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UNIVERSITÉ DE POITIERS Année Universitaire 2019-2020

Faculté de Droit et Sciences sociales Cours de Mme le Professeur M. CANEDO-


PARIS
Licence II – Droit administratif Chargés de TD : I. ADOYI, G. BERTHIAS, K.
DJAHANOU

DROIT ADMINISTRATIF - TRAVAUX DIRIGÉS

SEANCE N° 10 : LA RESPONSABILITE ADMINISTRATIVE.


PREMIÈRE APPROCHE

DOCUMENTS DE TRAVAIL :

1) La responsabilité administrative pour faute

 Doc. 1- CE, Ass., 10 avril 1992, Epoux V


 Doc. 2- CE, sect., 20 juin 1997, Theux
 Doc. 3- CE, 6 octobre 2000, Ministre de l’Intérieur c/ Commune de Saint-
Florent
 Doc. 4-CE 28 décembre 2017, M. C.
 Doc. 5- CE, sect., 21 mars 2011, C. Krupa
 Doc. 6-CE 18 juillet 2018, Consorts Chennouf et autres
 Doc. 7- CE, 6 juillet 2015, Garde des sceaux, ministre de la justice
 Doc. 8-CE 18 juin 2018
 Doc. 9-CE 18 mars 2019, Mme A.
 Doc. 10-TA Marseille 2 mai 2019, M. S. 

2) La responsabilité administrative sans faute

 Responsabilité sans faute fondée sur une rupture d’égalité devant les charges publiques :

Doc. 11- CE, Ass., 14 janvier 1938, Société anonyme des produits


laitiers "La Fleurette" : GAJA, n° 52 ; GDJA, p. 876.
 Doc. 12- CE, Ass., 30 mars 1966, Compagnie générale d’énergie
radio-électrique : GAJA, n° 85 ; GDJA, p. 893.
 Doc. 13- CE, Sect., 14 octobre 2011, Mme Saleh, n° 329788, AJDA,
2011, p. 1980 [extraits].
 Doc. 14- CE, 8 juin 2017, Consorts F.
 Doc. 15-TC, 11 mars 2019, Mme D
 Doc. 16-CE, 30 septembre 2019, Ministre de l’intérieur, c/ Société
Compagnie La Méridionale
 Responsabilité sans faute fondée sur le risque :

 Doc. 17- CE, 12 mars 2012, Centre hospitalier universitaire de


Besançon, req. n° 327449.
 Doc. 18- CE, Ass., 22 novembre 1946, Commune de Saint-Priest-la-
Plaine

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 Responsabilité sans faute fondée sur la garde :

 Doc. 19- CE, Sect., 11 février 2005, GIE AXA courtage.


 Doc. 20- CE, Sect., 1er juillet 2016, Société Groupama Grand Est

3) La responsabilité administrative du fait des lois inconventionnelles

 Doc. 21- CE, 8 février 2007, Gardedieu, n° 279522, Lebon ; AJDA,


2007, p. 585, chron. F. Lenica et J. Boucher.
 Doc. 22- CE 23 juillet 2014, Société d’éditions et de protection
route (SEPR)

4) La responsabilité administrative du fait des lois inconstitutionnelles

 Doc. 23-CAA Paris, 5 octobre 2018, Société Paris Clichy


 Doc. 24-CE, Ass., 24 déc. 2019, Société Paris Clichy, n°425981

BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE :

- LEON BLUM, concl. sur CE, 26 juillet 1918, Époux Lemonnier, RDP, 1919,
p. 41 ; D. 1918.3.9 ; S. 1918-1919.3.41.
- SEBAN, concl. sur CE, Ass., 30 novembre 2001, Ministre de l’Économie, des
Finances et de l’industrie c/ Kechichian et autres : RFDA, 2002, p. 742.
- G. CHAVRIER, « Essai de justification et de conceptualisation de la faute
lourde », AJDA, 2003, p. 1026.
- G. EVEILLARD, « Existe-t-il encore une responsabilité administrative pour faute
lourde en matière de police administrative ? », RFDA, 2003, n°4, p. 733.
- M. CANEDO-PARIS, « Responsabilité sans faute ou responsabilité pour faute,
est-ce là vraiment la question ? », AJDA, 2009, p. 1457.
- M. CANEDO-PARIS, « Le juge administratif, le droit international et la
responsabilité : un trio infernal ? A propos notamment des arrêts du Conseil
d’État, Assemblée, 8 février 2007, Gardedieu et Société Arcelor Atlantique et
lorraine et autres », RFD. adm., 2007, p. 789.
- G. LEBRETON, « Mise en garde contre l’irruption de la garde dans le droit de la
responsabilité administrative », Dalloz, 2007, p. 2817.
- F. MELLERAY « Les arrêts GIE Axa Courtage et Gardedieu remettent-ils en
cause les cadres traditionnels de la responsabilité des personnes publiques ? », in
Mélanges en l’honneur de Yves JÉGOUZO. Terres du droit, Dalloz, 2009, p. 489.
-G. ALBERTON, «Le législateur peut-il rester irresponsable ?», AJDA 2014.2350.

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EXERCICE DEMANDE:

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Doc. 1. : CE, Ass., 10 avril 1992, Epoux V

Sur le principe de la responsabilité :


Considérant que Mme V a subi, le 9 mai 1979, quelques jours avant le terme de
sa grossesse, à l'hôpital clinique du Belvédère à Mont-Saint-Aignan (Seine-
Maritime), une césarienne pratiquée sous anesthésie péridurale ; qu'au cours de
l'opération, plusieurs chutes brusques de la tension artérielle se sont produites,
suivies d'un arrêt cardiaque ; que Mme V a pu être réanimée sur place, puis
soignée au centre hospitalier régional de Rouen, où elle a été hospitalisée
jusqu'au 4 juillet 1979 ; qu'elle demeure atteinte d'importants troubles
neurologiques et physiques provoqués par l'anoxie cérébrale consécutive à l'arrêt
cardiaque survenu au cours de l'intervention du 9 mai 1979 ;
Considérant qu'il résulte de l'instruction et, notamment, de l'ensemble des
rapports d'expertise établis tant en exécution d'ordonnances du juge d'instruction
que du jugement avant-dire-droit du tribunal administratif de Rouen en date du 4
avril 1986, que la césarienne pratiquée sur Mme V présentait, en raison de
l'existence d'un placenta praevia décelé par une échographie, un risque connu
d'hémorragie pouvant entraîner une hypotension et une chute du débit cardiaque
; qu'il était par ailleurs connu, à la date de l'intervention, que l'anesthésie
péridurale présentait un risque particulier d'hypotension artérielle ;
Considérant que le médecin anesthésiste de l'hôpital a administré à Mme V,
avant le début de l'intervention, une dose excessive d'un médicament à effet
hypotenseur ; qu'une demi-heure plus tard une chute brusque de la tension
artérielle, accompagnée de troubles cardiaques et de nausées a été constatée ;
que le praticien a ensuite procédé à l'anesthésie péridurale prévue et a
administré un produit anesthésique contre indiqué compte tenu de son effet
hypotenseur ; qu'une deuxième chute de la tension artérielle s'est produite à
onze heures dix ; qu'après la césarienne et la naissance de l'enfant, un
saignement s'est produit et a été suivi, à onze heures vingt-cinq, d'une troisième
chute de tension qui a persisté malgré les soins prodigués à la patiente ; qu'à
douze heures trente, du plasma décongelé mais insuffisamment réchauffé a été
perfusé provoquant immédiatement une vive douleur suivie de l'arrêt cardiaque ;
Considérant que les erreurs ainsi commises, qui ont été selon les rapports
d'expertise la cause de l'accident survenu à Mme V, constituent une faute
médicale de nature à engager la responsabilité de l'hôpital ; que par suite, M et
Mme V sont fondés à demander l'annulation du jugement attaqué du 4 avril 1986
en tant que par ce jugement, le tribunal administratif de Rouen a rejeté les
conclusions de M et Mme V ;

Sur l'évaluation du préjudice :


Considérant qu'à la suite de l'accident d'anesthésie dont a été victime Mme V,
alors âgée de 33 ans, celle-ci reste atteinte de graves séquelles à la jambe gauche
et, dans une moindre mesure, au membre supérieur gauche ; qu'elle souffre de
graves troubles de la mémoire, d'une désorientation dans le temps et l'espace,
ainsi que de troubles du caractère ; qu'elle a dû subir une longue période de

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rééducation ; que, du fait de son handicap physique, elle subit un préjudice
esthétique ; qu'enfin, si elle n'apporte aucun commencement de preuve d'une
perte de salaire effective, il est établi qu'avant son accident, elle exerçait la
profession de maître auxiliaire dans un collège d'enseignement secondaire et
qu'elle a perdu toute perspective de reprendre une activité professionnelle
correspondant à ses titres universitaires ; qu'il sera fait une juste appréciation de
l'ensemble de ces éléments du préjudice, en lui allouant une indemnité d'un
montant d'un million de francs ;
Considérant que M V, mari de la victime, subit un préjudice moral du fait de l'état
de sa femme et, qu'ayant trois enfants à charge, il subit des troubles dans ses
conditions d'existence qu'il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en lui
allouant une indemnité de 300 000F
Considérant que M et Mme V ont droit aux intérêts des indemnités qui leur sont
accordées à compter du 12 novembre 1982, date de réception par l'hôpital
clinique du Belvédère de la demande d'indemnité qu'ils lui ont présentée ;
Considérant que M et Mme V ont demandé le 2 juin 1986 puis le 28 février 1990
la capitalisation des intérêts ; qu'à chacune de ces dates, il était dû au moins une
année d'intérêts ; que, dès lors, conformément aux dispositions de l'article 1154
du code civil, il y a lieu de faire droit à ces demandes ; (…)

Doc. 2 : CE, sect., 20 juin 1997, Theux

Considérant qu'il ressort des pièces du dossier soumis au juge du fond que M. X...
a demandé au centre hospitalier régional de Toulouse de l'indemniser du
préjudice qu'il a subi à la suite de l'accident dont il a été victime le 23 mai 1986
et qu'il impute au fonctionnement défectueux du service d'aide médicale
d'urgence de cet hôpital (SAMU 31) ;
Considérant que la responsabilité d'un établissement hospitalier peut être
engagée par toute faute commise dans l'organisation ou le fonctionnement du
service d'aide médicale d'urgence ; qu'il suit de là qu'en se fondant, pour rejeter
la demande de M. X..., sur le fait qu'aucune faute lourde n'avait été commise par
le centre hospitalier, la cour administrative d'appel a méconnu les règles qui
régissent, en la matière, l'engagement de la responsabilité des personnes
publiques ; que, M. X... est dès lors, fondé à demander pour ce motif l'annulation
de l'arrêt attaqué ;
Considérant qu'aux termes de l'article 11 de la loi susvisée du 31 décembre 1987,
le Conseil d'Etat, s'il prononce l'annulation d'une décision d'une juridiction
administrative statuant en dernier ressort peut "régler l'affaire au fond si l'intérêt
d'une bonne administration de la justice le justifie" ; que, dans les circonstances
de l'espèce, il y a lieu de régler l'affaire au fond ;
Considérant qu'il résulte de l'instruction que M. X... a été victime le 23 mai 1986
à 20h 50 d'un grave traumatisme cervical au cours d'une séance d'entraînement
de rugby, à Masseube (Gers) ; que les sapeurs pompiers, arrivés sur les lieux à
21h 01 ont fait appel au service médical d'urgence de l'hôpital d'Auch dont une
ambulance s'est présentée à 21h 23 et au SAMU du centre hospitalier de
Toulouse pour demander le transfert du blessé par hélicoptère ; que celui-ci a

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décollé à 21h 20 mais a fait demi-tour après cinq minutes de vol en raison de
conditions de visibilité insuffisantes ; que, dès cet instant toutefois, le médecin
réanimateur qui était à bord de l'hélicoptère a fait savoir au centre régulateur du
SAMU que le transport du blessé par hélicoptère ne serait pas possible ; que
celui-ci ayant alors été préparé à un transport par la route a été conduit à
l'hôpital d'Auch puis à l'hôpital de Rangueil à Toulouse où il a été opéré à 2h 30
du matin le 24 mai ;
Considérant qu'eu égard aux conditions météorologiques et de visibilité existant
vers 21h 25 le jour de l'accident, la décision de renoncer au transport du malade
par hélicoptère n'a pas constitué une faute de nature à engager la responsabilité
du centre hospitalier ; que la circonstance que M. X... n'a pu être opéré qu'à 2
heures 30 du matin est imputable, non au retard de quelques minutes avec lequel
le SAMU de Toulouse aurait prévenu les sapeurs-pompiers de Masseube de
l'impossibilité du transport du blessé par hélicoptère mais aux difficultés de son
transport par la route en raison de la gravité de ses blessures ;
Considérant qu'il suit de là qu'en l'absence de toute faute du centre hospitalier
régional, et sans qu'il soit besoin d'ordonner l'expertise sollicitée, M. X... n'est
pas fondé à se plaindre de ce que, par son jugement du 26 juin 1989, le tribunal
administratif de Toulouse a rejeté sa demande d'indemnité ; (annulation de
l’arrêt de la CAA de Bordeaux)

Doc. 3 : CE, 6 octobre 2000, Ministre de l’Intérieur c/Commune de Saint-


Florent

Vu le recours du MINISTRE DE L’INTERIEUR enregistré le 24 mars 1999 au


secrétariat du contentieux du Conseil d’Etat ; le MINISTRE DE L’INTERIEUR
demande au Conseil d’Etat :
 
1°) d’annuler l’arrêt du 21 janvier 1999 par lequel la cour administrative d’appel
de Marseille a rejeté son recours dirigé contre le jugement du 3 juillet 1997 par
lequel le tribunal administratif de Bastia a condamné l’Etat à payer aux
communes de Saint-Florent, Barbaggio, Farinole, Murato, Oletta, Poggio
d’Oletta, Rapale, Rutali, Sorio, Lama, Pietralba et Santo X... di Tenda un tiers des
sommes mises à leur charge en conséquence de la dissolution du syndicat
intercommunal à vocation multiple du Nebbio dissout le 17 novembre 1993 ;
2°) statuant au fond, d’annuler le jugement susmentionné et de rejeter la
demande présentée par les communes susmentionnées devant le tribunal
administratif de Bastia ;

Considérant que par un jugement du 3 juillet 1997, le tribunal administratif de


Bastia a condamné l’Etat à payer aux communes de Saint-Florent, Barbaggio,
Farinole, Murato, Oletta, Poggio d’Oletta, Rapale, Rutali, Sorio, Lama, Pietralba
et Santo X... di Tenda une indemnité égale au tiers des sommes mises à leur
charge à la suite de la dissolution du syndicat intercommunal à vocation multiple
du Nebbio dont elles étaient membres ; que par un arrêt du 21 janvier 1999 la
cour administrative d’appel de Marseille a rejeté l’appel formé par le ministre de
l’intérieur contre ce jugement ainsi que l’appel incident formé par les communes

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susmentionnées ; que le ministre de l’intérieur se pourvoit en cassation contre
cet arrêt, contre lequel les communes susmentionnées forment, pour leur part,
un pourvoi incident ;
 
Sur le recours du ministre de l’intérieur :
 
Sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens du recours ;
Considérant qu’aux termes de l’article 72 de la Constitution : “Les collectivités
territoriales de la République ( ...) s’administrent librement par des conseils élus
et dans les conditions prévues par la loi. Dans les départements et les territoires,
le délégué du Gouvernement a la charge des intérêts nationaux, du contrôle
administratif et du respect des lois” ; qu’aux termes de l’article 3 de la loi du 2
mars 1982 susvisée, dans sa rédaction issue de la loi du 22 juillet 1982 : “Le
représentant de l’Etat dans le département défère au tribunal administratif les
actes mentionnés au paragraphe II de l’article précédent qu’il estime contraires à
la légalité dans les deux mois suivant leur transmission” ; que l’article L. 163-11
du code des communes alors en vigueur dispose que “les lois et règlements qui
concernent le contrôle administratif et financier des communes sont applicables
aux syndicats des communes” ;
Considérant que les carences de l’Etat dans l’exercice du contrôle de légalité des
actes des collectivités locales prévu par les dispositions précitées de la loi du 2
mars 1982 ne sont susceptibles d’engager la responsabilité de l’Etat que si elles
constituent une faute lourde ; que, dès lors, en jugeant que l’abstention
prolongée du préfet de la Haute-Corse de ne pas déférer au tribunal administratif
plusieurs délibérations du bureau du syndicat intercommunal à vocation multiple
du Nebbio constituait une faute de nature à engager la responsabilité de l’Etat,
sans rechercher si cette faute devait être regardée comme une faute lourde, la
cour a entaché son arrêt d’une erreur de droit ; que, par suite, le MINISTRE DE
L’INTERIEUR est fondé à demander l’annulation de l’arrêt attaqué ; qu’il y a lieu,
par voie de conséquence de rejeter le pourvoi incident formé par les communes
de Saint-Florent et autres contre le même arrêt ;
Considérant qu’aux termes de l’article 11 de la loi susvisée du 31 décembre
1987, le Conseil d’Etat, s’il prononce l’annulation d’une décision d’une juridiction
administrative statuant en dernier ressort, peut “régler l’affaire au fond si
l’intérêt d’une bonne administration de la justice le justifie” ; que, dans les
circonstances de l’espèce, il y a lieu de régler l’affaire au fond ;
Au fond :
Considérant qu’aux termes du dernier alinéa de l’article L. 163-18 du code des
communes alors en vigueur : “Le syndicat qui n’exerce aucune activité depuis
deux ans au moins peut être dissous par arrêté du représentant de l’Etat dans le
département après avis des conseils municipaux” ; que si les communes intimées
soutiennent que le passif dont elles doivent assumer la charge trouve son origine
dans les retards qui ont caractérisé la procédure de dissolution du syndicat
intercommunal à vocation multiple du Nebbio, il résulte de l’instruction que la
cause essentielle de ces retards se trouve dans le refus de plusieurs de ces
communes d’émettre l’avis préalable exigé par les dispositions précitées ; que,

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pour le surplus, les retards constatés sont imputables à la difficulté d’évaluer le
passif du syndicat et aux négociations menées par le préfet, dans l’intérêt des
communes, en vue d’obtenir la réduction du montant des dettes du syndicat et
l’étalement de leur règlement ; que, dans ces conditions, la durée inhabituelle de
la procédure de dissolution ne saurait être regardée comme révélant l’existence
d’une faute lourde des services de l’Etat ;
Considérant qu’aux termes du deuxième alinéa de l’article 7 de la loi du 2 mars
1982 susvisée, dans ses dispositions alors en vigueur : “Si le budget n’est pas
adopté avant le 31 mars de l’exercice auquel il s’applique ( ...), le représentant de
l’Etat dans le département saisit sans délai la chambre régionale des comptes
qui, dans le mois, et par un avis public, formule des propositions pour le
règlement du budget. Le représentant de l’Etat règle le budget et le rend
exécutoire. Si le représentant de l’Etat dans le département s’écarte des
propositions de la chambre régionale des comptes, il assortit sa décision d’une
motivation explicite” ; qu’il résulte de l’instruction que devant le défaut de vote
du budget du syndicat pour les exercices 1988, 1989, 1990, 1991 et 1992, le
préfet de la Haute-Corse qui avait, d’ailleurs, saisi la chambre régionale des
comptes a fait usage des dispositions précitées en réglant et en rendant
exécutoires ces budgets selon la procédure prévue par la loi ; que les communes
de Saint-Florent et autres ne font pas état, par ailleurs, de manquements aux
obligations de l’Etat en matière de contrôle budgétaire ; que, par suite, les
conditions dans lesquelles ce contrôle a été exercé par le préfet de la Haute-
Corse ne sauraient davantage être regardées comme révélant l’existence d’une
faute lourde des services de l’Etat ;
Considérant, en revanche, qu’il résulte de l’instruction que le bureau du syndicat
intercommunal à vocation multiple du Nebbio bénéficiait, à l’époque des faits,
d’une délégation de compétence accordée par une délibération du 7 mai 1983 du
comité syndical excluant expressément “les réalisations ou projets de réalisation
concernant et engageant l’ensemble des communes” ; que compte tenu de
l’ampleur et des conséquences financières du projet de création d’une foire-
exposition et d’un parc touristique au col de San Stefano, pour lequel les
dépenses exposées ont dépassé dix millions de francs, un tel projet, bien que
présenté comme intervenant à l’initiative de la seule commune d’Olmeta di Tuda
et appelé à une mise en oeuvre sur le seul territoire de celle-ci, excédait
manifestement l’intérêt et les possibilités de financement de cette commune qui
comptait 247 habitants à l’époque des faits ; que, dès lors, les délibérations
concernant ce projet en date des 9 février 1985, 16 février 1985, 2 mars 1985, 13
mai 1985, 9 avril 1986, 28 avril 1986, 28 mars 1987, 3 août 1987 et 30 janvier
1988, qui ont été prises non par le comité syndical comme elles auraient dû l’être
compte tenu des termes de la délibération statutaire précitée mais par le bureau,
sont entachées d’incompétence ; que le préfet de la Haute-Corse, en s’abstenant
pendant trois années consécutives de déférer au tribunal administratif neuf
délibérations dont l’illégalité ressortait avec évidence des pièces qui lui étaient
transmises et dont les conséquences financières étaient graves pour les
communes concernées, a commis compte tenu des circonstances particulières de

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l’espèce, dans l’exercice du contrôle de légalité qui lui incombait, une faute
lourde de nature à engager la responsabilité de l’Etat ;
Considérant toutefois que le préjudice dont les communes demandent réparation
trouve principalement son origine dans les délibérations susmentionnées
adoptées illégalement par le bureau du syndicat intercommunal ; qu’il résulte de
l’instruction que les communes membres ont laissé le bureau engager les
dépenses excessives impliquées par ces délibérations sans faire preuve de la
vigilance qui leur incombait, que leurs délégués au comité syndical n’ont pas
exercé sur les membres du bureau les pouvoirs de contrôle que leur conféraient
les articles L. 163-13 et L. 163-14 du code des communes et que les conseils
municipaux concernés ont approuvé chaque année les inscriptions budgétaires
importantes qu’impliquaient les délibérations du bureau ; qu’ainsi les fautes du
syndicat et des communes adhérentes sont de nature à atténuer la responsabilité
de l’Etat ; qu’il sera fait une juste appréciation de cette responsabilité en limitant
la condamnation de l’Etat à la réparation du préjudice subi par ces communes,
qui s’élève à 13 698 810 F, au cinquième de ce préjudice ; qu’il y a lieu de
réformer, dans cette mesure, le jugement attaqué du tribunal administratif de
Bastia et de rejeter l’appel incident formé par les communes de Saint-Florent et
autres contre ce jugement ;
[…]

Doc. 4. : CE, 28 décembre 2017, M. C

1. Considérant qu'il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que
M. A...C..., qui était détenu au centre pénitentiaire des Baumettes à Marseille
depuis le 31 mars 2011, a été retrouvé mort par pendaison dans sa cellule le 23
juillet 2012 ; que M. B... C..., son frère, et Mme D...C..., sa mère, ont demandé au
tribunal administratif de Marseille de condamner l'Etat à leur verser la somme de
25 000 euros chacun en réparation du préjudice moral subi du fait de ce suicide,
qu'ils attribuent à une faute de l'administration pénitentiaire ; que cette demande
a été rejetée par un jugement du 16 décembre 2014 ; que, par un arrêt du 25
avril 2016, contre lequel M. B...C...se pourvoit en cassation, la cour
administrative d'appel de Marseille a confirmé ce jugement ;
2. Considérant, en premier lieu, qu'il ressort des pièces du dossier que la minute
de l'arrêt attaqué a été signée par le président de la formation de jugement, le
rapporteur et le greffier d'audience ; qu'ainsi le moyen tiré de la méconnaissance
des dispositions de l'article R. 741-7 du code de justice administrative doit être
écarté ;
3. Considérant, en second lieu, que la responsabilité de l'Etat en cas de préjudice
matériel ou moral résultant du suicide d'un détenu peut être recherchée pour
faute des services pénitentiaires en raison notamment d'un défaut de surveillance
ou de vigilance ; qu'une telle faute ne peut toutefois être retenue qu'à la
condition qu'il résulte de l'instruction que l'administration n'a pas pris, compte
tenu des informations dont elle disposait, en particulier sur les antécédents de
l'intéressé, son comportement et son état de santé, les mesures que l'on pouvait
raisonnablement attendre de sa part pour prévenir le suicide ;

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4. Considérant que la cour a relevé que M. A...C...avait fait l'objet au cours des
années 2000 d'un suivi et de traitements médicaux pour des troubles
psychiatriques, mais qu'il ne résultait pas de l'instruction qu'il présentait un
risque suicidaire, notamment pendant la période allant du 31 mars 2011, date de
sa dernière incarcération, jusqu'au jour de son décès ; que la cour a également
relevé que, si le matin du 23 juillet 2012, vers 8h30, l'intéressé s'était
volontairement blessé au cou et au ventre après avoir fait part de son inquiétude
de ne pas avoir de nouvelles de sa mère, de sa déception d'avoir vu ses demandes
d'aménagement de peine rejetées et de sa volonté de travailler, il avait été
immédiatement pris en charge par le service médical et le médecin psychiatre,
puis reçu, pendant une heure, par l'officier chargé de la détention avant d'être
placé sous surveillance spécifique, alors même que les services médicaux
n'avaient formulé aucune consigne de vigilance particulière; que la cour a ajouté
que, s'il avait été laissé seul dans sa cellule, un codétenu ne devant rejoindre
celle-ci que plus tard dans la journée, M. A...C...semblait relativement apaisé et a
été revu à deux reprises, à 13h et 13h50, par le surveillant d'étage, qui l'a
finalement trouvé inanimé dans sa cellule à 16h35 ; qu'après avoir ainsi
souverainement apprécié les faits qui lui étaient soumis, sans les dénaturer, elle
a pu juger, sans erreur dans la qualification juridique des faits, que, le
comportement du détenu ne pouvant laisser présager un passage à l'acte
imminent, aucune négligence dans la prévention de son acte ne caractérisait une
faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;
5. Considérant qu'il résulte de ce qui précède que le pourvoi de M. B...C...doit
être rejeté, y compris ses conclusions présentées au titre des dispositions de
l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

Doc. 5 : CE, Section, 21 mars 2011, Christian Krupa

Vu le pourvoi sommaire et le mémoire complémentaire, enregistrés les 5 juin et


20 août 2007 au secrétariat du contentieux du Conseil d’État, présentés pour M.
C. KRUPA ; M. KRUPA demande au Conseil d’État : 1°) d’annuler l’arrêt n°
05NC00357 du 5 avril 2007 par lequel la cour administrative d’appel de Nancy a
rejeté sa requête tendant à l’annulation du jugement n° 0001255 du 18 janvier
2005 du tribunal administratif de Strasbourg en tant qu’il a rejeté sa demande
tendant à la condamnation de l’État à lui verser une somme de 20 000 000 francs
(3 048 980,34 euros) en réparation des préjudices subis à raison de la pénalité
fiscale mise indûment à sa charge ; 
2°) réglant l’affaire au fond, de faire droit à ses conclusions de première instance
et d’appel ; 
3°) de mettre à la charge de l’État le versement de la somme de 4 000 euros au
titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative ; 
[…]
Considérant qu’il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que la
soc. GEK, qui avait pour objet la réalisation de travaux publics et dont M. KRUPA
était alors le cogérant, a fait l’objet d’une vérification de comptabilité qui a porté
sur les années 1979 à 1982 ; que, par lettre du 27 avril 1983 adressée au siège

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de la société alors placée en liquidation, l’administration a, en vertu de l’art. 117
du code général des impôts, demandé à M. KRUPA de désigner les bénéficiaires
des sommes distribuées non déclarées par la société ; qu’en l’absence de réponse
de sa part dans le délai de 30 jours qui lui était imparti, l’administration a mis à
sa charge le paiement, solidairement avec la société, d’une pénalité de 3 829 685
francs (583 831,71 €) sur le fondement de l’art. 1763 A du code général des
impôts alors en vigueur ; que le tribunal administratif de Strasbourg, par un
jugement du 16 mars 1989, puis la cour administrative d’appel de Nancy, par un
arrêt du 10 oct. 1991, ont rejeté les demandes de M. KRUPA en décharge de
l’obligation de payer cette pénalité ; que le Conseil d’État, statuant au
contentieux a annulé l’arrêt de la cour administrative d’appel de Nancy par une
décision du 6 nov. 1995 et a renvoyé à la cour la requête de M. KRUPA ; que, par
un arrêt du 30 avril 1998, la cour administrative d’appel de Nancy a déchargé M.
KRUPA du paiement de la pénalité en litige en rappelant qu’il fallait, pour
déterminer quelle personne avait la qualité de dirigeant social ou de fait, se
placer à la date d’expiration du délai imparti pour révéler l’identité des
bénéficiaires d’une distribution de revenus, et en relevant qu’à cette date M.
KRUPA avait perdu cette qualité ; que M. KRUPA se pourvoit en cassation contre
l’arrêt par lequel la cour administrative d’appel de Nancy a rejeté sa requête
tendant à l’annulation du jugement du 18 janv. 2005 du TA de Strasbourg en tant
qu’il a rejeté sa demande tendant à la condamnation de l’État à lui verser une
somme de 20 000 000 francs (3 048 980,34 €) en réparation des préjudices que
lui aurait causé le comportement fautif de l’administration fiscale dans la mise en
œuvre des dispositions de l’art. 1763 A du code général des impôts ; 
Sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens du pourvoi ; 
Considérant qu’une faute commise par l’administration lors de l’exécution
d’opérations se rattachant aux procédures d’établissement et de recouvrement
de l’impôt est de nature à engager la responsabilité de l’État à l’égard du
contribuable ou de toute autre personne si elle leur a directement causé un
préjudice ; qu’un tel préjudice, qui ne saurait résulter du seul paiement de
l’impôt, peut être constitué des conséquences matérielles des décisions prises
par l’administration et, le cas échéant, des troubles dans ses conditions
d’existence dont le contribuable justifie ; que le préjudice invoqué ne trouve pas
sa cause directe et certaine dans la faute de l’administration si celle-ci établit soit
qu’elle aurait pris la même décision d’imposition si elle avait respecté les
formalités prescrites ou fait reposer son appréciation sur des éléments qu’elle
avait omis de prendre en compte, soit qu’une autre base légale que celle
initialement retenue justifie l’imposition ; qu’enfin l’administration peut invoquer
le fait du contribuable ou, s’il n’est pas le contribuable, du demandeur
d’indemnité comme cause d’atténuation ou d’exonération de sa responsabilité ; 
Considérant qu’il résulte de ce qui précède que M. Krupa, qui n’invoque pas sur
ce point un moyen nouveau en cassation, est fondé à soutenir qu’en se fondant,
pour rejeter sa demande, sur le fait que l’administration fiscale n’avait pas
commis de faute lourde, la cour administrative d’appel de Nancy a commis une
erreur de droit ; qu’il est, dès lors, fondé à demander pour ce motif l’annulation
de l’arrêt attaqué ; 

13
Considérant qu’il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de régler l’affaire
au fond en application de l’article L. 821-2 du code de justice administrative ; 
[…] Considérant qu’il résulte de l’instruction que, pour estimer qu’elle était en
droit de faire jouer la responsabilité solidaire de M. KRUPA pour le paiement de
la pénalité fiscale à laquelle la société GEK a été assujettie sur le fondement de
l’article 1763 A du code général des impôts, faute d’avoir répondu à la demande
l’invitant à désigner les bénéficiaires de revenus distribués, l’administration s’est
référée, à tort, à la situation existant à la date de clôture de l’exercice au cours
duquel avaient eu lieu les distributions de revenus, soit le 31 décembre 1981,
alors qu’elle aurait dû se placer à l’expiration du délai de trente jours imparti à
M. KRUPA, par lettre du 27 avril 1983, pour effectuer la désignation demandée ;
que, de ce fait, elle a commis une erreur dans l’appréciation de la qualité de
dirigeant social de M. KRUPA qui avait cédé ses parts dans la société GEK le 13
août 1982, l’acte notarié ayant été publié à la recette des impôts le 26 août 1982,
et qui avait démissionné de ses fonctions de cogérant lors de l’assemblée
générale du 28 octobre 1982, sans que l’administration ne démontre ni même
n’allègue qu’il aurait conservé la qualité de gérant de fait ; que cette erreur dans
l’appréciation de la situation du contribuable au regard de la loi fiscale est
constitutive d’une faute de nature à engager la responsabilité de l’État vis-à-vis
de M. KRUPA ; 
Cons. que l’administration soutient que M. Krupa a lui-même commis une faute
en ne l’informant pas en temps utile de sa démission de ses fonctions de
cogérant, qui a été portée à la connaissance des tiers seulement le 17 mars 1985,
et que l’intéressé n’a indiqué à l’administration qu’il n’était plus le cogérant de la
société depuis le 28 oct. 1982 que le 22 oct. 1984, date de sa première
réclamation envoyée au trésorier-payeur général, puis le 21 décembre 1984 par
une lettre adressée à la direction des services fiscaux de la Moselle en réaction
aux actes de poursuite émis à son encontre ; que, toutefois, cette circonstance
n’est pas de nature à exonérer l’administration de sa responsabilité, dès lors que
M. Krupa, dont il n’est pas établi qu’il ait reçu la demande de l’administration
l’invitant à désigner les bénéficiaires des revenus distribués par la société,
adressée au siège de celle-ci, a informé l’administration de sa situation dès la
réception de la notification des actes de poursuite, et qu’eu égard à son
interprétation des dispositions de l’art. 1763 A, l’administration si elle avait
disposé de cette information, ne l’aurait pas déchargé de l’obligation de payer la
pénalité en cause ; 
Cons. que M. Krupa sollicite l’indemnisation des préjudices résultant de la
liquidation de son entreprise individuelle de terrassements et démolitions, de la
perte de ses revenus et de la diminution de ses cotisations de retraite ; que,
toutefois, dès le 27 décembre 1984, le directeur des services fiscaux a fait droit à
la demande de sursis de paiement de M. Krupa et en a avisé le comptable public
qui a alors donné mainlevée immédiate des avis à tiers détenteurs notifiés le 19
décembre 1984 aux organismes bancaires et au principal client de son entreprise
; que le jugement du tribunal de grande instance de Thionville de conversion en
liquidation judiciaire du 29 octobre 1992 indiquait déjà que le passif de

14
l’entreprise individuelle de M. Krupa, hors créance fiscale, s’élevait à 567 272,77
francs (86 480,18 €) ; que le remboursement de la somme acquittée par M. Krupa
de 295 883,93 francs (45 107,21 €), augmentée des intérêts moratoires pour 49
783,02 francs (7 589,37 €), a été effectué le 18 juin 1998 en exécution de l’arrêt
du 30 avril 1998 de la cour administrative d’appel de Nancy qui a déchargé M.
Krupa de l’obligation de payer la pénalité en litige ; que le jugement du tribunal
de grande instance de Thionville du 23 mars 2000 prononçant la liquidation
judiciaire de l’intéressé a notamment constaté, pour en déduire qu’il n’y avait pas
lieu d’interrompre la procédure dans l’attente de la décision de la juridiction
administrative sur l’action en responsabilité engagée contre l’État par M. Krupa,
que son passif s’élevait à un montant de 920 000 francs (140 253,10 euros)
représentant presque une année de chiffre d’affaires ; que, dans ces conditions,
le requérant n’établit pas la réalité du lien de causalité directe entre la faute de
l’État et la liquidation de son entreprise ; 
Cons., en revanche, qu’il résulte de l’instruction que, dans les circonstances
particulières de l’espèce, M. Krupa a subi des troubles dans ses conditions
d’existence résultant, notamment, de la vente de ses biens, dont son habitation
principale, afin d’apurer le passif de son entreprise aggravé par sa dette fiscale
et de l’atteinte à sa réputation auprès des organismes bancaires et de son
principal client auxquels ont été adressés les avis à tiers détenteurs alors qu’il
venait de créer son entreprise personnelle ; qu’il sera fait une juste appréciation
du préjudice qu’il a ainsi subi en lui allouant une somme de 20 000 euros ; que M.
Krupa a droit aux intérêts au taux légal sur cette somme à compter de la date de
réception, par l’administration, de sa demande préalable d’indemnisation en date
du 4 octobre 1999 ; 
Considérant qu’en application des dispositions de l’article 1154 du code civil, la
capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du
fond ; que cette demande prend toutefois effet au plus tôt à la date à laquelle elle
est enregistrée et pourvu qu’à cette date il s’agisse d’intérêts dus au moins pour
une année entière ; que le cas échéant, la capitalisation s’accomplit à nouveau à
l’expiration de chaque échéance ultérieure sans qu’il soit besoin de formuler une
nouvelle demande ; que M. Krupa a demandé la capitalisation des intérêts par un
mémoire du 21 novembre 2008 ; qu’à cette date, les intérêts étaient dus pour au
moins une année entière ; qu’il y a lieu, par suite, de faire droit à cette demande
tant à cette date qu’à chaque échéance annuelle pour les intérêts échus
postérieurement à cette même date ; 
Considérant qu’il résulte de ce qui précède que M. Krupa est fondé à soutenir
que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de
Strasbourg a rejeté ses conclusions tendant à l’indemnisation des préjudices que
lui aurait causé le comportement fautif de l’administration dans la mise en œuvre
des dispositions de l’article 1763 A du code général des impôts ; (Annulation de
l’arrêt de la CAA de Nancy).

Doc. 6 : CE, 18 juillet 2018, Consorts Chennouf

15
1. Considérant qu'il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que
M. A...O..., caporal-chef affecté au 17ème régiment du génie parachutiste, a été
assassiné le 15 mars 2012 à Montauban alors qu'il était dans la rue en tenue
militaire, devant le guichet automatique d'une banque ; qu'estimant que des
fautes avaient été commises par les services de renseignement dans la
surveillance de M. K...G..., son assassin, les parents de M. O..., ses frère et soeur,
ainsi que la veuve de M.O..., agissant en son nom propre et en sa qualité de
représentante légale de son fils mineur, les parents, la grand-mère et le frère de
celle-ci ont adressé à l'Etat des demandes d'indemnisation préalable, qui ont été
rejetées ; que le fonds de garantie des actes de terrorisme et d'autres infractions
(FGTI) a également saisi l'Etat d'une demande tendant au remboursement des
sommes versées aux proches de la victime ; que, par un jugement du 12 juillet
2016, le tribunal administratif de Nîmes a estimé que la responsabilité de l'Etat
était engagée à raison des carences commises par les services de renseignement
dans l'exercice de leur mission de prévention des actions terroristes et de
surveillance des individus radicaux, du fait de l'absence de toute mesure de
surveillance de M. K... G...à son retour du Pakistan en 2011 ; qu'ayant évalué à
un tiers la perte de chance de prévenir le décès d'A... O...ayant résulté de la faute
ainsi commise, le tribunal a retenu qu'il y avait lieu de mettre à la charge de
l'Etat la réparation du tiers des préjudices des requérants ; que les premiers
juges ont condamné l'Etat à verser à la veuve de la victime la somme de 20 000
euros, dont 10 000 euros en qualité de représentante légale de son fils mineur, à
la belle-mère de la victime la somme de 21 836,27 euros, à son beau-père la
somme de 2 000 euros et au FGTI la somme de 5 000 euros ; qu'ils ont en
revanche rejeté les conclusions indemnitaires des autres membres de la
familleQ...'A...O... ; que saisie par le ministre de l'intérieur, la cour administrative
d'appel de Marseille a, par un arrêt du 4 avril 2017, annulé le jugement et rejeté
la demande des consorts O...et du FGTI au motif que les services de l'Etat
n'avaient pas commis de faute lourde en lien avec le décès d'A...O... ; que les
consorts O...se pourvoient en cassation contre cet arrêt ;
2. Considérant, en premier lieu, qu'en jugeant que seule une faute lourde était de
nature à engager la responsabilité de l'Etat à l'égard des victimes d'acte de
terrorisme à raison des carences des services de renseignement dans la
surveillance d'un individu ou d'un groupe d'individus, la cour n'a pas commis
d'erreur de droit ;
3. Considérant, en second lieu, qu'il ressort des pièces du dossier soumis aux
juges du fond que M. K...G..., de nationalité française, était suivi par les services
de renseignement de Toulouse depuis 2006 en raison de ses fréquentations au
sein du milieu de l'islam radical ; qu'à la suite d'un voyage en Afghanistan à la fin
de l'année 2010, il a fait l'objet, au cours du premier semestre 2011, d'une
enquête approfondie de ces services, qui ont notamment procédé à une
quarantaine de filatures ainsi qu'au contrôle de ses communications
téléphoniques et électroniques ; qu'au retour d'un séjour au Pakistan effectué au
cours de l'été 2011, Mohamed G...a été entendu au siège de la direction centrale
du renseignement intérieur le 14 novembre 2011 ; que, postérieurement à cet

16
entretien, il n'a plus fait l'objet de mesures de surveillance particulière avant
l'attentat commis à l'encontre d'A...O... ;
4. Considérant que la cour a relevé que l'enquête dont Mohamed G...avait fait
l'objet au premier semestre 2011, si elle avait mis en évidence le profil radicalisé
de l'intéressé et son comportement méfiant, n'avait pas permis de recueillir des
indices suffisamment sérieux d'infraction en lien avec des actes terroristes, de
nature à justifier l'ouverture d'une information judiciaire à l'encontre de
l'intéressé ; que si la cour a constaté qu'au cours de l'audition du 14 novembre
2011, les agents de la direction centrale du renseignement intérieur, induits en
erreur par l'attitude dissimulatrice de MohamedG..., n'étaient pas parvenus à
mettre en évidence son appartenance à un réseau djihadiste et l'existence de
risques suffisamment avérés de préparation d'actes terroristes, elle a retenu que
ni cette méprise sur la dangerosité de l'intéressé ni l'absence de reprise des
mesures de surveillance qui en est résulté ne caractérisaient, eu égard aux
moyens matériels dont disposaient les services de renseignement et aux
difficultés particulières inhérentes à la prévention de ce type d'attentat
terroriste, l'existence d'une faute lourde ; qu'en statuant ainsi, la cour, qui a
suffisamment motivé son arrêt, n'a, eu égard à ses appréciations souveraines
exemptes de dénaturation, pas commis d'erreur de qualification juridique ;
5. Considérant que les consorts O...ne sont par suite pas fondés à demander
l'annulation de l'arrêt qu'ils attaquent ; que leurs conclusions présentées au titre
de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent, par voie de
conséquence, être rejetées ;

Doc. 7 : CE, 6 juillet 2015, Garde des sceaux, ministre de la justice
1. Considérant qu'il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que
les intempéries qui ont frappé le département du Var les 15 et 16 juin 2010 ont
entraîné l'inondation du centre pénitentiaire de Draguignan, dans lequel M.
B...était alors incarcéré ; qu'à la suite de ces événements, l'administration
pénitentiaire a proposé à celui-ci de l'indemniser de la perte, occasionnée par ces
inondations, des effets et objets personnels qui se trouvaient dans sa cellule ;
qu'estimant insuffisante cette offre d'indemnisation, M. B...a saisi le tribunal
administratif de Toulon d'une demande tendant à la condamnation de l'Etat à lui
verser la somme de 4 667 euros en réparation du préjudice subi ; que la garde
des sceaux, ministre de la justice, se pourvoit en cassation contre le jugement du
12 juillet 2012 par lequel le tribunal administratif a partiellement fait droit à
cette demande en condamnant l'Etat à verser à M. B...une indemnité de 2 500
euros ;
2. Considérant qu'en jugeant que les inondations qui ont ravagé, notamment, la
commune de Draguignan les 15 et 16 juin 2010, ne revêtaient pas la nature d'un
cas de force majeure, alors que cet événement, qui a résulté de la conjonction
imprévisible de plusieurs phénomènes, a présenté une intensité exceptionnelle,
sans précédent dans ce département depuis 1827, le tribunal administratif a
inexactement qualifié les faits de l'espèce ; que dès lors, et sans qu'il soit besoin
d'examiner les autres moyens du pourvoi, son jugement doit être annulé ;

17
3. Considérant qu'il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de régler l'affaire
au fond en application des dispositions de l'article L. 821-2 du code de justice
administrative ;
4. Considérant que la responsabilité de l'Etat en cas de dommage aux biens des
personnes détenues peut être engagée lorsque ce dommage est imputable, d'une
part, à un défaut d'entretien normal de l'établissement pénitentiaire dont ces
personnes sont usagers ou, d'autre part, en tenant compte des contraintes pesant
sur le service public pénitentiaire, à une carence de l'administration dans la mise
en œuvre des moyens nécessaires à la protection de ces biens ;
5. Considérant que les inondations qui ont ravagé la commune de Draguignan les
15 et 16 juin 2010 et ont occasionné, en touchant la maison d'arrêt de cette
commune, la perte des biens personnels dont disposait M. B...dans sa cellule, ont
revêtu, ainsi qu'il vient d'être dit, le caractère d'un cas de force majeure ; que
cette circonstance est de nature à exonérer l'Etat entièrement de la
responsabilité qu'il encourt du fait de ce dommage ;
6. Considérant qu'il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de
statuer sur les fins de non recevoir opposées par la garde des sceaux, ministre de
la justice, que M. B...n'est pas fondé à demander la condamnation de l'Etat à lui
verser l'indemnité qu'il demande, sans que le rejet de ces conclusions fasse
obstacle à ce que l'administration pénitentiaire verse à M. B...une indemnisation
forfaitaire à titre gracieux ;

Doc. 8 : CE, 18 juin 2018

Vu la procédure suivante :

Mme B. A., M. C. A. et Mme D. A. ont demandé au tribunal administratif de Caen


de condamner le centre hospitalier spécialisé (CHS) de Caen à verser, d'une part,
à Mme B. A. la somme de 1 308 340,91 € ainsi qu'une rente annuelle de 70
979,37 € en réparation des préjudices subis lors de sa prise en charge dans cet
établissement en décembre 2005 et, d'autre part, à M. C. A. et Mme D. A. la
somme de 428 063,76 € en réparation des préjudices subis par eux dans les
mêmes circonstances. La caisse primaire d'assurance maladie du Calvados a,
dans le cadre de la même instance, demandé au tribunal de condamner le centre
hospitalier spécialisé de Caen à lui verser la somme de 121 056,24 € au titre de
ses débours. Par un jugement n° 1201919 du 28 mai 2015, le tribunal
administratif de Caen a rejeté l'ensemble de ces demandes.

Par un arrêt n° 15NT02183, 15NT02532 du 31 mars 2017, la cour administrative


d'appel de Nantes a rejeté les appels formés par les consorts A. et par la caisse
primaire d'assurance maladie du Calvados contre ce jugement.

Par un pourvoi sommaire, un mémoire complémentaire et un mémoire en


réplique, enregistrés les 31 mai et 31 août 2017 et 11 mai 2018 au secrétariat du
contentieux du Conseil d'Etat, Mme B. A., M. C. A. et Mme D. A. demandent au
Conseil d'Etat :

1°) d'annuler cet arrêt ;

2°) réglant l'affaire au fond, de faire droit à leur appel ;

18
3°) de mettre à la charge du centre hospitalier spécialisé de Caen la somme de 5
000 € au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la santé publique ;


- le code de justice administrative ;

Après avoir entendu en séance publique :

- le rapport de M. Florian Roussel, maître des requêtes,


- les conclusions de Mme Laurence Marion, rapporteur public.

La parole ayant été donnée, avant et après les conclusions, à la SCP Lyon Caen,
Thiriez, avocat des consorts A. et à Me Le Prado, avocat du centre hospitalier
spécialisé de Caen.

1. Considérant qu'il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que
Mme B. A., alors âgée de 16 ans, a été prise en charge à la demande de ses
parents par le centre hospitalier spécialisé (CHS) de Caen, à la suite d'une
tentative de suicide, survenue le 28 novembre 2005 ; que, le 15 décembre 2005
au matin, elle est parvenue à échapper à la vigilance du personnel médical et à
quitter l'enceinte du CHS, avant de parcourir la distance de deux kilomètres
environ séparant l'établissement du château de Caen, situé en centre-ville ; que
Mme A. s'est alors jetée dans les fossés du château depuis une hauteur de 15 à
20 mètres ; qu'en raison des séquelles consécutives à cette chute, elle est
aujourd'hui paraplégique ; que, par jugement du 28 mai 2015, le tribunal
administratif de Caen a rejeté la requête de Mme A. et de ses parents tendant à
la condamnation du CHS à les indemniser des préjudices consécutifs à la
tentative de suicide de l'adolescente ainsi que les conclusions de la caisse
primaire d'assurance maladie (CPAM) du Calvados tendant au remboursement de
ses débours ; que par arrêt du 31 mai 2017, la cour administrative d'appel de
Nantes a rejeté l'appel formé par les consorts A. et par la CPAM du Calvados
contre ce jugement ; que les consorts A. se pourvoient en cassation contre cet
arrêt ;

2. Considérant qu'il ressort des pièces du dossier soumis au juge du fond que
Mme A., qui souffrait depuis deux ans d'anorexie mentale, avait commis trois
tentatives de suicide, dont une immédiatement antérieure à son admission au
CHS de Caen, et avait fugué au cours d'un hospitalisation précédente ; qu'elle se
trouvait encore, dans les jours ayant précédé les faits en litige, dans un état
psychiatrique particulièrement préoccupant, qui s'était traduit par une tentative
d'auto-strangulation, comme l'attestent les comptes rendus d'hospitalisation cités
par l'expert désigné par le juge des référés du tribunal administratif ; que si le
CHS de Caen n'est pas spécialisé dans la prise en charge des mineurs, il n'en est
pas moins un établissement psychiatrique, en mesure d'accueillir des patients
présentant un risque suicidaire élevé ; qu'afin de limiter les risques de fugue de
l'intéressée, le psychiatre de l'établissement qui la suivait avait prescrit la plus
grande vigilance dans son suivi, décidant en particulier qu'elle devrait rester en
pyjama, en dehors des périodes où elle participait aux activités thérapeutiques
qui lui avaient été prescrites ; que les vêtements de ville de Mme A. lui ont été
remis, le matin de sa fugue, afin de lui permettre de prendre part à l'une de ces

19
activités ; que cependant, ces vêtements ne lui ont pas été repris lorsqu'elle a
finalement exprimé à l'infirmier qui venait la chercher son souhait de rester dans
sa chambre ; que l'adolescente, pourtant affaiblie, a ensuite pu s'échapper de
l'établissement en passant notamment devant un bloc vitré où étaient censés se
trouver deux agents de surveillance, chargés de contrôler les sorties des patients,
en profitant, selon l'expert judiciaire, d'une « inattention momentanée » de ces
derniers ; qu'en retenant, en dépit de ces circonstances, qu'aucun manquement
fautif ne pouvait être reproché au CHS dans la prise en charge et la surveillance
de Mme A., la cour a inexactement qualifié les faits de l'espèce ; que, par suite,
sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens du pourvoi, son arrêt doit être
annulé ;

3. Considérant qu'il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la


charge du CHS de Caen le versement aux consorts A. d'une somme de 4 000 € au
titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

Décide :
Article 1er : L'arrêt de la cour administrative d'appel de Nantes du 31 mars 2017
est annulé.
Article 2 : L'affaire est renvoyée devant la cour administrative d'appel de Nantes.
Article 3 : Le centre hospitalier de Caen versera à Mme B. A., M. C. A. et Mme D.
A. une somme de 4 000 € au titre de l'article L. 761-1 du code de justice
administrative.
Article 4 : La présente décision sera notifiée à Mme B. A., à M. C. A. et Mme D. A.
et au centre hospitalier spécialisé de Caen.

Doc. 9 : CE, 18 mars 2019, Mme A

Vu la procédure suivante :

Mme F. C., Mme E. A. et M. B. A. ont demandé au tribunal administratif de la


Guadeloupe de condamner le centre hospitalier universitaire (CHU) de Pointe-à-
Pitre à leur verser les sommes respectives de 3 318 043 €, 46 496,50 € et 100
000 € en réparation de leurs préjudices consécutifs à la prise en charge de Laure-
Anne A. dans cet établissement le 4 mars 2010. Par un jugement n° 1400046 du
22 octobre 2015, le tribunal administratif a rejeté leurs demandes.

Par un arrêt n° 15BX04243 du 12 décembre 2017, la cour administrative d'appel


de Bordeaux a rejeté l'appel formé par les consorts A. et C. contre ce jugement.

Par un pourvoi sommaire et un mémoire complémentaire, enregistrés les 13 mars


et 13 juin 2018 au secrétariat du contentieux du Conseil d'Etat, Mme C., Mme A.,
et M. A. demandent au Conseil d'Etat :

1°) d'annuler cet arrêt ;


2°) réglant l'affaire au fond, de faire droit à leur appel ;
3°) de mettre à la charge du CHU de Pointe-à-Pitre la somme de 6 000 € au titre
de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier ;


Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative ;
Après avoir entendu en séance publique :

20
- le rapport de M. Florian Roussel, maître des requêtes,
- les conclusions de Mme Cécile Barrois de Sarigny, rapporteur public.

La parole ayant été donnée, avant et après les conclusions, à Me Balat, avocat de
Mme D. C., de Mme E. A. et de M. B. A. et à Me Le Prado, avocat du centre
hospitalier universitaire de Pointe-à-Pitre/Abymes.

Considérant ce qui suit :

1. Il ressort des pièces du dossier soumis au juge du fond qu'à la suite d'une
tentative de suicide par voie médicamenteuse, Laure-Anne A., alors âgée de seize
ans, a été admise au service des urgences du centre hospitalier universitaire de
Pointe-à-Pitre le 4 mars 2010 à 9 heures. En raison de son état particulièrement
agité et agressif, le psychiatre de l'établissement a prescrit l'administration d'un
tranquillisant ainsi que son placement dans une chambre de dégrisement avec
contention. Quelques minutes après son placement dans cette chambre, la
patiente a provoqué un incendie en essayant de brûler ses liens avec un briquet
qu'elle avait conservé dans la poche de son short. Atteinte de brûlures au
troisième degré, Mme A. a été transférée dans le service de réanimation de
l'hôpital, avant d'être transférée, le 10 mars 2010, au service des brûlés de
l'hôpital Cochin à Paris. Une amputation des doigts de sa main droite avec greffe
a dû être réalisée le 12 mars. Elle a ensuite été prise en charge, du 25 mars au
1er juin 2010, dans un centre de rééducation fonctionnelle, avant de pouvoir
rentrer en Guadeloupe. Le juge des référés du tribunal administratif de la
Guadeloupe, saisi par la mère de Mme A., Mme C., a ordonné, le 26 juillet 2011,
une expertise médicale. A la suite de la remise par l'expert de son rapport, le 20
juillet 2012, Mme A. et ses parents ont introduit une requête devant le tribunal
administratif tendant à l'indemnisation de leurs préjudices consécutifs à la prise
en charge de Mme A. au centre hospitalier universitaire de Pointe-à-Pitre. Par un
jugement du 22 octobre 2015, le tribunal administratif a rejeté leur requête. Par
un arrêt du 12 décembre 2017 contre lequel ils se pourvoient en cassation, la
cour administrative d'appel de Bordeaux a rejeté l'appel qu'ils avaient formé par
contre ce jugement.

Sur la régularité de l'arrêt attaqué :

2. En premier lieu, la circonstance que le mémoire en défense produit par le


centre hospitalier universitaire de Pointe-à-Pitre devant la cour n'a été
communiqué à Mme A. et à ses parents que huit jours avant la date de clôture
d'instruction n'est, dans les circonstances de l'espèce, pas de nature à entacher
d'irrégularité la procédure d'appel. Par suite, le moyen tiré de l'atteinte au
principe du contradictoire doit être écarté.
3. En second lieu, en jugeant que le centre hospitalier universitaire de Pointe-à-
Pitre n'avait pas commis de faute en plaçant Mme A., sous sédation et contention
physique, dans une chambre d'isolement ouverte donnant sur le couloir, sans
prendre expressément parti sur l'absence alléguée d'un détecteur de fumée dans
cette chambre, la cour, qui n'était pas tenue de répondre à tous les arguments
des requérants, n'a pas entaché son arrêt d'une insuffisance de motivation.

Sur le bien-fondé de l'arrêt :

4. Pour retenir qu'aucun manquement aux règles de l'art n'avait été commis dans
la prise en charge de Laure-Anne A. lors de son admission au service des
urgences, la cour a retenu, en se référant aux conclusions de l'expert judiciaire,
que le psychiatre de l'établissement qui l'avait examinée dès son arrivée avait

21
défini des mesures adaptées à l'état de l'adolescente en la faisant placer, après
administration d'un tranquillisant, dans une chambre d'isolement ouverte,
donnant sur le couloir du service, avec mise en place d'une contention physique,
et qu'eu égard aux obligations incombant à un service d'urgence et dans les
circonstances de l'espèce, il ne pouvait être reproché au personnel soignant de
ne pas avoir préalablement déshabillé et fouillé l'adolescente, qui portait un tee-
shirt, un short et des sandales. En jugeant ainsi, en tenant compte des moyens
dont disposait le service, qui n'était pas spécialisé en psychiatrie, et de l'état de
la patiente lors de son admission, que la circonstance que celle-ci avait pu
conserver un briquet, qui se trouvait dans la poche de son short, ne suffisait pas à
établir un manquement fautif dans sa prise en charge, la cour n'a pas commis
d'erreur de droit et n'a pas inexactement qualifié les faits de l'espèce.

5. Considérant que les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice


administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du CHU de Pointe-à-
Pitre le versement à Mme A. et autres d'une somme au titre de ces dispositions ;

Décide :
EXTRAIT DE FIL
Article 1er : Le pourvoi de Mme A. et autres est rejeté.
Article 2 : La présente décision sera notifiée à Mme F. C., Mme E. A. et M. B. A.

DP
et au centre hospitalier universitaire de Pointe-à-Pitre.

Doc. 10 : TA ; Marseille, 2 mai 2019, M. S.

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le


23 juin 2017 et le 24 janvier 2019, M. Roger S., représenté par la Selarl
Sarrazin et associés, demande au tribunal :

1°) d’annuler la décision du 10 juin 2017 par laquelle la commune


d’Aix-en-Provence a rejeté sa demande indemnitaire et de condamner la
commune d'Aix-en-Provence à lui verser la somme de 17 565 euros en
réparation du préjudice subi ;

2°) de mettre à la charge de la commune d'Aix-en-Provence la


somme de 2 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de
justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :
- la décision implicite de rejet est entachée de vices de légalité
externe tirés de l’incompétence de son signataire et de l’insuffisance de sa
motivation ;
- la responsabilité de la commune est engagée pour défaut
d’entretien normal de la voie publique, en raison de la présence d’une
tomate écrasée sur la voie publique qui est à l’origine de sa chute ;
- il a subi un préjudice évalué à la somme de 17 565 euros tiré de
l’existence d’un déficit fonctionnel temporaire total, d’un déficit
fonctionnel temporaire partiel, d’un préjudice d’agrément et du
remboursement des honoraires du médecin d’assistance à expertise qu’il a
dû exposer.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 février 2019, la

22
commune d'Aix-en- Provence, représentée par Me Debeaurain, conclut au
rejet de la requête et demande que soit mise à la charge de M. S. la somme
de 1 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice
administrative.

Elle fait valoir que :


- le moyen tiré de ce que la décision qui a lié le contentieux serait
entachée de vices propres est inopérant ;
- la matérialité des faits n’est pas rapportée ;
- aucun défaut d’entretien normal de la voie publique ne peut lui être
imputé.

La procédure a été communiquée à la caisse primaire centrale


d’assurance maladie des Bouches-du-Rhône, qui n’a pas produit
d’observations.

Vu :
- le rapport d’expertise du docteur Arrouas déposé au greffe

EXTRAIT DE FIL
du tribunal le 24 mars 2017 ;
- l’ordonnance du 10 juillet 2017 liquidant et taxant les frais
d’expertise à hauteur de 720 euros ;
- les autres pièces du dossier.

DP
Vu :
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du

jour de l’audience. Ont été entendus au cours

de l’audience publique :
- le rapport de M. Trebuchet,
- les conclusions de M. Mahmouti, rapporteur public,
- et les observations de Me Tagnon du cabinet Debeaurain et
associés pour la commune d’Aix-en-Provence.

Considérant ce qui suit :

1. M. S. soutient que, le 6 novembre 2015, il a été victime d’une


chute sur la voie publique causée par la présence d’une tomate écrasée,
située place Richelme à Aix-en-Provence. Il demande l’annulation de la
décision implicite de rejet d’indemnisation, et à ce que la commune d’Aix-
en-Provence soit condamnée à indemniser ses préjudices liés à cette chute.

S ur les conclusions à fin d’annulation :

2. M. S. demande, d’une part, l’annulation de la décision implicite


du 10 juin 2017 par laquelle la commune d’Aix-en-Provence a refusé de lui
allouer une indemnité en réparation du préjudice qu’il estime avoir subi à

23
raison de sa chute sur la voie publique et, d’autre part, la condamnation de
la commune à lui verser à ce titre une somme de 17 565 euros. En
demandant à la personne publique de lui verser les sommes en litige, le
requérant a donné à l’ensemble de sa requête le caractère d’une demande
de plein contentieux. Au regard de l’objet d’une telle demande, qui conduit
le tribunal à se prononcer sur le droit de l’intéressé à percevoir la somme
qu’il réclame, les vices propres dont serait, le cas échéant, entachée la
demande préalable formée auprès de la commune d’Aix-en-Provence, sont
sans incidence sur la solution du litige. Dès lors, les moyens tirés de
l’incompétence du signataire de la décision de refus d’indemnisation du
10 juin 2017 et de son insuffisante motivation ne peuvent utilement être
invoqués. Par suite, les conclusions aux fins d’annulation de la décision
implicite du 10 juin 2017 par laquelle la commune d’Aix-en-Provence a
rejeté la demande d’indemnisation ne peuvent être que rejetées.

Sur le principe de responsabilité :

3. Pour obtenir réparation par le maître de l’ouvrage des


dommages qu’ils ont subis à l’occasion de l’utilisation d’un ouvrage public,
les usagers doivent démontrer devant le juge, d’une part la réalité de leur
préjudice et, d’autre part, l’existence d’un lien de causalité directe entre
l’ouvrage et le dommage. Pour s’exonérer de la responsabilité qui pèse
ainsi sur elle, il incombe à la collectivité maître de l’ouvrage, soit d’établir
qu’elle a normalement entretenu l’ouvrage, soit de démontrer la faute de
la victime.

4. En l’espèce, pour démontrer le lien entre l’ouvrage public et les


dommages qu’il a subis, M. S. ne verse au dossier qu’une attestation co-

EXTRAIT DE FIL
signée par le docteur Deschamps et Mme Falchi datée du 24 février 2016,
lesquels n’ont pas assisté à l’accident, un justificatif de course du taxi qui
lui aurait permis de se rendre à l’hôpital à la suite de la survenance du
dommage, ainsi qu’un certificat médical réalisé par le centre hospitalier du

DP
pays d’Aix le 6 novembre 2015. Ces seuls éléments ne permettent pas
d’établir avec précision la matérialité des faits et les causes de la chute
survenue le 6 novembre 2015. Au surplus, l’autorité gestionnaire de la
voirie n’étant pas tenue d’enlever à tout instant les objets divers présents
sur la voirie en dehors de son fait, la présence alléguée d’une tomate
écrasée, ou d’une peau de banane selon les faits relatés de manière
contradictoire par le requérant dans sa demande préalable, sur le sol
d’une place publique accueillant un marché de fruits et de légumes, ne
constitue pas un défaut d’entretien de la voie publique.

5. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. S. tendant


à la condamnation de la commune d’Aix-en-Provence doivent être rejetées,
sans qu’il soit besoin de déterminer la personne publique responsable.

Sur la déclaration de jugement commun :

6. La caisse primaire centrale d'assurance maladie des Bouches-


du-Rhône, mise en cause, n’a pas produit de conclusions dans le cadre de
la présente instance. Il y a lieu, dès lors, de lui déclarer commun le présent
jugement.

Sur les frais relatifs au litige :

24
7. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre les frais
de l’expertise, s’élevant à 720 euros, à la charge définitive de M. S..

8. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice


administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune
d’Aix-en-Provence, qui n’est pas la partie perdante dans la présente
instance, la somme que M. S. demande au titre des frais exposés et non
compris dans les dépens. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de
mettre à la charge de M. S. une somme de 1 000 euros à verser à la
commune d’Aix-en-Provence au titre des frais exposés par elle et non
compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : La requête de M. S. est rejetée.


Article 2 : Le présent jugement est déclaré commun à la caisse primaire centrale
d’assurance maladie des Bouches-du-Rhône.
Article 3 : Les frais de l’expertise, s’élevant à 720 euros, sont mis à la charge
définitive de M. S..
Article 4 : M. S. versera à la commune d’Aix-en-Provence une somme de 1 000
euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. Roger S., à la commune d'Aix-
en-Provence et à la caisse primaire centrale d'assurance maladie des Bouches-
du-Rhône.

Doc. 11 : CE, Ass., 14 janvier 1938, Société anonyme des produits
laitiers "La Fleurette"

Considérant qu'aux termes de l'article 1er de la loi du 29 juin 1934 relative à la


protection des produits laitiers : "Il est interdit de fabriquer, d'exposer, de mettre
en vente ou de vendre, d'importer, d'exporter ou de transiter : 1° sous la
dénomination de "crème" suivie ou non d'un qualificatif ou sous une
dénomination de fantaisie quelconque, un produit présentant l'aspect de la
crème, destiné aux mêmes usages, ne provenant pas exclusivement du lait,
l'addition de matières grasses étrangères étant notamment interdite" ;
Considérant que l'interdiction ainsi édictée en faveur de l'industrie laitière a mis
la société requérante dans l'obligation de cesser la fabrication du produit qu'elle
exploitait antérieurement sous le nom de "Gradine", lequel entrait dans la
définition donnée par l'article de loi précité et dont il n'est pas allégué qu'il
présentât un danger pour la santé publique ; que rien, ni dans le texte même de
la loi ou dans ses travaux préparatoires, ni dans l'ensemble des circonstances de
l'affaire, ne permet de penser que le législateur a entendu faire supporter à
l'intéressée une charge qui ne lui incombe pas normalement ; que cette charge,
créée dans un intérêt général, doit être supportée par la collectivité ; qu'il suit de
là que la société "La Fleurette" est fondée à demander que l'Etat soit condamné à
lui payer une indemnité en réparation du préjudice par elle subi ;

25
Mais considérant que l'état de l'instruction ne permet pas de déterminer
l'étendue de ce préjudice ; qu'il y a lieu de renvoyer la requérante devant le
ministre de l'Agriculture pour qu'il y soit procédé à la liquidation, en capital et
intérêts, de l'indemnité qui lui est due ;

Doc. 12 : CE, Ass., 30 mars 1966, Compagnie générale d’énergie radio-
électrique

Considérant que pour demander à l'Etat français la réparation du préjudice


correspondant tant à la privation de jouissance de locaux réquisitionnés par
l'armée d'occupation qu'à la perte d'industrie afférente à cette réquisition la
Compagnie générale d'énergie radio-électrique se fonde en premier lieu sur les
dispositions de la loi du 30 avril 1946, relative aux réclamations nées à l'occasion
des réquisitions allemandes en matière de logement et de cantonnement ;
Considérant qu'aux termes de l'article 1er de ladite loi "le préfet statue sur les
réclamations auxquelles donne lieu l'évaluation des indemnités de réquisition
exercées en vue du logement et du cantonnement des troupes allemandes" ; qu'il
ressort des termes mêmes de cet article que ladite loi n'a mis à la charge de
l'Etat français que les indemnités dues à raison de réquisitions prononcées pour
satisfaire aux seuls besoins du logement ou du cantonnement des troupes
allemandes ; qu'il est constant que la réquisition en 1940 par la puissance
occupante des locaux et installations techniques de la station de radiodiffusion
"Poste Parisien" dont la Compagnie générale d'énergie radio-électrique était
propriétaire n'a pas été exercée en vue d'un tel objet ; qu'il s'ensuit que la
compagnie requérante ne tient de la loi du 30 avril 1946 aucun droit à indemnité
à l'encontre de l'Etat français ;
Considérant en second lieu qu'aux termes de l'article 53 de l'annexe jointe à la
convention de La Haye du 18 octobre 1907 concernant les lois et coutumes de la
guerre sur terre "tous les moyens affectés sur terre ... à la transmission des
nouvelles ... peuvent être saisis, même s'ils appartiennent à des personnes
privées, mais devront être restitués et les indemnités seront réglées à la paix" ;
que la compagnie requérante soutient que les conditions d'exercice du droit de
créance que l'article 53 précité lui reconnaît à l'encontre de la puissance
occupante ont été modifiées à son détriment par l'intervention de l'accord
concernant les réparations à recevoir de l'Allemagne et l'institution d'une agence
interalliée des réparations signé à Paris le 14 janvier 1946 et surtout par l'accord
sur les dettes extérieures allemandes signé à Londres le 27 février 1953 entre les
gouvernements alliés et la République fédérale d'Allemagne et dont l'article 5
paragraphe 2 diffère "jusqu'au règlement définitif du problème des réparations
l'examen des créances, issues de la deuxième guerre mondiale des pays qui ont
été en guerre avec l'Allemagne ou ont été occupés par elle ... et des
ressortissants de ces pays à l'encontre du Reich ...". Qu'en conséquence ladite
compagnie prétend avoir droit au paiement d'une indemnité à la charge de l'Etat
français à raison du préjudice résultant de la rupture d'égalité devant les charges
publiques que la signature par le Gouvernement français d'accords

26
internationaux entravant ou retardant le règlement de sa créance a entraînée
pour elle ;
Considérant que la responsabilité de l'Etat est susceptible d'être engagée sur le
fondement de l'égalité des citoyens devant les charges publiques, pour assurer la
réparation de préjudices nés de conventions conclues par la France avec d'autres
Etats et incorporées régulièrement dans l'ordre juridique interne, à la condition
d'une part que ni la convention elle-même ni la loi qui en a éventuellement
autorisé la ratification ne puissent être interprétées comme ayant entendu
exclure toute indemnisation et d'autre part que le préjudice dont il est demandé
réparation soit d'une gravité suffisante et présente un caractère spécial ;
Considérant qu'il résulte de l'instruction que cette dernière condition n'est pas
remplie en l'espèce ; qu'eu égard en effet à la généralité des accords
susmentionnés et au nombre des ressortissants français victimes de dommages
analogues au dommage allégué par la compagnie requérante, celui-ci ne peut
être regardé comme présentant un caractère spécial de nature à engager la
responsabilité sans faute de l'Etat envers ladite Compagnie ; (rejet de la requête)

Doc. 13 : CE, Sect., 14 octobre 2011, Mme Saleh


Considérant qu'il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que, par
des arrêts du 3 février 2004, la cour d'appel de Paris a condamné l'Etat du
KOWEÏT, ancien employeur, à son ambassade à Paris, de Mmes Om Hashem D,
Mary Magrat F, Chérifa B et Ranjani A, à verser à ces dernières des sommes
s'élevant respectivement à 101 535,51 euros, 100 033,59 euros, 23 973,51 euros
et à 101 511,78 euros, en principal, à titre de rappels de salaires et de diverses
indemnités liées à leur licenciement ; que les procédures de saisie attribution par
voie d'huissier de justice, diligentées par les intéressées pour obtenir l'exécution
de ces décisions, n'ont pu aboutir en raison de l'immunité d'exécution opposée
aux tentatives effectuées sur le compte ouvert par l'ambassade auprès de la
Banque Nationale du KOWEÏT et rappelée à l'huissier de justice par lettre du 26
octobre 2006 du ministre des affaires étrangères et européennes ; que Mme D et
autres ont alors saisi le ministre de l'économie, des finances et de l'industrie
d'une demande tendant à la réparation, sur le terrain de la responsabilité sans
faute de l'Etat, du préjudice subi par elles du fait de l'impossibilité où elles se
sont trouvées d'obtenir l'exécution de ces décisions de justice en raison de
l'immunité d'exécution dont bénéficiait leur ancien employeur ; que par des
arrêts en date du 8 décembre 2008, la cour administrative d'appel de Paris a
confirmé le rejet de leurs demandes prononcé par un jugement du 27 avril 2007
du tribunal administratif de Paris ; que Mme D et autres se pourvoient en
cassation contre ces arrêts ;
Sur les arrêts de la cour :
Considérant, en premier lieu, que pour juger que Mme D et autres ne pouvaient
se prévaloir d'un préjudice spécial de nature à engager la responsabilité de l'Etat
envers elles sur le fondement de la responsabilité sans faute du fait de
l'application de la règle coutumière du droit public international précédemment
indiquée, la cour administrative d'appel de Paris a relevé que les requérantes ne

27
pouvaient ignorer, lors de la conclusion de leur contrat de travail, la qualité
d'Etat étranger de leur employeur, l'Etat du KOWEÏT, et par suite, les immunités
de juridiction et d'exécution dont celui-ci pouvait bénéficier ; qu'il résulte de
l'arrêt de la cour d'appel de Paris que la loi française est applicable aux contrats
de travail des intéressées, qui sont exécutés sur le territoire français ; qu'un
salarié ne peut être réputé avoir par avance accepté le risque résultant de la
méconnaissance par son employeur des dispositions d'ordre public applicables à
la conclusion, à l'exécution et à la rupture de son contrat de travail ; que parmi
ces dispositions, figurent celles permettant le recouvrement, même contraint, des
créances salariales du salarié sur son employeur en contrepartie du travail
effectué et des indemnités pouvant résulter de la rupture de ce contrat par
l'employeur ; que par suite, en opposant à Mme D et autres l'exception du risque
accepté au motif qu'elles ne pouvaient ignorer la qualité d'Etat souverain de leur
employeur et l'immunité d'exécution dont ce dernier pouvait le cas échéant
bénéficier en vertu de la règle coutumière rappelée ci-dessus, la cour
administrative d'appel a entaché ses décisions d'une erreur de droit ;
Considérant, en second lieu, que pour écarter l'existence d'un préjudice spécial
de nature à engager la responsabilité de l'Etat envers les requérantes, la cour
administrative d'appel a également relevé que la généralité de la règle
coutumière du droit public international mentionnée ci-dessus et le nombre de
personnes auxquelles elle peut s'appliquer font obstacle à ce que les préjudices
allégués puissent être regardés comme revêtant un caractère spécial ; qu'il
appartenait toutefois aux juges du fond de retenir, pour apprécier le caractère
spécial des préjudices invoqués, outre la portée de la règle coutumière en cause,
le nombre connu ou estimé de victimes de dommages analogues à ceux subis par
les personnes qui en demandaient réparation ; que par suite, la cour a commis
une erreur de droit en jugeant que les préjudices subis par Mme D et autres ne
pouvaient être regardés comme revêtant un caractère spécial ;
Considérant qu'il résulte de ce qui précède que les requérantes sont fondées à
demander l'annulation des arrêts attaqués ;
Considérant qu'il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de régler les
affaires au fond en application des dispositions de l'article L. 821-2 du code de
justice administrative ;
Sur le règlement au fond :
Considérant, d'une part, qu'il ne résulte ni de la règle coutumière du droit public
international de l'immunité d'exécution des Etats étrangers ni d'aucune
disposition législative que soit exclue l'indemnisation par l'Etat des préjudices
invoqués nés de l'application de cette règle ;
Considérant, d'autre part, qu'il résulte de l'instruction qu'eu égard au montant
des sommes en cause et à la situation des requérantes, le préjudice invoqué par
chacune d'entre elles revêt un caractère de gravité de nature à ouvrir droit à
indemnisation ; que compte tenu du faible nombre des victimes d'agissements
analogues imputables à des ambassades d'Etats étrangers, sur le territoire
français, les préjudices dont elles se prévalent peuvent être regardés comme
présentant un caractère spécial et, dès lors, comme ne constituant pas une
charge incombant normalement aux requérantes ; que par ailleurs, la

28
circonstance que leur employeur soit un Etat étranger, qui comme tel bénéficie
d'immunités, ne peut faire obstacle à la reconnaissance du caractère spécial de
leur préjudice, les requérantes ne pouvant, ainsi qu'il a été rappelé ci-dessus,
être réputées avoir par avance accepté le risque résultant de la méconnaissance
par leur employeur des dispositions d'ordre public applicables à la conclusion, à
l'exécution et à la rupture de leur contrat de travail ni, par suite, avoir renoncé
aux dispositions permettant le recouvrement, même contraint, de leurs créances
salariales sur cet employeur en contrepartie du travail effectué et des indemnités
pouvant résulter de la rupture de ce contrat par l'employeur ;
Considérant, enfin, qu'il résulte également de l'instruction que si Mme D et
autres, qui n'ont pu obtenir de leur ancien employeur, l'Etat du KOWEÏT,
l'exécution des décisions de justice le condamnant au versement des sommes
dont il est redevable au titre des salaires et de diverses indemnités dues à raison
de leur licenciement, n'ont pas saisi le juge de l'exécution, cette abstention ne
saurait être regardée, dans les circonstances de l'espèce, comme les ayant
privées d'une chance sérieuse de recouvrer leur créance, alors que l'immunité
d'exécution a été opposée par l'Etat du KOWEÏT aux procédures de saisie
attribution qu'elles avaient engagées sur un compte en banque de l'ambassade
qui, utilisé pour le paiement des salaires de ses employés, participait à
l'accomplissement de l'ensemble des fonctions de la mission diplomatique
koweïtienne et n'était ainsi pas dissociable de l'exercice par cet Etat de ses
missions de souveraineté ; que par suite, les préjudices dont se prévalent Mme D
et autres doivent être également regardés comme présentant un caractère
certain ;
Considérant qu'il résulte de ce qui précède que Mme D et autres sont fondées à
soutenir que c'est à tort que le tribunal administratif de Paris a jugé que les
conditions d'engagement de la responsabilité de l'Etat à leur égard sur le
fondement de la rupture de l'égalité devant les charges publiques n'étaient pas
remplies et à demander, en conséquence, l'annulation du jugement attaqué du 27
avril 2007 en tant qu'il a statué sur leurs demandes ; (…)

Doc. 14 : CE, 8 juin 2017, Consorts F.


1. Considérant qu'il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que
M.F..., chirurgien des hôpitaux, a été recruté, le 1er avril 1989, par le centre
hospitalier de Châteaudun en qualité de praticien hospitalier à plein temps ; qu'à
la suite d'une inspection diligentée par l'agence régionale d'hospitalisation, le
ministre de l'emploi et de la solidarité, par une décision du 6 avril 2000, l'a
suspendu de ses fonctions et a engagé une procédure disciplinaire ; que, le 19
avril 2000, le procureur de la République a mis en examen M. F... des chefs
d'homicide involontaire, blessures involontaires et non-assistance à personne en
danger ; que la mesure de suspension a été prolongée, par une décision du 29
septembre 2000, pour la durée de la procédure pénale ; que, par un arrêt du 13
mai 2008 devenu définitif, la cour d'appel de Versailles a relaxé M. F...de tous les
chefs de poursuite ; que, par un arrêté du 2 juin 2008, la directrice du centre
national de gestion des praticiens hospitaliers et des personnels de direction de

29
la fonction publique hospitalière (CNG) a abrogé les décisions des 6 avril et 29
septembre 2000 et réintégré l'intéressé dans ses fonctions ; que, par un arrêté du
2 décembre 2009, elle l'a placé en position de recherche d'affectation à compter
du 1er janvier 2010 pour une durée de deux ans ; que, par un arrêté du 3 janvier
2012, elle l'a réintégré en surnombre au sein du centre hospitalier de
Châteaudun à compter du 1er janvier 2012 ;
2. Considérant que M. et Mme F...et leurs enfants ont recherché la responsabilité
de l'Etat au titre des préjudices subis du fait, d'une part, de la suspension de M.
F..., maintenue à titre conservatoire pendant huit ans, et, d'autre part, de
l'absence prolongée d'affectation de l'intéressé sur un emploi correspondant à
son grade ; que, par un jugement du 7 avril 2014, le tribunal administratif de
Paris a écarté toute faute au titre de la mesure de suspension et rejeté les
conclusions dirigées contre l'Etat ; qu'estimant que le CNG avait, à partir du 1er
janvier 2011, commis une faute engageant sa responsabilité en ne mettant pas en
oeuvre les moyens nécessaires pour permettre à l'intéressé de retrouver une
activité professionnelle, il a, en revanche, mis à la charge de cet établissement
public le versement d'une somme de 21 000 euros à M. et Mme F...et de 1 000
euros à chacun de leurs enfants majeurs ; que les intéressés se pourvoient en
cassation contre l'arrêt du 23 mars 2015 par lequel la cour administrative d'appel
de Paris a rejeté l'appel qu'ils avaient formé contre ce jugement ;
3. Considérant que le moyen tiré de ce que le rejet des conclusions tendant à
l'indemnisation des pertes de revenus subies par les consorts F...méconnaîtrait
l'article 1er du premier protocole additionnel à la convention européenne de
sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est nouveau en
cassation et, par suite, inopérant ;
Sur la responsabilité de l'Etat au titre de la suspension de M.F... :
4. Considérant qu'aux termes de l'article 69 du décret du 24 février 1984 portant
statut des praticiens hospitaliers, dans sa rédaction en vigueur à la date de la
décision de suspension contestée : " Dans l'intérêt du service, le praticien qui fait
l'objet d'une procédure disciplinaire peut être immédiatement suspendu par le
ministre chargé de la santé pour une durée maximum de six mois. Toutefois,
lorsque l'intéressé fait l'objet de poursuites pénales, la suspension peut être
prolongée pendant toute la durée de la procédure" ; que l'arrêt attaqué juge que
les décisions par lesquelles le ministre de l'emploi et de la solidarité a, d'une
part, suspendu M. F...en raison de la vraisemblance et de la gravité des faits
énoncés dans le rapport d'inspection en 2000 et, d'autre part, prolongé cette
suspension en raison des poursuites pénales engagées ne sont pas entachées
d'illégalité et ne revêtent, dès lors, pas le caractère de fautes engageant la
responsabilité de l'Etat ; qu'en retenant que, compte tenu de la gravité des faits
fondant les poursuites, l'administration n'avait pas commis de faute en
maintenant la mesure de suspension pendant toute la durée de la procédure
pénale, sans donner suite à la procédure disciplinaire qu'elle avait engagée, la
cour n'a pas commis d'erreur de droit ;
5. Considérant, toutefois, que les requérants reprochent également à la cour
d'avoir commis une erreur de droit et une erreur de qualification juridique en ne
relevant pas d'office que la responsabilité de l'Etat était engagée, en l'absence

30
même de toute faute de sa part, au titre d'une rupture d'égalité devant les
charges publiques ;
6. Considérant que la responsabilité de la puissance publique peut se trouver
engagée, même sans faute, sur le fondement du principe d'égalité des citoyens
devant les charges publiques, lorsqu'une mesure légalement prise a pour effet
d'entraîner, au détriment d'une personne physique ou morale, un préjudice grave
et spécial, qui ne peut être regardé comme une charge lui incombant
normalement ; que lorsqu'il ressort des pièces du dossier que les conditions en
sont réunies, il appartient au juge administratif de soulever d'office, après en
avoir informé les parties, le moyen tiré de l'existence d'une responsabilité sans
faute de l'Etat ;
7. Considérant que si M.F..., dont le traitement de base a été maintenu pendant
sa suspension, s'est prévalu devant les juges du fond de la perte des
rémunérations qu'il tirait des gardes et astreintes et de l'activité libérale qu'il
exerçait au sein de l'hôpital, un tel préjudice n'était pas de nature à engager la
responsabilité sans faute de l'Etat ; qu'en revanche, il ressort des pièces du
dossier soumis aux juges du fond que le maintien de la mesure pendant une
durée de huit ans, alors que l'intéressé n'avait pas fait l'objet d'une mesure de
contrôle judiciaire lui interdisant d'exercer sa profession, a entraîné, du fait de
l'arrêt de la pratique opératoire, une diminution difficilement remédiable de ses
compétences chirurgicales, compromettant ainsi la possibilité pour lui de
reprendre un exercice professionnel en qualité de chirurgien ; que ce préjudice
grave, qui a revêtu un caractère spécial, ne peut être regardé, alors que M. F...a
été relaxé des poursuites pénales qui avaient motivé la suspension et n'a pas fait
l'objet d'une sanction disciplinaire, comme une charge qui lui incombait
normalement ; que, dans ces conditions, la cour administrative d'appel n'a pu,
sans entacher son arrêt d'une erreur de droit ou de qualification juridique,
s'abstenir de relever d'office le moyen tiré de ce que la responsabilité sans faute
de l'Etat était engagée à l'égard des consorts F...; que son arrêt doit, dès lors,
être annulé en tant qu'il rejette les conclusions indemnitaires dirigées contre
l'Etat au titre du maintien pendant huit ans de la mesure de suspension ;
Sur l'indemnisation des pertes de revenus qui résulteraient de la faute commise
par le CNG :
8. Considérant que le jugement du 7 avril 2014 du tribunal administratif de Paris
retenait que le CNG avait commis une faute de nature à engager sa
responsabilité en s'abstenant d'entreprendre, à compter du 1er janvier 2011,
toutes les actions et démarches requises pour permettre à M.F..., soit de
retrouver une affectation dans un établissement public de santé, soit d'accéder à
un autre emploi du secteur public ou du secteur privé ; que, pour rejeter les
conclusions des consorts F...tendant à l'augmentation des sommes que le tribunal
leur avait allouées à ce titre, la cour administrative d'appel a notamment estimé
qu'il ne résultait pas de l'instruction que la faute du CNG aurait eu pour
conséquence directe la perte de la rémunération que M. F...aurait pu tirer de
l'accomplissement gardes et d'astreinte ou de l'exercice d'une activité libérale ;
qu'en se prononçant ainsi, la cour a implicitement mais nécessairement estimé,
dans le cadre d'une appréciation souveraine des faits de l'espèce, exempte de

31
dénaturation, que l'intéressé n'avait pas été privé d'une chance sérieuse d'être
affecté sur un poste lui ouvrant le droit ou la faculté de percevoir ces
rémunérations ; que, par suite, le moyen tiré de ce qu'elle aurait omis de
s'interroger sur l'existence d'une telle perte de chance sérieuse doit être écarté ;
9. Considérant qu'il résulte de tout ce qui précède que l'arrêt de la cour
administrative d'appel de Paris ne doit être annulé qu'en tant qu'il rejette les
conclusions dirigées contre l'Etat au titre de la responsabilité sans faute résultant
de la suspension de M. F... pendant huit ans ;

Doc. 15 : TC, 11 mars 2019, Mme. D.

Vu, enregistrée à son secrétariat le 6 décembre 2018, l'expédition de l'ordonnance


par laquelle le juge de la mise en état du tribunal de grande instance de Paris,
saisi par Mme F... C..., épouse D..., d'une demande tendant à la condamnation de 
la Fédération de Russie et de la République française à réparer le préjudice 
qu'elle estime avoir subi en tant que détentrice de titres d'emprunt russes, après 
avoir admis l'intervention volontaire de l'Agent judiciaire de l'Etat, a renvoyé au 
Tribunal, par application de l'article 35 du décret du 27 février 2015, le soin de
décider de l'ordre de juridiction compétent pour connaître du litige opposant
Mme D... à la République française ;

Vu, enregistré le 14 janvier 2019, le mémoire présenté pour l'Agent judiciaire de


l'Etat tendant, à titre principal, à ce qu'aucun des deux ordres de juridiction ne
soit déclaré compétent et, à titre subsidiaire, à ce que la juridiction
administrative soit déclarée compétente, et, par ailleurs, à ce que la somme de
2500 euros soit mise à la charge de Mme C..., épouse D... au titre de l'article 75
de la loi du 10 juillet 1991, par les motifs que le litige porte sur des actes de
gouvernement et, à titre subsidiaire, qu'aucune voie de fait ne peut être
reprochée à l'Etat ;

Vu, enregistré à son secrétariat le 5 février 2019, le mémoire présenté par la


SCP Gadiou-Chevallier pour Mme C..., épouse D..., tendant à ce que la juridiction
judiciaire soit déclarée compétente et à ce que la somme de 4000 euros soit mise
à la charge de l'Etat et de la Fédération de Russie au titre de l'article 75 de la loi
du 10 juillet 1991, par les motifs qu'aucun acte de gouvernement n'est en cause
et que l'Etat a commis une voie de fait ;

Vu les pièces desquelles il résulte que la saisine du Tribunal a été notifiée à la


Fédération de Russie, à M. B..., ambassadeur de la Fédération de Russie, au
ministre de l'Europe et des affaires étrangères et au ministre de l'économie et
des finances, qui n'ont pas produit de mémoire ;

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu la loi des 16-24 août 1790 et le décret du 16 fructidor An III ;

Vu la loi du 24 mai 1872 ;

Vu le décret n° 2015-233 du 27 février 2015 ;

Vu la loi n ° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

Après avoir entendu en séance publique :

32
- le rapport de M. A... Ménéménis, membre du Tribunal,

- les observations de la SCP Foussard-Froger pour l'Agent judiciaire de l'Etat ;

- les conclusions de Mme E... Vassallo-Pasquet, rapporteur public ;

Considérant que Mme F... C..., épouse D..., est devenue propriétaire, par
héritage, de titres d'emprunt russes ; qu'après avoir assigné devant le tribunal de
grande instance de Paris la Fédération de Russie pour obtenir paiement de la
somme à laquelle elle estime que ces titres lui donnent droit, elle a assigné en
intervention forcée dans la même instance la République française, aux fins
d'obtenir la condamnation solidaire de la Russie et de la France à lui payer la
somme qu'elle réclame ; que, par une ordonnance du 4 décembre 2018, le juge
de la mise en état du tribunal de grande instance de Paris a admis l'intervention
volontaire de l'Agent judiciaire de l'Etat et renvoyé au Tribunal, par application
de l'article 35 du décret du 27 février 2015, le soin de déterminer quel est l'ordre
de juridiction compétent pour connaître du litige qui oppose Mme D... à l'Etat
français ;

Considérant que Mme D... soutient que la France aurait, en s'abstenant de faire
pression sur la Russie pour protéger les intérêts des détenteurs français de titres
d'emprunt russes puis en concluant avec la Russie l'accord du 27 mai 1997, qui a
notamment entendu procéder au « règlement complet et définitif » de la question
dite des « emprunts russes », commis des fautes qui sont à l'origine du préjudice
qu'elle subit en étant privée de la somme à laquelle elle estime avoir droit ; que le
préjudice ainsi invoqué n'est pas détachable de la conduite des relations entre la
France et la Russie et ne saurait par suite engager la responsabilité de l'Etat sur
le fondement de la faute ; que la juridiction administrative et la juridiction
judiciaire sont l'une et l'autre incompétentes pour en connaître ;

Considérant que Mme D... soutient par ailleurs qu'elle entend aussi poursuivre la
responsabilité de l'Etat, sur le fondement de l'égalité des citoyens devant les
charges publiques, en réparation du préjudice qu'elle estime subir du fait de
l'accord franco-russe du 27 mai 1997 ; qu'il n'appartient qu'à la juridiction
administrative de connaître d'une telle demande ;

Considérant qu'il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit
aux conclusions que présentent Mme D... et l'Agent judiciaire de l'Etat au titre
des dispositions de l'article 75 de la loi du 10 juillet 1991 ;

DECIDE :

Article 1er : La juridiction administrative est compétente pour connaître des


conclusions par lesquelles Mme D... poursuit la responsabilité de l'Etat sur le
fondement de l'égalité des citoyens devant les charges publiques.

Article 2 : Ni la juridiction administrative ni la juridiction judiciaire ne sont


compétentes pour connaître des conclusions par lesquelles Mme D... poursuit la
responsabilité de l'Etat pour faute.

Article 3 : Les conclusions présentées par Mme D... et par l'Agent judiciaire de
l'Etat au titre des dispositions de l'article 75 de la loi du 10 juillet 1991 sont
rejetées.

33
Article 4 : La présente décision sera notifiée à Mme D..., au ministre de l'Europe
et des Affaires étrangères, au ministre de l'économie et des finances, à la
Fédération de Russie et à M. B..., ambassadeur de la Fédération de Russie.

Doc 16 : CE 30 septembre 2019, Ministre de l’intérieur, c/ Société


Compagnie La Méridionale

Vu la procédure suivante :

La compagnie méridionale de navigation a demandé au tribunal administratif de


Marseille de condamner l'Etat à lui verser une indemnité de 1 736 583 euros du 
fait du blocage du port de Marseille par les marins de la société nationale Corse
Méditerranée (SNCM) entre le 1er et le 9 juillet 2014. Par un jugement 
n°1500142 du 16 octobre 2017, le tribunal administratif a jugé que le préjudice 
résultant pour la compagnie méridionale de navigation du blocage du navire "
Kalliste " et du déroutement de deux autres navires vers Toulon présentait un
caractère anormal justifiant l'engagement, s'agissant des pertes subies au-delà
des vingt-quatre premières heures, de la responsabilité sans faute de l'Etat et
ordonné qu'il soit procédé à une expertise afin de déterminer les préjudices de
toute nature subis par la société.

Par un pourvoi, enregistré le 18 décembre 2017 au secrétariat du contentieux du


Conseil d'Etat, le ministre d'Etat, ministre de l'intérieur, demande au Conseil
d'Etat d'annuler ce jugement.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code de procédure civile ;

- le code de justice administrative ;

Après avoir entendu en séance publique :

- le rapport de M. Florian Roussel, maître des requêtes,

- les conclusions de Mme Cécile Barrois de Sarigny, rapporteur public,

La parole ayant été donnée, avant et après les conclusions, à la SCP Garreau,
Bauer-Violas, Feschotte-Desbois, avocat de la société La Méridionale ;

Considérant ce qui suit :

1. Il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que, le 1er juillet
2014, une centaine de marins de la société nationale Corse Méditerranée ont
bloqué, sur le port de Marseille, le navire " Kalliste " qui assurait le transport de
passagers, véhicules et marchandises à destination ou en provenance de certains
ports de la Corse et appartenait à la société compagnie méridionale de
navigation, devenue La Méridionale. Par une ordonnance en date du 1er juillet

34
2014, le président du tribunal de commerce de Marseille a ordonné l'expulsion
immédiate de toute personne, tout engin ou tout matériel empêchant l'accès à ce
navire. La société compagnie méridionale de navigation a, par voie d'huissier,
requis, le même jour, le concours de la force publique. Le blocage n'ayant été
levé par les salariés grévistes que le 9 juillet, la société compagnie méridionale
de navigation a adressé à l'Etat, le 26 septembre suivant, une demande tendant à
la réparation des préjudices en ayant résulté. Par une décision en date du 6
novembre 2014, le préfet a rejeté sa demande. Par le jugement du 16 octobre
2017 contre lequel le ministre de l'intérieur se pourvoit en cassation, le tribunal
administratif de Marseille a jugé que le préjudice résultant pour la compagnie
méridionale de navigation du blocage du navire " Kalliste " et du déroutement de
deux autres navires vers Toulon présentait un caractère anormal justifiant
l'engagement, s'agissant des pertes subies au-delà des vingt-quatre premières
heures, de la responsabilité sans faute de l'Etat et ordonné qu'il soit procédé à
une expertise afin de déterminer les préjudices de toute nature subis par la
société.

2. Le dommage résultant de l'abstention des autorités administratives de recourir


à la force publique pour permettre l'utilisation normale du domaine public
portuaire ne saurait être regardé, s'il excède une certaine durée, comme une
charge incombant normalement aux usagers du port. Ces derniers sont fondés à
demander réparation à l'Etat d'un tel préjudice, s'il présente un caractère grave
et spécial, alors même que l'abstention des autorités administratives ne
présenterait pas de caractère fautif.

3. Il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que, devant le
tribunal administratif, la société compagnie méridionale de navigation faisait
valoir que l'abstention des autorités de l'Etat de prendre les mesures destinées à
garantir l'accès des passagers et véhicules et de mettre fin au blocage des
navires entre le 1er et le 9 juillet 2014 lui avait causé un préjudice suffisamment
grave et spécial de nature à ouvrir droit à réparation. Par le jugement attaqué, le
tribunal administratif s'est, notamment, fondé, sur le motif tiré de ce que le
dommage résultant de l'abstention des autorités administratives à accorder le
concours de la force publique ne saurait être regardé, s'il revêt une gravité
suffisante, et notamment s'il excède une certaine durée, comme une charge
incombant normalement aux usagers du port et a jugé, en l'espèce, qu'eu égard
aux caractères spécifiques du transport maritime de passagers et de véhicules
entre la Corse et le continent, particulièrement pendant la période estivale, la
compagnie méridionale de navigation avait subi, du fait du blocage entre le 1er et
le 9 juillet 2014 du navire " Kalliste " et du déroutement de deux autres navires
vers le port de Toulon, un préjudice grave et spécial, excédant les charges que
les usagers doivent normalement supporter, engageant la responsabilité de l'Etat
pour la part du dommage correspondant aux pertes subies au-delà des vingt-
quatre premières heures.

4. En premier lieu, en se fondant sur de tels motifs pour juger que la


responsabilité de l'Etat était en l'espèce engagée sur le fondement du principe
rappelé au point 2, le tribunal administratif n'a pas commis d'erreur de droit.

5. En deuxième lieu, en jugeant que la décision de dérouter vers le port de


Toulon deux autres navires de la société, qui n'étaient pas en mesure d'accoster à
Marseille du fait du blocage du port, avait pour cause directe l'abstention des
autorités administratives face à ce blocage, le tribunal administratif a exactement
qualifié les faits de l'espèce.

35
6. En troisième lieu, en jugeant que le blocage, du 1er au 9 juillet 2014, de
l'accès à l'un des navires appartenant à la société requérante ainsi que
l'impossibilité pour deux autres de ses navires, du fait du même blocage,
d'utiliser le port de Marseille avaient, eu égard à la période concernée et au
caractère saisonnier de son activité, causé à la société, au-delà des vingt-quatre
premières heures, un préjudice suffisamment grave et spécial pour ouvrir droit à
indemnisation au titre de la responsabilité de l'Etat pour rupture d'égalité devant
les charges publiques, le tribunal administratif a exactement qualifié les faits qui
lui étaient soumis.

7. Enfin, s'il résulte des principes gouvernant la responsabilité des personnes


publiques, repris par les dispositions de l'article L. 153-1 du code des procédures
civiles d'exécution, que le représentant de l'Etat, saisi d'une demande en ce sens,
doit prêter le concours de la force publique en vue de l'exécution d'une décision
de justice ayant force exécutoire, la responsabilité de l'Etat étant susceptible
d'être engagée en cas de refus pour faute ou même sans faute lorsque le refus
est notamment fondé sur des considérations impérieuses tenant à la sauvegarde
de l'ordre public, le tribunal administratif, ainsi qu'il a été dit au point 3, s'est à
titre déterminant fondé, pour juger que la responsabilité de l'Etat était en
l'espèce engagée, sur le principe rappelé au point 2. Il s'ensuit que le ministre de
l'intérieur ne saurait utilement critiquer les motifs par lesquels le tribunal
administratif a examiné les conditions de mise en jeu de la responsabilité de
l'Etat du fait de l'abstention de prêter son concours à l'exécution de l'ordonnance
du 1er juillet 2014 du président du tribunal de commerce de Marseille, lesquels
présentent un caractère surabondant.

9. Il résulte de tout ce qui précède que le ministre de l'intérieur n'est pas fondé à
demander l'annulation du jugement qu'il attaque. Dans les circonstances de
l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à la société La
Méridionale d'une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de
justice administrative.

DECIDE:

--------------

Article 1er : Le pourvoi du ministre d'Etat, ministre de l'intérieur est rejeté.

Article 2 : L'Etat versera à la société La Méridionale une somme de 3 000 euros


au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente décision sera notifiée au ministre de l'intérieur et à la


société La Méridionale.- 4 -

Doc. 17 : CE, 12 mars 2012, Centre hospitalier universitaire de


Besançon

Considérant que, dans l'arrêt du 21 décembre 2011 par lequel elle s'est
prononcée sur les questions dont le Conseil d'Etat, statuant au contentieux l'avait
saisie à titre préjudiciel, la Cour de justice de l'Union européenne, a dit pour
droit que " la responsabilité d'un prestataire de services qui utilise, dans le cadre

36
d'une prestation de services telle que des soins dispensés en milieu hospitalier,
des appareils ou des produits défectueux dont il n'est pas le producteur au sens
des dispositions de l'article 3 de la directive 85/374/CEE du Conseil, du 25 juillet
1985, relative au rapprochement des dispositions législatives, réglementaires et
administratives des États membres en matière de responsabilité du fait des
produits défectueux, telle que modifiée par la directive 1999/34/CE du Parlement
européen et du Conseil, du 10 mai 1999, et cause, de ce fait, des dommages au
bénéficiaire de la prestation ne relève pas du champ d'application de cette
directive " et que " cette dernière ne s'oppose dès lors pas à ce qu'un État
membre institue un régime, tel que celui en cause au principal, prévoyant la
responsabilité d'un tel prestataire à l'égard des dommages ainsi occasionnés,
même en l'absence de toute faute imputable à celui-ci, à condition, toutefois, que
soit préservée la faculté pour la victime et/ou ledit prestataire de mettre en cause
la responsabilité du producteur sur le fondement de ladite directive lorsque se
trouvent remplies les conditions prévues par celle-ci " ;
Considérant qu'il résulte de l'interprétation ainsi donnée par la Cour de justice de
l'Union européenne que la directive du 25 juillet 1985 ne fait pas obstacle à
l'application du principe selon lequel, sans préjudice des actions susceptibles
d'être exercées à l'encontre du producteur, le service public hospitalier est
responsable, même en l'absence de faute de sa part, des conséquences
dommageables pour les usagers de la défaillance des produits et appareils de
santé qu'il utilise ; que, dès lors, la cour administrative d'appel de Nancy n'a pas
commis d'erreur de droit en mettant ce principe en oeuvre pour confirmer, par
l'arrêt attaqué, la condamnation du CENTRE HOSPITALIER UNIVERSITAIRE DE
BESANÇON, prononcée en première instance par le tribunal administratif de
Besançon, à réparer les conséquences dommageables de l'accident subi par M.
A... B...le 3 octobre 2000, du fait de l'utilisation, lors d'une intervention
chirurgicale, d'un matelas chauffant défectueux ;
Considérant qu'il résulte de ce qui précède que le CENTRE HOSPITALIER
UNIVERSITAIRE DE BESANÇON n'est pas fondé à demander l'annulation de
l'arrêt du 26 février 2009 de la cour administrative d'appel de Nancy ;

Doc. 18 : CE, Ass., 22 novembre 1946, Commune de Saint-Priest-la-


Plaine

Sur la responsabilité de la commune :


Considérant qu'il est constant que les sieurs A... et Z..., qui avaient accepté
bénévolement, à la demande du maire de Saint-Priest-la-Plaine, de tirer un feu
d'artifice à l'occasion de la fête locale du 26 juillet 1936, ont été blessés, au cours
de cette fête, par suite de l'explosion prématurée d'un engin, sans qu'aucune
imprudence puisse leur être reprochée ; que la charge du dommage qu'ils ont
subi, alors qu'ils assuraient l'exécution du service public dans l'intérêt de la
collectivité locale et conformément à la mission qui leur avait été confiée par le
maire, incombe à la commune ; que dès lors celle-ci n'est pas fondée à soutenir
que c'est à tort que le conseil de préfecture l'a condamnée à réparer le préjudice
éprouvé par les intéressés ; (…) (rejet des requêtes présentées par la Commune)

37
Doc. 19 : CE, Sect., 11 février 2005, GIE AXA courtage.

Considérant qu'il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond qu'un
incendie a été provoqué le 3 juillet 1994 dans les locaux de l'institut
départemental « Enfance et Famille », par un mineur dont la garde avait été
confiée, en vertu d'une mesure d'assistance éducative prise par le juge des
enfants d'Evry sur le fondement de l'article 375 du code civil, à l'institution
spéciale d'éducation surveillée de Savigny-sur-Orge, service relevant de la
direction de la protection judiciaire de la jeunesse du ministère de la justice ;
qu'à la suite de cet incendie, le groupement d'intérêt économique (GIE) Uni
Europe, assureur subrogé dans les droits du département de l'Essonne,
propriétaire des locaux incendiés, a recherché la responsabilité de l'Etat ; que,
par l'arrêt du 30 septembre 2002 dont le GROUPEMENT D'INTERET
ECONOMIQUE AXA COURTAGE, venant aux droits du groupement d'intérêt
économique Uni Europe, demande l'annulation, la cour administrative d'appel de
Paris a annulé le jugement du 26 juin 2001 par lequel le tribunal administratif de
Versailles avait condamné l'Etat à verser à l'assureur une somme de 2 437 086 F
(371 531,37 euros) en réparation des dommages subis par l'institut
départemental « Enfance et Famille » ;
Considérant que la décision par laquelle le juge des enfants confie la garde d'un
mineur, dans le cadre d'une mesure d'assistance éducative prise en vertu des
articles 375 et suivants du code civil, à l'une des personnes mentionnées à
l'article 3753 du même code, transfère à la personne qui en est chargée la
responsabilité d'organiser, diriger et contrôler la vie du mineur ; qu'en raison des
pouvoirs dont l'Etat se trouve ainsi investi lorsque le mineur a été confié à un
service ou établissement qui relève de son autorité, sa responsabilité est
engagée, même sans faute, pour les dommages causés aux tiers par ce mineur ;
que cette responsabilité n'est susceptible d'être atténuée ou supprimée que dans
le cas où elle est imputable à un cas de force majeure ou à une faute de la victime
; que, dès lors, la cour administrative d'appel de Paris a commis une erreur de
droit en jugeant qu'en l'absence de faute de l'institution spéciale d'éducation
surveillée de Savigny-sur-Orge, la demande d'indemnité présentée par l'assureur
du département à l'encontre de l'Etat ne pouvait être accueillie ; que, par suite,
et sans qu'il soit besoin d'examiner l'autre moyen du pourvoi, le GROUPEMENT
D'INTERET ECONOMIQUE AXA COURTAGE est fondé à demander l'annulation
de l'arrêt attaqué ;
Considérant que, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de régler l'affaire
au fond en application de l'article L. 821-2 du code de justice administrative ;
Considérant, d'une part, qu'il est constant que le préjudice dont la réparation est
en cause, et dont le montant n'a pas été contesté, trouve directement son origine
dans l'incendie provoqué par le jeune mineur ; que, par suite, et alors même que,
contrairement à ce qu'a jugé le tribunal administratif de Versailles, aucun défaut

38
de surveillance ne serait imputable au service de la protection judiciaire de la
jeunesse auquel était confié l'intéressé, il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que
la responsabilité de l'Etat est susceptible d'être engagée à l'égard du
département du seul fait des agissements du mineur ;
Considérant, d'autre part, que, dans les circonstances de l'espèce et
contrairement à ce que soutient le garde des sceaux, ministre de la justice,
aucune faute de nature à atténuer la responsabilité de l'Etat ne peut être relevée
à l'encontre de l'institut départemental « Enfance et Famille » ni, par suite, du
département victime de l'incendie ;

Doc. 20 : CE Sect. 1er juillet 2016, Société Groupama Grand Est

1. Considérant qu'il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond
qu'Aurélien M., né le 2 septembre 1982, a été pris en charge, en accord avec son
père M. AlainM., par le service de l'aide sociale à l'enfance du département du
Jura du 4 avril 1994 au 3 juillet 2000, en vertu de plusieurs décisions successives
ayant pris la forme de " contrats de placement " signés par M. AlainM. et par le
président du conseil général du Jura ; qu'il a été reconnu coupable par la cour
d'assises des mineurs du Jura d'un crime et de délits commis entre le 3
septembre 1998 et le courant de l'année 1999 et qu'il a été condamné par cette
cour, solidairement avec son père pris en sa qualité de civilement responsable, à
payer à la représentante légale de la victime mineure des sommes de 15 000 et 5
000 euros en réparation du préjudice subi respectivement par la victime et par sa
mère ; que le Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres
infractions a réglé ces indemnités ; que le tribunal de grande instance de Dole,
par un jugement du 5 août 2009, a condamné solidairement M. AlainM. et la
société Groupama Grand Est, son assureur, à payer au Fonds de garantie la
somme de 20 000 euros au titre des intérêts civils et la somme de 1 500 euros au
titre de l'article 700 du code de procédure civile, et a condamné la société
d'assurance à garantir M. AlainM. des condamnations prononcées à son encontre
; que, par un jugement du 19 décembre 2012, le tribunal administratif de
Besançon a condamné, à la demande de la société Groupama Grand Est, le
département du Jura à verser à cette société la somme de 20 000 euros, exposée
du fait de la réparation des préjudices causés par Aurélien M. ; que par un arrêt
du 28 novembre 2013, contre lequel la société Groupama Grand Est se pourvoit
en cassation, la cour administrative d'appel de Nancy a annulé le jugement du
tribunal administratif et rejeté la demande de cette société ;
2. Considérant qu'aux termes de l'article 46 du code de la famille et de l'aide
sociale, en vigueur au moment des faits : " Sont pris en charge par le service
d'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil général : / 1° Les
mineurs qui ne peuvent provisoirement être maintenus dans leur milieu de vie
habituel (...) " ; qu'il appartient au juge administratif, saisi d'une action en
responsabilité pour des faits imputables à un mineur pris en charge par le service
d'aide sociale à l'enfance, de déterminer si, compte tenu des conditions d'accueil
du mineur, notamment la durée de cet accueil et le rythme des retours du mineur
dans sa famille, ainsi que des obligations qui en résultent pour le service d'aide

39
sociale à l'enfance et pour les titulaires de l'autorité parentale, la décision du
président du conseil général, devenu conseil départemental, prise sur le
fondement de ces dispositions et aujourd'hui sur celui de l'article L. 222-5 du
code de l'action sociale et des familles, avec le consentement des titulaires de
l'autorité parentale, s'analyse comme une prise en charge durable et globale de
ce mineur, pour une période convenue, par l'aide sociale à l'enfance ; que si tel
est le cas, cette décision a pour effet de transférer au département la
responsabilité d'organiser, de diriger et de contrôler la vie du mineur durant
cette période ; que ni la circonstance que la décision de prise en charge du
mineur prévoie un retour de celui-ci dans son milieu familial de façon ponctuelle
ou selon un rythme qu'elle détermine ni celle que le mineur y retourne de sa
propre initiative ne font par elles-mêmes obstacle à ce que cette décision
entraîne un tel transfert de responsabilité ; qu'en raison des pouvoirs dont le
département se trouve, dans ce cas, investi, sa responsabilité est engagée, même
sans faute, pour les dommages causés aux tiers par ce mineur, y compris lorsque
ces dommages sont survenus alors que le mineur est hébergé par ses parents,
dès lors qu'il n'a pas été mis fin à cette prise en charge par le service d'aide
sociale à l'enfance par décision des titulaires de l'autorité parentale ou qu'elle n'a
pas été suspendue ou interrompue par l'autorité administrative ou judiciaire ;
qu'à l'égard de la victime, cette responsabilité n'est susceptible d'être atténuée
ou supprimée que dans le cas où le dommage est imputable à une faute de celle-
ci ou à un cas de force majeure ; qu'en outre, dans le cadre d'une action en
garantie, le département peut, le cas échéant, se prévaloir de la faute du tiers
ayant concouru à la réalisation du dommage ;
3. Considérant que, dans le cas où le département ne peut être regardé comme
ayant pris une décision de prise en charge durable et globale du mineur, les
titulaires de l'autorité parentale demeurent... ;
4. Considérant que la cour administrative d'appel de Nancy a relevé que les
agissements délictueux d'Aurélien M. avaient été commis entre le 3 septembre
1998 et courant 1999, à proximité du domicile de son père dans le Jura, alors
qu'il était accueilli durant la semaine dans un centre de formation de la Haute-
Saône et les samedis et dimanches par son père à son domicile ; qu'elle en a
déduit que, intervenus alors que le mineur était sous la garde de l'un de ses
parents, ils n'engageaient pas la responsabilité du département du Jura ; qu'en se
fondant sur la seule circonstance qu'Aurélien M. était accueilli en fin de semaine
par son père pour en déduire que la responsabilité du département n'était pas
engagée, sans rechercher si la décision par laquelle le président du conseil
général avait décidé de le prendre en charge, formalisée dans des contrats de
placement, avait eu pour effet de transférer au département la responsabilité
d'organiser, diriger et contrôler sa vie pendant la durée de cette prise en charge,
la cour a commis une erreur de droit ; (Annulation de l’arrêt CAA Nancy)

Doc. 21 : CE, 8 février 2007, Gardedieu

Vu la requête sommaire et le mémoire complémentaire, enregistrés les 11 avril et


5 août 2005 au secrétariat du contentieux du Conseil d'Etat, présentés pour M.

40
Alain A, demeurant Résidence Les Fontaines, 18, rue de Gouvieux à Chantilly
(60500) ; M. A demande au Conseil d'Etat : 1°) d'annuler les articles 2 et 3 de
l'arrêt du 19 janvier 2005 par lequel la cour administrative d'appel de Paris a
rejeté sa requête tendant, d'une part, à l'annulation du jugement du 9 avril 2002
du tribunal administratif de Paris rejetant sa demande tendant à ce que l'Etat soit
condamné à l'indemniser du préjudice subi du fait de l'intervention de la loi du 25
juillet 1994 relative à la sécurité sociale, d'autre part, à la condamnation de l'Etat
à lui payer la somme de 400 000 euros à titre de dommages et intérêts, majorée
des intérêts de droit à compter du jugement à intervenir ; 2°) statuant au fond, de
faire droit à ses conclusions de première instance et d'appel et d'assortir en outre
la condamnation de l'Etat du versement des intérêts légaux à compter de la
demande préalable d'indemnité, ainsi que de la capitalisation des intérêts ; 3°) de
mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 5 000 euros au titre de
l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;
Considérant que la responsabilité de l'Etat du fait des lois est susceptible d'être
engagée, d'une part, sur le fondement de l'égalité des citoyens devant les
charges publiques, pour assurer la réparation de préjudices nés de l'adoption
d'une loi à la condition que cette loi n'ait pas entendu exclure toute
indemnisation et que le préjudice dont il est demandé réparation, revêtant un
caractère grave et spécial, ne puisse, dès lors, être regardé comme une charge
incombant normalement aux intéressés, d'autre part, en raison des obligations
qui sont les siennes pour assurer le respect des conventions internationales par
les autorités publiques, pour réparer l'ensemble des préjudices qui résultent de
l'intervention d'une loi adoptée en méconnaissance des engagements
internationaux de la France ;
Considérant que, saisi d'un litige opposant M. A à la caisse de retraite des
chirurgiens-dentistes et portant sur le paiement des cotisations prévues par le
décret du 27 février 1985 relatif au régime d'assurance vieillesse
complémentaire géré par cette caisse, dont l'intéressé contestait la légalité, le
tribunal des affaires de sécurité sociale de Beauvais a sursis à statuer sur la
question préjudicielle dont dépendait l'instance portée devant lui ; que, par
décision du 18 février 1994, le Conseil d'Etat statuant au contentieux a jugé que
ce décret était entaché d'illégalité ; que, toutefois, à la suite de l'intervention de
la loi du 25 juillet 1994 relative à la sécurité sociale dont le IV de l'article 41
dispose que : « sont validés, sous réserve des décisions de justice devenues
définitives, les appels de cotisations du régime d'assurance vieillesse
complémentaire des chirurgiens-dentistes effectués en application du décret n°
85-283 du 27 février 1985 (…) », le tribunal des affaires de sécurité sociale a en
définitive écarté les prétentions de M. A ; que, celui-ci ayant recherché la
responsabilité de l'Etat, la cour administrative d'appel de Paris a, par l'arrêt
attaqué, confirmé le jugement du tribunal administratif de Paris refusant de
condamner l'Etat à l'indemniser du préjudice qu'il imputait à l'intervention de
cette loi ; que M. A demande au Conseil d'Etat, à titre principal, d'annuler cet
arrêt en tant qu'il a jugé que la responsabilité de l'Etat n'était pas engagée à son
égard en raison de la contrariété de la loi aux engagements internationaux de la
France et, à titre subsidiaire, en tant que la cour a également rejeté ses

41
conclusions fondées sur la rupture de l'égalité devant les charges publiques ;
Considérant qu'aux termes du § 1 de l'article 6 de la convention européenne de
sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « Toute
personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et
dans un délai raisonnable par un tribunal indépendant et impartial qui décidera
soit des contestations sur ses droits et obligations de caractère civil, soit du bien-
fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle » ;
Considérant que, pour écarter le moyen tiré de ce que le IV de l'article 41 de la
loi du 25 juillet 1994 était incompatible avec ces stipulations, la cour a jugé que
la validation litigieuse, qui avait eu pour objet de préserver l'équilibre financier
de la caisse autonome de retraite des chirurgiens-dentistes, était intervenue dans
un but d'intérêt général suffisant ; qu'en statuant ainsi, alors que l'Etat ne peut,
sans méconnaître ces stipulations, porter atteinte au droit de toute personne à un
procès équitable en prenant, au cours d'un procès, des mesures législatives à
portée rétroactive dont la conséquence est la validation des décisions objet du
procès, sauf lorsque l'intervention de ces mesures est justifiée par d'impérieux
motifs d'intérêt général, la cour administrative d'appel a commis une erreur de
droit ; que, dès lors, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens du
pourvoi, M. A est fondé à demander l'annulation des articles 2 et 3 de l'arrêt
attaqué ;
Considérant qu'il y a lieu, en application de l'article L. 821-2 du code de justice
administrative, de régler l'affaire au fond ;
Considérant, d'une part, que l'intérêt financier auquel ont entendu répondre les
dispositions de l'article 41 de la loi du 25 juillet 1994 ne peut suffire à
caractériser un motif impérieux d'intérêt général permettant de justifier la
validation législative des appels de cotisations intervenus sur la base du décret
du 27 février 1985 ; que ces dispositions sont, dès lors, incompatibles avec les
stipulations citées plus haut du §1 de l'article 6 de la convention européenne de
sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et que, par suite,
leur intervention est susceptible d'engager la responsabilité de l'Etat ; que,
d'autre part, la validation litigieuse est directement à l'origine du rejet, par le
tribunal des affaires de sécurité sociale de Beauvais, des conclusions de M. A
tendant à être déchargé des cotisations qui lui étaient réclamées sur le
fondement d'un décret jugé illégal par le Conseil d'Etat ; qu'il suit de là que le
requérant est fondé à demander la condamnation de l'Etat à en réparer les
conséquences dommageables ; que M. A est, par suite, fondé à soutenir que c'est
à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Paris a rejeté sa
demande ;
Considérant qu'il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que la réparation à laquelle
M. A peut prétendre doit être déterminée en tenant compte du montant des
cotisations dont le bien-fondé était en cause dans l'instance l'opposant à sa caisse
de retraite ; qu'en l'absence de tout autre élément utile produit par l'intéressé, il
y a lieu de retenir les indications figurant dans le jugement avant dire droit du
tribunal des affaires de sécurité sociale de Beauvais et d'évaluer le préjudice
indemnisable à la somme de 2 800 euros ; que M. A a droit aux intérêts au taux

42
légal de cette somme à compter du 24 décembre 1996, date de réception de sa
demande préalable d'indemnité par le Premier ministre ;
Considérant, enfin, que M. A a demandé la capitalisation des intérêts le 5 août
2005 ; qu'à cette date, il était dû au moins une année d'intérêts ; que, dès lors, il
y a lieu de faire droit à cette demande, tant à cette date qu'à chaque échéance
annuelle à compter de cette date ; (…)

Doc. 22 : CE, 23 juillet 2014, Société d’éditions et de protection route


(SEPR)

1. Considérant qu'il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que la
société d'éditions et de protection route (SEPR), condamnée par les juridictions
judiciaires au versement de sommes s'élevant à un total de 920 606 euros au
profit de certains de ses salariés à la suite de l'annulation de plusieurs
procédures de licenciement, a demandé la condamnation de l'Etat, d'une part,
sur le fondement de sa responsabilité sans faute du fait des lois et, d'autre part,
sur le fondement de la méconnaissance par la France de ses engagements
internationaux, au motif que les condamnations prononcées à son encontre
trouvaient leur origine dans le manque de clarté de l'article L. 321-1-3 du code
du travail alors en vigueur ; que la cour administrative d'appel de Paris a, comme
le tribunal administratif de Paris, rejeté les conclusions de la société requérante
sur ces deux fondements ;
Sur l'arrêt attaqué, en tant qu'il statue sur la régularité du jugement :
2. Considérant qu'il ressort des termes de l'arrêt attaqué que la cour a répondu,
par une motivation suffisante, aux moyens tirés d'une insuffisance de motivation
du jugement du tribunal administratif ;
Sur l'arrêt attaqué, en tant qu'il statue sur la responsabilité sans faute du fait des
lois :
3. Considérant que la responsabilité de l'Etat du fait des lois est susceptible
d'être engagée, sur le fondement de l'égalité des citoyens devant les charges
publiques, pour assurer la réparation de préjudices nés de l'adoption d'une loi, à
la condition que cette loi n'ait pas exclu toute indemnisation et que le préjudice
dont il est demandé réparation, revêtant un caractère grave et spécial, ne puisse,
dès lors, être regardé comme une charge incombant normalement aux
intéressés ;
4. Considérant qu'il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que,
quelle que soit la portée conférée par la Cour de cassation, par ses arrêts du 3
décembre 1996, aux dispositions de l'article L. 321-1-3 du code du travail issues
de l'article 26 de la loi du 29 juillet 1992, en ce qui concerne notamment
l'obligation d'établir un plan social, ces dispositions se sont appliquées à tous les
employeurs envisageant, dans le cadre d'une restructuration, le licenciement de
plus de dix salariés à la suite de leur refus d'une modification substantielle de
leur contrat de travail ; que la cour administrative d'appel n'a pas dénaturé les
faits de l'espèce en jugeant qu'au regard de ce texte, tous les employeurs étaient
placés dans la même situation ; qu'elle en a exactement déduit, sans commettre
d'erreur de droit et par un arrêt suffisamment motivé, que la société requérante

43
n'était pas fondée, faute de pouvoir se prévaloir d'un préjudice spécial, à mettre
en cause la responsabilité de l'Etat sur le fondement de l'égalité devant les
charges publiques ;
Sur l'arrêt attaqué, en tant qu'il statue sur la responsabilité du fait de la
méconnaissance par la France de ses engagements internationaux :
5. Considérant qu'il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que la
société requérante sollicitait, quel que soit le fondement retenu, la réparation des
préjudices qu'elle estimait avoir subis du fait de l'intervention d'une loi adoptée
en méconnaissance des engagements internationaux de la France ; que la cour,
en se bornant à constater que la société requérante revendiquait à tort
l'application d'un régime de responsabilité pour faute pour écarter les moyens
tirés de la méconnaissance des engagements internationaux de la France et
notamment des principes de sécurité juridique et de confiance légitime et du
droit à un procès équitable reconnus respectivement par le droit communautaire
et le droit de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et
des libertés fondamentales, s'est méprise sur la portée de ses écritures ; que, dès
lors, la société SEPR est fondée, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres
moyens du pourvoi dirigés contre cette partie de l'arrêt attaqué, à en demander
l'annulation en tant qu'il statue sur la responsabilité de l'Etat du fait de la
méconnaissance par la France de ses engagements internationaux ;
6. Considérant qu'il y a lieu, en application de l'article L. 821-2 du code de justice
administrative, de régler l'affaire au fond dans la mesure de la cassation
prononcée ;
7. Considérant que la responsabilité de l'Etat du fait des lois est, outre
l'hypothèse évoquée au point 3, également susceptible d'être engagée en raison
des obligations qui sont les siennes pour assurer le respect des conventions
internationales par les autorités publiques, pour réparer l'ensemble des
préjudices qui résultent de l'intervention d'une loi adoptée en méconnaissance
des engagements internationaux de la France, au nombre desquels figure le
respect des principes de sécurité juridique et de confiance légitime reconnus par
le droit communautaire et, désormais, par le droit de l'Union européenne ;
8. Considérant que l'article 26 de la loi du 29 juillet 1992 a introduit dans le code
du travail un article L. 321-1-2, transféré à l'article L. 321-1-3 par la loi du 20
décembre 1993, ainsi rédigé : " Lorsque, pour l'un des motifs énoncés à l'article
L. 321-1, l'employeur envisage le licenciement de plusieurs salariés ayant refusé
une modification substantielle de leur contrat de travail, ces licenciements sont
soumis aux dispositions applicables en cas de licenciement collectif pour motif
économique " ; qu'aux termes de l'article L. 321-4-1 du même code, dans sa
rédaction applicable au litige : " Dans les entreprises employant au moins
cinquante salariés, lorsque le nombre de licenciements est au moins égal à dix
dans une même période de trente jours, l'employeur doit établir et mettre en
oeuvre un plan social pour éviter les licenciements ou en limiter le nombre et
pour faciliter le reclassement du personnel dont le licenciement ne pourrait être
évité, notamment des salariés âgés ou qui présentent des caractéristiques
sociales ou de qualification rendant leur réinsertion professionnelle
particulièrement difficile. / La procédure de licenciement est nulle et de nul effet

44
tant qu'un plan visant au reclassement de salariés s'intégrant au plan social n'est
pas présenté par l'employeur aux représentants du personnel, qui doivent être
réunis, informés et consultés (...) " ; que le droit des licenciements collectifs,
notamment les obligations mises à la charge des employeurs qui envisagent de
procéder à de tels licenciements, était, à la date d'adoption de la loi du 29 juillet
1992, régi par la directive du Conseil du 17 février 1975 concernant le
rapprochement des législations des États membres relatives aux licenciements
collectifs ;
9. Considérant que la Cour de cassation a jugé, dans ses arrêts du 3 décembre
1996, que l'employeur qui, dans le cadre d'une restructuration qu'il a décidée, est
conduit à proposer à plus de dix salariés la modification d'un élément essentiel de
leur contrat de travail et, par conséquent, à envisager le licenciement de ces
salariés ou, à tout le moins, la rupture de leur contrat de travail pour motif
économique, est tenu d'établir un plan social ; que l'un de ses arrêts prononce,
pour ce motif, la cassation d'un arrêt par lequel une cour d'appel avait jugé que
l'employeur n'était tenu d'engager la procédure de licenciement qu'après le refus
des salariés exprimé à l'expiration du délai prévu par l'article L. 321-1-2 du code
du travail ;
10. Considérant que, si la société requérante fait valoir qu'elle n'avait pas été en
mesure d'anticiper l'interprétation donnée de ces dispositions par la Cour de
cassation, elle critique ainsi non pas la loi elle-même mais la portée qui lui a été
ultérieurement conférée par la jurisprudence ; qu'elle n'est, par suite, pas fondée
à mettre en cause la responsabilité de l'Etat au motif que la loi aurait été adoptée
en méconnaissance des principes dont elle se prévaut ;
11. Considérant que, par suite, la société requérante n'est pas fondée à se
plaindre de ce que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Paris a
rejeté sa demande ;
Sur l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice
administrative :
12. Considérant que ces dispositions font obstacle à ce qu'une somme soit mise à
ce titre à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente
instance ;

Doc. 23. CAA Paris, 5 octobre 2018, Société Paris Clichy

1. Aux termes du premier alinéa de l'article 7 de l'ordonnance du 21 octobre


1986 susvisée relative à l'intéressement et à la participation des salariés aux
résultats de l'entreprise et à l'actionnariat des salariés : " Toute entreprise
employant habituellement au moins cinquante salariés, quelles que soient la
nature de son activité et sa forme juridique, est soumise aux obligations de la
présente section, destinées à garantir le droit de ses salariés à participer aux
résultats de l'entreprise ". Aux termes du premier alinéa de l'article 15 de la
même ordonnance : " Un décret en Conseil d'État détermine les entreprises
publiques et les sociétés nationales qui sont soumises aux dispositions du présent
chapitre. Il fixe les conditions dans lesquelles ces dispositions leur sont
applicables ". En vertu du a) du paragraphe II de l'article 33 de la loi du

45
25 juillet 1994 susvisée relative à l'amélioration de la participation des salariés
dans l'entreprise, le premier alinéa de l'article 15 de l'ordonnance du 21 octobre
1986 est devenu le premier alinéa de l'article L. 442-9 du code du travail. Enfin
l'article 85 de la loi du 30 décembre 2004 susvisée a modifié la rédaction de ce
premier alinéa.
2. Le Conseil constitutionnel a été saisi le 10 juin 2013 par le Conseil d'État d'une
question prioritaire de constitutionnalité, posée par la société Natixis Asset
Management, relative à la conformité aux droits et libertés garantis par la
Constitution du premier alinéa de l'article 15 de l'ordonnance du 21 octobre 1986
et du premier alinéa de l'article L. 442-9 du code du travail dans sa rédaction en
vigueur jusqu'au 31 décembre 2004. La société Natixis soutenait que
l'interprétation de la notion d' " entreprise publique " que la chambre sociale de
la Cour de cassation avait retenue dans son arrêt n° 98-20304 du 6 juin 2000 ("
Société Hôtel Frantour Paris-Berthier ") portait atteinte à la garantie des
situations légalement acquises reconnue par l'article 16 de la Déclaration des
droits de l'homme et du citoyen de 1789 et que, compte tenu de cette
interprétation, ces dispositions auraient été également contraires aux principes
d'égalité devant la loi et les charges publiques énoncés aux articles 6 et 13 de
cette Déclaration.
3. Le Conseil constitutionnel, dans sa décision du 1er août 2013 susvisée, a
rappelé qu'en posant une question prioritaire de constitutionnalité sur une
disposition législative, tout justiciable a le droit de contester la constitutionnalité
de la portée effective qu'une interprétation jurisprudentielle constante confère à
cette disposition. Appelé à statuer sur la conformité à la Constitution de l'article
15 de l'ordonnance du 21 octobre 1986, tel qu'il avait été interprété depuis le 6
juin 2000 par la Cour de cassation, en ce qu'il implique que les sociétés de droit
privé ayant une activité " purement commerciale " sont soumises de plein droit à
l'obligation d'instituer un dispositif de participation de leurs salariés aux résultats
de l'entreprise même si leur capital est majoritairement détenu par une ou
plusieurs personnes publiques, le Conseil constitutionnel a écarté l'ensemble des
griefs dont il était saisi.
4. Cependant, le Conseil constitutionnel a considéré qu'en soustrayant les "
entreprises publiques " à l'obligation d'instituer un dispositif de participation des
salariés aux résultats de l'entreprise et en renvoyant à un décret le soin de
désigner celles des entreprises publiques qui y seraient néanmoins soumises,
sans définir le critère en fonction duquel ces entreprises seraient ainsi désignées
ni encadrer ce renvoi au pouvoir réglementaire, le législateur avait méconnu
l'étendue de sa compétence dans des conditions qui affectaient la liberté
d'entreprendre. Retenant ce seul grief, qu'il avait soulevé d'office, le Conseil
constitutionnel a, en conséquence, déclaré contraire à la Constitution le premier
alinéa de l'article 15 de l'ordonnance du 21 octobre 1986, devenu le premier
alinéa de l'article L. 442-9 du code du travail, dans sa rédaction antérieure à la
loi du 30 décembre 2004 de finances pour 2005. Cette déclaration
d'inconstitutionnalité a pris effet à compter de la publication, le 4 août 2013, de
la décision du Conseil constitutionnel, dans les conditions prévues au considérant
22 de cette décision.

46
5. La société Paris Clichy demande à la Cour de condamner l'Etat à l'indemniser
des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de l'application des dispositions
du premier alinéa de l'article 15 de l'ordonnance du 21 octobre 1986, déclarées
contraires à la Constitution.
6. La responsabilité de l'Etat du fait des lois est susceptible d'être engagée pour
réparer les préjudices directs et certains qui résultent de l'application d'une
disposition législative déclarée contraire à la Constitution par une décision du
Conseil constitutionnel statuant sur une question prioritaire de constitutionnalité,
pour autant que cette décision, qui détermine les conditions et limites dans
lesquelles les effets que la disposition a produits sont susceptibles d'être remis en
cause, ne s'oppose pas à l'indemnisation sollicitée.
7. L'article 2 de la décision du Conseil constitutionnel du 1er août 2013 prévoit
que la déclaration d'inconstitutionnalité prend effet dans les conditions prévues à
son considérant 22. Ce dernier considérant ne traite que des litiges survenus ou
susceptibles de survenir entre l'entreprise et ses salariés et de la répétition des
sommes versées au titre de la participation. La décision ne fait donc pas obstacle
à ce que la société Paris Clichy mette en cause devant la juridiction
administrative la responsabilité de l'Etat du fait de l'application des dispositions
déclarées contraires à la Constitution.
8. Il résulte de ce qui a été dit aux points 3 et 4 du présent arrêt que l'ensemble
des griefs invoqués par la société Natixis Asset Management à l'appui de la
question prioritaire de constitutionnalité soulevée a été écarté par le Conseil
constitutionnel. La société requérante ne saurait donc rechercher la
responsabilité de l'Etat qu'en raison de la méconnaissance par le législateur de
l'étendue de sa propre compétence.
9. L'indemnité de 1 220 637,29 euros, assortie d'intérêts, que réclame la société
Paris Clichy, anciennement dénommée Hôtel Frantour Paris-Berthier, correspond
aux sommes qu'elle a versées à ses salariés au titre de leur droit à la
participation aux résultats de l'entreprise prévu par l'article 7 de l'ordonnance du
21 octobre 1986.
10. Contrairement à ce que soutient la société requérante, il ne résulte pas du
considérant 22 de la décision du 1er août 2013 que le Conseil constitutionnel se
serait prononcé sur l'existence d'un lien de causalité direct entre le versement
aux salariés des entreprises dont le capital est majoritairement public des
sommes qui leur étaient dues au titre de leur droit à la participation aux résultats
de l'entreprise et les dispositions législatives qu'il a déclarées
inconstitutionnelles. En l'espèce, le versement au titre duquel la société Paris
Clichy demande réparation à l'Etat résulte d'un jugement du Tribunal de grande
instance de Paris du 5 octobre 2004, qui a fixé le montant de la participation
revenant aux salariés au titre des exercices 1986 à 1995 et a enjoint à la société
de le répartir entre les salariés bénéficiaires. Ce jugement fait lui-même suite à
un arrêt du 9 octobre 2002 de la Cour d'appel de Versailles, rendu sur renvoi de
la Cour de cassation en vertu de son arrêt du 6 juin 2000 mentionné au point 2
du présent arrêt, jugeant que l'entreprise, quand bien même elle était filiale
d'une entreprise publique, exploitait une activité d'hôtellerie dans des conditions
concurrentielles et que le principe d'assujettissement général à la participation

47
obligatoire aux résultats de l'entreprise, posé par l'article 7 de l'ordonnance du
21 octobre 1986, s'appliquait à elle de plein droit. Si l'absence de définition par le
législateur du critère en fonction duquel les entreprises publiques étaient
soumises à cette obligation a rendu possible l'interprétation donnée par les
juridictions judiciaires du premier alinéa de l'article 15 de l'ordonnance du 21
octobre 1986 - laquelle n'a pas eu en elle-même pour effet de conférer à cette
disposition un caractère inconstitutionnel, ainsi qu'il a été dit au point 8 -, elle
n'est pas directement à l'origine du versement au titre duquel la requérante
demande une indemnisation.
11. En l'absence de lien de causalité direct entre la méconnaissance par le
législateur de l'étendue de sa propre compétence et les préjudices dont elle fait
état, la société Paris Clichy n'est pas fondée à solliciter l'indemnisation qu'elle
réclame. Si la société requérante demande, à titre subsidiaire, une indemnisation
au titre d'une perte de chance, qu'elle impute à cette incompétence négative,
d'entrer dans le champ des entreprises publiques soustraites au régime de la
participation des salariés, la Cour ne saurait en tout état de cause, eu égard au
pouvoir général d'appréciation dont jouit le législateur - à qui il était loisible de
se référer à un critère fondé sur l'origine du capital ou sur la nature de l'activité
de l'entreprise, voire à d'autres critères -, se livrer à des supputations sur la
teneur des dispositions qui auraient pu être adoptées, en 1986 ou ultérieurement,
si celui-ci avait exercé la plénitude de sa compétence.
12. Enfin, si la société requérante fait valoir qu'elle n'avait pas été en mesure
d'anticiper l'interprétation donnée des dispositions du premier alinéa de l'article
15 de l'ordonnance du 21 octobre 1986 par la Cour de cassation, elle critique
ainsi non pas la loi elle-même mais la portée qui lui a été ultérieurement conférée
par la jurisprudence.
13. Il résulte de tout ce qui précède que la société Paris Clichy n'est pas fondée à
soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le Tribunal administratif
de Paris a rejeté sa demande. Les conclusions de la société requérante
présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice
administrative ne peuvent, par voie de conséquence, qu'être rejetées.

Doc. 24 : CE, Ass., 24 déc. 2019, Société Paris Clichy, n°425981

Vu la procédure suivante :

La société hôtelière Paris Eiffel Suffren a demandé au tribunal administratif de


Paris de condamner l'État à lui verser la somme de 2 025 068, 53 euros,
augmentée des intérêts de retard, en réparation des préjudices qu'elle estime
avoir subis du fait de l'application du premier alinéa de l'article 15 de
l'ordonnance du 21 octobre 1986, devenu le premier alinéa de l'article L. 442-9
du code du travail, dans sa rédaction antérieure à la loi du 30 décembre 2004 de
finances pour 2005. Par un jugement n° 1505740 du 7 février 2017, le tribunal
administratif de Paris a rejeté sa demande.

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Par un arrêt n° 17PA01188 du 5 octobre 2018, la cour administrative d'appel de
Paris a rejeté l'appel formé par la société hôtelière Paris Eiffel Suffren contre le
jugement du tribunal administratif de Paris.

Par un pourvoi sommaire, un mémoire complémentaire et deux mémoires en


réplique, enregistrés le 4 décembre 2018 et les 4 mars, 12 juillet et 2 septembre
2019 au secrétariat du contentieux du Conseil d'État, la société hôtelière Paris
Eiffel Suffren demande au Conseil d'État :

1°) d'annuler cet arrêt ;


2°) réglant l'affaire au fond, de faire droit à son appel ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 5 000 euros au titre de l'article L.
761-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier ;


Vu :
- la Constitution ;
- le code du travail ;
- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;
- la loi n° 90-1002 du 7 novembre 1990 ;
- la loi n° 2004-1484 du 30 décembre 2004 ;
- l'ordonnance n° 86-1134 du 21 octobre 1986 ;
- la décision du Conseil constitutionnel 2013-336 QPC du 1er août 2013 ;
- la décision du 6 novembre 2019 par laquelle le Conseil d'État statuant au
contentieux n'a pas renvoyé au Conseil constitutionnel la question prioritaire de
constitutionnalité soulevée par la société hôtelière Paris Eiffel Suffren ;
- le code de justice administrative ;

Après avoir entendu en séance publique :


- le rapport de M. Thibaut Félix, auditeur,
- les conclusions de Mme Marie Sirinelli, rapporteur public ;
La parole ayant été donnée, avant et après les conclusions, au cabinet Briard,
avocat de la société hôtelière Paris Eiffel Suffren ;
Vu la note en délibéré, enregistrée le 13 décembre 2019, présentée par la société
hôtelière Paris Eiffel Suffren ;

Considérant ce qui suit :


1. En vertu du premier alinéa de l'article 7 de l'ordonnance du 21 octobre 1986
relative à l'intéressement et à la participation des salariés aux résultats de
l'entreprise et à l'actionnariat des salariés, toute entreprise employant
habituellement plus de cent salariés, ou au moins cinquante salariés depuis
l'entrée en vigueur de la loi du 7 novembre 1990, « quelles que soient la nature
de son activité et sa forme juridique, est soumise aux obligations de la présente
section, destinées à garantir le droit de ses salariés à participer aux résultats de
l'entreprise ». Aux termes du premier alinéa de l'article 15 de cette ordonnance :
« Un décret en Conseil d'État détermine les entreprises publiques et les sociétés

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nationales qui sont soumises aux dispositions du présent chapitre. Il fixe les
conditions dans lesquelles ces dispositions leur sont applicables ». Ces
dispositions ont été codifiées, par l'article 33 de la loi du 25 juillet 1994 relative à
l'amélioration de la participation des salariés dans l'entreprise, respectivement à
l'article L. 442-1 et à l'article L. 442-9 du code du travail. Par un arrêt du 6 juin
2000, rendu sur le pourvoi opposant l'union syndicale CGT des syndicats du 17e
arrondissement à la société Hôtel Frantour Paris-Berthier, la Cour de cassation a
jugé qu'une personne de droit privé ayant pour objet une activité purement
commerciale, qui n'est ni une entreprise publique ni une société nationale, peu
important l'origine du capital, devait être soumise aux dispositions de l'article 7
de l'ordonnance du 21 octobre 1986. Le législateur, par l'article 85 de la loi du 30
décembre 2004 de finances pour 2005, a ensuite modifié l'article L. 442-9 du
code du travail pour prévoir que : « Un décret en Conseil d'État détermine les
établissements publics de l'État à caractère industriel et commercial et les
sociétés, groupements ou personnes morales, quel que soit leur statut juridique,
dont plus de la moitié du capital est détenue, directement ou indirectement,
ensemble ou séparément, par l'État et ses établissements publics qui sont
soumises aux dispositions du présent chapitre. Il fixe les conditions dans
lesquelles ces dispositions leur sont applicables. / Les dispositions du présent
chapitre sont applicables aux sociétés, groupements ou personnes morales quel
que soit leur statut juridique, dont plus de la moitié du capital est détenue,
ensemble ou séparément, indirectement par l'État et directement ou
indirectement par ses établissements publics, à l'exception de celles et ceux qui
bénéficient de subventions d'exploitation, sont en situation de monopole ou
soumis à des prix réglementés. [...] ».
2. Par sa décision 2013-336 QPC du 1er août 2013, le Conseil constitutionnel a
jugé que le premier alinéa de l'article 15 de l'ordonnance du 21 octobre 1986,
devenu le premier alinéa de l'article L. 442-9 du code du travail, dans sa
rédaction antérieure à la loi du 30 décembre 2004, était contraire à la
Constitution. Il a relevé qu'en soustrayant les « entreprises publiques » à
l'obligation d'instituer un dispositif de participation des salariés aux résultats de
l'entreprise et en se bornant à renvoyer à un décret le soin de désigner celles de
ces entreprises qui y seraient néanmoins soumises, sans définir le critère en
fonction duquel elles seraient ainsi désignées ni encadrer ce renvoi au pouvoir
réglementaire, le législateur avait méconnu l'étendue de sa compétence dans des
conditions qui affectaient l'exercice de la liberté d'entreprendre.
3. Il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que la cour d'appel
de Paris, par un arrêt du 15 octobre 2009, confirmé par un arrêt de la Cour de
cassation du 29 juin 2011, a jugé que la société hôtelière Paris Eiffel Suffren était
tenue de mettre en oeuvre un régime de participation des salariés aux résultats
de l'entreprise de 1986 à 1999. À la suite de la décision du Conseil
constitutionnel du 1er août 2013, la société hôtelière Paris Eiffel Suffren a
demandé au tribunal administratif de Paris de condamner l'État à lui verser la
somme de 2 025 068, 53 euros, augmentée des intérêts légaux, qu'elle a dû
verser à ses salariés et anciens salariés en exécution de cet arrêt ainsi qu'au titre
du forfait social, de la contribution sociale généralisée et de la contribution pour

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le remboursement de la dette sociale, en faisant valoir que ce versement était la
conséquence de l'inconstitutionnalité du premier alinéa de l'article 15 de
l'ordonnance du 21 octobre 1986, devenu le premier alinéa de l'article L. 442-9
du code du travail. Elle se pourvoit en cassation contre l'arrêt du 5 octobre 2018
par lequel la cour administrative d'appel de Paris a rejeté son appel contre le
jugement du tribunal administratif de Paris rejetant sa demande.

Sur le principe de la responsabilité de l'État :

4. Aux termes du deuxième alinéa de l'article 61 de la Constitution : « [...] les lois


peuvent être déférées au Conseil constitutionnel, avant leur promulgation, par le
Président de la République, le Premier ministre, le Président de l'Assemblée
nationale, le Président du Sénat ou soixante députés ou soixante sénateurs ». Aux
termes du premier alinéa de son article 61-1 : « Lorsque, à l'occasion d'une
instance en cours devant une juridiction, il est soutenu qu'une disposition
législative porte atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit, le
Conseil constitutionnel peut être saisi de cette question sur renvoi du Conseil
d'État ou de la Cour de cassation qui se prononce dans un délai déterminé ». Aux
termes de son article 62 : « Une disposition déclarée inconstitutionnelle sur le
fondement de l'article 61 ne peut être promulguée ni mise en application. / Une
disposition déclarée inconstitutionnelle sur le fondement de l'article 61-1 est
abrogée à compter de la publication de la décision du Conseil constitutionnel ou
d'une date ultérieure fixée par cette décision. Le Conseil constitutionnel
détermine les conditions et limites dans lesquelles les effets que la disposition a
produits sont susceptibles d'être remis en cause. / Les décisions du Conseil
constitutionnel ne sont susceptibles d'aucun recours. Elles s'imposent aux
pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives et juridictionnelles ».
5. La responsabilité de l'État du fait des lois est susceptible d'être engagée, d'une
part, sur le fondement de l'égalité des citoyens devant les charges publiques,
pour assurer la réparation de préjudices nés de l'adoption d'une loi à la condition
que cette loi n'ait pas exclu toute indemnisation et que le préjudice dont il est
demandé réparation, revêtant un caractère grave et spécial, ne puisse, dès lors,
être regardé comme une charge incombant normalement aux intéressés.
6. Elle peut également être engagée, d'autre part, en raison des exigences
inhérentes à la hiérarchie des normes, pour réparer l'ensemble des préjudices
qui résultent de l'application d'une loi méconnaissant la Constitution ou les
engagements internationaux de la France. Toutefois, il résulte des dispositions
des articles 61, 61-1 et 62 de la Constitution que la responsabilité de l'État n'est
susceptible d'être engagée du fait d'une disposition législative contraire à la
Constitution que si le Conseil constitutionnel a déclaré cette disposition
inconstitutionnelle sur le fondement de l'article 61-1, lors de l'examen d'une
question prioritaire de constitutionnalité, ou bien encore, sur le fondement de
l'article 61, à l'occasion de l'examen de dispositions législatives qui la modifient,
la complètent ou affectent son domaine. En outre, l'engagement de cette
responsabilité est subordonné à la condition que la décision du Conseil
constitutionnel, qui détermine les conditions et limites dans lesquelles les effets

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que la disposition a produits sont susceptibles d'être remis en cause, ne s'y
oppose pas, soit qu'elle l'exclue expressément, soit qu'elle laisse subsister tout ou
partie des effets pécuniaires produits par la loi qu'une action indemnitaire
équivaudrait à remettre en cause.
7. Lorsque ces conditions sont réunies, il appartient à la victime d'établir la
réalité de son préjudice et l'existence d'un lien direct de causalité entre
l'inconstitutionnalité de la loi et ce préjudice. Par ailleurs, la prescription
quadriennale commence à courir dès lors que le préjudice qui résulte de
l'application de la loi à sa situation peut être connu dans sa réalité et son étendue
par la victime, sans qu'elle puisse être légitimement regardée comme ignorant
l'existence de sa créance jusqu'à l'intervention de la déclaration
d'inconstitutionnalité.
8. Par sa décision du 1er août 2013, le Conseil constitutionnel a précisé que la
déclaration d'inconstitutionnalité prononcée prenait effet à compter de sa
publication, que les salariés des entreprises dont le capital était majoritairement
détenu par des personnes publiques ne pouvaient, en application des dispositions
de l'ordonnance du 21 octobre 1986 relatives à la participation des salariés aux
résultats de l'entreprise, demander, y compris dans les instances en cours, qu'un
dispositif de participation leur soit applicable au titre de la période pendant
laquelle les dispositions déclarées inconstitutionnelles étaient en vigueur et que
cette déclaration d'inconstitutionnalité ne pouvait conduire à ce que les sommes
versées au titre de la participation sur le fondement de ces dispositions donnent
lieu à répétition. Une action indemnitaire dirigée contre l'État, que cette décision
n'exclut pas, ne serait pas susceptible d'affecter les conditions et limites dans
lesquelles elle prévoit la remise en cause des effets produits par la disposition
législative considérée, qui intéresse les rapports entre employeurs et salariés.
Cette décision ne fait ainsi pas obstacle à ce que soit engagée, devant la
juridiction administrative, la responsabilité de l'État du fait de l'application des
dispositions, déclarées inconstitutionnelles, du premier alinéa de l'article 15 de
l'ordonnance du 21 octobre 1986 puis du premier alinéa de l'article L. 442-9 du
code du travail, dans leur rédaction antérieure à la loi du 30 décembre 2004.

Sur le lien de causalité :

9. Par sa décision du 1er août 2013, le Conseil constitutionnel a déclaré la


disposition législative qui lui était soumise contraire à la Constitution en raison
de la seule méconnaissance par le législateur de l'étendue de sa compétence
dans la détermination du champ d'application de l'obligation faite aux entreprises
d'instituer un dispositif de participation des salariés à leurs résultats, affectant
l'exercice de la liberté d'entreprendre. Il a, en revanche, écarté les griefs tirés de
la méconnaissance des principes d'égalité devant la loi et les charges publiques
et de la méconnaissance de l'article 16 de la Déclaration de 1789 et a précisé que
le législateur aurait pu, pour définir le critère en fonction duquel les entreprises
publiques sont soumises à cette obligation, se référer, par exemple, à un critère
fondé sur l'origine du capital ou la nature de l'activité. Il n'a, ainsi, pas regardé
comme contraire aux droits et libertés reconnus par la Constitution la portée que

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la Cour de cassation a conférée à cette disposition, dans le souci de garantir la
libre concurrence et l'égalité des droits entre salariés d'entreprises exerçant une
même activité dans les mêmes conditions, par son arrêt du 6 juin 2000 et ses
arrêts ultérieurs, qui excluent qu'une société de droit privé ayant une activité
purement commerciale soit regardée comme une entreprise publique au sens de
cette disposition. Au surplus, par la loi du 30 décembre 2004, le législateur a
confirmé pour l'avenir la soumission des entreprises aux obligations relatives à la
participation des salariés aux résultats en fonction d'un critère tiré non de
l'origine de leur capital, sauf en cas de détention directe par l'État, mais de leur
situation concurrentielle. Par suite, la méconnaissance par le législateur de
l'étendue de sa compétence dans la détermination du champ d'application de
l'obligation d'instituer un dispositif de participation ne peut être regardée comme
étant directement à l'origine de l'obligation faite à une entreprise telle que la
société requérante, avant même l'entrée en vigueur de la loi du 30 décembre
2004, de verser à ses salariés une participation à ses résultats. Seuls pourraient
être regardés en lien direct avec cette inconstitutionnalité les préjudices
résultant, le cas échéant, de l'obligation de reconstituer a posteriori une réserve
spéciale de participation et de verser immédiatement l'ensemble des sommes
exigibles sans avoir pu prendre en considération, dans la stratégie commerciale
et financière de l'entreprise, cette charge au cours des exercices au titre
desquels elle devait être constatée.
10. Il en résulte que la cour administrative d'appel de Paris, dont l'arrêt est
suffisamment motivé, a exactement qualifié les faits de l'espèce en jugeant qu'il
n'existait pas de lien de causalité direct entre la méconnaissance par le
législateur de l'étendue de sa compétence et le préjudice dont la société
requérante faisait état, tenant aux sommes versées à ses salariés et anciens
salariés au titre de leur participation à ses résultats pour les exercices 1986 à
1995 et aux prélèvements sociaux afférents, et n'a pas commis d'erreur de droit
en écartant son indemnisation au titre d'une perte de chance, invoquée par cette
société, d'entrer dans le champ des entreprises publiques soustraites au régime
de la participation des salariés.
11. Enfin, le versement des intérêts légaux sur les sommes dues aux salariés au
titre de la participation à compter de leur demande en justice, au demeurant
postérieure à l'arrêt de la Cour de cassation du 6 juin 2000, était destiné à
compenser le fait que ces sommes avaient été, entre la date de la demande et
celle de leur versement, à la disposition de l'entreprise et non des salariés. La
cour n'a, par suite, pas commis d'erreur de qualification juridique en jugeant que
le préjudice tenant, pour la société requérante, au versement de ces intérêts ne
pouvait être regardé, en l'absence de circonstances particulières, non alléguées
en l'espèce, comme résultant de l'incertitude dans laquelle elle se serait trouvée
quant à sa soumission à l'obligation de participation des salariés aux résultats de
l'entreprise et n'était ainsi pas en lien direct avec la méconnaissance par le
législateur de l'étendue de sa compétence.
12. Il résulte de ce qui précède que la société hôtelière Paris Eiffel Suffren n'est
pas fondée à demander l'annulation de l'arrêt de la cour administrative d'appel
de Paris qu'elle attaque. Ses conclusions présentées au titre des dispositions de

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l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent, par suite, qu'être
également rejetées.

Décide :
Article 1er : Le pourvoi de la société hôtelière Paris Eiffel Suffren est rejeté.
Article 2 : La présente décision sera notifiée à la société hôtelière Paris Eiffel
Suffren, au Premier ministre, au ministre de l'Économie et des finances et à la
ministre du Travail.

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