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LES CANADIANISMES, CES INCONNUS LES TRADUCTIONS ITALIENNES

DE MARIA CHAPDELAINE DE LOUIS HÉMON

Gerardo Acerenza

Klincksieck | « Éla. Études de linguistique appliquée »

2011/4 n°164 | pages 405 à 419


ISSN 0071-190X
ISBN 9782252038161
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-ela-2011-4-page-405.htm
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LES CANADIANISMES, CES INCONNUS
LES TRADUCTIONS ITALIENNES
DE MARIA CHAPDELAINE DE LOUIS HÉMON

Résumé : Maria Chapdelaine de Louis Hémon est un classique de la littérature


du Canada français. Publié après la mort de son auteur d’abord en France,
en 1914, sous forme de feuilleton et ensuite au Canada, en 1916, sous forme
de livre, ce chef-d’œuvre a connu plusieurs rééditions dans le monde entier.
En Italie, il a été traduit cinq fois : la première par Lorenzo Gigli en 1924 et
la dernière par Ugo Piscopo en 1986. Ce roman contenant presque une cen-
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taine de particularités linguistiques du français parlé au Canada au début du
XXe siècle, dans cette étude nous montrons que les stratégies adoptées par les
traducteurs pour rendre en italien certains canadianismes ne sont pas toujours
cohérentes et pertinentes.

INTRODUCTION

Avec Maria Chapdelaine, Louis Hémon a écrit un chapitre important de


l’histoire de la littérature canadienne-française. Ce roman est aujourd’hui
considéré comme un classique : il a connu plusieurs rééditions au Canada
et en France, il a été adapté au théâtre 1, au cinéma 2, en bande-dessinée 3, il a
été traduit dans un grand nombre de pays et il est enseigné dans les univer-
sités du monde entier. Il a véhiculé pendant longtemps, et il véhicule encore
aujourd’hui, l’identité canadienne-française du début du XXe siècle.
Mais comment expliquer le succès de ce livre au Canada et à l’étranger ?
Comment expliquer le mythe Maria Chapdelaine ? Louis Hémon est né en

1. Le roman Maria Chapdelaine a été adapté pour la première fois au théâtre en 1919 par
Damase Potvin et Alonzo Cinq-Mars et la pièce en cinq actes fut publiée dans la revue Le Terroir.
En 1923, Loïc Le Gouriadec propose une mise en scène de Maria Chapdelaine au théâtre National
de Montréal. (Héroux, 1980 : 158).
2. Le roman a été adapté au cinéma sous le même nom à trois reprises : en 1934 par Julien
Duvivier, en 1950 par Marc Allégret et en 1983 par Gilles Carle (Bleton et Poirier, 2004 : 137).
3. Adapté par Pierre Degournay en 1960 et par Clermont Duval en 1980 (Bleton et Poirier,
2004 : 137).
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France, à Brest. Après un long séjour en Angleterre, il émigre en 1911 au
Canada. Il travaille comme sténographe auprès d’une agence d’assurance à
Montréal, mais après une année il s’établit dans la région du Saguenay-Lac-
Saint-Jean, d’abord à Péribonka, puis à Saint-Gédéon où il devient fermier.
C’est pendant cette période qu’il observe le mode de vie des « habitants du
pays » et qu’il décide d’écrire Maria Chapdelaine. Récit du Canada fran-
çais (Hémon, 1921). Toutefois, ce Brestois immigré sur les rives du Saint-
Laurent ne connaîtra jamais la gloire, car en juillet 1913 il sera tué par une
locomotive en Ontario, alors qu’il marchait sur le chemin de fer qui le menait
à la découverte de l’Ouest canadien.
Le roman paraît de manière posthume sous forme de feuilleton, du
27 janvier au 16 février 1914, d’abord en France dans le journal parisien Le
Temps, l’ancêtre du Monde, auquel Louis Hémon avait envoyé deux copies
du manuscrit avant sa mort. Au Canada, le roman sera publié sous forme
de livre deux ans plus tard, en 1916, chez l’éditeur montréalais Lefebvre.
Toutefois, c’est l’édition publiée en France en 1921 par Bernard Grasset qui
fera connaître ce chef-d’œuvre dans le monde entier. Raymonde Héroux
attribue le succès du roman aux efforts de promotion de l’éditeur Bernard
Grasset lequel, pour augmenter les ventes du roman, avait envoyé des mil-
liers de lettres circulaires aux critiques de journaux, aux inspecteurs d’Aca-
démie, aux professeurs de lycée, aux mères de famille et même aux abbés
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de la France entière. De plus, il offrait gratuitement plusieurs exemplaires
aux libraires qui passaient des commandes du livre (Héroux, 1980 : 73-75).
Néanmoins, à côté des stratégies éditoriales de Bernard Grasset, Maria
Chapdelaine est devenu un mythe également grâce à des faits qui ne sont pas
vraiment en relation avec le milieu des libraires. Toujours selon Raymonde
Héroux, le titre du roman inspira le nom d’un tissu particulier appelé
« Chappedelaine » et, en outre, un chocolatier utilisa le titre du roman pour
créer sa propre marque de chocolat (Héroux, 1980 : 116). Pourtant, au-delà
de ces anecdotes, ce que les lecteurs français aimaient de ce texte, surtout en
1921, à la fin de la première guerre mondiale, c’était le côté exotique et le
sentiment d’évasion que le roman suscitait : il évoquait le passé glorieux de
la France coloniale, le grand mythe de l’Amérique française avec ses grands
espaces et ses « arpents de neige ».
Grâce au répertoire bibliographique des traductions italiennes de textes du
Canada francophone, établi par A. De Vaucher Gravili et C. Minelle (2011),
l’on découvre que le roman de Louis Hémon connaît cinq traductions diffé-
rentes publiées entre 1924 et 1986. Il s’agit du seul roman canadien-français
qui ait connu autant de rééditions en Italie. Dans un premier temps de cette
étude, nous présenterons les cinq traductions italiennes du roman de Louis
Hémon. Dans un deuxième temps, nous commenterons plusieurs passages
de ces traductions pour montrer comment les traducteurs ont rendu en italien
un petit nombre de canadianismes qui se trouvent dans le roman. Puisque
Maria Chapdelaine présente un grand nombre de particularités linguistiques
du français parlé au Canada au début du XXe siècle, nous croyons qu’il est
intéressant de comparer entre elles ces traductions et nous pouvons dire
d’ores et déjà que la tâche des traducteurs italiens n’a pas été toujours facile.
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L’analyse permettra également de répondre aux questions suivantes : que
savait-on du Canada français en Italie dans les années vingt ? Et dans les
années quatre-vingt ? Que savait-on du français parlé sur les rives du Saint-
Laurent en 1924 ? Et dans les années quatre-vingt ? Aujourd’hui, grâce à
Internet, nous avons accès de manière plus facile à un grand nombre d’outils
lexicographiques, mais en 1924 par exemple, pouvait-on avoir accès aux rares
dictionnaires et aux glossaires canadiens-français déjà publiés ? Rappelons
qu’en 1924, lorsque paraît la première traduction italienne, il existe un très
petit nombre de dictionnaires sur le français parlé au Canada : Le Glossaire
franco-canadien d’Oscar Dunn, de 1880, le Dictionnaire canadien-français
de Sylva Clapin de 1894 et le Parler populaire des Canadiens français de
Narcisse-Eutrope Dionne de 1909, pour en citer quelques-uns.

1. LES TRADUCTIONS ITALIENNES DE MARIA CHAPDELAINE

La première traduction de Lorenzo Gigli, Maria Chapdelaine. Racconto


del Canadà francese, est publiée en Italie en 1924 (Hémon, 1924). Lorenzo
Gigli 4 était un touche-à-tout : romancier, dramaturge, critique littéraire, jour-
naliste et également traducteur de romans américains et anglais. Il a traduit
en italien des textes de l’écrivain Sinclair Lewis (Arrowsmith et Le lac qui
rêve), de William Faulkner (Pylône), d’Aldous Huxley (Le meilleur des
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mondes), de Joseph Conrad (La folie Almayer) et de John Boynton Priestley
(La grande ville et Quand sonnera l’heure…). Pour ce qui concerne la lit-
térature de langue française, il a traduit en italien Le Malade imaginaire
de Molière et le chef-d’œuvre de Louis Hémon (Izzi, 2009). Dans le texte
liminaire, Lorenzo Gigli présente tout d’abord aux lecteurs italiens l’homme
Louis Hémon. Il souligne son caractère d’aventurier dénué de préjugés qui
l’a poussé à s’établir dans les terres lointaines du Saguenay-Lac-Saint-Jean
et il loue son esprit d’abnégation qui lui a permis de résister aux dures condi-
tions de vie des fermiers chez lesquels il a travaillé. Lorenzo Gigli célèbre
ensuite les mérites littéraires de ce Brestois qui a su peindre d’une main
d’artiste ces « colons français » toujours animés par l’envie de conquérir de
nouveaux espaces. Toutefois, en tant que traducteur, Lorenzo Gigli ne fait
aucun commentaire sur la langue du roman et sur les particularités linguis-
tiques du français parlé au Canada. Sa traduction ne présente aucune note du
traducteur de bas de page, ni de lexique à la fin du texte.
La deuxième traduction paraît en 1945, à Milan, chez Gentile Editore
(Hémon, 1945). Le nom du traducteur n’apparaît nulle part dans le livre et le
titre, Maria Chapdelaine, ne présente pas la partie Récit du Canada français.
Le texte est précédé d’une courte note biographique qui résume en une page
et demie la vie de l’écrivain, ses voyages et ses publications. Il faut préciser
que l’auteur de cette courte présentation affirme que Louis Hémon est mort
au Canada à cause des conditions de vie difficiles rencontrées à Mistassini

4. Lorenzo Gigli est né à Brescia le 23 octobre 1889 et il est mort à Turin le 29 novembre 1971.
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(Hémon, 1945 : 7), ce qui est faux. Dans cette traduction, les lecteurs italiens
trouvent étrangement une seule note du traducteur de bas de page (Hémon,
1945 : 70) qui justifie le choix de traduction de l’expression « aller aux États ».
Le traducteur précise que les « États » ce sont en réalité « gli Stati Uniti » (les
États-Unis). À la différence de la traduction de Lorenzo Gigli, ce texte pré-
sente un petit nombre de dessins illustrant les scènes principales du roman.
La traduction de Melitta, la troisième, est publiée en 1954 sous le titre Lui
non tornò più (Hémon, 1954). Nous ne possédons aucune information sur
cette traductrice. Pourquoi juste ce nom ? Comme sa traduction est publiée
aux Edizioni Paoline, la maison d’édition qui appartient à la communauté des
Filles de Saint-Paul, nous croyons qu’il s’agit d’une religieuse. Cependant,
les lecteurs ne lisent pas une traduction en bonne et due forme, mais plu-
tôt une adaptation du texte de Louis Hémon, une forme réduite de Maria
Chapdelaine. Le texte est complètement retravaillé, déjà à partir du titre, et il
y a un grand nombre de parties qui n’ont pas été traduites. Il est intéressant de
souligner qu’en tant que traductrice, Melitta manifeste souvent sa présence
dans le texte en expliquant, à l’intérieur de parenthèses, la signification de
quelques canadianismes ou en donnant des informations géographiques sur
le Canada. Par exemple, la première fois que le mot « Québec » apparaît dans
le texte, elle écrit entre parenthèses que la ville de Québec est « la capitale
del Canadà » (la capitale du Canada), (Hémon, 1954 : 11). Or, il est vrai que
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la ville de Québec, avant la naissance de la Confédération, à l’époque des
capitales itinérantes, a été pendant une courte période la capitale du Canada
et précisément de 1851 à 1855 et de 1859 à 1865. Néanmoins, Ottawa est la
capitale du Canada à partir de 1867… Il est utile de préciser que la traduction
de Melitta n’est pas préfacée.
La quatrième traduction italienne, celle de Maria Luisa Cadeddu Fanciulli,
est publiée en 1959 sous le titre Maria Chapdelaine (Hémon, 1959). Nous
ne possédons aucune information sur cette traductrice qui a également écrit
la brève préface qui précède le roman. Ce texte liminaire contient des infor-
mations sur les voyages de Louis Hémon, sur la période vécue à Londres,
sur le départ pour le Canada à la recherche, dit-elle, de nouvelles aventures
et sur les autres publications de l’écrivain. Il n’y a aucune note du traducteur
insérée dans le texte, ni à la fin du volume.
La dernière traduction italienne paraît en 1986 sous le titre Maria
Chapdelaine. Racconto del Canada francese (Hémon, 1986). Le traducteur
Ugo Piscopo est également poète, critique littéraire, dramaturge, essayiste
et journaliste. En 1972, il a traduit en italien Le Grand voyage du pays des
Hurons de Gabriel Sagard. Nous n’avons pas d’autres informations sur
son compte. La traduction d’Ugo Piscopo est préfacée par Sergio Zoppi,
ancien professeur de Langue et de Littérature françaises à l’Université de
Turin et spécialiste des littératures francophones 5. Dans sa brève préface,

5. Sergio Zoppi a également traduit en italien L’Homme rapaillé de Gaston Miron sous le titre
L’Uomo rappezzato (Roma, Bulzoni, 1981).
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Sergio Zoppi vante tout d’abord les mérites de ce Français transplanté au
Canada. Ensuite, il évoque rapidement le peuplement de la Nouvelle-France,
la cession de la colonie aux Anglais à la suite du « Traité de Paris » et il
souligne l’esprit communautaire des Canadiens français qui ont su protéger
en Amérique du Nord jusqu’à nos jours, et avec beaucoup de dévouement,
la langue et la culture françaises. Il exalte ensuite l’esprit d’abnégation des
paysans canadiens-français capables de domestiquer un territoire difficile.
Sergio Zoppi propose aussi un résumé du roman. Toutefois, il n’évoque
jamais les particularités linguistiques du roman, ni les stratégies utilisées par
le traducteur Ugo Piscopo pour les rendre en italien. Il n’y a aucune note du
traducteur de bas de page, ni de lexique à la fin du texte.

2. LA TRADUCTION DES RÉGIONALISMES DU CANADA

Mais comment les cinq traducteurs de ce chef-d’œuvre ont-ils rendu en ita-


lien les canadianismes insérés par Louis Hémon dans Maria Chapdelaine ?
Le premier passage que nous analysons présente deux particularités linguis-
tiques du français parlé au Canada au début du XXe siècle :
Les chantiers, la drave, ce sont les deux chapitres principaux de la grande industrie
du bois, qui pour les hommes de la province de Québec est plus importante encore que
celle de la terre. (Hémon, 1921 : 73)
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I cantieri, la segheria : ecco le due basi della grande industria del legno che per gli
uomini della regione di Québec è più importante ancora di quella della terra. (Hémon,
1924 : 55-56 [Trad. Lorenzo Gigli])
I cantieri, la segheria sono i due principali settori della grande industria del legno
che, per gli uomini della provincia di Québec, è ancor più importante di quella della
terra. (Hémon, 1945 : 67)
Melitta n’a pas traduit ce passage.
Cantiere e segheria sono le due grandi basi dell’industria del legname nelle foreste,
che per gli uomini di Québec rappresenta un’industria ancora più importante di
quella della coltivazione. (Hémon, 1957 : 70 [Trad. Maria Luisa Cadeddu Fanciulli])
Il cantiere e la drave sono le due voci fondamentali della grande industria del legno,
che nel Québec è più importante dell’attività agricola. (Hémon, 1986 : 64 [Trad. Ugo
Piscopo])
Pour ce qui est du premier régionalisme, le canadianisme de sens « chan-
tiers », le Glossaire franco-canadien d’Oscar Dunn (1880) précise que ce
mot « n’est que canadien dans le sens d’Exploitation forestière ». Les expres-
sions « faire chantier », « aller dans les chantiers », « les hommes de chan-
tier », très courantes au début du XXe siècle au Canada français, renvoient
toutes à l’« exploitation forestière ». Or, nous croyons que les traducteurs
italiens proposent une solution ambiguë, car les mots italiens « cantiere/can-
tieri » ne renvoient pas directement à un/des « chantier(s) forestier(s) ». Il
existe plusieurs sortes de chantiers : des chantiers miniers ; des chantiers de
construction navale ; des chantiers aéronautiques ; des chantiers de construc-
tion de maisons, etc. L’ajout de l’adjectif « forestale » (forestier) aurait sans
doute résolu ce que nous croyons être une ambiguïté.
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Pour la traduction du deuxième canadianisme, « la drave », nous remar-
quons que les traducteurs italiens ne connaissaient pas la signification de ce
mot. D’après le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993), le canadia-
nisme « drave » renvoie au « transport des billes de bois par flottage ». Dans
le langage des travailleurs des « chantiers forestiers », la « drave » corres-
pond à la mise en dérive des troncs d’arbre qu’on livre au courant du fleuve
pour les transporter vers les ports fluviaux. Les « draveurs » surveillent la
descente des pièces de bois dans l’eau à l’époque des grandes crues de prin-
temps. De ce régionalisme, il n’existe pas de mot correspondant en italien
standard 6, car il décrit une réalité d’autrefois typiquement québécoise.
Les traducteurs italiens ont traduit ce régionalisme par le mot « segheria »
(scierie), mais pour les troncs d’arbre coupés dans les chantiers forestiers, la
« segheria » (scierie) représente l’étape successive à la « drave », car grâce
à la « drave » l’on achemine le bois coupé dans les ports fluviaux et ensuite
dans les scieries. Ugo Piscopo, à la différence des autres traducteurs, a décidé
de ne pas traduire ce régionalisme, il le détache du reste du texte en l’écrivant
en italique, mais il ne propose pas non plus de note de bas de page. Il s’agit
en effet de la meilleure stratégie, car ce canadianisme est expliqué par Louis
Hémon dans le même paragraphe. En tant que Français émigré au Canada,
dans son roman Louis Hémon a également joué le rôle du lexicographe, car
il a souvent expliqué dans le texte la signification des canadianismes qu’il
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a appris pendant son séjour au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Quelques lignes
après l’apparition du régionalisme « drave », l’on trouve le passage suivant :
Et à tous les coudes des rivières, à toutes les chutes, partout où les innombrables billots
bloquent et s’amoncellent, il faut encore le concours des draveurs forts et adroits, habi-
tués à la besogne périlleuse, pour courir sur les troncs demi-submergés, rompre les
barrages, aider tout le jour avec la hache et la gaffe à la marche heureuse des pans de
forêt qui descendent. (Hémon, 1921 : 73-74)
Or, ce n’est pas dans une « segheria » (« scierie ») que l’on doit courir sur
les « troncs demi-submergés pour rompre les barrages ». De plus, il y avait
également à traduire le canadianisme « draveur », un mot qui a la même
racine que le mot « drave ».
Pour la traduction de ce passage, nous remarquons également que les tra-
ducteurs ont eu de la peine à rendre en italien l’expression « la province de
Québec ». Pour Lorenzo Gigli il s’agit de « la regione di Québec » (la région
de Québec) et l’on pense à la région 7 où la ville de Québec se trouve, appelée
également « Québec » et aujourd’hui aussi « Capitale-Nationale ». Le tra-
ducteur de l’édition de 1945 propose une traduction mot à mot : « provincia

6. Cependant, dans la région Vénétie, il existait au XIXe siècle les « Zattieri » de la rivière Piave,
plus au moins comparables aux « draveurs » du Québec. À l’aide de « zattere » (des radeaux),
les bûcherons de cette région, appelés également en dialecte vénitien les « Menadas del Piave »,
accompagnaient la descente des troncs d’arbre jusqu’à Venise, ville en grande partie construite sur
des pilotis en bois.
7. Le Québec est aujourd’hui divisé en 21 régions : Îles-de-la-Madeleine, Gaspésie, Bas-Saint-
Laurent, Québec (ou Capitale-Nationale), Charlevoix, Chaudière-Appalaches, Mauricie, Cantons-
de-l’Est, Montérégie, etc.
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di Québec » (province de Québec). Toutefois, les régions du Québec ne sont
pas divisées en « province » comme les régions italiennes, mais en munici-
palités régionales de comtés, désignées aussi par l’acronyme « MRC ». Pour
Maria Cadeddu Fanciulli, il s’agit tout simplement de la ville de Québec,
car elle traduit l’expression par « gli uomini di Québec » (les hommes de
Québec). Ugo Piscopo propose selon nous la meilleure solution possible en
traduisant par « gli uomini del Québec » (les hommes du Québec).
Le deuxième exemple que nous étudions porte sur la traduction du cana-
dianisme « tire » qui se trouve à la fin du passage suivant :
Le jour de l’an n’amena aucun visiteur. Vers le soir la mère Chapdelaine, un peu
déçue, cacha sa mélancolie sous la guise d’une gaieté exagérée. – Quand même il ne
viendrait personne, dit-elle, ce n’est pas une raison pour nous laisser pâtir. Nous allons
faire de la tire. (Hémon, 1921 : 135)
Per Capodanno non venne nessuno. Verso sera la mamma Chapdelaine, un poco
delusa, cercò di nascondere la propria tristezza, ostentando una festosità esagerata. –
Anche se non viene nessuno – disse la vecchia – non è una buona ragione perché non
dobbiamo stare allegri. Prepareremo lo zucchero filato. (Hémon, 1924 : 102 [Trad.
Lorenzo Gigli])
Il primo dell’anno non portò nessuna visita. Verso sera, mamma Chapdelaine un po’
delusa, dissimulò la sua malinconia con una gaiezza esagerata. « Quand’anche non
venisse nessuno » disse, « non è una ragione per lasciarci andare. Ora faremo la
tire ». (Hémon, 1945 : 121)
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Melitta n’a pas traduit ce passage.
Capodanno non portò alcun visitatore. Verso sera mamma Chapdelaine, un po’ delusa,
celò la sua malinconia sotto esplosioni di gaiezza esagerata. « Anche se non è venuto
nessuno » disse « non c’è ragione di rattristarsi. Dobbiamo stare allegri. Faremo lo
zucchero filato ». (Hémon, 1959 : 124 [Trad. Luisa Cadeddu Fanciulli])
Per capodanno non ci furono visite. Verso sera, mamma Chapdelaine reagì alla lieve
delusione e alla malinconia con un atteggiamento di grande allegria, esortando gli
altri a scacciare la tristezza : venissero o no delle visite, non c’era motivo di essere di
cattivo umore. Piuttosto era bene preparare subito lo zucchero filato. (Hémon, 1986 :
114 [Trad. Ugo Piscopo])
Comme le régionalisme « drave », le canadianisme « tire » n’a pas de cor-
respondant en italien et il aurait besoin d’une périphrase dans le texte ou d’une
explication dans une note de bas de page. Presque tous les traducteurs, sauf
le traducteur de l’édition de 1945, ont décidé de rendre ce canadianisme par
le syntagme nominal « zucchero filato », qui correspond en français de réfé-
rence à la « barbe à papa ». Or, la « tire » dont il est question dans le passage
ci-dessus de Maria Chapdelaine est très différente de la « barbe à papa ».
Selon le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993), il s’agit de « sirop
d’érable chaud et épaissi, versé sur de la neige où il se fige avant d’être servi
comme confiserie » et qui se mange à l’aide d’une « palette ». Et, comme
dans l’exemple précédent, Louis Hémon explique dans le même paragraphe
la signification de ce régionalisme, car il écrit tout de suite après que…
Les enfants poussèrent des cris de joie et suivirent des yeux les préparatifs avec un
intérêt passionné. Du sirop de sucre et de la cassonade furent mélangés et mis à cuire ;
quand la cuisson fut suffisamment avancée, Télesphore rapporta du dehors un grand
plat d’étain rempli de belle neige blanche. Tout le monde se rassembla autour de la
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table, pendant que la mère Chapdelaine laissait tomber le sirop en ébullition goutte à
goutte sur la neige, où il se figeait à mesure en éclaboussures sucrées, délicieusement
froides. (Hémon, 1921 : 135)
Seul le traducteur sans nom de l’édition de 1945 a utilisé la meilleure stra-
tégie qui vise à ajouter la « couleur locale » du texte original à la traduction
et permet d’enrichir également la langue d’arrivée.
Deux autres expressions liées au « sirop d’érable » ont donné, semble-t-il,
du fil à retordre aux traducteurs italiens. Soit le passage suivant :
– Vous aimez ça, vous, le sucre du pays ? Moi, j’aime ça sans raison… Azalma lui
servait une seconde tranche de lard ou tirait de l’armoire le pain de sucre d’érable.
(Hémon, 1921 : 19-20)
– Vi piace molto lo zucchero del paese ? A me piace infinitamente… Azalina allora
gli serviva un secondo pezzo di lardo, o prendeva dall’armadio il pan di zucchero di
canna. (Hémon, 1924 : 12 [Trad. Lorenzo Gigli])
– Vi piace lo zucchero paesano ? Io ne vado matto… Azalma gli serviva una seconda
fetta di lardo o cavava dall’armadio il pan di zucchero d’acero. (Hémon, 1945 : 20-21)
« Piace a te lo zucchero del paese » ossia « Dammi un po’ di zucchero d’acero » (in
Canadà si trae lo zucchero da un albero, l’acero zuccherino). E Azalma premurosa e
ridente tagliava il lardo, offriva una vecchia scatola di latta piena di sciroppo di zuc-
chero scuro… (Hémon, 1954 : 25 [Trad. Melitta])
« Vi piace a voi lo zucchero nostrano ? Io ne vado pazzo… ». Alzima gli allungava
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una seconda fetta di lardo, o andava all’armadio a prendere un pan di zucchero.
(Hémon, 1959 : 21-22 [Trad. Luisa Cadeddu Fanciulli])
« A voi forse non piace lo zucchero locale ? A me invece piace infinitamente ».
Azalma, allora, gli serviva una seconda fetta di lardo o tirava fuori dal cassetto della
dispensa un pan di zucchero d’acero. (Hémon, 1986 : 20 [Trad. Ugo Piscopo])
Le « sucre du pays » est en réalité le « sucre d’érable », ou selon le contexte
le « sirop d’érable ». Les expressions « aller aux sucres », « le temps des
sucres », « la cabane à sucre », « les partis de sucre », « courir les sucres »
renvoient toutes à la production et à la consommation du sirop d’érable sous
forme de « tire », ou de sucre préparé en forme de « pain » ou en « mor-
ceaux ». Lorenzo Gigli traduit mot à mot l’expression « sucre du pays » par
« zucchero del paese ». Mais savait-il, en 1924, que le mot « pays » renvoyait
au Québec ? Connaissait-il le « sucre d’érable » préparé en forme de « pain »
ou en « morceaux » ? Connaissait-il le « sirop d’érable » ? Il semble que non,
puisqu’il traduit la deuxième occurrence par l’expression « pan di zucchero di
canna » (pain de sucre de canne) en déplaçant ainsi l’action du roman dans les
Îles des Caraïbes, car au Canada il n’y a pas de « canne à sucre ».
Les traductions proposées par les autres traducteurs ne sont pas satisfai-
santes non plus. Le traducteur de l’édition publiée en 1945 utilise l’expression
« zucchero paesano » (sucre du village), tandis que Maria Cadeddu Fanciulli
et Ugo Piscopo traduisent respectivement par « zucchero nostrano » (sucre
du terroir) et « zucchero locale » (sucre du lieu). Melitta, quant à elle, a bien
compris qu’il s’agit du « sirop/sucre d’érable » et propose une explication
dans le texte qui n’est pas vraiment réussie. De plus, elle se trompe sur la
traduction de l’expression « pain de sucre d’érable » en présentant le « pain
d’érable » comme une substance liquide puisqu’elle le traduit par « sciroppo
413
di zucchero scuro » (sirop de sucre foncé), tandis qu’un « pain de sucre
d’érable » est solide. La traduction proposée par les autres traducteurs pour
« pain de sucre d’érable » est également ambiguë. À quoi pensent les Italiens
lorsqu’on évoque un « pan di zucchero d’acero » ? Pensent-ils à une recette
qu’on associe au « pan di Spagna » (la génoise ou le biscuit de Savoie) ?
Ou encore à la « Cicoria pan di zucchero » (Chicorée pain de sucre) connue
également sous le nom de « Radicchio di Milano », dont le nom scientifique
est « Cichorium intybus L. var. foliosum Bischoff » ?
Les traductions du passage suivant montrent également l’incohérence des
traducteurs italiens aux prises avec la transposition dans la langue d’arrivée
du régionalisme de sens « canot » :
– C’est vrai, dit le père Chapdelaine, je me rappelle de ce temps-là. Il n’y avait pas une
seule maison en haut du lac : rien que des sauvages et quelques chasseurs qui mon-
taient par là l’été en canot et l’hiver dans des traîneaux à chiens, quasiment comme
aujourd’hui au Labrador. (Hémon, 1921 : 75-76)
– È vero, – disse il babbo Chapdelaine. – Me ne rammento anch’io di quei tempi.
Non esisteva una sola abitazione a nord del lago : c’erano soltanto degli indigeni e
vi compariva talvolta qualche cacciatore che d’estate arrivava in canotto, e d’inverno
con le slitte tirate dai cani, press’a poco come si fa ancor oggi al Labrador. (Hémon,
1924 : 57 [Trad. Lorenzo Gigli])
« È vero », disse papà Chapdelaine, « mi ricordo quei tempi. Non c’era una sola casa
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sopra il lago : niente altro che selvaggi e qualche cacciatore che saliva lì, l’estate
in canotto, e l’inverno in slitte trainate da cani, quasi come adesso nel Labrador ».
(Hémon, 1945 : 69)
Melitta n’a pas traduit ce passage.
« È vero », disse papà Chapdelaine « me li ricordo anch’io quei tempi. Non vi era una
sola abitazione al di sopra del lago. Ci si trovavano soltanto gl’indigeni e qualche
cacciatore che risaliva il fiume in canotto, d’estate e con la slitta trainata dai cani
d’inverno ; press’a poco come è oggi nel Labrador ». (Hémon, 1959 : 72 [Trad. Luisa
Cadeddu Fanciulli])
« È vero », confermò il vecchio Chapdelaine, « me ne ricordo anch’io. In cima al lago,
non era stata costruita neppure una casa : c’erano solo degli indiani e dei cacciatori
di passaggio, che vi giungevano in canotto durante l’estate, e con slitte trainate da
cani durante l’inverno, un po’ come adesso nel Labrador ». (Hémon, 1986 : 66 [Trad.
Ugo Piscopo]).
Pour rendre ce régionalisme en italien, tous les traducteurs ont choisi le mot
« canotto » (canot pneumatique). Il fallait toutefois le traduire dans le sens de
bateau fait à partir d’un tronc d’arbre creusé, en utilisant plutôt le mot italien
« canoa » (canoë). Le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993) en donne
en effet la définition suivante : « Embarcation d’origine amérindienne, non
pontée, de forme allongée, relevée aux extrémités, légère et portative, et qui se
manœuvre à la pagaie simple ». Or, le mot italien « canotto » désigne plutôt
un « canot pneumatique » et il ne renvoie pas d’emblée au « canot » de Marie
Chapdelaine utilisé à l’époque par les « coureurs de bois », qui faisaient la
traite des fourrures, pour naviguer sur les rivières et sur les lacs québécois.
Dans la traduction de ce passage, nous remarquons également que les tra-
ducteurs italiens ont eu quelques difficultés à rendre le régionalisme de sens
« sauvages ». Le Dictionnaire des canadianismes de Gaston Dulong (1999)
414
propose comme premier sens de l’article la définition suivante : « 1. Au pl.
Amérindiens qui, dans la Vallée du Saint-Laurent, vivaient dans les forêts
d’où leur nom ». En effet, déjà à partir du XVIIe siècle, les missionnaires fran-
çais établis en Nouvelle-France appelaient « sauvages » les Amérindiens que
l’on souhaitait convertir à la religion catholique. Or, aucun des traducteurs
n’a choisi le mot italien « Amerindiani » (Amérindiens) pour traduire ce
régionalisme. Pour Lorenzo Gigli et pour Maria Luisa Cadeddu il s’agit de
« indigeni » (indigènes) ; pour Ugo Piscopo ce sont des « indiani » (Indiens)
et nous avons l’impression que le traducteur de l’édition de 1945 a traduit ce
canadianisme de sens de façon littérale par le mot italien « selvaggi » (sau-
vages) qui est très connoté et également péjoratif.
Pour les traducteurs de Louis Hémon, la traduction du régionalisme
« arpent » n’a pas été facile non plus, car ils ont eu du mal à trouver une
unité de mesure italienne équivalente. Nous connaissons tous la formule de
Voltaire (1824 : 116) concernant les « quelques arpents de glace en Canada »
qu’il écrit la première fois dans une lettre à Moncrif, le 27 mars 1757, et
ensuite la formule que l’on lit dans Candide « pour quelques arpents de neige
vers le Canada » (1759 : XXIII Ch.). Voltaire évoquait l’inutilité des conflits
pour le maintien de la Nouvelle-France qu’il considérait comme des terres
toujours glacées et donc improductives. Or, selon le Dictionnaire québécois
d’aujourd’hui (1993), un « arpent » est tout d’abord une « Mesure de lon-
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gueur qui vaut 58,47 mètres ou environ 191,83 pieds ». La deuxième accep-
tion de l’article « arpent » précise qu’il s’agit également d’« une mesure de
superficie qui vaut 34,20 ares ou 36,80 pieds carrés » :
[…] il faudrait desserrer peu à peu, année par année, gagnant quelques arpents chaque
fois, au printemps et à l’automne […]. (Hémon, 1921 : 190-191)
[…] occorre disserrare a poco a poco, anno per anno, guadagnando ogni volta
qualche metro a primavera ed in autunno […]. (Hémon, 1924 : 144 [Trad. Lorenzo
Gigli])
[…] si sarebbe dovuto disserrare poco a poco, anno per anno, guadagnando qualche
jugero ogni volta a primavera e in autunno […]. (Hémon, 1945 : 164)
Melitta n’a pas traduit ce passage.
[…] occorre disserrare a poco a poco, anno per anno, guadagnando ogni volta
qualche metro in primavera e in autunno […]. (Hémon, 1959 : 166 [Trad. Luisa
Cadeddu Fanciulli])
[…] bisognerebbe aprirsi un varco a poco a poco, anno per anno, strappandole
qualche arpento di terra in primavera e qualche altro in autunno […]. (Hémon,
1986 : 155-156 [Trad. Ugo Piscopo])
Dans le passage du roman ci-dessus, il est difficile de savoir si « l’arpent » cor-
respond à une mesure de « longueur » ou de « superficie ». Néanmoins, dans les
dictionnaires sur le français parlé au Canada que nous avons consultés 8, ce mot

8. Léandre Bergeron, Dictionnaire de la langue québécoise ; Gaston Dulong, Dictionnaire des


canadianismes ; Lionel Meney, Dictionnaire québécois-français. Voir également le Trésor de la
langue française informatisé à l’adresse Internet www.cnrtl.fr. Consulté le 13 novembre 2011.
415
est présenté tout d’abord comme une mesure de « longueur » et ensuite comme
une mesure de « superficie ». Pour Lorenzo Gigli et pour Maria Luisa Cadeddu
l’expression « quelques arpents » correspond improprement à « qualche metro »
(quelques mètres). Pour le traducteur de l’édition de 1945, il s’agit de « qualche
jugero ». Selon le Dizionario enciclopedico Treccani, le « jugero » est une unité
de mesure de surface qui correspond à 0,252 hectare et il équivaut à ce qu’un
bœuf pouvait labourer pendant une journée de travail dans la Rome antique 9.
Tandis qu’Ugo Piscopo choisit l’expression « qualche arpento ». Toujours selon
le Dizionario enciclopedico Treccani, l’unité de mesure « arpento », du latin
« arepennis », est également utilisée pour mesurer les surfaces, surtout dans les
pays germaniques, et elle correspond à 3 600 mètres carrés. Les lecteurs italiens
remarquent que ces deux traducteurs ont fait ce qu’ils ont pu pour restituer la
mesure correspondant à l’« arpent » québécois d’autrefois, à la différence de
Melitta qui a éliminé de sa version le passage en question.
Le choix de traduction de l’anglicisme « chars » qui apparaît dans le pas-
sage suivant de Maria Chapdelaine appelle quelques considérations addi-
tionnelles :
Dans les vieilles paroisses et même dans les villes, où les « chars » passent, on n’en
aurait pas trouvé beaucoup qui la valaient. (Hémon, 1921 : 231-232)
Nelle vecchie parrocchie e anche nelle città dove passa il treno sarebbe difficile tro-
varne un’altra che la valga. (Hémon, 1924 : 174 [Trad. Lorenzo Gigli])
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Nelle vecchie parrocchie e perfino nelle città, dove passano i treni, non se ne sareb-
bero trovate molte come lei. (Hémon, 1945 : 197)
No, no, una donna simile non la trovi né in questa parrocchia né nelle altre dove passa
il treno e nemmeno nelle città […]. (Hémon, 1954 : 160 [Trad. Melitta])
Neppure nelle città dove arrivano i treni se ne sarebbe trovata una come lei. (Hémon,
1959 : 200 [Trad. Luisa Cadeddu Fanciulli])
Neppure altrove, neppure in città, per dove passa la ferrovia, se ne trovano di simili.
(Hémon, 1986 : 185 [Trad. Ugo Piscopo])
Les traducteurs italiens ont tous rendu l’anglicisme « char » par le mot
« treno » (train) et Ugo Piscopo l’a traduit par « ferrovia » (chemin de fer). Il
est vrai qu’au début du XXe siècle cet anglicisme désigne surtout les « trains »
ou, selon Le Dictionnaire des canadianismes de Gaston Dulong (1999), une
« gare de train ». Ringuet également utilise dans Trente arpents l’expression
« s’engager sur les chars de la Pacifique », c’est-à-dire sur les « trains » de
la compagnie Canadian Pacific Railway. Toutefois, nous croyons que chez
Hémon le sens de l’anglicisme « chars » inséré dans le passage ci-dessus est
différent et qu’il renvoie plutôt aux « tramways électriques ». En lisant la
correspondance de Louis Hémon, l’on trouve ce passage où l’écrivain fait
ces considérations sur le français parlé au Canada : « Je commence à parler
canadien comme un indigène. Je prends “les chars” (tramways électriques),
je parle tout naturellement de la “chambre de bains” et de la “chambre à

9. Voir le Dizionario enciclopedico Treccani, version informatisée consultable à l’adresse


Internet www.treccani.it. Consulté le 13 novembre 2011.
416
dîner” sur le même “plancher” (étage), etc. C’est une langue bien curieuse »
(Hémon, 1968 : 159). Pouvait-on avoir accès à la correspondance privée de
Louis Hémon en 1924, à l’époque de la première traduction italienne ? Et
dans les années quatre-vingt ? Il est difficile de répondre à ces questions…
Une autre expression typique du français parlé au Canada au début du
XXe siècle, utilisée par Louis Hémon dans le passage suivant, a mis à dure
épreuve les compétences des traducteurs italiens.
Et tous les plaisirs qu’on peut avoir ; le théâtre, les cirques, les gazettes avec des
images, et dans toutes les rues des places où l’on peut entrer pour un nickel, cinq
cents, et rester deux heures à pleurer et à rire. Oh ! Maria ! Penser que vous ne savez
même pas ce que c’est que les vues animées ! (Hémon, 1921 : 178)
E poi, uno ha tutti i divertimenti che desidera : il teatro, i circhi, i giornali illustrati,
e in tutte le strade vi sono certi locali dove si entra pagando quattro o cinque soldi e
si passa qualche ora a ridere o a piangere. Oh ! Maria ! Pensare che voi non sapete
nemmeno cosa siano le figure animate ! (Hémon, 1924 : 123 [Trad. Lorenzo Gigli])
E tutti i divertimenti che si possono avere : il teatro, i circhi, i giornali illustrati, e, in
ogni strada, posti dove si può entrare per un soldo, cinque cents, e rimanere per due
ore a piangere e a ridere. Oh ! Maria ! Pensare che non sapete neanche cosa sono le
figure animate ! (Hémon, 1945 : 155)
E i teatri… ah ! E con poche monete si può entrare in certe magnifiche sale, più grandi
di dieci chiese canadesi, ove si può vedere lo spettacolo più divertente e commovente…
tutto su una grande tela, eppure gli attori sembrano vivi ; e si chiama cinematografo.
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(Hémon, 1954 : 138 [Trad. Melitta])
E i divertimenti che si possono avere ? Teatri, circhi, giornali illustrati ; e in ogni via
un locale dove si può entrare con cinque centesimi e restare per due ore a ridere e
piangere. Oh Maria, e pensare che voi non sapete nemmeno che cosa sono le figure
animate ! (Hémon, 1959 : 156 [Trad. Luisa Cadeddu Fanciulli])
Senza contare gli svaghi, il teatro, il circo, le riviste illustrate, e ad ogni angolo di
strada posti dove si può entrare per un nichelino, cinque cents, e starci un paio d’ore
a piangere o a ridere. Oh, Maria, pensare che non sapete neppure cosa sono le figure
animate ! (Hémon, 1986 : 147 [Trad. Ugo Piscopo])
Au Québec, l’ancienne expression « vues animées » (aujourd’hui on uti-
lise plutôt le mot « vues ») est la traduction littérale de l’expression anglaise
« motion pictures » 10 et elle renvoie aux films projetés dans les salles des pre-
miers cinémas. En effet, déjà en 1906, à Montréal, à la salle « Ouimetoscope »
de Louis-Ernest Ouimet 11, on pouvait assister à des projections de films ou
de courts documentaires. Or, les traducteurs italiens ont rendu cette expres-
sion par l’expression italienne « le figure animate » (les figures animées) qui
renvoie d’emblée, aux marionnettes des spectacles des guignols, ou aux figu-
rines que l’on insère dans la crèche de Noël, ou encore aux plus modernes

10. L’écrivain Michel Tremblay a publié un roman intitulé Les Vues animées (1990). La dédicace
placée par l’écrivain au début de livre est très significative : « À ma mère, à mon père, pour qui les
motion pictures étaient toujours des vues animées et pas encore tout à fait des vues ».
11. Louis-Ernest Ouimet a ouvert la première salle de cinéma à Montréal en 1906. Pour plus de
détails, voir Léon-Henri Bélanger, Le Ouimetoscope : Léo-Ernest Ouimet et les débuts du cinéma
québécois, Montréal, VLB éditeur, 1978, p. 31-32.
417
dessins animés. Seule la traductrice Melitta, dans sa réécriture du roman,
explique à sa manière qu’il s’agit du « cinematografo » (le cinéma).
Le dernier exemple que nous commentons concerne la traduction des
régionalismes « atoca » et « bleuets » et nous croyons que les stratégies
adoptées par les traducteurs ne sont pas des plus réussies, car la traduction
proposée n’a pas ici toute l’exactitude désirable.
Les forêts du pays de Québec sont riches en baies sauvages ; les atocas, les grenades,
les raisins de cran, la salsepareille ont poussé librement dans le sillage des grands
incendies ; mais le bleuet, qui est la luce ou myrtille de France, est la plus abondante
de toutes les baies et la plus savoureuse. (Hémon, 1921 : 70-71)
Le foreste della regione di Québec sono ricche di frutti selvatici : le bacche, le mele-
granate, i ràfani, la salsapariglia si sono liberamente sparsi per i varchi aperti dai
grandi incendi ; ma le more, che corrispondono alle bacche del mirtillo di Francia,
sono i frutti selvatici più abbondanti e più saporiti. (Hémon, 1924 : 53-54 [Trad.
Lorenzo Gigli])
Le foreste del paese di Québec sono ricche di bacche selvatiche ; le atocas, le gra-
nate, l’uva di roccia, la salsapariglia son cresciute liberamente nel solco dei grandi
incendi ; ma il mirtillo è la più abbondante di tutte le bacche e la più gustosa. (Hémon,
1945 : 65)
Melitta n’a pas traduit ce passage.
Le foreste della regione di Québec sono ricche di frutti selvatici, bacche, melograne,
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uvaspina, salsapariglia, che si sono sparse liberamente fra i varchi aperti dai grandi
incendi : ma le more, che sono una specie di mirtillo di Francia, sono il frutto più
abbondante e saporoso. (Hémon, 1959 : 67-68 [Trad. Luisa Cadeddu Fanciulli])
I boschi del Québec abbondano di frutti selvatici : le bacche, le melegrane, l’uva sel-
vatica, la salsapariglia si sono potute espandere liberamente negli spazi aperti dai
grandi incendi ; ma i mirtilli sono i frutti selvatici più abbondanti e saporiti. (Hémon,
1986 : 62 [Trad. Ugo Piscopo])
Pour la traduction de l’amérindianisme « atoca », les traducteurs italiens
(sauf le traducteur de l’édition de 1945) ont tous eu recours à l’hyperonymie
en choisissant le mot neutre « bacche » (baies). Pourtant, il existe bien un
correspondant italien de ce régionalisme qui est le « mirtillo rosso ameri-
cano » (canneberge), dont le nom scientifique est « vaccinium macrocarpo ».
Quant au deuxième régionalisme qui figure dans le passage ci-dessus,
c’est-à-dire le canadianisme « bleuet », Louis Hémon explique encore une
fois dans le texte la signification du mot et il aurait donc fallu l’intégrer tel
quel dans le texte italien pour enrichir davantage la langue cible. Lorenzo
Gigli et Maria Luisa Cadeddu Fanciulli traduisent ce régionalisme en ayant
recours à un autre fruit sauvage, car ils choisissent le fruit du roncier, la
« mora » (la mûre). Cependant, il ne s’agit pas du même fruit et par consé-
quent la comparaison que Louis Hémon établit avec le régionalisme breton
« luce », synonyme de la « myrtille », n’a pas la même fonction en italien,
car les « mûres » ne correspondent pas aux « myrtilles ». Tandis que le tra-
ducteur de l’édition de 1945 et Ugo Piscopo éliminent carrément la compa-
raison établie par Louis Hémon entre les régionalismes « bleuet », « luce »
et le mot de référence « myrtille » et ils appauvrissent ainsi le texte d’arrivée.
418
3. CONCLUSION

Le chef-d’œuvre de Louis Hémon contient presque une centaine de cana-


dianismes et dans ce cadre il serait difficile de commenter toutes les tra-
ductions proposées par les cinq éditions italiennes ici à l’étude. En guise de
conclusion, nous sommes en mesure d’avancer une réponse aux questions
posées au début de cette analyse. Les exemples commentés montrent que
Lorenzo Gigli, en 1924, ne connaissait ni le Canada, ni les particularités lin-
guistiques du français parlé au Canada. Les éditions suivantes, hélas, n’ont
pas corrigé toutes les erreurs et les incohérences de traduction faites par
Lorenzo Gigli. Le traducteur sans nom de l’édition de 1945 a parfois intégré
certains canadianismes dans le texte italien sans les traduire (à savoir « tire »
et « atoca ») et il a choisi la meilleure stratégie, car Louis Hémon les a expli-
qués lui-même dans le texte. La dernière traduction publiée en 1986, celle
de Ugo Piscopo, est la mieux réussie. Toutefois, il reste encore des choix de
traduction très discutables, à savoir « zucchero filato » (barbe à papa) pour
le canadianisme « tire » ; « canotto » (canot pneumatique) pour « canot » et
« figure animate » (figures animées) pour « vues animées ». Et aujourd’hui,
sont-ils encore inconnus ces canadianismes ? Nous les connaissons beaucoup
plus grâce au grand nombre de dictionnaires publiés sur le français québé-
cois et également grâce à Internet, et c’est pourquoi une nouvelle traduction
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serait la bienvenue.
Gerardo ACERENZA
Università degli Studi di Trento

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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