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Monsieur Peylat avait toujours eu du bonheur avec ses vaches.

Ses bêtes, de belles salers à la roche


sombre, vivaient heureuses. L’hiver à l’étable, l’été à l’estive, il allait de fêtes en fêtes et de joie en joie,
disait-il. Les terres étaient riches et bien exposées et l’herbe y était abondante, les petits cours d’eau
bondissaient partout. C’était au lieu-dit l’Impramau, estive au bout de la vallée de la Maronne, au pied
du roc des Ombres et du puy Violent. Plus loin la pointe, telle une réconfortante statue, du puy Mary,
que Les petits cantalous du Falgoux ou de Salers écrivent parfois « puit Marie ».

C’était le début du printemps et, après un hiver rude, où M Peylat, et bien d’autres avec lui, avaient eu
peur de ne pas disposer d’assez de nourriture pour les bêtes, le retour aux estives s’annonçait sous les
meilleurs auspices.

Le troupeau de salers, belles vaches aux cornes élancées et sauvages -comme le puy de l’Elancèse, là-
bas, vers la Jordanne- et à la robe sombre, allait vivre des mois de bonheur. Totalement libres dans un
vaste écrin d’herbes folles, de genêts et de gentianes, les bêtes s’apprêtaient, de rencontre en rencontre,
à accueillir des veaux auxquels elles pourraient donner du lait en abondance.

Chaque jour, la petite Marie, une génisse bien douce, inventait des jeux nouveaux, courrait jusqu’à
l’ancien buron, revenait vers les terre plus basses, presqu’à Recusset, ce petit bourg de quelques âmes
qui l’avait vu naitre.

Le soir, en regardant les étoiles qui, pensait-elle, ne parlaient que d’elle, la Marie écoutait les récits que
sa mère, curieusement appelée Antigone, lui racontait. Elle les tenait, disait-elle, de ses aïeux. Il faut vous
dire qu’Antigone était très appréciée dans le troupeau. On disait d’elle : « elle est faite pour l’amour, pas
pour la haine… »

« Tu peux, maman, me raconter encore l’histoire du vieux Marcel ? » demandait la petite Marie. Marcel,
c’était un éleveur mort il y a longtemps, à l’époque où les buroniers ne quittaient pas les estives, et où
l’odeur pénétrante de l’aligot se répandait d’un puy à l’autre.

« Il était une fois, » dit Antigone, « un jeune veau un peu craintif, qui avait peur de la liberté. . .. » « C’est
difficile » disait-il. Marcel, alors que tout le troupeau était arrivé à l’estive, vit que le veau n’y était pas.
Pris de peur, il laissa les bêtes dans la montagne et s’en alla à la recherche de l’animal perdu. Après des
heures de marche, Marcel comprit que le jeune veau, par peur, s’était réfugié dans l’étable. Alors, avec
patience et douceur, le vieux Marcel conduisit la jeune salers vers elle-même, au cœur des montagnes.
Antigone contait aussi la belle histoire de sa lointaine cousine, là-bas, dans le Sud de la France au pays
des santons, la chèvre de M Seguin. Et la jeune mère, à son tour, faisait frémir de plaisir la petite Marie,
quand elle arrivait au moment où, s’enfuyant de l’enclos où Monsieur Seguin voulait, pour son bien,
l’enfermer, la petite Blanquette rencontrait le loup. Ils allaient s’adorer l’un l’autre, dans une
communion totale, un vrai don. Et ce soir, elle avoua à sa mère qu’elle aimait Hémon, un brave petit
taureau, et n’en avait nulle crainte. Mais la petite Marie n’avoua pas, par exemple, qu’elle l’appelait, au
creux de l’oreille « mon p’tit loup… » Et Hémon disait à Marie : « viens ma toute belle, viens dans mon
jardin, l’hiver s’en est enfui, et les genêts sont en fleurs… »

Et Antigone concluait toujours les histoires ainsi : « il faut aussi que tu saches, petite Marie, que tu es
comme un oiseau qui s’échappe du filet de l’oiseleur, mais attention, là-haut, vers le roc de Labro , il y a
un endroit où même les chamois ne vont pas… » Et Marie gardait au cœur ces paroles : « même les
chamois n’y vont pas… »
Un jour, une sourde rumeur se fit dans le troupeau. Des chamois disaient que, loin au sud de l’Aubrac, la
Bête du Gévaudan s’était réveillée et menaçait toute la région, et même jusqu’en Limousin ou en
Auvergne.

Au début, peu de vaches ne prirent les nouvelles des chamois au sérieux, et elles continuèrent à jouir de
la liberté, mangeant et buvant dans la joie des rencontres quotidiennes. Ce n’était encore que jeux, fêtes
et naissances, dans la douceur de l’été approchant.

Mais la rumeur se fit angoisse et on apprit que la Bête se rapprochait. Elle serait, disait-on, juste derrière
les crêtes du plomb du Cantal.

On essayât d’abord de se rassurer. « Elle ne pourra franchir les gorges de la Jordanne » pouvait-on
entendre dans le troupeau. Mais certains affirmaient : « Elle peut passer, par le col du piquet, la crête du
puy Chavaroche et de là, ce ne sera pas difficile d’arriver jusqu’à nous ».

Un vent de panique enfla et il fallut prendre des décisions. Un chef fut nommé et, naturellement, ce fut
Charles Edouard , un taureau vigoureux et courageux, à qui incomba la lourde charge de sauver tout le
troupeau. Il fallait faire vite. Derrière le roc de Ombres, une ombre menaçante semblait se profiler…

On appela désormais Charles Edouard le Grand Taureau.

Charles Edouard, qui se faisait aider par des taurillons, était le seul à avoir obtenu, avec mention, un
doctorat total. Il était donc normal qu’il menât le troupeau. Toutes les bêtes attendaient de lui des
solutions. Il disait sans cesse : « je vois, je sais, je comprends… » La petite Marie, en elle-même, se dit
que rassurer, cela ne peut contribuer qu’au pire…

Charles Edouard prit ainsi la parole devant tout le troupeau. « Nous allons chercher la haute sécurité de
l’autre côté de la crête. Dans la vallée du Dieu Mars, vers le Falgoux. On va mener une guerre contre la
Bête et nous vaincrons. Pour cela, je nomme les taurillons comme garde officielle et, désormais, il faudra
rester à sa place. Tout écart sera sévèrement puni. Vous aurez, pour brouter, un laisser passer que
j’appelle « haute-vache ». Les vaches qui seraient attrapées par la Bête seront maintenues dans les
clairières, sur les crêtes vers le buron d’Impramau, où on leur apportera l’herbe. Les autres devront
suivre la route indiquée, ne surtout pas se donner des signes d’affection, des moments de rencontre ou
de fête, car cela pourrait exciter la Bête. Il ne faudra même pas se parler. Les morts enterreront les
morts… » La petite Marie pensa : « mais il nous mène vers là ou même les chamois ne vont pas » Elle eu
très peur.

Pas tant pour elle d’ailleurs, car c’était, il faut le dire, une digne fille de sa mère, mais pour Hémon et,
surtout, pour la vieille Renaude, sa grand-mère. Il était certain qu’elle ne pourrait pas suivre le rythme,
elle qui disait souvent : « j’ai bien vécu, j’ai fait mon temps, je voudrais bien me coucher avec mes
pères… »

A ce moment, et bien qu’elle n’eût pas une bonne vue, à la différence du Grand Taureau qui, lui,
semblait tout voir à chaque instant, la petite Marie cru entrapercevoir, vers la Pointe noire, derrière le
roc d’Hozières et la Chapeloune, un merle. Un frisson la parcouru.

Ce que l’on redoutait arriva, et la vieille Renaude fut emportée par la Bête.
Antigone, et malgré les ordres de Charles Edouard, tint à ce que sa mère fût enterrée selon les paroles
transmises par ses aïeux. Elle s’écarta discrètement du troupeau, revient vers les ruines du buron
d’Impramau et déposa la défunte entre quatre grosses pierres, symboles des quatre grands animaux : le
lion, le taureau, l’aigle et l’agneau.

Apprenant cela Charles Edouard laissa éclater sa colère : « Puisqu’Antigone a bravé les ordres, elle
restera confinée dans les ruines du buron » (Le Grand Taureau ne voulait pas la condamner à mort, parce
qu’il avait des liens de famille avec l’ami de la petite Marie). Hémon chercha à lui porter secours mais
mal lui en prit. On ne l’a jamais revu et nul ne sait si c’est la Bête qui a eu raison de lui ou si, de
désespoir, il se laissa mourir de faim auprès de sa belle-mère. Quant à Antigone, pétrifiée, elle succomba
vite, percluse de douleur.

La petite Marie, au comble de la souffrance, cherchait malgré tout à protéger le troupeau qui, sur la
crête, devenait comme fou. Certaines vaches, les plus jeunes, pleines de fougue, continuaient à grapiller
quelques touffes, ou à caresser, avec leur queue, les compagnons d’infortune. Les taurillons, qui avaient
été, il y peu de temps encore, leurs camarades de jeux, les convives du même repas, eau vive et herbe
folle, tournaient maintenant contre elles les sabots. Les coups commencèrent à pleuvoir et une belle
salers bascula même dans la falaise. Ce n’était pas loin du roc de Labro, vers midi.

La Bête continuait ses ravages et les rares clairières aménagées pour les distributions d’herbe et d’eau
furent prises d’assaut. Il y eu des coups de cornes et des meuglements apeurés.

La petite Marie aperçut, plus nettement, le merle, à gauche du roc des ombres. On eût dit qu’il était
comme le porteur d’une lumière noire.

A chaque instant, la petite Marie se rendait auprès de celles qui, seules, touchées par la Bête ou
simplement incapable de bouger, avait besoin d’une main tendue (se disait-elle, pour parler comme les
humains). Elle ne craignait pas pour son corps et ce dont il avait besoin et se redisait sans cesse :
« comment savoir d’où vient la vie, si je n’accepte pas ma mort » Les bêtes étaient en grande souffrance.

Alors, la petit génisse délaissa son travail auprès des vieilles vaches, ramassa son courage et parti à la
rencontre de Charles Edouard « Monsieur le Gand Taureau, pardonnez-moi de prendre la parole, et j’ai
conscience qu’il y a grande insolence, je sais que vous voyez mieux que moi où nous devons aller, mais
j’ai très peur que vous nous meniez « là où même les chamois ne vont pas ». C’est ma grand-mère, la
vieille Renaude, qui me l’a redit, juste avant de mourir. »

Avec un calme qui l’étonna, Charles Edouard répondit : « Dans la vallée du Mars, il y aura du foin et des
citernes d’eau, vous aurez toutes et tous un espace privé sous l’ombre du puy Gros ; pour que la Bête ne
vous surprenne pas, vous aurez une chaine qui vous liera les uns aux autres, vous serez bien surveillés… »
La petite Marie pensa, en écrasant une larme : « et les hauts gagnages et les prés d’herbe fraiche et les
eaux vives de l’Impramau, qu’en restera-t-il ? Les salers ne vivent pas seulement de fourrage, mais des
rencontres, des fêtes…Et vivre sous le puy Gros… comme un grand Œil, un gros frère… »

Elle s’en retourna à sa place, à un mètre juste d’une vache qui, désespérée, ne mangeait plus que de la
gentiane, qui poussait en abondance à cet endroit. C’était, comme pour la plupart des autres vaches, le
seul divertissement. Elle s’en saoula. La pauvre bête ne put franchir les rochers qui barrent le chemin
entre le col de Néronne et les bois d’Impramau et s’écrasa en contre bas. Encore une se dit la Marie, qui
ne sera pas emportée par la Bête…Quelle misère !
De fait, beaucoup de vaches mourraient. Pas tant sous la dent de la Bête, que de faim (les genêts ne sont
pas vraiment gouteux pour les salers), de chute dans les falaises ou, parfois, sous les coups de cornes des
taurillons.

Le merle, au-dessus, tournait, tournait. C’était un peu avant trois heures de l’après-midi. Le temps était
au grand soleil.

Charles Edouard avait fait bifurquer le troupeau, sans trop de raisons. Bien que ne parlant qu’une seule
langue, celle des chiffres, des positions de la Bête, des quantités de fourrage portées aux uns et aux
autres, des « hautes vaches » à distribuer et du nombre de sanctions, le troupeau semblait désorienté. Il
avançait maintenant plein nord, vers là où même les chamois ne vont pas…

C’est à ce moment que le Grand Taureau, aveuglé par la ronde infernale du merle, posa une patte sur un
rocher. Il trébucha et vint s’écraser en contre bas. Une bonne partie du troupeau ne put que le suivre…

Si vous marchez, cet été, sur la petite route qui va du Falgoux au pas de Pérol, au pied du puy Mary, vous
passerez, à quelques kilomètres du col de Néronne, sous le roc du Merle, falaise abrupte aux rochers
instables. Vous trouverez surement encore les cadavres des pauvres vaches de M Peyrat.

Quant à la petite Marie, vous la verrez, dans un champ d’étoile, au-dessus du plateau du Limon, là où le
ciel est plus grand qu’ailleurs.