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Prenez note que toutes les citations du Bouddha sont véridique,


qu'elles proviennent de la traduction du Dhammapada,
de la corbeille de la discipline, et de textes tantriques.

D'autres textes proviennent du


Bodhisattvacharyavatara.
Prajnaparamita sutra,
Madhyamakavatara,
et de l'Aryadeva.

NDA.

Couverture; la source de l’image est ASA/ESA, The Hubble Heritage Team – 2009, et
la composition graphique (couverture et mise en page) est de l’auteur lui-même.

Dialogues d’Outre-tombe
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Dialogues d’Outre-tombe ©inédit 2010 Donald Milliard


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Dialogues d’Outre-tombe
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Dédicace

Par le pouvoir que représente la composition de ce texte,


puissent tous les êtres obtenir le bonheur
et les causes du bonheur.
Puissent-ils êtres libres de la douleur
et des causes de cette douleur.
Puissent-ils ne jamais être séparés du bonheur sacré
qui est sans douleur.
Puissent-ils vivre en croyant en l'égalité de tous les êtres
sans distinction de race ou de couleur.
Puisse ce récits
être source de bienfaits
pour tous les êtres.

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Préambule

Lorsque nous croyons en une vie après celle-ci, nous envisageons


l'existence d'une façon totalement différente. Nous ressentons un niveau de
responsabilité envers nous-mêmes, les autres, de même que l'environnement
qui nous héberge. Nous refusons ainsi, d'accepter que la société soit polarisée
sur des résultats à court terme, et nous nous soucions plus des conséquences
que nos actions occasionnent.

À notre époque, ce qui manque le plus cruellement sur la Terre, c'est


une compassion véritable envers notre planète mère et envers l'humanité qui la
compose. Les Maîtres de toutes les traditions religieuses ont comprit qu'il est
désormais nécessaire d'enseigner la compassion et la sagesse à la multitude
des gens, afin que ceux-ci travaillent plus efficacement à la préservation de la
planète, à l'équilibre sociale et au partage des richesses de celle-ci.

Anciennement, les gens, les peuples et même les nations pouvaient


s'isoler afin d'ignorer la misère du monde. Aujourd'hui, cela n'est plus
possible, car le village global est désormais une notion effective avec Internet,
la globalisation et la mondialisation des marchés.

Plus encore que les désirs mondains et l'attachement aux plaisirs des
sens, c'est le doute qui constitue l'obstacle majeur de l'évolution de notre
civilisation. Notre société industrialisée encourage l'ingéniosité, la
performance, l'opportuniste et la carrière sociale aux dépens de la sagesse
spirituelle. Elle exalte l'intelligence superficielle de l'égo et répugne les fruits
de la connaissance véritable découlant d'une pratique spirituelle. Elle prend le
doute pour la vérité, et nomme des spécialistes qui enseignent le doute qui ne
laisse aucun espoir, aucune croyance, aucune valeur pour guider notre vie.
Elle remplace l'espace laissé de ceux-ci, par le marketing des marques de
commerce, une nouvelle forme d'esclavage commercial. Dans nos société
dites évolués (!) toutes les valeurs traditionnelles ont été remplacés par le Roi
dollars. Même l'Inde, cette terre de culture spirituelle, abandonne ses temples
pour se consacrer à la nouvelle économie de marché et à la mode de la
consommation jetable, encouragé par l'Occident ayant des surplus à écouler.

Avant notre époque industrialisé et technocratique, toutes les


traditions spirituelles ont décrit la vie humaine comme étant une chose
exceptionnelle, un bien plus précieux que l'or ou l'argent.

La plus grande supercherie de notre époque matérialiste à outrance est


de croire qu'il faut profiter au maximum de cette vie-ci, car c'est la seule que

Dialogues d’Outre-tombe
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nous ayons. Cette idée, enseignée par les marchands du temple capitaliste, est
la racine même de notre société de consommation, aveugle et destructrice
pour la nature. Personne n'ose parler de mort ou d'une vie après la mort, car
cela risquerait de mettre en péril le prétendu "progrès" de notre civilisation
moderne. Selon la vision myopiste des marchands, un mort, ça ne consomme
plus!

Cependant, tous les êtres humains sont semblables. Ils désirent tous le
bonheur et veulent tous éviter la souffrance, dans cette vie-ci comme dans les
suivantes. Malgré cela, plusieurs personnes envisagent la mort avec une
insouciance juvénile, croyant dur comme fer, que celle-ci se passera bien et
qu'ils n'ont aucun souci à se faire. La théorie est peut être plaisante, mais la
réalité risque d'être très désagréable.

Le Bouddha, dans sa grande sagesse, nous dévoile le chemin, afin de


vaincre la mort et les renaissances malheureuses. Personne n'est condamné à
partir sans défense pour affronter l'inconnu au moment de la mort. S’il se
donne la peine d'écouter et de pratiquer les enseignements du bouddhisme
tibétain, (celui qui est resté le plus pur et le plus prêt du message originale du
Bienheureux) alors celle-ci se passera bien. Voilà l'héritage que nous a légué
le Bouddha Sâkyamuni, et qui demeure encore d'époque malgré son âge
vénérable; plus de 2550 ans.

A la lecture de ce livre, certain peuvent penser que celui-ci est


redondant et moralisateur. Peut être, mais si vous pensez que le monde n'a nul
besoin de morale, nul besoin de leçon de bonne conduite, qu'il peut se gérer
lui-même en rendant le peuple heureux et vivant dans l'abondance, alors ce
livre est parfaitement inutile et ne ferait qu'encombrer votre bibliothèque
personnelle. Cependant, si ce n'est pas le cas, et qu'honnêtement vous
l'admettiez, alors, ce livre est le bien le plus précieux que vous n’ayez jamais
acquis. Il ne tient qu'a vous d'en faire bon usage.

L'auteur.

Dialogues d’Outre-tombe
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Tables des matières


Préambule.......................................................................... 5
Tables des matières ........................................................... 7
Introduction....................................................................... 9
Première partie
Le pèlerinage ................................................................... 13
L'autre rive ...................................................................... 15
Le bouddhisme ................................................................ 31
Les disparus ..................................................................... 37
Le suicide ......................................................................... 45
Le bardo de la mort......................................................... 63
Le guide spirituel............................................................. 69
La salle des trônes ........................................................... 78
Le kali yuga...................................................................... 92
La science.................................................................... 108
L'existence de Dieu ..................................................... 111
Liberté......................................................................... 113
Égalité ......................................................................... 121
Fraternité ..................................................................... 124
Le Bouddha.................................................................... 134
L'esprit ........................................................................ 141
Pensées juste ............................................................... 143
Paroles justes............................................................... 145
Action juste ................................................................. 146
Effort juste................................................................... 147
Attention juste ............................................................. 148
Moyens d'existence juste. ............................................ 149
La racine du mal .......................................................... 149
Ignorance..................................................................... 152
Le Karma....................................................................... 154
Qui suis-je ? ................................................................... 171
La randonnée pédestre.................................................. 181
Culinan........................................................................ 191
La table ronde.............................................................. 199
Le monastère Lamayuru .............................................. 212

Dialogues d’Outre-tombe
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La réalité...................................................................... 217
Les Préceptes intangibles. ............................................. 225
Deuxième partie
Le terrible Bardo ........................................................... 242
Réminescence................................................................. 247
La luminosité fondamentale.......................................... 277
Le Samsâra
Le monde des enfers .................................................... 289
Le monde des esprits ................................................... 304
Le monde des Titans.................................................... 314
Le monde des Dieux .................................................... 328
Le sanctuaire.................................................................. 337
Le bonheur..................................................................... 373
Renaissance .................................................................... 380
Conclusion...................................................................... 381
Hors texte ....................................................................... 386
Glossaire......................................................................... 388

Dialogues d’Outre-tombe
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Introduction

Cette histoire est celle d'une journée parmi tant d'autres. D'une nuit
qui n'en finit plus de s'étirer dans la pénombre d'un espace indéfini.
Cette aventure est celle d'une réalité qui se cache derrière des
apparences trompeuses et pourtant d'un réel incontestable.

Ai-je bien vécu cette expérience ou n'était-ce qu'un rêve émergé


des profondeurs de mon inconscient archétypale? Je ne saurais le dire!
Pourtant, tout cela est encore frais à ma mémoire et une tache indélébile
demeure sur les flots de ma conscience de veille. Plutôt que de
contester cette douce folie mémorielle, j'ai préféré laisser au lecteur le
choix de croire ou de réfuter cette histoire fantastique.

À demi-éveillé, je continuai de percevoir le dialogue avec


l'ombrage flou qui se tient debout à l'avant d'une vieille chaloupe de
pêcheur côtier dont je suis le rameur. J'écoute attentivement ce dialogue
avec l'intangible et l'impalpable qui se mélange avec le sommeil et mon
état d'éveil qui s'étire péniblement dans cette journée grisonnante
d'automne.

Regardez ce mendiant adossé sur le conteneur de vidange et qui


recherche la perle rare dans ces détritus. Il joue à être, il tente de
devenir mais sait-il réellement à quoi? Souvent il doute, un instant plus
tard il se ressaisit, repose ses œillères et continue son chemin comme
si rien n'avait obscurcie sa conscience. Blindé contre le doute depuis
l'aube des temps, ce léger nuage de clairvoyance l'a à peine effleuré.

Sait-il réellement qui il est?


Sait-il d'où il vient?
Sait-il où il va et qu'en est le but?

Que de question demeurée sans réponse, depuis des siècles et des


siècles! Pourtant, il continue d'être. Il répète les mêmes gestes, repasse
par les mêmes chemins et commet les mêmes bêtises que ses ancêtres.
L'homme a-t-il réellement évolué?

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J'en doute. Je constate que la technologie a évolué, que les


systèmes politiques sont moins cruels et que les religions se sont
complexifiées. Cependant, l'homme demeure encore dans la pré-
maternelle au niveau de la conscience et refuse obstinément d'en sortir.
Continuellement, il se découvre des raisons pour justifier ce refus;
pense seulement à l'ère du Verseau, à la science toute puissante, à
l'informatisation des communications, à l'éclairage et au bruit
omniprésent, au sport qu'on ne cesse d'inventer, au grosse bagnole
américaine, à la télévision par satellite et ses centaines de canaux, aux
milliards de dollars dépensé dans l'exploration spatiale alors que sur
terre, 32 500 enfants meurent de faim chaque jour dans le monde.
Décidément, l'homme démontre un talent fou et beaucoup
d'imagination afin de camoufler la voix de sa conscience derrière le
tumulte de l'existence mondaine.

Tu me dis que le monde à évolué depuis le moyen-âge! Peut-être!


Cependant, ces bénéfices sociaux acquis au fil de milliers d'années
demeurent encore bien fragile. Les révolutions et les nombreuses
guerres du XXe siècle n’ont-ils pas démontré qu'en l'espace de quelques
mois seulement, l'homme pouvait régresser au rang d'animal
sanguinaire. Barbarie sans conscience ni morale, des dizaines de
peuples très variés ont exterminés leur propre population sans défense
et les ont ainsi privé d'une liberté et d'une identité acquise au fil de
million d'années d'évolution. Pendant ces périodes de bouleversement
sociaux, l'homme découvre que la vie est finie, mais l'existence, elle,
dure et dure encore. Bien qu'il soit misérable, la seule pensée d'une
mort prochaine emplie son cœur de terreur. Honteusement, il se résigne
et l'opium de l'optimiste calme sa douleur. Dans ces instants de
souffrance, il se pose beaucoup de question et cherche avec
acharnement la raison de son existence. Tel un voyageur égaré, il cogne
à toutes les portes qu'il rencontre afin de retrouver son chemin. Les
multiples réponses diversifiées qu'il reçoit le plonge d'avantage dans la
confusion. Finalement, il se résigne à survivre et non à vivre, perdant
ainsi les bienfaits de toute son existence. La réponse au mouvement se
trouve dans l'immobilité, celle du bruit dans le silence, de même que la
vie de l'homme se justifie dans la mort. Voilà la réponse qu'il recherche
mais qu'il ne veut pas accepter. Il s'accroche à l'intangible et repousse le
permanent.

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Ami, viens! Continuons notre chemin parmi les méandres de


l'existence humaine. Vaste est la scène où se joue en grande première
une pièce de théâtre qui dure depuis des millénaires.

Ainsi débuta ce dialogue entre l'invisible et le palpable, le néant et


la réalité quotidienne. Avait-il choisie d'être interprété par cette
conscience sortie de nulle part. Sans doute qu'il en était un peu
responsable, car il avait mis tellement de zèle afin de maîtriser la
méditation tibétaine Dzogchen.

Ce document est le récit de ses longues randonnées où se mélange


le tangible et l'impalpable, la réalité et la fiction, le réel et l'irréel.
Puisse le lecteur acquérir au fil des mots la qualité du discernement qui
conduit à la libération de la condition humaine, véritable esclavage pour
les plans de la conscience éternelle.

NDA

Prenez note, que le discours du Bouddha, figurant dans ce récit,


est une traduction des paroles véridiques de celui-ci et non une
invention de l'auteur.

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Première partie

Le pèlerinage

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L'autre rive

La pluie tombait drue et perpendiculaire à l'horizon, accompagné


d'un fort vent froid d'automne. Puis, le beau temps émergea de
l'horizon. Cela ne devait pas durer car par la suite s'est ensuivie une
longue sécheresse. Qu'étais donc devenu sa réalité? Était-ce bien cela?

De faibles nuages s'étiraient à l'horizon. D'immenses sombres


cumulus se mélangeaient au ciel et aux éclairs zébrant tout le paysage.
Soudainement la pluie revint et une flaque d'eau émergea devant lui. S'y
reflétais, tel un magique miroir, le sommet des arbres côtoyant les
montagnes avoisinantes. Cependant, son visage ne s'y reflétait pas. Cela
le surprit quelque peu et le frustra légèrement.

Une faible clarté, invisible et pourtant presque palpable, d'un gris


terne, légèrement colorée et fuyante s'éleva lentement du sol. Cette
étrange clarté ne semblait provenir de nulle part, rendant le paysage
faiblement lumineux et phosphorescent. L'infini, l'espace atemporel,
l'instant présent dans toute sa grandeur, sans étoiles et sans nuages pour
lui bloquer la vue de l'impalpable, voilà ce qu'il ressentait en cet instant
précis. Pourtant tout cela n’était pas très concluant pour son esprit
embrouillé. Rien qu'un ciel gris terne et une terre lumineuse ne
provenant de nulle part. Était-ce l'aube ou une nuit sans noirceur? Était-
ce un crépuscule sans horizon? Nul ne pouvait le dire! Pourtant, cela
étais! Voilà ce qui le troublait le plus.
Il pensa…

 Sans souvenirs, suis-je réellement? Je crois me souvenir mais je ne


me souviens pas! Je crois savoir mais je ne sais pas! Il y a beaucoup de
brouillard dans mon esprit. Beaucoup, beaucoup…qu'il pensa.

Tel un ciel sans nuage, il demeura de longues heures sans qu'une


seule pensée ne vienne troubler son esprit perturbé. Il fut simplement
un regard qui contemplait ce paysage indéfinissable. Il ferma les yeux
mais, n'était-ce pas plutôt l'espace qui s'était évanouie dans la noirceur
des ténèbres. Il se sentait exister mais existait-il réellement? Il lui

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manquait quelque chose, une dimension complète de la réalité, mais de


quelle réalité s'agissait-il?

Était-ce cela la mort? Une nuit noire entrecoupé d'une faible


clarté indéfinissable. Une conscience qui demeure sans souvenirs. Cette
conscience mystique n'était-elle pas entrain de s'éveiller en ce moment
même, s'interrogea-t-il??

Il était, cela était indiscutable! Il resta encore un long moment


sans pensée. Comme il appréciait ces longs états d'être sans aucune
activité mentale. Rien que l'être, l'instant présent dans la félicité. Il ne
sentait pas sa respiration ni ses battements de cœur et n'éprouvait pas le
besoin de bouger ce corps illusoire. Mais, avait-il même un corps
d'existence?

Il essayait de se rappeler ses derniers souvenirs d'existence, ce


qu'il avait été avant cet instant présent. Il n'y parvenait pas. Un mur
infranchissable semblait bloquer toute analyse de son esprit conceptuel.

Il pensa:

 Je suis mort et je ne ressens aucune douleur. Je baigne dans une


grande paix et je me sens rempli de joie et de sérénité. Cela serait-il la
grande félicité des yogis? Je n'ai pas faim, je n'ai pas soif, je n'ai aucun
désirs, aucun attachement ni aversion. Je demeure dans la paix du non-
être et du non-né.

 Où suis-je? Depuis quand suis-je ici? Suis-je dans l'au-delà, cet au-
delà de nulle part qui porte des centaines de noms différent sur la Terre.
Le ciel des chrétiens, l'Éden de la Genèse, le Shambhala des indiens, le
Bardo des bouddhistes, l'entre-deux comme ils disent et que certain
nomme l'autre rive.

Il ferma les yeux et sa conscience glissa dans les ténèbres d'une


nuit sans lune. Un temps assez long s'écoula…du moins, il le pensait.
Comment quantifier le temps dans un endroit ou même le soleil et la
lune n'existe pas et que le ciel se dérobe à toute analyse? Une vague
clarté semblait s'élever de l'horizon, éloignant la noirceur de la nuit.
Cette couleur indécise et grisonnante sur un bleu fade laissait entrevoir
un paysage très indécis, celui de nulle part. Était-ce son esprit qui
percevait ce paysage si flou, proche et lointain à la fois. Se pouvait-il

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que son esprit l'induise en erreur avec des hallucinations produites par
sa grande peur de l'inconnu et de l'impalpable? Il demeurait dans la
confusion la plus totale, son esprit se refusant à répondre à une
interrogation si indécise et éphémère.

Il se sentait seul, terriblement seul et cette solitude lui pesait.

 Je suis seul, pensa-t-il?


…
 Je suis terriblement seul.
…

Rien ne bougeait. Ni en lui, ni hors de lui.

Depuis combien de temps était-il mort? Un jour, un an. Cent ans


ou même mille ans. Comment le savoir?

Les pensées tourbillonnaient dans son esprit mais il n'était pas


sûr que ce fussent ses propres pensées. Retrouverait-il un jour la
mémoire? Nulle réponse n'existait en cet instant précis. Seul le doute
était permis. Celui-ci, tel un serpent venimeux, s'insinua doucement
dans son esprit, puis une panique grandissante s'éleva du plus profond
de son être. Tout ce qui lui tenait lieu de corps vibra, telle une corde de
guitare. Autour de lui, tout se mit à tournoyer et il se sentit tomber dans
un abîme sans fond. Alors, soudainement il perdit sa conscience d'être,
le seul appui solide qui le maintenait encore hors de la folie.

Son évanouissement dura longtemps, très longtemps. C'est du


moins ce qu'il ressentait. Lorsqu'il s'éveilla, tout n'était en lui que
confusion. Quelque chose de terrible et d'irréversible lui était arrivée.
Cela il le savait mais il ne pouvait le décrire n'y même l'analyser. Le
mystère demeurait entier.

Il se rappelait le choc du grand passage, le tonnerre


assourdissant, les éclairs aveuglants et ce terrible vent glacial qui
balayait tout sur son passage. Ainsi, il avait été happé tel une vulgaire
plume d'oisillon et s'était ainsi retrouvé entouré de ténèbres si profonde
qu'il aurait pu en découper des morceaux avec un simple couteau
ménager. Puis, était apparue cette faible clarté bleue-grise qui ne
provenait de nulle part, qui semblait être l'espace lui-même sans rien de
précis ou de palpable. Pas de soleil ni d'étoiles. Aucun couvert nuageux.

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Rien que ce semblant de brume évanescente avec une teinte changeante


continuelle qui faisait alors échec à la noirceur de la nuit.

Était-il entrain de rêver ou bien était-ce la conclusion d'un réveil


brutal sur une autre Terre, dans un autre univers parallèle, celle de l'au-
delà, l'autre rive des mystiques et des yogis.

Les yeux grands ouverts, plusieurs minutes s'étaient écoulées


avant qu'une seule pensée n'ait traversé son esprit. Pendant tout ce
temps, il n'avait été qu'un regard, rien de plus! Il était seul, sans pensées
précise, sans émotions, sans sensations ni aucun souvenir. Un gouffre
infranchissable séparait sa conscience de l'état d'être. Il était un
étranger, un apatride perdu sur un continent inconnu.

Était-il un voyageur solitaire, un pèlerin à la recherche du Saint-


Graal, sans aucun guide spirituel pour le diriger sur ce sentier envahi
par cette brume mystérieuse? Alors, il ferma les yeux. Mais, les
fermaient-ils réellement où bien était-ce cet inexplicable paysage qui
était plutôt envahi par les ténèbres? Il médita longtemps sur cette
question.

 Oui, c'est peut être cela, se dit-il.

Il referma les yeux et les rouvrit. Les mêmes ténèbres et la


même clarté diffuse était encore là.

 Alors c'était bien réel, pensa-t-il. Mais avec quels yeux puisqu'il
n'avait pas de corps, s'interrogea-t-il?

De son vivant, il avait toujours été très performant en méditation


analytique.

 Pourquoi ne pas débuter par cette recherche, pensa-t-il?

C'est ainsi que débuta ce monologue avec l'intangible et


l'impalpable de cette existence atemporelle. Du temps terrestre, il avait
un corps, avec des yeux, mais ne pouvais voir le monde invisible où ce
que l'on appelait alors, l'au-delà. Maintenant, il n'avait plus de corps,
donc plus de yeux, mais il voyait donc l'invisible, l'impalpable du
monde de l'au-delà.

Dialogues d’Outre-tombe
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 Ah, comme tout était si simple, s'exclama-t-il! Avec des yeux, je


vois le visible mais pas l'invisible. Sans mes yeux, je vois l'invisible
mais pas le visible. Ainsi, ce n'est qu'une autre loi naturelle qui
s'applique ici, dans cet au-delà de nulle part.

 Donc, je n'ai pas de corps, pensa-t-il.


 Donc, je n'ai pas de yeux mais je vois, affirma t-il.

Il regarda plus attentivement ce paysage flou et indécis. Ce ciel


qui n'en était pas un et cette clarté bleutée vaguement luminescente qui
remplaçait les nuages, le ciel et le firmament étoilé.

 Un paysage quasi abstrait était donc la réalité de ce monde, pensa-t-


il?

Il discerna dans le lointain une forme plus sombre mais reflétant


une plus grande saturation de couleur bleue que l'ensemble du paysage.
Cette forme mouvante, douce et attirante était dans le haut de son
champ de vision mais il ne pouvait dire ce que c'était.

 Une illusion, une hallucination due à sa solitude, pensa-t-il.

Il avait l'impression qu'il était étendu sur un matelas d'ouate et


de plume d'oie. Peut-être était-il couché et rêvait-il! Comment en être
sur quand on n'a plus de corps? Il se sentait exister mais d'une façon
abstraite.

Subtilement, il percevait qu'il était renouvelé mais il ne pouvait


dire en quoi consistait ce renouveau. Il savait qu'il était différent et que
cette différence était en lui et non hors de lui. Volontairement, il fit en
sorte de ne pas penser. IL avait le pressentiment que quelque chose
d'important allait se passer.

Il demeura immobile dans ce silence énigmatique. Ce grand


silence qui fait mal, qui faisait souffrir autant que la solitude. Silence et
solitude: deux frères jumeaux dans sa conscience d'existence, dans son
état de veille.
Il reprit son monologue;
 Il y a le silence qui m'entoure, et le silence fait mal!
 Il y a semblant de ciel au-dessus de moi, et le ciel fait mal!

Dialogues d’Outre-tombe
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 Puisque j'ai mal et que je souffre, alors personne ne peut mourir,


pensa-t-il!
 Je pense et cela augmente ma souffrance. Je pense à mon passé mais
je ne parviens pas à me souvenir. Et cela fait très mal.
 Il y a des mots et il y a des souvenirs mais ce sont des mots-
souvenirs qui appartiennent à un temps antérieur au mien. Et cela fait
très mal
 Personne ne meurt pensa t-il, et il ne savait si cela faisait mal ou
non!

Il se rappelait maintenant ce qu'était le silence, cette notion


oubliée des humains.

Maintenant, il ne souffrait plus. Un temps indéterminé s'écoula.


Le silence était total. La notion de bruit et des paroles humaines n'était
pas encore née. Ses pensées étaient silence.

En état d'extase, il attendait, mais quoi au juste?

La conscience de soi lui revint très doucement, très lentement. Il


maudissait cette conscience qui remontait à la surface du lac si calme
de cette extase, qu'aucune vague ne venait troubler. Un si grand calme.
Une si grande sérénité. Simplement exister lui aurait suffit, pensa t-il,
mais la pensée ne l'entendait pas ainsi.

 Où suis-je se demanda t-il?

Maintenant il voulait réfléchir, il voulait savoir.

Il éprouva une forte émotion. La première depuis qu'il avait


repris conscience de lui-même. Il poussa un cri. Un cri véritable et
puissant, libérant toutes ses émotions renfermées, ses craintes et ses
peurs. Il éprouvait maintenant avec intensité la sensation qu'il était
couché et qu'il regardait ce ciel inconnu et bizarre.

Alors, il retrouva la mémoire, son identité, ses état-d'âmes.

Il avait crié son nom. Crié si fort que la mémoire lui était
revenue. Maintenant, il se rappelait tout. L'accident, l'hôpital, le film de
sa vie en panorama.

Dialogues d’Outre-tombe
21

Oui, il était bien mort. Maintenant, il en avait la certitude.

 Vivre une autre existence…


 Être jugé, cela se pouvait-il?
 Je n'ai pas peur de la mort, se répéta t-il!
 Qui suis-je pensa t-il?
 Je ne suis qu'une conscience pensante, affirma t-il!

Il resta un moment fermé aux suggestions de son esprit pensant.


Il les repoussa toutes, ne préférant pas poursuivre cette réflexion qui lui
donnait le vertige. Cependant, le mouvement de sa pensée ne voulait
pas s'interrompre de peur de s'égarer.

 Non, ne plus penser à cela.


 Je ne souffre pas.
 Je ne sens rien. Je me sens bien.
 Je suis à l'aise dans cet état cotonneux, sans crainte ni attachement.
 Peut-être reverrai-je un jour, ceux que j'ai aimé.

Il se raidit mentalement, bercé par le silence mais attentif à tout


signe sortant de l'ordinaire.

Soudain, il perçut une rumeur.

Un visage inconnu apparut penché près du sien. Un visage triste,


un visage humain, mystérieux mais beau. Il n'en voyait qu'une partie.
Les yeux étaient d'un bleu-azur éclatant, vifs et expressifs, ornés de
long cils châtain. Le nez était bien proportionné et gracieux. La bouche
petite mais sensuelle avait un charme presque enfantin.

Soudain, il eut peur.

 Était-ce un homme ou une femme?

L'étonnante créature se baissa et l'embrassa sur le front. A cet


instant précis, une mèche de cheveu parfumé effleura son visage et il
sursauta. Alors, il sut ce qui était l'évidence même.

Il était dans une grande pièce rempli de nombreuse personne.


Toutes ces gens étaient sa famille, proche et éloigné. La personne qui

Dialogues d’Outre-tombe
22

l'avait embrassé sur le front était son amie Christine. Une amie
spirituelle qu'il considérait comme une sœur et son guide spirituel.
Probablement la personne qui l'avait le plus marqué dans sa dernière
incarnation terrestre. L'amour qu'il avait éprouvé pour Christine avait
été un amour purement spirituel d'une limpidité cristalline. Cet amour
avait été comme un soleil dans sa vie morne et monotone. Son éclat
éclipsait tout amour charnel tel la lueur vacillante d'une simple bougie.
Cette rencontre qui l'avait tant marqué avait été pour lui comme une
accalmie dans la tourmente de sa vie mondaine.

Il se leva et s'assit sur le couvert du cercueil entrouvert. Il


ressentait qu'il avait un corps même s'il ne pouvait le voir. Il savait,
c'est tout.

 Comment cela est-il possible, se répétait-il?


 Ce que l'on nommait l'intuition, était-ce cela? Savoir et être persuadé
sans qu'aucune preuve ne puisse venir confirmer l'hypothèse.

Maintenant, c'était une certitude. Il avait un corps mais c'était un


corps mental très subtil. Il ressentait aussi que ce corps n'en était qu'un
passager. Ce corps intermédiaire lui serait enlevé par l'arrivé de la petite
mort, cette deuxième mort pour le trépassé. Cela aussi il le savait. Un
souvenir imprécis de ses milliers de vies antérieures. Cela aussi il le
savait. Aucune incertitude ne planait dans son esprit car cela faisait
partie d'un cheminement naturel. Cela avait été ainsi depuis très très
longtemps. Tellement longtemps que la notion du temps perdait son
sens véritable.

Et pourtant, une certaine crainte demeurait malgré tout.

Quelle n'avait été sa surprise lorsqu'assit sur le cercueil, il avait


contemplé avec effroi son corps immobile et sans vie, qu'il
reconnaissait à peine. Il en avait éprouvé un certain dédain et une
grande tristesse. Pourtant il avait toute les raisons du monde de s'en
réjouir, puisque depuis que cette enveloppe charnelle l'avait quitté, il se
sentait très léger, comme-ci on lui avait enlevé de ses épaules un poids
immense, un immense carcan qui emprisonnait son esprit. Ce corps en
parfaite santé l'instant précédant l'avait servi fidèlement pendant
presque cinquante ans. Maintenant, il était passé de vie à trépas,
bêtement, stupidement, d'une manière impromptue. Une seconde
d'inattention, trop préoccupé par sa vie professionnelle, alors qu'il

Dialogues d’Outre-tombe
23

traversait la rue devant un camion en stationnement, lui avait valu cette


rencontre funeste avec un autobus qui lui avait littéralement passé sur le
bas du corps.

Il le savait pourtant qu'il était trop bonasse et gentils. Il ne


pouvait rien refuser aux autres. Il était trop timide, trop tendre et
lorsqu'on jouait avec ses sentiments, son humanité, il devenait comme
un roseau qui plie sous la tempête. Il ne pouvait résister. Alors, il cédait
et c'était ainsi qu'après un demi-siècle, il n'avait rien accumulé. Il avait
tout donné. Il avait prêté beaucoup d'argent et avait tout perdu; ses amis
débiteurs et ses économies. Tous lui avaient passé sur le corps et
avaient ambitionné sur sa bonté naturelle. Il était donc naturel que tout
cela finit ainsi. Cet autobus rempli à pleine capacité qui lui avait broyé
tous les os du bas du corps lui était donc prédestiné. Parfois le destin
manifeste un humour noir qui dénote une grande connaissance du vécu
de la victime.

 C'était bien ainsi, pensa-t-il!


Peut être que maintenant il aura compris le message. Il ne put
s'empêcher de penser que même dans l'au-delà, l'humour subsiste.

S'arrachant à ses réflexions, il fit avec son regard une vue


panoramique de la pièce où il se trouvait. Il reconnu ses frères et sœurs,
ses cousins et cousines, ses tantes et oncles ainsi que d'autres personnes
qu'il reconnaissait à peine. Son amie Christine serrait les mains de tous
ces gens et se préparait à quitter afin de se concentrer sur les prières
bouddhistes qu'elle entamerait ce soir même et qui se poursuivraient
pour les prochain 49 jours, tel que préconisé dans le livre sacré, le
Bardo Thodol.

Il en fut très surpris!

 Comment cela était-il possible, s'exclama t-il?

Il pouvait lire dans les pensées aussi clairement que dans un


livre. Même plus, car il ressentait les sentiments et les voyait même en
couleurs, parfois flamboyantes. Il pouvait même constater si ce
sentiment provenait de la tête ou bien du cœur, ce qui faisait une très
grande différence pour juger de la sincérité de la personne.

Dialogues d’Outre-tombe
24

Il comprenait tout cela sans même l'avoir apprit. Il savait, c'était


tout!

 Comme tout cela était merveilleux et étrange à la fois, se disait-il?

Il décida d'expérimenter ce nouveau talent. Aussi, il se


rapprocha de ses cousines Chantale et Rolande. Le simple fait de
vouloir lire leurs pensées, il était déjà en contact avec leurs mental. Ce
qu'il lisait en eux le fit sourire et le rendit légèrement triste. Rolande se
demandait si elle devait reporter la même robe qu'actuellement pour la
semaine prochaine, à l'occasion d'un baptême. Chantale pensait au
repas gargantuesque qu'elle consommerait à sa sortie du salon. Tout en
pensant à cela, les deux cousines discutaient de la décoration criarde du
Salon funéraire. Ceci devait être plus joyeux et ces rideaux devaient
être d'une couleur plus neutre. Car, après tout, ne disait-on pas que les
morts nous quittent pour un monde meilleur. En Espagne et sur le
territoire Basque, on fait un somptueux repas lors d'un enterrement et
on y invite toute la parenté et amis. Tout le monde mange, bois des
bons vins, rie et chantent à la gloire du disparu. Cela n'est-il pas plus
normal que ce morne et plat salon funéraire ou tout le monde s'ennuie
et se demande s’ils doivent quitter maintenant ou bien attendre que les
autres quittent.

 Hum!…comme c'est curieux. Comment peut-on penser une chose et


discuter d'une autre? Monologue et commérage inutile, occasionné par
la peur du silence que la plupart des gens ont, s'interrogea-t-il.

Il tourna son regard vers sa sœur cadette et ressentit


immédiatement une profonde tristesse. Elle était en grand désarroi due
à la perte d'un frère qui était aussi son ami. Ses pensées étaient
embrouillées mais étaient d'une sincérité certaine. Il le savait et en était
très attristé. Il tenta de communiquer avec elle, par signe, vocalement et
même par la pensée. C'était parfaitement inutile. Elle ne le voyait pas,
elle ne l'entendait pas. Malgré toute sa lucidité mentale et ses nouveaux
pouvoirs supranormaux, il se sentait, faible et inutile.

Il était seul. Seul parmi toute cette foule. La grande solitude.


Maintenant il en connaissait le goût amer et cette expérience lui pesait
énormément.

Seul, il était triste et rempli de lassitude. Alors, il supplia…

Dialogues d’Outre-tombe
25

 Mon Dieu, mon Dieu, m'avez-vous abandonné? Écoutez-moi


Seigneur, écoutez ma faible voix, mon murmure de détresse.
 Je suis seul dans ce monde, parmi tous ces gens. Je vois des choses
bien étranges et j’entends des choses encore plus étranges. Mon Dieu,
répondez-moi…

Il se cacha le visage entre ses mains et il pria. Sa prière n'était


qu'un faible murmure. Cela faisait tellement longtemps qu'il n'avait
prié. Il ne se rappelait plus les mots, il avait oublié. Malgré tout, il pria
de toutes ses forces avec ferveur. Il pria Dieu qu'il écoute sa supplique,
qu'il voit son désarroi.

Silence.

Un silence pesant et presque palpable. Il n'obtint aucune


réponse. Alors, il sanglota.

 Aidez-moi Seigneur.
 Aidez-moi car je suis perdu. Je ne sais que faire.
 Pourquoi tout cela?

Après un silence profond et austère:

 Il y a une raison mais je ne peux pas te la dire. Tu dois te souvenir.


 Il y a un chemin, mais c'est toi qui dois le découvrir, lui répondit une
petite voix intérieure.

Il arrêta de sangloter.

 Seigneur, Oh Seigneur, je ne sais plus que croire!


 Je ne sais plus à quoi penser! Est-ce cela la vie après la mort?
L'après-vie.
 Pourquoi cette souffrance, cette douleur?
 Seigneur, j'ai peur.

Alors, l'intangible voix lui répondit:

 Hier tu n'étais qu'un rêve1 Aujourd'hui, tu existe! Cela ne te suffit-il


donc pas? Continue ton pèlerinage, ne t'arrête pas! Tu dois voir et

Dialogues d’Outre-tombe
26

découvrir tant de choses encore. Tu es né et tu existe, ainsi je ne peux


rien faire pour toi.

La petite voix s'éteignit lentement telle la flamme vacillante


d'une bougie dans la noirceur d'une vie.

Il avait honte. Il se sentait stupide d'avoir appelé

Il pensa:

 Si je laisse des regrets derrière moi, j'aurai peur de mourir…et de


vivre. Le jour et la nuit ne sont-ils pas les facettes d'une seule et même
réalité, l'existence dans un monde de dualité?
 Sans nuit, que serait le jour? Rien.
 Que serait le zéro si les autres chiffres n'existaient pas? Rien, car ils
ne seraient.
 Si l'humanité et les créatures vivantes n'existaient pas, que serait
Dieu? Une abstraction!

Il s'évada de ses pensées métaphysiques car un nouveau sentiment


venait de naître en lui. Tel le vent qui s'élève, une vague de colère
s'élevait du plus profond de son être. Il s'efforça de rester calme et
serein.

Tout près de lui, deux personnes discutaient. C'étaient des amis


d'enfance qu'il considérait comme de très bons copains. Le sujet de
conversation était sa propre personne.

Alors que Jean demandait à Paul si il avait vu les expositions de


peinture du décédé, Paul lui répondait une chose et en pensait une autre.

L'hypocrisie dans ses meilleurs moments.

Il sentait que Paul était malade de jalousie envers son talent


naturel d'artiste et qu'il aurait tellement aimé faire ce que lui avait fait;
dessiner, peindre, sculpter la pierre ou le métal, exposer ses œuvres
d'arts.

Paul pensait maintenant que, s’il avait été en possession d'un


pareil talent il ne l'aurait pas gaspillé ainsi d'une manière aussi débile. Il

Dialogues d’Outre-tombe
27

affirmait tout haut, nul besoin de vivre pauvrement quant tu possède un


talent si rare !…

 Peut-être avait-il raison, malgré tout, pensa-t-il.

Mais, ce qu'il n'aimait pas c'est que lui, Paul, se permettait de le


juger si sommairement. Qui était-il pour prétendre avoir la capacité
d'évaluer l'ensemble d'une vie humaine et de décréter par la suite un
jugement de bien ou de mal? Ne savait-il donc pas que le Bien et le Mal
sont inséparablement Un! Que le bien ne peut être conçu à part le mal?
Qu'un jugement impartial ne peut être émis sans au préalable avoir
expérimenté les deux aspects du problème, c'est-à-dire sa dualité? Il en
est ainsi dans tout le monde terrestre.

Sans le Mal nous ne pouvons appréhender ce qu'est le Bien!


Sans le froid, la chaleur ne peut exister. Sans particules négatives,
aucun atome positif ne peut même se manifester. La Loi suprême de
l'Humanité, supérieure et Divine, c'est son Unité, son inséparabilité,
malgré la diversité de sa multitude. L'ignorance de cette Loi pourtant si
simple est la racine de toute souffrance humaine et de sa déchéance. Le
bouddhisme et l'hindouisme appellent cette ignorance Avidya. Le grand
sage hindou Sri Ramana Mahârshi disait à ce propos " de l'Un,
procèdent toutes les dualités et dans l'Un, toutes elles se dissolvent
dans la non-différenciation. Cessant d'exister, le yogi les comprend
comme des fantaisies de l'imagination, des feux follets de l'esprit, des
enfants de la Mâyâ, déesse de l'illusion".

Les philosophies antiques tel le tantrisme ont compris que la


vérité ultime n'est ni ceci, ni cela, mais l'Unité dans laquelle tous les
opposés tel le Samsâra et le Nirvâna, le bien et le mal, seront
transcendés. Le plus petit caillou ramassé sur une rive et jeté un peu
plus loin dans la rivière affectera immanquablement le centre de gravité
de la Terre. Ceci est la loi de l'Unicité de toutes choses.

Tant que la société humaine ne verra pas plus loin que les
apparences et le superficiel, elle jugera selon les apparences
inconciliables de la morale, du Bien et du Mal, et elle exclura le fait que
tous les êtres vivants sont membres de la même grande famille. Elle
oubliera qu'un châtiment subi par un de ses membres affectera tôt ou
tard la famille humaine toute entière.

Dialogues d’Outre-tombe
28

Le bien et le mal sont les racines d'un arbre Unique qui n'a qu'un
seul tronc. La sève s'écoule indistinctement parmi ses branches et ses
racines et cette semence unique produira à maturité des fruits. Ceci est
la loi naturelle qui se passe des opinions ou des interférences
humaines. C'est ainsi, qu'au moyen du bien et du mal, les fruits de la
compréhension et de la sagesse auront ainsi été acquis.

Un bateau est nécessaire afin de traverser la rivière tumultueuse


de l'existence terrestre. Mais, lorsque l'autre rive est atteinte, autant le
bateau de l'intention que les rames du bien et du mal ne sont plus
nécessaires.

A cet instant précis, un éclair d'allumette le fit sortir de sa profonde


méditation.

Comme c'était étrange. Il sentait le souffre de l'allumette avec


une telle intensité qu'il semblait toucher le cœur de la flamme. Son
odorat s'était multiplié par cent. Il en était certain.

Tout à coup, son attention se dirigea vers le bout du corridor à


l'extérieur de la salle d'exposition. C'était une vive discussion entre
hommes. Il était question de pêche, de lacs et de rivières polluées à
cause d'un fabriquant d'aluminium. C'était son oncle Joseph avec ses
cousins du Lac Saint-Jean, une région de villégiature réputée pour son
territoire de chasse et pêche. Leurs pensées et le sujet de conversation
n’étaient nullement celle de son décès. Il était supplanté par les truites
et l'attirail de pêche.

Cela le rendit un peu triste mais il n'y porta aucune attention


particulière. Ce genre de conversation dans sa famille ne le surprenait
guère. Il s'y était amplement habitué de son vivant. Il ne se passait
aucune réunion familiale sans que cette journée ne se termine par une
vive discussion sur la chasse ou la pêche. Aucun sujet de conversation
tel politique, religion, philosophie ou sport n'était digne devant les
exploits de ces disciples de Nemrod. Il en était ainsi dans sa famille,
depuis aussi longtemps qu'il pouvait s'en rappeler.

Alors même qu'il interceptait cette conversation, une autre chose


étrange était arrivé. Il avait clairement compris toutes ces paroles même
s'il était très éloigné d'eux. L'ouïe aussi s'était multipliée par dix. Cela il
en était convaincu et ça le fascinait.

Dialogues d’Outre-tombe
29

Lorsque les yogis hindous parlaient de siddhis, ces pouvoirs


paranormaux découlant de la pratique du yoga, sans doute faisaient-ils
allusions à ce qui était entrain de lui arriver naturellement, due à sa
nouvelle condition de trépassé.

Une immense tristesse envahie son cœur, telle une douche


froide sous les tropiques. Cela venait de la toilette des femmes. Avec
son extra-vision nouvellement acquise, il vit que c'était sa petite sœur
qui sanglotait dans la solitude de cet endroit privé. Cela le troubla
énormément. Il aurait aimé lui dire qu'il l'aimait tendrement mais cela
était impossible. Découvrirait-il un jour le moyen de communiquer
avec le monde des vivants. Pendant son séjour sur Terre il avait assisté
à des réunions spirites où l'on prétendait communiquer avec les morts.
Il n'avait jamais été réellement convaincu. En son temps, le channeling
était très populaire. Il avait écouté et lue de nombreux livres traitant des
messages de trépassés. Ils les avaient tous trouvés banals et communs.
Aucune révélation extraordinaire n'avait découlé de ces
communications entre ces supposés décédés. Juste des banales
préoccupations humaines avec son cortège de future rencontres
amoureuses, un nouvel emploi ou bien une nouvelle entrée d'argent. En
somme, rien de plus que ce qu'annonce la plupart des horoscopes que
l'on retrouve dans tous les grands journaux quotidiens. Il ne pouvait se
résoudre à croire des choses aussi futiles même si les adeptes de ces
nouvelles croyances augmentaient de jour en jour.

 Croire à ces banalités métaphysiques était une honte pour


l'intelligence humaine, se disait-il.

Il lui semblait que l'après-vie, l'énigme de la vie après la mort,


devait être beaucoup plus sérieuse que ces banales préoccupations
sociales. Il en avait eu la certitude de son vivant. Maintenant, il en avait
la preuve. Depuis qu'il était décédé, il n'avait cessé d'aller de surprise en
surprise et le mystère était loin d'être résolu. Il ne savait où il allait ni ce
qu'il allait devenir. Était-il seul dans cet étrange univers? Nulle réponse
ne se profilait à l'horizon.

 Il soupira longuement, un véritable soupir d'outre-tombe, pensa t-il.

Une brise glaciale le parcourut.

Dialogues d’Outre-tombe
30

Il détourna la tête, cherchant d'où provenait cette brise.

 Oh! s'exclama t-il.


Quel ne fut pas sa surprise de se retrouver face à face avec son
frère Gaël, déjà décédé depuis plusieurs années.

 Que fais-tu ici, lui demanda-t-il?


 Et toi, lui répondit-il!
 Moi, s'exclama-t-il! Je suis mort.
 Cela je le sais, lui répondit Gaël.
 Tu le sais depuis quand, lui demanda celui-ci?
 Depuis que tu es mort, bien sur! A l'instant même où tu trépassais, je
le savais. Ne te rappelles-tu donc pas tes propres réflexions sur la loi de
l'inséparabilité, de l'Unicité? Si nous sommes tous Un malgré la
multitude, alors je vis tout ce que tu vis et ressens, n'est-ce-pas?
 Oui, peut-être. Je ne voyais pas cela comme ca. Mais, j'y pense.
Gaël, tu n'as pas répondu à ma question. Pourquoi est tu ici?
 Parce que tu m'as appelé.
 Mais, mais, je ne t'ai jamais appelé, lui répondit-il.
 Si, tu m'as appelé, répondit Gaël.
 Quand?..Comment?
 Tu ne te rappelle pas?
 Non !
Tu te demandais "suis-je seul dans cet univers?"
 Et alors!
 Eh bien, me voilà! …Je suis la réponse, lui dit-il.

Dans cet univers étrange, ce qu'il pensait devenait la réalité à


l'instant même où le mouvement volitif de la pensée était émis. C'était
ce pouvoir de création qui avait été la perte de l'homme lorsqu'il s'était
incarné dans la matière dense de la Terre. C'est ce qui est expliqué dans
l'ancien testament lorsqu'est décrit la chute de l'homme et le péché
originel.

Gaël avait ressenti cet appel et était venu. Il avait un peu hésité
avant de se faire voir. Trop d'émotions négatives engourdissaient
encore l'esprit du nouveau voyageur. Il avait préféré attendre dans
l'ombre que la paix et la sérénité reviennent. Cette réponse à l'appel à
l'aide pouvait être une cause de trouble additionnel pour son esprit si le

Dialogues d’Outre-tombe
31

moment n'était pas propice à cela. Aussi, il avait attendu l'instant


favorable. Son intuition de trépassé ne pouvait l'induire en erreur.

 Mais tu es mort, lui dit-il!


 Non, lui répondit Gaël!
 Si!…

Le bouddhisme

 La mort telle que tu l’entends n'existe pas, lui répondit Gaël. La mort
n'est que l'ombre du soleil.

Sans cette ombre, le soleil ne peut être. Chaque nuit, alors que tu
t'endormais, n'étais-tu pas mort de l'état de veille. Pourtant, chaque
matin tu t'éveillais de cette mort avec tous tes souvenirs du jour
précédent. Pour ce qui est de la mort suivant la fin de la vie, ce n'est
qu'un sommeil réparateur un peu plus long que celui précédent. Si à
chaque renaissance, la plupart des gens ont oublié leur vie antérieure,
cela est bien ainsi, car il serait encore plus souffrant d'entamer une
nouvelle existence en se rappelant toutes les souffrances précédente à
celle-ci. Rappelez-toi de la douleur de la naissance, de celle de la
maladie, de la vieillesse et de la mort affreuse dans des douleurs
indicibles. Imagine un peu si la personne qui se rappelait toutes ses
souffrances passées savait pertinemment qu'elle devait repasser par les
mêmes épreuves et subir la même douleur. Comment entamerait-elle
cette nouvelle vie? Le découragement et les tentations de suicides
seraient beaucoup plus grandes. Ainsi, l'oubli et la perte des souvenirs
passés n'est-elle pas une grande bénédiction pour tous. Seuls les êtres
éveillés tel les Bouddhas se rappellent toutes leurs vies passées dans
leurs moindres détails. Ceci parce qu'ils ont vaincu le mirage de
l'illusion et ont ainsi triomphé de l'ignorance qui est la cause de toutes
souffrances.

Deux-mille-cinq-cent-ans passés, le Prince Siddhaharta


Gotama, surnommé le Bouddha Sâkyamuni, suite à son éveil et à son
illumination sous l'arbre de la bodhi décrit à ses disciples ses cinq-cents
dernières incarnation dans les moindres détails. Lorsqu'une personne
atteint la libération, elle peut assimiler et comprendre le sens de toutes
ses souffrances endurées lors des nombreuses existences dans le cycle

Dialogues d’Outre-tombe
32

des naissances que l'on appelle le Samsara. C'est pourquoi tous les êtres
éveillés se rappellent leurs vies passées.

 Pendant mon sommeil, je rêvais. Était-ce une fenêtre ouverte sur


l'univers de la mort, lui demanda-t-il?
 Chaque nuit, lorsqu'il dort, l'homme meurt de son état de veille et
pourtant il n'est pas mort. Généralement, ses rêves de la nuit sont issus
du produit de l'état de veille du jour précédent. Le contenu du rêve de la
mort n'est rien de moins que le produit de l'état de veille de la vie
précédente. La vie et la mort sont également des états de rêve faisant
partie de l'existence cyclique et sont totalement illusoires. Mort ou
vivant, l'homme ordinaire dort du sommeil de l'ignorance et pourtant, le
seul but de l'existence est de transcender cette dualité afin d'atteindre
l'éveil et obtenir ainsi la libération de l'obligation des renaissances.

 Gaël, de ton vivant tu ne t'es jamais intéressé au bouddhisme.


Comment se fait-il que tu en connaisses autant sur le sujet?
 Tu ne te rappelle pas, mais de ton vivant, j'avais remarqué ton intérêt
pour cette philosophie. Je ne te l'avais pas dit, mais je m'étais procuré
un livre d'introduction sur le bouddhisme et c'est avec passion que j'ai
entrepris des études sur cette science de l'esprit et du mental atemporel.
 Pourquoi ne m'en as-tu jamais parlé, lui demanda-t-il?
 J'en avais l'intention mais je n'en ai pas eu le temps. Tu t'en souviens
sûrement! J'étais très occupé avec mon travail, avec la compétition
sociale, avec le succès économique de mon entreprise de promotion
immobilière. Trop occupé me semble-t-il! Actuellement je sais, j'ai
gaspillé ma vie à tenter de la gagner.
 Prendre le temps de …c'est un choix que chacun fait, lui répondit-il.

Un vague sentiment de tristesse déferla sur son cœur. Gaël lui


répondit qu'il avait bien raison de dire cela. Toute la vie incarnée n'était
qu'une succession de choix multiples. Des choix heureux et parfois très
malheureux. Mais comment découvrir ceux qu'il devait prendre. De son
vivant, il ne possédait aucun pouvoir de clairvoyance. Cependant, il lui
fit remarquer que le Bouddha lui-même était un prince avec des
privilèges royaux, pourtant, il avait renoncé à tout cela pour suivre sa
voie et c'est ainsi qu'il était devenu un moine-errant quêtant pour sa
subsistance.

 Tu as peut être raison mais, parfois il s'avère difficile et même


impossible de faire autrement. Les préoccupations pécuniaires et

Dialogues d’Outre-tombe
33

sociales passent souvent avant l’interrogation métaphysique


existentielle et la religion, lui répondit Gaël.

Il ne répondit pas à cette affirmation, mais ajouta;


 Tu mentionne le bouddhisme comme étant une religion. Ceci n'est
pas accepté par tous les bouddhistes car cela dépend en partie à quelle
école de pensée on s'identifie. Tu sais qu'il existe quatre grandes écoles
de pensée dans le bouddhisme tibétain. Certaines acceptent l'autorité du
Dalaï Lama, d'autres, seulement l'autorité du Panchen Lama et certaines
autres, l'autorité du Bouddha historique Sâkyamuni.

Il y a l'enseignement du petit véhicule nommé Hinayana et celui


du grand véhicule Mahayana. Il y a l'enseignement ésotérique du
tantrisme, le Vajrayana. Il y a aussi un autre enseignement plus secret
enseigné seulement oralement de Maître à disciple, celui du Dzogchen.

Parmi toutes ces écoles de pensée et ces enseignements, un seul


point les rassemblent tous; le message unique du Bouddha Sâkyamuni
qui stipule que seul nos efforts personnel vont nous permettre
d'atteindre l'éveil et la libération parce que le bouddhisme est avant tout
une science de l'étude mentale.

Cette philosophie, car s'en est une, est très éloigné des religions
traditionnelles axées sur le Sauveur qui efface toutes nos fautes, ouvrant
ainsi, toutes grandes les portes du Paradis pour tous ceux qui ont une
grande dévotion envers cette religion. Toutes ces religions sont ainsi
enfermées dans un dogmatisme très profond qu'on ne peut absolument
pas mettre en doute, sous peine d'être exclu du paradis et finir ainsi
brûlé par les flammes de l'enfer des excommuniés.

Dans le bouddhisme, le Bouddha historique lui-même


recommandait à ses disciples, de ne rien croire aveuglément et de
mettre en doute ses propres enseignements. Il leur recommandait aussi
d'expérimenter par la pratique ses enseignements et de se convaincre
ainsi de leur valeur par les résultats ainsi obtenus. Aucune foi aveugle
n'enferme la pensée bouddhiste qui a prouvé depuis deux millénaires sa
capacité à s'adapter et même à se réformer par elle-même.

Gaël resta silencieux et médita sur cela…

Il reforma sa question autrement:

Dialogues d’Outre-tombe
34

 Comment as-tu appris autant sur le bouddhisme avec un simple livre


d'introduction?
 Je n'ai pas seulement appris avec ce livre, lui répondit celui-ci.
 J'ai beaucoup appris ici-même, beaucoup plus que lors de ma
dernière incarnation sur Terre. Autant que je sache, les nouveaux
pouvoirs que nous avons actuellement nous apportent certains
avantages.

Alors, il lui expliqua tout ce qu'il ignorait sur ce sujet. Il lui


permit de comprendre qu'il pouvait se déplacer à la vitesse de la
volonté. Qu'il avait aussi accès pour fin d'étude à la bibliothèque
Akashique qui contenait tout le savoir de l'humanité depuis des temps si
lointains que celui-ci se perdait dans la nuit préhistorique. En plus, il lui
expliqua que bientôt il se rappellerait plusieurs de ses incarnations
passées et que grâce à cela, il retrouverait peut-être les souvenirs d'une
vie où il aurait expérimenté la pratique bouddhique. C'était
effectivement ce qui lui était arrivé. C'est pourquoi, il avait une assez
bonne connaissance du bouddhisme. Mais, il comprenait aussi qu'il
ignorait encore beaucoup de choses et qu'il y en avait autant qu'il
n'arrivait pas à comprendre faute de l'avoir expérimenté de son vivant.
Cela, il l'avait ressenti fortement et il en avait été très peiné.

Maintenant, c'était trop tard. Ces choses ne pouvaient être


expérimentées que de son vivant, c'est à dire lors d'une prochaine
incarnation sur un plan humain. Aucune autre alternative n'était
permise.

Il ressentait un peu de culpabilité car il avait alors manqué la


chance d'acquérir le joyau qui exauce tous les souhaits, celui de la
connaissance de la Nature de son esprit et de la compassion inhérente à
cette connaissance. Il se promettait bien d'y remédier à sa prochaine
renaissance humaine.

Il se sentait un peu dépassé. Il y avait là indubitablement,


matière à réflexion. Mais, tout ceci était trop nouveau et méconnu de
lui.

Il y eut un profond silence que Gaël rompit après quelques


minutes.
 Commences-tu maintenant à comprendre ce qui t'arrive et tout ce
que cela implique?

Dialogues d’Outre-tombe
35

Il ne savait trop quoi répondre.

Il était exact de dire qu'il avait perçu l'étrangeté de l'univers dans


lequel il se trouvait. Un monde qui touchait à l'irréel, à l'inconcevable
où l'on sentait les présences comme des forces spirituelles, où l'on
comprenait les pensées formulées sans phrases ni mots. Un univers
fictif, où tout existait en ayant perdu l'apparence d'être. Et, tous ces
nouveaux pouvoirs qu'il avait maintenant, ces siddhis comme ils disent,
tout cela était encore mystérieux pour lui. Le terme de fabuleux était à
peine suffisant pour donner une notion même très vague de ce que cela
représentait réellement.

Cela était difficile à admettre et pourtant, tout depuis le début


l'incitait à le faire.

Il ne serait jamais parvenu à une compréhension même


fragmentaire de ce monde si étrange sans les quelques explications
sommaires que Gaël lui avait fournies.

Il le savait maintenant. Tout cela ouvrait peu à peu un chemin


dans son esprit tourmenté. Le passage de l'ignorance à la vérité toute
nue. Ce devait être cela la réponse, mais il en doutait encore. Sa tête lui
faisait mal à force de réfléchir et de chercher une réponse à l'intangible
et l'insondable.

Il se senti las et déprimé.


 Non, ce n'était pas ça, pensa-t-il!

Il fit un effort pour chasser ses pensées.

Il n'y réussit pas. Ce n'était, bien sûr, qu'une idée né de la peur,


mais plus que la peur, c'était surtout un sentiment d'impuissance. Puis,
si lentement que c'était à peine perceptible, son esprit s'extirpa de sa
méditation et revint au salon de l'entreprise funèbre.

Il échangea un regard avec Gaël. Ils eurent une même


exclamation de stupeur. Là, devant eux, se tenait une toute jeune fillette
d'à peine cinq ans, en position debout, ses deux petits bras bien appuyés
sur ses hanches, ayant l'air grave, remplie de défi. C'était sa filleule
Anne, la fille de son frère Régiste. Pas plus haute que trois pieds, ses

Dialogues d’Outre-tombe
36

grands yeux bleus fixaient les nouveaux arrivés d'un air grave, alternant
de l'un à l'autre.

 Maman, maman, oncle Gaël est là avec oncle Roland, s'écria-t-elle!

L'instant de surprise passé, Gaël ri de bon cœur. Alors, il


expliqua que jusqu'à l'âge d'environ cinq ans, cela variant selon chacun,
les enfants vivent à cheval sur deux mondes. L'ancien et le nouveau.
Ceci est une période de transition entre l'ancien et le nouveau monde.
Partout dans le monde physique nous retrouvons cette loi de transition;
le crépuscule entre le jour et la nuit, le tiède entre le chaud et le froid, le
neutre entre le positif et le négatif, etc. La loi de l'évolution graduelle
est graduelle et non brutale. C'est pourquoi, la plupart des enfants en
bas âge vivent le monde merveilleux des amis de jeux invisibles,
appartenant à un autre monde, une autre vibration de la réalité. Même
les animaux en bas âge vivent la même expérience. Cela fait partie de
l'évolution naturelle.

Alors, suite à ces révélations, il se détendit complètement.


Regardant autour de lui, il vit tous les gens se diriger vers la porte de
sortie. C'était l'heure de la fermeture du salon funéraire. Il entrevit une
dernière fois sa petite nièce qui gambadait et sa mère qui la tenait
fermement par la main. Elle continuait, tout en marchant, à jeter des
regards furtifs vers l'arrière, espérant entrevoir oncle Gaël. Il lisait dans
ses pensées, qui étaient curieusement beaucoup plus claires que celles
d'un adulte. On aurait-dit, telle une onde de radio, qu'il y avait moins de
parasites et de distorsion dans l'émission de l'onde cérébrale.

Un grand silence se fit. Le salon était maintenant vide et sa


dépouille avait retrouvé la sérénité du silence hors du mondain. Ce
silence n'était ni lourd, ni pesant. Il était au contraire, léger, presque
pétillant, comme un bon champagne. C'est avec délice qu'il savourait ce
silence de félicité et de paix.

Sa réflexion-détente fut interrompue par Gaël qui lui demanda


de l'accompagner dans la pièce principale, celle où était exposée sa
dépouille.

Sitôt demandé, sitôt fait. C'est ça la vitesse de la pensée, se dit-


il.
 Oh, s'exclama-t-il!

Dialogues d’Outre-tombe
37

Les disparus

La pièce était pleine de gens de tout âge et d'époque différente.


C'est avec stupeur et consternation qu'il reconnut tous ces gens.
Il y avait là, sa mère, son père, sa marraine et son parrain, sa
tante Alice et son oncle Joseph, son oncle Roger, son ami François ainsi
que plusieurs autres personnes qu'il connaissait à peine. Tous ces gens
étaient décédés depuis très longtemps.

Il éprouva un vertige à la vue de ceux-ci et il eut peur. Il


s'efforça de maîtriser sa peur de l'inconnu, de l'inconcevable.

Sa mère s'approcha de lui et l'embrassa tendrement.

 Comment vas-tu?
 Bien, peut être… je ne sais pas. Je ne suis pas encore certain que
tout ceci est bien réel!
 Tu n'es pas entrain de rêver, Ceci est bien réel. Ce que tu vois, tu
entends et ressent en ce moment est la réalité actuelle, lui répondit sa
mère.
 Une réalité faite de la substance du rêve avec rien de palpable ni de
tangible! Est-ce bien cela le réel, lui demanda-t-il?
 C'est toujours la réalité, lui répondit sa mère. Ce sont les gens qui ne
réussissent pas à la transformer en quelque chose de plus vrai qui fait
toute la différence!

Alors, Gaël reprit la parole;


 Nous sommes toujours nous-mêmes qui jouons à vivre. Nous
sommes des milliards d'hommes, de femmes et d'enfants qui sont tous
des personnages du même jeu universel sur un échiquier Unique. Les
anciens hindous Aryens appelaient cela, la Lilas, le grand jeu cosmique.
 Oui, un jeu étrange et cruel, reprit son père. Certains jouent à être
libres, d'autres à être prisonniers, d'autres à aimer ou à haïr. Plusieurs à
adorer Dieu, Allah, Jéhovah où même leur propre corps.
 Tout est un jeu, reprit sa mère. Notre haine et notre amour, nos
prières et nos larmes. Un jeu qui dure depuis tellement longtemps qu'il
est impossible de se souvenir du commencement.
 Je me souviens, lui répondit celui-ci. Je me rappelle certaines choses
et j'en devine d'autres, mais je ne veux pas savoir de quoi il s'agit.

Dialogues d’Outre-tombe
38

 Et pourtant, tu devras te rappeler, ajouta celle-ci. Dans le corps de


l'homme, se reflète toute la vérité de l'univers, toute la puissance de
l'infini. Il y a aussi le rêve et la réalité, l'être et le non-être. Penses-y
maintenant, car sans cela, il sera trop tard et tu devras te diriger vers
une nouvelle naissance.
 Je ne sais pas, lui dis-t-il. Je le sais peut être mais je ne m'en
souviens pas. Il y a tant de brume et d'incompréhension qui perdure
dans mon esprit.

Il regarda intensément son père et sa mère et il eut envie de


pleurer. IL se rappelait surtout sa mère et son décès prématuré par le
suicide. Elle avait alors quarante-ans. Il s'en souvenait comme si c'était
hier. Lorsqu'il avait appris la nouvelle, cela avait été un choc terrible
pour lui,. C'était comme si toutes les cellules de son cerveau avaient
implosées subitement. Alors, dans un accès de rage incontrôlé, il avait
tout cassé ce qui était près de lui et il avait pleuré, pleuré…

 Pourquoi, pourquoi, s'était-il demandé?

C'était si loin tout ça. Trente-six ans déjà, et pourtant, il s'en


rappelait comme si c’était hier. Cette tache indélébile avait marqué sa
mémoire au fer rouge du permanent. Sans doute qu'il en avait été ainsi
pour tous les membres de sa propre famille.

 Je sais ce que tu pense, lui dit celle-ci. Donne-moi la main et tu


verras comment tout cela s'est véritablement passé.

Sa mère lui prit tendrement la main et à son contact, tout


l'environnement disparut. Le salon, sa parenté décédée et même sa
mère. Pendant un bref instant, l'équivalent d'un simple claquement de
doigt, il fut envahi par les ténèbres. Il se sentit tombé et fut pris de
vertige. Tout à coup, un voile se déchira et il se retrouva dans un
logement vieillot mais propre. Le logement se trouvait au deuxième
étage d'une petite maison blanche. Il regarda la pièce où il était. C'était
un petit salon qui communiquait avec la cuisine. On entrevoyait un
corridor où se trouvait une vieille fournaise murale au gaz propane.
C'était un vieux modèle qui ne se fabrique plus de nos jours. Il y avait
aussi un escalier de bois qui conduisait au grenier où deux chambres à
coucher étaient aménagées. Il y avait aussi une autre chambre au bout
du couloir près de la cuisine. C'était la chambre de sa mère. Maintenant,

Dialogues d’Outre-tombe
39

il se rappelait de cet endroit. C'était le dernier logement que sa mère


avait habité avant son tragique décès.

Il sentit ses muscles se crisper au niveau de l'estomac. Il était


très troublé car, toutes les émotions qu'il avait vécues lors du décès de
sa mère remontaient à la surface de sa conscience. Cela lui était très
pénible de devoir revivre tout cela mais il n'avait, semble-t-il pas le
choix. C'est à cet instant précis qu'il vit sa mère pénétrer dans le
logement par la porte d'entrée principale. Elle revenait de l'épicerie et
elle transportait quelques vivres dont elle avait besoin pour faire le
prochain repas. Elle avait encore quatre enfants à sa charge et ceux-ci
reviendrait bientôt de l'école.

Elle déposa le sac d'épicerie sur l'étagère de la cuisine et enleva


son vieux paletot tout usé. Elle déposa celui-ci sur le dossier de la
chaise et alla s'asseoir dans sa chaise berceuse disposée près d'une
fenêtre situé dans son petit salon. On pouvait, de cet emplacement,
avoir une vue panoramique sur la petite rue tranquille où elle
demeurait. Tout en regardant par la fenêtre, elle voyait dehors mais son
regard portait profondément à l'intérieur d'elle-même. Ses yeux
distinguaient à peine ce qui se passait dans la rue.

Il pouvait lire très clairement dans ses pensées et il y voyait, un


profond découragement, une tristesse et une lassitude envers la vie
qu'elle avait menée depuis quarante ans. Elle se disait intérieurement
que, depuis qu'elle avait déménagé de Montréal à Moncton au Nouveau
Brunswick, elle n'avait subi que des déboires de toutes sortes. Perte de
revenu, son nouveau concubin l'avait quitté pour une autre femme, elle
n’avait plus d'amie à qui se confier et ses grands enfants étaient loin
d'elle, au Québec. Tous ces malheurs nouvellement arrivés se
bousculaient dans son esprit profondément troublé.

Elle s'était mariée à dix-neuf ans avec un homme âgé de trente


ans. Tous l'avaient critiquée pour ce choix prématuré. Elle voulait leur
prouver qu'ils avaient eu tort de penser ainsi. Cependant, aujourd'hui
elle savait.

Elle savait qu'elle n'avait pas fait le bon choix. Son mari n'avait
rien d'un homme tendre et affectueux. Il était de nature renfermé, rustre,
brutal et aucun dialogue constructif n'était possible dans ce couple
perpétuellement en chicane. Il lui avait donné beaucoup de beaux

Dialogues d’Outre-tombe
40

enfants mais c'était tout. Il n'avait jamais réellement assumé son rôle de
père. Au fil des ans, il était devenu alcoolique et colérique. Il avait ainsi
acquis tous les défauts inhérents à l'alcoolisme; égoïsme, menteur
manipulateur, jaloux et irresponsable. Chaque fois qu'il était en état
d'ébriété, il refusait sa paternité et affirmait même devant ses enfants
que ceux-ci n'était pas de lui et que leur mère était une putain.
Désemparé, elle pensait alors qu'il était un vrai salopard et elle ne se
gênait pas pour le lui dire. Elle était petite mais de constitution très
robuste, aussi les coups qu'il lui donnait ne l’avaient nullement
traumatisé. Un jour où il avait fait preuve de brutalité envers elle, elle
s'était révoltée et avait tenté de lui crever un œil avec une paire de
ciseau. Il s'en était fallu de peu. Aussi, cela l'avait complètement
dégrisé. Dans l'altercation elle avait eu un œil noirci mais lui avait été si
traumatisé que plus jamais il ne la battit. En ces temps là, il était
accepté socialement que les maris battent leurs épouses une fois de
temps en temps et il avait été très surpris par la révolte de celle-ci.

Quatre enfants en bas âges étaient les témoins impuissants de


ces drames familiaux et pendant ces altercations, tremblant de peur
pour leur mère et eux-mêmes, ils se cachaient sous leurs lits, attendant
la fin de l'orage. Ces conflits entre les parents qui étaient leur modèle
d'apprentissage de la vie sociale les marqueraient à jamais du sceaux de
la famille dysfonctionnelle et toutes leurs vies ils auraient à en payer le
prix. Au fil des ans, leur père les abandonnerait à leur sort, sans aucune
autre ressource que celle de la débrouillardise de leur mère ainsi que
celle de certains enfants. Acceptant très mal cette situation sociale et les
jours où il avait faim, due au manque de ressource de sa mère, Roland
se révolta précocement à l'âge de six ans et se mit à prendre ce qui lui
était interdit normalement.

Le plus proche voisin possédait des pommiers et il adorait les


tartes aux pommes que sa mère lui cuisinait. Aussi, son premier larcin
fut les pommes du voisin. Un plein sac en papier brun de cinq livres. Il
avait bien tenté d'apprivoiser son voisin pour cueillir ces belles pommes
rouges prêtes à la consommation, mais celui-ci avait opposé un refus
catégorique. Il s'était donc fait justice. Sa mère l'avait sermonné de son
petit coté religieux, lui ayant fait promettre de ne plus recommencer
puis elle avait cuisiné de succulente tarte aux pommes fraîche. Toute la
petite famille s'était régalée et il en était très fier. Il avait contribué aux
bien être de tous et cela l'avait très impressionné. Jamais plus il
n'oublierait. Toute sa vie, il tenterait d'aider ceux dans le besoin et peut

Dialogues d’Outre-tombe
41

importe la gravité du crime, celui-ci se justifierait par le besoin qu'il


comblerait et la justice équitable qu'il rendrait.

Un peu plus tard, pendant les vacances scolaires, il avait été


engagé par un fermier local pour planter des graines manuellement dans
un champ labouré. Salaire: quinze cent de l'heure. C'est ainsi qu'il fit la
découverte de l'agriculture et où il vit qu'il pouvait se procurer tous les
légumes dont la famille avait un criant besoin. Il avait d'abord débuté
par des petites quantités. Sa mère l'avait encore sermonné et elle avait
fait pour souper le plus beaux bouillis aux légumes qu'il n'avait
consommés depuis très longtemps. Tous s'étaient régalés et avaient
mangé à leurs faims, chose qui n'était pas coutume dans cette famille. Il
en avait été très fier. Par après, ses deux autres frères s'étaient joints à
lui pour ses excursions agricoles. Gaël qui aimait bien jouer aux cow-
boys et aux indiens, lui avait montré une caverne qu'il avait découvert.
Le fond de cette caverne se terminait en arête où le plancher était
couvert de glace même en été. Ce réfrigérateur naturel lui permis de
conserver les légumes jusqu'à la fin de l'automne. Nos joyeux lurons
purent ainsi collecter une plus grande quantité de légume ainsi qu'un
plus grand choix. Toutes les terres cultivées environnantes furent donc
mise à contribution. Leur mère ne les critiquait plus. Elle se contentait
de faire de merveilleux repas.

C'est alors, que leur père qui était encore de retour décida de
déménager à Chicoutimi, la plus grande ville de la région du Saguenay.
L'histoire de la cueillette dans les champs se termina là. Tout était
maintenant trop éloigné de la maison et cette grande ville regorgeait de
découverte à faire. En arrière de la maison, il y avait une gare de triage
pour chemin de fer. Il découvrit qu'en coupant le sceau sécuritaire de la
porte d'un wagon, une véritable caverne d'Ali Baba se dévoilait à leurs
yeux éblouis. Tous ce dont ils avaient rêvé se trouvaient là dans ces
trains de marchandises; fruits, légumes, cannage, chocolat, lait en
poudre, spaghetti en boîte, bonbons de toute sorte, papier pour dessiner,
etc. Un jour, ils avaient même découvert un plein wagon de crème
glacé avec des contenants immenses, conçu pour les commerçants. Ils
en avaient tellement mangé que nos trois Mousquetaires en avaient été
malade. Ils en avaient donné à tous les enfants du coin et était ainsi
devenu très populaire dans la région. Ils se firent ainsi beaucoup d'amis
grâce à ces distributions gratuites. Leur estime d'eux-mêmes s'éleva
d'un cran. Après la période des trains, ils décidèrent de s'attaquer aux
maisons privés sur les conseils d'un copain qui possédait des

Dialogues d’Outre-tombe
42

informations confidentielles. Les résidents, un oncle de celui-ci, était


parti passé l'hiver en Floride. C'est ainsi que le trio se retrouva avec une
radio transistor, un phonographe, des livres, des bibelots, etc.…Ainsi
s'écoulait les journées de nos trois citadins nouvellement arrivés. Et, ce
qui devait arriver, arriva. Un jour, les trois frères se retrouvèrent en
prison. Après avoir remis le matériel et payé une amende, ceux-ci
furent libérés. Deux des frères décrochèrent immédiatement, mais ce ne
fut pas le cas de Roland. Il persista dans cette voie et se retrouva de
nouveau en prison. Il venait d'avoir neuf ans. Afin de le dompter
comme il disait, le Juge Lagacé de Chicoutimi le condamna alors à trois
jours de prison ferme dans la prison locale, une prison d'un autre âge ou
les cellules n'avait ni eau courant ni toilette. Cette prison d'adulte eu sur
lui l'effet contraire escompté. Il se révolta davantage et se referma sur
lui-même, accusant le mauvais sort de tous les maux de la Terre. Il se
promit de récidiver afin de se venger de ce traitement. et il tint
promesse. Si bien qu'a l'âge de treize ans il fut condamné jusqu'à sa
majorité dans une école de reforme, le Mont Saint-Antoine, d'où il
s'évada à plusieurs reprises. Ceci ne fut que le début de l'escalade qui se
termina dans un pénitencier fédéral pour plusieurs années.

Elle se sentait responsable de tous les échecs de ses enfants, et


ne se le pardonnait pas. A l'aube de la cinquantaine, elle n'entrevoyait
aucune réussite sociale parmi ses dix enfants. Aucun n'avait terminé
leurs études secondaires, et pour couronner le tout, le plus intelligent de
la famille était devenu un révolté social qui vivait en marge de la
société, ce qui ne prévalait rien de bon. Comme elle se sentait loin de
ses rêves de jeunesse. Son mariage avait été un échec complet. Elle
avait travaillé fort pour élever sa famille, la plupart du temps sans l'aide
de son mari. Elle ne comptait plus les maux de dos et les engelures
qu'elle s'était faite. Aujourd'hui, elle était seule, complètement
abandonnée de tous, démunie financièrement dans une ville
inhospitalière. Comment rêver d’un meilleur échec? Ce cauchemar était
pourtant bien réel. Il lui suffisait se rappeler que les enfants arriveraient
bientôt de l'école et qu'elle devrait alors préparer le souper. Comme elle
se sentait lasse et inutile dans cette vie de misère.

Même si son mariage n'avait jamais fonctionné, elle regrettait la


séparation de son mari alcoolique. Peut être avait-elle eu tort d'espérer
une meilleure existence. Si cela était sa destiné et que c'était écrit dans
les cieux, elle ne pouvait rien contre cela. Dieu l'avait peut être puni
d'avoir mis fin au sacrement du mariage. Elle avait patiemment attendu

Dialogues d’Outre-tombe
43

vingt-six ans avant de quitter son mari qui lui avait donné dix enfants
en parfaite santé. Cela avait été difficile car, elle était de nature très
religieuse et le curé du village ne manquait jamais une occasion de lui
rappeler que ceci ou cela était interdit par l'Église. Selon lui, le devoir
d'une femme était de procréer, d'être une bonne épouse et de s'occuper
des enfants. Dans sa jeunesse, la séparation et le divorce étaient une
chose impensable, autant pour l'église que pour la communauté.

Qu'en était-il de la souffrance des couples dont l'harmonie était


détruite. Eh bien, selon l'église de cette époque, la souffrance faisait
partie du mariage et lors de cette cérémonie, le curé prononçait les
paroles fatidiques pour le meilleur et pour le pire afin de sceller cette
union. Lors de la messe du dimanche, le curé, debout dans sa chaire,
faisait la morale à ses brebis et leur expliquait que la souffrance était
une conséquence du péché originel. Aussi, ils se devaient de souffrir en
silence afin de racheter leurs fautes et de se mériter ainsi le Paradis

Elle avait cessé de croire au sermon du curé lorsque celui-ci,


après une longue absence de son mari, tenta d'abuser de celle-ci en
exigeant des faveurs sexuelles en échange des vivres qu'il donnait afin
de nourrir ses enfants en bas âge. Dans vingt-six ans de mariage, son
mari l'avait quitté vingt-deux fois afin de boire et de festoyer à la
grande ville, dans le milieu de la prostitution. Chaque fois, elle était
laissé à elle-même avec plusieurs enfants en bas âge, sans aucune
ressource financière ni support morale. Elle résistait comme un vieux
chêne et n'avait pas d'autre choix que d'aller mendier à l'église pour les
vivres et à la société Saint-Vincent-de-Paul pour les vêtements et
l'ameublement. Pour subvenir à ses besoins financiers, tel le prix du
logement, elle faisait des grands ménages à cinq dollars par jour, chez
des gens aisés. Lorsqu'elle revenait, courbée et fatigué par ces pénibles
travaux, elle devait payer la gardienne qui s'était occupé des enfants.
Par la suite, elle devait préparer le repas, faire le ménage du logement,
laver la vaisselle et le linge sale avant d'aller se coucher, exténué et vidé
de toute son énergie. Ainsi s'écoulait le quotidien de cette femme
courageuse qui s'était marié trop jeune. Elle s'était mariée par dépit, afin
de quitter un milieu rural qu'elle détestait. Elle avait ainsi quitté une
souricière pour retomber dans un puits encore plus profond. Tout son
mariage n'avait été que l'histoire d'un long conflit avec elle-même et
avec son mari. Elle avait été très malheureuse de ce mariage qui avait
trop duré, en partie due à l'influence de l'église et de son représentant, et
elle prenait cela comme un échec personnel. Au fil des ans, elle était

Dialogues d’Outre-tombe
44

devenue très amer et agressive, même avec ses propres enfants. Il ne


faisait pas bon de la mettre en colère. Qui s'y frottait s'y piquait comme
disait l'adage bien connu.

Après la dernière escapade de son mari, elle avait renoué avec


un chauffeur de long-courrier, qui avait été un ami d'enfance et elle
était ainsi devenue l'amante de celui-ci. Trop naïve et convaincu qu'elle
pouvait refaire sa vie dans cette autre ville, elle avait alors déménagé au
Nouveau Brunswick. A l'aube de la cinquantaine, elle n'avait pas
comprise qu'elle avait acquise toutes sortes d'habitudes qui mettraient
rapidement en péril sa nouvelle idylle amoureuse. C'était exactement ce
qui s'était produit. Elle était trop autoritaire, impatiente et colérique, et
elle pouvait facilement sauter d'une violence verbale à une violence
physique. Son nouvel amant en avait été terrifié, mais ce qui lui avait
inspiré le plus de terreur, c'était le fait qu'elle le tenait responsable de
tous ses déboires. Il avait résolu ce conflit en prenant la fuite, laissant
celle-ci, encore une fois abandonné, par l'homme supposé la soutenir.
Elle en avait été plus que peiné. Après s'être calmé et avoir beaucoup
réfléchie sur sa conduite, elle avait tombé dans une profonde
dépression, ne trouvant pas le remède à ses souffrances existentielles.

Elle se remémorait son dernier rendez-vous avec le médecin, la


semaine précédente, le jour où elle avait apprit une terrible nouvelle.
Elle avait le cancer du sein, mais celui-ci était bénin et il y avait donc
un espoir de guérison, suite à une opération chirurgicale. Elle devait
d'abord suivre une chimiothérapie puis peut être subir l'ablation. Celle-
ci était gratuite mais comment ferait-elle pour payer ces médicaments si
dispendieux et qui s'occuperait des enfants pendant sa période de
réhabilitation? Elle n'avait aucune parenté proche dans la ville de
Moncton et elle ne connaissait personne qui pourrait prendre soin de sa
progéniture. Pourquoi Dieu lui imposait-il cette dure épreuve? Elle était
déjà submergée par les problèmes et ses soucis étaient quotidiens. Elle
ne pouvait en supporter davantage.

 Comme sa vie était un grand fiasco, se répéta-t-elle!

Écrasé de culpabilité dans sa chaise berceuse, elle dirigea son


regard vers le ciel et constata que celui-ci était d'un gris maussade
déprimant, et elle pensa à la pluie qui n'en finissait plus de se faire
attendre. On aurait dit que ces nuages étaient dans l'attente d'un
événement dramatique avant de se manifester. Même sa chaise

Dialogues d’Outre-tombe
45

berceuse étirait ses crissements sur des notes disgracieuses ajoutant sa


symphonie à cette atmosphère déprimante. Elle ne voyait rien d'autres
que ses propres pensées noires et sa détresse. La chaise berceuse
continuait sa symphonie disgracieuse accompagnée par les vieilles
planches de bois franc du plancher. Doucement, très doucement, tel un
cambrioleur, une sournoise pensée mortelle fit son chemin vers sa
conscience fragile et chancelante. Inexorable, la Grande Faucheuse
cognait à la porte de sa conscience et lui parlait tendrement de
délivrance.

Le suicide

La porte de la cuisine s'entrouvrit avec éclat et sans


ménagement. C'était Mario qui revenait de l'école. Celui-ci était le plus
jeune et aussi le plus fragile psychologiquement.

 Salut m'man! Qu'est-ce qu'on mange pour souper?

Elle ne répondit pas. Elle était encore noyée dans ses pensées de
suicide. Elle se rappelait avoir souvent par le passé, avoir mentionné ses
idée de suicide, mais jamais personne n'avait pris au sérieux ce cri de
secours. C'est pourquoi elle avait à peine entendue la porte s'ouvrir
malgré le bruit manifeste.

 M'man, s'exclama Mario!


 Oui, répondit sa mère d'une voix faible, lointaine et presque irréelle.
 Qu'est-ce qu'on mange pour souper?
 Ce ne sera pas long. Je vais vous faire un spaghetti, lui répondit
celle-ci.
Elle s'extirpa de ses pensées moroses et se leva de sa chaise
berceuse pour se diriger directement vers la cuisine. Ouvrant son sac
d'épicerie, elle en sortie une boite de spaghetti, une pomme de salade,
quelques tomates et un pied de céleri. Voilà ce qui allait constituer le
maigre souper de cette pauvre famille. Elle préparait le souper dans le
silence le plus complet, souriant peu, sentant la mort dans l'âme. Elle
vaguait mécaniquement à ses occupations, toutes ses pensées
mobilisées par son funeste projet qui commençait à prendre forme dans
son esprit torturé.

Dialogues d’Outre-tombe
46

La porte de la cuisine s'entrouvrit une autre fois pour laisser le


passage à Marc et Régiste, ses deux autres enfants.

 B'jour m'man!
 B'jour m'man!

Quelques minutes plus tard, c'était au tour de Janet, la dernière de ses


filles, de pénétrer dans la cuisine par la porte de celle-ci.

 B'jour m'man, est-ce que je peux t'aider?


 Oui, lui répondit sa mère. Mets les couverts sur la table.
 Oui, bien sur, répondit celle-ci. Janet commença par déposer sur la
table une nappe de plastique, décoré de motifs fruités variés, puis elle y
déposa les ustensiles, tasses et assiettes nécessaires pour cinq
personnes.

Après avoir servi tous le monde, sa mère déposa dans son


assiette un peu de salade dont elle mangea très peu. L'appétit n'était pas
au rendez-vous. Elle avait encore la tête pleine d'idées négatives. Elle
prépara sa boisson favorite, constitué de thé en sachet additionné d'une
petite tranche de citron et retourna méditer dans sa chaise berceuse.

Aucun de ses enfants n'osa lui poser de question sur son manque
d'appétit. Ils savaient tous qu'elle n'était pas dans ses beaux jours et qu'il
valait mieux s'abstenir de commentaire lors d'une période comme celle-
ci.

Janet aidé de Mario vidèrent la table et lavèrent la vaisselle.


Leur mère continuait de se bercer en silence dans sa chaise berceuse,
profondément plongée dans ses réflexions. Marc et Registe s'en allèrent
jouer dans leur chambre commune avant de s'attaquer à leurs devoirs
scolaires. Le cadet des quatre enfants, Mario, sorti afin d'aller jouer
dehors avec ses copains. Janet quitta subitement avec ses livres
scolaires afin d'aller étudier avec une amie de son école. Elle devait
faire une marche d'environ une quinzaine de minutes avant d'être chez-
elle, aussi elle s'empressa de quitter dès la fin du repas.

Sa mère resta toute seule dans le salon avec ses pensées moroses
comme simple compagnon. Se berçant, le regard perdu dans le lointain
de son esprit, elle ne cessait de repasser toujours les mêmes idées
noires. Telle une vague qui se fracassait sur les rochers de sa vie, elle

Dialogues d’Outre-tombe
47

ne cessait d'entendre cette voix qui murmurait, échec de ta vie, échec de


ta vie, échec de ta vie…Ce son s'amplifiait jusqu'à devenir un vacarme
assourdissant semblable à des vagues d'eau allant mourir sur la grève
d'une rive inconnue. Elle resta prostrée ainsi jusqu'au coucher du soleil.
Ses enfants avaient bien passés quelques fois dans le salon ou la
cuisine, mais elle était demeurée de marbre, perdue dans ses pensées.

Janet était revenue de chez sa copine et était directement montée


dans sa propre chambre située au grenier.

A la tombée de la nuit, sa mère s'extirpa de sa chaise berçante et


alla s'asseoir dans la cuisine. Elle se fit une autre tasse de thé. Elle resta
là très longtemps à mijoter son plan diabolique. Elle attendait le
moment propice, le moment idéal pour mettre son plan à l'œuvre. Celui-
ci serait l'instant où tous ses enfants auraient sombré dans le sommeil.
Elle était très patiente. C'était une de ses plus grandes vertus. Elle se
répétait qu'elle avait raté sa vie mais elle se promettait bien de ne pas
rater sa mort. Elle n'accepterait pas un nouvel échec. Elle avait encore
sa dignité, aussi elle se devait de réussir cette fois-ci.

Elle se rappelait que, bien des années auparavant, au début de


son mariage, elle avait attenté à sa vie et à celle de sa progéniture. Elle
avait couché ses enfants en bas âge et attendu que ceux-ci dorment.
Puis, elle avait alors trafiqué la fournaise au gaz afin que celle-ci mis le
feu à la maison. Elle avait alors absorbé une grande quantité de
médicament pour dormir. L'odeur du gaz avait fait paniquer le chat et
les miaulements de celui-ci avaient éveillé sa petite sœur. Celle-ci avait
alors éveillé sa mère qui avait pris le bébé dans ses bras et s'était enfuie
hors de la maison.

C'était un mois d'avril très chaud et un fort vent attisa


immédiatement les flammes naissances. Très vite, le brasier s'étendit à
toute cette petite maisonnée faite de planche de bois. Tout ce bois sec
depuis trente ans s'enflamma comme une vulgaire allumette et en
l'espace de quelques minutes seulement, toute la maison était en
flamme. Malgré la proximité des pompiers, la destruction de celle-ci fut
complète. Après une heure, il ne restait qu'un gros tas de cendre
fumante et un peu à l'écart, sa mère qui sanglotait de peur et de honte.

C'est en revenant de l'école qu'il avait découvert le drame. Sa


parenté proche les avaient hébergés. C'est ainsi qu'il s'était retrouvé

Dialogues d’Outre-tombe
48

chez sa tante Alice qui avait alors seize enfants. Dans la chambre où il
dormait, ils étaient sept enfants couchés à même le sol sur des matelas
sans lit. Essayer de s'endormir relevait presque de la magie. Il y avait
toujours un enfant qui avait une histoire à raconter. Seule la fatigue
pouvait avoir raison de ces irréductibles raconteurs.

Ce sauvetage avait duré plusieurs semaines. Au début, il avait


apprécié cette situation peu commune mais après deux semaines, toute
cette promiscuité lui pesait lourd sur les épaules. Son penchant vers la
solitude avait repris le dessus, aussi, lorsque vint le jour du départ, c'est
sans regret qu'il avait quitté sa tante Alice et sa trop grande progéniture.

Elle se rappelait encore de cet échec comme si c'était hier.


Même si la mémoire est une faculté qui oublie, il arrive parfois que
d'intenses souvenirs remontent à la surface de la conscience après une
longue période de repos. Elle se rappelait même que le jour de son
mariage, elle avait eu sa première dispute conjugale. Ce jour là devait
être le plus beau de sa vie et celle-ci avait plutôt tourné au cauchemar.
Son époux avait noyé sa vie de vieux garçon dans l'alcool. Elle avait
peu apprécié devoir être déflorée par un ivrogne et le lui avait dit. Il
avait alors réagi en macho autoritaire et cette attitude avait été
l'étincelle qui avait allumé les braises de la discorde.

Pourquoi est-ce toujours les mauvais souvenirs qui reprennent


vie sur la surface de notre conscience sans que nous n’ayons aucun
effort à faire? Parfois, elle aimait s'apitoyer sur son sort. Sans doute
était-ce là, la réponse à cette interrogation. Alors, elle soupira
longuement, dissolvant sa souffrance existentielle dans le néant.

Ding…dong…Ding…dong…Il regarda en direction de la


cuisine et vit l'horloge murale qu'il lui avait donné, le jour de son
déménagement. L'horloge sonnait les douze coups car il était minuit.
Depuis tout ce temps, sa mère n'avait pas quitté une seule fois sa chaise
de cuisine,. Un bref instant, la cloche de l'horloge parut la sortir de ses
songes, mais, très vite elle retomba dans ses pensées moroses. Elle
planifiait son coup en visualisant chacune des scènes dramatiques qui
prendraient bientôt forme. Elle avait toujours cette crainte de l'échec.
Aussi, pour être certain de ne pas rater son coup, elle planifierait deux
suicides simultanément, et même trois, si cela s'avérait nécessaire. Oui,
pourquoi pas, se dit-elle intérieurement!

Dialogues d’Outre-tombe
49

Depuis plusieurs années, elle avait pris l'habitude de prendre des


pilules contre le stress, contre la nervosité, contre l'insomnie, contre la
fatigue, etc. À cette époque, les médecins généralistes se faisaient une
gloire de prescrire des pilules en quantité industrielle. C'était la mode.
Pilule pour dormir, pilule pour rester éveillé, pour enlever l'anxiété,
pour calmer les nerfs, pour maigrir, pour avoir de l'appétit et bien
d'autres choses encore. Cette révolution de la chimiothérapie était
devenue pour les femmes au foyer, la civilisation de l'esclavage drogue-
chimique légalisé. Sa mère avait donc suivi le courant de cette époque
et était ainsi devenue dépendante de toutes ces drogues chimiques. Sa
pharmacie personnelle contenait une quantité très importante de valium,
d'ativan, séconal, démérol, etc. Ainsi au fil des ans, ne pouvant plus se
passer de ces drogues, elle en avait fait une grande provision.

Oui, maintenant elle savait ce qu'elle avait à faire. Quatre heures


du matin serait la bonne heure. Elle alla s'étendre sur le divan du salon.
Sur la petite commode où trônait une lampe qu'elle alluma, elle prit un
petit calepin laissé près du téléphone et entreprit d'y écrire un petit mot
d'adieu. Assit sur le divan, la tablette posé sur les genoux, elle réfléchit
un instant à ce qu'elle allait écrire:

Mes chers enfants que j'aime tant. Lorsque vous lirez cette
lettre, je serai parti vers un monde meilleur. Si je vous quitte, c'est pour
mettre fin à ma souffrance et vous permettent aussi, d'avoir un meilleur
avenir. Avec moi, cela n'est pas possible. Aussi, si je vous quitte, c'est
avant tout parce que je vous aime et je ne veux pas que vous souffriez à
cause de moi. Aujourd'hui, vous ne comprenez peut-être pas ce que je
veux dire. Cependant, lorsque vous serez grand, je suis sur que vous me
comprendrez et que vous me pardonnerai.

Ne soyez pas inquiet. Après mon départ, contactez la police qui


contactera l'aide sociale. Je suis certain qu’ils vous placeront dans une
bonne famille qui saura vous donner ce que je ne peux vous offrir.

De là-haut, Dieu me permettra peut être de veiller sur vous et de


vous porter chance. Dites aux policiers qu'ils trouveront mon corps au
bas de la cote, dans le barrage. Je désire que ma dépouille soit enterrée
près de ma mère Rose, dans le cimetière de Fredericton.

Adieu mes trésors. Maman qui vous aime.

Dialogues d’Outre-tombe
50

Elle reposa la tablette, bien en vue, au centre de la petite table


du salon. Le lendemain, les enfants ne tarderaient pas à trouver cette
lettre, car le samedi était jour de congé scolaire. Samedi matin était la
journée ou les plus jeunes enfants écoutaient les dessins animés à la
télévision.

Elle soupira à cette pensée. Elle se sentit délivrée d'un poids


énorme qui pesait sur ses épaules meurtries et ressentit immédiatement
une sensation de légèreté envahir tout son corps. Elle s'étendit sur le
divan et posa sa tête sur un coussin. Elle n'avait pas sommeil car son
cerveau fonctionnait encore à plein régime. Aussi, elle se contenta d'un
simple repos sans sommeil tout en surveillant du coin de l'œil, l'horloge
de la cuisine. Alors, elle attendit l'heure fatidique. On aurait dit que le
temps s'était ralenti. Ces quelques heures lui semblèrent une éternité.
Finalement, l'heure fatidique arriva.

Elle se leva et se rendit à la toilette où se trouvait la pharmacie.


Jugeant d'un coup seul d'œil, l'inventaire de la pharmacie, elle prit un
pot de Séconal qui était presque vide et y ajouta trente Valium 10ml,
quatre Démérol, douze Ativan avec six Percodent, et posa ce pot dans
sa sacoche. Elle prit une lame de rasoir et deux grandes serviettes
qu'elle disposa aussi dans sa grande sacoche. Elle retourna dans la
cuisine, ouvrit le frigidaire et y prit une bouteille d'eau gazeuse. Sur la
table trônait sa tasse de thé avec une soucoupe. Elle prit ceux-ci et les
lava dans l'évier avant de les placer dans l'armoire bien en ordre. Elle
passa un linge humide sur le comptoir et la table de cuisine. On ne
dirait pas qu'elle avait laissé le logement en désordre. Elle regarda
l'horloge. Il était 4h13. Toute l'opération avait pris treize minutes. Elle
se regarda dans le miroir au-dessus de l'évier. Elle avait les yeux
légèrement pochés et les traits étirés dû à cette nuit blanche.

Elle prit son imperméable brun dans la garde-robe et sorti par la


porte de la cuisine, prenant bien soin de ne pas faire de bruit. Dehors, le
temps était humide et froid. Elle frissonna légèrement et posa sur sa tête
son foulard préféré. Elle leva la tête et entrevit la lune à travers les
nuages gris. N'eut été de la pleine lune et de ses reflets, cette nuit
nuageuse aurait été lugubre. Était-ce là, le prélude à la fin de ses
souffrances? Les nuages noirs et denses étaient le symbole de sa vie de
misère. Cette lune brillante qui laissait peu de place aux ombrages était
la promesse d'une vie meilleure après son décès.

Dialogues d’Outre-tombe
51

Elle descendît en hâte les marches d'escalier en prenant soin de


ne pas faire de bruit. Elle se dirigea d'un pas ferme et averti, vers le
bassin d’eau, source de sa délivrance. Ce barrage en amont de la ville
servait de récepteur d'eau afin de produire de l'électricité pour la ville.

Le changement est l'une des constantes de ce monde, pensa-t-


elle. Aussi, elle ferait ce changement nécessaire à sa vie inutile et à
celles de ses enfants. Cela était nécessaire pour leurs propres biens. Sa
vie étant dans un cul de sac, elle ne pouvait plus reculer. Elle devait
passer à l'action.

Elle accéléra le pas. En bas de la colline, au bout du chemin


qu'elle suivait depuis un quart-d'heure, se dessinait une immense forme
sombre qu'elle distinguait à peine. Ce barrage électrique était la finalité
de son pèlerinage mortuaire. Celui-ci était encore flou mais elle savait
exactement où se diriger étant donné qu'elle avait déjà fait ce parcours
en plein jour. Tout en bas de la colline, elle bifurqua vers la gauche sur
un petit chemin rocailleux qui conduisait à l'embouchure du réservoir
d'eau. Là, finissait la rivière et débutait le réservoir d'eau.

Hormis les étoiles et le croissant de lune, le ciel était noir d'un


horizon à l'autre. Au-dessus de sa tête, un éclair zébra la voûte étoilée.
Un mince rideau de brouillard balayait la jetée où elle se trouvait
actuellement. L'orage secouait le sol, estompant les lumières de la ville
toute proche. Ses éclairs illuminaient la rive près d'elle, repoussant dans
le néant, pendant un bref instant, l'obscurité qui l'enveloppait dans
l'anonymat. Le paysage qui se dévoilait partiellement était presque
irréel, semblant provenir d'un autre monde, prélude à son prochain
voyage.

L'orage continuait à secouer le sol, faisant trembler la passerelle


glissante où elle s'engageait. Elle devait traverser cette passerelle
métallique afin de rejoindre le rivage du bassin sans trop de difficulté.
L'air de la nuit l'enveloppait d'un manteau froid, aussi vif que celui
qu'elle sentait au plus profond d'elle-même. Mélancolique, elle
implorait Dieu de lui donné le courage de ne pas reculer devant
l'adversité et de mettre ainsi fin à ses souffrances.

En proie à une morosité que des heures de petite pluie battante


n’avaient pas dissipée, ce temps la déprimait pour des raisons qu'elle ne
pouvait s'expliquer totalement. Elle aurait aimé partir un jour de

Dialogues d’Outre-tombe
52

printemps lors d'une belle journée ensoleillée. Avoir le choix du temps


idéal était un luxe qu'elle avait rarement bénéficié dans sa vie. La loi de
la vie est aussi immuable que les saisons. Nous récoltons toujours ce
que nous avons semé dans cette vie-ci ou dans les autres précédent
notre naissance. Qu'avait-elle donc semé dans ses vies passées pour
qu'elle récolte une existence aussi malheureuse semblable à celle qui se
terminerait bientôt. Elle ne pouvait se faire à l'idée qu'elle avait été si
mauvaise dans une précédente existence. Elle savait dans le fond de son
cœur qu'elle était tendre, généreuse à l'excès, travaillante et honnête.
Elle ne comprenait pas!

De ce flots d'événements qu'elle n'avait pu endiguer, elle


accusait Dieu, mais avec une certaine hésitation. Elle ne savait
pourquoi! Le fardeau familial avait creusé des ravins dans le paysage
érodé de son visage meurtri par l'existence malheureuse. Son visage,
qu'elle avait vu dans le miroir, au-dessus de l'évier de la cuisine, n'était
pas celui des années précédentes. Depuis son arrivé à Moncton, elle
avait vieilli prématurément, et cela ne l'avait guère surprise.

Dans le brouillard de ses larmes mélangé avec les gouttelettes


de pluie, elle entrevit près du rivage une grosse pierre plate. Elle s'y
assit et découvrit alors que cette pierre était soudée à du ciment
renforcé par des tiges de métal. Ce bloc de pierre était un vestige de la
rénovation du barrage quelques années auparavant.

Confortablement assis, la pluie fine continuait à tomber sur elle,


se mêlant au flot de ses larmes. Elle n'avait jamais ressentie une telle
souffrance. Elle était incapable de décrire les pensées et les sentiments
qui avaient, tel un orage violent, tourbillonnées dans son esprit pendant
cette longue nuit de veille, d'incertitude, de désespoir et de culpabilité.
Elle se sentait coupable d'avoir raté sa vie et d'avoir plongé ses enfants
dans un abîme d'insécurité.

Que devait-elle faire, écrasée par ce sentiment de culpabilité. Il


ne restait en elle que colère, amertume, confusion et affliction. Elle se
répétait intérieurement que ce qui partirait bientôt, c'était le pire, et que
ce qui resterait, c'était le meilleur, l'avenir de ses enfants. Elle cherchait
ainsi à justifier le geste prémédité qui mettrait fin à son existence
malheureuse

Dialogues d’Outre-tombe
53

Elle supportait intérieurement le fardeau de ceux qui se sentent


abandonnés et n'osent pas dire tout haut qu'ils n'ont plus d'espoir. Elle
restait là, immobile sur ce rocher, les mains posé sur les genoux,
attendant que l'indécision quitte son corps qui se révoltait à cette idée
d'extinction.

Au loin, elle entendit un cri.

Elle ne répondit pas.

Le cri se répéta, indécis.

Elle ne bougea pas, resta immobile et ne fit aucun geste qui mettrait en
péril son projet. Comme soudée à cette pierre, sa conscience et son
esprit étaient immobiles, pensa-t-elle.

Le cri ne se répéta pas.

Peut être que cela n'était qu'un effet de son imagination!

La pluie et les éclairs avaient cessé, et il flottait dans l'air une


senteur d'ozone qui apportait un regain de vigueur à ses muscles
endoloris par un manque de chaleur et un excédent d'humidité.

Elle était seule, maussade et solitaire. Elle continuait à attendre


des réponses qui ne venaient pas. Elle trouvait cela effrayant. Elle
continuait à livrer un combat à la partie d'elle-même qui refusait
d'admettre que sa vie touchait à son terme.

Lentement, l'aube commençait à se lever. Il y avait plusieurs


heures maintenant qu'elle était partie de chez elle.

Cette aurore avait quelque chose d'étrange et d'inhabituel. La


plupart des nuages avaient disparu et à l'ouest, le ciel avait une teinte
violette cramoisie près de la ligne d'horizon. Malgré cette faible clarté,
elle commençait à distinguer plus nettement le bassin d'eau ainsi que le
barrage au loin. Elle frissonna.

 Aurait-elle assez de courage, se demanda-t-elle?

Dialogues d’Outre-tombe
54

Dans l'obscurité de cette aube naissante, elle ouvrit sa sacoche et


en sorti la bouteille d'eau gazeuse, le pot de pilules, la lame de rasoir et
les deux serviettes. Elle disposa tout cela, bien en ordre devant elle, sur
cette pierre qui deviendrait bientôt l'autel de son sacrifice.

Le soleil hésitait à se lever. Il était un peu plus de six heures et


on ne voyait pas au-delà de quelques mètres. Le monde se réduisait au
sol boueux devant elle et à une brume blanche qui s'élevait du sol.

De sa main gauche, elle prit toutes les pilules qui se trouvaient


dans le pot de Séconal et les avala d'un seul trait en buvant une grande
gorgée de liqueur. Elle dut s'y prendre par trois fois avant d'avaler
toutes ces pilules.

Elle se sentit soulagée. Ceci était le début de la fin de sa


souffrance. Fontaine d'humanisme et de générosité, elle se demandait
bien ce qu'elle était venu faire dans ce monde où le désespoir et la
souffrance usent les gens, lorsqu'ils ne les tuent pas.

Elle prit la lame neuve qui était enveloppée dans du papier ciré
et entreprit de la développer. Par la suite, hésitante, elle attendit que les
pilules produisent leurs effets psychotropes.

Elle pensa tout haut, aujourd'hui je quitte pour un monde


meilleur afin que mes enfants aie la vie en abondance tel qu'enseigné
dans les écritures saintes. Alors, elle éclata en sanglots assise sur sa
roche dénudée. Elle maîtrisa ses larmes, se disant qu'elle devait partir
dans le calme et la sérénité, sans rancune ni amertume. Elle était lasse
mais elle se refusait à être amère. Au-delà de cette vie, devait se trouver
son Ange-gardien qui la conduirait au Paradis des chrétiens. Elle avait
tellement souffert. Elle avait bien mérité cette récompense. Elle se
refusait à dénier cette vie, car elle savait d'expérience que la haine se
nourrit d'elle-même. En croissant, elle engendre plus de haine et de
nouvelles souffrances, tel un carrousel diabolique.

Elle sentit un petit étourdissement et comprit immédiatement


que les pilules commençaient à faire effets. Elle était encore très lucide
et compris que le temps pressait. Cependant, elle supporterait la douleur
aussi longtemps qu'il serait nécessaire, c'est à dire jusqu'à l'heure du
voyage sans retour.

Dialogues d’Outre-tombe
55

Elle frissonna.

Une peur glacial la saisit dans le bas du ventre. Elle eut très
peur de changer d'idée. Alors, sans aucune hésitation, avec une ferme
détermination, elle enleva son foulard mouillé, ses souliers et son
pardessus qu'elle disposa bien plié juste à coté de sa sacoche. Ainsi, on
n’aurait aucune difficulté à l'identifier et ce serait bien ainsi.

Prenant la lame de rasoir avec sa main droite, elle s'entailla le


poignet gauche. Un sang rouge cramoisie gicla immédiatement, mais
c'est à peine si elle en ressentit la douleur. Vivement, elle s'entoura le
poignet d'une serviette afin de ralentir la perte de sang. Elle refit la
même opération avec l'autre poignet, puis reposa la lame sur la pierre,
près de sa sacoche.

Un nom surgit dans son esprit confus, éclatant comme un fanal


dans la nuit.

 Rose…Rose…

C'était le nom de sa mère décédé depuis longtemps. Pourquoi


pensait-elle à elle en cet instant précis? Aucune réponse ne jaillit de sa
conscience! Elle eut une pensée d'amour et de tendresse envers Rose.
Elle revivait ses instants d'enfance sur la ferme au Nouveau-Brunswick,
entouré de ses frères et sœurs.

Une larme coula sur sa joue, finissant sa course sur sa lèvre


inférieure. Elle goûtait salée. Celle-ci lui confirmait que, dans un passé
très lointain, le corps humain provenait de la mer. Elle rendrait donc
justice en rendant son corps à ce plan d'eau.

Reprenant ses esprits, elle se dirigea, telle un automate


mécanique, vers le plan d'eau où elle pénétra lentement. Elle ressentait
à peine la froideur de l'eau tellement elle était engourdie par les pilules.

 Mon Dieu, non!

Elle se rendit compte que c'était elle qui avait crié. Cela ne fit
que renforcer sa détermination. Elle pénétra plus profondément dans
l'eau, ne sachant où elle devait s'arrêter. Elle sentit le fond plus
rocailleux. Lorsque l'eau fut à la hauteur de ses seins, elle jeta les deux

Dialogues d’Outre-tombe
56

serviettes et le sang s'écoula librement de ses poignets, colorant l'eau


tout alentour d'elle. Le jour commençait à agiter les vagues de milliers
de petits feux follets qui s'éteignirent dès l'arrivée de la nouvelle
couleur. Alors, elle attendit.

Elle n'eut pas à attendre bien longtemps. Quelques minutes à


peine et elle sombra dans le néant. Était-ce à cause de sa perte de sang
ou bien de l'effet-choc des pilules ou bien de la combinaison des deux.
Nul ne pourrait le dire. Son triple suicide resterait une énigme non
résolue.

Son corps s'affaissa dans l'eau et elle coula à pic, d'un seul
mouvement, sans jamais remonter à la surface. Dès cet instant, son
corps partit à la dérive sous l'eau et fut emporté par le faible courant
vers le centre du bassin.

L'aube se leva sur la ville, chassant la brume dans ses derniers


retranchements. Malgré le drame qui venait de se passer, la vie
continuait pour les survivants.

Il pensa; le changement est une force mais surtout une constance


universelle. Tout se meut, peu importe dans quelle direction. Le
mouvement ne s'arrête jamais. Elle avait tenté d'arrêter le mouvement
de sa souffrance. Il sentait que sa révolte serait vaine, car nul n'a jamais
pu arrêter ce mouvement qui est une force de la Vie. Un lourd tribut de
vies et de souffrances était le prix à payer pour avoir droit de
participation à cette grande pièce cosmique qu'était la vie et l'existence
humaine.

Elle éprouvait la sensation de sortir d'un long sommeil. Était-ce


les effets secondaires de sa consommation de pilules de la veille?

Elle n'en était pas entièrement convaincue.

Elle regarda autour d'elle. Elle était assise à la table de cuisine


de son logement. Le décor n'avait nullement changé.

Avait-elle simplement rêvé son suicide du jour précédent?

 Oui, peut-être, pensa-t-elle!

Dialogues d’Outre-tombe
57

Progressivement, elle reprit conscience, puis commença à


s'insinuer en elle une panique grandissante contre laquelle elle ne
pouvait lutter. Peu à peu, les derniers événements de la nuit précédente
lui revinrent en mémoire. Cela ne fit qu'aggraver son effroi. Elle fit un
effort pour se maîtriser et tenta de se raisonner.

Déménager au Nouveau-Brunswick fut une catastrophe. Cela


elle le savait, mais, le cauchemar d'hier n'avait pas eu lieu puisqu'elle
était dans sa cuisine et qu'aucune chose n'était changée. A part une
certaine lassitude, elle se sentait en parfaite santé. Elle se demanda si
elle avait encore les yeux cernés comme le jour précédent. Elle se leva
et se dirigea vers la chambre de bain. Sur le mur au-dessus du lavabo se
trouvait un miroir. Elle se planta devant et regarda son visage.

Rien!

Prise de stupeur, elle écarquilla les yeux. Nul visage


n'apparaissait sur le miroir. De ses deux mains, elle se tâta le visage et
en ressentie toute la consistance. Qu'est ce qui ne fonctionnait donc
pas? Elle était perplexe et ne comprenais absolument pas ce qui lui
arrivait.

Comment cela était-il possible? Aurait-on changé le miroir pour


une simple vitre?

Elle entendit un bruit dans la cuisine et elle alla voir ce que


c'était. Elle entrevit sa fille en pyjama qui prenait un verre de jus dans le
frigidaire. Sortant de la salle de bain, elle l'interpella: Janet, qu'est-il
arrivé avec le miroir de la salle de bain?

Janet ne répondit pas.

 Janet, ta mère te parle, lui cria-elle d'un air rageur!

Elle ne répondit pas.

 Mais, qu'est-ce qui se passe donc dans cette maison, bordel de


merde, s'écria-t-elle!

De sa vision périphérique, elle vit son fils Marc qui venait


d'ouvrir le téléviseur et qui prenait place sur le divan.

Dialogues d’Outre-tombe
58

 Marc, cria-t-elle!

Celui-ci ne répondit pas.

Avec dépit, elle s'approcha de celui-ci et posa sa main sur son épaule
en l'appelant plus calmement.

Aucune réponse de celui-ci.

Elle se planta devant-lui, les mains sur les hanches en pose de défi,
lui cachant par la même occasion la vue du téléviseur.

Aucune réaction ne venait de Marc.

 Comment cela était-il possible se répéta-t-elle? Était-elle devenue


folle? Étaient-ils tous fâchés contre elle au point de l'ignorer
complètement?

Elle s'assit dans sa chaise berçante afin de réfléchir à tout cela.


Elle était très perplexe et ne trouvait aucune réponse à cela. Un doute
commença à s'insinuer dans son esprit. Elle eut une idée géniale. Elle
sortie sur le balcon jouxtant la cuisine et leva la tête au ciel. Aucun
nuage à l'horizon et un soleil resplendissant éclairait la journée
matinale. Penchant la tête, elle regarda à ses pieds. Aucun ombrage
n'était apparent. Elle bougea un peu. Aucune ombre n'apparaissait. Elle
regarda les barreaux du balcon qui faisaient des ombres très effilées sur
le plancher du sol. Elle se posa à coté de ceux-ci et examina avec
attention le plancher.

C'était indéniable. Elle ne produisait aucune ombre!

Aussitôt, elle se sentit envahie par la peur et une panique


grandissante la submergea.
Que lui était-il donc arrivé? Qu'était-elle donc devenue?

Soudainement, tel un éclair dans la nuit, elle comprit


l'inconcevable.

Elle n'était plus!

Dialogues d’Outre-tombe
59

La mort avait vaincu son désespoir.

Pourtant, elle avait encore conscience d'être. Elle ne ressentait ni


faim ni soif. Cependant, elle voyait, elle entendait, elle ressentait même
les sentiments qui semblait flotter alentour d'elle.

 Ainsi, c'était cela la vie après la mort, se dit-elle.


 Pourquoi cet au-delà ressemblait-il autant au monde qu'elle venait de
quitter, pensa-elle?

Elle retourna à l'intérieur du logement et vit l'aîné de ses enfants,


Régiste, qui manifestait une expression de stupeur sur son visage. Il
avait dans ses mains tremblantes la petite lettre qu'elle avait laissée sur
la table du salon.

A cette vision, un nouveau sentiment s'était élevé en elle, celui


d'une peur incontrôlable et d'une perte irremplaçable. Toutes les
émotions de son fils se répercutaient en elle, tel le reflet d'un miroir.

Sous une forte impulsion, Régiste sauta plus qu'il se leva du


divan et courut jusqu'à la cuisine afin de rejoindre sa sœur Janet. Celle-
ci était alors en train de manger un bol de céréales avec des tranches de
pain rôties.

Janet lut la lettre, puis elle-même fut prit de panique elle sorti en
courant dehors, se sachant pas trop quoi faire. Elle revint dans la
cuisine et décrocha le téléphone. Elle hésita un instant. Tout ceci était-il
réel ou était-ce un cauchemar. Elle se pinça afin de voir si elle ne rêvait
pas.

Elle ne rêvait pas!

 Peut-être avait-elle changé d'idée, pensa-t-elle!

Elle raccrochât le téléphone et partit au pas de course, voir si sa


mère était couché dans son lit. Pourquoi n'y avait-elle pas pensé plus
tôt?

 Non, elle n'y était pas. En plus, le lit n’était pas défait, elle n'avait
donc pas couché ici cette nuit.

Dialogues d’Outre-tombe
60

Sa panique augmenta d'un cran. Janet se mit à sangloter


doucement et pensa alors, qu'elle devait donner l'exemple d'une
personne forte afin de ne pas faire paniquer les enfants plus jeunes. Elle
se ressaisit et retourna s'asseoir dans la cuisine. Elle devait réfléchir à
tout cela. Son frère Régiste l'exhortait pour qu'elle appelle la police.
Elle refusa. Elle relut encore la lettre, son esprit refusant de croire à
l'inévitable.

Elle prit alors une décision. Elle devait reporter cette importante
démarche sur le dos d'une personne adulte. Elle n'était après tout qu'une
jeune adolescente.

Se levant, elle sortit de la maison et alla cogner à la porte du


propriétaire du logement. Celui-ci résidait au rez-de-chaussée de cette
vieille maison de deux étages. S'excusant de les déranger de si bonne
heure, elle lui montra la lettre. Le proprio, Monsieur Coté avait un frère
dans la police de Fredericton. Il décida d'appeler celui-ci afin de lui
demander son aide. Son frère prit alors la relève et envoya
immédiatement des secours en direction du barrage et de la maison
familiale.

Ils ne découvrirent le corps que le jour suivant. Aussitôt qu'on


avait trouvé les vêtements tachés de sang, on avait su que cela était très
sérieux et on avait craint le pire.

Le service social de Moncton avait alors prit les choses en main.


Ses enfants de Montréal avaient été avisés. Tout s'était alors mis en
place très vite. L'enterrement, la messe mortuaire, l'exposition de la
dépouille au salon funéraire, le placement dans des familles d'accueil
pour les plus jeunes enfants.

Elle pensait que son suicide serait la fin de ses souffrances.


Malheureusement, cela n'avait pas été le cas et elle en était très déçue.
Elle avait ressentie toute la douleur que son suicide avait causé chez ses
proches aussi ses fantasmes de terreur étaient devenus réalité. Tous ses
sens aux aguets, elle avait ressentie chacune de ces douleurs multipliée
par sa culpabilité et son désespoir.

C'était vite devenu insupportable.

Alors, elle implora Dieu de mettre fin à ses souffrances.

Dialogues d’Outre-tombe
61

Elle n'obtint aucune réponse malgré ses sanglots qu'elle ne pouvait


réprouver. Elle se sentait l'âme saisie par une solitude sans fond. Seul
un profond désespoir emplissait toutes ses pensées.

 Mon Dieu, mon Dieu, comme je souffre, pensa-t-elle.

D'heure en heure, de jour en jour, elle accompagnait chaque


membre de sa famille dans la période du deuil. Ainsi, de jour en jour,
elle suivait le désespoir, l'incompréhension, les peurs et les sanglots de
tous ces gens. Cela ne faisait qu'augmenter davantage sa culpabilité et
sa détresse.

Elle était seule dans cet au-delà de nulle part. Elle n'avait jamais vue
son ange-gardien ni personne d'autres d'ailleurs. De son vivant, elle
croyait que ses parents et amies décédés l'attendait au-delà du monde
terrestre. Rien de cela ne s'était produit. Elle était seule et grande était
sa solitude.

Chaque matin, vers six heures, tout son environnement explosait


autour d'elle. Puis, réapparaissait le rocher, le bassin d'eau, et tout ce
qui s'était alors passé pendant cette journée dramatique. Elle revivait
intensément l'expérience d'une nouvelle mort, tel un film qui
rembobinerait pour une nouvelle séance. Chaque jour, elle revit cette
affreuse expérience de suicide avant de se retrouver en présence de ses
enfants qui continuaient leurs voyages terrestre.

 Mon Dieu, comment pouvait-on souffrir autant?

De son vivant, jamais elle n'aurait imaginé une pareille chose.


L'horreur au-delà de tout ce qu'on pouvait imaginer.

Elle eut cette pensée étrange: lorsque l'on mange à la table du


diable, on ne choisit pas le menu!.
Maintenant, elle regrettait amèrement son geste de suicide.
Celui-ci avait été une très grande erreur de discernement de sa part. Elle
avait espéré mettre fin à sa souffrance et celle-ci s'était plutôt décuplée
dans des proportions presque inimaginable.

 Mon Dieu, comme je regrette mon geste, se répéta-elle!

Dialogues d’Outre-tombe
62

Elle ne voyait pas la fin de ce tunnel rempli de larmes.

Où étaient-ils donc, ces anges qui devaient l'accompagner jusqu'au


Paradis? N'avait-elle donc pas assez souffert pour mériter ce repos?

De son vivant, elle était très croyante. Elle aimait bien les discours
du prêtre qui parlait de vie éternelle, de récompense, de paix et de
félicité.

 Lui avait-on menti sur toute la ligne! Elle était très sceptique.

Elle ne pouvait l'admettre, et pourtant…

 Elle médita; Jésus dit; heureux les affligés car ils seront consolés!
Heureux serez-vous, lorsqu'on vous outragera, qu'on vous persécutera.
Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, parce que votre récompense
sera grande dans les cieux.
Que votre cœur ne se trouble point. Croyez en Dieu et croyez en
moi. Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. Si cela
n'était pas, je vous l'aurais dit. Je vais vous préparer une place.
Et moi, je vous dis: demandez et l'on vous donnera, cherchez et
vous trouverez, frappez et l'on vous ouvrira. Car, quiconque demande
reçoit, celui qui cherche trouve et l'on ouvre à celui qui frappe.

 Elle pria; Notre Père qui êtes aux cieux,


Venez à mon secours, je me sens seule, terriblement seule.
Cette solitude m'est plus douloureuse
que la souffrance de ma propre mort.
Je vous en prie Seigneur,
accordez-moi la délivrance du néant où je suis prisonnière.
Amen

Rien ne se passa.

Elle retomba dans son découragement, abattue par ce nouvel


échec.

Elle souffrait. Mon Dieu, comme elle avait mal.

S'était-elle suicidée inutilement? Était-elle passée du néant


existentiel à un néant sans existence?

Dialogues d’Outre-tombe
63

Elle éclata en sanglots.

Désabusée, elle n'avait plus envie de prier. Alors elle vit dans le
lointain de cet univers étrange, une faible lumière qui brillait.

Le bardo de la mort.

Sa curiosité éveillée, elle décida d'aller voir ce que c'était. Au


loin, elle distinguait à peine, une petite colline composée de débris de
rochers qui semblaient avoir éclaté sous la force d'une explosion.

 Étrange, se dit-elle!

Tout en se rapprochant, elle remarqua qu'un de ces rochers


émettait une faible lumière mystérieuse.

 Elle se dit à elle-même; décidément, dans cet univers, rien ne


fonctionne comme sur la Terre. Les lois physiques semblent avoir été
supprimées ou bien remplacées par d'autres qui lui étaient
complètement inconnues.

C'est à cet instant précis qu'elle remarqua la manière dont elle se


déplaçait. Elle semblait flotter légèrement au-dessus du sol et ses pas
ne laissaient aucune empreinte au sol.

Elle en fut très intriguée mais ne paniqua pas. Elle se dit à elle-
même, qu'elle devait s'attendre à tout. Rien ne pouvait plus la
surprendre.

Elle continua son chemin, tout en fixant intensément le rocher


lointain d'où émanait cette bizarre lumière.

Après un temps qu'elle ne put évaluer, elle fut enfin assez


proche pour distinguer celle-ci. Cette lumière émanait d'un seul rocher
dont une de ses facette faisaient office d'écran télévisuel. Celui-ci
brillait d'une lumière changeant de formes et de couleurs sans arrêt. Cet
étrange téléviseur était un véritable feu d'artifice dans cet univers terne
et maussade. S'approchant de cette vision, elle prit place sur une grosse
pierre plate en guise de siège.

Dialogues d’Outre-tombe
64

Elle était comme hypnotisée par toute cette lumière.

 Tout cela est tellement irréel que cela frisait presque l'absurde,
pensa-t-elle.

Tout à coup, elle remarqua que les points de lumière sur la roche
ralentissaient et qu'il semblait former une image statique. Elle augmenta
sa concentration afin de distinguer ce nouveau mystère.

Maintenant, elle y distinguait la forme d'un visage. A mesure


que les détails devenaient plus visibles, ses yeux s'agrandissaient
d'étonnement. Ce qu'elle voyait, c'était elle-même le jour de sa
naissance. L'image devint encore plus nette et se mit à bouger comme
sur un véritable écran de télévision. Elle reconnut sa mère Rose alors
qu'elle sortait à peine de l'adolescence. A mesure qu'apparaissait les
différents personnages, elle ressentait elle-même les sentiments de
ceux-ci. Elle sentait les sons plutôt que d'entendre ceux-ci. Il en était de
même avec les odeurs. Ce qui se projetait sur ce rocher, c'était en fait, le
film accéléré de sa vie. Cela était indéniable.

Intriguée et fascinée, elle resta là des heures, lui sembla-t-il, à


contempler toute sa vie dans ses moindres détails. Elle ressentait les
mêmes émotions qu’elle avait eues le jour de ces événements. Les
mêmes peines et la même indicible douleur. Elle se sentait comme
prisonnière dans un manège sur les rails d'une montagne russe. En un
bref instant, elle passait du plus grand bonheur à la plus immense peine.
Cependant, son sens du jugement et du discernement s'éclairait d'un
jour nouveau car elle voyait alors, une vision panoramique des
sentiments, émotions, et vécue dans le passé ou le futur de chacun des
personnages impliqués dans l'événement. Ce qu'elle vit lui confirma
hors de tous doutes, la parole du Maître Jésus qui affirmait que, nul ne
pouvait juger qui que ce soit sur cette Terre.

Soudain, elle vit sur l'écran de pierre, son fils Marc qui devait
bien avoir vingt ans de plus que le jour de son suicide. L'image se
ralentit et elle assista alors, en spectateur impuissant, au suicide de son
fils bien-aimé. Alors, elle comprit. Elle serait la cause responsable du
suicide de son fils. Une immense peine monta du plus profond de son
être.

Dialogues d’Outre-tombe
65

Cependant, le film ne s'arrêta pas là. Ceci n'était que le début de


la représentation karmique de son suicide et de toutes les répercussions
que celui-ci produirait dans le futur.

Elle vit la fille de son fils qui naîtrait beaucoup plus tard,
abandonner ses études de droit dû au découragement que le suicide
avait eu sur le sens qu'elle donnait à la vie. Cette simple action aura
plus tard des répercussions difficiles à imaginer. Il était écrit dans la
destiné de celle-ci qu'elle serait le défenseur d'un innocent qu'elle ferait
acquitté. Celui-ci se ferait donc représenter par un autre avocat et serait
condamné, ce qui occasionnerait encore d'autres conséquences aussi
dramatiques. Les yogis indiens appellent cette enchevêtrement des
destinés, cause et effets, la grande trame karmique de la vie. La cause
produit un effet qui devient elle-même une cause qui reproduit un autre
effet et ainsi de suite. Il est pratiquement impossible pour un être
humain de figurer tous les aboutissements d'une action irréfléchie. Les
grands Maître spirituel qui ont atteint l'éveil ont tous comprit cela. C'est
pourquoi ils adjurent le monde à ne pas porter de jugement d'une autre
personne selon une seule action de celle-ci.

Elle continua de visionner la vie future de sa nièce, qu'elle


n'avait pas eu le temps de connaître, et vit ainsi, tout le fardeau
karmique négatif qu'elle accumulerait, conséquence indirecte de sa
propre action suicidaire. Des dizaines de renaissances seraient
nécessaires afin de corriger la trajectoire de sa vie après la purification
de son karma négatif.

Tout cela n'était encore qu'un début!

Voilà maintenant qu'apparaissait le visage de sa fille Janet.


Mariée, elle avait un époux jaloux et un fils adolescent qui était très
turbulent. La pomme de la discorde était fréquente au sein de cette
petite famille. Suite à une de ses nombreuses disputes avec son mari
jaloux, elle se rappela le suicide de sa mère et la lettre qui affirmait
qu'elle pouvait ainsi mettre fin à sa souffrance. Elle tenta donc d'en
faire autant mais, ayant moins de détermination que sa mère, elle rata
son suicide. Quelques mois plus tard, elle mit fin à son mariage et partit
pour une contrée lointaine, abandonnant son mari et ses enfants. Dans
ce nouveau pays, elle ne fut pas plus chanceuse avec ses amants. Aussi,
elle noya son chagrin dans l'alcool et mourût très jeune d'une cirrhose
du foie.

Dialogues d’Outre-tombe
66

Combien de souffrance, l'acte de suicide de sa mère aurait-elle


enfanté? Seuls les Seigneurs du Karma peuvent répondre à une telle
interrogation. Le grand être éveillé, le Bouddha historique, refusait lui-
même de répondre à cette question étant donné la complexité d'une
action karmique.

Roland, le troisième de ses enfants, mentalement fort mais


émotionnellement fragile, avait très mal pris le suicide de sa mère. Il
l'avait peu connu, étant donné qu'il avait été placé dans un collège très
jeune et qu’il n'en était sorti qu'a sa majorité. Aussi, sa mère lui avait
beaucoup manqué dans sa jeunesse. Il était un être renfermé et secret,
exprimant peu ses sentiments. D'une intelligence vive et supérieure à la
moyenne, il était très doué pour les arts visuels et l'écriture. Dès l'âge de
dix-neuf ans, il s'était empressé de démarrer sa propre entreprise de
courrier afin de prouver à sa mère qu'il pouvait réussir dans la vie
sociale. Le suicide de sa mère avait renforcé sa frustration envers la
société et les gens de pouvoir: policiers, juges, psychologues,
travailleurs sociaux, etc. Cette nouvelle souffrance due à cette perte,
avait alors définitivement scellée sa révolte et sa tendance à la
marginalité. D'année en année, il s'était de plus en plus criminalisé,
s'élevant de plus en plus haut dans l'échelle sociale de cette grande
famille d'exclus marginalisés. Ayant un grand sens inné des valeurs
familiales, il s'était toujours refusé à élever une famille dans un pareil
contexte d'insécurité. Il avait attendue longtemps, l'instant idéal où il
serait indépendant financièrement pour être confiant d'élever une
famille dans des conditions acceptables. Cet instant utopique n'était
jamais arrivé et au crépuscule de sa vie, il était toujours célibataire.

Dans le Grand Livre de la Destiné, sous cette présente incarnation, il


était écrit qu'il devait donner le jour à un fils prénommé Christopher.
Ce fils qui n'avait jamais vu le jour, était prédestiné à de grandes
choses, socialement et spirituellement. Le simple fait de cette non-
existence amènerait un retard important dans le développement de la
société d'accueil ainsi que des profondes perturbations karmiques
collectives.

Cependant, vers la fin de sa vie, suite à des études


métaphysiques, Roland avait réajusté son tir. Celle-ci l'avait amené à
comprendre le sens profond de la vie et il avait fait un virage à 180
degré. Il avait consacré le restant de sa vie à enseigner la spiritualité et à

Dialogues d’Outre-tombe
67

aider les incompris et les laissés-pour-compte de la société dites


civilisés. À cause de cette grande sagesse acquise par l'expérience de la
souffrance et du vécu, on l'avait surnommé, le Patriarche. Malgré ce
titre présomptueux, il était demeuré humble et soumis à la loi divine. Il
s'était éteint en laissant pour héritage, quelques écrits remplis d'une
sagesse et d'une profondeur indéniable. Sa dernière cause avait été celle
du combat contre l'ignorance spirituelle des gens de son époque.

Pas un seul membre de sa nombreuse famille n’était demeuré


indifférent à ce suicide. Tous en avait été profondément affecté et
certains plus que d'autres. Même sa sœur Amanda, l'aîné de la famille,
s'était sentie un peu responsable de ce drame. Lors du mariage de celle-
ci, au Nouveau-Brunswick, elle ne s'était pas objecté lorsqu'elle avait su
que celle-ci allait se marier avec un homme beaucoup plus âgé qu'elle
et qui demeurait alors dans une autre région du Canada. Même si un
pareil mariage était peu commun pour l'époque, elle n'avait pas osé
affronter l'ennemi étranger. Comme elle regrettait cette lâcheté. Sur son
lit de mort, elle s'était éteinte avec cette dernière pensée de culpabilité
qui avait engloutie ses larmes d'adieu. Cette dernière pensée aurait par
la suite une incidence très négative sur sa prochaine renaissance. Celle-
ci serait la cause principale d'une renaissance dans un monde inférieur,
rempli de souffrance et de douleur presque indescriptible.

Elle avait pensé mettre fin à sa souffrance par son suicide. Dans
son égoïsme, elle ne se rendait pas compte de l'énorme erreur qu'elle
allait commettre. Maintenant désillusionnée, elle se rendait compte de
la souffrance qu'elle avait occasionnée. Elle se demandait bien
comment elle ferait pour racheter tout le mal qu'elle avait fait.

La pierre lumineuse s'éteignit lentement, ne laissant apparaître


que quelques points lumineux, accompagné de spasme colorées,
apparaissant par intermittence.

Elle demeura là, sur sa pierre plate, n'osant bouger de peur


d'éveiller le mouvement de ses pensées. Toutes ces révélations l’avaient
profondément troublée. Comme elle se sentait ignorante de toutes ces
lois spirituelles! Elle avait mis toute sa confiance dans une église morte
ou seul subsistait la coquille vide des rituels. Elle en avait donc récolté
des fruits amers.

Dialogues d’Outre-tombe
68

 Comment avait-elle pu se laisser embobiner si facilement, se


demanda-t-elle?

Pourtant, elle était très intelligente. Cependant, il lui manquait le


discernement. Elle se rappelait qu'a une certaine époque, ses fils lui
parlaient de karma, de réincarnation, de plan astral, etc. Elle n'avait pas
jugé opportun de porter une attention particulière à ces révélations. Nul
n'était prophète en son pays, disait l’adage populaire.

Comme elle regrettait ne pas avoir porté plus d'attention à ces


discussions ésotériques. Peut être qu'elle saurait maintenant quoi faire.

 Mon Dieu, comme elle avait mal de remords, pensa-t-elle!

Elle restait là, assise sur cette pierre qu’elle contemplait,


hypnotisée, presque sans pensée. Il y défilait encore des images
indéfinissables sans aucune signification précise.

Combien de temps était-elle demeurée là sans bouger? Elle ne


pouvait le dire, le temps et l'espace ayant perdu complètement leurs
raisons d'être.

Le ciel n'était pas un ciel.

La Terre n'était pas une terre.

Ni lune, ni soleil dans un firmament indécis.

Même l'ombre n'apparaissait pas.

Et pourtant, elle voyait, elle entendait.

 Comment expliquer tout cela, qu'elle pensait?

À cet instant précis, elle sursauta!

Un éclair flamboyant venait de traverser la pierre lumineuse,


puis, fut suivie d'un grondement de tonnerre. Elle sentit le sol vibrer
sous ses pieds.

Dialogues d’Outre-tombe
69

Instinctivement, elle se leva de la pierre plate, tous ses sens en


éveil. C'était la première chose concrète qui se passait depuis qu'elle
résidait dans cet univers.

Tout à coup, son univers parut se fondre dans le paysage


lointain. Autour d'elle, tout devint plus sombre en s'évanouissant dans
le néant. Bientôt, elle ne distingua plus que la pierre lumineuse
éclatante comme un diamant d'où surgissaient cent, mille, dix-mille
rayons de couleur dorée, éblouissant les ténèbres indéfinissables.

Cette clarté était tellement aveuglante que cela lui fit mal.

Elle resta figée sur place, pouvant à peine remuer le petit doigt.

Alors, lentement, tout doucement, une forme humaine indécise,


sortie de cette pierre fantastique.

Le guide spirituel

Cette forme d'énergie pure s'approcha lentement d'elle. Elle


compara cette vision à celle que les disciples de Jésus avaient vue sur le
mont des oliviers.

Cet être qui avait une forme vaguement humaine, était d'un
blanc laiteux doré fortement lumineux, émettant des lueurs de
différentes couleurs, qui jaillissaient parfois hors de cette forme
mystérieuse. Celles-ci devenaient alors semblables à des petites lucioles
qui voletaient dans la nuit sans aucune destination bien précise. D'autres
petits points lumineux de forme oblique apparaissaient et
disparaissaient en voletant tout alentour de ce qui aurait du être la tête
de cette forme. Cependant, on ne distinguait rien de précis, telle des
yeux, une bouche, des oreilles ou un nez.

Elle pensa aux énigmes qui s'étaient accumulées depuis son


arrivé dans cet étrange univers.

Soudain, elle tressaillit. On lui parlait.

Un chuchotement velouté mais des paroles nettes, prononcées avec


douceur.

Dialogues d’Outre-tombe
70

 L'eau qui dort crée-t-elle une douleur, lui demanda cette voix?

Elle demeura un instant muet, surprise par l'étrangeté de cette question.

 Qu'avez-vous dit, questionna-t-elle?

Silence! Un silence lourd, pesant et impersonnel. La voix bienveillante


s'était tue.

Elle voyait l'être lumineux tout près d'elle, environné par ces
millions de petites étincelles qui tourbillonnaient telle une danse
frénétique.

Ces jaillissements lumineux lui permettaient d'entrevoir des


rochers aigus qui l'entouraient de même qu'un vague panorama de
l'horizon montagneux alentour d'elle.

La voix veloutée se manifesta de nouveau.

Elle ne fut pas surprise d'entendre celle-ci.

La voix l'invita à l'accompagner.

Elle obéit docilement. Son cœur battait sur un rythme beaucoup


plus rapide qu'auparavant mais elle n'éprouvait aucune crainte.

Elle découvrit devant elle une flamme ardente bleue, remplie


d'une compassion profonde. Elle soupira d'incertitude.

Elle marchait et marchait encore, sans pensées et sans


inquiétude. Enfin, elle avait un guide qui la conduirait vers une
destination bienheureuse. Soulagée, elle se sentait moins solitaire.

L'être lumineux lui permettait de distinguer le sentier comme si


c'était l'aube.

 Comme c'était merveilleux, pensa-t-elle!

Dialogues d’Outre-tombe
71

Malgré cet éclairage bénéfique, elle demeurait encore entourée


d'ombres mystérieuses. Elle ressentait des présences mais ne les
voyaient pas.

Elle continuait à marcher mécaniquement, aucune pensée ne


venant troubler sa marche forcée.

L'être lumineux gardait le silence.

Au loin, au-delà de la plaine où elle marchait depuis tellement


longtemps lui semblait-il, elle distinguait les contours d'un paysage
montagneux.

Depuis combien de temps marchait-elle? Elle ne pouvait le dire!


Cependant, cela lui apparaissait comme une parcelle d'éternité dans ce
lieu où nul temps ne pouvait cohabiter avec l'espace.

Soudain, elle remarqua qu'il faisait presque jour!

Nul lever du soleil, aucun nuage dans ce ciel orangé.

 Comment cet éclairage se produisait-il, se demanda-t-elle?


 Une énigme de plus, pensa-t-elle!

Maintenant, elle distinguait au loin les détails de la montagne


qui se profilait à l'horizon.

Elle allait connaître une nouvelle aurore après cette nuit de


désespoir et de regrets. Elle se rappelait cette longue nuit, où son
cerveau jouait encore à l'intellect calculateur, analysant, anticipant
l'insondable. Si bien, qu’au lieu d'écouter, son cerveau n'avait cessé de
se faire entendre, lui, et seulement lui. La petite voix de sa conscience
était évincée par toute cette cacophonie mentale oppressive.

Dans le lointain, d'immenses étendues gris-vert étincelaient,


conséquent au lever de l'aube, des horizons couleur de sang
apparaissaient, des montagnes aux tons azurés resplendissaient en se
mélangeant à l'orangé du ciel.

C'est avec un grand étonnement qu'elle découvrait ce paysage


fantastique d'un autre monde inconnu des vivants.

Dialogues d’Outre-tombe
72

 Je ne suis rien, moins que rien, se dit-elle!


 Je ne sais où je vais, ni même comment j'y vais!

Un seul sentiment l'animait. Le désespoir!

 Se sauver soi-même est ce qu'il y a de plus difficile dans la vie,


pensa-t-elle!

Elle tentait de se redonner une espérance qui lui faisait défaut.

Dans la demi-clarté de cette aurore sans fin, elle apercevait au


loin une tour immense, qui oscillait à la pointe d'un pic rocailleux.

 Une énigme comme tant d’autres, se dit-elle!

Des monts acérés se dressaient tout autour d'elle, irisés sous la


lumière mystérieuse écarlate qui s'élevait de l'horizon incertain. Un jour
diffus succédait à cette nuit sans lune. Scintillait dans la pénombre en
fuite des milliers de joyaux fantastiques, conséquence des nombreuses
gemmes qui semblaient abonder sur cette terre d'énigmes.

Ayant atteint la montagne, elle grimpait par des sentiers sinueux


et des corniches taillés dans le roc et la pierraille.

Elle remarqua qu'elle n'éprouvait aucune faim, ni soif, hors celle


bien légitime d'une certaine fatigue après une telle randonnée. C'est
ainsi qu'elle parcourut des gouffres métalliques aveuglants, qu'elle vit
des monts d'un pourpre éclatant semblable au cristal d'alumine qui est à
la base même du rubis.

Elle trembla un peu devant toute cette magnificence.

Elle franchit des ponts naturels d'une pierre quasi transparente


évoquant le quartz qui donnent naissance aux plus riches fantaisies de
la nature, le diamant et le cristal de roche veiné d'or.

Longtemps, elle parcourut ces montagnes qui recelaient des


étendues rocailleuses aux coloris extrêmement variés et brillants, du
lapis-lazuli aux transparences du béryl, du noir de jais à la blondeur
sombre de la topaze. Parfois, de véritables monts de turquoise se

Dialogues d’Outre-tombe
73

dressaient imposant devant elle, des ravines de tourmaline se creusaient


des sentiers, des corniches de marbré s'élançaient gracieusement, fuyant
les uns et les autres. La clarté du jour se reflétait sur des grappes
d'émeraude et de rubis, allant même jusqu'à aveugler par
l'éblouissement du diamant et du saphir.

Elle était ahurie. Jamais de son vivant, elle n'avait vu autant de


richesse et de joyaux indescriptibles.

Soudainement, sans même s'arrêter, l'étranger lumineux entama


le dialogue. Sa voix semblait résonner dans sa tête et dans son corps
tout entier. C'était comme une vague parcourant l'océan, sans jamais
rencontrer de rivage.

Elle en fut très surprise, mais ne résista pas.

 La vie, la vie est partout, affirma l'étranger. Autant l'arbre que la


fleur, l'abeille que le papillon, nous sommes tous de la même nature que
ces métaux précieux, ces pierres et ces gemmes. De la plus petite
particule atomique à l'immensité des galaxies, tout n'est que
mouvement, tout vibre et chante la vie, manifeste le verbe créateur, le
Aum universel. Alors, il fit une pause silencieuse.
 De quoi sont faits les êtres vivants, lui demanda celle-ci?
 De phosphore et de souffre, de calcium et d'eau, cette eau fluide qui
est le lien entre tous les éléments de base. Nous vivons de minéral, nous
respirons de végétal. A chacune de nos respirations, c'est toute la
poussière du cosmos qui pénètre en nous, nous vivifiant. En vérité, en
vérité, je vous le dit; tout est vie dans l'univers. Toutes ces pierres et le
cosmos tout entier est vivant.
 La vie, reprit-elle. Hélas, partout où il y a la vie, il y a le combat, les
conflits, la lutte et la bataille pour celui qui devra naître. Cet état est-il
donc une incontournable loi cosmique, lui demanda-elle?
 Nous vivons, reprit-il! Cette mort que vous craigniez tant où la
voyez-vous? Croyez donc en la vie, jusqu'au bout, lui affirma-t-il avec
force.

Elle hochait la tête d'un air perplexe.

 Tout est vie dans l'univers Je vous dis que ces pierres ne sont pas
inertes. La vie, vous la portez en vous

Dialogues d’Outre-tombe
74

Elle aurait bien voulue comprendre, mais cela était au-dessus de


ses forces. Elle trembla un peu en regardant ce paysage de granit, de
silex et de marbre merveilleux pour les yeux, mais qui glaçait le cœur,
quand on en contemplait les étendues désolées et impersonnelles. A
plusieurs reprises, elle remarqua un étrange phénomène. Parfois, il lui
semblait apercevoir dans ce paysage désolé, un coin de rideau qui se
levait. Alors, elle voyait dans le lointain, un sentier parcouru par des
ombrages vagues mais à forme humaine. Était-ce sa vision fatiguée qui
lui laissait espérer et croire à une vie moins solitaire.

Ce qu'elle espérait de ces fugaces images, c'était une présence


familière qui éloignerait cette implacable solitude qui asséchait son
cœur. Elle se sentait seule, terriblement seule, malgré la présence de
l'être lumineux tout près d'elle. Celui-ci gardait le silence.

Elle crut entrevoir dans le lointain, noyé par le brouillard, un


immense et monstrueux château, dont elle n'en devinait que le contour.

Elle soupira de découragement!

Elle fit un effort pour chasser loin d'elle ses pensées négatives.
L'étranger lumineux semblait avoir accéléré le pas. Elle en fit de-même.
Ayant atteint la crête d'une colline, elle découvrit dans l'autre versant,
une pente très abrupte qui conduisait au fond d'une vallée où trônait
seul dans un paysage ingrat, l'immense château qu'elle avait entrevit
précédemment. Ce château mystérieux était entouré d'un plan d'eau,
d'un bleu très profond tirant sur l'azur.

Autour d'elle, des silhouettes évanescentes apparaissaient et


disparaissaient parmi les rocs, les pics et les sentiers qui se dirigeaient
tous vers ce château de nulle-part.

 Quel danger inconnu, allait-elle encore affronter, se demanda-t-elle?

Devant elle, s'étirait dans le lointain, une plaine immense d’où


l'on apercevait une multitude de silhouettes fuyantes se dirigeants toutes
vers cet énigmatique château. L'horizon était bas et il subsistait un
grand silence dans ce paysage lunaire. Le silence l'enveloppa
complètement, sans que le bruit de ses pas n’éveille son attention. Elle
marcha comme un automate et continua d'avancer vers cette destination
de nulle-part.

Dialogues d’Outre-tombe
75

La plaine se changea en couleur d'or, verdoyante de lumière.


Soudainement, son guide étranger la quitta sans même une explication
ou un mot d'adieu. Semblable à un trou noir cosmique, il s'engloutit sur
lui-même, absorbant au passage sa luminosité mystérieuse. Le dernier
clignotement de celle-ci s'évanouissa dans un léger sifflement qui
confirmait par le fait même qu'il n'avait pas été une hallucination. Il
disparut aussi soudainement qu'il était apparut.

Seule, laissé à elle-même, elle continua d'avancer sur ce sentier,


en direction du château. Elle trembla légèrement et ne pût se contrôler.
Elle ne sait pourquoi ce tremblement irrésistible la secouait comme une
feuille d'arbre réagissant à une faible brise. Maintenant, elle eu
vraiment peur. Une peur aveugle à laquelle elle ne peut échapper.

Soudainement, une mer de visages apparût autour d'elle. Aucun


de ces visages ne lui était familier. Tous ces inconnus étaient tous
semblables avec leurs visages impassibles et gris. Il y avait des
hommes, des femmes et des enfants. Des centaines de visages, de tant
et tant de gens, qui ont tous un regard étrange, reflétant un grand
désespoir insondable.

 Comme c'est étrange pensa-t-elle! Il y a tant de solitude et de


désespoir malgré toute cette multitude.

Elle-même ressentait cette solitude et ce désespoir sans visage.

Elle continua d'avancer sur le sentier qui s'était métamorphosé


en dalles de pierres qui chantaient mélodieusement sous ses pas.
Chacun de ceux-ci créaient de nouvelles symphonies. On aurait dit que
sa marche donnait vie à des notes de musiques.

Le vent s'était levé dans la vallée, s'écoulant joyeusement vers la


plaine. Parfois, elle sentait le sable dorée gicler sur ses joues. Cela lui
faisait mal, mais comme cette douleur lui faisait plaisir. Si elle
souffrait, c'était le signe qu'elle vivait, qu'elle était. Cette souffrance
mettait un baume sur sa grande solitude.

Étant de plus en plus proche de la forteresse, elle commença à


distinguer plus clairement des détails insoupçonnés.

Dialogues d’Outre-tombe
76

Le château était situé au centre d'une île battue par des flots
furieux et les rochers aigus qui entouraient l'édifice semblaient êtres des
sinistres soldats au garde-à-vous. Des lames d'eaux bondissaient dans
un rejaillissement écumeux, puis se fracassaient dans un vacarme
assourdissant, sur ces rochers impassibles.

Elle fut très impressionnée par ce spectacle inattendu.

Malgré tout, elle continua d'avancer. Au loin, elle distinguait un


pont Lévis qui était entouré de sinistres tours. Au-dessus de l'entrée,
elle vit un poste de garde avec un chemin de ronde percé de
mâchicoulis. Le chemin pavé avait cessé sa mélodie ayant été engloutie
par celui des vagues rageuses. Il était de plus en plus encombré de gens
de toutes races confondues et d'âges très variés. Tous se dirigeaient
silencieusement, d'une manière très mécanique et impersonnelle, vers
ce pont Lévis.

Le château qui semblait immense lui cachait maintenant tout


l'horizon. De plus près, elle distingua les détails de sa construction. Des
pierres énormes de forme rectangulaires qui devaient faire dix ou vingt
mètres de haut étaient la base même de cette construction prodigieuse.
Dans les fissures de ses joints usés elle vit des corbeaux qui y nichaient.
Ceux-ci, d'un regard bleu-gris fixaient intensément chaque nouvel
arrivant.

Arrivé sur le pont elle constata que la hauteur de ce château était


ahurissante. Ses tours se perdaient dans les nuages. C'était les premiers
nuages qu'elle voyait depuis son arrivée dans cet univers étrange. De
minces filets nuageux s’étiraient vers l'horizon, mais la majorité se
condensait au-dessus du château et de ses tours. Était-ce un hasard? Nul
ne pouvait répondre à cette interrogation!

Traversant le pont, elle remarqua les flots qui se fracassaient sur


les rochers acérés comme des couteaux et ceux-ci semblait protéger ce
domaine contre toute intrusion extérieure.

Arrivé près de la tour de garde elle fut accostée par un soldat qui
semblait provenir d'un autre âge. Celui-ci lui demanda:

 D'où viens-tu?
 Je ne sais pas, répondit-elle!

Dialogues d’Outre-tombe
77

 Après un instant de silence: je voudrais me rappeler, mais je me


souviens seulement d'une nuit dans une vallée!
 Une vallée! Une nuit!…parfois, tous ont peur, répondit-il!
 Elle reprit: je ne réussis pas à me faire comprendre et je le voudrais
bien. Je ne réussis pas à exprimer par des mots ce que je ressens,
l'angoisse, la peur, la solitude.
 Que dois-je faire, implora-t-elle?
 Traverse la porte, puis au premier couloir que tu rencontreras, tourne
à droite et rends-toi jusqu'au bout. Tu verras alors une intense lumière
jaune ocre. Dirige-toi vers celle-ci afin de pénétrer dans la grande salle
des trois trônes.

Tournant sur lui-même, il s'adressa à une autre personne qui


semblait également égarée, comme elle l'était elle-même quelques
instants auparavant.

 Circulez, s'exclama le soldat moyenâgeux!

Revenant de sa surprise, elle termina sa traversé du pont, se


demandant bien ce que pouvait être ces trois trônes.

Elle marcha, marcha, et marcha encore. Comme ce pont était


démesuré. Elle n'en finissait plus de le traverser.

Tout cela avait quelque chose de très étrange.

Finalement, elle atteignit l'autre rive. Alors, elle remarqua la


hauteur gigantesque de ces portes qui devait faire dans les 12 mètres de
largeur par une hauteur de 35 mètres. Elle se sentait diminué par ce
gigantisme. Sans doute était-ce cela le but! Elle ne trouvait aucune
explication pour justifier la grandeur exagéré de ces portes.

Dès quelque fut face à celle-ci, elle remarqua qu'elles


semblaient faites de bois sculpté avec beaucoup de détails et
comportant des milliers de motifs. Ces sculptures semblaient raconter
une épopée comportant des centaines de personnages et autant de lieux.
Tout cela ne lui rappelait rien et paraissait très mystérieux.

Elle s'en détourna du regard et vit tout près d'elle un couloir


latéral à celui où elle se trouvait. Rapidement, elle tourna à droite et
s'engagea sur celui-ci.

Dialogues d’Outre-tombe
78

La salle des trônes

Une brillante lumière jaune-ocre semblait provenir de l'horizon


de ce couloir sans bornes. Celui-ci était tellement immense, qu'elle en
éprouva le vertige. À perte de vue. Elle remarqua une foule disparate de
gens se diriger vers cette lointaine lumière. Elle jeta un regard furtif
vers l'arrière et remarqua à l'opposé, un autre couloir démesuré qui
possédait autant de marcheur. Cependant la lumière au lointain était
d'une texture bleutée tirant parfois sur le vert. Celle-ci semblait aussi
éloignée que sa propre lumière jaune.

Revenant sur sa propre destination, elle essaya de calculer les


proportions de ce couloir. D'une largeur d'environ 33 mètres, il devait
faire sûrement 90 mètres de haut. La fin de ce couloir interminable
devait bien être à quelques kilomètres.

 Inconcevable, pensa-t-elle.

Parfois, elle croisait d'autres couloirs qui émettaient une couleur


différente à chaque fois. Dans ceux-ci, ils y avaient toujours une foule
compacte, qui marchait dans un parfait silence telle des automates sortis
d'un roman de science-fiction. Outre cette lumière, aucun mur ne
possédait d'image ou de sculpture parmi ses pierres de construction.
Rien, qui aurait aidé afin de quantifier ou de mesurer cette construction
gigantesque. Elle regardait tous ces pèlerins qui suivaient cette
procession mystérieuse. Ils devaient se sentir diminués par cet
environnement démesuré.

 Cela était-il le but, pensa-t-elle? Diriger les pèlerins vers l'humilité,


la simplicité, l'harmonie et l'équilibre! Peut-être…

Elle continua de marcher, suivant cette foule amorphe qui


semblait désorienter. Le dallage du couloir semblait fait de marbre aux
couleurs veinées très variées, qui semblait parfois murmurer sous les
pieds des marcheurs. Plus elle s'approchait de la fin du corridor qui ne
semblait pourtant pas s'approcher d'elle, plus la foule devenait
compacte, se refermant sur elle-même. Elle avait peine à mettre un pied
devant l'autre.

Dialogues d’Outre-tombe
79

Pendant combien de temps marcha t'elle ainsi? Elle ne pouvait


le dire. Des jours, des semaines, des mois? Le temps et l'espace se
confondaient dans cet univers paradoxal. Finalement, elle distingua au
loin un portail historié en forme d'arche d'où émergeait sur sa traverse
une sculpture en demi-relief qui représentait un serpent à plume qui se
mordait la queue. Au-dessus de celui-ci, étaient sculpté un soleil avec
de nombreux rayons qui se terminaient sur les chambranles de la porte.

Passant sous ce portail, elle bifurqua à sa gauche et vit un


immense escalier qui devait bien contenir un millier de marches. Sur la
façade de chacune de ces marches, elle distinguait des hiéroglyphes
dont elle ne connaissait pas la signification. Ceux-ci étaient d'une
facture qu'elle n'avait jamais vu auparavant, ni dans des livres, ni à la
télévision. Ce langage mystérieux et occulte ne faisait qu'épaissir le
mystère ou elle était plongé.

Commençant à gravir toutes ces marches, elle remarqua que là-


haut, sur le palier, la lumière jaune-ocre était beaucoup plus intense.
Cependant, cette lumière semblait douce et réconfortante, semblant
avoir sa propre vie, qu'elle ressentait comme étant la tendresse d'une
mère envers ses enfants. Elle pressa le pas.

 Était-ce cela, que les bouddhistes décrivaient comme la grande


compassion, la bodhichitta, se demanda-t-elle?

Elle continuait de gravir ces marches sans éprouver aucune


fatigue. Seule une certaine lassitude prenait racine dans son cœur
lorsqu'elle se demandait le but de tout cela.

Finalement, elle parvint au sommet et vit alors, avec stupeur,


une salle tellement immense qu'elle en eut le souffle coupé. Le plafond
était en forme d'abside arrondis, les murs étaient composés d'une
structure complexe avec élévation à des centaines d'étages, composées
d'arcades, de tribune, de triforium ornées de crosses végétales,
d'arcatures et de garde-corps ajourés possédant plusieurs statues sous
dais à pinacles, véritable chef-d'œuvre d'architecture communale
brabançonne. Toutes ces représentations sculptées relevaient des
mystères sacrés et parlaient de jugement dernier, lui sembla-t-il!

Le plafond de cette salle était tellement haut qu'il aurait pu


contenir des nuages. À cette hauteur, parmi les colonnes de pierres

Dialogues d’Outre-tombe
80

d'arceaux et de clef de voûte décorés, il était impossible d'entrevoir des


pensionnaires ailés tels pigeons ou corneilles. Même à cette hauteur on
croyait voir encore des sculptures représentant des êtres diaboliques ou
mystiques.

 Pourquoi ces sculptures étaient-elles disposées à une hauteur où il


était impossible de les distinguer? Encore une autre énigme qui
s'ajoutait à la longue liste, pensa-t-elle!

La pièce principale était entièrement entourée d'une mezzanine


surmontée par des triforiums, soutenue par de nombreuses colonnes de
pierre, créant sous celle-ci une galerie immense gardée par des
centaines de soldats faits de pierre. La galerie sous la mezzanine était
fréquentée par une foule considérable de dévots de toutes les tendances
religieuses. On distinguait, généralement par groupes distincts, des
bouddhistes portants la robe monastique rouge ou safran, des dévots de
Krishna chantant le mantra hare krsna, hare krsna, krsna, krsna, hare
hare hare rama, hare rama, rama rama hare hare, des chrétiens de
toutes souches, passant du christianisme orthodoxes aux protestants.
Parfois, elle entrevoyait des groupuscules tels les disciples de l'amour
infini, des Mormons, des Témoins de Jéhovah, etc. À l'extrémité de la
galerie Est, elle vit des Derviches tourneurs, ces fous de Dieu comme
ils aimaient s'identifier, entourés par de nombreux musulmans.

Toute cette litanie de prières et de mantra avait quelque chose


d'étrange et de magnifique. C'était comme un bourdonnement de
millions d'abeilles se répercutant sur les murs de cette étrange
cathédrale et créant ainsi un écho sans fin assourdissant par sa
régularité. De cette procession de dévots émanait une odeur de sainteté
qui forçait le respect envers ce lieu saint, véritable Graal pour tous les
chercheurs de vérités.

Le centre de la pièce était occupé par une fontaine en pierre


émergeant à quelques pieds du sol de marbre polie qui recouvrait
l'ensemble de cette pièce. Au centre de cette fontaine s'élevait une
immense flamme blanche et bleue qui ne produisait aucune fumée ni
chaleur. De chaque coté de cette fontaine, s'élevaient deux grands
trônes faits de marbre incrustés de pierres précieuses, de gemmes et de
nobles métaux. Le trône de gauche était de couleur vert et or. Celui de
droite était de couleur rose veiné de brun orangé. La base de ce trône
était soutenue par quatre éléphants faits de marbre blanc. Celui-ci se

Dialogues d’Outre-tombe
81

trouvait à une hauteur beaucoup plus élevé que l'autre. Elle se


demandait bien comment quelqu'un pouvait aller s'asseoir dans ce siège
royal. Elle ne distinguait aucune échelle ou marche pouvant donner
l'accès à ce trône qui devait se trouver à une quinzaine de mètres du sol.

Elle ne voyait pas le troisième trône. Pourquoi le soldat l'aurait-


elle induit en erreur? Elle était confuse.

Autour de ces deux trônes elle vit sur le sol des cercles
concentriques de différentes couleurs. Ceux-ci étaient au nombre de
sept pour chaque trône.

Devant la fontaine se trouvait un immense gong en bronze


martelé posé sur une petite estrade de couleur rouge feu. Devant celui-
ci, posé sur le sol, était disposé un grand tambour japonais qui devait
bien faire trois mètres de diamètres. Sur chaque coté de ce tambour était
disposé un petit escabeau avec une plate-forme permettant au
tambourineur d'atteindre le centre de la peau tendue.

De chaque côté du tambour japonais, elle distinguât deux


immenses trompettes tibétaines soutenues par un trépied en bois.
Celles-ci avaient une longueur d'environ dix mètres chacune.

Au centre de cette immense salle dont elle ne pouvait distinguer


la fin, marchait par petits groupes des milliers de gens de race
différentes, sans aucun but précis que d'être en mouvement perpétuel.
Elle constata que la loi du mouvement s'appliquait partout dans
l'univers et qu'elle ne faisait pas exception en ces lieux. Ce mouvement
n'avait peu être pour seul but que celui de nous faire prendre conscience
de notre état d'être. Sans mouvement, la vie et notre existence cesse
d'être. Le mouvement serait-il donc le prix à payer pour prétendre à
l'infini et à l'immortalité? Un bruit de petite cymbales et celle d'une
flûte harmonieuse la fit sortir de ses pensées philosophiques.

Elle se retourna et vit au loin, une procession de moines


bouddhistes s'approcher dans sa direction. Ceux-ci, au nombre d’une
cinquantaine, jouaient d'une flûte au son très rauque, accompagné par
celui de petites cymbales et de clochettes qu'ils agitaient avec la main.
D'autres égrenaient les billes d'un long mâlâ comportant cent huit
grains tout en récitant de long mantra ressemblant à une complainte
tourmentée. Quelques nonnes faisaient partie de la procession. Elles

Dialogues d’Outre-tombe
82

faisaient virevolter au bout d'une ficelle, une bille qui allait frapper un
petit tambour à deux peaux, alternant d'un côté et de l'autre afin de
tambouriner un son en continu. D'autres moines faisaient tournoyer un
petit moulin à prière de la grosseur d'un pamplemousse comportant sur
sa surface externe l'inscription en sanscrit du mantra de la compassion,
celui du Bodhisattva Avalokiteshvara.

Le petit groupe s'approchant davantage, elle commença à


distinguer des costumes très colorés et différents l'un de l'autre.
Certains portaient une robe jaune, d'autres, une robe d'un rouge très vif,
quelques-uns portaient une robe composée des deux couleurs, l'une
recouverte par l'autre, se terminant avec une écharpe de couleur or
enroulée autour du cou. Au centre du groupe, une dizaine de moines
nomades portaient une soutane de couleur unie, brun foncé,
généralement trouée, rapiécée et usée par le temps. Celle-ci laissait
parfois apparaître par endroit, la chair maigrit et les os de ces moines
errants, quêtant pour leurs survivances, avec pour seul bien, le bol du
mendiant. Ils reproduisaient ainsi dans leurs intégralités, la vie de leur
maître, le Bouddha historique. Cette procession disparate, se terminait
par des yogis hindous entièrement nus, complètement couverts de
cendre, symbolisant par là, le renoncement complet au monde. Ces
radicaux refusaient tout confort, couchaient à la belle étoile, se
nourrissaient exclusivement d'aumône et étaient strictement
végétariens. Toutes leurs journées étaient entièrement consacrées à la
Contemplation Divine, assit sous un arbre banian en posture de
méditation. Parfois, ils restaient assis ainsi, plusieurs journées d'affilées,
jeûnant et buvant à peine sous le chaud soleil de l'Inde. Parmi cette
branche très radicale, il en existe une autre encore plus stricte. Celle-ci
se nourrit exclusivement de graines et leurs pratiques méditatives
consistent à fixer intensément le soleil sans aucune autre protection que
leur foi envers leurs Dieux. Cette pratique demeure un mystère pour les
savants occidentaux qui n'arrivent pas à s'expliquer qu'aucune lésion ne
vient affecter leurs visions parfaites.

Une dizaine de mètres plus loin, suivait un autre groupe d'une


centaine de membres, habillés de grandes soutanes noires, blanches ou
grises. Plusieurs portaient un fanion symbole de leur foi où on
reconnaissait deux poissons entrecroisés, signe des premiers chrétiens.
Ce groupe était suivi par celui des orthodoxes, puis celui des Mormons,
puis les catholiques suivies des protestants, ensuite les juifs qui avaient
attachés sur leurs fronts des petites boîtes de cartons contenants des

Dialogues d’Outre-tombe
83

prières écrites, enfin apparurent le groupe très important des


musulmans. La procession ne se termina pas là. Toutes les sectes
diversifiées semé sur Terre et bien des religions aujourd'hui éteintes,
apparurent dans un seul groupe encore plus important.

Des chants aux sonorités grégoriennes s'élevaient de ces groupes


disparates et faisaient vibrer son être tout entier. Elle se rappela que sur
Terre, elle aimait bien cette musique de l'âme. Du tréfonds de son être
s'éleva une mélancolie teintée de la nostalgie du passé.

Sortant de sa mélancolie, elle vit au bout de cette procession un


groupe très coloré qui faisait penser aux premiers empires
pharaoniques, dans toutes leurs beautés et leurs créativités. Mélangé
parmi ce groupe, elle reconnut les sumériens et les phéniciens, des
empires aujourd'hui éteints. Était-ce les derniers vestiges de Babylone
qu'elle avait devant elle? Elle ne pouvait en être certaine.

Le premier groupe, celui des moines bouddhistes, arriva près de


la fontaine et commença alors à se diviser. Un géant à la peau cuivré,
vêtu seulement d'un pagne blanc, s'approcha près du gong de bronze,
saisit le marteau à forme ronde et se posta en sentinelle à droite de
celui-ci. Les yeux fermés, il semblait méditer en silence une prière
inconnue. Deux moines de taille normale, accoutrés de la même tenue
vestimentaire mais fortement musclés allèrent se placer face au tambour
japonais. Postés comme des sentinelles, ces gens de couleur noire
semblaient attendre un invisible signal. Dans leurs mains, chacun
portait deux immenses baguettes servant à battre le tambour.

Deux moine sortirent du groupe bouddhiste et allèrent se placer


en arrière des flûtes géantes. Ils portaient une robe safran et leurs têtes
étaient coiffées d'un étrange bonnet jaune en forme de pyramide à trois
faces. Chacun tenait, enroulé autour du poignet, un immense mâlâ
qu'ils égrenaient mécaniquement.

La suite de la procession se divisa en deux et prirent position sur


les cercles intérieurs près des trônes. Tous s'assirent en position du
tailleur, gardant le silence et méditant, la tête tournée vers le trône face
à eux.

Dialogues d’Outre-tombe
84

À sa droite, apparut un autre groupe qui chantait et psalmodiait


une mélodie et des mots inconnus d'elle. Des quatre points cardinaux
apparurent d'autres groupes encore plus importants.

Elle ne savait où porter son attention. Ces groupes semblaient


provenir de nulle-part et étaient de plus en plus étranges.

Avec une discipline monastique, tous ces groupes prenait place


sur l'un des cercles et gardait le silence. Cette chorégraphie avait
quelque chose de fascinant et laissait planer dans l'air l'attente d'un
événement d'une portée considérable.

Maintenant, toute la foule présente dans cette salle avait son


attention fixée vers ce centre magnétique irrésistible. Même les
nombreux dévots qui marchaient sous la mezzanine s'étaient arrêtés, le
regard dirigé vers le centre de la salle. Un plus petit groupe de
privilégié gravissait l'escalier donnant accès à la mezzanine.

Venant simultanément de toutes les directions à la fois,


apparurent des jeunes filles vêtus d'une grande robe blanche. Elle
prenaient tous place sur le cercle d'or entourant toute la scène complexe
des trônes et de la fontaine. Elle évalua le nombre de ces jeunes filles à
environ un millier où deux. Elles formèrent un cercle parfait séparant
ainsi la foule de ce Saint-Graal des trônes. Il était très difficile d'évaluer
cette foule immense. Cent mille, deux cent mille, peut être!

Soudainement, sans avertissement, le moine géant éleva sa


massue géante dans les airs et projeta celle-ci avec une force
herculéenne, directement sur le gong de bronze. Au contact de l'air, le
son sembla s'amplifier et projeta vers la voûte du plafond, des cercles
concentriques rougeâtres qui se fragmentèrent avec écho sur la paroi de
pierre de la voûte du plafond. Le son s'éteignit en produisant des
milliers de petits cercles de différentes couleurs.

Les deux moines noirs, firent travailler leurs muscles en


tambourinant avec force, le tambour japonais. D'un mouvement
frénétique mais parfaitement synchronisé, ils créèrent entre eux une
parfaite harmonie qui produisit une onde qu'elle pouvait apercevoir
visuellement. Celle-ci englobait horizontalement, tous ceux qui se
trouvaient sur son passage, les laissant avec l'impression étrange que
leurs atomes s'étaient tous volatilisés dans la pièce et s'étaient unis à

Dialogues d’Outre-tombe
85

celle de toutes les autres personnes présentes dans la salle. Elle avait
ressentie le même phénomène.

Le tambour japonais laissa la place aux gigantesques trompettes


tibétaines. Les sons rauques sortant de l'extrémité des trompettes
apparaissaient comme des petits nuages colorés qui s'élevèrent dans la
pièce. Ceux-ci semblaient animés d'une vie individuelle ayant leurs
propres personnalités. Cela était très étrange. Tel nuage identifié à telle
couleur prédominante, se dirigeait vers tel groupe. Un autre d'une autre
couleur se dirigeait vers un autre groupe. Ces nuages émettaient des
lueurs semblables à des feux follets, qui rendaient la salle et les gens,
féeriques et remplis de couleurs scintillantes.

 Comment cela était-il possible? Elle songea qu'elle était encore loin
de la fin de ses énigmes.

Les trompettes se turent et le silence reprit son droit de cité.

Alors, les moines bouddhistes du premier cercle intérieur,


entamèrent tous en chœur, le mantra de la connaissance, celui du
Seigneur Manjushri, bouddha de la Lumière Infinie. Après quelques
minutes de cette pratique, sortit de la foule en transe, un mendiant
enveloppé d'une robe grise, plus près de la loque que d'une soutane
monastique. Il traversa les sept cercles entourant le petit trône près de la
fontaine. Il prit place sur le trône, un grand sourire illuminant son
visage, puis contempla cette foule immense qui l'entourait. Quelques
fois, il semblait s'attarder à un visage ou a un groupe en particulier. Ce
manège dura un bon moment. Étrangement, chacun ressentait ce regard
comme ci celui-ci lui était destiné et tous se sentaient ainsi explorés au
plus profond de leur cœur, révélant ainsi ce qu'il y avait de plus intime
dans ce dernier refuge. Elle ressentit les mêmes effets que l'ensemble
des gens et en fut légèrement apeurée.

Le cœur. N'était-ce pas à cet endroit précis que plusieurs écoles


ésotériques avaient identifié un atome immortel, appelé par les
pratiquants du Vajrayana , la goutte blanche indestructible. Selon eux,
cet atome réside au centre du chakra du cœur, demeure principale de la
conscience qui se réincarne de vie en vie. Certains religieux l'appellent
âtman ou âme, et d'autres l'appellent, esprit ou l'esprit de l'homme.
Toute cette confusion n'est en réalité qu'affaire d'interprétation, et
parfois, une vaine tentative d'inculper une connaissance supérieure à

Dialogues d’Outre-tombe
86

celle du monde physique qui demeure enfermé dans ses concepts de


dualité et de relativité.

Elle regarda ce moine errant, bien calé dans le fond de son trône
de pierre et d'émeraude. Silencieusement, il évaluait cette foule
immense qui semblait attendre le retour de l'espoir, d'un événement qui
mettrait peut être fin à leurs souffrances. Ceci, elle le ressentait dans les
vibrations produites par son nouveau corps semblant fait de lumière
pur.

 Réfléchissant, elle se demanda: comment pourra-t-il se faire


entendre par toute cette foule?

Il y avait dans cette foule multiethnique une bonne centaine de


races différentes, parlant des langues et des dialectes différents.
Certains groupes semblaient même provenir d'un passé tellement
éloigné, que même leurs civilisations s'étaient éteinte avec leurs
langues. Elle estimait que son interrogation était amplement justifiée.

Bientôt, la réponse s'imposerait d'elle-même.

Le moine-errant se leva debout. Ensuite, il leva les bras au ciel,


les paumes des mains dirigées vers le haut, semblant implorer les Dieux
de lui venir en aide. A cet instant, une lumière dorée intense émergea de
ses mains. Celle-ci se concentra en un étroit rayon lumineux semblable
à celui d'un rayon laser, qui s'élança vers les cieux, s'évanouissant dans
l'infini de l'espace. Le rayon s'était évadé par une ouverture circulaire
situé au centre de la coupole centrale du plafond. C'était la première
fois qu'elle remarqua cette ouverture. Elle n'en fut pas surprise, étant
donné l'immensité de cette salle, où il était impossible de tout voir.

Un étrange phénomène débuta et amena une exclamation de


surprise parmi les participants. Des perles de lumières sortaient de nulle
part puis se dissolvaient dans le rayon d'or. Ces perles concentriques,
pas bien plus grosse qu'un petit pois, apparaissaient en groupe de
quelques centaines, manifestant différentes couleurs et disparaissant
aussi soudainement qu'elles étaient apparues. De son vivant, jamais elle
n'avait vu une chose aussi extraordinaire et énigmatique.

 C'est féerique, prodigieux, fantastique, qu'elle s'exclama!

Dialogues d’Outre-tombe
87

Alors, le moine baissa les bras et dirigea le rayon vers la foule,


tout en tournant lentement sur lui-même. De ses mains émergèrent des
milliers de perles lumineuses colorées qui s'élançaient vers les
spectateurs. Elle vit alors ces perles pénétrer dans le corps des
spectateurs par les différentes portes nommé chakra. Chacun de ces
chakras attiraient vers lui des perles ayant une couleur spécifique à
celui-ci.

Elle ne comprit pas le but final de cette opération, mais elle


ressentait que tout cela était une bénédiction provenant du monde des
Dieux et des êtres Saints.

Après cette démonstration de puissance semblable à un feu


d'artifice magique, le moine reprit son siège, prenant la pose yogique du
méditant, celle du vajra. Dos bien droit, tête légèrement penché vers
l'avant, yeux mis clos, jambes croisés sous les genoux, main droite dans
la paume de la main gauche, pouces joints ensembles, mains
positionnés à trois doigts au-dessous du nombril, cette position est la
posture idéale pour la méditation.

Suivant un bref instant de silence, le moine s'adressa à la foule.


Ses lèvres ne bougeaient point mais on entendait très distinctement ses
paroles de sagesse, toutes de douceur. Alors, elle sut que cela était une
forme supérieure de télépathie qui se jouait de la frontière des races et
des langues. Revenant de sa surprise, elle se concentra sur cet
enseignement mental.

 Bienvenue à vous tous, trépassés et disparus, des mondes de la


dualité et de l'illusion. En ce moment même, je vous apporte la
bénédiction de tous les Bouddhas et Êtres Saints, qui ont semé dans vos
cœurs des graines lumineuses de compassion et d'Amour véritable qui
n'exigent rien en retour. Puisse ce moment béni vous êtres bénéfique,
éliminer de votre cœur la souffrance et le désarroi et guider votre
courant de conscience vers une renaissance heureuse.

Nous allons débuter cet enseignement par la pratique sacré de la


méditation bouddhique, celle-là même qui était préconisée par notre
Maître à tous, le Bouddha historique Sâkyamuni.

 Nous pouvons commencer, déclara le moine après un instant de


recueillement bénéfique.

Dialogues d’Outre-tombe
88

A cet instant, un très vieux vieillard aux cheveux et à la barbe


blanche, se leva et se retourna face à la foule. Vêtu d'une longue robe
monastique rouge et safran il contrastait fortement sur les autres moines
au crâne rasé et imberbe, symbole de la renonciation au monde.
S'adressant à la foule, le vieillard débuta ainsi:
La méditation est la route qui mène vers l'éveil. Vous tous, qui
êtes désœuvrés, désemparés, égarés dans ce nouveau monde, faites le
premier pas vers la liberté, accédez au sentier méditatif.

Pendant un bref instant, il garda le silence afin d'être sûr que


chacun prendrait le temps de bien peser le poids de leur décision. Il
recommença l'enseignement par ces mots:
La méditation est la route qui mène vers l'éveil. Voici donc
comment débute ce pèlerinage sacré: assis par terre, les jambes
croisées sous votre bassin, vous exprimez ainsi l'unité de la vie et de la
mort, du samsara et du nirvana. Les jambes détendues, assurez-vous
que vous gardez le dos bien droit, comme une flèche s'élançant vers le
ciel. Soyez détendu, tout en restant bien droit. Votre maintien doit
exprimer, telle une montagne imposante, la stabilité inébranlable du
roc, la force naturelle. Sentez que votre tête repose sur votre cou, mais
ne soyez pas crispé. Toute votre posture doit être naturelle et éveiller
une source de joie et de confort. Soyez vigilant. Ne crispez aucun
muscle, surtout ceux des épaules et du cou. Détendez tous vos muscles
du visage, même ceux des yeux, de la langue et du cuir chevelu. Gardez
toujours le dos bien droit, ainsi le "prana" cette source de vie, circulera
plus aisément dans les canaux subtils de votre corps. Mettez vos mains
à plat, l'une dans l'autre, les pouces joints par les extrémités. Gardez
celles-ci, jointes juste au-dessus du nombril. Penchez très légèrement la
tête vers l'avant et gardez les yeux ouverts. Si vous avez tendance à
sommeiller, dirigez votre regard vers le haut. Si vous êtes agité, dirigez
celui-ci vers le bas. En position normale, regardez juste devant vous,
dans la ligne du nez, l’attention fixée dans le vide à environ une tête du
bout du nez. Restez hors focus et ne fixez pas votre attention sur celui-
ci. Entrouvrez légèrement la bouche et respirer par celle-ci. Ceci
favorise l'élimination naturelle des "souffles karmiques", producteurs
de pensées discursives qui créent des obstacles lors d'une méditation.
A la fin de votre méditation, ouvrez les yeux tout grands, regarder droit
devant vous, tout en demeurant calme et serein.

 Pourquoi faire tout cela, se demanda-t-elle mentalement?

Dialogues d’Outre-tombe
89

Le vieillard continua son enseignement:


Apprenez tous à méditer, car ceci est le plus grand don que vous
puissiez faire dans votre vie. Seule la méditation vous permettra de
retrouver votre vraie nature. Celle même qui vous guidera vers l'éveil,
but ultime de toute existence humaine.

Après une brève pause, il débuta la pratique de celle-ci:


Imaginez dans votre esprit, un lac entouré de belles montagnes
remplies d'arbres majestueux, entouré d'un généreux tapis de verdure.
L'air est rempli d'un parfum d'épinette et de sapin, aucun vent ne
trouble ce calme et cette paix majestueuse. L'eau du lac est calme et
aucune vague n'agite sa surface qui reflète sur celle-ci les montagnes
voisines. L'eau, transparente et claire, dévoile le fond marin avec ses
roches et ses plantes marines immobiles.

Soyez comme cette eau, comme ce lac. Soyez calme et détendue,


complètement détendue. N'agitez pas les vagues de votre esprit. Vos
pensées discursives sont comme des tempêtes, qui créent des vagues de
fond, agitant ainsi l'eau boueuse qui va masquer toute la transparence
et la clarté de ce fond marin, qui est la nature essentielle même, de
votre esprit.

Soyez vigilant, très vigilant, et détendez-vous.


Quelques soit la pensée qui s'élève, continuez à demeurer
vigilant et présent à vous même. N'agitez pas l'eau boueuse de votre
confusion. Revenez tout simplement à votre méditation.

Vigilance, vigilance, détente, vigilance, détente…

Rappelez-vous. L'esprit ressemble à un lac très clame et serein,


que trouble occasionnellement un vent-émotif ou une vague-pensée.
Ces vagues proviennent du lac. Elles sont sa nature même et elles
retourneront à ce même lac, s'évanouissant ainsi dans cette même
nature.

Soyez vigilant, mais ne retenez aucune pensée ou émotion


prisonnières. De votre esprit elles sont nées; à votre esprit, elles
retourneront. Soyez attentif et patientez. N'en doutez point! Elles
retourneront à leur nature essentielle, votre propre esprit. Elles sont
comme le vent; elles viennent et puis s'en vont. Ne vous attachez pas à

Dialogues d’Outre-tombe
90

elles. N'émettez aucune colère, aucune frustration envers elles. Ne les


nourrissez pas car elles enfanteront une vaste progéniture qui vous
harcèlera constamment. Observez-les, simplement, tels des nuages
passant temporairement dans le ciel de votre royaume.

Le but de la méditation n'est pas de contrôler les pensées mais


de les observer, réduisant ainsi leur cadence, augmentant du fait même,
l'intervalle entre chacune de leurs apparitions. Cet intervalle de paix et
de félicité est le but véritable de toute méditation sérieuse.

Débutons maintenant cette pratique millénaire:

Respirez calmement.
Expirez calmement.
Portez toute votre attention sur ce mouvement.
Inspirez … un intervalle sans action.
Expirez… un espace libre.
Inspirez…un espace vide.
Expirez…un espace vide.
Observez…soyez attentif.
Inspirez…un espace vide...expirez…
Respirez normalement, sans effort ni contrainte.
Inspirez…un espace vide…expirez…
Soyez vigilant.
Observez votre inspiration, observez l'intervalle, puis l'expiration…
Inspirez…un espace libre…
Expirez…un espace libre…inspirez…
Respirez normalement…naturellement…
Soyez conscient que vous inspirez…conscient de l'intervalle…expirez.
Si vous avez une longue respiration, soyez-en conscient.
Si vous avez une courte respiration, soyez-en conscient.
Observez le rythme de votre respiration…oubliez le reste…
Oubliez tout ce qui vous entoure.
Imaginez votre souffle dans l'espace de vérité.
Soyez calme et détendu.
Inspirez…un espace libre…expirez…
Fixez votre attention sur l'espace libre.
Demeurez en paix dans cet espace.
Inspirez…un espace libre…expirez…
Vous êtes cette inspiration…vous êtes cet espace vide…
Vous êtes cette expiration…

Dialogues d’Outre-tombe
91

La respiration et celui qui respire est Un…


Vous êtes ce souffle…
Demeurez dans cette paix…
Demeurez dans cette tranquillité et cette félicité…
Toute distraction a maintenant disparu…
Oubliez-vous complètement…
Perdez-vous dans cette méditation du souffle…
Soyez vigilant…
Soyez attentif…
Vivez le présent de cette méditation.
Aum, ah, hum…aum, ah, hum…aum, ah, hum.

Faites l'expérience de cette méditation autant de fois que vous le


désirez. Cette expérience vous apportera le calme, la joie et le bonheur
véritable avec le désir de demeurer dans cette paix. Le jour où vous
serez égaré complètement dans l'attention à votre respiration, le but
sera atteint et le "Nirvana" vous sera alors accessible. Toutefois, même
au début de votre apprentissage, vous serez récompensé, car votre
méditation vous aura rendu plus calme et réfléchi, plus paisible et
tranquille. Par la même occasion, vous aurez renforcé votre vigilance
par la prise de conscience et l'attention bénéfique.

Cette méditation par la respiration, appelé aussi " Vipassanǎ ",


veut dire "vision dans la nature des choses qui conduit à la complète
libération de l'esprit", et guide ses disciples vers le " Nirvâna " par la
réalisation de la Vérité Ultime. Lors d'une grande époque humaine,
2500 ans passés, cette pratique de méditation a permis l'éveil du
Bouddha historique, le Prince Gotama Siddhaharta, nommé aussi
Sâkyamuni afin d'identifier celui-ci au clan des Sâkya (lion).

Le vieillard fit une pause, avant de reprendre:

Comme vous pouvez le constater, cette pratique a déjà produite


des fruits remarquables et il ne tient qu'a vous d'en cueillir une
nouvelle récolte. Ce qu'un être humain a déjà fait, tous peuvent le faire
a déjà affirmé le Bouddha Sâkyamuni.

Le vieillard à la barbe blanche se tut. Il se recueillit silencieusement,


puis penchant la tête légèrement, il joignit les mains au niveau du cœur,

Dialogues d’Outre-tombe
92

signe de prière chez les bouddhistes du monde entier. Relevant la tête et


gardant les mains jointes, il reprit la parole:

Puisse cette méditation, éliminer votre souffrance et les causes


de cette souffrance. Puisiez-vous être libérés de la douleur, des causes
de cette douleur et de la confusion qui en résulte. Puisiez-vous trouver
le réconfort et la paix de l'esprit. Par le pouvoir et la vérité de cette
pratique, puisiez-vous obtenir le bonheur et les causes du bonheur,
contribuant par la même occasion, à l'éveil de tous les êtres qui
peuplent l'espace infini.

Aum, ah, hum…aum, ah, hum…aum, ah, hum.

Le vieillard reprit sa place en position assise, son regard tourné


vers le moine assis sur le trône.

Elle sortit de la torpeur où l'avait plongée cette méditation. Elle


se sentait bien, toute trace de panique, de désarroi et de confusion ayant
complètement disparus.

Le kali yuga.

Elle vit un autre moine se lever du premier cercle et s'


adresser directement au moine sur le trône.
 Ô noble moine. De mon vivant, j'ai étudié pendant toute une vie, des
textes védiques qui remonte à une très lointaine antiquité. Au début de
mon étude, j'ai traduit du sanskrit en langue européenne, plusieurs
textes des "Upanishad" ainsi que d'autres provenant des tantras.

Pourriez-vous, Ô noble moine-errant, expliquer ce qu'est le Kali


Yuga et son incidence en rapport avec notre époque actuelle. Lors de
mes études sacrées, ceux-ci ne firent qu'obscurcir ma compréhension
envers cette époque et cet âge des ténèbres qu'elle annonce. Sur mon lit
de mort, un ressentiment envers cette incompréhension à gravé dans
mon cœur, un sentiment de culpabilité qui me retient prisonnier dans ce
monde, qui n'en est pas un. Je vous implore Ô noble moine, d'éclaircir
cet énigme pour le bien de chaque être prisonnier dans l'entre-deux et
de favoriser ainsi leurs délivrances. Puisse Brahmane, étendre sur cette
assemblée, ses nombreuses bénédictions.

Dialogues d’Outre-tombe
93

Cet étrange personnage, un yogi hindou provenant d'une école


tantrique, se rassit en posture du lotus, reprenant dans sa main gauche,
la calotte d'un crâne humain et dans sa main droite, une flûte creusée
dans un fémur.

De son vivant, elle avait vu beaucoup de gens étrange car elle


demeura longtemps dans une grande ville. Cependant, celui-ci était
encore plus étrange que tout ce qu'elle avait connu. Selon elle,
transformer un crâne humain en bol de mendiant, mangeant et buvant
dedans, cela dépassait l'entendement. Faire une flûte avec un fémur
humain, cela aussi était inadmissible. Porter au cou un immense collier
fait d'os humain, ainsi que des bracelets aux chevilles et aux poignets
fait avec de plus petits os encore, cela était répugnant. Plus bizarre
encore, était cette tête de mort momifié qui avait été réduite à la taille
d'une balle de tennis et qu'il portait fièrement à son cou dénudé. Cette
tête portait encore des cheveux et les yeux étaient remplacés par des
perles polies. Un frisson la parcourut.

Elle sentit une vibration envahir son esprit. Elle sut immédiatement
que le moine-errant allait répondre à cette étrange question.

Le moine-errant débuta par ces mots:

 Ô noble bhikkhus qui avez côtoyé la mort, dormit tant de nuits dans
les cimetières et passé tant de jours avec des cadavres que vous avez
analysés, disséqués. Comment avez-vous ignoré une vérité pourtant si
simple et si élémentaire? Votre vision est excellente, pourtant vous êtes
aveugle. Même votre ouïe vous a induit en erreur. Vous entendez hurler
les loups et les chacals, mais vous n'entendez point la symphonie des
sphères qui existe depuis l'aube des temps.
 En vérité. En vérité, je vous le dis! Vous avez des yeux pour voir et
des oreilles pour entendre. Ô bhikkhus, ceci est la réponse à votre
interrogation!

Se retournant vers la foule en ignorant le yogi, il reprit:

 Maintenant, la curiosité a été éveillé chez tous les participants,


alors, écoutez ces paroles prophétiques provenant d'un autre âge, d'une
autre époque, mais concernant surtout votre époque, votre civilisation.

Dialogues d’Outre-tombe
94

 Le Kali Yuga fut une époque parmi tant d'autres, sur le grand
sablier cosmique qu'est la vie. On appelle cette époque, un âge
cosmique, car cela s'est passé il y a très longtemps et la durée de celle-
ci est colossal, comparé à celle de votre civilisation. Dans des textes
très anciens, si anciens que le mot "année" n'existait pas encore, on
décrivit l'évolution d'une étoile, de ses planètes, et particulièrement
celle qui hébergeait une humanité. Cette connaissance était
emmagasinée dans des livres indestructibles se trouvant dans un autre
univers, un autre plan de la conscience, accessible uniquement à des
initiés. La longue épopée de cette étoile et de sa planète habitée avait
été divisée en cinq âges précis.

Une longue période s'écoula avant qu'une civilisation semblable


à la votre, physiquement et psychiquement, s'épanouisse sur cette Terre.

 Cette civilisation, aujourd'hui éteinte, avait compilé ces écrits dans


des archives importantes. Afin d'exprimer ce savoir devant leur peuple,
ces grands prêtres firent édifier à cette gloire, une immense statue qui
symbolisait toute cette connaissance. Posé à cheval au dessus d'un
fleuve donnant accès aux palais royaux, cette statue à forme humaine
avait une tête qui était faite entièrement d'or. Le tronc était d'argent, le
bassin était de bronze, les jambes étaient en fer et les pieds étaient en
argile. Celle-ci, symbolisait donc les cinq époques de l'humanité, en
partant du haut vers le bas.
 L'âge d'or de l'humanité solaire à été la plus heureuse que celle-ci
n’ait jamais vécue. Toutes les conditions étaient réunies afin de
favoriser l'éveil et l'illumination véritable des humains. Durant cette
époque, les gens vivaient dans des corps qui étaient fait d'une matière
beaucoup plus subtile et cette civilisation dura un temps qu'il est
difficile à imaginer pour votre époque.
 Le deuxième âge, celui de l'argent, en était encore un de grande
bénédiction, de bonheur et de félicité encore très proche de l'âge d'or.
Il n'existait aucune société organisée telle que celle que vous vivez
actuellement, car les besoins n'existant pas, cela ne s'avérait donc pas
nécessaire. Les gens possédaient tous des pouvoirs égaux, que vous
nommez aujourd'hui; magie. A de très rare exception, on découvre
encore quelques uns de ces pouvoirs sur votre monde. Les pratiquants
du yoga appellent ceux-ci des siddhis, les occidentaux, des pouvoirs
supranormaux. Certains de ces pouvoirs sont actuellement
complètement disparus de votre époque. Parmi ceux qui restent des
siddhis, mentionnons: le contrôle de la matière et de sa mutation; vols

Dialogues d’Outre-tombe
95

dans les airs; passage à travers la matière; se rendre invisible aux


autres; réduire sa taille jusqu'à la grosseur d'une atome; augmenter sa
taille à trois fois sa taille normale; communiquer par la pensée, des
idées ou des émotions; exclure toute maladie ou tare physique;
transférer sa conscience dans n'importe lequel matière inerte ou
animée; voyage intersidéral par la vision de la pensée; voir les autres
mondes et ses habitants par la clairvoyance ou la clairaudience;
dupliquer son corps à plus de cent exemplaires faisant une tâche ou un
discours différent dans différent endroit; fusionner avec des états de
conscience différent, allant de celle de la fourmis à celui d'un soleil en
passant par les planètes, la limite étant le système solaire terrestre; la
mémoire d'un seul individu pouvait contenir l'histoire complète de la
civilisation humaine, l'écriture était une chose complètement inutile.
Cette époque dura des centaines de milliers d'années.
 La troisième époque, celle de bronze, fut le commencement de la
dégradation qui fut très rapide. La durée de vie normale chuta
dramatiquement à mille ans. La mémoire diminua grandement et l'on
commença à inventer des méthodes afin de pouvoir se souvenir. Les
cordes de couleurs noués de l'époque Incaïque est un résidu de ces
techniques. Tous les pouvoirs "siddhiques" s'estompèrent et l'on
commença à voir une dichotomie entre différent individus. Celle-ci créa
des sentiments nouveaux chez quelques personnes. Ces sentiments
étaient complètement inconnus pour l'époque: jalousie, envie,
frustration, rancune…
 Le quatrième âge, celle de fer, fut celle d'une dégradation encore
plus rapide se rapprochant encore plus de notre époque. L'espérance
de vie diminua encore. Les pouvoirs se firent encore plus rares. Il était
commun de voir des enfants venir au monde et ne possédant aucun
pouvoir, ne pouvant même plus communiquer avec leurs parents. On
suppléa le manque de pouvoir par des machines et une technologie qui
était une extension des sens humains et de leurs forces. La technologie
matérielle accouplée aux pouvoirs mentaux fit des miracles. Malgré
cela, cet âge, comparé à la première, était une véritable descente aux
enfers. Le corps humain était de plus en plus impur. Les maladies et les
tares humaines firent leurs apparitions. L'immoralité, le besoin du
pouvoir et les guerres apparurent à la fin de cette époque. La dernière
grande civilisation de cette époque poussèrent la technologie dans ses
derniers retranchements et déclenchèrent une série de catastrophe
planétaire qui les anéantirent presque tous. Votre civilisation
matérialiste découle des vestiges de cette époque et n'en est pas une de
progrès mais d'une décadence qui s'accélère encore et qui marquera la

Dialogues d’Outre-tombe
96

fin de ce monde afin que renaisse l'enfant nouveau qui annoncera un


nouvel âge cosmique, un nouveau cycle.
 Actuellement, vous êtes à la frontière des deux âges, la fin de celle
du fer et le début de l'argile, que l’on nomme Kali Yuga. Cette âge
représente bien votre époque, un géant technologique avec des pieds en
argiles et qui risque de s'écrouler à chaque instant, s'il manque de
prudence. La fondation religieuse étant chaotique, celle de la moralité
inexistante, celle du pouvoir et de l'administration aux mains des
marchands de la mondialisation sans scrupules, celui du maintiens de
l'ordre aux mains de militaires qui font leurs propres lois et
anéantissent sans scrupules leurs propres citoyens ne laisse-t-il pas
présager la catastrophe qui est toute proche?
 Dans la Bhagavad-Gǐtǎ, de l'épopée du Mahǎbhǎrata, on décrit le
Kali Yuga, comme signifiant "La Grande Prostituée". Ainsi, cet âge
serait donc celui de la grande prostitution. Regardez autour de vous!
Analyser avec discernement. Soupeser les faits. Qu'est-ce que vous
voyez?
 Plus personne aujourd'hui n'a le sens de l'honneur. La chevalerie
n'existe plus qu'au cinéma. On a institutionnalisé et commercialisé à
grande échelle la prostitution. Elle a changé son appellation par celui
de; publicité, marketing, mise en marché. On se prostitue pour avoir
plus d'argent, pour acquérir gloire et honneur sans l'avoir mérité. Les
sportifs se prostituent pour acquérir médailles et trophées, et se
convaincre ainsi qu'ils ont eu raison de consacrer toute une vie à un
seul but égoïsme et dérisoire. Le sport lui-même se prostitue afin
d'avoir des commanditaires pour subvenir à ses besoins financiers. Les
commanditaires se prostituent en affichant des produits mauvais pour
la santé (cigarette, boissons alcooliques) pour tromper ainsi les jeunes
consommateurs incrédules et non avertie. Les dirigeants politiques se
prostituent pour être reconnus, pour obtenir des renseignements
privilégiés afin de s'enrichir et pour être reconnus publiquement afin
d'excuser leur manque de connaissance, d'inaptitudes et de mauvaise
administration. Les policiers se prostituent afin d'excuser les injustices
répressives dont ils sont les auteurs. Les avocats de la défense se
prostituent en défendant celui qu'il sait coupable pour obtenir ainsi des
tarifs monétaires important et se faire une clientèle. Les avocats de la
couronne se prostituent pour devenir avocat de la défense afin d'avoir
leur pratique privé et les avantages financiers qui en découlent. Les
juges se prostituent pour devenir sénateurs ou ambassadeurs à la fin de
leur carrière. Les vedettes de l'écran se prostituent dès leur première
notoriété publique en faisant des annonces publicitaires pour des

Dialogues d’Outre-tombe
97

produits qui généralement ils n'utilisent même pas. Les étudiantes


dansent nues dans des clubs de nuit afin de payer leurs études. Les
enfants se prostituent en faisant chanter leurs parents pour avoir des
patins à roues alignés ou des espadrilles Adidas. Les étudiants se
prostituent dans des compétitions agressives de performances afin de se
créer une place privilégié pour l'emploi. L'église se prostitue en
changeant ses rituels et dogmes selon les goûts de l'époque et des
paroissiens. Afin d'attirer plus de monde à l'église, elle autorise des
orchestres "rock" en plein service religieux, réduit la longueur de ceux-
ci afin de plaire aux nouveaux fidèles impatients. Anciennement, la
messe était un acte magique qui manipulait des forces dans l'invisible;
aujourd'hui, elle n'est plus que coquille vide et spectacle mondain.
L'épouse se prostitue avec son mari afin de combler ses besoins
d'insécurité. Les Généraux se prostituent en autorisant la création
d'armes inutiles. Les savants et les ingénieurs se prostituent en
travaillant pour l'armée et les industries d'armes à destructions
massives afin d'acquérir gloire, notoriété et richesse. Les députés et
candidats se prostituent afin d'avoir plus de votes. Pour ce faire,
promesse électorales, mensonges à répétitions et manipulation de
l'ignorance des gens sont la norme. Le cultivateur se prostitue en
exploitant sa terre avec des produits chimiques afin d'en améliorer le
rendement à l'hectare pour faire plus d'argent afin d'acheter encore
d'autres terre qu'il surexploitera davantage. Les gouvernements se
prostituent en imposant des impôts et des taxes indirectes, sous le faux
prétexte du développement social, alors qu'en réalité, tout cela c'est
avant tout pour leur propre bien être et celui de leurs bienfaiteurs
financiers qui n'auront pas d'augmentation de taxe. Comme si ce
n’étais pas assez, il existe encore les évasions fiscales de tout genre et
les subventions généreuses. L'artiste se prostitue pour faire triompher
son ego démesuré et son compte en Banque. L'art moderne n'est plus
qu'une vague fumisterie commerciale manipulé par les propriétaires de
galerie, des musées, des critiques artistiques, tout ceci avec l'accord
tacite des artistes. Les commerçants et les industriels se prostituent à
une échelle tellement grande, qu'une vaste bibliothèque n'arriverait pas
à décrire toutes les magouilles et malversations dont ils sont l'auteur.
La classe des marchands sont en affaire pour faire triompher le Dieu
du profit qu’exigent leurs actionnaires. Aucune morale n'arrive à les
faire changer d'objectif. Même l'assassinat alimentaire d'une nation
n'arrive pas à les vaincre; MacDonald et ses bigMacs qui sont une
véritable bombe de gras pour les artères, Kellogs et ses imitations
chimiques de céréales, Burger King, Harvey's, Colonel Sanders et sa

Dialogues d’Outre-tombe
98

friture grasse à cholestérol, Catelli et pâtes sans aucune valeur


nutritive, St-Lawrence Sugar et son sucre blanc raffiné, véritable
bombe chimique pour le corps, Seegrams et ses alcools légalement
fabriqués mais qui sont plus destructeurs que toutes les drogues
illégales vendues sous le manteau. On pourrait continuer avec les
poulets aux hormones, la vache folle, les fruits radiés pour les
conserver plus longtemps, les ampoules fluo-compactes et les
cellulaires mains libre aux ondes électromagnétiques causant le
cancer, etc. Rien n'arrête l'appétit monstrueux de ces marchands
affamés de profit. Même, si à petit feu, ils empoisonnent une nation;
qu'a cela ne tienne, ils produiront des médicaments coûteux afin de
s'enrichir davantage.

Des exemples comme ceux-ci, je pourrais tellement vous en


donner, que vous risqueriez d'atteindre l'éveil avant même que j'aie
terminé.

Un immense éclat de rire secoua la foule, ressemblant à un


roulement de tambour militaire.

Elle rit aussi, avec vigueur et sincérité.

Le moine-errant continua:
 Maintenant, je vais vous traduire un texte très ancien, provenant par
voie orale, de l'âge de fer. Des passages de ce texte ont été interprétés
dans la Bhagavan Gǐtǎ. L'auteur de ce texte disait sur lui-même qu'il
était un être libéré qui avait connaissance des trois temps, c'est à dire
du passé du présent et du futur. Ce récit débute ainsi:
 Ô très noble Roi, Empereur du grand Royaume, par la force
des trois temps, chaque jour voit s'accentuer le déclin de la véracité, de
la spiritualité, de la compassion, de la clémence, de la durée de vie, de
la force physique et mentale, de la mémoire.
Au cours de l'âge de fer aux pieds d'argile, on jugera de la
valeur et de la position sociale d'un homme selon sa richesse et non
selon ses qualités morales ou spirituelles. Les principes religieux et la
justice humaine devront se soumettre à la puissance de l'argent.
L'homme ne vivra plus que pour remplir son estomac d'aliments
dégradés, de boissons enivrantes et de désirs refoulés, espérant
toujours en retirer un plaisir sensuel de plus en plus grand.
Le mariage ne sera fondé que sur une affection passagère et ce
mariage restera uni tant que durera l'attrait sexuel.

Dialogues d’Outre-tombe
99

Pour réussir dans les affaires, il faudra mentir à autrui, le but


justifiant la démarche.
Les pauvres n'auront aucun droit à la justice, s'ils n'ont pas
d'argent. Par contre, le beau parleur sera décrété crédible et non
coupable.
Ne pas vivre dans l'opulence sera un déshonneur et les
orgueilleux se feront passer pour des êtres pieux.
Le mariage reposera sur un accord commercial et superficiel et
se résumera à quelques feuilles de papier.
L'homme se trouvera très beau avec les cheveux longs et toute
déclaration audacieuse sera acceptée comme parole de vérité absolue.
L'homme qui assumera la charge d'une famille sera considéré
comme un être d'exception et l'on calculera sa piété selon la réputation
qu'il aura atteinte dans la société.
Ces canailles sans scrupules déguisées en fonctionnaires de
l'état oppresseront tant les citoyens que ces derniers abandonneront
leurs biens et la ville pour se réfugier en campagne.
Le suicide sera devenu une chose banale, car le peuple aura
perdu tout espoir.
Les mariages dureront le temps d'un feu de paille et les
discordes se régleront dans la violence.
Le fils reniera son père. La mère reniera ses enfants. La famille
n'existera qu'en apparence. Ce sera chacun pour soi.
Trop attaché aux plaisirs des sens, à la richesse et à la gloire,
égarée par ses désirs, ce peuple ne connaîtra jamais le privilège de
servir le Seigneur Suprême avec amour et dévotion.
La nature humaine ne s'obtient qu'après de nombreuses et
douloureuses renaissances en différents mondes, et bien
qu'impermanentes, elles présentent les plus grands avantages. Aussi,
l'homme intelligent et sobre devrait-il s'attacher à remplir sur-le-champ
sa mission et tirer profit de cette vie avant que ne survienne à nouveau
la mort. Il ne devrait pas s'adonner aux plaisirs des sens, accessibles à
tous et en tout lieux.
Réveillez-vous! Comprenez le privilège dont vous bénéficiez de
par votre condition humaine. Les sages ont révélé que le sentier qui
mène à la réalisation spirituelle est étroit, difficile d'accès, et tranchant
comme un sabre.
Rappelez-vous! Ceux que gouvernent la vertu et la sagesse peu
à peu s'élèvent vers les mondes supérieurs, ceux que dominent le désir
et la passion, demeurent sur la Terre, et ceux qu'enveloppent

Dialogues d’Outre-tombe
100

l'ignorance et la colère renaissent dans les mondes inférieurs. Tel est la


grande loi Karmique.
L'éblouissante lumière de l'Absolu impersonnel brille même au
plus profond de la nuit, illuminent toute existence matérielle et
spirituelle. Comprend cela ô disciple vertueux.

Le moine-errant se tut, penchant légèrement la tête vers l'avant,


semblant se replonger dans ses réflexions d'un autre âge. Souriant en se
relevant, il s'adressa de nouveau à la foule silencieuse.

 Comme vous pouvez le voir, ces textes prophétiques composés il y a


plusieurs milliers d'années s'adressent particulièrement à votre époque.
Ils concernent aussi les derniers arrivants dans le monde du Bardo,
l'entre-deux comme certains disent. Aujourd'hui, les gens n'ont plus de
mémoire et ont tendance à oublier facilement. On observe également
une diminution de la force physique chez la plupart des hommes de
votre époque. Pensez seulement à vos grand-parents, à vos ancêtres qui
ont colonisé votre pays sauvages. Rappelez-vous Samson dans votre
histoire biblique.
A votre époque, il n'est plus question de religion car cela
n'intéresse plus personne. Partout, les temples et les églises sont fermés
ou bien transformé en condominium, en restaurants ou en commerce
lucratif. Le Dieu de la richesse à remplacé celui de l'Amour. L'espoir,
ce n'est plus de sauver son âme, d'atteindre le Nirvana ou la Grande
Béatitude. C'est plutôt de gagner à la SuperLoto ou bien au Casino.
Occidentaux, n'ayez crainte. Ce n'est pas mieux en Orient. Même dans
un pays aussi religieux que l'Inde, des petits temples loin des circuits
touristiques, ferment leurs portes et ne servent plus que d'abris pour les
chiens abandonnés.
Autrefois, un homme se valorisait en pardonnant une insulte ou
un affront. De nos jours, on se dispute constamment pour des futilités
banales et on en vient souvent aux poings. Sur ce point, il n'y a pas
grande différence entre les hommes et les femmes. Pour une fois, dans
cet exemple, l'égalité existe.
Triste réalité que cette société ignorant la valeur du pardon et
de la compassion. Hier, la clémence était signe de chevalerie et de
noblesse. Aujourd'hui, elle est le symbole de la faiblesse. Ne voit-on pas
à l'aube du troisième millénaire le Gouverneur de l'état du Texas,
refuser continuellement la grâce aux condamnés à mort. Depuis 42 ans,
un seul condamné à mort à eu droit à la grâce de l'état et il à même

Dialogues d’Outre-tombe
101

fallu l'intervention personnelle du président américain afin que cette


grâce soit accordés.
Dans les grandes villes surpeuplées, partout de par le monde,
on assassine dans la rue et personne n'ose intervenir, le mot d'ordre
étant "mêle-toi de tes affaires". Le civisme des premières sociétés
grecques à complètement disparu.

Le moine errant garda un instant de silence, puis reprit:


De nos jours, avec de l'argent, on peut tout obtenir, même le
respect d'autrui, peu importe la façon dont ils ont acquis cette richesse.
Il n'est plus question de juger de la valeur d'un homme selon sa
conduite, sa culture ou son éducation. Aujourd'hui, tout cela a été
balayé d'un simple revers de la main. Traditionnellement, l'individu
était honoré parce qu'il avait la connaissance de la réalité spirituelle
suprême.
On pourra être un homme très ordinaire et se faire proclamer
Saint Homme, même en l'absence de toute qualité spirituelle. Il suffira
d'y mettre le prix et de jouir d'une certaine influence dans la pyramide
du pouvoir. Aujourd'hui, la pauvreté est considérée comme une honte et
un déshonneur. Il est loin le temps où des moines en recherche d'absolu
quêtaient pour leurs subsistances et les gens donnaient avec générosité,
respectant ce noble but.
Pas d'argent, pas de Justice, c'est la règle qui domine! Pour que
les jugements soient en leur faveur, il suffit d'avoir de l'argent et de se
payer de bons défenseurs. L'État ne peut compétionner contre ces
brillants avocats. Les coupures et les restrictions budgétaires font que
les meilleurs juristes vont du côté des criminels et non de la justice.
Curieux paradoxe que celui de l'administration judiciaire encourageant
l'injustice à outrance.
Quant aux beaux parleurs et autres artistes du mensonge, peu
importe ce qu'ils racontent, on les considère comme de grands érudits,
même si la majorité des gens ne comprennent rien à ce qu'ils disent.
Peu importe, leurs beaux discours superficiels feront d'eux des
messagers de la vérité et de futurs gourous spirituels possédant de
nombreux disciples et dévots.
Avoir une femme et des enfants constituera un tel fardeau
financier que l'on voudra même plus se marier, de peur de ne pouvoir
subvenir à leur subsistance.
L'on a instauré la démocratie en coupant la tête de la Royauté
mais, l'on a éliminé par la même occasion le poste de capitaine du
navire. Actuellement, ce rafiot prend eau de toutes parts, n'ayant nul

Dialogues d’Outre-tombe
102

port d'attache. Il se dirige vers nulle part, faute d'avoir un capitaine à


sa barre. De nos jours, n'importe qui peut devenir chef d'état, donc
capitaine de ce navire en perdition, s’il parvient à obtenir assez de
votes, peu importe la façon dont il les obtient.
Les politiciens de notre époque sont pour la plupart des
opportunistes ambitieux ayant pour seul soucis, d'exploiter les gens et
de s'enrichir à leurs dépends. Chaque année, les impôts et les taxes
sont de plus en plus élevés et les citoyens harcelés veulent tous quitter
la vie familiale afin de se réfugier à la campagne, loin de la ville et de
ses tracas.
Le mariage repose aujourd'hui sur un attrait physique mutuel et
une telle union amène fréquemment le désaccord et l'insatisfaction. Ces
mariages ne reposant sur aucun dialogue profond ne durent pas et
généralement, dans la même année, la demande de divorce est faite. Un
jour l'on s'aime, le lendemain on se déteste. Alors, on se met à la
recherche d'un meilleur conjoint. Triste vérité, que celle de notre
société de consommation produisant un article jetable après usage,
d’un sacrement sacré millénaire, celui du mariage. Dans l'antiquité, on
consultait un astrologue afin de calculer la carte du ciel de notre
destiné. Celle-ci révélait le passé, présent et l'avenir en dévoilant la
compatibilité harmonique du couple, mettant ainsi le plus de chances
possibles pour le succès de cette union. Traditionnellement, les
astrologues n'étaient pas les charlatans et les vendeurs d'espoir et
d'illusion que l'on rencontre partout aujourd'hui. C'était de véritables
savants emplis d'une sagesse et d'une connaissance orale qui se perdait
au fin fond des âges de l'humanité. Ainsi, les futurs époux connaissaient
d'avance les défis qu'auraient à relever cette union et la responsabilité
sociale que celle-ci engageait. Mutuellement, ils pouvaient ainsi
parfaire leur évolution spirituelle qu'ils laissaient en héritage à leurs
descendances. Aujourd'hui, ce sens du devoir et du sacré a été
complètement annihilé par la mesquinerie de la personnalité et la
vision étroite de l'attrait sexuel, superficiel et volatile. Tel un feu de
paille, celui-ci consume graduellement ce qui lui sert de combustible.

Le moine errant soupira longuement avant de reprendre la parole:


Toutes les qualités qui font de l'être humain une créature
merveilleuse et irremplaçable diminuent progressivement et
rapidement. Ce fait nous rappelle donc, que l'âge du Kali Yuga
progresse sans cesse, de façon inquiétante en cette fin du deuxième
millénaire.

Dialogues d’Outre-tombe
103

Ce géant au pied d'argile s'écroulera-t-il en ce début du


nouveau millénaire, mettant ainsi fin à votre civilisation décadente?
Cela je l'ignore! Le Kali Yuga est un océan où règnent en Maître
l'indifférence, l'orgueil démesuré, la jalousie, la convoitise, l'avarice, la
haine et la peur et où il est très difficile de surmonter ses vices tout
comme il serait vain pour un nageur émérite de tenter de traverser
l'océan à la nage.
Voilà ma réponse sur cet âge sombre et ténébreux dont vous
êtes tous prisonniers. J'espère que cette brève réponse aura su éclairer
le pèlerin qui sommeille en vous tous. Nous allons maintenant faire une
méditation avant de passer à l'étape suivante:

Le moine-errant se leva face à la foule et joignit les mains en position


de prière. Il éleva celle-ci au-dessus de sa tête en prononçant
Aum..mmmm…puis, les abaissant au devant de ses yeux, il dit je prends
refuge dans le Bouddha, et abaissant les mains de nouveau, face à la
gorge, il prononça je prend refuge dans la Dharma, et finissant les
mains encore jointes devant le cœur, il dit je prend refuge dans le
Sangha. Déliant les mains jointes, il s'agenouilla au sol et pencha la
tête jusqu'à ce que son front touche le sol. Intérieurement, il murmurait
aum, ah, hum…aum, ah, hum…aum, ah, hum…enfin, il se releva. Il
refit ce salut bouddhiste par trois fois avant de reprendre sa position sur
le trône royal.

Gardant un instant de silence méditatif, il s'adressa de nouveau à la


foule immense:
Nous allons reprendre la méditation de la respiration pendant
environ un moment. Par la suite, je terminerai cette méditation par la
récitation du mantra de Vajrasattva. On surnomme aussi ce mantra,
celui des cents syllabes ou des cent divinités paisibles ou courroucées.
Ce mantra très puissant, vous purifiera de tout votre karma négatif et
attirera sur vous la bénédiction de tous les bouddhas et des divinités
accompagnant ceux-ci.

Le moine-errant ferma de moitié ses yeux, pencha légèrement la tête


vers l'avant et se plongea dans une profonde méditation. Après un
temps indéterminé, il débuta par ces mots:
Je souhaite à tous, le chemin de l'éveil et de la délivrance à
travers les méandres du Bardo. Puissent les déités paisibles et
courroucées vous guider vers un royaume pur, vers une renaissance
heureuse, qui vous permettra de cheminer sur le sentier de la vraie

Dialogues d’Outre-tombe
104

liberté. Celle de la délivrance des multiples renaissances dans le


Samsara. Puissent tous les Bouddhas et êtres saints, vous assister dans
ce pèlerinage et répandre sur vous tous, leurs bénédictions et leurs
puissances.

Le moine se tut un bref instant et avec une voix rauque, il reprit:


Om ah hum, benza satto, samaya manou palaya, benza satto,
tenopa tishta, dridho me bhava, soutokayo me bhava, soupokayo me
bhava, anourakto me bhava, sarva siddhi me pravatcha, sarva karma
soutsa me, tsittam shri yang kourou, houng, ha ha ha ha ho, bhagavan
sarva tathagata, benza ma me mountsa, benzi bhava maha, samaya
satto ah….

Il répéta lentement, mais sans aucune hésitation, cent huit fois ce


mantra sur le même ton monocorde, semblant nullement se fatiguer. Par
la suite, il sembla se retourner sur lui-même, contemplant ses propres
pensées et l'espace de vacuité entre elles. Il semblait avoir
complètement oublié l'immense foule qui l'entourait, n’étant nullement
concerné par ce qui s'y passait.

Le Bodhisattva Manjushri
Un silence sacré continuait de planer sur cette foule immense,
générant ainsi un respect grandissant pour cet enseignement spirituel
qui sortait de l'ordinaire.

Un autre énorme coup de gong retentit dans la salle, produisant


encore des cercles lumineux qui allaient se perdre sur le rivage des
murs de cette enceinte disproportionnée. Six coups de gong suivirent,
ayant chacun une autre tonalité qui générait alors des cercles de couleur
différente. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel planèrent ainsi au-dessus
de la foule, accomplissant un ballet aérien mystérieux qui inondait toute
la foule d'une lumière radieuse et calmante. Celle-ci était en extase
devant cette pluie de bénédictions.

Aussitôt que les cercles lumineux s'évanouirent, un nouveau son


rauque et monocorde se fit entendre. C'était un nouveau mantra qui
s'élevait du centre de la pièce, tout près du trône gigantesque qui en
imposait par sa prestance. Le son du mantra allait en s'amplifiant,
emplissant toute la salle d'un écho cabalistique.

Dialogues d’Outre-tombe
105

Elle commença lentement à en distinguer les paroles:


Om, ah, rha, pa, tsa, na, di, di, di, di…Om, ah, rha, pa, tsa, na,
di, di, di, di…les di était murmurés jusqu'à ce qu'ils deviennent
imperceptibles. Alors, un nouveau mantra renaissait fortement et
distinctement, tel le grondement d'un coup de tonnerre. D'un coin de la
salle qui se perdait dans le lointain, elle commença à distinguer une
lumière blanche comme le cristal, plus aveuglante que le soleil mais
douce et non agressante. Par après, elle vit cette lumière s'élever dans
l'espace et planer en silence au-dessus de la foule immense. Parfois, elle
voyait des rayons lumineux de couleur dorée émerger de cette sphère
lumineuse et se perdre parmi cette foule éparse.

La sphère lumineuse s'approchait de plus en plus du centre de la


salle. Elle commença à distinguer une silhouette humaine au centre de
cette boule lumineuse transparente. Étonné, elle remarqua que cette
silhouette fantastique était un être indicible, assis en tailleur dans la
posture de méditation, volant ainsi librement dans l'espace, contredisant
ainsi toute les lois de la physique. L'être volant semblait se diriger
lentement vers le trône gigantesque.

Maintenant que sa curiosité était bien éveillée, elle examina


avec plus d'attention le parcours que suivait celui-ci. Elle n'en doutait
plus! C'était bien vers la direction du trône gigantesque, situé à la droite
de la fontaine de feu vers lequel se dirigeait cette sphère ineffable.

Elle en fut soulagée, mais elle ne comprit pas pourquoi!

Elle était encore loin de son lot de surprises. L'extraordinaire et le


fantastique faisait maintenant parti de son quotidien dans cet univers
étrange.

La sphère lumineuse sembla planer avec hésitation au-dessus du


trône gigantesque, puis, elle entreprit une descente en douceur vers
celui-ci. Pendant combien de minutes, combien d'heures? Elle ne
saurait le dire, ayant totalement perdu la notion du temps.

Lentement, la transparence de la sphère diminua et ses


particules lumineuses s'évanouirent dans l'espace environnant. Tels des
nuages s'éparpillant au vent, et révélant le fond bleu du ciel solitaire,
elle entrevit plus distinctement l'être fantastique. Seule subsistait une
intense lumière dorée entourant la tête de l'inconnu d'ou s'évadait

Dialogues d’Outre-tombe
106

parfois des particules lumineuses de différentes couleurs qui


s'évanouissaient presque aussitôt dans le néant.

Lentement, elle examina les traits de cet être étrange aux formes
idéalement proportionnées. Jamais…jamais de toute sa vie, elle n'avait
vu une personne aussi belle, de corps et d'esprit.

 Mon Dieu, comme elle se sentait petite devant cet être céleste,
pensa-t-elle.

Elle émit un faible soupir.

L'être lumineux, d'ou émanait de son corps un halo aux couleurs


d'arc-en-ciel était étrangement habillé. Il portait une robe en soie rouge
vif, ornée de coutures d'or serties de pierres précieuses. Cette robe
indiquait que celui-ci était de sang royal. Sur sa poitrine, elle distingua
clairement un chapelet composé d'os humains, de petits crânes
d'animaux sertis de plumes d'oiseaux de couleurs très voyantes. Sous ce
chapelet, elle entrevoyait une longue écharpe éblouissante qui
disparaissait derrière l'épaule gauche. Ce qui l'a surprenait dans cette
écharpe, c'était qu'elle était composée de milliers d'écailles de poissons
argentées qui reflétaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Cela
produisait une beauté féerique qui fit une grande impression sur elle.
De son vivant, elle avait toujours été fascinée par la beauté des bijoux
et des pierres précieuses.

Dans sa main droite, l'être fantastique tenait une épée imposante


à double tranchant, ressemblant beaucoup à celle des Viking du
millénaire précédent. Cette épée fantastique produisait, lorsqu'elle était
bougée, des flammes bleues, rouges et blanches qui s'en échappaient et
semblait nullement déranger son porteur. Dans sa main gauche, il
portait un livre tibétains fait de peau de yak et de papier de riz. La
couverture était faite de cuir repoussé recouvert par de la dorure d'or.

Ce livre, traditionnel au Tibet, n'est pas relié, toutes les pages


étant amovibles. Imprimés manuellement à l'aide de pierres gravées et
d'encre à base de plantes rares, ces manuscrits sacrés sont fabriqués
uniquement dans les grands monastères du pays des neiges. Le tirage
dépassant rarement deux cent copies, ces livres précieux circulent
seulement de Maître à disciple, suivant ainsi toute la lignée de
l'enseignement qui à débuté parfois au temps du Bouddha historique.

Dialogues d’Outre-tombe
107

Avant 1956, date de l'invasion du Tibet par les Chinois, il n'était pas
rare dans ce pays de trouver des livres ayant plus de cinq cent ans d'âge.
Une quantité phénoménale de ces précieux livres irremplaçables ont été
brûlés avec fanatisme lors de cette barbare invasion. Ces récits
découlants de milliers d'années de pratique spirituelle par des centaines
de pratiquants et de dévot, ont ainsi été effacés à jamais de l'héritage
historique humain. Combien de secret et de pratique merveilleuse ont
été ainsi perdu à tout jamais. Ce que les occidentaux découvrent avec
étonnement, ayant donné asile aux moines en fuites, n'est que le pâle
reflet de ces pratiques longtemps millénaires.

Sur sa tête, l'être fantastique portait un étrange ruban d'ou


étincelaient quantités de pierres précieuses et de diamants. A ses
oreilles étaient suspendues deux petites boucles d'or portant de petites
têtes de mort sculpté dans l'ivoire.

Sa peau semblait de couleur pâle, mais elle n'en était pas


certaine. Toute cette lumière blanche et dorée l'induisait en erreur. Ses
yeux semblaient de couleur turquoise, mais, là encore elle ne pouvait en
être sûre.

La cadence des mantras ralentit progressivement, puis cessa. Le


silence était complet et total.

Un moine âgé, qui était assis dans le premier cercle intérieur


autour du trône se leva et se tourna vers la foule attentive. Habillé d'une
grande soutane blanche avec un ceinturon de corde brune enroulée
autour de sa taille, il contrastait fortement avec les autres moines vêtus
de couleur rouge ou bien safran. Joignant les mains au niveau du cœur,
il salua la foule attentive en se penchant légèrement vers l'avant.
Gardant les mains jointes, en posture de prière, il s'adressa à la foule:
Mes ami(e)s, nous voici actuellement en présence du
Bodhisattva de la Divine Sagesse, le noble Seigneur Manjushri. Le
Seigneur Manjushri tient dans sa main droite, le sabre tranchant de la
sagesse discriminante avec lequel il tranche et déracine l'obscurité de
l'ignorance dans les six royaumes d'existences. Dans sa main gauche,
le Seigneur tient le livre d'enseignement "le sutra de la Perfection de la
Sagesse" que certain appelle aussi " la Prajna-Paramita".
Le Bodhisattva Manjushri personnifie la sagesse éveillée de
tous les Bouddhas. Veuillez donc accepter son enseignement avec

Dialogues d’Outre-tombe
108

gratitude et dévotion. Je souhaite, que les purs enseignements des


sutras et du Seigneur Manjushri, fleurissent de par les vastes mondes
disséminés dans l'univers, afin de permettre à tous d'accéder à la paix
et au bonheur de l'éveil complet. Puissent tous les Bouddhas répandent
sur vous tous, leurs bénédictions et leurs inspirations, source de
sagesse. Aum, ah, hum…aum, ah, hum…aum, ah, hum.

Le moine à la robe blanche se tut puis se rassit dans le cercle intérieur,


prenant la pose de méditation du lotus. Alors, le Bodhisattva Manjushri
prit la parole:

Une voix mélodieuse et grave tout à la fois, s'éleva dans le


silence de cette assemblée et cette voix semblait provenir de partout à la
fois.

Intuitivement, elle savait que cette voix était celle du Maître juché très
haut sur ce trône démesuré. Elle se rappelait, mais ne sachant comment,
celui-ci s'appelait en tibétain Hjam-dyang, qui veut dire celui qui à la
voix mélodieuse. La voix reprit:

Dédions toutes les vertus provenant de l'audition de cet


enseignement, de la contemplation de son sens véritable et de la
méditation sur les étapes de la voie, à tous ceux qui cheminent sur le
sentier de l'éveil et de l'illumination. Puisse cet enseignement leurs
êtres bénéfiques.

Après un bref instant de réflexion, le Seigneur reprit la parole:


Le yoga, la méditation et la pratique religieuse constituent une
recherche afin de découvrir le sens et le but de la vie. Ces activités
remplissent le vide créé par les matérialistes qui dominent
présentement toute la Terre, tel qu'il avait été prédit dans
l'enseignement sacré du Kali Yuga. Les religions traditionnelles sont
désertées par l'ensemble du peuple, désappointé par ses interrogations
métaphysiques demeurées sans réponses.

La science

La science moderne, malgré sa rigueur scientifique enfantée par


le rationalisme cartésien, véhicule encore de nombreuses idées fausses
et l'aptitude qu'a encore la race humaine à s'auto-illusionner demeure

Dialogues d’Outre-tombe
109

malheureusement encore trop importante. Les gens croient avant tout


ce qu'ils veulent bien croire. Ceci est un fait incontestable.

L'univers est né de l'esprit, par la force intelligente et spirituelle


et la pensée créatrice, activant la vibration des forces positives et
négatives, que vous nommez "dualité". Encore aujourd'hui, il se crée
des mondes selon le même processus infini. L'électron est un "champ de
force influençable" et non une particule de matière inerte. L'atome est
une concentration phénoménale d'énergie, que l'on peut influencer
selon notre niveau de connaissance. En preuve, regardez les forces que
vous avez réussit à déchaîner par la fission atomique d'un atome lourd
d'uranium et le bombardement de celui-ci par des neutrons. L'invisible
est la vraie réalité, le visible, votre monde, n'étant que son reflet.

Autrefois, alors que j'étais auditeurs et que j'écoutais mon


Maître vénéré Shariputra, nous avons eu une longue discussion sur le
problème de l'existence du monde. Lors d'une incarnation antérieure,
alors que je m'appelais Thot dans l'Égypte ancienne, ce problème me
tracassait beaucoup et j'avais alors consacré une partie de mon règne à
solutionner ce problème avec mes prêtres. La solution que j'avais alors
découverte était la même que celle que préconisait mon Maître
Shariputra. En éliminant la saisie du soi, j'éliminais par la même
occasion, le problème que celui-ci occasionnait afin de se convaincre
de sa propre existence.

La science humaine n'apprendra jamais quelle est la véritable


destinée de l'univers, ni même comment celle-ci est née. Cela est
complètement en dehors de sa compréhension cartésienne et de ses
méthodes de recherche et d'analyse. Les dernières découvertes de la
physique moderne font état de quinze nouvelles particules atomiques
plus petites que l'atome, sur lesquelles plane un épais mystère, qui
laisse entrevoir des horizons encore plus lointains. Chaque nouvelle
solution à un problème occasionne immédiatement une nouvelle
interrogation suite à une nouvelle énigme. La science découvre peu à
peu que ces énigmes qui en cachent d'autres, ne finiront peut-être
jamais. Désabusé, la science moderne se tourne maintenant vers la
recherche spirituelle afin de trouver des réponses à ces énigmes
atemporelles. C'est ainsi que dernièrement la physique quantique a
admis que le système solaire n'est qu'une vibration électro-spirituelle,
d'une concentration phénoménale d'énergie et que sa matière n'est que

Dialogues d’Outre-tombe
110

le reflet d'une illusion occasionné par une mauvaise perception de la


conscience.
Cette nouvelle découverte de la physique moderne était connue
depuis la plus haute antiquité et était relaté en détail dans les textes
védiques aryens de la période Indo-européenne. Dans ces textes vieux
de plusieurs millénaires, voici un bref aperçu de ce qu'il y était écrit:
"notre monde est composé de vibrations spirituelles, régie par la
relativité de cette même force. Toute solidité de la matière est une
illusion car la matière n'est en fait que de l'énergie condensé à divers
degrés vibratoires.

Élément vital, ce champ d'énergie cosmique englobe chaque


molécule, chaque atome, chaque planète, de même que tous les
systèmes solaires et les galaxies. Nous utilisons la force de ce champ
d'énergie primordiale pour créer notre structure énergétique, astrale et
éthérique, ainsi que notre forme définitive. Lors de notre décès, nous
retournons cette énergie dans la grande soupe cosmique que certains
appellent Dieu, l'Un, Brahma, Samanta-Bhadra, Râ.

Dans ces même textes, il est révélé que, quinze milliards


d'années passées, la matière et l'univers tel que nous le connaissons
n'existait pas. Seul existait un champ d'énergie omniprésent. Une force
surnaturelle, alors inconnue, a bouleversé l'ordre des choses en créant
dans ce champ d'énergie incréé deux petites particules élémentaires
microscopique. Ces deux particules étaient maintenues en cohésion par
une énergie considérable; même le champ d'énergie cosmique ne
pouvait troubler son repos. Le champ d'énergie s'embrasa et une
réaction atomique en chaîne s'ensuivit, d'où émergea une quantité
formidable de particules atomiques qui furent dispersées dans le vaste
champ d'énergie. Par agglomération sous diverses formes et à divers
endroits, se créa le gaz cosmique d'où émergèrent les étoiles, galaxies,
quasar ainsi que les planètes et la vie elle-même. Tout ceci n'est qu'une
facette de cette réalité cosmogonique.

Cependant, l'univers possède une vérité subjective, non-


mécanique, qui ressemble plus à une pensée intelligente qu'à une vaste
machine. L'esprit qui planait sur les eaux de la création en est le
Créateur et sa raison d'être. Sans esprit, l'univers n'a plus sa raison
d'être et cesse alors d'exister. Voilà le plus grand secret de toute
connaissance humaine. La pensée naît de l'esprit et en cet esprit, elle se
dissout. L'univers naît de l'esprit cosmique et en lui il disparaîtra.

Dialogues d’Outre-tombe
111

L'esprit est la vie, le mental est le bâtisseur et le physique est l'acteur.


Souviens-toi de ceci, car il en va de ton salut.

La création et le maintien de l'univers est le fait d'un Esprit


Cosmique, d'où s'est matérialisée la toute première pensée universelle
créatrice. De cet Esprit Cosmique émane l'esprit de l'homme et à cet
esprit, il retournera, conscient de son état d'être. Voilà le but et la
raison d'être de toute existence humaine.

Présentement, la plupart d'entre-vous avez sûrement remarqué


que le jour et la nuit, ainsi que le firmament, n'existent plus. Vous vous
demandez sûrement comment cela est-il possible? Prenez donc
conscience que présentement vous vous trouvez tous dans le monde du
Bardo, celui que l'on appelle parfois, l'entre-deux. Celui-ci est l'envers
du décor de l'univers, celui que vous verriez si vous aviez la possibilité
de voyager à travers un trou noir Cosmique. Ainsi, vous ne faites donc
plus partie du monde de la forme et du désir. Cet univers est plus
ésotérique qu'exotérique et c'est donc le monde des causes plutôt que
celui des apparences dues aux effets de ces mêmes causes. Vous ne
resterez qu'un certain temps dans ce bardo; le temps nécessaire pour
décider quel sera votre prochaine renaissance. Après, vous renaîtrez
dans un des six royaumes d'existences, contenu dans le Samsara, la
grande roue de la vie.

Le Seigneur Manjushri se tut, et refermant légèrement les yeux;


alors, il entra dans une transe contemplative.

Du grand cercle extérieur, s'éleva une complainte mélodique


remplie de grâce. Ce chant céleste provenait de jeunes vierges, toutes
vêtues de blanc, faisant une chaîne humaine autour du grand cercle qui
entourait toute la scène.

L'existence de Dieu

Cette chorale mystique, entonnait le grand mantra des premiers


chrétiens, l'alléluia. Les nonnes étaient divisées en trois groupes qui
alternaient chacune des syllabes en continus. Le premier groupe
entonnait par le Aaaaaaaaa….le deuxième par le Éééééééééé…le
troisième par le Ooooooooo…le premier reprenait alors avec le
Uuuuu…, le second avec le Iiiiiiiiiii… et le dernier finissait avec le

Dialogues d’Outre-tombe
112

Aaaaaaa….Puis, une nouvelle ronde recommençait, sans instant de


pause, s'enchaînant l'un sur l'autre. Ce chant céleste plongeait tous les
auditeurs dans une seconde nature, favorisant la détente et la
méditation.

Pendant combien de temps, ce chant merveilleux dura-t-il? Elle


ne pouvait le dire, cependant, celui-ci lui avait procuré une grande paix
et une félicité qu'elle n'avait jamais connue auparavant.

Le Seigneur Manjushri s'adressa de nouveau à la foule silencieuse:


Que tous les Bouddhas répandent sur vous tous, la lumière du
discernement mental et spirituel, accompagné par une grande
compassion.

Le Seigneur garda le silence un bref instant afin de se concentrer sur les


interrogations mentales de la foule silencieuse. Puis, il reprit:
Est-ce que Dieu existe?
Il n'est pas possible de répondre à cette interrogation, car
l'existence est un concept et Dieu ne peut être enfermé dans un concept.
Dieu, c'est l'espace, le temps, la bonté, l'amour sans recherche de gain,
l'Esprit de lumière, la force universelle, le pouvoir, le passé, présent et
avenir réunit en un seul temps. Dieu est la cause première ou tout
retournera.

Autant l'optique athée que celle du croyant se fonde surtout sur


la foi et l'intuition et non sur des preuves matérielles prouvant leurs
points de vue. La discussion sur l'existence ou l'inexistence de Dieu se
résume à un simple débat moral. Les textes bibliques demeurent
incompréhensibles à ceux qui n'ont qu'une approche littérale, car ces
textes sont à double sens et parfois même à triple sens. Il y a le sens
moral, puis le sens symboliques et enfin le sens ésotérique. Ce dernier
est intentionnellement caché aux profanes et au non initié.
A son début, la bible avait été conçu dans le but de dispenser à
des initiés éloignés, un enseignement secret au sus et vus de tous, mais
surtout des conquérants romains. Le mot bible provient du latin,
"biblia" qui signifie "les livres". La bible est donc un livre de référence
pour différents enseignements relié au message véhiculé par la synthèse
de l'ancien testament et renvoyant le lecteur à des livres que l'on
appelle aujourd'hui, apocryphes. Cet enseignement s'est perpétué
jusqu'à l'apparition du nouveau testament qui fit alors prendre une
nouvelle tangente au message originel. Celui de la narration d'un

Dialogues d’Outre-tombe
113

événement historique comportant l'héritage de l'enseignement du


Christ. Jésus étant un grand initié au courant de cette approche
secrète, il a donc perpétué cette pratique en donnant plusieurs sens à
son enseignement. Tous les messages et les événements du nouveau
testament portent le sceau du secret caché sous la symbolique mystique
ignoré de tous profane.

Il est regrettable de constater que votre époque s'attache avec


acharnement sur le seul sens littéral de la bible. Vos croyants
construisent alors l'édifice de toute leur vie sur une base en argile qui
risque de s'écrouler à tout moment. Cette cause est aussi responsable
des excès du zèle religieux, d'intolérance, de manque de discernement
et d'immaturité spirituelle qui occasionnera à coup sûr, la perte de
cette religion.

Liberté

Au fronton de la révolution française de 1789, il est inscrit


Liberté-Égalité-Fraternité, et votre civilisation actuelle découle
directement de cette action sociale. Il est donc important que vous
saisissiez tout le sens, les tenants et les aboutissements, de ce grand
mouvement révolutionnaire. Celui-ci fut à l'origine du principe du vote
qui appliquera les principes de la démocratie élaboré en Grèce
Antique, des centaines d'années auparavant, sur la place publique
agora.

Ce mouvement social s'étendra à toute l'Europe, le centre de la


civilisation de cette époque. Cette vague révolutionnaire submergera
Vienne, La Toscane, Palerme, Venise, Berlin, Milan, Munich,
Francfort, Prague, Hongrie, Sicile, pour finalement créer un nouveau
foyer d'incendie en Pologne. Celui-ci se terminera par la chute des
régimes communistes en Europe de l'Est, en Tchécoslovaquie, en
Bulgarie et en Roumanie.

La liberté c'est quoi, au juste? Posons la question, et tentons d'y


répondre!
Lors de votre naissance, est-ce que vous prenez racine dans ce
monde librement, en toute connaissance de cause? Non, bien sûr! Votre
naissance s'apparente plus à une libération conditionnelle qu'a un acte
libre et réfléchi. La loi karmique vous restreint à une certaine destinée

Dialogues d’Outre-tombe
114

mécanique qui représente, plus ou moins, la moitié de votre existence.


Cette période sert à rembourser la dette karmique négative que vous
avez accumulée dans vos vies antérieures. Ce paiement vous oblige
donc à vivre des situations préprogrammées sur lequel vous n'avez
aucun pouvoir de décision. En réalité, vous subissez au lieu d'agir. La
seule liberté que vous ayez est celle de pouvoir choisir les options
s'offrant à vous. Ainsi, avant même de naître sur la Terre, la loi
universelle de cause à effet, a déjà tracé le plan de votre existence dans
ses grandes lignes et laissé très peu de place au libre-arbitre qu'est la
liberté.
Donc, avant même de parler de liberté, vous devez faire le
grand ménage karmique et rembourser les dettes accumulées
antérieurement à votre présente existence, qui s'échelonnent parfois
sur plusieurs incarnations. Ainsi va la vie! La loi du karma s'applique
universellement à tous les règnes d'existence et ne tolère aucune
exception.
Ainsi donc, à votre naissance, vous obtenez le statut de libéré
conditionnel, prisonnier de l'existence terrestre. Affirmer le contraire,
n'empêche nullement ce fait d'être réel.
De la naissance à la vie d'adulte, qu'elle est donc la somme de
liberté dont vous disposez?
Pendant la période suivant votre naissance, vous êtes
complètement dépendants de vos parents biologiques pour les besoins
naturels, la nourriture, l'affection, l'habillement, l'apprentissage des
sens, etc…aussi, votre liberté est pratiquement nulle.
Puis arrive la période de votre enfance, où ce n'est guère mieux.
Vous êtes encore fortement tributaires de vos parents et de votre
environnement immédiat. Vous commencer à explorer le monde
extérieur, mais vous n'avez pas encore la liberté de choix
A partir de l'adolescence, cela s'améliore un peu, mais vous
avez encore très peu de liberté. Tout votre environnement physique,
communautaire, socio-économique, culturel et religieux, concourront à
modeler votre personnalité et à accentuer vos idées prédominantes,
provenant de vies antérieures. Ce que vous croyez être réellement
vôtres, vos décisions, vos opinions, tout cela provient d'une mémoire
inconsciente accumulée lors de vie antérieurs et mélangés aux nouvel
acquis de votre présente vie .Votre opinion est donc celle de personne
disparus dont vous ne vous rappelez même pas le nom, et de celle de
votre environnement qui vous a formé; l'école, les parents, les amis, les
étrangers. Bien souvent, vous ne faites que répéter l'opinion émise par
un autre qui vous avait fortement impressionné.

Dialogues d’Outre-tombe
115

Même en modifiant votre décision, vous tombez encore sous


l'influence d'une autre mémoire collective et réagissez encore selon une
action, ou un acquis préprogrammé. Les psychologues modernes,
pratiquants le "rebirth", le "behavior" ou la psychologie
"transpersonnelle" ont tous axés leurs pratiques selon cette découverte
des mémoires collectives séjournants au plus profond de notre
subconscient, remontant parfois au tout début de votre enfance. Ainsi,
même pour les adolescents, la liberté demeure encore très limitée.
Enfin, arrive l'âge adulte ou vous devez faire des choix par
vous-même et selon la personnalité que vous avez acquise au cours de
toutes ces années de formations. Vous avez l'impression d'être plus
libre, mais cette liberté de choix, ce libre-arbitre, est encore entravé
par des chaînes sociale, culturelle, familiale, professionnelle, religieuse
et politique. L'auto-conditionnement continue d'agir, et assimile le peu
de liberté que vous pensiez posséder. Mince est l'épaisseur de ce libre-
arbitre pour laquelle vous avez érigé une statue nommé Liberté.
C'est seulement, lorsque vous récolté les fruits d'un karma
positif, que vous pouvez réellement dire être en possession d'une liberté
pleine et entière. Aussitôt que vous avez dépensé votre richesse
karmique positive, votre marge de liberté diminue dans la même
proportion que celui-ci. Seul l'être éveillé, n'accumulant plus aucun
karma négatif, est un être entièrement libre jouissant entièrement de
son droit de libre-arbitre.
Comme vous pouvez le voir, la liberté est une chose toute
relative. Si nous analysons votre liberté dans un contexte mental, la
diminution de cette liberté est alors dramatique. Si nous reportons cette
analyse dans un contexte spirituel, alors, la question dans la
circonstance ne se pose même plus.
Dans un contexte général, la liberté ne va pas sans la maîtrise
de soi et le relâchement des mœurs de votre société dite civiliser a eu
un effet démoralisateur sur l'ensemble des citoyens. Ainsi, votre société
actuelle, qui est en pleine dégénérescence physique, mentale et
spirituelle, accusent de nombreux problèmes demeurés sans réponses.
Mentionnons le suicide des adolescents, les dépressions nerveuses dans
toutes les classes de la société, même chez les enfants, l'isolement des
vieillards, les familles éclatées, les mères monoparentales, l'avortement
excessif, les maladies vénériennes, le sida, le cancer, l'alzheimer
précoce, les maladies du cœur, les naissances illégitimes, la disparition
de la période adolescente en partie dû à la précocité sexuelle, la perte
du romantisme au profit de l'attrait sexuel, le stress, les "burnout" des

Dialogues d’Outre-tombe
116

professionnels, les problèmes financiers des nouveaux couples ayant


besoin de deux emplois, les problèmes psychologiques et existentiels.
Dans votre monde, l'orgueil, la haine, la paresse, la jalousie, l'envie, la
cupidité et l'avarice sont vos créations enfantées par votre attachement
matérialiste. Cependant, lorsque l'on laisse parler son cœur, il est
possible d'y découvrir la simplicité, la bonté, l'humilité, l'amour, la
générosité et le détachement. Ces qualités sont les enfants de l'esprit de
lumière qui se souvient librement des mondes spirituels.
L'homme ne trouvera pas la raison de son existence tant qu'il ne
se rappellera pas, la conscience de son état antérieur de liberté. Les
anciennes écoles de mystère grecques avait inscrite au fronton du
temple de Délos, à Delphes "mourir au monde afin de renaître à la vie".
C'est en cessant d'exister que l'on transcende l'existence. Étrange
paradoxe! C'est lorsque l'existence de l'homme devient une avec
l'existence du grand Tout de l'univers, que celle-ci devient alors,
connaissance absolue et sagesse intuitive. En transcendant l'esprit de
l'ego humain, l'homme se transcende lui-même afin de renaître libre. A
ce moment-là, le nouvel "éveillé" devient un collaborateur conscient de
l'Esprit Universel qui embrasse tout. Cet homme participe en étant une
des partie de la Grande Conscience Cosmique que certain appelle
Dieu.
Libéré de sa condition d'homme mondain, il renaît alors en un
être complet, un nouvel Adam, dont la liberté s'applique dans sa totalité
et ou l'obligation de renaissance dans le Samsara, les mondes de la
forme et des désirs, n'est plus obligatoire. On dit de cet homme, qu'il est
un être libéré qui a atteint l'éveil, l'illumination. Cet homme
véritablement libre, possède une vraie liberté de choix. Lorsqu'un tel
être décide malgré tout, de renaître dans le Samsara par compassion
afin d'aider tous ceux qui souffrent, acceptant par la même occasion de
repasser par la souffrance de la naissance, de la maladie, de la
vieillesse et de la mort, on dit d'un tel homme qu'il est un Bodhisattva.
Le serment du Bodhisattva stipule qu'il renaîtra tant et aussi
longtemps que toute l'espèce humaine n'aura pas atteint l'éveil. Peut-on
découvrir un acte d'amour et de compassion plus grand que ce serment
? Un autre choix est offert pour l'être libre et éveillé. Celui de renaître
dans le Nirvana, s'excluant définitivement de l'obligation de renaître
dans le Samsara. Certain Bouddhas choisissent cette voie plutôt que
celle du Bodhisattva. Ils peuvent malgré tout aider la race humaine par
leurs bénédictions lorsqu'elle est sollicitée avec dévotion et sincérité.
Au plus haut niveau spirituel, le Sage comprend que la totalité
de l'existence est relative, conditionné et interdépendante. Le libre

Dialogues d’Outre-tombe
117

arbitre de l'homme, tel que décrié dans l'enseignement catholique,


présuppose un acte volitif, une action de la volonté qui est entièrement
libre de toute influence extérieure. Si la totalité de l'existence est
relative et conditionné, comment, la simple volonté pourrait-elle d'elle
même, être libre. La volonté, la liberté et la pensée sont tous sans
exception, interdépendants, conditionnés et relatifs. Il ne peut y avoir
quoi que ce soit qui soit libre physiquement ou mentalement, étant
donné que toute chose sont interdépendant et relatif. La totalité de
l'existence est conditionnée et soumise à la loi karmique de cause à
effet. L'idée de la liberté et du libre arbitre est avant tout une invention
de l'homme, en relation avec celle de l'existence de Dieu, de l'âme
immortelle, de même que celle du concept de punition ou de
récompense divine lors de votre décès.
La révolution française n'a fait qu'exploiter une idée fausse
mais bien ancrée chez la plupart des gens. Ainsi, cette Liberté inscrite
au fronton de la révolution française n'est en somme, qu'un pieux
souhait qui demeure encore de nos jours, dans le domaine du subjectif
et de l'illusoire.
Pendant un bref instant, le Bodhisattva resta immobile, gardant le
silence tout en fixant la foule intensément. Penchant légèrement la tête
vers l'avant, semblant s'immerger dans ses réflexions d'un autre âge, il
reprit avec sa voix mélodieuse:
Certains parmi vous, pensent que les renaissances multiples
sont une bénédiction qui nous mène vers un idéal de perfection. Sur
Terre, vous nommez cette théorie fantaisiste, l'évolutionnisme. Cette
théorie possède-telle un fondement de vérité? Sur quoi s'appuie-t-elle
pour confirmer ses dires?
La première mention publique de l'évolutionnisme spirituel
apparut vers l'an 1815 en Angleterre, mais l'idée même, remonte à l'an
1664, lors de l'établissement de la Compagnie anglaise des Indes
orientales La première source d'information fut donc découverte
lorsque les colonialistes britanniques pénétrèrent en Inde, et
découvrirent la richesse des textes sanskrits védiques. Lorsqu'ils
revinrent vers leurs patrie, l'Angleterre, les colonisateurs ramenèrent
avec eux des récits traduit du sanskrit tel le Mahǎbhǎrata et la
Baghavad-Gǐtǎ. C'est ainsi qu'un petit groupe de colonisateurs se
regroupèrent en cercle afin d'étendre la bonne nouvelle. Les sujets
discutés provenaient des récits mystérieux de la Baghavad-Gǐtǎ. On y
discutait alors de karma, de yoga, de chakra, d'illumination, des
pouvoirs siddhis, des Maîtres et de leurs disciples, de la mort et de la
vie dans l'au-delà. Fasciné par toutes ces révélations, de plus en plus

Dialogues d’Outre-tombe
118

de groupes se formèrent, autant en France qu'en Angleterre, et ceux-ci


donnèrent bientôt naissance au mouvement spiritualisme et à celui plus
occulte de la Théosophie qui installa plus tard, sa maison mère à
Madras en Inde. De ces deux mouvements ésotériques découlent
l'ensemble du contenu de celui que vous appelez à votre époque, le
nouvel âge.
Plus tard, le spiritualiste donna naissance à un mouvement
sectaire, le spiritisme. Celui-ci prônait le dialogue avec les esprits
humains désincarnés par le moyen de tables tournantes ou de sujet
hypertrophié psychiquement, ouvert à toutes les influences psychiques
que l'on nommera, médium. On prétendra que ceux-ci possèdent des
dons de clairvoyance, de clairaudience, de voyances et de dons
psychiques.
Ces deux groupes découlant de l'évolutionnisme spirituel
s'appuient sur la croyance en la survie de l'âme et de sa personnalité.
Les tenants de cette théorie pensent donc que les contacts
"chanelling" entre les morts et les médiums sont de véritable dialogue
prouvant la survie de l'âme individuelle évoluant entre deux mondes.
Cette transition entre l'action et le repos permet ainsi à l'âme de
s'améliorer jusqu'à la perfection afin de retourner pur au Paradis
céleste, l'Éden d'où elle est issue.
Quel est exactement la véracité et l'authenticité de ces dialogues
outre-tombe?
 La tradition ésotérique enseigne que la suggestion émotionnelle et
télépathique perçu par un médium est le reflet de ce qui a été. Qu'il
s'agisse de corps matériel, de corps éthérique ou énergétique, de même
que d'empreintes mentale, ceux-ci subsistent dans des formes-pensées
conçues par la multitude des désincarnés depuis des siècles et des
siècles. On évalue le nombre d'êtres humain à s'être incarnés sur Terre
depuis l'apparition de celui-ci à 600 milliards d'individus.
Un miroir déformé, reflète les choses d'une manière
inhabituelle, même si dans l'image elle-même, se trouve ce qui y est
reflété. Les renseignements ainsi obtenus par le médium sont souvent
déformé par cet outil psychique inadéquat et l'interprétation que celui-
ci en donne, est toujours le reflet de sa personnalité et de son évolution
spirituelle. Autant l'expéditeur que le récipiendaire modifie le message
par leurs perceptions et la qualité de leur vécu spirituel. Les auditeurs,
prenant cette révélation médiumnique pour une chose bien réelle, ne se
rendent pas compte que l'image perçu dans un miroir n'est pas la
réalité elle-même, mais son simple reflet déformé plus souvent
qu'autrement.

Dialogues d’Outre-tombe
119

Tout individu qui passe par le Bardo laisse de profondes


empreintes spirituelles et bien souvent, ces expériences peuvent être
captées par d'autres personnes vivantes qui sont synchronisées sur la
même fréquence vibratoire. Ceci est naturel et dans l'ordre des choses.
IL ne faut pas s'en surprendre, encore moins prendre cela pour un
acquis extraordinaire. La plupart du temps, l'être désincarné résidant
dans le Bardo, n'est pas plus sage ni plus intelligent que du temps de
son vivant. Seul, ceux qui ont entrepris une démarche spirituelle,
renforcée par de longues études, peuvent prétendre interpréter le
monde du Bardo et ce qui s'y passe réellement. Aucune démarche en ce
sens ne peut être entreprise dans les mondes de l'au-delà, afin
d'acquérir cette connaissance. Les spiritualistes et les médiums
publiques demande aux désincarnés, qui est le plus souvent plongé
dans la plus grande des confusions qu'il n'a jamais expérimenté de son
vivant, d'être pour les auditeurs, un sage, un gourou qui donnera
recommandation et instruction pour des problèmes d'ordre existentiels.
Ces craintes et tracasserie mondaine ne peuvent que provoquer plus de
confusion dans l'esprit du décédé, occasionnant par la même occasion
un important risque de renaissance dans un monde inférieur, qui lui
occasionnera de grandes souffrances, difficile à imaginer pour les
vivants. La sagesse et le discernement ne s'acquiert que par
l'enseignement mis en pratique lors d'une incarnation Terrestre. Même
dans les autres mondes, cet apprentissage n'est pas possible. Tout ce
que vous y apprendrez, demeurera latent en vous, mais le voile de
l'oubli vous en interdira l'accès, jusqu'au moment de votre éveil. Entre-
temps, seule les bénédictions des Bouddhas et des êtres éveillés
pourront vous donner accès à des parcelles de ces acquis d'outre-
tombe. Il ne peut en être autrement.
Les évolutionnistes croient en l'existence d'une âme immortelle
qui conserverait la mémoire de sa personnalité et de ses expériences
antérieures puisque le médium improvise un dialogue avec le décédé,
prenant pour acquis ce qui précède. La question de l'existence et de la
survivance d'une telle âme, anime de nombreuses discussions, même
parmi les érudits bouddhistes. Dans le but évident d'éviter toute
controverse, j’expliquerai seulement le point de vue historique, celui-là
même qui provient de notre Maître à tous, le Bouddha Sâkyamuni.
L'enseignement du Bouddha, nie l'existence hors ou dans
l'homme d'une idée qu'on décrit comme "l'âme", le "Je", le "Soi" ou
"l'Ego", et considère cette croyance comme étant fausse. Cette doctrine
bouddhiste appelé "Anatta" enseigne que cette croyance en une âme,
n'est qu'une autre projection mentale de l'homme, en partie due à son

Dialogues d’Outre-tombe
120

ignorance. Le problème que l'on rencontre avec cette grande


interrogation existentielle, c'est que celle-ci nous obligent à dévoiler et
à expliquer en détail, une grande partie de la doctrine bouddhiste, afin
de convaincre les gens de leur erreur. Cette explication pour une
personne ignorant tout du bouddhiste n'est pas toujours une chose
aisée.

Après un instant de réflexion, le Bodhisattva continua:


Il est impossible et utopique de croire répondre à une telle
interrogation dans l'espace d'un seul enseignement. Pour y arriver, il
faudrait faire une description de la véritable constitution de l'homme,
dévoiler la doctrine des cinq agrégats et expliquer ce qu'est réellement
la réincarnation et la renaissance dans les différents royaumes. Cette
réponse semblable à un diamant comporte plusieurs facettes et je n'en
dévoilerai qu'une seule.
Paradoxalement, le Bouddha soutenait l'opinion que, dénier
l'existence de l'âme est aussi mauvais, qu'affirmer l'existence et la
survie de celle-ci. Ces deux idées opposées sont avant toute chose, des
liens se rattachant à la croyance en l'idée-racine "Je Suis". Dans le
monde occidental, cette idée est ancrée fortement due en partie à
l'adage de la pensée cartésienne "Je pense, donc, Je Suis". En orient,
principalement en Inde, on pratique depuis très longtemps une forme de
yoga, ou l'exercice quotidien consiste en la récitation constante du
mantra signifiant "Je suis" ou bien la variante " Cela, Je Suis ".
A la longue, cette pratique hypnotise le mental du pratiquant, et
réussit parfois à développer chez lui des pouvoirs occultes surprenants.
Ces pouvoirs, aussi appelé siddhis, sont une autre illusion un peu plus
subtil que le rêve, et sont un autre mirage de l'esprit, camouflé encore
plus profondément dans la conscience du pratiquant. Ces nouveaux
pouvoirs ne sont pas un gage de succès pour le pratiquant et n'apporte
aucun acquis dans la recherche de la vérité absolue.
Depuis le début du vingtième siècle, ceux-ci ont même été la
cause principale de l'émigration de nombreux faux Maîtres orientaux
vers l'occident; ceux-ci étant plus qu'éblouie par tous ces pouvoirs
magiques.
Les Maîtres authentiques ne font jamais étalages de ce pouvoir
trompeur et abusif. Certain même, s'en éloigne comme si c'était la
peste. Ce qui caractérise avant tout un véritable Maître, c'est sa
capacité de discernement, son intelligence vive et sa grande sagesse.
Si vous désirez un outil infaillible afin de discerner un véritable
Maître, concentrer vous sur ceci: ils ont toujours un sens de l'humour

Dialogues d’Outre-tombe
121

très développé, ils s'expriment toujours avec une grande simplicité et


leurs enseignements sont toujours clairs et précis. Le Maître
authentique a la capacité d'adapter son enseignement au niveau de
compréhension de l'audience qui l'écoute. Ainsi, son enseignement ne
va jamais au delà de la capacité de compréhension de ses étudiants. Ils
ne révèlent les enseignements secrets qu'a ceux qui sont ses disciples, et
ceux-ci sont rarement révélés en public. Un enseignement secret veut
dire que celui-ci ne doit pas être révélé aux profanes. Ceci afin d'éviter
que ceux-ci n'accumulent un karma négatif par une mauvaise
utilisation des techniques qui sont révélés. La mauvaise utilisation d'un
enseignement secret cause aussi un préjudice karmique au Maître qui
l'a enseigné. Voici donc les raisons pourquoi les Maîtres véritables ont
peu d’admirateurs fanatiques. Ils respectent les traditions plusieurs fois
millénaire, d'enseignement oral de Maître à disciples. La plus grande
de leur qualité est la compassion. Ils n'ont aucune aversion pour qui
que ce soit, ne juge personnes, et advenant un crime contre nature, ils
tiennent pour responsables, non l'individu, mais le mental de celui-ci,
conséquence directe de l'ignorance. Ils combattent celle-ci par l’outil
de la sagesse et de l'intelligence. Son amour englobe toutes les
créatures vivantes et il ne manifeste aucun attachement aux choses
matérielles et mondaines. Voici donc, des balises de sécurités, qui
peuvent vous guider avec prudence vers la recherche d'un Maître
véritable.

Égalité

Revenons à l'année précédent la révolution Français de 1789.


Nous découvrons alors, qu'aucune égalité n'existait entre les Seigneurs
et leurs cerfs, de simple paysans ou artisans. C'est tout à l'honneur des
pères de la révolution française, d'avoir voulue rétablir cette injustice
flagrante. Qu'a donc enfanté ce deuxième axiome apposé sur le fronton
de la révolution? En quoi cela a-t-il amélioré votre époque?
Dans la présente civilisation, l'homme de pouvoir a découvert
qu'il était plus rentable d'exploiter ses semblables que de les réduire en
esclavage comme au moyen-âge. Ainsi, la guillotine et le carcan à été
remplacé par l'impôt et les taxes directes et indirectes. Le système
capitalisme encourage la consommation à outrance au détriment de
l'homme et de la planète Terre, le seul refuge dont il dispose. Ils
gaspillent impunément des richesses que la Terre a mis plusieurs
millions d'années à acquérir. Vos savants travaillant pour

Dialogues d’Outre-tombe
122

l'Organisation Mondiale de la Santé, ont évalué qu'en l'an 2100 la


plupart des énergies fossiles seront épuisées. Pétrole, uranium,
charbon, gaz naturel, tout cela aura été sacrifié à l'autel de la
consommation abusive par ce capitaliste dominateur. Ces homme de
pouvoir et de richesse, ne se rendent pas compte que l'homme n'est
qu'un locataire sur cette Terre, et qu'en tant qu'invité, il est entièrement
responsable des biens qui lui ont été confiés. Malheureusement, lors
des derniers sommets en Amériques sur la mondialisation, celui de
Québec et l'autre de Seattle, le citoyen s'est très vite rendu compte que
cette négociation en catimini, était faite pour donner encore plus de
privilège et de droits au capitaliste sauvage, au détriment des
gouvernements, de la liberté, et de l'égalité pour tous les citoyens
vivants dans une démocratie.
Même si la planète court à la catastrophe, en partie due au
système capitalisme et à ses excès, ces hommes d'affaires aveugles
conduisant une société aveuglée par la consommation effrénée et la
course à la performance, n'ont aucunement l'intention de changer
d'attitude et de direction, malgré les avertissements de plus en plus
nombreux venant de spécialistes qualifiés.
Citoyens, ouvrez les yeux! Que voyez-vous? Inégalité politique
et financière, chômage, famille monoparentale, jeunesse révoltée et
désillusionnées, inflation excessive, pouvoir d'achat qui diminue,
faillites des petits commerçants étranglés par les grandes chaînes et les
OPA, saisies hypothécaires, diminution de la qualité des produits
remplacé par l'apparence visuelle et l'envahissement des marques. Un
grand maître chrétien a déjà dit; on juge un arbre par ses fruits.
Regardez donc, quel fruit produit le capitalisme de votre époque dite
moderne!
L'égalité des êtres est-elle une chose qui est condamnés
d'avance a demeurer utopique. Qu'en est-il de l'égalité de la naissance?
Même si la société devenait socialement égalitaire, cela ne changerait
pas le fait qu'il y aurait encore des naissances d'enfants mongole, de
sourd et muet, d'aveugle, de retardé mental, de maladie incurable, etc.
La liste des malheureux dès la naissance est longue sur votre Terre. En
comparant l'ADN de chacun, nous découvrons d'énorme différence
dans le bagage génétique. Celui-ci confirme donc, que l'égalité n'existe
pas, qu'elle n'est qu'un leurre, et que même si le but est noble, sa
finalité est une utopie.
Dans mon époque, en Inde, il existait quatre caste qui divisait le
tissu social de notre nation. Chacun avait un rôle bien précis à jouer et
il n'empiétait pas sur les pouvoirs d'une autre caste, ceci pour le

Dialogues d’Outre-tombe
123

bénéfice de toute la population. Il y avait la caste des prêtres qui


étaient responsable du coté religieux de la nation, avec ses dogmes, son
enseignement et ses rituels, autant pour les morts que pour les vivants.
Ensuite, il y avait la caste des soldats, ces valeureux guerriers qui
étaient chargés de protéger la nation contre les envahisseurs trop
cupides et envieux. Puis, il y avait la caste des marchands responsable
du bien être matériel et financier de ses citoyens. Il était interdit de
prêter de l'argent dans le but d'en tirer un profit. Celui-ci devait surtout
servir à générer de la richesse chez celui qui était apte à être
marchand, afin qu'il puisse à son tour aider les plus pauvres à
s'enrichir. Les marchands de mon époque avaient une lourde
responsabilité envers leurs citoyens et étaient très respectés de ceux-ci.
Finalement, la dernière caste était celle des infidèles, c'est à dire celle
des paysans, des apprentis, des ouvriers, des artisans et des serviteurs.
Chacune des castes savaient qu'elles avaient besoin des autres castes
afin que l'harmonie règne dans la maison. Ainsi, le respect de l'autre et
la bonne entente étaient la norme dans la majorité du pays.
A votre époque, les marchands sont ceux qui occasionne le plus
de problème, n'ayant aucun respect pour les autres castes, les petites
gens, les religieux et les soldats. Le système financier de votre époque,
le capitalisme, encourage la compétition à outrance et oppose dans ce
but, l'homme à ses semblables, l'humanité à la Nature, le citoyen aux
dirigeants, afin de satisfaire son appétit du pouvoir. Au diable le
respect et les idéaux moraux. Seul compte le profit et les dividendes
pour ses actionnaires. Ils ne sont pas en affaires pour faire des
sentiments! Combien de fois avez-vous déjà entendue ces commentaires
disgracieux? Voilà le reflet que votre société dite moderne et civilisé,
laisse entrevoir pour un observateur extérieur et impartial!
Les gens en général, sont très mal informés de ces faits, car la
censure économique englobe tous les grands médias d'informations. Le
capitalisme moderne, chapeauté principalement par les Américains, est
encore l'application de la loi du plus fort envers les plus faibles et les
plus vulnérables de votre société. Les véritables dirigeants politiques
de vos pays développés, sont les conseils d'administrations de ces
grandes entreprises et agglomérats financiers qui ne cessent de grossir
et de s'étendre sur le monde, tel un cancer planétaire. Ce pouvoir
occulte et non élu par le peuple, réduisent économiquement en esclaves
dociles, tous ceux qui menacent leurs marge de profit et des bénéfices
qui en résultent. Ces bâtisseurs d'empires financiers, n'ont nullement
l'intention de changer d'attitude afin de faire avancer la cause
humanitaire pour le bien général de la population. Cela irait contre

Dialogues d’Outre-tombe
124

leurs intérêts financiers et la raison d'être même de leur existence. Le


profit! Les bilans financiers annuels des vingt dernières années
prouvent hors de tout doute, que ces compagnies multinationales et
leurs actionnaires s'enrichissent de plus en plus chaque jour au
détriment de la pauvreté qui s'étend partout, même dans les pays les
plus riches et les plus développés. La caste des marchands de votre
époque est très différente de celle de mon temps. Elle n'a aucun respect
pour ses travailleurs et ses citoyens, n'a aucune morale autre que celle
du profit. Celle-ci se condamne elle-même à se faire "hara-kiri" dans
un bref avenir, afin de tenter de survivre au chaos social qu'elle aura
créé. Éblouie par la facilité avec laquelle elle obtenait richesse et
pouvoir, les marchands n'ont pas compris que l'Égalité exprimé par les
révolutionnaires français, était un pré-requis et non un vague souhait.

Le Bodhisattva fit une pause, semblant réfléchir en silence à ce qu'il


allait ajouter. Puis, il reprit la parole:
Abordons le thème de l'égalité spirituelle. La loi karmique
mentionne que vous tous, individuellement et collectivement, vous
apportez lors de votre naissance, une quantité considérable de bagage
karmique, que vous avez accumulé depuis des millénaires et des
incarnations innombrables. Le karma "conditionne" une grande partie
de votre vie, afin de racheter ce karma négatif, d'en épurer les derniers
résidus, éliminant par le fait même, une grande partie de l'Égalité
spirituelle.
Par conséquent, la cupidité, l'ambition, la convoitise, le goût du
pouvoir et de la richesse, de même que les acquis karmiques du passé,
enlève tout espoir à votre civilisation de se prétendre Égalitaire et
libre. Les tendances antisociales et immorales de votre époque, sont
beaucoup trop ancrées profondément dans l'esprit des gens, pour
espérer un changement radical amenant l'Égalité à prendre sa place.
Cela est une autre utopie de la révolution française.

Fraternité

Le dernier sujet abordé, sera celui du troisième axiome de la


révolution française, la Fraternité.

Reprenant la méthode de sagesse qui décrit qu'en analysant ses


fruits, nous pouvons découvrir la valeur de l'arbre qui les a conçus,
voyons donc ce que sont les fruits de la fraternité humaine.

Dialogues d’Outre-tombe
125

Ouvrez votre téléviseur et sélectionnez un canal de nouvelle.


Vous constaterez avec horreur que la barbarie, les guerres, l'esclavage,
l'exploitation sexuel des enfants, la publicité trompeuse des marques de
commerce, l'exploitation des travailleurs du tiers monde, le taux
effarants de la criminalité dans les grands centres urbains,
l'exploitation des plus faibles par les plus forts, tout cela fait
maintenant partie du quotidien et est banalisés par la télévision, les
clips musicaux et les jeux vidéos. L’outil éducatif qu'est Internet, le
réseau des réseaux, est devenu la tribune mondiale des contestataires,
des anarchistes et des révoltés touchant toutes les classes sociales.
Partout règne la grogne, l'insatisfaction, la frustration et le mépris des
gens envers les autorités sociales, ses élus et les financiers en général.
Dans les générations futures, on caractérisera votre époque
comme en étant une de souffrance et d'exploitation de l'homme par
l'homme, banalisé et encouragé par les dirigeants éducatifs, culturels,
économiques, sociaux et politiques.
Les crimes les plus graves se planifient dans les bureaux des
grandes multinationales avec la bénédiction de la classe politique élue.
La plupart de ces conglomérats financiers, manipulerons la vérité à
leurs guise, possédant la majorité des médias d'informations.
L'honnêteté, l'équité, la tolérance, la générosité sans espoir d'un retour
de gain et la compassion ne feront plus partie de leurs écrits et seront
même exclus de leurs salles de rédactions. Entre hommes d'affaires, ces
qualités humaines ne seront plus "politiquement correct", et n'étant
plus "in", elles seront remplacées par l'opportuniste, la bonne affaire,
la planification financière, la gestion des ressources humaines, la
cadence de travail, les marges de profits et la valeur en bourse.
Si l'on compare votre économie avec celle du moyen-âge, il
semble que le capitalisme de votre époque à produit un certain progrès.
Cependant, celui-ci n'est que superficiel. Si vous analysez plus en
profondeur, vous découvrirez que l'esclavagiste a été remplacé par
l'exploitation abusive du peuple et de son héritage des ressources
naturelles, par une minorité d'individus possédant le pouvoir et la
richesse. En Amérique, 45% des impôts proviennent des particuliers
contre 14% pour les sociétés. Comment votre société moderne prend-
elle soin de ses vieillards; 23% des plus de 65 ans vivent d'aumônes,
31% doivent continuer à travailler afin de survivre, 27% dépendent de
leurs proches, qui comblent leur manque à gagner provenant de la
sécurité sociale et seulement 19% de privilégiés vivent de leurs
épargnes accumulées pendant toute une vie de labeur. Pour l'année
fiscale 1999, au Canada, 103 compagnies ont déclarées des revenus de

Dialogues d’Outre-tombe
126

11,3 milliards $ et ont payé un total de 394,5$ millions en impôt; c'est à


dire 3.5% de leurs revenus imposable. Vingt autres compagnies ont
déclaré des impôts sur le revenu reporté pour un total de 21 milliards
$. Vingt autres compagnies Québécoise ont un solde d'impôts reportés
de 30 milliards$. Treize autres compagnies canadiennes ont eu droit a
un remboursement d'impôt de 78 millions$ alors qu'elles déclarent des
profits de 812 millions$. Sept autres compagnies ont payé seulement 33
millions$ en impôt alors qu'elles déclaraient des profits de 2,4
milliards$ et qu'elles ont aussi reporté 981 millions$ sur une autre
année fiscale. Cent-cinquante-huit autres compagnies ont déclarés des
revenus de 25,6 milliards$ et ont payé 2,6 milliards$ en impôt (10%).
Depuis 1998, le Ministère des Finances ne publie plus les données des
compagnies rentables qui ne payent pas d'impôt. Un professeur
d'économie a publié le dernier recensement connu des compagnies qui
n'ont payé aucun impôt en reportant sur une autre année fiscale, les
sommes qui sont dues. Voici, un bref aperçu de cette liste: Canadien
National =2,8 milliards$, Seagream=2,7 milliards$, Canadien Pacific
= 2,6 milliards$, Alcan = 1,1 milliards$, BCE = 783 millions$,
Bombardier = 583 millions$, Québécor = 545 millions$, Power
Corporation = 441 millions$, etc.
Jean Chrétien, le premier ministre du Canada (1993-2003), se
vante depuis qu'il est au pouvoir, que le Canada est le pays qui a la
meilleure qualité de vie au monde. Pourtant, dans ces mêmes
statistiques, on découvre que celui-ci est le deuxième pays au monde
qui emprisonne le plus pour les accusés de droit commun et le premier
pour le pourcentage d'emprisonnement, avant l'obtention d'une
libération conditionnelle. Pour la même statistique, il est suivi de près
par son voisin américain, qui est le premier pays au monde pour
l'emprisonnement de ses citoyens. Ils sont deux millions à croupir dans
plus de 32,420 prisons. En l'an 2000, le Canada a déclarés une baisse
de la criminalité pour une sixième années consécutives. Pourtant, dans
la même période, les chiffres démontrent que le pourcentage de détenus
a substantiellement augmenté. Je pourrais continuer longtemps au
musée des horreurs de la statistique, mais je préfère arrêter ce carnage
antisocial.

Le Bodhisattva reprit son souffle un bref instant, avant de reprendre:


Tous les continents, les pays et les villes, forment un tout
indivisible. L'humanité entière est ton frère, ta sœur, ta mère ou ton
père, puisque dans des milliers d'incarnations successives, vous avez
été les parents de ceux-ci, ou bien les fils de celle-là. Votre vie actuelle

Dialogues d’Outre-tombe
127

ne représente même pas un seul clin d'œil de paupière comparé à votre


vie toute entière. Vous êtes né un nombre incalculable de fois dans l'un
des six mondes d'existences et vous vous êtes tous côtoyés un jour ou
l’autre. Les ennemis d'hier sont maintenant vos amis, vos parents d'hier
sont maintenant vos enfants. Vous avez tous eu une bonne conduite et
des valeurs morales dans une vie et dans une autre, vous avez tous
triché, volé, violé et tué en excusant ces crimes par la nécessité de la
vie. Voilà la raison principale qui fait que les Maîtres qualifiés vous
adjurent de ne pas chercher à porter des jugements sur vos semblables.
Un pour tous, tous pour un. Aucune créature humaine ne peut
être exclue de ce théorème. Lorsque l'homme aide les autres, il s'aide
lui-même ainsi que les siens. Lorsqu'il est généreux envers les autres, il
est généreux envers lui-même. Le Bouddha a dit; ce que tu sème dans
cette vie-ci, tu le récolteras dans la prochaine. Le Christ a dit: ce que
tu sème aujourd'hui, demain tu le récolteras au centuple. Alors,
pourquoi hésiter d’une si belle aubaine. Soyez donc des opportunistes
spirituels. Vous avez tout à y gagner!
Si le bandeau de l'ignorance était subitement enlevé des yeux de
vos dirigeants, ils reconnaîtraient sûrement leurs torts et leur manque
de compassion envers les citoyens qu'ils ont sous leur responsabilité.
Un jour ou l'autre, ils récolteront ce qu'ils ont semé. Ceci est la loi
inéluctable du Karma qui n'a aucune faille dans son filet. Celui qui est
devenu, à cause des bienfaits de la société où il est né, le plus important
parmi les hommes doit aussi se rappeler constamment qu'il est au
service de ceux-ci. Ce n'est pas avec les acquis matériels et le pouvoir,
que l'homme peut aider son frère, mais, c'est dans l'aptitude à s'oublier
pour les autres que réside la véritable force et la véritable sagesse.
Cela n'est-il pas la vraie définition de la fraternité humaine?
Malheureusement, dans votre civilisation actuelle, l'égocentrisme
destructeur prime sur tout sentiment fraternel et est à la racine même
de toute déviance humaine. La plus grande de toutes les vertus c'est le
don de soi. Là est la véritable Fraternité et le plus grand constat
d'échec des espoirs de la révolution Française de 1789.

Penchant légèrement la tête, le Boddhisattva Manjushri joignit


les mains au niveau du cœur et prononça ses souhaits en guise de mots
d'adieu:

Soyez tous libéré de l'illusion du soi,


et de la soif du devenir.

Dialogues d’Outre-tombe
128

Soyez tous libre


de tous complexe et obsession,
des tracas et des nombreux problèmes
qui tourmentent la masse des hommes.

Ne regrettez rien, ni le passé, ni le présent.


Ne vous préoccupez pas de l'avenir.
Vivez en observateur, dans l'instant présent.

Soyez libre de tous désirs égoïstes,


de haine ou d'ignorance,
de vanité, d'orgueil ou d'attachement,
à qui, ou quoi que ce soit.

Soyez pur et doux,


rempli d'amour universel,
de compassion, de bonté et de tolérance.

Ne recherchez aucun gain,


n'accumulez aucun bien.

Soyez libéré de l'illusion du "Moi"


et du désirs de renaître dans le Samsara.

Je dédie cet enseignement à la cessation de la souffrance et des


causes de la souffrance. Puissent tous ceux prisonniers des Royaumes
du désirs et de la forme êtres délivrés et atteindre l'éveil ultime.

 Om, ah, rha, pa, tsa, na, di, di, di, di…

Doucement, tout doucement, on vit disparaître le Bodhisattva dans un


écran de fumée évanescente. Il ne subsista qu'un immense trône vide.

Le silence, l'épais et impalpable calme, continuait de régner


dans cette immense assemblée constituée d'esprits égarés.

Le grand et noble Seigneur Manjushri était retourné vers le


Royaume des cinq pics, résidence de paix et de félicité, loin des
tempêtes karmiques du Bardo.

Dialogues d’Outre-tombe
129

Étrangement, personne n'avait quitté sa place et tous gardait un


silence respectueux. Intuitivement, tous savait que ce n'était pas terminé
et que le meilleur restait encore à venir. Jésus n'avait-il pas attendu la
fin du banquet avant de servir le meilleur vin?

Lentement, elle leva la tête vers la voûte sans étoiles, couleur


d'encre satiné. Elle ne sut pourquoi elle avait eu cette envie, mais elle
avait bien fait, car, là haut dans cette noirceur d'encre, il se passait des
choses bien étranges. Elle en était certaine. Quoi au juste? Elle ne
pouvait le décrire!

Elle semblait entrevoir de mince filet de nuage légèrement


coloré, se formant ici et là, apparaissant et disparaissant aussitôt.

 Quel était encore ce phénomène, pensa-t-elle?

Des "tiglés", ces perles lumineuses de différentes couleurs,


apparurent et couvrirent toute la voûte de l'immense pièce. Tombant
lentement, telle une faible pluie, cette bénédiction lumineuse inonda
toute l'assemblée. Cela dura un temps indéterminé et fut suivie par une
pluie encore plus étrange. Celle de fleurs aux parfums délicats.

Elle était stupéfaite. Il pleuvait des fleurs de toutes couleurs et


grosseurs différentes. Il y avait des roses magnifiques, des pétunias en
abondances, des œillets de toutes couleurs, même des bleue et des
argentées, chose qu'elle n'avait encore jamais vue de son vivant. Le sol
était complètement couvert par cette florale mystérieuse. Chose
étrange, aussitôt qu’elle en touchait une, elle s'évanouissait. Plusieurs
personnes tentaient de s'en saisir, mais c'était parfaitement inutile. Elles
retournaient d'où elles étaient venue, le néant.

Plus étrange encore était le fait que, lorsqu'un moine parmi les
cercles en saisissait une, celle-ci conservait sa forme et sa couleur
d'origine pendant une brève période avant de disparaître.

 Comment cela était-il possible, se demanda t-elle?

Instinctivement, elle eu la réponse. Ce n'était qu'une question de


pureté spirituelle et de résidus karmiques. Ainsi, dans l'univers où elle
se trouvait, on ne pouvait posséder ce qui était étranger à notre propre
nature. Sur Terre, elle pouvait semer vent et tempête et récolter le beau

Dialogues d’Outre-tombe
130

temps grâce à sa situation sociale dans la pyramide du pouvoir, même si


celui-ci avait été acquis malhonnêtement. Ici, cela était impossible. Ces
cônes d'ombres karmiques n'existaient pas. Aucune ombre ne se
profilait sur le sol. Nul endroit pour se cacher ou dissimuler ses
mauvaises actions. Tous, ils étaient nus comme un grand livre ouvert,
accessible à tous les regards inquisiteurs. Ici, aucune chose n'était
abordable à la dissimulation. Même pas le plus faible éternuement! Le
Royaume du nulle-part est celui ou nul mensonge ne peut s'enraciner,
laissant le terrain fertile à l'authenticité des esprits qui y voyagent.

La pluie de fleur s'arrêta. Il flottait dans l'air un doux parfum


difficile à décrire. C'était tout simplement céleste.

Soudainement, mille trompettes se firent entendre.

Elle sursauta légèrement. Tous les atomes de son corps vibrèrent


à l'unisson des chants et de la musique des sphères qui s’ensuivirent.

Un immense coup de tonnerre, semblable à mille tonnerres


terrestres se fit entendre et se répercuta sur les murs du château. Ceux-
ci tremblèrent mais résistèrent à l'assaut titanesque.

Des éclairs monstrueux zébrèrent le ciel de la voûte, même si


aucun nuage n'était apparent sous celle-ci. Tout le sol en trembla.

Un immense arc-en-ciel à sept couleurs apparut sous le dôme,


même si aucune pluie ni rayons de soleil n'était visible.

 Comment tout cela était étrange, pensa-t-elle?

De cet arc-en-ciel, surgit les dieux des dix directions. Celui du


nord, du sud, de l'est, de l'ouest, des positions médianes, du zénith et du
nadir. Puis, apparut, venant de l'est, la divine dakini "Vajra" qui prit
position au-dessus de la foule silencieuse, à la verticale de la fontaine
de feu. De l'ouest, apparut la dakini "Padma", puis du nord, la dakini
"Karma", enfin, venant du sud, la dakini "Ratna". Tous prirent position
dans l'espace au-dessus de l'assemblée et demeurèrent là, en position
stationnaire, semblant attendre un événement extraordinaire. Il y avait
beaucoup d'électricité qui semblait flotter dans l'air en effervescence.
D'autres personnages surgirent encore de l'arc-en-ciel. Mille bouddhas
du passé envahirent tous les recoins du ciel au-dessus de la salle des

Dialogues d’Outre-tombe
131

trônes. Quatre créatures fantastiques, mi-homme, mi-animal, surgirent


du néant et prirent position au quatre coins de la salle. Ceux-ci étaient
les Seigneurs du Karma, responsable de la Loi et de son application.

Une minuscule sphère de couleur dorée surgit de l'arc-en-ciel.


Celle-ci, malgré sa petitesse, brillait d'un éclat presque insoutenable. Le
soleil terrestre était de l'ombre comparé à cette luminosité.

Elle ne sut comment, mais elle savait qu'il avait traversé des
millions d'années lumière afin de venir enseigner dans cette assemblée
d'égarés.

Le soleil doré prenait visuellement de plus en plus de place dans


l'espace au-dessus de l'assemblée. Son éclat devenait de plus en plus
insoutenable.

 Cela lui faisait mal et la réconfortait en même temps. Étrange


paradoxe, pensa-t-elle!

Sortant de nulle part, un étrange nuage couvrit la sphère,


réduisant sa brillance de moitié. C'était bien ainsi! L'éclat de la sphère
mystérieuse ne lui faisait déjà plus mal. Seul, la paix et la sérénité
subsistaient. Elle commença à distinguer plus nettement ce soleil
étrange. À l'intérieur, elle devinait qu'il y avait une forme humaine.
Cette apparition était similaire à celle du Seigneur Manjushri,
personnification de la sagesse de tous les bouddhas. Cependant, la
sphère dorée dégageait une force et une puissance difficilement
quantifiable. Elle ne trouvait même pas les pensées pour décrire ce
qu'elle ressentait.

La sphère lumineuse plana au-dessus de l'assemblée pendant un


long moment, puis vint se poser directement sur la flamme de la
fontaine, couvrant son feu de sa luminosité fantastique. Son intensité
diminua progressivement, laissant apparaître un bouddha merveilleux,
d'où émergeait un vaste sentiment de joie et de félicité.

Subitement, sans aucun avertissement, émergea du chakra de


son cœur émergea un rayon dorée qui atteignit le cœur de chaque
personne dans l'assemblée. Elle-même ressentit fortement ce contact
qui était un mélange d'amour fraternel et de compassion véritable, celle
que l'on surnomme, la Maha-Bodhichitta. Comment décrire cette divine

Dialogues d’Outre-tombe
132

bénédiction, car s'en était bien une? Cela était totalement indescriptible
avec des mots. Comment décrire le baiser fraternel du grand frère
accourant au secours de sa petite sœur, entrain de sombrer dans des
sables mouvants?

Maintenant, elle distinguait avec plus de lucidité, l'être céleste


au-dessus de la fontaine. Était-ce l'effet de la bénédiction? Elle se
rappelait avoir déjà entendue que les bouddhas et les êtres éveillés sont
partout alentour de nous, mais que nous ne les voyons pas à cause de
nos impuretés karmiques. Elle avait déjà lue dans un petit livre sur le
sentier spirituel, un moine qui décrivait qu'elle n'avait rien à acquérir
sur cette Terre. Qu'elle devait plutôt chercher à enlever des voiles
obscurs qu'elle avait accumulés pendant des centaines de renaissances,
car ceux-ci lui voilait la vue du réel, où se trouvait des univers
innombrables habités par des êtres remplis de sagesse et de bonté.

La flamme de la fontaine avait été remplacée par un trône en


forme de coussin de lune et de soleil, disposé au centre d'un lotus
gigantesque à huit pétales. Assit en position du tailleur, l'être tenait dans
sa main gauche un bol d'aumône remplie d'amrita, le nectar des dieux,
et dans sa main droite, il tenait un livre tibétain symbolisant
l'enseignement de la sagesse. Huit Bodhisattva symbolisant ses huit
premiers disciples prenaient place tout autour de la fontaine.

Elle savait tout cela intuitivement, mais elle avait aussi


l'impression d'être un enfant en bas âge devant cet être céleste d'une
stature difficilement quantifiable.

Émerveillée, elle vit les dieux des dix directions et les cinq
dakinis venir se prosterner sept fois de suite devant le nouvel arrivant.
Par après, il en fut de même avec tous ceux faisant partie du cercle
intérieur.

Suite à un bref instant sans événement, le gong géant résonna


parmi la foule, annonçant que quelqu'un allait prendre la parole. Un
jeune moine bouddhiste, de type mongoloïde, portant une tunique rouge
et safran, s'adressa alors à l'assemblée:
Ô noble assemblée, disciple de toutes les religions, moi Ananda,
premier disciple du Bienheureux, je m'adresse à vous tous, fidèles
auditeurs, sur la requête du Maître Vénérable, le Bouddha Sâkyamuni.

Dialogues d’Outre-tombe
133

Pour la première fois, elle entendit un long murmure parcourir la


foule, telle une vague d'océan. Elle en fut très surprise! Le silence reprit
ses droits.

Bientôt, le Bienheureux va prendre la parole. Je vous implore


d'écouter avec attention Sa Parole, de l'absorber dans votre cœur, de
vous en délecter, car il est fini le temps ou vous pouviez agir. Ici, dans
ce Bardo de l'entre-deux, la seule chose que vous puissiez faire, c'est
d’apprendre par l'écoute. Désormais, un très long périple vous attend.
Celui du voyage karmique dans le Bardo du devenir. Suite à ce long
voyage, le temps d'une nouvelle naissance arrivera pour tous ceux
n'ayant pu se libéré de l'esclavage samsarique. Malheureusement, peu
d'entre-vous auront atteint la libération malgré les nombreux
enseignements reçu dans l'entre-deux. Il est très difficile d'atteindre la
libération dans ce monde-ci, lorsqu'aucune démarche véritable n'a déjà
été entreprise de votre vivant, lors de votre dernière incarnation. Une
renaissance humaine est un bien d'une valeur inestimable. Si, lors de
votre dernière existence humaine, vous avez gâché cette existence par
la poursuite futile des biens matériels, du confort physique, de
l'acquisition de pouvoir et de désirs mondains, alors n'espérez pas
atteindre dans le Bardo du devenir, la libération du Samsara. Vous
devrez encore repasser par les douleurs de la naissance et les
souffrances de la maladie, de la vieillesse et de la mort. Ceci est la
grande loi karmique, dont nul ne peut se dérober.

Actuellement, la seule chose que vous puissiez faire est


d'écouter cet enseignement avec attention et de le graver en lettre d'or
dans le centre de votre chakra du cœur, siège immortel de
l'indestructible goutte blanche ou siège votre esprit qui se réincarne.

Un jour, peut être, lors d'une prochaine renaissance humaine, le


souvenir impérissable de ces paroles de Sagesse, remonterons vers
votre état de conscience de veille, éveillant alors dans votre cœur, le
désir ardent de la libération du monde de la souffrance. Soyez donc
vigilant!

Le disciple Ananda garda le silence un bref instant avant de reprendre:

De votre vivant, lorsque vous étiez en bonne santé, vous ne


pensiez pas à la maladie qui pouvait vous frapper sans avertissement.
Submergé par les affaires mondaines, vous ne pensiez pas à la mort

Dialogues d’Outre-tombe
134

pouvant survenir aussi soudainement que l'éclair. Notre Maître le


Bouddha a déjà déclaré:

"De toute les contemplations de l'esprit,


celle de la mort est suprême.
Ce qui est né mourra,
et ce qui a été rassemblé sera dispersé.
Ce qui a été amassé, sera épuisé,
ce qui a été édifié s'effondrera,
et ce qui a été élevé sera abaissé.
La nature de toute chose est illusoire et éphémère.

Le Bouddha

Notre Maître le Bouddha, est né vers l'an 624 avant J.-C., et


portait alors le nom de Prince Siddhǎrta Gautama. Le Bouddha, fut un
personnage dont l'historicité n'est pas mise en doute, et qui aurait vécu
du VIème siècle avant notre ère. Les dates de sa naissance et de sa
mort sont respectivement de 624 et 544 avant Jésus-Christ.

Mayadevi, épouse de Suddhodana, modeste souverain du petit


royaume de Kosala constitué par une confédération des tribus Sakyas,
sera prise de douleurs à la fin de sa grossesse, alors qu'elle rendait
visite à sa mère, à Lumbini, petit village du Népal, au VIème siècle
avant Jésus-Christ. Elle s'allongera sous un arbre et accouchera d'un
garçon du nom de Siddhârta Gautama.

Le titre de Bouddha (éveillé) lui sera accordé plus tard par ses
disciples. Il est également connu comme le Tathagata, "celui qui est
venu ainsi" prêché la bonne Loi (dharma). Ce dernier, qui apprendra
les lettres, les sciences, les langues, sera initié à la philosophie hindoue
par un brahmane. Un officier lui apprendra à monter à cheval, à tirer à
l'arc, à combattre avec la lance, le sabre et l'épée. Les soirées seront
consacrées à la musique et, parfois, à la danse.

La légende raconte que son père fera venir les huit voyants les
plus célèbres des quatre coins de son royaume. Les sept premiers
prédiront un avenir brillant au jeune homme qui devait succéder à son
père, le dernier qu'il quittera le royaume. Le roi fera enfermer ce
dernier.

Dialogues d’Outre-tombe
135

Le prince tombera amoureux et épousera Yashodara à l'âge de


vingt ans, sa cousine germaine et fille d'un seigneur du voisinage. Les
nouveaux époux emménageront dans trois petits palais : un de bois de
cèdre pour l'hiver, un de marbre pour l'été et un de briques pour la
saison des pluies. Ils donneront naissance à un garçon, dix ans plus
tard, qui sera nommé Rahula.

Siddhârta, qui s'ennuie, entreprend souvent de longues


promenades. Il rencontrera successivement - un vieillard qui marche
avec peine, - un pestiféré couvert de bubons purulents, - une famille en
larmes qui transporte le cadavre d'un des siens vers le bûcher, - un
biksou, un moine mendiant qui, un bol à la main, quête sa nourriture.

Le prince comprendra alors que, si sa condition le met à l'abri


du besoin, rien ne le protègera jamais de la vieillesse, de la maladie et
de la mort. Il s'éveillera une nuit en sursaut, et demandera à son
serviteur, Chandaka, de harnacher son cheval. Les deux hommes
galoperont jusqu'à un bois proche du palais. Siddhârta, qui
abandonnera à son serviteur son manteau, ses bijoux et son cheval, lui
demandera de saluer son père, sa femme et sa belle-mère et de leur
dire qu'il les quittait pour étudier la voie du salut. Le prince
abandonnera ses vêtements de soie qu'il échangera avec la tenue d'un
pauvre chasseur.

Siddhârta Gautama entreprendra une vie d'ascèse et se


consacrera à des pratiques méditatives austères. Six ans plus tard,
alors qu'il se trouve dans le village de Bodh-Gayâ, il abandonnera ces
pratiques qui ne l'ont pas mené à une plus grande compréhension du
monde, et acceptera des mains d'une jeune fille du village, Sujata, un
bol de riz au lait, mettant ainsi fin à ses mortifications. Il se
concentrera dès lors sur la méditation et la voie moyenne, celle qui
consiste à nier les excès, en refusant le laxisme comme l'austérité
excessive. Les cinq disciples qui le suivaient l'abandonneront, jugeant
cette décision comme une trahison de sa part.

Siddhârta Gautama prendra alors place sous un pippal (Ficus


religiosa) et fera le vœu de ne pas bouger avant d'avoir atteint la
Vérité.
Le Bouddha atteignit l'Éveil en plusieurs étapes. Lors de la
première étape, son esprit étant "stabilisé et recueilli" il tourna son
attention vers le souvenir de ses vies antérieures; une naissance, deux

Dialogues d’Outre-tombe
136

naissances, trois, cinquante, mille, cent mille. Rien ne lui était


inconnue; son nom, sa résidence, sa famille, etc. C'est au cours de cette
nuit que lui vint cette connaissance. C'est dans la posture de prise de la
terre à témoin de ses mérites passés que Bouddha accèdera à l'éveil. Il
affirmera être parvenu à la compréhension totale de la nature et des
causes de la souffrance humaine et des étapes nécessaires à son
élimination. Cette illumination, possible pour tous les êtres, s'appelle la
bodhi. Le Bouddha insistera sur le fait qu'il n'était ni un dieu, ni le
messager d'un dieu et que l'illumination n'était pas le résultat d'un
processus ou d'un agent surnaturel, mais plutôt le résultat d'une
attention particulière à la nature de l'esprit humain, qui pouvait être
découverte par n'importe qui.

A l'instant ultime de l'Éveil, il apparut au Bouddha que


la prison dans laquelle il avait été enfermé pendant des milliers
d'années, avait obscurci son esprit, tel de sombres nuages d'orages, par
l'ignorance et les pensées trompeuses. Son esprit avait à tort, divisé la
réalité en opposés dualistes et de cela, était né des vues erronées telle
le désir, les sensations, la saisie dualiste et celle du devenir. Naissance,
vieillesse, maladie et mort; toutes ces souffrances n'avaient fait que
consolider les murs de sa geôle. Démasquant cet usurpateur, il élimina
du même coup les murailles de sa prison. Celle-ci ne pourra plus
jamais être reconstruite car le ciment de "l'ignorance" n'existait plus.

Suite à son éveil, Gautama le Bouddha prêchera la doctrine


pendant 45 ans, jusqu'à l'âge vénérable de 80 ans au Kunisǎrǎ
(Kusinagar en Inde, dans l'actuel Uttar Pradesh). Durant tout ce temps,
il enseigna sans aucune distinction à toutes les classes d'hommes et de
femmes, de groupement sociaux et même a la caste des infidèles, une
chose qui ne s'était jamais vue auparavant en Inde.

Le Bouddha montra le sentier qui conduit à la libération, mais


c'est à chacun de soi de faire l'effort de marcher sur ce sentier. Les
derniers mots du Bouddha seront : "L'impermanence est la loi
universelle. Travaillez à votre propre salut".

Avant de laisser la parole au Bienheureux, laissez-moi vous


donner les conseils que le Maître lui-même me donna au début de mon
apprentissage spirituel:

Ayez confiance au message du Maître, non à sa personnalité;

Dialogues d’Outre-tombe
137

Ayez confiance au sens de ses paroles, non aux mots seulement;


Ayez confiance au sens ultime, non au sens relatif;
Ayez confiance à votre esprit de sagesse, non à votre esprit
ordinaire qui juge;
Que votre confiance ainsi acquise soit votre guide, éclairant vos
pas sur le sentier de la Sagesse et de l'Illumination.

Voici venu le temps de vous présenter le Bienheureux, l'Arahant


parfaitement et pleinement éveillé, parfait en sagesse et en conduite, le
Connaisseur des mondes, l'Incomparable guide des êtres qui doivent
être guidés, l'Instructeur des dieux, titans, dakinis, déesses et des
hommes, le Vénérable Shâkyamuni, le Bouddha de votre ère cosmique,
celle du Kali Yuga.

Par trois fois, Ananda se prosterna le front sur le sol, en récitant


le mantra:
Om, muni muni, maha muniyé soha…Om, muni muni, maha
muniyé soha…Om, muni muni, maha muniyé soha.

Terminant sa dernière prosternation, suite au mantra sacré, le


disciple Ananda s'assit aux pieds du Maître, face à la foule, en posture
de vajra et garda le silence. Alors, le Bouddha s'adressa à la foule
recueillie et silencieuse:

Ô noble disciples, réunis dans cet assemblée, écoutez bien mes


paroles, car elles sont l'essence même de l'ultime Vérité.

Ô noble auditeurs, réunis dans cet assemblée, écoutez avec


attention, l'enseignement qui peut être la cause de votre salut.

Mon Père est la Sagesse,


et ma Mère est la Vacuité.
Mon pays est le pays du Dharma.
Je suis soutenu par la perplexité
et je suis ici pour détruire l'Ignorance,
racine de tous les poisons,
celui du désirs, de la colère et de l'attachement.
Ce qui a été renversé,
je reviens le redresser.
Ce qui a été caché.
je viens le révéler.

Dialogues d’Outre-tombe
138

Je montre le chemin
à celui qui s'est égaré.
Je suis la lampe qui illumine
ceux, perdus dans l'obscurité.

Écoutez mes paroles.


Écoutez ma doctrine.

Quiconque applique mon enseignement, doit toujours se


rappeler que la vie humaine est transitoire et changeante, et que le
corps humain, bien qu'étant le "Vaisseau du Salut", n'est rien de plus
que le producteur de votre souffrance. L'attachement à la vie, à la
sensualité et au corps, doit être évité.

Cette existence qui est la vôtre est aussi éphémère que les
nuages d'automne. Observer la naissance et la mort des êtres est
comme observer les mouvements d'une danse.

La durée d'une vie est semblable à un éclair d'orage dans le


ciel. Elle se précipite, tel un torrent dévalant une montagne abrupte.
Cette vie humaine est transitoire et la séparation est inévitable. Ceci est
la roue de la Vie. Les êtres humains viennent ensemble puis se
séparent. Il n'y a pas de quoi être troublé par cette séparation. Dans le
cycle samsarique, tous sont condamnés à se revoir un jour ou l'autre.

Le souffle de la vie est semblable à un nuage.


L'esprit est semblable à un éclair.
La vie dans l'ensemble est semblable à la rosée sur l'herbe.
Donc, renoncez à tous cela et fixer vos pensées
sur le but Unique et Ultime,
celui de la libération du Samsara.
Ô disciples, écoutez mes Paroles de Vérité,
et soyez attentif à cet enseignement.

Longue est la nuit pour celui qui veille; longue est la route pour
celui qui est las de marcher; long est le cycle des naissances et des
morts pour les insensés qui ne connaissent pas la Vérité Sublime.

L'insensé qui reconnaît sa sottise est sage en cela, mais,


l'insensé qui se croit sage, est à juste titre un fou.

Dialogues d’Outre-tombe
139

Si un insensé est associé à un homme sage, même toute sa vie, il


reste ignorant de la vérité, comme la cuillère ignore le goût de la
soupe.

Les insensés, les fous, se conduisent vis-à-vis d'eux-mêmes


comme des ennemis, faisant de mauvaises actions dont le fruit est amer.
"C'est aussi doux que le miel", ainsi pense l'insensé du mal qui n'a pas
encore porté ses fruits, mais quand le mal a fructifié, alors l'insensé
vient à en souffrir.

On doit s'associer avec celui qui fait voir les défauts comme s'il
montrait un trésor. On doit s'attacher au sage qui réprouve les fautes.
Recherche l'amitié des meilleurs parmi les hommes.

Celui qui boit à la source de la Doctrine, vit heureux dans la


sérénité de l'esprit.

De même que le rocher solide n'est pas ébranlé par le vent, de


même les sages restent innébranlé par le blâme ou la louange.

Comme un lac profond, limpide et calme, ainsi les Sages


deviennent clairs, ayants écouté la Doctrine.

Il est peu d'hommes qui passent sur l'autre rive. Mais, ceux qui
suivent la Doctrine bien enseignée, franchissent le domaine de la Mort,
difficile à traverser.

Il ne faut pas s'attacher aux plaisirs des sens, ce qui est bas,
vulgaire, terrestre, ignoble et engendre de mauvaises conséquences et il
ne faut pas s'adonner aux mortifications, ce qui est pénible, ignoble et
engendre de mauvaises conséquences. Évitant ces deux extrêmes, le
Tathâgata à découvert le Chemin du Milieu qui donne la vision, la
connaissance, qui conduit à la paix, à la sagesse, à l'éveil et au
Nirvâna.

Ce Chemin, c'est le Noble Sentier Octuple, à savoir: la vue


juste, la pensée juste, la parole juste, l'action juste, le moyen
d'existence juste, l'effort juste, l'attention juste et la concentration juste.

Ô disciple, ce Sentier conduit à la cessation de la souffrance. Le


meilleur des disciples est celui qui voit et comprend cette vérité. Cette

Dialogues d’Outre-tombe
140

compréhension est aussi le Sentier, il n'en est pas un autre qui mène à
la purification de la vision. Suivez ce sentier et cela sera la confusion
de Mâra. En suivant ce sentier, vous verrez la fin de votre souffrance.
Vous devez faire l'effort vous-même; les Bouddhas ne font qu'enseigner
le sentier. Les pratiquants méditatifs arrivent à se délivrer des entraves
de Mâra.

Toutes les choses conditionnées sont impermanentes, chargées


de souffrance, et sont sans Soi.
La plupart des hommes, oublient que nous mourrons tous un
jour. Pour ceux qui y pensent, la lutte est apaisée.
Ni dans les airs, ni au milieu de l'océan, ni dans les antres des
rochers, nulle part dans le monde entier, il n'existe une place où
l'homme trouverait un abri contre la mort.
La différence entre la mort et la naissance, n'est qu'un instant
dans notre pensée: le dernier instant de la pensée en cette vie
conditionnera le premier dans ce qu'on appellera une vie suivante, qui
n'est en fait que la continuation de la même série. Une fois que l'on voit
cela par la sagesse, on est dégoûté de la souffrance. Ceci est le sentier
de la pureté.

Ô disciple, veuille sur ta parole, contrôle ton esprit, abstient toi


des actes mauvais; purifie toi par ces trois moyens d'action afin
d'atteindre ce Sentier.

Voici, Ô disciple, la noble vérité sur la souffrance. La naissance


est souffrance, la vieillesse est souffrance, la maladie est souffrance, la
mort est souffrance, être uni à ce que l'on n'aime pas est souffrance,
être séparé de ce que l'on aime est souffrance, ne pas avoir ce que l'on
désire est souffrance.
Voici, Ô disciple, la noble vérité sur la cause de la souffrance.
C'est la "soif" du désir qui produit la ré-existence et le re-devenir, qui
est liée à une avidité passionnée et qui trouve une nouvelle jouissance
tantôt ici, tantôt là, c'est-à-dire, la soif des plaisirs des sens, la soif de
l'existence et du devenir, et la soif de la non-existence par annihilation.
Voici, Ô disciple, la noble vérité sur la cessation de la
souffrance. C'est la cessation complète de cette "soif", la délaisser, y
renoncer, s'en libérer et s'en détacher.
Avec la compréhension de Cette Noble Vérité sur la souffrance,
s'élevèrent en moi, la vision, la connaissance, la sagesse, la science et
la lumière.

Dialogues d’Outre-tombe
141

Ô disciple, lorsque la connaissance réelle des Quatre Nobles


Vérités, "Dukka, Samudaya, Nirodha et Magga" me devint parfaitement
claires, alors seulement j'ai proclamé à ce monde avec ses dieux Mâra
et Brahma, ses troupes d'ascètes et de brahmanes, ses êtres célestes et
humains, que j'avais obtenu l'incomparable et suprême connaissance.
Et la connaissance profonde s'éleva en moi; inébranlable est la
libération de mon esprit.

L'esprit

Tous les états mentaux ont l'esprit pour avant-coureur, et ceux-


ci sont créés par l'esprit. Si un homme parle ou agit avec un mauvais
esprit, la souffrance le suit d'aussi près que la roue suit le sabot du
bœuf tirant le char. Si un homme parle ou agit avec un esprit purifié, le
bonheur l'accompagne d'aussi près que son ombre inséparable.
"Il m'a maltraité; il m'a vaincu; il m'a volé. Chez ceux qui
accueillent de telles pensées, la haine ne s'apaise jamais. Chez ceux qui
éloignent de telles pensées, la haine s'apaise.

De même que la pluie entre dans une maison dont le chaume est
disjoint, ainsi la passion pénètre un esprit non développé.

De même qu'un poisson rejeté hors de l'eau, notre esprit tremble


quand il abandonne le domaine des passions, Mâra, nous liant au cycle
d'existence.

L'esprit est difficile à maîtriser et instable. Il court où il veut. Il


est bon de le dominer. L'esprit dompté assure le bonheur. Que le Sage
reste donc maître de son esprit car il est subtil et difficile à saisir.
Errant, au loin, solitaire, sans corps et caché très profondément, tel est
l'esprit. Ceux qui parviennent à le soumettre, se libèrent des entraves
de Mâra.

Chez celui dont l'esprit est inconstant, qui ignore la vraie loi et
manque de confiance, la sagesse n'atteint pas la plénitude.

Celui dont l'esprit n'est pas agité ni troublé par le désir, celui
qui est au-delà du bien et du mal, cet homme éveillé ne connaît pas la
crainte.

Dialogues d’Outre-tombe
142

Quoi qu'un ennemi puisse faire à son ennemi, quoi qu'un homme
haineux puisse faire à un autre homme haineux, un esprit mal dirigé
peut faire pire.

Ni mère, ni père, ni aucun proche ne nous fait autant de bien


qu'un esprit bien dirigé.

Ô disciple, qu'une étoffe sale et maculée, trempée par le


teinturier dans n'importe qu'elle couleur, reste d'une couleur terne, de
même, quand l'esprit est impur, de malheureuses conséquences doivent
être attendues. Que la même étoffe, pure et propre, soit trempé par le
teinturier dans n'importe quelle couleur, reste d'une couleur nette, de
même, Ô disciple, l'esprit qui est pur, ne peut qu'attendre d'heureuses
conséquences.

La cupidité et le désir sont des impuretés de l'esprit; la


méchanceté, la colère, la malveillance, l'hypocrisie, le dénigrement, la
jalousie, la tromperie, la ruse, l'obstination, l'impétuosité, la
présomption, l'arrogance, la négligence et la suffisante, sont aussi des
impuretés de l'esprit.

Alors, sachant cela, le disciple repousse toutes ces impuretés de


l'esprit, et demeure vigilant.

La vigilance est le sentier de l'immortalité. La négligence est le


sentier de la mort. Ceux qui sont vigilants ne meurent pas. Ceux qui
sont négligents sont déjà morts. Les insensés dans leur manque de
sagesse, s'abandonnent à la négligence, Le Sage garde la vigilance
comme la richesse la plus précieuse. Ne vous laissez pas aller à la
négligence, ni aux plaisirs des sens. Vigilant parmi les négligents,
éveillés parmi les somnolents, le Sage avance comme un coursier
laissant derrière lui, la haridelle.
Le disciple qui s'attache à la vigilance et qui redoute la
négligence, avance comme le feu, brûlant ses entraves grandes et
petites.

Le disciple rempli d'une ferme confiance dans le Bouddha, le


Dharma et le Sangha, fait donc partie de la communauté des disciples
du Bienheureux, et est donc de conduite pure, droite, correcte et
bienséante. Ainsi digne, ce disciple obtiendra la connaissance de la
doctrine, celle de sa compréhension. Il obtiendra aussi le bonheur

Dialogues d’Outre-tombe
143

produit par la doctrine; en celui qui est heureux, naît la joie; en celui
qui est joyeux, le corps se calme; celui dont le corps est calmé ressent
le bien-être; l'esprit de celui qui ressent le bien-être se concentre.

Alors, Ô disciples, cet homme d'une telle moralité, d'une telle


qualité, d'une telle sagesse, mange un repas banal et sans aucun goût,
mais son esprit n'en est pas affecté. De même qu'une étoffe sale et
maculée, lavée dans l'eau claire devient pure et nette, de même, ce
disciple s'étant purifié par le triple joyau, son esprit demeure calme,
détaché, libéré, dépouillé et débarrassé de tout ce qui préoccupe
l'esprit mondain encore plongé dans les trois poisons; celui du désirs,
de la colère et de l'ignorance.

Ce valeureux disciple, ainsi libéré, peut alors faire rayonner la


pensée de compassion, la pensée de bienveillance, la pensée
d'équanimité et celle de la sympathie joyeuse, large, profonde, sans
limite, sans haine, libérée d'inimitié, dans les dix directions de l'espace,
de même que dans les trois temps, partout dans sa totalité, en tout lieu
de l'univers.

Alors, ce disciple comprend: "Voici ce qui est, il y a la


décroissance, l'accomplissement et l'émancipation ultérieure de cet état
conscient". Quand il sait cela et quand il voit cela, l'esprit se libère de
l'obstacle du désir sensuel, l'esprit se libère de l'obstacle du désir
d'existence, l'esprit se libère de l'obstacle de l'ignorance. Quand il est
libéré, vient la connaissance: "Ici est la libération", il sait: "La
naissance est détruite, la vie noble est vécue, ce qui devait être achevé
est achevé, plus rien ne demeure à accomplir".

Pensées juste

Ô noble disciple, que tes pensées de renoncement, de


détachement non-égoïste, que tes pensées d'amour et de non-violence
soit étendues à tous les êtres.
Ne vous occupez pas des fautes d'autrui, ni de leurs actes, ni de
leurs négligences. Soyez plutôt conscient de vos propres actes et de vos
propres négligences.

Écoutez cela et réfléchissez bien.

Dialogues d’Outre-tombe
144

La destruction des obstacles, Ô disciples, est pour celui qui sait


et celui qui voit, non pour celui qui ne sait pas, ni pour celui qui ne voit
pas.

Celui qui pense sans sagesse, Ô disciples, des obstacles non


apparus paraissent, et les obstacles déjà présents s'accroissent; pour
celui qui pense sagement, des obstacles non apparus ne paraissent pas,
et les obstacles déjà présents décroissent.

L'homme ordinaire, non instruit de la Noble Doctrine, ne sait


pas les choses qui doivent être pensées, ni celles qui ne doivent pas être
pensées. Par la pensée de certaines choses, l'obstacle du désir sensuel,
non apparu, paraît; l'obstacle du désir sensuel déjà présent s'accroît;
l'obstacle de l'ignorance non apparu, paraît; l'obstacle de l'ignorance
déjà présent, s'accroît; l'obstacle du désir d'existence non apparu,
paraît, l'obstacle du désir d'existence déjà présent, s'accroît; ces choses
qui ne doivent pas être pensées, il les pense.

Ainsi, sans sagesse, il pense: "Ai-je existé dans le passé?" "N'ai-


je pas existé dans le passé?" "Qu'ai-je été dans le passé?" "Comment ai-
je été dans le passé?" "Qu'est-ce qu'ayant été antérieurement, j'ai été
dans le passé?" "Serai-je dans le futur?" "Ne serai-je pas dans le
futur?" "Que serai-je dans le futur?" "Comment serai-je dans le
futur?" ""Qu'est-ce qu'ayant été dans ce futur, je serai dans le futur
plus lointain?" "Suis-je?" "Ne suis-je pas?" "Que suis-je?"
"Comment suis-je?" "Cet être d'où est-il venu, et où ira-t-il?"

Ainsi, pensant sans sagesse, l'une des six vues fausses surgira
en lui: "J'ai une âme" "Je n'ai pas d'âme" "Par l'âme, je connais
l'âme" "Par l'âme, je connais le non-âme" , ou encore cette autre vue
fausse surgira en lui: "Cette âme qui est mienne, s'exprimant et
ressentant, reçoit ici ou là, le résultat des bonnes et des mauvaises
actions, et cette âme qui est mienne, permanente, fixe, éternelle, de
nature immuable, demeure ainsi éternellement".

Ceci, Ô disciples, est appelé spéculations, jungle d'opinions,


désert d'opinions, perversion d'opinions, agitation d'opinions et liens
d'opinions. Lié par ces liens d'opinions, Ô disciples, l'homme ordinaire
et non instruit n'est pas libéré de la naissance, de la vieillesse, de la
mort, des chagrins, lamentations, souffrances, peines mentales,
agonies; il n'est pas libéré de la souffrance, je le dis.

Dialogues d’Outre-tombe
145

Mais, le disciple rempli de sagesse pense; "Ceci est la


souffrance" "Ceci est la cause de la souffrance" "Ceci est la cessation
de la souffrance" et "Ceci est le Sentier qui mène à la cessation de la
Souffrance".

Pensant ainsi, trois liens se détachent de lui; l'illusion du moi, le


doute et la croyance en l'efficacité des rites et des cérémonies.

Paroles justes

Ô noble disciples, abstient toi du mensonge, de la médisance, de


la calomnie et de toutes paroles susceptibles de causer la haine,
l'inimitié, la désunion, la dysharmonie entre individus ou groupes de
personnes. Abstient toi aussi de tout langage dur, brutal, impoli,
malveillant ou injurieux. Abstient toi de tous bavardages oiseux, futiles,
vains et sots

Semblable à une belle fleur sans parfum, la belle parole de


celui qui ne la suit pas est sans fruit.

De même qu'on peut faire de nombreuses guirlandes d'un


monceau de fleurs, ainsi un homme doit accomplir de nombreuses
bonnes actions.

L'odeur des fleurs ou de l'encens, n'est pas portée contre le vent;


mais, l'odeur de sainteté est portée contre le vent. Dans toutes les
directions, le saint homme répand le parfum de sa vertu, qui monte
même au monde des dieux.

Le disciple du Sublime Éveillé rayonne de sagesse parmi la


masse des hommes ordinaires et aveugles.

Le disciple qui contrôle sa langue, mesure ses paroles, qui n'est


pas bouffi d'orgueil, interprète la Doctrine en l'éclairant et ses paroles
sont douces.

Même un jeune disciple qui consacre à la Doctrine du Sublime


Éveillé, illumine ce monde comme la lune émergeant des nuées.
.

Dialogues d’Outre-tombe
146

Ô disciple, si tu n'as rien d'utile à dire, garde un noble silence.

Action juste

Ô noble disciple, abstient toi de détruire la vie, du vol, des


transactions malhonnêtes, de rapports sexuels illégitimes et aide les
autres à mener une vie pacifique et honorable.

L'insensé qui, appuyé sur des vues fausses, méprise


l'enseignement des Êtres Nobles, des hommes dignes, des hommes
droits, produit lui-même les fruits pour sa destruction.

L'homme se souille par le mal qu'il a fait et il se purifie en


l'écartant. La pureté et la souillure sont en lui-même; personne ne peut
purifier un autre.

Il est aisé de se faire du tort et du mal. Ce qui est bon et


bénéfique est très difficile à accomplir.

En vérité, on est le gardien de soi-même; quel autre gardien y a-


t-il? En se maîtrisant soi-même, on obtient un gardien difficile à
gagner.

S'abstenir du mal, cultiver le bien et purifier l'esprit; tel est


l'enseignement des Bouddhas.

Quiconque, en cherchant son propre bonheur, blesse les


créatures qui désirent le bonheur, ne l'obtiendra pas dans l'autre
monde.

Mieux vaut ne pas faire de mauvaise action, car, après la


mauvaise action tourmente celui qui l'a commise. Mieux vaut faire la
bonne action, qui, accomplie, ne causera nul tourment à celui qui l'a
commise.
Il est bon, à l'heure de la mort, d'avoir accompli de bonnes
actions.

Quand la rouille apparaît sur le fer, le fer même en est rongé.


De la même manière, les mauvaises actions de l'homme le conduisent à
l'état de souffrance.

Dialogues d’Outre-tombe
147

La vie est facile à l'être sans vergogne, à l'imprudent comme un


corbeau, au malicieux, au fanfaron présomptueux.

La vie est toujours dure au modeste, à celui qui recherche


toujours la pureté, au désintéressé, à l'humble, à l'homme de vie droite
et de jugement clair.

Il est bon de pratiquer la vertu tout au long de la vie. Il est bon


de garder une confiance solide. Il est bon d'acquérir la sagesse. Il est
bon de ne faire aucun mal.

Effort juste

Ô noble disciple, avec l'arme de ta volonté énergique, fait


obstacle à l'apparition des états mentaux mauvais et malsains;
débarrasse toi des états néfastes existant déjà chez l'homme; fait
apparaître des états mentaux bons et sains qui n'existent pas encore et
développe ceux qui sont déjà présent en l'homme.

Observateur de la Doctrine, faisant sa joie de la Doctrine,


méditant sur la Doctrine, se souvenant de la Doctrine, le disciple
agissant ainsi restera fermement établi en elle.

Le disciple qui, dans une demeure solitaire, tranquillise son


esprit, goûte une joie surhumaine dans la claire vision de la Doctrine.
Quand il reflète comment les agrégats de l'existence naissent et
disparaissent, il goûte le bonheur et la joie. Empli de joie, transporté
par le message du Bouddha, le disciple atteint l'état tranquille,
l'apaisement heureux des conditionnés. Même un jeune disciple qui se
consacre à la Doctrine du Sublime Éveillé illumine ce monde comme la
lune émergeant des nuées.

Il est bon de contrôler l'œil. Il est bon de contrôler l'oreille. Il


est bon de contrôler le nez. Il est bon de contrôler la langue. Il est bon
de contrôler le corps. Il est bon de contrôler la parole. Il est bon de
contrôler l'esprit. Dans tous les cas, le contrôle est bon. Le disciple qui
se contrôle est affranchi de toute souffrance. Ainsi, ce disciple mesure
dans ses paroles, qui n'est pas bouffi d'orgueil, interprète la Doctrine
en l'éclairant, et ses paroles sont douces à l'oreille des non-initiés.

Dialogues d’Outre-tombe
148

Il n'y a pas de concentration pour celui qui manque de sagesse;


il n'y a pas de sagesse pour celui qui manque de concentration. Il est
vraiment près du Nirvâna, celui en qui se trouvent la concentration et
la sagesse.

On n'est pas sage parce qu'on parle beaucoup. C'est l'homme


compatissant, amical, sans malice, qu'on appelle un Sage.

Que le Sage vive en son village comme l'abeille recueille le


nectar sans abîmer la fleur dans sa couleur et dans son parfum. Ne
vous occupez pas des fautes d'autrui, ni de leurs actes et de vos propres
négligences.

Être touché par les conditions du monde, demeuré avec un


esprit inébranlable, être libre de chagrin, d'attachement et de peur,
cela est une grande bénédiction.

Que nul ne souhaite de mal à un autre, ni ne méprise aucun être


si peu que ce soit, ainsi qu'une mère au péril de sa vie surveille et
protège son unique enfant, ainsi avec un esprit sans limites, doit ont
chérir toute chose vivante, aimer le monde en son entier, au-dessus, au-
dessous et tout autour, sans limitation, avec une bonté bienveillante et
infinie.

Étant debout ou marchant, étant assis ou couché, tant que l'on


est éveillé on doit cultiver cette pensée. Ceci est appelé la suprême
manière de vivre. Celui qui est perfectionné ne connaîtra plus la
renaissance.

Attention juste

Ô noble disciple, que ton attention soit toujours un gardien


vigilant, surveillant les activités du corps, des sensations et des
émotions, des activités de l'esprit et des idées, pensées et conceptions
des choses; fait quotidiennement les pratiques de la concentration sur
la respiration, et ceux de la méditation sur ton esprit. Voit comment
toutes sensations et émotions apparaissent et disparaissent en toi.
Surveille constamment ton esprit afin qu'il ne s'adonne pas à la haine

Dialogues d’Outre-tombe
149

ou à la convoitise, ou qu'il se laisse tromper par l'illusion et les mirages


mondains.

Ô disciple, tant que vous vivrez, retiré dans une grotte ou bien
marchant sur la place central d'un marché très achalandé, vous ne
pourrez échapper à la vie. Vous devrez donc la regarder bien en face et
la vivre. Mes disciples ne se repentent pas du passé, ils ne se
préoccupent pas de l'avenir, mais ils vivent dans le présent, l'ici
maintenant. C'est pourquoi, ils sont radieux. En se préoccupant de
l'avenir et en se repentant du passé, les sots se dessèchent comme des
roseaux verts coupés au soleil.

Quoi que vous soyez en train de faire, soyez toujours vigilant et


attentif. Cultiver votre attention, votre prise de conscience, jour et nuit,
à l'égard de toutes vos activités quotidienne. Étendez cette attention à
tous vos actes, à tous vos mouvements physiques et mentaux, ainsi qu'a
toutes vos paroles. Soyez toujours présent dans l'action présente.

Moyens d'existence juste.

Ô disciple, abstient toi de faire le commerce des armes et


instruments meurtriers, abstient toi du commerce des boissons
enivrantes, des poisons et des drogues pour fin de plaisirs, abstient toi
de mettre à mort des animaux, abstient toi des jeux et du commerce de
la prostitution, et de tout moyen d'existence mauvais et injuste. Que ta
profession soit honorable, irréprochable, et qu'elle ne nuise jamais aux
autres, directement ou indirectement.

La racine du mal

Mené par le désir, on commet le mal.


Mené par la colère, on commet le mal.
Mené par la peur, on commet le mal.

La racine de ces trois poisons est l'ignorance.

Ô disciple, le monde est en manque et il désire avidement; il est


esclave de la "soif" du désir. Ceci n'est pas la cause première, car tout
est relatif et interdépendant, cependant, cette "soif" est la chose qui est

Dialogues d’Outre-tombe
150

répandue partout, et cette "soif", ce désir insatiable, a pour centre


l'idée erronée de l'existence d'un "Soi", lui-même provenant de
l'ignorance.

Cette "soif", c'est l'attachement aux plaisirs des sens, à la


richesse, à la puissance, à l'attachement aux idées, aux opinions, aux
idéaux, aux théories, aux conceptions et aux croyances. Sache, Ô
disciple, que tous les conflits dans le monde, depuis les chicanes
familiales jusqu'aux grandes guerres entre nations, ont leurs racines
dans cette "soif". Tous les malheurs sont ainsi engendrés par le désir
égoïste.

Cette "soif" englobe la volition mentale ainsi que le karma.


Cette "soif" est donc la racine de l'existence de la continuité, de la lutte
qu'on poursuit par des actes bons ou mauvais; c'est donc une des
causes principales de la continuité de la souffrance.

Yam kiňci samudayadhammam sabbam tam nirodhadhammam.

Tout ce qui a la nature de l'apparition, tout cela a la nature de


la cessation. La "soif", la volition, le karma, bon ou mauvais, a pour
effet la force de continuer dans une direction bonne ou mauvaise. Le
bien ou le mal, cela est relatif, et se trouve seulement dans le Samsâra.

Un être libéré de la fausse notion de "soi" et de cette "soif" de


devenir et de continuité, n'accumule aucun karma, et est libéré de la re-
naissance.

Sache aussi Ô disciple, que l'enfant aîné de cette "soif" est la


convoitise. Traqués par la convoitise, les hommes courent en tous sens
comme des lièvres poursuivis. Saisis par ses entraves, ils connaîtront
longtemps encore la souffrance.

Ce qui est fait de fer, de bois ou de chanvre n'est pas un lien


fort, mais, l'attachement aux joyaux et aux parures, aux enfants et aux
épouses, est certes un lien puissant, déclarent les Sages; et c'est un lien
fort dont il est pénible de se débarrasser. Cependant, certains le
coupent et choisissent la vie sans foyer; ils abandonnent les plaisirs des
sens sans regarder derrière eux.

Comme l'araignée dans sa toile, il en est qui s'emprisonnent


dans leur propre filet d'acharnement aux plaisirs. Les Sages

Dialogues d’Outre-tombe
151

abandonnent même cela, sans se retourner, et laissent tout souci


derrière eux.

Tant qu'il y a la "soif" d'être et de devenir, le cycle de


continuité, le Samsâra, se poursuit. Il ne pourra prendre fin que
lorsque la force qui le meut, cette "soif" même, sera arrachée, coupée
par la Sagesse qui aura la vision de la Réalité de la Vérité, du Nirvâna.
Alors, par l'extinction de ce "désir" sera vaincu toute souffrance.

Heureux sommes-nous de vivre sans haine. Le vainqueur


engendre la haine, le vaincu gît étendu dans la détresse. L'homme sage
abandonne à la fois la victoire et la défaite, car il n'y a pas de plus
grand malheur que la haine.

Quiconque retient la colère montante, comme on arrête un char


lancé, je l'appelle un conducteur. Les autres ne font que tenir les rênes.

Vaincre la colère par l'amour, le mal par le bien, l'avare par la


générosité et le menteur par la vérité, donne le peu que tu possèdes à
celui qui te sollicite, par ces qualités, l'homme se rapproche des dieux.

Par le glaive de votre esprit, soyez attentif et vigilant, afin que


ne naissent en vous la colère, la haine ou la malveillance, qui vous
conduiront immanquablement à renaître dans un royaume malheureux.

Le mal est une création arbitraire de la peur, car le mal n'existe


pas par lui-même. N'ayez pas peur de la maladie, de la mort, des
dangers, de la pauvreté, d'aucun autre homme ou de vous-même. Soyez
courageux et sachez que votre esprit est Un avec tout Pouvoir.

N'ayez pas peur de votre mort, car ce qui est la cause de cette
peur, ce "cadavre" est présentement avec vous, ici, maintenant.

Ô noble disciple, tourne ton regard vers l'intérieur, recherche la


nature de ton esprit, ainsi, libère toi de la peur de la mort en réalisant
la vérité de toute vie.

Sache ô disciple, que la nature de toute chose est illusoire et


éphémère; sache que les êtres à la perception dualiste prennent la
souffrance pour le bonheur, ainsi ils ont même peur de perdre cette
souffrance illusoire. La mort est un fait inéluctable de la vie. De toutes

Dialogues d’Outre-tombe
152

les empreintes, celle de l'éléphant est suprême. De toutes les


contemplations de l'esprit, celle de la mort est suprême.

Sache que toutes choses sont ainsi;


Un mirage, un château de nuages,
un rêve, une apparition,
sans réalité essentielle, pourtant,
leurs qualités peuvent être perçues.

Sache que toutes choses sont ainsi;


comme la lune dans un ciel clair,
reflétée dans un lac transparent;
pourtant, jamais la lune n'est venue jusqu'au lac.

Sache que toutes choses sont ainsi;


comme un écho issu
de la musique, de son et de pleurs,
pourtant, dans cet écho, nulle mélodie.

Sache que toutes choses sont ainsi;


comme un magicien nous donne l'illusion
de chevaux, de bœufs, de charrettes,
rien n'est tel qu'il apparaît.

Ignorance

Ô noble disciples, sachez que la racine de tout mal et de toute


souffrance dans le Samsâra est l'ignorance et les vues fausses. Même
engagé sur le sentier, votre quête demeurera voilée par cette
ignorance. Gardez toujours présent dans vos cœurs, l'essence de
l'enseignement, ainsi, vous développerez progressivement le
discernement afin de reconnaître les multiples confusions de
l'ignorance.

Vaincre cette ignorance est votre ultime combat; car, de cette


ignorance dépend le karma, et du karma dépend votre renaissance dans
le monde de la souffrance, le Samsâra.
L'homme ignorant vieillit à la manière du bœuf; son poids
augmente, mais non pas sa sagesse.

Dialogues d’Outre-tombe
153

Celui qui, après avoir été négligent, devient vigilant, illumine la


Terre comme la lune émergeant des nuages, ainsi que celui dont les
bonnes actions effacent le mal qu'il a fait.

Le monde est aveugle; rares sont ceux qui voient. Comme les
oiseaux s'échappant du filet, peu nombreux sont ceux qui vont vers le
séjour céleste.

S'abstenir du mal, cultiver le bien et purifier l'esprit; tel est


l'enseignement du Bouddha et êtres éveillés. Comprend cela ô nobles
disciples.

Le Samsâra est votre esprit;


Le Nirvâna est votre esprit;
tout plaisir et toute douleur,
ainsi que toute illusion,
n'existent nulle part ailleurs,
que dans votre esprit.

Acquérir la maîtrise
de votre propre esprit;
tel est le cœur
de la pratique,
ô disciple.

Soyez des lampes,


soyez un refuge
pour vous-mêmes.
Tenez solidement la vérité,
comme un refuge,
comme une lampe.
Ne cherchez pas de refuge
en dehors de vous-mêmes

Le Bouddha Sâkyamuni se tut, ferma les yeux tout en penchant


la tête vers l'avant.

A cet instant, tout commença à s'évaporer, à se dissoudre dans la


vacuité. Tout devint flou, inconsistant, de la substance d'un nuage
coloré de diverses teintes pastels.

Dialogues d’Outre-tombe
154

Le néant avait repris ses droits de propriété sur le bardo du


nulle-part.

Le Karma

Les voiles de l'obscurcissement, s'évanouirent lentement de


l’esprit tourmenté de Roland. Il commença à distinguer les détails d'une
résidence, d'une pièce où se trouvaient plusieurs ombrages à forme
humaine. Lentement, doucement, tout devint clair et précis. Il constata
alors, qu'il était revenu au salon funéraire. Il vit près de lui, sa mère qui
lui souriait, ainsi que son frère Gaël. Celui-ci l'interpella:

 Es-tu prêt pour un voyage de pêche, lui demanda celui-ci?

Il resta complètement figé. Il ne savait quoi répondre.

Gaël répéta sa question:

 D'accord, s'entendit-il répondre inconsciemment.

Il sentit que Gaël lui prenait tendrement la main. Tout comme le


pèlerinage d'avec sa mère, le paysage s'évanouis dans une brume
opaque, avant de s'éclaircir de nouveau, pour redonner naissance à un
nouveau décor.

Il était assit sur un grand rocher surplombant un lac d'un bleu


très profond. Il ne distinguait pas le fond marin. Dans ses mains, il
tenait une canne de pêche. Tournant la tête, il vit son frère Gaël à sa
droite, assit sur un autre rocher. Celui-ci lui souriait narquoisement.
Faisant un panoramique avec sa tête, il constata que cet endroit était le
véritable paradis du pêcheur. Il n'eut aucun doute, que celui-ci,
provenait de l'imagination fertile de son frère. C'était trop beau pour
être vrai.

Face à lui, se trouvait un lac aux eaux tranquille, entouré de


montagnes bleues, garni d'une végétation luxuriante, composé de
plusieurs sortes d'arbres conifères parsemé, ici et là, de quelques
bouleau jaune. Plus loin, au fil de l'horizon montagneux, il distinguait
plusieurs arbres à feuilles dont certains avaient des feuilles jaune ou
rouge écarlate.

Dialogues d’Outre-tombe
155

 Sans doute, était-ce des érables rouges, pensa-t-il!

C'était le début de l'automne; la température était chaude malgré


tout, ce qui lui faisait penser, que c'était probablement l'été indien.

Le tapis forestier resplendissait de mille teintes, et tel un feu


magique, éblouissait le cœur et les yeux. A l'embouchure du lac
tranquille, tombait d'une immense falaise très haute, une mince chute
d'eau qui ressemblait à des cheveux d'anges. Partout où il promenait son
regard, la vie lui apparaissait protubérante.

Il vit dans le ciel quelques nuages solitaires, et parmi ceux-ci, un


couple d'aigle royal accomplissait une danse gracieuse en forme d'ovale
se terminant par des cercles de plus en plus étroits. Sur terre, camouflé
dans les arbres, on entendait une multitude d'oiseaux d'espèces
différentes, s'identifiant par leurs chants mélodieux. À l'autre bout du
lac, il distinguait la tête d'un majestueux orignal mâle, possédant un
panache digne d'un Roi. A demi submergé dans l'eau de la rive, celui-ci
les surveillaient du coin de l'œil, tout en mangeant des carottes
sauvages provenant de la racine des fleurs de lotus. Sur l'autre rive, il
distingua un couple de raton laveur qui s'égayait autour d'un immense
castor qui restait impassif, tout de marbre. Un bruit sourd attira son
attention vers le centre gauche du lac; c'était un Martin-pêcheur de
couleur bleue royale, qui sortait de l'eau avec une prise suspendue à son
bec. Toute cette exubérance de vie avait quelque chose d'irréel.

Un clapotement d'eau le fit sursautai. Se retournant, il vit Gaël,


mener un combat avec une belle truite d’environ trente centimètre de
long.

Gaël lui fit signe d'approcher.

Il se leva et alla vers lui. Il admirait encore la façon dont celui-ci


maniait la canne à pêche.

 Voilà de quoi faire un bon repas, lui dit celui-ci.

Perplexe, il se demandait bien ce qu'il voulait dire par là. Depuis


son décès, jamais il n'avait ressenti la faim ou la soif.

Dialogues d’Outre-tombe
156

Semblant deviner ses pensées, Gaël reprit:

 Bienvenue dans mon univers. Tout ce que tu vois ici, je l'ai créé.
Bientôt, tu pourras faire de même. Je ressens ta perplexité et les
moindres de tes pensées. Bien sur, avec un corps mental, nous ne
sommes pas obligés de manger. Cependant, si je peux créer ce monde,
je peux aussi y créer la faim et la soif. Dans le monde où tu vis
maintenant, tes moindres désirs deviennent réalité dès l'instant volitif
ou tu en émets le désir. Lorsque dans les textes religieux, on
mentionnait le "Jugement de morts", c'était surtout en rapport avec ce
phénomène, ou l'on décrivait la capacité du trépassé d'être son seul
juge et son unique bourreau. Ainsi, tes défauts et tes déviances te
pourchasseront jusque dans l'au-delà en se matérialisant par la seule
force de tes désirs inassouvis. Autant les bonnes choses que les
mauvaises, tu les recréeras. Tu seras même confronté par les actions
commises que ta mémoire aura oubliées ou que tu auras repoussées
dans les derniers retranchements de ta conscience. Les méditants
religieux ayant eu connaissance de ces faits, on décrit cela comme la
suprême Justice Divine.

Sur Terre, il s'écoule parfois une longue période de temps entre


l'acte volitif et la matérialisation de notre idée. Par contre, ici, nul
temps n'existe entre l'acte volitif et l'acte de création.

 Au-delà de ton monde, tel ce lac idyllique, y-a-t-il d'autres créations


personnels, lui demande-t-il?

 Bien sur, lui répondit celui-ci! Certains trépassés crée leur propre
monde, d'autres s'intègrent à des mondes déjà existants. De plus, il
existe des mondes archétypaux, telles les Terres Pure des Bouddhas, ou
nous sommes limités dans nos créations personnelles.

 Alors, pourquoi as-tu créé ce monde, si une multitude d'autres


mondes existent, lui demanda-t-il?

 Par choix, tout simplement! Je peux aller suivre des enseignements


dans d'autres mondes, comme ceux des Bouddhas; ou bien, les
enseignements peuvent venir à moi, sur simple requête mentale de ma
part. C'est la raison pour laquelle je t'ai amené ici. Après le plaisirs de
la pêche et de sa dégustation, nous irons à un enseignement sur le
karma, qui, je pense, te seras très profitable.

Dialogues d’Outre-tombe
157

Gaël pivota sur lui-même, et se remis à pêcher. La dextérité


avec laquelle il lançait sa ligne témoignait d'une grande expérience en
ce domaine. Pendant sa dernière incarnation terrestre, il ne manquait
jamais une journée de congé, afin que celle-ci soit aussitôt consacrée à
la chasse ou à la pêche. Il lui arrivait même, de prendre l'avion pour
aller dans le grand nord québécois, afin d'aller pêcher sur un lac vierge.
Les récoltes qu'il en faisait étaient prodigieuses. Truite, ouananiche,
perche chaude, éperlan, maskinongé, brochet ou dorée; aucune pêche en
eau douce n'était exclus à son agenda.

Il se sentait un peu étourdi, par toutes ces révélations. Il se


contenta d'aller se positionner derrière son frère Gaël. Après sa
deuxième prise, une ombre furtive le fit lever les yeux vers le ciel. Une
grosse corneille noire bleutée vint se poser directement sur l'épaule de
Gaël. Celui-ci prit la parole;
 Te rappelles-tu de Kiti, la corneille de mon enfance?
Oui…bien sur, lui répondit-il!

Gaël s'adressant à Kiti; "d'accord, mais ne prend que les yeux".

 Ainsi donc, Gaël communiquait par télépathie avec sa corneille,


pensa-t-il! Malgré sa surprise, il n'en laissa rien paraître.

Gaël me regarda, souriant comme un adolescent espiègle. Il savait!

Il n'existait donc aucun moyen de cacher une simple pensée,


dans ce monde étrange! La moindre émotion, la moindre pensée est
révélée au grand jour, et tous y ont accès. Si seulement, il en était ainsi
sur Terre. Comme la vie aurait été plus simple pour lui; il aurait connu
immédiatement ceux qui allait le trahir, les hypocrites qui disaient une
chose et qui en pensait une autre et ceux dont l'opinion changeaient au
gré des jours ou des saisons.

D'un coup d'ailes, Kiti plongea sur le premier poisson et avec


dextérité, d'un seul coup de bec, il en retira un œil et l'avala. Sautant de
coté et trépidant sur place, il entreprit de tourner le poisson à l'envers.

Il détourna le regard. Il estima en avoir assez vu.

Dialogues d’Outre-tombe
158

Gaël continuait de pêcher. Il attrapa une autre truite, puis,


encore une autre. Il estima que c'était assez. Déposant les poissons dans
un panier d'osier, il ramassa les deux autres qui n'avaient que des
orbites vides à la place des yeux.

Dans un grand bruissement d'ailes, Kiti s'éleva dans les airs.


Après avoir fait un cercle complet autour d'eux, il s'éloigna vers l'est en
amont du lac. Rapidement, à l'horizon, ils ne distinguèrent qu'un simple
point noir vibrant sur lui-même.

 Qu'était cet horizon, qu'était ce ciel et ces montagnes? Tout cela


avait l'air tellement réel, et pourtant, provenait de l'imagination de son
frère décédé depuis plusieurs années déjà.

Gaël interrompit sa réflexion, lui intimant l'ordre de le suivre.

Immergé dans ses réflexions, il ne s'était pas aperçu du départ de


celui-ci. Il s'empressa de le rejoindre. Ils contournèrent le lac par l'ouest
puis pénétrèrent dans une petite vallée verdoyante faite en pente. Ils
étaient accompagnés dans leurs descente par une rivière tumultueuse,
serpentant la verte vallée. Parallèlement, un sentier bien entretenu
accompagnait cette eau chantante et rugissante parfois. Dès qu’il fut à
l’intérieur de la vallée, il entrevit une clairière ou trônait au centre de
celle-ci, un barrage de castor. Cet ouvrage avait créé un grand bassin
d'eau qui avait occasionné la formation d'une petite chute d'eau sur
toute sa longueur. Près de la rive, il distingua une cabane en bois rond,
construite à même les arbres dans le sol. Il ne pu s'empêcher de penser
que ce refuge était "vivant".

Au centre de cet espace, était disposé un curieux totem indien,


très coloré, d'ou émergeait un immense oiseau posé sur la coquille d'une
tortue.

Là encore, il reconnaissait les fantasmes de son frère Gaël.


Toute cette aventure le ramenait à sa petite enfance, à ses histoires
d'indiens et de "cowboy". Faisant face au totem, un feu circulaire était
entouré par des pierres rondes ou était disposé plusieurs bûches
d'érables faisant office de siège. Il en compta treize. Ce nombre à une
forte connotation magique car il était beaucoup employé par les
anciennes écoles de mystères, lors des initiations.

Dialogues d’Outre-tombe
159

 Curieux, tout de même, pensa-t-il!

Gaël ne répondit pas à son interrogation mentale. Il pénétra dans


la petite cabane et en ressortit aussitôt avec une poêle en fonte, deux
assiettes métalliques, des ustensiles ainsi qu'un pot de terre cuite
contenant des bines (fèves). Il disposa le tout sur le feu et entreprit de
nettoyer le poisson. Après avoir évidé et nettoyé ceux-ci, il les recouvrit
de farine, les saupoudra d'un peu de sel et persil, puis les déposa dans le
poêle chaude contenant un peu de beurre fondu.

Tout ces gestes, fit remonter à la surface de sa conscience, le


souvenir de son père décédé, avec qui il avait fait de nombreux voyages
de pêche. Un sentiment de tristesse et de mélancolie envahi alors tout
son être.

Gaël posa sa main sur son épaule en guise de pitié fraternelle.

Aucun mot n'était prononcé. Cependant, ils savaient qu'ils


étaient dans un état de grâce, de communion fraternelle, et cela leurs
réchauffa le cœur. Dans l'antiquité, les Pères de l'Église recherchaient
cet état en instituant la communion du pain et du vin, instant bénie de
fraternité. Il était loin maintenant ce temps des réflexions
métaphysiques terrestre. En ce moment, il ressentait au fond de son
être, que seul le temps du jugement comptait. Il savait que cet instant
crucial dénouerait le nœud complexe de son expérience d'outre-tombe.

 Comment cela allait-il se passer, se demanda-t-il?

Il entendit le crépitement du poisson cuisant dans la poêle de


fonte et sentit cette bonne odeur de truite grillé. Curieusement, il sentit
qu'il avait une faim de loup. L'appétit lui était revenu. Un peu surpris, il
suspecta son frère d'être la cause de ce revirement. Il le regarda en
vision périphérique et il remarqua que celui-ci souriait comme un
enfant ayant joué un bon tour.

Il répondit à son sourire par un autre un peu gêné, sachant bien


que la coquille de ses pensées était fendillée de toute part, exposé au
grand jour.

Sans dire un mot, il alla s'asseoir près de Gaël. Perdu dans ses
pensées existentielles, il regarda machinalement la cuisson du repas

Dialogues d’Outre-tombe
160

typiquement Québécois. Depuis le temps de la Nouvelle-France, ce


menu n'avait guère changé, parmi les coureurs des bois Canadiens
français. Il n'était pas surpris que son frère lui réserve un tel repas.
Grand amateur de chasse et pêche, il perpétuait la mémoire de notre
père, et des coureurs des bois qui l'avait précédé. Se rappelant son
enfance, il ne comptait plus le nombre de fois ou il avait vu son père
revenir du trappage avec des dépouilles de lièvre, renard, perdrix,
castor, orignal ou chevreuil. Dans sa famille, manger de la viande
sauvage était une chose banale.

C'est pourquoi, malgré tout, il fut ravi par le repas qu'avait


préparé Gaël. Il demanda à celui-ci;
 Peux-tu m'en dire un peu plus sur le karma?
 Juste un instant, lui répondit celui-ci! Après le repas nous pourrons
discuter. Nous avons tout le temps qu'il faut pour cela. Ici le temps et
l'espace ne compte plus.

Alors, Gaël prit une assiette métallique et il déposa dans le fond,


une grande feuille de laitue romaine. Puis, avec délicatesse, il y déposa
le poisson grillé, des bines déjà cuite, des petites patates rôties au
beurre et finalement, un morceau de creton.

Il saisit l'assiette que son frère lui tendait et chercha du regard


une fourchette, cet instrument qui n'existait même pas au moyen-âge.
On mangeait alors avec son couteau et ses mains. Les Rois ne faisaient
pas exception.

Devinant ses pensées, Gaël lui tendit celle-ci. Il fut ravi de


constater qu'il prenait plaisirs à manger.

 Cela faisait tellement longtemps, pensa-t-il! Il croyait avoir oublié ce


plaisir tellement commun de son vivant.

Tout en débutant son repas, Gaël entama un long monologue, en


prenant bien soin d'inclure entre chaque affirmation, un temps mort,
une pause, afin que celui-ci puisse réfléchir et assimiler cette profonde
connaissance. Il savait par intuition que celui-ci n'oublierait jamais ses
paroles. Il avait déjà acquis une mémoire prodigieuse comparé à celle
qu'il avait sur Terre.

Dialogues d’Outre-tombe
161

 De notre vivant, dans notre tendre jeunesse, te rappelles-tu des


discussions animées que nous avions, sur la vie et la mort, ou bien sur
des nouvelles connaissances métaphysiques découverte dans les livres?
N'attendant aucune réponse à cette interrogation, Gaël continua; parmi
celle-ci, la loi du karma figurait toujours en première place.

Cette connaissance ésotérique avait l'air tellement mystérieux et


nous fascinaient tous, même notre mère et nos sœurs. Dans cette
période, nous étions encore sous la dominance dictatoriale de l'église
catholique. Par conséquent, ces nouvelles découvertes, tel le yoga ou
les religions orientales étaient pour nous, un véritable vent de liberté.
Malgré notre évasion mentale et le souffle de notre imaginaire, nous en
devinions difficilement le sens véritable.

Pourtant, c'était si simple. Au premier abord, malgré cette


simplicité naturelle, le karma est une loi aux ramifications si complexes
qu'elle en a découragé plusieurs qui voulaient en interpréter son sens
véritable.

Le Bouddha lui-même, a avoué son impuissance à en découvrir


tous les tenants et aboutissements, à cause des nombreuses interactions
et interrelations quel implique. Chaque parole, chaque pensée, chaque
action, même la plus petite, engendre une réaction en chaîne qui
entraîne la personne vers des lendemains inconnus.

Une seule petite action négative, telle une petite flamme


d'allumette, peut entraîner une ville entière à se consumer,
occasionnant mort d'hommes, de femmes et d'enfants, créant ainsi des
dettes Karmiques pouvant se répercuter sur des dizaines de vies
subséquentes à cette simple action.

Une seule bonne action, comme planter une toute petite graine
d'arbre, peut amener à maturité un arbre gigantesque, un Séquoia
vivant plus de 4000 ans. Celui-ci sera source de bonheur pour des
centaines de gens; il terminera sa vie dans l'abondance d'une
production de bois de construction, on en fabriquera des meubles qui
se passeront de génération en génération, son écorce amènera la

Dialogues d’Outre-tombe
162

chaleur dans les foyers, il sera donc une source bienfaisante de confort
et de bien être pour des centaines de famille. Tout cela à débuté par
une simple graine planté par un écologiste qui manifestait ainsi le
respect qu'il voue à son environnement.

C'est ainsi que la moindre de nos pensée, parole ou action, peut


avoir des répercussions sociales, économiques et même parfois
humanitaire, dont nous sommes responsables et devront un jour en
payer le prix, ou en récolter les bénéfices. Le Karma est une loi
naturelle qui ne souffre d’aucune échappatoire. Elle n'a pas de
conscience propre. Elle ne fait pas de sentiment. N'a pas le choix d'agir
ou non. Elle n'est qu'une loi naturelle qui œuvre à l'harmonie et à
l'équilibre de l'univers. Elle fait donc ce pourquoi elle à été conçue,
comme toute les autres lois naturelles.

La loi du Karma est une loi infaillible qui ne peut être détruite,
ni par l'oublie, ni par procuration divine, ni par le temps, ni par aucune
autre force ou loi naturelle. Le pouvoir et l'emprise du Karma ne peut
disparaître tant et aussi longtemps qu'il n'aura pas mûrit. Il se peut que
le fruit de nos actions ne soit pas encore arrivé à maturité, cependant,
quand toutes les conditions seront présentes, ce fruit germera et ses
résultats nous atteindront où que nous soyons et qui que nous soyons.
Cela est inéluctable.

Le spectre du karma plane continuellement sur nos vies. Nos


peurs incontrôlées et nos habitudes sont la conséquence directe d'une
action, parole ou pensée d'autrefois. Celle-ci peut remonter à quelques
années en arrières ou bien encore plusieurs centaines de vies passées.
Tout acte négatif amènera tôt ou tard, douleur et souffrance. Tout acte
positif amènera sans l'ombre d'un doute, une période de bonheur, dans
cette vie-ci ou dans une suivante. Ceci est la loi de justice proclamé
haut et fort par les Seigneurs du Karma.

Dialogues d’Outre-tombe
163

Imaginez le spectre du karma comme étant un condor qui plane


très haut dans le ciel. Aussitôt qu'il entrevoit, à travers les nuages, sa
proie, il fonce sur celle-ci, les ailes refermées, à une vitesse fantastique.
Lorsque la future victime entrevoit l'ombre de cette calamité, il est déjà
trop tard. Cette épée de Damoclès continuellement suspendue au-
dessus de nos têtes, s'appelle l'effet karmique.

Le Bouddha en disait:
"Le karma crée toute chose, tel un artiste.
Le karma compose, tel un danseur".

Le résultat de nos actions est souvent différé de plusieurs vies. Il


est difficile d'isoler une cause dans un temps précis, car tout événement
peut être provoqué par une interrelation complexe de plusieurs karma
arrivant à maturité. Lorsque cela arrive, on met souvent cela sur le dos
du hasard, de la malchance ou bien du mauvais sort que nous à jeté un
sorcier mystérieux. La nuit de son illumination, sous l'arbre de la
boddhi, le Bouddha à déclaré:
"A l'aide de l'œil divin pur, au-delà de la portée d'une vision
humaine, je vis comment les êtres disparaissaient et revenaient à
l'existence, illustres ou insignifiants, dans une condition élevée ou
basse, et je compris que chacun obtenait une renaissance heureuse ou
malheureuse, selon le karma qui était le sien".

Au travers de nos actes, paroles et pensées, le karma nous offre


le choix de mettre un terme à notre souffrance et à ses causes, en
acceptant dès à présent, l'entière responsabilité de nos actes, autant
dans une présente incarnation que dans une autre plus éloigné dans le
temps. Nous possédons tous le pouvoir de purifier nos actions négatives
et tout ce qui nous arrive aujourd'hui est le résultat de nos actions
passées dans nos vies antérieures. Aujourd'hui, nous vivons et
préparons la destiné de notre prochaine vie. Le karma est un processus
naturel et juste. Suite aux colonisateurs britanniques en Inde, on a
confondue Karma avec destiné ou prédestination. Parfois, on a aussi
présenté cette loi comme une punition divine. Cette grossière erreur est
très loin de la vérité.

Dialogues d’Outre-tombe
164

A chaque action, le karma appose le sceau de la responsabilité


personnelle, mais n'occasionne aucun jugement arbitraire. La loi
karmique ne devrait pas être vue comme une loi de fatalité, mais plutôt
comme un outil mis à notre disposition, afin de se préparer au bonheur
et à l'éveil, but ultime de toute existence humaine.

Admettre que notre vie actuelle est le reflet de notre karma


passé, nous aideras à considérer nos souffrances et difficultés comme
une conséquence naturelle, et non un échec ou une punition arbitraire.
Nous cesserons de nous culpabiliser, acceptant cette douleur comme un
processus normal de purification et de progression sur le sentier de
l'éveil.

Tout ce qui nous arrive aujourd'hui, est le reflet de notre karma


passé. Il en était de même lors de notre dernière incarnation sur Terre.
C'est en admettant ce fait inéluctable, que nous serons convaincus et
que nous cesserons de nous plaindre sur les échecs, les difficultés et les
souffrances de la vie. Nous arrêterons alors de considérer ces
problèmes comme des punitions et cesserons aussi de nous en prendre
à nous même et de nous culpabiliser inutilement. Alors, s'élèvera de
notre conscience, la nécessité de travailler sur nos actions, paroles et
pensées afin de cesser de fabriquer du karma négatif. Progressant dans
cette voie, nous bénirons la souffrance qui nous force à nous
questionner et à nous purifier afin de produire de bonnes actions pour
une renaissance heureuse.

Même sur Terre, nous avons tous un karma en action. Les


hommes sont semblables superficiellement mais si nous creusons en
profondeur, nous retrouvons les effets du karma qui s'applique dans
toute sa rigueur. Dépendant de son bagage karmique, chacun perçoit le
monde différemment, vivant ainsi dans sa bulbe karmique individuelle,
exclusive et distincte des autres. Dix personnes dorment et chacun fait
un rêve différent. Pourtant, pour celle-ci, chaque rêve est la réalité et

Dialogues d’Outre-tombe
165

celui des autres personnes n'est qu'un monde illusoire. Chaque


personne, tel un rêve, perçoit la réalité selon son karma qui
conditionne toutes ses perceptions.

La loi karmique est l'arrière décor de tout événement qui se


développe, qu'il soit individuel ou collectif. Le mot karma en sanscrit
provient de la racine KR (faire), signifiant l'acte ou l'action dans le
sens d'une action volontaire. Plusieurs personnes emploient le terme
"karma" pour signifier les effets d'une action, alors qu'en réalité, ses
effets sont le fruit de cette action karmique. Nos comportements
habituels, nos schémas de pensées sont l'héritage de notre karma
négatif que nous renforçons par la répétition continuelle de vie en vie,
restant ainsi prisonnier de la roue des naissances et des morts. Nos
perceptions, telle notre façon de voir le monde et les choses qui nous
entourent, ne sont qu'illusions Karmiques découlant des nombreuses
actions négatives commises dans le passé. C'est ainsi que notre esprit
est continuellement voilé par l'ignorance de cette loi, et accepte donc à
tort des pensées illusoires; naissance et mort, moi et les autres, sujet et
objet. Prisonnier du désir d'être et de devenir, l'esprit, par la sensation
de la souffrance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort, ne fait que
renforcer les barreaux du mirage karmique ou il s'est lui-même
enfermé, dans un passé très lointain.

Nos peurs et nos habitudes découlent aussi des conséquences de


nos actions passées. Par l'attention, nous pouvons découvrir que ces
habitudes se reproduisent selon un schéma répétitif et d’ainsi avoir le
choix de les contrecarrer directement à la source. Ces habitudes et
peurs, peuvent aussi nous fournir de précieuses données sur nos vies
antérieures et ce qui les a marqués au fer rouge du sceau karmique.

La loi karmique ne doit jamais être présentée comme celle d'une


justice morale, appliquant la notion de récompense ou de punition.
Cette notion primaire provient surtout du concept d'un Dieu Suprême
ou d'un Sauveur qui se fait Juge. Ceci n'a aucun rapport avec la loi
karmique. Elle en est même son opposé.

Dialogues d’Outre-tombe
166

La loi du karma en est une de causes et d'effets, d'actions et de


réactions, résultant principalement d'un acte de la volonté. Le karma
est le pouvoir latent contenu dans les actions et devient aussi le
résultat de ces actions. La vérité et la force motrice qui sous-tendent
une renaissance, constituent donc ce que l'on appelle le Karma. La
qualité d'une renaissance est déterminée par la nature des actions
commise dans une précédente vie, sous la force de l'intention et de la
motivation qui ont engendré ces actions.

Le karma produit par nos émotions négatives et par nos actions


maladroites et irresponsables, est la cause de notre retour dans la
ronde incessante des naissances et des morts, cause de tant de
souffrance et de tant de douleur. C'est pourquoi, de notre vivant, nous
devons nous préparer à affronter la mort avec sagesse et de tenter de
transformer celle-ci en libération, afin de nous échapper de la tragédie
continuelle de cette ronde diabolique. Seule une pratique spirituelle de
notre vivant peut nous offrir cette opportunité.

Mon cher frère, si tu respecte la loi karmique et cultive un cœur


bienveillant, empli d'amour et de compassion; si tu éveille
progressivement en ton cœur, la sagesse de la nature de ton esprit; si tu
donne par générosité sans espoir de retour; si tu travaille à purifier ton
karma négatif par des bonnes actions altruistes et avec l'aide d'une
pratique spirituelle sincère, alors tu atteindras certainement la finalité
de toute existence humaine, l'éveil. Mettant finalement fin au cercle
vicieux des renaissances, tu obtiendras l'illumination dans le Nirvâna
et tu deviendras un exemple pour tous ceux qui recherche la vérité.

Dans ce noble idéal, tu dois entreprendre de te libérer de la


prison des désirs personnels et des attachements affectifs envers tes
proches, pour élargir par la suite, le champ de ta compassion afin

Dialogues d’Outre-tombe
167

d'accueillir dans ton cœur tous les êtres vivants, allant même jusqu'à
embrasser les six royaumes d'existence.

… Le temps de pause se prolongea, laissant comprendre que


l'enseignement de Gaël était à son terme.

Après un temps assez long favorisant une mûre réflexion, il se


décida à poser une question.

 Gaël, comment reconnaîtrai-je, que je suis près du but, de l'éveil?

 Tu reconnaîtras cela lorsque ta vision sera devenue comme un


espace illimité et qu'elle verra ce qui n'avait jamais été vue
auparavant; alors, tout s'ouvrira, telle une fleur de lotus; tout
deviendra clair, pétillant de vie et d'allégresse; toutes tes limitations se
dissolveront dans le néant, la vacuité, et puis, disparaîtront pour
toujours.

Tu reconnaîtras aussi, qu'il n'y a aucun objet à voir, car ta
vision sera totale, englobant toute saisie et objet de saisie qui
t'enchaînait au cercle des renaissances. Tu auras tranché les racines
de l'ignorance et de toute souffrance; alors, tout t'apparaîtra
transparent, illusoire, semblable à tes rêves ou a un mirage dans le
désert. L'expérience de l'Éveil embrasse tout; la compassion, la
dévotion, la sagesse, la clarté mentale et la béatitude. Toute pensée
aura cessé d'éclore sans ton consentement. Ta volonté sera le glaive de
Justice qui tranchera tout obstacle. Voilà ce que sont les signes d'un
être illuminé.

 Le karma s'applique-t-il dans le cas d'un être illuminé, lui demanda-


t-il?

 Un "Éveillé", même en agissant, ne produit aucun karma, car il est


libéré de la fausse notion de soi, du désir de la continuité et du devenir
des émotions, tel le besoin du plaisir des sens, une avidité passionnée,
de nouvelle jouissance, etc.

Bien que le lieu et nos futurs parents relève des lois karmiques,
notre état d'esprit au moment précis de notre mort, peut modifier de
manière positive, notre prochaine renaissance. Notre dernière pensée,
notre dernière émotion avant l'instant précis de notre mort, aura un

Dialogues d’Outre-tombe
168

effet décisif sur notre renaissance heureuse ou malheureuse, et cela, en


dépit même du karma négatif accumulé. Il faut donc, en cet instant
sacré, engendrer des émotions positives comme la compassion, l'amour
et la dévotion envers les Bouddhas, ces êtres qui ont triomphés de la
mort. Il faut principalement abandonner toute envie, désir, attachement
et répulsion. Il faut autant que possible, ne manifester aucune peur,
culpabilité ou regret, et remettre notre sort entre les mains d'un être
spirituel très puissant, tel un bouddha racine; Padmasambhava,
représentant la Sagesse, la Compassion et le Pouvoir de tous les
bouddhas; Sâkyamuni, le bouddha historique de notre ère; Maîtreya, le
bouddha du futur.

L'instant de la mort, offre l'occasion unique de purifier notre
karma négatif, si nous savons tirer profit de celle-ci, en contrôlant
notre état d'esprit. Aucun doute n'est possible; la compassion à l'instant
de notre mort est la meilleure des protections contre une renaissance
malheureuse. Cependant, la compassion n'est pas de la pitié, ou de
l'atermoiement (créé par notre peur) sur le malheur des autres. Celle-ci
doit être éveillée par une pratique spirituelle assidue de notre vivant,
accompagné de la bénédiction des Bouddhas, afin qu'elle croisse
jusqu'au niveau appelé "Bodhichitta", la grande compassion des êtres
éveillés.

Les Lama tibétain, connaissant bien les effets de la compassion
manifestée au moment de notre mort, ont surnommé celle-ci, le joyau
qui exauce tous les souhaits "Bodhichitta". Héritage tibétain d'une
richesse insoupçonnée, les Lama nous ont laissé une technique toute
simple pour accéder à cet état, même si nous n'avons jamais pratiqué
auparavant.
Supposons, que vous soyez atteint d'une maladie mortelle, et que
vous souffrez beaucoup. Votre esprit empli de compassion, en plus de
votre souffrance, prenez sur vous, celle de tous ceux sur Terre qui
subissent le même sort. Dirigez cette souffrance vers le centre de votre
cœur et voyez là se dissoudre dans le néant. Par après, expédiez vers
toutes ces personnes malades, une lumière radiante et rafraîchissante
de paix, de joie et de bonheur. Terminez cet exercice en demandant
l'aide de tous les bouddhas et en récitant le mantra du Bouddha
Vajrasattva: Aum benza satto houng…
Celui-ci voulant dire; O Vajrasattva! Puissiez-vous par votre
grand pouvoir, m'apporter la purification, la guérison et la
transformation.

Dialogues d’Outre-tombe
169

Mon cher frère, je termine cet exposé sur le karma, par un très
beau texte d'un lama tibétain, Nyoshul Khen Rinpoché:

Laisse reposer dans la grande paix naturelle


ton esprit épuisé,
battu sans relâche par le karma,
et les pensées névrotiques,
semblables à la fureur implacable
des vagues qui déferlent
dans l'océan infini du Samsâra.
Demeure
dans la grande Paix naturelle.


Longtemps, ils gardèrent le silence. Un silence respectueux et
spacieux envers ces paroles de sagesse et de vérité éternelle.

Qui suis-je ?

Gaël reprit la parole:


 La mort est un miroir dans lequel se reflète l'essence de toute ton
existence passé. La mort est un autre chapitre de ta vie ininterrompue.

Prenant conscience de la profondeur de ces paroles, et de la
perplexité dans lequel celle-ci le mettait, il posa une question à Gaël:

 Est-ce réellement toi, mon frère, qui prodigue de tels enseignements,


d'une sublime grandeur dont je ne suis malheureusement pas apte pour
en apprécier toute la profondeur?

Gaël lui répondit:


 Qui suis-je réellement?
 Suis-je réellement moi, le "moi" de celui qui portait le nom de Gaël?
Avant ce "moi", j'étais! Je possédais un autre nom, un autre "moi", une
autre personnalité! Avant celle-là, j'ai aussi été, un autre "moi", une
autre personnalité! Mes renaissances multiples se perdent dans la nuit
des temps. J'ai été, durant ces existences nombreuses, ton père, ta mère,
ta sœur, ton fils, ton ami et même ton ennemi le plus féroce. Cependant,
ces renaissances n'étaient pas toujours sous la forme humaine. Parfois,

Dialogues d’Outre-tombe
170

j'ai été un animal vivant sur la terre ferme, d'autre fois, j'étais dans les
eaux abyssales ou dans les cieux clair et limpide de liberté. D'autres
fois, j'ai été une pierre, un rocher, le feu d'un volcan ou le pic enneigé
d'une montagne. Plus souvent qu'autrement, je me suis retrouvé dans
les mondes inférieurs de la souffrance et de la purification. Plus
rarement, je me suis retrouvé dans le monde des Dieux ou des Titans,
heureux et vivant dans un faste extravagant et de plaisirs excentriques,
avant de retomber de nouveau dans les mondes inférieurs. Quelques
fois, j'ai subi l'expérience des esprits avides, me délectant des odeurs
pour seule nourriture. Oui, j'ai été tout cela, de très nombreuses fois.

 Alors, qui suis-je, réellement?
Présentement, dans les atomes subtils de ce corps mental, ce
corps de manifestation que j'ai créé à ton intention, se trouvent des
particules atomiques ayant appartenu à Galiléo, Mozart,
Nabuchodonosor, Hitler, André, César, Pierrette, Picasso, Guy…
 Qui suis-je donc?
 Je suis bien Gaël, mais je suis aussi tout cela!
Je Suis, n'est ni matière, ni sensation, ni perception, ni
formation mentale, ni conscience et ni quelque chose en dehors de tout
cela. Il y a la matière, la sensation, la perception, la formation mentale,
la conscience, et Je Suis n'est pas indépendant de tout ces
attachements. L'odeur d'une fleur, n'est pas l'odeur des pétales, du
pollen ou de ses couleurs. La fleur que l'on nomme "rose", n'est ni la
tige de la fleur, ses feuilles vertes, ses pétales rouge ou bien sa sève.
Elle est la combinaison de tous cela; sa conséquence. Lorsque cette
fleur se fane et que chacune de ses composantes se désagrègent, la
"rose" n'existe plus. Elle n'existera plus, même si tous ses composants
survivent sous une autre forme. Seul subsistera la force de vie, la
grande danse cosmique, prélude à toute création ultérieure.

Je, Être, "Gaël", est une combinaison de constituants physiques,
mentaux et spirituels, agissant d'une façon interdépendante dans un
flux de changement perpétuel, soumis à la loi de cause à effet, le
karma. Dans toute l'immensité de l'Univers Infinie, il n'existe rien qui
ne soit sans mouvement, immobile, permanent ou éternel. Tout est en
perpétuel changement et les anciens Sages de l'Inde Antique védique
avait surnommé ce fait "la lila", signifiant la danse cosmique. Les
scientifiques modernes ont redécouvert cette vérité de la "Palice" avec
les nouvelles recherches de la physique quantique sur les particules
subatomiques. Le monde des particules subatomiques. présente une

Dialogues d’Outre-tombe
171

danse sans fin de création et d'annihilation de matière, devenant "onde


magnétique" puis se changeant encore d'onde devenu matière
voyageant vers le passé ou le futur, apparaissant et disparaissant en un
éclair, engendrant ainsi une réalité sans fin, constamment recréé et ou
le temps et l'espace y perdent même leur raison d'être.

 Si l'égo ou le "moi" n'existe pas, alors, qui reçoit les effets d'un
karma négatif, lui demanda-t-il?

Gaël répondit sans aucune hésitation:


 La conditionnalité est partout et en toute chose. Notre Maître lui-
même, le Bouddha Sâkyamuni l'a affirmé ainsi; " la fausse croyance en
un Soi, une âme imaginaire et non-existante est une perception
négative. L'enseignement de la Vérité dissipe l'obscurité des fausses
croyances et produit la Lumière de la Sagesse".

Après une pause, Gaël continua:
 Le corps humain possède des milliards de cellules, chacune ayant sa
mémoire propre et conditionné à être un organe particulier, un muscle,
une artère, etc. L'Univers possède des milliards d'étoiles, de planètes,
de galaxies et d'amas, eux-mêmes englobé dans un autre univers encore
plus vaste. Mais, l'un comme l'autre, sont illusoire et n'existe pas en
"Soi", si il est séparé de ses constituants de base.

Prend l'exemple d'un arbre; il a l'air bien réel, pourtant, si tu


l'examine attentivement, tu constatera qu'il est en relation étroite avec
l'univers tout entier; la pluie nettoie ses feuilles qui captent ainsi
l'énergie solaire indispensable à sa survie; le vent qui l'agite lui
apporte fraîcheur, régularisant sa température et éliminant par la
même occasion, son surplus d'humidité; le sol qui le maintient en place,
lui assure les éléments nutritifs nécessaire à sa croissance; le temps
avec ses saisons, la lumière du jour et celle de la lune,…tout cela
contribue à faire de l'arbre ce qu'il est. A aucun moment de son
existence, il ne peut être isolé du reste du monde, et à chaque instant
vécu, sa nature se modifie imperceptiblement. On appelle l'absence
d'existence indépendante de l'arbre, le vide ou la "vacuité".

Il en est de même avec la vague d'eau; elles naissent, progresse


vers sa croissance, meurt et se dissout dans le plan d'eau qui lui avait
donné naissance. Son existence "vacuité" est rendu possible par la
force du vent et les propriétés de l'eau; celle-ci dépend d'autres

Dialogues d’Outre-tombe
172

circonstances indépendantes du plan d'eau. C'est ainsi que la vague est


"vide" d'une identité séparée, mais existe malgré tout. Ces vagues
agitées par les mouvements de la mer, provoquent sur les fonds marins,
des formations de banc de sable, plus permanents que les vagues elles-
mêmes. Ces bancs, on pourrait les comparer à nos tendances
inhérentes, à des états latents découlant des formations karmiques du
passé.

Nous sommes tous des voyageurs, résidants temporairement
dans cette vie-ci et dans ce corps. Nous ne nous rappelons pas notre
véritable identité, notre nature originelle, et c'est par un réflexe de peur
que nous nous improvisons une fausse identité due à notre ignorance.

Ce voyageur, limité par l'espace et le temps, fait donc
l'expérience de son être, de ses sensations, pensées et perceptions,
comme étant séparés du reste de l'univers. Cette illusion de la
conscience nous restreint à nos désirs égoïstes et à nos proches,
renforçant encore davantage l'attachement de l'égo au monde matériel,
tout en nous excluant du reste de l'humanité et des souffrances de ses
membres. La Terre compte actuellement, un peu plus de six milliards
d'individus; sur ceux-ci, 500 millions vivent dans l'aisance et les autres
sont dans le besoin. Dans cette dernière catégorie, 17 millions
d'enfants mourront de faim et de malnutrition cette année; 30 millions
d'adultes les suivront de près; 800 millions d'habitant sont sous-
alimentés, dans le tiers-monde. Un milliard d'être humains ont de la
difficulté à se procurer de l'eau potable exempte de bactéries et de
coliformes. 380 tonnes de graminées sont gaspillé chaque année dans
les pays industrialisés; mesuré en argent, le budget militaire de
l'humanité correspond à 400 fois, le budget alloué aux Nations-Unis,
pour promouvoir la paix et l'égalité sociale entre les nations.
L'industrie militaire emploi plus de 100 millions de personnes
qualifiées et attire dans son giron, plus de 500,000 chercheurs de haut
calibres, comparativement à quelques milliers pour l'UNESCO et la
FAO. Voici donc, les fruits produits par une civilisation basé sur la
prédominance de l'égo, et la sécheresse du cœur des financiers et
marchands de votre époque.

Une interrogation s'éleva dans son esprit. Avant qu'elle ne s'évanouisse,
il s'en saisit et posa la question à Gaël;

Dialogues d’Outre-tombe
173

 Tu décris bien la réalité du non-moi, allant même jusqu'à dénier ta


propre existence! Alors, qu'est-ce que l'égo puisque le "Moi" n'existe
pas?

 L'égo, c'est la concrétisation même de notre ignorance et son reflet


sur le plan physique. L'égo, c'est l'attachement à une image de nous-
mêmes, créé par nous-mêmes, afin de nous rattacher à une notion
illusoire du "Je" et des autres ne faisant pas partie de notre "Moi".
C'est aussi l'attachement démesuré à des notions fictives; concept, idée,
désirs. Ces notions que nous essayons de saisir sont par nature,
insaisissable, étant irréelle et ne reposant sur aucune vérité. Notre
besoin d'attachements à ces choses nous indique, qu'au fond de nous-
mêmes, nous savons bien que l'égo n'a pas d’autre existence que celle
du rêve et du mirage conditionné par la peur et l'ignorance.

Vie après vie, nous avons, tel un maçon, empilé les briques de
nos expériences intérieures, comme celles extérieures, et c'est ainsi que
nous avons acquis la fausse certitude que, ce que nous voyons est
objectivement réel. Le lama Nyoshul Khen Rinpoche à dit:
La nature de toute chose est illusoire et éphémère.
Les êtres à la perception dualiste prennent la souffrance pour le
bonheur.
Ô combien pitoyable, ceux qui s'accrochent si fort à la réalité
concrète.

Au moment de son éveil, sous l'arbre de la bodhi, le Bouddha
avait déclaré que son esprit avait été mis en prison pendant des milliers
de vies, et que son geôlier portait pour nom "Ignorance". Son esprit
avait à tort divisé la réalité en sujet et objet, nuit et jour, froid et chaud,
moi et l'autre, vie et mort. Il déclara alors, que ces vues erronées
provenaient des sensations, du désir de devenir et de la saisie dualiste.
Les souffrances des nombreuses renaissances, maladies, vieillesse et
mort, n'avait fait que cimenter les murs de sa prison, plusieurs fois
millénaire. Ayant vaincu l'ignorance, le Bouddha déclara que jamais
plus il ne renaîtrait.

Padmasambhava, le grand Maître tantrique, fondateur du


Bouddhisme au Tibet, à déclaré:
Tous les êtres ont vécu, sont morts et sont nés à nouveau un
nombre incalculable de fois. Mais, parce que l'obscurité de l'ignorance
voile leurs esprits, ils errent sans fin dans un Samsâra sans limites.

Dialogues d’Outre-tombe
174


 Il avait l'impression d'être un petit enfant, ignorant toute ces choses.
Mais, conscient de son ignorance, il interrogea à nouveau Gaël; lors de
ma vie terrestre, j'avais conscience de mon corps. Je le savais présent,
là, devant moi, dans le miroir qui me faisait face. J'en étudiais la
moindre de ses réactions ou de ses besoins; faim, soif, envie, désir.
Un philosophe de l'antiquité a émit l'axiome, "Je pense, donc je
suis". Cette petite phrase symbolisait bien mes impressions
existentielles, mes pulsions de vie à travers les portes de mes
sensations. Avais-je tort?

Gaël reprit;
 Ton corps est pour toi, le centre de l'univers. Sans trop réfléchir, tu
t'identifie à ton égo, à ton moi, à cet fausse identité que tu traîne dans
tes bagages de voyageur égaré. Cette fausse identité à finit par
renforcer chez toi, l'illusion de ton existence concrète et indissociable
de ton "Je", portant un nom sur une carte d'assurance sociale
plastifiée. Suite à cette croyance, le monde dualiste qui t'entoure finit
par t'apparaître bien réel, solide et concret. A l'instant de ta mort, ce
château de carte s'écroulera indubitablement; alors, la vérité toute nue
t'apparaîtra, grandiose et éloquente, mais ne l'ayant pas apprise de ton
vivant, l'ombre de l'oublie s'en emparera lors de ta prochaine
naissance. Une nouvelle période d'ignorance et de souffrance
commencera alors pour toi, répétant encore le même schéma
d'existence karmique, qui dure depuis des millions d'années, telle une
ronde infernale.

Nous nous engageons sur le sentier spirituel afin de vaincre ces
vues fausses par la vérité des enseignements, et de sa pratique. Seule
l'épée de la méditation peut vaincre l'égo, cet ennemi implacable de
l'esprit, empêchant celui-ci d'accéder à sa vraie nature et à la liberté
inhérente à celle-ci. Je terminerai sur ces paroles d'un éminent Lama
tibétain, Jamyang Khyentsé Chökyi Lodrö:

La racine de tous phénomènes est votre esprit.


S'il n'est pas examiné,
il se précipite vers les expériences,
ingénieux dans les jeux de la tromperie.
Si vous regardez directement en lui,
il est libre de toute base ou d'origine.
En essence, libre de venir, de demeure ou de partir.

Dialogues d’Outre-tombe
175

La vie et la mort existent dans l'esprit


et nul part ailleurs.
Il est le créateur du bonheur
et le créateur de la souffrance.
Si les portes de la perception étaient purifiées,
toute chose apparaîtrait, en essence…vide.

Après un instant de silence, Gaël dédicaça son enseignement, exprimant
par là, la fin de celui-ci:

Égaré dans le Samsâra


les pèlerins sont aussi illimités que l'espace;
puisse la nature de leur esprit être révélé,
puissent-ils tous atteindre la liberté spirituelle
et leur vrai nature, celle de bouddha.

Aum, ah, hum…Aum, ah, hum…Aum, ah, hum.

Le mantra résonnait encore à travers toutes les fibres de son être subtil,
lorsqu'il vit Gaël devenir progressivement translucide. Semblable à une
fumée s'étirant et roulant sur elle-même, tous les traits de Gaël
diminuait d'intensité et d'éclat. Atterré, il fixait ce nuage, semblant doté
de sa propre existence .Se scindant en plusieurs partie, celui-ci disparut
aussi soudainement qu'il était apparu.

Il demeurait là, seul dans la création sorti de l'imagination de


son frère Gaël. L'immense totem oiseau-tortue semblait le fixer de ses
grands yeux, s'interrogeant sur l'intrus qui faisait maintenant partie de
son paysage.

Il restait là, figé, ne sachant trop quoi faire.

Il tentait de rester calme et de ne pas paniquer. Il aurait bien aimé


prendre "les jambes à son cou et détaler…" mais, vers quoi au juste?

Il ne savait même pas où il se trouvait.

Il pensa qu'il était peut être à l'intérieur d'un rêve, d'une fantasmagorie
sortie de l'esprit de son frère.

Celui-ci n’était plus, mais sa création demeurait.

Dialogues d’Outre-tombe
176

 Étrange, pensa t-il!

Cela le rendit très perplexe et insécure. Ne sachant plus que


faire, il décida de rester sur place et d'attendre les événements qui
allaient sûrement se produire.

Décision prise, il s'assit donc sur la bûche qui lui avait servi de
siège auparavant. Perdu dans ses pensées, il fixait les flammes bleues et
rouges qui ne semblaient pas vouloir se consumer.

Tel un songe irréel, son esprit tentait, tant bien que mal,
d'analyser et de synthétiser les dernières révélations de son frère. A cet
instant précis, des pensées inconnues émergèrent du plus profond de
son être. Celles-ci se manifestèrent tout alentour de lui, sous formes de
lumières et de sons étranges. Tel un écho provenant du mont Meru, la
montagne des dieux, des mots provenant de nulle part et de partout à la
fois, prononcèrent ce bref discours;

"Nous commençons à acquérir le véritable savoir lorsque nous


prenons conscience de notre ignorance. Une nouvelle connaissance
provenant directement d'une nouvelle ouverture d'esprit, et non de
notre mémoire ou de notre environnement, nous permet alors de vivre
l'expérience de la vraie réalité.

Cette vérité, la réalité cachée derrière tous phénomènes est situé


au-delà de tous les mots et de toutes les descriptions. L'homme
prisonnier de son conditionnement intellectuel et de ses habitudes
mentales est incapable d'apercevoir cette réalité dans sa vision du
monde. La réalité, tel qu'il la perçoit, n'est pas un état de connaissance
mais un souvenir provenant de sa mémoire conditionné. Le présent est
toujours inconnu et nouveau. L'ignorant interprète ce qui est présent et
nouveau, en terme ancien, avec des images déjà formé dans le passé.
Alors, il lui manquera toujours la juste perception de la réalité, de l'ici
et maintenant. La méditation permet au sage de réfléchir sur la véritable
nature des choses, et de découvrir par lui-même, que cela n'est que le
produit de sa propre imagination, et que son monde de pensées est
dénaturé et trompeur. Du fait, que dans notre monde les choses sont en
perpétuel changement, l'esprit crée, dans son ignorance de la réalité, des
images qui semblent faites de substance permanente et réelle. C'est
ainsi, que l'esprit, par instinct de conservation s'est formé un "moi"

Dialogues d’Outre-tombe
177

n'étant pas plus réel qu'une abstraction de sa mémoire. Il s'est ainsi


éloigné du "Tout", d'une seule et même réalité, en tant qu'Unité. Par la
suite, son "Moi" s'est dressé contre "l'autre", le "Tout", et celui-ci est
devenu "sujet-objet", véritable cause de la création du monde de la
dualité, c’est à dire l'Univers physique que vous connaissez
actuellement. Dans sa détresse, il s'est forgé un monde à son propre
intérêt et à ainsi construit lui-même les murs de sa propre prison.
Depuis des millénaires, il demeure enfermé dans ce cachot nommé
Samsâra, ayant perdu la clé de sa propre nature, libre et illimité.

La plupart des gens, voient les choses telles qu'ils pensent


qu'elles sont. Même au niveau intellectuel, les gens admettent
difficilement leurs torts, car elles croient avant toute chose, ce qu’elles
veulent bien croire. C'est ainsi, que les gens n'admettent pas que toute
chose sont en réalité, dépouillée de toute substance, puisqu’elles ne sont
pas autres chose qu'un produit de notre imagination, une projection
mentale et une hallucination. Leurs corps, en lequel ils s'attachent le
plus, se modifie d'instant en instant, dans un processus sans fin. La
constance dynamique de la cellule humaine fait que les matériaux
constituant celle-ci, sont constamment remplacés par de nouveaux,
alors que la cellule elle-même reste identique. Il en est de même du
processus mental des individus en perpétuel développement de
sensations, perceptions, états de conscience et instant volitif avant l'acte
physique. Le mental est donc un flux stable mais continuellement
soumis aux changements.

La méditation est l'outil préconisé par les sages afin de se libérer


de cette condition d'esclavage et ainsi de neutraliser la souffrance qui en
découle. Le "Moi" et l'ignorance sont la source de toute souffrance
humaine. Le bonheur et l'équilibre mental ne peuvent s'obtenir que par
la stabilisation de l'esprit.

Nous devons nous servir du monde et de son contenu comme


d'un miroir qui, vide par nature, réfléchi ce que nous lui projetons, c'est
à dire, notre propre image, nos propres croyances et perceptions. C'est
ainsi que nos pensées d'angoisses et d'incertitudes se reflètent dans le
miroir, en attirant à nous, toutes les situations qui renforceront celle-ci,
ceci étant occasionné par la loi du karma. Suite à cela, nous nous
emprisonnons dans nos fixations et nos habitudes égocentriques, et
agissons ainsi à partir de notre conditionnement karmique et non de
notre être véritable. Tout bonheur provenant de circonstance extérieure,

Dialogues d’Outre-tombe
178

donc de la source véritable, sera un puits inépuisable de bienfait qui


durera aussi longtemps que notre être demeurera dans sa véritable
nature, celle d'une bonté et d'une générosité sans limite.

Il était très perplexe!

Il se demandait bien, comment il savait toutes ces choses. De


son vivant, il ne se rappelait pas avoir eu connaissances de ces faits
d'une grande profondeur de pensée. C'était sans doute, des souvenirs
provenant du plus profond de son inconscient et remontant à la surface
de sa conscience, à cause des propriétés étranges que l'on retrouvait
dans cet univers relevant plus du songe que de la réalité.

Il était encore à réfléchir sur cette dernière réflexion, lorsqu'il


remarqua le feu devant lui, qui perdait de son intensité. La danse des
flammes était saisit dans l'immobilité. Surpris, il intensifia son regard
afin d'être bien sur qu'il n'hallucinait pas. Il prit subitement conscience
que le problème ne venait pas du feu lui-même.

Tout le paysage qui l'entourait, perdait peu à peu sa consistance


et sa brillance. Était-ce son frère qui s'était rappelé qu'il n'avait pas
détruit sa création fantasmagorique.

Bientôt, il ne distingua plus la maison en bois rond. Le lac était


devenu d'un bleu-gris se fondant avec les montagnes qui l'entourait.
Devant lui, seul subsistait, flou mais encore descriptif, l'immense tête
de l'oiseau-tortue qui semblait flotter dans un autre univers parallèle.

 Qu'adviendra-t-il de moi, pensa t-il?

Il n'eut aucun temps pour approfondir son interrogation. L'œil


d'un invisible cyclone l'entraînant sauvagement vers le bas, créant en
lui, un vertige de peur et d'incrédulité.

 Qui étais-je, fut sa dernière réflexion?

 Il avait même perdu sa conscience d'existence. Il n'était plus, pensa


t-il! Alors, il sombra dans une inconscience vaporeuse sans aucune
notion de temps et de frontière.
… Un temps indéterminé s'écoula!

Dialogues d’Outre-tombe
179

La randonnée pédestre

S'éveillant de ce cauchemar, il s'aperçut qu'il était couché sur un


sol rocailleux rouge sombre, qui s'incrustait dans les chairs de son dos
meurtrie, mais il ne ressentait aucune douleur. Il savait, tout
simplement!

Là-haut, perdu dans son regard, flottait un ciel clair dégagé de


toute formation nuageuse. Le soleil était haut dans le ciel, mais il n'était
pas encore au zénith de sa trajectoire.

 Que faisait-il ici, couché sur ce tapis rocailleux, tel un fakir


irrespectueux du bon sens, pensa-t-il?

Il entendit un léger bruit de pas derrière lui. Il tourna la tête et


aperçut un pauvre moine vêtu d'un froc épais de couleur ocre, troué et
rapiécé plusieurs fois et décoloré par le temps. Dans ses mains, celui-ci
tenait un mala, ce chapelet servant à la récitation des mantras.

Après un bref salut oriental, celui-ci lui fit signe de le suivre et


ne prononça aucun mot.

Il se leva et s'épousseta longuement de cette poussière semblant


venir de Mars. Prenant un moment concis, il examina le paysage qui
s'offrait à lui. Partout alentour, s'élevait une chaîne de montagne
gigantesque, disproportionné, ingrate tout en étant merveilleusement
belle, d'une beauté sauvage et indomptée. Plusieurs de ces montagnes
étaient couvertes de neige éternelle; pourtant, il faisait une chaleur
torride, presque insoutenable.

Il se demanda comment ce moine pouvait être habillé du cou


jusqu’à la cheville par une soutane aussi épaisse dans une chaleur aussi
élevé. Cela demeurait un mystère pour lui. Regardant discrètement en
sa discrétion, celui-ci lui souriait d'une manière niaise, peut être un peu
moqueuse. Le moine lui fit encore signe de le suivre.

Il se mit en marche, se contentant de le suivre en silence. En


marchant, il contemplait le paysage martien qui s'offrait à lui. Ce
nouveau monde était composé de montagnes rocailleuses de couleur
rouge fer, de désert de pierrailles solitaire, constamment battu par un
vent d'acier qui décomposait ces pierres en sable fin, semblable aux

Dialogues d’Outre-tombe
180

cendre volcanique, que chacun de ses pas faisait s'élever dans les airs.
Était-il devenu un cosmonaute faisant sa première marche sur une
planète extrasolaire où aucune vie ne semblait existée? Parmi tous ces
vastes étendus de sable rocailleux et ces plateaux montagneux, il
n'apercevait aucune vie végétale. Ni arbre, ni plante, pour soutenir toute
vie organique.

Il s'interrogeait silencieusement;

 Que faisait ici ce moine sorti du néant?


 Était-il réel, ou bien était-ce son esprit qui lui jouait des tours
hallucinatoires?
 Était-il en train de rêver?

 Non, s'entendit-il répondre!


 Quoi, s'exclama t-il!
 Pèlerin de nulle-part, vous ne rêvez pas, répéta le moine.

Cette voie caverneuse et étrangère, avait envahie tout son être,


mais particulièrement la région de la tête. Tel un écho montagneux, elle
continuait à se répéter mentalement, malgré le fait qu'il en avait bien
saisie les paroles.

 Où sommes-nous, lui demanda t-il, mentalement?


 À la frontière sino-tibétaine, lui répondit celui-ci, mentalement.
Principalement dans le toit du monde, la chaîne montagneuse
que vous appelez Himalaya, signifiant, le pays de la neige. Nous,
tibétain, appelons celle-ci, Kha-wa-chen.

Il resta bouche bée devant cette révélation. Il était encore sur la


Terre, sa planète d'origine, d'autrefois, ajouta-t-il à ses pensées.

Un léger vent de mélancolie submergea tout son être. La


mémoire lui revint, aussi claire que du cristal d'Angleterre. Il se
souvenait de ses recherches tibétaines et c'est avec un regard neuf, qu'il
contempla de nouveau le paysage qui s'offrait à lui. Effectivement, ça
ressemblait bien au Tibet, avec ses larges étendues de sable et ses
plateaux montagneux à peine peuplé. La plupart des tibétains étaient
groupés dans les vallées où le climat était plus doux et où une maigre
végétation avait pris racine. Sur ses hauts plateaux, il pleut rarement et
seules quelques tribus nomades peuvent y vivre misérablement, avec

Dialogues d’Outre-tombe
181

leurs troupeaux de yacks et de moutons, à la recherche constante de


nouveau pâturage vierge.

A part le vent, seul un grand silence dominait en ces lieux. Ce


silence n'est pas le contraire du bruit, mais un silence intérieur
enveloppant notre propre silence méditatif. A cause de la qualité de ce
silence, les moines méditatifs retirés en ces lieux, ont décrit cette région
isolée, comme étant la résidence des dieux. Cette partie inhospitalière
du nord tibétain est appelé, le plateau Trans-Himalayen.

Plus au sud, on retrouve la montagne la plus sacré de ces lieux


solitaires, le mont Kailash près du lac Manasarovar. Chaque tibétain, au
moins une fois dans sa vie, se doit de faire un pèlerinage en ce lieu,
source de grande bénédiction et d'accumulation de mérites. Provenant
de la fonte des glaciers environnants, ce lac est la source du fleuve le
plus sacré de la région, le Gtsang-po, coulant en direction de l'est, puis
traversant tout le sud du Tibet avant de pénétrer en Inde, où son nom
change pour celui de Brahmapoutre. Très peu navigable, on rencontre
néanmoins des petites embarcations en forme cubique, faites d’une
structure de branches d'arbres, recouverte de peau de yack. Quatre à six
personnes peuvent y prendre place, et l'on guide celui-ci, avec de
grande perche en bois.

Dans les vallées du sud, le climat est plus doux et très humide.
On y cultive du blé, de l'orge, des oignons, de l'ail, des pommes de
terre, des petits pois ainsi que quelques arbres fruitiers, dans les vallons.
Sa frontière est renommée pour ses herbes médicinales rares et peu
dispendieuse. Plus au sud-est, on y trouve d'épaisse forêts tropicales,
inhospitalières pour l'homme. On y trouve parfois des chevaux
sauvages, des cerfs, des antilopes, des loups, et le fameux "léopard des
neiges", un animal remarquablement bien adapté aux climats extrêmes.
On y chasse aussi le bœuf "takin" et le yack sauvage, vivant surtout en
grand troupeaux. Bien dressé, le yack sert de bête de somme, de
monture idéale pour les terres rocailleuses et ingrates du plateau
tibétain. Le yack fournit aussi le lait et la viande, un supplément de
protéines nécessaire dans ce rude climat. Bien que les tibétains soient
bouddhistes, il y a peu de végétariens parmi eux, car, l'utilisation de la
graisse animale leur est indispensable pour combattre le froid et les
longs hivers. La nourriture principale se compose d'orge avec lequel on
prépare la tsampa et de fromage accompagné avec de la viande de
mouton ou de yack. La boisson nationale est le thé au beurre, importé

Dialogues d’Outre-tombe
182

de Chine, et la boisson populaire est le chang , sorte de bière à base


d'orge.

Dans les provinces intérieures du Tibet, les terres appartiennent


aux grands monastères, qui jouent souvent le rôle de centre
commerciaux. Il s'agit avant tout de troc avec les caravanes parcourant
la route de la soie, ce long pèlerinage commercial s'étendant sur
plusieurs pays et qui dure des mois, accompagné par des bêtes de
somme. Le plus important centre de pèlerinage au Tibet est la capitale
"Lhassa", résidence principale du "Dalaï Lama", chef spirituel et
temporel des tibétains. Celui-ci est une émanation du Bodhisattva de la
compassion, Avalokiteshvara, nommé Chenrezig au Tibet. Le Dalaï
Lama n'est pas la réincarnation du Bodhisattva, mais celle d'une de ses
qualités dominante, la compassion véritable. Partout dans le pays, on
retrouve le mani, le mantra de la compassion de Chenrezig Om mani
padme hum, (prononcer: aum mani pémé houng). Celui-ci est gravé
dans la pierre des rochers ou des petites roches, inscrit sur les moulins à
prières, à la base des stupas, sur les pierres plates des clôtures, dans les
boîtes à amulettes et sur les drapeaux de prières flottant au vent sur le
plus haut pic montagneux.

A cet instant précis, son mental fut comme paralysé par un appel
provenant du fond de son être.

 Étranger, pardonne mon intrusion indiscrète dans l'univers de tes


songes éveillés. Connais-tu l'histoire du Bodhisattva Chenrézig, le
patron du Tibet?

Sans attendre une réponse, le moine se mit en marche et entama son


histoire:
 Chenrézig est une manifestation du Bouddha de la compassion dans
le Sambhogakaya, le corps de jouissance totale de tous les Bouddhas.
Dans un passé très lointain, mille Prince firent le vœu de devenir un
Bouddha. Seul l'un d'eux, Chenrezig fit le vœu de ne pas atteindre
l'éveil tant que tous les autres Princes ne seraient pas eux-mêmes
devenus des Bouddhas. Devant tous les Princes, il fit également, le vœu
de libérer tous les êtres sensibles de la douleur et des souffrances dans
les six mondes du Samsâra. Face aux Bouddhas des dix directions, il
pria ainsi "puis-je aider tous les êtres à atteindre l'éveil et la liberté du
Samsâra, et si jamais, je me lasse de ce noble travail, puisse mon corps
éclater en mille morceaux".

Dialogues d’Outre-tombe
183

Puis, il descendit dans les mondes infernaux, afin d'accomplir


son vœu. Par après, il remonta vers les autres mondes, jusqu'au monde
des dieux. Malgré le fait qu'il ait sauvé des enfers un nombre
incalculable d'êtres, d'autres en quantité aussi considérable les
remplaçaient. Ce fait, le plongea dans un profond découragement et
pendant un bref instant, il douta de son vœu. Alors, son corps explosa
en mille morceaux et dans un cri de détresse qui se répercuta au-delà de
l'univers, il appela tous les Bouddhas à son secours. Mille Bouddhas
d’autres ères accompagnées des mille Princes ayant fait le vœu de
devenir bouddha, accoururent à son secours, sentant son immense
détresse. Par le pouvoir divin de ces bouddhas, Chenrézig redevint Un
et depuis ce temps, possède onze têtes, mille bras et un œil sur chaque
paume des mains, signifiant l'union de la sagesse et de la pratique
spirituelle. Devant tous ces bouddhas, il refit ses vœux "puis-je ne pas
atteindre la complète bouddhéité tant que tous les êtres sensibles ne
seront pas libéré par l'éveil", et c'est ainsi que sa compassion grandit en
intensité. Son œil divin lui permettait de voir tous les mondes
samsariques simultanément, et devant tant de souffrance, sa douleur
extirpa de ses yeux, deux larme qui devinrent par la bénédiction des
bouddhas présents, les deux Tara, signifiant celle qui libère du
Samsâra; la Tara verte, pour la force active de la compassion, et la Tara
blanche, pour l'aspect maternel de la compassion.

A cet instant précis, tous les dieux et bouddhas présents, firent


pleuvoir sur Chenrézig, une pluie de fleur magnifique de toutes les
couleurs, la Terre entière trembla et on entendit dans le ciel, les paroles
du mantra sacré Om mani padme hum . Chacune de ses syllabes
purifient complètement une des six émotions négatives découlant de
l'ignorance. Ces émotions nous font commettre des actions négatives
par l'entremise de notre corps, notre parole et notre pensée, créant ainsi
la cause karmique d'une renaissance dans le Samsâra, et des souffrances
qui en découleront.

Quand nous récitons ce mantra avec sincérité et dévotion,


l'esprit libre de toute distraction, nous purifions ces six émotions
négatives qui sont; l'orgueil, la jalousie, le désir, l'avidité, la colère et
l'ignorance, celle-ci étant à l'origine des six mondes samsariques; les
dieux, les titans, les humains, les esprits, les enfers et le monde des
animaux. Le Nirvâna et les Terres pures des bouddhas ne se trouvent
pas dans le Samsâra, puisque ceux-ci ne font plus partie de la roue
cyclique des renaissances.

Dialogues d’Outre-tombe
184

Ce sublime mantra nous évite la renaissance dans l'un des six


mondes, dissipant ainsi la souffrance inhérente à chacun de ces
royaumes, accomplissant alors le précieux vœu du Bodhisattva de la
compassion, l'élimination de la souffrance.

Le mani purifie aussi les agrégats de l'égo que l'on appelle, les
skandhas , parachevant ainsi les six actions transcendantes du cœur de
l'esprit éveillé, les paramitas qui sont; la générosité, la conduite
harmonieuse, l'endurance, l'enthousiasme, la concentration et la
connaissance transcendantes. Ce mantra est surnommé le joyau qui
exauce tous les souhaits, tellement il est bénéfique et qu'il est une
source inépuisable de bénédictions. Le mani confère une puissante
protection contre toutes influences négatives et toutes maladies. Il
purifie aussi les voiles qui couvrent notre corps, notre parole et notre
esprit, conduisant ainsi tous les êtres sur le sentier de l'éveil et de
l'illumination. Om représente l'essence de la forme de l'éveil, Mani
padme représente la parole de l'éveil, et hum représente l'esprit de
l'éveil.

Après une pause mentale, le moine reprit;

 La vie est aussi transitoire qu'une goutte de rosée matinale sur un


brin d'herbe, que le premier rayon de soleil évapore dans la vacuité. Ne
soit pas cette goutte. Ne perd pas ton temps en de futiles travaux. Porte
plutôt, présent en ton cœur, toute la douleur et le chagrin du monde,
puis récite avec sincérité et dévotion, le mani en unissant ton cœur avec
celui de Chenrézig.

Om mani padme hum, hrih….


Om mani padme hum, hrih…
Om mani padme hum, hrih…
Om mani padme hum, hrih…

Le moine termina son intervention mentale par la prononciation verbale


du mantra, qu'il récitait d'une voix monocorde, presque mécanique, sans
jamais s'arrêter de marcher.

A part le bruit feutré de leurs pas, le silence reprit ses droits.

Dialogues d’Outre-tombe
185

Ils continuèrent à escalader des montagnes très escarpées, à


franchir des gouffres de vallée sur de frêle pont constitué par des câbles
de lin fortement tendues, ou étaient attaché vulgairement, des planches
grossièrement dégauchies. Ils franchirent plusieurs torrents tumultueux,
provenant de la fonte des glaciers. Ils aperçurent quelques chèvres de
montagnes, qui faisaient des ballets sur les rochers escarpés. Ceux-ci
leurs jetèrent un regard froid d'indignation, semblant peu apprécier la
violation de leurs territoires.

Pendant combien de temps avait-il marché ainsi? Il ne pouvait le


dire. Cependant, il voyait le soleil se profiler à l'horizon, sonnant le glas
du jour. Bientôt, il ferait nuit. Le moine-guide continuait à murmurer le
mani, sans s'occuper de son compagnon. Il était entièrement absorbé
par la récitation du mani qui l'avait plongé dans une transe hypnotique.

Il sentait les pierres rouler sous ses pas. Il gravissait une haute
colline et ne ressentait aucune fatigue. Pour une si longue randonnée
pédestre, cela le surprit un peu. Depuis le début de cette marche, ils
n'avaient fait aucun arrêt, prit aucune pause.

Bientôt, ils atteignirent le haut de cette montagne et virent alors,


sur l'autre versant, une fertile vallée serpentant entre des vallons où ils
pouvaient distinguer une rivière sinueuse serpentant entre ses dunes
verdoyantes. Une route parallèle à la rivière était bien visible et on y
distinguait quelques ponts traversant d'une rive à l'autre. Dans le
lointain, il vit de l'autre coté de la vallée, tout au fond, un temple
regroupé par plusieurs bâtiments qui semblaient s'accrocher
désespérément aux parois des rochers. Sans doute, celui-ci était-il la
destination de ce long voyage pédestre. La vue, de ce pic rocheux, était
fantastique, presque féerique, mais cela n'émut pas le moine qui ne
daigna même pas s'y arrêter.

Sans aucun arrêt, ils continuèrent leur marche vers le bas de la


vallée, surveillant chacun de leurs pas sur ce sentier très escarpé. Il est
parfois plus difficile de descendre une montagne que de la monter.
Avec le soleil couchant, la chaleur avait diminué et la fraîcheur de la
soirée était apparut. Parfois, ils cherchaient leur chemin, perdus parmi
ces pierres immenses et ces rochers acérés qui leurs coupaient la vue du
sentier et même celle de la vallée. On aurait dit que ce sentier avait été
conçu pour des géants d'un autre âge terrestre. À quelques occasions, ils
croisèrent des plantes agrippées aux rochers. Celles-ci étaient de

Dialogues d’Outre-tombe
186

couleurs vives, ressemblant à des chevaliers végétaux combattants


vaillamment pour la survie du royaume, contre la chaleur extrême, la
sécheresse et le froid glacial de la nuit himalayenne.

Soudainement, la paix des pèlerins fut troublée par le son des


cors tibétain, ces immenses trompettes que l'on installe sur le toit des
temples. Le bruit se répercuta dans les montagnes environnantes, en
plusieurs échos disgracieux. Soudainement, le silence retomba encore
plus profondément qu'auparavant. Il était difficile de croire, que là, au
bas de la vallée, une vie trépidante existait. La particularité des
instruments de musique tibétaine, c'est que ceux-ci sont conçus dans le
but de recréer les sons de notre migration dans le monde du bardo, suite
à notre décès, et n'ont aucun rapport avec l'harmonie musicale ou les
symphonies structurées dans le but de plaire à un public. Comme tout
le reste, dans la vie du peuple tibétain, ceux-ci ont avant tout un but et
une fonction spirituelle. Il faut se rappeler, qu'avant l'arrivé du
bouddhiste au Tibet, celui-ci était un peuple de conquérants et de
guerrier. Apparenté à la descendance mongole, ceux-ci régnèrent sur
l'ensemble du territoire chinois, de même que sur le nord de l'Inde
pendant une longue période. Après leur conversion au bouddhisme, les
tibétains remplacèrent leurs armes physiques par des armes spirituelles,
ayant comprit que le véritable combat se trouvait là et non sur le plan
physique.

Contournant un gros rocher à l'air sombre et menaçant, semblant


veiller sur la vallée, ils découvrirent une petite source d'eau, s'écoulant
de la montagne vers une petite cuvette naturelle en pierre. Signe de
bienvenu pour les pèlerins, ils s'empressèrent de s'y abreuver. Cette eau
claire et cristalline provenait sûrement de la fonte d'un glacier et avait
un goût qu'il n'avait jamais expérimenté de son vivant. Ils reprirent leur
descente vers le village et son monastère qu'ils commencèrent à
distinguer parfaitement.

Le moine s'adressa de nouveau à lui, mentalement;


 Cette route que nous suivons depuis des heures, n'est praticable
qu'en été ou en automne. Le reste de l'année, elle est insurmontable, car
ses cols montagneux culminent à plus de 4000 mètres et son trop
enneigé. Ce monastère très isolé est appelé Ri-drzong . Ses habitants y
observent des règles de discipline très stricte appelé vinaya et ses
moines, dont certains sont des Lamas centenaires, n'ont droit de
posséder aucun objet personnel autre que leurs habits et leurs livres de

Dialogues d’Outre-tombe
187

pratiques religieuses. Cette congrégation monastique est sous l'entière


dépendance, pour leur survie, du couvent de Culinan qui se situe un peu
plus haut dans la vallée. Celui-ci est le but de leur premier arrêt. Ils
doivent y être avant la tombée de la nuit. Ces deux monastères font
partie de l'ordre Dge-lugs-pa.

Le moine se tut, mentalement, et pressa le pas. Très rapidement,


ils atteignirent le fond de la vallée et firent leurs premiers pas sur le
chemin suivant la rivière presque à sec en cette saison, les glaciers
ayant terminé leur rage d'écouler leur surplus d'eau froide et glacé. Plus
loin, il distingue, enjambant la rivière, un pont de bois en forme d'arche
qui est décoré de plusieurs motifs sculptés et peints. Le moine étant trop
pressé, il décide de traverser à gué et c'est ainsi qu'il sauta de pierre en
pierre afin d'atteindre l'autre rive. Il fit de même, le moine l'exhortant de
se dépêcher.

Sur l'autre rive, ils se dirigèrent vers un autre sentier qui les
éloignait du premier temple, dont il distinguait bien l'architecture
typiquement tibétaine. Le monastère était composé d'un temple central
et de plusieurs bâtiments reliés entre eux par des passerelles, des cours,
des escaliers et des terrasses sur les toits. Ce monastère était adossé à
un pic rocheux et avait l'allure d'une forteresse médiévale, sans ses
tours et son donjon. Les toits en terrasse étaient recouverts de chaume
blanche et les bâtiments de forme carré ou rectangulaire, étaient entouré
des vestiges d'une ancienne muraille ou l'on distinguait des fresques
religieuses des anciens Maîtres et Saint tibétains. Il reconnut les icônes
de Nagajurna, Shantideva, Je Tsong-khapa et d'Atisha.

Les murs du monastère recouvert de chaux, était faits de blocs


de glaise mêlée à des brisures de pierres, séchées au soleil. Ces blocs
jointés et recouvert d'argiles, provenaient sans doute du lit de la rivière
qu'ils avaient traversé auparavant. Pour augmenter la résistance au vent
dominant dans ces hauts plateaux, culminant à 4000 mètres, des
branches de peupliers étaient incorporées dans les murs, imitant par là,
notre béton armé. Sur les toits, des troncs d'arbres évidés avaient pour
fonction d'être des gouttières. Celle-ci étaient parfois décorés à l'ocre
rouge et étaient sculptées. Toutes les fenêtres étaient en bois, richement
ornés de motifs peints et leurs vitres provenaient du troc avec les
caravanes venant de l'Inde, à dos de yack ou de mulet.

Dialogues d’Outre-tombe
188

Il distingua sur les toits, des symboles de la foi bouddhiste. Il vit


deux cerfs menant la garde devant la roue de la loi et plusieurs petits
drapeaux imprimés de mantra sous forme d'invocation et de prières. Sur
le plus haut toit plat, il vit deux immenses cors, faisant dix mètres de
long. Ceux-là même dont il avait entendue l'appel quelques instants
auparavant.

Le moine lui fit remarquer que ce sentier fut une ancienne route
de caravane serpentait à travers toute l'Himalaya, réunissant le monde
islamique au monde bouddhique.

Ils accélérèrent le pas car le coucher du soleil prenait place


parmi les montagnes himalayennes, se consumant inexorablement sur le
toit du monde. Les cimes enneigées se couvrirent de reflet violet et la
neige tourna au gris-bleu. Tout le ciel nuageux exposa sa palette
d'artiste; bleu-vert, orange, turquoise, jaune-orangé se fondant dans le
rouge fusion, accompagné d'une ligne violette s'étirant jusqu'au bleu-
royal. Les nuages circulants dans cette exubérance de couleurs,
semblait encore plus blanc, donnant l'impression d'intrus violant un
territoire interdit. Les couchers de soleil Himalayens sont parmi les plus
beaux du monde. Ils marquent d'une tache indélébile, l'écran de notre
conscience visuelle.

Il avait peine à suivre le moine qui avait accéléré le pas afin


d'arriver au monastère avant la nuit. Le monastère vers lequel ils se
dirigeaient était niché au creux de la paroi montagneuse, caché par des
massifs rocheux semblant monter la garde. Devant eux, se dressait une
paroi rocheuse escarpée, d'où dévalaient occasionnellement des
avalanches de pierre, causant un vacarme épouvantable, faisant écho
dans toute la vallée. Occasionnellement, ils croisèrent des survivants de
saules et d'abricotiers sauvages, semblant implorer leurs aides. Au
détour du sentier, ils découvrirent un torrent sauvage, bouillonnant et
mugissant dans une gorge lui servant de résidence. Un petit pont, peu
accueillant, semblait les mettre au défit de le traverser. Le bruit du
courant impétueux couvrait leur silence intérieur, réduisant à néant
toutes hésitations de leurs parts. Il avait hâte d'être loin de tout ce
tapage disgracieux semblant venir de mille dieux. L'esprit de la
montagne veillait sur eux, assurant leurs pas sur ce pont détrempé.
Bientôt, ils furent sur l'autre rive, escaladant un nouveau sentier
escarpé. Devant lui, à une dizaine de mètres, il vit un rocher peinturé au
couleur d'un mantra sacré. Se rapprochant davantage, de plus en plus

Dialogues d’Outre-tombe
189

près, celui-ci hébergeait dans son ombrage périphérique le sentier qu'ils


suivaient. Alors, il y distingua les syllabes du mani. Chacune de ces
syllabes avaient une couleur définie en rapport avec un des six mondes
et de la vertu ou défaut leur correspondant. Celle du Om était blanche,
la suivante était verte, puis jaune, bleue, rouge et se finissait par un
violet gris fumée.

Culinan

Le sentier contourna le rocher mantrique, découvrant ainsi le


paysage d'un petit groupe de bâtiments recouvert d'argile et de chaux,
tous regroupés dans un carré fermé et inaccessible. Les rares fenêtres
étaient toutes fermées, et l'unique porte était cadenassée de l'intérieur.
Aucun signe de vie ne laissais entrevoir qu'elle était habitée.

Le moine se planta debout devant la porte, ne manifestant aucun


signe d'impatience et ne prenant même pas la peine de cogner.
Attendant un signe imprécis, il était envahi par le silence et la béatitude
de ces lieux, lorsque soudain, l'air fut déchiré par les aboiements d'un
chien hystérique se trouvant à l'intérieur du bâtiment. Revenant de sa
surprise, il remarqua un volet de fenêtre s'ouvrait lentement, puis
apparut le visage fortement buriné d'une nonne les dévisageant d'un air
soupçonneux. Ayant probablement reconnu le moine-guide, elle les
gratifia d'un large sourire, laissant entrevoir une dentition édentées par
le temps et la misère. La nonne s'empressa alors d'ouvrir la triste porte
qui pleura sus ses gonds, leurs laissant le passage pour pénétrer dans la
cour intérieur du monastère Culinan.

Il jeta un coup d'œil en coin au chien grogneux qui les


dévisageaient d'un air désapprobateur, ayant sans doute mis fin à ses
rêves idylliques du chien pourchassant la racaille féline. Ayant refermé
la porte, puis verrouillée, la religieuse les dévisagea de pied en cap, puis
fit signe de la suivre. La cour du monastère était de forme rectangulaire
formée par un demi-toit en terrasse, sous lequel siège une grande
galerie servant autant de pièce principale que d'atelier. Le demi-toit est
soutenu par des piliers en bois, fait d'arbres grossièrement émondés,
sans finition ni ornementation.

 Ce sobre monastère est avant tout fonctionnel et respire l'humilité


des lieux, pensa-t-il.

Dialogues d’Outre-tombe
190

Toutes les nonnes de cette communauté religieuse sont habillées


du vêtement de couleur brique des religieuses bouddhiques et ont tous
le crâne rasé, symbole de détachement au monde. Les gens des
alentours, lorsqu'ils s'adressent à elles, les appellent les "jo-mo". La
plupart de ces nonnes vivent de leur terre sur lesquelles poussent des
légumes et des céréales. Elles possèdent aussi un petit cheptel bovin
pour la production du lait et du fromage.

Ils suivirent la religieuse qui les guida à travers des escaliers et


des étroites galeries jusqu'à une pièce ou brûlait un feu dans un four
rustique fait d'argile, sur lequel on avait disposé une grosse théière
pleine d'eau. Elle leurs fit signe de s'asseoir sur un grand tapis rouge
déteint, posé au centre de la pièce, avant de les quitter en murmurant
quelques mots qu'il ne comprit pas. Attendant la suite des événements,
il examina avec plus d'attention, les lieux où il se trouvait. Le coin sud
de cette grande pièce servait de séchoir à grain ou l'on traitait les
éléments nécessaires à la confection de la "tsampa", la nourriture
principale de ces religieuses. Près du séchoir, il vit plusieurs mortiers.
Après séchage de ces grains de blé ou d'orge, d'haricots ou de pois, on
les faisait chauffer et soufflés dans une grosse marmite, puis ils étaient
finalement pilés dans ces mortiers. Sur la grosse poutre principale, il vit
accroché un gros bonnet jaune, rappelant ceux des religieux de l'ordre
"Dgé-lugs-pa", l'ordre des vertueux créé par le grand Lama Je Tsong-
khapa, réformateur du bouddhisme tibétain.

A l'opposé de la pièce, près de l'entrée, était disposé un grand


moulin à prière fait de bois recouvert de cuivre repoussé, sur lequel
étaient gravé les syllabes du mantra de la compassion. L'intérieur du
moulin était rempli de prières et requêtes spirituelles sous le forme de
feuilles imprimées ou écrite à la main. Selon les nonnes, un tour de ce
moulin à prière qui pivotait manuellement sur son axe, équivalait à la
récitation de toutes les prières contenues dans celui-ci. Lorsque le
moulin à prières est tourné avec une attitude intérieure d'amour et de
compassion, ceci pouvait aider tous ceux dont l'esprit tente de s'ouvrir à
l'expérience d'une réalité au-delà des mots, des idées et des concepts
mondains. Près du moulin se trouvait, accroché au mur, une petite
écuelle de bois contenant un "mala" fait de 108 noyaux d'un fruit. Sur
le mur opposé il voyait un bidon de mazout vide à coté d'un autre plein.
Le bois étant une ressource très rare, on se sert de cet accélérant afin
d'allumer les bouses de yak, un combustible très bon marché au Tibet.

Dialogues d’Outre-tombe
191

Une vieille religieuse entra dans la pièce et se dirigea vers le


poêle d'argile. Sur un plateau de bois était disposé une théière, trois
tasses d'argiles et une jatte à beurre. Après avoir rempli d'eau bouillante
la théière, la vieille religieuse se dirigea vers les invités et timidement,
distribua les tasses remplies ou elle avait préalablement jeté un petit
carré de beurre gras qui aide à résister au froid tibétain. Le feu central
éloignait la frontière de la pénombre et cela lui permit de distinguer les
traits de la vieille nonne. Il y vit comme dans un livre d'histoire, sur sa
peau fortement burinée et ses rides profondes, le passage des saisons et
le dur labeur de cette vie de sacrifice et de dévotion. Par connaissance
intuitive, il savait que ces nonnes vivaient dans une grande pauvreté et
appréciait encore plus, cette offrande du thé, signe de leurs grandes
hospitalités. Ceci le toucha droit au cœur, et c'est avec une grande
sincérité, qu'il manifesta sa gratitude.

Quelques instant plus tard, une douzaine de sœurs, suivant la


même supérieure, venaient prendre place autour d'eux, s'assoyant en
tailleur pour former un cercle parfait. Seul la mère supérieure se
détacha du cercle et s'assit directement face à eux. Il constata que tout
cela avait un caractère hautement symbolique. Trois personnes à
l'intérieur d'un cercle, ne manquait pas de lui rappeler le moyeu d'une
roue, le Samsâra, et de ses trois poisons, la colère, l'ignorance et le
désir. Tournant la tête de gauche à droite, il constata que les nonnes
formant un cercle, étaient au nombre de douze, symbole du facteur de
causalité à la base même du cycle de l'existence karmique. Le plus
important de ces facteurs est l'ignorance signifiant l'aveuglement
psychique, cause première à la naissance, des formations karmique
mentales, responsables de la première prise de conscience d'être,
l'individualité, et des premières notions d'idée et de volonté.

Ces notions amènent l'idée de la première renaissance


consciente. Subordonné à cette conscience du nom et de la forme,
apparaissent les cinq composants dont est issue notre personnalité
empirique: le principe des formes, la sensation, la perception, les forces
conditionnées et la conscience que nous pourrions décrire comme étant
la base de notre personnalité composant notre moi véritable. Tant que
l'individu n'est pas complètement formé, les sens ne peuvent rien
percevoir sans l'existence d'objets sensoriels et c'est ainsi que le sixième
sens, la pensée, est encore "vide" et inactivé. Un organe des sens, un
objet sensoriel et la conscience, sont les trois facteurs nécessaires à une

Dialogues d’Outre-tombe
192

expérience sensorielle. Le contact avec un objet sensoriel attire une


sensation agréable, désagréable ou neutre. Ces sensations provoquent
des envies, ou bien des antipathies, source d'attachement ou de
répulsion, nous forçant à accomplir ultérieurement, des actions
chargées de karma négatif. Cet attachement produit un besoin de
conservation qui nous pousse vers une nouvelle existence. La
conséquence qui en découlera sera une renaissance qui permettra à la
mort de se maintenir, suite à la reconstruction d'un nouveau corps
karmique émanant des fruits de l'existence précédente. C'est ainsi que
les êtres se retrouvent enchaînés dans les mondes samsariques,
poursuivant une quête sans fin de naissance et de mort depuis des temps
aussi éloigné que celle de la naissance de l'univers.

La mère prit la parole, puis expliqua qu'elle était entrée dans les
ordres vers l'âge de douze ans avec l'approbation de ses parents et des
autorités monastiques. Lors de sa consécration par l'abbé du monastère
Ri-Drzong, dont fait partie la communauté Culinan, on lui rasa
complètement la tête, puis on consulta les astres afin d'établir les
correspondances astrologiques. Par après, la nouvelle recrue est invitée
à accepter publiquement, devant les autres nonnes, la soumission
volontaire et entière aux trente-six règles disciplinaires de l'ordre. Elle
renonça ainsi à tous ses avoirs, présent ou à venir, elle renonça aussi à
porter des beaux vêtements, des bijoux, à manger de la viande, à boire
de l'alcool, etc. Tout contact avec les hommes étant exclu, elle s'imposa
ainsi une vie de célibat, loin de la tentation du mondain et de sa
famille.

Ayant pris une pause de réflexion, la révérende mère enchaîna;

 Sans doute, vous avez remarqué notre pauvreté et notre dénuement


total. Nous n'avons même pas de bibliothèque, malgré le fait que la
plupart des monastères en possèdent une, mais nous avons quelques
livres d'études, comme la "Prajnaparamitas" qui nous permet de
comprendre certains aspects de la doctrine bouddhique. La plupart de
nos nonnes savent lire et écrire mais quelques unes sont encore
analphabètes. Par conséquent, c'est aux autres sœurs de leur décrire
verbalement l’enseignement livresque. Je suis la seule ayant,
antérieurement, acquise une étude supérieure avec l'aide d'un grand
Lama. Cependant, il arrive, quelques fois par année, qu'un lama du
monastère Ri-Drzong viennent enseigner à mes sœurs. Aucune de nous
ne possède de "vajra" ou de "ghanta", signe de la dignité

Dialogues d’Outre-tombe
193

ecclésiastique, cela dans le but de leurs inculquer l'humilité. Notre


temple lui-même, dédié au Bodhisattva Chenrézig, est une simple pièce
nue, dans lequel un autel rudimentaire a été installé. Cependant, celui-
ci nous sert parfois d'entrepôt à grain suite au temps des récoltes.

Notre pratique spirituelle est avant tout, basée sur le don de soi,
la dévotion, la simplicité, l'humilité et le dévouement. Notre savoir n'est
pas basé sur des livres mais sur nos propres expériences et la récitation
continuelle d'un unique mantra, celui de la compassion. La répétition
de ce mantra nous prémunies contre la renaissance dans l'un des six
mondes samsariques. Si notre pratique spirituelle nous amènes assez de
karma positif, nous pouvons espérer renaître dans une Terre pure de
bouddha ou bien de celles des Bodhisattva, garantissant à coup sur,
l'éveil lors de la naissance suivante. La répétition de cette formule
mystique nous permet d'aller au-delà des frontières de la pensée
cartésienne, ouvrant ainsi toutes grandes les portes de l'illumination.
Grâce à la force de mantra, répété des millions de fois depuis des
milliers d'années, et à la puissance mystérieuse de ses syllabes, celui-ci
élimine nos blocages énergétiques, des nœuds d'énergies dans les
chakras, afin d'atteindre des niveaux de conscience élevé, permettant
d'être en contact avec le monde des bouddhas, des Bodhisattva et des
êtres saints, solidaire de l'Unique, que vous appelez Dieu.

Nous cultivons la terre, afin d'assurer notre subsistance et


permettons ainsi aux religieux du monastère Ri-Drzong, de se
consacrer entièrement à leurs études religieuses et à la méditation sans
entraves. Lors des heures de travail, nos religieuses sont tenu à la
règle du silence et à la récitation du "mani", mentalement ou
verbalement, à leurs choix. Nos nonnes travaillent très durement et
après le repas du midi, il leur est interdit de prendre une nourriture
autre que le thé au beurre. Notre journée se termine par la prière en
commun dans le temple à "celui qui se penche sur le monde par
compassion" puis vers 23 heures, c'est l'heure du coucher dans un
dortoir commun. À Culinan, la cellule individuelle serait un trop grand
luxe et encouragerait injustement l'individualité, une des causes de la
misère du monde. Le lever se fait vers cinq heures du matin. Après
notre bain à l'eau froide de la montagne, nous récitons des prières et le
"mani" dans notre petite chapelle. Notre déjeuner se compose
uniquement de "tsampa" et de thé au beurre. Celui-ci est pris en
commun avant d'aller vers leurs lieux de travail. Nous sommes tous
végétariens et seul la maladie en période de disette nous permet de

Dialogues d’Outre-tombe
194

transgresser cela, avec l'autorisation du grand lama de Ri-Drzong.


Notre cheptel comprend quelques vaches issues d'un croisement entre
une vache indienne et un yak, dont on garde précieusement les bouses
pour combustion. Nous possédons aussi plusieurs moutons avec un
bouc pour notre alimentation laitière. Nos cultures consistent en
céréales d'orge, des légumineuses, de l'oignon et de l'ail. Celles qui
restent au monastère a cause de leurs âge, file la laine des moutons et
prépare l'huile de moutarde servant aux lampes d'éclairages.

Pour nous tous, la vie quotidienne est notre méditation. Notre


dur labeur nous rend réceptif à la créativité spirituelle et à la
transformation. Notre renoncement mis au service des autres est la voie
de l'acceptation de soi et de la victoire sur notre "moi" égoïste. Nous
pratiquons le mantra-yoga avec la répétition du "mani", le hatha-yoga
par notre travail discipliné, le bhakti-yoga par notre dévouement et
notre soumission, et le karma-yoga par nos actions non égoïstes, sans
espoir de récompense intéressé. A part moi-même, nos nonnes ne
connaissent pas l'état d'esprit de ceux qui "savent". Seul notre
sentiment d'unité avec les autres et une profonde compassion, justifie
nos actes. Notre compagnon de tous les jours est le silence de la
montagne qui provoque chez nos nonnes, pendant leur travail solitaire,
un calme intérieur profond, renforcé par le "mani". Cet état de vide
intérieur obtenu par l'attitude d'abnégation et d'acceptation pendant de
longues années produit généralement leurs fruits en les libérants de
l'attachement aux pensées, but très recherché par tous ceux pratiquant
la voie méditative. Alors, toute trace de la conscience du "moi", fond
comme neige au soleil, faisant disparaître du même coup, toute
confusion intérieure, ouvrant toute grande les fenêtres de notre esprit
à l'état d'éveil et de l'illumination. La réalité apparaît alors pour ce
qu'elle est, toute vision confuse ayant été déraciné par la victoire sur
l'ignorance.

La révérende mère fixa alors Roland dans les yeux, tout en lui posant
une question dont elle n'attendait pas de réponse!

 N'est-ce pas le but de toute pratique et recherche spirituelle,


demanda-t-elle?

Demeuré bouche bée, Roland ne savait trop quoi répondre! Il


jeta un regard sur le moine-guide, mais, celui-ci avait la tête penché et
semblait absorbé par ses propres interrogations existentielles.

Dialogues d’Outre-tombe
195

La mère supérieure reprit la parole;

 Il est maintenant l'heure de nous restaurer avant la prière du soir.


Je vais donc vous souhaiter une bonne nuit. Demain, avant votre
départ, votre honorable compagnon, le moine Tenpey vous fera
l'honneur de vous faire visiter notre humble monastère.

Sur ce, la mère supérieure se pencha pour les saluer à l'orientale,


mains jointes au niveau du cœur puis les quitta, suivie de sa douzaine
de nonnes.

Il fixa le feu solitaire au centre de la pièce, agonisant de ses


derniers éclats dans un frémissement de couleur rougeâtre et blanche.
Bientôt, la nuit himalayenne les envelopperais de son manteau glacial.

Le moine Tenpey lui adressa alors mentalement ses recommandations;

 Demain, nous nous lèverons tôt et je te ferai visiter le monastère,


puis nous partirons d'ici. Bonne nuit voyageur!

Sortant son "mala", il se tourna vers l'est en posture de


méditation puis se mit à répéter le très long mantra des cent syllabes,
celui des divinités paisibles et courroucées. Il l'entendais à peine
murmuré, mais sa prescience lui en découvrait tout les mots très
clairement: Om ah hum, benza satto, samaya manou palaya, benza
satto, tenopa tishta, dridho me bhava, soutokayo me bhava, soupokayo
me bhava, anourakto me bhava, sarva siddhis me pravatcha, sarva
karma soutsa me, tsittam shri yang kourou, houng ha ha ha ho,
bhagavan sarva thathagata, benza ma me mountsa, benzi bhava maha,
samaya satto ah…Om, ah, hum benza satto, samaya…

Il restait là, pensif, admirant le dernier soubresaut des flammes,


s'étirer dans une lamentation cadavérique rouge et orange mêlé d'un peu
de bleu. Il ne ressentait aucune envie de dormir puisqu'il n'était plus de
ce monde, même s'il y participait encore, tel un sphinx dans le désert,
refusant sa désagrégation temporelle.

 Je, j'étais, je suis, nous, il; que représentait tous ces mots devant le
gouffre béant de l'éternité et de l'infinie d'être et du devenir, soupira-t-
il?
 Que d'interrogation dans mon âme torturée?

Dialogues d’Outre-tombe
196

 L'âme! Que dis-je?


 Que représente donc, cette combinaison fantasmagorique de tous
ces petits "moi", tout ces agrégats de conscience formant l'être illusoire
et mortel?

Ses profondes interrogations intérieures l'empêchait de prendre


conscience qu'une métamorphose s'insinuait en lui, sournoise et très
discrète. En état de méditation, il crut se voir, mais d'un point situé plus
haut au-dessus de sa tête, puis, tout s'était évanoui. Il relâcha sa
concentration sur cet état étrange et insidieux. Il retourna à ses pensées
existentielles. Il relâcha sa crispation et cela lui revint. Il avait
l'impression qu'il devait s'extraire de son corps subtil-grossier ou ce qui
lui tenait lieu de corps. Soudainement, il se vit, assit devant lui-même,
puis il était de nouveau, l'autre, l'immobile. Soufflé, l'intrus réapparut
de nouveau. Il se voyait au prise avec un dilemme. Il résolu le problème
en se partageant en deux…aux prises, l'un avec l'autre.

Sidéré, il se vit clairement, assit en posture de méditation sur le


coussin rouge fatigué que la révérende mère leur avait fait parvenir. Il
distingua les moindres détails de tout son corps et son visage d'ou
émergeait la paix sereine d’une sincère méditation. Il sut alors qu'il
avait fait une sortie extra-corporelle. Positionné au coin supérieur droit
de la pièce, il distinguait les moindres détails des choses malgré la
noirceur presque complète de l'endroit. Seul un rayon de lune pénétrait
par une étroite fenêtre pratiqué très haut sur le mur ouest. Celle-ci se
trouvait à l'horizontale de sa vision. Une étrange interrogation parcourut
le ciel de sa conscience; est-ce que les nonnes font aussi de pareil
voyage? Il ne pouvait répondre à son questionnement!

Il se sentit attiré vers le haut, comme tiré par les cheveux, et


c'est ainsi qu'il se retrouva à l'extérieur du monastère, dans la nuit
tibétaine éclairé par une demi-lune sans nuage, qui reflétait d'un gris-
bleuté les cimes environnantes.

La table ronde

Il se sentit encore aspiré plus haut, vers le firmament étoilé.


Autour de lui, tout devint flou et vague et avait une couleur terne de
gris-fumée. Pendant un bref instant, il crut perdre conscience, mais
reprit graduellement le contrôle de son être dupliqué. Alors, il vit sortir

Dialogues d’Outre-tombe
197

d'une brume évanescente, le décor d'une grande table ronde en pierre


occupé par une douzaine de personnes de nationalité étrangère semblant
venir d'époque différente. Il savait intuitivement, qu'il flottait au-dessus
d'eux, invisible, tel l'ange Gabriel planant sur la destiné humaine. Il
tentait de décortiquer les moindres gestes, paroles et émotions; ceux-ci
semblant mélangé dans un maestrom cosmique. Sans doute, qu'il ne
maîtrisait pas encore ses nouveaux pouvoirs sensoriels!

Là, au-dessous de lui, la discussion semblait très animée.


Faisant un effort volitif, il se rapprocha du centre de la table afin de
les…espionner (!).Comme ce mot sonnait moelleux au fond de son être
mémoriel, symbole d'une attitude prédominante lors de sa dernière
incarnation terrestre. Il examina plus attentivement cette assemblée
bigarrée et étrange. Tous semblaient provenir d’époque différente, et
avoir eu des occupations diversifiées. Il le constatait par leurs
vêtements différents de l'un à l'autre, par leurs coiffures, par la forme de
leur visage et l'attitude de leurs maintient. Tentant de percevoir le fil
conducteur de la conversation, il perçut plutôt une véritable cacophonie
anarchique disgracieuse. Une moitié des personnes présentes parlait à
l'autre moitié à l'écoute, sans qu'aucune de ces conversations aient un
thème directeur en particulier. Sur Terre, il aurait appelé cela, du
commérage pris dans l'œil d'une tornade d'opinions diverses et inutiles.

Il s'interrogeait profondément sur la raison de sa présence en ces


lieux et ce qui l'y avait attiré. Afin d'éclaircir sa condition d'être, il se
concentra sur chacun de ces monologues particuliers. Il tendit l'oreille
spirituelle vers un couple de religieux. L'un semblait être un moine
byzantins et l'autre un prêtre de l'Égypte ancienne. Le moine avait la
parole:
 Un vrai prophète, c'est une personne qui s'est trouvé en présence de
Dieu, tout en restant pleinement conscient de ce qui s'y passait. Nous
pourrions faire l'analogie suivante; le rayon de soleil est indépendant
du soleil tout en connaissant la nature et la force indescriptible de
celui-ci. L'extase visionnaire libère des énergies puissantes semblables
aux énergies sexuelles.

Le prêtre égyptien lui répondit:


 Le véritable prophète n'est jamais distrait par les illusions du passé,
du présent et de l'avenir. Les paroles prophétiques laissent entrevoir
des choses "destiné" à se produire. Alors, pendant cet instant sublime
d'une puissance infinie, le prophète fait subir à l'univers une distorsion

Dialogues d’Outre-tombe
198

spatio-temporelle, conduisant celle-ci à recouvrir la nouvelle réalité


d'une étiquette miroitante. Le profane s'égare lorsqu'il croit que ce
langage prophétique est ambigu, refusant alors à ce prophète, à ce
messager, de lui accorder sa confiance. Le meilleur prophète est celui
qui guide nos pas vers une fenêtre entrouverte qui nous permet d'y
plonger momentanément notre regard.

Le moine byzantin reprit;


 L'état de transe prophétique ne se compare pas avec les autres
expériences visionnaires. Cet état, est avant toute chose, une immersion
dans la multitude au sein de l'infinité menant à la certitude que
l'univers se meut par lui-même, en perpétuel changement et que ses
propres lois changent aussi, sous sa propre force volitive. A travers
tant de mouvement rien ne demeure permanent, fixe ou absolu. Les
choses perçues dans ces transes ont souvent un effet dégrisant et
dévastateur. Ces expériences ne manquent jamais de transformer
profondément l'expérimentateur.

 Était-ce la raison de sa présence ici, se demanda-t-il?

 Qu'en est-il des prophéties écrites et de la sublimation de notre être,


demanda le moine?

Le prêtre égyptien;
 La connaissance réside dans une somme de détails décrits par des
mots qui n'ont eux mêmes, qu'une valeur plastique temporelle. L'image
que ces mots produisent commence à se déformer à l'instant même où
ils sont formulés par écrit et que l'on y prend connaissance.
L'observateur modifie le sujet observé, qui lui-même, modifie
ultérieurement l'observateur. Sans que le profane le sache, adhérer à
ces croyances livresque sans l'expérience vécue, c'est renforcer soi-
même la résistance au changement. Parfois, il faut se rendre à
l'évidence; pour exprimer certain concept, le langage ou l'écriture ne
suffit plus. Mon peuple avait contourné ce problème en inventant
l'écriture symbolique et sacré des hiéroglyphes. Pendant la même
époque, plusieurs peuples sur plusieurs continents ont aussi créé ces
signes sacrés. En Amérique, il y eu les olmèques, les mayas, les
aztèques et les incas. En Asie centrale, il y eut les chinois, les mongols
et les japonais. En Europe, il y eu les basques, les babyloniens et les
crétois.

Dialogues d’Outre-tombe
199

Cette dialectique commençant à l'étourdir, il décida d'écouter aux autres


portes;
Un vieil homme au cheveux blanc, avec une grande barbe
grisonnante, était habillé de l'ancien costume des enseignants européens
et semblait discuter de philosophie avec un jeune homme bien mis de sa
personne, dévoilant un costume du 18e siècle, et portant canne, chapeau
melon et pipe courbée.

Le vieil homme prit la parole;

 Je suis un ardent observateur d'hommes. Je les observe autant à


l'extérieur qu'à l'intérieur de moi-même, ou passé et futur se mêle
parfois en moi en m'imposant d'étranges paradoxes. Métamorphosant
même ma propre chair, j'ai parfois l'impression de tout percevoir en
panoramique, mon ouïe, ma vision et mon odorat acquérant un pouvoir
individuel d'analyse et d'introspection. En vérité, on ne peut pas cacher
grand chose à mes sens très aiguisés par une longue pratique. Vous
seriez horrifié si vous saviez tout ce que je suis capable de déceler rien
qu'avec mon odorat. Il m'est même arrivé parfois de déceler l'odeur de
la mort proche, chez certain de mes sujets.

Le jeune homme lui répondit:


 Parfois, ma conscience s'intègre à la perception intemporelle qui
n'absorbe ni ne rejette. C'est ainsi que j'arrive à créer un champ sans
identité ni centre, où, même la mort devient une pure analogie. Je laisse
tout simplement exister ce champ sans objectifs ni désirs, ni la moindre
vision de réalisation, n'aspirant à aucun résultat. C'est ainsi que
j'obtiens une perception primale, omniprésente et globale. Alors, la
lumière de la vraie connaissance s'imprime sur les sels d'argents de ma
conscience de veille.

Perplexe devant tout cela, il décida de se diriger vers le groupe


suivant qui se composait de quatre personnes; un soldat portant
l'uniforme prussiens, un asiatique de descendance mongole à l'air noble
et hautain, vêtue d'un habit de combat possédant les insignes d'un grand
chef militaire; le troisième était un général français du temps de
Napoléon premier et le dernier était un guerrier du l'ancienne empire
Inca du Pérou actuel.

Le général français:

Dialogues d’Outre-tombe
200

 Analysez bien le politicien qui se dit conservateur et vous


découvrirez sûrement quelqu'un qui préfère le passé à l'avenir. Pour un
libéral, vous avez de forte chance de découvrir un aristocrate en col
blanc qui s'ignore. C'est ainsi que ça se passe! Les partis libéraux
dégénèrent toujours en aristocratie. En ce qui concerne les
bureaucrates, ils trahissent toujours les intentions du peuple qui les ont
mis au pouvoir. Les gens qui ont voté pour un parti promettant une
meilleure répartition du fardeau social, s'emprisonnent
immanquablement sans l'ombre d'un doute, dans un régime de type
aristocratie bureaucratique. Parfois, par hypocrisie stratégique, ils
camouflent tout cela sous un autre nom plus redondant tel, socialisme,
communisme, etc. L'oppression que l'armée exerce, au nom de la
démocratie, n'est pas pire que n'importe quelle autre.

Le soldat prussien;
 Les humains, par l'exemple de leurs paroles, nient l'existence tout en
la confirmant dans leurs propres actes. Ils recherchent avec désespoir,
l'état de paix qu'ils décrivent comme étant une situation de calme et de
sécurité sociale. Paradoxalement, en même temps qu'ils parlent, ils
disséminent aussi les graines de l'anarchie et du désordre par la
violence, justifiant ainsi notre présence rassurante. S'il leur arrive
d'obtenir cette fameuse paix, ils s'y meurent d'un éternel ennuie et leur
visage devient aussi fade qu'un marbre dispendieux, mais n'ayant
aucun poli. Regardez-les; mais regardez-les donc! Voyez ce qu'est la
vérité sociale. Un paradoxe, que je vous dis!…

L'inca:
 Je suis à la fois, père et mère de mon peuple. J'ai aussi connu la
souffrance de ma naissance et l'extase de ma mort, là haut, dans le
pyramidion ensoleillé du midi, et j'ai beaucoup appris. J'ai erré
longtemps dans l'univers des formes humaines ou extra-humain, et cet
univers que vous dites voir, sentir et décrire, en réalité n'est que le
produit de votre rêve.
Prenez l'exemple d'un voyageur perdu dans le désert, sans eau
ni vivre. Sur une seule impulsion de son cerveau, le voyageur assoiffé
reconstruit l'univers; l'air chaud se transforme en d'élégante bourgade
faite de tente et de marché achalandé, puis la terre se met à ruisseler
d'une pluie bienfaitrice. L'horizon se couvre de palmiers verdoyants au
pied d'étang et de chute d'eau rafraîchissante. Les chauds rayons du
soleil éclairent des nuages de poussière qui se transforment en palais
aux dômes d'or et de pierres précieuses. La frontière entre l'air et la

Dialogues d’Outre-tombe
201

terre, entre l'eau et le sel s'est évanouie en une simple minute


d'épuisement, et l'homme à créé le monde selon ses désirs les plus
secrets. Alors, imaginez lorsqu'une personne décède; elle peut recréer
ses plus fantastiques créations de son esprit, comblé ses besoins les
plus secrets, devenir ce qu'elle a toujours rêve d'être. Pour cela, elle a
l'éternité, puisque le temps n'existe même plus.
Ainsi, si je puis concentrer mon énergie spirituelle avec adresse
et expérience, je peut choisir et être de tous les royaumes. C'est ainsi
que je vois la vie, incommensurable dans sa diversité et inaltérable
dans son Unité.

Le mongol:
 Pensez-vous que le pouvoir est la plus instable conquête de
l'homme? Malgré les changements de régime, les grandes familles
continuent toujours de demeurer. Les bureaucraties de type religion,
sont impossible à déraciner à cause de la relation qu’elles ont entre la
foi et le pouvoir. L'un s'appuyant sur l'autre, peut-on dire qu’elles sont
incompatibles dans tel ou tel régime?

Le général français:
 De tout temps, les monarchies ont été un catalyseur moral précieux
pour toutes les formes de pouvoir politique. Les gouvernements sont
utiles à leurs peuples dans la mesure où ils freinent leurs tendances
inhérentes à l'oppression et à la tyrannie. Ainsi, les monarchies aident
à réduire la taille de la bureaucratie administrative, éliminant du même
coup, beaucoup de parasites et d'opportunistes politique. Les
monarchies peuvent accélérer les décisions politiques et répondent à un
besoin fondamental humain; celui du caractère tribal ou féodal qui
demeurent encore inscrit dans les gènes.

Le soldat prussien:
 Mes ennemis me rendent plus fort, plus vigoureux et actif.
 Mes alliés m'affaiblissent et m'encouragent à l'indolence.

Le mongol:
 Celui qui n'a jamais souffert des lamentations des blessés, qui n'a
jamais entendue les cris d'agonies de ceux qui allaient mourir sur les
champs de bataille, celui-là, je lui interdit de parler pour ou contre la

Dialogues d’Outre-tombe
202

guerre. J'ai tout vu. J'ai tout éprouvé. Je pourrais en dire davantage,
mais à quoi bon! Vous tous, ici, savez déjà cela!

Le général français:
 Pour comprendre l'histoire humaine, vous devez en saisir sa trame,
ses tendances, ses périodes d'accalmie qui permettent aux meneurs
d'hommes de s'insinuer dans son sillage. Un chef "historique" est celui
qui s'efforce de perpétuer les conditions qui ont requis sa présence.
L'histoire assujettie le chef à son rôle. Il n'en va pas autrement. Prenez
l'exemple de Napoléon; il est apparu à l'instant où la France avait
besoin de lui, et non l'inverse.

L'inca:
 N'ayez aucun doute! Je suis mes ancêtres; ils sont mes cellules et je
suis leurs corps. Je suis le choix de leurs éveils, et leurs expériences est
aussi la mienne. Leurs savoir distillés est mon héritage, et tous sont Un
en moi. Je suis leur soleil, l'Inca-Roi, qui cimente tout un peuple. La
Multitude devient Unique lorsqu'elle se reflète en moi. Je suis le sentier
d'or de l'éternité, devant lequel mon peuple à fait allégeance.

Le soldat prussien:
 La pyramide à une base carrée, tel votre esprit, qui résiste au
mouvement circulaire.

Transportant ma conscience de l'autre coté de la table, je


m'approchai d'un personnage très exotique. Faute de mieux, je
l'appellerai; l'homme du Cro-Magnon. Peau bruni par le soleil, d'un
teint cuivré, cheveux noir de jade, tombant sur les hanches, il était
presque nue avec pour tout costume une petite culotte en peau de bête,
le poil tourné vers l'extérieur. A son cou, il portait un immense collier
fait de dents d'animaux d'une grosseur impressionnante. Le front gras,
un nez de type négroïde, de large pommette, des sourcils épais, un poil
fournis couvrant tout le corps et parfois le visage, des yeux vifs d'un
noir profond dans un visage carré donnait à cet ancêtre une impression
de force peu commune. Monologue de raconteur, ses voisins se
contentaient d'écouter, subjugués par son récit peu ordinaire.

 Je suis étendue sur le dos, dans une caverne pas très grande et de
forme circulaire. Le sol est humide et froid malgré la peau de chamois
que j'ai étendue par terre. L'entrée de la caverne est si basse que je n'ai
pu y accéder qu'en rampant sur le ventre et en me contorsionnant. Je

Dialogues d’Outre-tombe
203

me vois encore, à la lueur dansante d'une torche de résine, disposé


derrière moi, maintenu par quelques pierres, dévoiler les murs et le
plafond que j'ai couvert de dessin fait à partir de charbon de bois et
d'une pierre rouge ocre et jaune que j'ai pulvérisé avec une autre pierre
beaucoup plus dure. Mes motifs préférés sont les créatures que je
chasse et l'âme de mon peuple. Cette caverne porte ma signature qui
est l'empreinte de ma main. Personne d'autre de ma tribu n'a le droit
d'y pénétrer sans mon accord, car ce Temple est sacré. Les os des
grands guerriers mort à la chasse y sont entreposés au fond, sous une
grande stalactite orangé. Ici, dans la noirceur permanente, l'âme de
mon peuple veille à tout jamais. Une fois l'an, juste avant la période
des grandes chasses, les épouses des guerriers décédés ont le droit
ainsi que le fils aîné, d'y séjourner une nuit avec l'âme du disparu. Seul
le chef de clan peut les accompagner.

Là, plus que n'importe où, j'ai pris conscience de mon âme
immortelle en tant que partie du grand Tout, de la grande âme
cosmique englobant les montagnes, les cours d'eaux, les animaux, les
hommes, le soleil et toutes les étoiles brillantes au-delà des nuages.

A mesure que le temps passe, les choses deviennent de plus en


plus irréelles, de plus en plus étrangers à ce que je crois. Je suis la
seule réalité, mais malgré cela, toute chose s'écartant de moi me fait
douter de ma propre identité.

Sur ces dernières paroles, l'homme du Cro-Magnon ferma les


yeux, croisa les deux bras en forme de croix sur la poitrine et pencha la
tête vers l'avant. Se refermant sur lui-même, telle un coquillage marin,
il tentait tant bien que mal de recréer son passé qui lui échappais.

 Pourquoi suis-je ici, se demanda-t-il encore?

Malgré le fait qu'il avait trouvé ces dialogues intéressant, il ne


comprenait pas le but de cet exercice. À l’instant précis de cette
réflexion, il remarqua au centre de la table, une grosse boule
translucide, semblant faite d'un cristal très pur. Celle-ci était disposée
sur un trépied métallique posé sur un tapis de velours rouge foncé. La
boule émettait une faible lueur verte fluorescente qui attirait son regard
et sa pensée. Tous les autres convives avaient disparus, sauf cette
sphère étrange. Attiré par la curiosité, il s'approcha de celle-ci, et

Dialogues d’Outre-tombe
204

soudainement, il fut aspiré dans un maestrom irréversible vers l'œil


central de cette boule étrange.

Il se sentait tomber, dans un mélange de couleurs zébré par des


éclairs luxuriantes. Des bulles d'air ou d'eau, éclataient à son passage
en produisant un son disgracieux. Pfiouttt…Pfiattt…Pfittt..Pfioutttt…
Cela dura une minute, un jour, un siècle! Il ne pouvait en être sur. Le
temps s'était exclu au profit d'un éternel présent impalpable.
Soudainement, la noirceur l'envahit et un vent glacial
emprisonna tous ses membres.

 Il frissonna!

Aucune pensée ne s'élevait dans son esprit. Il était muet de


béatitude et il entendit le son des petites clochettes d'appel pour la
prière. Une aube impalpable s'infiltrait doucement mais inexorablement
dans son esprit égaré d'incertitude.

Lentement, il ouvrit les yeux.

Il s'aperçut alors qu'il était revenu au monastère Culinan. Le


moine sommeillait encore sur le plancher froid, entouré d'une rude
couverture grise en laine de yack. Une lumière blancharde teinté de
bleue s’éveillait à l'aube himalayenne. Il entendit encore une fois, les
clochettes à prière qui sonnaient le glas de la période de recueillement
pour les nonnes.

Le moine s'éveilla de sa torpeur et se mit sur son séant.


L'apercevant, il le gratifia d'un large sourire, dévoilant dans un même
temps la blancheur de ses dents impeccables.

Il entrevit une ombre se faufiler dans l'encadrement de la porte.


Tournant la tête, il vit que c'était la vieille none qui apportait sur un
plateau de bois, deux tasses de thé au beurre et deux bols contenant de
la tsampa. Disposant le plateau sur une table basse, elle les salua à la
manière orientale puis elle sorti précipitamment.

Le moine lui fit signe de s'approcher, afin de consommer ce


déjeuner peu frugal, à l'image de ces humbles religieuses remplie de
simplicité. Il sursauta! Le bruit d'un tam tam chinois retentit dans le
monastère, faisant vibrer toutes les cellules de son corps.

Dialogues d’Outre-tombe
205

 Son corps avait une résonance, pourtant, il n'avait pas de corps.


Paradoxalement, comment une existence peut-elle vivre d'une non-
existence, se demanda-t-il?

Le moine lui fit remarquer que c'était l'heure de travail pour les
nonnes. Il entendit le bruit de leurs pas feutrés, partout dans le
monastère qui s'éveillait à la vie religieuse. Il entendit un coq chanter
dans cette heure très matinale et il vit par une fenêtre, plusieurs nonnes
s'éloigner vers le vallée en direction de pré verdoyant.

Ils mangèrent leurs tsampa et burent le thé au beurre.

Le silence retomba sur le monastère solitaire.

Le moine se leva, défroissa sa soutane par de grand coup de


main, paume ouverte, puis lui fit signe de le suivre.

Il se leva et acquiesça à sa demande.

Sortant de la pièce, ils se retrouvèrent sur la galerie intérieure,


puis ils se dirigèrent vers l'escalier qui donnait accès au premier
plancher.

Arrivé dans la cour intérieure, il jeta un regard panoramique sur


l'ensemble de la construction. Ce sobre monastère ne comportait aucun
élément décoré, ni aucune ornementation; comparé à la coutume
tibétaine, celui-ci n'était pas la norme.

 L'humilité dans sa forme la plus pure, pensa-t-il.

Entre les piliers soutenant la galerie, était disposée de grosse


pierre sur laquelle étaient posé des théières à thé, semblant observer les
intrus qui traversait la cour réservé à des nonnes. Ils passèrent devant
un dortoir commun et jeta un coup d'œil par une fenêtre entrouverte. Il
n'aperçût pour tout mobilier, que quelques gros coffres en bois et des
couvertures posé à même le sol de terre battue. Il n'aperçût aucun lit ni
aucun matelas. Le confort à l'occidental était complètement inconnu au
monastère Culinan. Le moyen-âge s'était immobilisé entre ces murs de
pierres et d'argile. Les fenêtres ne comportaient aucune vitre. Seule une
toile épaisse en bloquait l'ouverture pendant la nuit ou les jours de

Dialogues d’Outre-tombe
206

tempête. Aucuns occidentaux ne pourraient survivre à une réclusion


aussi dure physiquement.

Le moine lui indiqua une porte basse avec l'inscription du


mantra de la compassion gravé sur celle-ci, indiquant par la même
occasion, que cette pièce devait être la petite chapelle dédié à
Chenrézig. Pénétrant à l'intérieure, ils découvrirent une petite pièce
nue, ne possédant pour tout mobilier qu’un autel composé d'une table
basse rustique sur laquelle était disposé une statue du Bouddha en terre
cuite peinte à la main. Devant la statue, était disposé six coupes
contenant de l'eau pour fin d'offrande aux bouddhas et pour la pratique
de la purification du corps, de la parole et de l'esprit. En arrière de
l'autel, était suspendue deux thang-ka peint sur coton et représentant le
Bodhisattva de la compassion, Chenrézig. Sur le sol de terre battue était
disposé quelques coussins de couleurs fades sur des tapis aussi fade.
Une lampe à beurre brûlait perpétuellement devant la statue du
Bienheureux. Celle-ci produisait avec la danse de la flamme, un jeu
d'ombres qui faisait apparaître le Bodhisattva comme un personnage
menaçant sur le mur arrière. C'était le seul éclairage dont disposait la
pièce. A gauche de la statue brûlait des bâtons d'encens dans un petit
contenant de sable fin. Une étroite fenêtre sur le mur latéral, près du
plafond, laissait pénétrer un soupçon du jour himalayen dans cet antre
de recueillement. Malgré la pauvreté des lieux, une atmosphère de paix
et de sérénité régnait en ces lieux. Il décida de sortir, un peu gêné
d'avoir violé l'intimité de ces lieux interdit aux profanes.

Dehors, l'air était frais et sec. Le soleil commençait à faire


danser une panoplie de couleur pastel se reflétant sur les plaines de
neige près des cimes montagneuses. Le moine l'enjoignit de se presser,
car ils avaient une bonne demi-journée de marche avant d'atteindre le
prochain monastère, responsable de l'ermitage du pic de l'aigle, but
ultime de ce voyage.

 Enfin, il connaissait la destination de son périple, se disait-il.


Cependant, le but lui était encore inconnu.

Il se sentait en très grande forme physique. Ceci était sûrement


dû à cause de l'altitude et de la richesse de son oxygène. Pourtant, sur
Terre, il aurait éprouvé malaise et fatigue immédiate, le corps n'étant
pas acclimaté à pareil altitude. Le peuple des vallées et celui de la
montagne himalayenne, n'avait rien en commun!

Dialogues d’Outre-tombe
207

Le salut de la vieille nonne édentée et les aboiements du chien


grogneux furent les seules adieux qui jalonnèrent leur départ précipité
du monastère Culinan. Pourtant, il savait qu'il n'oublierait pas de sitôt
l'humble monastère ou côtoyait pauvreté matérielle et richesse
spirituelle.

Ils suivirent le sentier qui menait vers l'autre versant de la


montagne et qui serpentait dangereusement entre des précipices
profonds et de hautes parois rocheuses. Ils n'eurent pas à marcher bien
longtemps avant de croiser leur premier Stupa. Véritable monument de
pierre dédié à la foi bouddhiste, ceux-ci parsème tous les chemins de
pèlerin sur toute la zone périphérique entourant le Tibet, patrie
d'adoption du Bouddhisme. Comparable au clocher des églises
occidentales, le stupa pointe une flèche vers le ciel, indiquant son but
final. Véritable livre de pierre, sa base carré symbolise le monde
physique. Celle-ci est surmontée d'un dôme qui symbolise les mondes
intermédiaires du bardo. La base de la pointe est soutenue par six carrés
indiquant les mondes du samsâra. Sa flèche est surmontée du croissant
de lune et du soleil indiquant par là, la liberté de l'existence dualiste. Ce
monument est un rappel au pèlerin de persévérer sur le sentier de l'éveil
Occasionnellement, près des grands monastères, on enterrait dans
ceux-ci, lors de sa construction, les reliques des grands lamas ou saint
ayant marqué cette région.

Le moine s'arrêta devant le stupa, qui portait la cicatrice gravé


du mantra de la compassion sur sa base, et fit trois fois le salut
bouddhiste de la prise de refuge. Rapidement, il fit trois fois le tour du
stupa, en sens inversé d'une montre, tout en récitant le mani.

Quittant le soldat de pierre, ils continuèrent leur voyage vers le


haut de la montagne. Bientôt ils durent longer le bord d'une paroi
rocheuse afin d'accéder à une corniche étroite leur permettant de
contourner un immense piton rocheux. Il était surpris par toutes ces
voltiges et acrobaties s'apparentant plus à l'escalade montagneuse qu'a
un serein pèlerinage religieux. Il interrogea mentalement le moine sur
cette révélation tardive.

 Bien sur! Dans ma jeunesse, j'ai été un guide sherpa et j'ai guidé les
premières grandes expéditions occidentales vers ces sommets inviolés.
C'est lors d'une de ces expéditions que j'ai eu la révélation du monde

Dialogues d’Outre-tombe
208

spirituel. La montagne n'avait plus de secret pour moi, cependant, il en


était tout autrement pour ce qui était du monde spirituel. C'est suite à
cette dernière expédition que j'ai pris les ordres monastiques.

Voyant que le moine était dans de bonne condition, il décida de


pousser plus loin ses interrogations existentielles, et lui demanda alors:

 Vénérable moine Tenpey, lors de notre présence au monastère


Culinan, je n'ai pas vu les nonnes faire des exercices yogiques, des
études livresques, de la méditation ni aucune cérémonie religieuse.
Quel est donc la pratique spirituelle dominant en ces lieux de sainteté et
d'humilité?

Le moine lui répondit:


 Leurs pratiques est bien plus que de la méditation ou des cérémonies
religieuses. La voie qu'elles ont choisie est celle de l'acceptation de soi
et de la victoire sur ce soi dénaturé. Ce dur sentier leur garantie un
caractère formé par leur volonté de souffrir, de donner et de servir, pour
la plus grande gloire de la Divine Compassion, la Bodhichitta.
Contrairement au modèle masculin de la voie monastique, elles ne
s'accrochent pas avec trop de dévotion à leurs idées religieuses ou
sociales, sachant bien qu'elles sont ignorantes en ces domaines vue leur
manque d'étude. Étant entièrement ouverte à tout ce que la vie peut leur
apporter, n'ayant pas l'état d'esprit de ceux "qui savent", elles
conservent ainsi une grande simplicité et une sincérité remarquable
dans toutes leurs actions. Ne les connaissant peu, on serait porté à
croire qu'elles sont naïves et enfantines. Comme le disait votre prophète
Jésus de Nazareth, elles sont redevenues les petits enfants du Divin.
Leur véritable pratique se cache dans leurs travaux journaliers,
dans ce combat sans but autre que le don de soi, entièrement,
totalement. Lorsque leurs travaux sont accomplis avec une grande
attention et un grand abandon de soi, la notion de leur propre présence
est annihilée et alors survient l'ici-maintenant, l'instant-présent. Ainsi,
le travail est pour elles "méditation en mouvement", toutes énergies
étant investies complètement dans l'action, sans aucun processus de
projection de pensée ou d'interprétation rationnelle de ce qu'elles font.
Leurs "moi" s'efface au profit de la vigilance dans la réalité, celle ou
aucune confusion intérieure n'existe. Seul une grande paix et un grand
calme, qui n'est cependant pas l'absence de bruit, illumine la toile de
fond de leur conscience et leurs procurent cet instant inexprimable

Dialogues d’Outre-tombe
209

qu'on appelle, le "Nirvana", l'illumination, l'état de Bouddha. N'est-ce


pas là, le but que recherche chaque pèlerin?

La réponse du moine le laissa perplexe. Il n'aurait jamais cru qu'une


question aussi simple allait produire une réponse aussi élaboré. Il en
avait pour des jours à méditer sur cela!

Le silence mental reprit ses droits de cité!

La randonnée pédestre continuait. Ils avaient presque


entièrement contournés l'immense piton rocheux, véritable gardien de
ces endroits bénis des Dieux. Le soleil s'élevait maintenant au-dessus
des montagnes célestes de l'Himalaya et réchauffait la terre et le visage
des voyageurs, par la distribution généreuse de ses chaleureux rayons.
Aucun nuage ne menaçait l'horizon et le ciel était d'un bleu turquoise
faisant penser à la mer des Caraïbes et de ses îles majestueuses. Ceci
était une caractéristique de ces hautes montagnes. La lumière, la clarté,
l'effrayante luminosité de ses pics enneigés étaient tout ce qu'un peintre
pouvait rêver dans ses moments d'exaltations artistiques.
Les pierres continuaient de se lamenter sous leurs pas, semblant
s'émouvoir de cette sacrilège présence en ses lieux saints. Contournant
la dernière muraille du pic rocheux, ils aperçurent une légère vallée
baignée dans une douce lumière d'un blanc orangé se reflétant sur la
dépouille d'un glacier siégeant au fond de celle-ci. Ils entrevirent des
longs piquets de bois rustique, planté à la verticale du sol rocailleux.
Ceux-ci soutenaient de longues bandes de tissu blanchi, presque
transparent, ou l'on distinguait l'inscription de mantra et de formule
sacré. Physiquement, ceux-ci indiquaient le point le plus haut du
sentier, où bien le sommet de la montagne.
Le moine Tenpey, s'approchant du précipice surplombant le
groupement des piquets mantriques qui le fit sursautai, lorsqu'il cria;
 Il-lha-lha-ha-ho!… Il-lha-lha-ha-ho!… Il-lha-lha-ha-ho!…

Il sut plus tard que ceci était le cri de victoire du pèlerin ayant
atteint sa destination sans dommage et remerciant les dieux d'avoir
veillé sur lui.

Dialogues d’Outre-tombe
210

Le monastère Lamayuru

Ils attendirent que la formule de gratitude se perde dans l'écho


des montagnes, puis entreprirent la descente en direction de la vallée.
Ils pouvaient distinguer sur l'autre versant, un monastère à mi-hauteur
de la montagne. Ce monastère, beaucoup plus vaste que celui de
Culinan, comportait une quarantaine de bâtiments, tous reliés
ensembles par des passerelles, des escaliers et des murs mitoyens.
Malgré différente élévation architecturale, ce monastère semblait fait
d'un seul tenant. Tous ses murs étaient d'un blanc pur, se découpant
avec agressivité sur la montagne couleur de rouille. Les toits plats
étaient d'un rouge ocre tirant sur l'orangé. A l'est, surplombant le
monastère, trônait un immense Stupa de pierre où l'on distinguait à la
base de la coupole, deux immenses yeux bleus semblant les observer.
Sur le plateau, ils remarquèrent une rivière tumultueuse serpentant à
travers un oasis forestier, perle très rare parmi ce paysage désertique.

Le monastère de Lamayuru est reconnu dans la région pour sa


discipline très stricte et son intransigeance envers les moines paresseux
que l'on retrouve parfois dans les monastères tibétains.

Le moine Tenpey lui fit remarquer que ce monastère faisait


partie de l'ordre Sa-kya-pa, et qu'ils allaient demander une audience
avec un Dge-bzhes un docteur en philosophie tibétaine.

Le soleil était maintenant à son zénith et ses chauds rayons du


midi firent qu'ils accélérèrent le pas afin d'atteindre leurs destinations et
de pouvoir ainsi bénéficier d'un peu d'ombre. Deux autres interminables
heures furent nécessaires avant d’arriver au pied de la montagne
donnant refuge à cet imposant monastère. Au pied de celle-ci, ils
croisèrent un paysan assis sur une grosse roche, qui les dévisageait d'un
air incrédule. Celui-ci avait disposé devant lui quelques paniers d'osiers
rempli d'abricots et de légumes variés. Le moine Tenpey s'immobilisa
devant lui, et demanda ce qu'il faisait là.

Le regard tourné vers le monastère, le paysan expliqua, qu'étant


plus jeune, il avait abandonné intentionnellement l'habit du moine,
ayant succombé aux charmes de la vie mondaine et de ses mirages.
Aujourd'hui, il lui était interdit de dépasser le petit Stupa qui se trouvait
un peu plus loin, face à eux, près du chemin menant au monastère. Il
expliqua encore qu'il attendait patiemment sur cette roche, que les

Dialogues d’Outre-tombe
211

moines du monastère veuille bien venir cueillir cette offrande, en


montrant les paniers d'un signe de la main. Aujourd'hui, sa femme,
reflet du miroir mondain comme il dit, l'avait quitté et chaque jour, il se
consolait en apportant des offrandes au monastère qui l'avait jadis
accueillit.

Laissant ce paysan à sa culpabilité, ils continuèrent leur route.


Passant devant le petit Stupa, le moine Tenpey en fit trois fois le tour,
tout en récitant le mani. La forme de celui-ci symbolisait les différents
chakras humains ainsi que les forces par lequel le monde s'était créé.

Plus ils avançaient, plus la route étroite s'élargissait. Finalement,


ils arrivèrent devant un grand espace dégagé servant de place publique
lors des festivités ou le plus petit paysan était invité. En aucune
occasion, les civiles n'avaient le droit de pénétrer à l'intérieur de
l'enceinte du monastère. Dans les bâtiments dont ils avaient accès,
aucune fenêtre ni porte ne débouchaient sur la cour intérieure du
monastère.

Au centre de cette place publique, il remarqua un gong de pierre


d'une époque révolue. Selon le nombre de coup, celui-ci servait encore
à appeler les moines à la prière, aux repas, aux études religieuse ainsi
qu’à la manifestation sociale. Ce tam tam était composé d'un gros arbre
évidé, dont une des extrémités était bouché par une grosse pierre plate
ayant la particularité d'émettre des notes musicales lorsqu'elle était
frappée. Le tronc était suspendu au-dessus du sol par des cordes de
chanvre sous un gros chevalet rustique fait de petits arbres nues, sans
écorces, et recouvert d'une couche d'huile protectrice ou de graisse
animale. Frappé avec une petite pierre ronde, de la grosseur d'un poing,
le son du gong se répercutait dans toutes les montagnes environnantes.
Il était impossible de ne pas l'entendre, même si on se trouvait à des
kilomètres de celui-ci.

Ils arrivèrent face à la muraille et virent un jeune novice leurs


faire signe d'aller le rejoindre sur le toit en terrasse du plus bas des
bâtiments. Il indiqua du doigt pointé ou se trouvait l'escalier en forme
d'échelle, donnant accès à cette terrasse. Arrivé au sommet, il jeta un
coup d'œil en contrebas, dans la vallée, et aperçue le fermier remettant
ses offrandes végétales à deux novices.

Dialogues d’Outre-tombe
212

Entendant du bruit derrière lui, il se retourna pour apercevoir un


moine adulte qui se dirigeait vers eux. Les saluant cordialement, il
expliqua que cette terrasse donnait accès à la salle de congrégation du
monastère, et il invitait les nouvelles venues à les accompagner.

Ils pénétrèrent par une petite porte carrée dont tout le cadrage en
bois était peint de symboles bouddhistes agrémenté de fleur de lotus.
Après avoir parcouru un long corridor bas et très sombre, ils entrèrent
dans une petite pièce qui semblait être un endroit d'enseignement
particulier qui servait aussi de bibliothèque. Dans le fond de la pièce,
on remarquait disposé dans des étagères adossées aux murs, des
rouleaux de soie noué par un cordon en son centre. Il devina que tout
cela devait être des textes sacrés. Ceux-ci étaient au nombre d'une
centaine et dans un autre coin, il remarqua d'autres rouleaux de
différentes largeurs, contenant des Thang-ka , ces fameuses peintures
sacrés peintes sur soie ou coton, montée en rouleaux. Dans un autre
angle de la pièce, il aperçut une châsse richement ornée de dessin et de
motif de couleur vert, jaune, rouge et or. Au-dessus se trouvait la statue
de Shrïderi, cachée aux yeux des néophytes comme lui, par un rideau
de soie. Sur le sol au centre de la pièce, était disposée une petite table
basse au centre d'un grand tapis oriental venant de Chine. Une dizaine
de petit coussin était disposé tout autour de la table basse. Une petite
théière montait la garde au centre de la table, sans aucune tasse pour
justifier sa présence. Témoignage de respect, ils quittèrent
précipitamment la pièce pour s'engager dans un escalier de pierre, pour
finalement se retrouvé sur une autre terrasse extérieure.

Pendant un bref instant, ils furent aveuglés par le chaud soleil


himalayen. Petit à petit, ils s'habituèrent à cette aveuglante clarté, et
virent devant eux, une immense porte en bois sculpté, fermé par un
énorme cadenas de couleur cuivre patiné. Pendant que le moine ouvrait
le cadenas, il examina de plus près les motifs sculptés de la porte. Il
reconnaissait les grands Saints tibétains ainsi que quelques dieux dans
sa forme courroucée, mais d'autres motifs le laissaient perplexe, car il
n'en avait jamais vu de semblables. Grinçant sur ses gonds, dans une
longue limitation semblant se plaindre de leur intrusion, les portes
enjolivées de fer et de cuivre repoussé, s'ouvrirent sous la poussée du
religieux. Se retrouvant dans la pénombre intérieure du hall, ils durent
se réhabituer lentement à cet éclairage. C'est à ce moment qu'ils
distinguèrent contre le mur du fond, un splendide autel sur lequel
reposait une statue du Bouddha historique, richement ornée de pierre

Dialogues d’Outre-tombe
213

précieuse et de mala pendant à son cou qui était aussi recouvert par
plusieurs échappe blanche finement tissé. Devant le bouddha était
disposé 108 petits vases de terre cuite, remplie d'eau servant à la grande
cérémonie de l'offrande. A la gauche du bouddha était posée une statue
plus petite de Je Tsong-Kha-pa, fondateur de l'ordre bouddhiste des
Bonnets Jaunes. A coté de ce grand Lama, on distinguait un petit Stupa
sculpté en pierre blanche. A la droite du bouddha, il y avait deux autres
petites statuettes. Celle de Bouddha du futur, Maitreya et celle du
bouddha de la guérison, Amitayous. Sur le mur arrière de l'autel était
disposés des dizaines de Thang-ka du panthéon bouddhiste; il
reconnaissait le grand lama poète Milarepa, le saint Naropa, Dharma
Vajra, Losang Chögyen, Trinley Nyima, Losang Yeshe, Manjushri.

Tout autour de cet autel, était disposé sur différent niveau, des
centaines de lampes à beurre, ne laissant planer aucune ombre sur les
statues des bouddhas. Partant de la porte d'entrée, une allée centrale se
rendait directement à l'autel disposé tout au fond de cette grande pièce.
De chaque coté de cette allée, était disposé une rangée de bancs devant
lequel on voyait une table basse rectangulaire ou l'on disposait les
textes d'études et de prières, ou bien les objets de cultes comme la
clochette ou le tambour. Sur un autre banc plus haut, disposé à l'écart
près de l'autel, il distinguait des instruments de musique; trompettes
d'argents, tambourins avec le bâton à angle crochu, cors gigantesques et
pipeaux ornés de turquoise. Tous ces instruments étaient ceux de
l'orchestre du temple.

Au fond de la pièce, à droite de l'autel, on voyait deux trônes


surplombant toute l'assemblée monastique. Ces sièges appartenaient
aux deux tulku du monastère, dont leur lignée a commencé il y a de
cela, près de deux milles ans. Le trône le plus haut était destiné au lama
supérieur, considéré comme la réincarnation de Jampel Gyatso,
principal détenteur de la doctrine et fondateur du monastère. Le second
un peu plus bas, était celui de Gyalwa Rinpoché, considéré comme la
réincarnation de Dönyö Drubpa, le fils spirituel de Jampel Gyatso. Ces
trônes ne servaient pas en hiver, car ces deux lamas passaient cette
saison dans une région plus tempéré de l'Inde. Derrière le grand trône,
était disposé les 108 volumes du canon bouddhique, consistant en
bandes de papiers rectangulaires non reliées entre elles, soutenue par
deux planchettes de bois franc, soigneusement pliées dans des pièces de
soie et de brocard.

Dialogues d’Outre-tombe
214

Le religieux les invita à s'asseoir sur un banc et après le salut


d'usage devant la statue du Bouddha, il les quitta sans explication. Le
moine Tenpey fit de même devant la statue du Bouddha, en ajoutant la
prise de refuge puis vint s'asseoir près de lui, en murmurant tout bas le
mantra de Sâkyamuni; Om muni muni, maha muniyé soha…Om muni
muni maha muniyé soha…Om muni muni maha muniyé soha.

Une silhouette sombre se détacha de l'ouverture de la porte et se


dirigea vers l'autel, accompagné par la pénombre du Temple. Devant la
statue du Bouddha, il fit trois saluts d'usage puis se dirigea vers les
invités. Il s'adressa au moine Tenpey;
 Étrangers, soyez les bienvenue. Je vous attendais. Je suis le Lama
supérieure en l'absence des autres Lamas partie pour l'Inde.

Sans plus de préambule, il s'assit en face d'eux sur un petit banc


de bois. Ce geste était une chose surprenante, car au Tibet, il est d'usage
que le lama supérieur prenne place sur un siège plus élevé que celui de
ses élèves ou invités. Le siège le plus élevé symbolise donc le titre et la
supériorité académique de l'occupant.

Il pensa que le geste du Lama était prémédité, cela dans le but


de donner un caractère plus personnel à l'entretien et à l'égalité des
intervenants. Le supérieur était vêtu d'une épaisse soutane jaune-orange
foncé et tenait dans ses mains un immense mala, composé de petits os
sculpté en forme de tête de mort. Après une brève conversation en
langage tibétain avec le moine Tenpey, le premier moine novice
réapparut avec un plateau contenant de la tsampa et du thé au beurre
accompagné par des fruits secs.

Après s'être restauré, le lama tibétain, conformément à la


philosophie religieuse de son pays, lui demanda de formuler sa
question. Cela le surprit un peu, car, depuis le début de ce pèlerinage, le
moine Tenpey ne lui avait jamais expliqué le but final de cet exercice
pédestre.

La réalité

Son étonnement passé, il formula ce qu'il pensait être la question


la plus essentielle dans sa recherche spirituelle;

Dialogues d’Outre-tombe
215

 Maître, depuis mon arrivé dans ce monde étrange, j'ai beaucoup


appris, j'ai compris beaucoup de grandes vérités et j'ai assimilé
beaucoup de concept qui m'étais complètement étranger. Néanmoins,
un sujet reste encore très obscur à ma compréhension et celui-ci est un
obstacle majeur à mon cheminement spirituel. Pourriez-vous, Ô
honorable Lama, m'enseigner ce qu'est la réalité?… Le monde et les
objets inanimés qui en font partie sont-ils réel?…Est-ce que les
créatures vivantes sont réelles, ou bien, ne sont-elles pas plus qu'un
mirage qui compose la trame de mon esprit?

Il se tut respectueusement, attendant la réponse du lama.


Celui-ci réfléchissa longuement avant de donner une réponse qui soit
satisfaisante pour son rang de docteur en religion tibétaine, possédant le
titre de Dge-bzhes.

Toussant légèrement, il débuta sa réponse par ces mots;


 Quand la vérité commence à s'éveiller d'un long sommeil, telles les
premières lueurs de l'aurore dans le ciel, la personne comprend que
c'est seulement en transcendant le domaine de la séparation et en
atteignant la Supra-conscience de l'immuable Unité de toutes choses
qu'il résoudra ses interrogations existentielles. Plus le disciple médite
sur ce que l'égo a de commun avec les autres “égos", plus elle
découvre que celui-ci est impersonnel et commun avec tous les autres
“égos". Méditant sur cela, il arrive facilement à la conclusion qu'un
seul et même facteur est le cœur de la personnalité de chacun. Ainsi,
aucun individu, dans son essence réelle ne possède d'individualité, d'un
égo qui lui est propre. Il ne saurait y avoir quelque chose comme mon
"Soi" , mais seulement le "Soi".

Ce n'est qu'en se perdant soi-même que l'on se trouve;


Ce n'est que par l'abandon de soi-même, que l'on vaincra ce soi;
Ce n'est qu'en mourant sur la croix du Samsâra, que l'on
atteindra la vie abondante et que l'on deviendra une lampe de sagesse
pour les autres.

C'est en rendant impersonnelle, la personnalité mondaine, par


l'extinction de son "égo" que l'on saisit bien ce qu'est la vacuité, le vide
de toute chose objective faisant partie de l'Univers. Il faut tenter
d'annihiler la tendance hérité du karma, qui nous pousse à accorder

Dialogues d’Outre-tombe
216

plus d'importance au "Soi", en partie due aux résultats de l'attachement


aux activités mondaines.

Dans cet état d'observateur, "l'égo" se perd lui-même en


plongeant dans l'être intérieur sans limite, ni fondation, ni déterministe.
Il n'y a rien à quoi la personne s'oppose elle-même. C'est en
s'identifiant avec tout événement tel qu'ils sont que "l'égo" devient vide
de "Soi". La réalité apparaît alors comme elle se doit d'être et non
comme étant particulière à un individu, selon ses propres tendances
karmiques. Toutes choses deviennent alors aussi claires que l'eau
translucide d'un lac qui n'est pas distorsionnée par l'activité des vagues
à sa surface. Lorsque "l'égo" s'identifie à un "Soi" personnel, c'est
comme-ci le lac calme se transformait en rivière. Tenter de percevoir la
réalité "réelle" de son fond rocailleux est une chose totalement
illusoire.

Notre Maître à tous, le Bouddha, n'a jamais dit que l'âme ou le


"Soi" n'existait pas. Il a enseigné qu'il n'y avait pas de "Soi" ou d'âme
qui soit réel, non-transitoire, et qui possède une existence séparée,
indépendante, Unique et éternelle.

Plus l'homme est civilisé et éduqué d'une manière académique,


véritable produit mondain pour la main-d'œuvre sociale, moins il est
capable de se connaître lui-même, dans le sens de l'aphorisme bien
connu "Gnothi seauton" (connais-toi toi même). L'homme primitif et le
paysan illettré sont plus proche de la vrai vision de la réalité, et
l'appréhende plus facilement, lorsqu'elle leur est enseigné. Les Grands
Maître de l'Antiquité proclamèrent unanimement, que le néophyte doit
devenir comme un petit enfant avant de pouvoir entrer dans le
Royaume de la Vérité.

Pour contrôler la multitude, l'État de même que les grandes


corporations, utilisent les instincts animaux chez l'homme. Celui-ci doit
les transcender afin d'acquérir le contrôle de soi et la volonté qui sont
les conditions préliminaire pour celui qui veut maîtriser la science
divine de l'esprit.

Pendant des âges sans nombre, l'esprit microcosmique a


expérimenté la sensualité Samsarique dans les mondes du désir. Tel un
papier buvard, il a absorbé les "concepts" illusoire d'un mirage sans
fin. Dans sa condition primordiale, il était aussi incolore et clair qu’un

Dialogues d’Outre-tombe
217

diamant pur. Lors de sa migration Samsarique, il a absorbé tant de


concepts variés, qu'il a perdu sa transparence et son absence de
couleur d'origine. Les Sages ont nommé cette condition
d'obscurcissement, l'ignorance (Avidya). Ces ténèbres sont ce qui
maintient l'esprit captif dans le Samsâra, et c'est précisément ce que le
disciple doit avant tout purifier pour atteindre l'éveil et voir réellement
ce qu'est la réalité en face de lui-même. Avant de débuter cette
purification salvatrice, l'aspirant doit reconnaître le caractère illusoire
et irréel des concepts et le graver en son cœur. Il doit arriver à
comprendre que le monde des concepts humains est seulement le
produit découlant de l'esprit microcosmique, de même que celui de
l'esprit Macrocosmique est l'Univers. Il doit faire l'effort de tenter de
contrôler son activité mentale jusqu'au point ou il peut n'en produire
aucune.

Aspirant à la réalité, comprend cette noble vérité; lorsque


l'esprit est pacifié et qu'il n'émet aucune activité mentale, il est Un;
lorsqu'il fait émaner l'intelligence par son activité mentale, celle-ci
pense les êtres, les fait exister, et devient les êtres. Dans son
Universalité, l'intelligence contient toutes les entités comme le genre
contient toutes les espèces, comme le tout contient toutes les parties.
L'intelligence réside en elle-même et se possédant en elle-même, elle est
la plénitude de toutes choses.

Par contre, la pensée ne se pense pas d'elle-même. La pensée


est la cause qui fait penser les autres êtres. Cependant, la cause ne peut
pas être identifiée à ce qui est causé, à l'effet qui en découle. La cause
de toutes choses existantes ne peut être conçue comme étant le bien qui
en émane, mais comme le bien qui transcende tous les autres biens.
L'Un ne contient pas de différence. Il est éternellement présent et nous
sommes éternellement présents dans l'Un, dès que nous ne contenons
plus aucune différence. Celui qui veut atteindre à cet état de non-
différenciation, dois se retirer en lui-même et s'analyser lui-même.
L'homme acquiert le contrôle d'une machine en étudiant son
mécanisme. L'aspirant à l'éveil doit étudier la pratique de la méditation
et par cette pratique se découvrir lui-même.

L'aspect fini de l'esprit, non dominé par une pratique spirituelle,


est aussi indiscipliné qu'un taureau sauvage. Celui-ci doit être attrapé
avec la corde de la concentration de l'esprit sur un seul point. Le

Dialogues d’Outre-tombe
218

pratiquant doit rechercher l'origine, la nature et les pouvoirs de cette


force qui circule dans tout son corps.

Partout où va l'esprit, il le devient!

En fixant son esprit sur le commerce, cet homme devient


commerçant. Cet homme n'est donc que le produit de l'accumulation
par la force de sa volonté, des concepts mentaux appelés commerce. Il
en est de même pour tout. Chacun est devenu, ce à quoi, son esprit est
allé.
Le Samsâra n'est rien de plus que ta propre pensée.
Avec effort, tu dois donc purifier ta pensée.
Ce que tu pense, tu le deviens.
Ceci est le mystère éternel,
Ô noble pèlerin.

Dans l'au-delà, le caractère de l'existence dépend avant-


tout du caractère du contenu mental du trépassé lors du décès,
exactement comme le caractère de l'existence humaine est déterminé
par le contenu mental de l'expérimentateur selon l'étape de sa vie. La
seule différence entre l'un et l'autre, c'est que la mort est un instant
passif qui digère les expériences de l'état humain. Par contre, la vie
humaine est un état d'activité positive qui s'active selon les concepts
que la personne à accumulés en tant que contenu mental. Nous
pourrions dire que, l'un est le contenant et l'autre est le contenu.

Dès que l'esprit du décédé est dépouillé de son enveloppe


physique grossière, qui lui a permis d'accumuler des concepts, celle-ci
relâche automatiquement la tension mentale née des activités de la vie
terrestre. Poussé par la loi karmique, il commence à fonctionner
mécaniquement et tel un automate, il voyage d'un monde à un autre,
jusqu'à l’épuisement de ses énergies mentales. Par la suite, il choisit
une renaissance dans votre monde, afin d'accumuler une nouvelle
énergie mentale résultant de l'existence humaine et de l'accumulation
de concepts mentaux. Tout comme l'activité végétale produit du
charbon que l'on peut brûler afin de produire de l'énergie sous forme
de lumière ou de chaleur, l'esprit humain accumule de l'énergie latente
par les activités humaines et libère celle-ci dans les mondes de l'au-
delà. Le but de l'aspirant à l'éveil, est de mettre un terme à ce cercle
vicieux en tentant d'arrêter la force qui accumule toujours une nouvelle

Dialogues d’Outre-tombe
219

énergie lui permettant de refaire un nouveau tour sur ce manège


diabolique.

La technique que nous employons est avant tout d'acquérir la


compréhension juste selon laquelle la nature finie de l'esprit est due à
des éternités de formation de concepts mentaux mal dirigés. Ensuite,
par l'analyse psychique du contenu mental, nous arrêtons cette activité
mentale afin de découvrir le caractère purement illusoire des concepts
formant ce contenu. Cette découverte crée une désillusion concernant
le monde de la réalité apparente. Nous prenons alors, la ferme
résolution de purger l'esprit de son ignorance afin de le restaurer dans
son état primordial. Toute cette démarche amène la compréhension de
l'inséparabilité et de l'Unité de toutes les choses et de tous les esprits.
L'Union ineffable avec l'Esprit Unique est le fruit de cette pratique
spirituelle qui transcende le microcosme et le macrocosme, par la
complète sublimation de la Vie, et de la transmutation de l'ignorance
en sagesse. Cette dernière mutation dépend de l'élimination hors de
l'esprit conscient, de toutes les semences mentales de concept, actives
ou latentes karmiquement, du désir d'existence et de tous les éléments
d'ignorances résiduelles.

Le néophyte nonchalant et paresseux, qui perd son temps


précieux en poursuivant des buts mondains est comme un fou, qui va de
naissance en naissance, maintes et maintes fois, et, devenant une
menace pour toute créature sensible, sème sans cesse la discorde, la
jalousie, la confrontation et l'égoïsme. Celui qui fait mauvais usage de
cette faveur qu'est la vie humaine, est beaucoup plus stupide que celui
qui emploie une couronne royale pour donner à boire à ses pourceaux.

Le salut spirituel ne s'acquiert pas avec l'aide de l'âme, ni avec


l'aide d'un Dieu de miséricorde qui accorde punition ou récompense,
tel que préconisé dans plusieurs cultures occidentales. L'éveil,
l'illumination et l'ignorance transmué en Sagesse, dépend entièrement
d'un seul critère; la délivrance de l'esprit enchaîné par des liens
samsarique ou karmique, imposés par l'ignorance en la croyance
erronée que les apparences sont réelles et qu'il existe un "Soi", une
âme immortelle individualisée. Lorsque l'on délie les liens de
l'attachement à la personnalité, alors apparaît un état d'absolu
quiétude des activités mentales qu'on appelle "l'état naturel de l'esprit".
L'aspirant sur cette voie, avance vers un état qui est au-delà du "Soi".
A la fin de son cheminement, il se perd dans l'océan cosmique de l'Être

Dialogues d’Outre-tombe
220

Unifié. Son esprit microcosmique illusoire se dissout dans l'Esprit


Unique, le parfait état de Bouddha. Ceci n'est pas une perte mais
plutôt, l'éveil de sa véritable nature primordiale.

Lorsque l'ignorance à été surmontée,


lorsque le "Soi" a été dissous alchimiquement
en ses composants karmiques,
lorsque la petitesse de l'homme
est devenue la grandeur d'un Bouddha,
alors, le but est atteint.
La grande Vérité se dévoile,
la réalité s'éclaire d'un jour nouveau,
les renaissances ne sont plus obligatoires,
l'esprit dévoile ses ailes immobilisées par le karma
et profite d'une liberté, si chèrement acquise.

L'esprit de l'homme doit toujours être pénétré d'amour et de


compassion, en pensées et en actions, et diriger celles-ci vers le service
à tous les êtres sensibles, quel qu'ils soient. Seul ceci lui permettra de
retrouver sa vrai nature originelle. Le maître Nâgâjurna à posé des
balises afin d'amoindrir ce parcours tortueux. Il a nommé celle-ci, les
Sept Richesses Divines; la foi, la chasteté, la charité, la connaissance,
la sincérité unie à la modestie, l'abstention d'action injuste et la
sagesse.

Naturellement, (peut être même sans qu'il ne s'en rende compte)


l'homme recherche un éclairci parmi les nuages de son ignorance
spirituelle. Ô noble aspirant sur le sentier, sache que ce rayon de soleil
existe. Nous appelons celui-ci, le "Dharma". Uses-en avec sagesse et
intelligence de cœur, car ses pratiques peuvent t'amener les pouvoirs
que nous appelons "siddhis". Malheureusement, le pouvoir fascinant et
éblouissant de ceux-ci pousse souvent hors du véritable sentier, le
disciple qui était pourtant sincère. Dans le monde des hommes, vous
dites que la possession du pouvoir politique et mondain corrompt l'élu
qui était pourtant bien intentionné à ses débuts. Il en est de même avec
le pouvoir spirituel, si tu ne demeure pas vigilant et sur tes gardes.
Voici un aperçu de ce qu'est ces "siddhis"; ton pouvoir de perception
de la vision, de l'audition, du toucher et de l'odorat seront multiplié par
dix. Tu découvriras un goût surnaturel en ne buvant que de l'eau et en
t'abstenant de toute nourriture. Pourtant, tu conserveras une parfaite
santé de même qu'une confortable chaleur pour ton corps en ne portant

Dialogues d’Outre-tombe
221

aucun vêtement, même parmi les hivers les plus froid. Tu acquerras une
légèreté du corps avec la rapidité de la marche sans fatigue par le
contrôle de ta respiration, ta vision concentré sur le pouvoir des
étoiles. Tu prolongeras ta vie énormément et acquerra un savoir aussi
illimité qu'un ciel sans nuage, au moyen du jeûne et de l'enseignement
de la vacuité. Des cailloux et du sable, tu extrairas des élixirs
guérissant tout. Tu transmueras la chair des cadavres en nourriture
saine. En produisant de l'essence d'or, tu prolongeras la vie de celui
qui est condamné. En produisant de l'essence d'argent, tu guériras
toute maladie et neutralisera tout poison. Tu marcheras sur l'eau et tu
voleras dans les airs sans l'aide d'aucune machine. Tu obtiendras la
maîtrise totale sur les cinq éléments; terre (essence), eau (boisson), feu
(l'espace), l'air (respire), l'éther (vacuité).

Cependant, rappelle-toi toujours que les trois mondes sont


malgré tout, des prisons. Même celui qui est né "Dharma-râja" dans le
monde des dieux, ne peut échapper aux plaisirs du monde et à la
souffrance de la mort. Même celui qui à vaincu et qui possède le
"Dharma-kaya", s'il ne sait pas comment diriger son esprit, ne peut
briser les chaînes de l'existence samsarique et de ses souffrances.
Apprend donc toujours à être patient, à purifier ton esprit afin
d'atteindre à la claire vision pour parvenir à la délivrance et à l'état de
bouddha.

Il y a des aspirants qui passent de lumière en lumière, d'autres


qui passent de ténèbres en ténèbres, d'autres qui passent de la lumière
aux ténèbres, et d'autres qui passent des ténèbres à la lumière.
Étranger, de ces quatre, soit donc le premier. Tel est mon souhait le
plus cher.

Sur cette requête à la manière tibétaine, le supérieur se leva,


puis les remercia en faisant le salut oriental de bénédictions. Tournant
sur lui-même, il les quitta sans ajouter une seule parole, indiquant par
là-même, que l'entretien était terminé!

Il entendit les derniers mots du Lama très faiblement, car une


brume blanchâtre, épaisse et intangible, apparue de nulle-part, l'avait
complètement engloutie. Il ne voyait même plus le sympathique moine
Tenpey ni le siège ou il était précédemment assit.

Dialogues d’Outre-tombe
222

Il entendit un gong étrange faire vibrer toute la brume


impalpable qui le tenait prisonnier du néant, d'où nul ne s'échappe,
pensa-t-il!

Alors, commença à bourdonner, d'abord doucement, puis en


s'amplifiant, des sons étranges ressemblant à des mots qui tournoyaient
sur eux-mêmes afin de s'amalgamer pour produire des phrases
intelligibles. Il se dit que ce néant devait sans doute être intelligent!

Vois l'univers dans un grain de sable;


Regarde l'humanité dans ce champs de blé;
Écoute la mer des Sages et des Poètes du passé;
Ressens le vent qui balaie les civilisations;
De tes mains, saisit l'infini;
En ton cœur, siège l'éternité;
Vois où est ta véritable demeure,
et ta véritable identité.

Tel furent les premiers mots qu'il entendit. Concentrant toute la


force de sa perception d'éveil, il écouta attentivement le dialogue de
l'intangible brume mystérieuse.

 En état de rêve existe toutes les actions; aussi juste puisse-elles


sembler, transcende-les et recherche la connaissance du réel.

Les Préceptes intangibles.

 Tous les états de conscience dans l'existence des mondes faisant


partie du Samsâra doivent être regardés comme faisant partie d'un
rêve. De même que les actions accomplis en état de veille, celles-ci sont
aussi irréelles que les actions accomplis lors d'un rêve.

 Le Samsâra et le Nirvâna ont leurs sources dans l'Esprit Unique.


Cependant, rappelle-toi que cet esprit n'a lui-même, ni forme, ni
substance.

Dialogues d’Outre-tombe
223

 La Vérité Non-née, comme le Dharma-kaya ou l'astre qui donne le


jour, ne croît ni ne décroît dans son éclat. Tout ce qui est né, à été, est
devenue ou sera, font partie du Samsâra et est une illusion. N'oublie
jamais cela!

 Comme le rêve d'un homme sourd et muet, la Vision de la Réalité ne


peut être décrite par le langage, car tous ces moyens de
communications par la langue dépendent de concepts Samsariques nés
d'expériences dans le Samsâra illusoire.

 Dans leurs essences, la Vacuité et les formes objectives sont Une,


sans circonférence ni centre. Appréhende-les comme telles!

 Le Sage ne doit songer qu'à la religion et non à son gagne-pain, car


dès sa naissance, ses moyens d'existences ont été décrétés par les
Seigneurs du Karma. N'oublie pas cela!

 L'être humain est une entité "globale". Même si la manifestation de


ses actions sont distinctes, sa source est Unique.

 Les illusions nées de l'ignorance sont la racine de tout mal; observe


et reste toujours vigilant. Tel est ton armure!

 Lorsque tous les êtres se seront éveillés du rêve de l'existence


terrestre, de celui des mondes Samsariques et de l’expérience des
renaissances, alors l'état complet et final de la Bouddhéité aura été
atteint. Dans l'ancien testament, on décrit ceci comme le retour de
l'Adam primordial. L'existence n'est rien de plus qu'une expérience de
l'esprit.

 Le progrès, l'évolution, l'ère technologique ne sont rien de plus que


des opérations mentales. L'esprit de l'homme façonne lui-même tous ces
changements. Dans l'Esprit Unique, est la somme du Tout de la
conscience.

 Le rêve de l'existence terrestre ou autre n'a pour but que de


permettre au rêveur d'atteindre la Sagesse qui découle du plein éveil de
l'état de bouddha.

 Le Samsâra est le produit du rêve de l'Esprit Unique. La réalité


illusoire de l'existence Samsarique est entièrement relative au rêveur.

Dialogues d’Outre-tombe
224

Si celui-ci s'éveille et ne soutient plus sa création, celle-ci cesse d'être.


Médite sur ce grand mystère qui t'est maintenant dévoilé.

 La mesure de toutes choses est l'homme qui voit au-delà de l'illusion


du monde et du "Soi", dès qu'il a atteint la compréhension de ce qu'il
est. L'esprit et le monde sont inséparables. Sans esprit, il n'y aurait pas
de monde. L'esprit est la source de tout ce que l'homme perçoit en tant
qu'espace, temps et univers.

 L'idée, la pensée et l'objet de celle-ci sont inséparable. Les trois ont


leurs origines dans l'esprit ou conscience, qui est la seule vraie réalité.

 L'Esprit Unique est le foyer cosmique de la conscience qui est tout


en Tout. Nulle pensée qui ne soit sa pensée; nul univers qui ne soit
indépendant de lui; il est à la fois, le contenant et le contenu. Nul
n'existe en dehors de lui.

 État de veille, sommeil, mort, vie après la mort et renaissance ne


sont que des émanations illusoires de l'esprit microcosmique. La Terre
et la lune, Mars et la ceinture d'astéroïdes, n'ont pas plus d'existence
réelle que le monde vivant de votre état de rêve. La substance n'a
aucune existence hors de l'esprit et ne relève en réalité subjective que
de concepts mentaux.

 L'ignorance, comme l'humidité de l'aurore, ne peut jamais être


complètement éliminé. Ne t'attarde pas trop sur ce terrain. Le Sage
entre dans le sentier, et se dirige vers la seule finalité, la Libération.

 Comme l'eau dans la glace, toute création, à l'intérieur comme à


l'extérieur, est contenue dans l'esprit Unique microcosmique. Cherche
à comprendre cela!

 Partout où il y a la vie, il y a l'esprit. Celui-ci n'a ni forme, ni place


ni mesure; cependant, il participe de la réalité incréé, transcendant le
temps et l'espace renfermant tout.

Cherche en ton esprit les corps qui sont quadruples et inséparables.


Ne craint pas l'inconnu et ne recherche aucun gain. Ceux-ci sont les
trois corps divins amalgamé à ton corps physique illusoire.

Dialogues d’Outre-tombe
225

 De toutes les occupations mondaines, la plus distinguée et la plus


noble est celle de la recherche de la Sainte Vérité. Donne-toi corps et
cœur à cette tâche sur le sentier de l'éveil. Celui-ci est le but ultime de
toute existence. À l'heure de ta mort, celle-ci sera ton guide et ton
protecteur.

 Rappelle-toi si tu le peut, que dans l'au-delà, tout les états de la


conscience font partie du "Samsâra", donc sont totalement illusoires.
Le seul état acceptable et vrai, est celui de la Quiétude où il n'y a
aucune pensée ni aucune action volitive.

 Telle la nuit de noce d’un fiancé, bienheureuse est l'aurore de la


Sagesse quand celle-ci est dévoilée. Tant qu'elle n'enlève pas son voile
de mariée, celle-ci ne peut être expérimentée ni décrite avec précision.

 Comme un soleil libre de nuage, brillant et resplendissant est


l'Esprit Unique. Cependant, ne compare pas celui-ci avec ton propre
esprit microcosmique non-illuminé, car pour l'instant, celui-ci n'est
qu'obscurité.

 La vie humaine n'est qu'un édifice de dualités réciproques,


interdépendantes et agissantes les unes par rapport aux autres.
Souviens-toi que tu ne peux connaître celle-ci, sans connaître ou
expérimenter ses opposés. Alors, tu atteindras la libération en obtenant
l'état de transcendance dans lequel toutes les dualités deviennent la
Sagesse non-différenciée.

 Les différentes opinions qu'ont les gens, concernant les choses ou


les événements, sont simplement dues à des concepts mentaux
divergents. Il n'existe pas une bonne chose comparé à une mauvaise
chose. Les tendances karmiques que l'on nomment "vâsânâs" sont la
cause des désirs et des attractions qui par moments, peuvent être bons
parce que cela plaît, et à d'autres moments, mauvais parce qu’ils
déplaisent. Essai d'éviter toute aversion ou attachement, et ne conçoit
aucun préjugé envers qui ou quoi que ce soit. Ceci est la voie de la
Sagesse sans frontière.

 Dans ton monde, même le mal peut servir le but de l'éveil. Il force
les hommes à la prudence et l'empêche de sombrer dans l'indolence et
l'illusion de la sécurité permanente mondaine. Parmi les nombreux
disciples du Bouddha Sâkyamuni, l'on retrouvait des meurtriers et des

Dialogues d’Outre-tombe
226

bandits de grand chemin mélangé avec des courtisanes. Pourtant, dans


sa grande sagesse, jamais il ne refusa sa direction spirituelle à ceux-ci.
Autant l'homme que la femme, le saint ou le brigand, sont semblable et
c'est pure folie d'être mentalement troublé par des apparences
illusoires et des concepts mentaux libertins.

 Les concepts dualistes sont les chaînes qui emprisonnent l'Esprit


dans une geôles d'illusions et de rêves, sur lesquelles les hommes
concentrent leurs regards, fascinés et éblouies par ce mirage
hypnotique qui durent depuis des millénaires.

 La vraie valeur humaine est celle du don de soi. Quitte donc la voie
de la souffrance, de la solitude, de l'ignorance, et chemine sur le sentier
de la compréhension par la Sagesse et le partage fraternel.

 La connaissance exacte est celle d'un mirage toujours changeant et


fugitif, tel les nuages dans un ciel d'automne. Ne t'y attache pas, et ne
doute pas, que le monde étudie l'irréel, l'intangible et l'impalpable, tout
en ne sachant pas que ces phénomènes et apparences résultent de
causes dont il ignore l'existence. Il prend le reflet dans le miroir pour
la réalité finale, alors que sa vue étroit et rétrécie l'empêche de voir
l'autre, le réel sous les apparences dualistes.

 Il n'existe nul lieu dans l'Univers manifesté ou tu peux échapper à


toi-même et au résultat Karmique de tes propres actions. Un jour où
l'autre, tu devras en subir les conséquences, dans ta vie actuelle ou
dans les suivantes. Même les disciples accomplis sur la voie, de même
que leurs Maîtres avant d'atteindre la libération finale, l'état de
bouddha, doivent expérimenter cette dernière épreuve.
 Ô noble disciple sur la voie de la Sagesse et de la Libération, que ta
persévérance et ta foi soit ton bouclier. Lorsque tu te sentiras seul et
las du combat, adresse tes prières au Bouddha du passé, du présent et
du futur afin de recevoir force, bénédictions et source d'inspiration.
Grave en ton cœur en lettre d'or et d'airain, le nom du Bouddha du
passé, Dipamkara, appelé le Lumineux; du présent, grave le Bouddha
Sâkyamuni, le noble des Lions; enfin, du futur grave le Bouddha
Maîtreya, celui qui Aime. Ne doute pas et tu recevras aide et
assistance, je te le promet.

 L'Esprit Unique que vous appelez Dieu, est la Cause de toutes les
causes, la Réalité Ultime et Tous les autres aspects du tout, visible et

Dialogues d’Outre-tombe
227

invisible. Tous les états de conscience font partie intégrale et


inséparable de cet Esprit Unique. Si tu médite profondément cette
révélation, tu découvriras la pierre philosophale des alchimistes et le
Saint-Graal de Joseph d'Arimathie. Tu transformeras en or pur, le plus
vil des métaux et tu obtiendras la vie éternelle.

 Ton esprit est son propre temps et de lui-même peut faire du passé
ou du futur, son présent. Dans sa condition naturelle, pure et
primordiale, il transcende le temps et l'espace, le Samsâra et le
Nirvâna. La finalité de ceux-ci ne sont qu'une unité non-différenciée.
Cette perception d'éternité absolue peut être perçu par un esprit
discipliné, même dans ton monde physique. Occasionnellement, tu as
nommé ceci, voyance, psi, extrasensoriel!

 Le temps n'est qu'une mesure du mouvement. L'Esprit en tant


qu'éternité est l'éternel présent, mais il n'est ni le passé, ni le futur.
Dans son état naturel, il est le calme, l'immobile, l'immuable. Le temps
débute avec le mouvement volitif de la pensée; lorsque l'esprit du Sage
transcende par concentration sur l'unité, ce mouvement de la pensée est
inhibé. Par la cessation de cette pensée, le temps n'existe plus; seul
demeure l'éternité, l'éternel présent ici et maintenant. La béatitude et
l'illumination sont les fruits de cette obtention.

Tu ne peux penser l'espace en dehors de la diversité des choses


existant dans ce même espace. Ceux-ci ne sont qu'une autre
manifestation de la dualité de ton monde. Le temps et l'espace n'existe
pas en dehors de sa relation avec la conscience Samsârique
particulière. Aucune des deux n'a une existence absolue mais relative.
La loi de la relativité générale découverte par votre grand savant
Albert Einstein, s'applique aussi sur le plan spirituel. Réfléchie sur
cela!

 La Connaissance, qui est la nature d'une chose telle qu'elle est


exprimé par sa définition, et le Connaisseur de cette même chose, doit
devenir cette Connaissance afin d'atteindre à la Vérité Absolue; tel
celui qui veut connaître l'existence, doit cesser d'exister afin d'en
acquérir le sens véritable. Telle est la finalité de toutes vérités.

 L'Esprit Unique (Dieu), n'étant pas un "Soi", un "Moi", un "Ego", ne


peut se voir lui-même. Il n'est ni une chose, ni un objet de perception, ni
un amalgame de consciences éparses, tel que celui de l'esprit

Dialogues d’Outre-tombe
228

microcosmique, aussi, il ne peut savoir qu'il est. Sa véritable Nature est


de connaître et non d'être connu. Il n'est pas séparé des autres choses,
ni n'est en ceux-ci. Rien ne le possède. Il Est ce qui possède Tout.

Soudain, un éclair venant de nulle part zébra son horizon


incertain. Il ne pouvait dire si celle-ci venait du haut ou du bas.
L'espace et le temps n'avait plus aucune existence intrinsèque.
Cependant, il avait ressentie dans tout son être, ou ce qui semblait être
son être, la force de cet éclair qui venait autant du dedans que du dehors
de lui-même. Il était devenu le contenant et le contenu de cet espace
intangible et impalpable. La voix sans voix, claire et précise, continua
son monologue, ignorant cette lueur brève et éclatante.

 L'existence se manifeste comme les vagues d'un océan. L'état naturel


de la mer est une masse d'eau immobile et uniforme. Lorsque cette
masse est troublée par le vent, le mouvement naît et les vagues
apparaissent. Ces vagues produisent un autre mouvement qui crée
d'autres vagues. Compare ceci à l'état naturel de ton esprit qui est une
mer calme, à ta pensée qui est le mouvement, et aux produits de tes
pensées, émotions, désirs et attachement, qui sont les vagues de cette
mer troublée. Il est plus facile d'expérimenter l'état naturel de l'océan,
sans vagues ni mouvement, car la transparence de ses eaux laissent
facilement entrevoir les fonds marins, sa vase et les débris qui y loges.
Pour connaître véritablement ton esprit dans cet état de mer calme, tu
dois suspendre l'action de ta pensée, de ton imagination et de tes
conceptions mentales. Ce qui restera sera l'Esprit dans son état naturel
pur et sans tache, libre et sans limite.

 Comme une image reflétée par un miroir, la somme totale de la


nature irréelle de toutes les apparences phénoménales constitue le
Samsâra. Fais l'effort de t'en libérer afin de découvrir l'apparence
réelle de ce qui se reflète dans le miroir de l'existence.

 Dans l'Antiquité de ton monde, le grand Sage Plotin a dit;


"Nous devons avancer dans le sanctuaire, y pénétrer, si nous en
avons la force, fermant les yeux au spectacle des choses
terrestre. Celui qui se laisse égarer par la poursuite de ces
ombres vaines, les prenant pour des réalités, ne peut saisir
qu'une image aussi fugitive que la forme incertaine, reflétée par
les eaux et ressemble à ce jeune sot qui, désirant saisir sa propre
image reflétée dans l'eau, disparut emporté par le courant.

Dialogues d’Outre-tombe
229

L'esprit de l'homme est un reflet microcosmique de l'Esprit Unique,


et, inséparable de celui-ci, il participe de sa nature vide et dépourvue
de base. Pour comprendre ceci, tu dois par une pratique spirituelle
sincère et juste, atteindre l'état de "samâdhi". Alors, ton œil divin te
révélera ce dharma sacré (vérité absolue).

 Lorsque les ténèbres de l'ignorance sont dispersées par la lumière


de la Sagesse Divine, toutes les apparences illusoires sont dissipées,
comme le brouillard de l'aurore au lever du soleil.

 Ce qui donne au monde son aspect illusoire de réalité, c'est un faux


concept siégeant dans l'esprit mondain de l'homme, selon lequel le
monde est réel. Lorsque ce concept est déraciné par l'esprit tranchant
d'une compréhension de la vrai nature de l'esprit, et que l'union sacré
de l'esprit microcosmique s'unit avec l'Esprit Macrocosmique, alors
toutes choses apparentes des phénomènes Samsariques s'évanouissent
dans le néant et cesse d'exister. Seul demeure la Vacuité primordiale et
non-différenciée, qui est la place originelle de chaque chose et de
chaque apparence.

 Les degrés de "l'ignorance" sont multiples, mais celui de la Réalité


est originellement Unique.

 L'essence véritable des choses ne sont pas les phénomènes visibles


mais les noumènes dissimulés. Derrière le décor de l'abstrait et du
concret, est le domaine des idées et l'Esprit Unique, l'unité cohérente
de toutes choses concevables, abstraite ou concrète, "shunyata" ou
vacuité, ineffables et non-différenciées.

 Le monde découle d'une pensée et n'est qu'une idée. Lorsque l'Esprit


cesse de penser, le monde se dissout. Seul demeure une grande
béatitude indescriptible. Lorsque le même Esprit recommence à penser,
le monde renaît de ses cendres et la souffrance reprend ses droits
légitimes karmiques. Il ne tient qu'a toi de trancher à la source cette
fausse conception de l'existence idéalisé.

Un coup de tonnerre monstrueux accompagna un autre éclair vif


et aveuglant, zébrant dans le Tout et le Nulle-part. L'intrus n'interrompit
pas le flux du monologue intangible. Malgré l'éclair zigzagant dans sa
conscience éclaté, il ne perdit pas sa concentration sur les révélations de
l'impalpable intangible.

Dialogues d’Outre-tombe
230

 La matière est la quintessence même de l'énergie mentale,


phénomène qui est à la base de la création de l'Univers avec ses
millions de galaxies et ses milliards d'étoiles. Celui-ci découle d'une
pensée Unique, d'une Intelligence incommensurable provenant de
l'Esprit Unique Cosmique. Ce mystère découlant de l'union des trois-
kaya (les trois corps divin) est difficilement compréhensible pour
l'esprit de l'homme prisonnier du Samsâra.
Néanmoins, sache que l'Esprit est l'essence Primordiale dans
laquelle, trois aspects Divins sont Unique. Le premier aspect est le
"Dharma-kaya" [l'Esprit est incréé et participe de la vacuité]; le
second aspect est le "Sambhoga-kaya" [L'esprit est vide et radieux par
Soi] et le dernier aspect est le "Nirmana-kaya" [L'esprit est non-
obscurci et brille pour toutes les créatures vivantes].
Je t'ai dévoilé le plus grand de tous les mystères; chaque jour de
ta vie, médite sur celui-ci. Il t'apportera Sagesse et Connaissance.

 Il n'existe aucune distinction entre l'esprit et la matière. Seule


l'ignorance de l'homme est la cause de cette méprise et n'apparaît qu'en
considération du "fini" dans le Samsâra, le cycle infernal des vies et
des morts successives. Originellement, toutes choses ne sont ni esprit ni
matière, ni sagesse ni ignorance, ni existantes ni inexistantes, mais sont
avant toutes choses, indescriptibles, indéfinissables, et inexprimables.
Renonce à comprendre ce qui est incompréhensible. Tu témoigneras
ainsi que tu as atteint une grande Sagesse.

 L'Unité est la nature qui engendre toutes choses, mais n'est aucune
d'elles. L'Unité n'est pas une quantité, ni une qualité, ni intelligence, ni
stable, ni mobile, ni une chose particulière. L'Unité est le sans-forme,
car elle est au-delà des apparences, du mouvement ou de la stabilité.
L'Un ne peut être énuméré avec quoi que ce soit d'autres, même pas
avec l'unicité. Il ne peut être quantifié d'aucune manière, car il est la
mesure sans être lui-même mesuré.

 L'incapacité de l'homme à écrire ses lois à la lumière de la Sagesse


Divine font qu'il perpétue ainsi la guerre, la souffrance et l'injustice.
Afin de garder la cohésion de la Société, il viole les droits les plus
élémentaires de ses membres les plus démunis et les plus vulnérables.
Ce qu'il sème dans les cours de justice et sur les champs de bataille
produit toujours de nouvelle récolte. Ses semailles continueront jusqu'à
ce qu'il ait reconnu individuellement et collectivement, l'imperfection

Dialogues d’Outre-tombe
231

de ses lois comparé avec la loi Supérieure de l'Unité Divine de toute


chose, qui exclut tout racisme ou division des êtres. Après plusieurs
millénaires, en dépit des révélations des Saints, Sages et Bouddhas,
l'homme n'est pas meilleur ni plus fraternel et l'ignorance (avidya)
justifie encore le combat des Boddisattva qui demeure inébranlable.

 Aucune chose vivante n'a d'existence individuelle comme l'a affirmé


le Bouddha. Cependant, toutes choses sont en union éternelle et
inséparable avec la Toute conscience universelle. La seule vraie réalité
est celle de l'Esprit Unique dont tous les esprits microcosmiques sont
des parties illusoires. Chaque chose concevable est à la racine idée et
pensée provenant de l'Esprit.

 La voie du pèlerin véritable est celle ou il renonce à son "Soi", et à


la vie mondaine, afin de parvenir à la connaissance du Soi au-delà du
soi, le Soi de Tous, l'Esprit Unique par delà l'esprit. Cette existence est
mentalement incompréhensible à celui qui n'est pas illuminé.

 Les pensées non-contrôlées sont comme une jolie femme s'admirant


dans un miroir. Celle-ci ne conduit pas à la Sagesse qui découle de la
connaissance spirituelle. L'action découlant de cette pensée, produit
des fruits amers. Ainsi, des causes primaires naissent les causes
secondaires, formant ainsi une dualité illusoire. Connais cette vérité!

 Le souvenir des désirs passés nous charment comme l’arc-en-ciel


après la pluie. Ne t'y attache pas, car cette sensualité est comme les
rides à la surface d'un étang; fugitifs et trompeurs.

 Tel le vol d'un oiseau, goût et dégoût ne laisse pas de trace dans le
ciel. Ne t'attache pas à ces expériences qui sont comme les nuages,
toujours changeants selon les expériences mondaines ou sensuelles.

 Ce n'est qu'en pacifiant les opérations mentales de l'esprit mondain


que tu peux atteindre à la compréhension de l'Esprit. C'est seulement
lorsque le monde objectif s'est évanouit que tu peux appréhender
l'esprit dans son vrai état, celui de sa nature calme et paisible.

 Tu pense que la joie et les peines proviennent de causes opposées.


Cependant, rappelle-toi que la cause et la racine de cette cause
sommeille en toi-même. Si jamais ta foi te pousse à ignorer cette vérité,

Dialogues d’Outre-tombe
232

médite sur les résultats Karmiques de ta destiné. Soit toujours


l'observateur vigilant, qui observe l'observable.

 L'état de bouddha ne provient pas de l'effort extrême mais de


l'apprentissage de l'équilibre entre Sagesse et Connaissance, créant
l'harmonie dans les trois temps.

 L'homme citadin, bien enfoncé dans sa vie mondaine et le confort de


la ville, se croit en sécurité. Cependant, un feu de foyer se déclare et
consume toute la ville. Cette cité est celle de la nature mondaine,
enflammé par les feux de la convoitise, de la haine et de l'ignorance,
dans laquelle le citadin se croit à l'abri de tout mal.

 Au-dessus de la rivière tumultueuse des naissances, de la maladie,


de la vieillesse et de la mort, il n'existe pas de pont. Dès aujourd'hui,
applique-toi à construire le vaisseau pour la traverser.

 Dans les mondes Samsârique, tous les phénomènes découlent de


l'esprit. Sans l'esprit, l'existence objective ne peut être. N'ayant aucune
forme, l'esprit ne peut se voir lui-même. Tous les phénomènes sont
créés par des notions imparfaites provenant de l'esprit fini. Semblable à
un miroir, toute existence sont comme des reflets, sans aucune
substance sur quoi s'appuyer, et ne sont que des fantômes de l'esprit.
Quand celui-ci agit, toutes sortes de choses se produisent. Quand celui-
ci cesse d'agir, toutes ces choses s'évanouissent dans la vacuité.

 La Sagesse Divine de l'Esprit ne peut être connue que dans l'état


réel d'éternité, car, celui-ci est son propre temps. A aucun moment,
l'Esprit Unique n'a eu d'origine et n'aura de fin; étant éternel, il ne peut
être connu en terme de temps. L'Esprit de l'homme ne peut connaître
dans sa globalité l'Esprit Unique supra-mondain.

 Tu te demande ce qu'est le Nirvâna! Écoute avec attention mes


paroles de sagesses. Lorsque l'ignorance est détruite et déraciné à sa
racine même, l'esprit prend son envol vers une véritable
individualisation. Comme il n'est plus troublé par l'ignorance, il aboli
la particularisation du monde environnant. De cette façon, les
conditions et le principe de la souillure, leurs sous-produits et les
troubles mentaux sont tous abolis. Alors, on appelle l'état qui s'ensuit,
le Nirvâna ou toutes les manifestations spontanées de l'activité peuvent
être accomplies sans peine. Les idées fausses cessent alors de

Dialogues d’Outre-tombe
233

prédominer, le monde objectif antérieur cesse d'exister, les forces


naturelles cessent de se produire et les pouvoirs artificiels de l'esprit de
l'homme cessent d'exister. Ceci est la transmutation de l'esprit de
l'homme en l'aspect Infini et supra-mondain. Cet état ou les forces de la
véracité travaillent seules, se nomme le Nirvâna.

 L'Esprit de l'Homme est la racine de toutes les qualités. L'Esprit


Incréé primordial est dépourvu de toute qualité et est au-delà des
affirmations. L'Esprit d'origine est vacuité non-différencié et il
transcende les attributs Samsariques.

 Les hommes se rencontrent sur la place du marché et conclues des


affaires, puis, lorsque tout est terminé, ils se séparent. Ainsi en va-t-il
de tes parents et de tes amis, qui sont des visions séduisantes et des
mirages trompeurs; brise ce lien de l'attachement et tranche le nœud
des sentiments. Il en est de même avec ton pays et ta communauté, qui,
tout comme un campement de nomades ne sont que transitoires sur le
sentier vers l'éveil et la libération de la condition humaine.

 Ne te moque jamais et ne doute pas de la Loi Karmique. Celle-ci est


entièrement impartiale, juste et sûre, et sera infailliblement efficace
jusqu'à la fin des temps. Aussi, abstiens-toi toujours de la plus petite
action injuste, même bénigne. A coup sûr, celle-ci germera une
conséquence que tu devras expier, tôt ou tard.

 Tel le soleil dont la nature est connu sur Terre grâce au


réchauffement de ses rayons, l'Esprit de l'homme est au-delà de la
nature, mais il se révèle dans des formes corporelles. Pour
comprendre la nature de l'Esprit Unique que tu nomme Dieu, tu dois
inhiber toutes les facultés de ton esprit microcosmique humain. Ce qui
pense n'est pas pensé, mais ce qui possède la pensée. Dans ce qui
pense, se révèle la dualité, mais dans le principe Un, l'Esprit Unique,
nul dualité ne peut exister.

 Consacre-toi le plus ardemment possible, au sentier du Dharma


sacré et au service de tes semblables. Parce que, de quelque manière
que ce soit, le destin se chargera de t'apporter vêtement et nourriture.
Tes sentiments d'insécurité sont aussi impalpables qu'une brise
d'automne et ne change rien à ton futur, puisque celui-ci n'est pas
encore né. Aie la foi et la confiance en ta destiné sacré.

Dialogues d’Outre-tombe
234

 Lorsque naît les passions séduisantes, protège-toi avec le bouclier


de la Sagesse Divine qui enseigne leurs natures transitoires et
illusoires.

 Pour réalise l'expérience spirituelle qui te conduira à l'éveil ou à la


libération Samsarique, le savoir ou la culture n'est pas essentielle.
Pour celui qui a compris de lui-même la vérité, les explications et
tentatives de description sont toute à fait inutile. Pour décrire
convenablement le goût réel du miel, il est mille fois préférable d'y
goûter.

 Toutes les choses que tu peux concevoir sont, en dernière analyse,


Esprit, conçue par lui et retournant en lui. Donc, seul l'Esprit existe et
est une réalité. Tout le reste n'est que fumée d'illusion et même les
choses objectives comme le Samsâra et le Nirvâna font partie de ce
monde des apparences et sont dans leurs essences, l’Esprit. Tous les
thèmes que tu utilise pour décrire ces choses ou ces états, ne sont en
réalité, rien de plus que des symboles que tu as imaginés avec ton
mental. Aucune différence n'existe entre le Samsâra et le Nirvâna, car
ceux-ci n'ont pas d'existence propre, autre que "per se"; seul subsiste la
quintessence de l'Esprit. Même cette description que je te donne n'est
qu'un concept mental imparfait découlant du Samsâra et n'est donc pas
la Vérité Absolue.

 Pendant ta jeunesse et l'âge adulte, pratique l'austérité et la


patience, car, lorsque tu seras vieux, il est très difficile de changer ses
habitudes qui ont pris racine dans notre être inconscient.

 L'esprit individuel ne possède pas de caractéristiques Samsariques.


Cependant, toutes les choses qui sont nées et qui viennent à l'existence,
étant Samsariques, sont transitoires, irréelles et illusoires. Seule la
Quintessence transcendant la forme, l'existence, la naissance et l'être,
ne possède pas l'attribut Samsarique. La Quintessence ne connaît ni
forme, ni limitation, ni condition préalable. Incréé, ton Esprit est
simple et naturel, mais ne participe pas de la Nature. Il est au-delà de
cela, étant d'une nature non-samsarique. Ce qui à été engendré et
formé, peut aussi être dispersé et détruit. Seul ce qui est au-delà de la
forme et de la création peut transcender ceux-ci. Ainsi, la Quintessence
et la Sagesse Naturelle est supérieure à l'état d'existence, car elle est
l'Unité incréé de toutes existences.

Dialogues d’Outre-tombe
235

 Reste détaché des amitiés qui égarent et qui tendent à te rendre


semblable à eux-mêmes en te volant, tel un subtil cambrioleur, ce qui
fait ton unicité naturelle. Recherche plutôt la présence de compagnons
qui cheminent sur le sentier du Dharma. Aie une confiance
inébranlable en la Sagesse et en ceux qui l'appliquent dans leurs
quotidiens.

 Rappelle-toi toujours que les pensées indisciplinés sont plus


nombreuses que les grains de sable d’une belle plage festival.
Quelques-unes d'entre elles, naissent des conceptions d'écoulant de
l'ignorance, d'autres de l'ignorance des sens provenant de désirs
impulsifs, et d'autres de mauvais concepts mentaux. Difficile à
distinguer, elles ont de subtiles différences que seul les bouddhas
peuvent distinguer. Applique-toi dès maintenant à être le gardien, le
juge et le bourreau de tes propres pensés.

 Aussi longtemps que tu resteras attaché aux apparences trompeuses,


tu ne pourras les transcender. Ne t'attache pas à la roue Samsârique,
car, telle une plume d'oisillon ballottée par une faible brise tu te
promèneras de vie en vie, prisonnier de ce cercle infernal qui ne mène
vers aucun but véritable.

 Il est indigne de se rebeller contre ses propres ennemis, car ceux-ci


sont le résultat de nos propres actions, tels des vieux vêtements
entreposé dans les placards du grenier. Rejette tes pensées de
vengeance et de tort, car ceux-ci ne peuvent que t'être préjudiciable.
Tel qu'enseigné par le Bouddha, transmue cette haine par le pouvoir de
la compassion et de l'amour.

 La réalité, pour être reconnue comme telle, doit être dépourvue de


dépendance à l'égard d'une chose extérieure à elle-même, comme,
l'Esprit Unique, pour être réel, se doit d'être dépourvu de racine et
d'origine. Rien d'autre que l'esprit mondain n'est concevable et
compréhensible lorsqu'on aborde le sujet de la réalité réel.

 L'au-delà de la vie est l'autre versant où l'énergie universelle de


l'Amour Divin s'écoule librement, te pénètre et te donne un corps subtil
semblable à un habit de lumière, personnifiant l'étincelle même de la
vie éternelle.

Dialogues d’Outre-tombe
236

 La lumière de la Lune est une illusion, car c'est le reflet indirect de


la lumière du soleil. Il en est de même de l'esprit mondain et de l'Esprit
Unique. La fonction naturelle de l'esprit de l'homme et de l'Esprit
Unique est de penser, d'imaginer, puis de concevoir cette vision dans la
réalité objective. La cathédrale du moyen âge est le produit de l'esprit
de l'architecte, comme l'Univers est le produit de l'Esprit Unique. Un
rêve est pour le rêveur ce qu'un château est pour l'esprit créateur. Tout
ce qui est perceptible samsariquement, a été conçu par l'esprit, dans
l'esprit, nulle par ailleurs. Saisie cette vérité éternelle!

 Rejette les affaires mondaines et le temps consacré aux opinions et


bavardages inutiles qui sont comme des mauvaises herbes dans un
jardin potager. Cultive plutôt les prières de refuge qui purifient tes
souillures de la parole passée, les pèlerinage et les retraites qui
purifient tes fautes du corps, la foi humble et la dévotion pure qui
nettoie ton esprit des pensées injustes.

 Cultive le calme d'esprit, mais ne te laisse pas envahir par la


paresse trompeuse. Tire ta force du non-obstrué, du non-retenu, et
laisse le courant s'écouler naturellement, sans imposer ni suppression
ni indifférence de ta part. Ne supprime pas tes tendances passionnées
ou tes pensées indésirables par la force excessive découlant de ta
volonté. L'origine de ces tendances, découlant généralement du karma
passé, doivent être analysé afin d'être déraciné par la lance de la
transcendance et de la transmutation qui ne connaît ni obstacle ni
frontière.

 N'aspire pas au pouvoir mondain qui corrompt et qui est souvent la


cause d'une forte accumulation de karma négatif, occasionnant parfois
une renaissance malheureuse dans les royaumes inférieurs. N'aspire
pas à la richesse ni à la gloire mondaine; celle-ci est souvent cause
d'avarice et d'égoïste. Impartialement, soit généreux et fais l'aumône à
chacun sans écouter les bavardages de ton intellect qui juge et
condamne. Soit brave de cœur et fixe ton esprit sur le Dharma sacré.

 La mort est un passage unique; cependant, aucune mort ne


ressemble à une autre. Rappelle-toi que le lendemain de ton décès,
personne ne pourra t'aider. Aussi, cultive dès maintenant ton Amour et
ta Sagesse, afin que ce prochain voyage ne soit pas une période de
chagrin et de culpabilité. Le Bouddha à affirmé que la générosité du
cœur était une cause certaine d'une renaissance heureuse lors d'une

Dialogues d’Outre-tombe
237

prochaine migration. Soit donc opportuniste spirituellement et investie


dès maintenant. Quotidiennement, faire un seul acte d'amour
désintéressé, te garantira une arrivé heureuse lors de ce nouvel arrêt
de voyage.

 Dans l'Esprit du rêveur, il y a le passé, le présent et le futur. Il y a


l'espace et le temps. L'esprit est Un, la conscience est Une; lorsque
l'esprit cesse d'être l'Un de toutes choses et apparaît comme le multiple,
alors se produit le sommeil, le rêve, l'état de veille, la naissance, la vie
et la mort. Tous ces divers états de la conscience sont la manifestation
du Samsâra, la source de toutes les illusions.

 Ami, sache que la libération du bien et du mal s'obtient par la


connaissance de l'Esprit. Cette dualité est fondamentale, car, d'elle
découle toutes les autres dualités, même celle du Samsâra et du
Nirvâna. Tant et aussi longtemps que tu restera attaché aux apparences
dualistes, tes pensées et tes actions n'auront pour résultats rien de plus
que des états après la mort, tel le bonheur céleste ou les souffrances
infernales des mondes inférieurs, et ton retour une fois encore dans
l'existence cyclique du Samsâra.
Dès que tu sais que ton propre esprit participe de la Nature de
la Sagesse et de la Vacuité, alors, les concepts de bon ou de mauvais
Karma cessent d'exister. Regarde une journée de pluie; dans les nuages
du ciel, il semble il y avoir une fontaine d'eau qui fournit toute cette
averse; pourtant, en réalité, cela n'est nullement le cas. Il en est de
même avec le bien et le mal qui n'ont aucune autre existence que celle
de la Vacuité. Comme toutes les dualités, ces concepts mentaux sont
inconcevables hors de sa source ultime, l'Esprit Unique. Dans la
vacuité de l'Esprit Unique, cesse toutes les autres dualités. Médite
profondément sur cette vérité, car parfois, il est difficile d'en saisir tous
les tenants et les aboutissements. Prie ton Guru et les bouddhas afin
que ceux-ci te dévoile l'ultime vérité.

Il entrevit un dernier éclair fugace bleu d’azur, avant que ne


s'éteigne la voix de l'intangible dialogue. Sa pensée concentrée sur
autant de révélations se révolta et refusa de garder le silence.
Faiblement, elle émit ce commentaire étrange;

Dialogues d’Outre-tombe
238

À la tortue j'ai demandé,


en quoi est donc faite ta carapace?
Celle-ci m'a répondue,
en craintes et peurs accumulées
depuis des millions d'années.
Il n'y a rien de plus dur
et de plus tenace.
Même le diamant ou l'acier
ne peuvent les surpasser!

Ceci fut les dernières paroles énigmatiques qui firent écho à cet
étrange dialogue, avant de sombrer dans un océan de calme et de bien-
être, sans aucune action ou pensée pour venir troubler son bien-être.
L'heure du repos avait-il donc sonné?

--- Eureka! …cette courte méditation de calme lui apporta une


révélation surprenante; il savait intuitivement que ce dialogue étrange et
cette brume mystérieuse était son subconscient secret qu’il avait
accumulé pendant des milliers de siècle passés et de nombreuse
renaissance dans la forme, faisant office d’école pour son Esprit
Unique. Malgré tout ces acquis philosophique, il n’avait pu atteindre
l’éveil car il avait échoué à intégrer celle-ci à son être véritable.

La Voie Lactée avait disparu, les océans s'étaient figés, les


feuilles et le vent avait cessé de souffler, les fleurs avaient perdu leurs
parfums, la table d'hôte s'était évanouie. Même l'air frais du matin et la
chaleur du midi avait cessé d'être. C’est à ce moment précis qu’il
sombra encore une autre fois, dans le néant.

Le reflet de l'Univers dans la conscience de l'homme est le


fondement même de sa force, si celui-ci adhère au principe du bonheur
et de la liberté, en trouvant chez l’autre, ce qu'il a découvert en lui-
même. Gnothi seauton…

Dialogues d’Outre-tombe
239

Deuxième partie

Le terrible Bardo

Dialogues d’Outre-tombe
240

Reprenant ses sens, il fut incapable de faire le moindre geste. Il


se sentait impuissant, enchaîné dans une substance cristalline
translucide, qui l'empêchait de faire le moindre petit mouvement. Dans
un sifflement aigu, un éclair jaillit de nulle part, zébra un espace
inconnu et l'accompagna d'un bruit de tonnerre infernal qui fit vibrer la
plus petite de ses cellules nerveuses. L'orage devint de plus en plus
agressive, faisant danser de peur, le bruissement des feuillus alentour.
Des montagnes de flammes crépitèrent tout alentour de lui, glaçant le
sang dans ses veines.

A la verticale de sa vision, il entrevit lors d'un nouvel éclair,


deux immenses têtes de serpents qui s'entrechoquèrent par un
enlacement de leurs écailles métalliques. De nouveau, une lueur
aveuglante l'enserra dans ses serres et il vit tous les objets inconnus qui
l'entourait, frémir et vaciller avant d'émettre un halo de lumière irisée.

Paralysé, il baignait au sein d'une sorte d’éthers mystérieux qui


l'opprimait de corps et d'esprit. Toutes ses tentatives pour commander à
son corps un mouvement, si minime soit-il, fut un échec. Une puanteur
monstrueuse oppressait sa poitrine. Ses courtes respirations absorbaient
les rares bulles d'oxygènes qui flottaient encore dans l'étroit espace
cristallin. Ses veines gonflées à bloc et ses nerfs mis à vifs, se
contractèrent dans un spasme d'angoisse indescriptible, au sein de sa
geôle inconnu.

Malgré sa totale paralysie, il gardait encore sa conscience


lucide. Cependant, ses pensées ne semblaient pas dépasser la frontière
de cette prison de verre mystérieuse. Abasourdie par la répétition de ces
chocs lumineux et de leurs résonances inharmoniques, il tomba dans
une sorte d'hébétude qui l'empêchait de percevoir les pensées
intelligibles issues de son esprit. Après un temps insondable, où le
bourdonnement était devenu démentiel et confus, il s'écria fou de rage
et de désespoir "Ahhhhhh!…" puis, il rugit comme un lion affamé
depuis des siècles " Roarrrrr…" . Alors, il sentit le cristal faiblir puis se
dissoudre dans la vacuité. Subitement, il s'éveilla de ce qui semblait être
un cauchemar et se vit assit sur un grand fauteuil de cuir derrière un
grand bureau noir ébène. La pièce où il se trouvait semblait être une
bibliothèque luxueuse, un fumoir d'une autre époque. Plusieurs peinture
tapissait les murs, mais il n'en reconnut aucune. Au centre de la pièce, il
vit un beau buste de bronze posé sur une colonne de marbre vert. Il s'y
approcha afin d'en distinguer le visage et voulut le saisir, lorsque

Dialogues d’Outre-tombe
241

soudainement, la figure métallique lança une hideuse fantasmagorie


d'éclairs bleuâtres et grimaça dans un effrayant rictus de haine
colérique. Instinctivement, il recula d'effroi et s'appuya au dossier de la
chaise faisant face au bureau. Celle-ci se métamorphosa en un
monstrueux serpent vert qui l'enlaça dans ses anneaux de plus en plus
serrés et il sentit ses os s'émietter dans un affreux craquement. Alors, il
vit le sang gicler de ses veines gonflées et couvrir tout le serpent vert de
taches rouges claires. Redressant la tête immense, le serpent lui fit face
et planta ses crocs acérés dans sa poitrine immobile. Aussitôt, il sentit
une douleur fulgurante déchirer l'artère de sa vie.

Il sombra dans un état léthargique entre la veille et le sommeil.


Il vit des immenses pierres se détacher subitement de la muraille et
tomber dans un fracas indescriptible sur le sol ou il était étendu. Il vit
une ombre humaine s'approcher et se pencher sur lui. Ses yeux
brillaient avec ardeur, ses cheveux était court sur son front, mais il avait
d'immense sourcil qui faisait apparaître moins important, un immense
nez crochu semblable au bec d'un vautour affamé. Son visage ridé,
horrible et bizarre n'était rien comparé à l'étrange manière dont il était
habillé. Une grande cape rouge vermeil, garni d'or et d'argent,
recouvrait ses épaules musclées et formait des plis bouffants. Un large
chapeau français de couleur noir feutrée, de la période Napoléonienne
couvrait toute sa tête. Celui-ci portait en son centre une immense plume
rouge sang, porté en travers du chapeau qui pointait vers le sol,
semblant dire "tu es condamné". Il portait, non un mais deux fleurets,
qui semblait être aiguisé pour la chirurgie et non pour la guerre.

Le vilain personnage s'approcha aussi près de son visage, qu'il


pouvait distinguer l'émail jauni de ses dents décharnées. Alors,
soufflant dans son oreille, celui-ci lui dit "eh bien l'ami, comment
trouves-tu notre cachot? ".

 Vilain temps, s'écria-t-il!


 Il pensa; y a-t-il une puissance qui peut résister au trépas ?

Ni l'un, ni l'autre, n'entendait le mugissement sourd de l'orage, ni


les cris effrayés des mouettes dans leurs vols incertain. Cet ouragan
produisait dans les longs corridors du château, des sifflements aigus et
des plaintes enfantines qui se répercutaient impétueusement jusqu'à son
cachot qui était situé au deuxième étage du donjon. Parfois, la lueur
blafarde de la lune et les éclairs s'immisçaient en hôte dans son obscur

Dialogues d’Outre-tombe
242

geôle. Le spectre à la cape rouge s'éloigna dans un grand rictus de


jouissance, sans même lui expliquer la raison de sa présence. Pendant
un instant il resta calme et silencieux, tentant ainsi de découvrir par
l'ouïe, ce qu'il était devenu. Seul le bruit de l'orage et le crépitement de
la pluie sur le toit de bronze du donjon parvenait jusqu'à lui. Il sentit
une vague d'angoisse s'élever vers sa conscience de veille et, fou de
terreur il tenta de se libérer de ses chaînes métalliques enserrants ses
poignets et ses chevilles. Celle-ci rivé à même le sol refusèrent de
coopérer et c'est ainsi qu'il retomba inerte sur le plancher, totalement
épuisé.

Soudain, sans aucun avertissement, d’autres flammes bleues


apparurent dans les intercisses entre les pierres du cachot, et bientôt,
toutes les parois en furent recouvertes. Il sentit une bouffée de chaleur
étouffante et étourdissante l'entourer telle une tornade dansant une valse
maléfique. Tout à coup, le plancher se déroba sous lui et s'écroula si
bruyamment que tout le donjon en trembla sur ses fondations. Des
torrents de flammes agiles s'évadèrent de ce gouffre béant, d'autres
s'élevèrent dans les airs par la force de l'air chaud, en pétillant
joyeusement, elles attaquèrent tout le voisinage du château. Tel une
armée de barbare Huns, elles envahirent le village des paysans et la
forêt de conifère précieux qui faisait la fierté des habitants de la région.
La toiture du donjon s'était déjà écroulée, toute la charpente était en
flamme et seules quelques fortes solives de l'étage supérieur résistaient
encore à l'attaque rougeoyante. Les flammes qui s'élevaient de plus en
plus hautes lui dérobèrent toute vision panoramique derrière l'apparence
trompeuse des choses.

L'horreur et l'effroi, le désespoir et la peur, se pressait tout


contre lui, tel une amante en chaleur. Des figures grimaçantes
semblaient guetter les premiers sons qui sortiraient de sa bouche
crispée. A l'horrible cri de terreur qu'il poussa, il se réveilla baigné de
sueur, prêt à s'évanouir de nouveau, mais il résista vaillamment.

 Ô mon Dieu, qu'est-ce qui m'arrive, s'entendit-il prononcé?

Éperdu d'angoisse, transi de peur, il prit la fuite à travers le


village en feu, franchi les portes de la ville et s'élança dans la froide
nuit, courant à perdre haleine, seulement éclairé par la pleine lune qui
projetait ses ombres menaçantes à chaque détour du chemin rocailleux.
Bientôt, il atteignit un carrefour au centre duquel brûlait un feu

Dialogues d’Outre-tombe
243

de bois. Celui-ci siégeait au centre d'un grand trépied métallique qui


soutenait un immense chaudron noir ébène. Dansant autour de cette
bouilloire ancienne, il crut entrevoir trois vieilles femmes naines
décharnés et hideuses.

 Est-ce que je rêve, se demanda t-il?

Délicatement, sans faire de bruit, il s'approchât de ce simulacre


d'une veille de Sabbat. Alors, il vit avec horreur le détail de ces visages
ratatinés par la haine et l'orgueil, de ces nez crochus par l'avidité, de
ces minces bouches édentés aux rictus décharnés par la froideur du
cœur. Il remarqua qu'elles avaient toutes des yeux verts luisant malgré
la noirceur profonde de la nuit. Les sorcières dansaient autour du
chaudron noir avec une grande frénésie et d’étrange geste. Leurs
cheveux en broussailles voltigeaient autour d'elles dans une cadence
inharmonique répugnant à la mélodie magnifique des hommes de
cultures. Leurs vêtements déchirés et mal rapiécés laissaient entrevoir
des seins sans vie, pendant bas la poitrine, et une peau repoussante
jaunie comme un vieux parchemin. Un gros chat de gouttière aux yeux
oranges feux les suivaient dans cette danse macabre en lançant parfois
des cris et des miaulements épouvantables qui vous glaçait le sang.

Soudainement, le gros chat sauta dans les airs et plongea


directement dans le chaudron bouillant. Disparaissant de sa vue, il vit
l'eau et le feu se mettre à crépiter, à siffler et à pétiller. Les trois
sorcières dansèrent et gesticulères encore plus rapidement tout en
lançant des cris affreux. De l'immonde écume bouillonnante apparue
milles figures immondes s'évanouissants tour à tour en un mouvement
incessant et angoissant. Parfois, c'était des bêtes fantastiques singeant
les expressions humaines et à d'autres occasions, c'était des faces
humaines tentant vainement d'échapper à la forme animale qui les
pénétraient en une lutte sans merci. Les sorcières se jetèrent par terre en
se convulsant dans tous les sens, enfonçant jusqu'au sang dans leurs
mamelles immondes, leurs ongles crochus et leurs doigts osseux.

Un bruissement d'ailes se fit entendre derrière lui. Il se tourna


brusquement et vit un immense vautour qui l'examinait d'un regard
spectral et froid. Celui-ci ouvrit le bec tout grand et éjecta une vapeur
fétide qui l'enveloppa complètement. Alors, il s'affaissa dans un
frémissement glacial, perdant une grande part de sa conscience de
veille. Il eut alors l'impression de s'extraire de son propre corps, de se

Dialogues d’Outre-tombe
244

partager en deux parties égales, aux prises l'une avec l'autre. Par après,
la miséricorde et la compassion apparurent sous la forme d'un coq qui
chanta en célébrant haut et fort, une nouvelle journée d'existence en
plein jour.

Seul et épuisé, évanoui sur de la pierraille servant de couvert au


grand chemin, il resta là, immobile au bord de la grande route. Malgré
son épuisement, il se traîna hors de la route jusqu'à un taillis voisin où il
s'endormit profondément.

Réminescence

Il fit des rêves sans substance, perdu dans un brouillard rempli


d'oubli et d'inconsistance impalpable. Le temps et l'espace avait cessé
de battre à l'unisson de la vie. Finalement, il sentit qu'il s'extirpait de cet
instant d'éternité.

Il ne reconnut pas l'endroit où il se trouvait, ni les arbres


gigantesques et la végétation qui l'entourait. Et pourtant, il savait
intuitivement que cet endroit ne lui était pas inconnu. Il ressentait qu'il
avait reculé dans un temps si lointain, qu'aucun repère ne pouvait l'aider
à identifier ces montagnes, ces rivières et cette vallée.

Très haut dans le zénith, le soleil dégageait une chaleur


étouffante et les petits torrents des collines commencèrent à chanter
gaiement à travers les pierres de leurs lits calcaires. Finalement, les
heures passèrent et la température devint encore plus chaude, puis le
chant des eaux augmentèrent d'intensité, leurs débits grossissant sans
cesse. Plusieurs semaines s'écoulèrent, et comme la chaleur ne cessait
de croître, ces torrents des hautes montagnes grossissaient à vue d'œil,
charriant des eaux de plus en plus bourbeuses qui se répandirent dans
les basses vallées.

Les hommes des basses vallées virent leurs champs cultivés


avec tant de peine, être envahi par les eaux marécageuses et les
pêcheurs de coquillages au bord de la mer déclarèrent que les marées
montaient mais ne redescendaient plus.

Par après, il vit les vents de la mer s'élever et transporter avec


eux, de lourd nuages menaçants, chargés de pluie qui tomba sur les

Dialogues d’Outre-tombe
245

cimes des montagnes, faisant fondre les dernières neiges qui dévalèrent
des torrents de boue, emportant tout sur leurs passages. Huttes,
animaux, culture et même les hommes qui étaient demeuré dans la
basse-vallée, emplissait les cavernes pas très élevé par les immondices
et cadavres de ces malheureuses victimes de la folie d'une température
déréglé.

Ce n'était pas encore fini, car les eaux de la mer montèrent


encore et le rivage ne fut plus le même et les bateaux des hommes se
fracassèrent sur les rochers où furent emportés au large, perdu dans les
grandes eaux anonyme.

Par après, la terre eut comme un grand frisson et de gigantesque


raz de marée s'élevèrent de plusieurs centaines de mètres, ravageant
tout jusqu'aux hautes collines, et sans arrêt, la pluie ravivait le sol
trempé qui disparaissait en boue épaisse vers les vallées submergées.
Les pluies elles-mêmes étaient chargées de boue, de cendre de laves de
volcans qui avaient été dispersées dans les airs et qui retournaient
maintenant au sol mère.

L'étoile du nord n'occupait plus tout à fait la même position,


quand, parfois il pouvait la distinguer parmi l'accumulation de nuées
qui pesait sur la Terre. Les cendres des volcans et les laves
rougeoyantes comblaient les vallées où périssaient hommes et bêtes
sauvages. Seuls ceux qui avaient pris refuge, dès les signes
annonciateurs de la catastrophe, sur les plus hautes collines,
survécurent. A la fin de ces temps de fin du monde, une vie sociale
rudimentaire avait survécu, mais avait presque tout perdu et tout oublié
de leurs passés. La plupart des cavernes sacrées ou s'étaient élaboré le
rituel de l'ombre, la grande maîtrise de l'homme sur la nature, avaient
tous été envahie par les eaux enragés, le ciel sans lune et la mer.

De nouveaux cours d'eaux tracèrent leurs routes sinueuses dans


la boue des vallées. Par la loi de la pesanteur, les eaux issues de la fonte
des glaces s'en sont allées vers les mers dont le niveau avait monté de
plusieurs dizaines de mètres. Par le fait de l'accroissement de la vitesse
de la rotation terrestre, ces eaux s'étaient ruées vers l'équateur et avaient
produit sur tout son pourtour, une sorte d'immense bourrelet.

Tout avait commencé par l'apparition d'une comète très vive qui
avait frôlé la Terre. Celle-ci avait occasionné une grande chaleur qui

Dialogues d’Outre-tombe
246

avait brûlé, en certain endroit, même le sol. Au nord, les glaces


éternelles avaient fondu, et plus au sud, les volcans de tous les
continents s'étaient éveillés de leurs longs sommeils. Par la suite, avait
apparue le grand déluge qui avait remodelé toutes les terres qui avaient
pu en réchappée. Des centaines d'espèces animales avaient presque
complètement disparu de la surface de la Terre. Le trois-quarts de
l'humanité avait aussi disparu tel un feu de paille.

Sa vision ultra-lucide lui avait montré cette dernière image, suite


à ses interrogations existentielles, lorsque subitement, tout le décor de
son esprit changea radicalement.

Il regardait les bombardiers de nuit, ces grandes ombres grises


qui transportait la mort mais qui le fascinait avant tout. Il voyait le ciel
coloré par l’explosion multiple des fusées rouges et vertes et tel un
artiste s'exécutant sur une toile gigantesque, il voyait des lignes fines et
blanches apparaître, tracé par la trajectoire des balles traçantes et des
obus. Il regardait les flammes qui suivaient en enflammant plusieurs
maisons et bâtiments dans la ville. Les éclairs blancs des canons et les
gerbes bleutées de l'artillerie lourde qui répondait à cette symphonie
macabre étaient ce qui le fascinait le plus. Il avança péniblement parmi
les roches de la rive et les débris de ce conflit, trébuchant parfois dans
la noirceur subite d'un arrêt des hostilités avant de se relever et
d'affronter de nouveau les obus qui sifflait en passant près de lui. Dans
son cœur de petit orphelin abandonné, il y avait bien longtemps
maintenant qu'il côtoyait la mort et qu'il ne la craignait plus.

Il vit une petite entrée de sous-sol, isolé dans la pénombre,


l'invitant à se reposer dans l'évasion par le rêve. Il pénétra dans cet antre
obscur et tiède, s'assit par terre et s'endormit malgré le bruit des obus et
les rafales de pistolet mitrailleurs. Il rêva à son père décédé qui lui fit
un discours sous la forme d'une prose;

Mon fils, n'ait pas de peine, ne te décourage pas, et soit


courageux.
N'est-ce pas toi qui as choisit tes parents, le lieu et l'heure,
l'année et ta nation, de même que le jour de ta naissance.
Tu choisissais ainsi de traverser le baptême du feu,
celui de l'eau et de la terre dans l’enfer de cette guerre.
Mon fils, crois en la puissance des forces supérieures,
qui firent se déchaîné toutes ces calamités,

Dialogues d’Outre-tombe
247

afin que tu puisse suivre ta destiné


que tu t'étais tracés dans une vie antérieure.
Mon fils, grave profondément en ton cœur
Ces paroles " Ô mon Seigneur, juste est ton jugement,
aussi, de ma Russie natale brûlé par l'envahisseur,
faites que mon malheur trempe mon cœur et mon âme
dans le feu des profondeurs mystérieuses du courage
afin que je sois purifier comme le cristal
puis renforcée comme la meilleur des aciers
que j'offre en sacrifice à mon pays, à mes parents disparus
et à mes amis morts ou vivant, emprisonné dans les sous-sols
des maisons de Stalingrad sous le feu de l'ennemi impitoyable.
Ô mon Dieu, faites moi fondre comme le métal
et que je devienne canon, obus ou mortier ".

Encore adolescent, il se souvenait mal de tout ce qui s'était passé


depuis le début de cette guerre impitoyable. Une chose qu'il se rappelait
bien, c'était le grenier ou sa grand-mère l'avait caché pendant quelques
mois. Pendant combien de temps? Il ne s'en rappelait pas car il en avait
perdu la notion dans ces bouleversements d'une vie si incertaine et
éphémère.

Dans le grenier de cette vieille maison de ville de trois étages, il


s'était réfugié derrière une fausse paroi en brique que des voisins
charitables leurs avaient offerts. Plusieurs personnes qu'ils ne
connaissait pas, des gens âgés pour la plupart, se terraient en silence
durant le jour, immobilisé par la peur d'être découvert et étouffé par la
chaleur que les plaques de tôle ondulée du toit produisait dans le
grenier. Lorsque la nuit venait, ils sortaient de leurs trou et prenait un
peu d'exercice dans les corridors supérieurs de l'immeuble. Encore là, la
peur régnait en reine car ils ne devaient faire aucun bruit révélant leur
présence aux autres voisins qui n'auraient pas manqué de les délater aux
autorités allemandes. Aussi, il mettait plusieurs épaisseurs de bas de
laine en guise de chaussette et ne s'adressait la parole qu'avec des
murmures en sourdine. Parfois leurs greniers sentaient le brûlé,
conséquence indirecte du ghetto qui flambait.

Un jour, au petit matin, après des mois d'attente angoissé, ils


entendirent des aboiements de chiens hystériques et des bruits de pas
ferrés directement au-dessus d'eux. Les Nazis avaient passé directement
sur le toit plat et cherchait leur précieuse cachette. Sur les murs, ils

Dialogues d’Outre-tombe
248

entendirent des petits coups de semonces qui auscultait les murs de


l'autre côté de leurs pièces. Alors, il entendit ces paroles qu'il ne
pourrait jamais plus oublier; "Asta! Asta! Who sind die Juden? ". La
dernière image qu'il avait gravé était celle de sa grand mère grimaçante,
d'un silence de mort et de tous les yeux qui était écarquillés dans
l'attente sordide. Après, tout s'était passé tellement vite qu'il ne s'en
souvenait plus.

Comme un vieillard malgré son jeune âge, il vivait dans le passé


et il aimait s'en rappeler malgré les douleurs et les peines que celui-ci
lui occasionnait à chaque fois.

C'est ainsi qu'il se rappelait souvent le Collège privé ou ses


parents l'avait placé et qui était réputé pour son sérieux et sa bonne
éducation. Il se rappela un jour ou les étudiants de sa classe avaient à
faire une dissertation sur le bien ou le mal:
Existe-t-il un bien commun à tous ou bien celui-ci n’est-il au
contraire qu'une autre exclusion faisant partie de la longue liste de
ceux-ci ? Le bien de qui ou le bien pour qui ? En quoi consiste donc ce
précieux bien ? Est-ce que le mal est son contraire, ou bien est ce plutôt
une chose que ceux qui prône leurs bien, ne peuvent accepter ? Le bien
est-il immuable et permanent, ou bien le mal d'hier est le bien
d'aujourd'hui et vice et versa. Est ce que les sociétés des hommes ont
évolués depuis des siècles, sur l'image qu'ils se font du bien ?

Au cours de l'évolution de l'humanité, les différents systèmes


religieux et moraux qui ont subsisté ou se s'ont éteint on conduit au
rétrécissement de cette notion de bien. Celle-ci à plutôt bien servi les
objectifs de pouvoir mondain des sociétés politique et religieuse de
même que celle des biens nantis de ce monde. Le triomphe du
christianisme à exclus du monde vivant dans sa totalité, l'idée qui était
proposé par le bouddhisme et les païens, du bien et du mal intrinsèque
en toute chose et ont remplacé celle-ci par le bien et le mal applicable
uniquement au monde des hommes. Des siècles de guerres, de
colonisation et de pouvoir ont fractionné celle-ci en bien et mal des
catholiques, celui des protestant, celui des musulmans, celui des
orthodoxes, celui du pouvoir politique, celui du pouvoir juridique, celui
de la nation, de ta ville, de ta communauté, celui des blanc et celui des
noirs, celui des riches et celui des pauvres, celui des idéalistes et celui
des pragmatiques, avant de se fragmenter encore en des sous-classes
de bien ou de mal. Finalement, ce bien mena au triomphe d'une famille,

Dialogues d’Outre-tombe
249

d'un État, d'une classe ou d'une croyance et contribuèrent ainsi à créer


du mal au nom du bien de celui-ci. C'est ainsi, qu'au nom d'un idéal,
d'une idée ou d'un concept de bien, les hommes firent la guerre et
beaucoup de sang coulèrent pour cette cause. Cette notion d'un tel bien
est ainsi devenu un véritable fléau et causèrent un mal plus grand que
l'idée du mal lui-même.

La lutte contre l’hérésie en France, en Italie, en Allemagne, et


les tortures de l'inquisition, la guerre entre les protestants et les
catholiques, les persécutions contre la science et la liberté, les
génocides de peuples entiers, les négriers coloniaux brûlant les villages
de nègre en Afrique; au nom du bien des nations ou d'une personne,
ceux-ci firent plus de mal que le mal lui-même. Tout cela causa plus de
souffrance que les criminels causant le mal pour le mal.

L'homme perçoit la vie comme une lutte entre le bien et le mal,


cependant l'expérience à prouvé qu'il n'en a pas toujours été ainsi, car
ces même hommes ont au fil des siècles, découvert leurs impuissance à
réduire ce mal. Des milliers de livres ont décrit comment vaincre le
mal, et des dizaines de prophètes sauveurs ont établi les bases de
nouvelle religion qui prônait le bien contre le mal. Pourtant, au nom de
ces religions de l'amour, ont a exterminé des dizaines de milliers de
gens.
Qu’apportèrent à l'humanité ces doctrines de paix et d'amour?
La cruauté de la vie a fait naître le bien dans ces adeptes brûlant du
désir de transformer le monde à l'image du bien qui sommeille en eux.
Pourtant, ceux-ci n'ont pu empêcher la naissance de l'horreur Nazi et
du fascisme Allemand qui a plané sur le monde. Cette période de
grande souffrance mondiale a fait que les cris de ses victimes et les
pleurs de ses mourants ont empli l'air d'une odeur nauséabonde et ont
pendant des années noirci le ciel et éteint le soleil par la fumée des
fours crématoires. Tous ces crimes ont été commis au nom du bien "des
Nazis". Pendant la même période, en Sibérie, des milliers d'enfants de
paysans déportés mourraient dans la neige de faim. De Moscou à
Leningrad, en passant par toutes les villes de Russie, des milliers de
gens de toutes classes sociales confondues furent déportés dans des
convoies à bestiaux vers la Sibérie; tout cela était justifié par l'idée du
bien de l'État.

 Alors, peut être que la vie se justifie par le mal, se disa-t-il!

Dialogues d’Outre-tombe
250

Le bien n'est pas dans l'éthique des philosophes, ni dans les


publications des prophètes, ni dans les doctrines sociales ou dans la
nature. On le retrouve avant tout dans le cœur des petites gens sous la
forme de la bonté naturelle quotidienne. Les paysans et les citadins
portent en leur cœur l'amour du vivant et ce sentiment les pousses à
vouloir protéger la vie à tout prix. Sur des champs de batailles, contre
toute logique et commandement militaire, on à vu des soldats ennemis
manifesté des actes de bonté naturelle en donnant à un soldat blessé un
peu d'eau et de pain. On retrouve la même bonté naturelle chez la
jeunesse qui a pitié de la vieillesse, chez les vieux qui offre un repas à
un ancien bagnard, chez des citadins allemands qui ont caché des juifs
pendant la dernière guerre mondiale. Cette bonté naturelle d'un
individu à l'égard d'un autre, est une bonté sans idéologie, hors du bien
religieux ou social. On retrouve parfois cette bonté naturelle même
chez les animaux ou bien des hommes envers ceux-ci ou même encore,
envers la nature elle-même.

Cette bonté manifeste ce qu'il y a de plus humain en l'homme, et


définit ce qui est le plus élevé chez celui-ci. Cette bonté sans discours
est instinctive et lorsqu'elle est délimitée par une religion, telle le
christianisme des origines, elle se ternit et perd de son intensité. Sa
force réside dans la simplicité et dans le silence du cœur de l'homme, et
non sur l'autel de la sainteté des églises.

Même aux portes des chambres à gaz et près des fosses


communes des fusillés, cette bonté naturelle continue de survivre en
l'homme.

 Ma foi est né du feu des fours crématoires, elle à transcender le


béton insensible des chambres à gaz et chevauché les nuages sortants
des cheminées d'incinérateur, s'entendit-il prononcé!

La bonté naturelle de l'homme est invincible et le mal est


impuissant devant cette puissance calme et inviolée. L'amour aveugle et
muet représente la puissance caché de l'homme, véritable petite
lanterne brillante dans l'évolution de celui-ci. L'histoire des hommes
n'a jamais été celle d'un combat entre le bien et le mal, telle qu'a
préconisée pendant des siècles les religions occidentales, mais celui du
mal cherchant à éteindre la petite lanterne d'humanité qui sommeille en
l'homme.

Dialogues d’Outre-tombe
251

On l'avait jeté dans un wagon à bestiaux avec sa grand-mère et


les autres occupants du grenier. Dans le wagon, il avait reconnut un de
ses anciens enseignants de même que d'autres élèves plus âgés que lui,
venant d'une école technique.

L'aspiration au bonheur de vivre et aux plaisirs de la vie avaient


été remplacés par: tenter de respirer un peu d'air frais, faire ses besoins,
uriner, tuer les poux et sa pensée avait été envahie par une seule
obsession, celle de boire. Un soir, alors que son wagon était parqué sur
une voie de garage avec le reste du convoi, il s'était lié d'amitié avec
une jeune femme mûre, au visage émacié par la souffrance intérieure.
Sonia lui racontait parfois sa vie passé à étudier dans des contrées
lointaine dont il n'avait jamais même entrevue une pensée d'existence.
Il ignorait tout de cette vie hors de Russie.

Sonia lui raconta ses études faites à Zurich puis à Paris, ses
vacances passées sur la côte d'Azur ou en Italie, et les concerts qu’elles
avaient donnés dans plusieurs grandes capitales du monde. Elle lui
parlait de ses amies, ses petits copains, ses plats préférés, ses effets
personnels qu'elle avait laissé dans l'appartement de Moscou. Elle lui
racontait ses conversations téléphoniques qu'elle avait eu, et les petits
mots qu'elle prononçait tous les jours; Dobrédien! Kak dila? bonjour,
comment ça va? Fille d'un médecin chirurgien célèbre qui avait été
arrêté en 1937, lors des purges de Staline, puis exécuté, Sonia était une
personne réservé et timide. Ayant fait des études de chant, de temps en
temps elle tentait de chanter pour éloigner le mauvais sort, mais pas
complètement convaincue, elle n'arrivait jamais à terminer sa chanson.
Personne dans le train ne lui en voulait car tous ressentaient le même
désarroi.

Elle lui raconta ce qu'il n'arrivait pas à comprendre. Le 12


septembre 1942, une poignée de personne dans l'entoura d'Hitler avait
promulgué la loi la plus racisme de l'histoire de l'humanité. Tous les
juifs d'Europe étaient déclarés hors la loi et passaient directement sous
l'autorité de la Gestapo. Trois hommes, Hitler, Himmler et
Kalteinbrummer, avait décidé d'anéantir tout un peuple plusieurs fois
millénaire, la nation juive de l'ancien testament. De Kiev, Moscou,
Odessa, Budapest, Vienne, Amsterdam, et de plusieurs autres villes
importantes d'Europe, arrivaient des millions de gens emprisonnés dans
des wagons à bestiaux. La seule chose que tous ces gens disparates

Dialogues d’Outre-tombe
252

avaient en commun était leur nationalité juive. Sans distinction de race


ou de continent, tous était destiné à l'extermination.

Ce qui le surprenait le plus, malgré son jeune âge, c'était que


tous ces codétenus continuaient à se préoccuper de petits détails
quotidiens et à se mettre en colère dans cet espace clos pour des raisons
banales et insignifiantes. Au cours de la nuit, le train s'arrêta à deux
reprises. Il écoutait le bruit de pas des soldats allemand et russe et les
ordres incertains qui étaient prononcés dans sa langue d'origine.
Comme tous les autres, il souffrait de la soif et de la faim. Dans ses
poches, il restait des miettes de biscuit qu'il avait partagé avec Sonia. Il
rêvait de légumes frais et de soupe "bortsch" débordante de choux, son
légume préféré. Même si cette existence était misérable, il ne pouvait
s'empêcher de frissonner de terreur à la pensée d'une mort prochaine.

Le bruit de la pluie clapotant sur les toits de tôles des wagons à


bestiaux s'imposèrent dans l'univers de sa pensée à l'attention du
moindre bruit inconnu. Sautant soudainement sur ses pieds, il déchira le
col de sa chemise et le poussa dans un intervalle entre deux planches du
mur. Aussitôt que le tissu fut imbibé d'eau, il retira celui-ci de la fissure
et en bue l'eau en le mâchant. Bientôt, tous firent de même et
poussèrent des dizaines de lambeaux à travers les fentes des murs ou
entre la porte du wagon et le plancher.

A la fin de cette semaine, il avait la tête pleine de conversation,


de disputes et de récit fantastique ou son esprit s'était élargi à la
grandeur de toute l'Europe, grâce à sa copine Sonia. Nombreux était les
histoires qu'il entendait sur le but de ce voyage affreux et de sa
destination. La plupart pensait qu'on les emmenait dans des camps où
ils pourraient exercer leurs métiers ou spécialités. Certains espéraient
qu'ils seraient placés dans des baraques pour invalides vu leurs grands
âges ou leur incapacités physiques. Cependant, sa grand-mère était
beaucoup plus lucide. Elle savait bien que celui-ci était son dernier
voyage et elle en parlait ouvertement avec son petit fils. Cinq jour plus
tard, la faim et la soif avait eu raison d'elle. Elle s'endormit un soir pour
ne plus jamais se réveiller.

Il sentit un immense trou se creuser dans son être lorsque celle-


ci fut emportée par son destin. Son cadavre demeura dans le wagon
jusqu'à la fin du voyage qui dura dix sept jours. Chaque jour, les
Allemands entrouvraient la porte et lançait quelques pains sec

Dialogues d’Outre-tombe
253

accompagner d'une petite cruche d'eau pour toute nourriture. Le


rationnement était donc la norme quotidienne et tous demeuraient sur
leur faim. Ceux qui mourraient étaient empilés au fond du wagon,
dégageant une odeur fétide et immonde. Le dernier jour du voyage, les
portes s'ouvrirent bruyamment et tous furent obligés de descendre sur
un quai de gare fortement gardé par les SS et les collaborateurs puisés à
même le bassin des prisonniers juifs des semaines passées. Malgré
l'horreur de cette situation, personne ne les détestaient car tous savaient
bien, qu'ainsi ils repoussaient l'échéance de leur extermination. Avec un
peu de chance, peut être qu'ils se rendraient jusqu'à la fin de la guerre
afin de sauver leurs précieuses personnes.

L'énorme troupeau humain de 42 wagons à bestiaux se regroupa


sur cet espace dégagé de tous regards indiscret. Tous respirèrent
profondément, éloignant ainsi la puanteur de mort des wagons à
bestiaux.

 Comme il faisait bon d'être de nouveau à l'air libre, dit-il à une Sonia
épeurée par les longues capotes des soldats SS et du bruit que faisaient
leurs bottes ferrées sur le sol d'asphalte.

Une petite armée d'homme habillés de bleu et coiffés de képis


avec un bandeau blanc attaché au bras gauche, criaient des ordres dans
un mélange de russe, d'allemand, de polonais et de yiddish et poussaient
sans ménagement les passagers du train en formation d'une longue
colonne de six rangs, s'étendant sur des centaines de mètres.

 Die kolonne marsch! Chagome march!

Il entendit le bruit des portes des wagons qu'on fermait avec


fracas. Le convoi pédestre se mit en branle lentement vers une
destination dont personne n'avait été avisé mais dont plusieurs se
doutait mais gardait respectueusement le silence. Tout en marchant, il
regardait le vert paysage forestier et écoutait avec une attention
soutenue, les rares chants d'oiseaux qui accompagnait cette marche
forcée. Il ressentait dans le plus profond de son être que c'était
probablement la dernière fois qu'il voyait cette manifestation de la vie
terrestre. Il en savourait toutes les senteurs, celle des arbres et des
fleurs, et de l'air chaud qui courrait sur son cou par les vents dominants
venues du sud. Le moindre bruit naturel nourrissait son âme déchiré, lui
rappelant parfois des souvenirs heureux, comme celui d'une excursion

Dialogues d’Outre-tombe
254

de pêche suite au passage par dessus un petit pont ou coulait un petit


ruisseau qui pétillait joyeusement parmi la pierraille du lit nautique.
Après plus de trois heures de marches, dans la grisaille nuageuse d'une
chaude journée d'été, ils virent au loin apparaître comme dans un
mirage, une ville sortit de nulle part, qui était couverte d'un plafond
nuageux grisonnant, la couvrant complètement. De grandes cheminées
d'usines se mélangeaient à ce brouillard étrange d'où on distinguait un
halo noir et rouge montant dans le ciel et qui embrassait celui-ci d'une
lueur menaçante. De temps en temps, on voyait une langue de feu
s'éjecter de ces cheminées, semblant vouloir agresser le ciel qui résistait
impassiblement.

La colonne silencieuse passa sous une entrée de fer et de


barbelés. Sur celle-ci, siégeait une pancarte ou il était écrit en grosse
lettres rouges, le mot allemand Konzentrationslager Auschwitz-
Birkenau. Sous ce nom diabolique se trouvait une autre inscription faite
de métal forgé, clôturant toute la largeur de l’enceinte Arbeit macht
frei. Il ne connaissait pas cette langue, aussi il n'avait aucune idée de ce
que cela pouvait bien vouloir dire. Plus tard il apprendrait par un
codétenu que cette inscription sarcastique signifiait le travail rend libre.
Cette entrée vers l'enfer était gardée par deux miradors ou siégeait des
mitrailleuses qui pointaient étrangement vers l'extérieur. Celle-ci était
pour empêcher les condamnés à mort de l'autre camp de venir se
réfugier vers celui des travailleurs. Passé ce portique, la route bifurqua
vers la droite et se dirigea vers la grande place ou siégeait plusieurs
bâtiments bas de couleur gris, aux toits plats ne contenant aucune
fenêtre autre que celle de la porte d'entrée métallique. Au milieu de la
Place publique, siégeait une estrade rectangulaire en bois ou une
dizaine de prisonniers musiciens prenaient place avec leurs instruments
rudimentaires.

Aussitôt que les nouveaux arrivants pénétrèrent dans la place,


l'orchestre se mit à jouer des airs symphoniques classiques. Les notes
de musiques qui s'imposèrent parmi la puanteur des immondices, le
bruit des sirènes et les fils barbelés, avaient quelques choses d'irréel
mais, malgré tout, adoucissait le cœur de ceux qui allaient mourir. Cette
musique n'en était pas une d'espoir mais celle du sentiment aveugle de
la vie qui s'exprime dans toute sa beauté malgré l'horreur de la
situation.

Dialogues d’Outre-tombe
255

Les gardiens du camp sélectionnèrent des hommes pour les


travaux forcés dans le nouveau camp qui sera construit dans les
marécages voisin. Ceux-ci auraient la vie sauve, mais cela ne serait que
partie remise. Comme du bétail, dès qu'ils ne seraient plus bon à rien,
leurs forces épuisés, ils seraient immédiatement dirigés vers l'abattoir
des Nazis. La mort révélait ainsi son caractère banal et sa simplicité
enfantine. Grâce à l'effort Nazi, ce passage était devenu bien simple;
c'était comme traverser un petit ruisseau sur une simple planche en
guise de pont. Qu'y avait-il d'effrayant à cela? Pendant cette période
troublé de la destiné humaine, une des choses les plus surprenante fut la
soumission totale par lequel des millions de gens allèrent à la mort.
Devant les lieux d'exécutions, des files d'attentes se constituaient et les
victimes elles-mêmes veillaient à la bonne marche de cette exécution.
Des millions d'innocents ont vécu dans les camps qu'ils avaient
construit eux-mêmes et qu'ils surveillaient. Les fours crématoires et les
chambres à gaz où ils périrent presque tous avaient aussi été construit
grâce à leurs labeurs. Résignés, ils assistèrent sans broncher à
l'extermination de leurs semblables et parfois, ils allaient même à voter
pour sélectionner ceux qui seraient les prochaines victimes. Parfois, des
hommes se disputaient dans la file d'attente à savoir qui passerait le
premier. Devant des fausses sanglantes, attendant la prochaine salve de
mitrailleuse, on entendait des voix crier "Brave gens, n'ayez pas peur.
C'est juste cinq minutes à passer, puis c'est terminé". Autant l'espoir
que le désespoir engendrait la soumission des gens promis à la même
destiné, l'anéantissement.

Jamais dans toute l'histoire de l'humanité n'avait-on vu une


pareille soumission massive. La contrainte exercé par État totalitaire à
été ainsi capable de paralyser l'esprit de l'homme, celle de la nation
juive et du peuple russe.

Paradoxalement, malgré cette soumission, toutes ces victimes


ont démontré que l'instinct de liberté est invincible et siège au plus
profond du cœur de l'homme. Même lorsque la liberté est étouffée par
un système totalitaire ou l'esclavage par destin, l'homme ne renonce
jamais à celle-ci de son plein gré. La liberté, c'est le symbole de la vie,
et le processus de la mort est celui de l'anéantissement de celle-ci.

Perdu parmi les octaves et les notes de musiques, il était plongé


dans les profondeurs de son inconscient. Telle une brebis égarée, il se
colla tout contre le corps frêle de Sonia. Celle-ci eut un petit

Dialogues d’Outre-tombe
256

frémissement, mais elle ne rejeta pas cette manifestation d'affection.


Elle l'entoura de ses bras, passés autour de ses épaules et retomba dans
ses pensées existentielles.

 Elle pensait: ce qui était le plus terrible lorsqu'on est proche du


gouffre, c'est ce que l'on ne peut partager, même si ce sentiment en est
un de peur, d'impuissance ou de désespoir. C'était ce qui lui arrivait en
ce moment même. Elle le désirait ardemment, mais l'âme ne pouvait
partager en l'absence de son fils, des parents, de ses frères et sœurs, de
son père, de sa mère et des amis. Sonia emportait avec elle son plus
grand secret, le sentiment de sa vie, le miracle de sa conscience qui
réunit en un tout, le bien et le mal, la honte et la fierté, la paix et la
colère, le mépris et l'admiration, la révolte et la sérénité, la crainte et le
courage, l'étonnement et la peur qui paralyse autant son esprit que ses
membres. Tout ce qu'elle avait vécu depuis sa plus tendre enfance
jusqu'à aujourd'hui, se retrouvait maintenant dans ce sentiment secret,
unique et muet de cette unique vie. Elle aurait bien aimé se confier à
son jeune ami, mais elle savait bien que ceci serait son dernier
mensonge. Celui-ci n'était pas en âge de la comprendre, aussi elle se tut
se contentant de le serrer plus fort dans ses fragiles bras rendue
squelettiques par les privations des dernières semaines.

La colonne s'ébranla de nouveau et fut dirigé, telle des agneaux


mené vers l'abattoir, entre des rouleaux de barbelés et des miradors
menaçants, vers un grand bâtiment bas sans aucune fenêtre.

Entre deux rangs, à cause de sa petite taille, il vit le bâtiment


gris aux deux portes métalliques grandes ouvertes.

Aussitôt que les gens avaient traversé cette porte de l'enfer, le


bruit des pas diminuait et s'éteignait presque aussitôt. Ils pénétrèrent
dans un grand vestiaire sombre, illuminé par un éclairage diffus
provenant de petites ouvertures rectangulaires au plafond. Le vestiaire
était entouré par des bancs coulés dans le ciment et ceux-ci était
numéroté avec des grands traits de peinture blanche. Le vestiaire était
divisé en deux, sur sa longueur, par une cloison à demi-hauteur; les
hommes devaient se déshabiller d'un côté et les femmes et enfants, de
l'autres. Des préposés en blouse blanche déambulaient à travers la
foule, distribuant des conseils sur la nécessité de disposer les
chaussettes à l'intérieur de leur chaussure et de mémoriser le numéro
marqué sur le banc. Toute cette hypocrisie visait uniquement à rassurer

Dialogues d’Outre-tombe
257

les gens afin d'éviter une panique potentielle, tout en faisant croire à
ceux-ci que tout cela était le préalable indispensable avant l'activité des
douches.

Les murmures et les voix étaient mis en sourdine par la qualité


insonorisante de ces lieux.

Malgré la nudité de tous ces gens disparates, la compassion et


l'affection des uns envers les autres se dégageait de chaque regard.
Cette perle humaine d'une générosité sans limite continuait de briller
malgré la noirceur de la nuit qui s'annonçait. Cela, même le bourreau
allemand en ressentait toute la grandeur. Lorsque être humain est nu
devant tous les autres qui font de même, il se rapproche de ce qu'il est
réellement, son moi véritable.

En cet instant, ce qu'elle voyait, c'était le corps dénudé d'un


peuple promis aux martyr, mais qui demeurait malgré tout, fier et
noble. A l'exception des femmes coiffeuses qui avaient débuté la tonte,
elle ne vit aucun garde. Après que celle-ci s'éloignèrent, les gens se
sentirent un peu plus libre. Certains sommeillaient, d'autres
conversaient à voix basse et quelques unes prenaient le temps de plier
avec soin leurs vêtements malgré sa saleté. Question d'habitude sans
doute!

Dans un autre bâtiment adjacent au premier, le chef du


Sonderkommando prenait le téléphone et donnait l'ordre de charger le
gaz maléfique. Les boîtes métalliques contenant le "Zyklon B"
semblable à des pots de confitures furent positionnées sur les conduits
destinés à leurs usages et qui alimentait en divers point, la chambre à
gaz.

Le responsable du groupe spécial attendait impatiemment l'ordre


rituel enclenchant le processus de mort. Il alluma la funeste lampe
rouge, et subitement, à chaque extrémité du vestiaire apparut des gardes
SS habillé tout de noir, qui cria brusquement l'ordre "Aufrecht "
(debout). De grande matraque noire attaché à leurs poignets, ils
indiquèrent à la foule nue et rasé, la direction que celle-ci devait
prendre. Les gens pénétrèrent dans un large couloir qui avait la
propriété de posséder une courbe descendante du plancher. C'est donc
dans un mouvement tout naturel, tel celui de l'écoulement des eaux
dans une turbine, que les gens pénétraient de plus en plus profondément

Dialogues d’Outre-tombe
258

dans l'antre de la bête d'acier et de ciment. Le seul bruit que l'on


entendait était celui du bruissement de pas feutrés sur le sol de ciment
et les dalles de béton grises. Le mouvement aspirant se faisait
naturellement, sans violence, s'autogérant de lui-même. Quel esprit
diabolique pouvait avoir imaginé une telle méthode aspirant la vie
même vers un trou noir mortel. Soudainement, l'entrée en acier apparut
et la foule franchit le seuil sans même avoir pu résister. Le sol de cette
pièce avait récemment été lavé et elle ressentit le froid pénétrer dans ses
membres inférieurs par la plante de ses pieds. Le plafond était plus bas
et l'éclairage était plus faiblement produit par ces lumières encastrées
sous des verres épais et incassables.

Les nouveaux arrivants poussaient ceux qui étaient déjà entrée


par des petits mouvements de coudes et d'épaules jusqu'à ce que la
totalité de la foule fût à l'intérieur de l'enceinte mortelle. Le bruit des
pas s'interrompit, les plaintes se firent plus rares et quelques pleurs
épars créèrent un murmure sombre au-dessus de cette foule compacte.
L'acier de la porte qui se fermait sur leurs destinés créa un bruit sourd
immoral. On entendait le bruit cadencé des respires et on sentait la
chaleur des corps qui se côtoyaient. Même les sentiments et les pensées
s'unissaient en un tout unique, représentant peut être l'Adam primordial.
Plusieurs ventilateurs encastrés dans le plafond se mirent en marche. Le
silence des gens se fit plus encore plus pesant, car nul besoin d'exprimer
des choses quand le futur se limite à quelques minutes. Plus personnes
n'avaient de doute là-dessus.

Elle avait de plus en plus de difficulté à respirer, et il en était de


même du jeune homme qui se blottissait tout contre elle. Dans sa
jeunesse, elle avait lue des livres qui affirmaient que la dernière pensée
est la plus important pour une renaissance dans un autre monde. Elle
tentait bien de se concentrer sur quelques choses mais des bruits de
cymbales prenaient toutes la place dans sa tête et l'empêchait de penser.
Le gaz qu'on lui donnait n'apportait pas la vie, elle la chassait. Sa tête se
mit à tourner. Elle fit un effort pour voir mais ses yeux étaient
désormais aveugles et elle n'entendait plus les gens se lamenter. Des
corps inertes s'affaissèrent sur elle et elle sentit la chaleur de son sang
couler de ses oreilles et de son nez. Sa dernière pensée fut, tout ce qui
avait été Sonia avait cessé d'être. On l'avait tué.

Malgré la vitalité de sa jeunesse, il n'avait pu résister longtemps


aux gaz meurtriers. Sa dernière pensée fut pour la différence du poids

Dialogues d’Outre-tombe
259

entre l'État meurtrier et son propre corps fragile. Il voyait cet État
comme de grands yeux rouges qui lui craquerait tous les os du corps et
lui crierait de disparaître. On l'avait tué.

Les détenus qui vivaient dans les casernes de l'unité spéciale


numéro 1 s'occupaient de desservir les chambres à gaz, le dépôt du gaz
mortel et les fours crématoires. Ceux-ci étaient mieux que la plupart des
autres détenus. Ils mangeaient dans une cafétéria et recevaient trois fois
plus, à part égale, que les autres détenus.

Les soldats qui s'occupaient des fours crématoires étaient exclus


des escortes et bénéficiaient d'un traitement privilégié comparé aux
autres combattants. Leurs familles avaient droit aux rations alimentaires
réservées aux officiers supérieurs, à de meilleurs logements relocalisés
hors des zones de bombardements. Celui qui était de surveillance
devant le judas, devait quand l'action était terminée, donner le signal du
déchargement de la chambre à gaz en actionnant le mécanisme qui
commandait l'ouverture des dalles mobiles du plancher. Ce mécanisme
permettait de faire basculer ces dalles en position verticales faisant ainsi
tomber dans le sous-sol, le contenu de la grande chambre à gaz. C'est
dans ces locaux que la matière organique était soumise aux traitements
des brigades des dentistes qui en extrayaient les métaux précieux. Par
après, les dépouilles étaient dirigées par convoyeur vers les fours
crématoires afin d'être transformé grâce à l'énergie thermique en engrais
minéraux phosphatés, en chaux, en ammoniaque, en gaz carbonique et
sulfureux.

Chaque soir, le chef des dentistes transmettait au responsable de


la chambre à gaz la collecte de celui-ci. Le chef du Sonderkommando
distribuait à la fin de semaine, un petit paquet contenants quelques
couronnes d'or à ceux qui avaient travaillés dans les fours ou les
chambres à gaz. Le chef du Kommando, le Strumbannfürer Dartsuft
provenant d'une famille de paysan, avait débuté comme simple soldat
avant de gravir les échelons: attaché à la protection de l'état-major, puis
secrétaire au poste d'officier d'ordonnance, attaché militaire à
l'administration et à la direction des camps puis finalement finir comme
chef d'un Sonderkommando, un camp de la mort. Son destin avait fait
de lui un bourreau qui avait à son actif à la fin de la guerre, 590 000
victimes. Lorsque la voie de sa conscience tentait de le ramener à
l'ordre, celui-ci se justifiait en avouant son impuissance devant des
forces aussi puissantes qu'une guerre mondiale et de tout ce qui en

Dialogues d’Outre-tombe
260

résultait. Il se voyait comme une victime du destin plutôt que celui d'un
bourreau. Il en était de même avec ses soldats qui disaient n'avoir pas
d'autres choix que celui d'obéir aux ordres supérieurs.

Malgré quelques remords au début, le Strumbannführer aimait


son travail et l'accomplissait méticuleusement. Vingt quatre heures à
l'avance, il obtenait l'horaire des convoies, le nombre de wagons, la
provenance de celui-ci et le total des personnes détenues. C'est ainsi
qu'ils pouvaient planifier à l'avance le travail de dizaine de détenus
coiffeurs, dentistes, escorteurs et manutentionnaires. Dartsuft ne
comptait plus le nombre de kilo d'or qu'il avait fait parvenir à sa femme
et qui faisait partie de sa part du butin. Il inscrivait mécaniquement
chaque jour dans son grand régiste comptable, le poids et la description
de ces métaux saisie. Il se prenait parfois à rêver à la retraite dorée que
ceux-ci lui apporterait. Cependant, un doute effleurait parfois son
esprit, "allaient-ils gagner la guerre ?".

Tout ce plan diabolique et calculateur avait été soigneusement


calculé, réfléchie, programmé et exécuté sous les ordres d'une seule
personne, froide, calculatrice et terriblement efficace:
l'Obersturmbannführer Eichman.

Une main le secoua violemment et une voix irritée fit irruption


dans son sommeil où se mêlaient le fracas des bombes et le hurlement
des victimes des chambres à gaz.

Tout se mit à bouger et il décida de ramper sur le sol comme un


nouveau né. La terre frémissait et les arbres oscillait comme des jouets
branlants, et, peu à peu, se mirent à tomber sur le sol. Cela produisait
un bruit étrange et effroyable lorsque ces branches se mirent tous en
chœur à se fendre et à casser comme de vulgaire bâton d'allumette. Des
explosions de lave incandescence jaillirent du cratère béant, provoquant
des ondes de choc et des formidables bouffées de chaleur.

Une violente secousse le projeta sur le sol et il sentit le souffle


brûlant lui caresser le visage. Il se releva et poursuivit sa route en
titubant, paniqué par la densité des cendres du volcan qui tombait sur
lui. En quelques minutes, le jour devint la nuit et les premiers éclairs
zébrèrent les nuages en ébullition. La jungle était imprégnée d'humidité
et l'air était saturé de moiteur. Sans aucun avertissement, un orage
électrique se déclara et une explosion aveuglante de lumière blanche

Dialogues d’Outre-tombe
261

bleuâtre l'aveugla partiellement. Des éclairs brèves crépitèrent et


dansèrent tout alentour de lui et le grondement du tonnerre se manifesta
brutalement. Celui-ci lui causait des vives douleurs aux tympans et les
ondes de chocs le promenaient telle une marionnette folle.

Alentour, les arbres continuaient de gémir en craquants, et se


fendillaient en sifflants et en projetant des nuages d'humidité sous les
chocs des éclairs qui les traversaient. À demi aveuglé par toutes cette
effervescence lumineuse, il se dirigea tel un automate en étant persuadé
qu'il allait mourir. Il ne se rendait pas compte, qu'étant déjà mort, il ne
pouvait mourir.

Un arbre gigantesque, presque monstrueux, s'abattit avec fracas


devant lui, lui barrant le chemin vers la forêt, sa seule source de
délivrance. Tandis qu'il escaladait péniblement le monstre, épuisant ses
dernières forces, des éclairs continuaient de frapper l'arbre mort,
s'insinuant dans l'humidité entre le tronc et l'écorce. Tandis qu'il
s'agrippait péniblement à une grosse branche humide, un éclair lui
frappa la main et curieusement, il ne ressentie aucune douleur. Juste
une peur incontrôlable, indicible qui paralysait la volition de sa pensée.

Enfin, il émergea de cette escalade difficile, toussant et


gesticulant, tout son coté droit brûlé et noirci par la foudre. Courant
droit devant lui, sans même se retourner, il finit par émerger de cet
enfer d'obscurité. Ayant traversé une prairie sec et désertique, il se
retourna et vit la montagne être engloutie sous ses propres cendres.
Sans aucune goutte d'eau pour se désaltérer, il pénétra dans la forêt
tropicale, avançant péniblement, les vêtements brûlés et déchirés, le
visage hagard et ses traits étirés par cette pénible épreuve.

Sans prononcer une seule parole, il traversa ce monde sinistre


dépourvu de son manteau verdoyant par celui du gris des cendres
volcaniques. Les cours d'eaux étaient noirs de suie et les rivières étaient
des mares d'ou émergeaient des écumes grisâtres. Le bleu du ciel avait
été remplacé par la grisaille des cendres volcaniques, illuminé parfois
par la lueur rouge du brasier montagneux. L'air elle-même était d'un
gris vaporeux. Autour de lui, il vit des centaines d'oiseaux tombés du
ciel, asphyxiés par les vapeurs des gaz mortel. Tous les animaux de la
forêt émettaient des cris et des hurlements plaintifs comme un concert
symphonique accompagnant un convoi funéraire.

Dialogues d’Outre-tombe
262

Alors qu'il débouchait dans une clairière, il fut reçu par une
averse de braises brûlantes qui faisait fumer le sol sous ses pieds.
Zigzaguant sans cesse, il cherchait à éviter cette pluie provenant du
cœur de l'enfer volcanique. Soudainement, il vit un immense bloc
rocheux en fusion qui se dirigeait directement sur lui. Nul moyen
n'existait pour l'éviter car il n'en avait pas le temps. Il ferma les yeux,
immobile, attendant le moment funeste de son départ vers un monde
meilleur. Celle-ci fut sa dernière pensée.

Lorsqu'il reprit conscience, il était dans un grand canot rabaska


avec plusieurs autres voyageurs français, indiens ou métis et il pagayait
vigoureusement en tête de celui-ci, avec sa longue pagaie de 2,70 m,
afin d'éviter les rochers et de se faufiler dans les passages étroits. Lors
de la traversé des rapides dangereux, le pagayeur de devant et celui de
derrière étaient les plus important et sur ceux-ci reposaient toute la
sécurité et la vie du groupe de voyageur.

Né d'un père américain, le fougueux Pond, et d'une mère


indienne de la tribu chipewyans, son père avait été le premier à ouvrir le
passage plus à l'ouest, au-delà de la Baie d'Hudson, vers le lac
Athabasca en 1778. Cette grande expédition lui avait apporté gloire et
richesse. C'est ainsi, qu'il avait passé toute sa vie entouré de pionnier et
de voyageur, ce qu'il était devenu lui-même par la force des choses.

Cette existence était rude et ingrate, pourtant il ne l'aurait


échangé contre rien d'autre. Cette expérience des grands espaces et de
l'impression de liberté que celle-ci lui procurait était amplement
suffisante pour justifier son choix. Malgré le fait qu'il était perdu au
fond des bois, grelottait de froid et de faim, maugréait contre les
moustiques et la dysenterie, jamais il n'avait regretté son choix.

Il avait passé sans encombre les rapides et était maintenant sur


une rivière calme et tranquille, reflétant sur l'eau tel un miroir, le
paysage sauvage fantastique de l'ouest canadien. Le soleil commençait
à montrer le bout de son nez au-dessus de la verdure forestière. Alors, il
accéléra la cadence jusqu'à 40 coups de pagaie par minutes car ils
avaient encore 105 kilomètres à faire pour cette étape quotidienne. Sa
journée avait commencé à six heures du matin et elle ne se terminerait
pas avant neuf heures du soir (21hr).

Dialogues d’Outre-tombe
263

Chaque canot était décoré de motifs indiens aux couleurs vives.


Ceux-ci mesuraient 7,50m de long et étaient montés par huit voyageurs.
Ils pouvaient transporter jusqu'à une tonne et demi de marchandise et
leurs maniabilité leurs permettaient de naviguer dans des étroits
chenaux pour remonter vers le nord. Ces canots, propriétés de la
Compagnie du Nord-Ouest, dont son père avait été un des membres
fondateurs avec les Écossais était le concurrent direct de la Compagnie
anglaise de la baie d'Hudson en ce qui concernait la traite des fourrures.
Ces rudes et infatigables voyageurs descendaient la rivière Outaouais
en chantant et en criant aux montagnes environnantes que leurs canots
étaient lourdement chargés de ballots de peaux de castors, martres,
loutres, visons, belettes, lynx et loups. Ces voyageurs s'appelaient eux-
mêmes des Nor'Ouesteurs pour signifier qu'ils allaient au-delà des
pistes les plus lointaines vers le nord-ouest canadien.

Cette "route de la fourrure" se rendait vers l'ouest jusqu'au grand


lac Supérieur, puis vers le nord-ouest jusqu'au lac Athabasca, soit un
parcours navigable de plus de 4800 kilomètres entrecoupés par des
dizaines de portages.

Tout en pagayant, il rêvassait à ce qu'il avait vécu depuis trois


semaines. Comme à chaque année, à la fonte des glaces au mois de
juin, il entreprenait ce long voyage en canot afin d'amener les ballots de
pelleteries à l'entrepôt fortifié appartenant à la Compagnie qui était
situé à moitié chemin entre ses quartiers d'hiver, le Fort Chipewayen, et
Montréal, le siège de la Compagnie du Nord-Ouest.

Les associés de la Compagnie partait dès le début mai de


Montréal et se dirigeait au rendez-vous situé à mi-chemin, le Grand
Portage près de la rive septentrionale du lac Supérieur. Une flottille se
composait de plusieurs brigades. Chaque brigades étaient composé
d'une trentaine de grand canot d'écorce de 12 mètres de longueur,
hébergeant dix voyageurs comme membre d’équipage, et lourdement
chargé de marchandise afin de commencer une nouvelle année de traite.
Les gens du nord apportaient des fourrures et repartaient avec de la
marchandise de traite. Ceux du sud apportait cette traite et revenait à
Montréal avec les précieuses pelleteries qui seraient expédié en Europe
et en Angleterre. A cette époque, le plus gros marché pour la fourrure
était celui du chapeau et la peau la plus populaire était celle du castor.
Ce voyage de 1600 km prenait un mois et demi et se terminait d'une
manière très dure. Les voyageurs devaient partager sur une distance de

Dialogues d’Outre-tombe
264

15 km, des ballots de traite et de vivre pesant 40 kg chacun, sur une


piste rocailleuse et à travers des fonds boueux. Celui-ci posait un ballot
au creux des reins et maintenait celui-ci grâce à une sangle de cuir
appuyé sur le front afin de soulager la région lombaire en bandant les
muscles du cou, une technique qui était un héritage des indiens. Après,
on disposait un autre ballot par dessus le premier, ceci étant la charge
réglementaire. Chaque voyageur devait ainsi faire quatre voyages aller-
retour afin de s'acquitter de sa tâche. C'est cette épreuve qui avait valu à
cet endroit qui était officiellement le Fort William, le nom pleinement
justifié de Grand Portage.

Ceux qui arrivaient de la direction opposé, le nord-ouest,


arrivaient vers le début de juillet, la période de dégel étant plus tard. La
distance était un peu plus longue, mais leurs canots étant plus petit et
étroit, ils étaient donc plus maniables et plus rapide. De plus, parmi tous
les voyageurs, ceux-ci étaient réputé comme les plus endurcies et les
meilleurs pagayeurs de la Compagnie. Ces hommes du nord étaient
vêtus de peaux de daim, et avec leurs cheveux longs flottant au vent et
courant avec leurs ballots, on les confondait souvent avec les indiens.
Mieux payés que ceux de Montréal à cause de la prime d'éloignement et
de solitude, ils manifestaient leurs mépris envers ceux de la métropole.
La ration de voyage des gens du nord se composait en pemmican à base
de bison séché, de graisse animale et de baies. Ils traitaient ceux de
Montréal de mangeurs de lard, car les rations des gens de l'Est se
composaient d'un pâté de lard et de maïs.

Les derniers groupes de voyageurs arrivaient à la mi-juillet.


Ainsi, les premiers arrivés devaient passés deux semaines à ne rien
faire. Pas facile pour des rudes gaillards habitués à pagayer durement
seize heures par jour. Aussi, il était commun de voir ceux-ci s'empiffrer
de pain et de viande fraîche et aussi à boire à leur soûl d’un alcool de
mauvaise qualité. Dans le Fort il y avait une taverne que l'on appelait la
Cantine salope ou les voyageurs en manque pouvaient s'égayer et
dépenser leur paye en boisson forte avec l'aimable concours d'indiennes
Cris, Chippewas et de métis.

La dernière semaine de juillet était le grand jour du bal annuel et


du banquet donné par les propriétaires. A l'extérieur du Fort, de grands
feux étaient allumés et les voyageurs savaient qu'ils étaient temps de
mettent leurs habits du dimanche. Dans la grande salle illuminés par
des centaines de bougies, une grande table de banquet faites de

Dialogues d’Outre-tombe
265

planches contenait un repas pantagruesque composé de viandes de


bœuf, jambon fumé, poissons blancs et pommes de terre provenant du
jardins du Fort, ainsi que de mets fins comme la langue de bison et la
queue de castor. Les mets étaient apprêtés par des traiteurs venus
directement de Montréal. On servait des rasades de porto et de madère,
et d'autres puisaient à même un tonneau un punch composé de rhum et
d'alcool. Quand tous avaient bien mangé, on tassait les tables contre les
murs et la grande danse commençait. Le chef de l'endroit ouvrait le bal
par une branle d'Écosse, puis les pagayeurs prenaient possession de la
piste avec leurs sets carrés et les accompagnateurs violoneux. Les
guides indiens assistaient impassible à cette manifestation de blanc,
assit en tailleur sur le sol par dessus des nattes colorés. La danse se
terminait aux petites heures du matin, et malgré leurs gueules de bois,
les voyageurs de la Compagnie entreprenaient la nouvelle saison dès le
petit matin.

Malgré la rudesse de ce travail, les voyageurs craignaient plus la


monotonie du voyage que la difficulté de celui-ci. Toutes les occasions
étant bonnes pour se divertir à quelques jours du Grand Portage, le
courant des rivières s'inversait alors vers le nord et ceci était une
occasion favorable pour se divertir. Les nouveaux étaient initié en étant
aspergé avec une branche de thuya trempés dans l'eau coulant vers le
nord, puis, un tonneau de rhum était ouvert afin d'accompagner les
chants et les danses en solitaire. Ceux qui traversaient le grand lac
Winnipeg qui est presque une mer intérieure lançaient des défis aux
autres équipages afin de tromper leur ennui. Les brigades de canots se
mettaient en ligne et lançant le cri de guerre des indiens, la course
débutait; la cadence du ramage s'élevant alors jusqu'à soixante coups de
pagaies à la minutes. A une occasion, il se rappelait une course entre
deux brigades du Nord-Ouest qui avait duré deux jours et deux nuits
sans interruption. La course s'était terminée par une nulle due à
l'épuisement des deux équipages.

Encore perdu dans ses pensées, il se rappela l'histoire étrange


qu'un raconteur avait conté au Fort William à propos d'un americano-
canadien nommé Jean Tanner. Celui-ci avait neuf ans lorsqu'il fut
enlevé par des indiens Shawnees. Dans la région des Grands Lacs, il fut
adopté par une matrone, Net-no-kwa de la tribu des Outaouais. A l'âge
de vingt ans, devenus un guerrier et un chasseur émérite, il fut nommé
chef de sa tribu. Comme tous les indiens de cette époque, il chassait et
servait de guide pour les blancs. Pendant la guerre entre la Compagnie

Dialogues d’Outre-tombe
266

du Nord-Ouest et celle de la compagnie de la baie d'Hudson, il


s'identifia tellement à ceux-ci qu'il abandonna sa tribu. Malgré son bon
vouloir, il fut incapable de s'intégrer à ceux-ci et se retrouva finalement
rejeté par les deux peuples. Désespéré, il raconta son histoire à un
médecin de Sault-Saint-Marie qui en publia le récit. Dans ce livre, on
découvre que sa tribu menait une vie misérable, divisé entre la faim, la
maladie et l'alcoolisme. Toujours en quête de gibier, ceux-ci pouvaient
passer plusieurs jours sans manger. Les beuveries duraient des jours
entiers, couchés près du feu, et le suicide n'était pas une chose rare chez
ceux-ci. Pendant une période de beuverie, sa mère adoptive Net-no-kwa
vendit 120 peaux de castors, quelques peaux de bisons bien
apprêtés et d'autres articles de
confection indienne pour trois tonnelets de rhum. Le fruit de tant de
labeur s'était évanoui dans les effluves de l'alcool. Il n'est pas étonnant
qu'aux réveils, ceux-ci songeaient aux suicides. Lors de la signature du
traité de la Grande Paix de Montréal en 1701, Jean Tanner avait servi
d'interprète. Le récit de Jean Tanner sombra dans l'oublie comme sa
tribu et celui-ci très découragé, déclina de jour en jour. Par un beau
matin d'automne, celui-ci disparut en forêt et on ne le revit jamais plus.

Il trouvait cette situation déplorable car les indiens étaient ceux-


là même qui avaient permis le développement de la traite des fourrures
dans ce grand pays, le Canada. Aussi, en plus de la fourniture première
de ce commerce très lucratif, les indiens fournissaient aux blancs
d'autres produit de première nécessité comme le maïs, le riz sauvage, du
pemmican, du sucre d'érable, des mocassins et des canots. Ils guidaient
ceux-ci à travers les routes de l'eau incluant des centaines de rivières,
leurs montraient comment pêcher en hiver et circuler dans la neige et le
froid avec des raquettes et des traîneaux tirés par des chiens. Les
voyageurs appréciaient tellement les chiens de tire qu'ils avaient
fabriqués pour eux des petites bottes afin de protéger leurs pattes
lorsqu'ils traversaient des étendues de glace tranchante. Les chiens
aimaient tellement cette innovation qu'ils se couchaient sur le dos en
gémissant et en remuant les pattes afin de faire comprendre qu'ils
voulaient qu'on les leur mît.

Cependant, l'article qui était le plus apprécié des blancs fut les
filles des indiens. Il était de tradition dans ce grand nord, que les pères
de famille indien vendent leur fille, souvent âgée de douze à quatorze
ans seulement, pour quelques bonnes couvertures chaudes. Les
voyageurs francophones ne ressentaient aucun scrupule à acquérir ainsi

Dialogues d’Outre-tombe
267

une épouse afin de rendre plus supportable la solitude de l'hiver boréal.


Celle-ci apprenait très tôt à faire la cuisine, à raccommoder, à tanner le
cuir et à faire des vêtements chauds pour l'hiver. La femme indienne
était de constitution robuste et très forte comparé aux femmes du
continent. Elles dépeçaient le gibier et courbait des baguettes d'osier
afin de tendre les peaux humides pour les faire sécher. Elles tressaient
les lanières de cuir servant de base d'appui pour les fameuses raquettes
indiennes. Elles ramassaient le bois à brûler et récoltaient les écorces
de bouleaux afin de les coudre ensembles pour ensuite les coller sur la
carcasse des canots. En plus d'enseigner la langue indienne à son
homme, elle s'occupait à lui donner une belle progéniture, tout ceci
pour une modique somme d'achat.

Les traiteurs des Forts négociaient avec les chefs indien pour
l'achat de ses filles, car celle-ci apportaient en plus les relations de son
père et les particularités de sa tribu. Ils en coûtaient généralement un ou
deux chevaux pour le prix d'une pareille cession. Ces alliances
consolidait les relations avec la tribu de l'endroit et empêchait que toute
guerre se déclare entre ceux-ci. Après plusieurs années passés
ensembles, les voyageurs découvraient avec étonnement qu'ils ne
pouvaient plus se passer de leurs épouses et de leurs enfants. Dans
plusieurs provinces de l'ouest canadien, ceux-ci seront à la base même
du futur peuple canadien, aventurier et coureur des bois. Les relations
entre indiens et traiteurs étaient dépourvues de tout antagonisme, étant
fondé avant tout sur l'intérêt mutuel, et malgré quelques excès de part et
d'autres, elles épargnèrent à l'ouest canadien les guerres qui décimèrent
le voisin américain et firent des milliers de victimes chez les Peaux-
Rouges. Au fil des générations entre voyageurs français, trappeurs
indiens et traiteurs écossais, les relations amicales firent que leurs
descendances et leurs coutumes s'interpénétrèrent et fusionnèrent pour
le bien de tous les canadiens.

Un sursaut du canot dû à une houle en colère le fit sortir de sa


torpeur méditative. Bandant tous ses muscles, il pagaya vigoureusement
afin de reprendre le contrôle du canot lors d'un passage plus étroit,
agrémenté de rapide, mais pas très dangereux, juste de quoi le garder
conscient hors du sentier de la rêvasserie. Passé celui-ci, il se mit à
chanter:

Le six août, l'année dernière,


à Grand Portage, je me suis engagé,

Dialogues d’Outre-tombe
268

Les milieux (pagayeurs) entonnèrent en criant

à Grand Portage, je me suis engagé

celui-ci reprit:

Pour y faire un grand voyage,


au pays des Nor'Ouesteurs,

au pays des Nor'Ouesteurs.

parmi tous les sauvages.


Ah, que l'hiver est long,

ah que l'hiver est long,

Que ce temps est ennuyant,


Canadien errant, je me suis en-aller,

Canadien errant, je me suis en-aller,

dans des pays étrangers,

dans des pays étrangers, Ohé, Ohé,

Ohé, Ohé, comme la vie du voyageur est belle

Ohé, Ohé, comme la vie du voyageur est belle,

Je m'y suis engagé

Je m'y suis engagé,

Ohé, Ohé

Ohé, Ohé.

Si tu vois mon pays,

Si tu vois mon pays,

Dialogues d’Outre-tombe
269

va dire à mes amis,

va dire à mes amis,

que je me souviens d'eux,

que je me souviens d'eux, Ohé, Ohé,

Ohé, Ohé.

Après un dernier cri de guerre indien, les chanteurs se turent et


le calme reprit ses droits de cités sur la rivière solitaire et tranquille.
Voilà bientôt seize heures qu'ils pagayaient, ils étaient maintenant
temps de préparer le campement pour la nuit. Au détour d'un
escarpement rocheux, dénué de toute végétation, ils virent une petite
plage sauvage et le chef du convoi fit signe d'aborder. Une fois
débarqué, les voyageurs retournèrent les canots et s'en firent un abri
pour passer la nuit. Pendant que le marmiton, nom donné au cuisinier,
préparait le dernier repas avant le coucher, les autres firent un grand feu
afin de faire fondre des boules de résine de sapins servant à calfeutrer
les coutures endommagées du canot. Parfois, ce stratagème devait se
passer plusieurs fois dans une seule journée qui avait été trop rude sur
l'écorce du canot, généralement lors du passage d'un rapide tortueux.
Après avoir bien festoyé, ils prirent le temps de fumer une petite pipe
en terre cuite, bourrée de tabac noir avant d'aller au lit sous le grand
canot d'écorce.

Il rêva qu'il avait contourné plus d'une centaine de rapide et qu'il


entreprenait le portage de Methye, long d'une vingtaine de kilomètres et
qu'après une descente escarpé de 200 mètres, il remettait les canots à
l'eau, dans la rivière à l'Eau-Claire. Celle-ci l'amenait à la rivière
Athabasca qui le conduisait après une randonnée facile de 400 km au
poste tant choyé des Nor'Ouesters, le fort Chipewyan.

Là, il reçut un accueil choyé en retrouvant ses amis, en


s'embrassant et en faisant la distributions des petits cadeaux ramenés du
Grand Portage. Le jour même il y avait banquet et bal. Même si on était
plus à l'étroit, celui-ci était aussi animé que celui du Grand Portage. Le
lendemain, il vit les trappeurs indiens arriver de partout. Ceux-ci les
saluaient à quelques mètres de la porte fortifiée en tirant plusieurs

Dialogues d’Outre-tombe
270

salves de fusils en l'air et en poussant de grands cris de joie. A l'entrée


du magasin, ils déposaient leurs armes et on leur donnait alors, à boire
et à fumer. Après avoir fumé le calumet de la paix et de la fraternité,
ceux-ci commentait alors les nouvelles de la région et ce qui s'était
passé durant leurs absences. A mesure que les indiens buvaient du
rhum, ceux-ci perdaient peu à peu leurs taciturnités naturelles dans un
brouhaha général. Lorsque les squaws (femme indienne) avaient finie
de construire les grandes huttes couvertes de branches de pins et de
sapins, toute la troupe s'allongeaient autour du feu et buvait pendant
vingt quatre heures d'affilés. Le lendemain, malgré la beuverie de la
veille et de ses effluves latentes, ils s’échangeaient le wanpones
(offrande scellant une entente entre blanc et indien) et l'on discutait de
traite.

Le chasseur indien recevait à crédit un fusil, de la poudre, des


balles, un piège à castor, une couverture chaude et divers articles qu'il
devait rembourser par des peaux, l'argent étant inconnu dans ce
commerce. Deux peaux pour les petits articles, six pour une couverture
et quatorze pour un fusil; un tonnelet d'alcool de 35 litres valait 30
peaux. Celui-ci était un alcool à 900 mélangé à une quantité d'eau afin
d'en réduire la force, plus ou moins selon la tribu qui en faisait
l'acquisition, et on lui donnait le nom de "rhum pied-noir".

Il sentit qu'on lui brassait l'épaule et il s'éveilla. Il faisait encore


nuit et ses compagnons se préparaient pour un nouveau départ. Ils
prendraient leurs petits déjeuners lorsqu'il ferait jour et que le soleil
serait au-dessus des arbres. On appelait cet arrêt une "pipe" car c'était le
temps que durait cette pause.

Encore très loin du fort Chipewyan, ils se trouvaient encore sur


la rivière Pigeon, pagayant vers l'ouest. Il avait encore des dizaines de
lacs à traverser en direction du nord et encore plus de portage à faire.
Ses rêves n'avaient nullement abrégés la durée de ce grand voyage.
Continuant en direction nord-ouest, la rivière devint si étroite que les
voyageurs ne pouvaient plus avancer à la pagaie contre le courant trop
fort. Alors, ceux-ci se mirent debout et poussèrent le canot grâce à des
grandes perches de bois à bout ferré. Plus loin, ils sautèrent sur la rives
et tirèrent le canot avec des cordelles, certains tenant le canot éloigné de
la rive et de ses rochers acérés avec les grandes perches de bois.
Lorsqu'il n'y avait plus rien à faire, on retirait le canot de l'eau et l'on se
préparait pour un portage. Les milieux s'occupaient de transporter les

Dialogues d’Outre-tombe
271

ballots et le derrière et le devant comme lui-même, de transporter le


canot sur leurs épaules. Ce portage était le seizième qu'ils avaient fait
depuis leur départ de Grand Portage. Ils en restaient encore 64 avant
d'arriver à fort Chipewyan.

Passé cet obstacle, la rivière calme s'élargissait énormément et il


savait qu'il pourrait pagayer jusqu'au lever du soleil au-dessus des
arbres avant de rencontrer un autre portage suite à des rapides
tumultueux. Les voyageurs augmentèrent la cadence à 45 coups de
pagaie par minute afin de gagner du temps pour avoir une "pipe" un peu
plus longue pour se reposer. Suite à l’orage de la journée précédente,
des arbres morts s'étaient écroulés sur la piste du dernier portage et les
avaient retardés quelques peu. Bientôt ils furent en vue du rapide et
décidèrent d'accoster pour le petit déjeuner. Lors du repas, la discussion
s'envenima sur la nécessité d'affronter le rapide afin de gagner du
temps. Ceci était formellement interdit par la compagnie mais il était de
notoriété publique que les voyageurs désobéissaient allègrement aux
traiteurs quand celui-ci ne faisait pas partie de l'expédition. La moitié
des hommes étaient pour la désobéissance civile alors que l'autre
voulait respecter les ordres du grand patron. On tira à la courte paille
afin de solutionner le problème. Ceux en faveur d'affronter les rapides
l'emportèrent.

Après avoir prit soin de bien amarrer les ballots et d'équilibrer le


poids entre ceux-ci pour une meilleure portance il monta à l'avant et les
autres hommes poussèrent le canot à l'eau. L'été avait été très chaud et
le cour d'eau était beaucoup moins élevée que d'habitude. Dès le début
du rapide, il s'aperçut de son erreur en découvrant des dizaines de
rochers qu'il n'avait jamais vue et qu'il devait esquiver avec sa grande
rame. Il ne pouvait même pas prévenir ses compagnons étant trop
occupé à se concentrer sur les écueils inconnus.

 A quoi bon les avertir qu'il se dit! De toute façon, il était trop tard
pour reculer.
Il continua à pagayer furieusement, la sueur coulant sur son
front malgré la buée occasionnée par les rapides. Parfois, une goutte de
sueur s'immisçait entre la commissure de ses lèvres et il en savourait le
goût amer et salé, celui du courage et de la témérité des voyageurs qu'il
se dit intérieurement.

Dialogues d’Outre-tombe
272

A mi-chemin du rapide, il risqua un regard vers l'arrière et vit


les autres canots qui s'étaient élancés lutter vigoureusement pour leur
survie. Les milieux pagayaient rageusement afin de maintenir l'élan du
canot, tandis que lui-même et le derrière jouaient adroitement afin
d'éviter les rochers menaçants qui les environnaient de toutes parts.

Cet instant d'inattention lui fut fatal. Alors qu'il ramenait son
regard vers l'avant, il vit ce rocher immergé qu'il n'avait jamais vue,
immense et en forme d'un tranchant de tomahawk, apparaître
subitement devant lui et couvrir presque la moitié de la largeur de la
rivière. Dans une fraction de seconde, il espéra que ceux derrière lui le
verrait car il savait bien que c'en était fini de lui. Aucune technique de
canotage ne pouvait éviter à la dernière minute un obstacle aussi grand.
Il crispa tout ses muscles en attente du choc funeste et criant par dessus
le bruit des flots, Sainte mère de Dieu, s'en est finit de nous. Le grand
canot de cèdre escalada puis, pendant quelques secondes, s'immobilisa
au-dessus de l'obstacle, avant de se fracasser en son milieu et de se
briser sur les autres rochers. Tous les téméraires voyageurs furent
aspirés avec les restants du canot dans les remous échelonnés le long du
rapide le plus dangereux des rivières du nord. Les canots en arrières
ayant vu ce qui s'était passé longèrent immédiatement la rive afin
d'éviter cet écueil et en furent quitte pour une bonne peur. Ne retrouvant
pas les cadavres de leurs compagnons, ils sculptèrent des croix de bois
à leurs noms et les plantèrent sur la rive, près de ce dangereux récif.
Telle était la coutume en ces temps éloignés.

Ayant été prit par surprise, il n'eut pas le temps de réagir et fut
immédiatement engloutie par les flots, ses lourds vêtements et ses
bottes l'empêchant de lutter dans cet enfer glacial. Il remarqua les
petites bulles qui éclataient devant ses yeux et qui provenaient de son
air vital venant de ses poumons. C'était sa vie qui s'en allait, mais
curieusement, il n'était pas paniqué. Semblable à un trou noir, il s'était
englouti en lui-même, absorbant sa luminosité vers ce centre
gravitationnel situé dans le néant. La dernière image qu'il vit dans sa
conscience mémorielle était le dessin qu'avait fait de lui, un artiste de
passage à Grand Portage. Celui-ci l'avait montré sur une crête rocheuse
avec un indien qui lui indiquait la direction de l’ouest.

A cet instant précis, la prise de conscience se fit instantanément


en lui-même. Il devint l'observateur qui observe celui qui est observé et
cette observation l'amena à comprendre que tout ceci était irréel. Ce

Dialogues d’Outre-tombe
273

qu'il avait vécu, c'était le panorama de ses vies passées qu'il voyait tel
un spectateur regardant un film ou une pièce de théâtre. Pendant des
milliers d'années, il s'était prit à être lui-même un acteur dans le feu de
l'action; d'autres fois, il assistait à ceci en tant que spectateur et à d'autre
occasion, il s'était presque éclipsé en prenant le rôle de celui qui fait
l'entretien ménager du théâtre. Comme il s'était berné lui-même durant
tout ce temps se disa-t-il! Jamais il ne s'était posé la question de
l'existence réelle de tout ceci et du mirage de ses centaines de vies
passées. Toutes ces vies qu'il pensait avoir vécu n'était en réalité qu'une
projection de sa pensée, tentant de lui faire croire que ceci était la
réalité. Cette projection n'était qu'une autre création de son esprit afin
de le convaincre de son existence propre, de se rassurer qu'il n'était pas
seul avec lui-même. Pendant tout ce temps, des milliers d'années et des
centaines d'incarnations plus tard, il s'était menti à lui-même afin de ne
pas constater que son existence n'était qu'un leurre.

Maintenant, il savait! Il comprenait que sa pensée était à la base


de toutes réalités et que son énergie était plus puissante que tout
l'univers. Les dernières découvertes scientifiques n'avaient-elles pas
prouvées hors de tout doute que l'univers était infini dans l'espace et
dans le temps, mais que sa courbe était aussi l'expression de cette réalité
provisoire.

Semblable à une longue nuit de sommeil, il s'éveillait lentement


à cette nouvelle réalité et l'expansion de son esprit semblait englober
tout l'univers. Telle une huile précieuse enfermée pendant des centaines
d'années dans un vase avant que celui-ci n'éclate en des dizaines de
morceaux éparses, il se sentait maintenant libéré; aucune agitation
mentale désordonnée de sa pensée et de ses émotions ne viendrait plus
jamais troubler cette paix et cette conscience claire et primordiale, vide
et nue comme un ciel sans nuage; qu’il se dit!

L'esprit de l'homme est semblable à un vase en terre cuite, dont


le contenu est son esprit mélangé aux différents états de conscience
appelé dans l'univers mondain, la personnalité. Le contenant est le
corps qui maintient la cohésion de ce contenu que les bouddhistes
appellent, des agrégats. Lorsque ce vase se brise en mille morceaux, le
contenu s'écoule sur le sol et est réabsorbé par la terre qui représente la
conscience universelle, manifestation du Tout Unique. Alors, l'essence

Dialogues d’Outre-tombe
274

de ce contenu, l'esprit, s'évapore dans l'air, retrouvant là sa vraie


nature. Si celui-ci ne reconnaît pas l'air et la lumière, comme étant sa
vrai demeure, il se fait capturer de nouveau par les nuages karmiques
qui le retransformera par condensation, en fine gouttelette de pluie qui
retournera au sol d'une nouvelle renaissance, dans un nouveau vase qui
deviendra une fois de plus, les murs de sa nouvelle geôle. Voilà la vraie
condition de l'homme actuel. Condition que généralement il ignore
jusqu'à ce qu'il s'éveille. C'était bien ce qui lui était arrivé. Maintenant,
il en était convaincu.

La luminosité fondamentale

Il avait vu tant de choses dans toutes ses vies, que, tenter de les
décrire étaient une chose impensable. Il avait vu tant de gens de toutes
races et d’âges différentes mourir. Il avait vu tant de personne s'élever à
un rang élevé et d'autres se rabaisser presque au rang de l'animal
sauvage. Il avait vu tant de guerres, de fléaux, et de tragédies humaines
partout dans le monde qu'il lui arrivait parfois de douter de
l'intelligence du destin.

Pourtant, il savait maintenant que tous ces changements


n'avaient pas plus de réalité qu'un rêve, et s’il regardait au fond des
choses, il comprenait qu'il n'existait rien qui soit permanent et durable
dans tout l'univers.

Il savait que ceux qui ressentent de l'angoisse et de la peur


devant la mort, n'avaient pas réalisé cette vérité immortelle de
l'impermanence de toute vie. La peur du changement était une chose
viscérale chez la plupart des êtres humains. Même si la plupart des
nations croient en une chose qui n'est pas la réalité, pourtant elle
continue depuis des millénaires à construire des fondations illusoires
sur lesquels elles bâtissent leurs empires. A ses yeux, la société
humaine pense que le changement est synonyme de perte et de
souffrance; c'est pourquoi elle s'obstine à croire que la permanence lui
procurera la sécurité, même si elle est continuellement confrontée et
contredite par la mort qui l'assiège de toute part. La mort est un fait
inéluctable de la vie et elle le demeurera toujours, quoi que les hommes
ou les nations en pensent.

 Tu me demande ce qui survit à la mort?

Dialogues d’Outre-tombe
275

L'univers en entier est un bouillonnement de vie et de mort qui


se manifeste perpétuellement. Le monde subatomique est aussi une
danse sans fin de création et de destruction, de matière devenant
énergie et d'énergie devenant matière. Tel des éclairs furtifs, des
mondes transitoires apparaissent et disparaissent dans un temps irréel et
dans un espace utopique. Les feuilles des arbres, les saisons, la lumière
du jour et de la nuit, la température, l'eau des rivières et les glaces des
océans, les personnes que vous croisez dans la rue, les cellules de ton
corps, les neurones de ton cerveau qui se détériore, les expressions
faciales différentes selon tes humeurs et tes émotions, tout cela change
continuellement sans que tu n'aie aucun effort à faire. Tu te rappelle tes
amis d'enfance, les lieux où tu as grandi, et toutes tes actions passées
comme si cela avait été des images provenant d'un rêve. Rien dans ton
existence n'est durable ou stable. Tes pensées et tes émotions étant
imprévisibles, que vas-tu penser dans un instant? Rappelle-toi qu'a
chaque instant tu es entrain de mourir ainsi que toute personne et toute
chose que tu connais! Dans tout ce ballet éphémère, seul l'instant
présent t'appartient, aussi fais en bon usage et traite tous les êtres quels
qu'il soit, avec compassion et générosité.

Ce qui survit à la mort d'un être humain, c'est ce qui lui est le
plus précieux. Sa bonté fondamentale et sa compassion naturelle. La vie
entière de celui-ci est un enseignement qui lui permet de découvrir cette
puissante bonté et un entraînement visant à lui permettre de la réaliser
en lui-même. Chaque fois que la vie te donne une leçon
d'impermanence, elle te rappelle en même temps cette grande vérité. Si
tu utilise correctement les obstacles et les difficultés de la vie afin
d'acquérir cette richesse humaine, ta vie sera une source inépuisable de
bénédictions et d'accumulation de mérites pouvant se changer en force
afin d'aider avec plus d'efficacité tes semblables.

Les Bouddhas montrent le chemin qu'ils ont parcourus afin


d'acquérir le salut par leurs efforts et leur propre volonté, sans aucune
aide divine ou céleste autre que leur foi en eux-mêmes. C'est pourquoi,
par cette démonstration, le bouddhisme se démarque de toutes autres
religions et s'affirme avant tout comme un enseignement pratique du
contrôle mental humain, pouvant être appliqué directement au quotidien
afin de se libérer de sa condition d'esclavage dans la roue des
renaissances. Le premier illuminé qui fut libéré de sa condition
d'esclave et qui montra par la suite la voie, le Bouddha Historique à

Dialogues d’Outre-tombe
276

affirmé lors d'un enseignement publique que "nous sommes tous ce que
nous avons pensé, et nous serons tous ce que nous pensons
actuellement".

L'homme doit lui même éliminer les murs de sa captivité et


enfin admettre que ses limites physiques, mentales et spirituelles sont
celles-là même qu'il s'est fixé. Cette reconnaissance est la clé qui mène
à sa liberté et la première marche vers le Nirvặna libérateur. La plus
grande victoire qu'un homme puisse prétendre est celle d'avoir vaincu
son propre Moi destructeur. Les yeux des profanes ne voient que le
transitoire, l'irréel, le sans-valeur tel l'or et l'argent. Les yeux du
véritable pèlerin voit le réel, le précieux, le permanent et le supra-
mondain, car il perçoit tout à travers sa propre vision intérieure.

Malgré ses succès nombreux en science, en art, en architecture,


en médecine, en politique, en astronomie et en physique, la société
d'aujourd'hui à construit la charpente de sa civilisation sur quatre piliers
branlants: son défaitisme, sa désillusion, sa décadence sociale et son
découragement sans espoir. Elle n'a pas su vaincre ses peurs ancestrales
et surmonter les tares du désir effréné, de l'ambition démesurée et de
l'avidité de tous ses membres. L'homme moderne s'est enchaîné lui-
même à l'éphémère et au mirage mondain, c'est pourquoi, plus que
toute autre époque, la souffrance est si largement répandue sur la
surface de la Terre.

 Tu me demande encore si tu survivras à la mort?

Pour répondre à ton interrogation, sache qu'il n'existe rien


comme une âme ou un soi qui survivrait au grand passage. Il n'existe
aucune substance ni entité permanent qui survit en l'homme.

Cependant, rappelle-toi que ce que tu nomme la vie, est un


assemblage disparate de combinaisons d'énergies physiques et mentales
qui se modifie continuellement, naissant et mourant dans un
mouvement sans fin, celui-ci n'étant jamais identiques pendant deux
instants consécutifs. Pendant la durée de toute ta vie, tu nais et tu
meures à chaque instant, pourtant tu continue d'exister sans qu'il y ait
une substance permanente immuable telle qu'une âme. Lorsque ton
corps physique ne sera plus, tes énergies continueront malgré tout
d'exister en prenant une autre forme corporelle lors d'une renaissance.
Les énergies mentales d'un être sont douées du pouvoir de prendre une

Dialogues d’Outre-tombe
277

autre forme, qui ne sera pas obligatoirement humaine, et de croître à sa


maturité avant de dépérir jusqu'à un nouveau cycle. Comme aucune
substance permanente n'existe, rien ne transmigre d'une vie à l'autre. Ce
courant de conscience qui continu d'une vie à l'autre change à chaque
instant et n'est rien de plus qu'un mouvement. C'est comme un cours
d'eau qui s'écoule; l'eau du matin n'est pas la même que celle du midi, et
celle de la nuit aussi. Cependant, cela demeure un cour d'eau qui reste
assez longtemps au même endroit, dans le même lit de rivière. Si tu lui
donne un nom, celui-ci demeure mais ne veut pas dire que c'est toujours
la même eau qui y circule. Cette rivière est là, elle à l'air d'exister,
cependant, dans le fond, elle n'est rien d'autre qu'un mirage.

Un enfant né, il grandit et va à l'école. A l'âge adulte il se marie


puis à des enfants. Dans sa vieillesse, il meurt seul et abandonné de
tous. Si tu regarde les photos de tous ces clichés de vie, tu verras des
personnes bien différentes, cependant ceux-ci ne sont pas des autres
personnes. Seul le mouvement est permanent.

Lorsqu'un homme meurt et qu'il renaît dans une autre contrée, il


n'est ni la même personne ni une autre entité. Il est une continuité dans
une série de vie toutes différentes les unes des autres. La différence
entre ta mort et ta renaissance, n'est qu'un instant dans ta pensée. Ta
dernière pensée dans ta dernière vie conditionnera le premier
mouvement dans ta vie suivante. Celle-ci ne sera en fait que la même
continuité de la même série. Tant que tu auras soif d'être, tu continueras
de renaître dans le Samsâra et le cycle de ta continuité se poursuivra
jusqu'à ta propre délivrance lorsque tu t’éveilleras et que tu chemineras
courageusement vers le Nirvâna. Là est la véritable mission de tous être
sur Terre. Cependant, celui-ci ne sera jamais complètement libre tant
qu'il n'aura pas aidé ses semblables à atteindre la même condition de
liberté.

L'homme possède en lui-même la nature de se manifester et


d'apparaître, mais il possède aussi le germe de sa propre destruction
afin de disparaître. Les agrégats dont il est constitué ont tous ce
pouvoir, cette nature de la cessation.

Le corps de l'homme est construit sur une charpente possédant


les cinq agrégats suivants: celui de la terre apportant la solidité de la
matière, celui de l'eau apportant la fluidité des sensations, celui du feu
apportant la chaleur des perceptions, celui de l'air apportant le

Dialogues d’Outre-tombe
278

mouvement des formations mentales et enfin celui de l'éther lui


apportant la conscience de l'esprit.

L'homme se divise donc en cinq parties bien distinctes; celui de


la matière, celui des sensations, celui des perceptions, celui des
formations mentales et celui de la conscience, chacune ayant leur
division respectives et leurs états de conscience propre:

La matière possède la conscience de l'œil pour les formes


visibles, celle de l'oreille pour les sons, celle du nez pour les odeurs,
celle de la langue pour les saveurs et celle du corps pour les choses
tangibles. Ceux-ci ne produisent pas d’effets karmiques.

Les sensations plaisantes, déplaisantes ou neutres, sont produites


par les sens et viennent de l'extérieur; œil, oreille, nez, langue, corps, et
objet mental venant du monde des idées. Ceux-ci ne produisent pas
d'effets karmiques.

Les perceptions sont de six sortes en rapport avec les six


facultés intérieures et les six objets extérieurs. Ceux-ci ne produisent
pas d’effets karmiques.

Les formations mentales sont au nombre de 52. Elles sont tous


des actes volitionels bons ou mauvais et se divise en trois groupes
distincts:
Volition karmique = la volition est une construction mentale et
une activité. Sa fonction est de diriger l'esprit dans la sphère des actions
bonnes, mauvaises ou neutres. Ayant voulu ou ayant agit au moyen du
corps, de la parole ou de l'organe mentale, celui-ci produit des effets
karmiques conséquents à ceux-ci.
Formes de volition = six formes en rapport avec six facultés
intérieures et ses six objets correspondants dans le monde extérieur.
Action volitionnelle = l'attention, la volonté, la détermination, la
confiance, la concentration, la sagesse, l'énergie, le désir, la répulsion,
la haine, l'ignorance, la vanité, l'idée du soi. Ceux-ci produisent des
effets karmiques.

La conscience = celle-ci possède six formes en relation avec six


facultés extérieures (œil, oreille, nez...) qui a pour objet un phénomène
correspondant (forme, son, odeur, saveur, choses tangible, objet
mentaux). La conscience n'est pas un esprit par opposition à la matière.

Dialogues d’Outre-tombe
279

Elle ne reconnaît pas un objet; elle est seulement un acte d'attention à la


présence d'un objet. Exemple: bleu (conscience visuelle). La perception
reconnaît que c'est du bleue (conscience de la reconnaissance).

Le tronc de l'existence humaine à besoin de quatre racines afin


de perpétuer la continuation des êtres. Celle-ci sont: la nourriture
matérielle, le contact des organes des sens, la conscience, la volition
mentale de vouloir vivre, d'exister de nouveau et de devenir de plus en
plus. On a surnommé cet état, "la soif d'être". Les trois manifestations
de cette "soif" sont: la volition, la volition mentale, et le karma. Tous
manifeste le même sens, c'est-à-dire le désir, la volonté d'être et
d'exister. Ces quatre racines réunis en une, sont la cause première de
l'apparition de la souffrance, et ce désir se retrouve directement dans
l'agrégat des formations mentales constituant l'homme.

Les effets karmiques d'une action découlant d'une volition


mentale peuvent continuer à agir même dans la vie suivante. L'homme
n'est donc qu'une combinaison de forces et d'énergies différentes réunis
en un tout qui donne naissance alors à une identité illusoire appelé
"Ego" ou "Soi" d'une personne. La mort physique occasionne le
démantèlement de cet amalgame d'agrégat disparate et changeant,
cependant la force de cette "soif" continue d'exister et survie à ce
décès. Cette force du devenir est l'une des plus puissante force de
l'univers, qui perpétue la vie et l'existence du monde entier, de même
que le prolongement de la souffrance humaine dans le Samsâra, en se
réincarnant continuellement dans un nouveaux corps d'existence.

Tout à coup, il réalisa qu'il était en dialogue avec l'intangible, ce


nulle-part qui devait sûrement être lui-même, sa propre conscience qui
devait remonter à des millions d'années et avait vécu des milliers
d'existences différentes. La mémoire de toutes ses vies devait avoir
acquis cette connaissance et toute cette sagesse!

Comme pour confirmer son appréhension, la voie mystérieuse


se tut et il resta prostré dans le silence le plus complet.

...

Pendant combien de temps dura cette inaction et ce grand


silence? Il ne pourrait le dire, le temps ayant perdu toute sa raison

Dialogues d’Outre-tombe
280

d'être. D'ailleurs, comment se faisait-il qu'il se posait cette question?


Étrange!

Ainsi, il n'était plus qu'une coquille vide. La vie avait quitté son
corps puis celui-ci s'était dissolu. Il n'avait éprouvé aucun regret
lorsqu'il avait vu celui-ci s'évanouir en fumée crématoire. Sa vie avait
été tellement malheureuse. Comment pouvait-il en éprouver des
regrets?

Puis, tous les aspects négatifs de son esprit subtil avaient aussi
fondu comme neige au soleil. Les poisons du désir, de la colère et de
l'ignorance avaient retourné dans le néant de la vacuité. Alors, s'était
élevé la nature primordiale de son esprit, semblable à un ciel sans
nuages. Il avait été soulagé d'un grand poids et il se sentait léger comme
l'air, et même encore plus. Tout ce qui voilait son esprit d'éveil s'était
évanoui. Comme le lever du soleil au petit matin, un grand amour
indescriptible, une grande compassion pour tous les êtres s'étaient
élevée dans l'horizon de sa nouvelle conscience claire et pure.

C'est à cet instant précis que l'aube de sa Luminosité


Fondamentale s'était élevée devant lui. Cette première expérience de la
claire lumière était le rayonnement naturel de la sagesse de son esprit
qui manifestait ainsi sa simplicité toute nue et l'immensité immaculée
de sa profondeur. Sa conscience elle-même s'était dissoute dans l'espace
de vérité qui embrassait tout. La nature de toute chose s'ouvrit à son
regard, vide et nu comme le ciel. Dénué de circonférence ou de centre,
sa Nature primordiale, pure et sans voile, rayonnante et intelligente
n'avait jamais été souillée par toutes ces vies et morts, ou par ces
migrations dans les mondes du désir, de la forme ou du sans forme.
Tout cela il le sût sans que personne ne le lui révèle.

Dès qu'il avait perdu la protection de son corps physique et le


soutien du monde matériel, les énergies du Bardo était devenus une
accablante réalité objective. Celle-ci semblait occuper tout le monde
extérieur qui l'environnait. Aussitôt qu'il avait fait l'erreur de voir ses
visions comme extérieure à lui-même, il réagissait à la peur ou aux
autres émotions négatives, et ceci le menait vers une illusion encore
plus grande. Toutes ces expériences qui s’élevaient dans le Bardo
étaient le rayonnement naturel de son esprit inventif et créateur. Ces
apparitions fugaces étaient l'énergie de sagesse de son propre esprit qui
manifestait ainsi des expériences de non-dualité, ou l'espace et le temps

Dialogues d’Outre-tombe
281

était transcendé. Toutes ces visions étaient donc son propre esprit qui se
manifestait à lui-même, tentant ainsi de s'arracher du carcan
Samsârique.

S'il n'est pas capable de reconnaître son propre esprit dans toutes
ces manifestations de l'entre-deux, ou s'il est incapable de supporter ces
visions aussi éblouissante que le soleil, alors ses réactions instinctives
de peur s'élèveront et l'attirera immanquablement vers une renaissance
dans un des six mondes. Ses habitudes, ses anciens réflexes et son
conditionnement passé se raccroche à la saisie dualiste et celle-ci ayant
la fonction d'ancrer, elle le maintiendra dans l'univers illusoire du
Samsâra. La base de l'esprit ordinaire est obscurcie par les tendances
karmiques héritées de l'ignorance et des habitudes acquises pendant
plusieurs vies. Sans une pratique spirituelle, il est très difficile
d'échapper à ce que nous sommes réellement et à ce que nous avons été.
Même si la mort t'offre l'occasion de te libérer lorsque la claire lumière
de l'aube fondamentale s'élèvera, sache que peu de personne y
parvienne.

Tout l'espace qui l'environnait était d'un bleu azuré très profond.
Droit devant lui, l'eau du lac était une lumière blanche. La terre et les
montagnes étaient jaune ocre et le vent tourbillonnait dans des teintes
vertes tendres, se mélangeant parfois au vert émeraude. Seul le feu du
foyer gardait sa couleur terrestre, le rouge flamboyant. Sans vouloir se
poser la question, il savait le pourquoi de tout ceci qui était l'expression
naturelle des qualités mentales de son esprit.

La lumière étant le potentiel de tout, il possédait donc un corps


de lumière que les bouddhistes avaient surnommé, corps d'arc-en-ciel.
Même dans l'univers physique, il savait que la matière était un océan
d'énergie lumineuse, celle-ci n'étant que de la lumière condensée,
presque figé.

Semblable à un mirage dans le désert, tout le paysage chatoyant


était en perpétuel mouvement et se changeait aussi vite qu'un coup de
vent. Il reconnaissait tous ses paysages familiers et même des villes
qu'il avait visitées voilà très longtemps. Transparent, multicolore, sans
limite de direction ou de dimension, cette vision panoramique englobait
tout son environnement du moment, et s'éclatait dans un monde fluide
de sons harmoniques, de couleurs flamboyantes et de lumière
aveuglante.

Dialogues d’Outre-tombe
282

Aussi soudainement que ceci était apparut, tout l'espace se


dissolvait en luminosité, car il n'avait pu stabiliser cet instant glorieux,
cette manifestation rayonnante de la nature de son propre esprit.

Alors, le Bardo de la luminosité dans l'union s'éleva.

Des centaines de sphère de lumière, de couleurs et de grosseur


différente apparurent dans l'espace qui l'environnait et remplit tout
celle-ci. Comme les bulles d'air, lorsqu'il s'était noyé, celle-ci éclatèrent
dans un bref sifflement et laissèrent apparaître différents personnages.
Il reconnut différent bouddhas tenant à la main divers attributs,
éblouissant de lumière et la plupart entouré d'un halo de lumière dorée,
symbole de leur éveil. Il reconnut des bodhisattvas célèbres et d'autres
qu'il n'avait jamais vue. Il vit plusieurs déités de tailles, de forme et de
couleurs différentes.

Soudainement, une rais de lumière fine jaillit de son cœur et


s'unit aux cœurs de tous les bouddhas présent. Des petites sphères
lumineuses apparaissaient dans ces rayons, s'enroulaient autour d'eux
avant de disparaître de nouveau. Ce ballet lumineux avait quelque
chose de féerique. Aussi soudainement que les déités étaient apparues,
celle-ci se dissolvaient en lui et le rayon unifiant se résorbait en son
cœur.

Les cinq bouddhas des cinq familles apparurent avec leurs


parèdres. Ceux-ci symbolisaient les cinq agrégats de l'Ego, les cinq
sagesses fondamentales, et les cinq émotions négatives. Par après,
apparut les huit bodhisattvas des six mondes.

Il était tellement impressionné qu'il se recueilli et demanda la


bénédiction de tous les bouddhas. Alors, il vit ceux-ci élever leurs bols
d'aumônes et laisser s'écouler un mince filet d'amrita, le breuvage des
dieux. Celui-ci tomba sur le sommet de sa tête et coula fraîchement le
long de ses 72 000 canaux méridiens, purifiant ses vents et ses gouttes,
et éliminant tous son karma négatif. Dans une brève prière, il remercia
ceux-ci pour toutes les faveurs qui lui avaient été accordés.

Il était encore à se recueillir lorsqu'un formidable coup de


tonnerre jaillit et fit apparaître des éclairs gigantesques qui zébrèrent
tout l'horizon. La vision des bouddhas s'était évanouie comme par

Dialogues d’Outre-tombe
283

enchantement. Seul avait subsisté ce ciel qui devenait de plus en plus


grisonnant, accumulant des nuages menaçants qui n'arrêtaient pas de se
métamorphoser en des visages hideux et en des figures grotesque et
ricanantes.

 Était-il tombé en enfer, qu'il se demanda?

Cette formidable manifestation de mille tonnerres et de


plusieurs centaines d'éclairs vives dura plusieurs jours et vit l'apparition
de 42 déités paisibles et de 58 déités courroucées. Celles-ci
s'assemblèrent selon la structure de leur mandala, par groupe de cinq, et
cette vision fantastique hors de toute description possible emplit la
totalité de sa vision, autant intérieure qu'extérieur à lui-même. Ne
pouvant supporter une pareille vision, une peur indicible s'insinua en
lui, grandissante de jour en jour, jusqu'à ce qu'une terreur aveugle le
submerge et qu'il ne s'évanouisse.

Le Bardo de la dissolution dans l'union de la Sagesse s'éleva.

S'éveillant de ce cauchemar qu'il ne comprenait pas, il vit une


mince rais de lumière s'éjecter de son cœur et donner naissance à une
autre vision dont il distinguait les moindres détails, clair et précis. Il vit
apparaître cinq tapis de lumières resplendissantes, symbolisant les
divers aspects de la sagesse se dérouler et être survolé par cinq sphères
lumineuses de couleurs différents. Le premier qu'il vit était d'un bleu
profond, surmonté de cinq sphères chatoyantes de couleur bleu saphir.
Celui-ci représentait la Sagesse de l'espace qui embrase tout.
Le deuxième qu'il vit au-dessus du premier était de couleur
blanche semblable à de la lumière cristallisé. Cinq sphères d'une
blancheur cristalline le surmontaient. Celui-là représentait la Sagesse
semblable au miroir.
Le troisième était de couleur jaune flamboyant et les sphères
étaient de couleur dorée. Ce qu'il représentait était la Sagesse de
l'égalité.
Le quatrième était rouge et ses sphères étaient de couleur rouge
rubis. Celui-ci représentait la Sagesse du discernement.
Le dernier était vert forêt et était surmonté par une seule sphère
semblable à une plume de paon, avec toutes ses couleurs chatoyantes et
criardes. Il symbolisait la Sagesse qui accomplit tout après l'éveil d'un
bouddha. Ces cinq Sagesse étaient donc des potentiels d'éveil. Cela il le
comprenait.

Dialogues d’Outre-tombe
284

N'ayant pu stabiliser cette vision, celle-ci se résorba dans la


sphère couleur de paon avant de disparaître devant sa vision.

Dissolution de la Sagesse dans la présence spontanée.

L'immensité de cette vision est inconcevable et inexprimable.


Elle englobe le tout dans la conscience d'un esprit humain et cela ne
dure que l'instant d'un claquement de doigt, cependant pour celui qui le
vit, cet instant est presque l'éternité.

Cet état de pureté primordiale se lève comme un ciel clair et


limpide, sans aucun nuage pour bloquer cette vision fantastique. Les
déités paisibles et courroucées réapparaissent calmement, les purs
royaumes des bouddhas se laissent voir et l'ensemble des six mondes de
l’existence Samsârique se dévoilent.

Toutes les possibilités de l'existence humaine sont apparentes: la


confusion jusqu'à la Sagesse, la renaissance jusqu'à la libération, les
vies passées et les futures, le souvenir de tous les enseignements
passées et même celle qui n'ont jamais été entendues, les pouvoirs de
perception et de mémoire extraordinaire.

Après cet instant de félicité furtive, la vision se dissout dans son


essence originelle.

Il avait encore manqué l'opportunité de se libérer grâce à la


Claire lumière du Bardo de la luminosité fondamentale. Il avait ainsi
perdu la clé de son Nirvâna, de son repos bien mérité après toutes ses
souffrances due aux renaissances dans la roue cyclique du Samsâra.
Avant de replonger dans l'univers des renaissances, il eut une dernière
vision de ce qu'il avait perdu, le Nirvâna.

Il vit son propre esprit dans l'état primordial non modifié. Il vit
la transcendance et l'annihilation totale des apparences. Il vit le souffle
qui éteint la flamme de la sensualité corporelle. Il vit le dévoilement de
la réalité et l'éveil du rêve le la Maya. Il vit ses passions dominées par
l'analyse, les comprit et les transmua afin de les appliquer à des buts
plus noble que l'activité mondaine.

Dialogues d’Outre-tombe
285

Il comprit qu'il lui fallait renoncer au monde, non parce que


celui-ci était cause de souffrance et de douleur, mais parce qu'il n'avait
pas plus de réalité qu'un rêve. Il comprit que cet état de rêve, le monde,
n'était qu'une des facettes de l'existence Samsârique et que celle-ci
n'apportait aucune satisfaction. Il comprit qu'il devait s'éveiller de ce
rêve afin de vivre le réel, l'état d'éveil qui apporte le Nirvâna hors des
mirages samsâriques.

Il acquit la compréhension que le Samsâra et le Nirvâna qui sont


les dualités ultimes, sont Unique et conduisent à la délivrance de
l'esprit, but final de toute pratique spirituelle. Il accéda à la
connaissance que le Nirvâna n'est ni existence ni annihilation, ni être ni
non-être, car tout concept relève de dualités illusoires. Le Nirvâna
transcende toutes les affirmations humaines et ne peut être compris
intellectuellement car il n'est relatif à aucune chose. Il transcende la
relativité et il est au delà de toute conception philosophique ou
religieuse. Il est le soleil de la vacuité qui émet lumière et énergie, mais
les transcende toutes deux car en tant que vacuité, il est la source de
toute existence. Malgré qu'il soit l'initiateur de toutes les activités du
monde, il demeure calme et inchangé dans sa nature primordiale.

Le Nirvâna est au-delà du Samsâra, du monde sensoriel et des


désirs, le Kama-loka avec ses six règnes d'existence cycliques et la
perpétuation de la souffrance.

Le Nirvâna est au delà du Rupa-loka, le monde des formes


purifiées et des structures avec ses seize cieux de Brahma et ses quatre
domaines de méditation ou prédomine la beauté et l'intégrité.

Le Nirvâna se situe dans le monde du sans forme, l'Arupa-loka


de nature purement spirituelle. Sphère de l'informe, sans monde, sans
structure, ou seul existe des sensations spirituelles divisé en trois
niveaux appelé illumination dans le Nirvâna. La première étape est la
sensation conditionnelle ou imparfaite. La deuxième est
inconditionnelle ou parfaite. La dernière étape est la sensation non
localisé et absolu, dans lequel les sensations de limitations de temps et
d'espace n’existent plus.

Le Nirvâna est un état au delà de tous les états, comme celui de


la maladie, de la vieillesse et de la mort. Il est l'émancipation du
conditionné et de l'existentiel tel que l'homme le connaît et il n'est pas

Dialogues d’Outre-tombe
286

l'annihilation de l'être, comme certain le pense. Le Nirvâna transcende


l'ignorance, la racine de tous les poisons, et va au delà des phénomènes
et des apparences transitoires. Il est le triomphe sur la mentalité animale
de l'homme mondain et représente ainsi, l'évolution supérieure de celui-
ci.

L'état de Nirvâna est un état de paix et de félicité qui est la


véritable force chez l'homme. Cet état lui accorde le pouvoir des
bénédictions suprêmes afin de travailler au bien de l'humanité et de tous
les êtres sensibles des univers samsâriques, permettant ainsi d'accomplir
des miracles dont l'homme ne soupçonne même pas l'existence. Cet état
n'est pas différent de l'état d'un Bouddha, et celui-ci est moins éloigné
de soi que les poils sur notre peau. La capitale de ce royaume, le
Nirvâna, siège en notre cœur. Ne cherchez pas plus loin.

Le Samsâra

 La route de l'excès mène au palais de la Sagesse, tel fut sa dernière


pensée avant qu'il ne sombra dans le néant.

Le monde des enfers

Lorsqu'il reprit conscience, il se trouvait environné d'une


lumière gris fumée qui lui semblait rassurante et agréable. Cependant,
sa clairvoyance lui disait que celle-ci était l'expression de sa colère et
de sa haine. Alors, comment cela se faisait-il qu'il s'y sentait bien? Il y
avait là un paradoxe qu'il n'arrivait pas à comprendre. Malgré cette
situation bizarre, il se rappelait, alors qu'il était dans le Bardo de la
Claire lumière, il avait subit deux échecs successif qui l’amèneraient tôt
ou tard à se réincarner une nouvelle fois. D'abord, il n'avait pas
reconnut le fondement de la nature de son esprit, ensuite il avait aussi
ignoré l'énergie sous-jacente à cette même nature. C'est ainsi qu'il était
devenu par la force des choses, juge et accusé et qu'il avait lui même
promulgué la sentence qui arriverait bientôt.

Il savait s'en savoir comment, que s'il ne reconnaissait pas les


émotions négatives lorsque celle-ci s'élèveraient et se figeraient, il
créerait ainsi par lui-même les mondes illusoires qui l'emprisonnerait

Dialogues d’Outre-tombe
287

dans le cycle des naissances et des morts. Ceux-ci seraient le reflet


objectif de la manifestation de l'ignorance, occasionnant une réalité
illusoire créée par lui-même.

Il se sentait encore léger comme un papillon et libre d'aller où


bon lui semblait. Auparavant, il s'était envolé dans l'espace et dans le
temps, allant même jusqu'à visiter l'antique Atlantide de même que
Pompéï avant l'éclatement du volcan. Il avait rendu visite à ses proches,
à tous ceux qu'il aimait et il leur avait caressé doucement le visage,
mais ceux-ci n'avaient rien ressentie. Cela l'avait rendu très triste.
Sa mémoire des goûts et des odeurs s'étaient décuplés, aussi il
en avait profité pour se faire une dégustation gastronomique digne d'un
Roi. Il avait entouré toute la table de ses fleurs préférés, les lilas
mauves, les roses rouge, les oiseaux du paradis, les glaïeuls, les lilas et
ce qu'il préférait par dessus tout, les fleurs du muguet, tellement
odorante avec ses petites clochettes blanches immaculées. Sa table de
banquet comprenait des dizaines de mets succulent mais aucune viande
animale autre que des fruits de mer et des mollusques fraîchement
pêché.

Il aurait bien aimé repartir en voyage et découvrir de nouvelle


terre, cependant, cette brume grise l'immobilisait comme dans un étau
gigantesque. C'était sans doute la loi Karmique qui commençait à
s'appliquer dans son cas précis. Cela aussi il le savait, sans pourtant
savoir comment.

Lentement, la brume grise commença à s'élever et dévoila


progressivement un paysage tellement fantastique qu'il en resta presque
bouche bée.

Il se trouvait sur une grande plaine déserte qui était situé au


centre d'une vallée montagneuse et désertique ressemblant à un paysage
lunaire. Ce paysage de fin du monde aurait pu être celui qui aurait
subsisté après le passage d'une bombe atomique. Si les couleurs étaient
celle du désert, la prédominance de celle du volcan était indiscutable: le
gris maussade et les jaunes criards se mélangeaient aux rouges ardents
et aux bruns profonds. Des plaines de sel étincelantes s'étendaient
comme un tapis d'aiguilles minuscules finement ciselées, s'étirantes
vers un ciel bas et menaçant. Tout autour de lui, des volcans crachaient
de la fumée et laissaient d’autres cicatrices là où s’étaient déposées les
coulées de laves précédentes. Éparse dans la vallée, des fosses d'un vert

Dialogues d’Outre-tombe
288

profond semblaient bouillonner. Un mince ruban de verdure


squelettique survivait vers le nord-est en provenance de la partie sud du
désert. Cette plaine aride était constamment soumise aux cisaillements
et à de violents tremblements de terre.

Il voyait, parsemé inégalement sur la plaine, des sources d'eaux


chaudes colorés signalant par là que l'activité volcanique n'était pas
terminée. Celle-ci se produise lorsque l'eau de surface s'infiltre à travers
des fissures puis entre en contact avec les roches en fusion de la couche
inférieure. Sous la force thermique, l'eau se retrouve refoulée vers le
haut à travers des couches de sels et de minéraux, d'où elle émerge
colorés par ceux-ci. L'eau rouge, jaune et brune est causée par les
oxydes et hydroxydes du fer. Lorsque cette eau refroidit, ses sels
minéraux se cristallisent pour former des stalagmites et des monticules
vivement colorés.

Il décida de marcher en direction nord-est, vers l'endroit où il


avait aperçu la petite bande de verdure éparse. Le sol était couvert d'une
petite herbe cornée qui semblait entièrement brûlée et desséchée, ce qui
donnait à celle-ci sa couleur ocre. A l'ouest du sinistre paysage, les
montagnes d'un noir d'encre étaient soulignées d'un mince trait de
lumière qui l'empêchait de se confondre au vide bleu-noirci du ciel. Le
soleil était haut dans le zénith et la chaleur était accablante. Lors de
haltes fréquentes, il se blottissait à l'ombre des rochers et s'enveloppait
la tête de chiffon avant de continuer. Parfois, la nature prenant le pas
sur le reste, il se demandait s'il aurait assez de force pour continuer.
Rien ne pouvait le protéger contre le vent torride qui soulevait devant
lui des nuages de sable brûlant d'une couleur rouge sang. On aurait dit
l'enfer en mouvement.

En atteignant la bande d'herbe et d'acacias, il vit que celle-ci


avait pour compagnon une rivière calme et tranquille, serpentant à
travers les collines dénuées et rocailleuses. Il monta sur une petite
colline afin de voir où se dirigeait cette rivière. C'est alors qu'il vit dans
le lointain en direction du sud, deux lacs vert émeraude. Pendant six
jours et six nuits, il se dirigea vers ceux-ci. Il circula péniblement à
travers des marécages remplis de pythons gigantesques et pendant deux
jours, il dut traverser une coulée de lave craquelée et fendillée issus
d'un volcan tout près, qui avait perdu son sommet lors de l'éruption.
Dans cette région la chaleur était étouffante et il lui semblait avoir
pénétré à l'intérieur même d'un fourneau. Malgré sa fatigue, la faim et

Dialogues d’Outre-tombe
289

la soif le tenaillait constamment. Pendant le jour, il ne trouvait aucune


ombre ou s'abriter et la seule eau potable qu'il avait bu, était chaude et
saumâtre. A chaque coucher du soleil, une tempête de sable lui tombait
dessus et le froid glacial du désert lui rappelait qu'il n'avait nulle
flamme pour se réchauffer. Comme il se sentait misérable dans sa
solitude, constamment torturé par la faim et la soif, la chaleur et le
froid. Le troisième jour, il avait attrapé un poisson-chat, mais il devait
toujours être sur ses gardes car la rivière boueuse était infestée de
crocodiles affamés.

Les derniers jours, le cours d'eau se transforma en marécages et


il aperçut un groupe de pélicans blanc qui plongeaient la tête dans l'eau
afin de cueillir les petits poissons et crustacés constituant leurs
nourritures. Un hippopotame furieux d'être dérangé, souffla un jet de
vapeur d'eau par les narines avant de plonger avec calme. S'approchant
d'une touffe d'herbes et d'arbustes plus compacte, il vit apparaître un
troupeau d'une dizaine de gazelles bien adaptée au désert qui
soulevèrent avec leurs sabots un nuage de poussière volcanique en
s'éloignant au galop. Un peu plus loin, il vit un âne sauvage plus gras et
plus gros que ses proches congénères civilisés disparaître aussitôt qu'il
se sentit découvert.

S'approchant de plus en plus de la rive du lac qui apparaissait


maintenant au loin, il découvrit que le sol était parsemé de verre
volcanique constitué de fragments d'obsidienne d'un noir brillant.
Même si ses pieds étaient bien protégé, il ne pouvait faire plus que
quelques dizaines de pas sur cette lave aux arêtes aiguës et sur un sol
aussi brûlant. Il s'éloigna perpendiculairement de cette terre de verre
coupante et passa par un ravin serpentant entre un ancien volcan et le
lac d'émeraude. Les flancs du volcan crachaient encore une fumée
sulfureuse jaune dont la puanteur lui faisait lever le cœur. Une partie du
rebord du cratère avait été arraché lors d'une éruption ancienne et il vit
par cette intercisse, des langues de feu encore en fusion dans la cuve du
cratère.

Se rapprochant de la rive, il longea d'épais fourrés de papyrus


qui lui dissimulait la fraîcheur du monde aquatique. Il reconnut le
grognement et les solos de trombone des hippopotames qui s'ébrouaient
dans l’eau peu profonde, mais ceux-ci demeuraient dissimulés par la
végétation des berges. Il suivit l'une des pistes tracées par un

Dialogues d’Outre-tombe
290

hippopotame qui se déplacent comme des bulldozers à travers les


buissons les plus épais.

Il s'éloignât du lac en bifurquant vers l'est afin d'entrer dans un


passage rocheux qui conduisait au deuxième lac. Celui-ci aurait pu
s'appeler La Porte de l'Enfer tellement ses parois étaient tourmentées
sous l'effet du vent alcalin. A l'entrée de la gorge, il croisa des buissons
nains d'acacia seyal parsemé d'épines tranchantes. Sur l'un deux, il
remarqua une grosse goutte de sève transparente qui était transpercé de
plusieurs trous minuscules causés par des fourmis. Celle-ci sécrète de
l'acide formique qui irrite les animaux qui tentent de brouter les feuilles
du buisson. Ainsi, la coopération entre ces deux espèces différentes
contribue à la survie de ceux-ci. Curieusement, La Porte de l'Enfer était
un refuge pour les oiseaux et le gibier ainsi qu'un très beau terrain de
chasse pour les prédateurs. Petits félins, rapaces, léopard, vautour,
chacals et hyènes, serpentaires, lézards, serpents et petits rongeurs
étaient parmi les locataires de cette région torturée. Même si cette
région ressemblait aux méandres de l'enfer, il se dit qu'il était loin de
l'enfer de Dante décrite dans les peintures de Jérôme Bosch. Il n'avait
vu aucune des flammes éternelles consumant des âmes pécheresses.

S'approchant de la crête de la paroi orientale de la vallée, il


escalada une coulée de lave d'obsidienne durci avant d'atteindre son
objectif. Une forte odeur de souffre remplit l'air, le sol grondait et
sifflait tout autour de lui et ce qui semblait être une fumée était en
réalité de la vapeur jaillissant d'une centaine de petites crevasses
minuscules. Incroyablement, des fleurs de lavande pâle poussaient sur
la crête, arrosées par les vapeurs des petites fumerolles de la vallée.
Encore plus incroyable, était le fait que des poissons pouvaient survivre
dans le lac près des sources d’eau chaudes bouillonnante de carbonate
de sodium. Ces poissons survivaient en se nourrissant d'algues vertes
qui poussaient près des sources chaudes, ou l'alcalinité et la température
aurait cuit quiconque s'y serait aventuré. Ce lac était aussi le lieu de
reproduction d'un immense groupe de flamand rose estimé à deux
millions d'individus.

Dès qu'il aperçut le second lac qui était un monstrueux


amoncellement de soude pure, celui-ci exerça sur lui une fascination
étrange. La couleur dominante du lac était le rose et près de ses
rivages, la mince couche d'eau laissait apparaître les verts, les gris et les
bruns sombre de la roche. Au coucher du soleil, le lac de soude se

Dialogues d’Outre-tombe
291

transformait en couleur d'or pur, mais sous le chaud soleil du midi,


celui-ci devenait un enfer scintillant. La couleur rose du lac est due aux
algues qui prolifèrent dans ce liquide mortel. Celui-ci est abrité par des
falaises abruptes et les volcans qui l’entourent, transformant le lac en
un miroir parfait, d'un calme absolu. Les reflets combinés des roches
volcaniques grises et noires, du ciel bleu, de la brume constante qui
s'élève du lac et des mirages flottants à sa surface, occasionné par la
chaleur torride, provoque chez le nouveau visiteur une confusion
visuelle totale. C'est ainsi, qu'il n'arrivait pas à saisir ou commençait la
rive et où finissait le lac. Il vit une autruche qui s'était aventurée sur la
croûte de soude blanche bordant la rive, puis qui avait heureusement
changé d'idée et avait sagement rebroussé chemin.

Après avoir descendu la colline abrupte des coulées


volcaniques, il s'était approché précautionneusement du lac étrange.
Près de la rive, le sol de soude blanche était durcie, mais plus il
avançait, plus celui-ci devenait fragile. Bientôt, se pieds s'enfoncèrent
dans un limon noir et puant. Une pellicule d'eau rosâtre jonchée de
cadavres de sauterelles recouvrait la couche de soude molle, jusqu'à ce
que finalement, ses pieds s’enfoncent dans une boue à l'eau sulfureuse
d'une forte odeur putride. A certain endroit, la soude s'était cristallisée
en plaques relevés ressemblant à des feuilles de nénuphars. En dessous
de ceux-ci, la vase était moins spongieuse mais plus collante. A un
moment, il se retrouva à quatre pattes et à chaque halte de repos, il
s'enfonçait lentement dans la boue noire qui se trouvait sous la croûte
de soude. C'est à cet instant précis qu'il décida de rebrousser chemin par
crainte de ne plus pouvoir parvenir à se dégager les pieds. Lorsqu'il fut
revenu au rivage stable, il découvrit ses jambes qui étaient couvertes
d'ampoules rouges vin et celles-ci noircissaient à l'air vif, sous ses
propres yeux. Contournant le lac par la rive occidentale, il se tint
éloigné de la rive de celui-ci et se dirigea d'un pas incertain à travers
des centaines de cadavres de petits poissons et de mollusques dont il ne
devinait pas la provenance.

Dans la chaleur du midi, couvert de sueur et à demi-aveuglé par


le mirage du lac, il se dirigeait vers une destination inconnue sans
savoir pourquoi ni vers quel but il réalisait tout ceci. Pendant combien
de temps dura ce pèlerinage forcé et quel destination avait-il atteint? Il
ne le savait pas car tout se passait comme s'il visionnait un film qui se
répétait sans cesse et qui n'avait pas de fin. Sans cesse, il visionnait les
même paysages, endurait les mêmes souffrances et se posait les mêmes

Dialogues d’Outre-tombe
292

interrogations. La dernière pensée qu'il eut dans ce film où il était


acteur malgré lui, c'était qu'il se trouvait dans le Royaume de l'enfer
chaud sans aucune présence humaine pour le soutenir.

Las de cette longue randonnée pédestre, il s’étendit à l’ombre


d’un vieux chêne tout rabougri par les éléments de cet univers infernal,
puis il sombra très tôt dans un néant sombre et brutal.

Les gros flocons de neige qui tombait, ne l'aidait pas à se


rappeler.

 Où sont-ils allés mes souvenirs, qu'il se demanda?

Il ne sait pas. Il ne voit ni le ciel, ni l'horizon dans la lumière


blanche qui l'entoure. Il ne sait plus rien.

Il s'avance et il voit un corps dans la neige. Il est étendu. Peut-


être est-il mort!

 Il s'approche et lui demande: Qui es-tu?

 Je ne sais pas, lui répondit-il! Puis, il rajouta: Il est difficile de


trouver une réponse quand on n'a pas de question à poser!

 Il reprit: il fait froid. Je suis issu d'un lieu éloigné, peut-être au-delà
des nuages, du ciel ou au-delà des étoiles. Puis, sans rajouter un seul
mot, il retomba inconscient dans la neige.

Depuis des jours et des jours, il marche sur une plaine


silencieuse couverte de neige et de glace. Toute la plaine est blanche et
des arbres squelettiques sans aucunes feuilles produisent de grandes
silhouettes bleues grise qui souillaient d'ombres cette plaine immaculée.
La neige tombe et il continue d'avancer. Il n'arrive pas à distinguer le
ciel de la plaine, celle-ci ayant la même teinte de couleur qui se
dissolvait sans fin dans la blancheur de cette neige.

Il décida de fuir.

Il fuyait dans la blanche neige qui ralentissait ses pas en


tourbillonnant autour de lui.

Dialogues d’Outre-tombe
293

Tout en fuyant, la peur s'élevait en lui, accompagnant le froid et


la faim qui le torturait, en plus des souvenirs qui s'agitaient dans sa tête.

Tous ces souvenirs lui faisaient mal.


Il ne comprenait pas ce que tout cela voulait dire!

L'intangible lui répondit: Découvrir l'existence de quelques choses que


l'on ne comprend pas est le début de la Sagesse !

En cet instant même, perdu dans la neige et le froid, il comprit


que l'impression de savoir était le plus parfait obstacle à la
connaissance.

L'intangible répondit: La Sagesse nous apprend à regarder au-delà de


ce qu'on croit savoir!

Beaucoup de temps s'était écoulé mais il poursuivit son chemin


sans réellement savoir pourquoi. Parfois il désirait s'arrêter et il ne
savait comment faire. Un immense froid glacial dans la nuque lui
intimait l'ordre de continuer, sans cela...

Il continua à avancer car il ne savait toujours pas comment


s'arrêter!

Souvent, il ressentait une présence près de lui et d'autres fois la


présence se manifestait sous la forme d'un cadavre qui semblait flotter
sur des eaux gelées d'un fleuve qu'il ne connaissait pas.

En d’autres occasions, cette présence c'était la peur. Celle-là, il


la connaissait bien. Cette connaissance s'était incrustée en lui depuis des
millénaires et des centaines d'incarnations dans le monde de la matière.

La neige s'était arrêté et le froid était moins brûlant. Cela, il le


sentait dans ses os. Il trouvait curieux que le froid brûlait autant qu'un
feu brûlant, peut être même plus. Bientôt, il arriva au sommet d'une
colline et dans le paysage tout blanc qui se dévoilait à lui, il reconnut la
ligne d'horizon. Dans le lointain, il vit une tour scintillante qui siégeait
au sommet d'une colline. Instinctivement, il sût et il prit la direction de
celle-ci. Cette pensée qui l'avait guidé n’était que l'ombre d'une pensée,
plus légère même que cela, cependant cette pensée était plus blanche
que la neige.

Dialogues d’Outre-tombe
294

La tour mystérieuse était encore loin, très loin au-delà de la


vallée environnée par la brume. Il pénétra dans cette vallée en pente,
entièrement caché par une brume épaisse qui avait la consistance d'un
nuage éclairé par les phares d'une auto pendant une nuit d'orage. Au
fond de la vallée il vit la lueur d'un feu qui brillait au loin.

Il augmenta le pas en direction de la lueur. Il entendit quelques


choses bruire dans la brume et la tache sombre s'éloignât dans la
blancheur de la neige sans qu'il ne sache ce que c'était. Un tremblement
irrésistible le secoua légèrement et il eut peur. Il se mit à courir car
maintenant, il avait vraiment peur. Une peur folle, aveugle, à laquelle il
ne pouvait échapper. Ce dernier événement inconnu avait touché une
corde sensible et il n'était plus le même. Il continu de courir en
direction de l'étincelle de lumière devant lui. Peu à peu, l'étincelle
grandit jusqu'à ce que ce soit un homme qui était assis près d'un feu,
perdu dans la plaine toute blanche.

Il n'avait pas les idées très claires. Le silence et la blancheur de


la neige lui embrouillait l'esprit. Peut-être trouverait-il son propre corps
endormi près de ce feu et qu'il ne saurait pas ce qu'il avait fait durant
tout ce temps. Il avait vu tant de terre et tant de saisons. Elles étaient
toutes ainsi. Il y avait tant de saisons et tant d'hivers. Elles étaient toutes
ainsi.

Lorsqu'il arriva près du feu qui n'en était pas un, puisque rien ne
brûlait, seule une flamme bleue provenant de la combustion du méthane
enfermé dans les glaces sortait de cette neige en ne dégageant aucune
chaleur, puis il vit l'étranger. Celui-ci était aussi blanc que la neige,
semblant même provenir de celle-ci. Alors, il lui demanda:

 Es-tu un ange?

 Un ange! La question n'a pas de sens pour moi.

 Un ange est un messager. Portes-tu un message, lui demanda-t-il?

 Un message! Je ne sais pas.

 Tu devrais le savoir. Qui es-tu?

Dialogues d’Outre-tombe
295

 Je suis celui qui a été, répondit-il!

 Que fais-tu ici, lui demanda-t-il!

 J'étudie le ciel et la terre, les étoiles et les saisons. J'observe ce que


je vois et je vois ce que j’observe. Je cherche ce que je ne connais pas et
je ne connais pas ce que je n'observe pas. J'observe que tu es ici, mais je
ne sais pas pourquoi!

 Je m'étais endormi et lors de mon réveil, j'étais seul sur une vaste
plaine toute blanche. Il n'y avait plus de volcan, ni de vallée déserte,
mais juste une grande plaine de neige. J'ai marché longtemps, pendant
des jours et des nuits, et maintenant, je suis ici. J'ai faim et j'ai soif.

Faisant signe de la tête qu'il comprenait, l'étranger blanc lui


passa un petit bol d'eau qui était près du feu. Après qu'il eut bu, celui-ci
lui passa une grossière lance sculpté dans une grosse branche et dont le
bout était très effilé, en lui disant:
 Va dans les buissons près du ruisseau. Tu y trouveras du petit gibier.

Au premier abord, il parut un peu surprit puis il prit la lance et


se dirigea vers la direction que l'étranger lui indiquait. Il n'avait pas fait
cent mètres, qu'il vit un petit ruisseau qui serpentait entre des petits
buissons sans aucunes feuilles. Pénétrant dans les buissons, il vit des
empreintes de pas imprimés dans la neige et sut que celle-ci était celle
d'un lapin. S'arc-boutant à demi, il se mit à la chasse en suivant ces
empreintes bien nette et visible. Étant donné la visibilité de celle-ci, il
était évident que ces empreintes étaient fraîches et qu'elles ne devaient
pas remonter à plus de quelques minutes. Il accéléra le pas pour
finalement apercevoir un gros lapin tout blanc avec une petite queue
ronde grise pâle, blotti dans la neige sous les buissons. Celui-ci, les
oreilles grande ouverte à la verticale, le regardait de ses grands yeux
tristes. Élevant la lance bien haute, comme un lanceur de javelot
olympique, il bandait tout ses muscles du bras impitoyable, comme une
catapulte s'apprêtant à donner la mort. Avant même qu'il ne projette
celle-ci, le lapin s'adressa à lui par télépathie:

 Que cherches-tu?

Dialogues d’Outre-tombe
296

 Surpris il répondit, tout le monde cherche quelques choses! Lorsque


l'on ne cherche plus, c'est parce que l'on croit avoir trouvé, lui répondit-
il!

 Tu pourrais me dire merci, dit le lapin.

 Pourquoi, lui demanda-t-il?

 Parce que tu vas me manger!

 Je ne remercie pas les lapins. C'est de la nourriture, lui dit-il.

 T'ayant entendu venir, j'aurais pu m'en aller et te laisser sans rien à


manger, dit le lapin!

 Je n'ai pas à te remercier d'être venu puisque c'est moi qui t'ai pisté
par tes empreintes!

 Celui-ci lui répondit: si tu as vu mes empreintes, c'est parce que j'ai


bien voulu!

Il ne savait trop quoi répondre à ceci, aussi il abdiqua:

 C'est bon. Je te remercie!

Reprenant sa pose du lancement de javelot, il bandit tout ses


muscles, puis lança celui-ci avec force.

Alors qu'elle allait atteindre la cible, le lapin disparut


instantanément sans même manifester le moindre soupçon. La lance
rustique était plantée exactement au centre de l'empreinte qu'avait laissé
le lapin.

Complètement médusé, il regardait la lance, puis l'empreinte,


sans comprendre ce qui s'était réellement passé. Dépité, il reprit la lance
et se mit de nouveau à la chasse. Cette fois-ci, il fut moins chanceux.
Après plusieurs heures de recherche il n'aperçut aucun gibier ni
empreinte révélatrice, aussi, il décida de retourner vers le feu de
l'étranger. Il avait envie de pleurer, mais il n'y parvenait pas. Il voudrait
bien tout abandonner; la neige et la vallée. Il se dit qu'il ne lui restait
qu'une seule espérance et celle-ci était une illusion qui gardait silence.

Dialogues d’Outre-tombe
297

Lorsqu'il fut revenu au feu, il vit que l'étranger avait disparu. Il


s'assit près du feu et se dit qu'il était seul. Il était déçu, et celui qui est
déçu, rêve et cultive des ambitions qui conduisent au désastre.

La nuit allait bientôt tomber sur le désert blanc et sa solitude. Il


vit apparaître les premières étoiles dans le firmament et se dit qu'il y
avait bien longtemps qu'il n'avait vu celles-ci. Le silence de la neige le
couvrit de son grand manteau blanc, alors il s'étendit près du feu et
s'endormit la tête remplie d'angoisse et de songes troublés.

Il rêva que son esprit lui imposait sa réalité objective, et que ce


cadre arbitraire était distinct de ce que lui rapportait ses sens. Une chose
qui existe ne peut être transformée en elle-même puisqu'elle existe déjà.
Quoiqu'il arrivait, il ressentait qu'il y avait sûrement une leçon à retirer
de tout cela. Cependant, cela n'était pas toujours aussi évident.

Le lendemain, il se leva et vit que le désert blanc était encore


plus blanc, puisqu'une faible averse de neige avait débuté durant la nuit.
Le feu s'était éteint et il avait terriblement froid. La faim et la soif
continuait à le tenailler. Il ne comprenait pas comment cela était
possible, puisque durant la nuit, il avait eu la révélation que tout ceci
n’était qu'illusion. Il devait y avoir quelque chose qu'il n'avait pas
comprit.

Il se dirigea vers le petit ruisseau pour boire avant de prendre la


direction où il avait aperçu la dernière fois, l'immense tour blanche à
l'horizon.

La vallée était immense et il marcha très longtemps avant que


l'averse de neige ne s'arrête. L'horizon était bas, la neige était blanche et
le silence siégeait sur son trône glacial. Au loin, la tour se rapprochait.
Il continuait à avancer, ne s'arrêtant même pas pour écouter le murmure
de la vallée. La vallée avait une voix mais il refusait de l'entendre. Elle
lui parlait de son passé, celui qui vivait en lui. Il ne voulait pas
connaître.

La tour blanche comme neige se rapprochait de plus en plus. Il


vit un grand condor andin qui tournoyait autour de celle-ci. Ses longues
ailes de près de trois mètres d'envergure se raidissaient et se cambraient
afin de suivre les courants d'air et garder sa trajectoire. Il se demandait

Dialogues d’Outre-tombe
298

bien, pourquoi celui-ci voletait autour de cette tour puisqu'il était


évident qu'il ne pouvait y trouver aucune charogne.

Il continua à marcher en direction de la tour, mécaniquement,


sans même avoir une pensée pour s'interroger sur la pertinence de celle-
ci à se trouver en un tel endroit. Plus il s'approchait et plus la stupeur se
lisait sur son visage. La tour avait une hauteur fantastique mais ce qu'il
le surprenait le plus, c'est qu'elle était sculptée d'un seul bloc dans une
pierre blanche semblable à du marbre d'Italie. Aucune fenêtre ni aucune
porte n'était apparente et la tour ne possédait aucune aspérité. Il fit deux
fois le tour complet et ne découvrit pas comment entrer dans la celle-ci.
Découragé, il était complètement subjugué par cette intrigue, alors il se
laissa tomber dans la neige à l'ombre de la tour.

C'est à cet instant précis qu'il se rappela la parole du Bouddha:


Le Karma crée toute chose, tel un artiste,
Le karma compose, tel un danseur.

Pour le Karma, le passé ou l'avenir, c'est la même chose.


N'avancer que les jours où il fait soleil, c'est-à-dire ceux ne possédant
aucune difficulté était la garantie que l'on n'atteindrait jamais le but que
les Seigneurs du Karma avait fixé. C'est ainsi qu'il se dit que toute cette
neige et cette immense tour avaient définitivement un but, mais lequel?

 La voie de l'intangible répondit à son interrogation: la renaissance


humaine n'a qu'un seul but. Celui d'aimer tout les êtres vivants et de
partager une véritable compassion pour eux.

Soudainement, la Nature de son esprit, source de toute


compréhension, se manifesta. Toute la structure de la tour et toute la
neige qui l'environnait disparut progressivement et fut remplacé par une
nouvelle vision. Avec celle-ci, il vit tout alentour de lui, autant à
l'extérieur qu'à l'intérieur. Cette vision était totale, intégrale, sans
précédent et parfaite. Cependant, celle-ci était dénuée de toute référence
ordinaire, puisqu'il n'y avait aucun "objet" à voir ou à saisir.

Ses nouvelles perceptions lui révélèrent que l'éveil de sa


tendance fondamentale à l'attachement était directement la cause de son
passage dans l'hiver froid. Séduit par la lumière gris fumée symbolisant
la haine ou la colère, qui était sa tendance habituelle, il avait pénétré
dans celle-ci, choisissant ainsi sa renaissance dans ce monde d'angoisse

Dialogues d’Outre-tombe
299

et de douleur. Cette émotion négative prédominante dans le courant de


son esprit avait alors activé des forces karmiques puissantes, véritables
créateurs de ces mondes illusoires du Samsâra.

C'était donc ses émotions négatives qui l’avaient emprisonné


dans ce nouveau cycle de naissance et son passage dans les mondes de
l'enfer. La saisie dualiste de ses apparitions s'était solidifiée, donnant
ainsi naissance à ce monde d'angoisses et de douleurs. Cette
progression vers une réalité illusoire créée de toutes pièces avait un
nom: l'ignorance. Tout ce qui lui était arrivé était donc le résultat et le
reflet exact de son karma passé. Cela il le comprenait. En lui, ne
subsistait aucun doute.

 Il se dit: l'essentiel est souvent invisible à nos yeux!

Ce qui s'était passé, devait se passer. Il y avait sûrement une


raison, un motif, c'était ainsi. Ce qui importait avant tout, c'était
comment il réagissait à tout cela. L'essentiel ce n’était pas de savoir,
mais de devenir puisque tout change et tout meurt comme une danse
sans fin. Qu'y avait-il donc de vrai derrière toutes ces apparences? Cette
question était celle qui provenait de sa Sagesse discernant qui lui disait
que sa réponse était l'interrogation elle-même! L'ignorance de cette
vérité fait que l'homme souffre interminablement jusqu'à ce qu'il brise
ses chaînes par sa sagesse intuitive et qu'il proclame son droit à la
liberté.

A cet instant de réflexion, il revit les événements de toutes ses


vies passées. Il revit ceux-ci dans les moindres détails et l’implication
de celle-ci se répercutant sur sa vie et sur ceux de son entourage
immédiat. Il revit même les effets karmiques de ses actions sur le karma
social de sa communauté, de sa ville et de sa nation. Il fit l'expérience
des effets que ses actes avaient produits chez les autres. Il fit
l'expérience de toutes les émotions négatives que ses actions
irréfléchies avaient provoquées chez les autres. Il souffrit autant que
ceux-ci avaient souffert. Il vit clairement le karma négatif qu’avaient
produit ses pensées, même si celle-ci ne s'était pas rendue jusqu'à
l'action. Il savait malgré son savoir qu'il ne pouvait arrêter la marche du
jugement.

Comme dans un film au ralentie, il ressentit toutes les émotions


qu'il avait éprouvées pendant toute son existence terrestre et reconnut

Dialogues d’Outre-tombe
300

toutes les images de sa dernière vie. Il vit comment sa vie avait affecté
celle de tous les autres et plusieurs fois, il ressentit une profonde
tristesse et éprouva du remords. En ces instants, il était lui-même ces
personnes qu'ils avaient blessées ou celles qu'ils avaient aimées. Il
revivait de mémoire, toutes les pensées, toutes les actions et toutes les
paroles qu'ils avaient eu durant cette vie, même celles dont il n'avait
aucuns souvenirs. Il vit les effets que ceux-ci avaient eux sur chacune
des personnes qui avaient été en contact avec lui, de près ou de loin,
connus ou inconnus. Il vit aussi les effets inconnus et très subtils que
ses actions avaient produits sur les plantes, les animaux, le sol, l'air et
l'eau. Il vit même les effets mystérieux que ses actions avaient produits
dans les autres mondes. Il comprit que le Karma était une loi d'équilibre
qui ne souffrait d’aucune échappatoire.

Il revit l'immense tour et fut de nouveau environné de silence


dans la solitude blanche.

 Comme c'est étrange tout cela, se dit-il!

Cette neige et ce silence étaient très mystérieux. Touchant la


tour de ses mains, il fut surpris de constater que celle-ci pénétrait à
l'intérieur et n'offrait aucune résistance, semblant être faite de lumière
blanche figée. Alors poussant plus loin son exploration de l'inconnue, il
pénétra à l'intérieur de l'immense tour. Il se demanda comment il se
faisait qu'il se mouvait comme un fantôme?

Le monde des esprits

Il se retrouva sur une plage toute jaune. Lui-même était blanc et


tout le paysage alentour de lui était jaune ocre. Une blancheur jaunâtre
l'enveloppait tout entier. Il était attiré comme par un aimant, subjugué
par ce paysage fantastique, même si au fond de lui-même, une petite
voie lui disait que cette couleur était le symbole de l'avidité du monde
des esprits.

La plage sillonnait un grand lac dont il ne distinguait pas les


rives, celles-ci étant perdues dans une clarté blanchâtre impalpable. Au
loin, près de la rive, il vit des formes silencieuses qui se mouvaient
comme des automates. Sa clairvoyance lui révéla que cette colonne
étrange était une légion de morts récents. La plage devint de plus en

Dialogues d’Outre-tombe
301

plus blanche et bientôt ce ne fut plus une terre mais un ciel. Il vit la
terre au-dessous de lui et celle-ci n'était qu'une colonne de trépassés qui
marchaient dans tous les sens, sans trop savoir vers où se diriger. Cette
procession d'ombres hautes et minces, trapus et massives, noires ou
grises, avançaient mécaniquement vers lui, puis disparaissait dans
l'horizon, mélangeant une plainte lancinante au silence qui
l'environnait. Lorsque la colonne passait au-dessous de lui, il demeurait
muet à regarder celle-ci puis leurs faisaient des signes afin de se faire
connaître, mais personne ne lui répondait. Il ne parvenait pas à saisir si
c'était une plainte, des pleurs ou des paroles. Après leurs passages, les
colonnes laissaient des traces de pus et de sang putride qui souillaient la
blancheur du paysage. Peu de temps après, ces empreintes
s'évanouissaient, remplacées par la blancheur immaculée et le
brouillard jaunâtre qui flottait librement dans ce paysage étrange.

Venant d'une autre direction, il vit une colonne encore plus


impressionnante. Celle-ci était composée d'une colonie de vieillards en
déchéance, d'une centaine d'obèses à la mine hagarde, de rescapés de la
route et d'autres accidents variés. Toutefois, le gros de la troupe se
trouvait au centre de la colonne et était des éclopés provenant de toutes
les couches sociales de la société humaine. Cette partie de la colonne
était une vraie cour des miracles, colorée par un charivari de prothèses
et de béquilles. Un brouhaha permanent s'échappait de cette colonne.

Il ressentait une grande compassion pour toute cette souffrance


car il savait bien que ces boiteux, ces sourds et ces aveugles voyaient
des formes dans les mondes du Bardo, entendaient des sons et
percevaient avec tous les autres organes du corps qui devenaient encore
plus aigus et complets que lors de leur vie terrestre. Il savait bien que
son nouveau corps mental possédait les facultés sensorielles normales
du corps du plan terrestre en plus des facultés surnaturelles que lui
offrait son nouveau corps de lumière. Néanmoins, ce corps mental était
un corps de désirs très différent du corps de matière grossière. Celui-ci
avait la propriété de passer à travers des masses de matières sans
aucune difficultés; il pouvait aussi se rendre en quelque endroit qu'il
désirait à la vitesse de la pensée. Cependant, ces pouvoirs étaient
inaccessibles si son esprit était trop obscurci par les brumes de
l’ignorance et l'étroitesse de son développement spirituel.

Intuitivement, il savait qu'il possédait un corps mental et que


celui-ci avait une certaine liberté de mouvement. Toutefois, il existait

Dialogues d’Outre-tombe
302

deux endroits où son corps mental ne pouvait aller. C'était la matrice de


sa future mère et le lieu où tous les Bouddhas avaient atteint l'éveil,
Vajrasâna. Ces deux endroits représentaient l'entrée vers le Samsâra et
celle du Nirvâna. Aussi, une renaissance dans un de ces lieux mettait
fin soudainement à l'existence de l'esprit dans les mondes du Bardo.
Lorsqu'un couple humain fait l'amour, des hordes d'esprits se
rassemblent avec l'espoir de renaître grâce aux liens karmiques,
cependant, un seul réussira avec l'aide des Seigneurs du Karma. Les
autres devront continuer de cheminer dans ce royaume de la souffrance
et se rongeront de désespoir jusqu'à la prochaine occasion.

Apparaissant d'une autre direction, il vit une petite colonne


moins impressionnante que les autres. Cependant, celle-ci était encore
plus surprenante. Elle était constituée d'hommes et de femmes
richement vêtu de vêtement de soie brodé d'or et d'argent. Des centaines
de rayons d'arc-en-ciel se répercutaient sur les milliers de bijoux faits
de pierres précieuses et de diamants somptueux. Entre toutes les
époques et les différentes nations qui constituaient cette procession de
richesse, seule une chose les rassemblaient toutes. La possession des
biens les plus dispendieux et les plus rare et l'avidité qui avait mené à
cette acquisition. Cette cupidité était la source même de leur passage
dans le monde des esprits. L'homme aveuglé par l'avidité court après
l'illusion plutôt que le réel et l'évanescent plutôt que le permanent. Il
s'instruit dans l'ignorance, gonflé d'orgueil par ses propres créations
périssables. Tâtonnant dans l'ombre, aveuglé par la brume des
apparences découlant de sa cupidité, il ne peut percevoir le
rayonnement du réel qui est aussi près de lui que la distance de son
cœur de celle de sa peau. Aussi longtemps que son esprit perçoit en
termes de dualité, il reste soumis aux mondes du Samsâra et s'attache
alors aux faux désirs d'immortalité ou d'annihilation.

Une lueur verte apparue soudainement, sur la blancheur de la


plage. Semblable à de la fumée, elle s'étirait, se roulait et se condensait
en des formes imprécises. Son éclat et son opacité augmentait d'instant
en instant. Atterré, il fixait cette lumière mouvante dotée de sa propre
existence. Avec fascination, il contemplait cet inexplicable phénomène.
C'est à ce moment qu'il vit le brouillard se scinder en plusieurs parties,
chacune d'elles prenant rapidement une forme humaine. Ces formes se
regroupèrent afin de former une nouvelle colonne qui entreprit une
nouvelle procession. Se rapprochant d'eux, il entendit des voix dans une
langue inconnue. Aucun de ces mots ne lui parut familier. Aucune de

Dialogues d’Outre-tombe
303

ces personnes ne parut remarquée sa présence malgré le fait qu'il se


trouvait directement devant la colonne. Invisible et transparent, ils
continuèrent à marcher autour de lui et même en travers de lui, comme
s'il n'existait pas. Puis, aussi soudainement qu'ils étaient apparut, ils
parurent se dissoudre et leurs voix se turent. Il resta immobile et
silencieux sur la plage blanche maintenant déserte. Il avait assisté en
spectateur impuissant à l'arrivée d'un nouveau groupe d'esprit.

Cet événement avait produit chez lui un phénomène encore plus


étrange; la nostalgie des choses de la Terre. Sans doute, avait-il besoin
d'élément plus tangible que la lumière translucide du monde des esprits.
Il y avait tellement longtemps qu'il vivait dans l'intangible et l'irréel. Il
avait besoin de renifler la senteur des fleurs de champs, celle des forêts
de conifères et même les odeurs viciées des villes. Dès qu'il émit la
volition de ce désir, son environnement s'était subitement
métamorphosé. Il se retrouvait à l'intérieur d'un débit de boisson qu'il
connaissait bien pour l'avoir fréquenté de son vivant.

Il avait la tête lourde, presque douloureuse et il ressentait que


mille pensées et souvenirs allaient jaillir dans sa mémoire. L'inquiétude
avait remplacé son besoin des choses tangibles. Peu à peu, il sentait
l'angoisse l'étreindre jusqu'à l'étouffement. L'étrangeté de ce
phénomène dépassait tout ce qu'il pouvait concevoir. Il éprouvait une
attirance ineffable vers les effluves d'alcools qu'émettait des buveurs
inconnus, proche de s'enivrer. Ces corps inconnus perdaient leurs
consistances physiques et devenaient semblables à des champignons
informes émettant des odeurs alcooliques sous la forme d'une faible
brume jaunâtre. Lorsque les buveurs atteignaient le point d'être rassasié
jusqu'au dégoût, la brume devenait rougeâtre et des légions d'esprits
s'agglutinaient autour de l'ivrogne ciblé. Alors, les esprits respiraient
doucement ces effluves et se trémoussaient de plaisirs. Puisqu'il savait
qu'il avait pris la forme d'un esprit, tout cela le troublait énormément.

Il venait de comprendre où et comment les esprits avides se


nourrissaient. De son vivant, il avait toujours détesté l'alcool et la bière.
Même s'il en éprouvait le désir, il se refusait de se nourrir à cette source
qu'il jugeait dégradante. Tant qu'à se nourrir d'odeur, il aurait préféré
celle des roses ou de sa fleur préféré, le muguet.

Dès qu'il avait émit cette pensée, il s'était retrouvé dans un


jardin, entouré d'arrangements floraux et de bouquets de toutes sortes.

Dialogues d’Outre-tombe
304

Dès l'émission de sa volition, son désir avait matérialisé la force de sa


pensée. Il s'était rassasié de toutes ces bonnes odeurs dont il n'avait
jamais soupçonné l'intensité et le goût. Dans le silence de sa solitude,
loin des bruits de la civilisation, il entendit le faible bruit des ailes de
papillons voyageant d'une fleur à l’autre afin de se nourrir. Le
battement de leurs ailes était à peine perceptible, mais par une attention
soutenue, il l'entendait de mieux en mieux.

Il était si lucide, qu'il percevait des soupirs et des gémissements


dans le jardin et ceux-ci se mêlaient au léger grésillement d'un grillon
domestique qui s'était niché à la base d'un plant fleurie. Il se sentit
envahi par l'angoisse que l'on éprouve dans le voisinage des esprits et
qu'il ne connaissait pas encore. L'esprit n'était-il pas le seul capable de
saisir réellement ce qui se passait dans l'environnement, qui voyait, qui
entendait, et qui ressentais réellement ce qui se passait en lui. Tel un
faible nuage gris passant dans un ciel clair, une pensée errante lui dit
qu'il était une mauvaise herbe?

Surpris, il se répondit mentalement: grâce à l'association qu'ont


les mauvaises herbes avec la pluie, la lumière, la chaleur et le froid,
celle-ci respirent la santé et la vigueur de la jeunesse. Toute cette
communauté agit comme un seul être vivant, prospère et bien équilibré,
partageant le rationnement subtil des éléments nutritifs du sous-sol.
Cette belle harmonie est renforcée par la collaboration inconditionnelle
des animaux et des insectes (abeilles, oiseaux, araignées et petits
mammifères) qui vivent sur la même portion de territoire. La véritable
mauvaise herbe est apparue lorsque l'homme a effectué son premier
labour, sélectionnant ainsi les plantes qui devaient prédominer. Par
cette action irréfléchie, il a lui-même invité les plantes les plus robustes
et les plus vigoureuses, à prendre possession du terrain que l'homme
venait de mettre à l'état vierge.

Un oiseau mouche verdoyant de lumière cristalline passa devant


lui et alla butiner une violette dix fois grosse que lui-même. Cet
événement aérien le fit sortir de sa réflexion sur les mauvaises herbes.
De retour au jardin fleuri, il remarqua autour de lui, des dizaines de
papillons magnifiques et des insectes aux couleurs métalliques
semblant provenir d'un autre monde. De longues guirlandes d'orchidées
se déployaient vers le ciel, enroulées comme des tire-bouchons autour
des petits arbustes qui l'entouraient. Étant maintenant, rassasié d'odeurs
et de d'essences forestières, il pensa pour la première fois que ce jardins

Dialogues d’Outre-tombe
305

était superbe et splendide. Cependant, malgré cette générosité de la


Nature florale, il reconnaissait en celle-ci, un autre mirage de la Maya,
découlant de l'appétit de convoitise et d'avidité profondément enraciné
au plus profond de lui même, du courant de sa conscience qui renaît de
vie en vie, grâce au pouvoir du Karma.

Il se rappelait partiellement les enseignements bouddhisme de


son Maître spirituel. Dans le cas d'un pratiquant spirituel qui venait de
mourir, et que celui-ci voyait sa famille avides et hypocrites se
quereller pour l'héritage, alors il était possible qu'une telle conduite
puisse l'aider à réaliser que tout ceci était de la Nature du Samsâra.
Cette simple pensée pouvait générer en lui un profond sentiment de
renoncement et de compassion pouvant lui être bénéfique dans le Bardo
du devenir.

Le souvenir de ses enseignements passés eu pour effet d'activer


en lui sa mémoire ancestrale remontant à des milliers de vies passés.
Une vision panoramique s'imposa à son esprit. Il vit des centaines de
cimetière où des esprits restaient prisonniers de leurs formes
corporelles. Parfois, il arrivait que des vivants dont leurs taux vibratoire
étaient en harmonie avec eux, les aperçussent assit sur leur monument
funéraire.

Il vit des dizaines de maisons où avait eu lieu un drame humain.


Celui-ci remontait parfois à des centaines d'années passées. Les esprits
de ces victimes restaient prisonniers de la demeure où avait eu lieu ce
drame ainsi que de la dernière émotion de peur et de vengeance qui
avait pris corps dans leurs mentales. On surnommait ceux-ci, des
fantômes. On retrouvait ce genre d'esprit obnubilé par une forte
émotion d'attachement ou de répulsion, et d'un fort désir de cupidité,
sur tous les continents et dans tous les endroits inimaginables de la
Terre. Un fort sentiment de convoitise à la vue du bonheur des autres
était souvent la cause d'une telle hantise et d'une renaissance assurée
dans le monde des esprits avides, jusqu'à ce que le karma ait eu le
temps d'épurer et de purifier leurs esprits malades.

Il vit le dernier groupe d'esprits prisonniers de l'environnement


terrestre. Ceux-ci l'étaient par la force de leurs attachements excessifs.
C'était les Roméo et Juliette de toutes les époques; c'était les enfants qui
ne pouvaient se séparer de leurs parents ou l'inverse; c'était les soldats

Dialogues d’Outre-tombe
306

trop attaché à leurs carrières militaires; c'était les politiciens et chefs


d'État trop attaché au pouvoir que conféraient leurs rang.

Il vit des moines de centaines de temples bouddhistes et


hindouistes offrir des offrandes aux mondes des esprits et ceux-ci
s'agglutiner autour de ces offrandes.

Il vit dans des résidences privés des centaines de gens tenter de


communiquer avec le monde des esprits avec des tables Oui-Ja. Il
constata que des esprits moqueurs s'amusaient avec ceux-ci et tentait de
les induire en erreur.

Il vit de nombreux groupes spirites s'illusionner eux-mêmes sur


leurs prétendues communications avec les morts. Il éprouva de la peine
lorsqu'il constata que les plus entreprenant de ces adeptes, entamaient
des pratiques spirituelles visant à développer les chakras et que les
seuls résultats qu'ils obtenaient était le développement de maladie
psychique ou corporelle inguérissable.

Derrière lui, une forte odeur animale mit tout ses sens en alerte.
Il tourna la tête et se retrouva dans une immense vallée verdoyante de
vie animale et végétale. Il sut immédiatement que la couleur
prédominante verte de ce monde manifestait le symbole même de
l'ignorance. Parmi les arbres, il remarqua immédiatement des figuiers
superbes et des acajous d'Afrique plus grand et plus somptueux que les
chênes et les hêtres de Grande-Bretagne. De nombreux ruisseaux, clairs
et purs comme le cristal dévalaient à travers les escarpements
montagneux.

Dans la partie inférieure de la vallée, un arbre dominait tous les


autres par sa taille et sa stature, tel un empereur régnant sur son
royaume. Celui-ci était le Baobab dont les tribus africaines étaient
persuadées qu'il abritait les esprits de la nuit. Il possède un tronc
bulbeux immense pouvant avoir jusqu'à vingt mètres de circonférence
et ses branches ont l'air de racines sorties de terre.

Cette forêt luxuriante abritait une faune extrêmement variée.


Des singes bleus de Sykes jouaient et bondissaient d'une branche à
l'autre. Des babouins dégringolaient des branches en poussant des cris
aigus. Des bruits de branches cassées annonçaient la présence
d'éléphants dans la forêt. La végétation était si dense qu'il était

Dialogues d’Outre-tombe
307

impossible de voir le troupeau d'éléphants, même à trente mètres.


Vautré dans un bassin de rivière, un rhinocéros noir aux réactions
parfois imprévisibles, reniflait bruyamment et balançait la tête de droite
à gauche, espérant ainsi découvrir la présence de l'ennemi. Très myope,
souvent incapable de distinguer nettement sa cible, il perdait ainsi
l'avantage de sa tonne et demi de poids lancé comme une locomotive
emballée.

Instinctivement, il se dirigea vers le centre de la vallée, où il


avait aperçu à travers un éclairci forestier, un lac magnifique, presque
circulaire. Afin de ne pas s'égarer, il entreprit de suivre un petit ruisseau
qui se déversait vers le lac. Soudain, à un élargissement du ruisseau, sa
paix ambiante fut troublée par le vacarme de mille oiseaux passant au
ras des arbres. L'instant de surprise passé, il continua à suivre le cours
d'eau jusqu'à ce qu'il débouche sur une plage solitaire en pente douce.
Sous le ciel clair du matin, hérons, ibis et huppes d'Afrique jaillissaient
d'arbres en arbres. Des dizaines de tourterelles pleureuses composaient
une symphonie musicale de roucoulements et de battements d'ailes qui
se répercutait sur la surface des eaux limpides du lac rond.

Devant lui s'étendait un plan d'eau qui s'écoulait à travers une


zone d'arbres morts siégeant au plus profond d'une petite vallée qui
avait été submergé par une récente élévation du niveau du lac. La
plupart des sommets de ces arbres morts abritaient des nids d'oiseaux
qui avaient choisie de nicher le plus près possible de leurs garde-
manger aquatiques. Il y retrouvait des cormorans, des martins-pêcheurs
et des hérons ardoisé qui créaient une zone d'ombre circulaire sur l'eau
grâce à ses grandes ailes afin d'attraper le petit poisson appelé épinoche.

En son centre, il distinguait une île plate qui donnait refuge à


une colonie de grand Pélican blanc. L'île des Pélicans était en
permanence survolée par des sternes noires aux ailes blanches
pourchassant les insectes que l'odeur de la fiente attirait. Le grand
Pélican blanc pouvant peser jusqu'à 12 kg. est un oiseau très maladroit
mais, dès qu'il quitte le sol il devient plus agile et gracieux qu'un
planeur. Le lieu de prédilection pour les pélicans partie à la pêche est le
ruisseau en amont qui s'écoule à travers une zone d'arbres morts.
Chaque matin, les grands Pélicans se regroupent en bande qui pousse
les poissons grâce à leurs immenses becs qu'ils plongent à l'unisson
dans l'eau. Les poissons apeurés s’éloignent vers la seule sortie
disponible qui est une partie du plan d'eau peu profond. Alors, la

Dialogues d’Outre-tombe
308

flottille composé généralement d'une quarantaine de grand Pélican


blanc plongent leurs becs aussi volumineuse qu'une grande épuisette de
pêcheur, pouvant contenir jusqu'à dix litres d'eau, et remplissent leurs
becs de petits poissons en une seule puise. Pour maintenir sa taille,
celui-ci doit consommer jusqu'à un kilo de poissons par jour.

L'eau du lac reflétait les montagnes et le ciel qui se confondaient


dans un même éclat, mélangeant ceux-ci aux reflets bleu-turquoises de
ses eaux douces, presque cristallines. Ses rives étaient entourées
d'acacias à sommet plat et de groupements de lits de papyrus, dérivant
comme des îles flottantes. Le papyrus n'est en aucune façon un roseau,
mais c'est une plante qui pousse en une masse très dense qui ressemble
à des îles. Cependant, lorsque l'on y pose le pied on constate que cette
île n'est pas de la terre ferme. Ces îles flottantes offrent un couvert et
des postes d'observations à plusieurs sortes d'oiseaux aquatiques. Le
plus petit de ces oiseaux qui mesure à peine dix centimètres de long est
le martin-pêcheur huppé qui effectue ses plongeons à partir des tiges du
papyrus. La coloration des tiges de papyrus s'accorde parfaitement avec
le camouflage du plus grand héron du monde, l'héron Goliath avec ses
1,5 m de haut. Immobiles, de minuscules hérons crabiers s’embusquent
parmi les tiges de ces îles afin d'attraper les épinoches qui passent à
leurs portées, partageant parfois le même terrain de chasse avec les
aigrettes garcettes.

Des touffes de nénuphars abritaient des petits oiseaux qui


connaissaient le poids que ces feuilles pouvaient supporter. Parmi les
oiseaux arpentant cette surface frémissante à la recherche d'insectes et
de larves, il reconnut le plus léger d'entre eux, la bergeronnette
africaine. Il vit plusieurs sortes de petits échassiers tels guignettes, cul-
blanc et sylvains. Les chevaliers combattants, échassiers de plus grande
taille, beaucoup plus lourd devaient traverser rapidement parmi les
feuilles, s'ils ne voulaient pas couler avec celle-ci.

Il reprit la direction de la sortie de la vallée, vers la savane qui


se profilait à l'horizon. La végétation devenait de plus en plus verte et
de plus en plus luxuriante. Les arbres étaient plus hauts et les sous-bois
étaient plus denses, hébergeant des colonies d'insectes piqueurs et de
parasites très nombreux. Les arbres très haut au-dessus de sa tête
enfermaient toute les autres espèces dans une serre ou l'humidité régnait
en Maître et ou le jour laissait la place aux ombres ténébreuses de ces
géants forestiers. Afin d'éviter les nombreux obstacles dont son chemin

Dialogues d’Outre-tombe
309

était semé, il devait se tortiller, ramper et se faufiler en serpentant sur la


piste sauvage. Finalement, il atteignit l'orée de la forêt et vit la plaine
dorée qui l'aveugla presque par la soudaineté de cet éclairage à l'opposé
de l'ombre de la grande forêt.

Aussi loin qu'il pouvait voir, s'étendait la savane et les


nombreuses espèces d'acacia dont le parfum aromatiques de ses fleurs
faisaient sur l'éléphant le même effet que faisait l'anis sur les chiens
domestiques. Peu avant la saison des pluies, l’arbre se couvrait de
belles fleurs blanches très appréciées des babouins. Pendant la saison
sèche, ses branches pendaient sous le poids des gousses jaunes vrillés
renfermant les graines que les éléphants s'empressaient de consommer.
Le système digestif de l'éléphant et ses excréments était le mode de
propagation idéale afin de faire germer celle-ci et de disperser la
semence en des lieux bénéficiant d'un éclairage suffisant. Une graine
simplement tombé de l'arbre hôte sur le sol ne peut germer par elle-
même. Sans cette collaboration entre le monde animal et le monde
végétal, la savane ne peut survivre. Lorsque les acacias disparaissent,
les éléphants ne peuvent survivre et le mode de vie de la savane se
meurt. Seul subsiste les crevasses et les rides de l'érosion conduisant
finalement à un espace désertique.

Pendant des milliers d'années, l'ancêtre de l'homme à vécu en


harmonie avec les espèces animales et végétales. Toutes tueries
d'animaux étaient uniquement faite dans le but de se nourrir. Les seules
armes qui étaient utilisées étaient les arcs et flèches, lances ou pièges
naturels. Cependant, au XIXe siècle, les explorateurs britanniques et
allemands introduisirent l'usage d'armes à feu. La chasse effrénée qui
s'ensuivit ne fut pas pour une question de subsistance mais pour le
plaisirs, le sport et les trophées empaillés et enfin de permettre
l'implantation de grand territoire d'exploitation agricole. Ce peu de
respect des espèces animales s'est étendue à l'ensemble de la planète et
ont semé dans l'héritage génétique des futures générations animales, la
crainte de l'homme.

Les animaux ont ainsi acquis par instinct une peur encore plus
grande que celle que leurs causaient les prédateurs des autres espèces
animales. Ils ont appris à vivre avec la crainte constante et la fuite
comme seule alternative. Même les dangereux hippopotames ont appris
que durant le jour, seul les eaux argentées des lacs et rivières leurs
garantissaient la sécurité.

Dialogues d’Outre-tombe
310

Avançant dans la couleur d'or de la savane africaine, il vit un


promontoire rocheux solitaire dans la plaine et se dirigea
immédiatement vers celui-ci. Après l'avoir escaladé, il s'assit pour s'y
reposer et admirer le paysage qui s'offr