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Olivier Neveux, Politiques du spectateur. Les enjeux du théâtre


politique aujourd’hui,
Paris, La Découverte, 2013.

S i ce n° 80 sur le schizodrame


et les schizo-scènes peut nous
aider à mieux nous orienter dans le
d’un festival marche comme celle d’une
chaîne de télévision : elle contente un
spectateur glouton et obèse, témoigne
paysage des théâtres engagés, tant sur d’un sur-productivisme en matière de
un plan clinique, critique-et-clinique culture, super-marché constamment
et politique, le dernier livre d’Olivier réapprovisionné de spectacles.
Neveux pose les enjeux du théâtre Aujourd’hui, un théâtre n’est plus le
politique d’aujourd’hui. Inséparable producteur de ses spectacles, adressé à
de la notion d’émancipation et de un public qu’il a réussi à fidéliser. Les
transformation de la réalité, ancrée co-productions se généralisent et sont
dans l’Histoire, se cristallisant dans des destinées à créer un consensus de divers
événements, la politique est pratique publics dont on cherche à flatter le
et productive : elle s’incarne dans des dénominateur commun.
corps, traduit des conflits. Il s’agit
alors d’explorer la mise du théâtre sous La logique de programmation signe la
tutelle de la politique, des théâtres disparition d’une logique de production
revendiquant une relation déclarée et de création : elle s’élabore en fonction
avec la politique et tout spectacle qui d’un public imaginaire auprès duquel
conçoit un rapport particulier au on fait valoir une « démagogie de
spectateur. Quelle relation entretient le l’altérité 
» 
; une dissolution dans
théâtre politique avec son public ? Que un Autre indistinct, qui sert de
dit cette relation du monde ? caution éthique. Elle procède par
une accumulation de spectacles
Un théâtre unidimensionnel consensuels et non par soustraction,
Le théâtre saisi par le néolibéralisme conséquence d’un choix idéologique
émerge dans des institutions théâtrales dissensuel, destiné à penser un à venir
et culturelles qui adoptent des des pratiques et de la fonction sociale
techniques managériales, se manifeste du théâtre, de la place du spectateur.
par une marchandisation des services La logique programmatrice du théâtre
publics, par la dissolution des budgets du Rond-Point, dirigé par J-M Ribes,
alloués à la culture, dans un climat entend rassembler un public autour
général où les artistes culpabilisent de d’un « rire de résistance », présenté
leur statut, où le pouvoir ne rate pas une comme force sociale positive (dans
occasion de les stigmatiser sur la scène la France libérale, pourvu que le rire
médiatique. L’économie festivalière triomphe !) alors que ce rire est plus
est un des investissements prisés par machinal que machinique : posture qui
le néolibéralisme. La programmation tend à un « pluralisme harmonieux »,

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où les « œuvres et les vérités les plus agit. Le spectateur est appelé à faire
contradictoires coexistent paisiblement corps, à en finir avec le théâtre critique :
dans l’indifférence » (Marcuse). Ces jouir d’un théâtre intense «  sans
logiques signent «  l’exténuation de intention », sans histoire, sans cause.
la politique », propre à une séquence Se joue alors un tournant éthique ou
historique déterminée : le post-moderne. moraliste qui appréhende la politique
Le « théâtre unidimensionnel » (H. dans ses catégories humanitaires et
Marcuse), fruit de la logique culturelle empathiques  : la figure de l’altérité
du capitalisme, est un théâtre qui invalide toute pensée d’émancipation
avance vers une « neutralisation des collective, l’éthique appelant une
contradictions », un « déminage des reconnaissance, une identification du
perspectives critiques », qui tient son spectateur. Lorsque le théâtre n’est
succès d’un attrait pour l’hétérogène plus une force antagonique au réel,
et l’incohérence assumée. Autre cela signe la défaite des mouvements
nom de ce type de théâtre : le théâtre d’émancipation. Alors le spectateur se
post-dramatique, manifestation de doit de reprendre de la distance.
la domination esthétique du post- Un théâtre politique
moderne, passé d’un statut d’avant-
Le théâtre sous condition de la politique a
garde à une tendance mainstream. Ce
subi de plein fouet les crises politiques
théâtre se refuse à être dit par le drame du xxe siècle, les années d’hiver (la
– et cela a une résonance politique : social-démocratie et le néolibéralisme)
la société ne peut représenter le réel mais il renaît aujourd’hui, au sein d’une
dans des situations de conflits… De nouvelle séquence qui se déploie dans
sorte que le théâtre post-dramatique des émeutes, des conflits, des luttes,
se déclare comme un théâtre non- l’altermondialisme… Les grèves de
politique. Mais en quoi le non- 95 ont remis sur le devant de la scène
politique cesserait-il d’être politique ? la question sociale. Certains théâtres
Une société qui dramatise, c’est une en ont rendu compte par le moyen
société politique capable de représenter d’enquêtes, de collecte de paroles
les conflits qui s’y jouent. Une société auprès de militants. Le théâtre du
qui rejette le drame est une société quotidien a rendu compte du réel sans
qui prône le consensus, ou des assauts imiter les gens et a travaillé plutôt ce
transgressifs, hétérogènes, désorganisés qui ne se dit pas. Tout théâtre politique
qui se substituent au drame. entretient un rapport complexe avec
Ainsi, les images artistiques ne la réalité qu’il ne s’agit pas d’imiter,
portent plus contradiction au réel, mais d’en représenter les logiques
le corps post-moderne est malmené, internes, les paroles inaudibles.
transgressé, s’exposant lors de perfor- Certaines théâtres sont allés à ne plus
mances et ne prenant plus la peine discuter de la réalité, seulement à
d’entrer dans des relations inter- l’observer. Il ne s’agit pas d’interpréter
subjectives – l’entre-corps, c’est bon le monde, mais de… l’observer. C’est
pour le drame ! Le théâtre est énergie un regard « virginal » qui a tout d’une
et non-sens, ne représente plus mais escroquerie. Déjà le naturalisme était

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un « théâtre du signe », plutôt qu’un de moins ». La représentation normalise


« théâtre du duplicata ». Certes, tout le conflit, propre à un en deçà de la
théâtre prend acte de la réalité, mais représentation  : lorsqu’il est «  éclair
le transforme ensuite. Sinon, il y a qui annonce autre chose ». Deleuze
consensus : rien à dire, tout ça va de soi. n’évacue pas le conflit mais en écarte
Sous quelles formes le théâtre populaire sa représentation. Il ne s’agit pas de
est-il ressuscité ? Un théâtre « populaire le représenter, mais d’y prendre part –
pour tous » ? Un « théâtre citoyen » ? changer le monde sans le transformer,
Mais qui est citoyen ? Qui en a le droit ? en pratiquant un théâtre de guérilla
Ne participe-t-il pas d’un « vilarisme » anti-capitaliste, des variations à partir
d’une époque, un théâtre service- du théâtre de l’opprimé : en prenant
publique, où tous les citoyens sont d’assaut des espaces libérés, politiques,
invités dans la communauté théâtrale ? pour des actions symboliques. Une
C’est en 1993, lorsque Derrida publie tendance qu’O. Neveux identifie sous
Spectres de Marx, qu’a lieu un « retour le nom d’« artivisme ». C’est l’art, par la
performance, qui sert la dénonciation
à la politique  », à une politique
politique et qui a lieu dans la rue, in situ.
d’émancipation. D’autres générations
de militants ont vu le jour (anti-, alter- Un théâtre de la capacité
mondialistes). Un renouveau du théâtre Est-on bien sûr de l’échec du théâtre
politique accompagne ce mouvement. politique, aujourd’hui  ? Quand bien
Le Groupov monte Rwanda 94, même il n’aurait pas eu la portée
instrumentalisant le théâtre au profit escomptée, sa légitimité n’a pas à être
d’une compréhension d’un événement remise en cause. Mais il demeure
largement couvert par le discours une inquiétude légitime. Le théâtre
médiatique, qui tend à faire croire que politique est souvent assimilé à des
le génocide participe d’une fatalité actions sociales ou pédagogiques.
africaine. Ce nouveau type de théâtre Le climat idéologique est saturé de
épique dit la réalité et la maîtrise par cynisme et d’impuissance face à la
des formes dramatiques. Le spectateur, marchandisation sans limite. Pourtant,
ancré dans le réel, prend de la distance, des populations arabes, sud-américaines
se tient loin de la post-modernité et européennes manifestent. Le théâtre
présentiste. Par une dialectisation participe de ce « monde de la capacité ».
des données, le théâtre devient un Le théâtre politique n’est alors plus à
laboratoire de «  constructions de envisager comme un « instrument pour
vérités », à partir d’événements qui ne faire prendre conscience aux opprimés
restent pas sans causes ni conséquences. de leurs manques, mais comme
Mais il peut aussi arriver que l’enjeu du instrument d’une égalité d’intelligence
théâtre politique ne réside pas dans la et de capacité ». Le « théâtre de la
représentation de conflits. Car « pourquoi capacité » n’est pas un genre mais le fruit
les conflits sont-ils généralement d’une conjoncture. S’émanciper, c’est
subordonnés à la représentation  ? » se miser sur « la capacité égale de tous ».
demande Deleuze dans « Un Manifeste Flore Garcin-Marrou

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