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LA STRUCTURE QUATERNAIRE DU DON

Carina Basualdo

La Découverte | « Revue du MAUSS »

2010/2 n° 36 | pages 391 à 400


ISSN 1247-4819
ISBN 9782707166555
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2010-2-page-391.htm
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La structure quaternaire du don

Carina Basualdo

Introduction
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Dans le rapprochement que nous tentons d’établir, sur la trace
du MAUSS, entre psychanalyse et anthropologie, nous ne saurions
méconnaître le rapport qui s’est historiquement établi entre les
deux disciplines, et le détermine encore aujourd’hui. S’il a fallu un
certain temps aux anthropologues pour s’initier à l’Essai sur le don
de Marcel Mauss par-delà l’« introduction » rédigée en 1950 par
Lévi-Strauss, qui lui faisait écran, le travail des psychanalystes
lacaniens pour accomplir le même chemin reste inachevé. Encore
intacte, la fascination de ces derniers pour le père du structuralisme
doit être interprétée comme un transfert sur le Maître qui ne leur
permet pas de faire le deuil de la mort de Lacan1. Il faut donc com-
mencer par lever le voile que représente la pensée de Lévi-Strauss
dans le milieu analytique lacanien, et éclaircir toute une série de
malentendus et de confusions que leur fascination pour l’anthro-
pologue continue d’exercer sur eux. C’est à ce prix que le texte
de Mauss leur deviendra lisible. C’est à ce prix également que la
communauté analytique pourra se sentir concernée par le pari tenu
par le MAUSS, depuis 1981, pour construire un tiers paradigme du
don – là où nous inscrivons nos propres recherches.

1. Pour un traitement plus approfondi de cette question, voir Basualdo [2007].


392 MARCEL MAUSS VIVANT

Pour une résolution du problème du tiers dans le don

L’étude du don nous oblige à prendre en compte un problème


épistémologique. Nous devons distinguer : a) la réalité observable
(l’action des individus) ; b) les récits que les individus font à partir
de leur réalité vécue (les représentations sociales, la superstructure,
le discours) ; c) la pensée discursive qui tente de saisir l’une ou
l’autre de ces réalités, voire les deux. Il est permis de penser que
toute théorie sociale ou psychologique suppose, plus ou moins
explicitement, une résolution du rapport entre ces trois niveaux.
Pour ma part, je considère – une position largement partagée dans
ce colloque – que la pensée discursive a pour tâche principale de
se réapproprier les données ethnographiques, lesquelles ne peuvent
être autre chose qu’une fiction du récit ethnographique. Ce que l’on
oublie parfois de préciser.
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De ce point de vue, nous serons conduits à revenir sur le pro-
blème du tiers, si récurrent dans la littérature sur le don2. La question
est celle-ci : est-il nécessaire, dans le récit du sage maori Ranaipiri
mentionné par Mauss [1989], d’introduire un troisième person-
nage, c’est-à-dire C ? Qu’est-ce qui nous oblige à introduire cette
troisième personne dans le jeu commençant avec le premier geste,
lorsque A donne quelque chose à B ? Que vient faire C dans une
relation qui aurait pu rester celle de A et de B ? Toute l’énigme du
don paraît se condenser dans cette question.
Et pourquoi, si l’on veut aller plus loin, ne pas reconsidérer
la question et lui donner une certaine consistance en partant d’un
quatrième élément, présent depuis le tout début, à savoir l’objet ?
Car tout commence par cette petite chose que A donne à B. Telle
sera donc notre question : comment concevoir cette chose, à
propos de laquelle la littérature sur le don est restée plutôt silen-
cieuse ? Cette perspective nous permet de proposer d’emblée une
structure du don quaternaire, comme la structure élémentaire de

2. Pour un résumé des différentes données de la problématique, voir : Godbout


[2007].
LA STRUCTURE QUATERNAIRE DU DON 393

la parenté chez Lévi-Strauss3 et comme la structure du complexe


d’Œdipe chez Lacan4.

Le don, la structure quaternaire de l’Œdipe


et « l’atome de parenté »

Nous avons eu l’occasion5 d’attirer l’attention sur l’influence


que la lecture de Lévi-Strauss – en particulier L’analyse structurale
en linguistique et en anthropologie6, un texte de 1945 – avait eue
sur Lacan lors de sa conférence du 4 mars 1953 au Collège phi-
losophique [Lacan, 1978]. Lacan y présentait une analyse du cas
freudien, L’homme aux rats [Freud, 2000], au sein de laquelle il
remettait en question la structure triangulaire du complexe d’Œdipe
freudien et proposait un système quaternaire. Il s’apercevait alors
de l’importance de son avancée par rapport à Freud :
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« C’est là que peuvent vraiment être montrées au sujet les particularités
originelles de son cas, d’une façon beaucoup plus rigoureuse et vivante
pour lui que selon les schèmes traditionnels issus de la thématisation
triangulaire du complexe d’Œdipe » [Lacan, 1978 : 301].
Où se situe donc ce quatrième élément ? Lacan le dégage de « la
seconde grande découverte de la psychanalyse », la relation narcis-
sique au semblable, considérée comme « l’expérience fondamentale
du développement imaginaire de l’être humain » et décisive dans
la constitution du sujet. Cet élément nouveau, ce quart élément,
permet de sortir du stade du miroir :
« Le sujet a toujours ainsi une relation anticipée à sa propre réalisation,
qui le rejette lui-même sur le plan d’une profonde insuffisance, et
témoigne chez lui d’une fêlure, d’un déchirement originel, d’une
déréliction, pour reprendre le terme heideggerien. C’est en quoi dans

3. Ou « l’atome de parenté » présenté par Lévi-Strauss dans son article « L’analyse


structurale en linguistique et en anthropologie », publié d’abord in : « Word », Journal
of the Linguistic Circle of New York, vol. I, n° 2, August 1945, repris dans [Lévi-
Strauss, 1958].
4. Il continuera à la penser, à partir du Séminaire IV (1956-1957), comme étant
constituée de quatre éléments.
5. Dans notre thèse doctorale : « Lacan (Freud) Lévi-Strauss. Il n’y a pas de rapport
épistémologique », Université de Paris VII-Denis Diderot, 12 décembre 2003.
6. Cf. note 3 ci-dessus.
394 MARCEL MAUSS VIVANT

toutes ses relations imaginaires c’est une expérience de la mort qui se


manifeste » [ibidem : 305-306].
En réalité, c’est le fait que, très souvent, dans la vie des névrosés,
le personnage du père est dédoublé7 – d’une façon historique, particu-
lière à chaque sujet – qui aboutit au quatuor mythique. Le quatrième
élément, c’est la mort8, le tiers essentiel. Car l’homme s’humanise,
par son imagination, dans son rapport à son semblable.
« Et c’est en effet de la mort, imaginée, imaginaire, qu’il s’agit dans la
relation narcissique. C’est également la mort imaginaire et imaginée qui
s’introduit dans la dialectique du drame oedipien, et c’est d’elle qu’il
s’agit dans la formation du névrosé… » [ibid. : 306-307].
Ainsi, Lacan propose la mort comme l’élément qui complète la
structure triangulaire du complexe d’Œdipe traditionnel ; ce qua-
trième élément sera représenté par un personnage en tant qu’il est
le dédoublement soit du père, soit de la mère, soit du frère [Lacan,
1978 : 306]9. Notre hypothèse est donc est qu’il existe un rapport
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entre cette structure quaternaire du complexe d’Œdipe et l’analyse
que propose Lévi-Strauss de la relation avunculaire dans son texte
de 1945. Le problème de l’oncle maternel, c’est-à-dire des relations
entre l’oncle maternel et le neveu, qui semblait jouer un rôle capital
dans un très grand nombre de sociétés primitives, avait attiré en
effet l’attention des anthropologues. Dans son analyse, Lévi-Strauss
fait l’historique des interprétations qui en ont été données, jusqu’à
l’article important de Radcliffe-Brown10 sur l’oncle maternel en
Afrique du Sud [Radcliffe-Brown, 1924] :

7. Nous avons eu l’occasion de souligner la double présence du père dans la scène


sacrificielle tel que Freud l’affirme dans Totem et tabou : « Dans la scène sacrificielle
se déroulant devant le dieu de la tribu, le père est donc effectivement contenu deux fois,
comme dieu et comme animal sacrificiel totémique » (p. 369). L’attitude d’ambivalence
vis-à-vis du père, continue Freud, a trouvé dans la « scène sacrificielle », une « expression
plastique ». Voir notre texte : « Le sacrifice : Freud, Lacan », in Revue Psychologie
Clinique, nouvelle série n° 15, Paris, L’Harmattan, printemps 2003.
8. A partir du Séminaire IV sur les relations d’objet (1956-1957), le quatrième
élément sera le phallus.
9. Notre lecture se différencie complètement de celle proposée par Elisabeth
Roudinesco, qui affirme que le système quaternaire posé par Lacan se compose des
éléments suivants : la fonction paternelle, le moi, le sujet et la mort [Roudinesco,
1993 : 315].
10. Alfred Reginald Radcliffe-Brown (1881-1955), un des représentants les plus
importants du structuro-fonctionnalisme de l’école britannique en anthropologie. Il a
réalisé des travaux ethnographiques sur les populations des îles Andaman, d’Australie,
LA STRUCTURE QUATERNAIRE DU DON 395

« Selon Radcliffe-Brown, le terme d’avunculat recouvre deux systèmes


d’attitudes antithétiques : dans un cas, l’oncle maternel représente
l’autorité familiale ; il est redouté, obéi, et possède des droits sur son
neveu ; dans l’autre, c’est le neveu qui exerce à l’égard de son oncle
des privilèges de familiarité, et peut le traiter plus ou moins en victime.
En second lieu, il existe une corrélation entre l’attitude vis-à-vis de
l’oncle maternel et l’attitude par rapport au père. Dans les deux cas,
nous trouvons les deux mêmes systèmes d’attitudes, mais inversés :
dans les groupes où la relation entre père et fils est familière, celle
entre oncle maternel et neveu est rigoureuse ; et là où le père apparaît
comme l’austère dépositaire de l’autorité familiale, c’est l’oncle qui
est traité avec liberté. Les deux groupes d’attitudes forment donc,
comme dirait le phonologue, deux couples d’oppositions. Radcliffe-
Brown terminait en proposant une interprétation du phénomène : la
filiation détermine, en dernière analyse, le sens de ces oppositions »
[Lévi-Strauss, 1958 : 49-50].
Après avoir souligné l’effort constructif de synthèse du maître
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anglais, Lévi-Strauss remarque pourtant que la relation avunculaire
n’existe que dans une partie seulement des systèmes matrilinéaires
et patrilinéaires, ce qui élimine d’emblée une interprétation par
la détermination de la filiation, comme le fait Radcliffe-Brown.
Il commence par expliquer une chose très simple : « La relation
avunculaire n’est pas une relation à deux, mais à quatre termes :
elle suppose un frère, une sœur, un beau-frère, et un neveu ». La
relation avunculaire doit donc être considérée comme « un aspect
d’un système global où quatre types de relations sont présents et
organiquement liées, à savoir : frère/sœur, mari/femme, père/fils,
oncle maternel/fils de la sœur » [Lévi-Strauss, 1958 : 51]. Autrement
dit, il faut traiter l’avunculat comme une relation interne à un sys-
tème, une structure qui repose sur quatre termes et qui constitue
« l’élément de parenté » [ibidem : 56] : la structure de parenté la plus
simple qu’on puisse concevoir. Cette définition, pour Lévi-Strauss,
signifie que l’anthropologue est parvenu à dégager un concept
comparable, dans le champ de la parenté, à celui de phonème dans
le domaine de la linguistique structuraliste. Le paragraphe suivant

de Polynésie et d’Afrique. Ses études ont introduit un très important renouvellement


de la théorie de la parenté. Théoriquement, il a été fortement influencé par les propos
d’Émile Durkheim, mais toujours nuancé d’empirisme. Son œuvre majeure : Structure
et fonction dans les sociétés primitives (1952).
396 MARCEL MAUSS VIVANT

permet de comprendre l’argument à partir duquel il élaborera Les


structures élémentaires de la parenté :
« Le caractère primitif et irréductible de l’élément de parenté tel que
nous l’avons défini résulte en effet, de façon immédiate, de l’existence
universelle de la prohibition de l’inceste. Celle-ci équivaut à dire que,
dans la société humaine, un homme ne peut obtenir une femme que
d’un autre homme, qui la lui cède sous forme de fille ou de sœur. On
n’a donc pas besoin d’expliquer comment l’oncle maternel fait son
apparition dans la structure de parenté : Il n’y apparaît pas, il y est
immédiatement donné, il en est la condition. L’erreur de la sociologie
traditionnelle, comme de la linguistique traditionnelle, est d’avoir
considéré les termes, et non les relations entre les termes » [ibid. :
56-57, nos italiques].
Ce quatrième terme – l’oncle maternel – est ce qui condi-
tionne la présence d’une structure élémentaire, que Lévi-Strauss
appellera « l’atome de parenté » [ibid. : 58]11. Dans le langage
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lacanien, et pour revenir notamment à son Mythe individuel du
névrosé, nous dirions que l’oncle maternel est une sorte de per-
sonnage dédoublé du père (ou même) de la mère. Dédoublement
qui, pour Lacan, entre dans la structure du complexe d’Œdipe et
la constitue en structure quaternaire. Le quatrième élément (la
mort comme représentant le personnage dédoublé) se dégage de
la relation narcissique au semblable : « Il n’y apparaît pas, il est
immédiatement donné, il en est la condition ». Ainsi, l’analyse
de Lévi-Strauss venait remettre en question la famille nucléaire,
composée des trois termes : le père, la mère, l’enfant au minimum,
en tant qu’unité la plus élémentaire de parenté. Il n’est donc pas
impossible de penser que Lacan se soit inspiré de cette partie de
l’œuvre lévi-straussienne pour sa propre révision de la définition
classique du complexe d’Œdipe comme structure ternaire. Notons
que, si, pour Lévi-Strauss, le quatrième élément est tout droit
sorti de la théorie de l’échange et de la réciprocité, pour Lacan
il résulte de la dimension imaginaire inhérente à la constitution
du sujet. Par la suite, comme nous allons le voir, Lacan décrira la
structure quaternaire du complexe d’Œdipe comme se constituant
des éléments suivants : mère, enfant, phallus, père.

11. La problématique autour de « l’atome de parenté » sera reprise par Lévi-


Strauss dans l’article « Réflexion sur l’atome de parenté », inclus dans Anthropologie
structurale II, Plon, Paris, 1973 : 104-105.
LA STRUCTURE QUATERNAIRE DU DON 397

Lacan maussien

Revenons à la question du tiers dans le don, et osons une para-


phrase pour affirmer que : le tiers n’apparaît pas, il est toujours
là… Il est déjà là dans l’objet qui ouvre le cycle du don. Cependant,
une question se pose : pourquoi est-il déjà là ? Qu’est-ce qui fait
que la figure du tiers est immanente à la dimension symbolique (et
donc à la dimension du don)12 ? Nous proposons d’y répondre en
nous appuyant sur la théorie lacanienne de l’objet-manque, et de
montrer comment cette théorie se dégage de la lecture que Lacan
a faite de l’Essai sur le don.
Il est faux – comme Lévi-Strauss l’a fait – de penser que Lacan
affirme, dans la première période de son enseignement, une pré-
dominance du symbolique sur l’imaginaire. Le psychanalyste se
livre à plusieurs recherches, montre beaucoup d’hésitations, de
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mouvements d’aller-retour jusqu’à ce que, enfin, il parvienne à sa
conclusion du Séminaire II (1954-1955). Ainsi, pour aborder la
problématique du sujet, une fois reconnue la nécessité d’ajouter
la dimension imaginaire à la dimension symbolique, le concept de
« fonction symbolique » devient non pertinent : « En face de cette
efficacité symbolique, il s’agit aujourd’hui de mettre en évidence
une certaine inertie symbolique, caractéristique du sujet, du sujet
inconscient » [Lacan, 1979 : 223]. Cette distinction opérée entre le
symbolique lacanien et « l’efficacité symbolique » de Lévi-Strauss,
le complexe d’Œdipe prendra sa place dans une conférence pro-
noncée à Vienne en 1955, La chose freudienne [Lacan, 1966a].
Une nouvelle idée viendra changer le cours de la recherche laca-
nienne : le système symbolique est le complexe d’Œdipe. C’est ce
qui anime son étude de la notion de phallus dans D’une question
préliminaire… (1956) [Lacan, 1966b].

Le phallus : paradigme du don chez Lacan

L’équation « femme égal phallus », dit Lacan, trouve son ori-


gine dans les chemins imaginaires où le désir de l’enfant finit par
s’identifier au « manque-à-être » de la mère. Le manque en question

12. Je suis la proposition d’Alain Caillé dans son article « Marcel Mauss et le
paradigme du don » in Revue Canadienne de Sociologie, 2006.
398 MARCEL MAUSS VIVANT

est constitué en loi symbolique, dans laquelle la mère est intro-


duite [idem : 565]. Suivant Lacan, ce manque est aussi la raison
pour laquelle les femmes, dans le réel, servent d’objet pour les
échanges que prescrivent les sociétés primitives et « qui se perpé-
tuent à l’occasion dans l’imaginaire, tandis que ce qui se transmet
parallèlement dans l’ordre symbolique, c’est le phallus » [ibidem].
Autrement dit, du côté de l’imaginaire, on persiste à maintenir la
règle selon laquelle les femmes servent d’objet d’échange, tandis
que, du côté symbolique, un manque est transmis avec le phallus.
C’est par cette notion que Lacan abordera la logique lévi-straus-
sienne des Structures élémentaires de la parenté, tout au long du
Séminaire IV (1956-1957) [Lacan, 1994], au sein duquel il expli-
quera « l’introduction du sujet dans la symbolique du don par le
phallus ». C’est la théorie de l’objet en tant que manque qui est
ici implicite : derrière ce qu’un sujet donne, il y a tout ce qui lui
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manque. Le phallus devient un don.
Lacan interroge le principe de l’échange, dans les Structures
élémentaires de la parenté, dans le cadre du « cas » Dora. Il dit
que le caractère constituant de tout échange symbolique est l’au-
delà de l’objet (phallus), concomitant à la circulation du don. Il
est ainsi très intéressant de noter qu’au moment où il ne fait plus
référence à l’échange de femmes selon le principe énoncé par Lévi-
Strauss, Lacan emprunte plusieurs voies théoriques : a) il affirme
que le symbolique est le complexe d’Œdipe ; b) ce complexe est
déjà conçu par lui comme une structure quaternaire, grâce à la
participation du phallus en tant que quatrième élément organisant
la structure ; c) ce qui est le plus important pour nous, et qui n’a
pas été repéré : il aperçoit au passage une concomitance entre la
dimension symbolique et le don, grâce à l’introduction de la notion
de phallus. Suivant la thèse de Lacan, la figure du tiers est imma-
nente puisque celle-ci se constitue à partir d’un objet qui a un statut
très particulier : l’objet-manque.

La théorie de l’objet-manque en psychanalyse

Si cette notion apparaît comme un développement de la notion


freudienne d’objet perdu (à l’origine de l’appareil psychique conçu
par Freud), elle prend chez Lacan, progressivement, un contenu
LA STRUCTURE QUATERNAIRE DU DON 399

conceptuel très différent. D’abord développée comme ce qui man-


que au symbolique et qui l’empêche de se constituer comme un
système, la notion d’objet-manque sera plus tard développée davan-
tage comme un trou dans le réel. Nous comprenons donc, dès ce
moment, pourquoi ce sont les femmes qui servent d’objet d’échange
entre les hommes : porteuses de ce trou dans le réel de leur corps,
elles se prêtent bien à cette fonction. La notion de l’objet « a » – que
Lacan considère comme sa seule invention originale – est à situer
dans ce contexte ; il est cette partie du corps qui fait trou dans le
symbolique et qui, ainsi, ne pourra jamais être comblée parfaite-
ment. Toute la production mythologique est à resituer comme des
tentatives pour combler ce trou, forcément destinées à l’échec…
mais ayant leurs fonctions de gain symbolique, et de jouissance,
pour le sujet et pour le groupe.
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L’objet « a » et « la mayonnaise qui prend »

Faisons donc le point. Un certain nombre de pistes de recherche


proposées lors de notre colloque me conduisent à la proposition
suivante. N’est-ce pas ce fond de réel inaccessible qui est sous-
jacent à certains essais de typologie ou de modèle du (des) don(s) ?
Ou bien à ces images que nous avons évoquées – comme celle de
« la mayonnaise qui prend » –, ressentant, intuitivement, que nous
parvenions, là, à toucher quelque chose de vrai pour définir le don ?
P. Chanial et M. Hénaff, notamment, ont insisté sur le fait que ces
schémas étaient d’ordre heuristique et qu’il existe un continuum
entre les différents types de don. Mais qu’est-ce qui rend possible
ce continuum ainsi que les zones de passage ? Comment allons-
nous les conceptualiser ?
Dans les tentatives de construction théorique de ces différents
types de don, il s’agirait de fixer quelque chose au niveau symbo-
lique ; et dans la cascade d’images qui nous sont venues – parmi
lesquelles « la mayonnaise qui prend » se situe en tête de liste –, nous
serions à la recherche d’une condensation métaphorique qui donne
sens à ce quelque chose qu’on ne peut pas « saisir », ce quelque
chose qui nous excède, qui est impossible à fixer : le réel. En effet,
qu’est-ce que ce réel qui circule dans la dimension du don ?
Nous pourrions dire : c’est l’objet petit « a ». (Après tout, pour-
quoi ne pas remplacer la notion de hau du sage maori Ranaipiri par
400 MARCEL MAUSS VIVANT

ce petit « a » ?) Cependant, si nous nous autorisons à introduire


ce terme, cela implique qu’il sera nécessaire de considérer une
dimension inconsciente du don. Regardons ensemble si cette pro-
position nous apporte quelque chose pour résoudre nos problèmes
théoriques.

Références bibliographiques

BASUALDO C., 2007, « Pourquoi la psychanalyse serait-elle en danger ? »,


Cahiers pour une école. La lettre lacanienne, une école de la psychana-
lyse, Paris.
CAILLÉ A., 2006, « Marcel Mauss et le paradigme du don », Revue canadienne
de Sociologie.
FREUD S., 2000, Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme
aux rats), Paris, PUF, « Quadrige ».
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GODBOUT J., 2007, Ce qui circule entre nous. Donner, recevoir, rendre, Paris,
Seuil.
LACAN J., 1966a, « La chose freudienne », in Écrits, Paris, Seuil.
– 1966b, « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psy-
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– 1978, « Le Mythe individuel du névrosé ou poésie et vérité dans la névrose »,
conférence donnée au Collège philosophique de Jean Wahl (1953), version
transcrite par J. A. Miller in Ornicar ? n° 17-18, Seuil : 290-307.
– 1979, Le Séminaire. Livre II : Le moi dans la théorie de Freud et dans la
technique de la psychanalyse (1954-1955), texte établi par Jacques-Alain
Miller, Paris, Seuil.
– 1994, Le Séminaire. Livre IV : La relation d’objet (1956-1957), texte établi
par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil.
LÉVI-STRAUSS C., 1958, « L’analyse structurale en linguistique et en anthropo-
logie », in Anthropologie structurale, Paris, Plon.
MAUSS M., 1989, Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF.
RADCLIFFE-BROWN A. R., 1924, « The Mother’s Brother in South Africa », South
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