la sentir tout à coup, si fraîche à son côté, s’éveilla de surprise. Mais
déjà, elle feignait de dormir. Ah ! ses paupières savamment baissées et son
souffle paisible et cette innocente boucle blonde sur sa joue rose !
Il la contempla tout ravi, gonflé de bonheur.
— Qu’elle est belle ! murmura-t-il dans son puéril enchantement.
Qu’elle est fraîche ! On dirait une fleur sauvage…
Elle ouvrit les yeux, fit l’étonnée, lui sourit.
Il trouva ce sourire adorable et le lui rendit.
— Tu sens le vent et l’eau, dit-il à mi-voix. Tu es comme une herbe
rare.
Et il l’embrassa sur les dents, l’imbécile !
LE MIROIR

C’était encore ce spectre que j’aime avec horreur.


Ernest DELETE.

Ce fut toute une affaire pour hisser à l’étage le meuble encombrant. On


avait démonté le miroir. Soigneusement enveloppé dans une couverture
grise avec une bande rouge, qui avait l’air d’un passepoil militaire, il fut
déposé par Cuningham lui-même dans l’antichambre, contre le mur. Quant
au chevalet, de dimensions inusitées, il fallut à maintes reprises négocier
les tournants de l’escalier, redescendre, l’incliner, tenter de faire passer
d’abord la base montée sur roulettes, tantôt la partie verticale non
démontable qui avait empêché qu’on utilisât l’ascenseur.
Après bien des peines et quelques éraflures à la cage d’escalier, tout fut
rendu.
Cuningham était en nage. Il avait redouté jusqu’au dernier moment
quelque coup du sort, quelque imprévisible contretemps. Les déménageurs
partis, il fit rouler jusqu’à sa chambre le chevalet et l’installa entre son lit
et la fenêtre. Puis il alla chercher le lourd miroir empaqueté, qu’il déballa
précautionneusement. Il en épousseta le cadre de chêne, en essuya la glace
et le plaça – au prix d’un grand effort – sur la tablette basse du chevalet,
réglant aussitôt la patte coulissante, qu’il vissa à bloc pour éviter une
chute en avant.
Il s’assit sur son lit, contempla le meuble, se releva, le tourna un peu
vers la droite de manière à pouvoir, en y regardant d’où il était, embrasser
la profondeur de la chambre derrière lui.
C’était un beau miroir mystérieux et terni. On l’aurait cru ancien, mais
peut-être une habile patine avait-elle pu lui donner ces imperfections
attachantes qui sont la marque du temps et qui apparaissent comme les
traces imprécises des innombrables heures passées depuis des siècles peut-
être par d’innombrables gens, à la recherche d’eux-mêmes et de leur
jeunesse enfuie.
C’était comme une eau sombre et mystérieuse. Les rides s’y effaçaient
et les traces de fatigue et les expressions amères. Tout visage par elle
reflété devenait une image doucement fantastique, quelque chose
d’immuable et de protégé. Ce miroir dispensait une ombre aux reflets d’or
et d’argent qui évoquait la quiétude même de l’éternité.
Que de fois Cuningham et sa belle maîtresse Agnès Sampson s’étaient-
ils contemplés enlacés dans ce miroir, auquel il prêtait une sorte de
pouvoir magique ! Il se trouvait alors dressé au pied du lit dans la chambre
espagnole du discret hôtel privé où ils s’étaient retrouvés depuis tant
d’années avec une fidélité touchante et un plaisir jamais démenti.
Mais le destin devait briser ces tendres liens. Deux mois auparavant,
Agnès Sampson avait trouvé la mort dans un accident de voiture, loin de
lui, auprès d’un mari stupide.
Cuningham avait encore l’impression, dans sa tristesse et son désarroi,
de tituber et de se heurter sans cesse à tous les écueils de la solitude. Il
demeurait étourdi, égaré, incapable de se ressaisir.
Il lui fallut des semaines et des mois pour refaire une provision de vie,
pour comprendre à nouveau ce qui se passait autour de lui. Quand il eut
épuisé l’amère ivresse des grands chagrins, il accepta l’envahissement
subtil et dangereux des souvenirs. Il pensait à Agnès de plus en plus
fréquemment, à la douceur de son bras et de son flanc, à la pâleur
déchirante de son ventre. Il comprenait peu à peu ce qui avait fait le prix
de sa présence : le silence complice de l’amour, la bienfaisante détente du
désir apaisé, la lente remontée en commun des profondeurs du plaisir. Il se
rappelait également le bon appétit d’Agnès, son sens amusant des réalités
financières et sa touchante crédulité sur les problèmes sentimentaux. Elle
comprenait tout. Elle aimait tout.
À ce point de sa délectation morose, il cherchait à se raccrocher à
quelque chose et toujours venait se dresser dans sa pensée le grand
miroir – tragique ou magique ? il n’aurait pu le dire – où il avait pu
contempler une dernière fois le corps blanc et nu de sa belle maîtresse
reconnaissante et détendue.
Il était alors derrière elle, très en retrait, et en la regardant, il pouvait se
voir aussi, mais comme elle occupait le devant de la scène, car on peut
faire une telle comparaison, il paraissait lointain, silhouette rendue
imprécise par les imperfections du tain.
Il repensait sans cesse à ces dernières minutes d’intimité, qui
résumaient en une seule scène tant de journées, tant d’années heureuses, et
l’envie le prenait de revoir ce miroir témoin de leur amour, pour y
retrouver la trace, peut-être, d’une présence, et la tiédeur d’un souvenir.
Il retourna à l’hôtel discret, raconta son malheur à la propriétaire, loua
la chambre espagnole et y passa deux longues heures de méditation, dans
une sorte de satisfaction triste dont il savourait l’amère saveur. Il s’était
fait monter une bouteille de champagne et deux verres et avait prié la
femme de chambre d’enlever le couvre-lit.
Après quelques séances de ce genre, il réussit à convaincre la patronne
de lui céder le miroir sur chevalet. Celle-ci hésita longtemps, car c’était
une trouvaille de son décorateur. Elle craignait à la fois de froisser celui-
ci, s’il venait à l’apprendre, et de rompre la bonne ordonnance de la
chambre où il faudrait combler un vide.
Mais cette femme connaissait le cœur des hommes et leur caprice. Elle
en avait vu bien d’autres. Elle n’avait pas l’âme mauvaise. Elle obtint un
excellent prix de l’objet et fournit même à son client l’adresse d’un petit
déménageur consciencieux.
Ils se quittèrent en amis et elle osa même souhaiter de le revoir bientôt.

John Cuningham était dans sa chambre à regarder intensément le


miroir. Il y avait plusieurs semaines déjà que, le soir venu, il se plongeait
dans cette contemplation. Il faisait le vide dans son esprit, pour n’être
distrait par rien et, au bout d’un certain temps, tombait dans une sorte de
torpeur. Alors, à demi conscient, il se laissait envahir par un tas de pensées
désordonnées, flot d’images incohérentes pareilles à celles qui naissent
dans les rêves.
Cela se passait dans un flou incertain. Des personnages prenaient corps,
ayant leur poids de laideur et d’angoisse, comme si les pensées, d’abord
imprécises, possédaient un pouvoir de se muer en êtres à leur semblance.
Ainsi naissent, on le sait, sous la forme de vieilles femmes grimaçantes et
obscènes, de chiens maigres, de truies aux mamelles gonflées, toutes les
peurs de l’enfance, les frustrations et les ambitions déçues.
Il finissait par ne plus penser à Agnès Sampson qu’il avait cru évoquer
et se trouvait aux prises avec d’autres personnages burlesques et
menaçants qui ne surgissaient peut-être que pour marquer la frontière de
l’au-delà et décourager son audace et son insistance.
Une fois cependant, il crut distinguer, se mouvant dans une sorte
d’espace voûté, pareil à l’intérieur d’une chapelle, des figures moins
redoutables et moins repoussantes.

Elles étaient trois.


C’étaient, semblait-il, des femmes – le buste vivant ne permettait pas
d’en douter –, mais prisonnières d’une longue jupe évasée formant bloc de
pierre, cimenté au sol. Elles agitaient les bras comme des algues dans
l’eau brassée d’un aquarium. Ou bien elles se muaient en mannequin
d’osier, sans tête, mais tendant à bout de bras un couteau effilé. Ou encore,
en gros plan cette fois, l’œil plein de larmes, elles mâchonnaient une de
leurs tresses, dont la partie pendant hors de la bouche avait l’apparence
charnue et effilée d’un serpent…
Puis la chapelle s’élargissait aux dimensions d’une cathédrale. Les
femmes y apparaissaient toutes menues, dans une sorte d’allée sans issue,
bordée d’un haut mur, dans lequel le regard pouvait plonger. Elles venaient
à sa rencontre en courant. Mais tout se brouillait…
Il ne désespérait pas cependant de voir apparaître un jour autre chose
que des phantasmes sans consistance. Il n’était pas pressé. Depuis qu’il
possédait le miroir, il avait progressé, semblait-il, dans la connaissance de
l’inconnaissable. Il valait mieux ne pas s’impatienter, ne pas s’hypnotiser
sur une idée et laisser les choses prendre leur juste temps…

Agnès Sampson lui apparut pour la première fois un vendredi soir…


Cuningham lisait dans son lit. Il perçut un petit claquement sec et la
brusque obscurité lui fit comprendre que l’ampoule de sa lampe de chevet
avait sauté.
Il se leva dans l’obscurité et, portant machinalement les yeux dans la
direction du miroir, il vit celui-ci rayonner doucement, comme s’il
réfléchissait, venue de très loin, une imprécise source lumineuse.
Il s’immobilisa, le cœur battant, le souffle court, tous les poils hérissés.
Il était glacé. Il devinait que cette fois, quelque chose allait se passer et
qu’il se trouvait à un tournant de son destin.
Le visage d’Agnès apparut dans le miroir, d’abord un peu trouble, puis
extraordinairement précis. Il la voyait comme sur un écran et retenait son
souffle de crainte d’interrompre cette mystérieuse et bouleversante image
venue de l’au-delà. Peu à peu, les contours du corps de la jeune femme
commencèrent à se marquer, puis, avec une netteté déchirante, la nudité
d’Agnès fut alors devant lui telle qu’il l’avait contemplée une dernière
fois avant sa mort.
De la voir là, calme et souriante, les mains à la nuque pour défroisser
ses cheveux, en un geste familier, il fut submergé par une bouffée de
tendresse et les larmes lui jaillirent des yeux.
Ainsi la revoyait-il, telle qu’il l’avait aimée, telle qu’il l’aimait
toujours. Les mains jointes, comme pour une prière, il voulait lui parler
mais ne trouvait rien à lui dire.
— Toi ! toi… murmurait-il simplement.
C’était trop bête de lui dire bonjour ou de lui demander comment elle
allait. Il le sentait bien. Il fallait trouver un nouveau langage. Mais cela ne
venait pas et ses yeux brouillés par les larmes rendaient l’image
incertaine.
Il vit Agnès, à l’intérieur du miroir, mais tout contre la paroi de verre,
cherchant de ses mains ouvertes une brèche, un moyen de franchir
l’obstacle invisible. Bientôt, elle s’impatientait, elle frappait du poing. Il y
avait en elle quelque chose de rageur et de touchant. Il ne pouvait
s’empêcher, cependant, d’évoquer à ce spectacle, les efforts dérisoires
d’une bête encagée. Il s’approcha d’Agnès et, à travers la vitre, la caressa,
l’apaisa, mettant ses paumes sur son visage, sa poitrine, son ventre, ses
hanches, jusqu’à ce qu’elle sourie et cherche à joindre ses lèvres pour un
baiser de retrouvailles qui était en même temps une affirmation et une
promesse.
Il lui parlait maintenant. Il lui disait que, depuis leur séparation, le
temps s’était comme arrêté. Qu’il s’était dépensé en vaines activités dans
une sorte de bulle transparente qui le tenait prisonnier de son impuissance.
Mais que tout, désormais, allait changer…
Elle semblait l’entendre, vouloir le secourir et l’aider à vivre. Elle
parut réfléchir, se concentrer et ferma les yeux. Et à cet instant, il eut peur
de ne plus la revoir puisqu’elle ne le voyait plus. Il frappa le miroir, de son
index replié d’abord, puis avec une clé qui faisait un bruit plus net. Mais
Agnès gardait les paupières closes…
La lampe de chevet se ralluma tout à coup. Le charme était rompu. Le
miroir ne reflétait plus que Cuningham anxieux et son désarroi. Mais
celui-ci, malgré tout, se sentait réconforté, plein d’espoir, confiant en de
nouvelles rencontres. Il avait marqué un point contre l’autre monde.
Il ne pensa pas un seul instant que cette présence immatérielle qui
comblait ses vœux pouvait n’avoir été qu’un délire de son imagination. Il
était persuadé du contraire. Il était certain, à présent, qu’il était possible de
faire réapparaître Agnès. Peut-être même pourrait-on la sortir de là,
recommencer quelque chose qui ne serait sans doute pas ce qu’il avait
connu jadis, mais une sorte de compromis satisfaisant, à négocier, entre la
vie et la mort.

Agnès se manifestait maintenant régulièrement. S’il avait trouvé le


moyen de l’appeler à lui, elle paraissait, de son côté, savoir désormais
comment le rejoindre. Elle avait su conquérir aussi, dans le monde où elle
se trouvait retenue, la liberté de le faire et ce n’était pas rien.
Le rituel de la rencontre était toujours le même. Lui d’un côté du
miroir, elle de l’autre, ils essayaient de se rejoindre, se parlant par gestes,
retrouvant même ceux du passé, prenant, en dépit de la frustration qui
résultait de cette situation, un plaisir certain à ces jeux incomplets.
Une nuit qu’elle avait multiplié les provocations, Agnès, tendant les
bras, prononça des mots qui, pour la première fois, franchirent la frontière
entre deux mondes et qu’il réussit à percevoir.
— Viens, toi, me rejoindre, disait-elle, puisque je suis impuissante à le
faire. Viens… N’attends plus…
Il éprouvait désormais le vertige du néant et ne résistait pas à
l’attraction d’Agnès dans le miroir, comme si la morte, par quelque
pouvoir magique, gardant en vie une partie d’elle-même, trouvait à se
faire entendre assez impérativement pour l’entraîner à sa suite.
Son désir d’elle, attisé par les séductions qu’elle multipliait de l’autre
côté du miroir, ne l’avait pas privé de sa lucidité. Son esprit positif
l’incitait à se demander s’il n’était pas imprudent de chercher à la
rejoindre dans un monde où tout était mystère et non-retour. Il
s’interrogeait sur Agnès, sur la nature de leur passion. Ne s’était-il pas
trompé sur elle, comme il l’avait fait sur d’autres êtres qu’il avait aimés,
sur ses enfants par exemple, découvrant toutes sortes de contradictions et
de réticences dans leur caractère. Mais, grâce à cette confrontation, son
esprit s’éclairait. Sans doute ne pouvait-on rien reprocher à personne, les
caractères étant une sorte de création constante, épousant les remous de la
vie et, par là même, insaisissables. Il renonça à comprendre. Le destin
était en marche. Il se sentit plein de résolution et de bonté…
Agnès avait envahi le miroir, puis s’était renversée, offrant en gros
plan des jambes repliées et ouvertes, avec en leur milieu un trou d’ombre
hypnotisant qui grandissait à mesure que l’image se rapprochait du visage
de Cuningham médusé, dont la vue se brouillait. C’était maintenant
comme l’entrée d’une grotte ou la gueule ouverte d’un monstre marin, où
il devinait qu’il allait falloir s’élancer et se perdre.
Jamais, dans le passé, il n’avait prêté à sa maîtresse une telle présence
dévoratrice. Il hésitait à la reconnaître en cette provocation exigeante et,
dans le même temps, il devinait qu’un immense amour, usant de toutes les
formes de la séduction, même les moins avouables, s’employait à le
décider à franchir le pas.
Il entendait à présent la pulsation de la mer ; les vagues qui se brisaient
sur d’imaginaires rochers revenaient battre à ses tempes.
Le bruit remplissait la chambre et, dans le fond de l’immense bouche
rosâtre pareille à présent à l’intérieur d’un coquillage immense, il vit
apparaître sa maîtresse nue qui lui tendait les bras en marchant à sa
rencontre, puis, renversée en arrière, venir à toute vitesse s’ouvrir
impudemment presque à bout portant, pour réapparaître aussitôt au fond
d’elle-même. Et ce va-et-vient, cette sorte de retournement sur soi à
l’intérieur de soi, recommençait sans cesse.
Alors, Cuningham se dressa avec peine, comme un homme pris
d’ivresse. Il toucha le miroir en tâtonnant, en commençant par les côtés
pour reconnaître les limites de l’encadrement. Il ne s’étonna pas ensuite de
sentir son bras s’enfoncer dans le vide. Il marcha alors, droit devant lui,
dans les ténèbres de la grotte, à la recherche de celle qui, l’instant d’avant,
courait vers lui.
Il l’appelait à mi-voix, avec angoisse et prudence. Mais il se heurtait à
divers obstacles, trouvait même devant lui le passage interdit par une porte
close. Il la força en se lançant dessus comme un dément…

Il s’abîma sur le trottoir trois étages plus bas.


LES TACHES

Tout ceci doit nous convaincre de notre fragilité et que la


moindre bagatelle peut nous faire perdre la vie.
Comte d’OXENSTIRN (1754).

C’est un jeu étrange et troublant. Simple passe-temps, il suscite


l’émulation entre les participants et même une sorte de fièvre. Chacun met
à réaliser ces formes extraordinaires, qui se succèdent de plus en plus vite,
une passion grandissante. Si bien qu’on finit par prendre conscience que
l’on s’est engagé dans un véritable rite de sorcellerie et que tout cela est
plus grave qu’on ne croyait.
Par quel caprice du destin, à l’issue de cet amusant dîner chez Bettina,
étions-nous restés seuls après le départ des convives ? Dans l’atelier de
notre hôtesse, sur la grande table à dessin, Blonde et moi placions des
feuilles de papier blanc sur lesquelles, l’un après l’autre, avec plus ou
moins d’adresse et de dextérité, nous faisions couler d’un flacon d’encre
de Chine de grosses gouttes ou même des filets d’un liquide d’un noir
velouté.
Nous pliions ensuite notre feuillet en deux, exercions une longue et
soigneuse pression pour faire bien s’écraser et s’étendre la couleur, et
découvrions ensuite, avec une avidité curieuse, les images surprenantes
que le hasard avait bien voulu nous offrir.
On n’imagine pas les choses qu’on peut faire naître ainsi en se jouant et
personne ne me fera croire qu’il n’y a pas là une authentique pratique de
magie, bien moins innocente qu’on ne voudrait le croire.
J’avoue que j’étais troublé, à la fois attiré et mal à l’aise. Était-ce la
présence envoûtante de Bettina qui, visiblement, nous excitait au jeu, ou
l’application attendrissante de Blonde qui, à force de vouloir bien faire,
avait fini par se noircir les doigts et même le front, en rejetant d’une main
souillée ses longues mèches folles qui venaient l’aveugler lorsqu’elle
baissait la tête ? Ou bien l’alcool, dont nous avions peut-être abusé,
donnait-il aux gestes et aux rires une autre signification ?
Quelque chose d’anormal passait en tout cas entre nous. C’était une
sorte de connivence à plusieurs degrés. Ainsi je me sentais confusément
solidaire et complice des sortilèges que déployait Bettina pour peser sur la
volonté de Blonde et réduire celle-ci à une sorte de docilité, dont on
n’imaginait pas clairement l’usage qu’on pourrait en faire, mais qu’il eût
été vraiment dommage de ne pas obtenir.
Bettina effleurait à peine du bout des doigts les cheveux opulents de
notre jeune amie et me regardait la regarder faire. Ce n’était pas là une
caresse véritable, mais bien plus qu’une caresse, une tentative
d’envoûtement. Il y avait là une étrange malignité, à la fois sentimentale
et sensuelle, qui ne m’échappait point, m’amusait fort, je l’avoue, et, sans
aucun doute, plaisait aussi à Blonde, trop indifférente pour n’être pas
complice.
Les taches continuaient à naître sous nos doigts et les feuillets encore
humides se trouvaient étalés sur le sol et les meubles. On y voyait des
scarabées aux élytres et aux antennes très développés, des papillons aux
ailes déchiquetées, des madrépores pustuleux, des monstres informes avec
des vides blancs, leur faisant en plein corps un curieux regard, des éponges
aux contours rocailleux, des organes inconnus, des coquilles aux bords
dentelés, des carapaces brisées de crustacés…
Chose déroutante, malgré les hasards de notre démarche, si les taches
que faisait Blonde et les miennes étaient très différentes de style, si l’on
peut ainsi dire, nos séries personnelles avaient chacune des lignes
maîtresses propres. Comme si les opérateurs, agissant cependant en dehors
de tout calcul, de tout procédé, imprimaient chacun inconsciemment à ses
taches une allure particulière, assez aisément reconnaissable.
Ainsi, chez Blonde, il y avait quelque chose d’aigu, de mordant, des
végétaux épineux, des sortes de moucherons, des insectes aux membres et
organes multiples qui faisaient songer à des canifs suisses toutes lames
dehors. Tandis que chez moi, une pesanteur ténébreuse mettait une note
maléfique qui, plus d’une fois, et cela m’effraya un peu, épousait
vaguement un contour satanique.
— Encore vos diables ! disait Blonde en riant. Et Bettina lui caressait
la chevelure comme pour calmer des appréhensions imaginaires et je
m’étonnais de ne pas voir à ce contact – tant il était tendu – jaillir des
étincelles.
Mais à la fin, je me lassai. Assis dans un fauteuil, un dernier whisky à
portée de la main, j’attendis que se dénoue le dialogue muet entre les deux
femmes.

Le froid de l’aube me réveilla. La lampe brûlait encore sur la table à


dessin, mais déjà le jour s’était levé. Blonde n’était plus là et on m’avait
laissé dormir. Je ne vis pas Bettina immédiatement mais, de la voir, je
retrouvai toute ma lucidité, comme si je venais de recevoir un seau d’eau
glacée au visage. Bettina gisait sur le plancher à quelques pas de moi et je
vis tout de suite que c’était grave. À la naissance de sa gorge, dans la
douceur de sa chair, apparaissait une affreuse plaie rouge, aux contours
déchiquetés, rongée en profondeur. Une telle blessure ne pouvait être que
mortelle et tout mon empressement horrifié pour arracher un signe de vie
à cette pauvre dépouille, inerte dans son ample robe bleue, fut bien inutile.
Ce que je secouais, embrassais désespérément n’était déjà plus Bettina.
Je demeurais là, agenouillé auprès d’elle, écrasé par l’évidence, me
perdant en suppositions sur les circonstances d’un tel drame, sur la
disparition de Blonde, qui certainement devait en savoir plus que moi,
lorsque je remarquai que, du corps déchiré de Bettina, partait une trace,
s’inscrivant au sol en gouttes de sang. Je suivis celle-ci jusqu’à la plinthe,
dans l’angle de la pièce opposée à la lumière du jour, et je découvris ce
que je crus d’abord être une tache, pareille, en moins compliquée, à celles
qui étaient nées de nos jeux de la nuit. Elle avait la forme approximative
d’un gros crabe, mais aussi – je m’en avisai avec effroi – son volume. Elle
présentait en effet une épaisseur, comme celle d’une bête immonde munie
d’une série de pattes, de pinces, de bouches et de suçoirs. Sa consistance
était assez semblable à celle de ces petits emballages en plastiques
contenant du savon liquide.
Un des minces filaments qui prolongeaient cette sorte de coussin aux
bords irréguliers laissait s’écouler un faible suintement de sang. Même, on
aurait dit qu’une vie palpitait ignoblement au sein de cette abominable
poche élastique. La chose était trop grosse pour qu’on pût l’écraser du
pied. Comme son pouvoir maléfique ne faisait pas de doute et que sa
forme épousait, à peu de chose près, le contour de l’horrible plaie qui avait
signé la mort de Bettina, je cherchai des yeux, autour de moi, une arme
pour assouvir la rage et l’esprit de vengeance qui m’avaient envahi. Sans
cesser de surveiller cette tache toute tendue d’une vie malfaisante, je
découvris sur la cheminée un long coupe-papier effilé, dont la mince lame
argentée me parut d’une beauté magique. Sans trembler je m’en saisis
pour percer d’une ferme pression la poche qui se vida d’un seul coup de
tout son sang – le sang de Bettina, à n’en pas douter. La chose perdit
presque instantanément son volume et redevint une simple forme sans
épaisseur, une tache assez banale.
Cette chose faite, dont je tirai d’ailleurs une intense satisfaction, je
reportai ma pensée vers Bettina et m’assurai, une fois encore, qu’aucun
secours ne pouvait lui être porté. Je caressai, navré, ce beau visage au front
lisse qui avait retrouvé, en dépit des affres de la mort, une sorte
d’apaisement mystérieux. Puis je passai dans le hall, décrochai le
téléphone et prévins la police. J’allai à la cuisine boire un verre d’eau bien
fraîche, puis retournai à l’atelier. Et là, je reçus le choc du destin…
Dans le coin de la pièce où j’avais, quelques minutes plus tôt, crevé,
comme une bête malfaisante qu’elle était, la tache toute gonflée de sang,
je butai sur le cadavre de Blonde, couchée sur le dos, les yeux fixes, les
bras ouverts, les cheveux encadrant son visage enfantin.
À la place du cœur, sur sa légère blouse claire, je distinguai la marque
noire déchiquetée de la tache maudite et, au centre de celle-ci, planté
jusqu’à la garde dans la poitrine de Blonde, transperçant Blonde, la
clouant au plancher, le coupe-papier dont je m’étais servi…
Au-dehors retentissaient déjà les sirènes. Je me précipitai dans
l’escalier à la rencontre des policiers.
Pas un instant je ne pensai à mes empreintes digitales…
AMANDA, POURQUOI ?

Je n’aime que ce que j’ai perdu, je ne désire que l’impossible.


José Cabanis.

Je m’attendais au pire. C’était de ma faute. Je suis trop curieux. Je


mords trop vite à l’appât. Rien n’est dangereux comme une lectrice qui se
dit « littéralement envoûtée par vos écrits », passionnée de fantastique et
d’occultisme, libre de son temps et désireuse de vous rencontrer à
l’occasion d’un prochain passage à Paris. Tout cela sur papier lilas
parfumé, avec numéro de téléphone. « Jasmin » au surplus.
J’avais eu la faiblesse de répondre à cette correspondante dont le nom
seul aurait dû me mettre en garde : Amanda de C… J’avais annoncé que je
serais dans le hall du Grand Hôtel, trois jours plus tard, à huit heures et
demie, et que je serais heureux de dîner en sa compagnie si cela
l’arrangeait.
J’avais une bonne chance que ma correspondante ne fût pas libre. Mais
elle l’était. Lorsque, descendant de ma chambre où je m’étais rafraîchi
après le voyage, je débouchai dans le hall, je constatai en ce lieu un
remous anormal. Je crus à l’arrivée d’une vedette, à un défilé de mode, à
la prise en flagrant délit d’une souris d’hôtel. Une jeune femme blonde,
fort jolie, en longue cape de drap noir doublée de velours bleu, était le
point de mire de tous les regards. Elle marchait lentement, avec une
assurance royale, et son lourd vêtement s’ouvrait sur une robe sombre qui
tombait en plis souples de sa taille à ses chevilles. Elle allait et venait,
avec un rien d’impatience, mais calme encore, à la fois sûre d’elle et un
peu agacée par la curiosité qu’elle suscitait.
Le portier s’approcha de moi d’un air faussement discret.
— Cette dame vous a demandé.
— Quelle dame ?
C’était bien celle-là. Elle tenait de la reine de beauté descendue d’un
char de corso fleuri, de la fée Roja, de la dame de compagnie de Marie-
Antoinette. J’allai à elle au milieu de la curiosité générale et me fis
connaître.
— Bonsoir, fit-elle gentiment, en me tendant royalement sa main à
baiser. Je suis vraiment heureuse de vous rencontrer.
Elle le disait, mais je n’en croyais rien. Elle était très belle, trop jeune
en tout cas pour moi, et je me faisais l’effet d’un imprésario douteux qui
songe à s’offrir une starlette. J’ai horreur de telles situations où l’homme
vieillissant ne peut être que ridicule.
— Vous me paraissez une jeune fille toute simple, dis-je en la
dévisageant, et si votre ramage est pareil à votre plumage…
— Laissez donc mon plumage ! Je suis en état permanent de
contestation. Aujourd’hui, ce n’est plus l’avenir qui est grisant, c’est le
passé. Les galaxies me laissent assez froide ; mais parlez-moi du Trianon,
des Jardins de la Reine…
Nous quittâmes l’hôtel et j’emmenai dîner ma nouvelle amie, à la fois
charmé du ton enjoué de ses propos et embarrassé de son étrange
accoutrement. Dans la rue, j’avais peine à marcher à son côté, car sa
longue jupe et sa vaste cape touchaient presque le sol et les plis mouvants
et lourds, à chaque pas, s’emparaient traîtreusement de ma jambe et
m’obligeaient à une assez périlleuse gymnastique.
Elle m’entraîna dans un petit restaurant amusant, où le couple que nous
formions n’était pas plus étrange que ceux de tous âges et de toutes races
qui nous entouraient.
Nous trouvâmes heureusement un coin confortable et discret et, devant
un plat de fruits de mer, commençâmes à deviser et à apprendre à nous
mieux connaître.
Amanda professait que le monde occulte n’a pas toujours été caché aux
hommes. Il s’était dérobé à eux.
— Il y eut un temps, disait-elle, où tout était connu, visible,
perceptible, à la portée de tous. Mais cela était trop énorme, trop écrasant,
trop éclatant, trop gênant. Alors, les hommes ont volontairement fermé les
yeux. Et les choses ont disparu peu à peu dans l’ombre et sont ainsi
devenues occultes. Seuls quelques-uns, qui ont des sens plus aiguisés et
une sensibilité plus réceptive, soupçonnent d’abord, puis observent, enfin
reconstituent et parcourent, par la pensée, les grottes mystérieuses de la
connaissance perdue.
Je l’écoutais avec ravissement. Elle était belle, fervente en son propos
et, dans le même temps, mangeait d’un excellent appétit. Elle était
convaincue et convaincante.
Je lui demandai si elle était de ces privilégiés.
— Je le voudrais. J’espère qu’un jour… Mais vous en êtes
certainement, n’est-ce pas ? C’est pourquoi j’ai voulu vous connaître.
C’est pourquoi je vous parle ouvertement.
Elle pressa son demi-citron sur ses coquillages. Elle plissait les yeux
par précautions et une sorte de sourire un peu triste se dessinait dans ses
traits encore enfantins.
— Depuis plus d’un an, poursuivit-elle, je cherche un peu au-delà du
fantastique immédiat qui vous est familier. Initiés, alchimistes,
astrologues, celtisants, voyageurs de l’astral et du cosmos, gens qui se
dédoublent et qui effectuent des projections psychiques à volonté, poètes
des espaces intérieurs. Voilà qui m’intéresse.
Elle mit à ce moment sa main sur la mienne, par-dessus la table, et me
sourit.
— Vous comprenez ce que j’attends de notre rencontre ?
Je fis un petit signe de tête qu’elle prit pour un acquiescement.
— Toutes ces choses ne sont pas affaires de vieilles filles illuminées.
Beaucoup de gens plus jeunes en sont épris. Ils ont entre trente et
cinquante ans. C’est une garantie de recherche sérieuse, désintéressée et
volontaire.
Le garçon changea les assiettes et nous apporta un loup grillé. Le
silence se fit quelque temps entre nous. Puis, après quelques bouchées de
poisson qu’elle savourait réellement, elle poursuivit :
— J’ai parlé durant deux longues soirées avec Jacques Bergier. J’ai
rencontré Sola Rofocale, dont parle Charroux dans un de ses livres : une
celtisante, recherchant la tradition des runes et des peuples nordiques.
Enfin, je suis en contact avec une société que je ne puis nommer, où les
membres travaillent énormément le yoga et le tantrisme. Au lieu de se
contenter de connaissances livresques, ils expérimentent, ils risquent leur
âme et leur vie, voyagent et rapportent des enseignements précieux. Il
n’est pas possible qu’il n’y ait pas là une grande aventure.
Elle avait parlé le visage un peu baissé sur son assiette, mais elle me
regardait maintenant bien en face :
— Je suis désormais engagée à fond. Quand je puis fuir Paris, je pars à
la recherche de paysages étranges, vieux châteaux abandonnés, cimetières,
calvaires dans la solitude nocturne des campagnes. Je suis une maniaque
des nécropoles et des bois. La nuit, en robe d’époque XVIIIe, je hante les
lieux que l’on dit maudits et toute rencontre inopportune se fait à mon
avantage : on a peur de moi… D’ailleurs, vous avez eu vous-même un petit
sursaut en me voyant. Si, si… Ne niez pas. Mais je suis moins redoutable
qu’il n’y paraît.
— On est toujours plus redoutable qu’il n’y paraît. La vie accumule
partout les dangers.
Le moment du dessert était venu. Comme une petite fille, elle demanda
une glace. Tandis que je voyais ses lèvres s’entrouvrir et le bout de sa
langue rose tâter la crème, elle me confia gravement :
— Je suis déjà bardesse, mais je compte passer ovatesse et peut-être
druidesse. Je connais déjà beaucoup de secrets issus de la lumière qui
émane du nom de Dieu révélé à Adam.
— Vous allez me parler du signe OIV, et je dessinai celui-ci sur la
nappe, en ayant soin de mettre le I hors de l’alignement des autres lettres.
— Oui. On dit IOV pour le nom sacré. C’est le Yahweh des Juifs, le
IOV pater (Jupiter) des Romains. I, c’est l’Amour, O, la Science, V, la
Vérité. Tout l’alphabet celtique vient de là, comme l’a montré le géant
Einigen…
Quelque chose se nouait entre nous. Nous étions pareils à ceux qui
seront noyés dans le même torrent. Il me semblait qu’une connivence nous
rapprochait et que je pouvais faire, à défaut de celui de mage, mon métier
d’homme.
Je proposai à Amanda de repasser à mon hôtel où nous pourrions
continuer à bavarder à l’aise. Elle accepta le plus naturellement du monde
et nous sortîmes bientôt dans la nuit.
Elle me prit le bras et accorda son pas au mien, de telle manière que
l’ampleur de son long vêtement me gêna beaucoup moins que je ne
craignais.
Nous allions presque comme des amoureux, ou du moins, je voulais le
croire. La lune était montée haut dans le ciel, au-dessus de l’Opéra, et cela
faisait un étrange décor de nuages sombres, de lumière argentée et de
reflets verts.
— À la dernière pleine lune, j’ai passé la nuit dans les ruines du
château de Reuille, racontait Amanda. J’y ai dansé la pavane…
— … en costume d’époque, murmurai-je.
Elle me pressa le bras en signe de remontrance.
— C’était à la lueur d’un grand feu diabolique et nous avons attendu le
lever du soleil, meurtrier des ombres amies, en devisant de la vanité et de
la beauté des choses…
Nous entrâmes à l’hôtel, montâmes à ma chambre, et reprîmes la
conversation, enfoncés dans de bons fauteuils. J’avais sorti du
réfrigérateur la demi-bouteille de champagne qui s’imposait et nous avons
trinqué à notre amitié.
— Les quelques amis qui m’accompagnaient cette nuit-là avaient un
esprit non profane et nous avons laissé l’atmosphère du lieu nous dominer
pleinement. Nous avons veillé à ne pas rompre le charme. La cheminée
monumentale ouvrait une gueule d’enfer que nous alimentions de branches
et de vieilles poutres. J’ai rencontré là un jeune homme livide et blond,
aux yeux merveilleusement cernés, aux lèvres pâles. Il était comme en
extase, à la fois plein de passion et de terreur. Je vous imagine ainsi à cet
âge… C’était merveilleux.
Je m’étais levé, j’avais passé une main légère sur les cheveux
d’Amanda et même sur son visage. Je lui pris les doigts et la fis lentement
se dresser. Nous étions face à face. Son beau visage rond et doux était
devenu grave. Son regard, d’abord brillant, se troubla. Ses yeux verts,
aurait-on dit, se mouillaient. Même, ils se brouillèrent au point de cesser
d’être des yeux pour ne plus révéler qu’un double abîme insondable. Je ne
disais mot. Le moment était étrangement suspendu. Je me mis à lui
caresser doucement les bras, les épaules, puis les hanches et les jambes.
Elle se laissait faire. Elle respirait un peu fortement. Tout son corps était
comme assoupli. Elle était arrivée, semblait-il, au point de non-retour.
Je la pris alors dans mes bras, mais au moment de la serrer contre moi,
je la sentis se raidir imperceptiblement. Il suffit de peu pour revenir sur
terre. Amanda se dégageait avec beaucoup de douceur, et je la laissai faire.
Déjà, elle s’excusait avec une drôle de petite moue.
— Il ne faut pas m’en vouloir, dit-elle, je suis partagée sans cesse entre
le désir de tout goûter et celui de renoncer à tout.
Elle regarda l’heure à son poignet et marqua par sa mimique qu’il était
bien tard. Je lui tendis son verre et elle le vida très calmement.
Je lui mis alors aux épaules sa cape dont le col me parut soudain un peu
poussiéreux. Elle posa sur mes lèvres un petit baiser amical, court et frais.
Dans l’ascenseur, elle me prit la main gentiment et la serra dans les
siennes, comme pour s’excuser de sa dérobade.
— Il vaut mieux ainsi, dit-elle.
Je ne lui en voulais pas. J’aurais dû, sans doute, m’y prendre autrement.
— Drôle de petite bardesse, lui dis-je. Est-ce qu’on se reverra ?
Je demandais cela sans beaucoup de conviction, un peu par politesse.
— Cela dépendra de vous…
Son ton était ambigu et il y avait un peu de regret dans son regard, un
peu de tristesse dans sa voix.
Nous arrivions dans le hall. Le portier me lança un coup d’œil furtif. Je
pris aussitôt l’allure avantageuse et dégagée de l’homme comblé. Pauvre
vanité qui ne perd jamais ses droits !
Amanda me quitta très rapidement. Un taxi venait d’amener un couple
dont on déchargeait le bagage.
Elle fit un geste au chauffeur qui refermait son coffre, prit à peine le
temps de me dire : « merci pour la bonne soirée » et disparut dans un
grand mouvement d’étoffes pareil à un battement d’ailes.

Le lendemain, je reçus une curieuse communication téléphonique. Je la


rapporte dans sa dramatique simplicité.
— Ma fille, monsieur, avait rendez-vous avec vous hier soir à votre
hôtel. Mais un malaise l’a retenue ici et elle m’avait priée de l’excuser.
Elle avait mis tant d’insistance que, ne vous connaissant pas, et malgré les
heures tragiques que nous vivons, j’ai tenu malgré tout à vous joindre…
La voix distinguée et courtoise s’étrangla tout à coup et ce que
j’entendis alors me glaça :
— … ma fille est morte hier soir, monsieur…
MUTATION

Hélas ! ne pouviez-vous… m’offrir à des cochons, comme l’on


fait en Chine ?
Georges FOUREST.

Il achevait sa toilette. Il se sentait dispos. Il s’était rasé sans se couper.


Il vaporisa sur ses joues et sa gorge une lotion adoucissante.
Il enfila son peignoir vert et or à fleurs baroques. Il pénétra dans la
salle à manger où sa femme prenait déjà son petit déjeuner.
Elle leva les yeux sur lui et ce regard suffit à faire tomber son entrain.
Il s’assit sans un mot, mal à l’aise, et versa du café dans la grande tasse de
faïence ocre qui lui était réservée. D’avoir fait ce geste, il se sentit soudain
très las. L’atmosphère pesante qui assombrissait sa vie depuis de si
longues années lui enlevait décidément tout courage. Il se sentait diminuer
jour après jour. Il dut faire effort pour manger un peu de pain beurré et
repoussa bientôt son assiette y laissant la gelée de groseilles à laquelle il
n’avait pas touché. Il se sentait abandonné, brimé, incapable de réagir. Sa
femme demanda sur un ton d’indifférence hostile : « Tu n’achèves pas ta
confiture ? » Il ne répondit pas et se leva lentement. Il regagna sa chambre
en traînant les pieds.
Dehors, il faisait sec et froid. Il avait neigé la veille. Le jardin avait un
petit air de Noël sous un ciel de gel. Il envia ceux qui sortiraient par ce
temps tonique et sec. Il aurait suffi de peu de chose pour le décider à
s’habiller. Mais il était sans entrain.
Il y avait quelque chose de brisé en lui. Rien ne pourrait changer son
humeur. Il laissa tomber son peignoir vert et or, ne le ramassa pas et se
glissa dans son lit. Allongé, il n’éprouva aucune satisfaction. Il avait
l’esprit vide, le cœur trop gros. Il en ressentait un véritable malaise
physique. Il chercha son pouls à son poignet gauche, puis à son poignet
droit et ne réussit point à le trouver. Sa main se posa sur sa poitrine. Son
cœur ne battait pas. Il se frictionna doucement, mais sans résultat. Une
angoisse sournoise l’envahit.
La porte s’ouvrit brusquement et sa femme, sans un mot, traversa la
chambre pour prendre son sac dans le placard. Elle était habillée pour
sortir. Il aurait aimé l’entendre prononcer une parole. Même, il aurait
voulu lui parler. Mais cette façon qu’elle avait de le traiter de haut
l’annihilait. Déjà elle ressortait, sans un regard pour lui.
Sur la tablette de la fenêtre il y avait une jacinthe rose, la tige gainée de
vert tendre, dressée un peu raide dans un pot de jardinier. Couché comme
il l’était, il la voyait se découper dans la nudité du ciel bleu. Cela faisait
songer à un tableau ancien ou surréaliste. Il entendit claquer la porte de la
rue. Sa femme était sortie. Il était seul. Il aurait voulu pleurer pour
combattre l’oppression qui le tenait immobile et sans force. Il avait
l’impression d’être un tout petit enfant ou un très vieil homme. Un être
réduit, démuni, incapable de penser, et à plus forte raison, d’agir par lui-
même. Il avait un bourdonnement dans l’oreille gauche et ce bruit interne
prenait, par instants, des proportions effrayantes au point qu’il sentait
vibrer la maison tout entière.
Dans le ciel, venus de loin, quatre oiseaux noirs volaient très vite dans
sa direction, en ligne bien ordonnée. Mais ils passèrent haut et disparurent
à sa vue.
Son cœur s’était remis à battre. Cela lui faisait mal dans le dos. Il
devait avoir le cœur distendu, prêt à éclater. Il s’assit dans son lit pour
alléger sa respiration difficile. Par la fenêtre, il voyait maintenant les
saules étêtés, alignés comme de noires sentinelles dans la clarté glacée de
cette matinée hivernale. En verrait-il repousser les branches et celles-ci se
couvrir de petites feuilles étroites et argentées ?
Le printemps était loin encore et cette lassitude terrible sur les épaules
l’inquiétait. Il aurait aimé s’endormir et ne plus se réveiller. Mourir seul et
laisser sa femme, à son retour, devant le mystère de cette mort stupide,
dont elle devrait prendre sa part de responsabilité. Car nous sommes tous,
en quelque mesure, responsables de la mort des autres. Il s’étendit, ramena
jusqu’à son menton les couvertures et prit la pose de la mort.
Jamais la vie ne lui avait paru plus bête et plus vaine. Que resterait-il
de lui, des fruits de son travail, de son œuvre, lorsqu’il aurait cessé de
vivre ? Qui songerait encore à lui, qui citerait son nom, qui se souviendrait
de son visage, du son de sa voix, de la couleur de ses yeux ? Quelle
absurdité que la lutte qu’il avait menée pour les siens, oubliant de vivre
pour lui-même. Que d’années précieuses irrémédiablement gâchées !…
Il s’en voulut de ce désespoir si peu dans sa vraie nature. Mais il y
avait si longtemps qu’il était enserré dans les rets de la servitude
quotidienne. Il s’efforça de réagir en se remémorant certaines heures de
succès ou de plaisir.
Il avait été un autre homme jadis, mais n’avait pu résister au besoin de
domination d’une épouse qui peu à peu avait brisé les ressorts de sa
personnalité.
Des visages aimés défilèrent devant lui, certains surgis du fond de son
enfance et qu’il croyait avoir oubliés depuis longtemps. Aucun cependant
ne lui souriait. Il y avait dans tous ces yeux, sur toutes ces lèvres, une
expression de sévérité ou de désapprobation glaçante qui ne lui était que
trop connue. C’était, ressemblance des traits mise à part, le masque
réprobateur de sa femme. Elle aurait altéré jusqu’à ses souvenirs ! Tous
ces êtres qu’il avait aimés, dont il s’était cru aimé, étaient là aujourd’hui
fermés, sans tendresse et sans indulgence, avec le même air d’en savoir
plus, de le percer à jour, de le prendre en défaut. Ah ! silence glaçant plus
redoutable qu’un reproche. Il n’en pouvait plus d’être ainsi épié, jugé, puni
comme un gamin à l’école. Il aurait voulu fuir son destin, recommencer sa
vie, foutre le feu à la maison…
Oh ! cette douleur soudaine dans la tête et tout le corps. Cette sensation
de se réduire, de rétrécir, de se ratatiner.
Il souffrait, comme d’être enserré dans un moule toujours plus étroit,
qui allait faire éclater tout son être par l’intérieur.
La porte s’ouvrit d’un seul coup. Sa femme entrait, portant haut la tête.
Elle enlevait ses gants. Elle regardait autour d’elle sévèrement. Elle
disait :
— Alors, Edward ?
Puis soudain, se tournant vers le lit, elle s’empourprait d’y voir un petit
garçon pâle au visage douloureux et sournois.
— Qu’est-ce que tu fais là, toi ?… Et, d’abord qui es-tu ? Allons, lève-
toi !
Elle arracha rageusement la couverture.
— Mais c’est son pyjama, ma parole ! Ah ! c’est trop fort ! Edward !
Edward pour la dernière fois, où es-tu ?
Le petit garçon ricana et ramena le drap sur sa tête.
LE RAT KAVAR

Qui aime voir ses secrets découverts ?


Henri Michaux.

« J’entends comme une musique », pensa le rat Kavar.


Il n’entendait rien, évidemment, et suivait seulement son rêve intérieur.
Vieil homme, assis au seuil de sa maison, il avait un mince visage
pointu, percé de petits yeux noirs inquiets et mobiles.
Avant de faire un geste, il regardait autour de lui, très vivement et
plusieurs fois de suite, comme un rongeur au bord de son trou. Vraiment, il
avait l’air d’un rat.
Il était là, maintenant affalé sur une chaise basse, les mains entre les
jambes, les yeux au sol, tout absorbé, tendant l’oreille. Mais en vérité, il
n’entendait rien.
Devant lui, s’élevait très haut un mur lépreux. L’arrière-bâtiment de la
tannerie. Sinistre, bouchant toute la vue. À contempler celui-ci, le rat
Kavar trouvait néanmoins une certaine satisfaction. C’était un mur sans
fenêtre, qu’on n’avait plus chaulé depuis des années et qui s’écaillait à
force d’humidité et de vieillesse. Mais les moisissures y prenaient des
formes si séduisantes, y créaient tant de mystères, qu’avec un peu
d’imagination, le rat Kavar y pouvait découvrir des arbres, des montagnes,
des plantes monstrueuses, des profils fantastiques. En clignant des yeux, il
faisait naître, à son gré, un lion ailé, une sorcière, un pendu, un cactus aux
protubérances effrayantes… Un tas de choses qui lui causaient de
l’angoisse et du plaisir.
Il demeurait là, immobile, mâchonnant un reste de nourriture, un
bonbon, un bout de ficelle ou peut-être un morceau d’allumette.
— Bonjour, Kavar ! dit brusquement quelqu’un derrière lui.
Le rat Kavar sursauta, tourna la tête très vite et se leva aussitôt.
— Bonjour, bonjour…
C’était Kirchenbaum, son logeur, qui sortait, bourru et important.
Kavar le craignait. Il s’effaça devant lui.
— On s’amuse ? fit Kirchenbaum en lui lançant un regard
soupçonneux.
— On se repose, dit plaintivement Kavar. Je croyais entendre une
musique, figurez-vous.
— Une musique ! (Il haussa les épaules.) Qui peut faire de la musique
ici et à cette heure ? Vous feriez mieux de réparer ma pendule, Kavar, que
de rêvasser à longueur de journée.
— J’y pense, dit Kavar, empressé, j’y pense.
Il eut un pauvre sourire inquiet.
— Cette vieille pendule vaut-elle vraiment la réparation ? C’est un
travail bien ingrat, monsieur Kirchenbaum, et bien long.
Kirchenbaum ne daigna pas répondre. Déjà, il s’éloignait en tirant sa
mauvaise jambe, indifférent à la malédiction muette qui le suivait.
Kavar était horloger. Son vrai nom était Cyril Kavarnaliev. Mais tout le
monde l’appelait « Kavar » ou « le rat Kavar », et il ne s’en portait pas
plus mal. Ni mieux, d’ailleurs. Car, depuis quelques mois, il faut bien le
dire, sa santé déclinait.
Le pauvre homme avait ses petits travers, comme tous les vieillards,
mais, vraiment, depuis tout un temps, il devenait très ennuyeux. Toujours
absent, songeur, étonné de tout, tombant des nues. Ou bien discoureur et
lassant, avec sans cesse d’insipides souvenirs de jeunesse qui
n’intéressaient plus personne. Impossible, si on avait le malheur
d’entamer avec lui une conversation, d’échapper à ses commentaires sur
l’excellence de toutes choses, jadis, en sa lointaine et malheureuse patrie.
— De mon temps, on y faisait des manches de fourche comme ça… On
y engraissait des oies comme ça… Il aurait fallu voir ! Et les sifflets ! Et
les harnais ! Et la soupe aux choux !
Malgré tout le respect que l’on doit au grand âge, l’envie prenait
parfois de taper dessus pour le faire taire.
Il avait été un habile artisan et l’était resté d’ailleurs. Sa vraie
spécialité, au début de sa carrière, avait été la serrurerie. Oh ! rien de
commun avec les bêtes petites serrures d’à présent, toutes pareilles, avec
des clés creuses et quatre vis pour les appliquer n’importe où et qu’on peut
faire sauter d’un coup de poing. Non. De vraies serrures ingénieuses,
intelligentes, personnelles, sur mesure. En avait-il construit et de tous les
modèles ! Secrètes, incrochetables, malignes en diable. Et aussi des
cadenas hurleurs, qui ne se laissaient pas violer, des loquets frappeurs, un
tas de petites mécaniques déroutantes et sournoises, à faire pâlir les
ingénieurs les plus avisés.
Tout cela, bien sûr, c’est du passé ! À présent, tout est simple. Les gens
sont devenus pauvres. Ils n’ont plus besoin de serrures, ni de coffrets.
Qu’y mettraient-ils ? Ils ne pensent qu’à leur estomac et à rien d’autre.
L’ère des trésors est révolue. Aussi, faute de clients, le rat Kavar avait-il
dû se trouver une autre activité.
Adroit et appliqué, il était devenu rapidement un habile horloger. Mais
un horloger par résignation. Sans la foi. Les montres et les pendules, il
faut bien le dire, c’est d’un bête sans nom. Ça tourne rond, sans fin,
éternellement, sans fantaisie, comme un animal dans une cage. Une
montre, ça n’a jamais éborgné personne. Mais un bon verrou à ressort ! un
cadenas-hérisson ! un coffret-pistolet ! Grands dieux, c’était là de la
mécanique !
Tout ceci pour en venir au chef-d’œuvre du bonhomme. Une poupée-
tirelire. Musicale, s’il vous plaît ! Construite depuis bientôt vingt ans. Un
visage de porcelaine, sur un corps en peau de porcelet couturé avec soin,
rembourré de crin où il fallait, avec dans le dos, une petite porte d’argent
terni s’ouvrant sur un mécanisme compliqué. Petites colonnes de cuivre
lisse, cylindres de fer aux multiples aspérités, rouleaux perforés, lamelles
d’acier formant ressort… Un bijou, je vous dis ! Une vraie petite
merveille !
Cette poupée-tirelire, qui devait être, sinon automate, du moins boîte à
musique, était habillée en petite fille, de façon désuète, avec une robe de
velours grenat, un fichu de dentelle jaunie, des petits souliers haut
boutonnés sur le mollet joliment formé.
À la centième pièce, grosse pièce s’entend, pas une de moins, pas une
de plus, introduite où l’on pense dans le ventre de la poupée dont il fallait
relever la jupe pour la circonstance, la tirelire devait se mettre à fredonner
un petit air inventé par le rat Kavar lui-même.
Je dis bien « devait se mettre ». Car la chose, jamais encore, ne s’était
produite et le vieil homme ne trichait point avec lui-même. C’était là son
élégance. Le mécanisme était au point. Il n’y avait pas à en douter. Ce qui
manquait seulement, c’étaient les cent pièces. Le pauvre inventeur,
toujours à court d’argent, n’avait pu encore, malgré tous ses efforts,
réaliser son rêve : emplir la tirelire et l’entendre chanter…
Étrange ambition, pensée un peu folle, où l’on aurait pu déceler à la
fois les tentations de l’orgueil et celles de la cupidité. Peut-être même, un
psychanalyste aurait-il pu découvrir là une manifestation sénile de libido.
Toujours est-il que la curieuse boîte à musique restait muette, et pour
cause ! Il la cajolait cependant, la caressait, lui parlait, la rassurait, lui
demandait de prendre patience. C’était là du fétichisme, une manière de
péché, mais presque une raison de vivre.
Parfois, rognant sur ses maigres dépenses avec plus d’âpreté que de
coutume, le rat Kavar parvenait à remplir plus qu’à moitié les conduits
secrets de la poupée-tirelire. Il avait fallu pour cela des mois de
persévérance, de renoncements et de sacrifices. Mais, en si bon chemin
pour aboutir à la réalisation de ses espérances, surgissait toujours un
événement fâcheux venant interrompre la lente et méthodique épargne.
Le pauvre Kavar avait dû payer le docteur, s’acheter de nouvelles
lunettes, satisfaire un créancier qu’il avait cru mort depuis longtemps…
On n’est jamais tranquille quand on est pauvre et vieux !
Par-dessus le marché, il y avait son fils. Sa croix. Le malheur de sa vie.
Un grand diable désinvolte et sournois, qui passait de temps en temps chez
son père, en coup de vent, histoire de le saluer et de lui voler quelque
chose. N’importe quoi. Une écharpe. Un peu d’argent. Un saucisson, une
boîte de sardines. Il fallait qu’il vole, c’était plus fort que lui. Jusqu’à
présent, heureusement, il n’avait pas touché à la poupée dont il ignorait,
semblait-il, l’existence.
Ces jours-là, le rat Kavar avait envie de l’étrangler. Mais il était trop
faible, trop usé. Il avait abdiqué si souvent déjà. Même, d’un naturel
craintif, il avait peur des coups. Et son fils aurait été bien capable de lui en
donner. Qu’on m’entende bien : ce n’était point tant chez lui la crainte de
se retrouver assommé dans un coin qui le paralysait, mais l’ennui d’être la
cause indirecte d’une malédiction terrible qui ajouterait aux menaces
accumulées déjà sur la tête de son malheureux enfant. Chacun sait, en
effet, que quiconque porte la main sur son père subit en ce monde même
son châtiment. Et le rat Kavar redoutait le malheur de son fils.
Mais à présent, le vieillard ne ressassait point ces choses. Il avait
contemplé tout son saoul les silhouettes familières sur le mur de la
tannerie et cela l’avait distrait comme d’habitude. Il se leva lentement, se
dérouilla les jambes et s’en fut d’un pas malhabile, un peu comme un fakir
après plusieurs mois d’immobilité.
Non loin de là, il croisa son voisin Hertler tout réjoui.
— Ma fille ne va pas, dit celui-ci. C’est grave !
C’était un vieux jaloux, au visage de Sioux centenaire, qui espérait bien
enterrer toute sa famille. Certains vieillards ont de ces aspirations
méchantes.
— Qu’a-t-elle donc ? demanda Kavar.
— C’est le ventre, dit Hertler.
Il s’enfonça le bout du petit doigt dans l’oreille, eut l’air de l’y vouloir
introduire jusqu’au cerveau, puis le ressortit et contempla pensivement le
creux de son ongle.
— On doit l’opérer, dit-il, l’œil allumé. Sale affaire !
Il avait le visage réjoui d’un qui vient de gagner le gros lot.
Son cynisme épouvantait Kavar. Il fit tristement un signe de
désapprobation, mais préféra ne rien dire.
À cet instant, des cris sauvages éclatèrent au bout de la rue. Des gamins
arrivaient en se bousculant. Un affreux enfant blême à tête d’assassin les
conduisait. Il avait les yeux cernés et la bouche mauvaise.
— Il est là ! dit-il d’une voix frémissante, en portant vite sa main à son
front pour un vague salut militaire.
— Qui ? balbutia Kavar.
Mais il savait déjà.
— Ton fils, tiens ! dit Hertler, ravi.
Est-ce que la chose se demandait ?
— Oh ! fit Kavar.
— Il vient de monter chez toi.
Le garnement, satisfait de son information, éleva le bras en signe de
ralliement et entraîna sa troupe hurlante à sa suite.
— Le bandit ! gémit Kavar.
Déjà, il se hâtait sur ses faibles jambes, certain d’arriver trop tard pour
empêcher un nouveau méfait.
Hertler, goguenard, le regardait s’éloigner. Bonne journée pour les
méchants ! Il se frotta les mains, puis recommença à se tripoter l’oreille.
Le rat Kavar trottinait péniblement. Massés en demi-cercle devant la
porte de son logis, les gosses, de loin, lui faisaient signe de se presser. Et
le pauvre, sautillant drôlement, faisait de son mieux, tendu, désolé,
humilié affreusement.
Dès qu’il arriva, les gamins dégagèrent l’entrée du couloir. Il passa
devant eux tête basse, sans oser les regarder. Puis il réapparut sur le seuil
et fit un geste impatient pour les chasser. Comme ça. Comme on chasse
des moineaux. Mais aucun ne bougea. Ils se contentaient de le dévisager. Il
cracha alors vers eux et pénétra dans la maison. Au bout du couloir, dans
l’obscurité, il buta contre la première marche de l’escalier.
Sa vue se brouillait. Il s’était mis à pleurer. C’était trop bête vraiment !
Il pleurait parce que, là-haut, son fils était en train de le voler. Dire qu’il y
a des pères qui peuvent pleurer la mort d’un fils !
Sur le premier palier, à court de souffle, il se laissa tomber dans le
fauteuil d’osier disloqué de Kirchenbaum. Chaque soir, celui-ci s’y
affalait comme un porc pour enlever ses chaussures. Pourvu qu’il n’en
sache rien ! Quel malheur, tout de même, d’être aussi malheureux !
Le rat Kavar avait perdu la notion du temps. Il avait tellement mal dans
la poitrine… Il respirait avec peine. Un craquement dans l’escalier lui
rendit conscience. Son fils descendait. Il n’eut pas le temps de se préparer
à la rencontre. L’homme maigre était déjà là, prompt et furtif.
— Voyou ! voleur ! parricide ! gémit le rat Kavar, les mains aux bras
du fauteuil, comme un roi paralytique maudissant sa dynastie.
— Salut, papa !
Félin et rapide, le fils passa, moqueur, sans daigner s’arrêter. Deux
secondes plus tard, il était dans la rue. On entendit les gamins détaler.
Puis, un peu après, des hou ! hou ! et des coups de sifflet.
Alors, le rat Kavar se souleva péniblement de son siège. Il se sentait
définitivement brisé. Marche après marche, au prix d’un effort terrible, il
monta…
La porte de sa chambre était ouverte. Pas une serrure ne résistait à son
fils. Tirée au milieu de la pièce, sa grande malle avait été forcée et béait,
gueule ouverte. Quel affreux spectacle !
Le vieillard tomba à genoux parmi ses vieilles nippes jetées pêle-mêle
sur le plancher. Il fouilla toutes ces pauvres choses inutiles ainsi
maltraitées et mit bientôt la main sur sa précieuse poupée.
Elle avait été sauvagement éventrée et des ressorts, des fils
métalliques, du crin en sortaient comme d’étranges viscères. Que
d’espoirs enfuis, que de longues heures de travail perdues ! Il n’aurait
jamais plus le courage de réparer de tels dégâts, ni le temps d’économiser
à nouveau les pièces nécessaires. Désespéré, le cœur gonflé d’une tristesse
sans bornes, il secoua la poupée saccagée, la cajola tendrement, comme un
qui espère redonner vie à un enfant mort.
Des émotions pareilles finiraient par le tuer. Il posa doucement la
tirelire à visage de porcelaine sur le plancher et sortit un mouchoir
crasseux pour s’essuyer les yeux. Maintenant, il y voyait mieux.
En glissant machinalement deux doigts dans son gousset, il y sentit une
pièce. Celle qu’il s’était proposé d’économiser ce jour-là. Et l’idée lui
vint, malgré l’inutilité dérisoire du geste, de l’introduire dans la poupée. Il
contempla le thaler, l’approcha de ses lèvres, le baisa pour lui faire
honneur. Il avait ainsi, malgré sa misère, une sacrée allure. Quelque chose
qui faisait penser à un prêtre, à un prophète. Tout cela sentait le miracle,
un peu le sacrilège et la sorcellerie. Quelle tension en cet instant !
Il glissa sa main sous la jupe de velours grenat, introduisit la pièce et
fut tout surpris de voir ses doigts tachés de sang. Il y regarda de plus près.
Le ventre de peau saignait…
Il caressa de ses mains maintenant poisseuses l’impassible visage dont
les paupières, bordées de cils, parurent s’ouvrir et se fermer sur les beaux
yeux fixes et bleus. Il y avait à présent des traces rouges sur ces joues trop
blanches. Il s’assit, s’adossa à la malle, et berça la poupée aux entrailles
métalliques où quelque chose de vivant était en train de mourir.
C’est alors que la musique se fit entendre. Il y eut d’abord comme un
sanglot qui provoqua une sorte de spasme hémorragique. Puis ce fut une
suite de sons grêles et touchants d’une beauté indicible.
Le rat Kavar exultait. Il reconnaissait la chanson qu’il avait plantée
jadis au cœur de la poupée et qui fleurissait tout à coup dans le sang.
À l’unisson, tout en balançant dans ses bras son beau jouet docile, il
fredonna un moment. Puis sa tête s’inclina sur sa poitrine et, tout
bêtement, comme une vieille chose qu’il était, il s’affaissa. Son petit corps
maigre roula presque sans bruit sur le côté, parmi les vieux vêtements et
les rideaux mités sortis de sa malle.
Le rat Kavar souriait. Son rêve s’était réalisé. Il n’avait plus à craindre
ni déceptions ni humiliations. Sa bouche était un peu tirée de côté. Il y
avait de la salive au coin de ses lèvres. Une salive sucrée sans doute, car il
aimait sucer des bonbons.
Une mouche vint s’y poser avec plaisir. Elle attendait ce moment
depuis longtemps. Elle se frotta les pattes sous les ailes.
Vint aussi le chat de Kirchenbaum. Il lapa précautionneusement le sang
de la poupée muette.
LE PÉRIL

Rien n’est plus doux, tendre amie, que le sommeil léger du


péché.
Hans-Heinz Ewers.

Mirone Prokop entra dans la chambre et, sans prendre le temps de se


dévêtir, alla secouer joyeusement le gros garçon aux cheveux noirs
ébouriffés qui ronflait sauvagement dans son lit en fer.
— Debout, Kamilo Tompa ! fit-il d’un ton théâtral. Debout ! L’heure a
sonné… à mon tour de dormir !
Mirone Prokop était un grand gaillard d’une trentaine d’années, blond,
rêveur, avec des yeux bleus si pâles, si doux, si naïfs, qu’ils lui donnaient
l’air un peu perdu d’un bébé poussé en hauteur et errant ainsi sur la terre,
hors mesure, sans défense et sans expérience, destiné à se meurtrir au coin
des meubles et à trembler au bord des trottoirs, incapable de se décider à
traverser les rues tout seul.
Celui qu’il venait d’appeler Kamilo Tompa se dressa sur sa couche en
désordre et s’étira.
— Quelle heure est-il ?
— Neuf heures…
Le visage du dormeur à peine réveillé exprima l’affolement le plus
total. Il se jeta lourdement hors du lit et, encore tout engourdi, fit quelques
pas, puis se débarbouilla en hâte. Il passa une chemise de soirée, un
smoking, et sortit précipitamment, sans avoir prononcé une parole, en
nouant son petit nœud noir.
La porte, qu’il avait claquée derrière lui, se rouvrit bientôt. Sa grosse
tête, soigneusement calamistrée à présent, apparut. Il dit :
— Bonsoir, vieux…
— Bonsoir, Max Eddy, cria Mirone Prokop.
Kamilo Tompa, qui venait de sortir, était musicien. Violoniste de talent,
il n’avait point réussi à percer encore. Aussi, pour vivre, s’était-il résolu
philosophiquement à faire le violoniste humoristique, sous le nom plus
cosmopolite de Max Eddy, au Dancing-Bar « Riunione ».
Comme il avait un physique de music-hall, une bonne voix, un toupet
infernal et qu’il savait prendre l’accent yankee, il avait remporté dès ses
débuts de fort encourageants succès.
Il ne travaillait que la nuit. Ce qui lui permettait de partager avec
Mirone Prokop, occupé durant le jour, une petite chambre assez
confortable où chacun, suivant un joyeux roulement, chauffait le lit pour
l’autre.
Mirone Prokop ne tirait pas le diable par la queue. Le salaire décent
que lui donnait Anghel V. Pamiov, directeur du bureau littéraire « Zlatna
Strouia » (Le Flot d’Or) suffisait amplement à lui assurer sa subsistance.
Il avait d’autres ressources encore, mais aussi un goût très prononcé de la
bohème. Aussi avait-il accepté avec joie l’inconfortable hospitalité offerte
par le musicien.
Mirone Prokop adorait ça. Tout lui paraissait préférable à la solitude.
Au bureau littéraire « Zlatna Strouia », il classait les livres, dressait des
catalogues, envoyait des comptes rendus aux journaux, transmettait
également à ceux-ci les petites annonces que l’on déposait à ses guichets.
Le travail, on le voit, n’était guère aride.
Ce jour-là, parmi les paperasses de tout genre qu’il avait été chargé de
mettre au net à la machine, avant de les expédier à la grande presse, un
petit texte avait retenu son attention. Quelques lignes tracées d’une grande
écriture heurtée sur une feuille de papier bleu.
À lire cette petite annonce, il s’était senti ému, sans motif, jusqu’aux
larmes, comme d’un mot hâtif et affectueux qui lui aurait fixé un rendez-
vous inespéré. C’était anodin et plein de poésie cependant :
Madame MARA GHÉORGHIÉVA
Professeur de musique
rue Liubène Karavélov, 24, Sofia
Transpose productions musicales
d’après son propre système.

Cela avait une drôle de petite odeur de poussière, de difficulté d’argent,


de parfum bon marché, de bas de coton noir. On y devinait l’ombre de
mains trop fines pour des besognes ménagères.
Mirone Prokop avait pris note de l’adresse et l’avait enfouie, à toutes
fins utiles, dans son portefeuille comme on fait d’une photographie aimée.
Il avait été remué étrangement. Autant au moins que le jour où,
lorsqu’il avait seize ans, la femme du maître d’école, à Jablino, où il
passait ses vacances, l’avait embrassé sauvagement sur la bouche…
Avant de se glisser dans les draps encore tièdes où Kamilo Tompa
s’était vautré tout le jour, Mirone Prokop fouilla son portefeuille et,
devant un petit bout d’enveloppe, demeura longtemps songeur.
Il murmura rêveusement :
— Transpose productions musicales d’après son propre système…
C’était doux, comme s’il s’était répété une tendre promesse.

La rue Liubène Karavélov n’était pas à l’autre bout de la ville. Y aller


tout seul ne constituait donc pas pour Mirone Prokop une prouesse
particulièrement téméraire. Aussi, le lendemain, après avoir placé les
volets de bois à la devanture du magasin d’Anghel V. Pamiov, mit-il un
soin particulier à sa toilette. Il remplaça même par un col propre, qu’il
avait eu soin de rouler dans sa poche, celui qu’il avait porté tout le jour et
qui était souillé.
Peigné, ganté, content de lui, il s’en fut alors, délicieusement ému, vers
ce qu’il s’avouait être l’Aventure…
L’immeuble qui portait le numéro 24 s’adornait d’une petite plaque
émaillée à laquelle manquait un éclat dans le coin inférieur gauche. On
pouvait y lire, néanmoins :
MARA GHÉORGHIÉVA
Musicienne.
Très impressionné, Mirone Prokop appuya sur le bouton de la sonnerie
électrique.
La maison n’avait pas bel aspect. La pierre noircie par le temps avait
une patine lugubre et triste. Au premier étage débordait une loggia
compliquée, pompeusement décorée de médaillons sculptés.
La porte s’ouvrit doucement, alors que le visiteur, le nez en l’air,
inspectait encore la façade.
Une femme dont on n’aurait pu dire l’âge, encore qu’elle fût belle
malgré son air triste et grave, lui demanda d’une voix chantante ce qu’il
désirait.
Mirone Prokop dès lors se sentit perdu. Son audace un peu inconsciente
jusqu’alors l’abandonna tout à coup. Il se mit à bredouiller, oubliant les
phrases adroites qu’il avait minutieusement préparées et qu’il s’était
répétées tout le long du jour. « Je suis fort honoré, madame…» – « Vous
plairait-il de me compter parmi vos élèves ?…» – « L’art est le grand
moteur de… de la…» Il n’en sortait pas. Il parvint finalement à expliquer
qu’il s’intéressait au solfège et qu’il était venu s’informer du prix des
leçons.
Mme Ghéorghiéva souriait avec indulgence. Elle ne l’invitait pas à
monter cependant. Des silences terriblement gênants séparaient les petits
bouts de phrases échangés. Et, à part soi, Mirone Prokop s’irritait de ne
pas être convié à pénétrer dans l’intimité de cette personne si distinguée,
si fine et si rêveuse, qui transposait les productions musicales d’après son
propre système.
— Êtes-vous artiste aussi ? demanda-t-elle avec une grande gentillesse.
— Oh ! non, madame… Telle n’est pas d’ailleurs mon ambition. Je
trouve ma culture musicale insuffisante et je voudrais remédier à cette
lacune.
Il n’osait lever les yeux sur elle et se demandait la cause de l’étrange
attirance de cette femme qui n’était certes plus jeune et dont la sévère robe
noire avait quelque chose d’autoritaire et de monacal.
La conversation se poursuivit, banale et laborieuse. Mara Ghéorghiéva
fit remarquer notamment, avec un évident regret, l’épouvantable odeur de
graisse qui emplissait la cage d’escalier. Enfin, rendez-vous fut pris pour
la première leçon. On convint du surlendemain à six heures. Mirone
Prokop prit alors congé, gauchement, et rentra chez lui, indécis et irritable.
Kamilo Tompa l’accueillit ironiquement.
— Tu as la tête d’un grand enfant pris au piège de l’amour. (Il mettait
quatre ou cinq r à ce mot.) Allons, ne boude pas ! Viens manger la bonne
soupe au lard que j’ai préparée.
— Laisse-moi.
— Ne te vexe pas… C’est toujours ainsi. On porte ça sur la figure dès
le premier jour…
Ils mangèrent en silence. Une sourde rancune envahissait le cœur de
Mirone Prokop. Vraiment, Kamilo ne comprenait rien à rien. Ou plutôt
non, il était trop perspicace. Mais pourquoi cette affreuse manie de tourner
tout en dérision ? Il est des choses qui commandent le respect. Quoi, par
exemple ? La douleur et l’amour. Mais cela n’avait rien à voir avec lui.
N’empêche, si Kamilo continuait ses boutades agaçantes, il le quitterait. Il
irait vivre seul, réconforté par l’ardente pensée de cette femme
providentiellement entrée dans sa vie et dont il attendait dès lors, presque
fébrilement, un jet de lumière dans sa destinée.
Kamilo Tompa sortit pour aller faire son numéro, le chapeau sur
l’oreille. Il cria : « Bonsoir, vieux…» joyeusement, comme d’habitude.
Mirone Prokop haussa les épaules avec humeur. Puis, ayant baissé la
lampe, les yeux mi-clos, allongé tout habillé sur le lit, il s’enveloppa dans
le tiède souvenir de Mara Ghéorghiéva comme dans une couverture de
voyage écossaise.

Le jour anxieusement attendu arriva. Mara Ghéorghiéva accueillit très


aimablement son visiteur. Avec infiniment plus de cordialité que la
première fois. C’était bien, chez elle, comme il l’avait imaginé dans ses
rêves. Après une petite entrée avec un portemanteau du type « ministère »,
une vaste pièce intelligemment meublée. Un grand canapé à droite en
entrant, couvert de coussins un peu défraîchis garnis d’un filet vieil or à
gros glands lourds. À côté, une lampe sur pied, encapuchonnée d’un abat-
jour chinois d’un goût douteux, achevait de donner à ce coin un cachet
imperceptiblement équivoque. Le commutateur tourné, le reste sortit de
l’ombre. Un grand piano à queue, massif et bien nourri. Près de lui,
dressée comme un reproche, une harpe décharnée, respirant à la fois
noblesse et abandon. Une jolie commode du XVIIIe, un argentier
marqueté, des bibelots de tous genres enfin, qu’il se promit bien
d’examiner de plus près au cours de ses visites futures.
Mirone Prokop avait réussi à dominer sa timidité et son émotion. Il dit
à Mara Ghéorghiéva tout le charme qu’il trouvait à son intérieur, et
combien lui plaisait l’intimité « artistique » de ce cadre digne d’elle.
— Oui, répondit-elle, souriante et grave, je me sens heureuse ici, autant
qu’on peut l’être. Tout me plaît. Je vis au milieu de mes souvenirs. J’aime
toutes ces choses qui sont devenues mes amies, mes confidentes. J’aime
même, le croirez-vous ? la lampe chinoise qui n’est pas très discrète
cependant…
La conversation prenait un tour un peu sentimental. Mirone Prokop eut
l’intuition que son interlocutrice allait lui faire la confidence de sa vie.
Cela le choqua. Comme une chose trop rapidement acquise.
Mais il n’en fut rien. Après un silence qu’il n’était pas arrivé à rompre
parce qu’aucune parole ne lui était venue aux lèvres, elle demanda
soudain :
— Eh bien ? Et cette leçon de solfège… ?
Elle eut un rire un peu nerveux, la tête renversée.
— Comme vous êtes pressée, dit-il. J’ai à peine le temps d’apprendre à
vous connaître.
— Ne cherchez pas à me connaître, murmura-t-elle avec une gravité un
peu triste.
C’est à cet instant que l’on sonna. Mara Ghéorghiéva s’excusa et s’en
fut ouvrir. Prokop resta seul quelques minutes. Puis on chuchota dans le
couloir. Bientôt Mara réapparut, poussant devant elle une toute jeune fille.
Une enfant encore. Quinze ans peut-être.
La nouvelle venue était blonde, fraîche et maigre. Réservée et
souriante. Pas intimidée du tout, cependant.
— Voilà ma petite amie Véra… Monsieur Prokop.
Ils se saluèrent.
Véra avait de petites tresses raides, quelques taches de rousseur aux
ailes du nez. Minuscules et comiques, qui ne déparaient point d’ailleurs sa
petite figure étroite. Il y avait dans ce visage quelque chose
d’indéfinissable. Un air de race, d’aristocratie, que Mirone Prokop crut
retrouver chez Mara Ghéorghiéva qui tenait affectueusement la petite dans
son bras.
— Véra est ma grande confidente, dit-elle. Nous sommes comme deux
sœurs.
Ses yeux cherchèrent ceux de l’enfant et les tinrent immobiles, fascinés
et avides.
Mara Ghéorghiéva se tourna alors vers Prokop que cette courte mais
fervente contemplation mutuelle avait singulièrement troublé.
— Figurez-vous, dit-elle d’un ton détaché, que les parents de cette
chère petite cherchent un pensionnaire. Ils ont une belle grande chambre à
louer. Ce sont de fort braves gens. Ne connaîtriez-vous personne parmi vos
amis que cela pourrait intéresser ?
Il sembla à Mirone Prokop que le regard de la petite Véra se posait sur
lui avec anxiété. On eût dit qu’elle voulait exprimer son désir de le voir
devenir ce pensionnaire. Il fallait qu’il se décidât sans tarder, qu’il prît au
plus vite sans doute la place de quelqu’un d’autre, qu’elle redouterait par-
dessus tout. Ce regard était plus qu’une suggestion. Une prière. Une
véritable supplication.
— Je pense que je connais quelqu’un, dit Prokop, influencé.
— Jeune ou vieux ? demanda Véra.
— Déjà intéressée par ces choses ?
Elle ne rougit pas. Son visage se contracta comme au souvenir d’une
chose affreuse.
— J’ai si peur des vieux, dit-elle.
Mara Ghéorghiéva l’attira contre elle et la serra dans ses bras, un peu
trop affectueusement.
— Pauvre petite… il ne faut pas…
— La chambre est-elle libre immédiatement ?
— Oui, monsieur.
— Ce soir, au besoin ?
— Certainement. (Ses yeux brillaient d’une joie intense. Elle devinait.)
— Parfait ! dit Prokop. Je pars avec vous… Je serai votre pensionnaire.
*
**
Mirone Prokop ne comprenait pas bien quelle mouche l’avait piqué.
Quel démon l’avait poussé à bousculer ses chères habitudes ? Pourquoi
avait-il subitement abandonné son vieux Kamilo ? Avait-il cédé à la
détresse de la petite Véra ? À un désir inexprimé de Mara Ghéorghiéva ? Il
ne savait. Une chose était certaine : le papier à fleurs de sa nouvelle
chambre ne lui plaisait pas. Pour le reste, l’indifférence la plus totale
l’habitait.
Son geste inconsidéré et inexplicable ne lui laissait que la saveur un
peu amère d’une grande passivité mêlée à peu d’inquiétude.
Les parents de Véra étaient des gens simples et bons, déjà assez âgés.
Dans ce milieu fort modeste, l’adolescente paraissait déplacée comme une
pierre précieuse dans une boîte d’allumettes. Ce petit bout de femme, bien
que née pour devenir une petite bourgeoise comme sa mère, destinée à
grandir et à vivre dans un intérieur mesquin et sans confort, semblait avoir
compté parmi ses lointains ascendants accouplés au hasard des siècles,
quelque personne de haut lignage, pleine de finesse, de distinction, de
pureté dans les traits et le regard, dont on retrouvait au détour du pli de la
bouche ou dans la ligne du front ou du nez, la marque encore perceptible.
Véra portait en elle un signe de grandeur et de prédestination.
Elle avait une maturité d’âme un peu intimidante qui faisait danser une
petite lueur insolite dans ses yeux bleus au blanc nacré.
Mirone Prokop la voyait tous les jours, puisqu’il prenait ses repas avec
elle à la table familiale. Lorsqu’il rentrait, sa journée finie, il la retrouvait
occupée à lire, à broder ou à rêver. Il lui parlait souvent, pour le seul
plaisir d’entendre sa voix. Une voix de mésange. D’oiseau, en tout cas.
Grêle et élevée. Où l’on sentait frémir des plumes.
Insensiblement, sans trop s’avouer ce qui l’attirait en elle, Prokop se
prit d’affection pour Véra. Il disait, le soir, lorsqu’il la surprenait à la
fenêtre, comme si elle l’attendait :
— Bonsoir, petite fée…
Et elle répondait en riant :
— Bonsoir, M. Prokop.
Il était ainsi naïvement heureux de la retrouver chaque soir et, à son
insu, le visage de la gamine l’occupait fréquemment pendant la journée,
surgissant à tout propos dans sa pensée.
Il se mit tout doucement à l’aimer sans s’en apercevoir. D’un sentiment
indéfinissable. Paternel, enfantin, amical. Il lui paraissait désirable parfois
de jouer avec elle à la poupée ou de lui raconter des histoires en la prenant
sur ses genoux, ou de la serrer dans ses bras brusquement, sans rien lui
dire. Mais, en sa présence, il se sentait incapable du moindre geste tendre.
Il se contentait de la regarder et d’essayer de lui plaire. Il lui faisait, dans
ce but inavoué, de petits cadeaux attendrissants. Un oiseau. Un lapin. Des
poissons rouges. Un jeune chien pataud. Des fleurs. Un compas. Un tablier
blanc avec de la dentelle. Des friandises.
Il lui disait toujours : « Petite fée », et elle répondait gentiment :
« Merci, M. Prokop », « Bonjour, M. Prokop », « Vous êtes si gentil avec
moi, M. Prokop ». Cela le faisait sourire et il lui demanda un jour de ne
plus l’appeler M. Prokop mais de trouver quelque chose de plus
affectueux, de mieux en rapport avec leur grande sympathie, « Oncle
Prokop », par exemple.
Elle acquiesça avec un petit sourire entendu.
Le lendemain de ce jour, il lui apporta une montre. Une petite montre-
bracelet avec un ruban noir. Une vraie petite montre-bracelet comme elle
en désirait une. Elle vint à lui dans un grand élan, lui enlaça le cou de ses
petits bras maigres, regarda son visage de très près et, brusquement,
l’embrassa sur les lèvres. Et restant ainsi suspendue à lui, elle murmura
sans gêne et sans rire :
— Merci, mon chéri.
Mirone Prokop ne savait que faire. Il la prit par la taille et la déposa
doucement à terre, délicieusement troublé. Mais il se ressaisit bientôt,
subitement conscient de ce que cette attitude avait d’équivoque. Il
s’arracha à la présence de la petite Véra, tant il se sentait disposé, en cet
instant, à la couvrir de baisers et à l’attirer vers lui.
Il sortit sans un mot. À ce moment, le père entra. Prokop se sentit
horriblement honteux, coupable même, à la seule idée que cet homme sans
arrière-pensée aurait pu les surprendre. Une rougeur monta en lui qui vint
ensanglanter sa vue. Les deux hommes se saluèrent cependant comme de
coutume, échangeant quelques propos sur le temps et le coût de la vie.
Véra, comme si rien ne venait de se passer, vint soudainement à son père
et l’embrassa dans un grand élan affectueux. Mirone, à cet instant, se
demanda s’il fallait s’étonner davantage de cette extraordinaire candeur ou
de cette précoce rouerie.

Mirone n’avait pas abandonné ses leçons de musique. Il voyait Mara


Ghéorghiéva deux fois par semaine et une amitié virile et intellectuelle
l’unissait à cette femme délicate et troublante, qui avait pour lui des
attentions maternelles. Il se sentait bien rue Liubène Karavélov et les
soirées interminables qu’il passait en compagnie de Mara le libéraient un
peu de l’envoûtement morbide où le tenait la captivante pensée de la petite
Véra.
Il ne s’était pas ouvert encore à son amie du trouble sentiment qui était
né en lui et qu’il ne combattait que mollement. Aucune allusion n’avait
jamais été faite à l’adolescente. Le problème fut abordé un soir cependant,
à la suite d’un incident assez inattendu.
La concierge lui ayant ouvert la porte d’entrée, il était monté
directement à l’appartement de Mara. Le doigt sur la sonnette, il s’était
ravisé. Des voix lui parvenaient de l’intérieur. Celle de Mara, tout d’abord,
grave et lourde d’un amical reproche :
— Pourquoi as-tu fait cela, petite méchante ? J’ai toujours été très
bonne avec toi. Comme une grande sœur. Je ne comprends pas.
Alors, la voix de Véra, pointue et amère :
— Il ne faut pas chercher à comprendre. Cela me plaisait.
— Tout ce qui plaît n’est pas bon à faire.
— C’est une opinion. Pas la mienne. Si cela t’ennuie, je ne viendrai
plus.
— Je ne te demande pas de ne plus venir. (La voix de Mara était
empreinte de détresse.) Je te demande seulement de m’aimer comme je
t’aime.
— Je t’aime autrement.
Alors, le rire trop nerveux de Mara :
— Tu es un petit démon !… Je ne puis me passer de toi. Je te demande
pardon de mon geste d’humeur. Mais tu m’as fait très mal.
— Il faut souffrir pour être aimée…
Prokop, qui avait le doigt sur la sonnette, appuya machinalement et
plus tôt qu’il n’aurait voulu.
Le silence se fit. Mara vint ouvrir. Elle se tamponnait le cou avec un
petit mouchoir taché de sang.
— Ah ! c’est vous, Mirone, fit-elle, un peu déroutée… Il y a longtemps
que vous êtes là ? (Elle paraissait inquiète.)
— J’arrive.
— Entrez. J’ai une visite.
— Non, non… Je m’excuse. Je ne veux pas vous importuner…
Il disait cela pour donner le change et Mara se laissa prendre à son jeu.
Elle sourit, soulagée.
— C’est quelqu’un que vous connaissez. Une surprise…
— Bonjour, oncle Prokop ! cria joyeusement Véra en venant à lui. Vous
venez prendre votre leçon ?
— Bonsoir, petite fée !… Pas encore rentrée ?
Mara se regardait dans la glace. Elle étanchait à son cou une petite
plaie qui souillait de sang son mouchoir, serré en boule.
— Qu’est-ce que vous avez, Mara ? Vous êtes blessée ? demanda
Prokop.
Il y eut un silence gêné. Mara ne savait que répondre. Elle évitait les
yeux de Prokop tout désemparé et ceux de Véra, qui le cherchaient
avidement.
— Je me suis écorchée avec ma bague…
— Menteuse ! cria Véra méchamment. Menteuse ! Je vais le dire, moi,
ce qu’il y a. On peut le savoir…
— Véra ! supplia-t-elle. Tais-toi donc !
— Non ! Vous m’écoutez, oncle Prokop ?… Cette méchante a voulu
m’embrasser… Si, si. Elle veut toujours m’embrasser. C’est pour cela
qu’elle m’attire ici. Elle a voulu m’embrasser et je l’ai mordue… Dans le
cou… C’est pour cela qu’elle saigne.
— Quelle idée ! Faire du mal à une si gentille amie ! protesta Mirone
Prokop, terriblement ennuyé.
Véra le toisa insolemment. Une lueur perverse passa très rapidement
dans son regard. Elle haussa les épaules.
— Elle a voulu m’embrasser… d’une façon sale.
Mara ne protestait pas. Effondrée dans le grand canapé couvert de
coussins, elle pleurait, le visage entre les mains.
Prokop n’insista pas. Un peu de chaleur lui monta aux joues. Il aurait
désiré en savoir plus long, mais il aurait fallu pour cela affronter le regard
trop profond de Véra, prononcer des mots dont il avait peur, analyser des
sentiments, des sensations et des gestes dont la pensée seule l’épouvantait.
— Il faut rentrer à la maison, petite fée, dit-il doucement, pour
l’apaiser. Vos parents vont s’inquiéter… Allons ! Dites gentiment au
revoir à Mara. Vous lui avez fait de la peine.
Mara faisait signe de la tête que ce n’était plus nécessaire.
— Si, si… insista-t-il. Il faut vous quitter bonnes amies.
Véra s’approcha. Elle tendit la main à Mara Ghéorghiéva qui leva vers
elle son beau visage baigné de larmes et son cou cruellement meurtri.
— Au revoir, Mara, dit la fillette avec une conviction qu’on n’attendait
pas d’elle après cet incident. À bientôt…
Mais sa bouche était mauvaise et son regard trop sombre. On aurait dit
une promesse terrible ou une menace.
Quand elle fut sortie, qu’il eut entendu claquer la porte d’entrée et qu’il
se fut assuré à la fenêtre qu’elle s’éloignait bien, Mirone Prokop vint
s’asseoir auprès de la douloureuse Mara. Il la prit dans son bras,
fraternellement, et demanda avec un calme merveilleux qui l’étonnait et
qui lui venait de ce rôle d’arbitre que les circonstances lui avaient
imposé :
— Qu’est-ce que c’est que cette vilaine histoire ?
Elle tamponna ses yeux rougis et le regarda bien en face, lui prenant les
mains :
— Mirone, avez-vous confiance en moi ?
— Oui, fit-il sans hésiter.
— Je le sais. Alors, écoutez-moi. Ne croyez pas un mot de ce que cette
malheureuse enfant vient de dire.
— Je n’en crois rien, mon amie. Mais je suis effrayé de la violence de
ses paroles. Expliquez-moi.
— Je n’ai rien à expliquer. Tout cela est inexplicable d’ailleurs. Je ne
veux pas charger cette petite. J’ai pour elle une trop grande affection. (Elle
hésita un peu.) Vous aussi, d’ailleurs…
— Moi ?
— Oui, Mirone, vous. Ne protestez pas. Il y a longtemps que je l’ai
deviné. C’est bien compréhensible. Cette petite est ensorcelante. J’ai été
prise à son charme comme vous et je n’en rougis point.
— Ce n’est pas la même chose, je suppose.
— Si, c’est la même chose, exactement.
Elle le regardait bien en face. À quoi bon vouloir aller au fond des
choses avec de pauvres mots ? Les abîmes du cœur humain sont
insondables. Il baissa les yeux.
— Soyez prudent, Mirone. Ne cessez jamais d’être sur vos gardes. Vous
jouez un jeu terrible. Cette enfant que j’aime, que nous aimons, est un
démon.
— Mara…
— Vous êtes jeune. La vie entière commence pour vous et vous sourit.
Il n’en est pas de même, hélas ! pour moi. Croyez-en ma douloureuse
expérience. Fuyez cette petite. Il en est temps encore. Elle ne vous
apportera que le malheur.
— Pourquoi dramatiser tout ceci ? murmura Prokop après un silence
pénible. Véra n’est qu’une petite fille…
— Une petite fille sans âme.
— Littérature…
Il pensait : « Jalousie… Jalousie… On cherche à m’éloigner de Véra.
Dans quel but inavoué ? Est-ce pour me garder d’elle ou la garder de moi ?
Qui Mara prétend-elle donc protéger ? La fillette qui l’a mordue dans
d’obscures circonstances ou l’ami qui pourrait être un rival ? Les femmes
sont incompréhensibles ! »
Mara Ghéorghiéva s’était levée. Elle alla jusqu’au centre de la pièce et
se retourna brusquement, transfigurée. Ses yeux brillaient dans son visage
égaré et tragique de visionnaire.
— La mort ! dit-elle en se croisant les mains sur la poitrine. Elle
apporte la mort…
Mirone Prokop avait cru pouvoir se libérer de la double et
contradictoire emprise des deux femmes qui occupaient sa vie. Il avait
renoncé à ses visites chez Mara et ne s’était plus présenté chez sa jeune
amie. Il avait fui autant l’une que l’autre, intimidé par le mystère et le
doute. Il était venu demander asile à Kamilo Tompa, bon camarade, qui
l’avait accueilli sans sourire et sans demander d’explications.
Mais sa ferme résolution de se tenir à l’écart d’un péril inconnu n’avait
pas apaisé son tourment. Si l’image de Mara, prophétique et douloureuse,
commençait à s’estomper dans son souvenir, la pensée de sa petite fée ne
cessait de l’assaillir.
Tout n’était pas amical et affectueux dans les méditations où il se
complaisait. Des songes s’éveillaient en lui, assez pervers, contre lesquels
il luttait mollement. Tentation insupportable et lancinante. Il regrettait à
présent les dangereux tête-à-tête avec sa petite amie. Cette indéfinissable
intimité, puérile et troublante. Un besoin de rechercher et de craindre à la
fois une chose qu’il devinait monstrueuse ne lui laissait plus de repos. Il se
mit à souffrir. À se ronger. Aucun remède n’existait à son mal. Impossible
de se raisonner. Impossible de se distraire. Le soir, très souvent, après une
journée amère, il lui arrivait de venir rôder autour de la maison où il avait
vécu auprès de Véra. Il passait et repassait sous les fenêtres closes.
S’appuyait au mur, sa joue brûlante contre le crépi rugueux. Ces rares
minutes, dont il percevait l’invraisemblable ridicule, lui apportaient un
petit soulagement que venait gâter la crainte d’être surpris.
Il allait aussi l’épier de loin, lorsqu’elle partait pour l’école, avec ses
petites tresses blondes appétissantes comme des torsades de sucre
transparent. Il avait ainsi l’impression de veiller de loin sur elle. De la
protéger contre des dangers inconnus. Contre la méchanceté peut-être des
grands garçons qui se pourchassaient en bataillant dans les rues. Mais il
dut se l’avouer finalement. C’était une déchirante jalousie qui le poussait,
le forçait à se dissimuler aux abords de l’école, à patienter longuement
sous la pluie pour attendre l’heure de la fin des cours, détournant son
regard afin de ne point éveiller l’attention des passants devenus familiers.
Mais un jour, un triste jour où le vent soufflait méchamment de
mauvaises nouvelles, Véra ne parut pas. Son absence à l’école se
prolongea pendant une semaine. Prokop n’y tint bientôt plus. Il devinait sa
petite protégée malade, en danger peut-être, et la crainte terriblement
précise d’un malheur lui donna un courage inattendu.
Il décida d’aller aux nouvelles, sans souci de ce qu’on pourrait dire.
Il fut reçu très amicalement par les parents qui ne firent aucun
commentaire sur son départ précipité. Chacun avait à ce moment d’autres
soucis que d’interpréter ses faits et gestes.
— Vous savez que la petite n’est pas bien ? demanda le père.
— Oui, je sais. Que se passe-t-il ? Est-ce grave ?
On ne lui demanda pas « comment » il savait. Le père fit une moue
signifiant l’ignorance ou l’incertitude. La mère se mit à pleurer.
— Ah ! M. Prokop… Une petite si gaie, si riante. Vous la connaissiez
bien d’ailleurs…
Ces mots lui parurent un instant une allusion désagréable. Mais il
secoua ce malaise né seulement de son imagination ombrageuse. Il
demanda à voir Véra, très ému et très remué. Il retrouvait avec un petit
pincement au cœur ces meubles et ces bibelots sans valeur, qui lui étaient
devenus familiers et qui avaient servi de cadre à tant d’heures douces et
tendres.
Véra était comme une porcelaine dans son lit tout blanc. Transparente
et amaigrie. Elle sourit doucement mais sans surprise particulière. Comme
une petite fille sage sourit à un vieil ami de la maison.
— Bonjour, petite fée ! fit-il, la gorge serrée.
— Bonjour, M. Prokop.
Il avait les mains vides, tant sa précipitation d’accourir à son chevet
avait été grande. Il dit :
— Je reviens.
Il sortit en hâte. Il revint peu après avec un tas de choses inutiles et
merveilleuses, obtenues en échange de tout l’argent qu’il avait sur lui.
Et l’on fit joyeusement, sur le lit blanc, l’inventaire de toutes ces
richesses, de ces flacons multicolores, de ces boîtes nacrées, de ces
friandises enrubannées, de ces encriers garnis de coquillages, de toute
cette pacotille de bazar, plus belle que les vraies choses précieuses parce
qu’elle porte en soi la poésie et le rêve et qu’elle met à la portée des mains
les plus modestes l’inaccessible et le merveilleux.
Il fut reçu comme le bon génie, comme le clown légendaire de notre
enfance qui se rendait à domicile pour redonner la santé aux petits
malades privés de distractions.
La petite fée était radieuse dans son lit blanc comme un écrin et ses
bons parents, joyeusement émus, se trouvaient soudain réconfortés.
Prokop fut tous les jours au chevet de sa petite Véra retrouvée et ce fut
fête chaque jour. La charmante malade fut bientôt convalescente. Elle se
leva un peu dans sa chambre, toute drôle de se trouver debout dans sa
longue robe de nuit qui flottait sur ses jambes maigres. Puis elle sortit
enfin, au bras de son bon génie, tout heureux de pouvoir la mener ainsi, à
petits pas, à la promenade.
Il reprit pension dans la maison. Il était devenu un frère assidu… Il
avait une fierté naïve à voir Véra reprendre des forces, s’étoffer, devenir
tout doucement une femme.
Jamais il n’avait été question de Mara entre eux et Mirone Prokop
n’était pas loin de penser que la maladie de sa petite protégée avait
consacré pour elle une véritable libération. Les ponts étaient rompus, sans
aucun doute, entre cette enfant lumineuse et la monstrueuse emprise dont
il la croyait prisonnière jadis.
Leurs pas les menaient avec une douce accoutumance au même petit
parc, désert et silencieux, où ils retrouvaient chaque jour le même banc
rugueux. Mirone Prokop, comme une infirmière dévouée, faisait la lecture.
Il choisissait les livres avec une scrupuleuse minutie, évitant toute
imprudence, soucieux de ne pas rompre l’harmonie de cette grave et pure
amitié qu’une allusion maladroite aurait pu irrémédiablement
compromettre.
Il y eut un jour, dans un anodin roman pour jeunes filles, une innocente
et banale tournure de phrase qu’il estima devoir transformer. Mais Véra
avait suivi le texte et l’interrompit brusquement :
— Pourquoi ne lis-tu pas ce qui est écrit ?
Il se troubla, ferma le livre et la regarda, mécontent.
— Tu es vraiment trop ridicule. Je ne suis plus une enfant.
Et elle bomba comiquement son petit torse.
Prokop avait pâli. Il se taisait. Il posa le livre sur le banc noir. Il hocha
la tête d’un air désolé.
— Oncle Prokop, dit-elle, souriante, tu n’es pas raisonnable. Tu m’en
as voulu parce que je t’avais embrassé. Je l’ai bien senti. Et cependant, tu
avais bien souvent envie de le faire toi-même. Tu n’es plus revenu auprès
de moi depuis le soir où j’ai mordu Mara. Pourquoi ? J’ai toujours été
gentille avec toi.
— Trop, Véra, trop…
Elle le regardait drôlement, son petit visage tendu et impatient, offert
au bout de son cou mince comme une fleur merveilleuse.
Prokop baissa la tête, sans rien dire. Puis de sa main gauche,
machinalement, il se mit à caresser cette petite nuque nerveuse. Il
regardait droit devant lui, dans le vague. Il y avait trois moineaux qui
jouaient dans la pelouse autour d’une pâquerette. Il attira à lui le visage de
Véra qui ferma les yeux, consentante. Il vit sa petite bouche mince, son
nez pincé, son cou si rose et si frêle…
Et soudain, une pensée terrible et bestiale vint noyer son cerveau
comme une buée rouge. Il sentit ses lèvres s’entrouvrir, se retrousser sur
ses dents dont l’avidité cruelle lui fut tout à coup une révélation
hallucinante.
Il repoussa brutalement Véra, se leva et la contempla à nouveau avec
un mauvais rictus.
Elle le regardait avec ferveur et gravité.
— Je serai à toi quand tu le voudras, dit-elle doucement.
Il haussa les épaules et s’éloigna à grands pas sans se retourner.
Véra, stupéfaite, ramassa le livre qui s’était ouvert en tombant. Elle en
souffla la poussière puis se mit à rire silencieusement.
— Quand tu voudras, murmura-t-elle… Quand je voudrai, plutôt.
Le gardien du parc qui la connaissait de vue passa, son képi rejeté en
arrière. Il la regarda sans comprendre et lui sourit.

Au milieu de la nuit, dans la maison silencieuse et endormie, Prokop


bouscula ses derniers scrupules. Mieux valait être taxé de témérité que de
sottise. À pas lents, par l’escalier baigné d’un rayon de lune, il descendit
jusqu’à l’étage où logeait Véra. Il faisait assez clair pour qu’il pût
distinguer l’étroit tapis élimé qui occupait le milieu du couloir. Il s’y
avança prudemment. Puis s’immobilisa plusieurs minutes devant la
chambre des parents où un ronflement paisible et régulier attestait le
sommeil confiant de l’un au moins des deux vieux époux.
Avec une lenteur minutieuse qui le mettait dans un extraordinaire état
de tension nerveuse, il se déplaça de quelques mètres et vint tendre
l’oreille tout contre la porte de la jeune fille. Son cœur battait à ce point
qu’il ne lui eût pas paru étonnant que d’autres dans la maison
l’entendissent cogner à coups sourds et désordonnés.
Allait-il gratter à la porte, appeler doucement son amie, entrer chez elle
sans s’annoncer ?
— Véra, souffla-t-il. Véra… C’est moi…
Pas de réponse. Le ronflement dans la chambre voisine avait changé de
modulation. Très loin, quelque part dans la ville, un chien presque aphone
hurlait à la lune.
— Véra…
Il avait la main sur la poignée. C’était plus fort que lui. Il ne songeait
plus à toutes les objections qu’il avait lui-même formulées contre son
désir.
Il entra comme un voleur et referma vivement la porte derrière lui.
Il y eut un courant d’air assez vif. La fenêtre était restée ouverte et les
rideaux frémissaient encore. La clarté crue de la lune jetait sur le lit une
tache blafarde.
— Véra…
Il s’approcha. Le lit était vide. Il n’avait même pas été défait.
Cependant, sur la chaise à laquelle il s’appuyait, les vêtements de son
amie avaient été jetés en désordre. Son tailleur, son chemisier, sa ceinture
en tissu élastique et ses bas même, par-dessus le reste, comme des peaux
mortes vidées de leur chair.
Il ne comprenait pas. Il ne savait que penser. Où pouvait-elle être ? Lui
faisait-elle une farce ? Il regarda sous le lit, derrière la tenture, dans
l’armoire même dont la porte grinça effroyablement. Peine perdue. Véra
n’était pas chez elle.
Une déception cruelle lui serra le cœur comme une main rageuse. Il se
sentait brusquement désolé, triste, inquiet, jaloux. Il battit en retraite, plus
honteux encore que d’un échec, et s’en fut s’asseoir à mi-hauteur de
l’escalier qui conduisait à son étage, le menton aux genoux, pour attendre,
guetter, comprendre et protester…
S’était-il donc assoupi ?… Avait-il dormi et rêvé ?
Était-ce le froid qui venait de le faire frissonner ainsi ? C’était plus
qu’un frisson, d’ailleurs. Un tressaillement en profondeur.
Il ne s’était pas trompé, cependant. Il avait cru voir passer une ombre.
Une silhouette rapide, vêtue de blanc. C’était un effet de l’aube, sans
doute, qui mettait en fuite les fantômes de la nuit. Ou la lune peut-être ?
Il se secoua. Non, ce n’avait pas été une illusion. Quelqu’un avait passé
rapidement. Quelqu’un venait au même instant de pénétrer chez Véra.
Il s’élança.
Au moment où il allait mettre le pied sur le palier, la porte de la
chambre des parents s’ouvrit brusquement et la mère apparut, les cheveux
hérissés de papillotes ridicules, les mains croisées sur sa chemise de nuit
si longue, si droite, si raide.
— Ah ! c’est vous M. Prokop, dit la mère rassurée. J’avais entendu du
bruit. Je m’étais inquiétée…
— Non, ce n’est que moi. (Il fit un geste apaisant.) Je suis descendu
prendre des cachets dans mon pardessus. Quelle heure peut-il être ?
— Cinq heures, sans doute. Vous pouvez encore dormir un peu.
— Excusez-moi.
Il remonta quelques marches et s’installa à nouveau à son poste de
guet.
La mère, qui était rentrée dans sa chambre reparut bientôt. Elle ne leva
heureusement pas les yeux dans sa direction et entra sans frapper chez
Véra.
Il tendit l’oreille anxieusement. On entendait les femmes chuchoter.
Véra était donc chez elle. La jeune fille dit distinctement :
— Va donc te reposer… Tu es d’une nervosité stupide.
C’était bien la voix de Véra. Comment était-elle rentrée dans sa
chambre ? Cette ombre imprécise, qu’il avait cru voir, était-ce Véra ? Et
d’où venait-elle ?
Il renonça à comprendre. Il remonta chez lui. De sa fenêtre, il put voir,
pour la première fois, le ciel blanchir sur les toits. C’était l’heure de la
rosée. Les étoiles s’évanouissaient déjà. Seule la lune, tenace et frigide,
continuait à dominer la terre…
Lorsque Véra vint le secouer, assoupi dans son fauteuil, la tête lourde,
il faisait entièrement jour.
L’étrange jeune fille le regardait intensément. Elle l’avait pris par
l’épaule. Elle sentait les os à travers la faible épaisseur de son peignoir.
— Allons, réveillez-vous, oncle Prokop. Réveillez-vous. Il faut vous
habiller tout de suite. C’est très pressé…
Il reprenait difficilement conscience. Il se sentait si fatigué, si
courbatu.
— J’ai fait un rêve terrible cette nuit, dit-elle. J’ai vu mourir Mara… Je
suis sûre qu’il lui est arrivé malheur. Nous devons aller tout de suite
jusque-là.
Elle frissonnait. Ses petits doigts pointus étreignaient nerveusement
l’épaule de son compagnon.
— J’ai peur, dit-elle… J’ai horriblement peur. Elle m’a appelée
pendant mon sommeil…
La porte était fermée de l’intérieur. Le concierge dut l’enfoncer à coups
d’épaule en présence du commissaire. On avait eu beau appeler, personne
n’avait répondu. Quand on pénétra dans la pièce, la lampe chinoise jetait
une clarté jaunâtre sur toutes choses. Les rideaux étaient clos. Sur le grand
canapé, étendue parmi les coussins bouleversés, Mara Ghéorghiéva était
morte.
On eut beau la secouer, lui frapper dans les mains. Rien n’y fit. Elle
restait immobile et glacée, son visage exprimant une sorte de calme
bonheur mêlé d’effroi.
Chose curieuse, à part une petite plaie qu’elle avait à la gorge, à
l’endroit où affleure la veine, aucune marque suspecte ne laissait entrevoir
la cause de la mort.
Une petite plaie rose, bien propre, sans une trace de sang.
Le commissaire examina attentivement le cadavre et sa figure bonasse
et bourrue prit une expression extraordinairement grave lorsqu’il se
releva.
— Mais cette femme est exsangue, dit-il en dominant mal son émotion.
Ceci n’est pas une affaire banale.
— C’est un suicide, sans doute, fit à voix basse le concierge qui n’avait
pas compris. Croyez-vous qu’elle se soit empoisonnée ?
— Je dis qu’elle est exsangue. C’est infiniment plus grave.
— Assassinée ? demanda le père de Véra qui se tenait à l’entrée de la
pièce auprès de sa femme.
— Impossible, fit le concierge. Elle n’a pas reçu de visite hier soir. Elle
est rentrée tout au début de la soirée.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, dit Mirone Prokop au
commissaire.
— Je veux dire (le gros homme moustachu paraissait effrayé des
constatations qu’il venait de faire), je veux dire que nous nous trouvons en
présence d’une mort qui n’est pas naturelle.
— Un crime n’est jamais une chose naturelle.
— Ceci n’est pas un crime normal. Regardez donc cette plaie si propre,
si pâle. Voyez ces traces. On dirait une morsure… Quelqu’un… quelque
chose a mordu cette malheureuse à la gorge…
— Et ensuite ?
C’était la mère de Véra qui avait parlé d’une voix blanche.
— Ensuite, dit le commissaire à voix plus basse, on a bu le sang de
cette femme jusqu’à la vider de sa vie.
Véra étouffa un petit cri d’horreur. Prokop vint à elle et la prit dans son
bras en un geste d’amicale protection.
— Mais c’est une histoire de vampire que vous nous racontez là,
murmura le père de Véra, incrédule.
Le policier baissa la tête, impuissant à fournir une autre explication.
— Vous ne pourriez mieux dire…
Un silence angoissé régna dans la pièce. Insensiblement, les assistants
s’étaient éloignés du pâle cadavre.
— Cela ne m’étonnerait pas, murmura le concierge. C’était une femme
bizarre. Je l’ai entendue fréquemment geindre, toute seule, le soir, en
montant me coucher.
— Vous déraisonnez ! fit le père de Véra, en haussant les épaules. Il n’y
a plus de vampires de nos jours. Ce sont là des histoires de croque-
mitaine.
— Vous auriez tort de le penser, répliqua le commissaire, piqué au vif.
Ce n’est pas la première fois que je suis obligé d’admettre une telle
explication.
La mère de Véra se mit à pleurer.
— Pauvre femme, murmura-t-elle. Elle était si bonne…
— Si bonne et si douce, renchérit Véra en jetant à Prokop un regard
indéfinissable qu’il fut seul à percevoir. Si douce, si tendre…
Et elle passa sa petite langue rose de jeune chatte sur ses lèvres minces
et mobiles.

Prokop et Véra étaient retournés dans le petit square familier. Mara


avait été mise en terre le matin même. Depuis la découverte de son
cadavre, il n’avait plus été question entre eux de la femme qui les avait
mis un jour en présence.
Prokop avait pris Véra par la taille et ils avaient marché longtemps à
petits pas, en silence, autour de la pelouse soigneusement entretenue,
bordée d’arceaux de fonte.
— Je voudrais vous dire quelque chose, petite fée.
— Dites-le donc.
— Si l’on s’asseyait.
Ils retrouvèrent le banc rugueux et s’y arrêtèrent en soupirant
doucement. Il y avait trop de mots qui se pressaient dans leur cœur.
— Véra… Savez-vous que j’ai voulu vous rejoindre, l’autre nuit, dans
votre chambre ?
— Vraiment ? dit-elle, le visage soudain illuminé d’une grande joie. Et
pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? Pourquoi êtes-vous resté dans l’ombre
sur l’escalier comme un collégien ? Si, si. Je le sais.
— Je ne suis pas resté toujours sur l’escalier.
— Pourquoi avez-vous hésité alors à me surprendre ? (Sa voix se fit
plus grave et plus chaude.) Il y a tant de soirs que je vous attends.
— Mais, Véra, je suis venu…
Elle secoua la tête gentiment. Elle souriait avec indulgence.
— Oncle Prokop, vous avez rêvé… Vous êtes resté toute la nuit sur
l’escalier.
Il torturait son souvenir. Il se mettait à hésiter à présent. Au fait, c’était
bien possible. Trop de pensées occupaient sans cesse son esprit. Il devait,
sans aucun doute, perdre parfois de sa lucidité.
— Petite fée, dit-il, la gorge serrée, comme j’aurais voulu pourtant que
ce fût vrai…
— Cela pourrait être vrai…
Elle mit sa joue contre la sienne, câlinement.
— Ce sera vrai… Attendez-moi ce soir chez vous.
Leurs mains s’étreignirent avidement et ils savourèrent en silence la
promesse formulée et reçue.
Le jour touchait à sa fin. Le parc, depuis tout un temps déjà, était
désert. Il faisait calme et doux. Un petit chien jaune vint les regarder et
disparut, d’un air digne et comique, dans une allée.
Véra se dégagea doucement.
— Est-ce que vous croyez aux vampires ? demanda-t-elle à brûle-
pourpoint sans lever les yeux.
— Non.
— Sceptique ?
— Terriblement.
Elle se mit à rire.
— Oncle Prokop, voulez-vous jouer aux vampires avec moi ?
Elle disait « avec moa » comme les clowns au cirque.
— Mais bien sûr…
Elle s’approcha en faisant de grands yeux menaçants et joyeux, ses
petites lèvres retroussées, ses dents gourmandes.
— Je mords ?
— Oui… Mais doucement.
Il tendait le cou, sans réfléchir, confiant, se prêtant au jeu.
Alors, soudain, il vit quelque chose dans les yeux de Véra. Quelque
chose qui le glaça et qui le fit se lever d’un bond, la main à la gorge, avant
même qu’elle l’eût touché. Son visage exprimait la crainte et le dégoût.
— Rentrons, dit-il brusquement. Ce ne sont pas là des choses à faire.
C’est stupide…
Véra éclata de rire, comme une fillette heureuse d’une innocente
plaisanterie. Et son rire sonna clair.
— Ce que vous pouvez être émotif…

Le lendemain, Mirone Prokop était mort dans son lit, la gorge marquée
d’une petite plaie rose, bien nette et bien propre.
Véra ne le vit pas ainsi. Elle était partie, tôt le matin, se promener à
vélo avec une amie. Celle dont elle avait dit à sa mère, avant de partir :
— Tu sais, la petite blonde, si rose et si fraîche, avec son petit cou
gracieux…

Imprimé en Belgique par Casterman, S.A.


février 1980. N° Impr. 4329. N° Éd. 6138.
Dépôt légal : 2e trimestre 1980
D. 1980/0053/47.