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Au cœur de cette montagne, une prière…

Raphaël Gély

En Islam, d’une façon ou d’une autre, chaque montagne, très singulière-


ment, se tient dans la louange de Dieu. Et il en va ainsi pour toute chose
dont l’être même est cette louange, ce chant d’amour, qu’il n’y a que
Dieu. Entendez ! Voyez ! Il est demandé aux humains de recueillir ce
chant d’amour, d’en devenir pour ainsi dire la chambre d’écho, d’en pren-
dre soin. Ce n’est pas seulement une façon métaphorique de dire. On ne
dit pas que c’est comme si les montagnes priaient. Non, au cœur de cette
montagne que je perçois, une prière a lieu, un chant d’amour, qui est sa
réalité, sa présence. Il faut consentir à laisser cette révélation nous boule-
verser, nous interroger, il faut la laisser nous mettre en voyage. Le chemin
spirituel se laisse ici comprendre comme acheminement vers le réel même
des choses, vers ce chant d’amour qu’elles sont, auquel j’appartiens moi-
même.

1. Une montagne, c’est de l’apparaître, rien que de l’apparaître, celui


d’un chant d’amour

Si être une montagne, c’est être une prière, l’affectivité radicale d’un
chant d’amour, il n’est plus possible alors de confondre cette montagne
que je perçois avec sa condition matérielle. Il existe des montagnes en
papier, celle que cette peintre merveilleuse vient de dessiner, d’autres
dont la texture est celle d’un songe, il y a ces montagnes faites de mots,
ces montagnes qui peuplent les mondes célestes. Toutes ces montagnes
ne sont pas des semblants, comme si n’étaient réelles que les montagnes
que l’on perçoit, ces montagnes que l’on peut définir comme effectives.
La réalité des montagnes excède absolument celle des montagnes maté-
rielles. Cette montagne que je perçois ne se réduit pas à la matérialité
même des rochers en lesquels néanmoins elle surgit, en lesquels elle ap-
paraît, prend chair. Cette montagne que je perçois, sa réalité est celle d’un
chant d’amour, dont les sons, les points d’inflexion du souffle qui la tra-
verse et la fait être, sont faits de rochers. En ces rochers d’Aix-en Pro-
vence, mais tout aussi absolument en cette toile de Cézanne, une mon-
tagne passe, devient. Il n’y a de montagne qu’en mouvement, qu’en
devenir, celui de son chant. Je peux regarder cette montagne en étant tout
préoccupé de moi-même, de mes projets, je peux, exploitant minier, m’in-
téresser à ses ressources matérielles. Je catégorise, j’identifie, je compare.
Cette montagne que j’identifie, c’est en réalité une montagne dans la tête,
une montagne-objet. Oui, bien entendu, je peux dire de ceci que c’est une
montagne, je peux lui donner ce nom-là, mais une telle montagne n’a rien
de réel, elle n’est pas chant, parole d’amour. Ce qui m’intéresse en réalité
dans ce que je définis comme une montagne, ce n’est pas l’énigme dont
elle est porteuse, ce n’est pas sa réalité. C’est sa condition matérielle, c’est
ce en quoi elle surgit et que j’identifie abusivement avec son être même.
Une montagne, c’est de l’apparaître, rien que de l’apparaître, celui d’un
chant d’amour, et c’est ce chant d’amour qui, en ce site minier si convoité,
prend chair. Tout à la fois, cette montagne est et n’est pas ce gisement que
je m’apprête à exploiter. Elle surgit en ces rochers et en ce sens les de-
vient. Mais elle ne les devient qu’à partir de ce qui la rend en même temps
irréductible à eux. La merveille, c’est qu’en ces rochers, un chant d’amour
surgisse. Il ne s’agit pas de se détourner de la matérialité de la montagne
comme s’il y avait d’une part ces rochers et puis cachée à l’intérieur on
ne sait où une prière. Non, c’est bien en ces rochers que cette montagne
naît, devient. Il fait partie de l’aventure spirituelle des montagnes de naître
en une diversité extraordinaire de corps, de devenir ces corps, radicale-
ment, c’est-à-dire de laisser s’y déployer leur chant d’amour, leur si pro-
fonde énigme.

Je perçois cette montagne, c’est-à-dire l’identifie en son apparence maté-


rielle. Je peux l’objectiver, en faire l’exemplaire d’une montagne toute
possible. Mais ce n’est pas alors la montagne en personne qui, singulière-
ment, vient à moi. Il n’y a de montagne réelle que dans l’accueil de son
énigme. Même dans la perception la plus instrumentale de cette mon-
tagne, son énigme m’est déjà confiée. En cette perception, une vision est
en train de naître. Si tel n’était pas le cas, il n’y aurait pas de montagne
réelle, mais seulement une montagne-objet, une montagne dans la tête,
une représentation. Cette montagne que je perçois a déjà introduit son
chant en moi, déjà je la vois, c’est-à-dire l’accueille dans son énigme,
dans sa réalité même. Mais ce chant que déjà j’entends faute de quoi au-
cune montagne ne serait là pour moi, ce chant, je l’entends sans l’en-
tendre, je le tiens au plus loin de moi. A force de l’objectiver, de la dé-
pouiller de son énigme, cette montagne s’irréalise. Il n’y a de montagne
réelle, là, au dehors, que si, en même temps, son chant se dépose en moi,
que si je la deviens. Y a-t-il dans le monde quelque chose comme des
montagnes, des rivières, des oiseaux ? Toute réduction des montagnes à
leur matérialité est une mise au silence des montagnes, une occultation de
leur chant, et en ce sens leur disparition. Je n’ai jamais affaire alors qu’à
des exemplaires d’une montagne toute possible, d’une montagne-objet,

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d’une montagne dans la tête, d’une montagne sans présence, d’une mon-
tagne sans excès radical. Si, comme exploitant minier, je rase cette mon-
tagne, on pourra certes dire qu’il y avait avant ici une montagne et qu’elle
a disparu. Le verdict est implacable : s’il n’y a plus de rochers, si tout est
rasé, il n’y a plus de montagne. Mais cette montagne qu’ainsi j’aplanis
follement, c’est en réalité une montagne déjà morte, un semblant. En ré-
duisant la montagne à sa matérialité, je n’ai plus affaire qu’à un cadavre.
J’ai toujours l’apparence matérielle de la montagne, mais désertée de sa
vie, de son énigme. Cette apparence-là n’est plus celle d’une montagne
réelle, elle est tout juste celle d’une montagne-objet, d’une montagne dans
la tête.

Réduite à sa matérialité, une rivière polluée, maltraitée, violentée, c’est


encore une rivière. Mais une rivière, ce n’est pas cela. Pour parler comme
le Henry Corbin de Corps spirituel et terre céleste, ce n’est pas le quoi
d’une apparence matérielle, c’est le qui d’un chant d’amour, c’est une
énigme, c’est une présence qui nous demande de l’accueillir, qui nous
interroge. Désires-tu que je sois, consens-tu à m’accueillir en mon
énigme, à m’aimer ? A cette rivière polluée, il ne suffit pas de lui redonner
une belle apparence. Encore faut-il que ce soit un chant d’amour qui
prenne chair en ces eaux dépolluées, encore faut-il que nous désirions
cette rivière, que nous désirions qu’elle soit, que nous la visitions, lui de-
mandions de vivre avec nous, en nous. Une rivière, c’est une énigme, et
à chaque fois que nous occultons cette énigme, la réduisons à ce qui va de
soi, celle-ci disparaît, meurt. Cette rivière menacée matériellement par
cette pollution, asservie à nos besoins, cette rivière interchangeable, cette
rivière toute possible, sans énigme, cette rivière n’est déjà plus qu’une
apparence de rivière, déjà elle n’est plus, à moins qu’elle ne trouve dans
la nostalgie de cet enfant que je suis, dans ses souvenirs, ou encore dans
ces mots du poète, cette humble prière, une autre terre d’accueil. Non, il
n’y a pas la rivière en son objectivité matérielle et puis les différentes
épreuves que nous pourrions en faire. La rivière, sa réalité même, c’est
l’énigme qu’elle est, son chant d’amour, et c’est ce chant d’amour qui
prend ainsi chair en ces eaux coulant encore un peu. L’énergie que j’uti-
lise pour dépolluer cette rivière s’alimente-t-elle au désir que cette rivière
soit, est-elle déjà nourrie par elle ? Cette rivière, elle ne pourra venir à
nouveau visiter réellement la terre désolée de notre village que si, puri-
fiant ses eaux, nous purifions en même temps et plus radicalement nos
cœurs, laissons grandir en nous ce désir inouï qu’elle soit. Une rivière,
c’est une vie, c’est l’énigme de tant et tant de rencontres, de relations. Une
rivière, c’est de l’apparaître, rien que de l’apparaître, celui d’un chant
d’amour qui ne peut prendre chair en ces eaux traversant notre village
qu’en prenant tout aussi absolument chair en ce merveilleux tableau, en
ces rêves. Il nous faut comprendre qu’il n’y a de rivière que naissante,

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qu’en devenir. En chaque rivière, très singulièrement, qu’elle soit terrestre
ou céleste, qu’elle coule en notre village ou dans les mots du poète, c’est
une énigme qu’il s’agit d’accueillir, radicalement, en la devenant. Je de-
viens cela que je vois, je ne le vois qu’en laissant son énigme naître en
moi, et inversement, ce que je vois accueille en lui mon énigme, mon im-
possibilité. Cette rivière et moi-même sommes miroir l’un de l’autre. Il
ne peut y avoir de rivières, de montagnes réelles dans le monde que si
nous les laissons naître en nous, nous renvoyer à notre propre énigme, à
l’impossible en nous. A chaque fois que je cherche à fuir cet excès de vie
que je suis, à occulter ce chant d’amour qui me traverse et me décentre
radicalement de moi-même, le monde s’irréalise, les choses perdent leur
consistance, leur densité, qui est celle de l’impossible en elles, leur chant
d’amour.

2. Aimer l’impossible en l’autre

Lorsque Cézanne peint Sainte-Victoire, il l’aime, il consent à endurer son


excès de visibilité, il accueille en lui cet excès et ainsi, le devenant, lui
permet d’être. Cette montagne excessive, et il n’y a de montagne réelle
qu’excessive, ne peut apparaître en ces rochers d’Aix que par le regard
d’amour de Cézanne. Telle est l’énigme, à chaque instant renouvelée, de
la création. S’il y a des montagnes dans le monde, des montagnes réelles,
au sens le plus radical du terme, ce ne peut être que par l’amour même se
déposant en elles. Une montagne, c’est de l’impossible, mais qui, loin de
disparaître en lui-même, prend chair. En son vide, en sa nuit, en ce qui en
elle est tout à fois excès absolu et manque absolu, une parole d’amour
retentit : sois !

Au cœur de cette montagne, un chant d’amour, qu’il n’y a que Dieu, qu’il
n’y a rien sinon Dieu. Encore faut-il être pour être cette pure dépossession
de soi : être tout en n’étant pas, être dans et à partir de l’impossibilité
même de l’être. En l’apparence matérielle de cette montagne, un chant
d’amour se dépose, un chant impossible dont on comprend qu’à Dieu seul
il appartient. L’absolue singularité de chaque chose, son altérité radicale,
c’est l’impossible en elle. En toute chose, voir, entendre cet amour fou
qui l’habite, la laisse être. Je suis appelé à laisser chaque chose que je
rencontre devenir pleinement réelle, c’est-à-dire déposer en moi son se-
cret, m’enseigner que seul l’impossible est. Je ne deviens que dans cette
pauvreté absolue, que dans cet abandon radical, que dans ce consentement
à être aimé. Ce qu’il s’agit d’aimer en l’autre, ce n’est pas son effectivité,
ses apparences, c’est ce dont ses apparences deviennent l’apparaître
même lorsque je l’aime, c’est son impossibilité, son énigme à jamais, sa
réalité.

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Il y a ce prédateur insensé que je suis, cet humain qui fuit sa propre réalité,
son énigme, en réduisant toute chose au silence, il y a ce prédateur in-
sensé, ce Pharaon en moi qui rit de moi si je lui dis qu’une rivière est un
miracle de chaque instant, ou encore que la fraîcheur d’un feu d’amour
habite les plus humbles buissons, qu’il faut en prendre soin, qu’il nous
faut marcher en ce monde les pieds nus, retirer ses sandales, laisser la
Terre respirer en nous. Ce Pharaon, son cœur ne s’endurcit qu’à la mesure
de cet amour fou qui l’appelle. Il s’agit de consentir à l’impossible en soi,
et ce consentement il ne peut se réaliser qu’en aimant ce que Dieu aime,
qu’en aimant cette rivière, qu’en laissant mon regard, mes mains, tout
mon corps en accueillir l’énigme. Cette montagne que je perçois, l’aimer
en son impossibilité, la devenir. Notre passage en ce monde est une
épreuve, un chemin d’élévation, mais qui, loin de nous abstraire de celui-
ci, nous enfonce en lui. Voici une montagne, vais-je consentir à la voir,
vais-je désirer qu’elle soit ? Et il en va de cette montagne comme de toute
chose. Le chemin spirituel est éveil au réel des choses, il est amour de ce
qui est, chant d’amour.