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Angleterre et Amérique dans l’histoire

institutionnelle française
1789-1958

Pierre-Xavier Boyer

DOI : 10.4000/books.editionscnrs.16577
Éditeur : CNRS Éditions
Année d'édition : 2012
Date de mise en ligne : 28 novembre 2019
Collection : Histoire
ISBN électronique : 9782271129888

http://books.openedition.org

Édition imprimée
ISBN : 9782271071347
Nombre de pages : 640
 

Référence électronique
BOYER, Pierre-Xavier. Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française : 1789-1958.
Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2012 (généré le 29 novembre 2019). Disponible sur
Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/16577>. ISBN : 9782271129888. DOI : 10.4000/
books.editionscnrs.16577.

© CNRS Éditions, 2012


Conditions d’utilisation :
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Angleterre et Amérique
dans l’histoire
institutionnelle française
Pierre-Xavier Boyer

Angleterre et Amérique
dans l’histoire
institutionnelle française
Le poids des exemples anglais
et américain dans la réflexion française
1789-1958

CNRS ÉDITIONS
15, rue Malebranche – 75005 PARIS
© CNRS Éditions, Paris, 201
ISBN : 978-2-271-07134-7
Sommaire
Sommaire......................................................................................... 7
Introduction générale ....................................................................... 9
Comparatisme et essor du constitutionnalisme.......................... 10
Le droit constitutionnel français, un droit sous influence.......... 15
Des approches lacunaires........................................................... 19
La notion de modèle .................................................................. 24
PARTIE LIMINAIRE. LE DROIT CONSTITUTIONNEL FRANÇAIS
ET LES MODÈLES
Chapitre premier – Des objections de principe récurrentes ....... 36
Section 1 – Le primat de la Raison ....................................... 36
Section 2 – La force des choses ............................................ 71
Conclusion du chapitre premier .......................................... 105
Chapitre second – Présence des modèles................................. 106
Section 1 – Une présence incertaine ................................... 106
Section 2 – Des influences peu diversifiées ........................ 121
PARTIE I. LES MODÈLES ANGLAIS ET AMÉRICAINS :
DES LEÇONS INSTITUTIONNELLES CONVERGENTES
Chapitre premier – La voie anglaise ........................................ 172
Section liminaire – L’Angleterre dans la pensée politique des
Lumières : gouvernement mixte et « balance des pouvoirs » ... 172
Section 1 – La tentative malheureuse des monarchiens ...... 204
Section 2 – 1814-1830 :
un constitutionnalisme sous influence ................................ 225
Conclusion du chapitre premier .......................................... 307
Chapitre second – La voie américaine ..................................... 308
Section liminaire – Les lectures contradictoires
de l’expérience américaine ................................................. 308
Section 1 – Les déclinaisons françaises du modèle
américain à l’époque révolutionnaire.................................. 337
Section 2 – 1848 ou l’illusion américaine........................... 364
Conclusion du chapitre second ........................................... 396

PARTIE II. LES MODÈLES ANGLAIS ET AMÉRICAINS :


DES LEÇONS INSTITUTIONNELLES ANTAGONISTES
Chapitre premier – Genèse et portée
d’une typologie doctrinale ....................................................... 407
Section 1 – L’apparition de la distinction entre régime
« parlementaire » et « présidentiel » ................................... 407
Section 2 – La réception de ces nouvelles conceptions
en France ............................................................................. 441
Conclusion du chapitre premier .......................................... 485
Chapitre second – Les hésitations françaises .......................... 486
Section 1 – La quête du parlementarisme anglais ............... 487
Section 2 – Les États-Unis, une voie alternative ................ 562
Conclusion du chapitre second ........................................... 635

TABLE DES MATIÈRES ............................................................ 637


Introduction générale
Il n’est, semble-t-il, de domaine de l’activité humaine qui n’ait été
tributaire, pour son développement, de phénomènes d’imitation, qui
n’ait bénéficié, à quelque moment, de la tendance naturelle qui
pousse l’homme à reproduire certains actes dont il a été le témoin. Le
droit, pas plus qu’aucun autre.
La chose est ancienne et connue ; et certains exemples viennent
aussitôt à l’esprit du juriste, quand il est question d’évoquer ce que le
droit qu’il pratique doit à des influences extérieures. Tous les temps
et tous les lieux, bien sûr, ne sont pas également tributaires de ces
influences ; il est des époques au cours desquelles quelques nations se
posent davantage en exportatrices qu’en importatrices de matériaux
juridiques. Le droit anglo-saxon de la common law a ainsi rayonné à
partir de l’Angleterre, puis des États-Unis, pour gagner une impor-
tante partie du monde où il a été naturalisé selon des modalités va-
riables1. Le droit privé français a connu une fortune comparable, si
l’on en juge d’après les nombreuses traces de l’influence du code
napoléonien, tenu généralement pour « l’une des principales bases de
l’évolution du droit privé dans le monde au cours du XIXe siècle2 » et
qui est, selon certains, « depuis la diffusion des lois romaines, le seul
exemple que nous possédions d’une si large expansion des lois d’un

______________
1. Cf. not. R. H. Graveson, « L’influence de la common law sur les systèmes
de droit civil existant dans le Commonwealth britannique », R.I.D.C., 1953, pp.
658-671.
2. A. B. Schwarz, « La réception et l’assimilation des droits étrangers », in
Introduction à l’étude du droit comparé, Recueil d’études en l’honneur
d’Édouard Lambert, Paris, L.G.D.J., 1938, t. II, p. 583 ; parmi les travaux qui
ont permis de préciser les conditions particulières dans lesquelles avait été di-
versement reçu le texte de 1804, et dont certains témoignent de la plus grande
pertinence, on mentionnera, bien sûr, les contributions contenues dans le Livre
du centenaire du code civil (Société d’études législatives, Le code civil, 1804-
1904, Le livre du centenaire, Paris, Rousseau, 1904, t. II, pp. 587-901) ou en-
core, par exemple, l’étude fort instructive de R. Chabanne, « Napoléon, son
code et les Allemands », in Études offertes à Jacques Lambert, Paris, Cujas,
1975, pp. 397 s.
10 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

peuple3 ». Mais la France elle-même, en des temps plus éloignés,


avait constitué son patrimoine juridique à partir de ce qu’elle avait
reçu du legs romain : comme une large partie de l’Europe médiévale,
elle avait, dès le douzième siècle, subi l’influence marquante de ce
droit4.
Pour ce qui concerne le droit constitutionnel, les choses ne diffé-
rent guère, si ce n’est qu’elles se produisirent plus tardivement,
comme une conséquence de l’apparition relativement récente de ce
droit lui-même ; de ce point de vue, l’histoire du développement du
constitutionnalisme ne se conçoit pas sans considérer l’importance
des phénomènes d’imitation.

COMPARATISME ET ESSOR DU CONSTITUTIONNALISME


Cela dit, bien avant la naissance du constitutionnalisme, la ré-
flexion politique s’est toujours accompagnée d’un intérêt profond
pour les expériences étrangères de gouvernement et leur étude.
L’exemple emblématique entre tous étant celui d’Aristote et de ses
disciples qui, pour la résolution de la question du bon gouvernement5,
s’étaient efforcés d’étudier les régimes des différentes cités grecques,
pour les consigner ensuite dans les traités perdus des Constitutions6.
Mais l’étude est rarement désintéressée : il s’agit souvent moins de
s’essayer à une compréhension exacte des formes observées que de
souligner, à travers leurs cas particuliers, la nocivité de certains prin-
______________
3. Cf. Société d’études législatives, Le code civil, 1804-1904, Le livre du
centenaire, op. cit., t. I., p. XVI.
4. Cf. l’ouvrage classique de P. Koschaker, Europa und das römische Recht,
Munich-Berlin, Beck, 1953, XVI-378 p.
5. Dans la Rhétorique, Aristote professe que l’orateur doit « demander à
l’étude du passé et des autres peuples quelle est la meilleure forme de gouver-
nement, et comment les Constitutions s’adaptent à des situations différentes. Les
descriptions des voyageurs et les récits des historiens lui seront, par conséquent,
fort utiles » (M. Dufour, La « Constitution d’Athènes » et l’œuvre d’Aristote,
Paris, Hachette, 1895, pp. 15-16).
6. Sur ces cent cinquante huit traités, pour la très grande majorité perdus, et
dont seule subsiste intégralement la Constitution d’Athènes, v. M. Dufour, La
« Constitution d’Athènes » et l’œuvre d’Aristote, op. cit., pp. 17 s., ainsi que la
présentation de B. Haussoulier, in Aristote, Constitution d’Athènes, Paris, Les
belles lettres, 1941, pp. I s.
Introduction générale 11

cipes d’organisation politique ou, à l’inverse, le besoin de quelque


réforme. En ces matières, ainsi, la comparaison paraît ne jamais avoir
été tout à fait gratuite. Lorsque Jean Bodin, dans sa République, ac-
cordait une attention si grande aux exemples étrangers, c’était d’abord
dans l’intention de servir une certaine idée de ce que devait être selon
lui le pouvoir royal.
Si l’intérêt témoigné à l’égard des expériences étrangères de gou-
vernement n’est pas neuf dans le second dix-huitième siècle, le déve-
loppement du constitutionnalisme volontariste va encore en accroître
l’intensité. Avec l’instrument constitutionnel, les exemples ne sont
plus seulement susceptibles de servir un discours, mais peuvent aussi
déterminer un projet d’action immédiat.
À cet égard, le cas de la constitution des États-Unis – première
manifestation positive de ce constitutionnalisme volontariste – paraît
emblématique des affinités qui vont se nouer entre la technique cons-
titutionnelle et le recours aux précédents étrangers. Car, non seule-
ment les conditions de gestation du texte américain, mais encore les
destinées de ce dernier ne peuvent se comprendre sans le secours de
considérations tenant à la diffusion et au commerce des idées consti-
tutionnelles.
En effet, la constitution des États-Unis ne saurait, tout d’abord,
être convenablement appréhendée sans tenir compte de l’attachement
de ses auteurs pour le modèle britannique. Le point avait déjà été sou-
ligné par les plus illustres commentateurs du texte, pour lesquels il
n’était pas douteux que les rédacteurs de la constitution américaine
avaient subi la puissante influence des pratiques britanniques du pou-
voir. C’est notamment l’opinion que professe James Bryce, pour qui
« la Constitution américaine de 1787 fut une copie fidèle de la Cons-
titution contemporaine de l’Angleterre, aussi fidèle que cela fut pos-
sible avec les matériaux qu’on avait sous la main7 ». C’est surtout ce
qu’Ellis Stevens s’emploiera à démontrer dans son ouvrage sur Les
sources de la constitution des États-Unis, en laquelle il ne voit fina-
lement qu’« un retour aux formes anciennes, et une reconnaissance
des procédés constitutionnels anglais8 ». Autant d’appréciations que
______________
7. J. Bryce, La République américaine, Le gouvernement national, trad.
Müller, Paris, Giard et Brière, 1912, t. I, p. 26.
8. C. Ellis Stevens, Les sources de la constitution des États-Unis, trad. Vos-
sion, Paris, Guillaumin, 1897, p. 42 ; Il importe toutefois de noter combien de

12 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

semblaient autoriser les déclarations des constituants américains eux-


mêmes, telle celle d’Hamilton s’exclamant, au sein de la Conven-
tion de Philadelphie : « Mon opinion est que la forme du gouverne-
ment anglais est le meilleur modèle que le monde ait jamais
produit9. »
Par la suite, le système constitutionnel américain tint, à son tour, le
rôle de prototype à partir duquel nombre d’États élaborèrent leur
propre constitution. Il est rapporté qu’en son temps, William Pitt avait
déclaré que la constitution de 1787 « ferait l’admiration des siècles
futurs et qu’elle servirait de modèle à l’édification des constitutions à
venir10 ». Pareil témoignage a quelque chose de prophétique. Sans
avoir à parler de l’influence américaine sur les évolutions constitu-
tionnelles ayant eu lieu outre-Atlantique, il suffit de considérer le cas
bien connu des tentatives faites en Amérique latine afin de
s’approcher du système pratiqué aux États-Unis11.
Ce cas remarquable des États-Unis  issus d’un modèle, avant de
le devenir à leur tour  annonce assez bien les tendances qui vont
accompagner le développement du constitutionnalisme au cours du
dix-neuvième siècle. Les nombreuses opérations constituantes qui ont
alors lieu font voir des relations d’influences nombreuses entre les
États qui se dotent de l’instrument constitutionnel. Ainsi, Lanjuinais
relevait en 1820 que « la nation des Deux-Siciles […] a pris pour loi
fondamentale ou constituante une version italienne et littérale de la

______________
réticence a pu susciter l’affirmation de cette parenté, on en trouve trace, même,
en France ; Boutmy écrit ainsi : « Sir Henry Summer Maine avait dépensé beau-
coup d’art à retrouver dans la Constitution fédérale la constitution anglaise du
temps de Georges III. Je me suis élevé naguère contre cette théorie » (E. Bout-
my, Éléments d’une psychologie politique du peuple américain, Paris, Colin,
1902, p. 20) ; sur ces questions, v. infra, pp. 470 s.
9. Cité par C. Ellis Stevens, Les sources de la constitution des États-Unis,
op. cit., p. 46.
10. Cf. J. M. Beck, La constitution des États-Unis, trad. Charpenter, Paris,
Colin, 1923, pp. 8-9, nous soulignons.
11. Cf. J. Lambert, « La transposition du régime présidentiel hors des États-
Unis : le Cas de l’Amérique latine », R.F.S.P., 1963, pp. 577 s. ; sur les altéra-
tions latino-américaines du régime des États-Unis, v. R. Moulin, Le présidentia-
lisme et la classification des régimes politiques, Paris, L.G.D.J., 1978, not. pp.
35 s.
Introduction générale 13

constitution espagnole de 181212 », et il n’omettait pas de préciser que


pour la composition de cette dernière, les Espagnols avaient eux-
mêmes pris « pour base de leurs travaux » la constitution française de
179113. L’enchevêtrement de ces influences variées les rend même
parfois délicates à identifier avec précision. La constitution fédérale
suisse de 1848, par exemple, a pu être située dans le sillage des cons-
titutions françaises de 179314, de l’an III ou encore de 184815, sans
que soit exclue l’hypothèse d’une influence américaine16, au point que
certains aient même été tentés d’y voir « une addition de déjà vu17 ».
Dans son ensemble, le vingtième siècle confirmera ces impres-
sions. L’hégémonie soviétique sur une partie de l’Europe a notam-
ment pu conduire, à elle seule, à l’idée d’une nouvelle catégorie
d’ordres constitutionnels, organisés autour d’un même phénomène
d’imitation des structures de l’U.R.S.S. Ainsi, un ouvrage consacré
aux Systèmes politiques des États socialistes pouvait significative-
ment s’ordonner en deux tomes, respectivement consacrés au Modèle
soviétique et aux Transpositions et transformations de ce modèle18.
Par ailleurs, les décolonisations successives et les opérations consti-
______________
12. J.-D. Lanjuinais, Vues politiques sur les changements à faire sur la cons-
titution de l’Espagne, afin de la consolider, spécialement dans le royaume des
Deux-Siciles, Paris, Beaudouin, 1820, p. 9.
13. Ibid., p. 4.
14. Cf. E. Colombel, La constitution de 1793 et la démocratie suisse, Paris,
Rousseau, 1903, et not. la conclusion : « On peut donc émettre l’opinion que la
Suisse a emprunté le referendum et l’initiative populaire à la Révolution fran-
çaise. [...] En ce qui concerne le droit de révocation, il semble également qu’il
faille lui attribuer une origine révolutionnaire. La confédération a repris l’idée
de Condorcet, que certains cantons ont même poussée dans ses conséquences
extrêmes » (Ibid., p. 164).
15. Cf. J.-F. Aubert, « Introduction historique : la formation du régime poli-
tique suisse », Pouvoirs, 1987, n° 43, pp. 5 s.
16. Cf. W. E. Rappard, La constitution fédérale de la Suisse, Ses origines,
son élaboration, son évolution, Neuchatel, La Baconnière, 1948, pp. 117 s. ; v.
aussi : Ch. Seignobos, Histoire politique de l’Europe contemporaine, 1814-
1896, Paris, Armand Colin, 1897, p. 252.
17. J.-F. Aubert, « Introduction historique : la formation du régime politique
suisse », op. cit., p. 5 : vue que s’emploie d’ailleurs à nuancer l’auteur.
18. P. Gélard, Les systèmes politiques des États socialistes, Paris, Cujas,
1975, 2 vol., et not. : « dans un premier temps, tous les systèmes socialistes ont
directement imité les institutions soviétiques » (Ibid., t. II, p. 380).
14 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

tuantes qui les accompagnèrent ou leur succédèrent, accrurent le sen-


timent d’une multiplication de ces cas de mimétisme. L’étude des
nouvelles constitutions africaines, en particulier, se fit largement au
moyen de références aux modèles dont elles étaient supposées
s’inspirer. « Les premières Constitutions des nouveaux États étaient
toutes tributaires des modèles métropolitains19 », écrit-on au sujet des
États d’Afrique francophone. Les anciennes possessions anglaises
connaissent des évolutions similaires et « inscrivent dans leurs textes,
et pratiquent même parfois, le régime parlementaire britannique20 ».
Quelques États, cela dit, se refusent à admettre l’importation des ins-
titutions de l’ancienne métropole ; mais dans ce cas, c’est le plus sou-
vent en se tournant vers d’autres modèles  celui des républiques
socialistes ou des États-Unis  qu’ils cherchent la négation de leur
passé de colonisés21.
Ces quelques indications ne suggèrent qu’imparfaitement une im-
pression profonde, selon laquelle toute recherche relative aux condi-
tions dans lesquelles s’élabore le droit constitutionnel positif semble
inséparable d’investigations s’apparentant à ce qu’il serait tentant de
nommer une généalogie constitutionnelle. Pour chaque organisation
constitutionnelle peut, en effet, être posée la question de ses ascen-
dances  et éventuellement celle de sa postérité22.

______________
19. G. Conac (dir.), Les institutions constitutionnelles des États d’Afrique
francophone et de la République malgache, Paris, Economica, 1979, p. 10.
20. D. G. Lavroff et G. Peiser, Les constitutions africaines, États anglo-
phones, Paris, Pédone, 1964, t. II, p.31.
21. Cf. A. J. Klinghoffer, Soviet Perspectives on African Socialism, Farleigh,
Dickinson University Press, 1969 ; J. Owona, « L’influence du constitutionna-
lisme soviétique en Afrique noire », in Revue Juridique et Politique de
l’Indépendance et de la Coopération, 1983, t. 37, n° 4, pp. 699 s. ; sur
l’influence du régime nord-américain, v. not. L. Dubouis, « Le régime présiden-
tiel dans les nouvelles constitutions des États africains d’expression française »,
Recueil Penant, 1962, pp. 218 s., ainsi que P.-F. Gonidec, Les systèmes poli-
tiques africains, Paris, L.G.D.J., 1978, pp. 120 s.
22. Ainsi, et par exemple, un numéro de la revue Pouvoirs consacré au Japon
(1985, n° 35) avait pu fortuitement poser cette double question, une contribution
y figurant évoquant les origines « américaines » de la constitution du 3 no-
vembre 1946 (Higuchi, p. 23), tandis qu’une autre s’interrogeait sur le point de
savoir s’il était possible de voir dans le Japon un modèle institutionnel et poli-

Introduction générale 15

LE DROIT CONSTITUTIONNEL FRANÇAIS,


UN DROIT SOUS INFLUENCE

Dans le cas de la France, c’est de longue date que le poids des in-
fluences étrangères sur le développement du droit constitutionnel a
été constaté.
En certains cas, le constat semble même relever de l’évidence.
Ainsi, la charte de 1814, dès son octroi, fut envisagée sous l’angle des
rapports étroits qu’elle semblait entretenir avec la constitution britan-
nique. En écho aux appréciations des contemporains, tels un Vitrolles
qui avait alors déploré la propension dont témoignaient les auteurs de
la charte à se « traîner sur les vestiges de la Constitution anglaise23 »,
les commentaires qui insistèrent sur cette ascendance parfois gênante
se firent nombreux, au point que, à la fin du siècle, ce type
d’approche si bien établi était près de devenir un lieu commun auquel
ne rougissaient pas de souscrire les plus illustres publicistes ; par
exemple Laboulaye, pour qui la Charte s’était contentée « de mettre
en articles des axiomes constitutionnels empruntés à l’Angleterre24 ».
Au vingtième siècle, l’idée d’une influence anglaise sur la Charte
persiste  Joseph Barthélemy n’hésite pas à écrire dans son Traité
que celle-ci avait été « ouvertement copiée sur les institutions an-
glaises25 »  alors même que certains commencent à révoquer en
doute ce qui finit par apparaître comme un « cliché, rituellement re-
produit26 ». Ainsi, quoi qu’il en soit de la réalité de cette influence
anglaise sur la Charte27, force est de relever que bon nombre des ana-
lyses consacrées à ce texte sont élaborées, sinon autour, du moins à
l’aide de l’idée d’un phénomène de mimétisme constitutionnel.

______________
tique, au même titre qu’il était alors considéré par certains comme un modèle
industriel et économique (Sabouret, p. 85).
23. Vitrolles, Mémoires, éd. P. Farel, Paris, Gallimard, coll. Mémoires du
passé, 1951, t. II, p. 55.
24. E. Laboulaye, « La République constitutionnelle » [1871], in Questions
constitutionnelles, Paris, Charpentier, 1872, p. 314.
25. J. Barthélemy, Traité de droit constitutionnel, Paris, Dalloz, 1933, p. 45.
26. Cf. G. Antonetti, La monarchie constitutionnelle, Paris, Montchrestien,
coll. Clefs, 1998, p. 51
27. Cf. infra, pp. 230 s.
16 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

De même, les lois constitutionnelles de 1875  une « Troisième


Charte » selon certains28  furent vite regardées comme une adapta-
tion républicaine des principes constitutionnels ayant cours outre-
Manche. L’idée se trouve sous la plume de Maurice Deslandres qui
affirme, péremptoire : « Nous avons reproduit le système anglais :
chez nous comme là bas le gouvernement est confié à un cabinet […]
et le gouvernement français a les mêmes attributions que le gouver-
nement anglais ; avec l’initiative des lois il peut prendre la direction
du travail législatif, présentant le budget il peut diriger les finances, et
s’il est soumis au contrôle du Parlement, le cabinet anglais est res-
ponsable également, et tous deux disposent de l’arme défensive de la
dissolution. Les règles sont les mêmes, la copie a été exacte.29 » Dans
ses classiques Éléments de droit constitutionnel, Esmein tient un rai-
sonnement comparable quoique moins tranché, mais en soulignant
cette fois que dans la voie de la « républicanisation » des institutions
britanniques, la France avait été devancée par les États-Unis  ce qui
le conduit à admettre une dualité de modèles : « Les meilleurs histo-
riens et publicistes », écrit-il, « s’accordent aujourd’hui à reconnaître
que le rôle et les pouvoirs du président des États-Unis ont été copiés,
par les auteurs de la Constitution fédérale, sur ceux du Roi
d’Angleterre, tels qu’on les recevait alors communément. C’est la
même loi qui a opéré chez nous en 1875, et il n’est point douteux que
les pouvoirs du président de la République, dans notre Constitution
actuelle, aient été à peu près calqués sur ceux d’un monarque consti-
tutionnel avec le gouvernement parlementaire30. » Ainsi, dès les dé-
buts de la troisième République, le régime était largement décrit, mais
surtout compris, au travers du prisme des modèles anglo-saxons et de
leurs enseignements31.

______________
28. M. Morabito et D. Bourmaud, Histoire constitutionnelle et politique de
la France (1789-1958), Paris, Montchrestien, 4e éd., 1996, p. 273.
29. M. Deslandres, « La crise de la science politique, le problème de la mé-
thode. La méthode comparative », R.D.P., 1902, p. 82, nous soulignons.
30. A. Esmein, Éléments de droit constitutionnel français et comparé, Paris,
3e éd., 1903, Larose, p. 469, nous soulignons.
31. La chose ressort avec un relief tout particulier dans l’ouvrage précité
d’Adhémar Esmein, dans lequel les développements consacrés aux institutions
et pratiques de la troisième République sont très fréquemment nourris de rap-
prochements avec les droits constitutionnels anglais et américains ; la nature des

Introduction générale 17

Ces deux cas, à la vérité, tiennent du paradigme, dans la mesure où


ils ont été massivement perçus comme le produit d’une mimèsis : soit
que la configuration finale du système constitutionnel institué ait pré-
senté de frappantes ressemblances avec un système préexistant, soit
que ce dernier ait été visiblement invoqué au cours du travail consti-
tuant. En d’autres hypothèses, il est vrai, le phénomène ressort avec
moins de clarté, mais il est bien rare qu’il en soit absent.
La constitution de 1791, par exemple, possède une originalité
propre qui semble l’éloigner des types alors connus de gouverne-
ment ; pourtant une analyse exigeante de cette œuvre constitution-
nelle passe  la chose a souvent été soulignée  par un examen du
rôle que jouèrent, dans sa genèse, les « modèles étrangers32 » en pré-
sence, et notamment les modèles anglo-saxons qui, sur plusieurs
points cruciaux, structurèrent véritablement le débat constituant33. Les
développements consacrés à la constitution montagnarde de 1793,
quant à eux, proposent une intéressante illustration de la façon dont
un travail constituant peut être rattaché, de plusieurs façons, à
quelque influence prédominante. En effet, un récent manuel d’histoire
constitutionnelle, pour présenter le projet de constitution girondin
élaboré cette année là par Condorcet, mais jamais adopté, indique
notamment que ce projet « aurait fait de la France un État proche d’un
État fédéral, des U.S.A.34 ». Un autre manuel, en évoquant la constitu-
tion montagnarde qui avait finalement été adoptée, précise qu’elle se
présentait essentiellement comme « une simplification du projet de

______________
ouvrages cités reflète d’ailleurs fort bien l’omniprésence de ces deux référents
(v., pour un exemple significatif : A. Esmein, Éléments de droit constitution-
nel…, op. cit., 5e éd., pp. 926 s., sur la question des interpellations).
32. V. F. Burdeau et M. Morabito, « Les expériences étrangères et la pre-
mière constitution française », Pouvoirs, 1989, n° 50, p. 97 ; mais aussi, parmi
les très nombreux développements relatifs à la question, les propos classiques de
P. Duvergier de Hauranne, Histoire du gouvernement parlementaire en France,
1814-1848, Paris, Lévy, 1857, t. I, pp. 44 s.
33. Cf. Ibid., pp. 105-107.
34. R. Szramkiewicz et J. Bouineau, Histoire des institutions, 1750-1914,
Paris, Litec, 2e éd., 1992, p. 135 ; mais Alphonse Aulard, lui, estime que c’est
« la constitution de 1791, qui avait servi de base et de modèle » au projet giron-
din (Histoire politique de la révolution française, Paris, Armand Colin, 6ème
éd.,1926, p. 283).
18 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Condorcet »35, tandis que M. Hauriou la range parmi les constitutions


« de type américain36 », ce qui clôt circulairement cette série
d’appréciations.
Pareillement, pour apprécier l’économie générale du régime direc-
torial, on a souligné ce qu’il devait, dans sa conception, à « la réfé-
rence américaine37 », quoique la chose fût discutable, comme certains
observateurs du temps l’avaient jugé38. Quant à la constitution de
1848, peut-être en raison de la présence emblématique de Tocqueville
au sein de la Commission de constitution, celle-ci a souvent été ratta-
chée au cas des États-Unis, comme en atteste la remarque teintée de
désapprobation d’un auteur pour qui « c’était le mécanisme américain
transporté d’un gouvernement fédéral sans armée et sans fonction-
naire dans un gouvernement centralisé pourvu d’une armée irrésis-
tible et d’un corps de fonctionnaires habitués à dominer39 ».
Enfin, les textes de 1946 et de 1958, à l’instar des précédents, ont
donné lieu à diverses conjectures quant à leurs possibles ascendances.
Si pour certains, tels Paul Bastid, le régime de la cinquième Répu-
blique « ne se rattache par ses lignes générales [...] à aucun régime
étranger40 », il reste que le poids de « l’incomparable modèle an-
glais41 » sur les travaux des rédacteurs de la constitution du 4 octobre
1958 a souvent été perçu comme une clef des plus nécessaires à
l’intelligence de ce texte. Tout comme, d’ailleurs, les positions des
constituants de 1946 vis-à-vis des exemples anglais et américains
permettent d’expliquer les choix majeurs réalisés par eux.

______________
35. M. Morabito et D. Bourmaud, Histoire constitutionnelle et politique de
la France (1789-1958), p. 88.
36. A. Decencière-Ferrandière, « La constitution française de 1793 », in Mé-
langes A. Decencière-Ferrandière, Paris, Pédone, 1940, p. 47.
37. M. Morabito et D. Bourmaud, Histoire constitutionnelle et politique de
la France (1789-1958), p. 107.
38. Sur cette question, v. infra, pp. 346 s.
39. Ch. Seignobos, Histoire politique de l’Europe contemporaine, op. cit., p.
151.
40. P. Bastid, « Les principes généraux de la nouvelles constitution fran-
çaise », R.I.D.C., 1959, p. 336.
41. J.-P. Cointet, « Le poids de l’histoire », in D. Maus, L. Favoreu et J.-L.
Parodi, L’écriture de la constitution de 1958, Aix-Paris, P.U.A.M.-Economica,
1992, p. 41.
Introduction générale 19

Ces quelques regards, cursivement portés sur l’histoire constitu-


tionnelle française, montrent que la doctrine, pour en expliquer les
développements graduels, éprouva fréquemment le besoin de
l’approcher sous l’angle des influences qu’elle eut à subir périodi-
quement. Certes, toutes ces constitutions n’ont pas été comprises
comme également tributaires de quelque précédent ; mais il est signi-
ficatif de relever que toutes, à des degrés divers, ont pu voir leur éco-
nomie expliquée par la position de leurs auteurs à l’égard de certains
spécimens connus.

DES APPROCHES LACUNAIRES


Pourtant, en dépit de la fréquence du phénomène et de l’évidence
avec laquelle il semble s’imposer, force est de constater le nombre
paradoxalement peu élevé d’études consacrées spécifiquement à ces
manifestations de « mimétisme institutionnel42 ».
Certes, la discipline du droit comparé n’a pas été sans s’intéresser,
au moins indirectement, à celles-ci. Car les phénomènes qui ont été
relevés en matière constitutionnelle ne sont, en définitive, qu’une
espèce particulière relevant de ce que le comparatisme désigne habi-
tuellement par l’appellation de « réceptions de droits43 » – mais les
expressions de « migrations juridiques44 », « transferts de droits45 »,

______________
42. Y. Mény (dir.), Les politiques du mimétisme institutionnel, Le greffe et le
rejet, Paris, L’Harmattan, coll. Logiques politiques, 1993, et not. l’avant-propos
d’Yves Mény, pp. 7 s.
43. Il faut noter, toutefois, que certains prêtent au terme une acception
étroite, le définissant à partir de sa fonction originale qui fut de « répondre à la
question de savoir pourquoi, dès le XIIe siècle, le droit romain a connu cette
expansion remarquable dans l’Europe médiévale » (cf. v° Réception (dans les
pays occidentaux), in A. Arnaud (dir.), Dictionnaire de théorie et de sociologie
du droit, Paris, L.G.D.J., 2e éd., 1993, pp. 515 s.). D’autres auteurs confèrent à
l’expression un sens plus vaste et lui font désigner également des emprunts
juridiques résultant d’un acte délibéré (cf. v° Rezeption fremder Rechte, in
Handwörterbuch zur deutschen Rechtsgeschichte, Berlin, Schmid, 1971, bd. IV,
kol. 996). C’est cette définition du terme, lato sensu, que nous retenons.
44. Cf. E. Agostini, Droit comparé, Paris, P.U.F., coll. Droit fondamental,
1988, p. 243 ; R. Rodière, Introduction au droit comparé, Paris, Dalloz, coll.
Précis, 1979, pp. 15 s.
20 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

« transplantations légales46 », etc. sont également en usage. À


l’évidence, ces phénomènes intéressaient la problématique compara-
tiste en ce que, d’une part, ils permettaient d’expliquer la tendance à
l’uniformisation des systèmes juridiques observés47, et dans la mesure
où ils étaient, d’autre part, l’occasion d’éprouver expérimentalement
le produit d’une confrontation entre des éléments issus de systèmes
juridiques hétérogènes48. Pour ces raisons, de nombreux auteurs insis-
tèrent sur la nécessité de mener à bien l’étude de ce phénomène sin-
gulier, trop peu connus encore selon eux. L’un regrettait ainsi que
« les types » de réception de droit n’aient « guère été examinés d’une
manière approfondie par l’histoire comparative du droit49 », un autre,
plus tard, déplorait que « l’on n’a[it] pas étudié, sur une base compa-
rative, le problème de la réception des droits étrangers50 ». Sous
l’influence, peut-être, d’invitations répétées de cet ordre, plusieurs
travaux virent le jour, qui se proposèrent d’étudier spécifiquement les
transferts de droits. C’est, pour l’essentiel51, sous deux angles dis-
tincts qu’ont été menées ces études.

______________
45. J. Gaudemet, « Transferts de droits », in L’Année sociologique, 1976, pp.
29 s.
46. A. Watson, Legal Transplants, an Approach to Comparative Law, Edin-
burgh, Scottish Academic Press, 1974, XIV-106 p.
47. René Rodière (Introduction au droit comparé, op. cit., p . 11) fait de la
« loi d’imitation » un « facteur de nivellement » des institutions sociales. Sur
l’incidence de ces phénomènes sur l’uniformisation des systèmes juridiques, v.
I. Zajtay, « La réception des droits étrangers et le droit comparé », R.I.D.C.,
1957, pp. 707-713.
48. Cf., par ex., P. G. Monateri, « Critique et différence : le droit comparé en
Italie », R.I.D.C., 1999, pp. 992 s.
49. A. B. Schwarz, « La réception et l’assimilation des droits étrangers », in
Introduction à l’étude du droit comparé, Recueil d’études en l’honneur
d’Édouard Lambert, op. cit., t. II, p. 582.
50. I. Zajtay, « La réception des droits étrangers et le droits comparé », op.
cit., p. 687.
51. Nous mettons à part les études, d’inspiration proche, ayant trait aux phé-
nomènes d’acculturation juridique. Celle-ci, étant généralement comprise
comme une « transformation globale d’un système juridique due au contact d’un
système différent » et impliquant « un changement de niveau de conscience
juridique » est, par ce fait, distinguée du « phénomène de l’emprunt », essentiel-
lement volontaire et ponctuel (cf. M. Alliot, « L’acculturation juridique », in J.

Introduction générale 21

Une première série de travaux est caractérisée par l’intention de


leurs auteurs « d’examiner non pas une certaine catégorie de récep-
tions, mais le problème de la réception en général52 », en tentant alors
de saisir le phénomène dans l’universalité de ses manifestations. Les
auteurs de ces approches étudient les multiples conformations que
peuvent avoir les transferts de droits, dans l’ensemble des ordres juri-
diques, afin de cerner le phénomène de transfert de droit en tant que
tel, c’est-à-dire comme une manifestation singulière dans l’ordre des
phénomènes juridiques qu’il appartiendrait à la discipline compara-
tive d’analyser. Mais alors, confrontés à la formidable hétérogénéité
des cas étudiés, ces auteurs doivent trop souvent se borner à dresser
des typologies de ces phénomènes. Ainsi, ont pu être distingués les
transferts de droit consécutifs à une invasion physique ou à une inva-
sion d’idées53 ; ceux qui s’analysaient en des importations ou des
exportations54 ; pareillement, il a été écrit que les réceptions de droits
étrangers pouvaient être forcées ou volontaires55, résulter d’une intro-
duction coutumière ou législative56, être directes ou indirectes57, réci-
proques ou régressives58, normatives ou doctrinales59, ou enfin
totales, partielles ou éclectiques60… Ces précisions, certes, permet-
tent de souligner, ou de révéler, la complexité des transferts de droits
______________
Poirier (dir.), Ethnologie générale, Paris, Gallimard, bibl. de la Pléiade, 1968,
pp. 1180 s.).
52. I. Zajtay, « La réception des droits étrangers et le droit comparé », op.
cit., p. 687, nous soulignons.
53. R. Rodière, « Approche d’un phénomène : les migrations de systèmes ju-
ridiques », in Mélanges Marty, Toulouse, Université des sciences sociales, 1978,
pp. 917 s.
54. E. Agostini, Droit comparé, op. cit., p. 244.
55. Dans le premier cas, la réception serait le produit de « conquêtes ou de
colonisation », dans le second elle proviendrait « de besoins pratiques et de
relations culturelles ou économiques » (A. B. Schwarz, « La réception et
l’assimilation des droits étrangers », in Introduction à l’étude du droit comparé,
Recueil d’études en l’honneur d’Édouard Lambert, op. cit., t. II, p. 582).
56. Ibid., pp. 584 s.
57. Ibid., pp. 584 s.
58. R. Rodière, Introduction au droit comparé, op. cit., p. 20.
59. M. Herrero de Miñon, « Les sources étrangères de la constitution », Pou-
voirs, 1978, n° 8, p. 97.
60. A. B. Schwarz, « La réception et l’assimilation des droits étrangers », op.
cit., p. 582.
22 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

et la richesse des questionnements auxquels ils peuvent donner lieu ;


mais la médaille a son revers, car à mesure que se multiplient les cri-
tères de classification, s’opacifie le phénomène qu’il est question
d’appréhender, d’où le caractère peu satisfaisant de ces exposés61. En
tout état de cause, leur apport, au regard des problèmes que posent ces
phénomènes dans la sphère du droit constitutionnel, paraît fort limité.
D’où l’intérêt de s’en rapporter à une seconde catégorie d’études,
relativement ancienne et étoffée, constituée de travaux relatifs à cer-
tains transferts de droit, envisagés dans leur singularité. Le compara-
tisme y est présent, beaucoup moins comme une discipline que
comme une méthode62, appliquée aux diverses branches du droit. Le
droit privé recèle ainsi bon nombre de contributions de ce type, rela-
tives, par exemple, à la réception du droit autrichien dans le code civil
serbe de 184463, à l’influence du droit civil suisse en Turquie64, à la
réception du droit français du travail au Maroc65, etc. Le droit public,
et plus spécialement le droit constitutionnel, comprend aussi des tra-
vaux procédant d’une démarche comparable : une recherche tant soit
peu attentive conduit à découvrir que l’influence de l’exemple fran-
çais sur les constitutions européennes sous le directoire66, celle de la

______________
61. Peut-être est-ce en raison de ces insuffisances qu’Henry Lévy-Bruhl con-
tinuait de regretter que les transferts de droit fussent un phénomène « bien des
fois énoncé, mais fort mal connu encore » ? (Sociologie du droit, Paris, P.U.F.,
coll. Que sais-je ?, 7e éd., 1990, p. 118).
62. Sur les débats autour de la question du caractère « disciplinaire » du droit
comparé : v. L.-J. Contantinesco, Traité de droit comparé, Paris, L.G.D.J., 1972,
pp. 176 s. ; sur la persistance de ces débats, v. É. Picard, « L’état du droit com-
paré en France, en 1999 », R.I.D.C., 1999, n° 4, pp. 885 s. ; v., enfin, la mise au
point d’O. Pfersmann, « Le droit comparé comme interprétation et comme théo-
rie du droit », R.I.D.C., 2001, pp. 275 s.
63. Blagojevic, « L’influence du code civil sur l’élaboration du code civil
serbe », R.I.D.C., 1954, pp. 735 s.
64. Izveren, « The Reception of the Swiss Civil Code in Turkey », in An-
nales de la faculté de droit d’Istambul, 1956, n° 6, pp. 171 s.
65. A. Souhair, La réception du droit français du travail au Maroc, Thèse de
droit, Bordeaux I, 1986.
66. H. B. Hill, « L’influence française sur les Constitutions de l’Europe
(1795-1799) », La Révolution française, 1936, pp. 353 s.
Introduction générale 23

constitution de 1791 en Europe continentale67, celle de 1793 sur la


démocratie suisse68, celle de la constitution espagnole de 1812 dans
toute l’Europe69, etc. ont déjà fait l’objet d’investigations de cet ordre.
Dans bien des cas, les bénéfices avérés par ces travaux sont loin
d’être négligeables. Procédant à des analyses minutieuses de la façon
dont se sont manifestés différents transferts de droit, ils sont le moyen
de mettre à jour les logiques occultes qui ont présidé à leur apparition,
de comprendre les discours qui les ont accompagnés ou les ont com-
battus, ou encore de saisir les causes ayant sous-tendu leur évolution.
Les profits qui résultent de ces études sont, cela dit, obérés par les
limites qui leur sont inhérentes : relatives à un cas ponctuel, elles ne
sauraient proposer des explications affectant un certain degré de gé-
néralité et, souvent, leur caractère casuel est la contrepartie de leur
finesse analytique.
Ainsi, quel que soit le mérite scientifique des approches existantes,
il semble, en fin de compte, qu’elles déçoivent quelque peu les es-
poirs qu’elles avaient initialement suscités, en versant dans
l’inventaire par excès d’ambition ou, à l’inverse, en limitant trop
strictement la portée de leurs conclusions.
En tout état de cause, il est surprenant de constater qu’aucune
étude n’ait jamais été menée afin de déterminer la part réelle des in-
fluences extérieures subies par le droit constitutionnel français dans
ses développements successifs. Quoique l’existence de ces influences,
tout comme leur importance décisive en certaines occasions soit gé-
néralement admise, aucun regard d’ensemble n’a jusqu’à présent été
porté sur elles. Lacune d’autant plus regrettable que la perception de
ces influences exige souvent, pour être juste, de s’inscrire dans la
durée : on conçoit sans mal que les représentations qui ont cours de
l’Angleterre politique au temps de Louis XVI n’ont que peu de points
de rencontre avec celles qui dominent dans les dernières années de la

______________
67. M. Fromont, « La constitution du 3 septembre 1791 et l’Europe conti-
nentale », in Colloque de Dijon des 26 et 27 septembre 1991, 1791, La première
constitution française, Paris, Economica, 1993, pp. 419 s.
68. E. Colombel, La constitution de 1793 et la démocratie suisse, op. cit.
69. B. Mirkine-Guetzévitch, « La constitution espagnole de 1812 et les dé-
buts du libéralisme européen. (Esquisse d’histoire constitutionnelle compa-
rée) », in Introduction à l’étude du droit comparé, Recueil d’études en
l’honneur d’Édouard Lambert, op. cit., t. II, pp. 211 s.
24 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

quatrième République et pourtant, il existe bien entre elles une indis-


cutable, quoique lointaine, filiation, qu’il serait absurde de nier. Seul
un regard porté sur le long terme permet de faire la part des altéra-
tions et des constantes au sein de ces représentations, et de com-
prendre ainsi les logiques qui président à leur évolution.
C’est précisément l’objet de cette étude que de porter un tel regard
sur les influences extérieures subies par le droit constitutionnel fran-
çais dans le cours de ses déploiements graduels. Par ce moyen, on
entend non seulement déterminer l’intensité et la nature exactes de
ces influences, mais encore ouvrir la voie à une réflexion plus géné-
rale sur l’usage dont peuvent être l’objet les modèles en matière cons-
titutionnelle.

LA NOTION DE MODÈLE
Cette notion de modèle semble justement être de nature à per-
mettre une bonne appréhension des phénomènes qui ont été relevés
plus haut. Il est vrai que l’usage qui en est fait habituellement s’avère
quelque peu décevant. Pour être largement partagé, l’emploi du terme
de « modèle » ne s’accompagne par pour autant d’un approfondisse-
ment réel de la notion à laquelle il renvoie.
Que le vocable soit employé avec fréquence, cela ressort d’un
simple regard porté sur les productions de la doctrine constitutionna-
liste. En particulier, il paraît significatif que la presque unanimité des
manuels de droit constitutionnel actuellement édités  mais la chose
n’est pas nouvelle  ait recours, en des proportions variables, à cette
idée de modèle. L’un mentionne le rôle de « modèle » joué par la
constitution de 1793 vis-à-vis des soviétiques70, un autre évoque
l’attraction des hommes de 1848 pour le « modèle américain »71, un
autre, enfin, décrit l’attirance pour le « modèle anglais » ressentie par
les Français de la période de la monarchie restaurée72.

______________
70. J. Gicquel, Droit constitutionnel et institutions politiques, Paris, Mont-
chrestien, 16e éd., 1999, p. 400.
71. B. Chantebout, Droit constitutionnel et science politique, Paris, Colin,
15e éd., 1998, p. 139.
72. Ph. Ardant, Institutions politiques et droit constitutionnel, Paris,
L.G.D.J., 10e éd., 1998, p. 390.
Introduction générale 25

Mais, quoique souvent utilisée, la notion n’en acquiert pas pour


autant une consistance satisfaisante et s’apparente généralement à une
simple facilité d’exposition ou à une commodité explicative.
En effet, pour les nombreux auteurs qui l’emploient, il peut s’agir,
tout d’abord, de situer approximativement l’économie générale d’un
certain système constitutionnel, en le rapprochant et le situant par
rapport à un type supposé connu. En ouverture à une description du
fonctionnement des institutions japonaises, un manuel rappelle ainsi
que par l’adoption de la constitution de 1946, « le Japon passait d’un
empire absolu à une monarchie parlementaire démocratique inspirée
du modèle occidental de type britannique73 ». Il est assez net, dans ce
cas de figure, que l’évocation d’un modèle est avant tout un moyen
d’exposition : le modèle britannique a pour fonction essentielle, dans
ce contexte, de préciser le type de « monarchie parlementaire démo-
cratique » auquel s’apparente le système décrit74. De la même ma-
nière, la mention d’un modèle auquel se rapporte un texte
constitutionnel peut permettre d’indiquer sommairement les condi-
tions de sa genèse. Un autre auteur, décrivant le système qui découle
des dispositions de la charte de 1814, clôt son exposition de la sorte :
« Ainsi, se trouvent à peu près exactement transposées dans la charte
les institutions coutumières anglaises75. » Le but de cette remarque
n’est pas tant de mettre en évidence la logique du système décrit, par
référence à un archétype familier, que de signaler succinctement au
lecteur l’origine de ce système.
Par ailleurs, la notion de modèle est assez fréquemment employée
en tant que facteur explicatif. Le modèle, dans un tel contexte, a alors
pour vocation de rendre intelligible un ordre de phénomène constaté.
La discipline du droit constitutionnel, en s’intéressant à l’évolution
des États nouvellement décolonisés, particulièrement dans les années
1960, s’est ainsi montrée assez encline à proposer une analyse de la

______________
73. C. Leclercq, Droit constitutionnel et institutions politiques, Paris, Litec,
9e éd., 1995, p. 380.
74. Comme le soulignait Élisabeth Zoller, des développements de cette na-
ture ne fournissent que des « points de repère » destinés à faciliter la connais-
sance du droit constitutionnel national (« Qu’est-ce que faire du droit
constitutionnel comparé ? », Droits, 2000, n° 32, p. 122).
75. M. Prélot et J. Boulouis, Institutions politiques et droit constitutionnel,
Paris, Dalloz, coll. Précis, 10ème éd., 1987, p. 416.
26 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

situation à partir de l’idée de modèle. Pour expliquer l’évolution ori-


ginale et pas toujours heureuse de certains systèmes politiques afri-
cains, on a ainsi souligné combien la situation était imputable à
l’imprudent mimétisme dont avaient fait preuve les constituants. Un
facteur décisif qui mit, par exemple, « brutalement fin à l’expérience
du régime parlementaire tentée par l’Afrique nouvellement indépen-
dante »76 aura donc été, pour bien des auteurs, « l’inadaptation des
institutions importées aux réalités africaines77 ». Bref, à partir de la
considération prétendument basique selon laquelle « chacun sait que
les modèles se transposent difficilement78 » il semblait possible de
rendre intelligible la situation de maints États dont les structures insti-
tutionnelles se heurtaient manifestement à d’importantes difficultés.
Il s’avère donc qu’en dépit de l’abondance de son usage, la notion
de modèle ne rend en général au droit constitutionnel que des services
d’un ordre subalterne. Elle peut permettre de décrire – avec une
grande économie de moyens  un système constitutionnel, ou jouer le
rôle d’un facteur explicatif simple pour déchiffrer certaines situations
problématiques. Dans tous les cas, la notion possède une consistance
mal définie, qui la voue à n’être qu’un concept fort peu opératoire,
instrument grossier et d’un maniement malaisé.
Pourtant, cette notion paraît bien être un passage obligé pour la
compréhension des phénomènes dont il est question ici. En effet, le
terme de « modèle » est doté de significations qui en font un instru-
ment proprement idéal pour l’appréhension de ces phénomènes. Par
sa dualité de sens, qui va être détaillée dans les lignes qui suivent, il
est à même de traduire l’ambiguïté profonde de tout comportement
mimétique. Désignant à la fois une réalité perçue et un projet
d’action, il est à la charnière de ce qui est vu et de ce qui est voulu :

______________
76. J. de D. Mbouendeu, « La brève et malheureuse expérience du régime
parlementaire par les États africains, Raisons de l’adoption et causes de
l’échec », Revue Juridique et Politique de l’Indépendance et de la Coopération,
1979, t. 33, n° 4, p. 458.
77. Ibid., p. 456 ; sur cette question v. not. G. Pambou Tchivounda, Essai sur
l’État africain postcolonial, Paris, L.G.D.J., 1982, pp. 43 s. ; J. Buchmann,
L’Afrique noire indépendante, Paris, L.G.D.J., 1962, pp. 15 s.
78. M. Viallet et D. Maus, Avant-Propos à J. du Bois de Gaudusson (e.a.),
Les constitutions africaines publiées en langue française, Paris, La Documenta-
tion française, 1997, t. I, p. 7.
Introduction générale 27

en lui se résume l’équivoque position de l’imitateur, qui prétend agir


sur le réel tout en y demeurant asservi.
La définition lexicale du terme de « modèle » renvoie à deux ni-
veaux de signification complémentaires : un modèle est, d’abord, une
représentation simplifiée de la réalité, mais peut aussi être ce qui sert
de support à une tentative de reproduction.
En premier lieu, le terme désigne habituellement une représenta-
tion simplifiée de la réalité, « une idéalisation d’objet qui laisse de
côté les caractéristiques qui ne sont pas signifiantes selon le niveau
d’abstraction admis79 » : en ce sens, un modèle est avant tout une
représentation construite et sélective de la réalité80.
Comme représentation construite, le modèle est un « objet artifi-
ciel […], il appartient au registre de l’invention pure81 », ce qui est
une façon de rappeler que le modèle ne se confond pas avec la réalité
dont il est supposé rendre compte82 et qu’il est donc autant de mo-

______________
79. J. Wrollewski, v° Modèle, in A.-J. Arnaud, Dictionnaire de théorie et de
sociologie du droit, op. cit., p. 378.
80. Entendu de la sorte, le terme de « modèle » revêt une signification
proche de celles de « type », ou de « paradigme ». Dans cette acception, le terme
a souvent été rapproché de celui de « théorie », notamment dans les sciences
humaines où la notion de modèle a depuis longtemps fait florès – la sociologie,
l’économie, la linguistique, ayant multiplié les modèles explicatifs. Toutefois,
cette vogue elle-même a entraîné une réaction dénonçant son emploi excessif.
Cf. not. J. Attali (Les modèles politiques, Paris, P.U.F., coll. Sup, 1972) qui
dénonce le « règne du “modèle gadget” » (Ibid., p. 8), ou encore J. Ellul, consi-
dérant qu’il n’y pas en science sociale de « mensonge plus commode que la
méthode des modèles » (Métamorphose du bourgeois, Paris, La Table
Ronde,1998, p. 256) ; par ailleurs, la synonymie avec le terme de « théorie »,
notamment, a été contestée comme inutile et portant à confusion selon certains
auteurs (cf. M. Brodbeck, « Models, Meanings, and Theories », in L. Gross
(éd.), Symposium on Sociological Theory, New-York, Harper & Row, 1959, pp.
373-403).
81. A. Badiou, Le concept de modèle, Paris, Maspero, 1969, p. 14, nous sou-
lignons.
82. Ceci correspond très précisément à l’idée contemporaine de la représen-
tation, au point que la chose paraisse d’une criante évidence. Mais cette idée n’a
pas toujours été acceptée aussi simplement, comme en témoigne ces lignes
écrites par Théodore Stoudite dans la Byzance du neuvième siècle : « le modèle
est dans l’image, exception faite de la différence de substance. […] Par imita-
tion, l’image et le modèle ne font qu’un » (« Epistula ad Platonem », in Patrolo-

28 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

dèles d’un même objet qu’il est de modélisateurs. Ces premières pré-
cisions indiquent assez que tout travail sur les modèles est, avant tout,
un travail sur des représentations. Rappeler que le terme de « mo-
dèle » désigne un ensemble de représentations relatives à un même
objet dont elles sont censées traduire la vérité, c’est mettre l’accent
sur la nécessité qu’il y a de ne pas mêler le modèle avec ce à quoi il
se rapporte : de la même manière qu’un portrait ne se confond pas
avec l’individu portraituré, un modèle constitutionnel ne se confond
pas avec le système constitutionnel auquel il est relatif. Œuvre de
création, le modèle est à la fois plus et moins que la réalité dont il
s’inspire. Il n’a pas la richesse de cette dernière, loin s’en faut : il
ignore inévitablement toute sa complexité ; mais il est également plus
que cette dernière, car à ce qu’elle donne à voir s’ajoutent des rayon-
nements inédits, fruits des conjectures singulières de son auteur. En
ce sens, il est possible de dire que chaque modèle est potentiellement
unique, car propre à celui qui en est l’auteur.
Cela dit, le caractère d’unicité qui s’attache au modèle n’est bien
que potentiel. Dans la réalité, force est de constater les très impor-
tantes convergences qui existent entre les représentations de certains
ordres constitutionnels à des époques données. Quand bien même
chaque individu peut a priori disposer de sa propre vision de ceux-ci,
il n’en reste pas moins que cette vision est très étroitement tributaire
de sources qui sont, quant à elles, partagées ; si bien que c’est à
l’intérieur de limites déjà tracées que s’élaborent, de fait, les représen-
tations en question. D’où la récurrence de certaines représentations,
communes à l’ensemble des modèles, lesquels ne différent souvent
entre eux que par des caractères de moindre importance83.
______________
gia graeca, 99, col. 500, cité par A. Cutler, « Modèle et copie à Byzance »,
Diogène, 1998, n° 183, p. 57).
83. D’où encore, la possibilité de situer le modèle par référence au seul objet
modélisé, pour désigner les représentations communes dont est l’objet une réali-
té donnée. En toute logique, comme il a été indiqué précédemment, il convien-
drait de refuser cet usage. En effet, si l’on reconnaît au terme de « modèle »
l’acception qui a été exposée – c’est-à-dire pour désigner une représentation
singulière – cet usage devient vicieux, dans la mesure où il existe autant de
« modèles anglais », par exemple, qu’il est de modélisateurs de cette même
réalité. Il en résulterait donc que pour situer efficacement un modèle, il serait
nécessaire de le faire en indiquant les deux paramètres que sont l’objet modélisé
et le modélisateur. N’indiquer que la première de ces données serait prendre le

Introduction générale 29

En outre, en tant que représentation sélective, le modèle est propre


à un aspect particulier de la réalité considérée84 ; ainsi, parler de
« modèle constitutionnel », c’est parler de la représentation idéale
d’un objet (une société politiquement organisée) qui ne prend en
compte que les caractéristiques dites « constitutionnelles » de celui-
ci85. Là encore s’affirme l’originalité potentielle de chaque modèle :
élaboré au moyen des sources dont dispose son auteur, et sur lesquels
est opéré un travail de recomposition et d’explication, le modèle est,
en outre, la résultante d’un choix. C’est en fonction de ce que son
auteur considère comme étant de nature constitutionnelle que
s’élabore le modèle. Parmi les différentes normes qui structurent le
milieu social considéré, et dont le modélisateur a connaissance, seules
certaines seront regardées par lui comme étant de nature constitution-
nelle. C’est pourquoi il convient de distinguer, schématiquement,
deux cas de figure.
Le premier est celui où l’organisation constitutionnelle prise pour
modèle résulte d’une constitution dite « rigide »  c’est-à-dire d’un
acte en forme spéciale, émanant d’un pouvoir constituant distinct et
supérieur au pouvoir législatif86  et où le modélisateur reconnaît la
validité de cette formalisation. Autrement dit, c’est le cas dans lequel
______________
risque d’une confusion et d’une incertitude ; l’expression de « modèle anglais »,
par exemple, pourrait désigner, a priori, aussi bien l’ensemble des représenta-
tions ayant trait à la société britannique  c’est-à-dire tous les modèles anglais –
ou bien l’ensemble des représentations qui sont partagées relativement à la
société britannique  le fonds commun des modèles anglais. Cela dit, compte
tenu des précisions qui viennent d’être faites, ce second usage paraît, dans la
plupart des cas, pouvoir se justifier.
84. Ainsi, indiquait Lévi-Strauss, « le meilleur modèle sera toujours […] ce-
lui qui, tout en étant le plus simple, répondra à la double condition de n’utiliser
d’autres faits que ceux considérés et de rendre compte de tous » (cf. A. Badiou,
Le concept de modèle, op. cit., p. 20).
85. C’est-à-dire les caractéristiques considérées comme constitutionnelles
par le modélisateur.
86. On renvoie sur ce point aux conceptions classiques qu’avait déjà exposé
Adhémar Esmein, Éléments de droit constitutionnel, op. cit., 3e éd., pp. 408 s. ;
pour une comparaison avec l’approche proposée par Maurice Hauriou v., de ce
dernier, son Précis de droit constitutionnel, Paris, Sirey, 2e éd., 1929, pp. 246
s. ; par ailleurs, les apories de cette distinction, attachée à une conception for-
melle de la constitution, sont évoquées par L. Favoreu (e.a.), Droit constitution-
nel, Paris, Dalloz, coll. Précis, 1998, pp. 132 s.
30 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

certaines normes sont regardées comme ayant qualité constitution-


nelle par le modélisateur dans la mesure où elles ont été émises par
une autorité constituante, le principe de cette formalisation étant par
ailleurs accepté87. Dans ces conditions, le modélisateur considère, a
priori, que la réalité constitutionnelle de la société observée est con-
signée dans ces textes en forme constitutionnelle.
Le second cas de figure correspond aux cas dans lesquels il n’y a
pas identité entre ce que le modélisateur considère comme étant de
nature constitutionnelle et ce qui est présenté en forme constitution-
nelle dans le milieu social envisagé : soit que cette concordance fasse
défaut, soit qu’il n’existe aucune formalisation spécifique aux règles
constitutionnelles dans le système observé. C’est le cas, donc, lorsque
des règles formellement constitutionnelles ne sont pas considérées
______________
87. C’est notamment le cas d’Édouard Laboulaye, qui consacre au problème
de la délimitation de la tâche du constituant des développements explicites, et
pour lesquels il fait appel  comme souvent  aux pratiques constitutionnelles
américaines, en rapprochant celles-ci des égarements français en la matière.
« En fait », écrit-il, « la constitution établissant en général des procédures parti-
culières sacramentelles, quand il s’agit de l’amender ou de la réformer, il n’y a
de constitutionnel que ce que l’acte même de la Constitution ou les lois orga-
niques déclarent constitutionnel, comme il n’y a de criminel que ce que la loi
punit comme crime. En théorie, on a eu longtemps la manie de mettre dans la
Constitution, comme dans une arche sainte ce qu’on voulait enlever à l’action
du futur législateur. Dans ce projet de constitution de 1848, on avait mis le droit
d’aller et venir, la nécessité des trois lectures pour la validité d’une loi, etc. »
(Trente ans d’enseignement au Collège de France (1849-1882), Paris, Larose et
Forcel, 1888, p. 305, nous soulignons). Et Laboulaye de poursuivre : « Au-
jourd’hui on est revenu à des idées plus saines ; et désormais, il n’y a de consti-
tutionnel que deux choses :
- ce qui touche à l’organisation des pouvoirs publics et à leurs rapports entre
eux ;
- ce qui touche à la garantie des libertés publiques.
Prenez une Constitution américaine, vous y trouverez ces deux points, condi-
tions d’existence des gouvernements libres. […] Ainsi l’organisation des pou-
voirs publics ; garanties des libertés publiques, c’est là ce qui compose le droit
constitutionnel » (Ibid., pp. 305-306, nous soulignons). Ainsi, Laboulaye, d’une
part, définit ce qui est, selon lui, constitutionnel par nature et, d’autre part,
constate la validité, au regard de cette définition, de la formalisation opérée par
les constituants américains (sur cette question, v. l’étude de V. Azimi, « La
constitution et ses limites selon Édouard Laboulaye », R.F.D.C., 1996, n° 26,
pp. 243 s.).
Introduction générale 31

comme matériellement constitutionnelles par le modélisateur ; c’est


encore le cas, lorsqu’il n’existe aucune constitution formelle dans le
milieu social faisant l’objet de la modélisation  faut-il préciser qu’il
s’agit ici, essentiellement, du cas de la constitution anglaise ? Dans
cette hypothèse, le modélisateur va devoir effectuer un travail de sé-
lection et de qualification, revenant à l’interrogation suivante :
quelles sont les règles, structurant l’espace social considéré, qui doi-
vent être regardées comme constitutionnelles et, partant, être incluses
dans cette « grille de lecture » qu’est le modèle ? De la nature de la
réponse apportée à cette question, potentiellement propre à chaque
modélisateur, dépend donc la consistance du modèle.
Ces indications montrent donc à quel point la notion de modèle
renvoie, avant tout, à un ensemble de représentations issues d’un tra-
vail d’interprétation et de recomposition de la réalité. De la sorte,
évoquer, par exemple, l’attrait pour le « modèle anglais » de certaines
élites de la Restauration nécessite, préalablement, de savoir la consis-
tance des représentations dont il est alors formé, et pour cela de dé-
terminer les voies par lesquelles se sont imposées ces représentations.
En outre, le terme de « modèle » reçoit parfois un autre niveau de
signification susceptible de s’ajouter au premier. En effet, un modèle
peut aussi – mais ça n’est pas le cas nécessairement – être ce que l’on
se propose d’imiter, de reproduire, en raison de son excellence. Ce
second niveau de signification fait de lui non pas seulement une re-
présentation, mais une représentation dotée d’une valeur prescriptive
aux yeux de celui qui la conçoit. En d’autres termes, l’ensemble de
représentations qu’est le modèle peut être aussi un guide pour
l’action ; il n’est plus, alors, uniquement destiné à rendre compte
d’une réalité donnée, mais aussi à établir un lien entre un objet exis-
tant, observé, et l’objet à créer ou réformer, et ce par le biais de
l’imitation.
Ces précisions effectuées, il est aisé de voir à quel point la notion
de modèle peut être utile pour l’étude de la question particulière des
influences étrangères sur le droit constitutionnel français. Tout
d’abord, elle est le moyen de disjoindre la réalité des systèmes consti-
tutionnels étrangers des représentations dont ils peuvent être l’objet.
Sans doute s’agit-il d’une évidence, mais celle-ci tend naturellement à
être perdue de vue. C’est probablement ce qui explique certaines
réactions devant le caractère anachronique ou infidèle de certaines
transpositions. On s’étonne, ainsi, de constater que les solutions rete-
nues par les amateurs de tel ou tel système constitutionnel ne corres-
32 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

pondent que très imparfaitement à ce qui aurait alors été la réalité de


ce système. Mais cette réaction provient tout simplement de la dis-
tance qui sépare ces deux interprétations d’un même objet : la lecture
qu’en retenaient ses adeptes en leur temps, d’une part, et
l’intelligence rétrospective qu’en a l’observateur contemporain, de
l’autre.
C’est donc en s’efforçant, avant tout, de comprendre les lectures
changeantes dont furent l’objet les systèmes constitutionnels étran-
gers en France qu’a été conçue la présente étude. C’est-à-dire avec le
désir non seulement de préciser les aspects en lesquels le droit consti-
tutionnel français a vu ses développements déterminés par la faveur
que pouvaient rencontrer certains de ces systèmes, mais encore de
montrer les voies suivant lesquelles s’est affirmée la compréhension
de ces derniers.
Pour ce faire, il conviendra, à titre liminaire, de s’intéresser à la
question de la présence même des modèles dans le droit constitu-
tionnel français.
PARTIE LIMINAIRE

Le droit constitutionnel français


et les modèles
Le droit constitutionnel français
et les modèles
Quelles que puissent être les questions susceptibles d’être posées
quant au rôle joué par les modèles dans l’histoire constitutionnelle
française, il en est une qui, nécessairement, doit primer toutes les
autres : celle qui porte sur la présence même de ces modèles. Il con-
vient en tout premier lieu, en effet, de se demander si le droit consti-
tutionnel français, dans ses maturations successives, a eu recours à
l’usage de modèles et, si tel est bien le cas  comme l’existence
même de ce travail le laisse entendre  de savoir de quels modèles il
s’agit, et à quels moments il est possible de relever leurs apparitions.
S’intéresser à cette question liminaire permet d’avancer un double
constat. Tout d’abord, il semble que la réflexion constitutionnelle
française ait été tributaire d’un environnement intellectuel qui parais-
sait, à l’origine, peu favorable à l’idée même de prendre modèle
(Chapitre premier). Pourtant – et c’est le second point – ces réticences
de principe à l’endroit des procédés imitatifs n’empêcheront pas le
développement de ceux-ci dans la pratique (Chapitre second).
Chapitre premier
Des objections de principe
récurrentes
En tant que procédé de création du droit constitutionnel positif,
l’imitation de modèles n’est pas sans engager une certaine conception
de ce qu’est le droit et, plus spécifiquement, l’action constituante. Le
recours à des modèles ne se conçoit guère, en effet, que dans un envi-
ronnement intellectuel donné ; naturellement, et à l’inverse,
l’acceptation de certains présupposés peut faire obstacle à l’emploi de
procédés imitatifs. Car si l’importation du modèle est précédée par la
reconnaissance de l’excellence de celui-ci, il n’est pas moins exact de
dire qu’elle doit l’être également par la reconnaissance de la possibili-
té – ou de l’opportunité – de l’importation elle-même.
Or, au moment où la France se prépare à se doter de sa première
constitution écrite, il est frappant de voir qu’apparaissent déjà les
deux grandes objections qui seront, par la suite, fréquemment oppo-
sées à toute idée de prendre modèle. Ces deux types d’objections
procèdent d’ailleurs d’inspirations radicalement opposées ; d’un côté,
c’est au nom des pouvoirs de la Raison qu’est refusée la démarche
imitative (Section 1) ; de l’autre, c’est le postulat d’un réel dont la
complexité est inaccessible à l’entendement humain qui fonde ce re-
fus (Section 2).

SECTION 1 – LE PRIMAT DE LA RAISON


Le premier type d’objection susceptible d’être adressé aux procé-
dés imitatifs en matière institutionnelle ressortit à une conception de
l’action constituante fortement empreinte des préoccupations des
Lumières, et qui présentent deux caractères majeurs.
Ces conceptions témoignent tout d’abord d’une confiance illimitée
dans la capacité d’élucidation de la raison humaine, qui est jugée ca-
pable de saisir les causes cachées auxquelles obéit le réel. L’homme
serait ainsi capable de déterminer les lois – aux sens que revêt le
terme dans l’expression de « lois de la physique » – qui s’imposent à
Le droit constitutionnel français et les modèles 37

lui, en particulier dans l’état de société. Mais l’usage de cette faculté


par l’homme n’a pas pour but final la connaissance et la compréhen-
sion du monde, mais vise à éclairer l’action : le savoir vaut avant tout
pour ce qu’il permet de faire – comme l’illustre à merveille le projet
encyclopédique.
Le corollaire de ces deux traits est, finalement, une doctrine de la
perfectibilité de la condition humaine : puisque l’homme peut ac-
croître indéfiniment sa connaissance du monde, et agir ensuite sur ce
dernier, il n’est pas de limite posée a priori à l’amélioration de sa
condition. Une fois admise la validité de ces conceptions, l’imitation
de modèles, quels qu’ils puissent être, ne se conçoit guère : ceux-ci
sont, en effet, au mieux inutiles, au pire nuisibles.

L’inutilité des modèles

Un premier type d’objection qui a pu être fait à l’encontre de toute


idée d’imitation en matière constituante réside dans l’inutilité fon-
cière que présenterait une telle démarche. Cette objection, telle
qu’elle a été historiquement formulée, se rattache à une conception
particulière de l’action constituante ; conception aux termes de la-
quelle le constituant, dans son œuvre, ne doit s’en rapporter qu’aux
principes qui régissent invariablement la nature humaine puis, par
voie de déduction, préciser et traduire en formes constitutionnelle ces
principes. Dans cette perspective, comme vont l’expliquer certains
auteurs, le recours à un modèle procède d’une méthode erronée et se
révèle, en fin de compte, parfaitement vain.
Pour comprendre pleinement le type d’objection qui fait de
l’emploi de modèles en matière constituante un vain procédé, il est
indispensable de revenir, au moins brièvement, sur les conditions
historiques par lesquelles s’est affirmée la conviction en la possibilité
de faire de l’activité normative une activité basée sur le seul respect
des principes inhérents à la nature de l’homme, tels que découverts
par l’exercice de droite raison. Ceci renvoie, dans un premier temps,
aux doctrines du jusnaturalisme rationaliste, telles que formulées à
l’époque moderne ; c’est, en effet, à partir de ces doctrines qu’a pris
corps le dessein de faire coïncider les prescriptions du droit naturel et
celles du droit positif.
La formulation la plus fameuse  et l’une des plus explicites aus-
si – de l’idée qu’il est un droit commun à tous les hommes, dans la
38 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

mesure où il est la conséquence de leur nature invariable, est celle


qu’en donne Grotius, lequel contribua de la façon la plus décisive à
l’expansion des doctrines jusnaturalistes modernes. Dans son Droit de
la guerre et de la paix ce dernier oppose en effet, le droit volontaire
au droit naturel dont il affirme la supériorité. Tandis que le premier
est le produit d’une volonté particulière, humaine ou divine, le second
est constitué de « principes de la droite raison, qui nous font connaître
qu’une action est moralement honnête ou déshonnête selon la conve-
nance ou la disconvenance nécessaire qu’elle a avec la nature raison-
nable et sociable de l’homme1 ». Par là, sont affirmés les deux points
suivants : qu’il existe, tout d’abord, des règles de comportement qui
s’imposent en elles-mêmes aux hommes2 ; ensuite, que la consistance
de ces règles est déterminée par la nature de l’homme, c’est-à-dire
d’un être essentiellement rationnel et enclin à vivre en société « non
pas de quelque manière que ce soit, mais paisiblement3 ». En effet,
pour parvenir à vivre en paix en compagnie de ses semblables, cer-
tains comportements sont interdits à l’homme  Grotius les énu-
mère4 ; or, puisqu’il est dans sa nature de rechercher cette compagnie
paisible, il s’ensuit que ces comportements lui sont nécessairement,
c’est-à-dire naturellement, prohibés5. Une des nombreuses consé-
______________
1. H. Grotius, Droit de la guerre et de la paix, trad. Barbeyrac, Amsterdam,
Pierre de Coup, 1729, t. I, Liv. I, chap. I, § 10., p. 50.
2. Et Grotius d’apporter la précision célèbre selon laquelle ces règles
s’imposeraient à l’homme « quand même on accorderait, ce qui ne se peut sans
un crime horrible, qu’il n’y a point de Dieu » (Ibid., Discours préliminaire, §
XI, p. 10).
3. Ibid., Discours préliminaire, § VI, p. 4.
4. Grotius écrit dans le Discours préliminaire : « Qu’il faut s’abstenir reli-
gieusement du bien d’autrui, et restituer ce que l’on peut en avoir entre les
mains, ou le profit qu’on en a tiré : Que l’on est obligé de tenir sa parole : Que
l’on doit réparer le dommage qu’on a causé par sa faute : Et que toute violation
de ces règles mérite punition, même de la part des hommes » (Ibid., § VIII, p.
8).
5. Il est impossible, ici, de ne pas noter l’ambiguïté profonde qui affecte la
pensée de Grotius  plus généralement : la pensée jusnaturaliste moderne  sur
le registre auquel appartiennent les préceptes de droit naturel, qui relèvent tout à
la fois de l’ordre du constat et de la prescription. (Sur cette question, v. A. Du-
four, « La notion de loi dans l’École du droit naturel moderne », in Droits de
l’homme, droit naturel et histoire, Paris, P.U.F. , coll. Léviathan, 1991, pp. 111

Le droit constitutionnel français et les modèles 39

quences de cette approche est de laisser entendre qu’il existe un droit


dont les principes sont universellement valables, car dépendant de
caractères permanents chez l’homme. Grotius l’explique quand il
précise que le Droit naturel est immuable : « Car comme, du moment
que les choses existent une fois, leur Être et leur essence ne dépend
plus d’ailleurs : il en est de même des propriétés qui suivent nécessai-
rement cet Être et cette essence : or telle est la qualité de certaines
actions, que l’on juge mauvaises en les comparant avec une Nature
éclairée d’une raison droite6. » De plus, à cette raison de principe,
Grotius ajoute une preuve factuelle ; puisqu’il est des principes qui
sont spontanément reconnus par les civilisations les plus diverses et
les plus sages, c’est qu’il existe bien un « droit commun à tous les
peuples7 », suite nécessaire de l’unité fondamentale de la nature hu-
maine.
Cette formulation du principe d’un droit naturel, distinct des dé-
crets divins comme de ceux des Princes, supérieur à eux et invariable
dans son contenu, se retrouve ensuite tout au long du siècle, chargé
des nuances que lui apportent des auteurs successifs. Pour s’en tenir à
quelques-uns des représentants les plus influents de l’école jusnatura-
liste moderne, il n’est que de s’en rapporter aux œuvres de Samuel
Pufendorf et de Christian Wolff.
Le premier, Pufendorf, a eu, par l’intermédiaire de son traducteur
Barbeyrac, la plus grande influence sur le dix-huitième siècle fran-
çais. Un des traits originaux de sa pensée est de refuser, en même
temps, le postulat aristotélicien repris par Grotius qui voit la vie en
société inscrite dans la nature de l’homme, et l’assertion de Hobbes,
pour qui ce sont seulement « la crainte continuelle, et le risque conti-
nuel de mort violente8 » qui déterminent l’homme à chercher la paix
dans l’état de société. Selon Pufendorf, l’homme est par nature dispo-
______________
s. ; pour une tentative en vue de résoudre cette inconséquence dénoncée par
Hume, v. A. Passerin d’Entrèves, « Le droit naturel », in Institut international de
philosophie politique, Annales de philosophie politique, t. III, Le droit naturel,
Paris, P.U.F., 1959, pp. 153-157).
6. H. Grotius, Droit de la guerre et de la paix, op. cit., Liv. I, chap. I, § 10.,
t. I, p. 50, nous soulignons.
7. Ibid., Liv. II, chap. XV, § VIII, p. 480.
8. Cf. T. Hobbes, Léviathan, trad. Tricaud, Paris, Sirey, 1971, coll. Philoso-
phie politique, chap. XIII, p. 120 s.
40 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

sé à chercher la compagnie de ses semblables  ce qui s’oppose à la


thèse hobbesienne. Toutefois ce penchant ne le porte pas vers
l’association politique, mais vers des formes moins abouties de com-
munauté humaine, telles la vie familiale ou les relations amicales  au
contraire de ce que soutient Grotius. Ce qui conduit l’homme, par un
pacte d’association, à fonder la société civile qui lui apporte « toute la
beauté et tout l’agrément de la vie humaine9 », c’est sa faiblesse cons-
titutive et son amour de soi qui est, comme le dit Pufendorf, « la plus
forte de toutes les inclinations10 ». Ainsi, le penchant à chercher la
compagnie de ses semblables, joint à cet amour de soi forment le
principe de sociabilité, lequel définit essentiellement la nature hu-
maine. À partir de ce principe constant, peuvent être déduites d’autres
règles qui s’imposent naturellement à l’homme, comme autant de
conséquences ; ce qui fait dire à Pufendorf qu’il est possible de « ré-
duire la science des mœurs à un système aussi bien lié que ceux de
géométrie ou de mécanique11 ». De la sorte, même si la lecture que
fait Pufendorf de la nature humaine diffère de celle de son prédéces-
seur Grotius, il en arrive lui aussi à reconnaître l’existence de règles
de droit naturel qui peuvent toutes être ramenées, par la voie de
l’induction, à un principe fondamental premier, commun à tous les
hommes, et dès lors susceptible de servir de base à une science du
droit universelle.
Christian Wolff, quant à lui, va compléter le dessein, déjà présent
chez Grotius et plus nettement affirmé par Pufendorf, d’élaborer un
système de droit complet à partir des seuls préceptes indiqués par
l’étude de la nature humaine12. Tout comme les précédents, il affiche
______________
9. S. Pufendorf, Droit de la nature et des gens, trad. Barbeyrac, Amsterdam,
Schelte et Kuyper, 1706, t. I, p. 348.
10. Cité par C. Larrère, in Ph. Raynaud et S. Rials (dir.), Dictionnaire de
philosophie politique, Paris, P.U.F., 2e éd., 1998, p. 523.
11. Ibid., p. 523, nous soulignons.
12. Sur Christian Wolff, v. les nombreux travaux de Marcel Thomann, parmi
lesquels sa thèse : Christian Wolff, aspects de sa pensée morale et juridique,
Thèse de droit, Strasbourg, 1963, 2 vol. dact. ; v. aussi : M. Campo, Cristiano
Wolff e il razionalismo precritico, Milano, Vita e pensiero, 1939, 2 vol. ; Wolff
s’inscrit ici dans un mouvement dont il n’est, évidemment, pas le seul représen-
tant. Le désir d’une systématisation complète du système juridique était déjà
l’idée maîtresse d’une œuvre comme celle de Domat (sur ce point, v. G. Tarello,

Le droit constitutionnel français et les modèles 41

une conception particulière de cette dernière, de laquelle il conclut à


la nécessité morale de certains comportements. Plus encore que les
précédents, il affirme le caractère universel de cette nécessité ;
comme il l’écrit : « Puisque l’obligation naturelle a sa raison suffi-
sante dans l’essence et la nature même de l’homme et qu’elle est po-
sée avec elle, attendu que la nature ou l’essence est même dans le
genre humain tout entier, l’obligation à laquelle l’homme en tant
qu’homme est tenu est la même chez tous les hommes […] et par
conséquent les droits qui reviennent à l’homme en tant qu’il est
homme sont les mêmes pour tout homme. D’où il apparaît clairement
que sont donnés des obligations universelles et des droits univer-
sels13. » Outre cette claire affirmation de l’universalité du droit natu-
rel, ce qui distingue l’abondante production de ce philosophe et
mathématicien c’est que, poursuivant les enseignements de Leibniz, il
s’efforce d’appliquer le dictamen rationis à l’ensemble des branches
du droit en indiquant, par déductions successives, les droites règles
qu’il convient de suivre dans les rapports entre particuliers, dans
l’organisation de l’État14 et dans les rapports entre États. De la sorte, à
partir d’une unique proposition prescriptive, qui pose que l’homme
doit agir conformément à sa nature, sont déduites toutes les obliga-
tions et tous les droits qui, en toutes situations, lui incombent, et qui
sont autant d’étalons pour évaluer le droit positif. C’est ce qu’il ex-
prime d’ailleurs avec une parfaite confiance : « Avec ma méthode le
droit naturel peut se joindre au droit positif avec autant de précision
que la géométrie appliquée se relie à la géométrie pure15. » Ces posi-

______________
« Sistemazione e ideologia nelle “Loix civiles” di Jean Domat », in G. Tarello,
Materiali per une storia della cultura giuridica, Bologna, Il Mulino, 1972, t. II,
pp. 126 s.).
13. Ch. Wolff, Institutions du droit de la nature et des gens, trad. fr., Layde,
Luzac, 1772, § 37, nous soulignons.
14. Cf. Ch. Wolff, Principes du droit de la nature et des gens, trad. Formey,
Amsterdam, Rey, 1758, t. I, pp 259 s. et not. : « La Constitution d’un État doit
de plus être telle que ceux qui se trouvent disposés à observer les Lois Natu-
relles y soient favorisés, et que ceux qui voudraient violer ces Lois, soient ré-
primés » (p. 259).
15. Ch. Wolff cité par M. Thomann, « Un modèle de rationalité idéolo-
gique : le “rationalisme” des Lumières », in Archives parlementaires, t. 23,
1978, p. 133, nous soulignons.
42 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

tions, qui étendent indéfiniment l’emprise du droit naturel, auront le


plus grand retentissement et le plus grand succès. Car, si leur con-
fiance immodérée dans les pouvoirs de la raison les rend justiciables
de la critique kantienne, elles n’en reçoivent pas moins un accueil
enthousiaste, notamment en France, où elles sont comprises comme
un véritable manifeste de la Raison dans les domaines juridique et
politique. Conformes à certains penchants du siècle et notamment à
un attrait puissant pour l’application des méthodes scientifiques au
domaine moral, les thèses de Wolff sont reprises, parfois même tex-
tuellement dans l’Encyclopédie de Diderot16.
En outre, les thèses jusnaturalistes modernes, de la manière dont
elles sont reçues en France dans le dernier dix-huitième siècle, sont
interprétées comme portant avec elles l’exigence d’une subordination
effective de l’action politique aux préceptes de la Loi naturelle, tels
que découverts par l’exercice de la droite raison. Exigence qui dé-
coule, somme toute, de cette conception caractéristique dans la pen-
sée des Lumières d’un savoir qui vaut avant tout par ses produits.
L’éloge que d’Alembert fait de Francis Bacon dans son Discours
préliminaire de l’Encyclopédie est, de ce point de vue, révélateur : en
écho à la fameuse formule de Bacon « l’homme peut autant qu’il
sait »17, d’Alembert célèbre l’auteur du Novum Organum comme ce-
lui qui « n’envisage la Philosophie que comme cette partie de la con-
naissance, qui doit contribuer à nous rendre meilleurs ou plus
heureux : il semble la borner à la Science des choses utiles18 ».
Sur ce plan, la position des sciences morales ne fait nullement ex-
ception à la règle alors admise. De la même manière que la connais-
sance des lois de la physique doit permettre à l’homme d’assurer sa
maîtrise des phénomènes naturels, la connaissance des principes qui
régissent l’ordre social doit le conduire à intervenir sur cet ordre afin
d’assurer sa conformité aux prescriptions du droit naturel.

______________
16. Sur cette influence, v. M. Thomann, « Influence du philosophe allemand
Christian Wolff (1679-1754) sur l’Encyclopédie et la pensée politique et juri-
dique du XVIIIe siècle français », A.P.D., t. XIII, Paris, Sirey, 1968, pp. 233 s.
17. F. Bacon, Cogitata et Visa de Interpretatione Naturae, cité par P.-A. Ta-
guieff, op. cit., p. 43.
18. J. d’Alembert, Discours préliminaire de l’Encyclopédie, Stuttgart, Fro-
mann, 1966, p. XXIV, nous soulignons.
Le droit constitutionnel français et les modèles 43

Le thème du despotisme éclairé au dix-huitième siècle illustre as-


sez bien cette relation étroite entre la spéculation et l’action politique.
Bien que le despotisme, en soi, ait été loin d’avoir vocation à recueil-
lir l’assentiment des philosophes éclairés, ces derniers n’ont pu
s’empêcher de voir, dans cette forme de pouvoir, la possibilité d’une
mise en œuvre efficace de leurs théories. Bien au-delà du cercle des
seuls physiocrates, de nombreux témoignages révèlent cet attrait puis-
sant pour la figure de l’autocrate, capable d’user de son pouvoir abso-
lu pour achever l’œuvre de rationalisation du champ politique. Ce
propos de Frédéric II, extrait d’une correspondance adressée à Chris-
tian Wolff, rend assez explicites les raisons de l’alliance significative
alors conclue entre les Lumières et un Pouvoir soucieux de ces der-
nières : « C’est aux philosophes à être les précepteurs de l’univers et
les maîtres des princes. Ils doivent penser conséquemment, et c’est à
nous de faire des actions conséquentes19. »
Ainsi, quoiqu’il en soit du moyen imaginé pour donner corps aux
idées nouvellement dégagées (intervention d’un prince puissant et
éclairé ou révolution populaire), l’essentiel est que les combinaisons
théoriques échafaudées puissent passer à l’état de réalisations pra-
tiques et, inversement, qu’il n’y ait de réalisations pratiques que pré-
cédées de telle combinaisons20. Dans cet esprit, la législation, ainsi
que toutes les opérations qui visent à poser les règles applicables à
l’homme en société, se doivent d’être la mise en actes des principes
découverts par les sciences morales. Sieyes l’expliquera clairement,
en 1789, lorsqu’il appuiera le besoin de faire de la « morale poli-
tique21 » une vraie science, destinée à guider l’action politique ; aux
réticences qu’une telle idée peut provoquer, il oppose en effet cet
argument : « Il n’y a rien de bon dans la pratique qui ne le soit aussi
dans la théorie, et à moins qu’on ne pratique en aveugle et au hasard,
il faut bien que la théorie qui correspond à cette pratique c’est-à-dire,
______________
19. Frédéric II, Œuvres de Frédéric le Grand, Berlin, Decker, 1846-1857, t.
IX, p. 199, nous soulignons.
20. Ce que résume Condillac en une formule qui est aussi un intitulé : « De
la nécessité des systèmes en politique » (Traité des systèmes, in Œuvres com-
plètes, Paris, Lecointe et Durey, 1822, t. II, p. 291).
21. E. Sieyes, Compte-rendu de Qu’est-ce que le Tiers état ? [1789], in P.
Pasquino, Sieyes, l’invention du constitutionnalisme en France, Paris, O. Jacob,
1998, p. 171.
44 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

le dessein, le plan de ce qu’on fait soit connu par celui qui


cute22. » Par conséquent, la fondation d’un bon ordre politique est
subordonnée au respect des lois, antérieures et supérieures, de la na-
ture : « notre rôle », professera encore Destutt de Tracy dans les pre-
mières années du dix-neuvième siècle, « n’est pas plus de les juger
que de les contredire23 », elles ne font qu’indiquer « l’esprit (ou le
vrai sens) dans lequel doivent être faites les lois positives24 ». Il est
nécessaire, écrit encore cet auteur, que les « lois soient conformes aux
lois de notre nature, qu’elles en dérivent, en soient des conséquences,
et ne leur soient pas contraires ; sans quoi il est certain que celles-ci
les surmonteront, que notre objet ne sera pas rempli, que nous serons
malheureux25 ». Le travail du législateur  ce mot étant pris dans son
acception large  doit donc se borner à traduire, en mesures plus par-
ticulières, les vérités générales que sont les lois naturelles, principes
régulateurs qui s’imposent à l’homme supérieurement à tous les
autres.
C’est ici, sans doute, que ressort avec le plus d’évidence
l’ambiguïté fondamentale de la notion de « loi naturelle » ; celle-ci
appartient tout à la fois à l’ordre de la description, car elle n’exprime
que l’énoncé d’une constatation objective relative à la nature de
l’homme, et à l’ordre de la prescription, dans la mesure où son carac-
tère obligatoire est postulé26. Pour Condorcet, ainsi, les règles posi-
tives ne doivent donc plus être que « des conséquences évidentes du
droit naturel, de manière qu’il ne restât à l’opinion ou à la volonté du
rédacteur qu’à déterminer des dispositions de pure combinaison ou de
forme27 ». Ce dernier n’a en définitive qu’une liberté restreinte ; par
enchaînements déductifs, il procède à la transcription formelle de
______________
22. Ibid., pp. 172-173.
23. A. Destutt de Tracy, Commentaire sur l’Esprit des Lois de Montes-
quieu ; Quels sont les moyens de fonder la morale d’un peuple ? Mémoire sur
cette question, Paris, Desoer, 1819, p. 5.
24. Ibid., p. 7.
25. Ibid., p. 4, nous soulignons.
26. Sur cette ambiguïté constitutive du mouvement jusnaturaliste rationa-
liste, v. supra, note 92.
27. Condorcet, Fragment de justification [1793], cité par G. Gusdorf, La
conscience révolutionnaire, Les Idéologues, Paris, Payot, 1978, p. 120, nous
soulignons.
Le droit constitutionnel français et les modèles 45

propositions préexistantes et objectives. Sieyes explique, en consé-


quence, qu’« une constitution n’est point une transaction entre des
volontés arbitraires. Tout découle des droits de l’homme et y aboutit
par un enchaînement de vérités nécessaires28 ».
De la sorte, l’opération constituante, à l’instar de toute activité
normative, est idéalement conçue comme la déduction et l’application
des lois naturelles qui s’imposent à l’homme. Les règles positives
doivent donc n’être, ni plus ni moins, écrit Condorcet, que « des véri-
tés déduites par la raison des principes du Droit naturel29 », lesquels
ne sont à leur tour que « la suite nécessaire des propriétés des êtres
sensibles et capable de raisonner ; elles dérivent de leur nature ; de
sorte qu’il suffit de supposer l’existence de ces êtres, pour que les
propositions fondées sur ces notions soient vraies ; comme il suffit de
supposer l’existence d’un cercle, pour établir la vérité des proposi-
tions qui en développent les différentes propriétés30 ».
______________
28. E. Sieyes, Base de l’ordre social ou série raisonnée de quelques idées
fondamentales de l’état social et politique [1795], in P. Pasquino, Sieyes,
l’invention du constitutionnalisme en France, op. cit., p. 185, nous soulignons ;
d’où son affirmation fameuse, selon laquelle « la saine politique n’est pas la
science de ce qui est, mais de ce qui doit être » (cité par G. Gusdorf, La cons-
cience révolutionnaire, op. cit., p. 122) ; c’est précisément ce que l’idéologue
Cabanis déclare admirer en l’an VIII, lorsqu’il présente ses observations sur la
nouvelle constitution préparée, notamment, par Sieyes et Daunou : il indique
ainsi que les principes retenus par les constituants sont conformes à ceux « que
nous venons de déduire immédiatement des facultés et des besoins de
l’homme » (P.-J.-G. Cabanis, Quelques considérations sur l’organisation so-
ciale en général, et particulièrement sur la nouvelle constitution, Séance du 25
frimaire an VIII, Paris, Impr. Nationale, an VIII, p. 9, nous soulignons).
29. Condorcet, Vie de M. Turgot, Londres, 1786, p. 260.
30. Cité par K.M. Baker, Condorcet, Raison et politique, trad. Nobile, Paris,
Hermann, 1988, p. 293, nous soulignons ; il est bien évident qu’une telle con-
ception du droit emporte des conséquences radicales, et notamment la convic-
tion que c’est à l’expert qu’il revient de poser les règles du jeu social. À ce
propos, v. les réticences très marquées de Sieyes à l’encontre de la multitude
peu éclairée. « Aussi je distingue », écrit-il, « en toute espèce d’art, les artistes,
les experts, de tous ceux qui jouissent de ces richesses sans savoir le comment.
Donnez un joujou aux enfants, ils le cassent pour la connaître. La curiosité igno-
rante brise tout. […] Or le mécanisme social est aussi joujou pour la multitude
toujours enfant. » (in E. Sieyes, Qu’est-ce quel Tiers état ?, Genève, Droz,
1970, p. 47).
46 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Dans cette perspective, l’emploi de modèles, quels qu’ils soient,


est dénué de tout intérêt. En effet, puisque la validité d’un ordre poli-
tique est conditionnée par sa conformité aux principes naturels qui
régissent toute organisation sociale, une alternative se dessine im-
manquablement. Soit le modèle constitutionnel retenu n’est pas con-
forme à ces principes, et dans ce cas il serait aberrant d’en tenter
l’importation, sa valeur ne le justifiant pas. Soit il y est conforme, et
alors il ne présente aucune utilité puisqu’il n’est que la déclinaison de
principes déjà connus.
Des réticences de cet ordre peuvent expliquer, dans une certaine
mesure, la défiance témoignée par certains constituants français à
l’endroit des procédés imitatifs, jugés grossiers et révélateurs d’une
conception erronée de la politique. C’est principalement au cours de
la Révolution que s’expriment ces réticences, c’est-à-dire dans un
environnement intellectuel encore très tributaire de la culture poli-
tique et philosophique des Lumières31. La plus éclatante manifestation
de cette forme de défiance à l’égard des modèles est offerte par
Sieyes, dans son célèbre opuscule paru dans les premiers jours de
1789, et plus spécialement en un paragraphe à l’intitulé choisi : « Que
l’esprit d’imitation n’est pas propre à nous bien conduire32. » Les
arguments qu’il y développe sont d’ailleurs ceux-là mêmes qui seront
opposés, au sein de la Constituante, aux propositions invitant à suivre
l’exemple donné par la constitution anglaise. Par la suite, cette forme
de mépris affichée envers les procédés imitatifs, pour culminer sous
la Convention, n’en connaîtra pas moins un déclin sensible.
Dans le chapitre précité de Qu’est-ce que le tiers-état ?, Sieyes
s’en prend ainsi ouvertement à la proposition d’acclimater en France
les institutions anglaises. Il commence par dévoiler les intentions
suspectes des partisans du système de la Chambre haute. Partisans
qui, selon lui, n’ont pas d’autres mobiles que le désir de faire partie
de cette institution aristocratique et fermée. « Tout ce qui tient aux
trois ou quatre cents familles les plus distinguées soupire après
l’établissement d’une Chambre haute, à l’exemple de celle

______________
31. Sur la composition de l’Assemblée Constituante, v. par ex. : E.-H. Le-
may, « La composition de l’Assemblée nationale constituante : les hommes de
la continuité ? », R.H.M.C., 1977, pp. 341-363.
32. E. Sieyes, Qu’est-ce que le tiers état ?, op. cit., p. 61.
Le droit constitutionnel français et les modèles 47

d’Angleterre ; leur orgueil se nourrit de l’espérance de n’être plus


confondues dans la foule des gentilshommes », écrit-il ainsi33. De
surcroît, il insiste sur les dangers d’une telle institution pour le tiers
état, lorsqu’il décrit « un système qui le replacerait dans la nullité et
l’oppression34 ». Mais par-dessus tout, Sieyes montre combien
l’imitation du modèle anglais, dans son ensemble, révèle une pro-
fonde et affligeante méconnaissance des méthodes de ce qu’il nomme
l’art social35.
Cet art social n’étant que l’application des principes dégagés par
la « science sociale36 », préalable indispensable à toute action poli-
tique, ce n’est qu’une fois découvertes les lois naturelles régissant
l’existence de l’homme en société qu’il devient possible d’agir à bon
escient sur l’organisation de cette dernière. Quelle pourrait être la
place d’un modèle dans cette perspective ? On la devine nulle, et
Sieyes de l’expliquer : « pourquoi envions-nous la constitution an-
glaise ? Parce qu’apparemment elle se rapproche des bons principes
de l’état social. Il est, pour juger des progrès en tout genre, un modèle
du beau et du bon. [...] Or, si nous avons le vrai type du bon, pour-
quoi nous en tenir à imiter une copie 37 ? » L’argument, tel qu’il est
présenté par Sieyes, est imparable : l’importation d’un modèle ne se
conçoit valablement que si ce modèle est bon, c’est-à-dire conforme
aux principes de l’art social ; or, s’il a été possible de juger de la va-
leur du modèle c’est que ces principes, à l’aune desquels
l’appréciation fut portée, étaient connus. L’utilité du modèle est, dans
cette hypothèse, réduite à néant : le constituant, en traduisant les prin-
cipes de l’art social en prescriptions constitutionnelles, s’en tiendra au

______________
33. Ibid., p. 59.
34. Ibid., p. 59.
35. Cf. P. Bastid, Sieyes et sa pensée, Paris, Hachette, 1970, pp. 386 s.
36. Sur le développement des sciences sociales dans la France des Lumières,
v. S. Moravia, La scienza della società in Francia alla fine dell secolo XVIII,
Firenze, Olschki, 1970, 116 p. ; G. Gusdorf, L’avènement des sciences humaines
au siècle des Lumières, Paris, Payot, 1973, pp. 497 s. ; l’expression de « science
sociale » n’apparaît cependant pour la première fois qu’en 1791, chez
l’idéologue Garat (cf. K.M. Baker, « The early History of the Term “Social
science” », Annals of science, 1964, t. XX, pp. 211 s.).
37. E. Sieyes, Qu’est-ce que le tiers état ?, op. cit., p. 63, nous soulignons.
48 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

« vrai type du bon », pouvant négliger de s’inspirer d’une copie su-


perflue.
Sieyes, par ailleurs, avait explicitement averti les futurs représen-
tants de la France de l’inutilité qu’il y avait à s’inspirer de réalisations
passées ou déjà existantes, et de substituer ainsi à la méditation le
réflexe mimétique : « Nous ne nous égarerons pas dans la recherche
incertaine des institutions et des erreurs antiques », écrivait-il dans ses
Vues sur les moyens d’exécution dont les représentants de la France
pourront disposer en 178938. La défiance ainsi témoignée à l’égard
des précédents, quels qu’ils fussent, est d’ailleurs loin d’être propre à
l’auteur. Un personnage comme Thomas Paine, par exemple, qui pré-
sente avec Emmanuel Sieyes de réelles affinités intellectuelles, avoue
des dispositions comparables sur le sujet, en déclarant, catégorique,
que « le gouvernement selon les exemples, qui ne fait pas attention au
principe de ces exemples, est le plus vil système que l’on puisse in-
venter39 ».
Il semble que les avertissements de Sieyes n’aient pas été sans
écho, notamment auprès d’une partie des députés de la Constituante.
En effet, à l’occasion de la présentation du projet monarchien,
d’inspiration nettement britannique40, dans les premiers jours de sep-
tembre 1789, plusieurs orateurs reprennent les objections de principe
formulées par Sieyes à l’encontre de l’idée de s’inspirer des pratiques
constitutionnelles anglaises.
Dès le 4 septembre, l’abbé Grégoire s’en prend d’une façon signi-
ficative au monarchien Jean-Joseph Mounier. Alors que ce dernier
invitait l’Assemblée à voter en faveur du veto royal illimité, et
s’appuyait pour cela sur l’autorité du précédent anglais, l’abbé Gré-
goire ne cache pas son impatience devant cet appel à l’exemple an-
glais. « Nous objectera-t-on sans cesse qu’autrefois en France,
qu’actuellement encore dans la plupart des gouvernements européens,
le Roi a une portion de l’autorité législative, que celui d’Angleterre a
______________
38. [E. Sieyes], Vues sur les moyens d’exécution dont les représentants de la
France pourront disposer en 1789, Paris, 1789, p. 1.
39. T. Paine, Les droits de l’homme, Paris, Belin, 1987, p. 226 ; et l’auteur,
plus loin, d’ajouter : « Si tout ce qui peut arriver est déjà arrivé, il ne faut plus
de législateur, et l’exemple, comme un dictionnaire, doit terminer dans tous les
cas » (Ibid., p. 227).
40. Cf. infra, pp. 204 s.
Le droit constitutionnel français et les modèles 49

le veto absolu ? », interroge le député41. Suit alors un exposé nourri


des vices qui se remarquent dans le système britannique ; la pesante
fiscalité, les entorses répétées à l’Habeas corpus, la corruption électo-
rale, etc. : toutes choses qui devraient éloigner suffisamment la tenta-
tion de prendre exemple sur un pareil gouvernement.
Mais, tout comme Sieyes, l’abbé Grégoire ajoute à sa critique de
fond une objection d’un autre ordre. « J’examine moins ce qui se fait
ailleurs que ce qui doit se faire42 », dit-il avant de continuer :
« L’histoire qu’on invoque trop souvent est un arsenal où chacun
prend des armes de toutes sortes, parce qu’elle offre des exemples de
tous les genres. La multiplicité des faits, au lieu d’étayer un principe
ne fait souvent que constater la violation des principes ; et souvent on
cite comme exemple à suivre ce qui ne devrait être considéré que
comme abus à réformer43. ». Propos qui ne font qu’implicitement
réaffirmer la nécessité d’une science de l’état de société. Celle-ci se-
rait en effet le seul moyen de connaître les lois qui s’imposent à
l’homme, les principes qui sont les seuls critères valables pour appré-
cier la valeur d’une organisation politique. À ne pas posséder ces
principes, le risque devient grand d’être esclave de l’Histoire, c’est-à-
dire d’être incapable de discerner, au sein de la « multiplicité des
faits », ce qui mérite d’être suivi de ce qui doit être condamné. De la
sorte, l’imitation d’un modèle ne peut paradoxalement être réalisée
valablement que pour autant que la science sociale ait livré ses ensei-
gnements, mais une fois ces vérités connues, le modèle perd alors
toute utilité.
Le même jour, à la suite de l’abbé Grégoire, d’autres députés
prennent la parole ; ceux qui refusent le veto absolu s’en prennent
également au modèle anglais toujours, semble-t-il, avec l’idée qu’une
imitation du régime anglais contreviendrait aux enseignements de la
philosophie du siècle. Alexandre de Lameth, notamment, se pose en
partisan du veto suspensif contre l’absolu ; « on nous cite l’exemple
de l’Angleterre ; on nous rappelle qu’il y a quelques années nous je-
tions des yeux d’envie, ou plutôt des regards d’admiration sur ce pays

______________
41. Archives parlementaires, t. 8, p. 567.
42. Archives parlementaires, t. 8, p. 567, nous soulignons.
43. Archives parlementaires, t. 8, p. 567.
50 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

si bien gouverné, soumis à une si bonne Constitution44. » Aux solu-


tions éprouvées que proposent les anglophiles, et dont il reconnaît
dans une certaine mesure la qualité, il oppose cependant une objec-
tion de méthode car, dit-il, « c’est moins les exemples que les prin-
cipes qu’il faut consulter45 ». De même, Rabaut Saint-Étienne en vient
à soutenir au cours de cette même séance « qu’il n’y a aucune science
qui n’ait ses principes, la politique comme les autres ; et qu’on fera
toujours des fautes dangereuses et grossières quand on s’écartera des
principes nécessaires dont dépend la législation46 ».
Aussi, lors de l’élaboration du texte de 1791, reviennent souvent
deux arguments antagonistes, qui se répondent mutuellement et
qu’utilisent respectivement les détracteurs et les partisans de
l’imitation du système britannique : les premiers préférant « ne pas
[s’]éloigner de la rigueur des principes »47, les seconds regrettant cette
confiance excessive, à l’instar de Bergasse : « Je sais que vous
n’aimez pas que l’on vous cite l’expérience des autres peuples, je sais
que nous nous croyons déjà assez sages pour nous passer de modèles,
et n’emprunter que de nous-mêmes les maximes que nous devons
suivre. »48
Cette conviction en l’inutilité des modèles explique également en
partie la teneur des textes constitutionnels élaborés au sein de la Con-
vention en 1793. En effet, dès avant que ne débutent ces travaux
constituants, le rôle des modèles semble d’emblée voué à être négli-
geable. Les conditions d’élaboration de ces textes sont, de ce point de
vue, révélatrices. Le 11 octobre 1792 sont nommés les membres
d’une première commission chargée de rédiger un projet de constitu-
tion, et parmi eux figure Condorcet qui, secondé par Paine, devient

______________
44. Archives parlementaires, t. 8, p. 572.
45. Archives parlementaires, t. 8, p. 572, nous soulignons ; formule qu’il
avait déjà utilisée, telle quelle, lors de la séance précédente (Séance du 3 sep-
tembre 1789, Archives parlementaires, t. 8, p. 552 : « Au reste, il faut moins
consulter les exemples que les principes. »).
46. Séance du 4 septembre 1789, Archives parlementaires, t. 8, p. 570, nous
soulignons.
47. La Révellière-Lepeaux, A. N., Séance du 21 septembre 1789, Archives
parlementaires, t. 9, p. 66.
48. A. N., Séance du 22 septembre 1789, Archives parlementaires, t. 9, p.
98, nous soulignons.
Le droit constitutionnel français et les modèles 51

« le véritable auteur du projet49 », lequel projet servira ensuite aux


Montagnards qui en reprendront la substance pour aboutir au texte
finalement adopté le 24 juin50.
Or, les conceptions de Condorcet relativement aux caractères que
doit revêtir l’opération constituante ne s’accordent pas, cela a été vu,
avec l’idée d’une quelconque imitation constitutionnelle. La façon
dont il salue l’œuvre révolutionnaire commencée, en se félicitant du
dédain qu’elle affiche à l’endroit des précédents historiques, annonce
son comportement à cet égard : « Quand il fut question d’établir la
liberté sur les ruines du despotisme, l’égalité sur celle de
l’aristocratie, on fit très sagement de ne pas aller chercher nos droits
dans les capitulaires de Charlemagne, ou dans les lois Ripuaires ; on
les fonda sur les règles éternelles de la raison et de la nature51. »
Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que le projet de Con-
dorcet porte si peu l’empreinte de quelconques précédents. Loin de
chercher dans les annales de l’humanité le plan préconçu de l’œuvre
qu’il doit accomplir, Condorcet entend bien résoudre le problème
politique qui se pose à lui dans les mêmes conditions qu’il aborderait
une difficulté d’ingénierie mécanique. C’est d’une manière significa-
tivement objectivée qu’il présente ainsi son rapport au nom du Comi-
té de constitution : « Donner à un territoire de 27000 lieux carrées,
habité par 25 millions d’habitants, une constitution qui, fondée uni-
quement sur les principes de la raison et de la justice, assure aux
citoyens la jouissance entière de leurs droits ; combiner les parties de
cette constitution, de manière que la nécessité de l’obéissance aux
lois, de la soumission de la volonté individuelle à la volonté générale
laisse subsister, dans toute leur étendue, et la souveraineté du peuple,

______________
49. C’est ce qu’affirme, sur la foi de témoignages de contemporains, la plu-
part des biographes de Condorcet (L. Cahen, Condorcet et la révolution fran-
çaise, Paris, Alcan, 1904, p. 470 ; K. M. Baker, Condorcet, op. cit., p. 418).
Pour une relation directe, v. par ex. Durand de Maillane, Mémoires sur la Con-
vention nationale, in [de Lescure (éd.)], Mémoires sur les assemblées parlemen-
taires de la révolution, Paris, Firmin-Didot, 1880-1881, t. II, pp. 306 s.
50. Cf. A. Gasnier-Duparc, La constitution girondine de 1793, Thèse,
Rennes, 1903, pp. 9-29 ; J. Petot, Les grandes étapes du régime républicain
français (1792-1969), Paris, Cujas, 1970, pp. 127 s.
51. Condorcet, Sur le sens du mot « révolutionnaire » [1793], in Œuvres
complètes, éd. O’Connor et Arago, Paris, Didot, 1847-1849, t. XII, p. 618.
52 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

et l’égalité entre les citoyens, et l’exercice de la liberté naturelle, tel


est le problème que nous avions à résoudre52. » Passé cet avertisse-
ment, le discours de Condorcet n’est plus autre chose que l’exposition
méthodique des procédés consacrés par son projet, lesquels sont mon-
trés comme autant de solutions apportées au problème politique par
les seules données acquises de la Raison. Le système des assemblée
primaires, la désignation des membres du conseil exécutif, le mode de
formation de la loi, la distinction entre loi et décret, la possibilité
d’une censure populaire, etc. : autant de mesures qui sont présentées
sans faire usage d’un quelconque précédent53. Ainsi, le projet présenté
par Condorcet, en dépit de concessions ponctuelles  son entourage
au sein de la commission se chargeant, en effet, de lui rappeler le
poids des circonstances présentes54  se présente finalement comme
un « prodige de l’art social55 », le reflet d’un état abouti de la pensée
des Lumières et, en quelque sorte, comme un singulier « monument
d’abstraction philosophique56 ».
Après 1793, il ne se retrouve plus guère de travail constituant au
cours duquel se manifeste une telle foi dans la possibilité d’une poli-

______________
52. Convention nationale, Séance du 15 février 1793, Archives parlemen-
taires, t. 58, p. 584, nous soulignons.
53. Certes, on pourra objecter que le système des Conventions nationales
peut être regardé comme une imitation du système américain des conventions
périodiques (v. F. Alengry, Condorcet, guide de la révolution française, théori-
cien du droit constitutionnel et précurseur de la science sociale, Réimpr., Ge-
nève, Slatkine, pp. 88 s. ; comp. le titre XI du projet de constitution in L. Duguit
et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales lois politiques de la
France depuis 1789, Paris, L.G.D.J., 2e éd., 1908, pp. 57-58). Mais un tel sys-
tème n’était, avant tout, que la conséquence du principe de la perfectibilité hu-
maine reconnue par le philosophe, qui entraînait la nécessité d’améliorations
régulières, adaptée aux états successifs de la science sociale.
54. Pour des analyses des difficultés et des enjeux pratiques qui s’imposaient
au travail de Condorcet, v. L. Jaume, Le discours jacobin et la démocratie, Pa-
ris, Fayard, 1989, pp. 305 s. ; ainsi que P. Rosanvallon, La démocratie inache-
vée, Histoire de la souveraineté du peuple en France, Paris, Gallimard, 2000,
pp. 52 s.
55. La Feuille villageoise, 18 avril 1793, cité par F. Alengry, Condorcet,
guide de la révolution française, op. cit., p. 476.
56. J. Petot, Les grandes étapes du régime républicain français, op. cit., p.
127.
Le droit constitutionnel français et les modèles 53

tique rationnelle, aux bases scientifiques. Il est vrai qu’en l’an III,
l’élaboration du projet de constitution porte l’empreinte d’une pensée
proche de celle de Condorcet ; la personnalité de l’idéologue Daunou
émerge en effet du sein de la Commission des Onze, chargée le 23
avril 1795 de rédiger un projet de lois organiques pour amender la
constitution de 1793, et dont les travaux aboutissent finalement à la
création du Directoire57. Mais alors que Condorcet avait disposé
d’une grande latitude pour réaliser ses idéaux politiques pensés sous
l’Ancien Régime, Daunou, lui, est soumis à d’importantes con-
traintes. La commission à laquelle il appartient, tout comme les con-
ventionnels qui prennent part aux débats, songe moins à appliquer les
préceptes des Lumières qu’à trouver une solution pratique aux nou-
veaux problèmes apparus avec l’expérience de la Terreur, et qui pré-
sentent un caractère immédiatement menaçant58. Ainsi, quoique
Daunou continue d’évoquer les « principes naturels de l’organisation
sociale59 » comme des repères sur lesquels doit se régler l’action du
constituant, l’espoir de n’avoir à recourir qu’à ces seuls principes
pour penser la nouvelle constitution est faible. C’est pourquoi, dans
les travaux de la commission, et au cours du débat public qui les suit,
les références aux modèles  l’américain, presque exclusivement 
sont assez fréquentes60 sans que pour autant leur soit opposé de pro-

______________
57. Sa participation active aux travaux de la commission, son intervention
dans le débat à la Convention, lui firent jouer un rôle de tout premier plan dans
l’élaboration du texte constitutionnel (cf. P. Galmiche, L’élaboration de la cons-
titution de l’an III, La Commission des Onze, Thèse de droit, Paris, 1949, p. 60 ;
J. Bourdon, La constitution de l’an VIII, Rodez, Carrère, 1942, p. 16).
58. Sur l’état d’esprit des constituants thermidoriens, cf. B. Baczko, Com-
ment sortir de la Terreur, Thermidor et la révolution, Paris, Gallimard, 1989,
pp. 338 s.
59. P.C.F. Daunou, Rapport sur les moyens de donner plus d’intensité au
gouvernement actuel, présenté au nom de la Commission des Onze, Paris, Impr.
Nationale, an III, p. 2.
60. La référence au régime américain lors des travaux des Onze est mention-
née par P. Galmiche (L’élaboration de la constitution de l’an III, op. cit., p.
72) ; elle est surtout attestée par le discours du rapporteur, Boissy d’Anglas
(Projet de constitution pour la République française et discours préliminaire
prononcé au nom de la Commission des Onze dans la séance du 5 messidor an
III, Évreux, Impr. Ancelle, [1795], p. 39). Les débats publics du projet compor-

54 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

testation de principe tenant à leur vacuité. Le caractère transactionnel


de Thermidor s’étend jusqu’aux méthodes utilisées.
La suite des événements se chargera plus encore de décevoir ceux
qui aspiraient à la constitution d’une pensée politique tributaire du
seul entendement, délivrée du réflexe infantile de l’imitation. Le con-
sulat devenu empire, puis la monarchie restaurée, pouvaient faire
douter sérieusement de la possibilité de tenir la promesse des Lu-
mières de fonder un ordre politique sur les bases d’une Raison redé-
couverte.
Les constituants de 1848, même, tout en se réclamant souvent de
l’héritage révolutionnaire, ne semblent plus croire en de telles possi-
bilités. Une intervention de Pierre Leroux à l’Assemblée nationale, le
9 octobre 1848, paraît très révélatrice de cette capitulation :
« J’appelle science politique », dit-il à ce moment, « une science véri-
table, fondée sur la nature des choses, c’est-à-dire sur la nature de
l’homme. Cette science n’existe pas. […] Si cette science existait, si
son principe fondamental était connu, nos gouvernants et nos publi-
cistes ne travailleraient pas comme ils le font depuis cinquante ans
[…]. tous reconnaîtraient que la science ou l’art politique a pour objet
de déterminer quels sont les pouvoirs nécessaires à l’organisation
d’une société61. » Dans cet aveu, apparaît clairement le thème majeur,
déjà exposé, de la nécessité de faire précéder la réforme de la société
d’une connaissance scientifique de celle-ci, mais cette fois sur le
mode du désappointement.
Ce qui fait suite dans le propos de Pierre Leroux mérite plus en-
core d’être relevé, car après ce constat, il s’interroge sur la solution
qu’il convient d’apporter au problème politique, tel qu’il se présente
alors : « où est sa solution ? Est-ce dans la constitution de 1791, ou
dans celle de 93, ou dans celle de l’an III, ou dans celle de l’an VIII,
ou dans les constitutions de l’Empire, ou dans les élucubrations de
Sieyes, ou dans la charte anglaise de Louis XVIII ou dans la nouvelle
édition très peu corrigée donnée de cette charte en 183062 ? » Le re-
cours aux modèles  nationaux en l’occurrence  est ici présenté

______________
tent de nombreuses allusions aux États-Unis, v. par ex. Le Moniteur universel,
1795, pp. 1202 et 1125 s. ; v. infra, pp. 347. s.
61. Le Moniteur universel, 1848, p. 2317, nous soulignons.
62. Le Moniteur universel, 1848, p. 2317.
Le droit constitutionnel français et les modèles 55

comme un pis aller, le moyen approximatif et incertain de déterminer


la physionomie du régime à instituer, à défaut de pouvoir le fonder
selon les règles de l’« art politique ». Ainsi, en dépit des promesses
réitérées de Condorcet, en dépit des efforts déployés par Auguste
Comte à son tour pour parvenir à « l’établissement de la science poli-
tique63 », cette dernière est loin, en ce milieu de dix-neuvième siècle,
d’avoir porté les fruits attendus : à contre-cœur, il est fait une place à
ce procédé grossier, ce succédané imparfait qu’est l’imitation.

La nocivité des modèles

Le premier motif de défiance vis-à-vis de l’utilisation des modèles


peut donc résulter d’une conception particulière de l’action politique,
faisant d’eux de vains instruments, auxiliaires négligeables dans les
mains du mécanicien politique, qui pour construire efficacement la
machine sociale n’a guère besoin que de la connaissance des lois na-
turelles inhérentes à l’homme vivant en société.
Cependant, la position des partisans de cette conception, vis-à-vis
des modèles, va plus loin que la simple indifférence et, bien souvent,
fait place à une hostilité déclarée. À leurs yeux, l’imitation n’est pas
seulement un calcul erroné, mais peut aussi et surtout être une opéra-
tion condamnable car rétrograde. C’est seulement au travers du
thème du dépassement des modèles que l’emploi de ces derniers
semble compatible avec les présupposés de la doctrine progressiste.
En effet, la vision d’une science sociale dont les méthodes et les
fins s’identifient à ceux des sciences exactes n’est pas sans entraîner
des conséquences quant aux espoirs qu’elle suscite. Comme celles-ci,
la science sociale, par le dévoilement continu des règles naturelles
régissant la vie de l’homme en société et par ses affinements succes-
sifs, devient une composante du progrès général de l’humanité. Mais
cette croyance en la possibilité d’un tel progrès est difficilement sépa-
rable de la conviction de sa nécessité. D’où la condamnation des pro-
cédés imitatifs, jugés inconciliables avec les exigences du Progrès.

______________
63. A. Comte, Plan des travaux nécessaires pour réorganiser la société, in
Système de politique positive, Paris, Mathias, 1851-1854, t. IV, p. 72 : il n’est
pas sans intérêt de noter que Condorcet est une des rares autorités que cite
Comte.
56 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

C’est pourquoi, aux discours ayant pour objet de montrer la possi-


bilité de constituer une telle science, est souvent joint le tableau des
espérances finales dont elle est porteuse. C’est chez Condorcet, ici
encore, que se trouve l’expression la plus franche de ces idées. Pour
Condorcet, il ne fait en effet aucun doute que les connaissances hu-
maines puissent se perfectionner indéfiniment, ou, pour faire état de
la prudence dont il témoigne occasionnellement, que ces sciences
participent d’un progrès dont le terme est « absolument inassignable
dans l’état actuel de nos lumières64 ». Le corollaire de cela est évi-
dent : puisque tout savoir nouveau s’accompagne d’une possibilité
nouvelle d’action, l’homme pourra améliorer sa condition dans des
proportions qu’il ne peut encore concevoir. Tout comme les sciences
physiques, dans leur avancée, l’autoriseront à asseoir sa complète
maîtrise du monde extérieur, les sciences morales, capables de pro-
grès « non moins certains, non moins à l’abri des révolutions poli-
tiques65 », lui permettront d’atteindre à la fondation d’un ordre
politique parfait.
Dans ces matières, le progrès est d’autant plus nécessaire en raison
de l’état d’inachèvement des connaissances dont elles sont l’objet.
Dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit
humain, Condorcet insiste longuement sur ce point : « Sommes-nous
parvenus au point de donner pour base à toutes les dispositions des
lois, ou la justice, ou une utilité prouvée et reconnue, et non les vues
vagues, incertaines, arbitraires, de prétendus avantages politiques ?
Avons-nous fixé des règles précises pour choisir, avec assurance,
entre le nombre presque infini des combinaisons possibles, où les
principes généraux de l'égalité et des droits naturels seraient respec-
tés, celles qui assurent davantage la conservation de ces droits, lais-
sent à leur exercice, à leur jouissance, une plus grande étendue,
assurent davantage le repos, le bien-être des individus, la force, la
paix, la prospérité des nations ?66 » Évidemment, c’est une réponse
négative que Condorcet apporte à ces interrogations. Si bien, dit-il,
______________
64. Condorcet, Vie de M. Turgot, op. cit., p. 274.
65. Condorcet, Introduction manuscrite à l’Esquisse d’un tableau historique
des progrès de l’esprit humain, in K. M. Baker, Condorcet, Raison et politique,
op. cit., p. 451.
66. Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit hu-
main, Paris, Éditions sociales, 1971, p. 269.
Le droit constitutionnel français et les modèles 57

que l’homme doit donc cultiver sa connaissance des réalités poli-


tiques, car « il est aisé de voir […] combien il reste de questions à
résoudre, de rapports sociaux à examiner, pour connaître avec exacti-
tude l’étendue des droits individuels de l’homme, et de ceux que
l’état social donne à tous à l’égard de chacun67 ».
Ici apparaît clairement le double caractère de la doctrine progres-
siste. D’une part, elle annonce la perfectibilité de l’homme et, de ce
point de vue, ne fait rien d’autre que proposer une vision anthropolo-
gique particulière. De l’autre, elle déduit de cette perfectibilité une
prescription : puisque l’homme est, par nature, perfectible, il se doit,
pour accomplir sa fin, de contribuer à sa propre amélioration. Dans le
domaine des sciences sociales, Condorcet n’hésite donc pas à affirmer
qu’il revient à ceux qui les pratiquent de tirer parti de leurs possibili-
tés de perfectionnement ; c’est pour eux un devoir de participer à leur
développement : « La science de la législation est bien loin d’être
portée à son plus haut point. Comme toutes les autres, elle offre à
l’esprit une moisson inépuisable de vérités nouvelles ; dans cette
science, comme dans toutes les autres, l’esprit humain doit faire des
progrès toujours nouveaux, marcher sans cesse vers le terme68. »
Ainsi, tout en postulant que le perfectionnement de l’homme est
inévitable, que son inéluctabilité est démontrée par l’Histoire, les
doctrines du Progrès posent la nécessité de contribuer à la réalisation
de la nécessité progressiste. Dès lors, tout acte allant dans le sens de
cette nécessité est un bien, car il contribue à l’accélération d’une His-
toire dont le sens est déjà tracé. Inversement, toute marche rétrograde,

______________
67. Ibid., p. 270 ; et Condorcet de s’étendre sur le besoin d’user, pour le per-
fectionnement des sciences politiques, des méthodes issues des sciences
exactes : sans de pareilles méthodes, « ces sciences resteraient toujours gros-
sières et bornées, faute d'instruments assez finis pour y saisir la vérité fugitive,
de machines assez sûres pour atteindre la profondeur de la mine où se cache une
partie de leurs richesses » (Ibid., p. 270).
67. Ibid., p. 98.
68. Condorcet, Sur les élections et autres textes, Paris, Fayard, coll. Corpus
des œuvres philosophiques, 1986, p. 245, nous soulignons ; « Tout obstacle au
progrès des lumières est un mal », écrit Condorcet (Vie de M. Turgot, op.cit., p.
256) ; sur les doctrines de la nécessité et l’inéluctabilité du progrès, Cf. F. Rou-
villois, L’invention du progrès, aux origines de la pensée totalitaire (1680-
1730), Paris, Kimé, 1996, pp. 167 s.
58 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

ou même seulement toute stagnation, est un mal, car elle retarde le


moment de l’accomplissement.
De là peut naître une prévention contre les procédés imitatifs,
soupçonnés de traduire ce qui, chez les individus, représente la force
des « habitudes, l’attachement naturel des hommes aux opinions re-
çues dès l’enfance69 » et, par voie de conséquence, un empêchement
dans sa « marche graduelle vers le perfectionnement absolu70 », retar-
dant d’autant le moment de toucher à l’inévitable terme d’une société
de bonheur et de vertu. Procédé fatalement superflu, l’imitation en
politique serait aussi préjudiciable en ce que, par l’effet des régres-
sions qu’elle suppose, elle contrarie le sens de l’Histoire71.
Sieyes, parmi les nombreuses raisons qui lui font refuser toute im-
portation des solutions anglaises de gouvernement, invoque celle-ci.
Car, outre qu’il regarde ces solutions comme intrinsèquement défec-
tueuses, que tout emprunt lui paraît inutile à celui qui connaît les
vraies règles de l’art social, il qualifie encore le système anglais –
motif supplémentaire d’aversion – de « gothique72 ». Aussi
s’emporte-t-il contre ses laudateurs : « Aucun peuple, dit-on, n’a
mieux fait que les Anglais ; et quand cela serait, les produits de l’art
politique ne doivent-ils être à la fin du dix-huitième siècle que ce
qu’ils étaient dans le dix-septième ! »73 Cette dernière raison paraît
l’emporter sur toutes les autres. Par ce « quand cela serait », Sieyes
n’hésite pas à reconnaître que, même si les solutions anglaises de
gouvernement étaient les meilleures existantes, il conviendrait encore
de les écarter, car il serait contraire aux lois du Progrès que des
hommes de son siècle puissent emprunter aux générations passées.
À la Constituante, l’argument est repris par de nombreux députés,
peu enclins à voir acclimatées en France les institutions d’Angleterre.
Alexandre Lameth, en particulier, suit un raisonnement qui emprunte
______________
69. Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit hu-
main, op. cit., p. 97.
70. Ibid., p. 98.
71. Ces propos de Condorcet méritent d’être cités ici : « Qui d’ailleurs n’a
pas été frappé, même dans nos sociétés, de ces paroles si effrayantes pour la
raison : Cela s’est toujours fait ; cela ne s’est jamais fait ? » (Fragment de
l’histoire de la première époque, in Politique de Condorcet, op. cit., p. 102).
72. E. Sieyes, Qu’est-ce-que le tiers état ?, op. cit., p. 172.
73. Ibid., p. 175, nous soulignons.
Le droit constitutionnel français et les modèles 59

par certains points à celui de Sieyes. En réponse à Mounier, il com-


mence par concéder : « On ne peut nier sans doute que la Constitution
d’Angleterre ne présente de grands avantages, qu’elle ne soit la meil-
leure qui existe en Europe. Mais s’ensuit-il qu’elle soit la meilleure
qui puisse exister ? Depuis un siècle, les Lumières, les connaissances
politiques n’ont-elles rien gagné ?74 » Et l’orateur de poursuivre, en
insistant sur la supériorité de la position des constituants français,
opérant en des temps éclairés : « Les Anglais eux-mêmes ont été
obligés de composer avec des préjugés, et nous n’avons à consulter
aujourd’hui que les droits et les intérêts du peuple75. »
Ce sont là des vues que l’abbé Grégoire semble alors partager ; le
même jour, ce dernier objecte à l’orateur monarchien ce que son ad-
miration pour la constitution anglaise a d’anachronique. Reprenant
l’autorité à laquelle font si volontiers référence les monarchiens, il
s’exprime ainsi : « M. de Lolme, et tant d’autres écrivains qui ont tant
préconisé la constitution anglaise, auraient dû la citer non comme la
meilleure possible, mais comme une des meilleures existantes76. »
Tout comme Lameth, il rend cependant au système anglais un hom-
mage équivoque, concédant ce qu’il eut de bon en son temps. « Il faut
avouer cependant, que malgré ses défauts, la Constitution anglaise a
été un rempart de la liberté contre les assauts du despotisme, et le
voisinage de cette nation rivale qui a tant de titres dans notre estime
est une des causes qui ont ressuscité parmi nous la liberté77. » Ainsi,
quels que puissent être les mérites réels du gouvernement britannique,
leur ancienneté suffit à faire présumer de leur obsolescence. Présomp-
tion établie et justifiée, quelques jours plus tard, par La Révellière-
Lepeaux qui, pour ce faire, argue des récents progrès de la science du
gouvernement : « Quant à l’éloge qu’on fait des lumières du peuple
anglais dans la science du gouvernement, d’où l’on conclut que les
institutions qu’il a, nous devons les avoir aussi, je dis que lorsque les
différents points de la constitution anglaise ont été réglés, les Anglais
n’étaient pas ce qu’ils sont devenus depuis. […] La science du gou-

______________
74. Séance du 4 septembre 1789, Archives parlementaires, t. 8, p. 572, nous
soulignons.
75. Archives parlementaires, t. 8, p. 572.
76. Séance du 4 septembre 1789, Archives parlementaires, t. 8, p. 567.
77. Archives parlementaires, t. 8, p. 567.
60 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

vernement [leur] était parfaitement étrangère78. » La constitution bri-


tannique, produit antérieur à l’avènement d’une science politique
véritable, imparfaite anticipation des Lumières, devient de ce seul fait
insusceptible d’imitation. Robespierre résume cela avec énergie, dans
un discours où il s’oppose à toute idée d’un veto royal absolu : « Et ne
nous citez plus à cet égard l’exemple de l’Angleterre », s’écrie-t-il
avant de dire que « les représentants de la nation française, maîtres de
donner à leur patrie une Constitution digne d’elle et des lumières de
ce siècle, n’étaient pas faits pour copier servilement une institution
née, dans des temps d’ignorance, de la nécessité et du combat des
factions opposées79 ».
L’écho que ces considérations trouveront, bien des années plus
tard, chez un proche de Robespierre mérite d’être relevé, en raison de
l’évolution qu’il dénote. En effet, dans un texte paru sous les Cent-
Jours, Barère de Vieuzac, l’ancien conventionnel et membre des deux
Comités de salut public, montrera une position infiniment plus nuan-
cée vis-à-vis de l’imitation de la constitution britannique. Il admet,
certes, qu’il ne conviendrait pas de « transporter dans la constitution
de la France libre […] des institutions qui ont été corrigées ou jugées
par le progrès les lumières ou condamnées par le perfectionnement
que les grands écrivains du XVIIIe siècle ont porté dans les diverses
parties de la législation ou de l’art social80 ». Mais, dans le même
temps, l’échec des innovations constitutionnelles de la période répu-
blicaine l’amène à écrire qu’« il faut aussi considérer qu’exiger tous
les perfectionnements politiques, c’est risquer de se jeter dans des
théories inexécutables et se consumer en essais dangereux. Quand on
fait une constitution, il faut, sans doute, qu’elle soit en harmonie avec
les lumières du siècle ; mais il faut aussi qu’elle soit conforme à la
majorité des intérêts, des habitudes et des vœux de la nation. […]
Autrement les constitutions finissent par ressembler à ces palais su-

______________
78. Séance du 21 septembre 1789, Archives parlementaires, t. 9, p. 66.
79. Séance du 21 septembre 1789, Archives parlementaires, t. 9, p. 82.
80. B. Barère de Vieuzac, Théorie de la constitution de la Grande-Bretagne,
ou de ses trois pouvoirs séparés et réunis, ouvrage traduit de l’anglais de
Brooke, précédé d’un avertissement du traducteur, et d’un examen rapide des
constitutions qui se sont succédées en France depuis 1791 jusqu’en 1814, Paris,
Colas, 1815, p. 2, nous soulignons.
Le droit constitutionnel français et les modèles 61

perbes, à ces édifices publics qui excitent l’admiration des architectes


et des voyageurs, mais qui restent inhabités81 ».
Il est difficile de ne pas voir, dans l’évocation de ces « palais su-
perbes », une réminiscence des espoirs qu’avait suscité le constitu-
tionnalisme révolutionnaire ; ce d’autant plus que Barère écrit plus
loin, à propos de la constitution montagnarde : « On chercherait long-
temps le peuple, le siècle, le degré de civilisation, de lumière et de
vertu publique, à qui une telle constitution pût convenir82. » Le pro-
grès, semble-t-il, avait été trop rapide…83
Cela dit, les doctrines du Progrès ne sont pas absolument incompa-
tibles avec toute idée de prendre modèle. Car si l’imitation d’un mo-
dèle existant contredit la logique progressiste, dans la mesure où elle
est allégeance au passé, il en va tout autrement de l’attitude qui con-
siste à vouloir surpasser les modèles pour en devenir un à son tour.
Ainsi, le seul moyen de concilier l’impératif d’un progrès politique
avec l’utilisation de modèles consiste à viser le dépassement de ces
derniers. Il n’est alors pas question de s’en tenir à une stricte imitation

______________
81. Ibid., pp. 10-12.
82. Ibid., p. 17.
83. En épilogue sur ce point, il est intéressant de constater la vivacité et la
persistance de cette idée selon laquelle l’imitation est, en politique, un obstacle
aux progrès de la « science du gouvernement ». C’est ce qu’illustre notamment
un propos tenu au début du vingtième siècle par Maurice Deslandres, ce dernier
s’opposant aux prétentions des comparatistes qui désirent utiliser leur méthode
en vue d’aider à la réforme des institutions. Car, selon l’auteur, à ne s’inspirer
que de ce qui est, on s’interdit de regarder plus loin : « C’est l’évidence même,
de quelque façon qu’on s’y prenne, quand on ne fera que comparer ce qui est on
ne sortira pas de ses limites. L’“ idéal” de la méthode comparative ne peut être
que “le mieux existant”. Mais alors je le répète c’est un idéal insuffisant pour
guider les peuples dans la voie du progrès. […] Il peut être excellent de le révé-
ler à ceux qui en sont encore éloignés. Cela ne sert à rien à ceux qui l’ont déjà
réalisé et cela ne servira plus aux autres quand ils seront parvenus au même
point » (M. Deslandres, « La crise de la science politique, La crise de la mé-
thode, La méthode comparative », R.D.P., 1902, p. 68). Il y a manifestement,
dans ces propos, des accents qui ne sont pas très éloignés de ceux des consti-
tuants de 1789 ; l’opposition d’un « mieux possible » au « mieux existant »,
l’idée que ce « mieux possible » appartient à l’avenir, tout ceci semble ressortir
d’une pensée du Progrès aux origines lointaines et aux racines profondes.
62 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

du modèle  imitation qui sera immanquablement qualifiée de ser-


vile  mais il est nécessaire de chercher à lui être supérieur.
De ce point de vue, les débats qui président à l’élaboration de la
Déclaration des droits, durant l’été 1789, sont très révélateurs des
conceptions qui dominent la Constituante sur ces questions. L’attitude
d’une bonne partie des membres de l’Assemblée vis-à-vis du précé-
dent américain, à ce moment, paraît en effet pouvoir être comprise au
travers des positions de principe adoptées relativement au statut du
procédé imitatif lui-même.
Il n’est nullement question de reprendre, ici, le problème de la réa-
lité de l’influence des précédents américains sur la rédaction de la
Déclarations des droits française du 26 août 1789. Le souvenir de
controverses illustres, l’existence d’une littérature abondante sur le
sujet, dissuadent de réitérer ces interrogations. En particulier, il ne
sera pas débattu ici du point de savoir si la Déclaration française doit
plus à l’imitation des déclarations américaines  comme l’avait sou-
tenu un Jellinek84  qu’à l’esprit philosophique du temps  comme il
avait été rétorqué par Boutmy85. Il semble d’ailleurs établi au-
jourd’hui que le désaccord entre ces deux auteurs  pour ne citer
qu’eux  est largement le fait d’approches discordantes. Jellinek,
dans sa réponse à Boutmy, avait déjà noté ce point : ce qui intéressait,
selon lui, son contradicteur, c’était de comprendre ce qui avait poussé
les constituants de 1789 à écrire la Déclaration, telle qu’ils l’avaient
écrite ; son point de vue était celui du « psychologue politique86 ».
Quant à lui, il lui importait essentiellement de situer l’origine de ce
procédé qui consiste en « l’énumération des différent droits publics
des individus87 » ; son point de vue était celui de l’historien du droit.
Même si cette analyse ne rend que très schématiquement compte de
______________
84. « La déclaration française des droits a été imitée, dans son ensemble, des
“bills of rights” américains ou de la “declaration of right” » (G. Jellinek, La
déclaration des droits de l’homme et du citoyen, Contribution à l’histoire du
droit constitutionnel moderne, trad. Fardis, Paris, Fontemoing, 1902, p. 20).
85. « La déclaration des droits […] est le résultat d’une cause indivisible : le
grand mouvement des idées au XVIIIe siècle » (E. Boutmy, « La Déclaration des
droits de l’homme et du citoyen et M. Jellinek », R.F.H.I.P., 1995, n° 1, p. 145).
86. G. Jellinek, « La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, Ré-
ponse de M. Jellinek à M. Boutmy », R.F.H.I.P., 1995, n° 1, p. 168
87. Ibid., p. 168.
Le droit constitutionnel français et les modèles 63

ce qui sépare les deux auteurs, elle indique la nature d’ordre épisté-
mologique de leur malentendu88.
Aussi, ayant pris acte de ce qu’il était impossible de poser le pro-
blème de l’origine de la Déclaration des droits de 1789 sous la forme
d’une alternative entre l’influence américaine ou les conceptions
françaises du temps, il est fait place à des approches moins exclu-
sives89 : sans nier ce que le texte français doit aux doctrines exprimées
par les auteurs nationaux, il semble bien que le procédé d’une énumé-
ration formelle et solennelle de droits individuels a été puissamment
suggéré par le précédent des États américains90.
De nombreux indices l’attestent. À commencer – comme Jellinek
n’avait pas manqué de le faire remarquer – par le fait que le premier
projet de déclaration des droits présenté à l’Assemblée, le 11 juillet,
l’avait été par La Fayette, dont les sympathies américaines n’ont évi-
demment jamais été douteuses, et qui, en outre, avait pris conseil au-
près de Jefferson pour la rédaction du dit projet91. En plus de ce
premier indice, d’autres suivent, qui sont des témoignages de con-
temporains pour lesquels la confection d’une déclaration des droits
______________
88. Cf. les développements de D. Klippel, « La polémique entre Jellinek et
Boutmy : Une controverse scientifique ou un conflit de nationalismes ? », trad.
Chaussade-Klein, R.F.H.I.P., 1995, n° 1, pp. 79 s., et not. : « Il y a plutôt une
identification des deux chercheurs avec les positions qui ont été déterminées par
le développement de la recherche en France et en Allemagne » (p. 84).
89. Cf. par ex. M. Thomann, « Origines et sources doctrinales de la Déclara-
tion des droits », Droits, 1988, n° 8, pp. 55 s.
90. Cf. P. Wachsmann, « Naturalisme et volontarisme dans la Déclaration
des droits de l’homme de 1789 », Droits, 1985, n°2, pp. 15 s. ; D. Lacorne,
L’invention de la république, Le modèle américain, Paris, Hachette, coll. Plu-
riel, p. 190 ; ainsi que les contributions in La Déclaration des droits de
l’Homme et du citoyen de 1789, Ses origines - sa pérennité, Paris, La Documen-
tation française, 1990, pp. 21-160.
91. L’admiration de La Fayette pour la Déclaration de 1776 était si grande,
que « dans sa maison de Paris, en 1783, il installa le tableau de la déclaration
américaine des droits, avec une place vide à côté, attendant la déclaration des
droits de la France » (A. Aulard, Histoire politique de la révolution française,
Paris, Colin, 6e éd., 1926, p. 22) ; sur les détails de la participation de La Fayette
à la rédaction de la Déclaration, v. l’étude substantielle de G. Conac, « La
Fayette et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen », in La Déclara-
tion des droits de l’Homme et du citoyen de 1789, Ses origines - sa pérennité,
op. cit., pp. 82 s.
64 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

était manifestement une idée issue de l’observation des précédents qui


avaient eu lieu outre-Atlantique. Mounier, par exemple, soutient que
c’est « l’exemple des États américains92 » qui avait décidé la majorité
de l’assemblée à vouloir une déclaration. De même, les débats qui
s’engagent au cours du mois de juillet 1789 indiquent que, aux yeux
de la majorité des députés de la Constituante, l’œuvre qu’ils ont en-
tamée n’est pas autre chose que la reprise d’initiatives américaines.
Un discours de Champion de Cicé, qu’il prononce le 27 juillet au nom
du premier comité de constitution, est de ce point de vue sans équi-
voque : « Nous avons jugé d’après vous que la constitution devait être
précédée d’une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. […]
Cette noble idée, conçue dans un autre hémisphère, devait de préfé-
rence se transporter parmi nous93. » À ces paroles, souvent reprises,
d’autres pourraient être ajoutées, comme celles de Rabaut Saint-
Étienne, dont les affirmations condensent une multitude de témoi-
gnages, lorsqu’il résume, le 18 août 1789 : « Vous avez adopté le
parti de la déclaration des droits, parce que vos cahiers vous imposent
le devoir de le faire ; et vos cahiers vous en ont parlé, parce que la
France a eu pour exemple l’Amérique94. »
Ces considérations des contemporains de la Déclaration, dont il
aurait été facile de donner d’autres exemples95, établissent donc que
les membres de la Constituante eux-mêmes percevaient la « tech-
nique » de la déclaration des droits comme étant d’importation améri-
caine. En établissant un texte énonçant les droits inhérents aux
individus dans l’état de société, ils avaient conscience d’agir dans le
sillage laissé par les Insurgents.

______________
92. J.-J. Mounier, Recherches sur les causes qui ont empêchés les français
de devenir libres, Genève, [s.n.], 1792, t. II, p. 23.
93. Archives parlementaires, t. 8, p. 281.
94. Archives parlementaires, t. 8, p. 452 ; plusieurs cahiers avaient, effecti-
vement, posé le souhait d’une déclaration (v. par ex. le Cahier du Tiers état de
la ville de Paris, Paris, Mequignon, 1789, pp. 3 s.) ; sur les libelles parus en
1789 réclamant une Déclaration imitée des États américains, v. B. Faÿ, L’esprit
révolutionnaire en France et aux États-Unis, à la fin du XVIIIe siècle, Paris,
Champion, 1925, pp. 180 s.
95. Cf. par ex. M. Gauchet, La révolution des droits de l’homme, Paris, Gal-
limard, 1989, pp. 36 s.
Le droit constitutionnel français et les modèles 65

Or, ce qui mérite de retenir l’attention, c’est que les personnages


qui se montrent les plus hostiles à toute imitation, au motif déclaré
qu’il s’agit d’un procédé contraire à la loi du Progrès, postulant
l’augmentation constante des Lumières, furent précisément ceux qui
contribuèrent avec le plus d’énergie à la rédaction d’un tel texte.
Entre autres, des personnages comme Sieyes ou Rabaut Saint-
Étienne – dont les positions de principe qu’il professe à ce moment
vont pourtant à rebours de toute idée de prendre exemple96. Le pre-
mier, notamment, se distingue en prenant l’initiative de faire paraître
au mois de juillet un projet d’Exposition raisonnée des droits de
l’homme et du citoyen, où affleurent quelques formules d’inspiration
américaine97 ; le second, pour sa part, soutient le projet de Sieyes et
intervient avec beaucoup de véhémence dans les débats du mois
d’août.
En réalité, entre le refus proclamé de s’inspirer de leçons passées
et l’énergie mise à suivre la voie tracée par les Américains, la contra-
diction n’est qu’apparente. Plus profondément, c’est même ce refus
qui justifie et explique cette énergie. Des individus convaincus qu’il
appartient aux révolutionnaires qu’ils sont de contribuer à faire pro-
gresser, d’un grand pas, les lumières politiques de leur temps, ne peu-
vent s’en tenir à proclamer l’état ancien de celles-ci. Ils ne peuvent
adopter le comportement d’un Mirabeau, pour qui la nation française,
en reprenant simplement les formes adoptées par les Américains pour
leurs Déclarations, marquait déjà une évolution suffisante98. La seule
voie, pour concilier l’imitation d’un précédent qu’ils estiment heu-
______________
96. Ce dernier est ainsi l’auteur de la sentence restée célèbre : « Notre his-
toire n’est pas notre code. Nous devons nous méfier de la manie de prouver ce
qui doit se faire, par ce qui s’est fait ; car c’est précisément de ce qui s’est fait
que nous nous plaignons » (Considérations sur les intérêts du Tiers-État [1788],
Paris, Kleffer, 1822, p.10). Il écrit encore : « Ne demandez pas ce qu’on a fait
[…] Ne consultez que le bon sens ; qui est de tous le pays et de tous les âges, et
le droit naturel, base de tous les droits et dont les principes immortels ne se
prescrivent jamais » (Ibid., p. 34).
97. E. Sieyes, Préliminaires de la Constitution, Reconnaissance et exposi-
tion raisonnée des Droits de l’homme et du citoyen, Versailles, Pierres, 1789, 21
p. ; v. aussi : S. Rials (éd.), La déclaration des droits de l’homme et du citoyen,
Paris, Hachette, coll. Pluriel, 1988, p. 358.
98. Cf. son discours du 17 août 1789, in Archives parlementaires, t. 8, pp.
438 s.
66 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

reux avec l’impératif progressiste, c’est de viser son dépassement.


Seule une assimilation hardie de l’exemple américain saurait être
digne du rôle qu’ils se sentent appelés à jouer et qui les contraint à
proclamer et appliquer des vérités politiques qu’ils ont nouvellement
mises à jour.
Cet état d’esprit les conduit ainsi à rechercher la surenchère lors
des débats à l’Assemblée. Une des toutes premières manifestations de
cette volonté constante de dépassement peut être discernée dans une
intervention à l’Assemblée du vicomte Mathieu de Montmorency, le
1er août 1789, quelques jours après que Mounier a donné lecture du
projet de Déclaration préparé par le comité de Constitution. À ceux
qui, comme Malouet, font part de leurs craintes qu’une déclaration
des droits puisse « briser des liens nécessaires99 », Montmorency ré-
pond en invoquant « le grand exemple donné100 » par les États-Unis.
Il ne s’arrête pas là, car il demande à ce que les Français, en rédigeant
leur propre déclaration, s’efforcent de « perfectionner » celle des
américains, d’invoquer « plus hautement la raison », en un mot de
faire tenir à cette dernière « un langage plus pur101 » : les États-Unis
avaient donné « un grand exemple au nouvel hémisphère ; donnons-le
à l’univers ; présentons lui un modèle digne d’être imité », conclut
l’orateur102.

______________
99. Archives parlementaires, t. 8, p. 323.
100. Archives parlementaires, t. 8, p. 320 ; exemple que ne néglige pas Ma-
louet, mais dont il se démarque nettement puisqu’il argue auprès de l’Assemblée
des profondes dissemblances qui existent entre les positions actuelles des Fran-
çais et des Américains ; ces derniers, dit-il, « ont pris l’homme dans le sein de la
nature, et le présentent à l’univers dans sa souveraineté primitive. Mais la socié-
té américaine nouvellement formée est composée en totalité de propriétaires
déjà accoutumés à l’égalité, étrangers au luxe ainsi qu’à l’indigence, connaissant
à peine le joug des impôts, des préjugés qui nous dominent, n’ayant trouvé sur
la terre qu’ils cultivent aucune trace de féodalité. De tels hommes étaient sans
doute préparés à recevoir la liberté dans toute son énergie : car leurs goûts, leurs
mœurs, leur position les appelaient à la démocratie » (Archives parlementaires,
t. 8, p. 323).
101. M. Gauchet, La révolution des droits de l’homme, op. cit., p. 50.
102. Archives parlementaires, t. 8, p. 320, nous soulignons.
Le droit constitutionnel français et les modèles 67

Il est ici intéressant de relever qu’on ait dit de l’auteur de ces pro-
pos qu’il était alors « inspiré et poussé par Sieyes103 », car quelques
jours plus tard, c’est à nouveau autour des idées de ce dernier que se
poursuit la surenchère. En effet, le 17 août, Mirabeau lit un projet de
déclaration au nom d’une commission spécialement formée pour
examiner les nombreux plans de constitution proposés. À cette occa-
sion, il argue de la valeur de son projet en indiquant combien il est
proche des textes adoptés outre-Atlantique ; « c’est ainsi que les
Américains ont fait leur déclaration de droits104 », appuie-t-il. Le len-
demain, Rabaut Saint-Étienne prend la parole et s’exprime avec éner-
gie : « Nous n’avons pas été assez loin. Il ne s’ensuit pas de ce que les
Américains n’ont déclaré que les droits de l’homme, que nous de-
vions en rester là. […] Si l’Assemblée nationale se décide pour une
déclaration, elle ne doit pas suivre servilement, et se borner à
l’exemple des États-Unis.105 » Puis, ayant ainsi affirmé la nécessité de
supplanter l’initiative américaine, il propose les améliorations qui lui
paraissent utiles : une présentation plus méthodique, des vérités énon-
cées plus nettement, une énumération plus complète. En conclusion,
il finit par déclarer : « J’adopte avec empressement, parmi celles qui
vous ont été présentées, la Déclaration des droits de M. l’abbé Sieyès,
elle porte avec elle des maximes représentatives que j’adore106. »
Le résultat de ces efforts aura sans doute été conforme à ses at-
tentes, puisque nombre de contemporains verront dans la Déclaration
française, une version incomparablement supérieure à celles
d’Amérique. L’un deux, Robespierre, affirmera ainsi en 1793 que
« quand la nation voulut se donner une constitution, et la fonder sur
les débris du despotisme, elle commença par proclamer les droits de
l’homme. L’Amérique nous avait donné cet exemple d’une manière
beaucoup plus imparfaite107 ».
D’autre part, l’idée d’aller plus loin que les Américains dans la
voie du progrès politique ne sera pas cantonnée à la question de la
______________
103. A.-C. Thibaudeau, Mémoires avant ma nomination à la Convention
(1765-1792), Paris, Champion, 1875, p. 95.
104. Archives parlementaires, t. 8, p. 438.
105. Archives parlementaires, t. 8, p. 452, nous soulignons.
106. Archives parlementaires, t. 8, p. 453.
107. Discours du 15 avril 1793, in M. Robespierre, Œuvres complètes, Paris,
P.U.F., 1950-1967, t. IX, p. 434.
68 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Déclaration des droits. À plusieurs reprises, lors des débats consti-


tuants, les gouvernements américains feront figure d’horizon à at-
teindre puis à dépasser. Attitude dont s’inquiétera un Mounier dans
son intervention du 4 septembre : « On ne craint pas de nous proposer
les Américains pour modèles, et même de les surpasser en institutions
propres à favoriser l’anarchie108. » Mais attitude qui paraît aller de soi
à d’autres : « Puisque nous venons après les Anglo-Américains »,
écrit un libelliste au même moment, « nous devons tendre à nous
donner une constitution plus parfaite que la leur109. » Raisonnement
imparable, pour autant que soit partagée la conviction en la nécessité
d’un progrès moral de l’humanité.
Une fois le modèle dépassé, celui-ci ne présente plus guère
d’intérêt. Obsolète, un autre lui a été substitué. Comme le dit Rabaut
Saint-Étienne à ses co-députés, le 23 août 1789, alors que l’idée d’un
dépassement du précédent américain semble acceptée et que sont
discutés les articles de la Déclaration : « Vous n’êtes pas faits pour
recevoir l’exemple, mais le donner110. » Il ne s’agit plus à présent de
surpasser le modèle, mais bien d’en devenir un.
L’argument va surtout jouer à l’encontre du modèle britannique,
au moment où sont débattues les questions du bicamérisme et du veto
royal, à l’automne 1789. Ainsi, l’adversaire, déterminé, de ce modèle
qu’est l’abbé Grégoire ne se contente pas de souligner que la constitu-
tion anglaise serait, tout au plus, l’une « des meilleures existantes »,
et non « la meilleure possible » ; il ajoute aussitôt, pour montrer le
profit immédiat qu’il y aurait à délaisser cet exemple : « C’est
l’opinion qu’en aura bientôt l’Europe entière, lorsque les Français
auront achevé la leur111. » Tel est, plus significativement encore, le
cas de Robespierre au cours de ces mêmes débats. L’abbé Grégoire ne
faisait que laisser entendre que l’œuvre des constituants français, née
dans des temps moins reculés, surpasserait nécessairement le vieil
ouvrage des Anglais. L’intervention de Robespierre est plus catégo-
rique. Après avoir énoncé toutes les raisons qui s’opposent à la trans-
position des institutions anglaises, il exhorte en effet l’Assemblée en
______________
108. Archives parlementaires, t. 8, p. 563.
109. J.-A. Brun de la Combe, Doutes sur les principes de M. l’abbé Sieyès
concernant la Constitution nationale, Paris, 1789, p. 11.
110. Archives parlementaires, t. 8, p. 479, nous soulignons.
111. Séance du 4 septembre 1789, Archives parlementaires, t. 8, p. 567.
Le droit constitutionnel français et les modèles 69

ces termes : « Puissions-nous ne pas rester au-dessous de nos su-


blimes destinées, puissions-nous paraître toujours digne de notre mis-
sion aux yeux de la France dont nous devions être les sauveurs, aux
yeux de l’Europe dont nous pouvions être les modèles112. » Exaltation
qui annonce celle dont fera montre l’orateur jacobin à l’occasion de la
discussion du projet constitutionnel montagnard, deux ans plus tard.
En effet, lorsque Hérault de Séchelles termine de lire le projet de
constitution au nom du Comité de Salut Public, Robespierre prend la
parole et affirme que « l’Europe entière sera forcée d’admirer ce beau
monument élevé à la raison humaine et à la souveraineté d’un grand
peuple113 ». Le soir même, lors de la réunion des Jacobins, il renou-
velle ses propos en déclarant que « nous pouvons offrir à l’univers un
code constitutionnel infiniment supérieur à toutes les institutions mo-
rales ou politiques114 ».
En 1793, Robespierre n’a évidemment pas l’exclusivité d’une telle
ambition. La conjugaison de la foi progressiste et de la mystique ré-
publicaine fait paraître l’accélération de la marche de l’histoire pa-
tente aux conventionnels. Débarrassés des restes de féodalité,
soulagés de la contrainte monarchique, ils leur reste à poursuivre une
œuvre commencée depuis quatre années et que trop de compromis
avaient gênée dans sa progression. Aussi, tous les modèles existants
paraissent devoir s’effacer devant un ouvrage qu’ils regardent comme
la résultante des lumières accumulées depuis des siècles.
Cela ressort avec évidence d’une querelle occasionnée par la dis-
cussion d’un article du projet de constitution montagnard, le 18 juin
1793. À la lecture de cet article, qui dispose que le peuple français
« ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire115 »,
l’auteur de l’an 2440, Louis-Sébastien Mercier, fait remarquer com-
bien l’emphase d’une telle rédaction lui paraît déplacée, puis ajoute :
______________
112. Séance du 21 septembre 1789, Archives parlementaires, t. 9, p. 83,
nous soulignons.
113. Séance du 10 juin 1793, Archives parlementaires, t. 66, p. 264.
114. P.-J.-B. Buchez et P.-C. Roux, Histoire parlementaire de la révolution
française, ou journal des assemblées nationales depuis 1789 jusqu’en 1815,
Paris, Paulin, 1834-1838, t. 28, p. 186.
115. Art. 121 de la constitution du 24 juin 1793 (L. Duguit et H. Monnier
(éd.), Les constitutions et les principales lois politiques de la France depuis
1789, op. cit., p. 78).
70 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

« à peine avez-vous des idées justes sur la liberté, et déjà vous osez
vous placer au niveau des Romains116 ». La remarque entraîne sans
tarder de mordantes répliques de la part de Robespierre et de Barère,
véritablement indignés de voir les efforts des représentants français
assimilés aux balbutiements politiques de l’antiquité. Robespierre
s’en prend le premier à Mercier : « Où a-t-il vu, cet homme, que la
Constitution que nous allons terminer fût au-dessous de ce Sénat des-
potique, qui ne connût jamais la Déclaration des droits de l’Homme ?
Où a-t-il vu que ce peuple qui verse son sang pour la liberté univer-
selle fût au-dessous des Romains117 ? » Puis Barère de renchérir : « Je
demande à ces hommes qui voient toujours les peuples anciens au-
dessus des peuples modernes, je leur demande si les Romains avaient
proclamé la Déclaration des droits de l’Homme. »118 Quant à la péro-
raison de son discours, elle n’est que la conséquence prévisible de ses
propos ; de la supériorité de l’œuvre des Français, Barère passe insen-
siblement à l’ériger en modèle : « La grandeur romaine a fait le mal-
heur de l’Europe : la valeur française lui donnera la liberté. »119
Le discours prononcé le 4 juillet 1793, lors de la présentation à la
Convention nationale de l’acceptation de la constitution par les ci-
toyens, porte au paroxysme l’enthousiasme qui s’était manifesté pen-
dant les brefs travaux d’élaboration. Lacroix, chargé de prendre la
parole au nom de la Section de l’Unité, ne fait pas seulement la vi-
brante apologie de l’acte constitutionnel, il en esquisse également les
destinées. « La République française », dit-il, « la première, depuis
l’existence du monde entier, qui soit fondée sur les droits impéris-
sables de la nature, sera indestructible comme elle120. » L’orateur
n’hésite d’ailleurs pas à réitérer, plus loin, cette lecture audacieuse de
l’histoire qui fait des constituants français les dépositaires d’un savoir
sans précédent, puisque formés de l’accumulation des progrès succes-
sifs de l’humanité : « En vain chercherions-nous dans les annales de
tous les peuples une réponse plus éloquente et plus sublime que celle
______________
116. Archives parlementaires, t. 66, p. 676.
117. Archives parlementaires, t. 66, p. 676.
118. Archives parlementaires, t. 66, p. 677.
119. Archives parlementaires, t. 66, p. 677.
120. Lacroix, Discours prononcé à la Convention nationale, au nom de la
section de l’Unité, qui a présenté l’acceptation unanime de tous les citoyens à
l’acte constitutionnel le 4 juillet 1793, Paris, Imp. Nationale, 1793, p. 4.
Le droit constitutionnel français et les modèles 71

de la Convention nationale à ses détracteurs, en présentant, en quinze


jours, à l’univers étonné, le plus bel ouvrage sorti de la main des
hommes, le résultat des lumières de tous les siècles121. » Voilà pour la
valeur de l’ouvrage ; quant à ses destinées, elles y sont proportion-
nées. Constatant que « les Français ont rendu intelligible pour tous les
peuples la science de la liberté », Lacroix prédit que l’exemple des
Français émancipera l’Univers, « forcera l’admiration même de ses
ennemis122 ».
C’est donc d’une manière très paradoxale que s’affirme simulta-
nément, à cette époque, le refus de s’inspirer d’un quelconque précé-
dent et, d’autre part, la volonté de devenir soi-même un modèle. Ces
aspirations seront d’ailleurs fort bien perçues par Tocqueville au
siècle suivant, lorsqu’il écrira qu’il ne se trouvait guère, en cette
époque, de propositions « où l’on daigne imiter ce qui se passe à
l’étranger. Il ne s’agit pas de recevoir des leçons, mais d’en donner…
Il n’y avait donc pas un Français qui ne fût convaincu qu’il n’allait
pas seulement s’agir de changer le gouvernement de la France mais
d’introduire dans le monde de nouveaux principes de gouvernement
applicables à tous les peuples et destinés à renouveler la face entière
des affaires humaines123 ». D’une certaine manière, la conviction par-
tagée par une partie du personnel révolutionnaire dans les pouvoirs de
la Raison paraissait anéantir l’utilité de toute démarche visant à
s’inspirer des précédents en matière politique. Tout au plus, ces der-
niers pouvaient-ils présenter quelque intérêt si leurs enseignements
étaient conformes aux principes révélés par l’exercice d’un droit en-
tendement, et ainsi jouer un rôle d’émulation, afin de poursuivre plus
avant dans la voie du Progrès politique.

SECTION 2 – LA FORCE DES CHOSES


L’autre type d’objection qui peut être fait à l’usage des modèles
est d’une toute autre nature que ceux exposés précédemment. Il re-
pose sur l’idée selon laquelle la valeur des règles et des institutions
serait dépendante des circonstances dans lesquelles elles sont appe-
______________
121. Ibid., p. 5, nous soulignons.
122. Ibid., p. 5, nous soulignons.
123. A. de Tocqueville, L’Ancien régime et la Révolution, op. cit., p. 1070.
72 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

lées à fonctionner. Autrement dit, que toute réappropriation en la ma-


tière se heurterait au principe d’une nécessaire et étroite adéquation
des institutions à la situation de fait particulière qu’elles sont appelées
à régir124.

______________
124. Il ne saurait être question ici d’apprécier la pertinence de ce lieu com-
mun. En effet, quoique certains écrits doctrinaux apparus, pour l’essentiel, dans
le champ de la discipline comparatiste s’y soient attachés, il semble qu’aucune
des méthodes employées pour ce faire ne puisse donner satisfaction. S’attachant
aux phénomènes dits des « transferts de droits », bien des auteurs se sont effor-
cés de répondre à la question de la possibilité de réaliser de tels transferts. En
d’autres termes leurs études ont généralement trait au point de savoir « si une
législation déterminée peut, sans inconvénient, faire l’objet d’une transposition
dans l’espace, c’est-à-dire être appliquée à une entité ethnique différente de
celle pour laquelle elle a été conçue » (R. Chabanne, « Napoléon, son code et les
Allemands », in Études offertes à Jacques Lambert, Paris, Cujas, 1975, pp. 397
s.). L’étude de cette question de principe  parfois formulée sous le nom de
communicabilité du droit, c’est-à-dire, écrit Giorgio del Vecchio, la « propriété
des normes juridiques par laquelle elles peuvent être transmises d’un peuple à
un autre » (G. del Vecchio, « La communicabilité du droit et les doctrines de G.-
B. Vico », in Introduction à l’étude du droit comparé, Recueil d’études en
l’honneur d’Édouard Lambert, op. cit., t. II, p. 591)  a pu être conduite selon
deux méthodes très différentes.
La première méthode consiste à rechercher la possibilité théorique des trans-
ferts de droit. En fonction des principes généraux tenus pour valables, relative-
ment au droit, à sa nature et ses fonctions, maints auteurs se prononcèrent sur le
caractère admissible ou non des transferts, précisant éventuellement les condi-
tions qui leur étaient nécessaires. Ainsi, au postulat de l’impossibilité des trans-
ferts soutenu, par exemple, par les partisans de l’école historique du droit, qui
dénonçaient « l’illusion toujours répétée au cours des siècles […] chez tous les
peuples de croire partagé par l’humanité ce qui en fait est propre à nous-
mêmes » (F.-C. Savigny cité par G. Fasso, Histoire de la philosophie du droit,
XIXe et XXe siècle, trad. Rouffet, Paris, L.G.D.J., 1976), on peut opposer, symé-
triquement, l’idée selon laquelle « chaque peuple peut assimiler les droits des
autres […] parce que le droit n’est pas seulement un phénomène national, mais
aussi et surtout un phénomène humain » (G. del Vecchio, Philosophie du droit,
trad. Alexis d’Aynac, Paris, Dalloz, coll. Philosophie du droit, 1953, p. 33). À
ces conceptions du droit, correspondent, comme des suites nécessaires, des
réponses particulières apportées à la question de la possibilité des transferts de
droit. On peut alors concevoir, au gré des positions de principe adoptées a priori
par les auteurs, des analyses historicistes, rationalistes, etc. conduisant à ad-
mettre ou, à l’inverse, refuser la possibilité de ces transferts. Finalement la dé-

Le droit constitutionnel français et les modèles 73

Les déclinaisons possibles sur ce thème sont, quant à elles,


presque infinies et les différents débats constituants français en of-
frent d’innombrables exemples ; il est bien rare, en effet, qu’une pro-
position d’imitation faite à ces occasions ne se soit vue opposer pareil
argument. L’abondance avec laquelle apparaît ce dernier est,
d’ailleurs, proportionnée à sa simplicité d’utilisation. Cette simplicité
est évidente : toute différence de contexte – quelle qu’en soit la na-
ture – pourra fournir prétexte à diagnostiquer l’échec de la transposi-
tion : l’étendue du territoire, la prospérité dont jouit la population, les
mœurs qui sont réputés la caractériser, sont autant de variables poten-
tiellement invocables. Ce dont ne se privent naturellement pas ceux
qui ont recours à l’argument, tel La Révellière-Lepeaux qui, en l’an
III, combat la référence américaine en inventoriant les distances de
tous ordres qui séparent les cas américains et français : « Lorsque
vous citez les États-Unis », dit-il, « voyez quelles différences entre
eux et nous ! La profession agricole de presque tous les habitants,
tous propriétaires, leur caractère réfléchi, la grande distance que leurs
habitations ont entre elles, la médiocre population des plus fortes
villes, la simplicité des mœurs, tout tend à entretenir la paix chez
eux ; et chez nous tout tend à la troubler125. »

______________
marche ne présente qu’un intérêt des plus limités, dans la mesure où elle ressor-
tit exclusivement à un exercice de dogmatique.
La seconde méthode qu’il est possible d’adopter consiste à procéder inducti-
vement, à partir d’une observation de la réalité, pour connaître la possibilité
pratique des transferts de droits. Bannissant le raisonnement déductif fondé sur
des principes a priori, il suffirait d’examiner s’il existe des occurrences de trans-
ferts réussis puis, si tel est le cas, de préciser leurs caractéristiques communes
comme autant de conditions potentielles nécessaires à la communicabilité du
droit. La démarche paraît, au premier abord, séduisante mais elle souffre de ce
qu’il n’existe aucun critère parfaitement satisfaisant permettant de déterminer
si, dans tel ou tel cas, le transfert a été réussi. Autrement dit, sauf à décider d’un
critère d’appréciation duquel découlerait le caractère « réussi » ou non de la
transposition, nul élément ne permet d’évaluer factuellement cette dernière. Dès
lors, tout comme précédemment, la réponse à la question de la communicabilité
du droit dépendra d’une petitio principii et n’aura de valeur que relativement à
elle.
125. Séance du 16 juillet 1795, Le Moniteur universel, 1795, p. 1227 ; ce qui
fait croire à l’orateur que l’institution de deux Conseils reviendrait à organiser
« un procès par écrit entre ces deux athlètes, [qu’elle] serait le combat de deux

74 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Cela dit, une telle objection n’est pas, le plus souvent, définitive.
En effet, elle peut être surmontée par l’idée qu’une adaptation suffi-
rait à assurer le succès de la transposition. D’ailleurs, chez ceux-là
mêmes qui proposent d’imiter un modèle étranger, il n’est pas rare
que soient spontanément proposées des adaptations destinées à af-
franchir le succès de l’opération du risque que font peser sur elle les
différences de circonstances. Chateaubriand, par exemple, plaidant en
faveur du modèle anglais en 1814, se défend naturellement de vouloir
tenter une imitation servile, qui serait indifférente aux contextes si
particuliers de la France et de la Grande-Bretagne. « Il ne s’agit
point », dit-il, « de se laisser dominer par des systèmes, d’adopter
entièrement une constitution sans égard aux habitudes, aux mœurs, à
la position d’un peuple, comme si le même vêtement convenait à tous
les hommes126. » Et Chateaubriand de proposer les adaptations qui
pourraient utilement être apportées au modèle britannique, en particu-
lier de rendre le Roi « plus libre dans ses mouvements, parce que la
France est plus grande, plus exposée aux combinaisons de la politique
intérieure127 ».
En fin de compte, l’objection n’a, la plupart du temps, qu’une por-
tée limitée, puisqu’il est admis par la plupart que la différence des
contextes peut être compensée par les amendements consentis à
l’occasion de la transposition. Mais il reste que, dans certains cas, ce
type de raisonnement est utilisé pour refuser, de manière absolue,
toute idée d’emprunt.
Il faut, en réalité, remonter aux théories élaborées par la contre-
Révolution pour trouver une trace significative de cette intransi-
geance à l’égard des procédés imitatifs. Mais ces théories ne peuvent,
quant à elles, être comprises sans tenir compte d’une querelle plus
ancienne, qui s’était affirmée dans le second dix-huitième siècle, et
dont les racines, même, étaient plus profondes encore.

______________
taureaux » (Ibid., p. 1227), état de fait évidemment dangereux dans un État où
« tout tend » à troubler la paix.
126. F.-R. de Chateaubriand, Réflexions politiques sur quelques écrits du
jour et sur les intérêts de tous les Français, Paris, Le Normant, 1814, p. 105,
souligné par nous.
127. Ibid., p. 105.
Le droit constitutionnel français et les modèles 75

Universalisme et relativisme dans la France des Lumières

C’est naturellement un truisme que d’affirmer que les thèses de la


contre-Révolution ne peuvent se comprendre sans les rapporter à
celles qu’elles prenaient pour objet de leur effort de réfutation : pen-
sée de réaction, au sens premier du terme, la pensée contre-
révolutionnaire est résolument indissociable des idées qu’elle enten-
dait combattre.
Or, le grief ou, pour être juste, l’un des griefs majeurs qu’elle avait
formulé à l’encontre de l’esprit politique des Lumières portait juste-
ment sur sa tendance supposée à l’universalisme. En effet, les thèses
issues du jusnaturalisme rationaliste, prenant pour unique étalon de la
valeur des institutions l’invariable nature humaine, telle que connais-
sable par un effort de l’entendement, pouvaient conduire à admettre
qu’il était indifférent, pour apprécier de la valeur d’une institution, de
rapporter cette dernière aux circonstances particulières du milieu ;
seule sa conformité ou, à l’inverse, sa non-conformité avec la nature
morale de l’Homme se révélait déterminante de sa valeur. D’où les
prétentions universalistes très fortes qui auraient caractérisé les
œuvres du personnel révolutionnaire.
Ce sont justement ces prétentions qui vont faire l’objet, de la part
des auteurs contre-révolutionnaires, des réfutations les plus éner-
giques. Pour eux, ce qu’il convient de dénoncer c’est, avant tout, la
part d’orgueil déraisonnable qui anime cette pensée, qui entend pro-
poser un principe d’intelligibilité unique du réel, accessible entière-
ment à l’homme. Comme l’exprime Joseph de Maistre, en une de ses
plus fameuses diatribes, l’erreur la plus grave des révolutionnaires
français aurait été de n’avoir cherché à approprier leur action qu’à cet
homme, entité singulière et invariable ; « or », écrit-il, « il n’y a point
d’homme dans le monde. J’ai vu dans ma vie des Français, des Ita-
liens, des Russes, etc. ; je sais même, grâces à Montesquieu, qu’on
peut être Persan : mais quant à l’homme je déclare ne l’avoir rencon-
tré de ma vie128. » Ainsi, à ceux qui font de la nature humaine la me-

______________
128. J. de Maistre, Considérations sur la France [1797], in Écrits sur la ré-
volution, Paris, P.U.F., coll. Quadrige, 1989, p. 145 ; cette observation, initiale-
ment destinée à fustiger les auteurs de la constitution de l’an III, connaîtra une
certaine postérité. Au siècle suivant, elle est notamment reprise par Édouard

76 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

sure de la bonté de toutes choses, les contre-révolutionnaires oppo-


sent l’irrésistible poids des circonstances, la force d’un réel dont
l’intelligence est rendue impossible en raison de sa complexité. Posi-
tion qui n’est pas conséquence sur le regard porté sur les procédés
imitatifs, suspectés d’être autant d’affronts à l’ordre providentiel des
choses.
En fin de compte, ce débat trouve ses racines intellectuelles immé-
diates dans des controverses qui divisaient déjà les représentants des
Lumières au milieu du dix-huitième siècle autour des prolongements
à donner aux présupposés jusnaturalistes. Entrevoyant dans certaines
des positions défendues par Montesquieu le risque d’une reviviscence
des thèses sceptiques, certains partisans d’un jusnaturalisme strict
vont s’évertuer à présenter leur réplique. Réplique qui inspirera for-
tement une partie de ce personnel révolutionnaire contre lequel
Maistre, Burke, et d’autres feront porter leurs critiques.
Il est d’emblée un problème que soulève toute postulation de
l’existence d’un droit naturel, donné universellement. Ce problème
c’est celui de la conciliation entre, d’une part, l’affirmation selon
laquelle il existe des règles de comportement inscrites dans la nature
humaine, donc universellement valables, et, d’autre part, le fait de
l’incontestable diversité que donnent à voir les organisations sociales
existantes. Ce qui revient à poser la question qui suit : quelles articu-
lations peut-il exister entre un tel discours et un tel état de fait ?
Plusieurs réponses ont successivement pu être apportées à une telle
interrogation.
La première est celle que firent les sceptiques de l’époque mo-
derne, à l’encontre des théories du droit naturel classique ; par elle, ils
concluaient à la fausseté de l’affirmation. Le raisonnement mis en
œuvre pour ce faire est simple : il postule une relation de dépendance
entre l’ordre juridique positif et les lois naturelles  puisque ces der-
nières sont des traits inhérents à la nature de l’homme, il est normal
que les produits de l’activité humaine portent leur trace. Ensuite, à
partir du constat de l’irréductible diversité qui se montre dans les

______________
Laboulaye (Cf. not. Locke, Législateur de la Caroline, Paris, Durand, 1850, p.
3), ou encore par Taine, qui s’en inspire à plusieurs reprises (v. par ex. Les ori-
gines de la France contemporaine, L’anarchie, Paris, Hachette, 1909, t. III, pp.
230 s.).
Le droit constitutionnel français et les modèles 77

ordres juridiques positifs, il conclut à l’inexistence de principes inva-


riables, propres à toute conduite humaine, c’est-à-dire à la fausseté de
l’affirmation plus haut rappelée. C’est une posture semblable
qu’adopte par exemple Montaigne, dans certaines lignes célèbres de
l’Apologie de Raymond Sebon où il tient ces propos destinés à exercer
la plus grande influence : « Mais ils sont plaisants quand, pour donner
quelque certitude aux lois, ils disent qu’il y en a aucunes fermes, per-
pétuelles et immuables, qu’ils nomment naturelles, qui sont em-
preintes en l’humain genre par la condition de leur propre essence
[…]. Or ils sont si défortunés (car, comment puis-je nommer cela,
sinon défortune, que d’un nombre de lois si infini, il ne s’en rencontre
pas au moins une que la fortune et témérité du sort aient permis être
universellement reçue par le consentement de toutes les nations ?), ils
sont, dis-je, si misérables que de ces trois ou quatre lois choisies, il
n’y en a pas une seule qui ne soit contredite et désavouée, non par une
nation, mais par plusieurs. Or c’est la seule enseigne vraisemblable
par laquelle ils puissent argumenter aucunes lois naturelles, que
l’universalité de l’approbation. Car ce que nature nous aurait vérita-
blement ordonné, nous l’ensuivrions sans doute d’un commun con-
sentement129. » Autre formulation de cette même incrédulité, cette fois
due à Pascal qui écrit, au sujet des tenants d’un droit naturel, qu’« ils
confessent que la justice […] réside dans des lois naturelles, connues
en tout pays. Certainement ils le soutiendraient opiniâtrement si la
témérité du hasard qui a semé les lois humaines en avait rencontré au
moins une qui fut universelle ; mais la plaisanterie est telle, que le
caprice des hommes s’est si bien diversifié, qu’il n’y en a point130 ».
La seconde réponse apportée à l’interrogation visée plus haut peut
être regardée comme un effort visant à dépasser l’objection sceptique,
telle que celle-ci vient d’être formulée. Historiquement, elle est tout
d’abord le fait des premiers représentants du jusnaturalisme moderne,
soucieux de mettre préventivement leurs constructions à l’abri de la
critique sceptique. Le raisonnement qu’ils mettent en œuvre repose,
lui, sur une disjonction soigneuse entre le droit naturel et les lois posi-
tives. Comme l’avait vu Pufendorf, des objections telles celles d’un

______________
129. Montaigne, Essais, Paris, Arléa, 1992, liv. II, chap. XII, p. 445, nous
soulignons.
130. Pascal, Pensées, Paris, Gallimard, coll. de La Pléiade, 1941, p. 886.
78 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Montaigne avaient leur force : la diversité, la contingence des lois


positives sont des faits impossibles à récuser. Aussi, quand Pufendorf
s’interroge sur la méthode qu’il doit suivre pour parvenir à fonder une
science juridique universelle, il se montre réticent à prendre pour base
de ses travaux les lois positives : « Il faudrait en vérité rassembler
alors tout ce que les différents peuples considèrent comme Droit et ce
sur quoi tous et chacun tombent d’accord. En réalité, cette voie est
incertaine, infinie et presque impraticable… car je crois qu’il n’y a
pas une prescription du Droit naturel que ne contredisent les mœurs
ouvertement admises de n’importe quel peuple131. » Aussi, le seul
moyen, qui permette de concilier l’affirmation selon laquelle il existe
des normes de comportement universelles et l’impossibilité de cons-
tater la consécration universelle de ces normes, est de placer sur deux
plans distincts ces normes universelles et naturelles, et ces normes
contingentes. Autrement dit : le droit naturel et le droit positif. Cette
distinction, déjà esquissée par Grotius, entre le « droit volontaire » et
le droit naturel, s’accompagne en outre d’une affirmation de
l’indépendance de ces deux droits ; il faut, en effet, expliquer pour-
quoi le droit naturel, bien que présent en tout individu, ne voit pas ses
prescriptions traduites dans le droit posé par l’homme. Pour ce faire,
il suffit de considérer que les principes du droit naturel ne s’imposent
pas à la conduite humaine selon un déterminisme inflexible, mais
demandent à être découverts par un effort de la raison132. Dans la me-

______________
131. Pufendorf, Lettre au chancelier J.-C. de Boyneburg [1663], cité par A.
Dufour, Droits de l’Homme, droit naturel et histoire, op. cit., p. 108, nous souli-
gnons.
132. C’est par cet argument, notamment, que Hobbes explique que l’ordre
social naturel n’est pas réalisé parmi les hommes, car ceux-ci « dans leur stupi-
dité entravent le fonctionnement de l’ordre naturel. Le bon ordre social ne
s’établit pas normalement par une nécessité naturelle parce qu’il reste ignoré de
l’homme » (L. Strauss, Droit naturel et histoire, Paris, Flammarion, coll.
Champs, 1986, p. 179) ; position à comparer à celle de Montaigne pour qui, au
contraire, c’est la possession de l’entendement qui est cause de la « perte » des
lois naturelles à l’homme : « Il est croyable qu’il y a des lois naturelles, comme
il se voit chez les autres créatures ; mais en nous elles sont perdues, cette belle
raison humaine s’ingéniant partout de maîtrise et de commander, brouillant et
confondant le visage des choses selon sa vanité et inconstance. “Nihil itaque
amplius nostrum est : quod nostrum dico, artis est.” [Rien ne reste de vraiment

Le droit constitutionnel français et les modèles 79

sure où les législations positives n’ont pas été précédées d’une telle
découverte, il n’est rien de surprenant à ce qu’elles s’éloignent des
principes du droit naturel. À ce stade du raisonnement, les tenants du
droit naturel choisissent de délaisser le droit positif : comme aux
sceptiques, celui-ci leur apparaît comme un composé de principes
contradictoires, qui à ce titre ne peut faire l’objet d’aucune approche
utile. En conséquence, seul reste le droit naturel, proclamé supérieur
et susceptible, une fois découvert par un effort de l’entendement, de
servir d’étalon pour juger de la valeur des lois positives133.
Il est, enfin, une troisième attitude, qui peut être comprise comme
étant, à son tour, un dépassement des précédentes : c’est celle que
Montesquieu adopte dans l’Esprit des lois. En effet, Montesquieu
admet l’existence de principes de droit naturel, qui  comme il l’écrit
sans originalité  « dérivent uniquement de la constitution de notre
être134 » et qui sont, à ce titre, universels. Ensuite, comme les jusnatu-
ralistes, il reconnaît que l’homme, en édictant les lois positives, n’est
pas guidé par la seule voie de la raison : « comme être intelligent »,
« comme créature sensible »135, l’être humain est susceptible à la fois

______________
nôtre ; ce que je dis nôtre n’est qu’art. Cicéron, Les Fins, V, 21] ». (Montaigne,
Les Essais, op. cit., p. 446).
133. Il est intéressant de relever que la disjonction opérée entre les lois posi-
tives et le droit naturel n’est pas présente de la même manière chez Grotius. En
effet, comme il l’indique, la manière la « plus subtile et la plus abstraite » de
prouver qu’un principe est de droit naturel est de « montrer la convenance ou la
disconvenance nécessaire d’une chose avec une nature raisonnable et sociable »,
mais il est aussi possible de conclure « sinon très certainement, du moins avec
beaucoup de probabilité, qu’une chose est de droit naturel parce qu’elle est
regardée comme telle parmi toutes les nations ou du moins parmi toutes les
nations civilisées. Car un effet universel supposant une cause universelle, une
opinion si générale ne peut guère venir que de ce que l’on appelle le sens com-
mun » (Cf. A. Dufour, Droits de l’homme, droit naturel et histoire, op. cit., pp.
137-138, nous soulignons). Comme on le voit, le constat établi par Grotius dif-
fère à la fois de celui de Montaigne et de Pufendorf ; alors que ces deux derniers
ne voient pas d’exemple d’une règle qui soit universellement reçue, Grotius, lui,
ménage cette possibilité, ce qui le conduit à être moins tranché dans sa distinc-
tion.
134. Montesquieu, De l’esprit des lois, Paris, Garnier-Flammarion, 1979, liv.
I, chap. II, t. I, p. 125.
135. Ibid., liv. I, chap. II, t. I, p. 125.
80 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

d’erreurs et de passions, ce qui explique que le monde soit comme


une Babel législative, où il est impossible de discerner des traits qui
soient communs à toute l’humanité.
Mais là où le raisonnement suivi par Montesquieu diffère de celui
d’un Pufendorf c’est que, de cette discordance entre les lois positives
et les lois naturelles, il ne passe pas au dédain des premières. Il fait
même le choix inverse des jusnaturalistes modernes et, plutôt que de
porter son attention aux règles de droit naturel, il entend expliquer la
teneur des lois positives et montrer, ainsi, qu’elles ne peuvent être
attribuées, au contraire de ce que professaient les sceptiques, à la
« témérité du hasard », à la « défortune », et autres « caprice des
hommes » : « Chaque nation », écrit Montesquieu en tête de son ou-
vrage, « trouvera ici les raisons de ses maximes136. » En d’autres
termes, des lois positives telles qu’elles sont, formant un ensemble
hétéroclite, il va s’efforcer de discerner l’esprit, c’est-à-dire, pour
reprendre la définition qu’il en donne lui-même, « les divers rapports
que les lois peuvent avoir avec différentes choses137 ».
Cela ne signifie pas que Montesquieu se propose de dégager des
relations causales à proprement parler. Il n’entend pas expliquer les
phénomènes humains comme le peuvent être des phénomènes natu-
rels ; quoique sa démarche ait souvent été regardée comme une décli-
naison de l’expérimentalisme newtonien, elle s’en distingue assez
nettement. En effet, alors qu’il est possible d’établir que tel phéno-
mène physique entraînera nécessairement une conséquence donnée, la
même chose ne peut être soutenue dans le monde moral : l’homme,
agent essentiellement libre  parce qu’intelligent , ne subit pas de
tels déterminismes, ce que Montesquieu exprime en écrivant qu’il
« s’en faut bien que le monde intelligent soit aussi bien gouverné que
le monde physique138 ». Ainsi, les relations qu’il établit entre les lois
positives et différents facteurs sont plutôt des relations d’influence139
ou, pour employer un autre terme, de convenance140 . Cela signifie
que certains faits influent sur la teneur des lois positives, mais nulle-
______________
136. Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., Préface, t. I, p. 116.
137. Ibid., liv. I, chap. III, t. I, p. 129.
138. Ibid., liv. I, chap. I, t. I, p. 124 .
139. R. Aron, Les étapes de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, coll.
Bibliothèque des histoires, 1967, p. 48.
140. Cf. V. Goldschmidt, in Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., t. I, p. 33.
Le droit constitutionnel français et les modèles 81

ment de façon mécanique et nécessaire ; en outre, le sens dans lequel


s’opère l’influence relevée est parfois impossible à distinguer : par
exemple, les mœurs pèsent sur la législation, laquelle contribue à son
tour à les façonner141.
Quant aux éléments influents, Montesquieu, dans son propos par-
fois labyrinthique, en dénombre plusieurs : le fameux « climat142 »,
bien sûr, mais aussi la dimension du territoire143, la nature du ter-
rain144, l’étendue de la population, sa religion145, son commerce146,
etc. Tous ces éléments combinés forment ce que Montesquieu appelle
« l’esprit général147 » de la nation. Lequel esprit influe à son tour sur
les lois positives, dans la mesure où ces dernières sont les réponses
qu’une communauté humaine a apporté aux problèmes posés par la
réunion de ces éléments : elles sont, en d’autres termes, « les cas par-
ticuliers où s’applique [la] raison humaine148 ».
Ceci conduit donc Montesquieu à considérer que la diversité des
lois positives n’est pas soumise à l’arbitraire, mais obéit à des raisons
qui sont discernables. Or, ce à quoi il convient de prêter attention
c’est que, de cette découverte, il déduit une prescription, notamment
exprimée dans ce passage, au demeurant célèbre, où il est dit que les
lois positives « doivent être relatives au physique du pays ; au climat
glacé, brûlant, ou tempéré ; à la qualité du terrain, à sa situation, à sa
grandeur ; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs, ou pas-
teurs : elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitu-
tion peut souffrir, à la religion des habitants, à leurs inclinations, à
leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs mœurs, à
leurs manières : enfin elles ont des rapports entre elles ; elles en ont
avec leur origine, avec l’objet du législateur, avec l’ordre des choses

______________
141. Montesquieu écrit ainsi que « les nations paresseuses sont ordinaire-
ment orgueilleuses. On pourrait tourner l’effet contre la cause, et détruire la
paresse par l’orgueil » (De l’esprit des lois, op. cit., liv. XIV, chap. IX, t. I, p. 380).
142. Cf. Ibid., liv. XIV à XVII, t. I, pp. 373 à 433.
143. Cf. Ibid., liv. VIII, chap. XIX-XX, t. I, pp. 258 s.
144. Ibid., liv. XVIII, chap. I, t. I, pp. 433 s.
145. Ibid., liv. XXIV, t. II, pp. 139 s.
146. Cf. Ibid., liv. XX-XXI, t. II, pp. 7 à 73.
147. Ibid., liv. XIX, chap. IV, t. I, p. 461.
148. Ibid., liv. I, chap. III, t. I, p. 128.
82 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

sur lesquelles elles sont établies149 ». Ce passage illustre assez bien le


basculement qu’opère Montesquieu, dans la mesure où y sont mêlés
étroitement le mode descriptif  les lois « ont des rapports entre
elles », etc.  et le mode prescriptif  elles « doivent être relatives »,
elles « doivent se rapporter », etc.
Montesquieu, par ce basculement, invite finalement d’imaginaires
législateurs à tenir compte de ses propres découvertes et à adapter les
lois aux circonstances pour lesquelles elles sont faites ; pour re-
prendre l’expression de Louis Althusser : Montesquieu propose « une
correction de la conscience errante par la science acquise150 » ; du
fruit de ses recherches, il infère le principe selon lequel le législateur
doit « suivre l’esprit de la nation » car, poursuit-il, « nous ne faisons
rien de mieux que ce que nous faisons librement, et en suivant notre
génie naturel151 ». Position de type nettement relativiste, au sens où
elle postule que les institutions ne peuvent avoir de valeur estimable
que relativement à un contexte donné152.
Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, l’audience données
aux conceptions relativistes exprimées par Montesquieu ne pouvait
manquer d’inquiéter les plus fervents partisans des conceptions jusna-
turalistes.
En effet, les premiers théoriciens du droit naturel moderne avaient
clairement pour but de s’opposer aux thèses des sceptiques qui, du
constat de l’hétérogénéité des institutions humaines, concluaient à
l’impossibilité d’accéder à un principe de justice absolue et donc à
l’impossibilité de toute science morale  « Chacun appelle barbarie ce

______________
149. Ibid., liv. I, chap. III, t. I, p. 128.
150. L. Althusser, Montesquieu, la politique et l’histoire, Paris, P.U.F., coll.
Quadrige, 7e éd., 1992, p. 37.
151. Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., liv. XIX, chap. V, t. I, p. 461.
152. Ce qui différencie le relativisme du scepticisme est justement
l’existence d’un tel postulat et qui fait donc du relativisme un dogmatisme. Ce
qui rapproche scepticisme et relativisme est bien qu’ils sont l’un comme l’autre
« démunis de tout universel » ; mais alors que le sceptique se défend absolument
de pouvoir juger de la valeur d’une institution, par exemple, le relativiste admet
la possibilité d’un pareil jugement étant entendu que la validité de celui-ci sera
limité par les données d’une réalité particulière. (Sur cette question de la distinc-
tion entre scepticisme et relativisme, v. T. Bénatouïl, Le scepticisme, Paris, GF-
Flammarion, coll. Corpus, 1997, pp. 232 s.).
Le droit constitutionnel français et les modèles 83

qui n’est pas de son usage », disent les Essais153. Cette attitude parais-
sait à certains environnée de périls. Le jugement humain, suspendu
par le doute, se défend de condamner les institutions existantes, faute
de principe sûr permettant de les apprécier, mais choisit de s’y con-
former, car c’est du consentement mutuel qu’elles reçoivent que dé-
pend la tranquillité de chacun154, cette condition de l’existence
heureuse. Mais, pareille doctrine conduit, selon ceux qui entrepren-
nent de la réfuter, à une situation inverse de celle recherchée : à tout
accepter, à tout reconnaître comme également juste, il devient impos-
sible de contrarier les prétentions excessives ou absolutistes de cer-
tains, en sorte que cette tranquillité recherchée comme un but devient
précaire, car constamment menacée. Ainsi, seule la reconnaissance de
valeurs communes, universelles justement, permet d’atteindre ce but ;
elles seules sont le moyen de faire cesser les tyrannies, quelles
qu’elles soient, en les rapportant à des principes dont la supériorité est
postulée.
Aussi, quand Montesquieu proclame à son tour qu’il est impos-
sible de juger de la valeur d’institutions dans l’absolu, mais que ces
dernières ne valent que relativement au peuple à qui elles sont don-
nées, l’affirmation ne peut que heurter certains jusnaturalistes, qui y
voient de la complaisance à l’égard de doctrines qu’ils considèrent
comme caduques. L’affirmation typique selon laquelle « le gouver-
nement le plus conforme à la nature est celui dont la disposition par-
ticulière se rapporte le mieux à la disposition du peuple pour lequel il
est établi155 », contrarie en effet singulièrement les présupposés jusna-
turalistes qui placent dans la conscience individuelle le siège de la
vérité morale.
C’est pourquoi, à la fin du siècle des Lumières semble se répéter
une querelle ancienne, opposant un jusnaturalisme triomphant à une
nouvelle forme de relativisme, auréolée d’un peu du prestige de la
méthode newtonienne. Aux condamnations de principes lancées par

______________
153. Cf. Montaigne, Essais, op. cit., liv. I, chap. XXXI, pp. 155 s.
154. « Car c’est la règle des règles, et générale loi des lois, que chacun ob-
serve celle du lieu où il est » (Montaigne, Essais, op. cit., liv. I, chap. XXXI, p.
157).
155. Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., liv. I, chap. III, t. I, p. 128,
nous soulignons.
84 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

certains des Philosophes va correspondre, pendant la période révolu-


tionnaire, un rejet assez net des conceptions relativistes.
Condorcet, là encore, est un de ceux qui exprime de la façon la
plus résolue ses convictions jusnaturalistes. Dans sa Vie de M. Turgot,
il suggère en effet que c’est par l’adoption de lois fondées sur les
Droits naturels des hommes que pourraient être corrigées les mœurs
de l’ensemble des peuples, soumis jusqu’à présent à des législations
qu’il juge absurdes. Il insiste, et précise que ces lois qu’il propose
d’introduire, « toutes fondées sur la nature de l’Homme et des Socié-
tés, et déduites […] par la raison, doivent être par-tout les mêmes156 ».
Positions qui prennent l’exact contre-pied de celles défendues par
Montesquieu, que Condorcet avait d’ailleurs très probablement en
vue en écrivant ces lignes. Ce d’autant plus que Concorcet
s’empresse d’ajouter : « C’est donc à établir quelles doivent être ces
lois, à trouver les moyens de les rendre aussi simples, aussi parfaites
qu’on peut l’espérer, que doivent s’exercer les Écrivains politiques, et
non à chercher quelles lois conviennent à un degré de latitude, plutôt
qu’à un autre, quelles Institutions sont plus propres à exalter certaines
passions, à favoriser les intérêts de quelques-uns, à soutenir diffé-
rentes espèces de tyrannies, et à perpétuer des préjugés plus ou moins
absurdes157 ». Condorcet affiche donc la certitude qu’il existe des
préceptes de conduites universellement valables, et qui indiquent la
voie à suivre pour remédier aux désordres que l’histoire et son temps
lui donnent à voir. Mieux, il insiste sur un avantage secondaire qui
serait attaché à cette législation universelle : les lois étant issues de
quelques principes invariables, « presque tous les hommes en pour-
raient acquérir une connaissance suffisante158 ».
La distance qui sépare les points de vue de Condorcet et de Mon-
tesquieu est facile à percevoir, il suffit de parcourir leurs productions
respectives pour y trouver, presque à chaque instant, des écarts mani-
festes. Tandis que le premier rappelle incessamment que seuls les
principes naturels découverts par la droite raison doivent guider le
jugement et l’action de l’homme dans le domaine moral, le second
invite à considérer les circonstances comme les données sur les-

______________
156. Condorcet, Vie de M. Turgot, op. cit., p. 245.
157. Ibid., p. 245, nous soulignons.
158. Ibid., p. 253.
Le droit constitutionnel français et les modèles 85

quelles doit s’appuyer toute réflexion. Mais il n’est pas même besoin
de se livrer à ces rapprochements opérés a posteriori pour saisir cette
distance. En effet, il est un texte qui, mieux que tout autre, montre le
fossé qui peut séparer ces deux conceptions : il s’agit des Observa-
tions sur le vingt-neuvième livre de l’Esprit des lois159, écrit posthume
dans lequel le disciple de Turgot s’en prend explicitement aux thèses
défendues par le baron de la Brède. Dans cet essai, Condorcet reprend
méthodiquement, chapitre par chapitre, le livre mentionné de l’Esprit
des lois, en y apportant bon nombre d’annotations et de corrections.
Significativement, le livre choisi par Condorcet est celui qui devait
clore l’ouvrage, dans lequel Montesquieu se propose de traiter, en
guise de conclusion pratique, de la manière dont on fait les lois.
En dépit du respect qu’il affiche pour l’auteur160, Condorcet ne
peut s’empêcher de voir dans ses écrits un péril pour ses projets de
réformes, aussi choisit-il de s’en prendre aux principes prônés par
Montesquieu, mais également, au travers de ce livre, aux enseigne-
ments pratiques qui découlent de ces principes. En effet, les thèses
défendues par Montesquieu, telles qu’elles ont généralement été re-
çues, paraissent constituer une menace réelle aux yeux de son irrévé-
rencieux annotateur. Tout d’abord, l’idée même d’un « bien relatif »
en matière politique est de nature à légitimer toute situation établie,
au moyen de quelque habileté dialectique. Même si le travail de Mon-
tesquieu ne va pas dans ce sens, dans la mesure où il repose sur l’idée
que la bonté des institutions dépend de rapports de convenance dé-
terminés, il est possible que sa thèse centrale soit détournée au profit
d’un fixisme que combat Condorcet. En outre, le caractère influent de
certaines données sur lesquelles s’appuie Montesquieu est, là encore,
susceptible, à la faveur d’une lecture légère, de décourager toutes les
tentatives de réforme. En particulier, la trop fameuse « théorie des
climats » développée dans l’Esprit des lois a souvent été comprise par
les hommes du siècle comme l’expression d’un déterminisme rigou-
______________
159. Condorcet, Observations sur le vingt-neuvième livre de L’Esprit des
Lois, in Cahier de philosophie politique et juridique de l’Université de Caen,
1985, n° 7, pp. 143 s.
160. K.M. Baker mentionne un opuscule de jeunesse de Condorcet, dans le-
quel ce dernier se réfère très strictement à l’œuvre de Montesquieu, « homme
illustre de l’opinion de qui on ne doit jamais s’écarter sans les plus fortes rai-
sons » (Condorcet, Raison et politique, op. cit., p. 290).
86 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

reux161. Dans une telle perspective, tout changement volontaire


semble destiné à être contrarié par des causes inaccessibles à
l’homme, et donc à être vain.
C’est pourquoi, bien que ses écrits militent généralement contre
les conceptions relativistes de Montesquieu, Condorcet sent le besoin
d’une ultime et explicite mise en garde. Le début de l’essai en est
représentatif, et donne le ton au reste de l’ouvrage. À Montesquieu
qui écrit que « l’esprit de modération doit être celui du législateur162 »
et qui ajoute : « il me semble que je n’ai fait cet ouvrage que pour le
prouver163 », Condorcet commence par répondre que « l’esprit d’un
législateur doit être la justice, l’observation du droit naturel dans tout
ce qui est proprement loi164 ».
Au fur et à mesure de la critique faite par Condorcet, l’importance
des divergences entre les deux auteurs apparaît de plus en plus clai-
rement. Dans ce vingt-neuvième livre, Montesquieu adopte un ton
proprement didactique ; il indique les précautions que doit prendre
tout législateur, depuis le contenu à donner aux lois qu’il édicte, jus-
qu’à la forme de leur rédaction. Conformément à sa méthode habi-
tuelle, Montesquieu examine de nombreux cas de législation,
empruntés aussi bien à l’antiquité qu’au droit positif actuel, puis de
cet examen il tire plusieurs conclusions de portée générale. Par
exemple, que deux lois prescrivant la même chose peuvent conduire,
selon les circonstances, à des effets différents165 ; que des lois aux
objets différents peuvent avoir, là encore selon les circonstances, des

______________
161. Alors même que Montesquieu s’explique à plusieurs reprises de la véri-
table influence du climat, et des manières de la neutraliser ou de l’employer
pour parvenir à ses fins (cf. not. De l’esprit des lois, op. cit., liv. XIV, chap. V, t.
I, pp. 378-379).
162. Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., liv. XXIX, chap. I, t. II, p.
293.
163. Ibid., liv. XXIX, chap. I, t. II, p. 293.
164. Condorcet, Observations..., op. cit., p. 143.
165. Montesquieu prend l’exemple de la loi édictée par César, interdisant de
garder chez soi plus de soixante sesterces : « Cette loi fut regardée à Rome
comme très propres à concilier les débiteurs avec les créanciers […]. Une même
loi faite en France du temps du système, fut très funeste » (De l’esprit des lois,
op. cit., liv. XXIX, chap. VI, t. II, p. 294).
Le droit constitutionnel français et les modèles 87

effets identiques166 ; que deux lois contenant des prescriptions diffé-


rentes peuvent être également bonnes selon le contexte où elles sont
appelées à fonctionner167, etc. Et ce faisant, il introduit la relativité
aussi bien dans les fins du législateur  qui doit saisir la « bonté rela-
tive168 » vers laquelle doit tendre son action  que dans les moyens
qu’il doit employer  de manière à concilier les circonstances et
l’accomplissement de ses buts. L’enseignement qui ressort avec un
éclat particulier des propos de Montesquieu tient dans cet intitulé : il
ne faut pas distinguer la loi des circonstances dans lesquelles elle est
faite169.
À cette assertion, Condorcet répond avec énergie : « Comme la vé-
rité, la raison, la justice, les droits des hommes, l’intérêt de la proprié-
té, de la liberté, de la sûreté, sont les mêmes partout, on ne voit pas
pourquoi toutes les provinces d’un même État, ou même tous les
États, n’auraient pas les mêmes lois civiles, les mêmes lois de com-
merce, etc. Une bonne loi doit être bonne pour tous les hommes,
comme une proposition vraie est vraie pour tous. Les lois qui parais-
sent devoir être différentes suivant les pays, ou statuent sur des objets
qu’il ne faut pas régler par des lois, comme sont la plupart des règle-
ments de commerce, ou bien sont fondées sur des préjugés, des habi-
tudes qu’il faut déraciner ; et un des meilleurs moyens de les détruire
est de cesser de les soutenir par des lois 170 . »
Ainsi, la diversité juridique paraît à Condorcet une aberration : elle
n’est que la conséquence du manque de lumière des législateurs, qui
s’occupent de matières qui sont, par nature, étrangères à leur pouvoir,
ou qui sont complices  consciemment ou non  de préjugés erronés.
Au relativisme de Montesquieu, fait face la conviction de Condorcet
qu’il n’est qu’un seul critère pour juger de la valeur d’une loi : sa
conformité aux lois naturelles découvertes par la droite raison. Aussi,
______________
166. Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., liv. XXIX, chap. IX, t. II, p.
296.
167. Ibid., liv. XXIX, chap. XI, t. II, p. 297.
168. Ibid., liv. XIX, chap. XXI, t. I, p. 474.
169. Ibid., liv. XXIX, chap. XVI, t. II, p. 301.
170. Condorcet, Observations..., op. cit., p. 152 ; quant à l’énumération faite
par Condorcet des sortes de lois qui peuvent être partout identiques, il faut men-
tionner le cas des « lois politiques », qui n’est pas cité dans ce paragraphe mais
l’est dans un autre du même texte (Ibid., p. 155).
88 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

quand Montesquieu écrit, dans le chapitre XVIII, qu’il « y a de cer-


taines idées d’uniformité qui saisissent quelquefois les grands esprits
(car elles ont touchés Charlemagne) mais qui frappent infailliblement
les petits171 », Condorcet ne peut faire autrement que de répliquer,
symétriquement, que « les idées d’uniformité, de régularité, plaisent à
tous les esprits, et surtout aux esprits justes172 ».
Finalement, ce qui sépare les conceptions des deux auteurs est fort
bien résumé par Condorcet lui-même, quand il reproche à Montes-
quieu d’avoir « été plus souvent occupé de trouver des raisons à ce
qui est, que de chercher ce qui devrait être, et de voir comment des
abus contrebalançaient d’autres abus, que d’examiner les moyens de
les envelopper tous dans la même destruction ; d’imaginer enfin des
combinaisons de lois propres à chaque espèce de constitution, à
chaque climat, à chaque caractère national, que de rechercher les
principes d’après lesquels ont peut trouver des lois justes et raison-
nables qui conviennent à tous les hommes173 ».
Au moment de la Révolution, il ne fait nul doute que l’opposition
entre ces deux conceptions de la politique n’ait tourné à l’avantage de
celle prônée par Condorcet.
Les exigences d’unité et d’uniformité sous-tendent ainsi presque
constamment la législation et, plus généralement, l’œuvre révolution-
naire. À l’intérieur des frontières, la réorganisation du royaume se fait
selon une idée simple : donner à cet ensemble disparate une homogé-
néité qui en fasse un tout. Les traductions pratiques de cette ambition
sont nombreuses : la suppression des distinctions sociales, l’adoption
d’un système unique de poids et mesures, la lutte contre les idiomes
______________
171. Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., liv. XXIX, chap. XVIII, t. II,
p. 307.
172. Condorcet, Observations..., op. cit., p. 152.
173. Condorcet, Essai sur les assemblées provinciales, in Œuvres complètes,
op. cit., t. VIII, p. 186, nous soulignons. Reproche qui ne diffère pas sensible-
ment de celui adressé par Rousseau, déplorant que Montesquieu n’ait pas fondé
le « droit politique » : « Il n’eut garde de traiter des principes du droit politique ;
il se contente de traiter du droit positif des gouvernements établis ; et rien au
monde n’est plus différent que ces deux études. Celui pourtant qui veut juger
sainement des gouvernements tels qu’ils existent, est obligé de les réunir toutes
deux : il faut savoir ce qui doit être pour juger de ce qui est » (J.-J. Rousseau,
Émile ou de l’éducation, Chicoutimi, Université du Québec, coll. Les classiques
de la science sociale, 2001, t. III, p. 107).
Le droit constitutionnel français et les modèles 89

locaux174, la volonté d’un découpage géographique rationnel du terri-


toire, la refonte du calendrier175, la division chronologique des jours,
même176, sont autant de moments où affleure la préoccupation d’unité
qui habite les hommes de la Révolution.177 Or, ce qui est valable à
l’échelle des provinces d’un État paraît aux révolutionnaires tout aus-
si valable à l’échelle des différentes nations. Tout comme les diffé-
rences de patois et d’usages d’une province à l’autre, la disparité des
langues et des législations nationales ne leur paraît être justifiée par
aucun des principes révélés par l’usage du simple entendement. Aus-
si, quoique impuissants à imposer, hors des frontières nationales, leur
volonté, ils ne cessent d’espérer que leurs œuvres deviendront objet
d’une universelle émulation, en tant qu’émanations de la raison hu-
maine. Pour s’en justifier, ils soulignent ce dernier point avec insis-
tance. La constitution de 1793, affirme un conventionnel, « ne périra
pas, parce qu’établie sur des bases qui conviennent à tous les

______________
174. Cf. l’important rapport établi par l’abbé Grégoire à cette occasion :
Convention nationale, Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les
patois et d'universaliser l'usage de la langue française, Paris, [1794], 19 p.
175. Il n’est pas dépourvu d’intérêt de noter que les Conventionnels espé-
raient que le calendrier républicain serait adopté par toutes les nations… alors
même que ses subdivisions correspondaient spécifiquement au climat français
(cf. P. Couderc, Le Calendrier, Paris, P.U.F., 1948, p. 82).
176. Par le célèbre décret du 24 novembre 1793 instituant le calendrier répu-
blicain, la Convention avait décidé de substituer au système traditionnel, mais
sans succès, une division décimale des journées. L’article 11 du décret préci-
té disposait ainsi que « le jour, de minuit à minuit, est divisé en dix parties ou
heures, chaque partie en dix autres, ainsi de suite jusqu’à la plus petite portion
commensurable de la durée. La centième partie de l’heure est appelée minute
décimale ; la centième partie de la minute est appelée seconde décimale. Cet
article ne sera de rigueur pour les actes publics, qu’à compter du 1er vendé-
miaire, l’an III de la République. »
177. À ce moment, les idées exprimées par Sieyes que le sujet sont des plus
symptomatiques ; notamment quand, en juillet 1789, celui-ci s’explique de son
projet d’organisation des municipalités en admettant vouloir « faire de toutes les
parties de la France un grand tout, gouverné par la même législation et la même
administration nationales. Sous ce nouveau rapport, les Communes du Royaume
sont plus que des États confédérés, ce sont de vraies parties intégrantes et essen-
tielles d’un même tout » (Quelques idées de constitution, applicables à la ville
de Paris en juillet 1789, Versailles, Beaudouin, 1789, p. 4).
90 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

hommes, à tous les pays, à tous les siècles178 ». Un autre, pendant les
débats, n’avait à ce propos pas manqué de rappeler les conceptions
qui devaient guider les instituteurs de la république. Ceux-ci, exclusi-
vement occupés de tirer de la nature de l’homme tous les enseigne-
ments utiles, sont fondés à négliger tout autre facteur réputé influent ;
« il convient d’examiner », dit-il, « l’homme, non dans ses rapports
avec le territoire qu’il habite, mais dans ceux qu’il doit avoir avec ses
semblables179. » L’affirmation n’est rien moins qu’antagoniste aux
thèses de Montesquieu, qui est pris à parti directement un peu plus
loin : « Nous ne tenons pas à la terre comme des arbres, et quoi
qu’en ait pu dire Montesquieu, de l’influence des climats sur les af-
fections morales des nations, le peuple français, si vous organisez ses
liens sociaux avec sagesse, pourrait être transféré sur d’autres régions
par quelque grande secousse politique ou une crise violente de la na-
ture, sans perdre aucun de ses avantages nationaux180. »
De même, hors de l’Assemblée, des libelles perpétuent la querelle
qui oppose les conceptions relativistes à celles des universalistes, sur
des thèmes inchangés. Alors qu’un conventionnel, notamment, pro-
fesse la nécessité d’accommoder la constitution républicaine en gesta-
tion à la situation française  usant, à cette fin, d’une image pour le
moins curieuse, puisqu’il écrit : « Placez Lycurgue et Numa dans le
Groenland ou le pays des fétiches. Ils commenceront par connaître le
moral des habitants, ils le gouverneront tel que les climats les ont
faits, et leur sagesse sera de les rendre heureux dans ces lieux à leur
manière181 »  une majorité de ses contemporains retient des idées
toutes différentes : selon eux, les institutions étant des créations hu-
maines, leur valeur ne saurait recevoir d’autre mesure que celle qui
les rapportent à l’invariable nature humaine. C’est ce dont témoigne
l’auteur d’un autre texte, en une profession de foi qui fait exactement
pendant au précédent texte : « “Les mêmes lois constitutives ne con-
viennent pas à des hommes qui ont des mœurs différentes, qui vivent
______________
178. Lacroix, Lacroix, Discours prononcé à la Convention nationale, au
nom de la section de l’Unité, op. cit., p. 4.
179. Philippeaux, Motion d’ordre à la séance du 27 mai 1793, sur
l’organisation politique des citoyens français, [Paris], 1793, p. 3.
180. Ibid., p. 3, nous soulignons.
181. J.-M. Coupé, Idées simples de constitution [1793], in Archives parle-
mentaires, t. 66, p. 277.
Le droit constitutionnel français et les modèles 91

sous des climats différents, et qui ne peuvent souffrir le même gou-


vernement” : telle a été la doctrine des maîtres politiques qui n’ont vu
la liberté qu’en rêve ; et telle ne doit pas être la nôtre. À qui donc
pourra ne pas convenir un gouvernement fondé sur les droits sacrés
de l’homme ? La liberté et l’égalité sont de tous les climats : au midi
comme au nord on veut des libertés182. » Et l’auteur de conclure : « Je
dis, au contraire, moi, que si la Constitution française ne convient pas,
dans ses bases, à tous les peuples de la terre, elle ne vaudra rien pour
nous183. » Affirmation qui rejoint celle, emblématique, du jacobin
Couthon, pour qui « une constitution doit être le catéchisme du genre
humain184 ».

Le relativisme radicalisé

À en juger par les déclarations qui viennent d’être rapportées, la


toute fin du dix-huitième siècle français semble marquer le triomphe
de conceptions telles que celles professées par un Condorcet. Aussi
n’est-il pas surprenant que la contre-Révolution, dans sa réaction aux
bouleversements du siècle finissant, se soit faite, elle, pour une large
part en référence aux conceptions relativistes. Et, tout comme les
révolutionnaires avaient donné au jusnaturalisme un écho immodéré,
les contre-révolutionnaires n’allaient pas manquer de se livrer à une
______________
182. F.-A. Montgilbert, Avis au peuple, sur sa liberté… [1793], in Archives
parlementaires, t. 66, p. 328, nous soulignons.
183. Ibid., p. 328 ; cf. encore ce qu’écrit l’idéologue Garat, dans sa Lettre à
M. Condorcet, où le constitutionnalisme universaliste de la période révolution-
naire trouve son expression la plus franche. Dans ce texte, l’auteur pose en effet
que « l’art social n’existera véritablement que lorsque des hommes d’un esprit
étendu, profond, et d’une imagination sensible et brillante, en présenteront, non
seulement des principes, mais des plans en action, des modèles ». Puis, il insiste
sur l’utilité de ces purs modèles qui, une fois conçus, pourront être adoptés par
tous les peuples, lesquels s’y conformeront immanquablement et parfaitement,
« à peu près comme le bronze bouillonnant dans les fourneaux, et précipité par
torrents dans les moules que de sublimes statuaires y ont creusés, en s’y refroi-
dissant y reçoit et y garde les images des héros, des sages et des Dieux » (D.-J.
Garat, Lettre à M. Condorcet, [Paris], Imp. du Journal de Paris, 1791, pp. 82-
83).
184. Société des Jacobins, Séance du 17 février 1793, in A. Aulard, La so-
ciété des Jacobins, Recueil de documents, Paris, Quantin, 1895, t. V, p. 29.
92 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

lecture radicale de ce relativisme, condamnant dans un même mou-


vement l’a priorisme supposé des révolutionnaires et les tentatives
d’imitation des exemples étrangers.
On a souvent souligné qu’un trait caractéristique de cette pensée
de réaction, indissociable de l’expérience de la Révolution, qui lui
fournit les axes et les preuves nécessaires à sa démonstration, a été le
refus radical du volontarisme en matière juridique. Ce trait, effecti-
vement, est présent chez tous les représentants de la contre-
Révolution, et notamment chez un Burke, lorsque ce dernier exprime
son aversion de principe pour toute opération constituante en cette
formule frappante : « La simple idée de la formation d’un nouveau
gouvernement suffit pour nous inspirer le dégoût et l’horreur185 ».
Pour comprendre la pleine signification de ce rejet de principe, il
est indispensable de la considérer comme la conséquence,
l’aboutissement même, d’un postulat qui lui est antérieur. Ce postulat,
nonobstant les inflexions qu’il est amené à subir dans les formula-
tions qu’en font ses différents interprètes, se ramène à l’idée selon
laquelle l’organisation politique doit être le reflet de l’ordre social tel
qu’il existe effectivement, c’est-à-dire dans toute sa complexité. Il est
impossible de ne pas voir, dans cette idée, la consécration de la con-
ception relativiste. Mais il semble que cette dernière, dans la pensée
contre-Révolutionnaire, subit une inflexion qui concourt à la radicali-
ser.
Dans leur ensemble, les penseurs contre-révolutionnaires tendent,
en effet, à considérer chaque corps social comme une entité fortement
différenciée et, pour tout dire, irréductiblement originale. Montes-
quieu, lui, s’était efforcé de disséquer ces entités nationales, de faire
ressortir l’importance que jouent, dans leur formation, quelques fac-
teurs, toujours les mêmes, et dont la conjonction singulière débouche
sur des entités aux traits originaux. De la sorte, tout en soulignant la
particularité de chacune d’entre elles, il pouvait expliquer la physio-
nomie propre de celle-ci par des causes générales et récurrentes.
Les tenants de la contre-Révolution, à l’inverse, mettent l’accent
sur ce qui est proprement un et qui n’appartient qu’à chaque peuple.
En réaction à la conception révolutionnaire de la nation, qui fait de
______________
185. E. Burke, Réflexions sur la révolution de France [1790], Réimp., Paris-
Genève, Slatkine, 1980, p. 58.
Le droit constitutionnel français et les modèles 93

celle-ci un agrégat artificiel d’associés égaux186, le peuple est procla-


mé antérieur aux individus et vivant d’une existence qui lui est
propre. Chez Maistre, ceci transparaît dans l’usage insistant qu’il fait
de la notion de « caractère national187 ». L’appellation évoque
l’existence, en tout peuple, d’une personnalité distincte, proprement
individuelle. Mais, de la même manière que les individus, pour ces
penseurs, ne sont pas des atomes semblables et interchangeables188,
ces individualités nationales ne peuvent être confondues ; la méta-
phore devient explicite, quand Maistre écrit que « les nations, comme
les individus, ont leur caractère et même leur mission ; et comme,
dans la société des individus, chaque homme reçoit de la nature les
traits de sa physionomie morale […], de même, dans la société des
nations, chacune d’elles présente à l’observateur un caractère ineffa-
çable189 ». Dans ces lignes se devinent certains des traits que le ro-
mantisme politique prêtera, bientôt, à la nation, dont il fera une
totalité naturelle « qui mène dans sa spécificité individuelle
d’organisme vivant une existence indépendante », comme l’écrira
Georg Beseler190. Quant à l’idée de « caractère national » avancée par
Maistre, il est difficile de ne pas y apercevoir une préfiguration de
l’idée de Volksgeist, qui sera au centre des théories de l’École histo-
rique du droit191.

______________
186. Cf. les développements fameux de l’abbé Sieyes, Qu’est-ce que le Tiers
état ?, op. cit., pp. 28 s.
187. Cf. J. de Maistre, Écrits sur la Révolution, op. cit., pp. 58-73-75-143.
188. Sur la perception de l’individu par les Lumières et par le romantisme
politique, v. R. Legros, « Le romantisme politique », in A. Renaut (dir.), His-
toire de la philosophie politique, Lumières et Romantisme, Paris, Calmann-
Lévy, 1999, p. 299 s.
189. J. de Maistre, Fragments sur la France [1793], in Écrits sur la révolu-
tion, op. cit., p. 71, nous soulignons ; pour d’autres exemples d’assimilation de
la nation à une individualité, v. Ibid., pp. 80-98-105.
190. G. Beseler, Volksrecht und Juristenrecht, Leipzig, 1843, trad. Dufour,
in Droits de l’homme, droit naturel et histoire, op. cit., p. 187.
191. Cf. F.-C. von Savigny, Histoire du droit romain, trad. Guénoux, Paris,
Hingray, 1839 ; v. plus généralement : J. Droz, Le romantisme politique en
Allemagne, Paris, Payot, 1963, pp. 41 s. ; sur la création des « identités natio-
nales » à l’aube du dix-neuvième siècle, v. A.-M. Thiesse, « Des fictions créa-
trices : les identités nationales », Romantisme, Revue du Dix-neuvième siècle,
2000, n°110, p. 51.
94 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Quoiqu’il en soit de ces influences  qui sont réelles et profondes ,


il apparaît ainsi que la pensée contre-Révolutionnaire, tout en accep-
tant le principe selon lequel chaque peuple possède des traits qui lui
sont propres, comme le fait Montesquieu, se refuse cependant à
suivre ce dernier dans sa démarche qui vise à rendre compte objecti-
vement des causes expliquant cette singularité. Un refus qui se re-
trouve, même, dès avant la Révolution, dans le dur jugement porté
par Herder sur le Montesquieu de l’Esprit des lois, qui n’aurait fait
selon lui que de réunir des éléments « arrachés à leur lieu et pays
d’origine et leurs décombres jetés sur trois ou quatre marchés sous
l’étiquette de trois misérables concepts généraux192 ».
Cela dit, il n’en reste pas moins qu’il existe une réelle proximité
entre l’idée de « caractère national » et « l’esprit général » de la na-
tion, tel qu’entendu par Montesquieu193. Et il n’est pas moins vrai que
ce concept, dans l’Esprit des lois, ne reçoit pas une signification très
stable. L’« esprit général », en absorbant la totalité des conditions
concrètes d’existence de chaque peuple, tend à devenir un produit
équivoque, né de l’addition d’éléments hétérogènes, « l’effet d’une
chaîne de causes infinies qui se multiplient et se combinent de siècle
en siècle194 », écrit même Montesquieu dans ses Pensées. Aussi,
quand bien même il s’efforce de faire dépendre l’« esprit général »
d’influences qu’il inventorie, et dont il cherche à cerner les interac-
tions, il est tentant de penser que l’utilisation de ce concept flou por-
tait en elle les risques de le voir absorber les constructions dont il
procède195.
La relation qui doit exister entre le corps social, tel qu’il vient
d’être défini, et son organisation politique est, quant à elle, exprimée
______________
192. J. G. Herder, Une autre philosophie de l’histoire [1774], trad. Rouché,
Paris, Aubier-Montaigne, 1962, p. 319 ; sur l’idée nationale chez Herder et son
influence, v. not. F. Guéry, « Nietzsche, Herder et l’idée d’un peuple », Philo-
sophie politique, 1997, n° 8, pp. 199 s.
193. Cf. Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., liv. XIX, chap. IV, t. I, p. 461.
194. Montesquieu, Pensées, cité par L. Althusser, Montesquieu, la politique
et l’histoire, op. cit ., p. 61.
195. Cette imprécision du concept a été relevée par Althusser, qui y voit
même le moyen pour Montesquieu de s’affranchir des contraintes de sa propre
théorie en vue d’imposer son idéal de gouvernement (cf. L. Althusser, Montes-
quieu, la politique et l’histoire, op. cit ., pp. 59 s.).
Le droit constitutionnel français et les modèles 95

de façon particulièrement claire : il ne fait pas de doute que le législa-


teur – s’il doit y en avoir un – doit « suivre l’esprit de la nation196 »,
comme l’écrivait déjà Montesquieu. Joseph de Maistre ne déclare pas
autre chose lorsqu’il définit, sur le mode tranchant qui le distingue, le
« mauvais gouvernement » comme étant le « gouvernement qui ne
convient pas au caractère du peuple197 ».
La position de Burke est identique, même si elle s’apparente moins
à une pétition de principe, dans la mesure où il prend soin d’en établir
la justesse. Ainsi, selon lui, la société civile  qu’il confond ici avec
l’État  a pour fonction première « de dompter et de soumettre198 » les
passions humaines qui dans l’état de nature ne subissant aucune con-
trainte, engendrent potentiellement la discorde. Or, la nature et
l’étendue de ces passions, et donc, conséquemment, des restrictions
qui doivent leur être apportées, « varient avec le temps et avec les
circonstances » et sont susceptibles de « modifications jusqu’à
l’infini »199. De là, le besoin d’une organisation sociale spécifique-
ment adaptée, prenant en compte les circonstances particulières qui
caractérisent la communauté qu’elle est appelée à régir. De là, aussi et
à l’inverse, le fait que « les Gouvernements simples sont fondamenta-
lement défectueux200 », car incapables de répondre à « leurs fins com-
plexes201 ».
Ainsi, une fois posé le principe selon lequel toute organisation po-
litique doit être en correspondance avec le corps social qu’elle régit,
ce dernier étant regardé comme un ensemble original et différencié,
une première conséquence en découle immanquablement : c’est que
toute action visant à réformer, voire à créer une telle organisation, se
devrait d’être précédée de la connaissance complète des circonstances
de fait qui caractérisent la communauté humaine concernée.
Rehberg, d’une façon évocatrice, s’en prend à ce sujet aux parti-
sans des doctrines issues du jusnaturalisme rationaliste : beaucoup
d’entre eux, écrit-il, « se sont donnée une peine considérable pour
______________
196. Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., liv. XIX, chap. V, t. I, p. 461.
197. J. de Maistre, Lettres d’un Royaliste savoisien [1793], in Écrits sur la
révolution, op. cit., p. 65, nous soulignons.
198. E. Burke, Réflexions sur la révolution de France, op. cit., p. 121.
199. Ibid., p. 121, nous soulignons.
200. Ibid., p. 125, nous soulignons.
201. Ibid., p. 125.
96 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

concevoir un idéal de constitution parfaite. C’est peine perdue.


L’idéal ne peut servir à rien, pas même à la comparaison des constitu-
tions réellement existantes, quand bien même il aura été pensé avec
beaucoup d’intelligence. […] Juger de la valeur d’une constitution
selon l’idéal n’est pas possible, car les conditions dans lesquelles vit
un peuple déterminent la masse de sa population, sa positions, ses
occupations, ses besoins en général et relativement à la forme de son
gouvernement202 ». Critique qui coïncide avec l’approche que faisait
Joseph de Maistre, quelques années auparavant, de l’action consti-
tuante, lorsqu’il interrogeait : « Qu’est-ce qu’une constitution ? n’est-
ce pas la solution du problème suivant : étant données la population,
les mœurs, la religion, la situation géographique, les richesses, les
bonnes et les mauvaises qualités d’une certaine nation, trouver les
lois qui lui conviennent203. » À l’évidence, la formulation du pro-
blème est faite dans des termes qui accusent une parenté avec ceux de
l’Esprit des lois ; l’évocation d’une relation de convenance, notam-
ment, entre la situation particulière et les lois à appliquer, ne peut que
rappeler l’insistance avec laquelle Montesquieu faisait lui-même
usage de la notion204.
Mais alors, le besoin de faire précéder toute action normative
d’une connaissance profonde et étendue des circonstances, fait de
l’organisation « d’un État, et [de] la distribution équitable de ses pou-
voirs, l’objet de la science la plus délicate et la plus compliquée205 ».
Comme Burke l’explique, les complications que fait naître cette opé-
ration sont de tous ordres. Notamment, elles tiennent à
l’extraordinaire difficulté qu’il y a à identifier les relations causales
dans les phénomènes humains ; en effet, l’expérience montre que
« les effets réels produits par des causes morales ne sont pas toujours
immédiats206 », que « ce qui paraît préjudiciable au premier abord

______________
202. A. Rehberg, Recherches sur la Révolution française [1793], trad. So-
soe, Paris, Vrin, 1998, p. 104, nous soulignons.
203. J. de Maistre, Considérations sur la France [1790], in Écrits sur la Ré-
volution, op. cit., p. 146.
204. Pour un aperçu de cet usage, v. Montesquieu, De l’esprit des lois, op.
cit., t. I, p. 33.
205. E. Burke, Réflexions sur la révolution de France, op. cit., p. 122.
206. Ibid., p. 123.
Le droit constitutionnel français et les modèles 97

peut être excellent dans ses opérations éloignées207 », « on voit aussi


arriver le contraire, et des plans très plausibles, après avoir eu des
commencements des plus flatteurs, ont fini par donner des regrets et
de la honte208 », enfin, « il y a souvent de ces causes obscures et
presque cachées […] et qui par la suite deviennent de la plus grande
conséquence209 ».
Finalement, pour agir à bon escient, il serait indispensable
d’élucider préalablement l’ensemble de ces rapports ténus et souvent
équivoques. Or, les lumières humaines sont infiniment faibles en re-
gard de l’immensité de cette tâche à laquelle elles sont confrontées.
Sur ce point, la pensée contre-Révolutionnaire n’en finit pas
d’insister, en s’opposant manifestement à la confiance dont les Lu-
mières témoignent vis-à-vis de la raison humaine. Burke, le premier,
parle des « entreprises faibles et faillibles de notre raison210 », de ces
« vues bornées211 » et de ces « lumières trompeuses212 » à quoi se
réduit l’entendement humain. Et il ajoute que, même si cet entende-
ment était en mesure d’appréhender avec justesse l’exacte portée des
« causes morales », il ne le pourrait faire qu’au moyen d’une longue
expérience. Dans la mesure où, dans ce domaine, la cause et l’effet
sont souvent différés, seule l’expérience  « le sceau de la durée »,
écrit Maistre213  fournit une indication sûre de la valeur des institu-
tions et des règles. Mais il reste que la connaissance que procure
l’expérience ne saurait qu’être limitée, car pour embrasser tous les
rapports qui sous-tendent l’organisation sociale, il faudrait plus
d’expérience « qu’il n’est donné à personne d’en acquérir au cours de
sa vie214 ».
Sur cette question, la distance entre les thèses contre-révolutionnaires
et les doctrines de Montesquieu est nettement perceptible. Alors que
ce dernier se proposait, justement, d’indiquer « ce que les magistrats
______________
207. Ibid., p. 123.
208. Ibid., p. 123.
209. Ibid., p. 123.
210. Ibid., p. 65.
211. Ibid., p. 62.
212. Ibid., p. 71.
213. J. de Maistre, Considérations sur la France [1797], in Écrits sur la Ré-
volution, op. cit., p. 153, nous soulignons.
214. Ibid., p. 123.
98 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

de divers pays pouvaient faire pour conduire leur nation de la manière


la plus convenable et la plus conforme à son caractère215 », les pen-
seurs de la contre-Révolution se montrent infiniment moins confiants.
Opposant l’exceptionnelle complexité du corps social à la faiblesse de
l’entendement humain, ils concluent à l’impossibilité de parvenir
jamais à une intelligence suffisante de la réalité sociale pour permettre
sur elle une action volontaire aux conséquences discernables a priori.
Ainsi, entreprise à proprement parler surhumaine, la constitution
volontaire d’un État ne peut être regardée que comme une aberration
et comme la manifestation d’un orgueil aveugle : l’action consti-
tuante, dérisoire dans ses moyens, se montre présomptueuse dans les
fins qu’elle s’assigne. C’est pourquoi, seule une politique véritable-
ment conservatrice, respectueuse du principe d’héritage et fondée sur
une déférence à l’égard des traditions, paraît acceptable aux tenants
de la contre-Révolution. Mais encore convient-il que les traditions en
cause soient strictement nationales ; car s’inspirer des exemples
étrangers reviendrait, ni plus ni moins, à nier les principes premiers
de tout bon ordre politique.
C’est une métaphore de Joseph de Maistre qui rend compte le plus
explicitement de cette idée, fondamentale au sein du mouvement
contre-révolutionnaire, de l’impossibilité pour l’entendement humain
de déchiffrer le corps social afin de s’en assurer la maîtrise consciente.
Reprenant une tendance de son siècle, celle d’exprimer les réalités
politiques en des termes empruntés aux arts mécaniques, Joseph de
Maistre fait voir l’ineptie d’un tel rapprochement216. Selon lui, la
complexité du réel réclamerait une machine constitutionnelle dotée de
complications équivalentes ; quelque chose comme « une montre dont

______________
215. Montesquieu, Défense de l’esprit des lois, in De l’esprit des lois, op.
cit., t. II, p. 443.
216. Il est intéressant de relever que, sur ce point, Montesquieu et les contre-
révolutionnaires pensent très différemment. Le premier, en effet, évoque fré-
quemment le corps social au moyen de métaphores mécanistes (Cf. E. Tillet, La
constitution anglaise, un modèle politique et institutionnel dans la France des
Lumières, Thèse de droit, Aix-Marseille, 2000, p. 315), alors que les seconds
leur préfèrent l’analogie organique : le corps social comme un corps vivant. Il
n’est pas interdit de penser que cette différence reflète l’idée qu’ils se font de la
complexité de leur objet d’étude : aucune machine, si élaborée soit-elle, ne peut
être d’une appréhension aussi délicate qu’un organisme vivant.
Le droit constitutionnel français et les modèles 99

tous les ressorts varieraient continuellement de force, de poids, de


dimension, de forme et de position, et qui montrerait cependant
l’heure invariablement217 ». Au lieu de cela, contraint par l’exiguïté
de ses vues, l’homme dans l’exercice du pouvoir constituant prétend
faire un gouvernement comme on fait « une pompe à feu ou un métier
à bas218 », et ne fait ainsi « que des automates, c’est un Vaucanson
qui singe les créations219 ».
L’unique possibilité d’action qui reste donc à l’homme, dans le
domaine politique, est celle qui est à la mesure de ses faibles facul-
tés : il doit conserver l’état existant des choses, n’apporter que des
modifications mineures, avec toute la prudence dont il est capable.
Puisqu’il ne peut discerner, dans l’instant, les conséquences qu’aura
son action, celle-ci se doit d’être aussi limitée que possible. Ceci con-
______________
217. J. de Maistre, Considérations sur la France [1797], in Écrits sur la Ré-
volution, op. cit., p. 94.
218. Ibid., p. 150.
219. Ibid., p. 149 ; ce passage était initialement rayé dans le manuscrit.
Maistre oppose, dans le passage finalement retenu, ces machines fabriquées aux
productions de la nature, là encore en usant de la métaphore mécaniste : « Quel
appareil immense ! quelle multiplicité de ressorts ! quel fracas de pièces qui se
heurtent ! quelle énorme quantité d’hommes employer à réparer les dommages !
Tout annonce que la nature n’est pour rien dans ces mouvements ; car le premier
caractère de ses créations, c’est la puissance jointe à l’économie des moyens :
tout étant à sa place, il n’y a point de secousse, point d’ondulations. Tous les
frottements étant doux, il n’y a point de bruit et ce silence est auguste » (Ibid., p.
149, nous soulignons). Cette comparaison éclaire pourquoi bon nombre des
théoriciens de la contre-Révolution opposent la « constitution-ordre » à la
« constitution-norme », en ne regardant cette dernière, au mieux, que comme
une dérisoire approximation de la première. Sur la distinction, v. la belle étude
de G. Stourzh, « Constitution – évolution des significations du terme depuis la
début du XVIIe siècle jusqu’à la fin du XVIIIe siècle », Droits, 1999, n° 29, pp.
157 s. ; v. aussi P. Comanducci, « Ordre ou norme ? Quelques idées de constitu-
tion au XVIIIe siècle », in M. Troper et L. Jaume (dir.), 1789 et l’invention de la
constitution, Paris, L.G.D.J., coll. La Pensée juridique, 1989, pp. 153 s. ; v.,
enfin, R. Mousnier, « Comment les Français du XVIIe siècle voyaient la consti-
tution », in La plume, la faucille et le marteau, Paris, P.U.F., 1970, pp. 43 s. et
not. ce passage qui souligne l’enracinement des conceptions contre-
révolutionnaires : « Lorsque les Français du XVIIe siècle pensaient à ce que
nous appelons Constitution politique, ils songeaient à un ordre, à un arrange-
ment, à une disposition des choses, à la manière dont un corps est composé »
(Ibid., p. 45).
100 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

duit Burke à son éloge bien connu d’une politique fondée sur le principe
héréditaire. Car « l’héritage procure un principe sûr de conservation ; et
un principe sûr de transmission, sans exclure cependant le principe
d’amélioration220 ». Les hommes, en recevant les institutions de leurs
aïeux, en connaissent par une durable expérience les bénéfices et les
vices. Ils peuvent tenter d’amoindrir ces derniers par des réformes
prudentes qui veilleraient surtout à préserver les premiers. « Ainsi »,
conclut Burke, « en imitant cette marche de la nature dans la conduite
de l’État, nous ne sommes jamais totalement neufs dans ce que nous
acquérons ; jamais totalement vieux dans ce que nous conservons221. »
Pour toutes les raisons qui viennent d’être indiquées, tout proces-
sus d’imitation volontaire en matière constitutionnelle se voit donc
frappé d’anathème. Car non seulement il implique une opération
constituante, néfaste par elle-même, mais il méconnaît de surcroît le
principe, logiquement antérieur, suivant lequel à l’irréductible origi-
nalité du corps social doit correspondre une organisation politique
spécifique.
Ce dernier point, conséquence nécessaire du relativisme, avait déjà
été abordé par Montesquieu. Dans l’Esprit des lois se trouve cette
maxime devenue illustre : les lois politiques et civiles de chaque na-
tion « doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont
faites que c’est un très grand hasard si celle d’une nation peuvent
convenir à une autre222 ». À vrai dire, si ce passage est rituellement
cité, il en est bien d’autres qui, dans l’ouvrage, traduisent la même
idée, notamment lorsque Montesquieu enseigne qu’il « est important
que celui qui doit gouverner ne soit point imbu de maximes étran-
gères223 ».

______________
220. E. Burke, Réflexions sur la révolution de France, op. cit., p. 63.
221. Ibid., p. 64.
222. Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., liv. I, chap. III, t. I, p. 128,
nous soulignons.
223. Ibid., liv. XXVI, chap. XXIII, t. II, p. 200 ; ou encore quand Montes-
quieu écrit que « comme les lois civiles dépendent des lois politiques, parce que
c’est toujours pour une société qu’elles sont faites, il serait bon que, quand on
veut porter une loi civile d’une nation chez une autre, on examinât auparavant si
elles ont toutes deux les mêmes institutions et le même droit politique » (Ibid.,
liv. XXIX, chap. XIII, t. II, p. 300).
Le droit constitutionnel français et les modèles 101

Chez les contre-révolutionnaires, l’opposition est plus vive encore.


Leur exigence d’adéquation est si forte que là où Montesquieu invi-
tait à se montrer prudent, ils diagnostiquent un échec certain. La
chose apparaît plus particulièrement dans la position qu’ils adoptent à
l’égard de la minorité des révolutionnaires français partisans, pour
leur action, d’une imitation du régime britannique. En effet, quoique
disposés favorablement à l’égard de ce dernier régime  dont Burke
avait souligné la qualité profonde, qui est d’avoir été engendré par les
circonstances elles-mêmes , certains penseurs de la contre-
Révolution ont tout de même pris le soin de faire montre d’une
grande réticence quant au principe d’une telle imitation. De ce point
de vue, les écrits de Maistre comme ceux de Rehberg, traduisent de
manière significative les appréhensions de leurs auteurs.
L’attitude de Maistre vis-à-vis de la Grande-Bretagne est assez
complexe224. Parmi les sentiments que nourrit ce monarchiste fervent
à l’égard de l’organisation politique d’outre-Manche il est, en tout
cas, une part d’admiration bien réelle. À plusieurs reprises, Maistre se
laisse ainsi aller à confesser un certain engouement pour un gouver-
nement en lequel il voit une variante moderne de l’antique régime
mixte. Les trois pouvoirs tels qu’ils sont en Angleterre, écrit-il, « con-
sidérés d’une manière abstraite, se trouvent partout où se trouve la
liberté sage et durable225 ». Même, il était allé jusqu’à qualifier, en
1793, le régime anglais de « merveilleux gouvernement226 ».
Malgré cela, c’est sans enthousiasme que Maistre rend rétrospecti-
vement compte des tentatives malheureuses d’imitation du système
anglais par certains des constituants de 1789. C’est plutôt avec
l’indulgence du mépris qu’il considère l’entreprise des ces anglo-
philes, « minorité respectable227 » qui refusait les spéculations extra-
vagantes dans lesquelles l’Assemblée était insensiblement entraînée,
au profit de l’imitation du gouvernement anglais. Mais, « quand on
______________
224. Cf. F. Holdsworth, Joseph de Maistre et l’Angleterre, Paris, Champion,
Bibl. de la Revue de littérature comparée, 1935, 323 p.
225. J. de Maistre, Considérations sur la France [1797], in Écrits sur la Ré-
volution, op. cit., p. 124.
226. J. de Maistre, Lettres d’un Royaliste savoisien [1793], in Écrits sur la
Révolution, op. cit., p. 36.
227. J. de Maistre, Fragments sur la France [1793], in Écrits sur la Révolu-
tion, op. cit., p. 85.
102 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

aurait proposé, pour la France, le gouvernement mixte de


l’Angleterre, c’était encore une imprudence impardonnable de
l’adopter. Toutes les présomptions étaient contre le succès de cette
entreprise228 ». Comme il s’en explique plus loin, les positions dis-
semblables des deux nations étaient une indication suffisante de
l’issue malheureuse d’une telle imitation de l’Angleterre : « Je ne
conseillerais jamais sa constitution à une nation continentale trois fois
plus nombreuse, arrivée au comble de la corruption et totalement dé-
pourvue d’esprit public229. » Plus tard, sous la Restauration, son opi-
nion ne sera guère changée, comme en témoigne une lettre adressée à
Bonald où il regrette que la France se laisse « gouverner comme les
Anglais » et où il ajoute : « Qui me prouvera que notre liberté doit
être celle des autres et que vous ne pouvez pas asseoir celle qui vous
convient sur des bases françaises ?230 »
Le ton de Rehberg n’est pas si différent de celui choisi par Maistre
pour s’exprimer sur le sujet. Tout comme ce dernier, Rehberg sou-
ligne d’abord le bien-fondé apparent des positions des anglophiles.
« Beaucoup de gens qui ont entendu parler de l’excellence de la
Constitution anglaise », écrit ainsi le philosophe allemand, « érigent
celle-ci en idéal et souhaitent à chaque pays une constitution sem-
blable à l’anglaise231 ». Cela dit, le ton se fait bien plus critique,
quand il est question d’apprécier une telle démarche dans sa plénitude.
La constitution anglaise, poursuit Rehberg, pour excellente que
soit son fonctionnement, ne saurait être regardée comme une solution
de gouvernement universellement valable : elle « ne peut faire le
bonheur de l’humanité », écrit-il232. Les raisons invoquées pour justi-
fier cette brutale assertion, plus développées que dans les écrits de
Maistre, sont hautement instructives : « Une bonne constitution doit,
en effet, répondre à certaines exigences. Comme la constitution an-
glaise les réunit presque toutes, il est bien évident que les écrits, qui
traitent du développement de celle-ci, ressemblent à cet égard souvent
______________
228. Ibid., p. 85.
229. Ibid., p. 86.
230. Cité par V. Bayle, Les idées politiques de Joseph de Maistre, Lyon,
Annequin, 1944, p. 65, nous soulignons.
231. A. Rehberg, Recherches sur la Révolution française [1793], op. cit., p.
105.
232. Ibid., p. 105.
Le droit constitutionnel français et les modèles 103

à un éloge, comme par exemple le célèbre livre de Jean-louis de


Lolme. Certains de ses grands traits peuvent être présentés, d’une
certaine manière, comme l’idéal d’une bonne constitution. Mais ce
petit nombre de traits ne réalise pas encore une constitution vérita-
blement déterminée233. »
Ce qui revient à affirmer que s’il est toujours possible de considé-
rer que certaines caractéristiques majeures de la constitution anglaise
doivent être regardées comme autant de principes nécessaires à tout
bon gouvernement, il reste que, selon Rehberg, ces quelques caracté-
ristiques ne suffisent pas à déterminer l’organisation du pouvoir poli-
tique dans un État. Ainsi, « si l’on ne considérait que les particularités
du parlement anglais […], on découvrirait qu’il est impossible de
transposer aussi purement et simplement la Constitution anglaise dans
un autre pays et qu’en Angleterre, comme ailleurs, des changements
spécifiques sont survenus par hasard et selon un processus graduel,
dont on ne peut faire abstraction sans qu’apparaissent d’autres évé-
nements fortuits qui présentent leurs avantages particuliers et leurs
incommodités. Souhaiter la Constitution anglaise à un peuple signi-
fie, au fond, désirer que non seulement la nature entière du peuple
mais également l’histoire de celui-ci deviennent parfaitement sem-
blables à l’histoire anglaise234 ».
Par ailleurs, Rehberg prend soin d’évacuer le cas potentiellement
gênant des États-Unis ; le cas peut être gênant dans la mesure où la
grande proximité entre les institutions américaines et celles de
l’ancienne métropole pourrait être regardée comme une preuve de la
possibilité de telles réappropriations. Mais, selon Rehberg, l’exemple
américain, de ce point de vue, est sans valeur : « Il faut être très pru-
dent lorsqu’on évoque l’exemple de l’Amérique » écrit-il. « La plus
grande partie de ses habitants, du moins ceux qui ont de l’influence
sur les affaires publiques, est formée par des conceptions et des idées
anglaises. […] la question demeure de savoir ce qu’il adviendra de
cette constitution de l’Amérique du Nord, quand de grands change-
ments dans des conditions internes, changements induits par le puis-
sant courant des progrès naturels du temps sans qu’aucune puissance

______________
233. Ibid., p. 105, nous soulignons.
234. Ibid., p. 105.
104 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

humaine ne puisse l’arrêter235. » De la sorte, grandis à l’école du droit


public anglais, présentant des mœurs comparables à celles des habi-
tants de la Grande-Bretagne, les Américains pourraient peut-être
s’accommoder de l’adoption des institutions britanniques. Mais le
cas, par ce qu’il a d’exceptionnel, ne saurait avoir valeur de preuve de
la possibilité d’avoir recours aux emprunts en matière constitution-
nelle.

______________
235. Ibid., p. 106.
Le droit constitutionnel français et les modèles 105

CONCLUSION
Finalement, au moment précis où la France s’apprête à entrer dans
la longue série d’élaborations constitutionnelles qui marqueront son
histoire à compter de la Révolution, la position des modèles, dans le
champ intellectuel, paraît des plus inconfortables. Ils sont paradoxa-
lement rejetés, aussi bien au nom d’un certain rationalisme de type
déductiviste, que par suite de la conviction en l’impossibilité
d’approprier volontairement les institutions aux circonstances –
celles-ci étant alors réputées inaccessibles, dans leur incommensu-
rable complexité, aux efforts de l’entendement. Cette défaveur de
principe, pourtant, ne paraît pas avoir empêché par la suite le recours
aux modèles par les constituants français – comme il sera montré.
Peut-être, même, est-ce en raison de cette position intermédiaire dans
le champ intellectuel que les procédés imitatifs ont pu prendre
l’importance qui a été la leur. Éloignés tout à la fois des excès du
rationalisme pré-kantien et de l’empirisme intransigeant de certains
contre-révolutionnaires, les procédés imitatifs ont pu sembler à beau-
coup une voie médiane, dans laquelle l’expérience, sans être dédai-
gnée, n’en devenait pas pour autant asservissante.
Chapitre second
Présence des modèles
Comme rappelé introductivement, le droit constitutionnel français
est réputé avoir été souvent tributaire, dans son développement,
d’influences extérieures. Toutefois, si la réalité de pareilles influences
paraît évidente en certaines occasions, il reste que toute la difficulté
est de déterminer non seulement les moments auxquels elles se sont
exercées, mais aussi leur nature exacte.
Ceci rend nécessaire une double interrogation qui porte, en pre-
mier lieu, sur les moyens de déterminer la réalité de ces influences
(Section 1) et, en second lieu, sur la nature de ces influences (Section 2).

SECTION 1 – UNE PRÉSENCE INCERTAINE


Une première question qui doit être résolue est relative à la ma-
nière dont il est possible de s’assurer de l’existence même d’une dé-
marche imitative. En effet, décider de s’intéresser aux phénomènes de
mimétisme dans le droit constitutionnel français suppose, avant tout,
de pouvoir identifier ces phénomènes. Ce qui nécessite, en d’autres
termes, de savoir à quelles réalités renvoie la notion de réception des
modèles étrangers.
À ce propos, une précision liminaire paraît nécessaire.
Assez généralement, en droit comparé, il est fait une distinction
entre deux types de réceptions possibles. Selon cette distinction il
conviendrait, schématiquement, d’opposer réception « doctrinale » et
réception « normative » des droits étrangers323, selon que la réception
en cause est le fait d’une autorité usant d’un pouvoir normatif ou non.
De la sorte, étudier les formes de réception « doctrinales » des mo-
dèles consisterait à essayer de déterminer dans quelle mesure la ré-
flexion constitutionnelle a été influencée, dans ses conceptions, par
les enseignements qu’elle a pu retirer de l’observation des expé-
______________
323. Pour un usage de cette distinction, v. par ex. M. Herrero de Miñon, op.
cit., p. 97.
Le droit constitutionnel français et les modèles 107

riences constitutionnelles étrangères – menée sur la durée, il s’agirait


finalement de faire une histoire intellectuelle des modèles. Quant à
s’intéresser à la réception « normative », cela supposerait de savoir
quelles ont été les options retenues par les autorités créatrices du droit
constitutionnel positif par suite de leur volonté de se conformer à de
tels enseignements.
En réalité, force est de remarquer l’artificialité d’une pareille dis-
tinction, et surtout son caractère peu opératoire.
D’une part, en effet, il est impossible d’exclure d’une étude por-
tant sur les réceptions dites « doctrinales » les influences qui affecte-
raient les positions d’un auteur, au simple motif qu’il dispose pour les
faire valoir d’un pouvoir normatif. Impossible, par exemple, de faire
le départ entre le Benjamin Constant auteur des Principes de poli-
tiques et le Constant rédacteur de l’Acte additionnel aux constitutions
de l’Empire324. D’une certaine façon, les réceptions « normatives »
sont aussi des réceptions « doctrinales ».
D’autre part, et inversement, en s’intéressant – comme c’est le cas
ici – à la réception des modèles étrangers dans le droit constitutionnel
positif, il est inévitable d’avoir à considérer la manière dont ces mo-
dèles ont été reçus dans la réflexion constitutionnelle elle-même. Et
ce en raison de l’étroite dépendance qui lie naturellement l’opération
constituante325 aux conceptions « doctrinales » antérieurement formu-
lées. La position de ceux qui élaborent le droit constitutionnel positif
par rapport aux ordres constitutionnels étrangers est en effet condi-
tionnée par les analyses qui ont cours au sujet de ceux-ci dans le dé-
bat intellectuel. Ce qui ne signifie évidemment pas que de telles

______________
324. Cf. infra, pp. 243 s.
325. Ce sont, en effet, essentiellement les actes constituants qui font l’objet
des développements qui suivent. Cependant, les interrogations qui y sont posées
pourraient légitimement être étendues à l’ensemble des procédés créateurs du
droit constitutionnel positif, et en particulier la jurisprudence des cours constitu-
tionnelles : sur ce point, v. les stimulantes indications d’Élisabeth Zoller sur les
influences étrangères dans la jurisprudence de la Cour suprême américaine
(« Qu’est-ce que faire du droit constitutionnel comparé ? », op. cit., pp. 128 s.).
Concernant le délicat problème de la coutume constitutionnelle nous renvoyons
aux développements de Michel Troper sur la question (« Du fondement de la
coutume à la coutume comme fondement », Droits, 1986, n° 3, pp. 11 s.).
108 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

analyses déterminent intégralement les positions des constituants326,


mais que ces dernières ne prennent tout leur sens que rapportées à
elles. Aussi, étudier l’attitude des constituants à l’égard des solutions
étrangères de gouvernement exige de continuels rapprochements avec
la vision que propose d’elles la littérature qui leur est consacrée. C’est
pourquoi tout en adoptant une présentation dont les jalons principaux
sont fournis par les  nombreuses  élaborations constituantes qui
marquent l’histoire française, cette étude n’entend nullement faire
l’économie d’une indispensable réflexion sur l’histoire intellectuelle
des modèles constitutionnels étrangers.
Ces précisions faites, reste à résoudre une difficulté d’importance :
comment identifier ces réceptions normatives elles-mêmes ? Ce qui
revient à s’interroger sur les moyens par lesquels il est possible de
conclure à la présence des modèles étrangers dans l’œuvre des consti-
tuants. Pour l’essentiel, il est deux méthodes susceptibles d’être em-
ployées à cette fin : l’une qui prend pour objet le discours des
constituants, l’autre qui prête attention à leur œuvre.

Les modèles dans les discours des constituants

La première méthode est celle qui s’intéresse aux conditions


d’élaboration des textes constitutionnels elles-mêmes. Elle consiste à
rechercher, en amont, les indices qui témoigneraient de l’intention de
reproduire certaines solutions d’origine étrangère. Pour ce faire, il
suffit de rechercher les invitations à suivre l’exemple de systèmes
constitutionnels étrangers qui pourraient être faites dans le cadre des
travaux constituants.
Cela revient, finalement, à recueillir les propositions tendant à imi-
ter un système nommément désigné, puis à analyser l’accueil qui leur
est fait. Afin d’y parvenir, il n’est besoin que de prendre connaissance
du compte-rendu de ces travaux eux-mêmes, et de relever toutes les
occasions dans lesquelles un constituant propose de suivre, de ma-

______________
326. Le terme de « constituant », employé au pluriel, sera utilisé ici pour dé-
signer les individus ayant pris part à l’élaboration d’un acte émanant d’une « au-
torité constituante », cette dernière expression étant prise dans son acception
stricte, qui la voue à nommer l’organe réputé être l’auteur d’une norme à valeur
constitutionnelle.
Le droit constitutionnel français et les modèles 109

nière plus ou moins étendue, certaines solutions d’importation.


Comme, par exemple, en l’an III lorsque le conventionnel Garran de
Coulon, afin d’appuyer la nécessité qu’il y a, selon lui, à prévoir le
remplacement immédiat des députés en cas de vacance, s’en remet
ouvertement à l’exemple anglais : « Il me semble », dit-il alors, « que
si l’Angleterre, où cet état de chose est très ancien, prend de pareilles
précautions, nous devons, nous qui avons un état de choses tout nou-
veau, ne pas les négliger327. »
Cette méthode, toutefois, se heurte à des limites de taille qui sont
faciles à deviner. La première limite, qui est aussi la moins grave,
tient à ce que sa mise en œuvre est évidemment subordonnée à la
publicité, officielle ou non, des travaux constituants. Cette limite se
fait vivement ressentir pour toute une série de textes qui ont fait
l’objet d’élaborations plus ou moins secrètes. C’est, au premier chef,
le cas de ceux qui ont été écrits conformément à la tradition de confi-
dentialité initiée par Bonaparte. Ainsi, le texte de l’an VIII fait partie
de ces « constitutions rédigées dans le secret d’un comité328 », tout
comme celui de 1852, en sorte qu’il est impossible de connaître avec
précision la nature des discussions qui accompagnèrent leur gesta-
tion329. Il en va de même de l’Acte additionnel aux constitutions de
l’Empire ou encore de la Charte de 1814, au sujet de laquelle il est
nécessaire de procéder au recoupement de nombreux témoignages
pour conjecturer valablement des propos qui ont été tenus au sein de
la commission chargée par Louis XVIII de sa rédaction330.
La seconde limite affectant cette méthode est beaucoup plus gê-
nante, car elle tient à l’attitude des constituants eux-mêmes, dans la
mesure où elle se heurte à l’insoluble problème de la sincérité de leur
discours.
______________
327. Convention nationale, Séance du 15 août 1795, Le Moniteur universel,
1795, p. 1340.
328. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales lois
politiques de la France depuis 1789, p. IX
329. Cf., toutefois, pour la constitution de l’an VIII, les informations éparses
recueillies par J. Bourdon, La constitution de l’an VIII, op. cit., pp. 13 s.
330. Voir, à ce sujet, la thèse de Pierre Simon (L’élaboration de la charte
constitutionnelle de 1814 (1er avril – 4 juin 1814), Paris, E. Cornély, 1906, 183
p.), outil de travail précieux, notamment en ce qu’elle comporte, en annexe,
variantes et sources des dispositions constitutionnelles retenues.
110 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

En effet, il est parfaitement concevable que l’imitation de solu-


tions constitutionnelles étrangères passe par d’autres chemins que
celui d’une utilisation avouée. Le réemploi de ces solutions peut par-
faitement n’être assorti d’aucune précision quant à leur origine ;
quoiqu’il y ait bien, alors, imitation d’un modèle étranger, celle-ci ne
peut être décelée au moyen des seules déclarations expresses de celui
qui y a recours… En d’autres termes, la méthode proposée ne peut
avoir d’efficacité que dans l’hypothèse où l’utilisation du modèle
s’accompagne de l’aveu même d’un emprunt, c’est-à-dire celle où
l’imitateur ne fait pas mystère d’en être un.
En outre  et symétriquement  du fait qu’un des constituants pro-
pose explicitement de procéder à la reproduction de traits qu’il pré-
sente comme issus d’un modèle constitutionnel étranger, il n’est pas
possible de conclure, avec certitude, à l’existence d’une véritable
démarche imitative de sa part. Le système constitutionnel invoqué
peut fort bien n’avoir joué que le rôle d’une caution, apportée a pos-
teriori, à des propositions dont l’origine est autre. Dans ce cas,
l’invocation du modèle n’a d’autre fonction qu’argumentative. Il
s’inscrit alors dans le cadre d’un processus dont le but est, à chaque
fois, inchangé : il s’agit pour le constituant d’imposer, généralement
aux autres détenteurs du pouvoir qu’il partage, le choix d’une propo-
sition particulière331 dans le cadre du travail accompli, et ainsi inflé-
chir ce dernier dans une direction donnée. En d’autres termes, il s’agit
pour le proposant de parvenir à établir, auprès de ceux à qui il
s’adresse, le caractère bénéfique ou, à l’inverse, nocif de certains
choix constituants. Un moyen d’atteindre ce but est offert par la rhé-
torique, qui est l’art non seulement de bien dire, mais aussi de « con-
vaincre et de persuader le récepteur d’un discours332 ». En tant que
discipline, la rhétorique a dégagé d’innombrables classifications des
procédés persuasifs, divisant les discours en genres (judiciaire, déli-
bératif, démonstratif, etc.), l’élaboration de ces discours en parties
(l’invention, la disposition, l’élocution, etc.), les répartissant selon les
styles employés (simple, médiocre ou grave), dégageant les figures

______________
331. Ou d’imposer le refus d’une proposition particulière, ce qui revient, de
toute façon, à imposer une proposition inverse de celle précédemment émise.
332. G. Mounin, v° Rhétorique, in Encyclopaedia universalis, 2002.
Le droit constitutionnel français et les modèles 111

qu’ils peuvent receler, etc.333 Il semble qu’au sein de ces subdivisions,


puisse entrer, comme figure rhétorique, l’emploi du modèle en cer-
taines circonstances du travail constituant.
En effet la présence du modèle au cours de ce travail ne peut par-
fois n’être comprise que dans ce cadre et, plus précisément, qu’à la
condition de regarder son invocation comme un procédé argumenta-
tif, c’est-à-dire, au sens large, comme un moyen de « provoquer ou
d’accroître l’adhésion des esprits aux thèses qu’on présente à leur
assentiment334 ». Le modèle n’est alors pas nécessairement à l’origine
des propositions émises par le constituant, mais il intervient comme
un argument destiné à faire valoir des propositions auprès des per-
sonnes dont il s’efforce de rallier les suffrages.
De ce point de vue, le modèle peut remplir sa fonction argumenta-
tive de deux façons, conformément à la distinction, générale autant
que classique, entre les arguments de raison et ceux d’autorité335.
Pour commencer, l’argument de raison ; il peut se définir comme
un mode de justification d’une proposition par référence aux affinités
qu’elle présente avec une certaine rationalité, qui est celle qui est
réputée prévaloir auprès des destinataires du discours argumentatif.
Les arguments de raison peuvent être de natures très variées, leur
point commun étant toujours de s’appuyer sur cette rationalité suppo-
sée de l’interlocuteur. Ceci précisé, il semble que l’invocation visible
de systèmes constitutionnels étrangers lors d’élaborations consti-
tuantes ressortisse parfois à cette catégorie générale des arguments de
raison.
En effet, dans certains cas de figure, le proposant met implicite-
ment en œuvre un raisonnement argumentatif du type de celui qui

______________
333. Pour un aperçu, v. par ex. J. Dubois, Rhétorique générale, Paris, La-
rousse, 1970, passim ; mais v. surtout les développements consacrés aux figures
de rhétorique et aux impératifs de l’argumentation, in Ch. Perelman et L. Ol-
brechts-Tyteca, Traité de l’argumentation, La nouvelle rhétorique, Bruxelles,
Éditions de l’université de Bruxelles, 5e éd., 1992, t. I, pp. 225 s.
334. Ch. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca, Traité de l’argumentation, op.
cit., t. I, p. 5.
335. Cf. P. Vassart (dir.), Arguments d’autorité et arguments de raison en
droit, Bruxelles, Bruylant, 1988, 374 p.
112 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

suit336. Il commence par établir un constat : celui de la situation de fait


qui est supposée avoir été générée par le fonctionnement du système
constitutionnel invoqué. Cette situation de fait, eu égard aux concep-
tions dominantes du groupe auquel il appartient, est jugée satisfai-
sante ou non337. Le proposant attribue ensuite, avec plus ou moins de
justifications, une relation de causalité entre cette situation, connotée
positivement ou négativement, et une ou plusieurs des composantes
du système invoqué338. Ces composantes sont ainsi affectées par le
______________
336. L’exposé de ce raisonnement, comme il est facile de le percevoir, est
formulé selon un ordre logique, qui ne correspond pas forcément à l’ordre chro-
nologique retenu par celui qui le met en œuvre.
337. Ce type d’argumentation reposant, en premier lieu, sur une appréciation
de valeur portée sur une situation de fait relevée par le proposant, son efficacité
est dépendante de l’adéquation des valeurs retenues par rapport à celles considé-
rées comme pertinentes par les récepteurs du discours  ce qui l’oppose au rai-
sonnement démonstratif, qui ne vaut qu’en regard des principes admis dans le
cadre du système pris pour référence. Or, le constat qui peut être dressé c’est
que celui qui fait usage de ce type d’argument dispose habituellement d’un
fonds de principes consensuels, propres à rallier la plupart des auditoires ; d’où
la commodité et l’efficacité du procédé. Ces principes consensuels équivalent,
somme toute, à ce que la rhétorique classique désignait par l’appellation de
« lieux communs », qui jouent « dans l’argumentation, un rôle analogue à celui
des axiomes dans un système formel » (Ch. Perelman, Logique juridique, nou-
velle rhétorique, Paris, Dalloz, Réimp., 1999, p. 118).
338. C’est un autre point qui donne sa force à ce type d’argumentation que la
difficulté qu’il y a à contester la pertinence du lien de causalité, postulé par le
proposant, entre la situation de fait relevée et une ou plusieurs composantes du
système constitutionnel évoqué. Étant donnée la grande abondance  l’infinité 
des circonstances ayant pu causer la situation relevée, il est pour le moins diffi-
cile d’isoler celles dont l’influence jouit d’un degré de probabilité supérieur.
Aussi, le plus souvent, à défaut de pouvoir procéder à cette patiente recherche
des causes efficientes, il n’est d’autre solution que d’avancer purement et sim-
plement une autre relation de causalité que celle initialement postulée. C’est par
exemple ce que fait Mirabeau qui, dans son discours du 1er septembre 1789 sur
la sanction royale, soutient que c’est en raison de la renonciation du monarque
anglais à son droit de veto que la tyrannie du Long Parlement a pu s’instaurer. À
cette fin, il précise : « C’est ainsi, et non comme on l’a dit, par la suppression de
la chambre des pairs, que le Long Parlement renversa la liberté politique de la
Grande-Bretagne » (Archives parlementaires, t. 8, p. 539, nous soulignons).
C’est encore ce que fait Alfred Naquet, en 1875 : « Cherchant des exemples
dans l’histoire et les constitutions républicaines des autres peuples, M. Antonin

Le droit constitutionnel français et les modèles 113

jugement de valeur, positif ou négatif, qui a été établi relativement à


la situation de fait décrite, c’est-à-dire qu’elles sont considérées
comme génératrices d’effets souhaitables ou non. Par conséquent, le
proposant conclut à la nécessité de recourir à ces composantes ou, à
l’inverse, à la nécessité de ne pas y recourir.
Ainsi l’argumentation par le modèle se rapproche de la figure clas-
sique de l’argumentation par l’exemple, qui consiste à « passer d’un
cas particulier à un autre cas particulier ou d’un cas particulier à une
règle », comme le rappelle Chaïm Perelman339. De ce point de vue, il
semble que les allusions faites aux systèmes étrangers, selon les mo-
dalités qui viennent d’être indiquées, ne sont que des cas
d’argumentation ab exemplo. En effet, du caractère nuisible d’une
institution donnée en certaines circonstances, le proposant passe habi-
tuellement à une conclusion générale relative au caractère intrinsè-
quement nuisible de l’institution.
Par exemple, les monarchiens, pour imposer les propositions né-
cessaires à l’importation du modèle anglais dont ils se font les promo-
teurs340, utilisent également ce dernier sous la forme d’un argument.
Ainsi, lorsqu’il prend la parole et entame son long discours du 31
août 1789, Lally-Tollendal insiste tout d’abord sur l’impérieuse né-
cessité qu’il y a, selon lui, à faire du monarque un co-titulaire de la
fonction législative, en même temps qu’il exerce la fonction exécu-
tive dans sa plénitude. Il expose alors le principe de la balance des
pouvoirs en ces termes : « Comme l’union entière de ces deux puis-
sances [exécutive et législative] produirait la tyrannie ; leur désunion
absolue la produirait également341. » Puis il poursuit aussitôt : « Ainsi,

______________
Lefèvre-Pontalis vous a dit que, particulièrement en France, les constitutions qui
ont refusé le principe d’une seconde chambre n’ont pas vécu. Il est vrai, je le
reconnais que ces institutions ont péri ; mais elles n’ont pas péri parce qu’elles
reposaient sur l’institution d’une Assemblée unique », mais parce que, selon
l’orateur, elles comportaient un pouvoir exécutif indépendant du corps législatif.
(A.N., Séance du 28 janvier 1875, Journal officiel du 29 janvier 1875, p. 766).
339. Ch. Perelman, Logique juridique, nouvelle rhétorique, op. cit, p. 128 ;
pour des développements à propos de ce mode particulier d’argumentation, v.
Ch. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca, Traité de l’argumentation, op. cit., t. I, pp.
471 s.
340. Cf. infra, pp. 207 s.
341. Archives parlementaires, t. 8, p. 514.
114 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

sous Charles Ier, le Long Parlement, tant qu’il continua d’observer la


Constitution et d’agir de concert avec le roi, redressa plusieurs griefs,
et porta plusieurs lois salutaires342. » Ce qui lui permet de conclure en
proclamant comme « reconnue », la « nécessité d’établir un point
d’union entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif343 ».
Dans ce cas de figure, la trame logique décrite plus haut apparaît
avec assez d’évidence : le proposant établit le constat de l’existence,
heureuse évidemment, de « lois salutaires » produites par le système
constitutionnel anglais pendant la période dite du Long Parlement ; il
attribue cet état de chose à un élément spécifique de ce système : la
part prise par l’exécutif dans la production des lois ; il conclut donc à
l’utilité de cet élément et en propose par conséquent l’adoption.
Le proposant peut également avoir recours à une forme inversée
de ce type d’argumentation afin de soutenir la proposition qu’il a en
vue.
Le raisonnement mis en œuvre est alors identique à ce que don-
naient à voir les illustrations qui précèdent, à l’exception du jugement
porté sur le constat factuel initial, désormais négativement connoté.
Par exemple, un député de la Constituante, Delandrin, utilise cette
argumentation pour faire valoir son refus d’une Chambre haute.
C’est, cette fois, à l’exemple de Carthage qu’il s’en remet : « Car-
thage, toujours fatiguée des querelles du Sénat, exile et rappelle
Amilcar [sic] et ses fils, pour les expatrier encore. Carthage succombe
et Rome, sa rivale, résiste aux factions intérieures parce que le pou-
voir était dans les mains du peuple344. » Ici, la décadence de Carthage
est relevée pour être imputée aux « querelles du Sénat » et établir
ainsi la dangerosité du bicamérisme et, a contrario, la nécessité du
monocamérisme  cette dernière étant, au surplus, soutenue par
l’invocation de l’exemple de la Rome antique. Autre illustration
d’une telle démarche : en 1793, alors qu’est discutée la future consti-
tution montagnarde, un conventionnel, Charles Delacroix, intervient
pour proposer l’adoption du scrutin par arrondissement. Au soutien
de sa position, il invoque le cas anglais, en invitant « la Convention à
jeter les yeux sur une contrée voisine, la première où s’établit la liber-
______________
342. Archives parlementaires, t. 8, p. 514.
343. Archives parlementaires, t. 8, p. 514.
344. Séance du 2 septembre 1789, Archives parlementaires, t. 8, p. 546.
Le droit constitutionnel français et les modèles 115

té. Les Anglais choisissent leur député dans toute l’étendue de


l’Angleterre ; c’est la source de la corruption et de l’immoralité qui
règne dans le parlement britannique. Si dans votre Constitution vous
consacrez le droit de choisir des représentants hors d’un arrondisse-
ment déterminé, vous consacrez l’immoralité anglaise dans les as-
semblées nationales de France, vous ouvrez la porte à la corruption
qui règne dans le parlement d’Angleterre. »345 Le raisonnement impli-
citement utilisé demeure ici conforme au schéma précédemment tra-
cé : le proposant constate la « corruption » et « l’immoralité » qui
prévalent dans le parlement britannique, situation évidemment fâ-
cheuse aux yeux de tous ; il fait du mode de scrutin retenu la cause
efficiente de ce désordre ; enfin, il conclut à la dangerosité de ce
mode de scrutin et, partant, à la nécessité de ne pas s’y rallier.
L’argument d’autorité, dans sa généralité, peut quant à lui se défi-
nir comme un mode de justification d’une proposition par appel à
l’autorité dont jouit son auteur, en raison de la majesté de son statut,
d’une compétence spéciale, etc.346.
Les discussions constituantes témoignent d’une utilisation assez
fréquente de ce genre d’argument. Il peut s’agir, notamment, de pla-
cer la proposition dont l’adoption est poursuivie sous le patronage
d’un nom illustre. L’argument d’autorité peut également se fonder sur
un texte, qui n’est pas obligatoire au sens juridique, mais dont la va-
leur symbolique qui lui est attachée fonde l’efficacité argumentative.
Un exemple de cette nature serait la façon dont Barnave, en 1789,
justifie « la décision de voter l’article [accordant au roi le droit de
veto] en invoquant une proposition proclamée antérieurement par
l’Assemblée dans l’article 6 de la Déclaration des Droits de
l’Homme, “la loi est l’expression de la volonté générale”347 »  ce qui
permettait de reconnaître à toutes les entités participant à l’édiction
des normes législatives, « expression de la volonté générale », la qua-
lité de représentants : bien que les prescriptions contenues dans la
Déclaration n’aient pas possédé une force normative qui les rendit
______________
345. Séance du 14 juin 1793, Archives parlementaires, t. 66, p. 518.
346. Cette définition s’inspire des éléments proposés par M. Troper, « Auto-
rité et raison en droit public français », in P. Vassart, Arguments d’autorité et
arguments de raison en droit, op. cit., pp. 105 s.
347. Cf. M. Troper, « Autorité et raison en droit public français », op. cit., p.
107.
116 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

obligatoires pour l’Assemblée constituante, la solennité de leur énon-


ciation et la valeur fondatrice qui leur était symboliquement attachée
devaient cependant permettre d’influer sur le comportement des dépu-
tés lors de cette étape de la discussion.
Se rapprochent de ces figures bien connues celles dans lesquelles
l’autorité est véhiculée par une référence faite à un système constitu-
tionnel, invoqué afin de soutenir une proposition qui émane préten-
dument de son observation. La situation est tout à fait analogue aux
exemples qui viennent d’être indiqués, sauf en ce qui touche la nature
du vecteur de l’autorité. Cette situation est généralement celle où un
proposant fait appel explicitement à un système constitutionnel dont
la valeur est reconnue par la pluralité des personnes à qui il
s’adresse ; il dégage, parmi les composantes de ce système, celle ou
celles dont il ambitionne l’adoption et, par ce moyen, tente de faire
rejaillir sur elle(s) l’autorité du modèle à laquelle il la (les) lie.
En étudiant les travaux des constituants français, il apparaît que ce
mode d’argumentation a rencontré une faveur persistante. Et si les
exemples utilisés dans ce cadre ont varié, le procédé, en lui-même, a
fait l’objet d’une exploitation dont la constance est remarquable. Par
exemple, au cours de la séance de l’Assemblée constituante du 16
septembre 1789, à l’occasion de la discussion d’une motion relative à
la gabelle, Mirabeau propose une motion tendant à la réorganisation
de la caisse d’escompte et, à l’appui de cette proposition, invite les
autres députés à jeter leurs regards sur la façon dont est organisée la
banque de Londres, dont l’organisation se rapproche de celle qu’il
préconise : « Observez », dit-il, « quelle est en pareille matière la
conduite de ces voisins si dignes d’estimes, et chez qui nous cher-
chons si souvent les exemples d’une saine politique348. » Procédé
semblable à celui qu’utilisera Cazalès, au mois de septembre 1848,
pour convaincre l’Assemblée de ne pas joindre une déclaration des
droits au texte de la constitution, en se prévalant ostensiblement de
l’exemple américain. C’est, dit-il, un « exemple très considérable que
celui d’une constitution républicaine, parfaitement républicaine, faites
par un peuple qui a des mœurs très républicaines, qui subsiste depuis
soixante ans et qui a pour elle une longue durée et une très grande
prospérité. Une constitution républicaine [...], l’exemple de
______________
348. Archives parlementaires, t. 9, p. 18, nous soulignons.
Le droit constitutionnel français et les modèles 117

l’Amérique nous le prouve, peut exister sans déclaration des


droits349 ».
Tout comme précédemment, le système constitutionnel auquel il
est fait référence peut être connoté négativement auprès des interlocu-
teurs du proposant. Le procédé sera alors similaire : le but sera de
rejeter une proposition en indiquant les liens qu’elle entretient avec le
système en question. En 1848, ce type d’argument sera mis à profit
par Sainte-Beuve qui, contestant la teneur du projet de déclaration des
droits présenté à l’Assemblée nationale, notamment en ce qu’il con-
sacrait le droit à l’insurrection, relève les ascendances troubles de la
disposition : « Messieurs, il n’est pas neuf dans l’histoire de la consti-
tution, cet article, je le trouve dans la constitution la plus fatale au
gouvernement républicain, parce que c’était la constitution la plus
anarchique, j’entends la constitution de 1793350. »
Ces deux modes d’argumentation – argumentation ab exemplo, re-
cours à un argument d’autorité – reviennent tout au long des travaux
des constituants français, faisant apparaître avec fréquence des réfé-
rences aux modes de gouvernements étrangers. L’abondance de cet
usage semble attester de leur efficacité ; mais elle finit par provoquer
chez certains quelque agacement devant ces figures de rhétoriques par
trop habituelles à leurs yeux. Il en est ainsi, notamment, d’Antony
Thouret qui, durant la discussion de la constitution de 1848 où revient
avec insistance l’exemple américain, dénonce significativement ce
qu’il nomme « les sophismes de la comparaison ; car », poursuit-il,
« Dieu sait à quel degré d’intensité est arrivée la maladie de la com-
paraison chez nos publicistes modernes !351 »
______________
349. Séance du 6 septembre 1848, Le Moniteur universel, 1848, p. 2332 ;
cette affirmation entraînera naturellement, au sein de l’Assemblée, des protesta-
tions véhémentes, notamment d’un député qui interrompt Cazalès pour
s’exclamer : « C’est une erreur, il y a douze préambules ! » (Ibid., p. 2332).
350. Séance du 7 septembre 1848, Le Moniteur universel, 1848, p. 2348.
351. A. N., Séance du 25 septembre 1848, Le Moniteur universel, 1848, p.
2596 ; et l’auteur de poursuivre : « Si je le voulais, je pourrais répondre par une
fin de non-recevoir, et dire qu’il n’y a pas ici bas de comparaison possible, parce
que dans la nature comme dans les langues il n’y a pas de synonymes. La com-
paraison m’a toujours semblé le guet-apens tendu au bon sens par le para-
doxe. » (Ibid., p. 2596, nous soulignons) ; remarque à rapprocher de celle de
l’abbé Grégoire, qui répondra en 1789 à l’utilisation de l’exemple anglais par
ces mots : « L’histoire est un arsenal où chacun prend des armes de toutes

118 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Pour conclure, il apparaît finalement que l’invocation d’un sys-


tème étranger peut fort bien ne s’accompagner d’aucune tentative
d’imitation de celui-ci, cette invocationn’ayant parfois d’autre
fonction qu’argumentative. C’est manifestement le cas lorsque le
système constitutionnel en question sert à disqualifier les proposi-
tions auxquelles il est rattaché. En revanche, lorsque le système
invoqué est connoté positivement, se pose évidemment le pro-
blème de savoir s’il n’est employé que comme un argument, ou
bien si son observation est également à l’origine des propositions
auxquelles il apporte sa caution. À cette question, il n’est aucune
réponse qui puisse être apportée avec certitude en chaque occur-
rence. Il est en effet impossible de déterminer l’origine réelle des
propositions ainsi avancées, si ce n’est d’une façon purement hy-
pothétique.

Les modèles dans les propositions des constituants :

C’est pourquoi, en raison des importantes limites qui affectent


l’efficacité de la méthode qui vient d’être exposée, il est indispen-
sable de lui en adjoindre une seconde, qui ne s’attache plus aux décla-
rations des constituants, mais à leurs propositions constitutionnelles
elles-mêmes. Cette fois, il s’agit non plus de s’attacher à trouver dans
leurs discours, l’aveu des emprunts dont ils seraient responsables,
mais de déceler, parmi les solutions avancées, celles qui paraissent
provenir d’une imitation d’un système constitutionnel étranger. En
d’autres termes, il est question, par ce second moyen, de dévoiler
l’origine véritable des propositions émises, et ce par-delà les silences
ou les justifications qui les accompagnent. Par ce biais, il devient
possible de conjecturer de l’existence d’une imitation, quoique celui
qui a recours au procédé n’en fasse pas mention.
Toutefois, là encore, il est indispensable de reconnaître le caractère
hautement imparfait de cette méthode. En effet, du seul constat qu’il
______________
sortes, parce qu’elle offre des exemples dans tous les genres. La multiplicité des
faits au lieu d’étayer un principe ne fait souvent que constater la violation des
principes ; et souvent l’on cite comme exemple ce qui devrait être considéré que
comme abus à réformer » (A.N., Séance du 4 septembre 1789, Archives parle-
mentaires, t. 8, p. 567).
Le droit constitutionnel français et les modèles 119

existe d’importantes similitudes entre deux textes constitutionnels –


pour prendre ici le cas de constitutions écrites – il est impossible de
déduire avec certitude que l’auteur du plus tardif d’entre eux s’est
livré au plagiat de l’autre352. D’autres explications existent, qui ne
peuvent être écartées d’autorité : par exemple, l’existence d’un double
plagiat : ce qui expliquerait la ressemblance des deux textes serait que
tous deux procèdent d’un troisième353. Mais c’est surtout l’existence
de conceptions communes aux constitutionnalismes nationaux qui est
fréquemment cause de ces convergences. La formation progressive
d’un corpus de techniques employées par les constituants s’est
d’ailleurs largement réalisée sous l’influence de phénomènes
d’imitation. En tout état de cause, le fait que des constituants aient eu
recours à des solutions déjà éprouvées ailleurs ne signifie pas qu’ils
se soient décidés à cause de l’exemple ainsi fourni. Ils peuvent tout
aussi bien avoir agi sans avoir conscience du caractère exogène des
solutions retenues, dans la mesure où ces dernières leur apparaissent
relever de la technique constitutionnaliste elle-même.
L’existence d’une sorte de « patrimoine » constitutionnel commun
aux nations peut ainsi donner parfois l’illusion d’un comportement
______________
352. Il faut ici noter que cette méthode paraît se heurter à l’inévitable origi-
nalité potentielle de tout modèle. Autrement dit, puisque le système constitu-
tionnel étranger qui fait l’objet d’une tentative de transposition a d’abord été
soumis à un travail de modélisation, c’est-à-dire d’interprétation par celui qui le
reproduit, il en résulte que les propositions émises par ce dernier lui sont poten-
tiellement propres. Ainsi, chercher à déceler une concordance entre, d’une part,
ces propositions et, de l’autre, les caractères de systèmes constitutionnels étran-
gers, revient à opérer un rapprochement entre deux lectures possibles de ces
systèmes : la lecture qu’en a fait le proposant et la lecture de celui qui l’observe.
Cela dit, cette difficulté peut, en pratique, être surmontée. En effet, comme il a
été déjà souligné, l’originalité de tout modèle n’est que potentielle ; en réalité,
les modèles d’un même système constitutionnel présentent généralement entre
eux de très fortes similitudes – notamment dues à l’existence de sources com-
munes. Si bien que, pour déterminer si les propositions avancées peuvent être
vraisemblablement imputées au désir de se conformer à un exemple extérieur, il
n’est que d’opérer le rapprochement entre, d’une part, les dites propositions et,
d’autres part, les caractères de la plupart des autres modèles contemporains – et
non les caractères que nous prêterions a posteriori aux systèmes modèlisés.
353. De même, la possibilité d’une ressemblance fortuite, pour être, en règle
générale, infiniment peu probable, ne saurait en toute rigueur être écartée
d’emblée.
120 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

mimétique alors que le proposant, en poursuivant l’adoption d’une


solution initialement émanée d’un autre système constitutionnel, le
fait sans considération pour ce dernier point. Or, rien ne permet de
savoir avec certitude l’origine des propositions ainsi faites. Par
exemple, s’il est possible d’affirmer avec un degré d’assurance con-
fortable que l’idée, suggérée par le premier comité de constitution de
1789, de faire participer deux assemblées délibérantes à l’exercice de
la fonction législative provenait d’une tentative de transposition des
procédés britanniques et américains de gouvernement, cela l’est
beaucoup moins s’agissant de propositions similaires émises en 1875.
En effet, lorsqu’est débattue, au commencement de 1875, la question
de la seconde chambre, celle-ci ne se pose évidemment plus dans les
termes du premier débat constituant français, de sorte qu’il serait à ce
moment téméraire d’attribuer à la seule volonté d’imitation des mo-
dèles anglo-saxons le souhait, exprimé par la majorité des députés de
l’Assemblée nationale, d’avoir recours au bicamérisme, lequel est
avant tout un élément de leur propre culture juridique. Comme le note
alors le vicomte de Meaux d’une façon très significative, la seconde
chambre est, dans le contexte de 1875, « une institution que l’on peut
dire empruntée au droit commun de toutes les nations civilisées »354 ;
propos que l’on retrouve à peu de choses près dans la bouche du rap-
porteur de la Commission des lois constitutionnelles, Ventavon, pour
qui le principe d’une seconde chambre est « en quelque sorte tradi-
tionnel dans les gouvernements représentatifs355 ».
Donc, et en tout logique, parmi les hypothèses qui pourraient ex-
pliquer les convergences de deux systèmes constitutionnels, celle qui
repose sur l’idée d’une imitation volontaire ne saurait avoir de valeur
que conjecturale.
En fin de compte, il s’avère que c’est par l’emploi conjoint des
deux méthodes qui ont été exposées qu’il devient possible de se pro-
noncer sur la question de la présence de modèles constitutionnels
étrangers dans l’histoire française. Certes, il convient de préciser en-
core une fois que les conclusions auxquelles elles conduisent n’ont
valeur que de conjectures. Mais il semble qu’en la matière, comme

______________
354. A.N., Séance du 22 janvier 1875, Journal officiel, 1875, p. 596, nous
soulignons.
355. A.N., Séance du 21 janvier 1875, Journal officiel, 1875, p. 565.
Le droit constitutionnel français et les modèles 121

souvent dans les sciences humaines, il faille se résoudre à adopter le


parti d’une relative incertitude, sous peine de renoncer purement et
simplement à l’étude.

SECTION 2 – DES INFLUENCES PEU DIVERSIFIÉES


Une fois connues et acceptées les limites qui affectent la démarche
retenue, cette dernière peut livrer ses enseignements. Ainsi, en prêtant
attention, d’une part, aux aveux des constituants qui admettent avoir
trouvé hors des frontières nationales certaines solutions dont ils pour-
suivent l’adoption, et en s’efforçant de rapprocher, d’autre part, les
solutions en question de celles, étrangères, qui étaient susceptibles
d’être connues de leurs promoteurs, s’impose le constant suivant : peu
nombreuses sont les organisations constitutionnelles étrangères qui
ont attiré durablement et efficacement l’intérêt des constituants fran-
çais.
La plupart des exemples visés ne font l’objet que d’apparitions
sporadiques, encore qu’il faille réserver le cas de l’Antiquité au cours
de la Révolution puis de l’Empire, dont la situation s’avère plus com-
plexe. En fin de compte, seuls les modèles anglais et américains sem-
blent avoir pesé d’un poids réel et constant sur les destinées
constitutionnelles de la France.

Des références marginales

À entreprendre l’étude des travaux des constituants français, il


semble que ces derniers aient déployé une curiosité des plus étendues,
relativement aux sources d’inspiration étrangères dont ils pouvaient
disposer.
De nombreux exemples seraient à même de donner une idée de la
diversité des précédents invoqués. Ainsi, à l’occasion des discussions
qui précèdent l’établissement de la république directoriale, c’est au
cas de la Suède qu’un des membres de la Convention se réfère pour
proposer l’institution d’une seconde Chambre législative  et un op-
posant à cette idée de lui objecter, d’ailleurs, l’impossibilité d’établir
une quelconque comparaison entre la situation de la France républi-
122 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

caine actuelle et celle d’un État monarchique et aristocratique, partagé


« entre quatre ordres de citoyens avec un Sénat, mais sous un roi356 ».
Pareillement, au cours de ces débats, sont appelés en témoignage les
exemples de nombreux autres États : on demande à la Suisse, à la
Hollande, à la Genève d’autrefois de fournir des enseignements sur
les conditions d’existence de la future République française357. En
1848, c’est en se rapportant au précédent belge que Vivien tente de
trouver solution à la question, disputée au sein de la Commission de
constitution, de la révocation et de la suspension des agents du pou-
voir exécutif : « Il y a en Belgique », rappelle-t-il à ce moment, « près
des conseils de province, des députations permanentes dont
l’existence pourrait être importée ou initiée en France358 . » Durant la
discussion des lois constitutionnelles de 1875, alors que l’Assemblée
délibère sur les dispositions de l’amendement Wallon relatives à la
composition à donner au Sénat, un député en appelle à ce qui est pra-
tiqué « dans la plus ancienne république du monde parmi celles qui
existent aujourd’hui359», la Suisse.
De semblables illustrations pourraient être multipliées, qui contri-
bueraient à attester de la richesse des sources d’inspiration des consti-
tuants français. L’impression, toutefois, est rien moins que
trompeuse. Certes, il arrive que des États comme les Pays-Bas360, la
Suède, l’Allemagne361, etc. aient parfois les honneurs du débat, et
soient cités comme d’utiles exemples à ne pas dédaigner.

______________
356. Deleyre, Convention nationale, Séance du 16 juillet 1795, Le Moniteur
universel, 1795, p. 1228 ; sur la situation politique et institutionnelle de la Suède
à cette époque, v. C. Nordmann, Grandeur et liberté de la Suède (1660-1792),
Louvain-Paris, Nauwelaerts, 1971, 551 p.
357. Cf. Guyomard, Convention nationale, Séance du 1er juillet 1795, Le
Moniteur universel, 1795, p. 1141.
358. Cf. Vivien, Commission de la Constitution, Séance du 2 juin 1848, in
A. de Tocqueville, Œuvres complètes, Écrits et discours politiques, Paris, Gal-
limard, 1990, t. III, p. 111.
359. Cf. Brunet, A.N., Séance du 23 février 1875, Journal officiel, 1875, p.
1405.
360. Cf. Guyomard, Convention nationale, Séance du 1er juillet 1795, Le
Moniteur universel, 1795, p. 1141.
361. Cf. par exemple l’intervention de La Révellière-Lepeaux, Convention
nationale, séance du 12 août 1795, Le Moniteur universel, 1795, pp. 1333 s.
Le droit constitutionnel français et les modèles 123

En réalité, la présence de ces modèles n’est que marginale, et ce à


un double titre.
Cette marginalité est d’ordre quantitatif, tout d’abord, dans la me-
sure où l’invocation de ces ordres constitutionnels s’avère, pour cha-
cun d’entre eux, peu fréquente, voire exceptionnelle.
Mais cette marginalité est surtout liée à la fonction qu’assument
ces références dans ce contexte. En effet, sauf de rares exceptions,
leur évocation ne relève que de la pure rhétorique et ne se justifie que
par les exigences immédiates d’une controverse, à laquelle ils
n’apportent généralement que l’appoint d’une illustration. D’ailleurs,
la faible influence de ces ordres constitutionnels est indirectement
perceptible ; elle se manifeste, en amont, par le fait qu’ils ne suscitent
la création d’aucune école, comme en aval, quand il apparaît que les
exemples qu’ils offrent n’influent généralement pas d’une manière
déterminante sur les choix réalisés par les constituants.

La situation équivoque des modèles classiques

L’importance de l’Antiquité, dans l’univers mental des hommes de


la Révolution, et jusque sous l’Empire, figure probablement au
nombre des lieux communs les mieux partagés de l’historiographie
française. À ce propos, la remarque de Camille Desmoulins, comme
quoi le personnel révolutionnaire avait été élevé « dans les écoles de
Rome et d’Athènes362 », est souvent relevée, et sa justesse soulignée.
D’une façon générale, l’identification à la civilisation gréco-
romaine est perçue comme un aspect majeur de cette période de
l’histoire française363.

______________
362. C. Desmoulins, Fragment de l’histoire secrète de la révolution, in
Œuvres, éd. Claretie, Paris, Charpentier, 1876-1906, t. I, p. 309.
363. Mais pas exclusivement française : l’indépendance des États-Unis, et
leur fondation politique, en particulier, ont également été marqués par
l’omniprésence des références antiques (cf. M. N. S. Selers, American Republi-
canism, Roman Ideology in the United States Constitution, Houndmills, Mac-
millan, 1994, XIII-349 p. ; D. Lacorne, « Mémoire et amnésie : les fondateurs
de la République américaine, Montesquieu et le modèle politique romain »,
R.F.S.P., 1992, pp. 363 s. ; v. aussi les réflexions sur le sujet de H. Arendt, Essai
sur la révolution, trad. Chrestien, Paris, Gallimard, 1967, pp. 205 s.).
124 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Il n’est pas ici question de revenir sur les questions, très nom-
breuses et parfois très complexes, que pose le fait de cette présence de
l’antiquité aux esprits des hommes de la Révolution364. Les raisons
qui peuvent expliquer le besoin ressenti par ces individus d’évoquer
« craintivement les esprits du passé » (pour reprendre la formule de
Marx365, abondamment commentée depuis366), les détails de la topo-
graphie de cette antiquité imaginaire (notamment les places respec-
tives qu’y occupent Athènes, Sparte et Rome367), sont des points qui
n’ont pas vocation a être traités ici avant que ne soit élucidée une
question liminaire : l’emprise des idées antiques sur les esprits du
temps a-t-elle eu des prolongements réels dans le domaine constitu-
tionnel ? En d’autres termes, c’est la question de savoir s’il y a eu
véritablement imitation, ou tentative d’imitation, des modèles an-
tiques sur le plan constitutionnel au cours de la période révolution-
naire puis impériale. L’examen de cette interrogation doit conduire à
reconnaître l’importance du référent antique dans le discours et
l’activité politique de ce temps, mais aussi à apprécier la faiblesse de
l’emprise de ce référent sur les réalisations constitutionnelles.

______________
364. Question dont la complexité a été soulignée notamment par Pierre Vi-
dal-Naquet, qui en expose succinctement l’étendue en préface à l’ouvrage de M.
I. Finley, Démocratie antique et démocratie moderne, trad. Alexandre, Paris,
Payot, 1976, pp. 15 s.
365. K. Marx, Le dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Éditions so-
ciales, 1969, p. 13.
366. Cf. surtout l’ouvrage de H. Rosenberg, La tradition du nouveau, trad.
Marchand, Paris, 1962, Éditions de minuit, pp. 153 s.
367. Les images de ces trois formes politiques sont en effet nettement con-
trastées. Il est de tradition d’associer Athènes à l’idée d’une société « bour-
geoise » (P. Vidal-Naquet), ouverte aux talents, tandis que Sparte est supposé
offrir l’exemple d’une société fondée sur l’exercice austère de la vertu. La per-
ception de la Rome, monarchique puis républicaine, enfin, est plus délicate à
saisir (sur ces points, v. P. Vidal-Naquet, « La formation de l’Athènes bour-
geoise : essai d’historiographie 1750-1850 », in La démocratie grecque vue
d’ailleurs, Paris, Flammarion, 1990, pp. 161 s. ; H. T. Parker, The Cult of Anti-
quity and the French Revolutionaries, A study in the Development of the Revolu-
tionary Spirit, New York, Octagon Books, 1965, pp. 146 s., chap. XIII : « Solon
or Lycurgus » ; C. Mossé, L’antiquité dans la Révolution française, Paris, Albin
Michel, 1989, pp. 40 s.).
Le droit constitutionnel français et les modèles 125

Il serait difficile, à la vérité, de nier la réalité de l’influence de


l’antiquité, l’ampleur de cette identification avec l’histoire des
peuples anciens, tant il existe de traces de l’une comme de l’autre au
cours de la Révolution et jusqu’à la création de l’Empire. Au point
qu’il est tentant, comme l’avaient fait maints observateurs en leur
temps, de regarder l’activité du personnel révolutionnaire comme
indissociable de cette fascination pour l’antiquité, cette dernière de-
venant, alors, une clef nécessaire à l’intelligence de ce moment de
l’histoire.
La déférence ostensible des hommes de la Révolution pour
l’antiquité ne coïncide nullement avec le déclenchement de cette ré-
volution ; tout au contraire, elle s’inscrit dans un mouvement continu,
à la source lointaine, mais auquel le dix-huitième siècle avait donné
un essor incomparable. Au cours de ce siècle se multiplient, en effet,
les marques d’intérêt, mais aussi d’allégeance au génie des peuples de
l’antiquité. Rares sont alors les domaines de l’activité humaine pré-
servés de cette manie d’assimilation et de rapprochement.
C’est tout d’abord en matière artistique qu’apparaît le plus lisible-
ment la vogue antiquisante qui, de proche en proche, gagne la plupart
des disciplines. L’architecture, ainsi, a été la première à être soumise
aux impératifs du néo-classicisme. Néo-classicisme largement consé-
cutif à la découverte des ruines d’Herculanum et de Pompéi au milieu
du dix-huitième siècle368, et au sujet duquel Grimm, bon observateur,
écrivait à un correspondant : « Depuis quelques années, on a recher-
ché les ornements et les formes antiques ; le goût y a gagné considé-
rablement et la mode en est devenue si générale que tout se fait
aujourd’hui à la grecque369. » La peinture ne tarde pas à succomber,
elle aussi, à la mode antiquisante : l’extraordinaire fortune que con-
naîtra David, sous la Révolution puis l’Empire, illustre assez les goûts
de l’époque en la matière. Les compositions de l’artiste – qui a aussi
été conventionnel – sont autant de scènes par lesquelles les destinées
du peuple français sont réunies à celles, mythiques, des peuples de
l’Antiquité. Depuis la frise du Triomphe du peuple français (1793-
1794), jusqu’au Léonidas aux Thermopyles (1814), David met en

______________
368. v. J. Bouineau, Les toges du pouvoir, ou la révolution de droit antique
(1789-1799), Toulouse, Éché, 1986, pp. 18 s.
369. Cité par C. Mossé, L’antiquité dans la Révolution française, op. cit., p. 136.
126 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

image le culte officiel rendu aux héros et aux vertus de l’antiquité, par
le pouvoir conventionnel d’abord, puis à la demande expresse de Na-
poléon. La littérature, à son tour, participe à cette universelle allé-
geance aux Anciens. Dans le sillage du fameux Télémaque de
Fénelon370 se multiplient les récits ayant l’antiquité pour cadre ou
pour objet. Paraissent alors des ouvrages nombreux tels que le
Voyage du jeune Anacharsis de l’abbé Jean-Jacques Barthélémy, im-
mense succès de librairie passant pour avoir « envoût[é] quelques-uns
de ses lecteurs371 ».
L’engouement ne reste nullement cantonnée au seul domaine artis-
tique ; l’envahissement des divers champs de l’onomastique par le
référent antique en est une bonne indication. De nombreuses com-
munes, sous la Révolution, sont ainsi débaptisées, substituant à leur
anciennes appellation l’évocation des figures mythiques de la Rome
et de la Grèce antiques : Montfort-l’Amaury devient Montfort-le-
Brutus ; Saint-Pierre-le-Moutier, pareillement, se transforme en Bru-
tus-le-Magnanime ; Saint-Maximin, à la demande de ses habitants, et
notamment de Lucien Bonaparte, qui y est président de la société
populaire locale, prend le nom de Marathon, autant par hommage à
« l’ami du peuple »372 que par référence à la célèbre bataille symboli-
sant la suprématie athénienne. À cette même époque, les registres de
l’état-civil indiquent une tendance comparable. Aux saints du calen-
drier chrétien, sont préférés de plus en plus les personnages embléma-
tiques de l’histoire antique. Les Aristides, Socrates, Scaevola ou
______________
370. Sur l’influence importante de Fénelon et les imitations de son Télé-
maque, v. A. Chérel, Fénelon au XVIIIe siècle en France, Paris, Hachette, 1917,
pp. 116 s.
371. J. Starobinski, 1789, Les emblèmes de la Raison, Paris, Flammarion,
coll. Champs, 1973, p. 130. Le théâtre n’échappe pas davantage à cette mode
envahissante. Un rapide examen des pièces données à Paris, entre 1791 et 1793,
montre bien à quoi vont les faveurs du public ; l’Académie royale de Musique y
présente Iphigénie en Tauride tandis qu’à l’Opéra national est proposée Miltiade
à Marathon, le Théâtre lyrique des Amis de la Liberté, quant à lui, offre des
représentations d’Epicharis ou la conspiration pour la liberté et c’est au Cité-
Variétés qu’il est possible d’assister au Combat des Thermopyles… (cf. le re-
censement proposé par J. Bouineau, Les toges du pouvoir, op. cit., pp. 60 s.).
372. Pétition de la société populaire de Saint-Maximin, 25 brumaire an II, in
J. Guillaume, Procès verbaux du Comité d’instruction publique de la Conven-
tion nationale, Paris, Impr. nationale, 1897, t. III, pp. 629 s.
Le droit constitutionnel français et les modèles 127

Brutus  ce dernier tout particulièrement  jouissent d’une vogue


soutenue373, qui montre assez combien est répandue dans la popula-
tion le sentiment d’une parenté entre les histoires contemporaine et
ancienne.
Mais le champ qui fait l’objet, à partir de 1789, du plus massif in-
vestissement par la référence antique est sans nul doute celui de
l’activité politique proprement dite. Le travail des assemblées révolu-
tionnaires, tout particulièrement la Convention, fait voir des traces
nombreuses de cette présence. Un recensement attentif des allusions à
l’histoire antique au cours de la période révolutionnaire établit le
nombre de celles-ci à plus de 5000, réparties entre 827 orateurs et
visant 713 composantes distinctes374. L’importance de ces allusions,
renvois ou comparaisons est d’ailleurs impossible à ne pas aperce-
voir, pour qui s’intéresse, par exemple, aux discussions autour de la
réforme du droit de la famille, de l’organisation de la justice ou de
l’éducation, qui sont autant d’occasions de voir apparaître de tels rap-
prochements375.
Ces très abondantes traces de la présence de l’antiquité ont pu
conduire certains à voir en cette dernière comme une clef nécessaire à
l’intelligence de l’action des hommes de la Révolution. Puisque ces
derniers se réclamaient constamment du précédent antique et sem-
blaient parfois consulter celui-ci comme un oracle, des auteurs ont
pensé qu’il y avait là une explication possible du comportement d’une
partie du personnel révolutionnaire, dont la bonne intelligence devait
alors passer par une réflexion sur la fascination éprouvée pour
______________
373. Cf. H. T. Parker, The Cult of Antiquity and the French Revolutionaries,
op. cit., 1965, pp. 143 s.
374. Ces données sont reprises du travail de J. Bouineau, Les toges du pou-
voir, op. cit., p. 77
375. Ainsi, par exemple, Cazalès, sur la question de l’étendue à donner à
l’autorité paternelle, argumente en faveur de la censure des pères de famille,
institution qui explique que « les Romains firent de si grandes choses sans le
secours de l’éducation publique », qui « faisait que dans l’ancienne Rome toutes
les maisons étaient autant d’écoles de citoyens » (Archives parlementaires, t. 24,
p. 575). De même, Pétion de Villeneuve, lors de débats autour de la peine de
mort, se prévaut du précédent romain car, selon lui, « Rome eut peu de crimes à
punir tant qu’elle respecta les lois Valeria et Porcia, qui défendaient de mettre un
citoyen à mort » (Archives parlementaires, t. 26, p. 541). Voir, pour d’autres exemples,
C. Mossé, L’Antiquité dans la Révolution française, op. cit., pp. 71 s.
128 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

l’antiquité en cette fin de siècle troublée. Ainsi était née ce qui allait
devenir une idée majeure de l’historiographique révolutionnaire, celle
selon laquelle les acteurs de cette révolution auraient été les victimes
d’un parallèle abusif entre leur situation propre et celle des peuples de
la Rome et de la Grèce anciennes.
Il revient à Volney, le premier, d’avoir insisté sur cet aspect des
choses. Les Leçons d’Histoire qu’il dispense à l’École normale entre
le 1er pluviôse et le 3 germinal de l’an III sont, pour une part, une vi-
rulente critique de l’influence des idées antiques sur ses contempo-
rains.
La sixième et dernière de ces Leçons est de ce point de vue très
instructive. Volney y montre, en effet, combien est condamnable
l’identification réalisée par les Jacobins entre la cause du peuple fran-
çais, telle qu’ils la concevaient, et les valeurs qu’ils croyaient déceler
dans les enseignements de l’histoire ancienne. Selon l’auteur, une
telle identification devait tout d’abord être condamnée a priori, indé-
pendamment de son objet, dans la mesure où elle procédait d’une
façon vicieuse, irrationnelle, de concevoir le problème politique. Ain-
si, à la place de ce que Volney nomme « l’esprit philosophique, qui
n’est que l’observation dégagée de passion et de préjugé376 », les ad-
mirateurs de l’antiquité ont substitué un enthousiasme déraisonnable
pour des vertus et des actions qu’un savoir livresque leur avait fait
connaître. « On le voit », écrit-il, « cet enthousiasme, au commence-
ment du siècle, se manifester par une admiration de la littérature et
des arts anciens, portée jusqu’au ridicule ; et maintenant que d’autres
circonstances l’ont tourné vers la politique, il y déploie une véhé-
mence proportionnée aux intérêts qu’elle met en action : variée dans
ses formes, dans ses noms, dans son objet, il est toujours le même
dans sa nature ; en sorte que nous n’avons fait que changer d’idoles,
et que substituer un culte nouveau aux cultes de nos aïeux377. » Il est
facile de se représenter ce que cette dernière remarque comporte de
désapprobation, émanant d’un représentant éminent du groupe des
Idéologues, tout entier voué à faire prévaloir la raison et l’analyse sur
les passions et les préjugés.

______________
376. C.-F. Volney, La Loi naturelle, Leçons d’histoire, éd. Gaulmier, Paris,
Garnier, coll. Classiques de la politique, 1980, p. 140.
377. Ibid., p. 140, nous soulignons.
Le droit constitutionnel français et les modèles 129

En outre, la critique de Volney adressée aux admirateurs par trop


zélés de l’antiquité ne se réduit pas à cette opposition entre
l’enthousiasme irréfléchi et dangereux dont ils font preuve et la pra-
tique de cet esprit philosophique qu’il a pris soin de définir. En effet,
l’antiquité ainsi exaltée par les révolutionnaires français s’inscrit, de
surcroît, en contrepoint de leurs propres préoccupations : ces
« apôtres n’ont pas une idée juste de la doctrine qu’ils prêchent »,
écrit Volney, qui détaille alors la somme de contradictions com-
mises : « Ils nous ont vanté la liberté, l’esprit d’égalité de Rome et de
la Grèce, et ils ont oubliés qu’à Sparte une aristocratie de trente mille
nobles tenait sous un joug affreux deux cent mille serfs ; que pour
empêcher la trop grande population de ce genre de nègres, les jeunes
Lacédémoniens allaient de nuit à la chasse des Ilotes, comme de bêtes
fauves ; qu’à Athènes, ce sanctuaire de toute liberté, il y avait quatre
têtes d’esclaves contre une tête libre ; qu’il n’y avait pas une maison
où le régime despotique de nos colons d’Amérique ne fût exercé par
ces prétendus démocrates, avec une cruauté digne de leurs tyrans ;
que sur environ quatre millions d’âmes qui durent peupler l’ancienne
Grèce, plus de trois millions étaient esclaves ; que l’inégalité poli-
tique et civile des hommes était le dogme des peuples, des législa-
teurs ; qu’il était consacré par Lycurgue, par Solon, professé par
Aristote, par le divin Platon, par les généraux et les Ambassadeurs
d’Athènes, de Sparte et de Rome, qui, dans Polybe, dans Tite-Live,
dans Thucydide, parlent comme les ambassadeurs d’Attila et de
Tchinguizkan378. » Ainsi, dans la dénonciation du culte rendu aux
Anciens par Volney entre aussi en ligne de compte le dogme progres-
siste de la supériorité des Modernes : vénérer les peuples de
l’antiquité ce n’est pas seulement faire acte de superstition, c’est éga-
lement méconnaître l’idée fondamentale d’une amélioration nécessaire
de l’espèce humaine.
En fin de compte, Volney, dans cette ultime leçon, immédiatement
antérieure à la fermeture de l’École normale, établit deux points qui
auront vocation à être fréquemment repris par les commentateurs de
l’expérience révolutionnaire : le constat de la fascination exercée par
l’antiquité sur les acteurs de cette révolution et, ensuite, la considéra-
tion selon laquelle les errements de ces individus provenaient notam-
______________
378. Ibid., pp. 140-141.
130 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

ment de ce qu’ils avaient demandé à cette antiquité des enseigne-


ments qu’elle ne pouvait leur apporter, eu égard aux différences ma-
jeures des circonstances.
De fait, cette double idée ne devait pas tarder à ressurgir, pour af-
fecter la vision de maints auteurs. En premier lieu, celle de Chateau-
briand lorsque paraît à Londres, en 1797, son Essai historique sur les
révolutions379. Tout cet imposant ouvrage  vis-à-vis duquel Chateau-
briand prendra, par la suite, beaucoup de distance380  tourne en effet
autour de la question suivante : parmi toutes les révolutions que le
monde a connues, « en est-il quelques-unes qui, par l’esprit, par les
mœurs et par les lumières du temps, puissent se comparer à la révolu-
tion actuelle de la France381 » ?
Il est intéressant de relever que la manière dont Chateaubriand
tente de répondre à cette question est, à la fois, symptomatique de la
tendance de son temps à s’assimiler à l’antiquité, et critique à l’égard
de cette tendance. Ainsi, tout en multipliant lui-même – souvent à
l’excès382 – les parallèles entre histoire présente et ancienne, Chateau-
briand en vient à considérer que les erreurs commises par les révolu-

______________
379. F.-R. de Chateaubriand, Essai historique, politique et moral sur les ré-
volutions anciennes et modernes considérées dans leurs rapports avec la Révo-
lution française, Londres, Deboffe, 1797.
380. Cf. not. l’importante préface qu’il donne à la réédition de ce texte, en
1826, et dans laquelle, tout en consentant à une nouvelle parution, il qualifie son
ouvrage de « véritable chaos », où « chaque mot y contredit le mot qui le suit »
(Chateaubriand, Essai historique, politique et moral sur les révolutions an-
ciennes et modernes…, Paris, Ladvocat, 1826, p. XXXI).
381. Ibid., pp. 16-17.
382. Il serait impossible de montrer dans toute leur étendue ces parallèles in-
nombrables établis par Chateaubriand ; celui-ci met en regard les « Monta-
gnards » du temps de Pisistrate et ceux de la Convention, les guerres médiques
et les guerres révolutionnaires, les lois de Dracon et les décrets de Robespierre,
etc. (v. sur ce point, P. Vidal-Naquet, « La formation de l’Athènes bourgeoise :
essai d’historiographie 1750-1850 », op. cit., pp. 161 s.). À ce propos, il est
intéressant de relever la parution, quelques temps plus tard, d’un ouvrage ano-
nyme, intitulé Essai sur l’histoire de la Révolution française par une société
d’auteurs latins (Paris, Mathé, an IX, 86 p.), se présentant comme la compila-
tion de textes latins, traduits en français, censés relater sur le mode de la prémo-
nition les différents épisodes de la révolution française ; le ton y est critique
pour les révolutionnaires, peints sous les couleurs de la décadence romaine.
Le droit constitutionnel français et les modèles 131

tionnaires, au premier rang desquels il place naturellement les jaco-


bins, peuvent s’expliquer par leur désir intempestif d’imitations des
cités antiques. De nombreux passages de l’ouvrage insistent sur ce
dernier point. Regardant les Français de la Révolution comme de
« fanatiques admirateurs de l’antiquité383 », Chateaubriand prononce à
leur encontre des condamnations sans appel. En prenant pour
exemples à suivre des institutions venues des temps les plus reculés,
les révolutionnaires, s’aveuglant, commettaient de grossières er-
reurs – et l’auteur de s’en prendre, plus particulièrement, aux « demi-
lettrés, qui […] affectèrent des imitations de Rome et de Sparte, té-
moin les noms d’homme et les diverses nomenclatures de choses
qu’ils empruntèrent des Grecs et des Latins384 ». De la sorte, par cette
téméraire transposition, les meilleures institutions anciennes provo-
quèrent les effets délétères : « l’affreuse imitation des jacobins385 »
avait révélé comment « la vertu peut se tourner en vice dans des vases
impurs386 ». Au moyen de ces considérations, Chateaubriand pouvait
donc avancer cette conclusion : qu’il n’était pas possible de com-
prendre le mouvement qui affectait la France révolutionnaire sans
tenir compte de cette volonté consciente d’imitation des Anciens.
Comme il l’écrit : cette révolution « a été produite en partie par des
gens de lettre qui, plus habitants de Rome et d’Athènes que de leur
pays, ont cherché à ramener dans l’Europe les mœurs antiques387 ».
Sous la Restauration, c’est Benjamin Constant qui se fait
l’interprète le plus fameux de cette idée, s’en servant pour exposer,
lors de la célèbre conférence qu’il donne à l’Athénée royal de Paris en
février 1819, sa distinction entre liberté des Anciens et liberté des
Modernes, c’est-à-dire entre la liberté conçue comme participation au
pouvoir collectif et la liberté conçue comme jouissance paisible de
l’indépendance privée. Au dire de Constant, c’est précisément pour
ne pas avoir saisi ce qui sépare ces deux conceptions de la liberté,
chacune liée à un état social particulier, que les révolutionnaires 

______________
383. Cf. F.-R. de Chateaubriand, Essai historique sur les révolutions …, op.
cit., chap. VI.
384. Ibid., p. 60.
385. Ibid., p. 91.
386. Ibid., p. 91.
387. Ibid., p. 103, nous soulignons.
132 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

ceux qu’il nomme tout de même « nos premiers guides388 »  ont fait
de la Révolution française un épisode long et orageux. Ces hommes,
écrit-il, « voulurent donc exercer la force publique, comme ils avaient
appris de leurs guides qu’elle avait jadis été exercée dans les États
libres. […] Vous savez, Messieurs, ce qui en est résulté. […]
L’édifice renouvelé des anciens s’est écroulé, malgré beaucoup
d’efforts et d’actes héroïques qui ont droit à l’admiration389. » Ainsi,
l’assimilation abusive des conceptions issues de la politique des An-
ciens par des individus appelés à agir en des circonstances où les dites
conceptions ne pouvaient trouver à s’appliquer devient, comme pour
Volney ou pour le Chateaubriand de l’Essai sur les révolutions, la
clef qui permet à Constant de comprendre puis d’expliquer l’échec
sanglant de la Révolution de France.
Ces analyses sont devenues classiques. Dans le dernier tiers du
dix-neuvième siècle, un Laboulaye, comme éditeur du Cours de poli-
tique constitutionnelle de Benjamin Constant, se rangera sans hésita-
tion à l’opinion exprimée par le maître, distinguant à sa suite la liberté
moderne de l’antique, et se faisant contempteur des « erreurs mo-
dernes390 » induites par la méconnaissance de cette différenciation. À
peu près à la même époque, Fustel de Coulanges, en ouverture à sa
monographie sur la Cité antique, précisera qu’il « s’attachera surtout
à faire ressortir les différences radicales qui distinguent à tout jamais
ces peuples anciens des sociétés modernes391 », et ce pour éviter, dira-
t-il, de tomber dans les mêmes travers que ces prédécesseurs qui
avaient négligé de considérer le « caractère absolument inimitable392 »
des cités antiques.
Au vu des éléments qui viennent d’être exposés, tout porte donc à
penser que la Révolution française ne peut être comprise sans le se-
______________
388. B. Constant, « De la liberté des anciens comparée à celle des mo-
dernes » [1819], in Écrits politiques, Paris, Gallimard, 1997, coll. Folio, p. 604.
389. Ibid., p. 608, nous soulignons.
390. E. Laboulaye, Introduction à B. Constant, Cours de politique constitu-
tionnelle, éd. E. Laboulaye, Paris, Guillaumin, 2ème éd., 1872, t. I, p. XII.
391. N. D. Fustel de Coulanges, La Cité antique, étude sur le culte, le droit,
les institutions de la Grèce et de Rome, Paris, Hachette, 18ème éd., 1903, p. 1.
392. Ibid., p. 2, nous soulignons ; v. aussi, dans ce texte, le chapitre intitulé
De l’omnipotence de l’État ; les anciens n’ont pas connus la liberté individuelle,
réitération érudite des propos de Constant (Ibid., pp. 265 s.).
Le droit constitutionnel français et les modèles 133

cours du facteur de l’influence décisive de l’antiquité. En matière


constitutionnelle, ce serait tout particulièrement le cas pour ce qui
concerne la constitution montagnarde de 1793 et le texte du 22 fri-
maire an VIII ; la première ayant été conçue sous l’impulsion des
dirigeants montagnards, pour lesquels « l’identification idéologique
[…] à Sparte (et à Rome) […] ne fait aucun doute393 », le second pas-
sant souvent pour la consécration des idées antiquisantes du temps394.
Pourtant, un examen plus détaillé des conditions de gestation de ces
deux textes ne conforte qu’éphémèrement ces premières conclusions.
Tant pour la période de la Convention antérieure à Thermidor que
pour celle du Consulat, de nombreux éléments sont de nature à accré-
diter l’idée selon laquelle l’œuvre constitutionnelle réalisée a été con-
ditionnée par une volonté d’imitation des formes politiques antiques.
Dans le cas de la constitution du 24 juin 1793, l’indice le plus pa-
tent de la déférence témoignée à l’égard de l’antiquité semble bien
être le décor même dans lequel s’inscrivent les travaux de la Conven-
tion. En effet, le transfert de la Convention dans la nouvelle salle des
Tuileries, le 10 mai 1793, avait permis d’offrir aux représentants du
peuple français un décor adéquat à leurs délibérations, « dans le style
du bel antique395 ». Dans cette salle, deux statues représentant respec-
tivement Solon et Lycurgue, en grandeur nature, encadrent
l’hémicycle ; au-dessus de la tribune, une corniche reçoit Platon et
Démosthène et, leur faisant face au fond de la salle, une autre impo-
sante corniche accueille Brutus, Publicola, Camille et Cincinnatus. La
chaire du président, quant à elle, est drapée à la romaine, tandis que
s’étale sur son bureau un « vert antique », auquel répond le « jaune
antique » des colonnes environnantes396.
Placés sous de tels auspices, il n’est pas surprenant que les débats
constituants auxquels se livrèrent les conventionnels de 1793 aient
véhiculé de si nombreuses références à l’histoire des cités anciennes.

______________
393. P. Vidal-Naquet, « La place de la Grèce dans la révolution », in La dé-
mocratie grecque vue d’ailleurs, op. cit., p. 224.
394. Cf. J.-Ch. Assali, Napoléon et l’antiquité, Thèse de droit, Aix-
Marseille, 1982, pp. 386 s.
395. H.T. Parker, The Cult of Antiquity and the French Revolutionaries, op.
cit., p. 147
396. Cf. Ibid., pp. 146 s.
134 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

L’histoire du texte constitutionnel montagnard est inséparable de


celle du projet élaboré par la première commission de constitution
désignée par la Convention, le 11 octobre 1792, et très majoritaire-
ment composé de girondins397. Après plusieurs contretemps, consécu-
tifs notamment au généreux appel lancé par Barère au nom de la
Convention pour inviter « tous les amis de la liberté et de l’égalité à
lui présenter, en quelque langue que ce soit, les plans, les vues, les
moyens qu’ils croiront propres à donner une bonne constitution à la
France398 », un imposant projet est déposé le 15 février 1793399. Celui-
ci, comprenant une déclaration d’une trentaine d’articles et une cons-
titution en comportant plus de 400, fait alors l’objet d’un long dis-
cours de présentation par son principal auteur, Condorcet400. Dès le 17
avril, la Montagne donne une sévère répartie aux conceptions expri-
mées dans le projet girondin401. Pêle-mêle, sont dénoncés dans les
jours qui suivent les tentations fédéralistes latentes au texte, la
« royauté de ministres » (Saint-Just) supposée établie par le conseil
exécutif projeté, le caractère ploutocratique de la déclaration des
droits (pourtant votée dans son ensemble dès le 22 avril), déclaration
faite « non pour les hommes mais pour les riches, pour les accapa-
reurs, pour les agioteurs et pour les tyrans » et à laquelle Robespierre
oppose la sienne, inspirée par « cette vertu magique qui opéra tant de

______________
397. Commission composée de Barrère, Brissot (rapidement remplacé par
Barbaroux), Condorcet, Gensonné, Paine, Pétion, Sieyes, Vergniaud et Danton,
seul montagnard (Cf. A. Gasnier-Duparc, La constitution girondine de 1793, op.
cit., 1903, pp. 9 s.).
398. B. Barère, Rapport fait au nom du comité de constitution le 17 octobre
1792, Impr. nationale, 1792, p. 3 ; il est d’ailleurs significatif que cet appel fut
lancé en se prévalant des pratiques anciennes : « À Athènes, dans les beaux
jours de la République, le magistrat faisait à certaines époques la proclamation
suivante : “Que tout citoyen qui a des vues à proposer sur la législation, monte à
la tribune” »… (Ibid, p. 2).
399. Cf. Archives parlementaires, t. 58, pp. 572 s.
400. Discours si long que Condorcet, n’en pouvant poursuivre jusqu’à la fin
la lecture, céda la place à Barère puis à Gensonné (cf. Archives parlementaires,
t. 58, pp. 596 s.).
401. Pour le récit de cette offensive par un témoin du temps, v. Durand de
Maillane, Mémoires sur la convention nationale, in de Lescure (éd.), Mémoires
sur les assemblées parlementaires de la révolution, Paris, Firmin-Didot, 1880-
1881, t. II, p. 306 s.
Le droit constitutionnel français et les modèles 135

prodiges dans la Grèce et dans Rome »402. Profitant de la montée en


puissance que lui valent les événements du moment, la Montagne
reprend la direction du travail constituant en chargeant, par un décret
en date du 29 mai 1793, le Comité de salut public, créé le 6 avril, de
préparer un nouveau projet de constitution403.
Au sein du Comité de salut public, Hérault de Séchelles assume
bientôt l’essentiel du travail de rédaction, consacrant ses efforts à
concevoir un texte supposé exempt des vices qui avaient été dénoncés
dans celui de la Gironde. Mais, avant de s’atteler à la tâche, il sent le
besoin d’adresser, le 7 juin 1793, au Conservateur du département des
imprimés de la Bibliothèque nationale, le courrier suivant : « Chargé
avec quatre de mes collègues de présenter pour lundi un plan de cons-
titution, je vous prie, en leur nom et au mien, de nous procurer sur-le-
champ les lois de Minos, qui doivent se trouver dans un recueil des
lois grecques. Nous en avons un besoin urgent. »404 Requête dont le
ridicule a souvent été souligné405 mais qui semble trahir, chez son
______________
402. Sur la contre-déclaration proposée par Robespierre le 22 avril 1793, v.
L. Jaume, Le discours jacobin et la démocratie, op. cit., pp. 254 s. Parmi les
nombreux textes que Robespierre voue à l’exaltation de la vertu antique comme
principe de gouvernement, celui-ci mérite d’être relevé : « Non seulement la
vertu est l’âme de la démocratie, mais elle ne peut exister que dans ce gouver-
nement. […] Voilà la source de la supériorité des peuples libres sur tous les
autres : si Athènes et si Sparte ont triomphé des tyrans de l’Asie, et les Suisses
des tyrans de l’Espagne et de l’Autriche, il n’en faut point chercher d’autre
cause. […] Nous ne prétendons pas jeter la République française dans le moule
de celle de Sparte […] nous venons de vous présenter dans toute sa pureté le
principe moral et politique du gouvernement populaire. Vous avez donc une
boussole qui peut vous diriger au milieu des orages et des passions » (Conven-
tion nationale, Séance du 5 février 1794, in P.J.B. Buchez et P.C. Roux, Histoire
parlementaire de la Révolution française, op. cit., t. 31, p. 268, nous soulignons).
403. Comité auquel on adjoint, pour l’occasion, Couthon, Mathieu, Ramel,
Saint-Just et Hérault de Séchelles (L. Jaume, Le discours jacobin et la démocra-
tie, op. cit., p. 235).
404. Cf. E. Dard, Hérault de Séchelles, Un épicurien sous la Terreur, Paris,
Perrin, 1907, p. 223, nous soulignons.
405. « Bien entendu, les nouveaux constituants ne se proposent pas de fabri-
quer un instrument efficace et qui serve ; cela est le moindre de leurs soucis.
Hérault de Séchelles, le rapporteur, n’a-t-il pas écrit, le 7 juin, “pour qu’on lui
procurât sur-le-champ les lois de Minos, dont il avait un besoin urgent”, besoin
très urgent, puisqu’il devait livrer la Constitution dans la semaine ? Un pareil

136 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

auteur, la conviction qu’aux difficultés d’organisations constitution-


nelles avec lesquelles il est aux prises, il existerait une solution léguée
par l’histoire des peuples anciens.
La lecture des débats constituants qui suivent la présentation du
projet montagnard indiquent la même tendance, chez les députés, à
s’en rapporter de préférence aux précédents antiques, comme si de
leur consultation pouvaient ressortir les solutions à apporter au pro-
blème politique du moment, celui de la régénération républicaine de
la France. À de nombreuses reprises, les orateurs qui se succèdent à la
tribune de la Convention font allusion, pour expliquer les choix cons-
titutionnels qu’ils défendent, aux hommes et aux pratiques de
l’histoire ancienne.
Les noms des législateurs mythiques, exaltés par ces lecteurs de
Plutarque, reviennent ainsi avec insistance. On rappelle « le laco-
nisme des législateurs antiques406 », tandis que certains s’en remettent
pleinement aux enseignements de ces derniers. Un conventionnel
s’exprime de la sorte : « Interrogeons Lycurgue. […] Interrogeons
Solon. […] Interrogeons le religieux Numa. […] Législateurs, la
route nous est tracée par ces grands hommes : avec des guides aussi
éclairés, on peut marcher sans crainte de nous égarer ; leurs exemples
sont des leçons. Serait-ce en vain, citoyens, que les images de ces
sages de la Grèce et de Rome auraient été placés dans cette en-
ceinte ?407 »
Le produit du génie supposé de ces législateurs n’est, naturelle-
ment, pas moins digne de l’attention des constituants français. Aussi
ces derniers ne manquent-ils pas d’en appeler aux pratiques antiques
en matière de gouvernement pour instruire leurs propres choix. Bil-
laud-Varenne, par exemple, pour étayer sa proposition de confier au
Corps législatif le pouvoir de ratifier et de négocier les traités, se pré-

______________
trait suffit pour qualifier les ouvriers et l’œuvre : c’est une œuvre de montre et
de réclame » (H. Taine, Les origines de la France contemporaine, op. cit., t.
VII, p. 9).
406. J.-M. Coupé, Idées simples de constitution [1793], in Archives parle-
mentaires, t. 66, p. 277.
407. Opinions du citoyen Brival (Corrèze) [1793], in Archives parlemen-
taires, t. 66, p. 255, nous soulignons.
Le droit constitutionnel français et les modèles 137

vaut du précédent que connurent les « Républiques anciennes408 ».


Dans ces républiques, dit-il, « on discutait dans les Sénats les avan-
tages et les inconvénients des traités, et le peuple prononçait. Voilà
l’exemple que je vous propose d’imiter409 ».
Parallèlement aux discussions qui se déroulent à la Convention, les
libelles sont nombreux à proposer les vues de leurs auteurs sur la dé-
licate question constitutionnelle, en avançant de toutes aussi nom-
breuses références à l’antiquité. Les importants Éléments du
républicanisme, de Billaud-Varenne, fourmillent ainsi de développe-
ments consacrés aux conceptions politiques des temps anciens, qui
conditionnent souvent celles finalement adoptées par l’auteur. Sans
« prétendre atteindre à la hauteur d’un Solon ou d’un Lycurgue410 »,
Billaud-Varenne se propose d’indiquer les procédés par lesquels la
nation française pourra asseoir sa souveraineté, abritée des menaces
du despotisme monarchique, capable d’« effacer la gloire même des
Romains411 ». Maints autres ouvrages procurent cette impression
frappante, celle de lire l’histoire immédiate de la France au travers du
prisme antique.
Les conditions dans lesquelles est célébrée l’entrée en vigueur du
texte adopté le 24 juin 1793 ne font qu’accentuer le sentiment d’une
influence puissante et revendiquée des exemples antiques sur l’œuvre
constitutionnelle qui vient d’être achevée. Le procès-verbal officiel,
livrant le détail « des monuments, de la marche, et des discours de la
fête consacrée à l’inauguration de la Constitution de la République
française », est, à cet égard, riche d’enseignements. Les festivités
relatées font apparaître le rôle majeur joué par la symbolique antique
païenne ; celle-ci prenant successivement la forme d’« une statue
colossale de la Nation » au « caractère antique »412, d’un « char de
triomphe » sur lequel sont assis un vieillard et son épouse, traîné par
______________
408. Billaud-Varenne, Séance du 16 juin 1793, Archives parlementaires, t.
66, p. 575.
409. Ibid., p. 575.
410. J. N. Billaud-Varenne, Les éléments du républicanisme, Paris, [1793],
p. 4.
411. Ibid., p. 5.
412. [Convention Nationale], Procès-verbal des monuments, de la marche,
et des discours de la fête consacrée à l’inauguration de la constitution de la
République française, le 10 août 1793, Paris, 1793, p. 3.
138 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

leurs enfants, et qui offre « un tableau vivant de l’histoire à jamais


célèbre de Biton et de Cléobis »413, ou encore d’un arc de triomphe
dont la beauté serait telle qu’elle surpasserait, est-il indiqué, les réali-
sations cumulées de Rome et d’Athènes414.
Pour terminer, il est intéressant de relever les termes en lesquels
était conçue une adresse aux Français, imprimée par ordre de la Con-
vention peu après la convocation des assemblées primaires chargées
d’exprimer l’acceptation du peuple du nouvel acte constitutionnel.
Cette adresse visait à prévenir les populations qui allaient devoir dé-
cider du sort du texte qui leur était soumis de l’existence
d’exemplaires falsifiés de ce texte, répandus « par les ennemis de la
liberté415 ». Passées les mises en garde jugées nécessaires, l’adresse
précisait : « Chez les Athéniens, la loi frappait de mort l’étranger qui
s’introduisait dans l’assemblée populaire, parce qu’il usurpait la sou-
veraineté ; chez les Français libres, qu’il tombe sous le glaive de la
justice, celui qui s’introduisant dans la pensée des législateurs, pour
en dénaturer les résultats416. » Jusqu’au bout, décidément, la constitu-
tion montagnarde se sera volontairement inscrite dans le sillage des
Anciens…
La création du Consulat, puis sa transformation par les sénatus-
consultes de l’an X et de l’an XII, est généralement tenue, elle aussi,
pour une période de forte influence des idées antiques.
Un historiographe contemporain se félicitait ainsi que les institu-
tions mises en place en l’an VIII aient été conçues sur le modèle des
institutions de l’antiquité. Dans la nouvelle constitution, écrit-il, « les
fragments de l’antiquité s’y montrent de toutes parts417 ». Il est, en
effet, difficile, à lecture du texte de l’an VIII418, de ne pas déceler
l’intention de ses auteurs de rattacher leur œuvre au passé lointain de
la Rome antique, par le biais d’évocations nombreuses. En particulier,
______________
413. Ibid., p. 9.
414. Ibid., p. 11.
415. Adresse aux français, imprimée par ordre de la Convention nationale,
le 1er juillet 1793, [Paris], an II, p. 1.
416. Ibid., p. 3.
417. V. Delpuech de Comeiras, Histoire politique et raisonnée du consulat,
Paris, Hacquart, 1801, p. XXIX, nous soulignons.
418. Cf. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales
lois politiques de la France depuis 1789, op. cit., pp. 118 s.
Le droit constitutionnel français et les modèles 139

les organes de l’État reçoivent des appellations choisies : le gouver-


nement est composé de consuls (art. 39), ces « génie[s] tutélaire[s] de
la cité » romaine419, la discussion des projets de lois revient à un tri-
bunat (art. 27), naturellement composé de tribuns, autrefois « chefs
de la plèbe » romaine420, l’examen des actes édictés est confié à un
sénat conservateur (art. 15), dénomination préférée à celle de jury,
retenue initialement par Sieyes421.
Toutes ces appellations, en réalité, provenaient d’un autre texte
français : la constitution de la République romaine élaborée par Dau-
nou en 1798, à la demande du Directoire et à la suite de la marche
victorieuse de l’armée d’Italie sur Rome422. Ce texte ne faisait, sur le
fond, que reprendre les schémas d’organisation du pouvoir ébauchés
par la constitution de l’an III, mais en substituant aux dénominations
originales des vocables empruntés au passé romain antique : le Direc-
toire fait place à un consulat, les Conseils des anciens et des cinq
cents deviennent respectivement un sénat et un tribunat, les commis-
saires du gouvernement auprès des départements sont appelés préfets
consulaires, les receveurs des finances sont des questeurs, les juges
de paix des préteurs, les greffiers des scribes, les agents municipaux
des édiles, les assemblées primaires des comices, etc.423 Quel qu’ait

______________
419. N. D. Fustel de Coulanges, La cité antique, op. cit., p. 212.
420. Ibid., p. 351.
421. Cf. J. Bourdon, La constitution de l’an VIII, op. cit., pp. 60 s.
422. Cf. J.-L. Harouel, Les républiques sœurs, Paris, P.U.F., coll. Que-sais-
je ?, 1997, pp. 57 s. ; v. également sur la constitution des républiques sœurs,
l’étude de R. Debbasch, « De la grande république aux républiques sœurs », in
Actes du Colloque de Dijon (1996), La constitution ou l’ordre républicain,
Dijon, E.U.D., 1998, pp. 367 s.
423. Il faut relever que ces emprunts de vocabulaires connaissaient, eux aus-
si, un récent précédent. En effet, le conventionnel Jean-Michel Rouzet, repré-
sentant de la Haute-Garonne, avait déposé le 18 avril 1793 un étonnant projet de
constitution – resté lettre morte – qui prévoyait de combiner les pouvoirs de la
future république française de la sorte : à un aréopage de vingt-membres reve-
nait la fonction exécutive tandis que la législative était, elle, confiée à un corps
formé par les assemblées locales, les comices. Revenaient aux éphores diverses
fonctions, parmi lesquelles celle de déterminer les lieux de réunions du corps
législatif et de l’aréopage, d’interroger ce dernier sur toutes les questions de
politique étrangère, etc. Par ailleurs, le territoire français se voyait distribué en
cercles « dont la surface ne pourra être de plus de huit cents lieues quarrées »

140 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

pu être le chemin suivi par ces dénominations avant d’être consacrées


par le texte de l’an VIII, il importe surtout de noter qu’elles auront été
retenues dans le cadre de ce dernier. L’emprunt de ces désignations
romaines est à lui seul une trace de la possible influence extérieure
subie par les constituants.
Le passage du Consulat à l’Empire, par le sénatus-consulte orga-
nique du 28 floréal an XII, sera, en outre, l’occasion de manifester à
nouveau l’acceptation du legs romain. L’appellation d’empereur, à
elle seule, n’est certes pas exclusivement romaine ; Charlemagne,
l’Empire d’Occident peuvent aussi expliquer le choix fait en l’an XII.
Mais la lecture des débats qui précédent la décision ne laissent guère
subsister de doute. Aux représentants réticents à confier la dignité
impériale à Bonaparte qui se prévalent de l’exemple de César, par qui
« la liberté fut anéantie pour jamais424 », les partisans de l’Empire
répondent par une mise au point historique visant à rassurer les in-
quiétudes de leurs contradicteurs. Portalis, orateur du gouvernement,
précise ainsi que le titre d’empereur « n’est pas étranger aux répu-
bliques et ne s’est jamais lié à des idées de pouvoir absolu.
L’ancienne Rome avait ses empereurs, qui n’étaient que les chefs
d’une république de rois425 ». Le Consulat, puis l’Empire, par ces
emprunts délibérés de vocabulaire se présentent donc comme une
réitération et un renouvellement de la cité romaine antique.
De surcroît, il a été soutenu que l’emprise du précédent romain sur
ces œuvres constitutionnelles serait plus profonde et irait plus loin
que ce que ces indices seuls laissent à penser ; le fonctionnement
même de ces institutions, au-delà de leur dénomination, aurait été
tributaire de la volonté d’imiter les procédés antiques. Le sénat napo-
léonien, le premier, présenterait des ressemblances réelles avec le
______________
(art. CI), avec, à la tête de chacune de ces subdivisions territoriales, un collège
de douze édiles… Il est assez révélateur que l’auteur de cet assemblage pour le
moins éclectique, détournant les appellations d’institutions spartiates, athé-
niennes et romaines, ait pris le soin de préciser qu’il n’avait trouvé dans
l’antiquité « aucun modèle que nous puissions être tentés de prendre ». (Cf. J.
Bouineau, Les toges du pouvoir, op. cit., pp. 189-192).
424. Carnot, Séance du 14 floréal an XII [4 mai 1804], Le Moniteur univer-
sel du 15 floréal an XII.
425. Portalis, Séance du 26 floréal an XII [16 mai 1804], Le Moniteur uni-
versel du 28 floréal an XII.
Le droit constitutionnel français et les modèles 141

sénat romain. Tous deux, ils possèdent un pouvoir de censure du législa-


teur426, disposent d’un important droit de nomination427 et doivent leur
recrutement « à la faveur du maître de l’heure428 ». De même,
l’institution d’un conseil privé en l’an X rappellerait fortement le
consilium principis du principat augustéen, tant dans sa composition
que ses attributions429.
Tous ces éléments, réunis, permettraient ainsi de répondre affirma-
tivement à cette question que Bonaparte lui-même posait à Narbonne,
son aide de camp : « Vous qui savez si bien l’histoire, est-ce que vous
n’êtes pas frappé des ressemblances de mon gouvernement avec celui
de Dioclétien ?430 »
À s’en tenir aux indices les plus visibles – ceux qui ont été ras-
semblés plus haut – l’œuvre constitutionnelle de la Montagne, comme
celle de Bonaparte et de son entourage, paraissent bien avoir été con-
çues dans une atmosphère de vénération pour les peuples de
l’antiquité et porter les traces de cet enthousiasme. Mais, par un exa-
men portant, d’une part, sur la manière exacte dont ont été employées
les références à l’antiquité lors du travail constituant et, d’autre part,
sur l’économie générale du texte finalement adopté, une conclusion
toute différente parvient à s’imposer. Et ce, autant dans le cas du texte
de 1793 qu’en ce qui concerne les institutions consulaires et impé-
riales.
S’agissant de l’emploi des références à l’antiquité au cours des dé-
bats constituants, tout d’abord, force est de constater que
l’exploitation de ces références ne pouvait donner lieu à une inflexion
significative des options retenues, soit parce que les dites références

______________
426. Cf. J.-Ch. Assali, Napoléon et l’antiquité, op. cit., p. 388.
427. Le sénat français nommant, en effet, les consuls, les tribuns, les législa-
teurs, les juges de cassation et les commissaires à la comptabilité (art. 20 de la
constitution du 22 frimaire an VIII, in L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les consti-
tutions et les principales lois politiques de la France depuis 1789, op. cit., p.
121). À Rome, le Sénat reçu, dès les débuts de l’Empire, le droit de designatio
pour les magistrats supérieurs et inférieurs (v. J.-Ch. Assali, Napoléon et
l’antiquité, op. cit., p. 389).
428. Cf. J.-Ch. Assali, Napoléon et l’antiquité, op. cit., p. 390.
429. Cf. J.-Ch. Assali, Napoléon et l’antiquité, op. cit., pp. 390-391.
430. A. F. Villemain, Souvenirs contemporains d’histoire et de littérature,
Paris, Didier, 1854, t. I, p. 177, nous soulignons.
142 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

présentaient un caractère éminemment ponctuel, soit en raison de leur


fonction purement rhétorique.
En effet, la seule occurrence – déjà évoquée – dans laquelle un in-
tervenant proposait la reproduction d’une solution présentée comme
reprise d’une organisation politique antique concernait une question
très nettement circonscrite. Dans ce cas, l’intervenant, Billaud-
Varenne, proposait de donner au corps législatif le pouvoir de négo-
ciation des traités internationaux, sur le modèle de ce qui se passait
dans « les Républiques anciennes431 ». À supposer que ce fut bien
l’observation des règles de fonctionnement de ces républiques qui ait
été à l’origine de la proposition du conventionnel – ce qui, cela a été
dit, ne saurait faire l’objet que de conjectures –, il convient de recon-
naître que ce point qui, en tout état de cause, n’a finalement pas été
retenu432, ne pouvait suffire à affecter l’économie générale du texte
adopté.
Quant aux autres apparitions du référent antique au cours de ces
débats, leur étude révèle que, loin de proposer l’adoption de solutions
d’importation, elles étaient destinées à conférer à des propositions
étrangères aux civilisations antiques l’éclat particulier attaché à ces
dernières. C’est le cas, notamment, lors des discussions autour de la
durée des Conventions nationales de révision constitutionnelle, quand
un intervenant s’autorise de l’exemple romain pour craindre la tenue
de Conventions à la durée illimitée : « À Rome, le pouvoir dictatorial
ne pouvait s’étendre au-delà du terme qui lui était fixé ; je veux que
de même les Conventions nationales ne puissent se prolonger au-delà
d’une année433 ». Intervention suivie de celle d’un autre représentant,
faisant remarquer qu’« à Rome, le pouvoir des décemvirs était d’un
an ; ils eurent l’adresse de se renouveler sans cesse, et il fallut une
insurrection pour anéantir leur puissance434 ». Étant donné que ces
interventions font suite à d’autres, ayant le même objet, il est assez
______________
431. Billaud-Varenne, Séance du 16 juin 1793, Archives parlementaires, t.
66, p. 575.
432. Cf. art. 70 de la constitution du 24 juin 1793 (L. Duguit et H. Monnier
(éd.), Les constitutions et les principales lois politiques de la France depuis
1789, op. cit., p. 74).
433. Meaulle, Séance du 18 juin 1793, Archives parlementaires, t. 66, p.
675.
434. Séance du 18 juin 1793, Archives parlementaires, t. 66, p. 675.
Le droit constitutionnel français et les modèles 143

tentant de les regarder comme autant d’arguments destinés à appuyer


une même proposition : la nature seule de l’argumentation diffère.
Garran de Coulon, ainsi, avait initié la discussion par la considération
générale selon laquelle « l’exemple de tous les gouvernements dé-
montre les dangers des corps constituants dont l’autorité est prolon-
gée435 ». En reprenant cette proposition et en lui apportant le secours
de précisions érudites tirées de leurs humanités, les autres conven-
tionnels ne font qu’user de procédés rhétoriques : l’antiquité, ici, ne
fourni nullement un mode opératoire à retenir, mais n’apporte que la
caution de son autorité.
De même que la mention, souvent répétée, des figures mythiques
des législateurs anciens vaut avant tout pour le patronage qu’elle re-
vendique. Sans doute, les révolutionnaires français furent les victimes
d’une véritable fascination pour ces législateurs fabuleux – Solon et
Lycurgue en tête – dont ils devaient aux Vies parallèles de Plutarque
l’essentiel de leur connaissance436. Mais il faut admettre que, en dépit
de cette fascination bien réelle, l’invocation de ces figures n’a sou-
vent d’autre but que de se prévaloir de l’assentiment supposé de ces
« hommes divins437 ». Dans le cadre des débats de juin 1793, la chose
est assez nette. Solon, Lycurgue, Numa peuvent bien apparaître, ils ne
commandent rien ; leur nom seul est utile à celui qui les exhibe, cons-
cient de l’autorité attachée à ces idoles d’un nouveau culte laïc.
L’examen du texte finalement adopté ne peut que conforter ces
appréciations : en vain y chercherait-on les traces de cette antiquité
revendiquée.

______________
435. Garran de Coulon, Séance du 18 juin 1793, Archives parlementaires, t.
66, p. 675.
436. Sur les sources utilisées par les révolutionnaires français, v. H.T. Par-
ker, The Cult of Antiquity and the French Revolutionaries, op. cit., chap. II :
« The books the revolutionaries read concerning antiquity and what this books
contained », pp. 8 s. ; sur la figure de Solon, v. l’étude de C. Mossé, « Comment
s’élabore un mythe politique : Solon, “père fondateur” de la démocratie athé-
nienne », Annales E.S.C., 1979, n° 3, pp. 425 s.
437. G. de Mably, Entretiens de Phocion sur le rapport de la morale avec la
politique, Paris, Bossange, 1797, p. 33 ; il est instructif, pour s’informer de la
conception retenue par les révolutionnaires français des figures mythiques des
législateurs anciens, de s’en rapporter à cet ouvrage, alors très lu, où est révélée
cette « politique sublime » (Ibid., p. 45) dont ils étaient les instituteurs.
144 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Ceci s’explique par deux raisons. La première tient à ce que les


discussions autour du projet déposé par Hérault de Séchelles, comme
il vient d’être montré, ne firent qu’un usage des plus superficiels du
référent antique. La seconde, en amont, réside en ce que le projet de
Hérault de Séchelles, consistant foncièrement en une simplification
du texte proposé par Condorcet, n’avait nullement recours à des solu-
tions reprises des cités antiques438. En effet, cette parenté entre les
deux projets a souvent été soulignée. L’offensive de la Montagne
contre le projet girondin, dictée par des raisons d’opportunité, n’avait
pas empêché la reprise des grandes lignes de ce dernier439.
Or, les sentiments de Condorcet vis-à-vis de l’antiquité diffèrent
assez sensiblement de l’espèce de ferveur inconditionnelle dont font
preuve beaucoup de ses contemporains. Très proche, à cet égard, des
positions déjà mentionnées d’un Volney, Condorcet voit dans le culte
des Anciens autant un égarement de la raison – car c’est sans discer-
nement que sont exaltés les peuples de l’antiquité – qu’une atteinte au
principe progressiste440. Cette attitude, sur les questions relatives à
l’organisation de l’instruction publique, l’avait déjà singulièrement
éloigné des jacobins et de leur déférence pour Sparte441. Sa position
de constituant ne devait rien changer à ses opinions en la matière.
Aussi, non seulement le projet présenté à la Convention le 15 février
1793 ne se ressent d’aucune influence antique, mais le discours de
présentation lui-même est indemne de tout rapprochement avec ces
temps reculés dont l’époque était pourtant friande442. Il est naturel,
______________
438. Pour la présentation du projet par son auteur principal, et son position-
nement vis-à-vis du projet girondin, v. le discours de Hérault de Séchelles du 10
juin 1793, in Archives parlementaires, t. 66, pp. 252 s.
439. « La vérité est que les deux constitutions [girondine et la montagnarde]
procèdent du même principe, vont au même but, emploient les mêmes procé-
dés », écrivait Prosper Duvergier de Hauranne (Histoire du gouvernement par-
lementaire en France (1814-1848), op. cit., t. I, p. 292) ; dans le même sens v. J.
Petot, Les grandes étapes du régime républicain français (1792-1969), Paris,
Cujas, 1970, pp. 134 s., ou encore : M. Morabito et D. Bourmaud, Histoire
constitutionnelle et politique de la France, op. cit., p. 88.
440. Cf. supra, pp. 52 s.
441. Cf. K.M. Baker, Condorcet, Raison et politique, op. cit., pp. 391 s.
442. À une seule exception, lorsque Condorcet appuie son idée de faire appel
au jury en matière civile, en mentionnant : « Cette institution n’est pas nou-
velle ; établie dans la république d’Athènes, elle y a subsisté longtemps » (Ar-

Le droit constitutionnel français et les modèles 145

dans ces conditions, que le texte montagnard, largement inspiré du


précédent – il n’est pas indifférent, à ce propos, de relever que le pro-
jet de Hérault de Séchelles est conçu en moins d’une semaine – ait
été, pareillement, délivré de l’influence de l’antiquité.
Un examen attentif des textes constitutionnels de la période consu-
laire puis impériale, et de leurs conditions d’élaboration, ne conduit
pas à des conclusions autres.
Il est vrai que les travaux préparatoires de la constitution de l’an
VIII, inaccessibles, ne permette pas de trancher. À défaut, il peut être
de quelque intérêt de s’en rapporter à des sources parallèles ; la con-
sultation du Moniteur pour la période comprise entre le 18 brumaire
et le 22 frimaire, particulièrement, se révèle instructive : y transpa-
raissent, assez fidèlement, les préoccupations du nouveau pouvoir,
soucieux de sa reconnaissance. Ainsi, entre une condamnation feutrée
de la constitution de l’an III – texte n’offrant pas de « garanties suffi-
santes de sa solidité »443 – et une apologie du coup d’État – Bonaparte
comme un autre Washington444 –, il est fait place à quelques évoca-
tions des civilisations antiques. D’une manière révélatrice, le Moni-
teur en date du 5 frimaire fait paraître un article anonyme intitulé :
« De la permanence des grandes assemblées délibérantes » et visant à
en démontrer la dangerosité445. Cette condamnation des corps perma-
nents, qui fait écho à la loi du 19 brumaire et qui annonce, de fait, le
système de session du corps législatif institué le 22 frimaire, s’appuie
notamment sur les témoignages de l’histoire ancienne. L’auteur, en
effet, indique que ces « foyers permanents de dissensions civiles446 »,
avaient été soigneusement évité par le passé : « Il y avait », écrit-il,
« à Athènes quatre grandes assemblées par mois. […] Tous les mois
dit Aristote, les Spartiates se rendaient dans une assemblée générale.
[…] La même chose existait dans toutes les villes aristocratiques,
______________
chives parlementaires, t. 58, p. 593). Mais il ne faut pas voir dans cette allusion
isolée autre chose que le recours à une figure rhétorique prisée par son auditoire.
443. Cabanis, Conseil des anciens, Séance du 19 brumaire an VIII [10 nov.
1799], in Le Moniteur universel, an VIII, p. 203 ; comp. les propos moins indul-
gents de Boulay de la Meurthe, dans la séance du 21 frimaire an VIII (Le Moni-
teur universel, an VIII, p. 260).
444. Cf. Le Moniteur universel, 1er frimaire an VIII [22 nov. 1799], p. 203.
445. Le Moniteur universel, 5 frimaire an VIII [26 novembre 1799], pp. 254 s.
446. Ibid., p. 254.
146 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

démocratiques, ou fédératives de la Grèce. »447 Mais l’antiquité, là


encore, n’est qu’argument. À la suite de ces exemples viennent, en
effet, quantités de justifications supplémentaires ; ce qu’atteste
l’histoire de Rome ou de la Grèce se retrouve chez les Vénitiens, dans
les « anciennes lois de Pologne448 », en Suède, chez les Suisses et les
Hollandais, etc. Finalement, le sentiment que procure cette énuméra-
tion est que l’antiquité, dans ce contexte, n’a d’autre fonction que
persuasive ; autrement dit : qu’elle ne détermine pas le discours
qu’elle sert449.
Ne disposant guère d’éléments probants touchant aux conditions
dans lesquelles a été conçue la constitution de l’an VIII, il est néces-
saire de s’en rapporter à des hypothèses quant à la place occupée par
le référent antique auprès de ses rédacteurs. Naturellement, il est ten-
tant de le faire en conformité avec ce que ces premiers indices, pour
limités qu’ils sont, laissent à croire. Ainsi, les traces de l’antiquité que
recèle le texte de l’an VIII, au travers des dénominations retenues,
pourraient fort bien être destinées, elles aussi, à n’être que des justifi-
cations apportées a posteriori à des solutions qui leurs sont étran-
gères. En adoptant les titres de consul, de sénat, de tribuns, etc., les
auteurs de cet acte constitutionnel ne faisaient que tenir compte de ce
qui, d’un certain point de vue, est une grande vérité, que rappelait un
membre de la Convention en ces termes : « Les mots sont les choses :
les noms surtout leur impriment souvent, ainsi qu’aux personnes un
caractère de force qui étonne450. »
Quant à la correspondance entre ces appellations et les choses
qu’elles désignent effectivement, elle paraît des plus douteuses. En
effet, il ne semble pas que l’hypothèse, déjà mentionnée, d’une imita-

______________
447. Ibid., p. 254.
448. Ibid., p. 255.
449. Cf. les conclusions d’Olivier Lutaud, relativement au problème de
l’influence des idées antiques sur le personnel révolutionnaire : « L’exemplarité
concrète qu’on veut tirer, par exemple, de l’histoire romaine et qui apparaît
souvent sous la Révolution n’est qu’un camouflage habile, une simple annexion
qui se limite [...] à l’honorabilité récupérée de quelques héros éponymes »
(« Emprunts de la Révolution française à la première révolution anglaise, De
Stuart à Capet, de Cromwell à Bonaparte », R.H.M.C., 1990, p. 589).
450. Prunelle de Lière, Séance du 16 juin 1793, in Archives parlementaires,
t. 66, p. 584.
Le droit constitutionnel français et les modèles 147

tion volontaire du sénat romain par les brumairiens puisse être regar-
dée comme probable451. Il faut, à ce propos, rappeler que la genèse du
sénat conservateur débute, en réalité, en l’an III, avec le projet de
« jurie constitutionnaire » que Sieyes présente à la Convention pen-
dant la discussion du projet de la Commission des Onze452. Les pre-
mières discussions relatives à la future constitution qui ont lieu après
le 18 brumaire, et qui sont indirectement connues par recoupement
des témoignages de Boulay de la Meurthe, Daunou et Rœderer453,
______________
451. Quant aux ressemblances pouvant exister entre le Conseil privé institué
en l’an X (art. 57 du sénatus-consulte organique du 16 thermidor an X, Cf. L.
Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales lois politiques de
la France depuis 1789, op. cit., p. 137) et le consilium principis de l’époque
augustéenne, elles paraissent infiniment peu probantes. Les pratiques d’Ancien
Régime, à elles seules, suffisaient à suggérer la création d’un organe dont
l’existence était, de fait, déjà établie.
452. Cf. Le Moniteur universel, 1795, pp. 1311 s. Sur les circonstances de
l’échec du projet de Sieyes, v. les débats in Le Moniteur universel, 1795, pp.
1330 s. ; Thibaudeau, notamment, fera une intervention remarquée, soulignant
les dangers potentiels liés à l’innovation proposée par Sieyes : « La garantie de
la République, dit-il, est dans la division des pouvoirs et dans une bonne organi-
sation ; la garantie des pouvoirs est dans le jury [sic] constitutionnaire ; mais
quand on demande où est la garantie du jury lui-même, et celle des pouvoirs
contre les usurpations, on ne sait plus que répondre » (séance du 12 août 1795,
Le moniteur universel, 1795, p. 1330). Alphonse Aulard affirme toutefois que
c’est moins par crainte du pouvoir d’un tel organe que les conventionnels en
refusèrent l’institution, que parce que le projet présenté manquait de moyens
pratiques d’exécution (Histoire politique de la révolution française, op. cit., p.
521). Sur la question de la jurie constitutionnaire chez Sieyes, v. les approches
proposées par Michel Troper (M. Troper, « Sieyes et le jury constitutionnaire »,
in Mélanges Pierre Avril, Paris, Montchrestien, 2001, pp. 265 s.) et Lucien
Jaume (L. Jaume, « Sieyes et le sens du jury constitutionnaire : une réinterpréta-
tion », Revista Electronica de Historia Constitucional, 2002, n° 3).
453. Il est acquis que parallèlement au travail des deux commissions, aux
Anciens et aux Cinq cents, créées par la loi du 19 brumaire an VIII, l’essentiel
du travail constituant a été réalisé de façon officieuse, au cours de discussions
demeurées secrètes. La teneur des positions de Sieyes au cours de ces entretiens,
dans lesquels il tint un rôle de premier plan, peut cependant être connue en se
rapportant à trois sources distinctes : la Théorie constitutionnelle de Sieyes, par
Boulay de la Meurthe (Paris, Renouard, 1836, 76 p.), à qui Sieyes confia ses
idées entre le 20 et le 30 brumaire an VIII, l’Organisation d’un gouvernement
représentatif, par Roederer, texte demeuré à l’état de manuscrit, et enfin un

148 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

montrent la très grande continuité des idées de Sieyes quant au rôle


qu’il entend faire jouer à cet organe. Sur le sujet, les récits des trois
témoins sont concordants : immédiatement après le 18 brumaire,
Sieyes exhume son projet, qui avait été rejeté par la Convention, et
entend donner à son « jury constitutionnaire ou cour de cassation po-
litique454 » le rôle de contrôleur de constitutionnalité qu’il avait es-
quissé pour lui cinq ans plus tôt455. Au contraire de ce qui s’était passé
à la Convention, le projet ne rencontre pas d’opposition importante.
Les seuls points sur lesquels Bonaparte fait objection sont relative-
ment secondaires : d’une part, il exige qu’un âge de 45 ans soit requis
pour être membre de l’organe, d’autre part, il refuse de donner à cet
organe, comme Sieyes le préconisait, un droit d’absorption lui per-
mettant de recruter des membres sans leur consentement – faculté
destinée à neutraliser les membres d’autres organes publics dont le
comportement pouvait présenter quelque danger456. Quant aux autres
modifications apportées au projet de Sieyes, elles résultent du travail
officieux réalisé avec les commissions et sous-commissions instituées
______________
simple Tableau figuratif, élaboré par Daunou qui autorisa Mignet à le reproduire
(in Histoire de la révolution française, Paris, Firmin Didot, 13e éd., 1880, t. II,
p. 264). En conjuguant ces différents témoignages, il devient possible de se faire
une idée assez juste des théories que Sieyes proposa à Bonaparte en l’an VIII
(Sur ces questions, v. le travail de référence de J. Bourdon, La constitution de
l’an VIII, op. cit., pp. 13 s.).
454. Appellations qui figurent dans le Tableau figuratif de Daunou, in F.-A.
Mignet, Histoire de la révolution française, op. cit., t. II, p. 264 ; le nom de
« Collège des conservateurs » a aussi été envisagé (J. Bourdon, La constitution
de l’an VIII, op. cit., p. 62).
455. Il faut noter qu’en l’an III, Sieyes prévoyait de doter l’organe de deux
autres types d’attributions : contrôleur de constitutionalité, il serait aussi « jury
d’équité naturelle », se prononçant sur des cas déférés par les tribunaux en rai-
son de lacunes législatives, et serait appelé à proposer, tous les dix ans, les ré-
formes constitutionnelles qui lui sembleraient utiles (v. Le Moniteur universel,
1795, pp. 1311 s.).
456. Ainsi, dans le texte finalement adopté, ce droit d’absorption ne subsiste-
t-il que sous une forme extrêmement atténuée : « Le premier consul sortant de
place, soit par l’expiration de ses fonctions, soit par démission, devient sénateur
de plein droit et nécessairement » (art. 17, cf. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les
constitutions et les principales lois politiques de la France depuis 1789, op. cit.,
p. 120). Quant à la limite d’âge souhaitée par Bonaparte, elle est ramenée à 40
ans (art. 15, in Ibid., p. 120).
Le droit constitutionnel français et les modèles 149

le 19 brumaire457 et consistent, pour l’essentiel, dans le refus


d’accorder au sénat conservateur le droit, défendu par Sieyes, de sup-
primer jusqu’à un dixième des noms portés sur la liste de confiance
nationale458. Il apparaît donc, en définitive, que le sénat conservateur,
tel qu’institué en l’an VIII, résulte fondamentalement des vues de
Sieyes, faiblement amendées, et sur lesquelles un accord est intervenu
sans trop de difficulté459. Dans cette perspective, les deux principales
ressemblances relevées entre cette institution et « son homologue
romain460 » – savoir : la dévolution d’un pouvoir de contrôle des actes
du législateur et d’un pouvoir de nomination étendu – peuvent diffici-
lement apparaître comme le produit d’une démarche mimétique. En
effet, en ce qui concerne la fonction de contrôleur de constitutionnali-
té, tout d’abord, il convient de relever que le discours par lequel
Sieyes, en l’an III, expose son projet de « jurie » ne comporte aucun
rapprochement avec l’histoire antique : l’institution n’est justifiée que
par des arguments tirés de la distinction capitale entre pouvoir consti-
tuant et corps constitués, déjà présente dans Qu’est-ce que le Tiers
État ?461. L’idée de créer un organe ayant vocation à assurer la su-
prématie de la norme constitutionnelle s’y inscrit rigoureusement
dans le cadre d’une réflexion autour des techniques du constitutionna-

______________
457. Sous-commissions officiellement chargées du travail de rédaction ;
celle des Cinq-cents était composée de : Lucien Bonaparte, Daunou, Boulay de
la Meurthe, Chazal, Chénier, Chabaud (du Gard) et Cabanis ; celle des Anciens,
de : Garat, Laussat, Régnier, Lenoir-Laroche et Lemercier. C’est officieusement
que leur rôle fut réel ; au cours de plusieurs séances n’ayant pas fait l’objet de
procès verbaux, tenues soit chez Sieyes, soit – le plus souvent – chez Bonaparte,
elles participèrent activement, sur la base du projet de Sieyes, à la rédaction du
texte définitif soumis aux Commissions (J. Bourdon, La constitution de l’an
VIII, op. cit., pp. 24 s.).
458. Ce droit de censure, destiné à conforter la mainmise du Sénat sur le
processus électoral, pouvant être « considéré comme attentatoire à la souverai-
neté du peuple » (A. Boulay de la Meurthe, Théorie constitutionnelle de Sieyes,
op. cit., p. 71).
459. C’est ce que souligne J. Bourdon, La constitution de l’an VIII, op. cit,
pp. 62-63.
460. J.-Ch. Assali, Napoléon et l’antiquité, op. cit., p. 388.
461. Cf. Le Moniteur universel, 1795, pp. 1311 s. ; E. Sieyes, Qu’est-ce que
le Tiers État , op. cit., pp. 67 s.
150 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

lisme naissant, aussi éloignée que possible du dessein d’acclimater en


France une quelconque institution antique462.
Quant à l’important pouvoir de nomination accordé au Sénat, rien
ne permet de voir en lui un emprunt fait à un précédent reculé – et
notamment pas au droit de designatio du sénat romain. Bien que, sur
cette dernière question en particulier, les témoignages des contempo-
rains ne soient pas unanimes463, il semble que le choix ainsi opéré ait
résulté d’une conception particulière du droit de suffrage. Désireux de
préserver le principe selon lequel « nul ne doit être nommé fonction-
naire par ceux sur qui doit peser son autorité464 », Sieyes en était
arrivé au système des listes de confiance. Se posait alors, mécani-
______________
462. Il est cependant curieux de relever que, juste après que Sieyes a exposé
son projet de « jurie » à la Convention en l’an III, plusieurs représentants ont
sentis le besoin d’appuyer leur réflexion autour de cette institution à l’aide des
matériaux tirés de leur connaissance de la politique des Anciens. Ainsi, alors
qu’un conventionnel s’inquiète de la possible corruption qui pourrait atteindre la
« jurie », en déplorant que tous ses membres ne seraient probablement pas tous
des « Aristides » (Louvet (de la Somme), Séance du 12 août 1795, in Le Moni-
teur universel, 1795, p. 1328), un autre lui répond que la force de l’institution
serait la même que « celle qu’avait ce tribunal antique que la postérité révère, et
dont les décisions furent des oracles pour toute la Grèce ; celle qu’avait à Rome
cet autre tribunal, dont la surveillance vertueuse faisait trembler les magistra-
tures suprêmes, qui ne perdit son autorité que lorsque Rome eut perdu ses ver-
tus, et que la corruption entra comme un torrent dans ses murailles. […] Quelles
furent donc, pendant des siècles la puissance de l’aéropage et des censeurs ?
Leur sagesse et le respect des peuples. Voilà l’idée et le modèle de votre jury
constitutionnaire » (Eschassériaux aîné, Séance du 12 août 1795, in Le Moniteur
universel, 1795, p. 1329). Il est assez net, en l’espèce, que ce rapprochement
singulier était motivé par des besoins d’ordre purement rhétorique. Par ailleurs,
P. Bastid indiquait que l’idée de jurie constitutionnaire avait été préparée, dans
les papiers de Sieyes, « par des réflexions assez curieuses sur la diké paranomôn
des Athéniens » (P. Bastid, Sieyes et sa pensée, op. cit., p. 433) ; outre que,
comme le relève J. Bouineau (Les toges du pouvoir, op. cit., p. 199), il n’y a pas
trace d’une institution de ce nom précis dans l’histoire athénienne, cette consi-
dération ne saurait suffire à faire découler la jurie de Sieyes de cette seule rémi-
niscence (Ibid., p. 199).
463. Selon Boulay de la Meurthe et Roederer, Sieyes souhaitait confier au
sénat conservateur le pouvoir de choisir législateurs et tribuns sur la liste natio-
nale ; selon Daunou, seul un pouvoir de cooptation aurait été attribué à l’organe
par son concepteur (J. Bourdon, La constitution de l’an VIII, op. cit., pp. 73-74).
464. A. Boulay de la Meurthe, Théorie constitutionnelle de Sieyes, op. cit., p. 16.
Le droit constitutionnel français et les modèles 151

quement, le problème du choix à faire au sein de ces listes. « Par qui


sera fait ce choix ? », interroge-t-il465. Ayant passé en revue quelques
options, pour les rejeter, il en arrive à confier ce choix à « un pouvoir
supérieur et plus éclairé, […] plus indépendants de toutes [l]es in-
fluences particulières, et plus libre de remplir son devoir avec fermeté
et avec une justice égale pour tout le monde466 ». Quelle instance
pouvait correspondre plus précisément à cette description que celle
dont Sieyes s’était fait le théoricien, et qu’il aimait à se représenter
comme « une puissance morale qui […] contient tous les mouve-
ments particuliers dans une sphère déterminée et empêche les écarts
des ambitions désordonnées467 » ?
En fin de compte, quelle qu’ait pu être la nature de la fascination
exercée par l’antiquité sur les français de la Révolution et de
l’Empire, cette fascination n’emporta pas de conséquences palpables
et déterminantes sur le plan des réalisations constitutionnelles. La
parution en 1792 et le succès rencontré par l’ouvrage de Guéroult
consacré aux Constitutions des Spartiates, des Athéniens et des Ro-
mains 468, pouvait laisser augurer une toute autre conclusion. Le suc-
cès rencontré par ce texte, qui se proposait de donner une vue
synthétique et actualisée des formes d’organisations politiques des
Anciens, était susceptible d’ouvrir la voie à de réelles tentatives vi-
sant à se réapproprier ces dernières. Enthousiastes comme pouvaient
l’être les Français à l’égard des civilisations anciennes, il aurait sem-
blé naturel qu’ils s’efforcent de conformer leur action constituante sur
les exemples qu’elles leurs offraient. Pourtant, il apparaît après exa-
men que ces matériaux historiques se sont révélés insusceptibles de
fournir aux Français du temps les ressources que requéraient leurs
dilemmes constituants. Le génie politique des Anciens pouvait bien
être révéré, trop de distance le séparait des circonstances présentes
pour qu’il trouvât finalement à s’appliquer.

______________
465. Ibid., p. 19.
466. Ibid., p. 20.
467. E. Sieyes, Manuscrits (1773-1799), éd. C. Fauré, Paris, Champion,
1999, p. 524.
468. P. C. B. Guéroult, Constitutions des Spartiates, des Athéniens et des
Romains, Paris, Née de La Rochelle, 1792, 140 p.
152 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Les modèles anglais et américains

Comparé aux cas qui viennent d’être étudiés, le statut de la


Grande-Bretagne et des États-Unis, dans la pensée des constituants
français, se présente très différemment. D’un point de vue strictement
quantitatif, tout d’abord, les ordres constitutionnels de ces deux États
font l’objet de références qui sont sensiblement plus nombreuses que
celles qui vont à tous les autres.
En outre, force est de reconnaître que l’usage qui est fait de ces
deux références revêt le caractère d’une remarquable constance : tan-
dis que la plupart des organisations constitutionnelles qui sont propo-
sées à l’imitation ne le sont que d’une façon ponctuelle, au hasard des
ressources qu’elles offrent à une imagination constituante parfois en
butte à des difficultés inédites, les systèmes anglais et américain
s’imposent souvent comme des points de passage obligés de la ré-
flexion constituante.
Aussi ces deux régimes s’apparentent-ils à de véritables étalons ;
ce qui ne signifie pas que les constituants français s’inspirèrent d’eux
d’une manière constante, mais qu’il est relativement rare que ne fut
pas posée, au moins, la question de leur imitation.
Cette position privilégiée des modèles anglais et américains dans
la pensée constitutionnelle française constitue un trait marquant de
cette dernière, révélateur d’une certaine fascination éprouvée à
l’égard de ces deux expériences politiques.
Il est difficile de déceler les causes de la fascination éprouvée en
France pour les exemples anglais et américains : à la base, il y a sans
aucun doute l’idée d’une adéquation entre l’exigence de limitation du
pouvoir et les techniques de gouvernement qui y sont misent en
œuvre. Dès le dix-septième siècle, c’est un lieu commun de la pensée
politique que de faire de la Grande-Bretagne l’asile de la liberté ; par
la suite, les États-Unis s’imposeront comme l’autre voie privilégiée
pour atteindre cette liberté.
Mais, outre ces raisons, qui feront l’objet de développements ulté-
rieurs, force est de relever l’existence de facteurs d’exemplarité d’une
autre nature : si l’Angleterre ou les États-Unis attirent les regards
avec autant de force, c’est aussi parce que leurs systèmes de gouver-
nement sont regardés comme les causes efficientes de ce qui dis-
tingue les plus manifestement ces deux États de la France. La stabilité
de leurs institutions, une prospérité matérielle croissante sont ainsi
Le droit constitutionnel français et les modèles 153

considérées par les observateurs français comme autant de preuves


tangibles de l’excellence de ces gouvernements.
C’est un truisme que d’affirmer que l’instabilité institutionnelle
aura longtemps été le caractère distinctif le plus manifeste de la
France. De ce point de vue, il était évident que tout parallèle entre les
régimes français et ceux de l’Angleterre et des États-Unis ne pouvait
que tourner à l’avantage de ces derniers.
Il est significatif que les partisans de ces gouvernements, dans les
premières années de la Révolution, n’insistent pas spécialement sur
ce point : la durée des institutions n’est pas encore un problème à part
entière. En revanche, dès la période de la Restauration, passées les
années de turbulence constitutionnelle que vient de vivre la France, le
thème de la stabilité des institutions anglaises va commencer à deve-
nir habituel. Ainsi, Chateaubriand, en 1814, ne peut s’empêcher de
rapprocher l’expérience malheureuse des constituants français qui,
depuis vingt ans, « ont mis en pratique toutes les théories qu’ils
s’étaient plu à former469 », de l’espérance née de l’observation du
gouvernement anglais : « On se récrie avec une sorte de justice sur la
multitude de nos constitutions », écrit-il, « mais est-ce une raison
pour ne pas en trouver une qui nous convienne ? Combien de fois les
Anglais en changèrent-ils avant d’arriver à celle qu’ils ont au-
jourd’hui ?470 »
La plupart des auteurs, à cette époque, louent ainsi l’Angleterre
d’être parvenue à fonder durablement sa liberté politique. L’un d’eux
admet, certes que « cette constitution n’est point à l’abri des ravages
du temps qui mine tout, et des secousses extraordinaires qui ébranlent
les institutions les mieux affermies, aussi bien que les monuments les
plus solides471 ». Mais il reste que l’Angleterre, par la sage distribu-
tion de ses pouvoirs, paraît avoir dressé un édifice solide, qui la met à
l’abri de ces dangers, tels ces monuments qui « résistent en raison de
la force du ciment qui unit leur diverses parties », et qui forment

______________
469. F.-R. de Chateaubriand, Réflexions politiques sur quelques écrits du
jour et sur les intérêts de tous les Français, Paris, Le Normant, 1814, p. 68.
470. Ibid., p. 99
471. G. de Lévis, L’Angleterre au commencement du XIXe siècle, Paris, Re-
nouard, 1814, p. 398.
154 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

« une masse presque indestructible »472. Pareillement, la présence de


la référence anglaise, lors de la révision de la Charte en 1830,
s’explique, notamment, par cette préoccupation d’asseoir plus soli-
dement la monarchie constitutionnelle en France, et de cesser de don-
ner à l’Europe, comme l’explique alors un député, « le spectacle de la
plus étrange mobilité473 ».
En 1848, la préoccupation de stabilité n’est pas moins forte ; mais
l’Angleterre n’est plus, à ce moment, seule à retenir l’attention des
constituants. L’un d’entre eux mentionne bien la constitution anglaise
comme une « constitution forte, solide, vigoureusement établie474 »,
mais c’est pour lui préférer, en fin de compte, la constitution améri-
caine « qui subsiste depuis soixante ans, et qui a pour elle une longue
durée et une très grande prospérité475 ». Propos qu’il n’est pas seul à
tenir, puisque plusieurs autres députés sentent le besoin d’expliquer
leur attrait pour les États-Unis par des considérations similaires, en
montrant par exemple la constitution américaine « brill[ant] dans
toute sa vigueur, bien que son existence remonte à plusieurs années
avant notre première révolution476 ». Lors de l’élaboration des lois
constitutionnelles de 1875, la remarque est d’une pertinence forcé-
ment accrue ; près d’un siècle après cette « première révolution », le
gouvernement américain donne l’exemple, selon Lefèvre-Pontalis
« d’un gouvernement qui a survécu et qui survit à tous les nôtres477 ».
Il est à peine besoin de préciser qu’au vingtième siècle, la longévité
des systèmes des gouvernements anglais et américain ne pourra que
continuer à exercer quelque fascination sur les esprits français…
Mais il reste que la marque la plus tangible de la valeur de ces
modes de gouvernement réside, aux yeux de bon nombre des observa-
teurs français, dans la prospérité matérielle que donnent à voir ces
deux États. Là encore, même si l’Angleterre présente une avance si-

______________
472. Ibid., p. 399.
473. de Conni, Séance du 8 août 1830, Le Moniteur universel, 1830, p. 862.
474. Cazalès, Séance du 6 septembre 1848, Le Moniteur universel, 1848, p.
2332.
475. Ibid., p. 2332.
476. Levet, Séance du 6 septembre 1848, Le Moniteur universel, 1848, p.
2330.
477. Séance du 25 janvier 1875, Journal officiel du 26 janvier 1875, p. 669.
Le droit constitutionnel français et les modèles 155

gnificative sur les États-Unis de ce point de vue, ces derniers vont la


rejoindre pour, même, au cours du vingtième siècle, la devancer.
Le thème de la prospérité de l’Angleterre, à la vérité, est très anté-
rieur à la Révolution française. Si certains constats de la prospérité de
l’Angleterre par des Français remontent au dix-septième siècle, et si,
pour expliquer la différence des croissances économiques de la
France et de l’Angleterre, il convient même de remonter au Moyen
Âge478, il suffit ici de remarquer que dans la seconde moitié du dix-
huitième siècle, l’opinion d’une avance économique de la Grande-
Bretagne sur la France est déjà très répandue. Les propos tenus par les
anglophiles d’alors ne manquent pas de mentionner la richesse de
l’Angleterre au nombre des caractères qui distinguent positivement
cette dernière. Les manifestations de cette richesses, telles qu’elles
sont relevées, sont très variées. Dans leur ensemble les voyageurs
s’étonnent de l’espèce d’aisance dont paraît jouir le peuple anglais, en
comparaison du sort qui est fait à celui du continent. En témoignent
certaines lignes fort connues des Lettres philosophiques de Voltaire,
dans lesquelles est décrite avec quelque complaisance la supériorité
de la situation du paysan anglais : celui-ci, précise Voltaire, « n’a
point les pieds meurtris par des sabots, il mange du pain blanc, il est
bien vêtu, il ne craint pas d’augmenter le nombre de ses bestiaux ni
de couvrir son toit de tuiles479 ».
Mais le regard français sur la prospérité anglaise se s’attache pas
seulement à louer l’heureuse condition du peuple britannique. Lors-
qu’il embrasse le phénomène dans sa totalité, il semble se teinter de
surprise autant que d’inquiétude. C’est ce qui transparaît dans un ma-
nuscrit de 1760, où François de Chaumont brosse un tableau frappant
de la suprématie britannique : « La Grande-Bretagne n’étant à peu
______________
478. Cf. J. U. Nef, « A comparison of Industrial Growth in France and Eng-
land from 1540 to 1640 », in Journal of Economy, 1936, n° 3, 4 et 5, pp. 289 s.,
505 s. et 643 s.
479. Voltaire, Lettres philosophiques, in Mélanges, Paris, Gallimard, coll. de
la Pléiade, 1995, p. 27 ; relation flatteuse qui peut être complétée par celle que
fait Mme du Bocage, quelques années après, du sort de l’épouse du paysan an-
glais : « les plus pauvres villageoises sont bien corsées en toile peinte, le cha-
peau de paille sur la tête » (Mme du Bocage, Lettres de Mme du Bocage
contenant ses voyages en France, en Angleterre, en Hollande et en Italie, pen-
dant les années 1750, 1757 et 1758, Dresde, 1771, p. 5).
156 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

près territorialement que le tiers de la France et ses terres n’égalant


pas les nôtres en bonté, sa population devrait correspondre au plus
qu’au tiers de la nôtre. Son commerce, ses richesses […] devraient
suivre les mêmes rapports. Cependant l’Angleterre porte une popula-
tion beaucoup plus étendue et presque égale à la moitié de celle que
nous avons. Elle a une agriculture très riche, plus du double de notre
commerce, un mobilier maritime immense ; et quant au crédit, elle
soutient un poids de dette plus considérable que le nôtre480. » La ques-
tion qui, naturellement, suit un tel constat ne tarde pas à venir sous la
plume de l’auteur, qui interroge : « À quoi l’Angleterre peut-elle de-
voir ce concours d’avantages ?481 »
Car, en effet, le problème qui se pose alors aux Français est
d’expliquer la prospérité anglaise, qui est un fait établi, moins pour la
comprendre, à vrai dire, que pour remédier au retard accusé par
l’économie française. Dès cette époque, plusieurs explications sont
avancées, dont certaines garderont toute leur pertinence. Pour beau-
coup, le développement économique de l’Angleterre est étroitement
lié à l’importance de son commerce extérieur ; l’un d’entre eux af-
firme ainsi que « le commerce fait la richesse de l’Angleterre qui lui
doit sa marine et la multiplication de l’industrie482 ». D’autres, plus
______________
480. B.N. MF 10716, cité par F. Crouzet, « Les sources de la richesse de
l’Angleterre, vues par les Français du XVIIIe siècle », in De la supériorité de
l’Angleterre sur la France, Paris, Perrin, 1985, p. 105.
481. Ibid., p. 105 ; il faut cependant noter que dans les années qui précèdent,
en France, la Révolution, les données du problèmes se modifient. D’une façon
quelque peu surprenante, un mouvement contraire se dessine dans les années
1780 à l’égard du développement économique anglais : beaucoup, observant
simultanément au développement industriel un accroissement de la cherté des
denrées ainsi que de la main d’œuvre, pensent l’Angleterre parvenue au sommet
de sa puissance et sur le point de connaître le déclin, selon un mouvement de
balancier qu’ils croient nécessaire (cf. par ex. C. Rebours (éd.), Carnet de
voyage en Angleterre de Charles-Etienne Coqueret de Montbret en 1789, Mé-
moire de maîtrise d’histoire, Université de Rouen, 1991, pp. 237 s.). Tout au
contraire, ces deux facteurs  la cherté des denrées alimentaires et celle des
salaires  sont à présent regardés comme ayant participé de manière significa-
tive au processus de développement technique et industriel (cf. J.-P. Rioux, La
révolution industrielle, 1780-1880, Paris, Seuil, 1989, p. 65).
482. Cité par F. Crouzet, « Les sources de la richesse de l’Angleterre… »,
op. cit., p. 108.
Le droit constitutionnel français et les modèles 157

rares, s’éloignent de cette approche mercantiliste pour proposer des


modes de compréhension alternatifs du phénomène ; ceux-ci sont
variés, s’attachent à la surabondance des ressources naturelles, à la
position géographique insulaire, aux mœurs industrieuses de la popu-
lation, etc.483
Mais, parmi ces explications variées, il en est une qui ressort parti-
culièrement : il s’agit de la bénéfique influence de l’ordre constitu-
tionnel anglais. Nombre de commentateurs relèvent en effet que les
principes du gouvernement établi outre-Manche sont naturellement
favorables à l’expansion économique. La nature du régime anglais
leur semble entraîner avec elle toute une série de conséquences qui
sont, chacune à leur manière, propices à la création de nouvelles ri-
chesses. Les limitations au pouvoir du monarque leur semblent, plus
particulièrement, favoriser la liberté du commerce ; de même voient-
ils, dans la présence dans les deux chambres du Parlement de repré-
sentants ayant une activité commerciale, l’explication des heureuses
mesures prises par l’État anglais pour encourager son l’activité éco-
nomique : politique protectionniste, fiscalité avantageuse, mise en
valeur des ressources naturelles, etc. Tous ces éléments, et d’autres
encore, sont regardés comme la conséquence de la constitution de la
Grande-Bretagne et la cause de la prospérité de cette dernière.
Comme le résume François de Chaumont : « La constitution anglaise
est merveilleusement propre au commerce484. » C’est pourquoi il n’est
pas innocent que Voltaire fasse le détail des richesses de l’Angleterre
dans sa lettre consacrée au gouvernement du pays485… De même que
Montesquieu, en cherchant « les effets qui ont dû suivre » les prin-
cipes de la constitution anglaise, est amené à considérer ce gouver-
nement comme « portant avec lui la prospérité »486.
La période révolutionnaire, puis les guerres de l’Empire vont inter-
rompre la fascination que la prospérité anglaise exerce sur ses obser-
vateurs français ; au cours de cette période, il semble que les relations
pour le moins houleuses entre les deux États aient stimulé chez les

______________
483. Cf. Ibid., p. 105 s.
484. Ibid., nous soulignons.
485. Voltaire, Lettres philosophiques, op. cit., Neuvième lettre, pp. 23 s.
486. Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., liv. XIX, chap. XXVII, t. I,
p. 481.
158 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

français un mouvement d’orgueil national, et qu’ils se soient refusés à


considérer, pour un temps, la manifeste supériorité britannique. Mais,
au moment de la Restauration, la situation se modifie de nouveau
notablement. Non seulement l’écart s’est accru entre les économies
des deux côtés de la Manche487 mais, en outre, les structures mentales
de la société française ont évolué de telle sorte que la recherche du
profit  et des moyens de le provoquer, par conséquent  est devenu
un mobile socialement admis. Aussi, grande est la surprise de ceux
qui, à peine remis des péripéties de l’épopée napoléonienne, peuvent
mesurer l’avance dont jouit la Grande-Bretagne488 : « Les guerres de
révolution avaient suspendu toutes les communications régulières
entre la France et l’Angleterre, pendant un espace de vingt-trois ans.
La nation anglaise, maîtresse des mers, avait acquis pendant ce
temps le monopole du commerce du monde, et son industrie avait
acquis un développement prodigieux489. »
C’est pourquoi, parmi les nombreuses relations faites par ceux qui
se rendent alors outre-Manche, rares sont celles qui ne prennent le
temps de détailler la supériorité de l’Angleterre, telle qu’elle apparaît
dans la multitude de ses manifestations. Le duc de Lévis écrit en 1814
que « le pays présente […] des signes d’une prospérité croissante.
L’agriculture fait des progrès sensibles ; les races des bestiaux
s’améliorent ; on entreprend de grands défrichements ; on ouvre des
chemins ; on creuse des canaux ; les parcs et les châteaux se multi-
plient ; enfin, chose étonnante, la guerre, cette ruine des peuples,
______________
487. Cf. F. Crouzet, L’économie de la Grande-Bretagne victorienne, Paris,
S.E.D.E.S., 1978, pp. 19 s.
488. F. Crouzet indique qu’au début du XIXe siècle le revenu français n’était
inférieur en réalité que de 20% au niveau anglais ; mais la réalité perçue était
toute autre et le retard paraissait incommensurablement plus important à la plu-
part des Français (F. Crouzet, « Les problèmes du rattrapage : Europe occiden-
tale et Grande-Bretagne dans la première moitié du XIXe siècle », in De la
supériorité…, op. cit., p. 319) ; sur la position du modèle économique anglais
dans le débat français au moment de la Restauration, v. F. Démier, « Relecture
de la Restauration », 1848, Révolutions et mutations au XIXe siècle, 1994, n°10,
pp. 73 s. ; du même : Marché et nation dans la France de la Restauration,
Thèse, Université de Paris X, 1991, 2626 p.
489. Ch. Comte, Notice sur la vie et les ouvrages de J.-B. Say, in J.-B. Say,
Cours complet d’économie politique pratique, Bruxelles, Dumont, 3e éd., 1837,
p. VIII, nous soulignons.
Le droit constitutionnel français et les modèles 159

semblait favorable à l’accroissement des hommes et des vaisseaux


marchands490 ». Madame de Staël, elle, s’inscrit dans la tradition litté-
raire des impressions de voyage pour décrire avec complaisance la
physionomie familière du pays traversé, sur un ton fort proche des
anglophiles du siècle précédent : « Presque tous les hommes sont bien
vêtus, presque aucune cabane n’est en décadence, les animaux eux-
mêmes ont quelque chose de paisible et de prospère491. » En revanche,
c’est avec très peu d’aménité qu’un maréchal de camp de l’armée
napoléonienne, Pillet, décrit en 1815 le pays de nos « barbares enne-
mis » comme celui d’une nation ayant « dans ses mains et à sa dispo-
sition, le crédit, le commerce, les fortunes de toute les autres492 ».
L’impression que lui procure ce spectacle est si forte qu’il ne peut
s’empêcher d’avertir que, dans un avenir proche, « les mots richesse,
prospérité, grandeur, ne seront plus applicables qu’à l’Angleterre ou
à ses heureux sujets493 ». Quel que soit donc le jugement finalement
porté par les voyageurs français, ceux-ci ne peuvent nier, tant elle est
sensible, l’avance prise par l’Angleterre au début de ce siècle.
L’air de parenté qui rapproche ces propos de voyages de ceux du
siècle passé touche aussi les explications par lesquelles les contempo-
rains tentent de rendre compte de la richesse britannique. Sur ce
point, en effet, les raisonnements de l’Ancien régime sont assez fidè-
lement repris. Par Madame de Staël, par exemple, lorsqu’au retour de
son voyage outre-Manche, elle se propose d’élucider la mystérieuse
avance anglaise en faisant connaître les « causes qui l’ont accrue jus-
qu’à présent494 » : « Considérez la puissance de l’Angleterre : d’où lui
vient-elle ? de ses vertus et de sa constitution. Supposez un moment
que cette île, maintenant si prospère, fût privée tout-à-coup de ses
lois, de son esprit public, de la liberté de la presse, et du Parlement,
qui tire sa force de la nation et lui rend la sienne à son tour : comme
______________
490. G. de Lévis, L’Angleterre au commencement du XIXe siècle, op. cit., p.
361.
491. G. de Staël, Considérations sur la révolution française, édit. J. Gode-
chot, Paris, Tallandier, 1983, p. 524.
492. Pillet, L’Angleterre vue à Londres et dans ses provinces, pendant un sé-
jour de dix années dont six comme prisonnier de guerre, Paris, Eymery, 1815, p.
485.
493. Ibid., p. 485.
494. G. de Staël, Considérations sur la Révolution française, op. cit., p. 523.
160 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

les seraient desséchés, comme les ports deviendraient déserts !495 » Et


sa conclusion, relativement à l’attitude à adopter en France, est sans
ambiguïté : « Nous ne croyons pas que la Providence ait placé ce
beau monument de l’art social si près de la France, seulement pour
nous inspirer le regret de ne pouvoir jamais l’égaler ; et nous examine-
rions avec scrupule, ce que nous voudrions imiter avec énergie. »496
Ce sont là des conclusions qui rejoignent celles d’un personnage
comme le comte de Saint-Simon. Dans le projet de Réorganisation de
la société européenne que ce dernier rédige alors que s’ouvre le Con-
grès de Vienne, la place qu’il ménage au gouvernement anglais 
place rien moins que prééminente  ne peut s’expliquer que par les
liens qu’il postule entre la prospérité du pays et les vertus de sa cons-
titution. Ainsi, tout en voyant dans l’Angleterre un colosse « qui me-
nace d’envahir le monde497 », Saint-Simon discerne en son
gouvernement le modèle qui pourra donner sa force et sa prospérité à
la société européenne dont il propose la formation. Selon lui, il n’est
pas douteux que l’Angleterre ait acquis sa situation dominante par la
bonté même de son organisation politique ; c’est pourquoi l’unique
moyen dont dispose la France pour contenir la puissance anglaise est
d’avoir recours à cette forme d’organisation politique, posant ainsi les
______________
495. Ibid., pp. 393-394.
496. Ibid., p. 530, nous soulignons ; position proche de celle dont fait état un
ouvrage, paru à quelques années de distances, dont Benjamin Constant est un
des auteurs : le gouvernement anglais y est présenté comme la source de tous les
avantages dont jouit la Grande-Bretagne, et ce au moyen de saisissants enchaî-
nements : « Si l’on veut connaître toute l’étendue du pouvoir de ce gouverne-
ment, qu’on contemple l’Angleterre. Pendant quatre cent ans, aucun principe
n’est fixé, aucun ordre établi [...] ; et voilà qu’après tant d’orages le gouverne-
ment représentatif épurant l’horizon, faisant marcher le calme à sa suite, vient
rendre à tout ses bases véritables [...]. Dès lors, les échafauds s’écroulent ; le
sang cesse de couler ; la paix règne partout ; la richesse s’accroît ; le crédit vient
lui prêter son appui inattendu et inséparable ; les plans et les systèmes se lient,
s’enchaînent, s’exécutent ; les conquêtes s’étendent ; et la trop heureuse Angle-
terre, toujours appuyée sur ce puissant ressort, étend sur la terre et les mers un
sceptre que l’on ne peut ni éviter ni briser » (B. Constant e.a., Mélanges poli-
tiques et historiques relatifs aux événements contemporains, Paris, Librairie
américaine, 1829, t. II, pp. 136-137).
497. H. de Saint-Simon, De la réorganisation de la société européenne…, in
Œuvres, Paris, Dentu, 1868, t. I, p. 164.
Le droit constitutionnel français et les modèles 161

fondements d’une société européenne organisée selon les principes


mêmes qui régissent la constitution britannique. À ce propos, Saint-
Simon fait d’ailleurs sans aucune ambiguïté de la richesse anglaise le
critérium de la valeur de son gouvernement : « Depuis près de cents
ans que l’Angleterre, en achevant sa révolution, a établi chez elle
cette forme de gouvernement dans toute sa plénitude, ne l’a-t-on pas
vu accroître tous les jours sa prospérité et sa puissance ? Quel peuple
est plus libre et plus riche au dedans, plus grand au dehors, plus ha-
bile dans les arts d’industrie, la navigation et le commerce ? Et à quoi
attribuer cette puissance que nulle autre n’égale, sinon à ce gouver-
nement anglais plus libéral, plus vigoureux, plus favorable au bon-
heur et à la gloire d’une nation que tous les gouvernements de
l’Europe ?498 »
À vrai dire, l’attitude dont font montre Madame de Staël, le comte
de Saint-Simon ou tant d’autres encore n’est rien moins que représen-
tative de celle de la plupart des amateurs de la constitution anglaise
jusque sous la troisième République. Ceux-ci, dans l’appréciation
élogieuse qu’ils font du gouvernement anglais, ne manquent pas, en
effet, de souligner les progrès économiques engendrés de ce dernier.
Le dix-neuvième siècle français, tout entier voué au développement
de l’économie nationale, va compter de moins en moins de person-
nages tels Louis-Ambroise de Bonald, qui considère avec un mé-
pris aristocratique ce « gouvernement composé » de Grande-Bretagne
qui « plaît […] au commerce et à l’industrie, dont il favorise, et
quelques fois outre mesure, le développement499 ». Ainsi, dans les
dernières années du second Empire, un penseur très nettement con-
servateur comme le sociologue Frédéric Le Play pourra proposer
l’imitation des principes de la constitution anglaise, en notant que
« l’Angleterre l’emporte sur les autres pays par l’ensemble de ces
institutions […]. Seule, elle concilie ces avantages avec un énorme
développement de richesse et de puissance. […] À ces divers titres,

______________
498. Ibid., p. 195, nous soulignons.
499. L. de Bonald, Démonstration philosophique du principe constitutif de
la société, Paris, Vrin, 1985, p. 489.
162 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

l’Angleterre est le modèle qui peut être offert le plus utilement à mes
concitoyens500 ».
Le vingtième siècle va voir, sur ce point, les États-Unis suivrent
l’Angleterre dans l’opinion française, au point de bientôt la surpasser.
Ce mouvement s’affirme tout d’abord lentement au cours du siècle
précédent. À la différence de l’économie anglaise, celle des États-
Unis ne fait d’ailleurs l’objet que d’une connaissance extrêmement
limitée pendant longtemps. Sauf les quelques données statistiques
brutes régulièrement publiées par des périodiques comme la Revue
des Deux-Mondes ou la Revue britannique501, et des récits des voya-
geurs qui s’attardent souvent à peindre les conditions matérielles
d’existence des américains, il n’existe guère de source d’information
qui soit en mesure d’offrir une vue d’ensemble intelligible du système
économique des États-Unis502. Cette lacune ne fait cependant pas obs-
tacle à ce qu’ils soient regardés par la plupart des Français comme
prospères, sur la foi des quelques données disponibles.
Jusque sous la Restauration, il faut donc se contenter d’une idée
sommaire de la prospérité américaine, qui voit celle-ci comme une
conséquence prévisible des richesses naturelles du pays et du tempé-
rament entreprenant de ses habitants. Aussi, s’il est vrai que, dès
1795, les débats constituants français font apparaître les États améri-
cains comme une « République florissante503 », il est très probable

______________
500. F. Le Play, La réforme sociale en France déduite de l’observation
comparée des peuples européens, Tours-Paris, Mame-Dentu, 5e éd., 1874, t. III,
p. 31, nous soulignons.
501. Cf. les indications qu’apporte sur ce point R. Rémond, Les États-Unis
devant l’opinion française, 1815-1852, Thèse de lettres, Paris, 1962, p. 368.
502. Un témoignage comme celui rapporté par le Comte de Moré lors de son
troisième voyage aux États-Unis est assez représentatif des discours qui ont
généralement cours sur le sujet : « Ce n’était pas Philadelphie recrépie, relevée,
restaurée, que je vis ; c’était à la fois une nouvelle Thèbes, une nouvelle Sidon.
Dans le port je n’aperçus que bâtiments de guerre et de commerce tout équipés
ou en construction ; partout une activité prodigieuse ; sur les quais mille habita-
tions nouvelles ; enfin des monuments publics qui ressemblaient à des palais... »
(Comte de Moré, Mémoires (1758-1837), Paris, A. Picard, 1898, p. 143).
503. Guyomard, Séance du 15 juillet 1795, Le Moniteur universel, 1795, p.
1218.
Le droit constitutionnel français et les modèles 163

que cette considération doit davantage à une sympathie de principe504,


ainsi qu’à quelques notions peu claires des conditions de vie des an-
ciens colons, plus qu’à une information exacte sur le sujet. Durant la
période de la Restauration, et plus encore sous la Monarchie de Juil-
let, le thème de la prospérité américaine grandit et s’installe définiti-
vement. Les différentes missions et enquêtes menées par les Français
outre-Atlantique  sur les chemins de fer, le système pénitentiaire,
etc.505  seront le moyen de rapporter en Europe des relations détail-
lées de l’état matériel des États-Unis. Lors de son enquête, le saint-
simonien Michel Chevalier note ainsi « ce fait positif incontestable,
de l’aisance générale506 », et se hasarde même à des prédictions sur le
sujet quand il écrit que l’Union « semble destinée à un degré de pros-
périté, de puissance et de bonheur bien supérieur à ce que nous pos-
sédons maintenant507 ». Quant à Tocqueville, lui non plus ne peut
s’empêcher de faire état de la prospérité américaine naissante  « Il
n’est pas », écrit-il, « de peuple sur la terre qui ait fait des progrès
aussi rapides que les Américains dans le commerce et
l’industrie508 » – et de livrer ses conjectures : « L’Angleterre est au-
______________
504. Sympathie de principe qu’annonce, dès le dix-huitième siècle, ces pro-
pos de Diderot, extraits de sa contribution à l’Histoire philosophique… de Ray-
nal : « L’esprit de justice […] se plaît à croire que cette partie du Nouveau-
Monde peut devenir une des plus florissantes contrées du globe » (Révolution de
l’Amérique, Londres, 1781, p. 145).
505. V. sur le sujet la monographie classique de G. Mahieu, Les enquêteurs
français aux États-Unis de 1830 à 1837, L’influence américaine sur l’évolution
démocratique en France, Paris, Champion, 1934, VII-159 p.
506. M. Chevalier, Lettres sur l’Amérique du nord, Paris, Gosselin, 1836,
lettre IX.
507. Ibid., lettre XVI .
508. A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, éd. J.-C. Lamberti,
Paris, Robert Laffont , coll. Bouquins, 1986, p. 535 ; sur cet important voyage
réalisé au prétexte d’une mission officielle sur la réforme du système péniten-
tiaire, v. G. Mahieu, Les enquêteurs français aux États-Unis de 1830 à 1837, op.
cit., et not. pp. 1 s., ainsi que l’éclairante étude de F. Furet, « Naissance d’un
paradigme : Tocqueville et le voyage en Amérique (1825-1831) », Annales ESC,
1984, n° 2, pp. 225-239 ; il est également intéressant de relever l’autorité dont a
jouit, très vite, l’ouvrage de Tocqueville auprès du public français, ainsi que
l’intérêt que ce dernier semblait manifester, plus généralement, pour les compte-
rendus des voyages d’enquêtes réalisés aux États-Unis : cf. cette note manus-

164 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

jourd’hui le foyer naturel du commerce de presque toutes les nations


qui l’approchent ; l’Union américaine est appelée à remplir le même
rôle dans l’autre hémisphère509. »
Les raisons propres à expliquer la prospérité des États-Unis ne
sont pas très différentes de celles qui, antérieurement, ont été appli-
quées à l’Angleterre. Tout comme pour cette dernière, il est alors
d’usage de noter l’importance jouée par les facteurs locaux, tels
l’abondance des matières premières, la grande étendue des côtes, ain-
si que par les mœurs des Américains510. Mais il reste que le mode de
gouvernement continue à être considéré comme un facteur détermi-
nant de la richesse américaine. Les anglais eux-mêmes en convien-
nent ; et si des raisons d’amour-propre les poussent à expliquer la
prospérité  « l’extraordinaire niveau de prospérité511 »  de leurs
anciennes colonies par le fait que leur population est composée de
« descendants de la première nation du monde512 », ils finissent par
reconnaître l’importance prééminente de ce qu’ils nomment « la
constitution la plus libérale qui ait jamais existé513 ». Explication
proche de celles qui sont alors durablement admises en France : en
témoigne l’enthousiasme d’un Laboulaye pour cette constitution qui a
« donné presque un siècle de prospérité et de grandeur514 » à la Répu-
blique américaine.

______________
crite de Chateaubriand, datée de 1840 : « Si l’on veut connaître la grande Répu-
blique d’outre-mer, il fait lire l’ouvrage capital de la Démocratie en Amérique
par M. Alexis de Tocqueville, le travail de son ami M. de Beaumont sur
l’esclavage des noirs aux États-Unis, les lettres de Michel Chevalier... » (Lettres
et fragments de divers ouvrages [B.N. Mss fr 12454, f. 18]).
509. A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, op. cit., pp. 372-373.
510. Points sur lesquels insiste Tocqueville quand il détaille les « causes de
la grandeur commerciale des États-Unis » (De la démocratie en Amérique, op.
cit., pp. 366 s.).
511. « The astonishing height of prosperity » [traduit par nos soins] (The
United States of North America, London, Simpkin & Marshall, 1828 p. 3).
512. « Descendants of the first nation in the world » [traduit par nos soins]
(Ibid., p. 3).
513. « The most liberal constitution that ever existed » [traduit par nos soins]
(Ibid., p. 3).
514. M. Block, Dictionnaire général de la politique, Paris, Lorenz, 1873, t.
I, p. 933.
Le droit constitutionnel français et les modèles 165

En fin de compte, une partie significative du public français


semble avoir durablement témoigné d’un vif intérêt pour les ordres
constitutionnels anglais et américain, particulièrement en tant que
ceux-ci étaient réputés être à l’origine des bienfaits les plus mani-
festes dont paraissaient jouir ces deux États. En offrant l’exemple
d’une réelle stabilité institutionnelle – que la France avait, quant à
elle, tant de difficulté à établir – et d’une prospérité sans égal, la
Grande-Bretagne et les États-Unis paraissaient indiquer les voies par
lesquelles la France pouvait, de nouveau, gagner une position émi-
nente dans le concert des nations.
Finalement, il n’est pas surprenant que cette forme de fascination
éprouvée à l’égard des systèmes de gouvernement anglais et améri-
cain ait pu conduire au désir de s’en réapproprier les principes.
L’admiration est souvent le préalable de l’imitation. Pour reprendre
les mots d’un anglophile du second Empire, une « stérile admiration »
n’est d’aucun intérêt, encore faut-il « y joindre la sérieuse volonté
d’imiter ce que l’on admire515 ».
Sans doute est-ce ce qui explique les fréquentes références qui
sont faites aux modèles anglais et américains à l’occasion des travaux
constituants français. Car, de fait, la constitution britannique, comme
celle des États-Unis, apparaissent presque tout au long des débats
constitutionnels français, comme deux repères vis-à-vis desquels se
positionnent les discours. Ce qui ne signifie pas que toutes ces allu-
sions soient élogieuses. Certains, on l’a vu, se démarquent nettement
des laudateurs des institutions anglo-américaines, et n’hésitent pas à
soumettre ces dernières aux critiques les plus aiguës. Mais de telles
critiques, à l’évidence, ne sont pas gratuites. Si les constitutions an-
glaises ou américaines en font l’objet, c’est qu’elles sont perçues
comme une menace potentielle ; autrement dit, c’est le plus souvent
pour s’opposer à leur imitation que leurs contempteurs prennent la
peine d’entreprendre de telles réfutations. Ainsi, qu’il s’agisse de
proposer ou, à l’inverse, de refuser de s’inspirer des systèmes anglais
et américains, il reste que ceux-ci laissent rarement indifférents. En
sorte qu’il est fréquent que les positions adoptées dans le débat cons-

______________
515. Ch. de Franqueville, Les institutions politiques, judiciaires et adminis-
tratives de l’Angleterre, Paris, Hachette, 1863, p. XLIII, nous soulignons.
166 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

titutionnel soient déterminées par le rapport entretenu avec ces deux


cas.
Du modèle américain et de l’anglais, c’est ce dernier dont
l’influence est à première vue la plus manifeste. Ainsi, depuis les
premiers débats de la Constituante, jusqu’aux discussions de 1958,
l’ensemble des controverses des constituants porte l’empreinte de
rapprochements avec le système britannique.
Cela dit, il faut évidemment préciser que la présence du référent
anglais est très variable au cours de cette longue période. En 1789
l’Angleterre est l’objet, à elle seule, de discussions nourries, en sorte
que, dans le seul mois de septembre de cette année  où sont discu-
tées les décisives questions du veto et du bicamérisme  plus d’une
dizaine d’orateurs s’expliquent de leurs préférences en se positionnant
explicitement vis-à-vis d’elle516. Les travaux constituants de la Con-
vention, en revanche, mentionnent avec beaucoup plus de parcimonie
le cas britannique : presque absent en 1793, il n’occupe que médio-
crement les thermidoriens517, notamment pour les raisons qui ont été
évoquées plus haut518. La période de la Restauration et de la Monar-
chie de Juillet témoigne d’un vif regain d’intérêt pour l’Angleterre.
Les  maigres  débats publics qui accompagnent l’élaboration des
divers textes constitutionnels de cette période montrent tous combien
les problèmes agités le sont au travers du prisme britannique. Les
discussions qui ont lieu autour de la constitution sénatoriale de 1814,
du projet de constitution de la Chambre des représentants de 1815, de
la révision de la Charte en 1830 sont en effet l’occasion de références
nombreuses au précédent anglais, attestant du profond enracinement

______________
516. Il est toujours délicat de tenir une comptabilité de ce genre ; en
l’occurrence, n’ont été relevées que les interventions dans lesquelles le système
constitutionnel anglais a été explicitement évoqué, et ce en vue de justifier une
prise de position particulière dans la discussion constituante. La période retenue,
plus précisément, va de la séance du 28 août 1789 à celle du 22 septembre (cf.
Archives parlementaires, t. 8, pp. 504 s. et Archives parlementaires, t. 9, pp. 1-
120).
517. Entre le 29 juin et le 17 août 1795, il ne se trouve que trois députés pour
utiliser significativement la référence anglaise (cf. Le Moniteur universel, 1795,
pp. 1228-1231-1340).
518. Cf. supra, pp. 42 s.
Le droit constitutionnel français et les modèles 167

de ce dernier519. Par un mouvement de balancier prévisible, les répu-


blicains de 1848, comme leurs prédécesseurs de l’an I, ne feront
qu’un usage des plus limités du modèle anglais520, et il faut attendre
les discussions constitutionnelles qui occupent l’Assemblée entre
1873 et 1875 pour voir la référence reprendre son importance521, im-
portance dont elle ne se départira guère plus jusqu’en 1958522. De la
sorte, c’est sans exagération qu’il est possible de voir dans le modèle
anglais, durant toutes ces années, « l’un des centres de gravité de la
réflexion juridique et politique française523 ».
Les références aux États-Unis sont réparties différemment. Elles
sont assez peu présentes lors de l’écriture des constitutions de 1791 et
de 1793, si l’on excepte le cas déjà envisagé et quelque peu marginal
de l’élaboration de la Déclaration des droits pendant l’été 1789. En
revanche, les constituants de l’an III commencent à faire un usage
abondant du référent américain ; de nombreux membres de la Con-
vention invoquent alors l’exemple de la constitution fédérale pour
justifier de leurs positions, s’en remettant volontiers aux leçons don-
nées par leurs « frères aînés en révolution524 ». Les discussions autour
du texte de 1848 montrent un intérêt encore accru pour l’exemple
américain525, intérêt que confirment les attitudes des fondateurs de la
troisième République. En 1946 puis 1958, la situation du référent
américain, pour être profondément modifiée, n’en pèse pas moins
dans les choix réalisés. Sans témoigner de faveur de principe pour le
modèle américain, les constituants des quatrième et cinquième Répu-
bliques continuent pourtant de penser leur œuvre vis-à-vis, notam-
ment, de l’exemple offert par les États-Unis526.

______________
519. Sur toute cette période, cf. infra, pp. 224 s.
520. Un député seulement ressent le besoin de le mentionner, cf. Le Moni-
teur universel, 1848, p. 2332.
521. Cf. infra, pp. 443 s.
522. Cf. infra, pp. 541 s.
523. E. Tillet, La constitution anglaise, un modèle politique et institutionnel
dans la France des Lumières, op. cit., p. 4.
524. Guyomard, Convention nationale, Séance du 15 juillet 1795, Le Moni-
teur universel, 1795, p. 1218, nous soulignons.
525. Cf. infra, pp. 368 s.
526. Cf. infra, pp. 579 s.
168 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

L’exposé qui suit se propose précisément de retracer l’influence de


ces deux modèles majeurs sur les développements du droit constitu-
tionnel français, de manière à saisir, non seulement, le degré, mais
aussi la nature de cette influence : car, si les dénominations de ces
modèles demeurent inchangées, les représentations dont ils sont for-
més  et qui détermineront la nature de l’influence qu’ils exercent 
ont considérablement varié à mesure que s’écrivaient les pages de
l’histoire constitutionnelle de la France.
À cet égard, il est possible de distinguer deux périodes majeures
quant à la manière dont les régimes anglais et américains ont été per-
çus – et reçus – en France. La première période s’étend jusqu’au der-
nier tiers du dix-neuvième siècle. Durant ces années, les régimes
britannique et américain apparaissent alors comme deux déclinaisons
d’un même système dont la conceptualisation remonte, pour
l’essentiel, au dix-huitième siècle : celui de la balance des pouvoirs.
(Première partie) Dans le dernier tiers du dix-neuvième siècle s’opère
une mutation importante dans la façon dont sont perçus ces régimes.
C’est à ce moment, en effet, qu’est esquissée la distinction, depuis
classique, qui oppose les régimes dits « parlementaires » et « prési-
dentiels ». Considérés comme archétypiques de ces deux catégories,
les systèmes constitutionnels d’Angleterre et des États-Unis vont dé-
sormais être appréhendés dans ce nouveau cadre conceptuel, les pla-
çant en opposition l’un à l’autre (Deuxième partie).
PARTIE I

Les modèles anglais et américains :


des leçons institutionnelles
convergentes
Les modèles anglais et américains :
des leçons institutionnelles
convergentes
Dans le débat constitutionnel français de la fin du dix-huitième
siècle, et jusqu’au dernier tiers du siècle suivant, les régimes anglais
et américains ont fait l’objet de représentations très étroitement dé-
pendantes. L’un comme l’autre étaient, en effet, considérés comme
participant d’un seul et même principe technique d’organisation du
pouvoir, dont dépendait l’essentiel de leur architecture. La chose peut
surprendre, eu égard aux conceptions qui dominent dans la doctrine
publiciste contemporaine, au sujet de ces deux ordres constitution-
nels, très généralement placés en opposition nette, comme deux types
distincts et incompatibles de régimes représentatifs.
À ce moment, pourtant, les liens qui unissent ces deux gouverne-
ments sont assez puissants pour qu’apparaisse une informelle « école
anglo-américaine1 », dont les représentants partagent de communes
convictions quant à la distribution à opérer entre les pouvoirs. Cette
convergence n’emporte pas pour autant une complète indifférencia-
tion des régimes anglais et américain dans la réflexion française. Le
premier, réputé reposer sur une conception du corps social héritée des
temps féodaux, intègre en effet pour son fonctionnement les compo-
santes aristocratiques et monarchiques, tandis que le second, en ayant
pris naissance au sein des jeunes sociétés anglo-américaines, s’en
montre exempt. Ainsi, le choix entre la voie anglaise (Chapitre pre-
mier) et la voie américaine (Chapitre second) n’est nullement déter-
miné, durant toute cette époque, par un choix relatif aux principes
techniques d’organisation du pouvoir – qui restent fondamentalement
les mêmes –, mais par un choix portant sur les composantes du corps
social qui seront associées à la marche des institutions.

______________
1. L’expression est notamment employée par Jules Michelet, qui l’emploie
pour fustiger les représentants de cette « école ». (Histoire de la Révolution
française, Paris, Gallimard, coll. de la Pléiade, 1952, t. II, p. 420).
172 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Chapitre premier
La voie anglaise
La fascination des Français pour l’Angleterre politique est une
donnée intuitivement accessible à qui parcourt les productions qui
alimentent la réflexion constitutionnelle durant tout le dix-neuvième
siècle. Utilisée fréquemment – voire incessamment à certaines pé-
riodes –, la référence institutionnelle britannique revêt une présence
telle qu’elle semblerait presque inséparable du mouvement général
des idées. Mais pour comprendre pleinement la signification conférée
à cette référence, il importe de s’en rapporter aux temps plus anciens
durant lesquels s’élaborèrent, tant en Angleterre que sur le continent,
les représentations du système constitutionnel britannique qui allaient
dominer durablement (Section liminaire).
Une fois jeté ce regard rétrospectif, apparaît plus clairement la
continuité avec laquelle le modèle anglais a été conçu en France. Le
rapprochement entre certains épisodes historiques durant lesquelles la
place du modèle anglais a été décisive atteste d’ailleurs de la perma-
nence des représentations qui prévalent à son endroit. En particulier,
il est difficile de ne pas sentir l’unité d’inspiration qui existe entre les
projets d’inspiration britannique présentés par les monarchiens aux
premiers temps de la Révolution (Section 2) et les conceptions des
anglophiles de la Restauration (Section 3).

SECTION LIMINAIRE – L’ANGLETERRE DANS LA PENSÉE


POLITIQUE DES LUMIÈRES : GOUVERNEMENT MIXTE
ET « BALANCE DES POUVOIRS »

Pendant longtemps, l’Angleterre institutionnelle a été comprise


dans le cadre d’une notion empruntée à la culture classique, qui est
celle du gouvernement mixte. Mais cette lecture du système britan-
nique, sous l’influence grandissante de nouveaux modes de pensée
fortement tributaires du développement des sciences physiques, allait
bientôt se conjuguer à une autre approche. Sans cesser d’être rangé
dans la catégorie des gouvernements mixtes, l’ordre constitutionnel
anglais allait, en outre, faire l’objet d’analyses mettant en exergue
Les modèles anglais et américains 173

l’originalité des modalités d’exercice de la fonction législative en son


sein. Comme le relevaient les observateurs anglais eux-mêmes,
l’exercice conjoint de la fonction législative par trois autorités dis-
tinctes aboutissait à établir, au sommet de l’État, une forme de ba-
lance entre les différents pouvoirs constitutifs du Parlement. Cette
idée, originellement dérivée d’une métaphore, allait être amplement
consacrée dans la France des Lumières, au point de devenir le point
nodal des analyses qui y sont alors faites du système britannique.

La constitution anglaise et le gouvernement mixte

Tout au long du dix-neuvième siècle français, les analyses sont


courantes qui font du régime politique de l’Angleterre une déclinai-
son de gouvernement mixte, et ce aussi bien de la part des amateurs
des formes politiques d’outre-Manche, satisfaits de pouvoir les rap-
porter à un schéma dont la validité avait été reconnue par les Anciens,
que de ceux exempts de cette prédilection. C’est ce dont témoignent,
par exemple, ces lignes emblématiques qu’écrit Louis-Ambroise de
Bonald vers 1830 au sujet du gouvernement britannique : « Ce gou-
vernement mixte n’est proprement ni monarchie, ni aristocratie, ni
démocratie ; mais il tient de tous les trois. Il en a eu, en Angleterre,
selon les temps, les biens et les maux, et il a successivement passé par
toutes les violences du despotisme, toute l’insolence de l’aristocratie,
toute la turbulence et les orages de la démocratie2. » Pour saisir plei-
nement les implications liées à cette façon de concevoir le régime
anglais, il est nécessaire de préciser les contours de la notion de gou-
vernement mixte elle-même, pour ensuite s’intéresser aux conditions
dans lesquelles s’est fait ce tardif rapprochement avec le gouverne-
ment d’Angleterre.
La notion de gouvernement mixte est, historiquement, indisso-
ciable de la pensée politique antique et des catégories intellectuelles
auxquelles elle a recours pour penser la diversité des expériences
politiques. Comme on sait, c’est dès les premières années de la démo-
cratie athénienne qu’apparaît la classification tripartite classique des
formes de gouvernement, dont Hérodote est un des tous premiers
______________
2. Démonstration philosophique du principe constitutif de la société, Paris,
Vrin, 1985, p. 489, nous soulignons.
174 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

interprètes. Il s’agit d’une classification articulée autour d’un critère


purement quantitatif, qui est celui du nombre d’individus ayant part
active au gouvernement de la cité ; selon que ce gouvernement est
l’affaire d’un seul, de plusieurs ou de tous, la constitution de la cité
sera qualifiée de monarchique, d’aristocratique ou de démocratique.
Au regard de cette classification, il est aisé de comprendre ce qu’il
faut entendre par gouvernement mixte : une forme d’organisation de
la cité qui participe simultanément de plusieurs des trois formes
simples. Le point est d’ailleurs explicitement souligné par Aristote
qui, dans sa Politique, voit dans la constitution d’Athènes un cas ty-
pique de mixtion, puisqu’il est impossible de la subsumer sous une
forme pure unique. Cette constitution, en effet, est à la fois « oligar-
chique par l’Aréopage, aristocratique par l’élection des magistrats, et
démocratique par l’organisation des tribunaux3 ». Ainsi le gouverne-
ment mixte, dans la pensée classique, peut se définir comme une qua-
trième catégorie, pendant naturel aux trois formes pures déjà
mentionnées, et qui se caractérise par la combinaison et la fusion
qu’elle opère entre ces dernières4.
Ce qu’il importe de relever c’est, dès cette époque, la faveur qui
est généralement attachée à cette forme de gouvernement. Ainsi Aris-
tote qualifie-t-il cette forme composée d’« heureux mélange5 » opéré
entre les formes simples. L’explication qu’il fait valoir pour justifier
ce jugement positif s’apparente à la transposition, au corps politique,
des préceptes moraux qu’il adresse aux individus. Selon lui, la vie la
meilleure pour les individus est cette « situation moyenne entre les
deux extrêmes6 », à mi-chemin du complet dénuement et de
l’opulence. Or, cette considération vaut tout autant pour ce qui con-
cerne la vie des États, poursuit le Stagirite : en matière de gouverne-
ment de la Cité, comme pour le gouvernement de soi, « la modération
et le milieu sont préférables7 ».
______________
3. Aristote, La politique, trad. Thurot, Paris, Garnier, 1926, livre II, chap. IX,
p. 86.
4. Cf. N. Bobbio e.a., Dizionario di politica, Milano, Tea, 1990, pp. 462 s.
5. Aristote, La politique, op. cit., livre II, chap. IX, p. 86.
6. Ibid., livre VI, chap. IX, p. 249.
7. Ibid., livre VI, chap. IX, p. 250 ; cette position éloigne manifestement
Aristote de l’enseignement socratique. En effet, selon Platon, l’aristocratie,
comme gouvernement des meilleurs, était la forme de gouvernement préférable

Les modèles anglais et américains 175

Mais ce sont surtout, à vrai dire, les disciples grecs et romains


d’Aristote qui auront à cœur de démontrer la supériorité de principe
des formes mixtes de gouvernement ainsi avancée. C’est le cas de
Polybe, tout d’abord, qui utilise le matériau historique comme le
moyen d’une vérification expérimentale de l’excellence de cette for-
mule particulière de gouvernement ; la Rome de son temps, Carthage
et surtout la Sparte de Lycurgue lui offrent l’occasion de s’étendre
longuement, dans ses Histoires, sur ce chapitre, pour finalement con-
clure que « non seulement la raison, mais encore l’expérience nous
apprennent que la forme de gouvernement la plus parfaite est celle
qui est composée des trois : monarchie, aristocratie, démocratie8 ».
C’est encore le cas de Cicéron qui, dans sa République, livre un
état clair des arguments expliquant, pour la pensée classique, la va-
leur du gouvernement mixte. Posant la question du meilleur gouver-
nement, Cicéron prend pour point de départ de sa réflexion
l’incontournable classification tripartite. Il distingue donc la royauté,
l’aristocratie et le gouvernement populaire9. Face à ces trois catégo-
ries, Cicéron avoue l’embarras qu’il éprouve à faire un choix, tant il
lui apparaît que chacune d’elle comporte un vice qui lui est propre : la
royauté présente l’inconvénient d’évincer toute personne, hors celle
du roi, de la direction des affaires ; l’aristocratie empêche au peuple
d’être libre puisqu’il ne participe pas aux délibérations ; le gouver-
nement populaire, enfin, installe une égalité « inique parce qu’elle
supprime toute échelle de dignités10 ».
En plus de ces défauts qui leur sont inhérents, les formes pures
présentent le grand danger de porter en elles le risque d’évolutions
indésirables. De même qu’Aristote mettait en regard des trois catégo-
______________
entre toutes, puisque adaptée aux exigences éthiques qu’il assignait à la cité.
Aristote ne nie pas ces exigences – dans la mesure où il admet que le gouverne-
ment aristocratique, « où le pouvoir est confié aux plus vertueux, si l’on prend
ce mot dans sa signification absolue » (Ibid., livre VI, chap. V, p. 240), est le
meilleur gouvernement dans l’absolu – mais il leur en adjoint une autre : il faut
que la forme politique retenue convienne « à une manière de vivre qui puisse
être celle du plus grand nombre » (Ibid., livre VI, chap. IX, p. 249).
8. Polybe, cité par M. Prélot e.a., Histoire des idées politiques, Paris, Dalloz,
13e éd., 1997, p. 100.
9. Cicéron, La République, trad. Appuhn, Paris, G-F, 1965, p. 29.
10. Ibid., p. 30.
176 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

ries pures leurs formes altérées, Cicéron rappelle la pente naturelle


qui va de la royauté à la tyrannie, de l’aristocratie au « gouvernement
d’une faction11 », de la démocratie à la démagogie. Pour ces deux
séries de raison, Cicéron avoue l’extrême difficulté qu’il y a à opter
parmi ces formes simples, et considérer qu’à celles-ci « il faut préfé-
rer un état de chose équilibré et qui se forme par un mélange des
trois formes de gouvernement12 ».
Ces propos résument assez fidèlement les raisons pour lesquelles
la pensée classique s’est montrée globalement favorable au gouver-
nement mixte. Celui-ci, en accordant une partie du pouvoir politique
aux diverses forces sociales en présence, est supposé anéantir les an-
tagonismes qui travaillent leurs relations. De plus, il est le moyen
d’empêcher, dans la durée, la dégradation qui affecte inévitablement
les formes pures de gouvernement : en opposant à chaque type de
constitution un principe contraire, il évite leur exacerbation et leur
confère la pérennité souhaitable.
L’ensemble de ces conceptions va connaître, à l’époque moderne,
une reviviscence incontestable. La redécouverte des textes qui vien-
nent d’être mentionnés va susciter, dans l’ensemble de l’Europe cul-
tivée, un regain d’intérêt pour le gouvernement mixte :
l’enthousiasme du Machiavel du Discours sur la première décade de
Tite-Live, commentant l’excellence du gouvernement de la Rome
républicaine13, est à cet égard emblématique de la bienveillance qui
prévaut alors pour ce type de gouvernement.
______________
11. Ibid, p. 30.
12. Ibid., p. 43, nous soulignons.
13. Machiavel, Discours sur la Première Décade de Tite-Live, in Œuvres
complètes, trad. Guiraudet, Paris, Gallimard, coll. de la Pléiade, 1952, pp. 375
s., et not. : « Je dis donc que, toutes ces formes de gouvernements offrent des
inconvénients égaux : les trois premières, parce qu’elles n'ont pas d’éléments de
durée ; les trois autres, par le principe de corruption qu'elles renferment. Aussi
tous les législateurs renommés par leur sagesse, ayant reconnu le vice inhérent à
chacun, ont évité d’employer uniquement un de ces modes de gouvernement ;
ils en ont choisi un qui participait de tous, le jugeant plus solide et plus stable,
parce que le prince, les grands et le peuple, gouvernant ensemble l’État, pou-
vaient plus facilement se surveiller entre eux. » Pour un commentaire de
l’ouvrage, v. Q. Skinner : « Machiavel conclut que la caractéristique fondamen-
tale, commune à tous les législateurs les plus sages de l’Antiquité, peut
s’énoncer très simplement. Ils savaient tous que les trois formes constitution-

Les modèles anglais et américains 177

La notion de gouvernement mixte va d’ailleurs être reprise et utili-


sée abondamment pour l’intelligence des formes politiques contem-
poraines. Maints États se voient alors qualifiés de « gouvernements
mixtes », dès lors qu’il s’avère difficile de rattacher leurs institutions
à un type unique et tranché. C’est le cas, au premier chef, de la répu-
blique patricienne de Venise, en laquelle ses laudateurs voient
l’exemple achevé d’une mixtion bien comprise14. La monarchie fran-
çaise elle-même fait parfois l’objet d’un tel rapprochement ; rappro-
chement polémique, qui provoque chez son plus ardent théoricien,
Jean Bodin, une très vive et célèbre répartie : « On a voulu dire et
publier par écrit que l’état de France était aussi composé des trois
Républiques, et que le parlement de Paris tenait une forme
d’Aristocratie, les trois états tenaient la Démocratie, et le Roi repré-
sentait l’état Royal : qui est une opinion non seulement absurde,
[mais] aussi capitale. Car c’est un crime de lèse-majesté de faire les
sujets compagnons du Prince souverain. Et quelle apparence y a-t-il
d’état populaire en l’assemblée des trois états, attendu qu’un chacun
en particulier, et tous en général, ploient le genou devant le Roi, usant

______________
nelles “pures” – monarchique, aristocratique, démocratique – sont instables et
tendent à engendrer un cycle de corruption et de décadence ; ils en déduisaient
très justement que le moyen légal d’imposer la virtù était la mise en place d’une
constitution mixte capable de corriger l’instabilité des formes pures et de conju-
guer leurs forces » (Q. Skinner, Machiavel, trad. Plon, Paris, Seuil, coll. Points,
2001, p. 103).
14. Il faut noter, à cet égard, la grande influence de l’ouvrage qu’un repré-
sentant d’une des plus anciennes familles patriciennes de Venise, Gasparo Con-
tarini, fait paraître en 1543 (De Magistratibus et republica Venetorum libri
quinque, Paris, M. Vascosani, 1543, XII-115 p.). Le texte fait très vite l’objet de
traductions, notamment en français (La Police et gouvernement de la république
de Venise, exemplaire pour le jourd'huy à toutes autres, tant pour le régime des
habitans que estrangers, trad. Charrier, Lyon, Rigaud et Saugrain, 1557, 313
p.), contribuant à diffuser l’image d’un gouvernement vénitien idéalement com-
posé. Au dix-huitième siècle, la persistance de ces vues se remarque, notam-
ment, chez Rousseau, qui écrit, au sujet du mode d’élection du doge de Venise
que « cette forme mêlée convient dans un gouvernement mixte. Car c'est une
erreur de prendre le gouvernement de Venise pour une véritable aristocratie. »
(Du contrat social, in Œuvres complètes, Paris, Bry, 1857, liv. IV, chap. III, t.
VII, p. 54).
178 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

d’humbles requêtes et supplications, que le Roi reçoit, ou rejette ainsi


que bon lui semble15 ? »
Si la théorie du gouvernement mixte était à l’époque difficilement
conciliable avec les principes du droit public français de la monarchie
absolue tels que les entend Bodin, il en allait différemment au sujet de
l’Angleterre. Certes, l’assimilation du régime britannique à la catégo-
rie des gouvernements mixtes n’a pas toujours été sans éveiller des
réticences comparables à celles éprouvées par Jean Bodin. Mais
l’existence, au sein du Parlement, de trois autorités regardées comme
participant, chacune, d’une forme pure de gouvernement, pouvait
accréditer l’idée selon laquelle il revenait à l’Angleterre de ce temps
de perpétuer la glorieuse tradition initiée par Athènes ou Lacédé-
mone. Une telle assimilation, initialement risquée par les publicistes
britanniques allait peser d’un poids important sur les représentations
continentales de la constitution anglaise.
Dès le seizième siècle, il est de nombreux auteurs britanniques qui
placent délibérément la constitution de leur pays au rang de constitu-
tion mixte. L’un d’entre eux peut écrire, en 1559, que « le régime de
l’Angleterre n’est ni une simple monarchie – comme d’aucuns vou-
draient le faire accroire – ni une oligarchie ou une démocratie à l’état
pur, mais un savant dosage de ces trois formes [...]. Pareillement le
Parlement compte trois états : le roi – ou la reine – qui représente la
monarchie ; les nobles, qui constituent l’aristocratie ; tandis que les
bourgeois et chevaliers sont la démocratie16 ». Même, Charles Ier, à
l’occasion du conflit qui l’oppose en 1642 à son Parlement, invoque à
son profit le caractère mixte du régime. Confronté aux prétentions

______________
15. J. Bodin, Les six livres de la République, Paris, Le livre de poche, 1993,
livre II, chap. I, p. 189 ; pour Bodin, la catégorie des régimes mixtes procède
d’une véritable confusion méthodologique, car l’idée de souveraineté, telle qu’il
la conçoit, ne s’accomode pas du partage postulé : dans un État, la plus haute
autorité appartient forcément à un, à plusieurs ou à tous ses membres. Aussi, les
gouvernements qui sont dit « mixtes » peuvent toujours être ramenés, après plus
long examen, à l’une des trois formes que sont la monarchie, l’aristocratie et la
démocratie (cf. sur cette question : Q. Skinner, Les fondements de la pensée
politique moderne, trad. Grossman et Pouilloux, Paris, Albin Michel, coll. Bi-
bliothèque de l’évolution de l’humanité, 2001, pp. 743 s.).
16. J. Aylmer, An Harborowe for Faithfull and Trewe Subjects [1559], ré-
imp. Amsterdam, Theatrum Orbis Terratum, 1972, p. 26, nous soulignons.
Les modèles anglais et américains 179

parlementaires exprimées dans les « Dix-neuf propositions » qui lui


sont adressées, le monarque rappelle que la mixité du gouvernement
lui interdit de renoncer à une part trop importante de ses prérogatives,
sous peine de porter atteinte à un équilibre constitutionnel, garantie de
modération : « Tant que l’équilibre demeure entre les trois états », dit-
il, « et qu’ils suivent paisiblement leur cours, ils répandent la fertilité
et la fécondité sur leurs rives ; à l’inverse, tout débordement sème le
déluge et la désolation17. »
Ce n’est pas à dire, toutefois, que ces prises de position – et parti-
culièrement la dernière, officielle – allèrent sans poser problème. Jus-
qu’à la Glorious Revolution, la qualification du régime britannique en
gouvernement mixte suscitera les plus ardentes polémiques, parce
qu’une telle qualification emportait toujours une certaine vision de ce
que devaient être la place respective de l’autorité royale et du Parle-
ment18. L’opinion, en revanche, sera pleinement accréditée à l’issue
de l’édiction du Bill of Rights, qui consacre l’évolution de
l’Angleterre vers une monarchie tempérée. Même un républicain
comme Toland louera l’« admirable constitution19 » anglaise en ce
qu’elle réalise, dans sa perfection, l’idéal du gouvernement mixte ;
« Quand le gouvernement », écrit-il en 1701, « est partagé entre les
Communes, les Lords et le magistrat suprême (qu’on l’appelle roi,
doge, empereur ou comme on voudra), c’est une forme mixte, et c’est
ce que Polybe et bien des penseurs politiques de grand sens parmi les

______________
17. Cf. J.-P. Kenyon (éd.), The Stuart Constitution (1603-1688), Documents
and Commentary, Cambridge, Cambridge University Press, 1966, p. 21.
18. Sur cette histoire complexe, v. B. Cottret, « Le Roi, les Lords et les
Communes, Monarchie mixte et états du royaume en Angleterre (XVIe-XVIIIe
siècles) », Annales ESC, 1986, n° 1, pp. 136 s. ; ou encore : C. C. Weston, “The
Theory of Mixed Monarchy ender Charles I and after”, English Historical Re-
view, 1960, pp. 427 s.
19. J. Toland, The Art of governing by Partys, London, 1701, Fenner, p. 33,
trad. P. Carrive, La pensée politique anglaise de Hooker à Hume, Paris, P.U.F.,
1994, p. 280. En bien d’autres occasions, Toland réitère cette profession de foi ;
dans une lettre à un correspondant anonyme, en 1705, il écrit : « En ce qui con-
cerne les différentes formes de gouvernement libre [...] je crois à juste titre que
notre propre constitution mixte est la meilleure qui existe à l’heure actuelle en
aucun lieu » (Ibid., p. 280).
180 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

anciens ont estimé être la forme la plus égale, la plus durable et la


plus parfaite de toutes20. »
Au dix-huitième siècle, la théorie du gouvernement mixte finit par
être, outre-Manche, un passage obligé pour qui se propose de présen-
ter la constitution anglaise ou d’en expliquer la valeur. Comme
l’indiquent certaines réflexions que fait David Hume à ce moment, les
vélléités de réforme elles-mêmes s’inscrivent dans ce cadre établi ;
« quoique tous les hommes raisonnables se déclarent pour le maintien
de notre gouvernement mixte », écrit Hume, « ils cessent pourtant
d'être du même avis, dès qu'on en vient à des détails. Les uns vou-
draient donner plus de pouvoir à la couronne, ils voudraient rendre
son influence plus efficace, ils appréhendent moins de lui voir empié-
ter sur les prérogatives de la nation, tandis que l'apparence la plus
éloignée de tyrannie et de despotisme cause aux autres les alarmes les
plus vives21. »
Le dogme ne tarda pas à être transmis et à affecter puissamment la
vision que les observateurs étrangers pouvaient avoir du régime bri-
tannique, particulièrement en France où, depuis la fin du dix-septième
siècle, l’intérêt suscité par le régime anglais allait croissant.
À cette époque, en effet, l’occurrence presque simultanée de la ré-
vocation de l’édit de Nantes, qui devait être considérée comme
l’affirmation dépourvue d’ambiguïté de l’absolutisme royal français,
et de la Glorious Revolution, par laquelle, justement, les prétentions
absolutistes d’un monarque étaient solennellement contredites par le
vœu national, ne pouvait manquer d’éveiller l’intérêt du public22. Les
______________
20. J. Toland, The Art of governing by Partys, op. cit., p. 33 ; de même,
Humphrey Mackworth aime-t-il à rappeler : « L’excellence du gouvernement
d’Angleterre n’est pas seulement prouvée par la raison, mais par une longue
expérience ; cette nation s’est, depuis longtemps, épanouie sous la même consti-
tution d’un gouvernement par les Rois, Lords et Communes, et de génération en
génération a su préserver ses libertés » [traduit par nos soins] H. Mackworth, A
Vindication of the Rights of the Commons of England, London, J. Nutt, 1701, p.
71, nous soulignons.
21. D. Hume, « Les partis de la Grande-Bretagne », op. cit., pp. 3-4.
22. Sur cette littérature, on se rapportera, pour des indications plus détaillée,
aux ouvrages de G.Ascoli : La Grande-Bretagne devant l’opinion française
depuis la guerre de cent ans jusqu’à la fin du XVIe siècle, Paris, Gamber, 1927,
et La Grande-Bretagne devant l’opinion française au XVIIe siècle, Paris, 1930 ;
à celui de J. Dedieu, Montesquieu et la tradition politique anglaise en France,

Les modèles anglais et américains 181

auteurs français se firent alors l’écho du succès rencontré par les doc-
trines contractualistes outre-Manche et le gouvernement anglais, du
même coup, devint l’objet des louanges de nombre de ceux qui, hu-
guenots ou non, refusaient l’autorité sans limite du roi tout en souhai-
tant s’instruire « de tous les détails d’un gouvernement qui a pour son
premier objet le bonheur des peuples23. »
L’important succès que connu sur le continent l’œuvre de Mack-
worth, par exemple, est assez révélateur des attentes du public fran-
çais à cet égard24. Il permet également d’expliquer que les regards
portés en France sur la constitution d’Angleterre sont, au dix-
huitième siècle, si nettement tributaires de la notion classique de gou-
vernement mixte. L’historien Isaac Larrey, ainsi, range sans hésiter la
constitution anglaise dans la catégorie des constitutions mixtes et ne
dissimule pas son admiration pour l’« admirable harmonie » qui pré-
side à la répartition de l’autorité d’État entre chacune des trois forces
sociales en présence : architecture, écrit-il, « où les proportions sont
bien gardées ; tout en est régulier, agréable, solide25 ». À quelques
années de distance, un autre historien français des institutions britan-
niques, le huguenot Paul de Rapin-Thoyras, écrivait dans sa volumi-

______________
Les sources anglaises de l’Esprit des Lois, New York, Burt Franklin, 1970, not.
pp.1-105, pour la période allant du dix-septième siècle à la première moitié du
siècle suivant ; pour la période postérieure, v. G. Bonno, La constitution britan-
nique devant l’opinion française de Montesquieu à Bonaparte, Paris, Champion,
1932, III-319 p. ; M. Verpeaux, « Quelle “constitution anglaise” (1748-
1848) ? », Revue d’histoire des Facultés de droit et de la science juridique,
1992, n° 13, pp. 303 s. De précieuses indications, excédant le domaine politique,
sont également fournies par J. Grieder dans son Anglomania in France (1740-
1789), Fact, fiction, and political discourse, Genève, Droz, 1985, 179 p., ainsi
que par la contribution de C. Nordmann, « Anglomanie et anglophobie en
France au XVIIIe siècle », Revue du Nord, 1984, n° 261/262, pp. 787-803.
23. Cf. Journal littéraire de la Haye, t. XXII, 1735, pp. 295-318.
24. Il faut en effet relever le succès qu’obtient la traduction de cet ouvrage
en français, sous le titre de Défense des droits des communes d’Angleterre
(Amsterdam, Jordan, 1716, 163 p.), et la grande vogue qu’il y connut dès les
années 1720 (cf. J. Dedieu, Montesquieu et la tradition politique anglaise en
France, op. cit., pp. 101-102).
25. I. Larrey, Histoire d’Angleterre,d’Écosse et d’Irlande, avec un abrégé
des événements les plus remarquables arrivés dans les autres États, Rotterdam,
Covens et Mortier, 1723, p. 65.
182 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

neuse et alors fameuse Histoire d’Angleterre26 que « les prérogatives


du souverain, des grands et du peuple, sont tellement tempérées les
unes par les autres, qu’elles se soutiennent mutuellement27 ».
Mais il reviendra à Voltaire de donner à l’idée sa pleine popula-
rité, d’abord en quelques vers restés fameux de l’Henriade28, puis
par ses Lettres philosophiques – encore intitulées Lettres an-
glaises – dans lesquelles il loue « ce mélange heureux dans le gou-
vernement d’Angleterre, ce concert entre les Communes, les Lords
et le roi29 ». Passée la seconde moitié du dix-huitième siècle, l’idée
______________
26. P. de Rapin-Thoyras, Histoire d’Angleterre, contenant tout ce qui s'est
passé depuis l'Invasion de Jules César, jusqu'à la Conquête des Normands, La
Haye, van Duren & de Hondt, 1727-1738, 13 vol ; du même, v. également sa
Dissertation sur les whigs et les torys, La Haye, Le Vier, 1717, 184 p. ; sur les
destinées de l’œuvre de Rapin-Thoyras, v. N. Girard-d’Abissin, Un précurseur
de Montesquieu : Rapin-Thoyras, Premier historien français des institutions
anglaises, Paris, Klincksieck, 1969, pp. 115 s.
27. P. de Rapin-Thoyras, Histoire d’Angleterre, op. cit., cité par J. Dedieu,
op. cit., p. 97.
28. « Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble/ Trois pouvoirs
étonnés du noeud qui les rassemble,/ Les députés du peuple & les grands, & le
roi,/ Divisés d'intérêt, réunis par la loi ;/ Tous trois membres sacrés de ce corps
invincible,/ Dangereux à lui-même, à ses voisins terrible :/ Heureux lorsque le
peuple instruit dans son devoir,/ Respecte autant qu'il doit le souverain pou-
voir !/ Plus heureux lorsqu'un roi doux, juste & politique,/ Respecte autant qu'il
doit la liberté publique » (Voltaire, La Henriade, in Œuvres complètes, Paris, Le
Siècle, 1868, t. III, p. 14). Ces vers seront d’ailleurs repris in extenso par le
Chevalier de Jaucourt, dans sa contribution à l’Encyclopédie (v° parlement
d’Angleterre).
29. Voltaire, Lettres philosophiques, op. cit., p. 23 ; le chiffre avancé, pour
les seules Lettres philosophiques, est de 20.000 exemplaires diffusés entre 1734
et 1739 (cf. P. Lepape, Voltaire le conquérant, Paris, Seuil, coll. Points, 1994, p.
131). Une partie du public lettré français se montrera, toutefois, passablement
agacé par le retentissement de l’œuvre de Voltaire sur ce point précis. Témoin,
ces lignes de Fougeret de Montbron, visant explicitement l’auteur du Siècle de
Louis XIV : « Une si respectable décision gagna aux Anglais des partisans in-
nombrables : on se mit à lire leurs auteurs, à les traduire, Dieu sait si on les
entendit. N’importe on les trouva merveilleux. De plus, à l’imitation des Grecs
qui passaient en Égypte, en Perse, et jusque dans le fond de l’Inde pour puiser à
la source des Sciences et des Arts, plusieurs milliers de nos citoyens volèrent
chez ces fiers insulaires : mais ils n’en rapportèrent que des vapeurs, des élixirs
pour détruire l’estomac, et quelques étincelles de cet esprit philosophique qui

Les modèles anglais et américains 183

selon laquelle s’effectue au sein du parlement britannique une mix-


tion des trois formes pures de gouvernement est reprise par
l’ensemble des auteurs français. Tantôt, d’ailleurs, pour louer un
état de chose reconnu, comme le fait Voltaire, tantôt pour le con-
damner, comme le fait par exemple le marquis d’Argenson qui,
parlant du gouvernement mixte, écrit que « les philosophes poli-
tiques ont donné ce mélange comme le plus parfait de tous les
gouvernements. Les Anglais se vantent aujourd’hui de le posséder
chez eux par le plus juste assaisonnement des trois espèces30 ». De
telles vues dominent encore largement jusqu’à la veille de la Révo-
lution, comme l’atteste la parution, à ce moment, d’un populaire
Abrégé de toutes les constitutions d’Europe instruisant ses lecteurs
que le gouvernement anglais « est un mélange de monarchie,
d’aristocratie et de démocratie31 ».

Constitution anglaise et « balance des pouvoirs »

L’analyse du régime politique de l’Angleterre ne se limitait pas, au


dix-huitième siècle, au rapprochement avec la seule notion de gou-
vernement mixte. Quoique cette dernière idée ait pesé d’un poids
déterminant dans la manière dont était perçu le régime, elle ne pou-
vait suffire à en éclairer complètement l’économie. Aussi, en com-
plément de cette approche allait se développer une lecture du système
anglais fortement influencée par l’essort des philosophies méca-
nistes ; à la considération selon laquelle le gouvernement de
l’Angleterre faisait appel à une mixtion des trois formes pures, allait
s’ajouter l’idée que cette mixtion se traduisait par un état d’équilibre
au sein d’une balance entre les pouvoirs constitutifs du Parlement.
Cette lecture marquera profondément la perception du système bri-
tannique en France, suscitant aussi bien l’éloge que la réprobation.
______________
enseigne aux gens dégoûtés de la vie le beau secret de se pendre » (Fougeret de
Montbron, Préservatif contre l’anglomanie, Minorque, 1757, p. 7).
30. Et le marquis d’Argenson de poursuivre : « Mais il est humainement im-
possible d’empêcher que tôt ou tard l’un des trois gouvernements ne gagne sur
les autres » (R.L. de Voyer d’Argenson, Considérations sur le gouvernement
ancien et présent de la France, Amsterdam, Rey, 1764, p. 3, nous soulignons).
31. Abrégé de toutes les constitutions d’Europe, Paris, de Senne, [s.d.], n° 2, p. 7.
184 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

À l’aube des Lumières, l’importance prise par le paradigme méca-


niste dans la pensée politique ne va pas être dépourvue d’influence
sur les modes d’appréhension de la constitution anglaise. Dès ce mo-
ment, en effet, se développent des réflexions autour des équilibres qui
fonderaient la supériorité supposée du régime britannique. Connais-
sant un succès croissant, cette lecture particulière du régime va finir
par devenir, dans le courant du dix-huitième siècle, un incontournable
lieu commun outre-Manche.
La notion de gouvernement mixte traduisait la réalité politique an-
glaise sur un plan beaucoup plus « sociologique » qu’institutionnel.
Parler du gouvernement d’Angleterre comme d’un gouvernement
mixte revenait simplement à laisser entendre que ce régime ne repo-
sait pas sur un seul des trois principes de gouvernement purs, mais
qu’il faisait appel pour son fonctionnement à plusieurs entités, qu’on
estimait représentatives des trois intérêts sociaux majeurs : ceux du
peuple, des Lords et de la monarchie. C’était dire, ensuite, que la
puissance publique étant animée par ces trois entités aux intérêts hété-
rogènes, il devait en résulter sa modération. En d’autres termes, il
était impossible avec ce système qu’un seul de ces trois intérêts pré-
vale absolument au détriment des autres, entraînant ainsi l’oppression
d’une partie de la société et la dégénérescence du gouvernement par
l’exaspération de son principe. Bref, autant de propos hérités de la
glose classique sur les vertus des gouvernements tenant le juste mi-
lieu.
Toutefois, ce discours allait, dès le dix-septième siècle, susciter
l’apparition d’une notion complémentaire, capable de traduire avec
plus de précision la réalité constitutionnelle britannique : la notion de
« balance des pouvoirs », conception s’apparentant à la reformulation,
sur le plan institutionnel et dans une optique empruntée à la pensée
mécaniste, de l’idée de gouvernement mixte, à partir du cas anglais.
Dans le récit que James Harrington faisait de sa fictive Oceana, en
1656, transparaissait déjà un grand intérêt pour les « équilibres »
gouvernementaux qui pouvaient assurer le fonctionnement harmo-
nieux de la machine politique32. Au siècle suivant, et sous l’influence

______________
32. J. Harrington, The Common-Wealth of Oceana, London, Livewell
Chapman, 1656, 210 p ; cf. sur le développement de la notion de balance des

Les modèles anglais et américains 185

des découvertes de Newton, le paradigme mécaniste gagne en au-


dience jusqu’à devenir un mode d’appréhension ordinaire du gouver-
nement britannique. Significativement paraît en 1728 un ouvrage
intitulé The Newtonian System of the World, the Best Model of Go-
vernment33, qui trahit nettement le désir ressenti à cette époque
d’expliquer le fonctionnement de la constitution anglaise au moyen
des théories du mouvement des corps énoncées par l’illustre physi-
cien. Or, la tripartition du pouvoir législatif qui s’effectuait au sein du
parlement anglais – appréhendée par la formule, ancienne, du King in
Parliament – se prêtait fort bien à une explication de ce type. La pré-
sence, au sein d’un organe doté d’un pouvoir illimité de jure34, de
plusieurs autorités dont les actions conjuguées finissaient par produire
un mouvement régulier et limité, semblait un prodige qui se pouvait
expliquer par des considérations tirées des lois de la physique des
corps35.

______________
pouvoirs : J. C. Vile, Constitutionalism and the Separation of Powers, Oxford,
Clarendon Press, 1967, pp. 53 s.
33. J. T. Desaguliers, The Newtonian System of the World, the Best Model of
Government, an allegorical poem, with a Plain and Intelligible Account of the
System of the World, Westminster, J. Roberts, 1728, 46 p.
34. Est-il encore besoin de rappeler la formule, si souvent employée par les
publicistes anglais et si volontiers reprise par les commentateurs français, selon
laquelle le « Parlement peut tout faire excepté de changer un homme en
femme », cf. not. John Stevens qui écrit qu’il n’existe « aucun frein au pouvoir
du Parlement. Il est, dans le langage de leurs publicistes, tout puissant, et c’est
je crois, une idée de Coke, qu’il peut tout faire, excepté de changer un homme
en femme » ([J. Stevens], Examen du gouvernement d’Angleterre comparé aux
institutions des États-Unis, où l’on réfute quelques assertions contenues dans
l’ouvrage de M. Adams, intitulé : Apologie des constitutions des États-Unis, et
dans celui de M. Delolme, intitulé : De la Constitution d’Angleterre, Londres-
Paris, Froullé, 1789, p. 45).
35. Il est, de ce point de vue, significatif de constater que l’accueil qui sera
fait aux analyses de Montesquieu sur le système britannique de la balance des
pouvoirs renouera parfois avec cette logique d’inspiration scientifique ; à propos
de la distinction entre les trois puissances de l’État, un lecteur de Montesquieu
écrira ainsi qu’elles « sont pour la constitution politique ce que les règles de
Kepler sont pour les lois du mouvement et la gravitation newtonienne pour le
système du monde » (in E. Carcassonne, Montesquieu et le problème de la cons-
titution française au XVIIIe siècle, Paris, P.U.F., [s.d.], p. 171).
186 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

De la sorte, l’idée d’équilibre entre des puissances concurrentes al-


lait devenir le point focal des analyses relatives au système constitu-
tionnel anglais. Grâce à elle, l’excellence du gouvernement mixte
anglais se trouvait établie, non seulement par une longue expérience
et par l’autorité des Anciens, mais encore par une raison scientifique,
qui veut que plusieurs forces s’exerçant en des sens contraires sur un
corps s'entre-détruisent, totalement ou partiellement. C’était donc la
balance réalisée entre les autorités détentrices du pouvoir suprême au
sein de l’État qui produisait cet impalpable équilibre, dont les An-
ciens avaient l’intuition qu’il était l’apanage des gouvernements
mixtes. Et Hume d’expliquer a posteriori la félicité de la République
romaine en des termes empruntés à la grammaire politique de son
temps : « Les contestations des Tribuns tenaient alors la balance égale
entre la noblesse et le peuple, et les conquêtes n’étaient point encore
assez vastes pour troubler cet équilibre36. »
Les écrits de Bolingbroke sont très significatifs de la façon dont la
pensée politique anglaise, dès les premières années du dix-huitième
siècle, va utiliser la notion de « balance des pouvoirs » pour déchif-
frer l’économie du régime. Le combat qui l’opposait à son adversaire
naturel, Walpole, lui donna maintes occasions de réaffirmer les fon-
dements qu’il croyait être ceux de la monarchie britannique, en insis-
tant très souvent sur la fragilité de la « balance » sur laquelle cette
dernière reposait. Comme il l’écrivait dans son journal, The Crafts-
man, en 1731 : « The House of Commons considered as one part of
the Legislature, ought not to be Independent of the other parts, which
are the House of Lords and the King […]. In this sense then the sev-
eral estates of the Legislature are dependent on each other […]
whereas if the exercise of any corrupt influence should be allowed,
the branch of the Legislature would gain such an ascendent over the
others ; that the Balance of our constitution would be broken.37 » Plus
______________
36. D. Hume, Essais, Paris, Vrin, 1972, p. 58 ; sur la position de Hume vis-
à-vis de la « balance » britannique, v. D. Hume, Discours politiques, réimp.,
Aalen, Scientia verlag, 1964, p. 241
37. « La chambre des communes considérée en tant que partie de la législa-
ture, ne doit pas être indépendante des autres parties, que sont la chambre des
lords et le Roi [...]. En ce sens, les multiples domaines de la législature sont
dépendants les uns des autres [...] tandis que si l'exercice d’une influence cor-
ruptrice en devenait possible, une branche de la législature gagnerait un tel as-

Les modèles anglais et américains 187

révélateur, encore, est cet extrait de sa Dissertation upon the Parties,


parue sensiblement à la même époque, dans lequel il montre la posi-
tion du monarque dans l’agencement institutionnel anglais au moyen
d’une métaphore empruntée à la mécanique des corps célestes : « He
can move no longer in another orbit from his people, and, like some
superior planet, attract, repel, influence, and direct their motions by
his own. He and they are parts of the same system, initimately joined
and co-operating together, acting and acted upon, limiting and lim-
ited, controlling and controlled by one another38. »
Finalement, c’est dans l’œuvre du juriste Blackstone, dont
l’influence sera considérable39, que se trouve le plus clair témoignage
de la manière dont était alors entendue la notion de « balance des
pouvoirs ». Analysant la constitution britannique dans ses célèbres
Commentaries, Blackstone conclut en effet en des termes destinés à
rester longtemps classiques : « C’est ainsi que chacune des branches
de notre système politique appuie les autres, reçoit leur appui, et leur
sert de régulateur comme elles lui en servent : car les deux chambres
étant naturellement dirigées en sens différent par des intérêts opposés,
et la prérogative royale dans un sens encore différent, elles empêchent
mutuellement qu’aucune d’elles n’excède ses propres limites, tandis
que le tout se maintient réuni et joint artificiellement par la nature
mixte de la couronne, qui seule revêtue de la magistrature exécutive
est en même temps l’une des parties de la législature. Semblables à
trois forces différentes, en mécanique, ces branches réunies poussent
______________
cendant que l'équilibre de notre constitution serait détruit » [traduit par nos
soins] (The Craftsman, n° 258, 12 juin 1731, cité par I. Kramnick, Bolingbroke
and his Circle, The politics of Nostalgia in the Age of Walpole, Cambridge,
Harvard University Press, 1968, p. 147, nous soulignons).
38. « Il ne peut se déplacer dans une autre orbite que celle de son peuple et,
comme certaine planète supérieure, attirer, repousser, influencer, et diriger leurs
mouvements par ses propres. Lui et eux font partie du même système, intime-
ment jointifs et coopérants ensemble, agissant l’un sur l’autre, limitant et limi-
tés, commandant et commandés réciproquement » [traduit par nos soins]
(Bolingbroke, A Dissertation upon Parties, in The Works of Lord Bolingbroke,
Philadelphia, Carey and Hart, 1841, t. II, p. 85, nous soulignons).
39. Sur l’influence de Blackstone, v. H. Lévy-Ulmann, Le système juridique
de l’Angleterre, Réimp. Paris, Panthéon-Assas éd., 1999, pp. 259 s. ; G. Augé,
« Aspects de la philosophie juridique de Sir William Blackstone », A.P.D., t.
XV, pp. 71 s.
188 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

la machine du gouvernement dans une direction qui n’est pas celle


que lui eût donnée l’une quelconque d’entre elles agissant seule, mais
qui est le résultat des directions particulières de chacune d’elles ; et
c’est sur cette direction que se trouve la vraie ligne de la liberté et du
bonheur de tous40. »
La littérature française du dix-huitième siècle consacrée au régime
politique de l’Angleterre montre une grande proximité avec les
thèmes développés, antérieurement, de l’autre côté de la Manche.
Tout comme, en un passé plus lointain, les considérations des pen-
seurs politiques anglais relatives à la nature mixte de leur gouverne-
ment avaient exercé la plus réelle influence sur les interprétations
faites en France de la constitution anglaise, les théories consacrées à
la « balance » établie au sein du parlement britannique vont alors
connaître un écho important.
Cela dit, l’écho n’est pas toujours favorable : à ceux qui exaltent
les « équilibres » de la constitution anglaise, d’autres ne manquent
pas d’en dénoncer le caractère illusoire, au besoin en reprenant à leur
avantage la métaphore mécaniste.
L’éloge, tout d’abord. Dans une œuvre telle celle de Rapin-
Thoyras, se retrouvent les approches les plus classiques des publi-
cistes britanniques. Rapin-Thoyras met l’Angleterre au nombre des
gouvernements mixtes ; conjointement, il note que cette mixité se
traduit, sur le plan institutionnel, par l’organisation d’une concurrence
entre autorités détentrices de la fonction législative ; dans ce cadre,
les « prérogatives du Souverain, des Grands et du Peuple, y sont tel-
lement tempérées les unes par les autres, qu’elles se soutiennent mu-
tuellement. En même temps, chacune de ces trois Puissances, qui ont
part au Gouvernement, peut mettre des obstacles invincibles aux en-
treprises, que l’une ou l’autre, ou même toutes deux ensemble, vou-
draient faire pour se rendre indépendante41 ». De la sorte, par ce
mécanisme de « balance », est assuré l’équilibre et la modération du
pouvoir d’État.
______________
40. Blackstone, Commentaire sur les lois anglaises, trad. Chompré, Paris,
Bossange, 1822, t. I, p. 269, nous soulignons ; sur la grande oeuvre de
Blackstone, v. la réédition de l’ouvrage de D.J. Boorstin, The Mysterious
Science of Law, An Essay on Blackstone’s “Commentaries”, Chicago, Universi-
ty of Chicago Press, 1996, 253 p.
41. P. de Rapin-Thoyras, Dissertation sur les Whigs et les Torys, op. cit., p. 3.
Les modèles anglais et américains 189

Tout comme il revenait à Voltaire d’avoir répandu, dans l’esprit du


public français, l’idée selon laquelle la constitution anglaise était le
type achevé du gouvernement à la mixité harmonieuse, il revient à
Montesquieu d’avoir donné à ce même public des idées plus précises
sur l’art de pratiquer la pondération des pouvoirs dans le cadre d’une
balance telle que celle que l’Angleterre était réputée posséder. Ainsi,
le très célèbre chapitre VI du livre XI de l’Esprit des lois peut se
lire – pour part – comme un exposé didactique du système de balance
des pouvoirs apparu dans la littérature politique anglaise depuis plu-
sieurs décennies.
Il n’est d’ailleurs nullement fortuit que Montesquieu se soit inté-
ressé à cette question à l’occasion de la rédaction de son maître ou-
vrage. Ayant été lié à Bolingbroke42, il ne pouvait notamment pas
ignorer l’importance de cette notion dans la pensée politique britan-
nique. Mais une autre raison, surtout, devait le pousser à tenter cette
élucidation. En effet, on sait que Montesquieu a recours, dans l’Esprit
des lois, à une classification des régimes politiques qui semble recou-
per les trois catégories antiques traditionnelles. Il distingue, en effet,
le gouvernement monarchique, le despotique et le républicain, ce
dernier se subdivisant en démocratie – lorsque « le peuple en corps a
la souveraine puissance43 » – et en aristocratie – si seule une portion
du peuple dispose de la puissance souveraine. En dépit de ressem-
blances onomastiques, ce mode de classification s’inscrit en rupture
complète avec l’approche classique. Cette dernière reposait, comme
dit précédemment, sur le simple critère quantitatif du nombre de per-
sonnes prenant part au pouvoir. Montesquieu, quant à lui, fonde les
distinctions qu’il propose sur toute autre chose, savoir la « nature » et
le « principe » de chaque gouvernement44. Le critère de la nature du
gouvernement se rapporte à la manière dont le pouvoir y est, en pra-
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42. Cf. les diverses citations que Montesquieu fait du Craftsman dans le Spi-
cilège : Montesquieu, Pensées, Spicilège, Paris, Laffont, coll. Bouquins, 1991,
pp. 815 s., passim.
43. Montesquieu, De l’Esprit des lois, op. cit., liv. II, chap. II, t. I, p. 131.
44. Un troisième critère serait celui de l’« objet » propre au gouvernement,
c’est-à-dire la fin vers laquelle il tend. Mais cette donnée est commandée par la
nature du gouvernement : l’objet est, comme le résume Michel Troper, « ce
qu’il produit nécessairement en raison de sa nature » (F. Châtelet (e.a.), Dic-
tionnaire des œuvres politiques, Paris, P.U.F., 1986, p. 838).
190 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

tique, exercé – par combien de personnes et de quelle façon. Celui tiré


du principe de chaque gouvernement s’attache au ressort qui lui est
propre, à la passion qui l’anime. La monarchie a ainsi pour principe
l’honneur, la république ne peut vivre que de l’impossible vertu de
ses citoyens, le despotisme est tout entier commandé par le sentiment
de la crainte45.
À la base de la classification des régimes politiques proposées par
Montesquieu, il y n’y a donc plus seulement un critère quantitatif,
mais aussi qualitatif. Or, ceci le met dans l’impossibilité d’employer
le concept de « gouvernement mixte » dans son acception classique.
En effet, s’il est parfaitement envisageable que la constitution d’un
État accorde à plusieurs corps d’importance numérique variable une
participation à l’exercice du pouvoir – que cette participation soit
directe ou confiée à des représentants –, il est, en revanche, inconce-
vable que la constitution d’un État soit mue par des « principes » dif-
férents, si l’on retient le sens que Montesquieu donnait à ce dernier
concept. Autrement dit, il était pour lui impossible de recourir à la
notion de mixité en raison des prémices sur lesquelles reposait sa
propre typologie des formes politiques : un État ne pouvait, par
exemple, être simultanément animé par les ressorts de la crainte et de
la vertu...
Aussi, dans l’impossibilité d’avoir recours à la grille de lecture
du gouvernement mixte pour déchiffrer l’économie du régime britan-
nique, Montesquieu est contraint de le représenter sans le secours de
cette facilité conceptuelle. Ne pouvant écrire, dans le sillage des dis-
ciples tardifs d’Aristote, un simple éloge du juste milieu, il va
s’attacher à décrire les combinaisons institutionnelles qui assurent au
gouvernement anglais cet équilibre, si généralement loué et qui
n’avait de signification, pour bien des esprits français, que métapho-
rique46.

______________
45. Cf. les analyses, à ce sujet, proposées par L. Althusser, Montesquieu, la
politique et l’histoire, Paris, P.U.F., coll. Quadrige, 1992, chap. IV, pp. 46 s. ; il
peut être utile de se reporter, également, à G. Benrekassa, Montesquieu, la liber-
té et l’histoire, Paris, Le livre de poche, 1987, pp. 112 s.
46. Cf. A. Postigliola, « En relisant le chapitre sur la constitution d’Angleterre »,
in Cahiers de philosophie politique et juridique de l’Université de Caen, 1985,
n° 7, pp. 9 s.
Les modèles anglais et américains 191

Pour initier cette entreprise, Montesquieu part du truisme, en


vogue depuis quelques années, selon lequel « il y a […] une nation
dans le monde qui a pour objet direct de sa Constitution la liberté
politique47 », puis se propose « d’examiner les principes sur lesquels
elle la fonde48 ». Le premier de ces principes est celui qui est alors
désigné par l’appellation trompeuse de « séparation des pouvoirs », et
que Montesquieu ne fait qu’emprunter à une tradition de pensée déjà
ancienne caractérisée par une hostilité à toute forme de despotisme.
Comme le rappelait Charles Eisenmann en une salutaire mise au
point, il s’agit là d’un principe purement négatif, au contenu très mo-
deste, selon lequel un même individu ou organe ne doit pas pouvoir
cumuler l’exercice de deux ou trois des fonctions étatiques, que sont
les fonctions législative, exécutive et judiciaire49.
Le second principe dévoilé par Montesquieu est, ensuite, un prin-
cipe positif. C’est celui qui prescrit la manière dont le pouvoir doit
être organisé, distribué, dans le respect du postulat qui vient d’être
énoncé. La consistance de ce second principe correspond très préci-
sément à ce que l’on entend depuis longtemps outre-Manche sous le
nom de « balance des pouvoirs ». En effet, ce que Montesquieu pré-
voit est une répartition de l’exercice de la fonction législative au sein
d’un organe complexe comprenant, notamment, l’unique titulaire de
la fonction exécutive : « La puissance législative », écrit-il, « sera
confiée et au corps des nobles, et au corps qui sera choisi pour repré-
senter le peuple50 », tandis que « la puissance exécutrice [devra]
prendre part à la législation par sa faculté d’empêcher ; sans quoi, elle
sera bientôt dépouillée de toutes ses prérogatives51 ». Bref, c’est là la

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47. Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., liv. XI, chap. VI, t. I, p. 294 ;
opinion que Montesquieu lui-même semble avoir été partagée, puisqu’il écrit
dans ses Notes sur l’Angleterre : « L’Angleterre est à présent le plus libre pays
qui soit au monde, je n’en excepte aucune République » (v. C. Nordmann, op.
cit., p. 790).
48. Ibid., liv. XI, chap. VI, t. I, p. 294.
49. Ch. Eisenmann, « L’Esprit des lois et la séparation des pouvoirs », in
Mélanges Carré de Malberg, Paris, Sirey, 1933, pp. 165 s. ; sur ce point, v. les
indications de M. Troper, « Actualité de la séparation des pouvoirs », in Pour
une théorie juridique de l’État, Paris, P.U.F., coll. Léviathan, 1994, pp. 223 s.
50. Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., liv. XI, chap. VI, t. I, p. 298.
51. Ibid., liv. XI, chap. VI, t. I, p. 302.
192 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

reconnaissance, comme principe d’organisation politique, d’un pro-


cédé que les Britanniques avaient formalisé à partir de l’observation
des modalités d’agencement du pouvoir au sein de leur Parlement.
Bien des auteurs français, par la suite, reprendront ces schémas. Le
chevalier de Jaucourt, dans une de ses nombreuses contributions à
l’Encyclopédie, se montre ainsi un émule fidèle de Montesquieu, en
qualifiant le régime britannique de « monarchie limitée » et en asso-
ciant à ce terme l’acception suivante : une « sorte de monarchie où les
trois pouvoirs sont tellement fondus ensemble, qu'ils se servent l'un à
l'autre de balance et de contrepoids. La monarchie limitée héréditaire,
paraît être la meilleure forme de monarchie, parce qu'indépendam-
ment de sa stabilité, le corps législatif y est composé de deux parties,
dont l'une enchaîne l'autre par leur faculté mutuelle d'empêcher ; et
toutes les deux sont liées par la puissance exécutrice, qui l'est elle-
même par la législative. Tel est le gouvernement d'Angleterre52 ».
L’auteur genevois de Lolme figurera, dans ce dix-huitième siècle
finissant, un des plus puissants relais en faveur de ces doctrines. Son
ouvrage, au sobre intitulé – Constitution de l’Angleterre53, dont la
première édition remonte à 1771 – ne connaît pas moins de vingt-
quatre éditions françaises données en une vingtaine d’années, ainsi
que des traductions en anglais, en allemand, en néerlandais, en espa-
gnol, en russe, qui se succèdent jusqu’au début du dix-neuvième
siècle. Parmi la littérature politique française du temps, seuls l’Esprit
des Lois, le Contrat social et l’Histoire philosophique et politique des
établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes de
l’abbé Raynal tiennent tête, en terme de diffusion, à l’ouvrage du
genevois54. Lorsque sont convoqués les États-généraux, le livre
semble à l’apogée de sa fortune. Mallet du Pan, dans sa chronique au

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52. L'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des
métiers, op. cit., v° Monarchie limitée.
53. [J.-L. de Lolme], Constitution de l’Angleterre, Amsterdam, Van Harre-
velt, 1771, III-251 p.
54. Cf. la bibliographie complète donnée par J.-P. Machelon, Les idées poli-
tiques de J.-L. de Lolme, Paris, P.U.F., 1969, pp. 5 s. ; sur la diffusion de
l’œuvre, v. Ibid., pp. 109 s.
Les modèles anglais et américains 193

Mercure de France, en fait alors l’éloge hyperbolique, le déclarant


« le meilleur cours du droit politique des États libres55… »
L’appréciation portée par Mallet du Pan pouvait bien, à cette
époque, être discutée par ceux que l’anglophilie épargnait, il reste
qu’elle avait cela de parfaitement juste que le livre du Genevois
s’apparentait bien à « un cours de droit politique ». L’intention didac-
tique de l’auteur est facilement perceptible, dans cet écrit au style
parfois rudimentaire mais qui reste toujours explicite. Ainsi, en intro-
duction à son ouvrage, l’auteur constate que « chacun semble tourner
aujourd’hui les yeux [vers la constitution anglaise, qui] quoique célé-
brée partout comme un modèle, est cependant très peu connue56 ».
Son propos sera donc de satisfaire ceux dont la curiosité avait été
éveillée par les développements de Montesquieu, en leur livrant, ac-
compagnées de tous les éclaircissements utiles, les « causes qui ont
produit la liberté anglaise », ainsi que « celles qui la maintiennent »57.
Sur certains points, il est vrai que les enseignements de Jean-Louis de
Lolme s’éloignent de ceux de Montesquieu58 ; mais il reste que l’un et
l’autre situent dans les conditions particulières d’organisation du
pouvoir législatif anglais le point nodal du régime. Finalement,
l’importance de l’ouvrage du Genevois est sans doute d’avoir proposé
une épure aisément intelligible du régime anglais, faisant apparaître,

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55. J. Mallet du Pan in Mercure de France, Samedi 24 janvier 1789 ; et Mal-
let du Pan d’ajouter aussitôt : « Un des meilleurs fruits de cette lecture pour les
étrangers, est de les convaincre profondément de l’inutilité des efforts
d’imitation. La position physique des Anglais, et mille autres causes locales,
maintiennent leur gouvernement. Il est composé, comme on l’a vu, de tant de
poids et de poulies, qu’il faudrait le transporter dans tous ses détails, si l’on ne
voulait s’exposer à la tentative la plus dangereuse. C’est l’ouvrage de six
siècles. Calculez maintenant le jugement des esprits vastes, qui, dans un an, à
leur avis, constitueraient en Russie le régime de l’Angleterre : que ne proposent-
ils, pour abolir la traite des nègres, de planter des cannes à sucre en Sibérie ? »
(Ibid., p. 166, nous soulignons).
56. [J.-L. de Lolme], Constitution de l’Angleterre , op. cit., p. 1.
57. Ibid., pp. 2-3.
58. Sur ce point, voir : J.-P. Machelon, Les idées politiques de J.-L. de
Lolme, op. cit., not. pp. 74 s., ainsi que la notice de P.-L. Assoun in F. Chatelet
(e.a.), Dictionnaire des Œuvres politiques, op. cit., pp. 685 s.
194 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

sans le secours d’une érudition trop vaste, les rouages qui


l’animaient59.
Or, c’est le mécanisme de balance des pouvoirs qui est placé visi-
blement au cœur de cette épure ; pour de Lolme, « la base de la Cons-
titution d’Angleterre, le grand principe auquel tous les autres
tiennent, c’est, que c’est au Parlement seul qu’appartient la puissance
législative », Parlement dont « les parties constituantes [...] sont la
chambre des communes ; la chambre des seigneurs ; le Roi »60. De
Lolme reprend alors, en des termes hérités de Montesquieu, les moda-
lités de cette partition : « chacune des deux chambres a la négative
l’une sur les résolutions de l’autre, et [...] il n’est pas à craindre
qu’elles empiètent sur leurs prérogatives mutuelles, non plus que sur
celles du Roi, qui a pareillement sa négative61 ». Là où le propos de
l’auteur genevois semble avoir le plus grand poids, c’est quand il
analyse les bénéfices engendrés par un tel système. Tandis que Mon-
tesquieu indiquait furtivement que les liens qui unissaient les trois
pouvoirs du parlement anglais forçaient ceux-ci à « aller de con-
cert62 », de Lolme prend soin de détailler les heureuses conséquences
du partage ainsi réalisé. À ce sujet, il souligne d’abord, d’une façon
très classique, la modération dont sont empreintes les décisions du
Parlement – car issues d’un compromis entre intérêts divergents.
Surtout, il s’attache à montrer la fonction absolument vitale de la
balance des pouvoirs pour le maintien de l’ordre constitutionnel lui-
même. Le pouvoir législatif est, par nature, sans bornes : « La Puis-
sance législative », écrit de Lolme, « change la Constitution, comme

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59. Intention exposée dès l’ouverture de ce texte par l’auteur : « Comme le
Géomètre, pour découvrir les rapports qu’il cherche, commence par délivrer son
équation des coefficients et autres nombres qui l’embarrassent, sans la constituer
proprement ; de même il peut être avantageux à celui qui recherche les causes
qui produisent l’équilibre d’un gouvernement, de les avoir étudiées dégagées de
cet appareil de flottes, d’armées, de possessions vastes et éloignées ; en un mot,
de toutes ces grandes choses qui changent si fort la face d’une société puissante,
mais qui n’influent point essentiellement sur son principe » ([J.-L. de Lolme],
Constitution de l’Angleterre, op. cit., p. 2).
60. Ibid., p. 42, nous soulignons.
61. Ibid., p. 46.
62. Montesquieu, De l’Esprit des lois, op. cit., livre XI, chap. VI, t. I, p. 302.
Les modèles anglais et américains 195

Dieu créa la lumière63. » Puisqu’il est l’unique siège de la volonté


d’État, le corps législatif dispose de la totalité du pouvoir de ce der-
nier : il peut changer la « Constitution » – ce terme étant pris dans son
acception d’ordre et non de norme – à son gré. D’où le danger que
présente immanquablement un organe législatif simple : « Car,
quelques lois qu’il fasse pour se limiter lui-même, elles ne sont ja-
mais, par rapport à lui, que des résolutions ; les points d’appui aux
barrières qu’il voudrait se donner, portant sur lui et dans lui, ne sont
pas des points d’appui. En un mot, on trouve à arrêter la Puissance
législative lorsqu’elle est une, la même impossibilité qu’Archimède
trouvait à mouvoir la Terre64. » La solution spontanément fournie par
l’histoire anglaise d’une division du pouvoir législatif est donc la
seule qui soit concevable « pour rendre stable la Constitution d’un
État65 ».
En outre, précise l’auteur, cette division doit s’opérer entre des au-
torités porteuses d’intérêts différents, comme c’est en Angleterre le
cas : « Il faut absolument établir une différence dans les intérêts par-
ticuliers, tout au moins, de leurs différents individus. Ce ressort, je le
sais, n’est pas le plus noble, mais il est le plus sûr et même le seul qui
soit toujours sûr, et, comme une sorte de force de pesanteur, a une
tendance invariable à faire rester les choses dans une certaine place,
ou à les y faire revenir66. » Imperceptiblement, le discours tenu par de
Lolme est passé de l’explication à la prescription : du tableau de la
constitution anglaise, il en infère directement des enseignements gé-
néraux, qu’il justifie avec force67 ; pour ces raisons, les appréciations

______________
63. [J.-L. de Lolme], Constitution de l’Angleterre , op. cit., p. 129.
64. Ibid., p. 130.
65. Ibid., p. 129 ; Cf. « on se persuade que la Constitution d’Angleterre, dans
la formation et la distribution de la Puissance législative, a rencontré le mieux
possible » (Ibid., p. 140).
66. Ibid., p. 135, nous soulignons.
67. Cela dit, de Lolme, dans les rééditions de son texte finira par y insérer
une mise en garde contre les tentatives d’imitation trop téméraires. Comme il
l’écrit : « Les avantages que je viens d’énumérer sont particuliers au gouverne-
ment anglais. Vouloir en procurer de pareils, ou les faire passer dans d’autres
pays avec le même degré d’étendue où ils sont portés en Angleterre, sans les
accompagner en même temps de tout l’ordre et de l’entière réunion de toutes les
circonstances qui caractérisent ce royaume, se proposer un tel but, dis-je, serait

196 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

que portaient Mallet du Pan sur l’ouvrage semblent, aujourd’hui en-


core, parfaitement justifiées.
Cette représentation du système constitutionnel anglais va rapide-
ment dominer les esprits français. Des exemples comparables à ceux
qui viennent d’être donnés se présentent en nombre si grand qu’il
serait vain de vouloir les faire apparaître.
Ce qu’il est essentiel de noter, en revanche, c’est que le principe
de la balance des pouvoirs, systématiquement associé au régime bri-
tannique, ne fait pas l’unanimité parmi les écrivains politiques fran-
çais des Lumières. Schématiquement, une ligne de partage peut être
tracée entre les partisans de l’unité législative et ceux de la balance
des pouvoirs ; les premiers s’inscrivant dans une opposition assez
radicale avec le régime anglais en lequel ils voient l’illustration des
vices du système de balance des pouvoirs, les seconds avouant très
généralement leur sympathie pour ce régime. S’il n’est pas utile de
s’étendre sur le point de vue de ces derniers, il convient, en revanche,
de donner une idée de l’opposition que pouvait alors susciter le pro-
cédé de la balance des pouvoirs.
Il est d’usage de voir dans l’œuvre de Rousseau la critique la plus
décisive que le dix-huitième siècle français ait formulée contre la
formule anglaise de gouvernement mixte et de balance des pouvoirs.
Selon une lecture classique, la cause première de cette hostilité rési-
derait dans une incompatibilité entre la doctrine de la souveraineté
contenue dans le Contrat social et l’idée d’une partition de l’exercice
de la fonction législative. En effet, Rousseau distingue deux temps
qui composent l’action de l’autorité politique : la volonté – la cause
morale – puis l’exécution, ce second moment étant, par nature, subor-
donné au premier. À la question : quelle doit être la cause morale qui
anime le corps politique ? Une seule réponse semble admissible, qui
soit compatible avec l’idée de pacte originel tel que le conçoit Rous-
seau : la volonté générale, c’est-à-dire la « somme des différences68 »
des volontés particulières. La fonction législative, qui consiste à vou-
loir au nom de tous, ne pourrait donc qu’être confiée au peuple lui-
même. Ce dernier, en outre, ne pourrait ni en déléguer ni en partager

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d’exposer à d’inutiles tentatives » (Constitution de l’Angleterre, Genève, Barde
et Manget, 1789, p. XXIV, nous soulignons).
68. J.-J. Rousseau, Du contrat social, op. cit., livre II, chap. III, t. VII, p. 12.
Les modèles anglais et américains 197

l’exercice – ce qui reviendrait dans l’un et l’autre cas à abdiquer sa


souveraineté. C’est à partir de ces considérations que Rousseau en-
gage la critique du régime constitutionnel anglais, qu’il développe
dans le Contrat social ; critique qui le conduit à rejeter, tant le sys-
tème représentatif que celui de la partition de l’organe législatif.
La première objection faite au mode de gouvernement anglais
porte donc sur le fait que ce mode soit indissociable de la technique
de la représentation. Les raisons qui expliquent le rejet par Rousseau
de toute représentation sont parfaitement connues : selon lui « la vo-
lonté ne se représente point : elle est la même ou elle est autre69 ».
Pareillement, personne n’ignore les termes dans lesquels Rousseau
prononce sa condamnation – apparemment sans appel – de
l’application particulière que la Grande-Bretagne fait du système re-
présentatif : « Le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il
ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils
sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa
liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde70. »
L’autre motif majeur qui pousse Rousseau à refuser
l’enseignement politique de l’Angleterre est relatif à l’organisation du
pouvoir législatif qui y est pratiquée. Ses Considérations sur le gou-
vernement de Pologne, dans lesquelles l’Angleterre assume presque
constamment le rôle de repoussoir, sont des plus instructives à ce
sujet. S’interrogeant sur la manière dont le futur gouvernement polo-
nais devrait aménager sa législature, Rousseau répond par une pre-
mière certitude, toute négative, qui découle de ses prises de position
dans le Contrat social : il ne faut pas que la loi soit le produit d’un
accord entre des « corps particuliers71 », car, explique-t-il, si « chaque
individu doit avoir sa voix [dans la formation des lois] ; nul corps,
quel qu’il soit, n’en doit avoir une72 ». Tout comme il importe que
chaque citoyen, s’exprimant, fasse taire sa volonté particulière pour
ne viser que la satisfaction de l’intérêt de tous, il est indispensable

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69. Ibid., livre III, chap. XV, t. VII, p. 46.
70. Ibid., livre III, chap. XV, t. VII, p. 47.
71. J.-J. Rousseau, Considérations sur le gouvernement de Pologne, in
Œuvres complètes, op. cit., chap. VII, t. VII, p. 89.
72. Ibid., chap. VII, t. VII, p. 89, nous soulignons.
198 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

d’écarter les factions, quelles qu’elles soient, de l’élaboration de la


décision politique.
Certes, ces positions affichées par Rousseau vis-à-vis du régime
constitutionnel anglais ne traduisent que partiellement la réalité de
son sentiment à cet égard. Ce sentiment, en effet, varie notablement
d’une œuvre à l’autre. Le plus souvent, Rousseau affiche une certaine
forme de mépris pour le mode de gouvernement ayant cours outre-
Manche, le jugeant par trop éloigné des vrais principes du droit poli-
tique. Parfois, ce mépris le cède à quelque férocité, par exemple lors-
qu’il fustige « la négligence, l’incurie, et, j’ose dire, la stupidité de la
nation anglaise73 ». Exceptionnellement, il arrive pourtant que trans-
paraisse une indulgence étonnée pour ce Parlement « où tant
d’intérêts se croisent, où tant de cabales se forment, où tant de têtes
s’échauffent, où chaque membre a le droit de parler74 » et dans lequel,
malgré tout, « tout se fait, tout s’expédie », en sorte que « cette mo-
narchie va son train75... »
Mais il reste, en dépit de ces variations76, que les conceptions de
Rousseau, et parmi elles, surtout, celles relatives au mode
d’expression de la volonté du souverain, sont dans la pensée politique
des Lumières un puissant agent en défaveur des procédés de gouver-
nement d’importation britannique.
Aux tenants de la balance des pouvoirs, tout un courant de pensée
va apporter la contradiction, et opposer à ce système celui de la spé-
cialisation des autorités, plus conforme aux enseignements de Rous-
seau. Ce dernier système consistait, d’une part, à attribuer la fonction
législative à un organe chargé d’exprimer la volonté générale tout en
étant soumis à une tutelle aussi étroite que possible du souverain, et,
d’autre part, à confier le soin d’exécuter les lois à un tout autre or-
______________
73. J.-J. Rousseau, Considérations sur le gouvernement de Pologne, op. cit.,
chap. VII, t. VII, p. 86.
74. J.-J. Rousseau, Lettres écrites de la montagne, in Œuvres complètes, op.
cit., partie II, lettre VII, t. VII, p. 247.
75. Ibid., partie II, lettre VII, t. VII, p. 247 ; mais il faut relever que
l’exemple anglais est ici employé par Rousseau pour étayer sa critique du gou-
vernement de Genève. Cette considération suffit probablement à expliquer ces
surprenantes prises de position.
76. Sur cette question, v. G. Bacot, « Rousseau et la nation anglaise, “en dire
le mal ainsi que le bien” », R.F.H.I.P., 2000, n°12, pp. 251 s.
Les modèles anglais et américains 199

gane, le « gouvernement » – car si le souverain prenait part à


l’exécution, explique Rousseau, sa volonté cesserait d’être générale
en s’attachant à des objets particuliers77. Dans cet esprit, comme le
rappelait Carré de Malberg, il existe une hiérarchie des organes qui
suit la hiérarchie des fonctions78. Le « gouvernement » est dans un
rapport de subordination complet avec le législateur, puisqu’il n’est
que force mise au service d’une volonté préexistante ; pour reprendre
les termes de Rousseau lui-même : « Ce n’est absolument qu’une
commission79. »
À la faveur du net déclin que connaissent, dans les années 1770, la
popularité de l’Angleterre et les idées anglaises auprès de l’opinion
publique française80, vont s’intensifier les attaques portées contre les
principes sur lesquels repose la machinerie constitutionnelle britan-
nique. Des auteurs opposent de plus en plus à la conviction en
l’excellence de la balance des pouvoirs une conviction contraire, et
s’emploient à faire voir les vices de ce qu’il était alors d’usage de
nommer les gouvernements « complexes » ou « composés », c’est-à-
dire ceux dans lesquels l’exercice de la fonction législative était répu-
té passer par de subtils jeux de pondérations entre instances concur-
rentes.
En arrière-plan de ces critiques se devine l’idée d’une incompatibi-
lité absolue entre l’irréductible unité du souverain et le démembre-
______________
77. Rousseau écrit : « La puissance exécutive ne peut appartenir à la généra-
lité, parce que cette puissance ne consiste qu’en des actes particuliers qui ne
sont point du ressort de la loi, ni par conséquent de celui du souverain, dont tous
les actes ne peuvent être que des lois » (J.-J. Rousseau, Du contrat social, op.
cit., livre III, chap. I, t. VII, p. 27).
78. R. Carré de Malberg, Contribution à la théorie générale de l’État,
réimp., Paris, C.N.R.S., 1962, t. II, pp. 9 s.
79. J.-J. Rousseau, Du contrat social, op. cit., livre III, chap. I, t. VII, p. 27,
nous soulignons.
80. Sur les causes de ce déclin – guerre d’indépendance avec les colonies
d’Amérique, diffusion sur le continent des idées soutenues par l’opposition
parlementaire anglaise (l’interdiction de publier le compte-rendu complet des
séances du parlement britannique ayant été levée en 1771), etc. – on peut se
reporter à l’ouvrage, ancien mais toujours utile, de G. Bonno, La constitution
britannique devant l’opinion publique française, op. cit., pp. 133 s. ; ou encore :
J. Grieder, Anglomania in France (1740-1789), Fact, Fiction, and Political
Discourse, Genève, Droz, 1985, 179 p.
200 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

ment de l’expression de la volonté du corps politique. Ainsi, faire


résulter la prise des décisions politiques du choc de passions contra-
dictoires, c’est empêcher que la volonté ainsi exprimée corresponde
bien à la volonté générale. Les critiques de l’abbé de Raynal, à cet
égard, sont très représentatives de celles qu’une partie du public lettré
français adresse au système britannique. Il écrit en effet, dans son
Histoire du parlement d’Angleterre, que ce dernier est « une assem-
blée de la Noblesse, du peuple et du Roi même qui y préside si essen-
tiellement, que sans cela elle n’est point Parlement, ne peut en
prendre le nom, et n’en a pas l’autorité. [...] On y voit régner trois
différents intérêts, soutenus par trois puissances différentes, avec
toute l’aigreur, tout le fracas, toute l’opiniâtreté des plus violentes
passions. Il ne se fait point entre les divers ordres de l’État une circu-
lation qui les unirait. [...] Dès lors, le Roi se regarde comme roi, la
Noblesse comme noblesse, le peuple comme peuple : à peine quel-
qu’un a-t-il le courage d’être Anglais et citoyen81. »
Propos qui sont très proches, par leur inspiration, de ceux que tient
Mably sur le même sujet à l’occasion d’une confrontation entre les
principes de gouvernement anglais et ceux de la cité romaine. Selon
lui, l’organisation du parlement anglais ne saurait être jugée favora-
blement, car, dit-il, « il ne s’y fait point entre les divers ordres de
l’État une circulation qui ne leur donnerait qu’un même intérêt. La
couronne est le patrimoine d’une maison : et les pairs ont leurs préro-
gatives particulières et distinguées de celles du tiers-état82 ». Avec un
tel système, conclut Mably, « l’intérêt personnel doit dominer ; et les
sujets déjà divisés entre eux, ne sont plus attachés à leur prince par les
mêmes liens qui unissaient tous les citoyens romains83 ».
Enfin, c’est toujours dans cet esprit que Condorcet dénonce ce
« projet fantastique d’opposer [...] des pouvoirs à d’autres pouvoirs,
des passions à des passions, des vices à des vices84 », comme si de ces
tiraillements pouvait résulter autre chose que la consécration d’un

______________
81. G.-T. Raynal, Histoire du parlement d’Angleterre, Londres, 1748, pp.
356-357.
82. G. de Mably, Parallèle des Romains et des Francais par rapport au gou-
vernement, Paris, Didot, 1740, p. 77.
83. Ibid., p. 77.
84. Condorcet, Vie de M. Turgot, Londres, [s.n.], 1786, p. 276, nous soulignons.
Les modèles anglais et américains 201

intérêt différent de l’intérêt de tous. « Je vois donc », explique Con-


dorcet, « dans une puissance législatrice composée de plusieurs corps,
plus de difficulté pour obtenir des décisions, pour en obtenir de con-
formes à l’intérêt commun, sans qu’il me paraisse en résulter plus de
sûreté contre les tentatives que cette puissance pourrait tenter contre
la liberté commune85. »
Aussi, une multitude de textes, à cette époque, s’évertue à établir
l’inanité des combinaisons politiques d’origine britannique. Un per-
sonnage tel le baron d’Holbach, par exemple, livre dans son Système
social un aperçu peu complaisant des principes du droit constitution-
nel anglais. La seule introduction de son propos est révélatrice : le
peuple anglais, écrit-il en effet, « est gouverné par un Monarque dont
le pouvoir est supposé justement balancé par deux Corps chargés de
concourir avec lui dans la législation86 ». Point n’est besoin de préci-
ser que les efforts du philosophe matérialiste iront, ensuite, à
l’anéantissement de cette supposition.87
Les arguments employés par les détracteurs du système de balance
des pouvoirs seront, à vrai dire, des plus variés. Outre les considéra-
tions d’ordre théorique tirées de l’unité obligée du souverain, c’est
souvent aux sciences physiques que ceux-ci empruntent les éléments
de leur démonstration. Issue de la transposition, dans le domaine ins-
titutionnel, des principes de la physique newtonienne, la balance des
pouvoirs se voyait ainsi contestée dans ses propres prémices, elle
devenait « la machine la plus bizarre et la plus difficile, pour ne pas

______________
85. [Condorcet], Lettres d’un bourgeois de New-Heaven à un citoyen de
Virginie, sur l’inutilité de partager le pouvoir législatif en plusieurs corps, in
Sur les élections, Paris, Fayard, coll. Corpus des œuvres philosophiques en
langue française, 1986, p. 267.
86. Holbach, Système social, ou principes naturels de la morale..., Amster-
dam, [s.n.], 1773, t. II, p. 67, nous soulignons.
87. Cf. cette critique conjointe des théories du gouvernement mixte et de la
balance des pouvoirs : « Dans l’esprit de bien des gens cette constitution passe
pour le plus grand effort de l’esprit humain : on croit jouir par son moyen des
avantages de la Monarchie, de ceux de l’Aristocratie, et de la Liberté Démocra-
tique. Mais pour juger sainement d’une machine si compliquée, il faut contem-
pler le jeu de ses différents ressorts » (Holbach, Système social, ou principes
naturels de la morale..., op. cit., t. II, p. 68).
202 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

dire la plus impossible à conduire, que la folie humaine ait jamais


produite88 ».
En effet, pour ses contempteurs, le procédé qui consiste à balancer
l’autorité législative entre plusieurs entités ne pouvait conduire en
pratique qu’à la déplorable alternative suivante : l’inertie complète
causée par l’équivalence des forces en présence, ou la prédominance
d’une seule entité résultant d’un surcroît de puissance de sa part. Or,
puisqu’il faut bien que les choses « aillent », ainsi que le faisait déjà
remarquer Montesquieu89, c’est souvent à cette seconde hypothèse
que mène le système de la balance. De là, toute une série de considé-
rations relatives au détenteur réel de la fonction législative au sein du
parlement anglais. Très généralement, c’est le monarque ou ses mi-
nistres qui sont accusés de monopoliser le pouvoir d’État : « Il n’est
pas besoin d’énoncer que la couronne est, dans la constitution an-
glaise, ce pouvoir prédominant ; un autre fait qui saute aux yeux c’est
que tout son ascendant lui vient de la distribution des pensions et des
places. Ainsi, quoique nous ayons eu la prudence de fermer une porte
à la monarchie absolue, nous avons eu en même temps la simplicité
d’en donner la clef au pouvoir exécutif90. »
À ce propos, il est d’ailleurs souligné que la corruption est un
puissant moyen de créer ce déséquilibre au profit de la couronne, qui
ne s’en prive pas outre-Manche. Ainsi, non seulement les candidats à
la députation corrompent leurs électeurs – c’est le vieux lieu commun
de la ruine du système électoral anglais 91 –, mais ils sont, à leur tour,
______________
88. Journal encyclopédique, 15 novembre 1781, cité par G. Bonno, La cons-
titution britannique devant l’opinion publique française, op. cit., p. 146.
89. « Ces trois puissances devraient former un repos ou une inaction. Mais,
comme par le mouvement nécessaire des choses, elles sont contraintes d’aller,
elles seront forcer d’aller de concert » (Montesquieu, De l’Esprit des lois, op.
cit., livre XI, chap. VI, t. I, p. 302).
90. T. Paine, Théorie et pratique des droits de l’homme, suivi du Sens-
commun, trad. Lanthenas, Rennes, Vatar, 1793, p. 172.
91. Les vices du système représentatif britannique sont, en effet, l’objet de
toutes les dénonciations de la part des Français peu enclins à faire preuve
d’indulgence vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Ces dénonciations, pour
l’essentiel, s’articulent autour de ces deux thèmes majeurs que sont l’inégalité
de la représentation et la corruption des votants. Ainsi, un auteur montre
l’anomalie qu’il y a, selon lui, à ce que « sur cinq cent cinquante-huit députés
des communes, l’Écosse n’en nomme que quarante-cinq ; quoiqu’elle soit pour

Les modèles anglais et américains 203

achetés par l’exécutif au moyen d’argent ou de places : « Un membre


du Parlement disait, en 1769, que la multitude des pensions et des
places, qui sont à la disposition de la couronne, lui donnait, une in-
fluence plus grande qu’elle ne l’avait été dans aucune période de
l’histoire d’Angleterre92. » De la sorte, la prétendue mixité du gou-
vernement anglais paraît se résoudre en une monarchie où l’arbitraire
tiendrait la même place que dans son homologue français. D’où, en

______________
l’étendue environ le tiers, et pour la population environ le cinquième de la
Grande-Bretagne » ([J. Stevens], Examen du gouvernement d’Angleterre, op.
cit., p. 87) ou encore que « des villes considérables, telles que Sheffield (par
exemple) qui renferme plus de trente mille âmes, Birmingham et Manchester,
qui en renferme soixante-dix à quatre-vingt mille, et qui ne députent point au
Parlement, tandis que de simple hameaux, dont un certain nombre n’a pas deux
cent habitants, et dont quelques-uns n’ont que deux ou trois familles, fournissent
deux législateurs à l’état » (Ibid., p. 89). Ce thème rejoint celui de la corruption
électorale, puisque, comme l’écrit un contemporain, ces inégalités de représen-
tations sont « fort commode[s], pour ouvrir le Parlement aux députés qui veulent
y entrer à juste prix ; car les suffrages de la pluralité dans un bourg de trois fa-
milles, ne coûte pas cher » (Ibid., p. 90). Ainsi, apostrophant les admirateurs de
la constitution anglaise, certains auteurs prétendent dévoiler l’aspect véritable
du système représentatif anglais, parfois avec une liberté de ton et une extrava-
gance féroces. L’un d’entre eux écrit ainsi que « les Anglais donnent leur voix
non pas à l’intégrité et au jugement du candidat, mais à la quantité de rosbif et
d’eau-de-vie qu’il leur prodigue [….]. Ces buveurs de genièvre, après s’être
farcis à un repas d’élection, deviennent aussi brutaux qu’un canon chargé » (in
J. Dedieu, Montesquieu et la tradition politique anglaise en France, op. cit., pp.
378-379). Pour une autre illustration de ce lieu commun, v. la manière peu com-
plaisante dont Raynal décrit les opérations électorales anglaises : « On n’y voit
que haines, que brigues, que divisions : les Whigs et les Torys, les Républicains
et les Royalistes, les amateurs de l’indépendance et ceux du despotisme, les
courtisans et les créatures du peuple [...] on dirait que la Grande-Bretagne est à
chaque nouveau Parlement dans une fièvre chaude. [...] Le peuple, qui payait
autrefois ceux qui se chargeaient de soutenir ses droits, leur vend aujourd’hui
son suffrage. Le plus opulent ou le plus prodigue est sûr d’être élu » (Histoire
du parlement d’Angleterre, op. cit., pp. 364-366 ). Même un anglophile tel Jean-
Joseph Mounier, tout en proclamant que « les reproches si souvent répétés de
vénalité et de corruption sont infiniment exagérés », finira par reconnaître « ce
qu’ils ont de réel » (J.-J. Mounier, Considérations sur les gouvernements et
principalement sur celui qui convient le mieux à la France, Versailles, Pierres
Impr., 1789, op. cit., p. 46).
92. [J. Stevens], Examen du gouvernement d’Angleterre, op. cit., p. 132.
204 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

réponse aux anglophiles préoccupés de vanter la proverbiale « liberté


anglaise », certaines mises au point, parfois âpres, à l’instar de celle-
ci : « En quoi consiste donc encore une fois [la liberté] des Anglais ?
À n’être pas gouvernés directement par les volontés arbitraires d’un
roi, ni de ses ministres, mais à l’être par les résolutions également
arbitraires d’un parlement qui n’est lui-même libre qu’en apparence,
et qui ne peut ni n’ose faire que ce qui plaît au roi et aux ministres93. »
Finalement, les lectures qui ont cours du système constitutionnel
britannique, dans la France du second dix-huitième siècle, se mon-
trent nettement tributaires des approches qu’avaient réalisé, en leur
temps, les britanniques eux-mêmes. Les amateurs continentaux des
formes anglaises se montrent ainsi enclins à expliquer l’excellence de
ces dernières par des raisons tirées de l’état d’équilibre qu’assurerait,
selon eux, la coexistence au sein de l’organe législatif, de plusieurs
organes législatifs partiels mus par des intérêts divergents –
explication perçue, par ailleurs, comme la démonstration scientifique
des thèses classiques sur la supériorité des gouvernements mixtes.
Quant à ceux qui refusent la leçon britannique, c’est significativement
qu’ils s’évertuent à démontrer l’absurdité des procédés de pondéra-
tion appliqués à la fonction législative. Ces controverses, qui auraient
pu continuer à se perpétuer par la voie d’ouvrages et de libelles, vont
toutefois quitter le champ des débats spéculatifs avec la Révolution.
Désormais, c’est au sein des Assemblées qu’elles vont se poursuivre,
pesant parfois d’un grand poids dans les travaux des premiers consti-
tuants français.

SECTION 1
LA TENTATIVE MALHEUREUSE DES MONARCHIENS
C’est une chose bien connue que l’existence, pendant la période de
la Constituante, d’individus dont les ambitions étaient, dans le cadre
de la réforme institutionnelle entreprise, de régénérer le royaume à
l’anglaise, en suivant les pratiques du pouvoir qui s’étaient dévelop-
pées outre-Manche, et telles que toute une littérature, au cours du
siècle, en avait répandu les principes en France. L’importance de cette
______________
93. Ibid., p. 75.
Les modèles anglais et américains 205

référence est, d’ailleurs, reconnue par la majeure partie des ouvrages


qui, abordant la question des sources qui avaient inspiré la constitu-
tion de 1791, réservent une place de choix à ce qu’ils nomment varia-
blement « l’école anglaise94 », la « référence anglaise95 », le « modèle
anglais96 » ou, même, « le plus illustre des modèles97 ».
Ces anglophiles, pour l’essentiel, sont ceux qu’il est d’usage de
regrouper sous l’appellation de monarchiens98. Il est vrai que Necker,
Mirabeau, eux aussi, éprouvent à ce moment pour l’expérience bri-
tannique un bienveillant intérêt. Toutefois les particularités de leurs
positions respectives les empêchent de promouvoir l’imitation du
système anglais aussi efficacement que ne le font les monarchiens.
Ainsi, son inconfortable et houleuse position en tant que ministre
éloigne Necker des débats constituants de l’Assemblée et fait obstacle
à ce qu’il puisse exprimer pleinement ses vues, qui doivent beaucoup

______________
94. A. Esmein, Éléments de droit constitutionnel français et comparé, Paris,
Larose et Tenin, 5e éd., 1909, p. 65.
95. F. Burdeau et M. Morabito, « Les expériences étrangères et la première
constitution française », Pouvoirs, 1989, n° 50, p. 99.
96. R. Skramkiewicz et J. Bouineau, Histoire des institutions, 1750-1914,
Paris, Litec, 2e éd. 1992, p. 102.
97. P. Duclos, L’évolution des rapports politique depuis 1950, Paris,
P.U.F., 1950, p. 9.
98. Cette dénomination aujourd’hui courante désigne les députés partisans
d’une monarchie constitutionnelle inspirée de l’Angleterre et auprès desquels
Mounier et, dans une mesure moindre, le comte de Lally-Tollendal faisaient
figures de chefs de file. Il faut mentionner, comme en faisant partie, les noms de
Malouet, de Virieu, Clermont-Tonnerre, Bergasse, Champion de Cicé, La Lu-
zerne, et quelques autres encore… Il doit être relevé, toutefois, que l’emploi du
terme de « monarchiens » n’est pas lui-même sans poser de difficultés, en rai-
son, notamment, de son apparition tardive et polémique : il ne fut initialement
qu’une appellation péjorative attribuée par les Jacobins, en 1790, aux tenants du
Club Monarchique créé par Malouet et Clermont-Tonnerre afin de soutenir
l’autorité royale. Ce qui conduit certains auteurs à refuser l’approche tradition-
nelle, dont témoigne, par exemple, l’étude de J. Egret (La révolution des no-
tables, Mounier et les monarchiens, 1789, Paris, Colin, 1950, 244 p.), et à
proposer une nouvelle définition du groupe, plus proche de son acception origi-
nelle, cf. R.H. Griffith, « Le “monarchienisme” et la “monarchie limitée”, Ma-
louet et les monarchiens », in Terminer la Révolution, Mounier et Barnave dans
la Révolution française, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1988, pp.
44s.
206 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

à l’Angleterre comme en témoigne le rapport qu’il fait au roi, en sep-


tembre 1789, lors de la discussion sur le droit de veto, dans lequel il
nomme significativement les Anglais « ces vieux amis de la
té99 ». Quant à Mirabeau, les préoccupations immédiates que lui vaut
son éminente position au sein de l’Assemblée, ajoutées au refus caté-
gorique d’une Chambre haute que lui inspire le souvenir de ses
propres déboires, ne le conduisent pas toujours à se faire un interprète
très assidu du modèle anglais à ce moment100.

______________
99. Archives parlementaires, t. 8, p. 614 ; opinion sur laquelle Necker ne re-
viendra pas. De sa retraite suisse, il déplorera amèrement la décision de la Cons-
tituante de s’éloigner des préceptes britanniques de gouvernement : « Quelle
rôle magnifique elle pouvait jouer, au milieu des Nations », écrit-il, « si occupée
à rédiger un code de lois pour un grand peuple, elle eût rassemblée vers un
centre les idées éparses, et se fût rangée, en quelque manière, autour de la
Constitution politique la plus renommée de l’Europe, avec le noble dessein de la
prendre pour modèle, dans toutes les dispositions qui pouvaient convenir à la
France et qui n’avaient pas été contredites par l’expérience ! Les Anglais, car
on présume bien que c’est de leur gouvernement que je parle, se seraient em-
pressés eux-mêmes de nous dénoncer les corrections dont leur système politique
avait besoin » (J. Necker, Du pouvoir exécutif dans les grands États, [s.l.], 1792,
t. I, p. 400, nous soulignons). Ainsi, selon Necker, la Constituante « nous aurait
bien mieux servis, si, la Constitution d’Angleterre à la main, elle se fût demandé
ouvertement et publiquement : […] Qu’aurions nous à retrancher […] afin de
perfectionner le système de la liberté ? » (ib.id., t. I, p. 402). L’ancien ministre
de Louis XVI se montrera, même, convaincu de l’enthousiasme plus général que
n’aurait pas manqué de susciter cette démarche exemplaire, car « toutes les
Nations […] auraient été persuadées, que c’était de leurs intérêts qu’on traitait à
l’avance, puisque la même liberté politique, une fois établie chez deux peuples
rivaux et les premiers de l’Europe, ce double exemple d’une liberté sans dé-
sordre aurait acquis une telle autorité, qu’entraînant avec force toutes les opi-
nions, il aurait fait la destinée du Monde » (Ibid., t. I, p. 400, nous soulignons).
100. La chose est particulièrement nette dans le discours qu’il prononce à
l’Assemblée le 16 juillet 1789, où il s’en prend à la balance des pouvoirs propo-
sée par les monarchiens, qu’il nomme les « valeureux champions des trois pou-
voirs » : « Nous aurons bientôt occasion d’examiner cette théorie des trois
pouvoirs, laquelle exactement analysée montrera peut-être la facilité de l’esprit
humain à prendre des mots pour des choses, des formules pour des arguments, et
à se routiner vers un certain ordre d’idée, sans revenir jamais à examiner
l’intelligible définition qu’il a prise pour un axiome. [...] Il me suffit aujourd’hui
de leur dire : vous oubliez que ce peuple, à qui vous opposez les limites des trois

Les modèles anglais et américains 207

Les monarchiens, au contraire, lorsque débutent les travaux de la


Constituante, sont dans une position parfaite pour faire valoir leurs
aspirations. Pas mieux informés des réalités constitutionnelles
d’outre-Manche que les précédents  et parfois, même, beaucoup
moins bien, comme on le verra  ils sont, en revanche, en mesure de
les faire utilement valoir, notamment en raison de la participation
active de plusieurs de leurs membres au premier comité de constitu-
tion101.
En effet, comme une conséquence logique du Serment du Jeu de
Paume, par lequel l’Assemblée affirmait sa volonté de demeurer unie
jusqu’à temps que « la constitution du royaume soit établie et affer-
mie sur des fondements solides », un comité est désigné le 14 juillet
avec mission de conduire les futurs travaux constituants. Huit députés
forment ce comité de constitution : Mounier, Bergasse, Clermont-
Tonnerre, Champion de Cicé, Lally-Tollendal, Talleyrand, Le Chape-
lier et Sieyes. À l'exception des trois derniers, tous appartiennent au
groupe des monarchiens. Leur présence au sein du comité leur permet
bien évidemment de mettre en avant leurs projets pour la réorganisa-
tion du royaume. Sans tarder, dès le 27 juillet, Champion de Cicé fait
un premier rapport sur les travaux du comité102 ; le même jour, Mou-
nier, qui peut être regardé comme le chef du groupe des monar-
chiens103, donne lecture des premiers articles de la constitution,
notamment d’une « Déclaration des droits » qui en forme le premier
______________
pouvoirs, est la source de tous les pouvoirs, et que lui seul peut les déléguer »
(Archives parlementaires, t. 8, p. 243).
101. Ce comité est généralement désigné par l’appellation de « premier »
comité de constitution. En réalité, il avait été précédé d’un autre comité, désigné
le 6 juillet 1789 et dont Mounier faisait déjà partie ; au nom de ce comité, il
avait présenté à l’Assemblée, le 9 juillet, un premier rapport sur la distribution
des matières à aborder (cf. Archives parlementaires, t. 8, pp. 214 s.). C’est la
pression des événements qui, le 14 juillet, conduira à la désignation d’un nou-
veau comité de constitution (v. P.-Y. Rudelle, « Le premier comité de constitu-
tion ou l’échec du projet monarchien », in Actes du colloque de Dijon, 1791, la
première constitution française, Paris, Economica, 1993, pp. 87 s.).
102. Archives parlementaires, t. 8, pp. 280 s.
103. Sa qualité de rapporteur du premier comité de constitution est assez si-
gnificative à cet égard ; Jean Egret, dans son étude classique, n’hésite pas à le
qualifier de « chef incontesté » des monarchiens (J. Egret, La révolution des
notables, Mounier et les monarchiens, op. cit., p. 5).
208 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

chapitre104. Le 31 août, Lally-Tollendal prononce devant l’Assemblée


un long discours sur le second chapitre du texte, au cours duquel il
esquisse la physionomie générale du régime projeté, en prenant soin
de justifier les choix dont il résulte105. À sa suite, Mounier intervient
de nouveau pour présenter, accompagné d’un rapport, un projet en 79
articles, « concernant l’organisation du pouvoir législatif106 ». À
l’issue de ces principales communications, le programme monarchien
forme un projet constitutionnel cohérent et relativement complet sur
les mérites duquel l’Assemblée va devoir se prononcer.
Or, il faut reconnaître que, tandis que les monarchiens s’étaient
évertués à présenter leur projet sous l’angle du principe de la balance
des pouvoirs – comme principe d’organisation technique de tout sys-
tème constitutionnel stable –, la majorité de l’Assemblée va considé-
rer ce projet essentiellement comme une déclinaison du
gouvernement mixte, vieille catégorie de la culture politique, incom-
patible avec les aspirations du moment.

Une justification du système anglais

L’examen de la réflexion constitutionnelle entreprise par les mo-


narchiens durant la période révolutionnaire révèle les marques d’un
attrait puissant pour l’Angleterre, au point que cette réflexion se pré-
sente, dans son ensemble, comme tributaire directement des représen-
tations admises du système constitutionnel britannique. Ce dernier,
considéré par les monarchiens comme le moyen le plus sûr de satis-
faire leurs attentes, fera de leur part l’objet d’une réappropriation rai-
sonnée.
Lally-Tollendal, dans la Lettre au président de l’Assemblée natio-
nale, qu’il écrit peu après sa démission, se laissait aller à exprimer,
dans leur forme la plus sincère, ses profondes aspirations touchant à
la rénovation politique dont il venait d’abandonner, à regret, le chan-
tier : « Que le nom de la Nation soit sacré ; mais que celui du Mo-
narque ne soit pas dégradé ! Qu’il se forme enfin entre le Roi et le
Peuple une nouvelle, une éternelle union, dans laquelle tous deux
______________
104. Archives parlementaires, t. 8, pp. 285 s.
105. Archives parlementaires, t. 8, pp. 514 s.
106. Archives parlementaires, t. 8, p. 522.
Les modèles anglais et américains 209

reconnaissent pour leur sûreté, pour leur utilité réciproques, l’un qu’il
doit commander à des sujets libres et heureux, l’autre qu’il doit être
gouverné par un Prince puissant et respecté !107 » Il semble que cette
exhortation rend assez justement compte des intentions véritables des
monarchiens, lesquelles s’ordonnent au gré de deux exigences fon-
damentales et qui, conjuguées, révèlent le caractère véritablement
« centriste108 » de la politique monarchienne. Ce sont ces deux exi-
gences – garantir la liberté politique, préserver l’autorité publique –
qui expliquent l’exemplarité que revêt la constitution britannique aux
yeux des monarchiens.
La première de ces exigences se traduit par le souhait de garantir
la liberté des citoyens, souhait affiché et qui vaut aux monarchiens,
encore aujourd’hui, d’être regardés comme les pionniers d’un certain
libéralisme constitutionnel109. Une telle exigence, très conforme aux
canons de la pensée politique en vogue en ce temps, est fréquemment
énoncée par les monarchiens. Ainsi, la lutte contre le despotisme est,
à première vue, leur principal objet d’attention.
Lutte contre le despotisme qui accompagne, tout d’abord,
l’exercice de la souveraineté par un magistrat unique ; Mounier re-
doute ainsi qu’une nation soit régie « par les décisions d’une volonté
passagère qui change suivant les temps, les circonstances, les per-
sonnes, et qui, n’étant éclairée par aucune règle, cède à la prévention,
à la haine, à la pitié, à toutes les passions110 ». Le refus de la monar-
chie absolue est donc manifeste et justifié par la volonté d’assurer aux
citoyens la jouissance de leur liberté, constamment menacée par les
sentences d’une volonté simple.

______________
107. G.-T. de Lally-Tollendal, Lettre du Comte de Lally-Tollendal au prési-
dent de l’Assemblée nationale, [s.l.n.d.], p. 5, nous soulignons.
108. Cf. l’étude de S. Rials, « Une doctrine constitutionnelle française ? »,
Pouvoirs, 1989, n° 50, pp. 80 s., dans laquelle est proposée une synthèse du
constitutionnalisme monarchien regardé comme « authentiquement “centriste” »
(p. 90).
109. Voir P. Pasquino, « La théorie de la “balance du législatif” du premier
Comité de Constitution », in Colloque de Vizille, Terminer la Révolution, Mou-
nier et Barnave dans la Révolution française, Grenoble, Presses universitaires
de Grenoble, 1988, pp. 76 s.
110. J.-J. Mounier, Considérations sur les gouvernements, op. cit., p. 7.
210 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Mais la crainte de l’arbitraire, chez les monarchiens, les conduits à


envisager d’autres dangers, et à rappeler que le despotisme de la mul-
titude n’est pas moins effrayant que la tyrannie d’un seul. Mounier
précise ainsi que le pouvoir arbitraire, celui exercé « sans principes
constants », est celui à cause duquel, « en quelques mains qu’il soit
placé, les citoyens ne sont pas libres »111. C’est pourquoi il serait de
nul effet de transférer l’exercice de la fonction législative du mo-
narque à une simple assemblée de représentants, cette dernière dispo-
sant potentiellement d’un pouvoir identiquement oppressif112. Comme
l’explique, en effet, Clermont-Tonnerre, le pouvoir despotique existe
« toutes les fois qu’un individu ou un corps peut tout ce qu’il veut et
n’est retenu par aucun frein113 ». Dès lors, la lutte contre le(s) despo-
tisme(s) passe essentiellement, dans la pensée monarchienne, par la
création de ces freins destinés à contenir la volonté des titulaires de
l’exercice du pouvoir d’État.
À cette première préoccupation, il convient d’en ajouter une se-
conde, toute aussi fondamentale, et qui s’incarnait dans un thème
fréquemment repris par les monarchiens : celui de la préservation de
l’autorité publique. Car, Malouet le rappelle, « la souveraineté pour
remplir efficacement toutes ses fonctions doit avoir en réserve une
certaine latitude de pouvoir qu’il est mal habile et dangereux de déve-
lopper fréquemment mais dont il faut être en mesure de se servir
quelquefois114 ». Les monarchiens n’omettront jamais, en effet, de
préciser que toutes les précautions prises pour tempérer l’exercice de
la fonction législative seraient vaines, sans une autorité qui puisse,
______________
111. J.-J. Mounier, Considérations sur les gouvernements, op. cit., p. 7, nous
soulignons.
112. La crainte des assemblée tumultueuses l’emporte même, chez les mo-
narchiens, sur celle de l’absolutisme royal, et ce dès avant que la révolution ne
soit saisie par le mouvement populaire ; il n’est pas nécessaire de préciser que
ces positions ne seront qu’amplifiées par le cours des événements. (Comp., par
ex., les Considérations sur les gouvernements… de Mounier (op. cit.) et son
Adolphe, ou Principes élémentaires de politique, et résultat de la plus cruelle
des expériences (Londres, [s.d.], IV-108 p.).
113. S. de Clermont-Tonnerre, Analyse raisonnée de la constitution française,
in Œuvres complètes, Paris, Letellier, an III, t. IV, p. 219, nous soulignons.
114. P. Malouet, cité par R.-H. Griffiths, « Le centre perdu : Malouet et les
“Monarchiens” dans la Révolution française », in Colloque de Vizille, Terminer
la Révolution, op. cit., p. 60.
Les modèles anglais et américains 211

ensuite, veiller au respect de la loi ainsi édictée. L’identité de cette


autorité ne faisait guère de mystère : seul le pouvoir royal disposait,
par nature, des qualités nécessaires au bon exercice de la puissance
exécutive : l’unité – gage de célérité, autant que d’intensité – et
l’indépendance. Ainsi s’explique le zèle avec lequel les monarchiens
tenteront de préserver l’autorité du trône115, et s’éclairent les déclara-
tions de Mounier, par lesquelles il affirmait n’être « l’ennemi de
l’autorité, que lorsqu’elle veut opprimer le Peuple116 » et, même, que
« l’autorité royale est essentielle au bonheur de nos concitoyens117 ».
Ces deux objectifs – garantir la liberté du citoyen, préserver la
puissance du trône comme condition nécessaire au maintien de la
sûreté – sont une constante majeure dans les thèses développées par
les monarchiens. Sans cesse invoqués pour expliquer ou justifier leurs
choix pratiques, ils paraissent, à ce titre, exprimer leurs aspirations
fondamentales touchant à l’ordre social.
Or, la constitution anglaise devait passer pour le meilleur moyen
de réaliser la conciliation de ces deux principes ; l’importante littéra-
ture qui lui avait été consacrée durant le siècle avait, en effet, accrédi-
té l’idée selon laquelle cette constitution se montrait, dans le même
temps, respectueuse de la liberté des citoyens et de l’autorité de
l’État. Exposer les affinités qui lient, historiquement, la constitution
anglaise au principe de la liberté politique des citoyens serait, en dé-
finitive, refaire l’histoire de presque toute la littérature sur le sujet
depuis le dix-septième siècle. Aussi suffit-il, ici, de rappeler le mot de
Rœderer, expliquant que peu avant la Révolution « la Constitution
______________
115. On pense notamment au refus du renvoi des ministres par l’Assemblée,
ainsi qu’à celui du veto suspensif, incompatible, selon les monarchiens, avec la
dignité du trône (cf. W. Doyle, « La pensée politique de Mounier », in Colloque
de Vizille, Terminer la Révolution, op. cit., p. 38).
116. J.-J. Mounier, Considérations sur les gouvernements, op. cit., p. 2.
117. Cité par W. Doyle, « La pensée politique de Mounier », op. cit., p. 35 ;
il faut noter la position pour le moins originale, adoptée par R.-H. Griffiths, qui
caractérise les monarchiens par leur attachement à la cause monarchiste, au
point de considérer que le fondement de leur unité gît dans l’acceptation du
postulat selon lequel le roi devait, à l’issue des réformes constitutionnelles,
demeurer l’unique détenteur de la souveraineté, les assemblées représentatives
ne possédant qu’un droit d’humble remontrance (cf. R.-H. Griffiths, « Le centre
perdu : Malouet et les “Monarchiens” dans la Révolution française », op. cit.,
p.43 s.).
212 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

anglaise paraissait assez généralement devoir servir de modèle à la


France et [que] la liberté anglaise était regardée comme le maximum
de la liberté politique118 ». L’attitude des monarchiens se présente, à
ce point de vue, comme particulièrement représentative de ce courant
d’idées, tous partageant avec Mounier la conviction selon laquelle
« l’Angleterre est actuellement le pays de l’Europe où l’on jouit de la
plus grande liberté119 ».
Par ailleurs, les monarchiens pouvaient apercevoir dans la consti-
tution anglaise les conditions nécessaires à la préservation de
l’autorité publique, achevant de les convaincre de l’utilité de s’en
remettre à l’expérience britannique. De Lolme, particulièrement120,
avait insisté sur ce qui pouvait passer pour un paradoxe de
l’organisation constitutionnelle britannique ; à savoir que la puissance
de la Couronne était le facteur qui, historiquement, avait conduit à la
création d’un pouvoir modéré et qui, depuis lors, demeurait une com-
posante nécessaire de la constitution. Ainsi, selon de Lolme, l’autorité
prééminente du trône avait, en réaction, conduit les grands et le reste
du peuple à s’unir et à créer, ainsi, « une union générale pour la liber-
té publique121 » de laquelle était résultée la balance des trois pou-
voirs122. Puis, cette balance formée, le monarque ne fut nullement
dépouillé de ses prérogatives, tant elles s’avérèrent nécessaires. En
tant que part intégrante du pouvoir législatif, sa position devait être
établie suffisamment pour lui permettre de faire contrepoids aux vo-

______________
118 P.-L. Roederer, L’esprit de la Révolution, Paris, 1831, cité par G. Bon-
no, La constitution britannique devant l’opinion publique française, op. cit., p.
192, nous soulignons.
119. J.-J. Mounier, Considérations sur les gouvernements, op. cit., p. 47.
120. Comme l’a montré Édouard Tillet, l’insistance avec laquelle de Lolme
rappelle le besoin de conférer au monarque une autorité suffisante le conduit
même à livrer un tableau inexact de la constitution britannique à cet égard (cf.
E. Tillet, La constitution anglaise, un modèle politique et institutionnel dans la
France des Lumières, op. cit., pp. 392 s.).
121. [J.-L. de Lolme], Constitution de l’Angleterre, op. cit., cité par J.-P.
Machelon, Les idées politiques de J.-L. de Lolme, op. cit., p. 55.
122. Ceci alors que la France, longtemps morcelée entre les puissances féo-
dales, n’avait pas senti le besoin d’un telle coalition (cf. [J.-L. de Lolme], Cons-
titution de l’Angleterre, op. cit., pp. 24 s.).
Les modèles anglais et américains 213

lontés potentiellement coïncidentes des deux chambres123. En sa qua-


lité de titulaire de la fonction exécutive, il lui fallait pouvoir imposer
le respect de la loi sur toute l’étendue du territoire. C’est pourquoi de
Lolme prit soin de montrer l’étendue des différences qui existaient
entre la monarchie anglaise et les républiques anciennes, qu’il jugeait
dangereuses en ce qu’elles laissaient libre cours aux passions tumul-
tueuses du peuple124, n’opposant aucune force au pouvoir « prodi-
gieusement formidable125 » des foules. Le publiciste genevois pouvait
donc écrire, sans crainte de heurter les partisans de la liberté, que le
trône anglais était le « dépôt unique des forces actives de l’État126 »,
et énumérer les nombreuses prérogatives qui lui étaient attachées. Le
roi anglais, chef de justice, « fontaine d’honneurs127 », « surintendant
du commerce »128, « suprême chef de l’Église129 », « Généralissime né
des forces de terre130 », représentant unique de la nation face aux
autres nations étrangères, semblait donc concentrer, en sa personne,
tous les attributs utiles d’un monarque absolu, sans en pouvoir faire
mauvais usage pourtant.
De la sorte, de Lolme avait perfectionné et éclairé les observations
de Voltaire qui, en son temps, avait constaté que le Prince anglais,
« tout puissant pour faire le bien, a les mains liées pour faire le
mal131 ». Autant de remarques, en somme, qui devaient toucher pro-
fondément les monarchiens qui ne cessèrent jamais de se poser
comme les défenseurs des prérogatives royales face aux tentatives de
______________
123. Cf. ce que dit de Lolme sur le pouvoir décisif que tiennent les représen-
tants, vis-à-vis du roi, de voter les subsides indispensables à son action : « Au-
jourd’hui que, par une suite des progrès du commerce et de l’esprit de calcul,
tout s’évalue en argent ; aujourd’hui que ce métal est le grand ressort des af-
faires, on peut dire que celui qui dépend, par rapport à un article si important,
est, quelque soit d’ailleurs son pouvoir nominal, dans une entière dépendance »
(Ibid., p. 52).
124. Voir, notamment, le chapitre XVI, « Autre désavantage de la Répu-
blique » (Ibid., p. 168).
125. Ibid. , p. 118.
126. Ibid., p. 176.
127. Ibid., p. 50.
128. Ibid., p. 50.
129. Ibid., p. 51.
130. Ibid., p. 51.
131. Voltaire, Lettres philosophiques, in Mélanges, op. cit., p. 21.
214 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

dépossession conduites par les nouveaux organes de la représentation


nationale. Malouet déplorait ainsi en 1791 de trouver « la royauté,
dépouillée dans l’opinion et en réalité de tout ce qu’elle avait
d’imposant132 » et, quelques mois auparavant, Lally-Tollendal avait
déjà commencé de vilipender la conduite de l’Assemblée constituante
envers le trône, « ce trône dont il fallait borner mais respecter la puis-
sance, définir mais ranimer l’autorité133 ».
Finalement, le système anglais de balance des pouvoirs à exécutif
monarchique correspondait très exactement aux attentes majeures
formulées par les monarchiens : l’exercice partagé de la fonction légi-
slative se montrait, à leurs yeux, la plus efficace garantie de la liberté
politique, tandis que la concentration, au profit du seul monarque, de
la fonction exécutive leur semblait gage du maintien d’une indispen-
sable autorité.
En reprenant les différents temps au cours desquels le programme
des monarchiens sera dévoilé durant les premiers débats constituants
français, il apparaît assez clairement que ces amateurs du système
constitutionnel anglais avaient cherché, avant tout, à proposer une
vision méthodique de ce système, mettant l’accent sur la justesse ob-
jective des combinaisons institutionnelles qu’il laissait apercevoir.
Ainsi, pour la présentation de son projet, Mounier part de la dis-
tinction classique des fonctions législative et exécutive134, avant de
s’interroger sur les titulaires potentiels de ces fonctions. La fonction
législative, en premier lieu, se doit d’exprimer la volonté de la plurali-
té des citoyens135 ; toutefois, cette expression ne saurait être immé-
diate : la possibilité du recours à la démocratie directe suppose, en

______________
132. P. Malouet, « Opinion sur l’acte constitutionnel … », in Mémoires pu-
bliés par son petit-fils le baron Malouet, Paris, Plon, 2ème éd., 1874, t. II, p. 173.
133. G.-T. de Lally-Tollendal, Quintus Capitolinus…, op. cit., p. 19.
134. La fonction judiciaire n’étant, selon lui, qu’une « émanation du pouvoir
exécutif qui doit le mettre en activité et le surveiller constamment » (J.-J. Mou-
nier, Considérations sur les gouvernements, op. cit., p. 10).
135. Cf. Lally-Tollendal, déclarant que toute autorité publique « appartient
originairement à cette Nation » (Discours du 31 août 1789, Archives parlemen-
taires, t. 8, pp. 514 s.). Pour un rapprochement de cette position avec les doc-
trines contractualistes des monarchiens, cf. les développements de G. Bacot,
« Les fondements juridiques des constructions politiques des monarchiens »,
R.R.J., 1993, n° 3, pp. 610 s.
Les modèles anglais et américains 215

effet, des conditions que la France est loin de pouvoir satisfaire,


qu’elles tiennent à la faiblesse de la population, à la simplicité des
mœurs, à l’égalité des fortunes, à la simplicité des questions laissées à
l’arbitrage de l’autorité publique, etc. D’où l’intervention nécessaire
de la représentation du peuple, que Mounier regarde, « malgré tous
les sophismes des admirateurs outrés des Grecs et des Romains »,
comme « la plus belle, la plus heureuse de toutes les institutions poli-
tiques »136.
La fonction exécutive, en second lieu, doit être confiée à un magis-
trat unique, car « la réunion du pouvoir exécutif », sa concentration
aux mains d’une seule autorité en vue de préserver sa force et sa célé-
rité, est regardée par les monarchiens comme un des « axiomes poli-
tiques que la raison et l’expérience ont placés hors de toute
atteinte »137. Quant au mode de désignation de ce magistrat, à nou-
veau les monarchiens procèdent par élimination : confier la fonction
exécutive « à temps et par élection138 » est un procédé qui s’avère
impraticable en France. Cette solution, par ailleurs retenue aux États-
Unis, « ne peut convenir qu’à une population peu considérable », car
« l’exécution de la loi éprouve plus d’obstacles en proportion du
nombre de Citoyens »139 et parce que, comme le précise Mounier,
l’origine élective du titulaire de la fonction exécutive serait cause de
sa faiblesse, du fait du lien de dépendance qu’elle créé entre lui et les
citoyens. Partant de ces considérations, l’auteur expose, sous la forme
d’une interrogation factice, la solution qui seule s’impose : « Quel
gouvernement convient donc le mieux à une grande Nation ? Il est
impossible d’hésiter dans la réponse : c’est le gouvernement Monar-
______________
136. J.-J. Mounier, Considérations…, op. cit. , p. 15 ; Pour des analyses plus
détaillées de ces questions, Cf. G. Bacot, « Les fondements juridiques… », op.
cit., p. 724.
137. G.-T. de Lally-Tollendal, Discours du 31 août 1789, Archives parle-
mentaires, t. 8, p. 514.
138. J.-J. Mounier, Considérations sur les gouvernements..., op. cit., p. 16.
139. J.-J. Mounier, Considérations sur les gouvernements…, op. cit., p. 17 ;
une solution existe, toutefois, qui permet de concilier un pouvoir exécutif élu et
une grande population, c’est le gouvernement fédératif ; mais, ce morcellement
du peuple en « plusieurs Souverainetés » requiert des conditions qui, là encore,
ne sont pas réunies en France : « Il faut que le peuple soit purement agricole,
qu’il soit à l’abri des invasions, par sa position naturelle […], que ce peuple
reste pauvre, indifférent aux querelles de ses voisins » (Ibid., p. 19).
216 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

chique », c’est-à-dire « le Gouvernement où un seul régit suivant la


loi, où un seul est chargé de la faire exécuter »140.
Ces bases posées, par lesquelles sont déterminés les titulaires des
principales fonctions étatiques, se posent d’autres difficultés. Qu’il
s’agisse de Mounier, de Lally-Tollendal, ou d’autres monarchiens,
tous s’accordent à reconnaître, dans le profond sillage laissé par Mon-
tesquieu, que « c’est une vérité générale et incontestable, qu’il est
dans le cœur de tous les hommes un penchant invincible vers la do-
mination, que tout pouvoir est voisin de l’abus de pouvoir, et qu’il
faut le borner pour l’empêcher de nuire141 ». Toute la question réside
dans la nature des bornes à opposer à cette inéluctable et dangereuse
ambition. Les bornes passives, immobiles, celles qui consisteraient en
des interdictions textuelles adressées aux pouvoirs constitués, seraient
de nul effet selon les monarchiens, pour la raison principale que
« toutes les règles seront inutiles lorsqu’on s’en rapportera à ceux
qu’elles intéressent pour le soin de les interpréter142 ». De là, la consi-
dération centrale selon laquelle « il faut à une force active opposer
une force active143 ».
Tout d’abord, les volontés potentiellement despotiques du mo-
narque se heurteront au droit exclusif accordé aux assemblées de vo-
ter les subsides indispensables à son action. Mais il est dès lors
indispensable, en compensation, de confier au pouvoir exécutif un
moyen d’action sur le législatif. La sanction royale illimitée, le droit
de veto remplit cette fonction idéalement, selon les monarchiens : il
est un obstacle « aux entreprises de la puissance législative sur la
puissance exécutrice, à l’invasion, à la confusion des pouvoirs, par
conséquent au renversement de la constitution, et à l’oppression du

______________
140. J.-J. Mounier, Considérations sur les gouvernements…, op. cit., p. 22.
141. G.-T. de Lally-Tollendal, Discours du 31 août 1789, Archives parle-
mentaires, t. 8, p. 515 ; pour une autre formulation de ce truisme de la pensée
politique libérale, voir, par exemple, celle faite par Mounier : « Tout corps, de
quelque manière qu’on le compose, cherche à augmenter ces prérogatives : toute
autorité veut s’accroître, si l’on n’oppose pas une digue à ses ambitions » (Con-
sidérations sur les gouvernements…, op. cit., p. 30).
142. J.-J. Mounier, Considérations sur les gouvernements…, op. cit., p. 33.
143. G.-T. de Lally-Tollendal, Discours du 31 août 1789, Archives parle-
mentaires, t. 8, p. 515.
Les modèles anglais et américains 217

peuple144 ». L’instrument est idéal, également, dans la mesure où il


sert d’autres fins. Le veto royal absolu permet, en effet, de compenser
la faiblesse fonctionnelle de l’exécutif face au législatif ; s’il n’en
dispose pas, le roi est « un simple Général d’armée : le Gouvernement
ne serait plus monarchique mais républicain145 ». En outre, le veto est
gage d’une meilleure application des lois : y ayant consenti préala-
blement, le monarque sera enclin à plus de diligence à l’égard des lois
dont il est le gardien146.
Toutefois, la sanction royale, si elle est nécessaire, n’apparaît pas
suffisante, face « à une arme à laquelle un Monarque peut rarement
résister »147 : le refus de l’impôt. Par ce refus, il ne ferait nul doute
qu’une Chambre de représentants, en désaccord marqué avec le roi,
puisse aisément contraindre ce dernier à suivre ses vues. D’où le be-
soin d’une seconde chambre, destinée à tempérer les ardeurs de la

______________
144. G.-T. de Lally-Tollendal, Discours du 31 août 1789, Archives parle-
mentaires, t. 8, p. 522 ; il est d’ailleurs intéressant de noter que la désuétude
dans laquelle était tombé, depuis 1707, l’usage du droit de veto en Grande-
Bretagne est regardée, par les monarchiens, comme la preuve de la qualité des
agencements institutionnels britanniques. Lally-Tollendal explique ainsi devant
ses co-députés : « On est frappé d’admiration, quand on considère que, depuis
un siècle entier, le roi d’Angleterre n’a fait usage de sa négative qu’une seule
fois, et que tout y a été combiné avec une telle sagesse, avec une telle prévoyance,
que les projets de lois susceptibles d’inconvénients ont expiré entre les deux
chambres, sans parvenir jusqu’au trône » (Ibid., t. VIII, p. 520, nous soulignons).
145. J.-J. Mounier, Considérations sur les gouvernements…, op. cit., p. 33 ;
cette dénaturation s’accompagnant de conséquences, selon les monarchiens,
prévisibles : le comte d’Antraigues rappelle ainsi que c’est dans la sanction
royale « que le peuple trouve le rempart de la liberté publique et l’assurance que
nous, qui sommes ses représentants, nous ne deviendrons jamais ses maîtres »
(Archives parlementaires, t. 8, p. 543, nous soulignons).
146. Comme l’explique Lally-Tollendal à ses co-députés, « celui qui est
chargé de faire exécuter la Loi, devant être le premier à s’y soumettre, nous
aurons un garant de plus de cette soumission, lorsqu’il aura concouru lui-même
à faire cette loi » (Discours du 31 août 1789, Archives parlementaires, t. 8, p.
522).
147. J.-J. Mounier, Considérations sur les gouvernements…, op. cit., p. 39 ;
à rapprocher des propos de Lally-Tollendal qui, précisant que le pouvoir de
délibérer et même de rédiger les lois de finances appartiendrait aux seuls repré-
sentants, ceux-ci disposeraient d’une « force irrésistible, perpétuelle, toujours
renaissante » (Discours du 31 août 1789, Archives parlementaires, t. 8, p. 516).
218 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

première et ainsi éviter un face à face trop direct, et nécessairement


inégal, entre le monarque et elle. La conviction de l’efficacité du bi-
camérisme – qui est, avec le veto royal absolu, la grande affaire des
monarchiens au sein de l’assemblée Constituante – les porte à de
substantiels développements.
Ils s’efforcent ainsi de montrer les dangers d’une assemblée
unique, qui « court perpétuellement le danger d’être entraînée par
l’éloquence, séduite par les sophismes, égarée dans des intrigues,
enflammée par des passions qu’on lui fait partager, emportée par des
mouvements soudains qu’on lui communique, arrêtée par des terreurs
qu’on lui inspire, par une espèce de cri public même dont on
l’investit, et contre lequel elle n’ose pas résister148 ». Le tempérament
fantasque d’un tel organe laisse naturellement présager les plus dan-
gereux égarements : offensives à l’encontre de l’exécutif, qui malgré
son veto serait « sans force contre la masse irrésistible des volontés
nationales149 », production législative inconséquente… au lieu que s’il
« existe deux chambres au lieu d’une, la première portera plus
d’attention à ses décisions, par cela seul qu’elles doivent subir une
révision dans la seconde150 ». Pour ces raisons multiples, l’institution
d’une seconde chambre semble la plus efficace des parades, parache-
vant ainsi la division tripartite de la fonction législative qui permet-
trait de faire de la France, selon les avantageuses prédictions des
monarchiens, « la Nation la plus heureuse de l’Univers151 ».
La présentation par les monarchiens de leur propositions sous la
forme d’un plaidoyer raisonné témoignait donc bien du désir d’établir
dans l’esprit de leurs co-députés le « principe général de la balance
des pouvoirs », pour reprendre les mots de Lally-Tollendal152. Ce

______________
148. G.-T. de Lally-Tollendal, Discours du 31 août 1789, Archives parle-
mentaires, t. 8, p. 516.
149. Discours de Champion de Cicé , présentant les travaux du Comité de
constitution à l’assemblée le 27 juillet 1789, Archives parlementaires, t. 8, p.
282.
150. G.-T. de Lally-Tollendal, Archives parlementaires, t. 8, p. 516.
151. G.-T. de Lally-Tollendal, Pièces justificatives contenant diverses mo-
tions de M. le Comte de Lally-Tollendal, in Mémoire de M. le Comte de Lally-
Tollendal, ou seconde lettre à ses commettants, Paris, Desenne, 1790, p. 109.
152. G.-T. de Lally-Tollendal, Archives parlementaires, t. 8, p. 516, nous
soulignons ; cf. cet exposé limpide de la traduction institutionnelle de ce prin-

Les modèles anglais et américains 219

n’est pas à dire, toutefois, que les monarchiens délaissèrent complè-


tement le cas anglais, au profit des principes d’organisation politique
qui en avaient été dégagés. Ainsi, par delà les traits principaux de
l’ébauche proposée153, assez nombreux sont les emprunts manifestes
au régime anglais : droit de dissolution accordé au monarque154, droit
exclusif reconnu à la Chambre basse de délibérer en premier lieu sur
les subsides155, fonction juridictionnelle d’exception reconnue à la
Chambre haute156, droit d’initiative législative des membres de
______________
cipe : « Il faudrait la réunion des trois volontés pour en faire une loi ; sans
l’accord des deux chambres, l’acte ne serait même pas annoncé au Roi ; sans la
sanction de ce dernier, l’accord des chambres n’aurait rien produit » (G.-T. de
Lally-Tollendal, Discours du 31 août 1789, Archives parlementaires, t. 8, p.
521).
153. Pour la connaissance des autres points qui composent le fond du projet
monarchien, on se rapportera principalement aux contributions de G. Bacot
(« Les fondements juridiques des constructions politiques des monarchiens »,
R.R.J., 1993, n° 3, pp. 607-651 et « Les monarchiens et la constitution an-
glaise », R.R.J., 1993, n° 3, pp. 709-737) et de P. Pasquino, Sieyes, l’invention
du constitutionnalisme en France, Paris, Odile Jacob, 1998, chap. Ier, pp. 15 s.
154. Il faut noter la physionomie relativement originale que les monarchiens
confèrent au droit de dissolution : il est envisagé, d’une part, comme le moyen
de « garantir le trône des efforts d’un parti d’ambitieux et de mécontents » (cité
par F. Burdeau et M. Morabito, op. cit., p. 100) et, d’autre part, en tant que cor-
rectif nécessaire au système représentatif. En effet, les monarchiens reconnais-
sent la nécessité pratique de la représentation, mais à l’instar de Rousseau, ils
considèrent que la volonté ne se peut représenter. Refusant de céder à la fiction
proposée par un Sieyes, et par laquelle la volonté générale devrait être assimilée
et réduite à celle exprimée par les représentants, les monarchiens sont conduits à
prôner l’institution de mécanismes correctifs, destinés à réaliser l’ajustement
nécessaire entre la volonté générale réelle et les décisions prises par les repré-
sentants (cf. la position exprimée par Mirabeau, fort proche des attentes monar-
chiennes à cet égard : selon lui, le droit de dissolution permet au chef de l’État
de « dompter l’aristocratie législative par un simple appel au peuple », Discours
du 16 juillet 1789, in Mirabeau, Discours, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1973, p.
85).
155. Cf. G.-T. de Lally-Tollendal, Discours du 31 août 1789, Archives par-
lementaires, t. 8, p. 521.
156. Conformément aux coutumes anglaises, c’est devant la chambre haute
que « seraient poursuivis, c’est par [elle] que serait jugés publiquement tous les
Agents supérieurs du pouvoir public, accusés d’en avoir fait un usage contraire à
la loi. La chambre seule des représentants pourrait intenter l’accusation » (G.-T.

220 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

chaque assemblée157, etc. Par ailleurs, les monarchiens trahissent en


de multiples occasions la bienveillance que les institutions
d’Angleterre leurs inspirent et, à plusieurs reprises, admettent que ces
dernières leur ont fourni le fond de leur programme. Mounier, ainsi,
reconnaît par exemple que la procédure par laquelle il propose de
juger les agents de l’autorité publique provient d’outre-Manche, où
elle est « un des plus solides appuis de la Constitution
d’Angleterre158 ». Pareillement, sur la composition à donner à la
Chambre haute, il admet vouloir « former une institution à peu près
semblable à la Pairie d’Angleterre159 ». Lally-Tollendal ne fait pas
plus de mystère, lorsqu’à l’Assemblée il n’hésite pas à qualifier les
Anglais de « peuple du monde entier qui entend le mieux la science
du Gouvernement160 ».
En fin de compte, l’état d’esprit des monarchiens, en cet été 1789,
est admirablement résumé par Mounier, quand il s’avoue « toujours
convaincu qu’on ne peut organiser avec quelque perfection un Gou-
vernement Monarchique, sans se rapprocher des principes de celui
des Anglais161 ».

L’inacceptable mixité

Cela dit, les espoirs des monarchiens ne survivront pas à certaines


réticences de leurs co-députés. En effet, en dépit des efforts impor-
tants des monarchiens pour faire accréditer auprès de l’Assemblée
l’idée selon laquelle la balance des pouvoirs devait être regardée

______________
de Lally-Tollendal, Discours du 31 août 1789, Archives parlementaires, t. 8, p.
520).
157. Cf. G.-T. de Lally-Tollendal, Archives parlementaires, t. 8, p. 521.
158. J.-J. Mounier, Nouvelles observations sur les États-Généraux de
France, [s.l.], 1789, p. 39.
159. J.-J. Mounier, Considérations sur les gouvernements…, op. cit., p. 47.
160. G.-T. de Lally-Tollendal, Discours du 19 août 1789, in «Pièces justifi-
catives...», op. cit., p. 97 ; cf. aussi, le propos qu’il tient quelques années plus
tard au sujet de la constitution anglaise : « Cette superbe Constitution donnée
par le Ciel à un Peuple digne d’en jouir » (G.-T. de Lally-Tollendal, Quintus
Capitolinus aux Romains, Extrait du 3e livre de Tite-Live, [s.l.], 1790, p. 34).
161. J.-J. Mounier, Considérations sur les gouvernements…, op. cit., p. 46,
nous soulignons.
Les modèles anglais et américains 221

comme une technique de gouvernement dont la valeur était objecti-


vement démontrable, la majorité des constituants va persister à ne
voir, dans le système proposé, qu’une déclinaison française du vieux
gouvernement mixte britannique. Il est vrai que les monarchiens eux-
mêmes, peinaient à se dégager de cette notion ; ainsi, on voit furtive-
ment Lally-Tollendal, dans son grand discours du 31 août, expliquer
la bonté du gouvernement projeté, non plus par des arguments tirés de
ses savantes pondérations, mais par l’antique idée que « les trois
formes de gouvernement se trouvant mêlées et confondues, en pro-
duiraient une qui présenterait les avantages de toutes sans avoir les
inconvénients d’aucune162 ».
Or, l’idée du gouvernement mixte s’avérait difficilement conci-
liable avec les sentiments qui dominaient la Constituante, à savoir,
d’une part, la méfiance à l’égard du monarque et, d’autre part,
l’impression tout récente d’une victoire remportée sur l’aristocratie et
la société d’ordres. Parfaitement conscients de ces réticences, les mo-
narchiens avaient fait tout leur possible pour parer à ces objections
par avance.
Sans doute, la composante aristocratique du gouvernement mixte
était la plus gênante à ce moment. Durant les débats constituants, les
adversaires du système anglais se montraient radicalement hostiles à
l’idée d’accorder à la noblesse, par le truchement d’un organe au re-
crutement aristocratique, une quelconque participation dans la forma-
tion des lois. Or, cette participation étant indissociable du système
britannique lui-même, c’est ce dernier qui devait être écarté selon la
majorité des députés.
Parmi ces derniers, certains mirent ainsi habilement en exergue
cette composante du modèle anglais avancé par les monarchiens.
Sieyes, le premier, avait fait de la Chambre des lords une description
qui devait donner le ton à de nombreuses autres à venir, lorsqu’il la
qualifiait d’« hommage rendu à la féodalité163 », ou encore
d’« institution gothique et ridicule en même temps164 ». À l’automne
1789, beaucoup d’orateurs reprennent la critique, montrant avec ap-

______________
162. G.-T. de Lally-Tollendal, Discours du 31 août 1789, Archives parle-
mentaires, t. 8, p. 516.
163. E. Sieyes, Qu’est-ce que le Tiers état ?, op. cit., p. 60.
164. Ibid., p. 60, nous soulignons.
222 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

plication combien la constitution anglaise suppose, pour sa marche,


d’être appuyée sur une impossible institution nobiliaire. L’abbé Gré-
goire s’en prend ainsi à cette chambre, composée « de membres ad-
mis à y siéger par le droit de leur naissance ou de leur rang, et non par
le choix de leurs concitoyens165 », de même que Rabaut Saint-
Étienne, qui se montre proche de Sieyes lorsqu’il considère la
Chambre des lords comme étant « visiblement un reste subsistant de
la féodalité166 ». Un député, même, se risque à certaines suppositions
sur le sujet, en soutenant auprès de l’Assemblée que si l’Angleterre
« était au moment de faire une constitution, elle n’établirai certaine-
ment pas une chambre haute ; cette Chambre haute, si utile au roi et si
funeste au peuple167 ».
En définitive, la relation de dépendance établie entre le régime bri-
tannique et l’existence d’une aristocratie dotée, comme corps, de pré-
rogatives constitutionnelles était perçue par la plupart des constituants
comme la cause de l’impossibilité qu’il pouvait y avoir à chercher en
Angleterre des leçons de politiques applicables à la France révolu-
tionnaire168.
Aussi, les monarchiens avaient-ils tenus à atténuer au maximum
les connotations aristocratiques de leur Chambre haute. La dénomina-
tion choisie, d’abord, n’était évidemment pas innocente : l’appellation
de Sénat était plus qu’une allusion au passé de la République ro-
maine. Mais ce subterfuge onomastique ne devait pas passer inaperçu
et, bientôt, les opposants des monarchiens le retournèrent à leur pro-
fit, en rappelant à la mémoire des constituants le très aristocratique

______________
165. Séance du 4 septembre 1789, Archives parlementaires, t. 8, p. 567.
166. Séance du 2 septembre 1789, Archives parlementaires, t. 8, p. 568.
167. Delandrin, Séance du 2 septembre 1789, Archives parlementaires, t. 8,
p. 547.
168. Au moment de la Révolution, le refus de toute forme d’aristocratie re-
jaillit d’ailleurs de façon significative sur la position de Montesquieu, considéré
comme favorable au système britannique, dans le débat intellectuel ; un libelle
anonyme montre alors la perception dont fait l’objet l’œuvre de ce dernier :
« Montesquieu, accoutumant les Français à réfléchir sur les lois qui les gouver-
nent, fut un génie bienfaisant ; mais il est un génie coupable, lorsqu’il défend
l’aristocratie, lorsqu’il est invoqué par tous les adversaires de la réforme natio-
nale » ([Anonyme], L’autorité de Montesquieu dans la révolution présente,
[s.l.], 1789, p. 14, nous soulignons).
Les modèles anglais et américains 223

sénat vénitien...169 La vaine réaction de Mounier ne tarda pas ; celui-ci


déclara que « si le nom de Sénat pouvait choquer, parce qu’il rappelle
des corps aristocratiques170 », il était simple de « substituer à ce mot
le nom de Conseil national, ou de chambre des conservateurs, ou tout
autre du même genre171 ».
Les efforts consentis quant à la dénomination de l’organe étant de
peu d’efficacité, les monarchiens s’essayèrent à montrer que cet or-
gane, dans la réalité de ses attributions ou de sa composition, n’avait
rien d’aristocratique. Nombreuses sont les déclarations faites à ce
sujet. Lally-Tollendal rassure ainsi son auditoire en expliquant que le
sénat imaginé « n’aurait point de privilèges utiles, point d’exemptions
injustes172 ». De plus, il ne ferait appel, pour son recrutement, à aucun
des principes qui fondaient l’ancienne société d’ordres. « Sera-t-il
formé de ce qu’on appelle à présent la noblesse et le clergé ? Non,
sans doute ; ce serait perpétuer cette séparation d’ordres, cet esprit de
corporation, qui est le plus grand ennemi de l’esprit public, et qu’un
patriotisme universel concourt aujourd’hui à éteindre173. » Bref, ré-
sume Lally-Tollendal, « il est impossible d’y entrevoir [dans ce sénat]
aucun des dangers de l’aristocratie174 ».
Quant au problème posé par le rôle dévolu au monarque dans le
plan de constitution des monarchiens, ceux-ci y répliquèrent par
l’argument tiré de l’utilité d’une participation de l’exécutif dans tout
système de balance des pouvoirs, auquel s’adjoignait un autre, adroi-
tement tiré de l’aversion contemporaine pour l’idée d’aristocratie.
Selon les monarchiens, en effet, l’intervention législative du mo-
narque était le meilleur obstacle à opposer aux ambitions de
l’aristocratie. « Dans aucun État monarchique », développe Mounier,

______________
169. Cf. la réaction de Lally-Tollendal, Discours du 31 août 1789, Archives
parlementaires, t. 8, p. 520, note 1.
170. J.-J. Mounier, Discours du 4 septembre 1789, Archives parlementaires,
t. 8, p. 555.
171. Ibid., p. 555.
172. G.-T. de Lally-Tollendal, Discours du 31 août 1789, Archives parle-
mentaires, t. 8, p. 516.
173. Ibid., p. 516.
174. Ibid., p. 516.
224 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

« le Roi n’a cessé d’être une portion intégrante du Corps législatif que
l’aristocratie ne soit devenue plus puissante175. »
En dépit de toute l’énergie déployée par les monarchiens pour pré-
senter leur projet sous un jour engageant, il ne leur fut pas possible de
venir à bout des réticences de la majorité de l’Assemblée. À la mé-
fiance envers le monarque, à la répulsion pour l’aristocratie176 répon-
dait, symétriquement, l’idée, parfaitement exprimée par Rabaut Saint-
Étienne, que « le souverain [étant] une chose une et simple », le pou-
voir législatif devait être, lui aussi, « un et simple »177. Sentiment dont
découlait le refus de toute mixité, comme en attestent ces propos d’un
député qui, en réponse aux discours de Mounier et de Lally-Tollendal
s’autorise de l’histoire antique pour les réfuter : « L’on vous a dit que
toutes les fois que les pouvoirs étaient divisés, l’on a fait une distinc-
tion des trois pouvoirs. Eh bien, ces républiques célèbres que l’on
nous a cité pour exemple n’ont péri que par ces pouvoirs178. » Senti-
ment dont devait découler, également, le refus de toute combinaison
institutionnelle susceptible de l’assurer, veto ou bicamérisme.
Le sort de la tentative des monarchiens sera scellé au mois de sep-
tembre 1789, lorsque le principe du monocamérisme et celui du veto
suspensif seront consacrés par les suffrages de l’Assemblée. Comme
une conséquence inévitable de ces scrutins, les monarchiens présen-
______________
175. J.-J. Mounier, Discours du 4 septembre 1789, Archives parlementaires,
t. 8, p. 563.
176. Ainsi, Lally-Tollendal, après son départ de l’Assemblée, écrit : « J’ai
entendu murmurer encore cet éternel et banal reproche, ce nom d’aristocratie,
jadis odieux, aujourd’hui ridicule. Je l’ai prononcé, ce nom, avec autant
d’indignation, je l’ai combattu avec autant de force, je l’ai poursuivi avec autant
de persévérance que qui que ce soit, tant qu’il a signifié quelque chose ; mais
j’avoue que je ne l’entend plus proférer qu’avec dégoût, depuis que c’est un mot
vide de sens » (Archives nationales, AD I, 45, cité par P. Pasquino, op. cit., p. 205).
177. Rabaut Saint-Étienne, Discours du 4 septembre 1789, Archives parle-
mentaires, t. 8, p. 569 ; comp. ce que disait Sieyes : « Est-ce dans les vrais prin-
cipes qu'a été puisée l'idée de séparer le pouvoir législatif en trois parties, dont
une seule est censée parler au nom de la nation ? Si les seigneurs et le roi ne
sont pas des représentants de la nation, ils ne sont rien dans le pouvoir législa-
tif, car la nation seule peut vouloir pour elle-même, et, par conséquent, se créer
des lois » (Qu’est-ce que le Tiers état ?, op. cit., p. 61).
178. M. Delandine, Discours du 2 septembre 1789, Archives parlementaires,
t. 8, p. 546, nous soulignons.
Les modèles anglais et américains 225

tent leur démission du comité de constitution, le 12 septembre. Les


explications fournies par Mounier de ce départ sont très significa-
tives : « L’Assemblée, en admettant un refus suspensif et une seule
chambre, avait décidé que nous nous étions trompés sur les bases de
nos travaux pour l’organisation du Corps législatif179. »
L’impossibilité, acquise, d’instaurer dans la France monarchique un
système de balance des pouvoirs rendait vaine toute tentative d’y
acclimater le régime britannique180.

SECTION 2 – 1814-1830 :
UN CONSTITUTIONNALISME SOUS INFLUENCE

La date de 1814 marque, pour le référent anglais en France, le dé-


but d’une longue période de faveur. Fort peu présent pendant la Ré-
volution (à l’exception des premiers travaux constitutionnels de
1789), dédaigné sous l’Empire, il retrouve un crédit important à
compter de ce moment. C’est ce dont témoignent particulièrement les
différentes élaborations constitutionnelles qui ont lieu, depuis la chute
de l’Empereur jusqu’aux Trois glorieuses. Toutes révèlent les
marques d’un intérêt puissant pour l’Angleterre et les produits aux-
quels elles aboutissent ne peuvent se comprendre sans prendre en
compte ce facteur décisif. Toutefois, ce n’est pas à dire que l’histoire
constitutionnelle de la France, durant cette période, ait abdiqué sa part
d’originalité, loin de là. Ainsi, quoiqu’il en soit des intentions des
constituants de se rallier au mode de gouvernement britannique, il
______________
179. Cité par J. Egret, La révolution des notables, Mounier et les monar-
chiens, op. cit., pp. 158 s.
180. Situation qui explique l’indignation de l’anglophile Mallet du Pan,
quant au traitement que l’Assemblée avait réservé aux travaux du premier comi-
té de constitution. « De tous les Comités de l’Assemblée nationale », écrit-il,
« celui de Constitution a éprouvé le plus de contrariétés. Son travail était le fruit
de plus de dix ans d’études, et de plusieurs mois d’application assidue. Tous ses
membres avaient fait preuve de connaissances, infiniment rares, et d’une longue
méditation sur les matières confiées à leur expérience. Cependant, leur ouvrage
a été rejeté dans ses bases fondamentales » (J. Mallet du Pan, in Mercure de
France, 26 septembre 1789, p. 314). Sur les positions de Mallet du Pan vis-à-vis
de l’œuvre de la Constituante, v. J. Godechot, La contre-révolution, Paris,
P.U.F., coll. Quadrige, 1984, pp. 81 s.
226 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

reste que le fonctionnement des régimes français n’entretient qu’une


approximative ressemblance avec le paradigme anglais ; et ceci, tant
en raison d’une compréhension imparfaite de ce dernier, que du fait
des profondes différences des contextes locaux.

Les déclinaisons du modèle anglais

Les textes constitutionnels qui ouvrent la Restauration ainsi que


l’éphémère épisode des Cents-Jours sont assez généralement considé-
rés comme les produits représentatifs d’une anglophilie constitution-
nelle ayant gagné, à cette époque, une importante partie des élites
françaises181. Peut-être est-il utile, cependant, de revenir sur les condi-
tions de gestation et les économies respectives de ces textes afin
d’éprouver la réalité de cette influence anglaise, si couramment souli-
gnée, sur eux. Au prix de cet examen, il apparaît que, pour avoir été
constamment présent, l’exemple britannique n’en a pas moins été
reçu selon des modalités très variables par les auteurs de la constitu-
tion sénatoriale d’avril 1814, de la Charte octroyée ou de l’Acte addi-
tionnel aux constitutions de l’Empire.
Relativement peu étudiée, la constitution sénatoriale est pourtant
loin d’être un texte dénué d’intérêt. Mais peut-être convient-il, pour
débuter, d’en rappeler sommairement les conditions de gestation. Au
mois de mars 1814, la déchéance de l’empereur, provoquée par la
défaite militaire de l’Empire et rendue définitive tant par les craintes
des alliés que par la lassitude générale éprouvée par la population,
conduit les vainqueurs de Napoléon à inviter le Sénat à désigner un
nouveau gouvernement pour l’administration provisoire du pays et à
« préparer la constitution qui conviendra au peuple français182 ». Dès
le lendemain de cette proclamation, le 1er avril 1814, le gouvernement
provisoire est nommé et, le surlendemain, le Sénat prononce officiel-
lement la déchéance de l’Empereur par un décret que Talleyrand qua-

______________
181. Le décompte des libelles paru à cette époque fait, en effet, apparaître un
nombre important de projets constitutionnels placés sous le patronage britan-
nique (cf. S. Rials, « La question constitutionnelle en 1814-1815… », op. cit., p.
143, n. 69 ; cf. Mis de Roux, La Restauration, Paris, Fayard, 1930, p. 78).
182. Le Moniteur, 2 avril 1814, cité par G. de Bertier de Sauvigny, La Res-
tauration, op. cit., p. 49.
Les modèles anglais et américains 227

lifie de « mémorable délibération183 ». Quelques jours plus tard, le 6


avril, un projet de constitution rédigé par une commission de cinq
sénateurs184 est adopté à l’unanimité par le Sénat.
Cette constitution sénatoriale, destinée à être ultérieurement ac-
ceptée par le peuple et par le futur Louis XVIII, a fait l’objet des ju-
gements les moins cléments. Son aspect composite, notamment, la fit
longtemps regarder comme un pur texte de circonstance ; Bertier de
Sauvigny, ainsi, la juge sévèrement et considère que « l’organisation
des pouvoirs y est si rapidement esquissée qu’elle ne paraît être là que
pour servir de prétexte à une série d’articles destinés à garantir pêle-
mêle toutes les institutions, toutes les situations, nées de la révolution
et de l’empire185 ». Ce genre d’appréciation a certainement sa part de
justesse : la lecture du texte constitutionnel donne à maintes reprises
l’impression que le Sénat ne s’est efforcé que de préserver des inté-
rêts de caste  distinctions honorifiques, rentes, biens nationaux font
ainsi l’objet d’une prudente réglementation. Mais il semble aussi que
la brièveté avec laquelle est codifié le fonctionnement des institutions
n’est pas nécessairement le signe du peu d’intérêt que lui portaient les
sénateurs : la rapidité obligée du processus constituant, comme le
besoin de réaliser une œuvre qui convienne aux exigences si variées
des Alliés, du prétendant au trône et du peuple français, peuvent vrai-
semblablement en expliquer la teneur.
Texte rédigé à la hâte, par des individus soucieux de préserver leur
position : autant de raisons susceptibles d’expliquer le peu de crédit
généralement accordé à la constitution sénatoriale. Pourtant, à y
mieux regarder, le texte proposé par le Sénat, malgré son imprécision
parfois gênante, ne figure nullement une aberration constitutionnelle.
Comme le relevait Pierre Rosanvallon, la constitution sénatoriale
prévoît d’instituer « un type de régime mixte inédit, associant le prin-
cipe de la souveraineté nationale à la forme monarchique et à des

______________
183. Le texte du décret est reproduit dans L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les
constitutions et les principales lois politiques de la France, op. cit., pp. 177-
178 ; sur le rôle joué par Talleyrand pour obtenir la déchéance de l’Empereur,
cf. ses Mémoires, Paris, Calmann-Lévy, 1891, t. II, pp. 163 s.
184. Barbé-Marbois, Destutt de Tracy, Lebrun, Lambrechts et Emmery.
185. G. de Bertier de Sauvigny, La Restauration, op. cit., p. 58.
228 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

institutions qui faisaient leur part à l’aristocratie héréditaire186 ». Ré-


gime pour lequel le qualificatif d’inédit, à la vérité, ne vaut que pour
ce qui concerne la France, car un examen de la constitution sénato-
riale, aussi sommaire soit-il, fait ressortir de troublantes ressem-
blances avec les pratiques constitutionnelles britanniques, telles
qu’elles étaient comprises depuis le siècle précédent, et telles que les
monarchiens de la Constituante s’étaient évertués à les faire adopter
en France.
En effet, l’économie générale du régime prévu par la constitution
sénatoriale correspond très exactement au schéma de la balance des
pouvoirs anglaise décrite depuis le dix-huitième siècle. Ce régime se
caractérise, ainsi, par les conditions d’exercice de la fonction législa-
tive. Cette dernière, prévoit, en son article 5 que « le Roi, le Sénat et
le Corps législatif, concourent à la formation des lois187 ». Par ail-
leurs, seul le monarque est chargé de la fonction exécutive. Bref, il
s’agit d’une version très orthodoxe de la balance des pouvoirs, ver-
sion dans laquelle la fonction législative est conjointement détenue
par un corps législatif, composé de députés choisi par les collèges
électoraux en place, un sénat héréditaire, dont les membres sont
nommés par le roi, et un monarque qui est, d’autre part, l’unique titu-
laire de la fonction exécutive. L’attachement à cette technique de
limitation du pouvoir est, somme toute, assez généralement partagé à
ce moment, comme en témoigne cette remarque emblématique que
prodigue un sénateur dans un opuscule paru anonymement au mo-
ment de la présentation du projet : « Quelle que soit la forme du gou-
vernement, il importe d’assujettir le pouvoir suprême à un ou
plusieurs corps indépendants qui en surveillent l’exercice, qui puis-
sent interposer des barrières entre lui et l’abus, et garantir la nation
des attentats du despotisme188. »
Par ailleurs, d’autres traits viennent renforcer la physionomie bri-
tannique du régime : le roi peut convoquer extraordinairement, ajour-

______________
186. P. Rosanvallon, La monarchie impossible…, op. cit., p. 17.
187. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales lois
politiques de la France, op. cit., p. 179.
188. Et l’auteur d’ajouter aussitôt : « Cette considération conduit à la sépara-
tion et à l’équilibre des pouvoirs » ([Anonyme], De la constitution française de
l’an 1814, Paris, Le Normant-Delaunay, 1814, p. 3, nous soulignons).
Les modèles anglais et américains 229

ner ou dissoudre la chambre élue189 ; les deux chambres disposent à


égalité du droit d’initiative législative, sauf dans le cas des lois rela-
tives aux « contributions190 », pour lesquelles le Corps législatif pos-
sède un droit exclusif ; le Sénat reçoit une fonction juridictionnelle
d’exception pour connaître des accusations portées contre tout
membre du Corps législatif ou sénateur191 : un sénateur faisait
d’ailleurs ressortir les ascendances britanniques de ce dernier méca-
nisme, tout en déplorant que la copie n’ait pas été plus complète :
« Vous qui nous parlez tant de la Constitution anglaise, et qui en avez
même emprunté l’idée de constituer le sénat français en haute cour de
judicature pour juger ses membres et ceux du corps législatif, que
n’empruntiez-vous pas l’habeas corpus ?192 »
La ressemblance du projet sénatorial avec les institutions britan-
niques, d’ailleurs, n’avait pas échappée aux observateurs de l’époque.
Metternich, après la publication de la constitution sénatoriale, écrivait
ainsi au souverain autrichien : « La constitution a paru ; sauf quelques
modifications raisonnables, elle est conforme à la constitution an-
glaise. Le Sénat remplace la chambre haute, le Corps législatif la
chambre basse. […] En général, on a tâché autant que possible de
garder l’ancienne forme de gouvernement, tout en l’accommodant
aux besoins nouveaux193. » De même, c’est de ce moment que Charles
de Rémusat – qui figurera au nombre des plus fervents anglophiles du
second Empire – date sa découverte des formes constitutionnelles
britanniques, comme il le confiera en ses Mémoires : « Les discours
tout nouveaux que j’avais commencé à entendre, la tentative d’une

______________
189. Article 10 de la Constitution sénatoriale : « Le Corps législatif
s’assemble de droit chaque année le 1er octobre. Le Roi peut le convoquer ex-
traordinairement. Il peut l’ajourner, il peut aussi le dissoudre ; mais, dans ce
dernier cas, un autre Corps législatif doit être formé au plus tard dans les trois
mois, par les Collèges électoraux » (L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitu-
tions et les principales lois politiques de la France, op. cit., p. 180).
190. Article 5 de la Constitution sénatoriale (L. Duguit et H. Monnier (éd.),
Les constitutions et les principales lois politiques de la France, op. cit., p. 179).
191. Article 13 de la Constitution sénatoriale (L. Duguit et H. Monnier (éd.),
Les constitutions et les principales lois politiques de la France, op. cit., p. 180).
192. [Anonyme], De la constitution française de l’an 1814, op. cit., p. 17.
193. K. de Metternich-Winneburg, Mémoires, documents et écrits divers, Pa-
ris, Plon-Nourrit, 1880, t. II, p. 471, nous soulignons.
230 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

constitution par le Sénat m’avaient fait penser, pour la première fois,


aux principes de la politique. Ma mère me dit elle-même qu’il parais-
sait que nous allions avoir un gouvernement pareil au gouvernement
anglais. [….] En quelques paroles, comme un corps électrisé qui
éclate au premier contact, je me sentis comme saisi de la pensée du
gouvernement où j’aimerai vivre194. »
En définitive, la constitution sénatoriale, précisément parce qu’elle
avait été élaborée dans la hâte et avec le souci d’en faire un texte qui
rencontre la faveur du plus grand nombre, était loin de manquer de
valeur ou de cohérence. Elle reprenait – d’une façon, il est vrai, lacu-
naire et imprécise – les grandes orientations du constitutionnalisme
d’inspiration anglaise dont le succès était réel dans la France de 1814.
Il est intéressant, pour prendre la mesure de l’enthousiasme alors res-
senti pour la constitution anglaise, de s’en rapporter à ce qu’en écrit
quelqu’un comme le baron de Vitrolles, peu suspect de sympathie
excessive pour les principes libéraux. À plusieurs reprises, il confie
dans ses Mémoires le regret que lui inspire ce mouvement d’idées. À
ses yeux, la constitution britannique paraît « universellement adop-
tée », depuis l’empereur Alexandre – dont la part active dans la ré-
formation politique de la France post-napoléonienne est
incontestable – « jusqu’aux derniers employés de [ses] bureaux »195. Il
s’agit d’une « espèce de fièvre qui saisit les esprits et dont personne
ne se garantit : elle est, pour ainsi dire, dans l’air qu’on respire196 ».
Le principal mérite de la constitution sénatoriale paraît donc bien être
d’avoir « exprimé ce que voulaient alors tous les hommes éclai-
rés »197, – comme le disait un des historiographes classiques de la

______________
194. Ch. de Rémusat, Mémoires de ma vie, Paris, Plon, 1958, t. I, p. 147,
nous soulignons ; sur Charles de Rémusat, v. D. Roldan, Charles de Rémusat,
Certitudes et impasses du libéralisme doctrinaire, Paris, L’Harmattan, 1999, IV-
337 p.
195. Vitrolles, Mémoires, op. cit., t. II, p. 54.
196. Ibid., p. 54.
197. A. Dareste de La Chavanne, Histoire de la Restauration, Paris, Plon,
1879-1880, t. I, p. 11 ; jugement corroboré par de nombreux témoignages. Voir,
par ex. celui de Talleyrand, selon lequel « tous les chemins [sont] ouverts aux
Bourbons pour arriver à un trône fondé sur une constitution libre. Après avoir
essayé de tous les genres d’organisations, et subi les plus arbitraires, la France
ne [peut] trouver de repos que dans une monarchie constitutionnelle » (Mé-

Les modèles anglais et américains 231

Restauration – en encadrant l’exercice du pouvoir selon des méthodes


d’inspiration anglaise198.
Toutefois, les mérites du texte ne furent pas suffisants pour cou-
ronner de succès les efforts de Talleyrand et des sénateurs. Ceux-ci,
trop soucieux de sauvegarder leurs positions, avaient eu l’imprudence
d’insérer à l’article 6 du projet certaines dispositions procédant
d’intentions par trop manifestes : « Les sénateurs actuels, à
l’exception de ceux qui renonceraient à la qualité de citoyens fran-
çais, sont maintenus […]. La dotation actuelle du Sénat et des sénato-
ries leur appartient. Les revenus en sont partagés également entre eux,
et passent à leurs successeurs. […] Les sénateurs qui seront nommés
à l’avenir, ne peuvent avoir part à cette dotation199. » Les adversaires
du projet sénatorial ne manquèrent pas de dénoncer ces prétentions
excessives. Sur le côté droit, les futurs ultra utilisèrent l’argument de
la cupidité des sénateurs pour discréditer une œuvre dont ils refu-
saient le principe même – l’idée d’une Constitution émanée de la vo-
lonté nationale allant naturellement au rebours de leurs aspirations.
L’Angleterre, en désaccord avec les projets conduits par l’Empereur
Alexandre, n’était pas moins hostile aux efforts du parti sénatorial200.
Quant à la masse des citoyens, elle fut sensible au mot de Boyer-
Fonfrède : « Je ne veux point combattre le projet de constitution ;
quelque mal qu’on en ait dit, rien ne peut égaler celui que j’en pense ;
je n’y ai vu qu’une constitution de rente201. »

______________
moires, op. cit., t. II, p. 157) ; cf., de même, la symptomatique réaction du baron
Mounier, se réjouissant d’avoir bientôt « une constitution libre, avec un Bour-
bon comme roi. […] Quel bonheur […] de songer à la fin de cette destruction
systématique de l’espèce humaine ! » (Lettre à Prosper de Barante du 6 avril
1814, in P. de Barante, Souvenirs du baron de Barante, Paris, Calmann-Lévy,
1892, t. II, p. 25).
198. Ainsi, Paul Bastid affirmait très justement que le Sénat s’était inspiré
« visiblement et spontanément de l’exemple anglais » (P. Bastid, Les institutions
de la monarchie parlementaire…, op. cit., p. 34, nous soulignons).
199. Cf. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales
lois politiques de la France, op. cit., p. 179.
200. Cf. P. Simon, L’élaboration de la charte constitutionnelle de 1814, op.
cit., p. 36.
201. F. Boyer-Fonfrède, Des avantages d’une constitution libérale, Paris,
1814, Chez les marchands de nouveautés, p. 28 , nous soulignons.
232 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Ceci allait permettre à Louis XVIII, ainsi qu’à son entourage, de


prendre ses distances vis-à-vis du projet sénatorial, au profit d’une
Charte plus conforme à ses intentions. À première vue, le régime ins-
titué par la Charte octroyée se rapproche pourtant du précédent séna-
torial. En particulier par les ressemblances qu’elle présente avec le
modèle britannique. Mais ce ralliement apparent ne saurait pourtant
masquer le profond éloignement dont les institutions de 1814 témoi-
gnent d’avec les principes du droit politique anglais – c’est ce que
nous verrons bientôt.
Informé des médiocres conditions dans lesquelles était reçue la
constitution sénatoriale202, Louis XVIII devait disposer de quelque
latitude pour préparer les conditions de son retour sur le trône. À
Saint-Ouen, dans sa fameuse déclaration du 2 mai 1814, il écarta
donc le projet qui lui était présenté  refusant par là d’être « roi par la
grâce du Sénat203 »  alléguant que, si « les bases en étaient bonnes »,
« un trop grand nombre d’articles port[aient] l’empreinte de la préci-
pitation »204. À cette même occasion, il précisa qu’il convoquait, pour
le 10 juin suivant, le Sénat et le Corps législatif, s’engageant à leur
proposer un projet de constitution garantissant, pêle-mêle, le principe
représentatif, le bicamérisme, le consentement à l’impôt, la liberté de
la presse, la responsabilité des Ministres, l’irrévocabilité des ventes
de biens nationaux…
Quelques jours plus tard, à peine installé aux Tuileries, Louis
XVIII pria le chancelier Dambray, le comte Ferrand et l’abbé de
Montesquiou de préparer un premier projet ; une première mouture,
en vingt-sept articles, fut alors présentée au Roi, qui y apporta les
corrections qu’il estimait nécessaires à la préservation de son autori-

______________
202. Louis XVIII aurait rédigé, à regret, une proclamation exprimant son ac-
ceptation de la constitution sénatoriale lorsque le comte de Bruges serait inter-
venu en lui dépeignant l’aversion générale qu’elle suscitait, le décidant à
adopter une autre attitude (voir P. Simon, L’élaboration de la charte constitu-
tionnelle de 1814, op. cit., pp. 51 s.) ; cette hypothèse est toutefois loin de faire
l’unanimité : Cf. S. Rials, « La question constitutionnelle en 1814-1815 : disper-
sion des légitimités et convergence des techniques », op. cit., p. 131.
203. Cité par P. Mansel, Louis XVIII, Paris, Pygmalion, 1982, p. 192.
204. Le texte de la déclaration est reproduit in L. Duguit et H. Monnier (éd.),
Les constitutions et les principales lois politiques de la France, op. cit., p. 182.
Les modèles anglais et américains 233

té205. Une commission fut ensuite désignée, conformément aux termes


de la déclaration de Saint-Ouen, composée de dix-huit membres du
Sénat et du Corps législatif206, auxquels étaient adjoints Beugnot,
Ferrand et Montesquiou, chargés de représenter le roi, et Dambray à
la présidence. Cette commission, assez hétéroclite, pris pour base de
son travail le texte retouché par Louis XVIII, auquel elle prit soin,
dans les premiers temps, de donner une structure moins lâche en en
répartissant les dispositions par objet. Après seulement six réunions
passées à l’examen du corps du texte, la commission, pressée par le
départ imminent des Alliés, rendit au Conseil privé du roi le texte de
la Charte, augmenté d’un préambule207.
La lecture de la Charte laisse deviner un agencement institutionnel
du pouvoir très proche de celui retenu par les sénateurs. On y retrouve
un monarque titulaire unique de la fonction exécutive208 et qui, en
outre, participe à la confection des lois avec deux Chambres, la
chambre des pairs et celle des députés : « La puissance législative
s’exerce collectivement par le Roi, la Chambre des pairs, et la
Chambre des députés des départements », indique l’article 15209. Le
roi dispose, en outre, du droit de nommer des Pairs en nombre illimité
210
, de la possibilité de dissoudre la Chambre basse211, dont les
membres sont élus pour cinq ans dans le cadre de collèges
______________
205. Voir, pour une comparaison, le projet initial (intitulé A) et sa variante
(B), en annexe à l’ouvrage de P. Rosanvallon, La monarchie impossible…, op.
cit., pp. 216 s. et 226 s.
206. Pour le Sénat, furent désignés : Barthélemy, Barbé-Marbois, Boissy
d’Anglas, Fontanes, Garnier, Sémonville, Serurier, Vimar et Pastoret. Pour le
Corps législatif : Félix Faulcon, Blanquart de Bailleul, Bois-Savary, Chabaud-
Latour, Clausel, Duchesne de Gillevoisin, Hamel (de la Manche), Lainé, Faget
de Baure (plus de détails sont fournis par P. Simon, L’élaboration de la charte
constitutionnelle de 1814, op. cit., pp. 75 s.).
207. Le compte-rendu de ces réunions n’étant pas disponible, on peut se rap-
porter aux recherches, basées sur les témoignages des participants, qui ont été
réalisées par P. Simon, L’élaboration de la charte constitutionnelle de 1814, op.
cit., pp. 81-102.
208. Article 13 de la Charte (L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions
et les principales lois politiques de la France, op. cit., p. 185).
209. Ibid., p. 186.
210. Article 27 de la Charte (Ibid., p. 186).
211. Article 50 de la Charte (Ibid., p. 188).
234 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

d’arrondissement212. Les ministres sont responsables devant les


chambres, selon une procédure manifestement inspirée de
l’impeachment anglais, mais sans que soient précisées toutefois les
conditions de fond de cette responsabilité213. Diverses garanties, en-
fin, s’ajoutent aux règles de fonctionnement énumérées : la liberté
individuelle est préservée, tout comme la liberté de la presse, et les
propriétés nationales sont reconnues au même titre que les autres.
Un rapide examen semble donc convaincre des ascendances bri-
tanniques du texte retenu par Louis XVIII : tout comme les sénateurs
l’avaient fait quelques semaines plus tôt, les rédacteurs de la Charte
se seraient délibérément ralliés aux principes les plus classiques du
droit public britannique. Ce constat est, d’ailleurs, conforme à ce qui
est rituellement enseigné à ce sujet. En son temps, Édouard Labou-
laye estimait déjà que les membres de la commission désignés par
Louis XVIII s’étaient contentés « de mettre en articles des axiomes
constitutionnels empruntés à l’Angleterre214 ». De même, un Joseph
Barthélémy pouvait considérer que « la charte de 1814 [était] ouver-
tement copiée sur les institutions anglaises215 ».
Il est difficile, pourtant, d’accepter ces vues sans avoir levé une ré-
serve d’importance216.
______________
212. Articles 35 et suivants de la Charte (Ibid., pp. 187 s.).
213. Articles 13 et 54 à 56 de la Charte (Ibid., pp. 185 s.).
214. E. Laboulaye, « La République constitutionnelle » (1871), in Questions
constitutionnelles, Paris, Charpentier, 1872, p. 314 ; v. encore, par ex. : M. De-
slandres, Histoire constitutionnelle de la France de 1789 à 1870, Paris, A. Colin
et Sirey, 1932, t. I, pp. 683-684.
215. J. Barthélémy, Traité de droit constitutionnel, op. cit., p. 45.
216. Il n’est pas ici question des réserves que faisaient valoir Pierre Simon
dans sa thèse. Celui-ci, tout en admettant que dans la charte de 1814, « le prin-
cipe même du pouvoir royal tempéré par une chambre haute et une chambre
basse [avait] été calqué sur le modèle du gouvernement anglais » (L’élaboration
de la charte constitutionnelle de 1814, op. cit., p. 123), refusait d’admettre une
parenté directe entre ce gouvernement et la monarchie française restaurée. Les
motifs qui lui permettaient de conclure en ce sens étaient essentiellement de
deux ordres : d’une part, il notait que l’Angleterre ne possédait pas de constitu-
tion écrite qui put servir de modèle à la charte, et que les seuls textes régissant
partiellement le fonctionnement du système anglais, parcellaires, ne pouvaient
servir de support à un travail d’imitation  ; d’autre part, il relevait le caractère
national des institutions misent en place : « La chambres de Pairs ressemble

Les modèles anglais et américains 235

Au nombre des raisons invoquées par Louis XVIII pour repousser


la constitution sénatoriale figurait, comme il a été dit, son refus de
devenir roi par la grâce du Sénat. Derrière ce mot se dissimulait la
réticence, bien réelle, du frère de Louis XVI à acquiescer à un texte
qui prévoyait, en son dernier article : « La présente constitution sera
soumise à l’acceptation du peuple français dans la forme qui sera
réglée. LOUIS–STANISLAS–XAVIER sera proclamé Roi des Fran-
çais, aussitôt qu’il aura juré et signé par un acte portant : J’accepte la
Constitution ; je jure de l’observer et de la faire observer. Ce serment
sera réitéré dans la solennité où il recevra le serment de fidélité des
Français217. » Ces modalités d’acceptation de l’acte constitutionnel
traduisaient scrupuleusement la nature contractuelle de la monarchie
qu’elle organisait, sur le modèle de la monarchie britannique telle que
définie depuis la révolution de 1688. Le point, d’ailleurs, était recon-
nu par les sénateurs eux-mêmes ; tout comme il n’était pas douteux
que les techniques de gouvernement auxquelles ils avaient donné leur
préférence étaient bien d’importation britannique, les fondements du
______________
plus au sénat impérial qu’à la chambre des lords ; la chambre des députés des
départements se rapproche davantage du Corps législatif que de la chambre des
communes » (Ibid., p. 123). Ces réserves ne nous semblent pas susceptible de
remettre en cause sérieusement la thèse d’une influence déterminante du consti-
tutionnalisme anglais. En premier lieu, l’absence de textes constitutionnels en
Grande-Bretagne ne saurait être considérée comme un obstacle dirimant à la
reproduction, en France, des procédés de gouvernement ayant cours outre-
Manche. Comme il a été rappelé introductivement, le modèle est un ensemble
de représentations construit par le modélisateur. Or, il n’est logiquement pas
exclu que ce travail de construction, de création du modèle à proprement parler,
prenne la forme d’un travail de codification et d’écriture. En second lieu,
l’existence de ressemblances entre certaines institutions prévues par les textes
de 1814 et d’autres appartenant à la tradition constitutionnelle française ne doit
pas, là non plus, conduire à nier toute influence anglaise. L’emploi d’un modèle
n’implique nullement que la transposition du système considéré soit complète et
exclusive : les emprunts réalisés peuvent fort bien s’accommoder des aménage-
ments jugés utiles, notamment ceux que fournit la tradition nationale. Peuvent
donc être dévoilées les distances qui séparent le sénat français de la chambre des
lords, ou encore les proximités qu’il présente avec l’ancien sénat impérial, sans
que cela n’amène à conclure que l’Angleterre n’inspira pas les rédacteurs du
projet.
217. Cf. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales
lois politiques de la France, op. cit., p. 182.
236 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

régime étaient explicitement considérés dans leur rapport avec les


précédents de l’histoire anglaise. De ce point de vue, il est extrême-
ment significatif que le sénateur Mounier – fils du constituant monar-
chien – ait confié à cette époque que l’intention du Sénat était de
« faire un 1688 légitime218 ».
Or, la Charte de 1814 prend, sur la question des fondements du ré-
gime, une position qui rompt radicalement avec celle adoptée par la
constitution sénatoriale. Il est, en effet, affirmé dès les premières
lignes du préambule que « l’autorité toute entière résid[e] en France
dans la personne du Roi219 » ; que seule cette autorité est en mesure
« de donner aux institutions qu’elle établit, la force, la majesté, la
permanence dont elle est elle-même revêtue »220. Conséquence natu-
relle de ces proclamations de principe qui mettent la personne du Roi
à la source de tout le pouvoir d’État, la Charte n’est qu’un octroi libre
et volontairement consenti par Louis XVIII au profit de ses sujets,
d’où sa valeur, à proprement parler, infra-constitutionnelle221. Diffé-
______________
218. Cité par G. de Bertier de Sauvigny, La Restauration, op. cit., p. 57,
nous soulignons ; la légitimité de l’entreprise pouvait sembler toutefois des plus
douteuses, s’agissant d’une constitution faite, pour reprendre l’expression de
l’abbé de Montesquiou, « sans la nation et sans le roi » (cf. P. Rosanvallon, La
monarchie impossible, op. cit., p. 23).
219. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales lois
politiques de la France, op. cit., p. 183.
220. Ibid., pp. 183-184, nous soulignons ; pour un exemple significatif des
réticences des ultras à admettre l’idée que la Charte puisse procéder d’une opé-
ration à proprement parler constituante, v. [Arcis-Chazourne], Sentiment d’un
Français sur le projet d’une constitution, Lyon, Impr. de Ballanche, 1814, 26 p.
221. À ce sujet, Stéphane Rials a bien établi que la Charte octroyée n’est
comprise par ses auteurs que comme un complément aux Lois fondamentales du
royaume, lesquelles ont bien valeur à leurs yeux de constitution au sens formel :
« La Charte ne fut pas conçue comme une constitution globale formant à elle
seule la loi suprême de l’État, mais [...] comme une forme d’acte additionnel
aux lois fondamentales de l’ancienne France, mécanisme fort peu absurde
puisque Napoléon allait l’adopter quelques mois plus tard » (S. Rials, « Essai
sur le concept de monarchie limitée », op. cit., p. 105). De nombreux éléments
démontrent la pertinence de cette lecture. C’est notamment le cas des formules
contenues dans le préambule de la Charte, qui sont très significatives de cette
position – il y est en effet question de « renouer la chaîne des temps, que de
funestes écarts avaient interrompue » (cf. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les
constitutions et les principales lois politiques de la France, op. cit., p. 184, nous

Les modèles anglais et américains 237

rence fondamentale qui contribue à éloigner le régime institué par la


Charte de la monarchie britannique, comme l’enseignement suffi-
samment un rapprochement sommaire entre le texte français et le Bill
of Rights : alors que la Charte se présente comme une concession
librement admise par l’autorité royale – le préambule de la Charte de
1814 s’achève d’ailleurs par ces termes : « À CES CAUSES – NOUS
AVONS volontairement, et par le libre exercice de notre autorité
royale, ACCORDÉ ET ACCORDONS, FAIT CONCESSION ET
OCTROI à nos sujets, tant pour nous que pour nos successeurs, et à
toujours, de la Charte constitutionnelle qui suit : [...] »222 –, le second
point du Bill of Rights indique expressément que l’origine du pouvoir
du monarque britannique lui est originellement extérieure : « Les dits
Lords spirituels et temporels et les Communes, assemblés à West-
minster, arrêtent que Guillaume et Marie, prince et princesse
d’Orange, sont et restent déclarés roi et reine d’Angleterre, de France
et d’Irlande, et des territoire qui en dépendent223. » Rien n’est donc
effectivement plus contraire au ton adopté par Louis XVIII pour pré-
senter la Charte que la tournure du Bill of Rights : la première émane
très expressément de la volonté d’un souverain déjà en possession de
son droit, tandis que le second constitue le pouvoir royal selon la vo-
lonté des sujets.
Les conceptions qui viennent d’être exposées ne sont pas sans
conséquence quant aux conditions d’exercice de la fonction législa-
tive. Comme on l’a vu, la Charte prend soin d’indiquer formellement
que la loi est l’œuvre conjointe du roi et des deux chambres. Plus
loin, elle précise que la Chambre haute doit être regardée comme une
« portion essentielle224 » de la puissance législative. Mais, par delà ces
déclarations de principe, il semble que les modalités d’exercice de la
______________
soulignons) ; c’est également dans le sens de cette lecture que vont les déclara-
tions du chancelier Dambray qui, à l’occasion de la séance solennelle de présen-
tation de la Charte, qualifie cette dernière d’« ordonnance de réformation » (cf.
A. Nettement, Histoire de la Restauration, op. cit., t. I, pp. 438 s.).
222. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales lois
politiques de la France, op. cit., p. 184.
223. S. Rials, Textes constitutionnels étrangers, Paris, P.U.F., coll. Que-sais-
je ?, 2e éd., 1984, p. 12, nous soulignons.
224. Article 24 de la Charte. (L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitu-
tions et les principales lois politiques de la France, op. cit., p. 186).
238 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

fonction législative s’éloignent très sensiblement du système de ba-


lance des pouvoirs qui caractérise, à cette époque, le mode de gou-
vernement anglais aux yeux des Français.
En effet, la partition de la puissance législative est opérée par la
Charte d’une manière inégalitaire, qui tourne nettement au profit du
monarque. Certes, pour qu’une loi puisse être adoptée, il est en prin-
cipe besoin de l’accord successif des deux chambres : « Toute la
loi », est-il rappelé, « doit être discutée et votée librement par la ma-
jorité de chacune des deux chambres225 ». Cependant, le rôle dévolu
au monarque dans la préparation de la loi fait de celle-ci un acte dont
il a le quasi-monopole.
En premier lieu, il est seul à pouvoir maîtriser le contenu de l’acte
législatif : il est l’unique détenteur du droit d’initiative ; tout au plus,
les chambres peuvent-elles le supplier de proposer une loi « sur
quelque objet que ce soit, et d’indiquer ce qu’il leur paraît convenable
que la loi contienne226 » ; pareillement, un amendement ne sera rece-
vable qu’à la condition d’avoir été « proposé ou consenti par le
Roi227 ».
En second lieu, c’est lui seul qui confère à l’acte ainsi édicté sa
force : comme il est dit dans la Charte, avec quelque insistance, c’est
« le Roi seul [qui] sanctionne et promulgue les lois228 ». Finalement,
les contraintes procédurales que s’est imposé Louis XVIII pour
l’exercice de la fonction législative – dont il est réputé être originel-
lement le détenteur – sont assez lâches et se ramènent, en dernière
analyse, à l’octroi d’un simple droit de veto aux chambres. Comme le
résumait Royer-Collard, la chambre des députés « n’existe dans le

______________
225. Article 18 de la Charte. Le recueil de Léon Duguit et d’Henry Monnier
comportant une erreur affectant la retranscription de ces dispositions (cf. A.
Laquièze, Les origines du régimes parlementaire en France, op. cit., p. 187), cet
article est donc cité à partir du texte original de la Charte, figurant en annexe au
travail précité.
226. Article 19 de la Charte (L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions
et les principales lois politiques de la France, op. cit., p. 186).
227. Article 46 de la Charte (Ibid., p. 188).
228. Article 22 de la Charte (Ibid., p. 186) ; v. sur la question de la sanction
royale dans la Charte, les indications de S. Rials, « Essai sur le concept de mo-
narchie limitée », op. cit., pp. 114 s. ; v. aussi les analyses de R. Carré de Mal-
berg, Contribution à la théorie générale de l’État, op. cit., t. I, pp. 398 s.
Les modèles anglais et américains 239

gouvernement de l’État que pour adopter ou rejeter les propositions


du Roi229 ». Ceci s’éloigne évidemment du schéma classique de la
balance des pouvoirs, tel qu’il s’est historiquement incarné, mais ne
le contrarie pourtant pas : même si c’est sous une forme hautement
inégalitaire, il reste qu’il y a bien partage de l’exercice de la fonction
législative230, dans la mesure où une manifestation positive de volonté
des trois autorités est requise pour doter l’acte législatif de sa validi-
té231.
En revanche, ce qui dissuade de parler, à propos des combinaisons
instituées par la Charte, d’un système de balance des pouvoirs, c’est
l’existence de son fameux article 14. Aux termes de cet article, le Roi,
en tant que « chef suprême de l’État », dispose du pouvoir de faire
« les règlements et ordonnances nécessaires pour l’exécution des lois
et la sûreté de l’État232 ». Nulle autre disposition, dans le corps de la
Charte, ne vient préciser l’interprétation qu’il convient de donner à
cet article. Aussi surprenant que cela puisse paraître, la composition
de cet article n’avait pratiquement donné lieu à aucun débat entre les
______________
229. Cité par A. Laquièze, Les origines du régime parlementaire en France,
op. cit., p. 209-210.
230. C’est pourquoi il est intéressant de noter la position de Royer-Collard,
dans un discours à la chambre des députés en 1816, à ce sujet : il y dit que la
chambre n’est « plus une branche active de la puissance législative, puisque
cette puissance n’est mise en activité que par l’intervention formelle et néces-
saire du Roi » (cité par A. Laquièze, Les origines du régime parlementaire en
France, op. cit., p. 210, nous soulignons). L’originalité de la balance des pou-
voirs instituée par la Charte serait peut-être, justement, de reposer sur une
branche active et deux inactives, au sens où Royer-Collard entendait ces adjec-
tifs.
231. Comme le faisait remarquer Carré de Malberg, le meilleur indice du
partage réalisé réside dans les modalités de modification ou d’abrogation de la
loi. « Si la puissance législative n’appartenait qu’au monarque [...] si l’ordre
législatif du Roi suffisait par lui seul à faire la loi en lui donnant sa force impé-
rative, l’ordre contraire du monarque suffirait aussi pour le défaire, et il devien-
drait superflu de faire intervenir les chambres pour obtenir d’elles le retrait d’un
commandement auquel elles étaient primitivement demeurées étrangères. La
nécessité de leur intervention pour l’abrogation de ce commandement implique
qu’elles avaient originairement pris part à celui-ci » (R. Carré de Malberg, Con-
tribution à la théorie générale de l’État, op. cit., t. I, p. 396).
232. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales lois
politiques de la France, op. cit., pp. 185-186.
240 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

rédacteurs de la Charte. Cette dernière octroyée, des lectures très dif-


férentes de ces dispositions furent faites. Pour certains, l’article 14
n’offrait au monarque que deux possibilités : édicter des règles de
valeur infra-législative, dans un but d’exécution des lois, ou alors
employer la force publique, dans tous les cas où la sûreté de l’État
serait compromise233. Pour d’autres, plus favorables à la prérogative
royale, l’article 14 emportait pour le monarque le droit d’édicter toute
règle qu’il jugerait nécessaire pour assurer la sûreté de l’État ; selon
cette interprétation, le roi pouvait donc exercer seul la fonction légi-
slative, comme il pouvait décider d’une modification au texte de la
Charte, sans faire entorse à cette dernière. L’interprétation authen-
tique qui fut faite de l’article 14 procédait de cette seconde lecture. En
dépit de certaines réticences, Louis XVIII allait recourir à ce texte
controversé pour modifier la Charte dès 1815234 ; ultérieurement, cet
usage devait s’imposer, jusqu’à ce que l’opposition aux malheureuses
ordonnances prises par Charles X en juillet 1830 provoque la fin du
régime.
En tout état de cause, force est donc de relever que l’article 14, tel
qu’il ressort de son interprétation authentique, conférait au roi un
pouvoir normatif illimité ; pouvoir qui lui permettait, donc et notam-

______________
233. C’est la position, par exemple, de Beugnot, qui écrit dans ses Mé-
moires que « si chaque membre de la Commission eût été appelé à déclarer ce
qu’il avait entendu par ces expression : faire des règlements et ordonnances
nécessaires pour l’exécution des lois et la sûreté de l’État, il aurait commencé
par exclure de toute interprétation la faculté de faire des lois, mais seulement
des règlements d’exécution [...]. Il aurait admis ensuite le pouvoir de porter la
force publique et de la faire agir soit à l’extérieur, soit à l’intérieur, partout,
enfin, où la sûreté est menacée » (Mémoires du comte Beugnot, ancien ministre
(1783-1815), Paris, Dentu, 1889, p. 501). Voir, aussi, les longs développements
que consacre Lanjuinais à la question de l’interprétation de l’article 14, où il
s’efforce de montrer que des actes pris sur le fondement de l’article 14 et qui
contrarieraient la loi « ne seraient néanmoins que des usurpations de l’autorité
législative, des usurpations frappées de nullité par le vice radical du défaut de
pouvoir, et par le vice plus révoltant de l’iniquité intinsèque, de l’évidente con-
trariété à la justice naturelle, à la Charte et aux lois secondaires » (Constitutions
de la nation française, in Œuvres, Paris, Dondé-Duprey, 1832, t. II, p. 304).
234. Cf. l’ordonnance du 13 juillet 1815 et celle du 20 décembre 1815 créant
les Cour prévôtales (v. sur cette question, A. Laquièze, Les origines du régime
parlementaire en France, op. cit., p. 202).
Les modèles anglais et américains 241

ment, de s’affranchir du veto législatif normalement reconnu par la


Charte aux chambres. Si bien qu’il est impossible, pour cette dernière
raison, de voir dans le système institué en 1814 une transcription,
même libre, du système de balance des pouvoirs d’origine anglaise.
Aussi, il est particulièrement difficile de croire en la sincérité d’un
des rédacteurs de la Charte, Montesquiou, se justifiant du modeste
rôle dévolu aux chambres par un parallèle avec les origines du régime
britannique : « Voilà du gouvernement représentatif tout autant qu’il
en faut aux Français ; songez que ce pouvoir, une fois implanté dans
une nation, tend toujours à s’étendre. Les chambres d’Angleterre
n’étaient pas autre chose, dans l’origine que des conseils obligés, et
que les Rois trouvaient toute sorte de peine à réunir, et voyez ce
qu’elles sont aujourd’hui235. »
En fin de compte, la position des auteurs de la Charte vis-à-vis de
l’exemple anglais est des plus ambiguës.
Indiscutablement, l’apparente physionomie du régime institué par
ce texte se rapproche des formes britanniques. À cet égard, il est ten-
tant de souscrire au constat dressé par Paul Bastid, écrivant que « ce
qu’en 1814 on voyait surtout dans les institutions britanniques, c’était
la monarchie tempérée par l’existence de deux chambres, dont l’une
aristocratique et héréditaire, l’autre élue à un suffrage restreint, et le
partage du pouvoir législatif entre le Roi et les Assemblées, ainsi que
le concours des ministres aux actes royaux par le contreseing236 ». Et,
effectivement, les traces qui subsistent des travaux de rédaction de la
Charte montrent que ceux-ci se déroulèrent avec, en arrière-plan, la
pensée du modèle anglais. Ainsi, Vitrolles, membre du Conseil privé
devant lequel le projet de Charte fut porté, l’atteste sur un mode néga-
tif, en regrettant que plutôt que de s’attacher à faire revivre « les prin-
cipes de l’ancien droit public de la France », on ait alors préféré se
« traîner sur les vestiges de la Constitution anglaise louée par Mon-
tesquieu, admirée par Voltaire, expliquée par le Genevois Delolme, et

______________
235. Beugnot, Mémoires du comte Beugnot, op. cit., p. 505.
236. P. Bastid, Les institutions politiques de la monarchie parlementaire…,
op. cit., p. 37.
242 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

inutilement présentée à l’Assemblée constituante par Mounier, Lally-


Tollendal et Malouët »237.
L’attitude de Louis XVIII est elle aussi significative. Sans pour au-
tant s’avouer admirateur de la constitution anglaise, il se rapporte à
celle-ci pour défendre certaines de ses préférences auprès de la com-
mission. Par exemple, croyant indispensable de préciser dans la
Charte « qu’au roi seul appartient le droit de faire la guerre et celui de
conclure avec les puissances étrangères tous les traités de paix,
d’alliance ou de commerce qu’il jugera à propos », il ajoute : « Que
craindre d’ailleurs de ces droits (que possède le roi
d’Angleterre)238 ? » À un autre instant, soutenant sa proposition de
faire nommer les députés par le roi sur des listes arrêtées par les col-
lèges électoraux, il fait remarquer combien est raisonnable sa préten-
tion en faisant valoir que « le roi d’Angleterre a de bien autres
moyens d’influence sur la Chambre des communes239 ». Ces détails
montrent assez le rôle d’étalon joué par la constitution anglaise.
Mais, d’une façon qui paraît tout aussi incontestable, il reste qu’il
existe une différence fondamentale  ce terme étant pris dans son
acception littérale  entre la monarchie volontairement limitée par le
libre exercice de la volonté de Louis XVIII et celle, issue du Bill of
Rights, de nature explicitement contractuelle240. Différence qui rejail-
lit sur les modalités d’exercice du pouvoir, et notamment de la fonc-
tion législative, cette dernière étant, finalement, à l’entière disposition
du monarque.
Ainsi, le régime institué par la Charte, tout en ayant ostensible-
ment recours au fonds constitutionnel britannique – dont la faveur est,
______________
237. Vitrolles, Mémoires, op. cit., t. II, p. 55 ; même agacement chez Joseph
de Maistre, fustigeant, dans une lettre à Blacas en date du 27 janvier 1816, ces
« Français qui tendent la main aux Anglais et vont gueuser une constitution chez
eux, comme on demande une soupe lorsqu’il n’y a point de pain à la maison »
(cité par S. Rials, « Essai sur le concept de monarchie limitée (autour de la
charte de 1814) », op. cit., p.93).
238. P. Simon, L’élaboration de la charte constitutionnelle de 1814, op. cit.,
p. 73.
239. P. Simon, L’élaboration de la charte constitutionnelle de 1814, op. cit.,
p. 74.
240. Cf. G. Antonetti, La monarchie constitutionnelle, Paris, Montchrestien,
coll. Clefs, 1998, pp. 46 s.
Les modèles anglais et américains 243

à ce moment, assez générale –, parvenait pourtant à préserver les


principes vitaux de la monarchie française d’Ancien régime241. Il est
d’ailleurs tentant d’expliquer les tensions et les débats qui naîtront
entre libéraux et ultras, au cours de la vie du régime, par l’ambiguïté
du jeu initialement joué par les auteurs de la Charte. En effet,
l’histoire politique de la seconde Restauration peut, sans trop forcer le
trait, être lue comme l’affrontement des deux conceptions antago-
nistes que Louis XVIII et son entourage s’étaient essayés à mêler.
Schématiquement, le camp des libéraux semblait proposer une lecture
de la Charte inspirée des principes politiques anglais, tandis que les
royalistes ultras s’efforçaient, en contrepoint, de rattacher la Charte à
son passé d’Ancien régime. Dans cette perspective, les journées de
juillet 1830 marquent nettement la victoire des premiers sur les se-
conds242 et l’œuvre de ces derniers, la Charte du 14 août 1830, té-
moigne du désir de rétablir une balance des pouvoirs dont l’équilibre
avait été mis à mal par les rédacteurs de la première Charte243. Ainsi,
______________
241. C’est pourquoi il est difficile de souscrire à l’opinion émise par Joseph
Barthélémy, pour qui « aucun principe dominant n’en dirigea la rédaction [de
la Charte], qui fut faite à la hâte ». (L’introduction du régime parlementaire en
France sous Louis XVIII et Charles X, Paris, Giard et Brière, 1904, p. 8, nous
soulignons). S’il n’est pas douteux, en effet, que les conditions imparties aux
constituants aient forcé l’allure de leur travail, il n’en reste pas moins que ceux-
ci sont parvenus, tout au contraire, à préserver les principes qui leur semblaient
de première importance.
242. Pour le récit détaillé de ces événements, v. A. Laquièze, Les origines du
régime parlementaire en France, op. cit, pp. 229-259.
243. Un texte de Guizot, remontant à 1821, indique parfaitement la position
du personnage vis-à-vis du principe de la balance des pouvoirs : « C’est donc
l’obstacle, le combat que, bien loin de les craindre, il faut placer, comme une
nécessité toujours présente, dans la carrière du gouvernement. [...] Dans cette
subordination réciproque de pouvoirs égaux et indépendants, ne n’est point
d’équilibre ni de balance, c’est de lutte et de travail qu’il s’agit. Ce que veut le
système, c’est que toute volonté sente un maître, que toute force reçoive un
frein. Sans doute, il faudra sortir de la lutte, car elle n’est qu’un moyen ; il fau-
dra arriver à la volonté qui doit être obéie, à la force qui doit en procurer
l’exécution. Mais le moyen aura produit son effet ; la lutte recommencera sans
cesse ; et les pouvoirs qu’elle met aux prises y perdront, à coup sûr, quelque
chose du vice de leur égoïsme, feront chacun et incessamment quelques pas vers
cette raison, cette loi souveraine dont la connaissance et l’accomplissement sont
leur commune mission » (Philosophie politique : De la souveraineté, in F. Gui-

244 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

le texte fondateur de la monarchie orléaniste dispose-t-il, par opposi-


tion à l’ancien article 14, que « le Roi est le chef suprême de l’État ; il
[...] fait les règlements et ordonnances nécessaires pour l’exécution
des lois, sans pouvoir jamais ni suspendre les lois elles-mêmes ni
dispenser de leur exécution244 ». Par ailleurs, les pouvoirs du mo-
narque dans la procédure législative ordinaire sont amoindris : il con-
serve toujours son droit de veto absolu245, mais il n’est plus l’unique
détenteur du droit d’initiative246 et son accord n’est plus nécessaire
pour l’exercice du droit d’amendement. Ces modifications, ajoutées à
certains traits hérités de la Charte de 1814 – droit de dissolution247,
responsabilité des ministres pour trahison ou concussion248, nomina-
tion des Pairs par le roi en nombre illimité249 – achevaient la ressem-
blance du texte de 1830 avec le modèle britannique250.
L’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire est une dernière
occasion de saisir la place et les tensions qui affectent le référent an-
glais dans la France des années 1814-1815. Comme on l’a vu, la
Charte de 1814 participait d’une incontestable ambiguïté, relative-
ment à l’usage qu’elle faisait des solutions de gouvernement venues
d’outre-Manche ; ses auteurs, tout en lui conférant un air anglais,
tenant compte en cela de la popularité dont jouissait alors la constitu-
______________
zot, Histoire de la civilisation en Europe, Paris, Hachette, coll. Pluriel, 1985, p.
344). On sent, dans cet intéressant passage, le désir de Guizot d’affranchir le
système de la balance des pouvoirs de la métaphore mécaniste, éculée, au profit
d’une présentation qui souligne les affinités d’un tel système avec le thème
central de la pensée doctrinaire, savoir la souveraineté de la raison.
244. Article 13 de la Charte (L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions
et les principales lois politiques de la France, op. cit., p. 214, nous soulignons).
245. Article 18 de la Charte (Ibid., p. 214).
246. « La proposition des lois appartient au Roi, à la chambre des pairs et à
la chambre des députés » (Article 15 de la Charte, in Ibid., p. 214).
247. Article 42 de la Charte (Ibid., p. 216).
248. Articles 46 et 47 de la Charte (Ibid., p. 216).
249. Article 23 de la Charte (Ibid., p. 215).
250. Cf. les conclusions de l’analyse de Philippe Lauvaux à ce propos : « Le
modèle anglais est parfaitement reproduit lorsqu’il résulte d’un mouvement
révolutionnaire accompagné d’un changement dynastique, comme en France en
1830 [...]. En revanche, le système de la charte octroyée ne réalise qu’une adap-
tation réduite du modèle anglais » (Les grandes démocraties contemporaines,
op. cit., p. 52).
Les modèles anglais et américains 245

tion britannique, avaient eu soin de limiter cette influence de sorte


qu’elle n’en vienne pas à menacer la prérogative royale. Le cas de
l’Acte additionnel fait apparaître, sur un autre mode, une tentative
comparable. En effet, à s’intéresser aux conditions dans lesquelles a
été édicté cet Acte, on finit par se convaincre que l’insistance avec
laquelle est revendiquée la référence anglaise est la meilleure indica-
tion de l’instrumentalisation dont elle est l’objet à cette époque. Car
un examen attentif du texte montre l’importante distance qui le sé-
pare, de fait, des principes du droit constitutionnel britannique.
Le 13 mars 1815, après avoir débarqué au golfe de Jouan puis tra-
versé le pays, porté par l’enthousiasme populaire, Napoléon est à
Lyon où, prenant prétexte des pouvoirs que lui avaient conférés les
paysans dauphinois et les ouvriers lyonnais, il édicte un décret pro-
nonçant dissolution de la chambre des Paris et de la « chambre des
communes251 » – significatif lapsus. Le même décret prévoit, d’autre
part, que les collèges électoraux des départements de l’Empire seront
réunis en assemblée extraordinaire au Champ de Mai, afin de « modi-
fier nos constitutions selon l’intérêt et la volonté de la nation252 ».
S’étant ainsi engagé dans la voie de la réforme constitutionnelle  un
peu contre son gré  Napoléon, de retour à Paris, commence à réflé-
chir aux moyens par lesquels il convient qu’elle s’opère. Les circons-
tances, à vrai dire, ne lui laissent qu’une piètre marge de manœuvre ;
étant donnée la possibilité d’un conflit militaire imminent, il semble
périlleux de procéder à la convocation d’une assemblée chargée du
travail constituant, qui risquerait d’être prise dans la tourmente d’une
guerre. D’un autre côté, l’absence de régime constitutionnellement
défini est de nature, comme l’écrit Napoléon lui-même, « à favoriser
les intrigues253 ». Pour ces deux raisons, il est rapidement décidé que
la constitution serait élaborée dans le cadre étroit d’une commission,
désignée à la fin du mois de mars et composée de huit membres254.

______________
251. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales lois
politiques de la France, op. cit., p. LXXXIV.
252. Archives parlementaires, 2e série, t. 12, p. 32.
253. Cité par J. Thiry, Les cent-jours, Paris, Berger-Levrault, 1943, p. 126.
254. À savoir : Boulay de la Meurthe, Defermon, Regnault de Saint-Jean-
d’Angély, Merlin, tous quatre ministres d’État, ainsi que Cambacérès, Maret,
Carnot et Roederer.
246 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Mais devant les faibles progrès du travail de cette commission, Napo-


léon, sur les conseils de Fouché, se résout à faire appel aux lumières
de Benjamin Constant, donnant de surcroît à l’entreprise une tournure
libérale propre à apaiser les esprits. Le 14 avril, Constant est convo-
qué aux Tuileries pour y rencontrer l’Empereur, qui lui expose ses
attentes  « Voyez donc tout ce qui vous semble possible. […] Des
élections libres, des discussions publiques, des ministres respon-
sables, la liberté de la presse », lui aurait-il dit255  et va jusqu’à con-
fesser le motif secret de sa conversion inattendue au libéralisme : « Je
vieillis ; l’on n’est plus à quarante-cinq ans ce qu’on était à trente. Le
repos d’un roi constitutionnel peut me convenir. Il conviendra plus
sûrement encore à mon fils256. »
Dès le lendemain de cette entrevue, comme il lui avait été deman-
dé, Benjamin Constant apporte un projet qui, à première lecture, ne
suscite guère d’engouement excessif de la part de l’Empereur. En
dépit de cela, les circonstances aidant, le projet est pris pour base des
travaux de la commission. Peu à peu, celle-ci est mise à l’écart et
l’essentiel du débat a lieu au cours de discussions quotidiennes entre
Napoléon et son ancien opposant. Lors de ces entrevues, ce dernier
dispose d’une liberté sans aucun doute supérieure à celle de ses de-
vanciers en l’an VIII. Il est toutefois fort difficile de faire la part de
chacun de ces deux personnages dans ce travail d’écriture commun ;
il est acquis qu’au sujet de certaines dispositions Napoléon s’est mon-
tré inflexible257, mais pour le reste il semble que Constant ait disposé
______________
255. B. Constant, Mémoires sur les cent-jours, Paris-Genève, Slatkine, coll.
Fleuron, 1996, p. 235.
256. Ibid., p. 236.
257. Napoléon, en effet, refusa catégoriquement de reprendre, comme Cons-
tant le proposait, les dispositions de la Charte abolissant la peine de confiscation
des biens ; en revanche, il insista pour l’adjonction d’un dernier article à l’acte,
interdisant le retour sur le trône d’un membre de la famille des Bourbons, con-
sacrant l’abolition des droits féodaux et l’irrévocabilité de la vente des domaines
nationaux (cf. art. 67 de l’Acte, in L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitu-
tions et les principales lois politiques de la France, op. cit., p. 197) ; de la même
façon, il est probable que seul Napoléon ait été à l’initiative de l’art. 33, pré-
voyant une représentation spéciale pour « l’industrie et la propriété manufactu-
rière et commerciale » (Ibid., p. 194 ; sur ce dernier point, cf. R. Warlomont,
« La représentation économique dans l’Acte additionnel aux constitutions de
l’Empire », Revue internationale d’histoire politique et constitutionnelle, 1954,

Les modèles anglais et américains 247

d’une relative latitude d’action, sans doute tempérée par la retenue


naturelle que lui imposait la présence de son vieil adversaire poli-
tique. C’est pourquoi le texte qui est finalement présenté à la com-
mission, puis au Conseil d’État, où il subit quelques légères et ultimes
retouches, pourra être surnommé sans trop d’exagération la « benja-
mine » par un Montlosier railleur258.
Sur le fond, le régime institué par l’Acte additionnel, à l’instar du
précédent, est le fruit d’un alliage singulier.
Apparemment, le texte consacre les traits les mieux connus alors
du constitutionnalisme britannique. La fonction législative est organi-
sée selon le procédé éprouvé de la balance des pouvoirs, comme
l’indique l’article 2, aux termes duquel « le pouvoir législatif est
exercé par l’Empereur et par deux chambres259 ». L’Empereur se
substitue purement et simplement au monarque anglais : outre sa par-
ticipation à la confection des lois, il est l’unique titulaire de la fonc-
tion exécutive et dispose du droit de proroger, ajourner ou dissoudre
la Chambre basse260. La Chambre haute est composée d’une pairie
héréditaire et exerce une fonction de juridiction à l’égard des mi-
nistres261. Le principe du vote annuel du budget est reconnu, de même
que la primauté de la Chambre basse pour toutes les délibérations
relatives au budget262.
De plus, l’influence des idées britanniques ne se fait pas sentir
qu’au travers des stipulations portées à l’Acte. Les circonstances qui
environnent sa gestation puis sa publication accréditent puissamment
la thèse d’un ralliement de Bonaparte aux principes de gouvernement
d’origine anglaise.

______________
pp. 244 s.). Le jugement porté par Constant sur l’Acte dans ses Mémoires est, de
ce point de vue, des plus instructifs (Mémoires sur les CentsJours, op. cit., pp.
250 s.).
258. Cf. J. Thiry, Les cent-jours, op. cit., p. 206.
259. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales lois
politiques de la France, op. cit., p. 191 ; disposition qui laisse entendre que
l’empereur dispose d’un droit de sanction législative, quoiqu’aucune disposition
ne lui attribue expressément.
260. Article 21 de l’Acte (Ibid., p. 193).
261. Articles 4 et 40 à 49 de l’Acte (Ibid., pp. 191 s.).
262. Article 38 de l’Acte (Ibid., pp. 194-195).
248 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

D’abord, le choix même de Benjamin Constant pour participer au


travail constituant va en ce sens. Ce dernier, en effet, n’a jamais dis-
simulé ce que ses conceptions constitutionnelles doivent à
l’observation des pratiques anglaises. Dans les textes antérieurs à
1815, les références à l’Angleterre sont assez nombreuses et assez
élogieuses pour que les sentiments de leur auteur à cet égard soient
manifestes263. Les Fragments d’un ouvrage abandonné sur la possibi-
lité d’une constitution républicaine dans un grand pays264 – texte
rédigé aux alentours de 1799 dans la compagnie de Madame de
Staël – sont ainsi saturés de considérations empruntées à l’histoire
constitutionnelle de la Grande-Bretagne, où Constant admet avoir
« puisé [ses] premières idées de liberté265 ». La première version de
ses Principes de politique, datée de 1806-1810, n’indique aucun
changement de ce point de vue ; bien que le sujet traité ne s’y prête
guère, l’auteur ayant pris le parti de retrancher de son ouvrage « tout
ce qui avait rapport aux formes de gouvernement266 », l’ouvrage con-
tient tout de même quelques apologies appuyées du système an-
glais267. Au mois de mai 1814, peu avant l’octroi de la Charte, il fait
paraître des Réflexions sur les constitutions dans lesquelles sont
énoncées la plupart de ses idées constitutionnelles, et qui contient cet
avertissement qui a ici valeur d’aveu : « Je n’ai point cherché
l’originalité ; je ne me suis sur beaucoup de points écarté en rien de
la constitution anglaise ; j’ai plutôt expliqué pourquoi ce qui existait
en Angleterre était bon que je n’ai proposé quelque chose de nou-
veau268. »

______________
263. Sur la question, v. J. Varela Suanzes, « La monarquia en el pensiamento
de Benjamin Constant (Ingleterra como modelo) », Revista del Centro de Estu-
dios Constitutionales, 1991, n° 10, pp. 121 s.
264. B. Constant, Fragments d’un ouvrage abandonné sur la possibilité
d’une constitution républicaine dans un grand pays, Paris, Aubier, 1991. Sur la
genèse de ce texte, cf. la présentation d’H. Grange (Ibid., pp. 9 s.).
265. B. Constant, Fragments d’un ouvrage abandonné…, op. cit., p. 151.
266. B. Constant, Principes de politiques applicables à tous les gouverne-
ments (version de 1806-1810), Paris, Hachette, coll. Pluriel, 1997, p. 23.
267. Cf. l’hommage rendu par Constant « à plus d’un siècle d’esprit public
et de liberté » (Ibid., p. 356).
268. B. Constant, Réflexion sur la distribution des pouvoirs, op. cit., p. VII,
nous soulignons ; cet attachement déclaré à la Grande-Bretagne, « asile de tout

Les modèles anglais et américains 249

Ensuite, les conditions dans lesquelles l’Acte additionnel est porté


à la connaissance du public, elles aussi, affichent nettement le parti de
se placer sous l’égide des idées anglaises. Un document riche
d’enseignements, à ce point de vue, est l’ouvrage que Constant publie
au mois de mai 1815, et qui reprend le titre de Principes de poli-
tiques. Chronologiquement, ce texte se place entre la publication de
l’Acte additionnel, au Moniteur du 23 avril269, et le moment de sa
ratification populaire, alors que l’accueil qui lui est réservé est extrê-
mement critique270. Constant, de manière à expliquer et justifier

______________
ce qui est noble, séjour de bonheur, de sagesse et de liberté » (Le cahier rouge,
Paris, Calmann-Lévy, 1907, p. 85), sera d’ailleurs un motif d’aversion suffisant
chez certains opposants à Constant ; l’un d’entre eux écrira ainsi à l’attention
des électeurs, lors de la campagne électorale de Constant en 1824, que « la pre-
mière qualité, pour vous représenter, c’est d’être, par le cœur comme par la
naissance, citoyen de la France et non du monde » (Th. Fadeville, Benjamin
Constant jugé par ses discours et par ses écrits, Paris, Chaignieau, 1824, p. 8),
or, poursuit l’auteur, Constant, non content d’être né à Lausanne, était « ami de
cette anti-française [Madame de Staël] dont les écrits sont empreints, de la ma-
nière la plus forte, d’amour et de partialité pour l’Angleterre » (Ibid., p. 8). Le
reproche est aussi présent chez Bonald, qui note – non sans quelque justesse –
au sujet des Considérations sur les principaux événements de la Révolution
française : « Deux sentiments dominent dans l’ouvrage de Madame de Staël ; sa
tendresse pour son père, son admiration pour l’Angleterre. [...] En Angleterre,
tout est parfait. C’est le paradis de l’Europe, le flambeau du monde, et, à bien
meilleur titre qu’autrefois, l’île des saints, le séjour des bienheureux, où l’on
contemple face à face l’ordre éternel des choses » (L.-A. de Bonald, Observa-
tions sur l’ouvrage de Madame de Staël, op. cit., p. 393).
269. Le Moniteur universel, 1815, pp. 459 s.
270. En effet, le mode d’élaboration, ainsi que l’intitulé même de l’Acte 
qui jette un pont malvenu entre les temps présents et la tyrannie impériale pas-
sée  sont universellement dénoncés. En outre, les républicains ne dissimulent
pas leur répugnance pour la pairie héréditaire instituée ; les libéraux montrent la
plus grande méfiance à l’égard du ralliement par trop rapide de Napoléon aux
formes de la monarchie constitutionnelle ; les bonapartistes regrettent de voir
l’Empereur formellement abandonner sa pratique personnelle du pouvoir ; quant
aux royalistes, ils ne voient dans toute l’attitude de Napoléon qu’une pantomime
destinée à couvrir une nouvelle usurpation. Une floraison de pamphlets se fait à
ce moment l’écho de ces blâmes. (cf. F. Bluche, Le bonapartisme, Aux origines
de la droite autoritaire, Paris, N.E.L., 1980, pp. 104 s.).
250 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

l’Acte décrié, entreprend donc d’en livrer une instructive exégèse271.


Or, pour ce faire, Constant se livre à de permanents rapprochements
avec le régime constitutionnel britannique et puise dans la pratique de
ce dernier de nombreuses solutions aux dilemmes interprétatifs qui
pourraient naître de l’application de l’Acte ; afin de s’en justifier, il
explique d’ailleurs que « comme il est toujours utile de sortir des abs-
tractions par les faits, nous citerons la constitution anglaise272 ». À la
vérité, l’usage qu’il fait de ces renvois dépasse de très loin le seul
désir d’illustrer son propos ; les références aux pratiques constitution-
nelles britanniques paraissent souvent être destinées à révéler l’esprit
dans lequel ont été conçues les dispositions de l’Acte additionnel et,
partant, celui qui devra les animer. Ainsi fait-il explicitement de
l’Angleterre la matrice dont est supposé émaner le régime mis en
place, et l’autorité tutélaire sous le patronage de laquelle il devra
s’épanouir.
Mais Benjamin Constant, à ce moment, n’est pas seul à mettre en
avant ce patronage. En effet, à compter du 26 avril, soit trois jours
après la présentation de l’Acte additionnel, le très officiel Moniteur
entreprend d’offrir à ses lecteurs une série d’articles soulignant tous la
parenté que ce texte présente avec la constitution anglaise. Le premier
article de cette série revêt la forme d’une lettre anonyme adressée au
rédacteur, et n’est, en définitive, qu’une longue justification de
l’Acte, détaillant combien le régime qu’il met en place est proche du
système anglais et affirmant qu’un tel régime reprend « tout ce que la
constitution anglaise nous offrait d’imitations salutaires273 ». Le se-
cond article paraît le jour suivant. Le Moniteur publie une longue
contribution, énigmatiquement signée B., qui est en fait le compte-
rendu d’un ouvrage récemment publié, intitulé Théorie de la constitu-
tion de la Grande-Bretagne ou de ses trois pouvoirs séparés et réu-

______________
271. Et dans l’optique d’un régime qui serait une authentique monarchie
constitutionnelle, sans égard pour les dispositions du gênant article 1er, qui rend
à lui seul la lecture de Constant tout à fait tronquée. Sur ce point, v. particuliè-
rement ses développements sur « la nature du pouvoir royal » (B. Constant,
Principes de politiques applicables à tous les gouvernements représentatifs, in
Cours de politique constitutionnelle, op. cit., t. I, pp. 18 s.).
272. B. Constant, Principes de politique…, op. cit., t. I, p. 20.
273. Le Moniteur universel, 26 avril 1815, p. 473, nous soulignons.
Les modèles anglais et américains 251

nis274. Quant à l’intérêt qui pousse le Moniteur à s’intéresser à ces


spéculations constitutionnelles, il n’est pas douteux : « Les circons-
tances dans lesquelles nous nous trouvons appellent naturellement
l’attention sur la constitution anglaise, dont l’acte qui est aujourd’hui
proposé au peuple français, comme le complément et la rectification
des constitutions qu’il a déjà consenties, présente l’imitation de tout
ce qu’elle a de plus libéral et de plus sage à la fois275. » Assertion
confirmée quelques lignes plus bas, avec l’aveu que la constitution
anglaise « a pu nous servir de modèle pour celle qui doit nous ré-
gir276 ».
Le 29 avril, c’est au tour de Sismondi d’avoir l’honneur des co-
lonnes du Moniteur où il confesse une admiration sans réserves pour
l’Acte additionnel : « De toutes les constitutions libres que j’ai étu-
diées », n’hésite-t-il pas à écrire, « il n’y en a pas une seule que je
regarde comme inférieure à celle qui est présentée aujourd’hui à
l’acceptation du peuple français277. » En adoptant le principe de la
balance des pouvoirs, le codicille constitutionnel impérial s’approprie
la part essentielle de la constitution anglaise : « Toutes deux », écrit
Sismondi, « assurent des sauvegardes au pouvoir monarchique et au
pouvoir national ; elles rendent ces deux pouvoirs réciproquement
nécessaires l’un à l’autre ; elles les forcent à se ménager et à
s’entr’aider : mais au lieu de tracer une ligne métaphysique entre la
législation et l’exécution, elles font concourir ces deux éléments à la
formation des deux puissances nationales278. » Ce brevet de libéra-
______________
274. M. Broock, Théorie de la constitution de la Grande-Bretagne ou de ses
trois pouvoirs séparés et réunis, trad. Barrère, Paris, Colas, 1815.
275. Le Moniteur universel, 27 avril 1815, p. 477, nous soulignons.
276. Le Moniteur universel, 27 avril 1815, p. 477.
277. Le Moniteur universel, 29 avril 1815, p. 485 ; les contributions de Sis-
mondi au Moniteur seront reprises ultérieurement en volume, sous le
titre d’Examen de la constitution française, Paris, Treuttel et Würtz, 1815, 124 p.
278. Sismondi, Examen de la constitution française, op. cit., p. 55 ; Sismon-
di oppose ainsi le système de balance à la « division métaphysique des pouvoirs
exécutif et législatif, dont l’un est attribué au gouvernement, l’autre au peuple »
(Ibid, p. 54). Il fait aussi cette précision intéressante, révélatrice des canons de la
pensée constitutionnaliste héritée du dix-huitième siècle : « Quelques-uns, pour
maintenir cette division, ont semblé prendre à tâche de rendre tout accord entre
ces deux pouvoirs impossible. Ce principe cependant est complètement faux »
(Ibid., p. 54).
252 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

lisme décerné, Sismondi se risque même à placer l’Acte additionnel


au-dessus de l’étalon britannique, en croyant « pouvoir démontrer
que la représentation nationale de la France, sera plus égale qu’elle ne
l’est en Angleterre279 ».
Ces efforts pour faire apparaître combien l’Acte additionnel
s’inscrit dans la lignée du constitutionnalisme libéral anglais durent
jusqu’au plébiscite final280. Quelques jours avant l’issue de ce dernier,
un ultime article paraît au Moniteur. Prenant, à nouveau, prétexte
d’un compte-rendu d’ouvrage, parole est donnée à son auteur qui y a
fait « un parallèle très-bien établi entre la constitution anglaise et
l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire281 ». Le propos de cet
auteur est sans surprise pour qui a lu les précédentes livraisons du
Moniteur. Il débute par une profession de foi anglophile  « un pre-
mier examen m’a convaincu que nous ne serions véritablement heu-
reux et libres que du moment que notre pacte social reposerait sur les
bases de la Constitution anglaise282 ». Il se poursuit par un opportun
rapprochement avec l’Acte additionnel  « Au moment même où je
terminais mes recherches, les journaux ont publié l’Acte additionnel
aux constitutions de l’empire, qui doit être soumis à l’acceptation
libre et solennelle de tous les Français. J’ai été frappé des traits de
ressemblances de cet Acte avec la Constitution anglaise 283 ». Et il
s’achève par une comparaison de l’Acte additionnel, article par ar-
ticle, et des pratiques constitutionnelles de l’Angleterre284.

______________
279. Le Moniteur universel, 29 avril 1815, p. 485 ; dans le même sens, v.
Examen de la constitution française, op. cit., pp. 63 s.
280. Sur les conditions défavorables de réception de l’Acte additionnel et le
contexte du plébiscite, v. F. Bluche, Le plébiscite des cent-jours, Genève, Droz,
1974, pp. 8 s. et not. : « Si l’on s’en tient aux “élites” politiques, seule une poi-
gnée de bonapartistes libéraux étaient absolument convaincus des mérites de
l’Acte additionnel : Sismondi, La Sale Foassa, Benjamin Constant. À
l’exception de ce dernier, il faut bien avouer que les soutiens de la nouvelle
constitution ne comptaient point parmi les personnages de premier plan »
(Ibid.,p. 10).
281. Le Moniteur universel, 27 mai 1815, p. 547.
282. Le Moniteur universel, 27 mai 1815, p. 547.
283. Le Moniteur universel, 27 mai 1815, p. 547, nous soulignons.
284. Le Moniteur universel, 27 mai 1815, pp. 547-548.
Les modèles anglais et américains 253

À vrai dire, l’acharnement à vouloir faire apparaître l’Acte addi-


tionnel comme la reproduction avisée de la constitution britannique
ne convainc que très modérément ; en réalité, la reproduction ainsi
tentée est davantage postulée que réelle, comme le montre l’examen
attentif des mécanismes qu’il institue285.
En effet, il est indispensable de noter, pour commencer, que l’Acte
de 1815 n’est qu’« additionnel aux constitutions de l’Empire », con-
formément au vœu insistant de Bonaparte. Ceci est expliqué,
d’ailleurs, fort clairement dans le préambule de l’Acte : « voulant,
d’un côté, conserver du passé ce qu’il a de bon et de salutaire, et, de
l’autre, rendre les constitutions de notre Empire conformes en tout
aux voeux et aux besoins nationaux, ainsi qu’à l’état de paix que nous
désirons maintenir avec l’Europe, nous avons résolu de proposer au
peuple une suite de dispositions tendant à modifier et à perfectionner
ses actes constitutionnels286 ».
Il n’est donc question, par cet Acte, que de perfectionner le régime
constitutionnel impérial, en lui conférant une tournure compatible
avec les aspirations libérales qui dominent alors dans l’opinion. Les
signes de ralliement au constitutionnalisme britannique, notés précé-
demment, assument manifestement cette dernière fonction. Mais,
précise le préambule de l’Acte, ce dernier ne doit être qu’un adden-
dum au passé impérial ; d’où la précision capitale introduite dès
l’article premier : « Les constitutions de l’Empire, nommément l’acte
constitutionnel du 22 frimaire an VIII, les sénatus-consultes des 14 et
16 thermidor an X, et celui du 28 floréal an XII, seront modifiés par
les dispositions qui suivent. Toutes leurs autres dispositions sont con-
firmées et maintenues287. »
Par conséquent, le régime institué par l’Acte additionnel ne peut
être saisi que par le croisement de ses dispositions avec l’ensemble
______________
285. Sans même qu’il soit ici question des fondements du régime mis en
place par l’Acte, qui ne peuvent être comparés aux bases de la monarchie cons-
titutionnelle anglaise (sur la question de la légitimité napoléonienne telle qu’elle
ressort de l’Acte, cf. A. Laquièze, Les origines du régime parlementaire en
France, op. cit., pp. 319 s.).
286. Cf. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales
lois politiques de la France, op. cit., p. 191, nous soulignons.
287. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales lois
politiques de la France, op. cit., p. 191, nous soulignons.
254 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

composite de textes mentionnés à l’article premier. Opération des


plus délicates, laissée à la sagacité des futurs interprètes du texte, et
dont il est malaisé d’augurer de l’issue288. Certains points, toutefois,
ne sont pas douteux, tel le rôle prédominant confié à l’Empereur dans
la marche du régime qui résulte, notamment, des importants pouvoirs
confiés par les dispositions de la constitution du 22 frimaire an
VIII289. À cet égard, il paraît significatif que Sismondi ait eu l’audace
de glisser dans son panégyrique de l’Acte additionnel ces propos :
« En cherchant l’équilibre entre sa force colossale [celle de
l’Empereur] et les deux chambres, je sais que beaucoup de chances se
dérobent aux calculs, et que la crainte des plus timorés n’est pas in-
sensée290. » Il convient aussi de remarquer que l’Empereur des Cent-
Jours semble assumer, conformément à l’idée que Napoléon s’était
toujours faite de sa fonction, une responsabilité directe devant le
peuple français, puisque aucune indication n’est portée à l’Acte rela-
tivement au caractère inviolable et sacré de sa personne291 : caractéris-
tique qui l’éloigne incontestablement et un peu plus du paradigme du
monarque anglais.
Cet éloignement est confirmé par certaines dispositions de l’Acte
additionnel, comparables dans leur teneur à celles de la Charte de
1814. Impossible, ainsi, de ne pas voir, que, comme dans la première
Charte, ce n’est qu’un semblant d’initiative législative qui est laissé
aux chambres. Celles-ci ont, aux termes de l’article 24, « la faculté
d’inviter le Gouvernement à proposer une loi sur un objet déterminé,
et de rédiger ce qui leur paraît convenable d’insérer dans la loi292 ».
Impossible de ne pas voir, non plus, que toute possibilité d’initiative
législative dérivée est verrouillée au profit de l’exécutif, dont l’accord
est indispensable pour que soient recevables les amendements présen-
______________
288. Cf. la tentative d’inventaire des dispositions applicables aux termes de
l’Acte additionnel publiée dans L. Radiguet, L’acte additionnel aux constitutions
de l’Empire du 22 avril 1815, thèse de droit, Caen, Domin, 1911, pp. 468 s.
289. Cf. L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et les principales
lois politiques de la France, op. cit., p. 123.
290. Sismondi, Examen de la constitution française, op. cit., p. 10, nous soulignons.
291. Cf. L. Radiguet, L’acte additionnel aux constitutions de l’Empire, op.
cit., pp. 236 s.
292. Article 24 de l’Acte (L. Duguit et H. Monnier (éd.), Les constitutions et
les principales lois politiques de la France, op. cit., p. 193).
Les modèles anglais et américains 255

tés par les chambres, selon l’article 23293. Ces dispositions, conju-
guées l’une à l’autre, aboutissent à faire de l’Empereur l’unique auto-
rité susceptible de décider du contenu des actes législatifs ; elles
aboutissent, aussi, à donner aux chambres supposées délibérantes un
rôle législatif identique à celles qu’elles avaient sous l’empire de la
Charte, savoir une simple faculté d’empêchement294.
Finalement, sans aboutir à une négation aussi complète qu’en 1814
du système de balance des pouvoirs incarné dans l’expérience britan-
nique, l’Acte additionnel n’institue qu’une version très imparfaite de
ce dernier295.

Les altérations du modèle anglais

À l’issue de ce qui précède, il apparaît donc que le premier facteur


susceptible d’éclairer la différence de fonctionnement entre les ré-
gimes français et anglais, durant ces périodes, tient à la liberté avec
laquelle ont été assimilées les leçons constitutionnelles britanniques
par les constituants français, tout particulièrement dans le cas de la
Charte de 1814 et dans celui de l’Acte additionnel, dont les exigences
de leurs auteurs ne s’accommodaient qu’imparfaitement des solutions
britanniques.
Ce facteur, cela dit, ne saurait, à lui seul, avoir valeur d’explication
du phénomène. Il convient, en effet, de noter que l’infidélité des
textes français ne tient pas aux seules libertés volontairement prises
par leurs auteurs. De ce point de vue, il est en effet difficile de recon-
naître à ces derniers le bénéfice d’une complète intelligence des con-
ditions réelles et actuelles du fonctionnement du régime anglais.
Encore très influencés par les représentations intellectuelles héritées
______________
293. Article 23 de l’Acte (Ibid., p. 193).
294. Aussi est-ce avec quelque raison que Chateaubriand écrit, dans le Moni-
teur de Gand, que l’Acte additionnel n’est pas autre chose qu’une « Charte
royale améliorée » (J. Thiry, Les cent-jours, op. cit., p. 196).
295. Nul doute, comme le faisait très justement remarquer Alain Laquièze,
que si l’expérience des Cent-Jours avait duré, il se serait produit d’importantes
divergences entre bonapartistes et libéraux au sujet de la pratique qu’il conve-
nait d’associer à l’Acte additionnel, à la manière de ce qui s’était produit durant
la monarchie restaurée (cf. A. Laquièze, Les origines du régime parlementaire
en France, op. cit., p. 335).
256 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

du siècle précédent, les observateurs français du système britannique


paraissent ainsi avoir éprouvé les plus grandes peines à saisir pleine-
ment les mutations importantes qui s’étaient opérées outre-Manche en
la matière. Les contemporains ne furent pas, d’ailleurs, sans noter les
distances qui continuaient de séparer le régime français du modèle
britannique ; mais eux voyaient avant tout dans cet écart le fruit d’une
inadéquation entre les conditions de la vie sociale française et les
techniques d’organisation du pouvoir importées d’Angleterre. Plus
précisément, l’absence, en France, d’une aristocratie comparable à
l’aristocratie anglaise était alors considérée par beaucoup comme la
cause majeure des distorsions subies par le système anglais sur le
continent.
Pendant longtemps, la question de l’apparition progressive du ré-
gime parlementaire en France, au cours de la Restauration et de la
Monarchie de juillet, passait pour avoir été définitivement tranchée.
Aux yeux de la doctrine publiciste dite « classique », il ne faisait en
effet guère de doute que cette forme de gouvernement – non sans
quelques tâtonnements – s’était finalement épanouie durant cette pé-
riode. Léon Duguit ou Adhémar Esmein, parmi beaucoup d’autres,
semblent ainsi tenir pour acquis que la Charte de 1814 avait permis le
développement d’un régime parlementaire dont les principes allaient
s’affirmer plus nettement encore sous le règne de Louis-Philippe296.
Pour reprendre les termes dont use Joseph Barthélémy dans sa célèbre
étude sur L’introduction du régime parlementaire en France, il serait,
sous la Restauration, « établi en fait un régime de rapports entre les
pouvoirs, qui était bien un régime parlementaire297 ». Cela dit, ces

______________
296. Cf. « Le régime parlementaire ou gouvernement de cabinet a été trans-
porté sur le continent, particulièrement en France, où de 1814 à 1848 il s’est
développé et précisé » (L. Duguit, Traité de droit constitutionnel, op. cit., t. II,
p. 805). De son côté, Esmein écrit que « c’est avec la charte de 1814 que le
gouvernement parlementaire s’est établi dans notre pays » (Élements de droit
constitutionnel, op. cit., 5e éd., pp. 179-180). Pour un point de vue comparable :
Ch. Seignobos, Histoire politique de l’Europe contemporaine, op. cit., pp. 93 s.
Sur cette question, nous renvoyons au travail d’Alain Laquièze, qui donne un
riche aperçu de l’état de la doctrine juridique française sur la question (Les ori-
gines du régime parlementaire en France, op. cit., pp. 14 s.).
297. J. Barthélémy, L’introduction du régime parlementaire en France sous
Louis XVIII et Charles X, Paris, Giard et Brière, 1904, p. 303 ; il est d’ailleurs

Les modèles anglais et américains 257

positions, dans leur simplicité, ne résistent pas à un examen poussé.


Comme la chose a été montrée récemment, sauf à faire l’économie
d’une définition rigoureuse du régime parlementaire, il est impossible
de voir dans les pratiques qui se développent entre 1814 et 1848
l’acte de naissance d’un authentique gouvernement de cabinet : la
relative dépendance des équipes ministérielles vis-à-vis du monarque,
la faiblesse du contrôle exercé par les chambres sur les œuvres de
l’exécutif, ainsi que le peu d’ascendant direct dont dispose l’opinion
publique, sont autant de facteurs qui attestent de ce que la monarchie
française de ce temps ne satisfaisait pas encore aux critères du parle-
mentarisme298.
De prime abord, une telle conclusion peut surprendre, dans la me-
sure où elle paraît contrarier une opinion reçue de longue date, qui est
que les Français de cette époque, influencés comme ils l’étaient par
les formes politiques d’origine anglaise, devaient avoir connaissance
par ce biais des mécanismes complexes du gouvernement de cabinet,
tel qu’il était supposé fonctionner outre-Manche depuis déjà quelques
décennies.
Mais, à y regarder plus attentivement, il semble que cette dernière
opinion soit, elle aussi, susceptible d’une remise en cause. En effet,
en dépit de l’importance bien réelle du référent britannique dans la
réflexion constitutionnelle française de ce temps, ce dernier ne faisait
l’objet que d’une compréhension limitée, très dépendante, encore, de
schémas vieux de plus d’un siècle. Or, ces représentations domi-
nantes – toujours organisées autour de la notion de pondération du
législatif – ne pouvaient suffire à expliquer l’économie du régime
britannique, tel qu’il résultait des importantes évolutions engagées
depuis déjà plusieurs décennies. Aussi, les rouages du parlementa-
risme naissant en Grande-Bretagne n’allaient-ils faire l’objet que
d’une intelligence fort incomplète de la part du public français. La
______________
significatif que Joseph Barthélémy ait été Lauréat, avec ce travail, du concours
de la Faculté de droit de Paris organisé en 1903 sur le sujet suivant : « Le régime
parlementaire en France sous Louis XVIII et Charles X. Rechercher comment
ont été introduits et appliqués à cette époque les principes et les usages du gou-
vernement de cabinet » (Sur les circonstances de ce concours, v. A. Laquièze,
Les origines du régime parlementaire en France, op. cit., pp. 11 s.).
298. Sur cette question, nous renvoyons naturellement à la démonstration
d’Alain Laquièze, Les origines du régime parlementaire en France, op. cit.
258 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

question de la responsabilité politique du ministère, en particulier, est


symptomatique de ces difficultés à appréhender l’expérience anglaise.
À cet égard, les analyses réalisées dans les premières années de la
Restauration n’indiquent qu’un progrès modéré par rapport à celles
des premiers constituants français. Quoique disposant de plus de re-
cul, les observateurs du règne de Louis XVIII ne faisaient pas tou-
jours preuve d’une acuité supérieure dans leur compréhension de la
réalité politique britannique.
Il peut être utile de rappeler sommairement les évolutions ma-
jeures qui affectèrent l’institution ministérielle dans l’Angleterre du
dix-huitième siècle, et particulièrement l’affirmation progressive
d’une responsabilité politique du Cabinet, prenant la suite de la res-
ponsabilité pénale traditionnellement organisée selon la procédure de
l’impeachment.
Au tout début du dix-huitième siècle, le Cabinet britannique est
soumis à un régime de responsabilité organisé selon les règles de
l’impeachment299. Ce régime, dans la forme qui était devenue la
sienne au siècle précédent, donne la possibilité à la chambre des
communes de prendre une résolution, susceptible de viser notamment
les membres du Cabinet300, si elle estime que leur comportement peut
être regardé comme constitutif de « haute trahison ». En pratique,
cette résolution énumère les chefs d’accusation retenus contre la per-
______________
299. Sur cette question, voir les développements approfondis de l’ouvrage de
D. Baranger, Parlementarisme des origines, Paris, P.U.F., coll. Léviathan, 1999,
et plus particulièrement pp. 254 s. ; en complément, certains travaux français
plus anciens peuvent s’avérer d’une consultation utile : A. Castel, « Le Premier
ministre britannique (1782-1832), Naissance d’une institution “convention-
nelle” », R.H.D.F.E., 1981, n° 2, pp. 199 s. ; M. Sibert, Étude sur le Premier
ministre en Angleterre depuis ses origines jusqu’à la période contemporaine,
Paris, Rousseau, 1909 ; enfin, en langue anglaise : C. Roberts, The Growth of
Responsible Government in Stuart England, Cambridge University Press, 1966 ;
J. P. Mackintosh, The British Cabinet, London, Methuen & Co, 1968, 2e ed.,
1968, pp. 35 s.
300. La compétence de la chambre basse britannique est toutefois plus éten-
due. Peuvent aussi être visés par un impeachment les parlementaires eux-
mêmes. Denis Baranger cite notamment cette résolution du 26 mars 1681 :
« C’est le droit incontestable des Communes, assemblées en Parlement,
d’empêcher devant les Lords tout Pair ou Commoner pour trahison, ou
n’importe quel autre crime ». (Parlementarisme des origines, op. cit., p. 258).
Les modèles anglais et américains 259

sonne incriminée, le plus souvent sous une forme imprécise, sans


même porter indication des éléments de preuves existants. Cet acte
d’accusation est ensuite transmis à la chambre des lords, seule inves-
tie du pouvoir de jugement. Devant cette chambre, l’accusé dispose
des garanties procédurales qui sont habituellement liées à un procès
criminel ; il doit ainsi recevoir copie des documents versés aux dé-
bats, il dispose de temps, après communication de ces documents,
pour préparer sa défense, il peut aussi se faire assister de son conseil
et a le pouvoir de questionner les témoins, ces derniers étant entendus
à charge comme à décharge. C’est seulement à l’issue de ces diffé-
rentes étapes que la chambre haute, en tant que formation de juge-
ment, se prononce par un vote sur la culpabilité de la personne
poursuivie. Les peines qui peuvent être infligées, dans l’hypothèse où
l’accusé fait l’objet d’un verdict de culpabilité, sont des peines de
droit commun : emprisonnement, sanctions patrimoniales et, dans le
cas où est visé un officier de la Couronne, déchéance de son office.
Par cette décision, insusceptible de recours, s’achève la procédure
d’impeachment.
Dès son origine, et jusqu’en 1715301, la procédure pénale
d’impeachment fut fréquemment utilisée à l’encontre de ministres
pour des motifs politiques. Cette procédure, toutefois, devait montrer
ses limites et s’avérer impropre à cette destination particulière. La
difficulté d’établir la correspondance entre les comportements poli-
tiques jugés fautifs et la définition textuelle de la « haute trahison » –
telle qu’elle résultait du statut « de proditionibus » de 1352, qui de-
meurait le fondement de toute procédure d’impeachment302 –, les con-
traintes procédurales liées à la nécessité d’apporter la preuve de
l’infraction poursuivie, notamment, sont au nombre des causes qui
expliquent l’inadéquation de la procédure d’impeachment avec les
exigences d’une responsabilité ministérielle de type politique303. Aus-
si, au cours du dix-huitième siècle, s’impose progressivement – et
______________
301. Date à laquelle fut utilisée, pour la dernière fois, la procédure
d’impeachment à l’encontre d’un ministre pour des raisons d’ordre politique (cf.
C. Roberts, The Growth of Responsible Government, op. cit., pp. 379 s.).
302. Cf. D. Baranger, Parlementarisme des origines, op. cit., p. 264.
303. Pour l’analyse des causes juridiques et politiques propres à expliquer le
déclin de la procédure d’impeachment, v. D. Baranger, Parlementarisme des
origines, op. cit., pp. 263 s.
260 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

parallèlement au régime de l’impeachment, qui continue d’exister –


une nouvelle procédure par laquelle les représentants vont signifier
leur perte de confiance à un ministre sans avoir à emprunter les
formes contraignantes exposées plus haut.
Le premier moment décisif de cette émergence est celui de la cé-
lèbre crise qui, en 1741, mettait aux prises le Premier ministre whig
Walpole et l’opposition patriot. Le 13 février 1741, deux motions
étaient respectivement présentées aux Lords et aux Communes, pour
demander le vote d’une adresse énonçant la perte de confiance des
chambres vis-à-vis de Walpole, et demandant au monarque de pro-
noncer sa destitution. Les partisans du ministère firent alors remarquer
qu’une telle adresse, formulée sans respect des règles procédurales de
l’impeachment  c’est-à-dire, essentiellement, l’énoncé d’une incrimi-
nation pénale particulière et l’exposé des faits qui en sont constitutifs
 devait être regardée comme inconstitutionnelle. Walpole lui-même
se défendit en déclarant « qu’une adresse au monarque l’invitant à
écarter un de ses serviteurs, sans alléguer contre lui aucun crime par-
ticulier, était l’un des plus grands empiétements qui eût jamais été
commis sur les prérogatives de la Couronne304 ». En réplique,
l’opposition soutint qu’« une vue générale des affaires publiques peut
être une juste cause pour une adresse305 ». Pour des raisons tenant à la
conjoncture partisane du moment, ni les Lords ni les Communes
n’acceptèrent de voter l’adresse qui leur était proposée.
Toutefois, les arguments échangés au cours de ces débats avaient
portés, et le principe d’une adresse dissociée des formes pénales et
punitives de l’impeachment ne devaient pas tarder à prévaloir effica-
cement. Dès l’année suivante, en effet, le même Walpole était conduit
à démissionner par suite du vote d’une adresse présentée dans des
conditions identiques à celle, infructueuse, de l’année précédente.
Ainsi s’était annoncée la naissance de la responsabilité politique mi-
nistérielle, pas tout à fait dégagée, encore, de la matrice pénale dont
elle procédait. Une brèche était faite, que n’allaient pas manquer
d’élargir les futures oppositions parlementaires ; notamment celle, de
tendance whig, qui provoqua en 1782, contre le vœu royal, la démis-
______________
304. A. Todd, Le gouvernement parlementaire en Angleterre, trad. Walpole,
Paris, Giard et Brière, 1900, t. I, p. 416.
305. Cité par D. Baranger, Parlementarisme des origines, op. cit., p. 277.
Les modèles anglais et américains 261

sion de Lord North par le moyen de motions de blâme et de défiance


votées par les deux chambres.
Il serait imprudent d’affirmer que c’est de ces épisodes que date la
naissance de la responsabilité politique du ministère anglais. Sans
doute, il y faut voir plutôt des indices que des basculements. Comme
indices, ils révèlent l’amorce d’une importante modification des rap-
ports entre l’exécutif et les autres composantes du Parlement. Dès
1742, on sait la possibilité que les ministres britanniques soient at-
teints par une autre voie que celle, traditionnelle, de l’impeachment.
Alors que dans le cadre de cette dernière, les chambres, en qualité
d’organes juridictionnels, concourent au prononcé d’une peine desti-
née à sanctionner des comportements fautifs, il semble désormais que
la seule perte de leur confiance par le ministère suffise à en justifier la
chute. Indication cruciale de l’évolution des relations nouées entre le
ministère et les chambres, lesquelles tendent à s’instituer comme de
véritables organes de contrôle dont l’importance, à compter de ces
crises parlementaires, ne va cesser de croître306.
Dès les débats de la première Assemblée française allait se poser
avec acuité la question des relations de dépendance ou
d’indépendance qui devaient exister entre l’exécutif et les chambres.
Ce moment historique est d’un intérêt particulier pour la compréhen-
sion des représentations françaises du système constitutionnel an-
glais ; on y voit, en effet, les très anglophiles monarchiens défendre
une vision qui paraît aujourd’hui passablement erronée de
l’expérience britannique, tandis que leurs opposants portent sur cette
dernière un regard dont l’acuité est parfois bien supérieure.
Les positions que tiennent les monarchiens sur la question de la
responsabilité des ministres, lors de leur participation aux débats de la
Constituante, sont des plus nettes et des plus instructives. En effet, il
s’avère que ces derniers, tout en se réclamant avec constance du pré-
cédent britannique, se font les promoteurs d’une vision tronquée de
celui-ci.
Le discours prononcé par Lally-Tollendal, à l’Assemblée, le 31
août 1789 est un document précieux pour la connaissance des posi-
tions des monarchiens dans la mesure où il offre, accompagné d’une
______________
306. Sur les modalités du contrôle exercé par les chambres, v. D. Baranger,
Parlementarisme des origines, op. cit., pp. 292 s.
262 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

argumentation destinée à vaincre les réticences nombreuses de la


Constituante, une vue détaillée et relativement complète de leur projet
de gouvernement. À s’y rapporter, la position des monarchiens en ce
qui touche à la question de la responsabilité des ministres paraît des
plus claires et semble n’emprunter qu’aux règles classiques de
l’impeachment anglais. Leur projet prévoit en effet de faire de la
chambre haute « un Tribunal Suprême de Justice, mais dans un seul
cas. C’est devant lui que seraient poursuivis, c’est par lui que seraient
jugés publiquement tous les agents supérieurs du pouvoir public, ac-
cusés d’en avoir fait un usage contraire à la loi. La chambre seule des
Représentants pourrait intenter l’accusation. Tout particulier, et même
tout Corps, ne pourrait que dénoncer aux représentants307 ». Lally-
Tollendal, d’ailleurs, ne cherche pas à dissimuler la provenance de
son système, lorsqu’il tente d’en défendre le mérite par ces propos :
« On aura peine à croire que ce moyen d’établir la responsabilité des
Ministres, d’assurer tout à la fois la punition des mauvais et la sécuri-
té des bons ; que ce moyen qui n’est autre que l’empêchement porté
par les Communes de l’Angleterre pardevant la chambre des pairs,
ait pu fournir un prétexte pour comparer notre Sénat [titulaire du
même pouvoir] avec le Sénat, avec le Conseil des dix, et même avec
les Inquisiteurs d’État de Venise308. »
L’épisode du renvoi de Necker, au mois de juillet 1789, pouvait
cependant faire douter de l’unanimité des monarchiens, au cours de
cette période, sur la question de la situation des ministres vis-à-vis
des représentants.
En effet, dès le renvoi du ministre genevois, Mounier avait pris
l’initiative, le 13 juillet, de proposer une adresse au roi suppliant ce
dernier de rappeler les ministres évincés. La motion, qui allait être
adoptée à une très large majorité, était accompagnée de ces justifica-
tions : « Sans doute, le roi a le droit de changer ses ministres ; mais,
en cas de crise, les représentants trahiraient leur devoir s’ils
n’avertissaient pas le monarque des dangers auxquels des conseillers
______________
307. G.-T. de Lally-Tollendal, Discours du 31 août 1789, op. cit., Archives
parlementaires, t. 8, p. 520 ; la dernière précision fait écho aux divers de
moyens de saisine de la chambre des communes consacrés par le droit anglais
(v. D. Baranger, Parlementarisme des origines, op. cit., p. 259).
308. G.-T. de Lally-Tollendal, Discours du 31 août 1789, op. cit., Archives
parlementaires, t. 8, p. 520, nous soulignons.
Les modèles anglais et américains 263

imprudents ne craignent pas d’exposer la France entière […].


L’Assemblée doit donc éclairer le roi ; elle doit donc solliciter le rap-
pel des ministres victimes de leur dévouement aux intérêts du trône et
à ceux de la patrie309. » La démarche était, dans le principe, parfaite-
ment similaire à celle d’une adresse notifiant la perte de confiance des
ministres, mais exercée en sens inverse. Cette initiative pouvait donc
signifier l’intention, de la part de Mounier, d’avoir recours au procédé
dégagé outre-Manche et ainsi d’affirmer la nécessité d’en consacrer le
principe.
En réalité, les suites de l’affaire occasionnée par le renvoi de Nec-
ker vont dissiper tout malentendu à ce sujet. En effet, le 16 juillet,
c’est au tour de Mirabeau de proposer une nouvelle motion au roi.
Celle-ci se présente, à première vue, comme une réitération de celle
soumise à l’Assemblée par Mounier quelques jours plus tôt, mais
conçue en des termes plus impérieux ; elle affirmait en effet : « Il
nous est impossible d’accorder notre confiance aux ministres qui ont
voulu tourner à l’esclavage du peuple l’art conservateur de la liberté
publique310. » Comparée à l’adresse de Mounier – qui, en substance,
déplorait le départ de Necker et avertissait le roi de « tous les dangers
que peuvent produire ce changement311 » – celle de Mirabeau, d’une
façon presque insensible, allait plus loin : elle ne se contentait pas de
mentionner les reproches encourus par les ministres, elle en tirait une
première conséquence – le retrait de la confiance de l’Assemblée – et
posait le problème des suites qui devaient en résulter.
Or, cette motion devait être combattue âprement par Mounier. Ce-
lui-ci, loin de la regarder comme allant dans le même sens que celle
dont il s’était fait le promoteur, s’en démarqua nettement. S’il était
parfaitement acceptable, à ses yeux, de signifier humblement au roi le
regret éprouvé par l’Assemblée à la suite de la révocation d’un mi-
nistre, cela n’emportait nullement pour elle le droit de refuser sa con-

______________
309. Archives parlementaires, t. 8, p. 223, nous soulignons.
310. Cité par P. Duvergier de Hauranne, Histoire du gouvernement parle-
mentaire en France, op. cit., t. I, p. 93 ; le recueil des discours de Mirabeau
donne une version modifiée de cette adresse (cf. Mirabeau, Œuvres, Discours et
opinions, Paris, Lecointe et Pougin-Didier, 1834, t. I, pp. 153 s.).
311. Archives parlementaires, t. 8, p. 224.
264 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

fiance à un ministre choisi par le monarque312. Dans pareil cas, en


effet, les représentants mettent le monarque dans la nécessité, de fait,
de renvoyer les ministres concernés, et d’abandonner ainsi une des
ses attributions les plus naturelles313. C’est ainsi que Mounier refusait,
au nom de la sauvegarde de la prérogative royale, que l’Assemblée
puisse posséder un quelconque droit de regard sur le choix des mi-
nistres.
Dans l’ouvrage qu’il fait paraître à la suite de son départ de
l’Assemblée, Mounier consacre quelques développements à la ques-
tion. Il se livre alors à un exposé tout à fait conforme à celui qu’avait
donné Lally-Tollendal quelques mois auparavant. Avec détermina-
tion, il écrit que « partout où l’on voudra juger les crimes d’État sur
d’autres principes que ceux qui dirigent les impeachments en Angle-
terre et aux États-Unis, on établira une affreuse inquisition314 ». La
marque d’allégeance ainsi faite à la procédure pénale classique anglo-
saxonne – à l’exclusion de toute autre – montre bien les deux princi-
paux caractères que le monarchien reconnaît à celle-ci. Il ne retient,
tout d’abord, comme motif justifiant la responsabilité des agents exé-
cutifs  non pourvus, bien sûr, de la qualité royale  que les seuls
« crimes d’États » et par là, il consacre une notion proche de celle de
la Haute trahison exigée par les formes primitives de l’impeachment
anglais. Ensuite, en évoquant la  forcément  « affreuse » inquisi-
tion, il semble que le député dauphinois ne conçoive la possibilité de
ne sanctionner ces « crimes » qu’à l’issue d’une procédure codifiée,

______________
312. Il faut relever que c’est l’inverse, précisément, que soutenait Barnave
dans ce débat : « Lorsqu’un ministre n’a la confiance, ni de la nation, ni de ses
représentants, l’Assemblée nationale peut déclarer qu’elle ne correspondra point
avec lui sur les affaires du royaume, et qu’alors le renvoi d’un tel ministre de-
vient nécessaire ; mais il n’en est pas de même du rappel d’un ministre renvoyé,
parce que par la même raison qu’on ne peut pas forcer l’Assemblée nationale à
correspondre avec un conseiller du roi qu’elle n’estime point, on ne peut con-
traindre le roi à reprendre le ministre qui a pu lui déplaire » (cité par J. Barthé-
lemy et B. Mirkine-Guetzévitch, « Le gouvernement parlementaire sous la
Convention », Cahiers de la révolution française, 1937, n° VI, pp. 47 s. ; le
texte des Archives parlementaires est légèrement différent : v. Archives parle-
mentaires, t. 8, p. 242).
313. Cf. Archives parlementaires, t. 8, pp. 242 s.
314. J.-J. Mounier, Exposé de la conduite de M. Mounier…, op. cit., p. 107.
Les modèles anglais et américains 265

propre à instaurer un débat juridiquement encadré, c’est-à-dire dans


laquelle l’accusateur ne dispose pas d’une compétence de jugement
entière et souveraine.
Il apparaît donc que les conceptions des monarchiens, sur la ques-
tion de la responsabilité ministérielle, sont très directement héritées
des formes classiques de l’impeachment anglais, amputées de leurs
évolutions apparues au cours du siècle. Ceci, pourtant, ne doit pas
conduire à penser que les monarchiens ignoraient les événements par
lesquels s’étaient produites ces évolutions.
La Constituante avait connu plusieurs occasions de débattre du sta-
tut des ministres vis-à-vis du pouvoir législatif. Au cours de ces dé-
bats, le cas de l’Angleterre devait être cité à maintes reprises. Or, à
regarder l’usage qui était fait, dans ce cadre, des précédents anglais,
se dégagent plusieurs lectures de l’expérience britannique sur ce
point ; alors que les monarchiens refusent de voir dans les crises mi-
nistérielles de 1742 et 1782 une évolution coutumière du régime an-
glais, d’autres députés n’hésitent pas à se ranger à cette dernière
option, pour des raisons, il est vrai, quelque peu stratégiques. Ceci
apparaît, non seulement au moment des débats qui accompagnent le
renvoi de Necker par Louis XVI, mais encore, en 1790, au moment
de l’épisode dit « des troubles de Brest ».
Chronologiquement, la première occasion d’une controverse sur la
question était offerte par le départ de Necker. Comme cela a été rap-
pelé précédemment, Mounier et Mirabeau s’étaient affrontés, au mois
de juillet 1789, à propos d’une adresse conçue par le second et au
moyen de laquelle il entendait manifester au monarque la perte de la
confiance du Corps législatif par ses ministres. Or, les termes du dé-
bat, qui rapidement s’étend au-delà de ces deux protagonistes,
s’avèrent des plus instructifs pour ce qui concerne la compréhension
que ces Français ont du système politique anglais sur ce point.
Dans cette controverse, Mounier, pour refuser l’initiative prise par
Mirabeau, s’en rapporte à l’exemple de l’Angleterre, faisant valoir
que le renvoi des ministres en dehors du cadre imposé de la procédure
d’impeachment est, dit-il, « un des plus grand abus du parlement
d’Angleterre315 ». Mais à l’orateur monarchien qui fait part de
______________
315. J.-J. Mounier, Séance du 16 juillet 1789, Archives parlementaires, t. 8,
p. 242, nous soulignons ; de même, Lally-Tollendal s’indigne des « tentatives

266 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

l’inquiétude que lui inspirent ces nouvelles menaces qui pèsent sur le
ministère – parce qu’il voit en elles l’affaiblissement d’une autorité
royale dont il estime la préservation indispensable au maintien de la
constitution anglaise toute entière – Mirabeau répond par une con-
fiance lucide. Selon lui, cette évolution, loin de mettre en péril un
système fondé sur l’autorité du monarque, ne fait que marquer une
mutation naturelle du régime représentatif. Aussi, à toutes les objec-
tions accumulées contre le pouvoir d’une Assemblée de demander le
renvoi des ministres, il répond en ces termes : « S’il est une maxime
impie et détestable, c’est celle qui interdirait à l’Assemblée nationale
de déclarer au monarque que son peuple n’a point confiance dans ses
ministres ; cette opinion attaque à la fois et la nature des choses, et les
droits essentiels du peuple, et la loi de la responsabilité. […] Mais,
dit-on, voyez l’Angleterre : que d’intrigues, que d’agitations popu-
laires n’y occasionne pas ce droit que vous réclamez ? c’est lui qui a
perdu l’Angleterre !… L’Angleterre est perdue ! Ah ! grand Dieu,
quelle sinistre nouvelle ! Par quelle latitude s’est-elle donc perdue ?
ou quel tremblement de terre, quelle convulsion de la nature a englou-
ti cette île fameuse, cet inépuisable foyer de si grands exemples, cette
terre classique des amis de la liberté316 ? » Puis, passées ces manifes-
tations ironiques clairement adressées à Mounier, Mirabeau concède :
« Il est vrai que récemment un dissentiment s’est élevé entre le roi et
les communes, et que, lors de la dernière dissolution, l’opposition a
été vaincue ; mais cela même prouve clairement que l’influence d’une
Assemblée sur le choix des ministres n’est point absolue et ne peut
entraîner de conséquences désastreuses. L’opposition a été vaincue,
parce que le peuple a été de l’avis du roi et non de l’avis du Parle-
ment : c’est par un simple appel au peuple que le roi a dompté
l’aristocratie législative. L’opinion publique, voilà le premier auxi-
liaire de toute bonne constitution et le puissant compensateur de toute
constitution vicieuse317. » Et l’orateur de conclure : « Rassurez-vous.
L’Angleterre fleurit encore pour l’éternelle instruction du monde318. »
______________
des Communes pour forcer le roi de renvoyer ses ministres », tentatives qui,
selon lui, « mirent en danger cette superbe Constitution » d’Angleterre (G.-T. de
Lally-Tollendal, Quintus Capitolinus…, op. cit., p. 34).
316. Mirabeau, Discours du 15 juillet 1789, in Œuvres, op. cit., t. I, p. 163.
317. Ibid., t. I, p. 164, nous soulignons.
318. Ibid., t. I, p. 163.
Les modèles anglais et américains 267

De cette confrontation, il ressort donc l’existence, chez ces prota-


gonistes, de deux interprétations des événements que l’Angleterre du
dix-huitième siècle avait connu et qui, historiquement, apparaissent
comme le point de basculement entre une conception purement pé-
nale de la responsabilité des ministres et l’apparition d’un régime de
responsabilité de type politique.
Mounier, pour commencer, ne voit dans les crises ministérielles
qui tournèrent à l’avantage de l’opposition parlementaire que de re-
grettables « abus », autant d’entorses qu’une pratique désordonnée
inflige à la constitution d’Angleterre. Il pourrait être objecté, à
l’encontre de cette conclusion, que c’est par crainte de voir
l’Assemblée française posséder une telle emprise sur le choix des
conseillers royaux, que Mounier avait ainsi condamné les évolutions
britanniques. En quelque sorte, il aurait saisi la nature de ces évolu-
tions mais, pour des raisons tenant la conjoncture politique française,
aurait refusé d’en consacrer le principe. Cette manière alternative de
considérer les choses ne trouve pourtant pas confirmation dans les
propres écrits de Mounier. Ainsi, dans l’Exposé de sa conduite que
Mounier rédige après son départ de l’Assemblée, il sent le besoin de
revenir sur les discussions qui l’avaient opposé à Mirabeau319 ; à ce
propos, tout en continuant à affirmer que seul le recours aux formes
strictes de l’impeachment était acceptable en France, il ajoute : « On
ne manquera pas de dire que ces réflexions ne sont qu’une suite de
mon admiration pour la Constitution d’Angleterre. Oui, je persiste à
croire qu’il est impossible d’établir la liberté chez un grand peuple,
sans adopter les bases de cette constitution320. » C’est donc bien de la
constitution d’Angleterre, telle qu’il la comprend, que Mounier tire
ses prescriptions quant à la nature de l’influence que doivent exercer
les représentants sur les ministres.
______________
319. Ce qui est l’occasion pour Mounier, de dénoncer les prétendues palino-
dies de Mirabeau vis-à-vis de l’Angleterre, en citant certains extraits du Cour-
rier de Provence, dans lesquels Mirabeau lui apparaît sous les traits d’un
anglophile plus orthodoxe ; Mirabeau y écrivait en effet, notamment : « Les
sages y admireraient [dans la constitution d’Angleterre] toujours des résultats
pratiques, supérieurs aux sublimes théories de nos Utopiens » (J.-J. Mounier,
Exposé de la conduite de M. Mounier…, op. cit., p. 107).
320. J.-J. Mounier, Exposé de la conduite de M. Mounier…, op. cit., p. 107,
nous soulignons.
268 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Mirabeau, quant à lui, a compris que les « abus » blâmés par son
adversaire étaient porteurs d’une évolution coutumière décisive pour
l’économie du régime. Peut-être, en cela, fut-il aidé par les membres
de son fameux « atelier », composé de publicistes dont certains
avaient connu l’exil en terre anglaise321. Quoi qu’il en soit, les propos
de Mirabeau dénotent une grande clairvoyance dans l’analyse qu’il
fait des relations entre le ministère anglais et les chambres. À la diffé-
rence de la plupart de ses co-députés, il ne conçoit pas les relations
entre exécutif et législatif sur un mode exclusivement conflictuel et
plaide en faveur de la possibilité pour le roi de choisir ses ministres
au sein du Corps législatif. Au secours de sa proposition, c’est encore
à l’exemple anglais qu’il fait appel, évoquant ce droit d’entrée des
ministres britanniques, qui « permet au parlement d’Angleterre de
connaître à chaque instant les desseins de la cour, de faire rendre
compte aux agents de l’autorité, de les surveiller, de les instruire, de
comparer les moyens avec les projets, et d’établir cette marche uni-
forme qui surmonte tous les obstacles322 ». En outre, Mirabeau fait
preuve d’une certaine intelligence des relations qui sont nouées entre
le ministère anglais et les chambres, ainsi que de l’emprise réelle de
ces dernières. Selon lui, la surveillance continuelle exercée par les
représentants, sans nullement devoir se résoudre en une complète
subordination du pouvoir ministériel, est relayée par la faculté, en cas
de besoin, de faire connaître au monarque l’existence ou non d’un
sentiment de confiance à l’égard de ses ministres. Le roi, averti sur ce
point, est ensuite maître du sort des ministres et peut décider de leur
révocation comme du prononcé d’une dissolution de la chambre des-
tinée à provoquer l’arbitrage électoral.
Il faut cependant noter que le respect témoigné par Mirabeau à
l’endroit des institutions britanniques ne lui interdit pas de montrer
certaines réticences à en accepter toutes les leçons. Sur la question de
la responsabilité politique des ministres, particulièrement, il sait se
montrer circonspect quant à son introduction littérale en France ; dans
une des ses notes à la Cour, il en vient ainsi à se rapprocher des posi-

______________
321. Cf. J. Bénétruy, L’atelier de Mirabeau, Quatre proscrits genevois dans
la tourmente révolutionnaire, Genève, Jullien, 1962, 497 p.
322. Cité par G. Chaussinaud-Nogaret, Mirabeau entre le roi et la révolu-
tion, Paris, Hachette, coll. Pluriel, 1986, p. 297.
Les modèles anglais et américains 269

tions de Mounier, mais sans partager la vision que ce dernier de l’état


du droit constitutionnel anglais en la matière : « Point de décret pour
déclarer que les ministres n’ont pas la confiance publique, écrit-il, car
un fait de ce genre pourrait devenir un droit ; et un droit pareil,
quoique exercé en Angleterre sans danger, gênerait pour longtemps,
en France, le choix du monarque, prolongerait l’esprit de parti, serait
tour à tour employé pour renverser les bons ministères comme les
mauvais et deviendrait funeste à l’autorité dans un moment où elle
n’est pas encore affermie323. »
Plus tard, au moment des troubles de Brest, en octobre 1790, les
débats de la Constituante furent à nouveau l’occasion de débattre de
la question de la responsabilité assumée par les ministres vis-à-vis de
l’Assemblée. Depuis de long mois déjà, les comités de l’Assemblée
avaient pris une importance croissante au détriment du ministère, qui
leur avait progressivement abandonné la gestion de la plupart des
affaires. En ce mois d’octobre 1790, la situation intérieure du pays
avait commencé à se montrer assez inquiétante pour que ces comités
affichent le désir de réduire leur participation. Ceci, toutefois, passait
par un changement de ministère, l’actuel étant, de l’avis des dits co-
mités, incapable de s’acquitter efficacement de ses tâches. C’est dans
ce contexte que M. de Menou proposa, au nom des comités, de voter
une résolution selon laquelle « le président de l’Assemblée se retire-
rait par-devers le roi pour représenter à Sa Majesté que la méfiance
que les peuples ont conçue contres les ministres actuels, apporte les
plus grands obstacles au rétablissement de l’ordre public, à
l’exécution des lois et à l’achèvement de la constitution324 ». Les dé-
saccords provoqués par cette proposition ne tardèrent pas à
s’exprimer.
Le premier à intervenir fut Cazalès et il plaça d’emblée le diffé-
rend dans la perspective des pratiques anglaises : « Quand le roi ren-
voya M. Fox du ministère, et le remplaça par M. Pitt, la majorité des
Communes, qui soutenait M. Fox, déclara que la nomination de M.
Pitt était inconstitutionnelle, et vota résolution sur résolution, adresse

______________
323. Mirabeau, Trente-deuxième note pour la Cour, in Correspondance
entre le comte de Mirabeau et le comte de Lamark pendant les années 1789,
1790 et 1791, Bruxelles, Pagny, 1851, t. II, p. 20.
324. Séance du 19 octobre 1790, Archives parlementaires, t. 19, p. 714.
270 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

sur adresse, pour enjoindre au roi de rappeler M. Fox. Le roi répon-


dit : “Il s’est élevé une grande question entre le Parlement et moi ;
j’en appelle à mon peuple.” Il dit ; le Parlement fut dissous, et le
peuple consulté donna raison au roi contre le Parlement. Telle est
l’admirable constitution du gouvernement anglais ; tel est l’heureux
effet, pour la liberté publique, de la prérogative de dissoudre le Par-
lement. Toutes les fois que les trois pouvoirs sont réunis, le peuple
obéit ; toutes les fois qu’ils diffèrent, le peuple juge. »325
L’argument utilisé par Cazalès semblait de poids dans une matière
où l’Angleterre seule pouvait être appelée en témoignage. Donner à
l’Assemblée un pouvoir de contrôle sur le choix des ministres impli-
quait, dans la logique institutionnelle anglaise, de conférer au mo-
narque le droit de dissolution ; les représentants français, en refusant
cette dernière prérogative à leur roi, se privaient par conséquent du
droit d’intervenir dans le choix de ses conseillers : telle était, pour
Cazalès, la solution qui se dégageait de l’observation du régime bri-
tannique, auquel on prétendait faire un peu trop librement des em-
prunts.
Barnave, pour défendre la proposition combattue par son oppo-
sant, put difficilement faire l’économie d’une réflexion sur la situa-
tion des ministres anglais. Aussi se référa-t-il, à l’instar de Mirabeau,
aux précédents par lesquels s’était affirmé le droit de regard des
chambres sur le maintien des ministres. Le fait de signifier au roi, par
une adresse, que ses ministres ont perdu la confiance des représen-
tants est un « usage […] constant chez un peuple qui depuis long-
temps connaît l’art de se gouverner. On a à ce sujet bien altéré
l’histoire. Toutes les fois qu’en Angleterre la proposition qu’on vous
a faite a été proposée ou admise, elle a été comme une marche consti-
tutionnelle, et nul ne l’a regardée comme un attentat à l’autorité
royale, à la Constitution. On l’a rarement employée, parce que les
ministres délibérant dans la Chambre des communes ne peuvent ser-
vir utilement que quand ils ont la majorité ; quand ils ne l’ont plus, le
roi, averti qu’il ne peut leur conserver sa confiance plus longtemps, la
leur retire326 ».
______________
325. Cazalès, Séance du 19 octobre 1790, Archives parlementaires, t. 19, p.
715.
326. Barnave, Séance du 20 octobre 1790, Archives parlementaires, t. 19, p. 733.
Les modèles anglais et américains 271

Il est vrai que la réplique de Barnave ne répond que très imparfai-


tement aux objections formulées par Cazalès ; elle s’inscrit, en re-
vanche, en contrepoint aux positions que Mounier avait soutenu dans
l’Assemblée. Ce dernier, ayant démissionné, ne pouvait y répondre.
Aussi va-t-il revenir à ses alliés monarchiens de poursuivre la discus-
sion, dans le droit fil de ce qu’il avait soutenu l’année précédente,
c’est-à-dire, d’une part, en proclamant comme le fait Malouet que « le
ministère ne peut se soutenir et diriger avec succès les affaires pu-
bliques qu’autant qu’il est en harmonie avec le Corps législatif327 », et
d’autre part, en indiquant que ce fait n’emporte nullement le droit
pour le Corps législatif de signifier au monarque par une adresse son
souhait de voir renvoyer les ministres disgraciés ; position qui
s’apparente, en définitive, à une lecture incomplète de l’expérience
anglaise. Quoiqu’il en soit, la proposition de M. de Ménou devait être
rejetée, mais pour des motifs tenant infiniment moins au problème
général qu’elle soulevait qu’au rapport de force des parties en pré-
sence328.
______________
327. Malouet, Séance du 20 octobre 1790, Archives parlementaires, t. 19, p. 736.
328. Voir P. Duvergier de Hauranne, Histoire du gouvernement parlemen-
taire en France, op. cit., t. I, p. 101 ; il faut noter que les mois de mars et avril
1791 offrirent une nouvelle et ultime opportunité de débattre de la question qui,
souvent posée, n’avait jamais trouvé de réponses que conjoncturelles. Lors de la
discussion du projet de loi sur l’organisation et la responsabilité du ministère,
Démeunier, en plus des dispositions relatives à la responsabilité civile et pénale
des ministres proposait d’adopter la disposition suivante : « Le Corps législatif
pourra présenter au roi telles adresses qu’il jugera convenable sur la conduite
des ministres » (v. le rapport présenté au nom du Comité de constitution, le 7
mars 1791, in Archives parlementaires, t. 23, pp. 716 s.). Un autre membre,
Buzot, tint à plus de précision et demanda à ce que soient ajoutés à la disposi-
tion les termes suivants : « … et même de lui déclarer qu’ils avaient perdu la
confiance de la nation ». L’article fut adopté tel quel, mais sans que soient dissi-
pées toutes les incertitudes qu’ils suscitait ; ce que Duvergier de Hauranne re-
lève en notant assez justement que « l’Assemblée le vota sans en bien
comprendre la portée véritable, dans un esprit de méfiance et d’hostilité » (P.
Duvergier de Hauranne, Histoire du gouvernement parlementaire en France,
op. cit., t. I, p. 103). La suite des débats montre, en effet, la persistance d’une
conception strictement punitive de la responsabilité ministérielle. (v., particuliè-
rement, le long discours que Lepelletier de Saint-Fargeau prononce au nom des
Comités de constitution et de jurisprudence, le 7 avril 1791 : « Les principes de
la responsabilité [des ministres], sans laquelle il ne peut exister ni liberté ni

272 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Pour conclure, il semble bien que les monarchiens, qui étaient


pourtant les partisans les plus fervents de la monarchie constitution-
nelle à l’anglaise, ne comprenaient pas les évolutions constitution-
nelles outre-Manche à l’égal d’un Mirabeau ou même d’un Barnave.
Restés très proches encore de la vision de la monarchie britannique
assez archaïque que décrivait de Lolme, ils persistaient à ne voir dans
les ministres que des private councellors du roi, dont la nomination
comme la révocation ne relevaient, par conséquent, que de lui329. Il
est assez piquant de relever, à ce sujet, qu’un opposant aussi détermi-
né aux formes politiques anglaises que Sieyes a peut-être été, en criti-
quant ces dernières, plus perspicace que les monarchiens, lorsqu’il
écrivait ironiquement dans Qu’est-ce que le Tiers état ? que « la poli-
tique du roi [d’Angleterre] consiste à toujours adopter le parti le plus
fort330 »…
Avec l’octroi de la Charte, en 1814, la question de la responsabili-
té ministérielle était loin d’être éteinte. Bien au contraire, les disposi-
tions qui avaient été consacrées par ce texte l’avaient rendue d’une
ardente actualité. Ses auteurs, en effet, y avaient inclus des disposi-
tions – les articles 55 et 56 – qui ne réglaient que très imparfaitement
les modalités d’engagement de la responsabilité des ministres.
L’article 55 faisait de la chambre des députés l’organe susceptible de
provoquer la mise en jeu de cette responsabilité, et laissait à celle des
Pairs le soin d’apprécier souverainement le cas qui lui était soumis.
Quant à l’article 56, il précisait que les ministres ne pouvaient « être
accusés que pour faits de trahison ou de concussion » et qu’il incom-
bait au législateur de spécifier « la nature de ces délits » et d’en dé-
terminer les modalités de poursuite331.
Dès 1814, et tout au long des deux Restaurations, plusieurs propo-
sitions de loi furent présentées, qui se proposaient de compléter les
______________
Constitution, sont principalement consignés dans cette partie du Code pénal, qui
comprend les crimes ou attentats contre la chose publique » (Archives parlemen-
taires, t. 24, pp. 625 s.). Les peines prévues sont la « peine des galères », le
fouet, le « blâme », etc. (cf. Ibid., p. 626).
329. Sur la position de Lolme sur cette question v. J.-P. Machelon, Les idées
politiques de J.-L. de Lolme, op. cit., p. 66 s.
330. E. Sieyes, Qu’est-ce que le Tiers état ?, op. cit., p. 62.
331. Pour les variantes rédactionnelles de ces articles, v. P. Simon,
L’élaboration de la charte constitutionnelle de 1814, op. cit., pp. 166 s.
Les modèles anglais et américains 273

lacunes des dispositions de la Charte sur ce point. Certaines trahis-


saient une idée très restrictive de la responsabilité ministérielle, cher-
chant à délimiter avec précision les comportements susceptibles
d’incrimination et détaillant les peines encourues332 ; d’autres témoi-
gnaient d’un effort, timide encore, pour dépasser une conception pu-
rement pénale de cette responsabilité333. Aucune d’entre elles ne fut
toutefois sanctionnée par un vote positif du parlement et en 1818, un
libelliste pouvait encore écrire : « En vain, depuis la restauration,
quelques membres généreux de la Chambre des députés ont demandé
une loi qui fut en harmonie avec cette disposition fondamentale de la
Charte [son article 55] ; on a constamment éludé cette question ; et
cette loi, si importante, est encore à faire334. » Finalement, jusqu’en
1830, les seules dispositions applicables resteront celles des articles
55 et 56 de la Charte, au sujet desquels d’importantes divergences
d’interprétation subsistaient.
Dans ce contexte, maints auteurs se mirent en peine de préciser les
principes en fonction desquels il convenait, selon eux, de comprendre
la responsabilité assumée par les ministres de Louis XVIII. Et il n’est
guère surprenant de voir que, pour ce faire, c’est sous les auspices de
l’expérience anglaise qu’ils placèrent leurs réflexions : il paraissait,
en effet, naturel, pour trancher cette difficulté, de s’en remettre à
l’autorité du patron sur lequel on pensait que la Charte avait été tail-
lée. Or, il est surprenant de constater que la situation des observateurs
de l’Angleterre au moment de la Restauration, sur la question minis-
térielle ne paraît pas différer substantiellement de celle de leurs pré-
décesseurs de la Constituante. Il est vrai que certaines évolutions se
font sentir quant à la question des rapports entre organes exécutif et
législatif, si hautement polémique par le passé. Mais ceci ne semble
pas être suffisant à faire entrevoir la nature réelle de ces relations,
outre-Manche, telle qu’elle s’était affirmée depuis déjà plusieurs dé-
______________
332. C’est notamment le cas de la première proposition de loi présentée en
1814 par Farez, qui prévoyait l’existence de cinq types distincts de trahison et
de trois types de concussion (v. P. Bastid, Les institutions politiques de la mo-
narchie parlementaire, op. cit., p. 325).
333. Cf. la proposition soumise par Faget de Baure, le 15 octobre 1814, Ar-
chives parlementaires, 2e série, t. 13, pp. 173 s.
334. E. Bouin, Le ministère et la coalition, Paris, Au Palais-Royal…, 1818,
p. 28.
274 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

cennies. C’est le cas, par exemple, d’un Vitrolles, qui cherche à élu-
cider la question par référence aux usages britanniques335, sans y par-
venir efficacement. C’est encore le cas d’un personnage éminent,
pourtant fin connaisseur de l’Angleterre politique, et dont les posi-
tions à ce sujet sont assez emblématiques de la réflexion française à
cette époque : il s’agit de Chateaubriand.
Entre Chateaubriand et l’Angleterre existe une relation privilégiée
et durable336. En 1822, même s’il déplore les progrès excessifs du
mercantilisme britannique et en redoute les conséquences337, il conti-
nue de faire « l’éloge de la solidité de cette monarchie anglaise pon-
dérée par le balancement égal de la liberté et du pouvoir338 ». Au
lendemain de l’octroi de la Charte, sa position à l’égard des institu-
tions britanniques est a fortiori la même : ses Réflexions politiques339
parues à ce moment trahissent une conception de la monarchie restau-
rée étroitement tributaire de l’expérience anglaise. Chateaubriand s’en
justifie même au moyen d’une démonstration historique qui tend à
établir que les deux nations  France et Angleterre  possédaient, en
germe, des principes identiques de gouvernement, mais dont le déve-
loppement avait été inégalement rapide en raison de différences cir-
constancielles340. Il reprend en effet l’idée, exprimée par
Montesquieu341, selon laquelle le gouvernement anglais trouverait son
origine chez les « Germains peints par Tacite342 », pour ensuite en
______________
335. Vitrolles, Du ministère dans le gouvernement représentatif, Paris, Den-
tu, 1815, passim.
336. Sur l’important épisode de l’émigration de Chateaubriand à Londres, et
notamment les relations qu’il y noue avec le ministre Georges Channing, v. les
Mémoires d’outre-tombe, Paris, Le Livre de Poche, 1973, t. I, pp. 408 s.
337. « La Grande-Bretagne n’a plus qu’un intérêt, qu’une idée fixe :
l’Industrie. Elle a substitué au principe moral de la société, un principe phy-
sique », écrit-il alors (cf. J.-P. Clément (éd.), Chateaubriand politique, Paris,
Hachette, coll. Pluriel, 1987, p. 392).
338. F.-R. de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, op. cit., t. II, p. 546
339. F.-R. de Chateaubriand, Réflexions politiques sur quelques écrits du
jour et sur les intérêts de tous les Français, Paris, Le Normant, 1814, 145 p.
340. F.-R. de Chateaubriand, Réflexions politiques sur quelques écrits du
jour, op. cit., pp. 93 s.
341. Montesquieu, De l’Esprit des lois, op. cit., liv. XI, chap. VI, t. I, p. 304.
342. F.-R. de Chateaubriand, Réflexions politiques sur quelques écrits du
jour, op. cit., p. 91.
Les modèles anglais et américains 275

tirer la conclusion suivante : « S’il en est ainsi, en l’adoptant au-


jourd’hui [le mode de gouvernement anglais], nous ne ferions nous-
mêmes, comme les Anglais, que reprendre le gouvernement de nos
pères ; mais, soit qu’il vienne des Francs nos aïeux, soit qu’il ait été
produit par la religion chrétienne, il est certain qu’il est conforme à
nos mœurs actuelles, qu’il ne les contrarie point, et qu’il ne nous est
point une production étrangère343. » C’est pourquoi la Charte, selon
Chateaubriand, en dépit des parentés qui la lient à la constitution an-
glaise, doit être regardée comme un pur produit national : la monar-
chie constitutionnelle française restaurée « est le résultat naturel des
anciennes monarchies. L’Angleterre a devancé la marche générale
d’un peu plus d’un siècle : voilà tout344 ». Habile manœuvre, par la-
quelle il circonvient les critiques de certains ultras qui regardent avec
hostilité toute transplantation constitutionnelle, tout en lui permettant
de s’en remettre à l’expérience britannique en tant que préfiguration
des évolutions institutionnelles futures.
C’est ce qu’il ne manque pas de faire, notamment, en abordant la
question de la responsabilité du ministère dans La monarchie selon la
Charte345. Plusieurs chapitres de cet ouvrage traitent en effet des rela-
tions que doivent entretenir ministres et chambres dans une monar-
chie représentative. Afin de cerner ces relations nécessaires,
Chateaubriand fait largement appel aux usages britanniques : il
évoque la possibilité de ministères formés « par ce qu’on appelle en
Angleterre une coalition346 », traite de la solidarité ministérielle en
rappelant qu’en « Angleterre, il y a assez fréquemment des mutations
partielles dans le ministère ; et [que] la totalité ne tombe que quand le
Premier ministre s’en va347 », cite en exemple la civilité en usage
outre-Manche à ce poste, qui fait qu’un « ministre anglais est plus

______________
343. Ibid., p. 91.
344. Ibid., p. 98, nous soulignons.
345. Cet ouvrage, qui avait par ailleurs si profondément déplu à Louis XVIII
qu’il devait faire perdre à son auteur sa pension de ministre d’État, le forçant à
vivre aux dépens de quelques amis, renvoie expressément, dès son ouverture,
aux Réflexions politiques (v. F.-R. de Chateaubriand, De la monarchie selon la
Charte, in Mélanges politiques et littéraires, Paris, Firmin Didot, 1845, p. 224).
346. F.-R. de Chateaubriand, De la monarchie selon la Charte, op. cit., p. 245.
347. Ibid., p. 246.
276 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

heureux, [que] sa tâche est moins difficile348 ». Dans l’ensemble, il


apparaît que les recommandations que Chateaubriand adresse à la
monarchie française sont directement issues de sa connaissance du
système britannique. La façon dont Chateaubriand conçoit la question
de la responsabilité des ministres, dans le cadre de la monarchie or-
ganisée par la Charte, est donc l’occasion de déceler la nature de ses
vues quant au traitement que la constitution anglaise lui semble ap-
porter à ce problème.
En premier lieu, ressort de ces développements une extension no-
table de la notion de responsabilité ministérielle, comparée à ce
qu’elle était, par exemple, chez les monarchiens. En effet, au principe
d’une responsabilité purement pénale de ces hautes autorités exécu-
tives s’adjoint la considération selon laquelle « sous la monarchie
constitutionnelle, c’est l’opinion publique qui est la source et le prin-
cipe du ministère, principium et fons ; et, par une conséquence qui
dérive de celle-ci, le ministère doit sortir de la majorité de la Chambre
des députés, puisque les députés sont les principaux organes de
l’opinion populaire349 ». Ainsi s’affirme la conception d’un ministère
jouant le rôle d’interface entre le roi et les chambres, assez éloignée
de celle des monarchiens pour lesquels le roi devait être « le maître
absolu du choix de ses ministres et des membres de son conseil350 ».
Est-ce à dire que Chateaubriand, au contraire de Mounier et de ses
amis, avait appréhendé les mutations qu’avait connu la responsabilité
ministérielle depuis 1742 en Angleterre ? Il est tentant de le croire,
dans la mesure où le fait de reconnaître la nécessité d’une identité de
vues entre les chambres et le ministère semble devoir conduire à ad-
mettre, par voie de conséquence, l’existence de mécanismes propres à
maintenir ou rétablir cette identité. Or  et c’est là le second point à
relever  Chateaubriand ne propose nullement, comme mécanisme
devant assumer cette fonction, d’admettre une responsabilité propre-
ment politique des ministres. Il l’écrit avec beaucoup de conviction :
« Les ministres doivent, en administration, suivre l’opinion publique,
qui leur est marquée par l’esprit de la Chambre des députés […] Si
l’on dit que des ministres peuvent toujours demeurer en place malgré
______________
348. Ibid., p. 247.
349. Ibid., p. 245.
350. Cf. G. Bacot, « Les monarchiens et la constitution anglaise », op. cit., p. 722.
Les modèles anglais et américains 277

la majorité, parce que la majorité ne peut pas physiquement les


prendre par le manteau et les mettre dehors, cela est vrai351. » Le seul
moyen constitutionnel pour résoudre un cas de discordance entre mi-
nistère et représentants est donc, selon Chateaubriand, l’intervention
du monarque, lequel pourra choisir, soit de renvoyer ses ministres,
soit de prononcer la dissolution de la Chambre basse. Mais, en aucune
façon, il n’est prévu d’instituer un moyen de destitution direct tou-
chant les ministres, ceux-ci restant hors de l’influence immédiate des
chambres, sauf à recourir à l’engagement de la responsabilité ministé-
rielle pénale classique. Une position, somme toute, très proche de
celle de Mirabeau en 1789, ou de Cazalès en 1790, quand ceux-ci
voyaient dans l’exercice par le monarque anglais de son droit de dis-
solution le moyen régulier de résoudre un conflit entre ses ministres
et les chambres.
Parmi les penseurs politiques de la Restauration, le cas de Benja-
min Constant a souvent été distingué, afin de souligner la supériorité
de ses analyses sur les questions constitutionnelles alors débattues.
Selon une appréciation assez généralement partagée, Constant aurait,
mieux que quiconque à cette époque, pénétré les conditions attachées
à la pratique des gouvernements représentatifs. Au dire de certains, la
chose s’expliquerait, d’ailleurs, par la connaissance poussée que Ben-
jamin Constant aurait eue du système britannique, dont il aurait com-
pris « excellemment le système parlementaire352 », pour reprendre les
termes d’un historiographe de la période. Dans ces conditions il est
naturellement tentant de se pencher sur le traitement que Constant
réserve à la délicate question de la responsabilité ministérielle, afin de
comprendre la manière dont cet adepte des institutions anglaises avait
pu percevoir les évolutions apparues outre-Manche – et d’éprouver,
par là même, la pertinence des éloges lui ayant été décernés.
Un des textes dans lesquels Constant s’explique le mieux de ses
conceptions sur la question de la responsabilité des ministres est celui
qui paraît peu de temps après la publication de la Monarchie selon la

______________
351. F.-R. de Chateaubriand, De la monarchie selon la Charte, op. cit., p. 257,
nous soulignons.
352. F. Ponteil, Histoire générale contemporaine, Paris, Dalloz, 1963, p. 253 ;
pour un aperçu de ces séjours, v. par ex. P. Bastid, Benjamin Constant et sa
doctrine, Paris, Colin, 1966, t. I, pp. 299 s.
278 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Charte, à la veille des Cent-Jours, sous le simple intitulé De la res-


ponsabilité des ministres353. L’intérêt de ce texte est double ; instruc-
tif en tant qu’il s’agit d’une réflexion toute entière consacrée à la
question de la responsabilité ministérielle, il l’est également du fait
des additions et amendements qu’y introduit Constant à l’occasion
d’une révision complète entreprise en 1818, indiquant ainsi les évolu-
tions de la pensée de l’auteur sur une question dont l’actualité est
réelle.
À la base du raisonnement développé par Benjamin Constant dans
cette brochure, il y a cette considération selon laquelle la responsabi-
lité des ministres est, dit-il, une « condition indispensable de toute
monarchie constitutionnelle354 ». Ceci posé, Constant se propose dans
ce texte de circonscrire avec précision ce qu’il convient d’entendre
par cette « responsabilité » particulière que doivent assumer les mi-
nistres. Le premier chapitre de l’ouvrage se présente, ainsi, comme un
essai pour parvenir à une définition satisfaisante de la notion de res-
ponsabilité ministérielle.
Dès cette étape, Constant pose la distinction fondamentale – qui
sera reprise tout au long de sa démonstration – entre deux types de
responsabilité : la responsabilité encourue pour des actes illégaux,
c’est-à-dire dans l’exercice « d’une puissance que la loi ne confère
pas355 », d’une part, et celle encourue en raison du « mauvais usage
d’une puissance que la loi confère356 », d’autre part. Ceci énoncé,
Constant s’empresse d’ajouter : « Hâtons-nous de prouver que c’est
ainsi que la responsabilité se conçoit en Angleterre, et prenons pour
exemple une des parties de la constitution anglaise que nous connais-
sons le mieux, l’habeas corpus357. » Cet exemple, qu’il développe sur
plusieurs pages, est celui de la célèbre affaire Wilkes, dont le prota-
goniste central, journaliste et politicien londonien, avait acquis sa
popularité outre-Manche à la suite des expulsions répétées de la

______________
353. B. Constant, De la responsabilité des ministres, Paris, Nicole, 1815 ; ce
texte est repris dans le Cours de politique constitutionnelle, op. cit., t. I, pp. 383 s.
354. B. Constant, De la responsabilité des ministres, in Cours de politique
constitutionnelle, op. cit., t. I, p. 385.
355. Ibid., t. I, p. 385.
356. Ibid., t. I, p. 385.
357. Ibid., t. I, p. 386, nous soulignons.
Les modèles anglais et américains 279

chambre des communes dont il fut la victime dès 1763358. Cette an-
née-ci, explique Constant, Wilkes ayant subi des « actes arbitraires »
de la part de ministres, traduisit ceux-ci devant les tribunaux. Or, les
actes des ministres ayant enfreint l’acte d’Habeas corpus – et étant de
ce chef, illégaux – les tribunaux les condamnèrent à des sanctions
pénales : « Il ne fut question ni de responsabilité, ni d’accusation par
la Chambre des communes, ni de jugement par la Chambre des
pairs359. » Les ministres ayant violé la loi, comme peuvent le faire de
simples particuliers, il était normal qu’ils soient jugés selon les
mêmes règles que celles qui s’imposent à tout citoyen. « Ces actes
sont des délits privés, et doivent être jugés par les mêmes tribunaux et
suivant les mêmes formes que les délits de tous les individus », ap-
puie Benjamin Constant360. La pratique anglaise semble à ce point
juste et opportune à ce dernier qu’il ne peut s’empêcher, même, de
préciser que c’est par elle que s’explique « pourquoi la liberté est si
profondément enracinée en Angleterre »361, car en ce pays « la justice
est toujours là362 » : tout agissement illégal d’un ministre étant sus-
ceptible d’être poursuivi, il en découle que ces dépositaires de
l’autorité publique, « ayant appris à respecter la loi dans le moindre
citoyen, […] ne la viol[ent] pas pour avoir le pays tout entier contre
eux363 ».
Ce premier type de responsabilité étant cerné, et son régime défini,
Constant passe à la seconde hypothèse  le mauvais usage d’un pou-
voir légal. Selon lui, c’est uniquement dans ce second cas qu’il est
possible de parler d’une véritable responsabilité ministérielle, conçue
comme une responsabilité distincte des responsabilités de droit com-
mun. Pour en éclairer la nature, Constant s’en rapporte de nouveau
aux usages anglais. À cet effet, il établit un parallèle entre l’affaire
______________
358. Et ce par suite des virulentes attaques que son journal, le North Briton,
avait dirigé contre le ministère et même contre le monarque. Sur les importantes
implications politiques de cette affaire, v. I. R. Christie, Wilkes, Wyvill and
Reform : The Parliamentary Reform Movement in British Politics, 1760-1785,
London, Macmillan, 1962, 247 p.
359. B. Constant, De la responsabilité des ministres, op. cit., t. I, p. 387.
360. Ibid., t. I, p. 405.
361. Ibid., t. I, p. 388.
362. Ibid., t. I, p. 388.
363. Ibid., t. I, p. 388.
280 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Wilkes déjà évoquée et certaines affaires similaires qui eurent lieu,


elles, pendant la période durant laquelle avait été suspendu l’Habeas
corpus. Dans ces dernières affaires, les actes d’arrestation ou de dé-
tention arbitraires commis par des ministres ne pouvaient être regar-
dés, de ce fait, comme illégaux ; par conséquent, il ne pouvait être
question d’accusation suivant les formes de la procédure pénale clas-
sique, « il fallait d’autres formes, d’autres juges364 ».
Toute la question est alors de connaître quelles formes et quels
juges doivent être employés pour connaître de ces actes, par lesquels
un ministre, sans violer aucune loi, fait un usage « mauvais ou inu-
tile365 » de son pouvoir. Pour résoudre ce problème, Constant raisonne
de nouveau à partir de l’exemple anglais.
Il énonce, tout d’abord, qu’il est dans la nature même d’une res-
ponsabilité politique de ne pouvoir être circonscrite par des qualifica-
tions textuelles, destinées à définir limitativement son fait
générateur ; car, explique-t-il très bien, « il y a mille manières
d’entreprendre injustement ou inutilement une guerre, de diriger avec
trop de précipitation, ou trop de lenteur, ou trop de négligence, la
guerre entreprise ; d’apporter trop d’inflexibilité ou trop de faiblesse
dans les négociations, d’ébranler le crédit [...]. Si chacune de ces ma-
nières de nuire à l’État devait être indiquée et spécifiée par une loi, le
code de la responsabilité deviendrait un traité d’histoire et de poli-
tique366 ». Toute tentative visant à rédiger sur la responsabilité des
ministres une loi précise et exhaustive est donc, par nature, parfaite-
ment vaine. En revanche, Constant loue la précieuse indétermination
que recèle l’expression consacrée en Grande-Bretagne de « high
crimes and misdemeanors367 », et il ajoute: « si nous conservons, dans
notre Charte constitutionnelle, les expressions consacrées de concus-
sion et de trahison, il faudra, de toute nécessité, leur donner le sens le
plus large et la latitude la plus grande », à l’instar de ce qui se passe
outre-Manche368.

______________
364. Ibid., t. I, p. 387.
365. Ibid., t. I, p. 390.
366. Ibid., t. I, pp. 405-406.
367. Ibid., t. I, p. 406.
368. Ibid., t. I, p. 406.
Les modèles anglais et américains 281

À ce stade de l’exposé se produit ce qui s’apparente, à première


vue, à une rupture. En effet, jusqu’à présent, Constant semblait s’en
tenir assez étroitement à la pratique anglaise de la responsabilité poli-
tique du ministère, telle qu’elle s’était révélée, à l’état embryonnaire,
durant le siècle passé. Il paraissait admettre la possibilité d’une mise
en jeu de la responsabilité ministérielle pour des motifs d’ordre pu-
rement politique et renoncer à la fiction d’un encadrement de type
pénal de cette dernière. La suite de sa démonstration prend cependant
une toute autre direction, qui paraît fort éloignée des dernières leçons
britanniques.
Certes, il pose bien que « la confiance dont un ministère jouit, ou
la défiance qu’il inspire, se prouve par la majorité qui le soutient ou
qui l’abandonne369 ». Mais de cela, il n’en tire pas la conséquence
nécessaire d’une destitution du ministère concerné. Mieux, Constant
refuse avec la dernière véhémence le procédé qui consiste, pour les
assemblées, à déclarer les ministres indignes de la confiance pu-
blique. Cette déclaration, écrit-il, est une « une atteinte directe à la
prérogative royale370 ». L’unique moyen convenable de mettre en jeu
la responsabilité des ministres est de le faire devant un « tribunal »,
poursuit Constant. De plus, il faut que le tribunal en question, chargé
d’apprécier le comportement des ministres accusés, donne à ceux-ci
« la garantie qu’il fera servir sa puissance, plus ou moins discrétion-
naire, à l’évaluation équitable, non seulement des actes, mais des mo-
tifs371 ».
C’est alors que Constant esquisse le schéma procédural qui serait
applicable aux accusations portées contre les ministres. En premier
lieu, il attribue « aux représentants de la nation l’accusation exclusive
des ministres, considérés comme responsables372 ». Puis c’est à la
Chambre haute que revient, en raison de « l’indépendance et la neu-
tralité qui la caractérisent »373, le droit de juger les ministres en équité
et, si elle l’estime nécessaire, de prononcer l’une des trois peines de

______________
369. Ibid., t. I, p. 410 ; défiance qui, selon Constant, n’a pas à être exprimée
par le biais d’un vote d’une adresse au monarque (Ibid., t. I, pp. 408 s.).
370. Ibid., t. I, p. 409.
371. Ibid., t. I, p. 411.
372. Ibid., t. I, p. 414.
373. Ibid., t. I, p. 413.
282 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

Constant qualifie d’« admissibles » : la mort, l’exil et la détention374.


Ce verdict prononcé, le monarque, comme pouvoir neutre, devient le
juge d’appel de la sentence rendue par la Chambre haute. À ce titre, il
peut maintenir la peine prononcée, ou user de son droit de grâce375,
pour faire en sorte que les ministres condamnés ne soient contraints
qu’à la destitution. Et Constant de conclure : « De la réunion de
toutes les dispositions précédentes, il résulte que les ministres seront
souvent dénoncés, accusés quelquefois, condamnés rarement, punis
presque jamais. »376 État de chose qui pourrait apparaître choquant à
certains, mais qui s’avère, en fin de compte, parfaitement satisfai-
sant : puisque les agissement légaux qui peuvent être reprochés aux
ministres lors de l’engagement de leur responsabilité politique sont
toujours enchevêtrés, complexes – à l’image des fonctions ministé-
rielles elles-mêmes –, il est indispensable que, dans la répression de
ces faits, il soit fait preuve de modération ; car cette modération est le
seul remède palliatif à l’incertitude qui pèse inévitablement sur la
culpabilité de l’accusé.
Ce qui importe, somme toute, c’est beaucoup moins de faire en
sorte que le ministre réputé fautif soit puni, que de maintenir, au sein
de l’État, une constante vigilance sur les dépositaires temporaires du
pouvoir. Là encore, écrit Constant, l’Angleterre fait foi de cette vérité.
Il cite alors le cas de Warren Hastings, accusé par Burke en 1786 de
s’être fait l’oppresseur des Indes britanniques, et finalement acquitté à
l’issue d’un interminable procès, en 1795377 : certes, Hastings n’a pas
été puni, mais les accusations portées contre lui par l’illustre Whig ont
« réveillé dans l’âme du peuple anglais les émotions de la générosité
et les sentiments de la justice, et forcé le calcul mercantile à pallier
son avidité et à suspendre ses violences378 ». De même, l’expérience
de Lord Melville, contre qui fut vainement intenté un impeachment en
1806, aura tout de même, dit Constant en une belle formule, « rappelé

______________
374. Ibid., t. I, p. 421.
375. Ibid., t. I, p. 424 s.
376. Ibid., t. I, p. 427.
377. Sur cet impeachment inabouti qui dura de 1788 à 1795, v. P. J. Mar-
shall, The Impeachment of Warren Hastings, London, Oxford historical series,
1965, 217 p.
378. B. Constant, De la responsabilité des ministres, op. cit., t. I, p. 429.
Les modèles anglais et américains 283

à ceux qui suivaient la même carrière, qu’il y a de l’utilité dans le


désintéressement et de la sûreté dans la rectitude379 ».
Les positions de Constant qui viennent d’être exposées peuvent
faire l’objet de quelques remarques, relativement à sa compréhension
des pratiques anglaises. Tout d’abord, il faut noter la place centrale
qu’occupe l’exemple anglais dans les premiers chapitres de
l’opuscule déjà cité ; c’est à partir de cet exemple que Constant par-
vient à formaliser sa réflexion sur la responsabilité proprement poli-
tique des ministres ; c’est, aussi, à partir de cet exemple que Constant
pose l’impossibilité inhérente à ce type de responsabilité d’être juri-
diquement prévue et encadrée : elle ne saurait faire l’objet que de
jugements en équité, affirme-t-il, car aucune disposition textuelle
n’est susceptible de se prononcer valablement sur ce qu’est le « mau-
vais » usage d’un pouvoir légal et sur le traitement qu’il convient d’y
associer. Ainsi, il apparaît que c’est de l’expérience anglaise, et plus
précisément de ses dernières évolutions, qu’est issue toute la partie de
la réflexion de Constant relative à la définition de la responsabilité
politique, des faits qui en sont générateurs.
En revanche, Benjamin Constant semble s’en tenir à une version
dépassée du constitutionnalisme anglais, lorsqu’il détaille les condi-
tions procédurales de mise en jeu de la responsabilité politique. Il
refuse, en effet, toute influence immédiate des chambres sur le renvoi
des ministres – atteinte forcément fatale au rôle du monarque – et
accorde ses préférences à une procédure de type juridictionnel, par
endroits apparentée à la classique procédure d’impeachment380. Il est
tout à fait exact, comme cela a été montré, que l’attachement de
Constant à ces formes particulières pour la mise en jeu de la respon-
sabilité ministérielle est explicable par une préoccupation qui est la
sienne depuis longtemps, et qui résulte assez directement des expé-
riences constitutionnelles françaises que l’auteur juge malheu-

______________
379. Ibid., t. I, p. 429.
380. Ce qui a pu faire dire que Constant aurait été « sur la voie de la respon-
sabilité politique, mais sur la voie seulement, puisqu[’il] songe à un véritable
procès intenté aux ministres par les chambres, sous la garantie de certaines
formes » (P. Bastid, Benjamin Constant et sa doctrine, Paris, Colin, 1966, t. II,
p. 951) ; v. aussi : S. Rials, « La question constitutionnelle en 1814-1815 », op.
cit., pp. 144 s.
284 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

reuses381. Aussi, il semble que Constant, tout en n’ignorant pas la


spécificité d’une responsabilité de type politique, dans son principe,
considérait que sa mise en jeu ne pouvait valablement se faire que
dans des conditions relativement proches de celles de l’impeachment
anglais ; tout en ne se ralliant pas scrupuleusement aux formes de ce
dernier – il suffit de voir le rôle qu’il entend faire jouer, sur la ques-
tion, à son pouvoir neutre, qui ne saurait ici être assimilé au mo-
narque anglais382 –, il y voyait un heureux mécanisme, assez
inquiétant pour inciter les ministres à la prudence sans les livrer toute-
fois aux caprices des assemblées.
En fin de compte, il apparaît que, si l’expérience de la Grande-
Bretagne, dans le domaine de la responsabilité politique du ministère,
était loin d’être ignorée par les observateurs français de la Restaura-
tion – qui voyaient naturellement dans le précédent britannique une
ressource utile pour résoudre dans un sens libéral la question, restée
en suspens dans la Charte, des rapports entre les ministres et les
chambres –, il n’en reste pas moins que cette expérience ne faisait
______________
381. Lucien Jaume a très bien expliqué en quoi le problème central pour
Constant, sur la question de la responsabilité des ministres, est celui qui consiste
à dissocier la responsabilité de la destitution, ce qui renvoie au problème plus
général de la dissociation de la responsabilité et de la puissance : « La préoccu-
pation de l’auteur est de veiller à assurer l’intangibilité de la puissance d’État au
sortir d’une période (la Révolution) qui a démesurément gonflé le principe re-
présentatif, et à l’encontre d’une autre période (le Consulat et ses suites) qui a
pratiqué l’excès inverse. Cette préoccupation explique que la responsabilité,
élément certes indispensable, ne devra pas entraîné de façon automatique la
destitution du niveau subordonné de l’exécutif (le ministère, ou comme dira
bientôt l’auteur, le “pouvoir ministériel”) ; car si la tête de l’État, républicaine
ou monarchique, était contrainte de renvoyer les ministres, le prestige de l’État
lui-même serait atteint, c’est-à-dire que les assemblées finiraient par ne plus
rencontrer en face d’elles un principe d’autorité (gage de continuité mais aussi
d’impartialité), lequel doit équilibrer ce principe de liberté qu’est la représenta-
tion » (L. Jaume, « Le concept de “responsabilité des ministres” chez Benjamin
Constant », R.F.D.C., 2000, n°42, pp. 229-230). Sur le traitement réservé à cette
question par les hôtes de Coppet, v. A. Laquièze, « Le modèle anglais et la res-
ponsabilité ministérielle selon le groupe de Coppet », in Colloque de Coppet,
Coppet, creuset de l’esprit libéral, Les idées politiques et constitutionnelles du
groupe de Madame de Staël, Aix-en-Provence, P.U.A.M., 2000, pp. 157 s.
382. Cf. Lucien Jaume, « Le concept de “responsabilité des ministres” chez
Benjamin Constant », op. cit., pp. 233 s.
Les modèles anglais et américains 285

l’objet que d’une compréhension limitée. À l’instar de certains


membres de la Constituante, les Français du règne de Louis XVIII
n’entrevoyaient guère l’exacte portée du pouvoir de contrôle reconnu
aux assemblées sur les agissements ministériels. Même chez un au-
teur tel Benjamin Constant, qui figure alors incontestablement au
nombre des meilleurs exégètes de l’ordre constitutionnel anglais, ap-
paraît cette difficulté à s’affranchir des conceptions anciennes, et en
particulier du cadre traditionnel de l’impeachment.
C’est pourquoi il n’est, somme toute, pas si surprenant de consta-
ter la faiblesse des progrès du régime parlementaire en France à cette
période, en dépit du puissant intérêt manifesté pour l’Angleterre.
Faute d’en avoir clairement aperçu les usages outre-Manche, les
Français devaient s’en remettre aux hasards de leur propre expérience
pour s’approprier les règles du gouvernement de cabinet.
Aux yeux des contemporains français, et notamment de ceux qui
s’avouaient partisans d’un régime imité de celui de la Grande-
Bretagne, la difficulté de faire coïncider les expériences politiques
française et britannique était essentiellement interprétée comme le
résultat des difficultés à adapter le système constitutionnel anglais
dans le contexte de la France.
Ainsi, alors que la constitution anglaise, sous la Restauration puis
sous la Monarchie de Juillet, continuait d’être considérée comme une
sorte de parangon vers lequel devait s’efforcer de tendre la France, il
semblait à beaucoup que l’obstacle le plus sérieux à la convergence
désirée résidait finalement dans l’absence d’une véritable aristocratie
française, c’est-à-dire une aristocratie qui fut capable d’assumer les
fonctions dévolues à celle d’Angleterre. Dans le cadre de la balance
des pouvoirs instituée, cette déficience paraissait compromettre les
équilibres recherchés entre les différentes forces sociales représen-
tées. Montesquieu, d’ailleurs, avait déjà montré dans sa présentation
de la constitution anglaise l’importance, pour son fonctionnement,
des corps intermédiaires et avait plus particulièrement souligné la
nécessité de ménager au « corps des nobles383 » une représentation
distincte au sein de l’organe législatif complexe384. Pendant plusieurs
______________
383. Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., liv. XI, chap. VI, t. I, pp. 294 s.
384. Ce n’était pas, durant la Révolution, la moindre raison de la défaveur
attachée à son nom. Il faut, à cet égard, noter que parmi les commentateurs tar-

286 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

décennies, le thème est récurrent dans la réflexion constitutionnelle


libérale et suscite de constantes inquiétudes auprès de ceux qui aspi-
rent à voir le système britannique acclimaté en France. Mais
l’expérience des deux Restaurations allait montrer combien diffé-
rentes étaient les aristocraties de part et d’autre de la Manche, au
point qu’à l’espoir succède bientôt la résignation chez les tenants du
modèle britannique.
Dès les premières années du règne de Louis XVIII, en effet,
l’aristocratie française allait devenir une des préoccupations cons-
tantes des partisans du système constitutionnel britannique, mais pour
se soucier, cette fois, de savoir si l’aristocratie française était en me-
sure d’assumer des fonctions identiques à celle d’Angleterre. En effet,
il existe bien, dans les textes français  car le problème s’étend de la
première Restauration à la Monarchie de Juillet, sans excepter le bref
intermède impérial  une Chambre haute, dont le recrutement est
inspiré de celui en usage outre-Manche. À ce titre, la condition essen-
tielle, relevée en son temps par Montesquieu, de faire participer le
« corps des nobles » au fonctionnement de l’État, par l’intermédiaire
d’une représentation distincte, paraît satisfaite. Pourtant, il n’est pas
un sujet d’inquiétude plus grand, semble-t-il, chez ceux qui propo-
saient l’Angleterre pour modèle, que ce problème de la noblesse fran-
çaise et des différences qui l’éloignaient de son équivalent
britannique. En effet, au cours de cette période, il ressort de plus en
plus clairement que l’institution d’une Chambre haute, et donc
l’attribution de compétences constitutionnelles à une partie minori-
taire de la population, parée de l’appellation d’aristocratie, ne peut
suffire à recréer les avantages que l’Angleterre tire de sa chambre des
lords et, plus généralement, du rôle joué par son aristocratie compo-
site. Car le problème est que, s’il existe bien, de part et d’autre de la
Manche, des aristocraties, celles-ci ne semblent presque avoir de
commun que le nom. En sorte que, pour ceux qui se préoccupent
d’acclimater en France le système constitutionnel anglais, une condi-

______________
difs de son œuvre, Louis Althusser devait avancer l’hypothèse selon laquelle
Montesquieu voyait, avant tout, dans le système anglais, un moyen de « rétablir
dans ses droits dépassés une noblesse menacée » (L. Althusser, Montesquieu, la
politique et l’histoire, op. cit., p. 122).
Les modèles anglais et américains 287

tion nécessaire à son fonctionnement semble faire défaut dans la réali-


té de la société française.
L’idée, à coup sûr, n’est pas neuve. Sous l’Ancien régime, le pa-
rallèle entre les noblesses de France et d’Angleterre faisait déjà res-
sortir des distances importantes. La première tenait à la consistance
insaisissable de l’aristocratie britannique. La nobility se laissait aisé-
ment appréhender, dans la mesure où elle s’identifiait à la pairie et
bénéficiait d’un certain nombre de privilèges qui permettait de la dis-
tinguer du reste de la nation385. Mais il en allait tout autrement de la
gentry  ou minor nobility , composée surtout de propriétaires fon-
ciers, titulaires de titres anciens et dont les usages tenaient tout autant
de la roture que de l’aristocratie386. La seconde différence, sur la-
quelle l’accent était plus particulièrement mis, résidait dans
l’ouverture aux talents dont témoignait la noblesse anglaise, au point
que cette dernière soit passée, aux yeux de certains français, pour une
véritable méritocratie, où l’élément héréditaire était primé par les
compétences individuelles. Trait que relevait Montesquieu en écri-
vant que dans la libre nation anglaise, les hommes ne sont pas estimés
par des « attributs frivoles, mais par des qualités réelles ; et de ce
genre il n’y en a que deux, les richesses et le mérite personnel387 ».
Sous la Restauration, le parallèle, que les révolutionnaires avaient
cru voué à une obsolescence définitive, renaît sous la plume des an-
glophiles. Dans plusieurs des œuvres de Benjamin Constant et de
Madame de Staël écrites à cette époque, de substantiels développe-
ments y sont consacrés. Toujours, il y est question de montrer com-
bien une aristocratie à l’anglaise fait défaut à la France, et
compromet ainsi ses chances d’avancer sur la voie indiquée par la
constitution britannique.
Dans ses Considérations sur la Révolution française, Madame de
Staël revient plusieurs fois sur ce qui caractérise, selon elle,
l’aristocratie anglaise, et la distingue de celle de France. La vision
______________
385. Cf., sur toutes ces questions, les développements et indications biblio-
graphiques fournis par E. Tillet, La constitution anglaise, un modèle politique et
institutionnel dans la France des Lumières, op. cit., pp. 101 s.
386. F.-J. Ruggiu, « La gentry anglaise : un essai de définition au tournant
des XVIIe et XVIIIe siècles », Dix-septième siècle, 1998, n° 197, pp. 786 s.
387. Montesquieu, De l’esprit des lois, op. cit., liv. XIX, chap. XXVII, t. I,
p ; 484.
288 Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française

qu’elle en propose, à dire vrai, paraît largement emprunter aux thèmes


développés sous l’ancien régime ; avec, cependant, une différence
notable dans la mesure où Madame de Staël regarde, sans ambiguïté,
la gentry comme faisant partie pleinement de l’aristocratie. Pour le
reste, elle se range à l’idée d’une aristocratie formant un corps per-
méable, ouvert sur le