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Université Paris VII Denis Diderot


Mémoire de Master Professionnel
Année académique 2009/2010

L’effacement
au miroir

de la chair à l’image

Directeur de mémoire : M. Maurizio Balsamo

Co-jury : M. Jean-Paul Mouras

1
M. Hoppenot Martin
N° 20206894

Sommaire

Sommaire............................................................................................................... 2

A v e r t i s s e m e n t............................................................................................2

L i m i n a i r e.........................................................................................................6

Temps un — rencontrer l e d é l i r e..........................................9

U n d é s e s p o i r q u i s ’ i g n o r e ........................................................19
Dérision du sujet ― l a c h a i r à n u ................................30
L e s m o t s s a n s m o t s........................................................................57
F i g u r e s d u v i d e...................................................................................69
L’ o b j e t, l a h a i n e. ...............................................................................85
P o u r c o n c l u r e.......................................................................................93
Psychose et "Institution" — la béance de l’idéal..........................................96

S o l i t u d e d e l‘ é n o n c i a t i o n........................................................100
C o n c l u s i o n.................................................................................................119

Avertissement

2
Ces notes ont étées prises dans le cadre d’un dispositif très
particulier : un C.M.P. proposant à certains patients psychotiques (la
plupart au sortir (ou encore dans le cadre) d’une hospitalisation
psychiatrique) la participation à un « accueil thérapeutique » au sein
duquel les soignants (infirmiers et psychologues) préparent un repas qui
sera ensuite pris en commun. Cet accueil se tient chaque matin de 10H à
14h00, avec deux infirmiers et au moins une psychologue psychanalyste
(ou un psychiatre psychanalyste), auxquels s’ajoutent un ou deux
stagiaires psychologues. Le nombre total de patients participant à ce
dispositif se compose d’une quarantaine de personnes différentes, et le
nombre de patients présent à chaque « Groupe accueil » varie entre dix et
vingt selon les matinées.

L’équipe se réunit une heure par semaine pour « parler de la


semaine écoulée ». Au programme : passage en revue des patients dont
l’état « inquiète » ou « perturbe le groupe » — ceci sur un mode purement
factuel, sans jamais rien engager de la « scène interne » (sans même
parler du registre transféro-contre-transférentiel).

Le projet affiché est celui d’une « resocialisation » progressive en


vue d’une réinscription plus intégrée dans « la vie de la Cité », une sorte
de passerelle entre l’hôpital et la vie sociale « hors les murs ». Un
dispositif vaguement inspiré (dans son imaginaire) de l’antipsychiatrie et
de la psychothérapie institutionnelle, prônant une forme de « gratuité »
dans la rencontre, de mise à plat (ou de nivellement) des identités et des
places — quitte à bannir l’idée même de « projet de soin » ou de
« théorie » sous prétexte que ce serait encore se situer dans une « visée
orthopédique » de la relation clinique.) : un certain refus, en quelque
sorte, de tout « a priori » à l’endroit du soin et de la psychopathologie.
Proposition que l’on pourrait qualifier en elle-même de généreuse et
sincère dans son élan premier, son ambition première de
« dépsychiatriser » le « malade mental », d’en découdre avec la fameuse
« ségrégation psychiatrique » entre les « fous » et les « normaux ».

3
Malheureusement, de facto, cet imaginaire généreux et « militant » se
déploie sur le fond d’une forme de dissolution de la notion même de
position clinique (voire d’engagement clinique). Sous prétexte de
l’équivalence « soin = aliénation à la norme sociale (réadaptation
normative) » (il faut dire que le projet actuel vient de fêter ses trente ans,
et qu’il est resté absolument inchangé sur toute la période, aussi bien
dans les moyens mis en œuvres (ses « opérateurs »1) que dans ses

1
À savoir : rencontrer le patient, se laisser rencontrer par lui, en acceptant de se
départir de toute « identité de clinicien », hors de tout « référentiel soignant » :
dans une sorte de « table rase » vis-à-vis de toute « l’idéologie du
soin psychique». Si clinique il doit y avoir, ce sera « par surcroît ». Comme la
grâce ? C’est à peu près ça. Tout référentiel théorique étant en quelque sorte
perçue comme risquant de venir rétablir la violence de « l’Institution
psychiatrique », mais aussi comme alibi pour protéger le clinicien d’une
proximité, d’une rencontre « authentique » avec la psychose/avec les patients.
Résultat : l’ironie du sort c’est que le « nihilisme thérapeutique » dont on avait
tenté de se départir n’a en fait rien perdu de sa force : loin d’avoir disparu, il
insiste même lourdement. On nage en plein vide, sans boussole ni repères. Sans
but : il s’agit d’être là. « Accueil ». Est-ce qu’on attend la « demande » ? Le
« désir » du patient ? Pas même. On est là, on fonctionne. On tourne. A vide,
peut-être, mais ça « fonctionne » : on sert les repas, on meuble/décore le vide
entre deux cafés, par des paroles toujours plus pauvres, toujours plus
insignifiantes. De rituel en rituel, de repas en repas. De rien en rien. Un vide
après l’autre.
Penser, ce serait déjà faire sécession avec cette idéologie du « rien ». Presque
un acte de rébellion. Une dissidence inavouable. On est presque dans la « haine
de la pensée » ; dans un interdit massif à l’endroit de tout « dehors », de toute
position (ou référence) tierce, extérieure. Penser, ce serait (se) soumettre (à) une
forme de division. Ici, le Jardin d’Eden a été préservé : l’Imaginaire est resté
maître, intègre. Comme un « secteur d’idéal » (dans lequel chacun serait invité à
projeter le sien (ses imagos qui continuent à soutenir un certain idéal de toute-
puissance)) qui aurait été maintenu à l’abri des assauts du « dehors » (du
principe de réalité). Un lieu où « on est bien ensemble », où on est (soignants,
malades) « tous pareils » : où la psychose (et, avec elle, la scène interne), en tant
que simple marqueur/symptôme de la « violence sociale », est enfin abolie.
Quoiqu’il en soit, faute d’avoir été travaillé/interprété dans l’interne (c’est-à-dire
essentiellement dans sa dimension sociale, politique, voire idéologique), le
problème (la violence dénoncée) n’a été que déplacé au niveau de la scène
externe : les conditions y sont certes beaucoup plus humaines pour les patients,
mais la dimension clinique, elle (la question de l’engagement transférentiel au
cœur même de la réalité psychotique), est restée lettre morte. Les patients ont
beau avoir retrouvé, dans ce lieu de soin, leur « dignité », leur solitude, leur
isolement face à la réalité de la psychose est resté totale. Tant que la dimension

4
présupposés), c’est toute la question de la division engagée par la
« démesure du transfert » qui se trouve du même coup escamotée.

interne reste évitée, tant que tout mouvement d’auto-réflexivité reste banni, on
évolue en plein imaginaire. Au final on pourrait même s’interroger si ce n’est pas
davantage le narcissisme du clinicien qui s’y retrouve ici – bien plus que l’état de
santé du patient, qui se trouve dès lors complètement laissé pour compte.
Quasiment passé sous silence – puisque la seule chose qu’on lu propose au final,
c’est cet imaginaire du « tous égaux, tous frères ». Nulle doute que les soignants
y trouvent leur compte, en se gargarisant de « bons sentiments » et de prises de
positions généreuses et militantes. Mais les patients ?

5
Liminaire

Le fruit est aveugle. C’est l’arbre qui voit.

R. Char, Fureur et mystère

Des notes, des fragments. Comme des éclats de dire, surnageant le


flot du réel (qui a tout emporté). Des lambeaux de résistance. Pour
raconter l’impossible, pour rendre compte d’une disparition. Pour
témoigner d’une violence ir-représentable – hors la langue. Comme un
meurtre invisible – sans témoin.2 Pour témoigner de la destruction de la
langue : d’une langue détruite, d’une langue vide d’elle-même, absorbée
hors d’elle-même. Oui, c’est de la langue que nous voulons parler ici. De
ce qu’il advient de la langue et du dire lorsqu’ils sont plongés dans le bain
d’acide de la perversion, du déni. Ils en ressortent nus, squelettiques, dés-
humains – comme ces photos des rescapés des camps de l’immédiat
après-guerre. Sans image. Ils surgissent désormais, ces mots, comme des
zombies sur la terre des vivants, ils surnagent comme ils peuvent dans
leur néant dévasté. A jamais étrangers, aliens parmi les vivants. Des mots
sans image.

Ce qui est arrivé à la langue, ainsi « psychosée » (une langue dont


on aurait arraché le noyau symbolique), c’est ce qui leur est arrivé à eux,
ceux qui vivaient en elle, ceux qui vivaient d’elle. Qu’on appellera
désormais « psychotiques » : tués dans la langue.

2
Invisible, parce que c’est la langue qui a été tuée/sacrifiée en eux. Étranglée.
Réduite au silence – comme on dit « faire taire » un témoin gênant en le
supprimant. Oui, c’est bien ici l’instance symbolique qui a été sacrifiée – à travers
eux. Comme si leur corps, leur être, avait été réquisitionné comme champ de
bataille de cette guerre sans Nom, sans merci : comme si leur corps s’était fait le
charnier de cette liquidation du symbolique.

6
Comment, donc, se faire témoin de cette langue silencieuse, de
cette langue du meurtre ? Comment saisir une trame possible à la
violence dont j’ai tenté de rendre état à travers ces notes, de ces
morceaux d’écriture qui sont venus égrener le fil de mes rencontres ?

Un mot, peut-être, comme un morceau de Réel : effacement.

Le sujet livré à l’effacement (en particulier dans le cadre du recours


au délire3 ; puis, dans une seconde partie, au regard de la problématique
mélancolique) ; mais également, le clinicien aux prises avec une forme de
« double effacement » – consécutif à la violence du transfert, ainsi qu’à
celle de « l’Institution » (dont nous tenterons d’illustrer la résistance
structurelle à l’acte analytique – l’extrême précarité du nouage
« psychanalyse et institution »).

Avec, comme fil rouge, comme pour en faire ressortir l’acuité,


l’interrogation de cette problématique au regard de celle du miroir
identifiant (et ses différents aléas dans le champ du devenir sujet).

Trois temps possibles pour tenter de rencontrer (laisser résonner)


cette question/violence quasi « structurale » au sein de mon implication
clinique. Trois temps pour tenter de la faire vibrer, d’en entendre la
secrète vibration. Trois temps donc, qui, s’il fallait les mettre
complètement à plat, pourraient se ramasser en trois mots – comme
autant de facettes, d’entrées singulières pour engager la violence de
l’effacement – : le délire, l’affect (dans le cadre de l’effacement
mélancolique, la violence du sans corps) et « l’institution » (la
confrontation à l’effacement du champ clinique dans l’espace « social »).

* * *

3
En tant que tentative « d’auto-conservation paradoxale » (Le Poulichet, 1987)
pour colmater/surmonter l’hémorragie interne.

7
Un mot enfin à propos du sous-titre4 : pourquoi « de la chair à
l’image » ? Parce qu’à travers ces « cas cliniques », tout au long de cette
problématique de l’effacement – et son articulation au miroir –, nous avons
tenté d’interroger ce nœud décisif, ce temps identifiant par lequel le
« Réel » de la chair va venir, à travers la Bejahung primitive, précipiter la
constitution de l’image du corps. En laquelle va se solder, de façon
décisive, la qualité du nouage du Réel au Symbolique, par le truchement
de cet enracinement au miroir (à l’Imaginaire) ; engageant par là-même le
destin de l’intrication pulsionnelle — et, plus largement, celui l’activité de
liaison dans son ensemble.

4
Que j’emprunte ici au titre d’un article de Mme Linharès.

8
Temps un — rencontrer
le délire

« La folie soigne, à condition


d'être reçue par un autre – mais pas
n'importe quel autre. Un autre en
lequel nouer, grâce au transfert, des
éléments épars survivant à une
catastrophe, pour que renaisse un
sujet rayé de sa propre histoire.
Plus engin que destin, la folie sort
dès lors de son rôle purement
symptomatique – de montrer ce qui
ne peut pas se dire – pour prendre
un rôle thérapeutique : relier ce que
la perversion a dispersé ».

F. Davoine, Don Quichotte, pour combattre la mélancolie

Le délire, une modalité de rencontre (d’adresse) dans et de la


psychose ?

Le délire comme première empreinte sur le réel de l’effacement.


Comme une tentative d’apposer une « première couche » sur le blanc
aveuglant du Réel (le Réel comme trou, comme impensable, comme
impossible). Comme une première strate signifiante à partir de laquelle
asseoir, en un temps second, une tentative de relance du côté de la
subjectivation.5

5
Confère Freud (1924, p. 301), qui repérait dans le délire le moment le plus sain de la
problématique psychotique : « le temps de la réparation », qui vise à « compenser la
perte de la réalité ». Le délire, pour Freud, c’est ce moment où le sujet « tente de revenir
vers nous » — de résister à l’effacement. Mais quelles sont, précisément, les conditions
qui vont permettre de restituer toute sa force (sa portée signifiante, son effet mutatif) à
ce « temps fécond » de la psychose ? (ou, dit autrement, comment le clinicien – s’offrant
comme catalyseur à cette étrange « chimie » – va-t-il pouvoir s’en saisir comme tel ? En

9
Au cœur de son positionnement clinique, l’analyste s’offre comme
un écritoire, sur lequel les patients vont peu à peu, mot à mot – le plein
silence de leurs mots, la trame signifiante de leur écart –, s’écrire. Écrire
leur psychose (sur la nôtre ; sur notre propre problématique/noyau
psychotique).6 Comme une tablette vierge (une tablette « psychotique »,
d’avant la Prägung) sur laquelle le patient viendrait imprimer ses propres
hiéroglyphes (son indéchiffrable : le texte non lu (ou encrypté) dont il est
porteur – et qu’il va tenter de lire à travers nous (ou sur nous)). Sur la
matière même de notre « psychose », que nous lui offrons comme support
à la sienne (pour lire/recevoir la sienne). Comme une tablette de cire, à
même de recevoir l’essentielle Prägung dont ils n’ont pu se faire le
support. Dans la violence du transfert, se trace la marque (le poinçon) du
texte laissé en suspens, sans lecteur (jusqu’ici effacé dans l’Autre) de son
désir inconscient (de ses signifiants).

Ce n’est donc pas de l’extérieur de lui-même – comme un corps


« objectivé » par un savoir, dans le prisme d’un savoir – que le clinicien
rencontre le délire7 (ou le sujet « à travers » son délire), mais dans
l’intime/interne de sa propre expérience de la psychose (Freud ne dit-il pas
que tout sujet, dans le rêve, est psychotique (ou Lacan que « tout sujet en
analyse est psychotique »8) ?). On serait même tenté de dire : …que le
clinicien se rencontre (en tant que clinicien) dans le délire (ou se laisse
rencontrer par le délire9) : vient donner lieu à la rencontre clinique en
rencontrant le délire en/de lui-même. En acceptant d’en supporter la

l’accueillant du côté du travail de la métaphore, en l’écoutant comme un rêve.


Mais quelle place du côté du rêve, de l’illusion créatrice, dans un cadre comme celui du
« Groupe Accueil » ; où la scène psychique (la possibilité d’un double registre — articulé,
articulable) est comme structuralement évitée, dissoute dans la « satisfaction réelle » et
« l’illusion groupale » — comme si la scène du « penser/rêver » (l’opérateur clinique)
échouait tragiquement à décoller/émerger de la « scène réelle » ?
6
La différence entre la problématique psychotique du patient et la nôtre étant peut-être
que cette dernière est un peu plus assumée/mise au travail – en écriture.
7
On pourrait presque poser que le clinicien tente d’en faire un opérateur clinique (ou se
trouve acculé à s’en saisir ainsi : un passage obligé – voire nourricier, trophique – de la
rencontre (du sujet lui-même, en même temps que celle du clinicien)).
8
De même, comment entendre, dans le vif du transfert, son « Si pour nous le sujet
n’inclut pas dans sa définition, dans son articulation première, la possibilité de la
structure psychotique, nous ne serons jamais que des aliénistes » : la psychose comme
l’avers, comme opérateur paradoxal du procès de subjectivation. Si « la psychose, c’est
ce devant quoi un analyste ne doit reculer en aucun cas » (Lacan, ouverture de la section
clinique, Ornicar 9, p.12), c’est peut-être que s’y travaille/reçoit, dans sa dimension
structurale, le cœur du « devenir sujet ». La psychose serait-elle la « soupe originaire »
de la subjectivation ? Comme son articulation structurale incontournable ?

10
charge (presque au sens électrique du terme). En prêtant son activité
fantasmatique (offerte comme support10 : lieu de transfert) à la violence
qu’il (« le délire ») tente de figurer/accrocher à un Autre
pensant/éprouvant – « liant ». L’écriture clinique, c’est aussi à partir du
délire qu’elle opère – et même de l’intérieur du délire (dans un rapport
d’extimité ?11) : en tant que partage émotionnel/affectif de l’éprouvé de la
catastrophe d’où le patient tente d’accrocher une parole – la sienne.

Comment se laisser crever/percer par la violence de ces corps, de


ces langues – dans l’espoir, peut-être, d’en entendre quelque chose du
côté du signifiant ? Comment rendre compte de la façon dont nous avons
pu nous y prêter (« corps et histoire ») à cette violence, à ces « mots sans
mots » du « désert psychotique ».

* * *

Véronique va bientôt avoir 23 ans. Elle participe au « Groupe


Accueil » depuis un an, suite à une hospitalisation de deux ans dans un
état de catatonie aigue. Aujourd’hui elle parle beaucoup. Ce qui frappe de
prime abord c’est une parole plus ou moins envahie (ou plus ou moins
émaillée, selon les jours), de quelque chose qui pourrait évoquer une sorte

9
Ou se laisse rencontrer par le patient dans le délire. En tant qu’expérience personnelle,
cliniquement engageante. Toute clinique – en tant qu’elle mord sur la nécessaire
démesure du transfert – n’invite-elle pas en elle-même (sur ses marges, ou peut-être en
son noyau le plus secret), nécessairement, à une forme de « position délirante » (à
s’exposer à la violence des processus primaires) ?
10
Plaque sensible, écran (blanc) sur lequel projeter le film de son « réel » (son trauma,
son « non-pensable ») : sur lequel donner corps (faire empreinte) à ce qui reste, à l’état
embryonnaire, d’activité fantasmatique (aux lambeaux de fantasmes qui organisent le
délire : comme une proto-enveloppe fantasmatique à laisser croître).
11
Néologisme forgé par Lacan pour designer « un extérieur logé au-dedans du sujet,
point – extime – conjoignant l'intime à une radicale extériorité » (Gault, non publié) : cette
étrangeté de ce qui, en moi est le plus étranger et proche – extime.
« Le symptôme relève d’une telle extimité. Il est extime au sujet, dans la mesure ou il
vient comme de l’extérieur se placer en travers de sa voie, pour entraver son action,
parasiter sa pensée, ou perturber le fonctionnement de son corps. Mais ce dehors est
localisé au plus intérieur du sujet : le symptôme est par la même ce qu’il a de plus
intime » (ibid.). Il est (de même que l’analyste dans le transfert), « le partenaire extime
du sujet ».

11
de « délire de persécution », dont le « contenu manifeste » pourrait se
résumer à ceci (disons la plus récurent, puisqu’il s’agit malgré tout d’un
discours assez labile, aussi bien dans la forme que dans le fond) : « vous
(c’est-à-dire l’équipe soignante) allez m’envoyer dans le désert,
m’attacher à un poteau et me laisser crever ; vous faites les gentils
comme ça mais en fait vous êtes tous des faux culs, je sais très bien ce
que vous avez derrière la tête ; je sais très bien qu’en fait vous êtes tous
contre moi. Vous allez ma faire une piquouse pour me transformer en
gogole ». Le délire est adressé à l’institution (quoiqu’englobant chaque
membre de l’équipe, il a tendance à se centrer plus sur un ou deux
soignants en particulier), et en même temps lorsqu’elle est très
« persécutée », le délire se dilue dans un flou indifférencié, comme si son
adresse se perdait au fin fond de son « inconscient » le plus secret, le plus
opaque. A ce moment là elle donne davantage le sentiment d’être
absorbée dans un soliloque adressé à la cantonade, une sorte de
délire/discours complètement étanche au sein duquel plus rien, aucune
parole, ne semble pouvoir l’atteindre (mais que, paradoxalement, elle
tient puissamment à faire entendre, et à donner à voir). A ce moment là,
rien ne semble plus « cher à son cœur » (« le psychotique aime son délire
comme lui-même » (Freud, 1996, p.101)12) que de se laisser entraîner
(voire « porter ») dans cette gangue protectrice (qui, pour ses
interlocuteurs, semble tourner complètement à vide, mais qui, pour elle,
semble relever de la plus impérieuse nécessité).

Le premier mot qui me vient lorsque l’adresse semble ainsi – au


cœur même de sa parole13 – totalement dissoute, c’est l’impuissance.
L’impuissance de toute parole, de toute présence, à pouvoir l’atteindre, la
rejoindre – comme s’il s’agissait de prendre pied au sein d’un monde où
l’adresse même semble avoir été perdue (tout travail analytique, nous dit
Denis Vasse (1978, p.211), « s’inaugure, chez le psychotique, par la
tentative de déserter le champ de la parole et du langage. Elle se traduit
par une sorte de retrait imaginaire à l’intérieur de son corps. Le
psychotique est réfugié dans un « en-deçà » des mots ― dans un

12
Relu par Lacan par : « Le psychotique tient à son délire comme à quelque chose qui est
lui-même." (Lacan, 1981 p. 245.).
13
Une parole qui coule à flots, une parole qui noie le reste du groupe dans un flot
incessant de mots, de discours vidés de toute adresse : des mots qui semblent effacer la
racine même de la parole, dissoudre la consistance même du dire.

12
« avant » ou un « en-dehors » des signifiants pervers qui l’emprisonnent
dans le redoublement »).14

Ce qui est particulièrement déroutant, ce qui finit par sidérer la


pensée,15 c’est cette façon totalement paradoxale, à travers sa plainte
délirante (sa persécution, son agressivité), de faire entendre, et au fond
d’adresser, une demande massive et constante à notre endroit. Une sorte
de discordance extrême entre la virulence du « discours manifeste » et
l’intensité de la « demande latente ». Comme si elle tentait par là de
mettre en scène, de figurer (de lier) quelque chose de cette catastrophe
de l’objectalité : quelque chose d’un effondrement du côté de l’Autre,
d’une non-réponse (structurelle) insoutenable, en laquelle se dissoudrait
toute possibilité d’appel, de désir vers l’autre, d’engagement objectal16 —
càd à l’endroit même où elle sait qu’elle risque, au contraire, d’être
écoutée et accueillie au plus vrai d’elle-même, au plus proche de sa
violence inconsciente.

Dès lors, cette plainte-projection n’est-elle pas aussi ce par quoi elle
peut se permettre de désirer un lien ? Quelque chose comme une
protection qui lui permet de s’autoriser à investir cette « aire
14
Et de poursuivre : « Cette position imaginaire d’un sujet « en-decà » de tout signifiant
se traduit par la projection en son contraire d’un « moi » au-delà de tout signifiant : sujet-
fantôme, sans corps, sur lequel la différence vie-mort n’a aucune prise » (confère les
descriptions qui vont suivre).
15
Nous refaisant, par là, revivre cette impuissance radicale à laquelle elle se trouve
livrée, constamment exposée. Elle nous neutralise en tant que soignants, dans notre
identité même de porte-parole : si elle nous investit, si elle nous saisit, c’est pour nous
faire vivre (projeter en nous) cette angoisse impensable qui la traverse, qui l’excède. Ce
sentiment d’impuissance radicale face au désir de l’Autre ; ce traumatisme d’être livré à
un Autre absolu, omnipotent : une altérité impossible à lier, à inscrire dans un lien
humain : un Autre pervers (intègre, total : non soumis à la castration – on pense, ici,
particulièrement à la mère (en tout cas Véronique ne cesse de parler de son père et de
son grand-père (aujourd’hui décédés) comme ses seuls objets d’étayage ; les seuls où
elle semblait pouvoir loger une image, la reconnaissance d’un « moi » différencié).
16
N’est-ce pas là, d’ailleurs, le modèle même de la relation mère-bébé ? Tout ce que le
bébé projette sur la mère (ses angoisses destructrices, son oralité cannibalique (position
dite schizo-paranoïde)), ça vient de lui. Et tout le travail psychique de la mère sera
justement, non seulement d’y "survivre" (d’en soutenir la violence – ce qui est déjà une
première forme d’inscription), mais surtout de l’aider à réintégrer ses mouvements
projectifs – dans toute leur violence, à travers toute l’angoisse archaïque qu’ils
véhiculent. C’est vraiment là où peut s’engager, puis se déployer, tout le procès de
séparation/individuation.
Ce que projette cette patiente, ce qu’elle a besoin d’inscrire dans un lieu psychique,
c’est cette réalité/vérité de sa profonde aliénation (ici sur un mode absolu, pathologique)
au désir de l’Autre : le fait de ne disposer d’aucun lieu à partir duquel dégager une place
de sujet au sein de cette relation symbiotique mère/bébé.

13
intermédiaire » qu’est le CMP ? Tout le travail étant alors, non pas de lui
dire qu’elle délire (de tenter de la rassurer (de la raisonner) en insistant
sur le caractère infondé de ses affirmations, mais au contraire d’accueillir
en soi son délire comme le témoignage de sa vérité subjective la plus
profonde, la plus précieuse (possiblement le seul lieu d’elle-même où
quelque chose de sa position désirante à pu survivre et continue à
témoigner de son statut de sujet) en l’aidant à réintégrer ce « Vous ! »
(persécutif) dans un « Je ». C’est-à-dire l’accompagner dans ce passage
d’une forme purement projective à une énonciation de plus en plus
internalisée : à reprendre contact avec la vérité dont son délire se fait pour
nous le témoin vivant.

Il me semble également que ce mouvement même (dans sa


« paradoxalité »17 (Racamier)) vient aussi signer l’intensité de son
ambivalence par rapport à la problématique de la séparation (son
incapacité à se poser dans l’interne, à se conflictualiser) : elle souhaite
ardemment se séparer de cet environnement psychotisant, et en même
temps cette perspective mobilise une angoisse insoutenable. Tout
simplement parce qu’il est encore une partie d’elle-même, parce qu’elle
n’existe pas (qu’elle n’y est pas pensée) sur un mode différenciée – parce
qu’elle fait corps avec lui. Comme si elle n’en était que le prolongement
imaginaire, un « bout de corps » (qui plus est fortement identifié au
déchet) : séparation rime encore ici avec amputation – menace pour
l’intégrité du corps propre (ou plutôt : pour le peu d’assise spéculaire qui
lui reste).

A charge pour nous de nous offrir en tant que témoins (lieu


d’adresse, voire support d’inscription) de cette ambivalence/division dont
elle ne parvient pas à assumer seule la charge d’angoisse (en tant qu’il
s’agirait là d’une ambivalence qui n’aurait pas pu se constituer dans
l’enveloppe d’un « je »).

17
« Tout à la fois fonctionnement mental, « régime » psychique et mode relationnel. (…)
Nouant l’alliance la plus étroite avec la compulsion de répétition, la paradoxalité
disqualifie, stupéfie les représentations ; intrusive, elle empêche non seulement de
penser juste, ou de penser du tout, mais de fantasmer et de rêver. Par les quelques
exemples qu’on a donnés, on aura pu discerner que chez celui qui l’exerce, et par
contrecoup chez celui qui la subit (qui peuvent n’être qu’une seule et même personne),
elle « court-circuite », par un déni indirect mais pragmatique (et d’autant plus actif) la
conflictualité et l’ambivalence, dont elle empêche et la reconnaissance et la mise en
forme par le moi. » (Racamier 1978, p.953).

14
Cette problématique de la séparation (qu’elle nous adresse sous
forme « métaphorique »18) me paraît vraiment au cœur des enjeux
(sachant toutefois que cette confrontation à la problématique de la
séparation est à la fois le catalyseur (ou l’aiguillon) de sa désorganisation
(de son angoisse, de son recourt à l’appoint du délire), en même temps
que le lieu même de la « perlaboration » : se séparer, c’est se déloger de
cette « identification à l’informe » qui la condamne au délire).

Concernant la question du délire, me venait cette phrase (qui,


malgré sa forme paradoxale, m’aide un peu à penser ce à quoi cette
patiente est aux prises) : « lui retirer le délire c’est l’empêcher d’être dans
la réalité » : comme si sa seule façon de rester en lien avec la réalité (la
réalité escamotée par la structure familiale) était de projeter/figurer la
violence du déni sur le monde externe (de préférence, là où il serait
susceptible de s’inscrire (psychiquement), d’être ressaisi dans son
contenu latent).

Le délire pour cette patiente, c’est peut-être une manière


paradoxale – comme une solution d’ultime recours, désespéré – pour
garder un lien avec ses contenus internes. Avec ses objets internes : pour
que le contact avec la scène interne ne soit pas sectionné – peut-être pour
toujours. Pour que quelque chose puisse survivre à l’écrasement (déni) de
la réalité auquel elle est aux prises. Pour maintenir coûte que coûte,
revendiquer – quitte à en payer le prix exorbitant du délire – un noyau de
position subjective (c’est-à-dire, ici, de révolte) au cœur même du drame
dont elle s’est trouvée l’otage.

La violence qu’elle nous adresse n’est-elle pas, en ce sens,


légitime ? Elle nous accuse sans cesse de vouloir « la supprimer par
derrière, au moment où je ne m’y attends pas : comme des faux-culs »,
mais n’est-elle pas déjà supprimée en tant que sujet ? N’est-ce pas
d’abord cette réalité du meurtre qui tente ainsi – désespérément – de
s’écrire (de s’inscrire psychiquement, de s’écrire dans l’Autre) ?

Sa violence envers nous, « folle, délirante » — ce morceau de réel


qui ne cesse de ne pas s’écrire — c’est la structure (perverse) sur laquelle
elle ne cesse de s’écraser : la férocité du déni, le fait que ne puisse jamais
être entendu (inscrit dans l’Autre) la vérité subjective – tragique – dans
18
En substance : « je veux me saisir de cette opérateur de séparation-individuation qu’est
le CMP, mais en même temps je fais en sorte de le neutraliser – parce que cela fait
émerger trop d’angoisse » (même si au passage je parviens du même coup à adresser
quelque chose de ma colère/haine à l’endroit de ma mère).

15
laquelle elle s’est retrouvée broyée. Son assignation à s’offrir – dans son
être parlant, dans son corps inconscient – comme support d’inscription des
projections familiales les plus toxiques, les plus archaïques (probablement
incestueuses).

Dès lors, le délire ne serait-il pas, ici, comme une tentative (tragique,
catastrophique) de formation de compromis entre, d’une part, cet interdit
(psychotisant) de parole/représentation (condition expresse pour que le
déni (la structure perverse) reste opérant : pour qu’elle reste épinglée à
cette place d’ « objet-conteneur ») ; et d’autre part le désir de la patiente,
malgré tout, de dire, de témoigner de son histoire subjective — de
revendiquer l’existence de cette réalité interne qui lui est constamment
déniée (ou « tirée sous les pieds ») : de mobiliser une parole-sujet, une
parole témoignant de son autonomie désirante de femme ?

Mais comment se proposer comme lieu d’inscription signifiante ?


Quel cadre donner à cette hémorragie de vérité/douleur d’être ? Quelle
contenance, quel cadre proposer à ce qui semble ne pouvoir se manifester
que sur le mode d’une dissolution des espaces ? Accepter de la laisser
ainsi déposer ce « matériel » sur ce mode-là – lui laisser « tout dire »
n’importe où, n’importe comment, à n’importe qui, n’importe quand –,
n’est-ce pas aussi prendre le risque de reconduire cette in-différenciation,
cette « relation de mêmeté » (Aulagnier) dont elle tente précisément de se
dégager ?

(La mère, en particulier, semble en effet s’imposer/se poser


comme pure « figure du double » (dont Véronique ne serait qu’une simple
« copie » inconsciente) — et à ce titre éminemment persécutrice : comme
structurellement effacée dans le double maternel. Comme si son image
dans le miroir (son enracinement spéculaire) ne pouvait refléter que celle
de la mère — dans une sorte de mise en abîme interminable,
vertigineuse. Identification barrée, donc — effacée dans le miroir. Comme
un arrachement de sa propre image, un constant piétinement de son
devenir femme. Une sorte de miroir forclusif,19 en lequel elle n’a pas pu

19
En lieu et place d’un miroir identifiant. Puisque, comme nous le rappelle Sylvie Le
Poulichet (2008), il s’agit de comprendre le stade du miroir comme une identification :
« au sens plein que l’analyse donne à ce terme, à savoir la transformation produite chez
un sujet quand il assume une image ; précipitant le surgissement de quelque chose de
nouveau » — ici, le surgissement du « Je », « en tant que forme ou contour de l’image qui
surgit dans le miroir » : en lequel se détache une forme, une empreinte, un bord. Et que l’inscription
de cette forme aura « la puissance d’un symbole – plus précisément, elle constituera le
cadre symbolique dans lequel s’inscriront les images ». Sachant que ce qui est
déterminant à ce niveau, c’est la dimension de cet autre primordial qui accompagne

16
se construire un corps dans l’image (l’image dans le miroir telle qu’elle
est estampillée par le regard de la mère qui, à travers son désir, la
libidinalise et la constitue comme objet de désir — opération par laquelle
le réel du corps trouve son enracinement dans l’image) 20 : ainsi que le
décrit Sylvie Le Poulichet (2008) à propos de Lol V. Stein (l’héroïne d’un
roman de Marguerite Duras), Véronique ne peut investir l’image de son
propre corps, qui se trouve réduite à une pure surface « désertée par le
regard et le désir maternel ». Dès lors, « la mémoire de sa propre histoire
ne tient pas » : elle ne parvient pas à s’accrocher à l’image du
corps. « Rien ne semble s’inscrire durablement sur cette surface
corporelle » (qui est aussi une surface psychique (Freud, 1923)) : elle se
trouve ainsi « épinglée, là où il ne peut plus ni se voir ni se penser. (…) Elle
ne se compte pas « une parmi les autres » : elle ne dispose plus, ne
dispose pas, de ce point de vue symbolique d'où elle pourrait se voir. »)

* * *

Lorsqu’elle se retrouvait complètement identifiée à son délire –


« collée à ses énoncés » délirants, mais sur le mode de la persécution
dans sa forme la plus étanche, la plus pétrifiée –, j’avais tout d’abord
tendance à relancer la parole auprès des autres personnes du groupe, en
faisant mine d’ignorer complètement la violence, le désespoir et la crudité
de ses propos. Pour moi c’était comme une interprétation, une façon de lui
faire entendre la « paradoxalité » à laquelle elle était aux prises (et nous
soumettait à son tour). Quelque chose comme : « finalement votre
positionnement au sein du groupe désespère toute réponse, toute
tentative de réponse semble perdue d’avance : c’est le champ même de
l’adresse qui semble déjà effacé, comme verrouillé en amont ».

D’autre part c’était pour moi le seul moyen à ma disposition pour dé-
sidérer le groupe de sa façon de nous hypnotiser, de nous englober corps
et âme dans son délire, d’autant que je ne tardais pas à remarquer que le

cette reconnaissance : « qui nomme l’évènement et qui le soutient avec son désir. Et qui
du même coup introduit une médiation entre le moi et son image, entre le moi et le moi
idéal. »
20
Son nouage à l’Imaginaire, sa consistance dans l’Autre.
(Juste à titre anecdotique, j’apprendrais, le tout dernier jour du stage, que son
anniversaire et celui de sa mère son systématiquement fêtés le même jour — Véronique
étant née au début du moins de mai, et sa mère à la toute fin du même mois).)
17
simple fait de parvenir à « débrancher » le groupe de son « influence »
n’était pas sans effet sur Véronique elle-même. Comme si le fait d’isoler
(ou « pare-exciter ») la source (ou « l’objet-cible ») de son excitation
suffisait parfois à la débrancher elle-même de cette économie de « pure
circularité », la contraignait à reprendre conscience de la nature
totalement « solipsiste 21
», paradoxale, de son mode d’adresse à l’autre.
Souvent, et de plus en plus fréquemment, elle finissait par « lâcher » son
délire pour reprendre pieds dans les conversations qui s’étaient reformées
autour d’elle (peut-être portée, également, par crainte de se retrouver
exclue d’une conversation (voire du groupe) dont elle ne serait pas le
centre ? (mon attitude n’était-elle pas également, en effet, une façon de
lui signifier la réalité de son isolement, une façon de contrer l’illusion
qu’elle pouvait ainsi, par son délire, capter toute l’attention du groupe ?)).

Je reprendrais cette question au moment d’aborder la


dimension groupale et institutionnelle de cette prise en charge, mais pour
l’heure, pour en rester à la dimension individuelle, éminemment singulière
du transfert, il convient de souligner combien il revient ici au clinicien de
porter/soutenir la charge du vide ; le blanc de tout inscription :
l'effondrement de la confiance (la mise au désert, son effacement de la
scène oedipienne) a déjà eu lieu : aujourd'hui elle l'hallucine parce que ça
ne s'est pas inscrit. Confère cette fameuse note de Jean-Bertrand Pontalis,
issue de sa préface pour la première édition française de Jeu et
réalité (1975) :

« Quelque chose a eu lieu qui n’a pas de lieu. Ce qui détermine tout
le fonctionnement de l’appareil est hors des prises de celui-ci.
L’impensable fait le pensé. Ce qui n’a pas été vécu, éprouvé, ce qui
échappe à toute possibilité de mémorisation, est au creux de l’être. Ou
encore : la lacune, le « blanc » (the gap) sont plus réels que les mots, les
souvenirs, les fantasmes qui tentent de les recouvrir. (…) Ce blanc,
répétons-le, n'est pas le simple blanc du discours, le gommé, l'effacé de la
censure, le latent du manifeste. Il est, dans sa présence absence, témoin
d'un non-vécu ; appel, aussi, à le faire reconnaître pour la première fois, à
entrer enfin en relation avec lui afin que ce qui n'avait pu qu'être
surchargé de sens puisse prendre vie. « C'est de la non-existence que
l'existence peut commencer » [Pontalis cite ici La crainte de
l’effondrement] ».
21
« Théorie d'après laquelle il n'y aurait pour le sujet pensant d'autre réalité que lui-
même » (Le Robert).

18
Ce qui est particulièrement émouvant, autant qu’éprouvant, chez
cette patiente, c’est qu’on a le sentiment que l’élastique se trouve tiré au
maximum de sa tension : juste avant la rupture définitive de la psychose.
Comme si elle tentait, à travers son délire (et sa façon de nous y englober
de force), de maintenir une forme de continuité d’exister (voire de pare-
excitation) ; ne serait-ce que dans la mesure où elle semble se dégager la
possibilité de loger en nous ses objets persécuteurs (et, à travers eux, plus
fondamentalement, de faire tenir ses objets internes, la possibilité d’un
« Je »22) : comme s’ils (ces objets internes) ne pouvaient se maintenir
vivants qu’à l’état projectif. Un délire à entendre, dès lors, comme une
tentative (paradoxale) de relance de la subjectivation — de
réappropriation subjective d’un contenu traumatique, in-symbolisable
(comme l’écrit Freud (1937, p.255), le délire est déjà, en soi, un travail de
symbolisation autour d'un "noyau de vérité historique" (comme un recours
ultime, paradoxal, pour maintenir une forme d’accès au travail de la
métaphore) : et c’est aussi en tant que tel qu’il doit pouvoir être
entendu).23

Un désespoir qui s’ignore

“ Plus l’enfant se réduit au


symptôme, plus il est méconnu ;
plus il est méconnu, plus il
cherche refuge dans son
symptôme. Caprice dit l’adulte,
ou mauvaise volonté, tandis que
l’enfant suffoque d’un désespoir
qui s’ignore, et qui est celui-là
même de l’adulte" (Vasse, 1978,
p.97).

22
Un « Je » certes bien précaire, encore absorbé dans l’épaisseur du délire ; un « Je »
certes encore dissout dans la massivité de la projection. Mais dont on pressent pourtant,
en filigrane, comme la consistance d’un noyau : un « Je » malgré tout à même de soutenir
une forme de position subjective paradoxale.
23
Attendu que tout symptôme, jusqu’au délire, est une construction signifiante ; et
participe en ce sens d’une tentative de (re)construction subjective – de refonder la
possibilité d’une assise subjective (et/ou spéculaire). Une tentative rigoureuse de bâtir
une "architecture signifiante" autour d'un noyau de vérité historique. On pourrait même
aller plus loin en posant que tout symptôme opère comme tenant lieu de position
subjective (sorte de recours ultime pour que quelque chose de la réalité interne puisse
continuer à se conflictualiser, puiser à sa figurabilité première — continue à se déployer
dans la langue
19
Les premières fois où je l’entendais nous parler (nous « délirer »),
me venait cette image d’un ventre plein qui se vide sans fin, sans limites.
Une parole comme noyée dans le flux maternel indifférencié, mais plus
encore nous noyant avec elle, noyant l’espace – et toute parole – dans une
hémorragie de langues hors adresse, comme flottant à la surface d’une
jouissance sans fin, sans limite – sans bord. Une hémorragie de langues,
de morceaux de jouissance, charriant l’informe de son corps à elle –
comme si sa propre histoire était en train de se dissoudre dans l’espace.

« Sa mère : c’est un ventre plein – sans limite » : c’est l’image qui


m’est venue en l’écoutant. « Un Autre imaginaire et non manquant, un
Autre qui ne se laisserait pas décompléter pour que le sujet enracine son
propre désir en cette béance » (Le Poulichet, 1987, p.73). Du coup je me
suis demandé si le fait d’être silencieux (du moins le fait que quelqu’un
assume cette place – vide) ne venait pas introduire la dimension de
l’absence, d’un espace autre (qui échapperait à la mère : ailleurs, un lieu
vide pour faire barrage – point de butée ? – à cette symbiose dévorante, à
cet interdit logé à l’endroit même de (la pensée de) la séparation (là où
« la confusion des choses, des êtres et des mots ne laisse aucune place
vide, aucun espace dans lequel, parlant, le sujet pourrait se différencier et
être différencié des choses, des êtres et des mots.24 (…) Au lieu de
maintenir ouvert l’espace qui se déploie entre deux sujets dans la
référence au lieu de l’Autre, il le ferme, l’aplatit, l’encombre ou le vide de
toute référence à un manque qui indiquerait – en lui et hors de lui – l’Autre
à partir duquel il est constitué et se constitué comme parlant » (Vasse,
1978, p.52)).

(D’ailleurs le soin, la relation de soin, l’hôpital, c’est vraiment, sur le


plan fantasmatique, le prolongement inconscient (métaphorique) des
premières relations objectales : il fait écho (et peut-être plus

24
Et de poursuivre : « pour certains, tout se passe comme si « mélangés »jusqu’à
l’angoisse la plus massive à ce et à ceux qui les entourent, parler apparaissait
comme la tâche qui leur incombe en même temps qu’elle leur est impossible. Ils
sombrent dans le mutisme ou le délire, plutôt que d’avoir à soutenir ce qui leur
apparaît comme l’acte d’une création toujours à reprendre, toujours à refaire ».

20
singulièrement, sur un mode massif, dans la psychose) à ce premier asile
de l’être par lequel notre « Je » s’est façonné.)

En ce sens l’extrême frontalité de sa relation au Service ne serait


que l’écho, le redoublement, la reprise projetée, presque à l’identique – à
peine métaphorisée/métaphorisable, presque comme une doublure – de
l’extrême frontalité (registre psychotique) dont sa relation à sa mère est
l’objet.

Partant de là, inutile de la rassurer/contredire par rapport à ça,


puisque ce dont elle parle, sous cette forme « métaphorisée » (par
déplacement), c’est uniquement de cette réalité-là : absolument réelle,
authentique, mais déplacée sur nous, l’équipe soignante.

Comme si elle était incapable de soutenir la dimension interne


(inconsciente) de la violence dont elle est l’objet : comme si elle était
incapable de soutenir la violence de ce « conflit » (incapable de
conflictualiser la problématique de la séparation) sur une scène interne
différenciée. Et que, par conséquent, elle ne pouvait le saisir, l’éprouver,
en témoigner, le représenter, uniquement sur un mode projectif : dans un
pur rapport d’extériorité, uniquement sur la scène externe : uniquement
sous la forme d’un déplacement sur un objet externe (à savoir, nous,
l’équipe soignante) (mais un déplacement dont elle serait incapable de
reconnaître le caractère projectif, un déplacement qui aurait perdu tout
lien, tout contact avec son contenu latent – n’est-ce pas cela-même, au
fond, qu’on appelle le délire ?)

Partant de là, comment saisir (ou recueillir), se porter témoin du


noyau d’adresse qui semble malgré tout surnager ? Après une séance
particulièrement difficile, je me disais : « Elle cherche une adresse –
désespérément (comme si sa quête (ou reconquête) du champ de
l’adresse devait nécessairement en repasser par le désespoir – retraverser
son noyau d’effondrement). Peut-être que ce qu’elle nous donne ainsi à
entendre/vivre, par cette façon de désespérer toute possibilité de
« réponse » (de condamner à l’impuissance toute tentative de « retour »,
de réduire à rien/néant le champ même de notre altérité), c’est cet
effondrement de toute adresse (en terme d’éprouvé contre-transférentiel,
c’est en tout cas une violence/angoisse qui y résonne fortement).

21
Ce qui semble donc se rejouer avec nous, à travers le délire, c’est sa
façon dont, structuralement, elle bute sur ce vide sans fond de toute
adresse : ce vide auquel tout désir d’adresse finit toujours par la renvoyer
— comme une répétition implacable : ce vide (cet effacement du champ
de l’Autre) contre lequel elle s’est écrasée toute sa vie, et dont la violence
tente aujourd’hui de se répéter/ressaisir sur le mode d’un nouage
transférentiel (co-mutatif). De cette essentielle « surdité », Denis Vasse
(1978, p.98).nous en délivre un témoignage saisissant :

« Je me souviens du père d'une petite fille autistique en proie à


des crises de colère qui la roulaient par terre ; lui dans le même
sanglot, me disait qu'il était heureux, qu'il n'y avait pas de problème
dans sa famille, et que son père s'était suicidé. Cette ambivalence
du discours, qui est surdité de soi par rapport à soi, rien mieux que
le mutisme de l'enfant ne la traduit. Et c'est si vrai que les parents
ne cessent de se demander -- sans y croire -- si leur enfant est
sourd. Ils redoutent inconsciemment qu'il parle : que ça parle en
eux.

L'adulte ne peut entendre l'angoisse de l'enfant, puisqu'il est


sourd à la sienne. C'est sur la surdité qu'est bâti le rapport du
discours à la parole -- la parole qui parle en lui comme dans son
enfant »

Dès lors, j’en viens à me demander, dans mon positionnement au


sein du groupe, s’il ne serait pas pertinent que quelqu’un vienne « garder
le silence », se positionner dans une sorte de retrait – endosser une
absence, soutenir (en lui-même) la réalité de ce silence de l’Autre — ce
silence qui l’écrase, au sein duquel elle tente de survivre. Se laisser saisir
(investir) – dans le transfert – par cette incapacité radicale (qui semble
« vouloir » s’inscrire coûte que coûte) à pouvoir lui proposer une réponse.
Comme s’il fallait que quelqu’un puisse assumer, pour elle, avec elle – en
incarnant cette « place vide » – son ambivalence (ou peut-être, plus
profondément, son essentielle division) à l’endroit de son désir de
s’engager dans ce champ de l’adresse (attendu le double tranchant dont
relève pour elle ce dernier : cette absence radicale de réponse du côté de
l’Autre, cette impossibilité à s’inscrire (à se sentir exister) au sein de tout
mouvement d’adresse).

22
Mais précisément, cette surdité qu’évoque Denis Vasse, qui finit par
organiser/ contaminer toute la logique désirante, ne s’origine-t-elle pas au
fond d’une forme de déni du « pacte symbolique » qui fonde tout le
rapport à l’autre (le consentement à cette double aliénation (imaginaire et
symbolique : à l’image et au langage) en laquelle « le corps ne cesse de
perdre sa chair en s’élaborant dans les images et le langage »25 (Le
Poulichet, 1987, p.64) ?

En ce sens, il me semblait qu’un certain positionnement dans/par le


silence (présent, habité) venait introduire l’amorce d’un possible
décollement : même dans la psychose, il me semble qu’une certaine
qualité de silence, la possibilité de mobiliser une place vide, peut être
tout-à-fait opérante dans la construction d’un espace
psychique différencié.

Me venait à ce propos cette image : assécher (par l’absence 26


) un
terrain qui a été inondé27 pour le rendre cultivable. Comme s’il s’agissait
de circonscrire une première différenciation intérieur/extérieur afin que
puisse émerger un espace interne – un terrain qui ne serait plus noyé dans
le sans bord du « double maternel » (confère la thématique gémellaire

25
Dans le délire, comme le dit Le Poulichet à propos de l’opération du
pharmakon, « le corps ne serait plus autre, en quelque sorte il ne serait pas
perdu. (…) A travers les crises répétitives qui n’engagent aucune « répétition
signifiante », le corps retourne au même point d’homéostase. Il y aurait là trop de
corps. Dans la dimension de l’hallucinatoire, il se produit dans un excès et non
plus dans une division. Je dirai qu’il engendre alors un lieu « réel », non
spécularisable » (ibid.).
26
L’absence, qui est le contraire exact du « désert psychiatrique » qu’elle a
connu lors de ses hospitalisations (où la logique du « soin », d’ailleurs limitée à la
contention, finit par se retrouver subvertie/absorbée par la logique carcérale).
A noter tout de même que le piège, me semble-t-il, serait peut-être de se
constituer comme l’envers du « désert » psychiatrique de l’unité d’hospitalisation
qu’elle a connu, en pure réaction (en miroir) à ce nihilisme thérapeutique :
comme si on risquait toujours de basculer de ce désert à un « trop-plein de
présence » (qui, quoique plus humain, n’en serait pas pour autant plus
thérapeutique) ; de vouloir compenser (un peu comme une ‘formation
réactionnelle’) ce lâchage du côté de l’affect, ce centrage sur l’opératoire pur, sur
son contraire (à savoir quelque chose qui serait de l’ordre d’un remplissage
affectif, d’une évacuation du registre (structurant) de l’absence – par laquelle
opère le décollement d’avec l’Autre). Une évacuation, donc de la dimension
symbolisante du manque, de la ‘castration’ : de la parole qui sépare — qui
introduit au régime de la coupure signifiante, individuante)
27
Par une mer/jouissance sans bord, inarticulable dans le champ de l’Autre.
23
(que nous abordons un peu plus loin), omniprésente dans son délire
(presque chaque membre de sa famille (dont elle-même (mais
essentiellement les femmes – à l’exception de son père)) est flanqué d’un
jumeau imaginaire).

* * *

Un jour, elle me racontera la suite de ses viols. Le « groupe accueil »


vient de se terminer, nous sommes dehors. Je ne me sens pas de lui dire
« Non, maintenant le groupe est terminé, vous m’en parlerez la prochaine
fois », parce que précisément c’est une parole qui ne pourrait pas se tenir
au sein du groupe (où pratiquement aucune parole situation de rencontre
individuelle n’est possible, et où de toute façon toute notion de « cadre »
est nulle et non avenue).

Elle en parle sans affect. Comme des faits (comme on dit « M. Untel,
venez-en aux faits »). Elle en parle comme si c’était de la souffrance, et en
même temps on sent que l’affect n’embraye pas. Mais c’est tout de même
beaucoup mieux que le délire (puisqu’il est probable que cette parole y
vient en lieu et place – même si la parole en elle-même reste
persécutrice.28

A commencé à se faire « tripoter » par une bande de garçons dans


une cave, alors qu’elle était petite (avant son premier viol). « Si vous
saviez le nombre de mecs qui me sont passés dessus ! » dit-elle avec un
grand sourire, dans un alliage étrange de gêne et de fierté (le « plaisir »
est présent dans cette évocation, et en même temps elle semble aussi
« consciente » (mais de façon abstraite, très peu subjectivée) de l’extrême
violence/gravité des faits qu’elle est en train d’évoquer). Comme si elle
était encore étonnée de ce qui lui était arrivée (mais aussi comme si son
identité de femme s’y logeait toute entière), et en même temps comme si
c’était juste une chose/jouissance « interdite », mais « sans effet sur le
sujet parlant ». Elle en parle sans bravade, sans vraiment de honte non
plus, mais rien également du côté d’une plainte de style « hystérique ».

28
Comme si le dit, encore collé au signifié, à la « chose même », risquait sans
arrêt de se retourner contre elle, de s’emparer à nouveau de son corps.

24
Étrange blanc à l’endroit du tragique. On reste du côté des faits :
« quelque chose m’est arrivé29 mais au fond je ne sais pas vraiment quoi ;
j’ai un vague pressentiment que cela doit avoir un lien avec cette
succession de viols, mais au fond ça m’échappe complètement. Au fond
les mots échouent à dire ce qui s’est passé, à dire ce qu’ont étés pour moi
ces « instants catastrophiques » ».

Je suis sûr qu’elle ne ment pas. Que tout est vrai : « d’un trait, tout
d’un bloc ». Comme une suite d’évènements légèrement honteux,
violents, mais sur un style « mais bon, voilà, qu’est-ce qu’on peut y faire ?
C’est le passé ». Le drame, le tragique de son histoire a été perdu. Les
mots échouent aujourd’hui à transmettre, à se faire le témoin du drame –
se rendre témoin de son histoire (restaurer du témoin à la scène (la scène
de son effondrement, (l’histoire) de son basculement du côté de la
psychose)).

Elle me dira quand-même : « quand j’aurais des enfants il n’est pas


question qu’ils revivent ce que j’ai vécu, parce que moi (contrairement à
ma mère) je ne laisserais pas faire ça ». A chaque fois le violeur à eu un
lien étroit avec sa mère.

D’abord le beau-père. « Ma mère ne m’aidait pas du tout pour mes


devoirs, alors il fallait que j’aille demander à mon beau-père. Qui lui était
très gentil, voulait bien m’aider. Mais il a commencé à me tripoter, petit à
petit « (elle en parle encore avec le sourire, presque avec tendresse. Pas
de haine/colère contre cet homme (il est resté « gentil » → d’où l’issue du
procès ? (sursis ; il est probable que V. n’ait pas pu aller jusqu’au bout de
sa plainte (jusqu’où a-t-elle pu porter plainte en face de cette mère) ?)

On la sent très ambivalente (elle a vraiment été désirée par le père


(dans le fantasme : préférée à la mère par celui occupant la place
symbolique du père dans le lit conjugal ; elle était la maîtresse du père : la
rivale qui détrônait/éjectait enfin la mère. En même temps elle peut faire
preuve de beaucoup d’agressivité (« si mon père avait été encore vivant, il
lui aurait cassé la gueule à ce salaud qui a profité de moi ! »).

29
« Quelque chose m’est tombée dessus. « On » me dit que c’est grave mais au
fond moi je n’en sais rien. C’est dégueulasse, « ils » ont profité de moi. Mais au
fond ça s’arrête là. Pour moi, ça s’est arrêté là : un fait, une faute – sans rien ni
personne qui puisse en témoigner du côté du sujet ».

25
On imagine bien un pervers qui a fait ça de façon à ce que ce soit
elle qui a pris la décision (fait le pas, pris sur elle) de coucher avec lui
(d’ailleurs un jugement a été rendu, et il a été condamné d’un simple
sursis). Elle s’est laissé séduire par le (beau) père, elle n’a pas su dire
« non ». On sent qu’elle se sent très coupable (et que la mère lui a
beaucoup reproché son « geste ». Est-ce que son épisode catatonique
(hospitalisation) y a directement fait suite ?

Pas d’émotion. Elle vient de me raconter les grands moments


« traumatiques » de sa vie, du côté du sexuel (ou plutôt, du côté de sa
réification, de la façon dont elle a été utilisée comme objet sexuel). Les
grands moments qui ont jalonné son effraction (en tant que sujet, en tant
qu’intégrité subjective). Mais ce sont des faits. Une chronique (presque
banale30) de ses viols successifs (toujours le même, probablement : le
drame d’une position devant l’Autre – un Autre incapable de rien filtrer de
la jouissance. Un autre in-sensible, in-différent. Absent (une « mère
opératoire » ? un défaut majeur d’objectalité ?). Elle (V.), elle porte le sujet
(mais c’est du côté du viol, précisément : le sujet, l’affect (l’interne, chez
sa mère), est du côté du drame, de « l’instant catastrophique »)..

Elle raconte tout ça un peu comme elle racontait cette histoire du


chat écrasé.31 C’est triste, c’est mal (subsiste quand-même la colère à
30
Un peu comme on lit une suite d’évènements tragiques à la rubrique des « faits
divers ». Oui, c’est terrible, c’est violent, mais… ça ne nous touche pas, ça reste
un peu abstrait, sans visage. Le sujet s’est dissout au fur et à mesure de ces
drames, et en même temps il s’est déjà tellement protégé sous son enveloppe
réifiante, qu’on dirait que le « tragique » de l’évènement (sur/dans le sujet) a été
perdu.
31
Un jour Véronique nous relatera la scène où elle a vu un chat se faire écraser.
Les os lui sortaient du corps. Son ami l’a ramassé, pour qu’il soit sauvé. Elle, elle
ne voulait pas le prendre. Pendant tout le trajet, il griffait, mordait, se débattait
férocement. Arrivé chez le vétérinaire, on leur a dit qu’il était mort.
Elle était très crue dans son récit. Fascinée par ce corps écrasé, morcelé. Ouvert
(à l’Autre ? Comme une offrande, comme son (image du) corps sacrifié ?). « Les
jeunes qui avaient fait ça (dans une petite voiture rouge), ils s’en fichaient. Ils ne
se sont même pas arrêtés ». Cette indifférence totale au drame l’a beaucoup
marquée. Pourtant elle réussissait, elle, à nous en faire partager l’effroi,
l’angoisse, la brutalité. La crudité de la scène était parfaitement rendue,
transmise. Càd, aussi, la façon dont elle-même l’avait ressenti (et y avait vu
quelque chose de sa propre vie, de son propre écrasement – son propre corps
répandu, livré au morcellement. Au milieu de l’indifférence du monde : sans
témoin).

26
l’endroit de la mère malgré tout ça – gage d’objectalité ?), mais c’est
comme ça. Ce sont les faits. Elle porte ça, c’est sa vie ; elle porte ça dans
le ventre : le poids de la jouissance impossible (à écrire) de la mère (la
jouissance impossible à (di)gérer, qui fait sans cesse effraction : la
jouissance intraitable, qui fait tout exploser. On se laisse aller à imaginer
que la mère s’en est probablement déchargée sur elle… comme une
projection sur la fille de sa Spaltung (Véronique venant incarner dans le
réel, à travers le viol, la violence/jouissance à laquelle la mère est aux
prises (impossible à déployer sur la scène interne)).32

Comme une chronique terrible, mais lue dans un livre. « Voilà, je


vous fourgue tout ça ; débrouillez-vous avec ça. Moi, ça m’encombre ; je
ne sais même pas où le caser, quoi en faire – et encore moins « quoi en
dire » - ce sont juste des faits. Dont il n’y a rien à dire, à « ajouter ». Ça lui
colle à la peau (en même temps le fait d’en parler n’est même pas
angoissant. Elle était même plutôt « légère » d’avoir pu ainsi se
« vidanger » en douceur – comme des morceaux toxiques d’elle-même
qu’elle serait parvenu à fourrer dans un coin).

« C’est ma vie, et en même temps ce n’est pas moi, je ne m’y


reconnais pas. Je ne sais même pas, finalement, de qui il s’agit dans
l’histoire (de moi ou de ma mère ?) ? » Oui, ça m’est arrivé. Et pourtant ce
n’est pas tout à fait de moi dont il s’agit » (du moins on a le sentiment que
c’est un peu de cela dont elle nous parle ; comme s’il y avait (eu) « erreur
sur la personne ». Finalement c’est aussi une des questions qu’elle
soulève dans son « positionnement » : de qui parle-t-on ici ? Y a-t-il
(encore) vraiment un « moi » à même d’en témoigner (d’en soulever
l’impact – la brûlure, la blessure – dans l’affect, dans la chair d’un
objectalité constituée)33 ? Où ces drames-là ont-ils bien pu se dérouler ?

Lorsqu’elle délire, son discours est fréquemment envahit par l’idée qu’elle aurait
dû « être une star » (mais que sa mère le lui a empêché, et continue à lui en
barrer l’accès – et c’est sa sœur qui a pris/prendra sa place) : être une star, c’est
vraiment cette image de la restauration d’un moi unifié, à nouveau « un » dans le
miroir (de l’Autre) — et non plus morcelé, à l’image de ce chat écrasé.
32
En tout cas, quelque chose du viol semble résonner du côté de la mère.
Quelque chose d’un échec du « pare-excitation » (du viol « structural » de
l’espace interne ; de la faillite de la constitution d’un espace interne) : d’une
certaine incapacité à assurer l’intégrité psychique « de base » de l’enfant (son
sentiment de « continuité d’exister » ; « going on being »).

27
Existe-t-il encore une scène en laquelle donner lieu (psychique) à
l’évènement ?

Comme un viol « arrêté sur le corps », resté/maintenu en dehors


(gelé) de toute épaisseur signifiante (on pense également à sa catatonie
massive lors de son hospitalisation).

Moi, j’encaisse le choc. Mais au même niveau qu’elle. Sans affect.


Juste un témoin (de ce qui ne s’est pas passé justement : de ce qui reste à
constituer sur la scène psychique/fantasmatique, dans la chair de
l’émotion). Pour l’instant, je suis avant tout témoin de ça : de cette fin de
non recevoir à l’endroit de l’affect. De cette scène vide (vidée de Moi ;
vide d’un moi pour la parler) : de son « désert ». Témoins de l’échec des
mots à porter sens, à faire histoire – à soutenir l’affect.

Et en même temps, ça sort. Quelque chose tente de prendre prise,


malgré tout, du côté de l’objectalité. À plusieurs reprises, elle parlera à
voix basse de ces séquences de viol – quelque chose de l’intime a été
préservé. Mais justement : où est l’intime dans cette histoire ? Quid de
l’intime dans le fil de son histoire/récit ? N’est-ce pas déjà avec la mère
que l’intime, « le temps du secret », s’est effondré – voire a échoué à se
constituer ? N’est-ce pas faute de pouvoir s’appuyer sur cet « espace du
dedans » qu’elle a été ainsi soumise à la répétition – à la jouissance crue
du « sans père » (de l’effondrement de toute assise objectale) ?

Trop de cru pour une petite fille. L’enveloppe du fantasme a éclaté


en morceaux. Alliage toxique, dans sa brut-alité, de plaisir et de
mort/douleur : grillée/brûlée à la jouissance.

Elle avait dix ans. Un jeune homme de vingt ans qui la « gardait »,
elle et sa soeur (le fils d’une bonne amie de la mère). Pas de poursuites
(ce qui paraît gros, étrangement inconséquent de la part de la mère – mais
j’y crois).

33
Et si tout ceci était déjà mort ? Déjà vidé de sa substance, au point de ne plus
pouvoir en constituer un « objet d’angoisse » (ou d’éprouvé) ? Lorsqu’elle en
parle, on sent effectivement que la discordance est déjà allée très loin dans son
œuvre de déliaison, creusé très profond son sillon (sorte de clivage à la fois
protecteur et neutralisant ; comme un gel qui protège et dévitalise à la fois).

28
Ensuite, il y avait aussi un vieux monsieur34 (« aujourd’hui il doit
avoir au moins 110 ans ! » dit-elle en riant) qui l’obligeait à regarder des
films pornos. « Aujourd’hui, lui, au moins il est en tôle ! », dit-elle, presque
un peu fière.

Quelques mots surnagent, au milieu de cette parole dévastée :


« quand il m’a pénétré… ». Et, plus loin : « Je saignais ».35

« Je saignais ». Comme si seul le corps (pur, « clivé », isolé du moi)


pouvait vraiment témoigner de ce « naufrage de l’intime », de ce déni
meurtrier de tout/son « dedans » (de toute possibilité de maintenir érigé
un dedans, une scène interne différenciée – effraction la condamnant en
quelque sorte à rester pétrifiée à cette place de simple double de la mère).

34
Une relation amicale (également collègue de travail) de la mère.
35
Où entendre ce « "Je" saignais ». Comme le moment décisif de la structure ? Le
moment inaugurateur de la « perte du Moi » ? D’un certain désarrimage du côté
de l’Autre ? Comment en restituer le moment, l’instant où s’est précipité la
« fêlure du cristal » (fêlure probablement invisible jusqu’à la casse du viol par le
beau-père (le viol qui semble avoir précipité la décompensation – comme si le
réel de la fêlure (le drame qui allait décider de sa structure (sceller son destin
psychotique ?)) ne s’était manifesté/déclaré que dans l’après-coup du second viol
(qui lui-même succédait de peu au suicide de son père, le fusil de chasse dans la
bouche (suivi du décès brutal de son grand-père paternel, quinze jours plus
tard)).
Pour l’instant, « Je saignais » semble résonner uniquement du côté de
l’organique – mélange fou de douleur et de déchirement de la/sa sexualité.
Comme un fait qui n’aurait pas encore pu déployer sa portée signifiante, sa
résonance métaphorique ; comme si ce n’était « que le corps » qui avait été
touché/dérangé (ou le « corps social », la honte d’avoir été l’objet (si ce n’est la
cause) de la violation de l’interdit fondateur du social). Mais elle, pour elle-même,
du côté de son intégrité interne (dans la parole qu’elle en délivre), c’est comme
si l’acte n’avait pas eu lieu, n’avait pas laissé de trace.
Comme un viol « arrêté sur le corps » donc : le corps Körper (à la fois le corps
social et le corps « physiologique »), mais pas le corps Leib (support et Heim
(foyer) de l’épaisseur subjectale)) resté en dehors (gelé) de toute épaisseur
signifiante.
29
Dérision du sujet ― la chair à nu

« Dire que la psychose de


l’enfant est à repérer dans ce
rapport structural à la
perversion dans la
génération, c’est essayer de
rendre compte de ce qui
nous concerne tous, et non
de nous décharger sur
quelques uns de
l’anéantissement du sujet
parlant »

(Vasse, 1978, p.108).

Dans le discours de Véronique on dirait que c’est essentiellement le


« père » qui a été mortellement atteint – attaqué, fracassé – à travers ces
drames successifs. A la limite, comme si c’était le père (en elle) qui avait
été piétiné, annulé. Violé. Comme si, du jour au lendemain, elle s’était
retrouvée nue face au réel du sans père. Dépossédée de son inscription
dans le Nom-du-père (ou de son inscription dans le symbolique par le
Nom-du-Père). Comme si elle s’était, dès lors, retrouvée vide (du côté du
symbolique). Pillée. Comme si on lui avait volé-arraché cette partie d’elle-
même qui la maintenait arrimée au symbolique. C’est l’Autre qui a été
effacé en elle à travers le viol. Serait-il possible d’en réécrire quelque
chose (à commencer par cette perte ?) ?

Pourquoi cet effacement ? D’où tient-elle cette place (dans


l’archaïque, dans la structure inconsciente familiale) de celle (les nazi
parlaient, à l’endroit des juifs, de Stück) promise à l’effacement, offerte
(en sacrifice) à l’effacement dramatique du Nom-du-Père ?

Une piste déjà évoquée serait de former l’hypothèse, du côté de la


mère, d’une structure psychotique compensée par un montage
« pervers » au détriment de la fille. Impossible de se débarrasser de
l’objectalité, du réel de l’altérité ; impossible de le vider, de l'effacer
totalement de la surface de son être. Pour cela, il faudrait se faire

30
disparaître soi-même. Ou, mieux, faire disparaître un autre, qui sera
chargé d'enterrer/entériner ce meurtre de l'objet (la forclusion du registre
symbolique) : mieux vaut projeter/acter cette angoisse de castration
paroxystique sur un autre, qui en portera/incarnera les stigmates (le
traumatisme – puisque ici la castration (le pacte symbolique) est
synonyme d’implosion, d'effondrement mélancolique).

La parole de Véronique nous paraît en effet fortement résonner de


cette hypothèse de Denis Vasse (1978, p.108), pour qui la psychose serait
comme

« la tentative ultime et inconsciente de préserver le sujet face aux


manœuvres de la perversion. Le psychotique serait ce qui résulte de la
perversion puisque, d’une certaine manière, il l’accomplit : il donne à voir
ce qu’il en est du corps quand le sujet est destitué. Mais il serait aussi le
moyen d’échapper, dans le mutisme d’une naissance refusée [on pense à
son long épisode catatonique], à la dérision du pervers. L’enfant
psychotique maintient paradoxalement ouverte la question du sujet là où
la perversion parentale tente de la clore. On voit bien que la perversion
parentale est à lire ici comme perversion de l’humanité, de la structure
humaine ».

Une hypothèse serait d’envisager que Véronique serait venue


« acter », incarner, ce fantasme d'un monde enfin délesté du poids de
l'objet : en ce sens c'est à ce fantasme pervers que sa vie aurait été
sacrifiée ; ce fantasme d'un monde où l'objet serait enfin vide : un objet
qui n'opposerait plus aucune résistance (puisque vidé de toute signifiance,
éviscéré de toute parole interne) à l'omnipotence narcissique du « déni de
la castration ».

Cette perte vitale, cette cassure de l'être, ce fut peut-être sur la


scène de cet immense délire d'un triomphe sur l'objet qu'elle s'est écrite.
Le délire d'un monde où l'objet (et à travers lui, le champ de l’altérité,
l’ordre symbolique) est réduit à rien, amputé de toute vie interne. Et, de
ce fait, un monde devenu enfin habitable : vidé de son altérité, vidé de son
épaisseur signifiante. Un monde enfin délesté du poids de l'Autre.

La question qui semble s’être posée pour cette mère, c’est


précisément : comment à la fois faire tenir la réalité (ne pas devenir fou)
et en même temps se débarrasser du poids de l'objectalité ? Ne reste plus,
précisément, que la solution perverse : maintenir un semblant

31
d'objectalité en créant un montage au sein duquel l'objet serait enfin
supportable : un objet manipulable à souhait, parce que dénié dans sa
réalité même : un objet dont on aurait arraché toute la signifiance ; un
objet dont on aurait dénié/annulé toute vie interne.

Dès lors, ainsi transformé, le monde redevient enfin habitable,


vivable, supportable. Un délire à deux donc, par lequel un sujet réussi à
maintenir la réalité (ne pas décompenser) tout en évitant la castration (la
charge objectale) : c’est probablement dans ce « montage inédit de
jouissance » que cette patiente s’est retrouvée happée, comme aspiré
dans tout son être – réquisitionnée/sacrifiée pour faire tenir ce montage
pervers (une mère, soit-dit en passant, qui rechigne par exemple à fêter
son anniversaire parce que « c’est trop cher », ou qui, depuis plusieurs
années, même au sortir de son hospitalisation de deux ans, refuse à sa
fille la possibilité de demeurer dans le foyer familial en son absence (elle
se trouve donc mise dehors chaque matin pour être à nouveau accueillie à
partir de 19h, au retour de la mère), en arguant du fait qu’elle ne veut
« plus avoir d’ennuis » (de crainte que Véronique ne « raconte (ou fasse)
encore des histoires » à propos de son nouveau beau-père (pour la mère,
Véronique est aussi « coupable » que ce premier beau-père)).

A travers cette patiente, ce serait donc la réalité même de l'objet qui


se trouverait visée. La haine de l’objet, l’effacement de l’objet — jeté
(Verwerfen) hors de l'être. L'objet est désormais NN, Nacht und Nebel.
Pour qu'enfin il ne laisse plus de traces. Que cesse sa trace – toute sa
trace de souffrance, de tension, d’ambivalence : que s’épuise enfin la
violence de l’altérité. Et si le sujet psychotique remplissait précisément la
fonction d’opérer, à même le réel (comme un forçage sacrificiel) la
violence de ce déni du symbolique ? « La psychose est fille de la
perversion », nous dit Denis Vasse : le psychotique c’est celui dont le
corps a été réquisitionné pour effacer la trace de l'objet. Comme si tout le
poids du réel objectal devait se dissoudre en lui : son corps est un objet
que l'on saisit pour absorber -- tel un bouclier humain -- le choc de la
castration.

Un des « signifiants » qui insistent puissamment (quoique absent ce


jour-ci (et pourtant rarement énoncé par la patiente dans le passé), mais
qui étrangement revient fréquemment dans mon écoute « flottante »)

32
c’est : « j’ai trahi mon père ». Culpabilité massive, qui fait sans cesse
retour dans sa parole. Mais c’est comme si ce réel du viol était venue
cristalliser, incarner (comme un « mise en scène ») une culpabilité plus
profonde, puissamment archaïque (non-liée, non-liable, irreprésentable) :
le trou dans la mère (mélancoliforme 36
?), au sein duquel serait venu se
loger (faire écho dans le réel) le trou dans son corps à elle, à l’âge de dix
ans ?

La mère apparaît en effet comme la grande béance de l’histoire. Il y


aurait effectivement comme « un trou dans la mère ». Quelque chose que
le père semblait malgré tout faire tenir, colmater tant bien que mal. La
mère n’a rien pu faire (rien vu venir ? Laissé faire ?) pour prévenir quoi
que ce soit. Quelque chose du pare-excitation maternel n’a pas opéré, n’a
pas joué son rôle. Comme si la fille devait rester le réceptacle, « l’objet-
conteneur » de sa cassure objectale maternelle (comme une
décompensation/faille avortée, extr’agie (Racamier) sur la fille).

La séquence des « viols-attouchements » commence très tôt. Très


tôt, il manquait quelque chose. Comme si elle avait été offerte en sacrifice
au noyau de jouissance incestueuse de la mère (quelque chose du côté
d’une culpabilité « psychotique » chez la mère, quelque chose qui ne
« tient » pas face à la jouissance – sauf à recourir à ce montage, à cette
« introjection projective » du troumatisme sur un objet proche).

Comme si le viol avait été le lieu même de la perte de son corps ; de


la réquisition de son propre corps (le sacrifice de son assise spéculaire)
pour colmater le trou dans l’Autre. Comme si c’était l’éprouvé interne (son
intégrité de sujet) qui avait été sacrifié dans le passage à l’acte du viol (à
entendre aussi comme passage à l’acte de la structure inconsciente,
« familiale » ; structure à laquelle elle était « secrètement » identifiée,
accolée… le viol comme un « signifiant destinal » qui s’est mis en acte à
l’occasion de ce drame ?37)

36
Un effondrement objectal gravé/encrypté dans la structure (et lesté de son
sédiment incestuel) ?
37
Cf. Assoun (2010) : « le symptôme c’est la structure en acte, c’est ce qui acte
la structure ». Dans ce contexte, peut-on ériger la place qu’est venue occuper le
viol comme un « symptôme » ? Càd l’expression d’un conflit qui engage la
structure inconsciente (probablement « trans-générationnelle ») dont elle
procède (ou plutôt, dont elle se trouve être l’incarnation dramatique, la
cristallisation (sacrificielle) — le prolongement implacable d’une logique

33
Le lendemain, je crains un peu un « transfert » sur un mode
persécutif. En fait c’est un peu l’inverse qui se produit. Comme si elle
« cherchait » quelque chose en moi. Dans le regard. Quelque chose qui ne
peut pas se poser en face. Quelque chose « du côté de l’amour ». Quelque
chose comme une quête objectale, mais du côté de « l’objet primaire »
(invisible, insaisissable, inapprochable ; quelque chose dont tout accès
« direct » est voilé, si ce n’est barré). L’amour, on s’en approche par le
manque. L’amour, c’est du côté de l’impossible ; du côté du manque
constitué comme tel (l’essence de l’objet, ce qui constitue l’objet (interne)
c’est le ratage : cette décomplétude originaire qui structure le désir
humain). Comme si quelque chose du côté de la pudeur, du manque (et
donc de l’objectalité) tentait de se reconstituer (retapisser l’interne) à
travers ce transfert étrange (du côté d’éros, mais pas dans la sexualisation
crue du registre « psychotique » dont elle reste généralement très proche
(pas du côté, donc, de la « flambée erratique de jouissance », de
l’inflation-brûlure imaginaire du côté du sexuel brut – plaqué, adhésif) :
mais plutôt du côté de la prise de l’éros dans/par l’imaginaire « objectal »
(mais sur le mode de l’enfant qu’elle est restée, en elle : de l’émoi
amoureux « puérile », « romantique ». En marge, donc, de la flambée
d’« excitation pulsionnelle » qui s’est abattue sur elle à l’âge de dix ans,
comme un raz-de marée emportant tout sur son passage (sa maturation
psycho-affective d’enfant, son « corps d’enfant »).

Comme si c’était « l’enfant de dix ans » qui était désormais le sujet


du transfert : le sujet d’avant la bombe ; le sujet encore ancré dans son
imaginaire d’enfant, le sujet d’avant la perte du corps. Quelque chose du
côté du désir, d’une maturation désirante : d’une objectalité encore dans
son mouvement de maturation (vers une psycho-sexualité adulte) –
mouvement brutalement pétrifié/avorté dans le réel du viol).

« Mme Rovard est toujours assise à côté de lui, c’est parce qu’elle
est amoureuse de lui », dira-t-elle au moment où Mme Rovard me montre

« psychotique », comme un texte encrypté dans la structure, condamné à faire


retour) ?
Comme si son corps était venu se faire le réceptacle (« objet-conteneur ») du
cru charrié par la structure inconsciente familiale : comme enterrée vivante dans
la jouissance familiale (jouissance : comme des morceaux de corps-jouissance
isolés, restés (tenus) hors du « pacte symbolique »)).

34
les photos de « ses enfants ». Il y a bien de « l’amoureuse » ici, mais qui
semble en même temps contenu-contenable dans l’espace du transfert :
comme une amorce de transitionnel à l’endroit du désir (ce n’est pas le
« transfert passionnel », davantage du côté du « passage à l’acte » ; il
semble que nous soyons bien, ici, dans un fantasme relativement
« constitué », opérant sur la scène du transfert (en prise sur l’Autre
scène : opérant à même l’épaisseur du transfert38)).

Je ne bouge pas. Je tente de me faire invisible (de ce côté-là du


transfert). « Neutre ». Je me laisse traverser par son transfert – comme
pour l’aider à mieux se l’approprier subjectivement (en constituer un
véritable objet – à elle). Je tente de maintenir disponible « libre, flottante
»39 cette part de « moi » comme support de son propre « Self ». Comme
un morceau d’elle-même. Comme un morceau d’image qu’elle tente de
faire tenir en un « autre »40 (ou d’ériger par le truchement d’un « autre »
(mais un autre, en, même temps, à même de faire tenir un Autre41)).
Comme une aire de jeu (du « transitionnel ») où elle tente de réapprendre-
réintégrer sa propre image — son propre « Je » dans une image qui la
soutiendrait elle (en laquelle se « voir », se reconnaître « en tant
qu’autre42 »).

La séance suivante, Véronique se présente habillée d’une façon


inhabituelle ; très féminine, en jupe. Quand elle est arrivée, j’ai cru qu’elle

38
Comme un « faux nouage » (Falsche Verknüpfung) par lequel quelque chose du
transitionnel tente de se reconstituer (dans l’imaginaire, dans le fantasme) : par
lequel elle tente de réamorcer/réinvestir, en elle, la scène du fantasme –
restaurer la consistance d’une activité fantasmatique (à même de prendre en
charge l’objet (interne) : à même de supporter/soutenir l’objectalité).
39
Gleichschwebende : « égale en suspens », librement flottante.
40
Qui ferait miroir, où elle viendrait se réfléchir ; élaborer (retisser) un premier
« jeu » avec elle-même.
41
Ou plutôt, à même de laisser transparaître, comme en filigrane, la place de
l’Autre (de s’effacer pour « laisser le champ » à l’Autre du « pacte symbolique »)
— ou encore : un « autre » qui se ferait, dans cette « magie lente » qu’est le
transfert, le support de la Loi symbolique (est-ce ainsi que pourrait se
comprendre le fait que, pour Freud, la « basse fondamentale » du transfert est, à
l’origine, d’essence paternelle ?).
42
Et non pas en tant que simple réplique (y compris au sens sismique) de la
mère : non pas en tant que simple prolongement/redoublement tragique de la
« fêlure » structurale (mais, chez elle, probablement moins visible/manifeste)
dont la mère est l’objet (comme si la « fêlure » du cristal maternel n’avait trouvé
sa pleine manifestation/mise en acte qu’à travers la fille).
35
voulait me faire la bise. Ou plutôt, j’ai cru/senti qu’elle attendait que je lui
fasse la bise. Ou plutôt j’avais le sentiment, quelque part, que je devais lui
faire la bise. Érotiser quelque chose du côté du père — mais surtout
m’offrir comme relance (comme « reprise ») de quelque chose du côté de
l’interdit oedipien : soutenir quelque chose du côté de l’érotisation (la
reconnaître en tant que femme (lui faire – dans la réédition du transfert –
« don » de sa féminité, de son identité de femme), et en même temps
soutenir quelque chose du côté de l’interdit oedipien, du Nom-du-Père).

« Cherche » mon/un regard (du côté du père). Je n’y réponds pas. Je


sens que « ça brûle » du côté de la confusion. Ma « réserve »
(« neutralité ») comme gage de réassurance/étayage narcissico-
spéculaire. Comme soutient « symbolique » de la « fonction paternelle ».
Je me contente de lui dire qu’elle s’est habillée « en phase avec le
printemps » (qui vient d’arriver ce jour). Elle le « sent ». Elle sent que j’ai
« vu » et « entendu » que quelque chose d’un bouleversement (du moins,
quelque chose d’important) était en train d’opérer en elle du côté de
l’image (du féminin) (quelque chose d’important du côté de l’impotent (le
père mort ?) : de son impotence du côté de l’identification, de la validation
spéculaire). Cette tenue effectivement ne lui « ressemble pas ». Mais
semble la rassembler toute « entière ». Jusqu’alors, c’est comme si le
féminin était en elle comme forclos. Abscons. Comme un « objet bizarre »,
indéchiffrable. Une langue morte, totalement étrangère. Impossible de
laisser une trace de ce côté-ci de la structure (dans le corps, sur le corps).
Elle semble beaucoup plus rassemblée dans son image du corps. Comme
si le féminin (l’image de l’autre, nouée à la consistance de l’Autre),
soudain, tenait. Émergeait des flots maternels (émargeait au Nom-du-
père). Comme si, jusque là, l’image du féminin lui était barrée – lui était
tendue barrée ; brisée dans le miroir, morcelée.

* * *

36
« Vous les « stagiers » (pour elle c’est le masculin de « stagiaire »43)
vous faites comme si vous ne savez rien mais en fait vous savez tout.
Vous faites les innocents avec vos questions alors que vous savez tout
déjà. Vous savez très bien ce qui va se passer, comment tout ça va finir ».

« Vous les stagiers », c’est de moi dont il s’agit. Je l’ai trahie (la
semaine précédente elle venait de me raconter ses différents viols
successifs, entre 10 et 15 ans). Je ne joue pas franc jeu avec elle. J’ai un
savoir sur elle très précis, alors qu’en face d’elle je fais « l’innocent ». Mon
« savoir » sur elle c’est finalement mon positionnement clinique : une
certaine asymétrie structurale dans la rencontre qui « fausse » l’échange.
Comme si l’écart de la relation clinique devenait en lui-même persécuteur
(même si, en même temps, elle semble le convoquer avec force). Cet
écart au cœur de la relation clinique c’est ni plus ni moins la question du
trauma, de sa nécessaire réouverture (ou « réédition ») dans le champ du
transfert. Ambivalence inévitable, nécessaire, et en même temps qui
prend chez elle une tournure singulière : la « persécution ». Comme si son
« désir de guérir » (son adresse à un Nebenmensch secourable, son
inscription/placement dans le transfert) était lui-même empoisonné, pourri
(du côté de la « crainte de l’effondrement » : une angoisse insoutenable,
désorganisante44) : comme empreint d’une menace de mort. N’est-ce pas
là la tension opérant au cœur de la perlaboration analytique ? « Là où croît
le péril, croît aussi ce qui sauve » écrivait Hölderlin. Perlaborer, s’enfoncer
dans la « résistance », c’est finalement se confronter au fameux « principe
du pharmakon » : dans la métapsychologie analytique, le poison et le
remède forment une dialectique très serrée, qu’il s’agit précisément de
mettre au travail (cf. la question de l’angoisse : là où l’analyse « opère » ;
c’est au niveau de l’angoisse (tant celle de l’analyste que de l’analysant ;
dans l’entre-deux de leur rencontre dans/sur l’angoisse))) : en tant que
« principe de réversibilité », « l’opération du pharmakon semble s’inspirer

43
Étonnant ce besoin d’insister /d’appuyer sur le masculin ; de faire ressortir le
masculin/père au sein d’un signifiant qui ne porte/soutient pas la marque de la
différence sexuelle. Comme s’il s’agissait, par ce néologisme, de tenter de
redonner la Prägung du masculin (de l’altérité, de la castration) au sein d’un mot
(d’un « Je ») livré à l’indifférencié (au « maternel primaire » annulant – en elle – le
désir du père ?) — si tant est que le sujet psychotique pourrait en quelque sorte
être entendu comme le « pur objet du désir de la mère.
44
Angoisse que viendrait précisément endiguer (prendre en charge, absorber) le
délire.

37
des propriétés mêmes du pharmakon : il est ce qui fait communiquer les
contraires, (…) à la fois remède et poison, il n’est pas une substance mais
plutôt un principe particulier de réversibilité qui trouve son écho clinique
dans l’hallucinatoire et l’ambigüité de la douleur » (Le Poulichet, 1987,
p.57-58).

A ce propos, ne serait-il pas envisageable d’interroger le


« paradigme du délire » à travers celui des toxicomanies ? Celles-ci ne
pourraient-elle pas aussi être appréhendées comme une sorte d’appoint
délirant (de tentative de protection par le délire) provoqué artificiellement,
par le truchement d’une substance externe ? Si l’opération du pharmakon,
sur son versant « thérapeutique », est bien partie intégrante du procès
analytique, à l’inverse, sur son versant purement pathologique (« d’auto-
conservation paradoxale », mortifère), ne vient-il pas occuper la même
fonction tant dans le modèle délirant que dans celui des toxicomanies ?

En effet, l’opération du pharmakon « apparaît comme un moyen de


se façonner un nouveau corps, où ne s’inscrirait pas de perte entre le
« Je » de l’énoncé qui le prend en charge et le réel dont il témoigne. (…)
C’est dans la mesure où le corps tente de se saisir dans une entière
circularité, tel un anneau de Moebius, qu’une coupure corrélative de
l’apparition du sujet se trouve annulée : l’opération du pharmakon est ce
qui dispose les conditions de la « disparition » d’un sujet, dans la mesure
où ce dernier est aux prises avec un « intolérable » qui le livre à l’effroi ».
Que ce soit dans le délire ou la toxicomanie, le corps ne s’entend plus
dans l’Autre : « lorsque le corps ne s’entend plus dans la parole et dans le
rêve, le toxique [45] peut surgir dans sa dimension de « prothèse
psychique » qui n’est autre qu’une formation hallucinatoire. (…) Si la
figure du toxique se trouve neutralisée par celle du rêve, il se manifeste
également un recours au toxique lorsque le rêve ne remplit plus sa
fonction. (…) lorsque la chair n’est plus enrobée de rêve ou prise en
charge dans une métaphore. C’est bien là ce que livrent par leur paroles
des patients toxicomanes pour qui les lieux du désir sont des temps
d’effraction laissant la chair à nu » (Le Poulichet, 1987, p.82).

45
Et pourquoi, encore une fois, ne pas entendre certains délires (et c’est le cas,
me semble-t-il, pour cette patiente, ne serait-ce que par la distance, voire l’ironie
dont elle est parfois à même de faire preuve à son sujet) dans leurs proximité
avec la problématique du recours au toxique ?

38
Dans le cas du délire de cette patiente, nous sommes bien, me
semble-t-il, face à une tentative d’auto-conservation paradoxale (tragique,
désespérée) pour résister à l’effacement (ou tenter de s’en arracher).

Ici quelque chose n’est pas « lu », n’est pas entendu dans ce qu’elle
manifeste si bruyamment. Quelque chose semble radicalement illisible,
voire même effacé dans le texte46 qu’elle nous présente (à la lecture) dans
ce « délire de persécution ». Comme s’il venait effacer/neutraliser47 (dans
sa composante/tonalité sadique, et légèrement maniaque) la menace d’un
effondrement mélancolique (cf. la catatonie extrêmement violente sur
laquelle ce délire à « emboîté le pas »). Comme un sursaut, une tentative
d’érogénéisation juste avant le gouffre mélancolique (lorsqu’elle
commence à voir poindre, à sentir émerger la fêlure objectale). Sursaut
qui conserve sa dimension tragique, destructrice, mais qui permet
d’expulser l’angoisse (d’effondrement) en maintenant vivante, érigée une
forme de tension objectale : « l’Autre a beau être persécuteur, il va
m’entendre ! » (ou plutôt : c’est justement parce qu’il est persécuteur que
je peux donner de la voix (faire entendre mon cri/ma détresse (même si
« sous couvert/protection » de la colère)) – comme une surenchère
nécessaire pour ne pas risquer de disparaître (d’être effacée dans
l’Autre) ; pour ne pas se voir siphonnée de tout pathos). Le délire donc,
pour tenter de réarrimer l’angoisse à un Autre (même imaginaire, même
persécuteur) ; pour tenter de reconstituer (de remobiliser coûte que coûte)
un ersatz de « l’enveloppe du fantasme » dont elle a été dépossédée (pire
qu’effractée : arrachée ― comme si la « peau du fantasme » avait été
dissoute à l’acide de la perversion).

N’est-elle pas, en quelque sorte, le double inversé d’un M. Q. (un


autre patient du CMP, d’allure très mélancolique) ? Un noyau mélancolique
rendu, pour la première, « hystérisable » (et en quelque sorte
adressable/figurable48 — quoique sur le mode paradoxal du « traitement

46
Comme une tragique élision, un texte sans cesse recouvert de blanc. Un texte
laissé dramatiquement hors/forclos de toute lecture (signifiante). Un texte-corps
sans lecteur (un corps sans témoin – impossible à écrire du côté de l’Autre).
(un peu comme les « pensées sans penseur » de Bion)
47
Prendre en charge, endiguer, absorber. Colmater le trou gelé (le vide central
laissé par l’objet).
39
psychotique ») par le délire, tandis que dévorant/torturant en silence le
second.

Par où lire ce texte de la persécution, de quel point de l’être le


laisser résonner en nous/trans-former notre écoute ? Ou, dit autrement,
qu’est-ce qu’il pourrait bien venir déplacer (ou quel essentiel déplacement
pourrait-il venir opérer) au sein de notre positionnement
clinique/désirant face à cette patiente ? Où loger 49
– en nous – sa violence
latente/effondrée ? Comment en saisir le noyau d’adresse (prisonnier,
gelé) dont il procède ?

Véronique à participé une seule fois au « groupe piscine ». Elle était


restée sur le bord tout du long en hurlant qu’on allait « l’emmener dans le
désert » pour se débarrasser d’elle. Avait besoin de rajouter une
« jupette » par-dessus son maillot de bain. Très mal à l’aise avec son
corps, la proximité de sa « nudité ». L’Autre me voit, l’Autre me pense.

Je me disais : finalement peut-être que ce qui l’angoisse au plus haut


point par rapport à cette logique du soin (ce qui fait effraction, ce qui
menace la (trop) fine/poreuse enveloppe de son image50), c’est que nous
disposions d’un savoir sur son être. D’une vision qui viendrait percer la
fragile pellicule (stratifiée) de son Moi (de son imaginaire troué,
déchiqueté, en lambeaux — morcelé ; dont les contours n’ont pas pu être
constitués (rassemblés sur un mode cohésif) par/dans l’Autre du miroir).

« L’institution clinique » serait donc (dans son essentiel double-fond,


en tant que « matrice analytique ») porteuse de cette essentielle
ambivalence non assumée (et même férocement déniée) du maternel
archaïque. Comme un regard acéré, corrosif, incisif : à même de dissoudre
le peu de cohésion imaginaire qui lui reste (grâce au délire, mais pas
uniquement) : à même de tailler en pièces (y compris par sa bienveillance
même) le symptôme qui la fait tenir (son délire, qui tente d’opérer comme
48
Comme une amorce de figuration/liaison du trauma de cet effondrement
objectal. Comme une tentative désespérée (l’ébauche d’un cri, d’une adresse à
l’Autre) d’inscrire la douleur/violence au sein d’une adresse.
49
Voire « comment habiter » ; comment lire-déposer dans l’affect.
50
Au sens du moi-peau : son sentiment d’enveloppe par/du côté de l’Imaginaire
(de la peau d’images qui donne son unité au moi-corps : l’éprouvé d’une image
du corps unifiée, reconnue dans l’Autre).
40
un Nom-du-Père (une suppléance au Nom-du-Père)51?). L’analyse n’est-elle
pas aussi du côté de la « séparation-décomposition » de l’unité imaginaire
du Moi (et ses accès/risques subséquents de mélancolisations provisoires,
corolaire inévitable de toute réintégration subjective52) ? Un regard donc,
dont la « vérité » (l’essentiel écart dont il soutient sa consistance)
viendrait directement attaquer/dissoudre la fragilité de ses
enveloppes/entours (la précarité de son image) : découvrir la nudité d’un
Moi tout entier livré à la jouissance de l’Autre (et que le recours au délire
tente à grand peine de recouvrir/palier – un peu comme sa jupette par-
dessus la peau-maillot de bain, comme si dernier ne suffisait pas à
garantir l’intégrité/intimité (d’ailleurs effondrée) de son moi, sans cesse
violée sous/dans le regard de l’Autre53).

Comme si « l’institution soignante » venait54 figurer/présentifier


cette figure du « persécuteur » interne ; sorte de Grand Autre absolu, non
castré. Figure d’un Autre total, omniscient – sans limites. Sans bord
(auquel accrocher un « Je »), sans manque (au sein duquel loger une
« scène interne différenciée »). Sorte d’imago maternel tout puissant,
figure d’angoisse morcelante d’un Autre incastrable. Comme si le soin
(care) dérivait directement (se trouvait nécessairement infiltré/contaminé)
de ce handling/holding « pervers » (réifiant/réifié) des origines.

Que se cache-t-il donc derrière cette « bienveillance » affichée de la


mère/Institution (peut-on parler d’un transfert de « l’objet maternel
primaire » diffracté sur (morcelé dans) « l’Institution psychiatrique » ?), à
laquelle Véronique « ne croit pas un mot » (comme un déni massif à
l’endroit de quelque chose qui toucherait son « être » même/son altérité
51
Ou peut-être comme un moi auxiliaire, une suppléance imaginaire qui viendrait
prendre le relais de son morcellement – pour tenter de main-tenir érigé un
narcissisme effondré (un corps pulsionnel sans cesse menacé de perdre sa
« tension/consistance objectale ») ?
52
Ou, dit autrement, de prise de consistance du côté de l’arrimage au
symbolique ?
53
Y compris bienveillant : n’est-ce pas là, d’ailleurs, la plus grande menace ? La
bienveillance n’est-elle pas synonyme, à terme, d’une proximité beaucoup trop
dangereuse pour un sujet aussi structurellement effracté/morcelé (incapable de
se rassembler (sous l’égide d’un idéal du moi contenant, organisateur) sur un
mode proprement différencié) ?
54
Ou « permettait de » : à nous de nous en saisir comme tel (en tant que
matériel transférentiel) pour en élaborer avec elle, quelque chose : pour s’en
constituer l’adresse.

41
effective) ?55 Oui, de quel déni féroce (dans l’inconscient familial) tout ceci
est-il le théâtre dérisoire ? (théâtre que la mère jouerait devant elle56 pour
lui cacher/confisquer la vue du réel inconscient (de la violence qui se
jouerait sur l’Autre scène) dont elle serait (et a probablement été, de
facto) la victime sacrifiée.57 Comme si, dans les coulisses, un Autre pervers
(jouisseur, manipulateur, radicalement non-fiable) machinait dès l’origine
son destin tragique, inéluctable : psychose. A jamais enfermée dehors.
Exclue de toute position proprement désirante/subjectivable.

Son « délire », c’est comme un appel au père. C’est d’abord un


appel, une adresse indéchiffrable (à déchiffrer, à lire et à entendre dans la
structure). Son dé-lire, c’est ce qui échappe (ce qui a échappé) à toute
lecture possible (du côté du signifiant : son délire ce sont des morceaux de
signifiants en souffrance (de toute inscription/entendement)) : ce qui est
resté – en elle – impossible à lire (à entendre du côté de la structure). Le
délire, une dé-lecture du symptôme ? Une lecture sans cesse
avortée/effacée du « Réel pulsionnel » ?

* * *

Aujourd’hui, V. pleure. « Personne ne m’a jamais aidé. Sauf mon


beau-père. C’est le seul à s’être occupé de moi, à s’être soucié de moi ! ».

55
Quel serait donc le « double jeu » de la mère à son endroit, que v. semble ainsi
dénoncer ? Qu’est-ce qui ne serait pas « assumé » au niveau de la violence
latente (inconsciente, structurale – « transgénérationnelle ») qui semble opérer
dans le lien qui unit/clive ces deux femmes ?
56
Et nous avec, en tant que simple prolongement métonymique, pur « organe
nourricier ».
57
Sur l’autel du déni ? D’une non-reconnaissance radicale du « manque dans
l’Autre » ?

42
Culpabilité écrasante devant la flambée désirante58 dont elle s’est rendue
« coupable » avec cet homme.

Plusieurs jours de suite elle parle sans cesse de « papiers » que son
père et son grand-père ont écrits pour elle (« pour qu’elle devienne une
star » : la loi symbolique qui lui aurait délivré son « passeport pour le
désir » – signé de la main du père (qui s’est effondré – comme si c’était en
elle qu’il s’était suicidé)). Le drame, c’est que ce papier elle l’a détruit par
sa « trahison » (le fait de coucher avec le (beau) père). Maintenant, c’est
« trop tard ». Elle est « foutue », elle a « détruit toutes ses chances » en
consumant/consommant ce papier par son acte « coupable ».

Elle dit aussi que désormais il n’y en a plus qu’un (de ces papiers
signés par le père), et que c’est sa sœur qu’il l’a. « Elle, elle va pouvoir
devenir une star ! » : impossible de parler de son désir sans s’en référer à
sa sœur : comme un vol d’image ; comme si cette sœur lui lacérait
l’image ; comme si ce « double » de la soeur venait sans cesse révéler la
faillite de son assise spéculaire. Elle, Véronique, se retrouve désormais
sans signature : sans image (à arrimer dans l’Autre).

Dans son délire, l’Institution semble avoir été investie comme figure
du « grand Autre ». Mais un grand Autre qui, non lesté du Nom-du-Père
(un grand Autre sans signature (ou dont la signature aurait été effacée –
consommée-consumée – dans la jouissance de l’inceste ?)), serait devenu
totalement imprévisible (le grand Autre de la jouissance, du Père de la
horde, de la mère archaïque) : intraitable, absolu. Un Autre incastrable ;
dont aucune Loi ne serait venu border la jouissance. Dès lors, « la Grande
Piqûre » (l’angoisse de se retrouver à nouveau livré à la jouissance de
l’Autre) est imminente, peut surgir de partout (et spécialement lorsque

58
Peut-être toujours intacte, paradoxalement (mais sur un mode clivé (puisqu’elle
est tout autant capable d’éprouver/exprimer une haine/colère puissante à son
égard)). Et si c’était ce clivage, précisément (à l’endroit d’un même objet à la fois
aimé et haï passionnément) qui faisait flamber sa culpabilité inconsciente (qui
semble la dévorer, voire se faire l’instrument (et un peut-être un des
opérateurs ?) de son morcellement – et peut-être, plus essentiellement, de cette
sorte d’effondrement spéculaire qui la fait tant souffrir (en lequel elle reçoit sa
douleur d’être (la réalité, dans l’éprouvé, de son effondrement du côté de
l’Autre))).

43
elle pourrait se risquer dans la confiance d’un lien) : la fin du monde, c’est
pour maintenant ― elle peut arriver n’importe où, n’importe quand.

A noter qu’ici, si le Nom-du-Père (sa signature) s’est effondré, c’est


par sa faute. C’est « elle-même » qui s’est faite l’instrument de sa propre
perte (c’est là, d’ailleurs, où la dimension apparemment persécutive du
« délire » ne tient pas tout à fait : elle est « coupable » de son désir (otage
de l’inceste). C’est son « désir » qui, structurellement (en tant que
dramatiquement accolé/identifié à l’inceste59), a signé sa perte.

Que me dit-elle aujourd’hui. Elle pleure. Elle parle de sa vie. De sa


mère. De la vérité crue de son lâchage – de sa chute « hors du monde,
hors de l’Autre ». En « vrai » : sans l’appoint du délire.

Elle commence par saupoudrer un peu de délire – comme une


accroche à l’autre – et puis peu à peu elle s’en sépare comme d’un
vêtement trop grand, trop lourd pour elle. Peu à peu elle glisse vers sa
parole vraie. Celle de sa douleur, de sa détresse à nu.60

Elle recourra ensuite à une forme légèrement délirante, mais plutôt


sous une forme essentiellement fictionnelle, comme un enfant qui « se
raconte des histoires », se construit un imaginaire — comme quelqu’un qui
tente de « faire histoire » du drame dont il est l’objet. C’est déjà une
écriture. Une écriture-du-sujet dans l’océan de son lâchage (pour résister
(faire histoire) à sa dissolution du côté de l’Autre).

Véronique nous parle de son « ex-beau-père ». En parle comme si ça


avait été la seule personne, dans sa vie, qui l’avait vraiment investie
affectivement. La seule personne sur laquelle elle avait vraiment pu
compter, s’appuyer. On y entend, aussi, quelque chose de passionnel.
Comme une reconnaissance enfin advenue de son identité de femme.

59
Inceste qui, nous l’avons vu, ne fait que témoigner-actualiser une « structure
incestuelle » familiale que l’on pressent très prégnante.
60
Enfin adressable ? Comme si « l’appoint du délire » était devenu moins
nécessaire du seul fait d’avoir pu reconstituer une sorte de « noyau
d’objectalité » — comme suffisamment consistant pour soutenir la nudité de sa
« déchirure d’être ».
44
L’angoisse, le « point de bascule de la déchirure », c’est que là où
elle s’est sentie tenue/aimée ; là où elle a pu se lâcher, reprendre espoir
dans la confiance (dans le désir d’un Autre à même de la reconnaître
(objectalement)), elle a été violée. L’Autre réel, celui qui vous investit
objectalement, se retourne en violeur ; se révèle un simple jouisseur qui
abuse de votre confiance.

Et ce, peut-être « structuralement » : comme si ce viol avait


constitué une sorte de mise en acte d’une structure inconsciente « déjà
là » – son actualisation : le « passage à l’acte » de la structure. Là est le
tout le tragique de son histoire : le lieu/terrain de la confiance est celui du
viol. Comme un collage d’angoisse entre une chose et son contraire (sorte
d’« entière circularité » où, tel un anneau de Moebius, la « coupure
corrélative de l’apparition du sujet se trouve annulée » (Le Poulichet,
1987, p.60).

D’où l’angoisse et la violence adressée à (projetée sur) l’Institution


qui, elle aussi, se situe exactement à la même place que ce « beau-père.
Dès lors, c’est nous-mêmes, qui, en se recevant comme support de
projection (objet de transfert : lieu de « reprise » signifiante de
l’hallucinatoire), nous trouvons précipités dans l’impasse/l’impuissance de
cette « pure circularité ». Sachant que c’est précisément sur le terrain de
cette « psychose de transfert » que le trauma (le corps effracté de la
jouissance) viendra peu à peu se déprendre de cette « circularité sans
coupure »61 pour venir se tisser, « se façonner dans les chaînes
signifiantes » (Le Poulichet, 1987, p.46) (l’enjeu étant en quelque sorte de
réamorcer – voire réinjecter – la radicalité de cette interrogation
essentielle : « si l’être peut s’enfler de substance [ici, de délire], que

61
En tant que « L’opération du pharmakon [ici, le délire] place le corps à l’abri de
toute différence : le jour et la nuit du corps ne sont plus qu’une même surface
continue, et tout effet de rupture se trouve annulé » (ibid., p. 48). Et que cette
même opération du pharmakon « serait aussi dotée de ce pouvoir d’effacement
ou de dissolution des traces impliquées par une chaîne de langage. Ce travail
d’effacement ne relève pas du refoulement mais d’une « suppression toxique »
qui s’accomplit dans une dimension hallucinatoire.
Cette opération du pharmakon induit une essentielle continuité de soi à soi,
dès lors que se réalise un rapport d’équivalence, ou une forme de circularité sans
coupure, entre un traitement de l’organisme et un traitement des
représentations. Elle consiste finalement en un traitement du corps qui, dans sa
boucle, annule une division, déjoue une schize propre au sujet parlant » (ibid.,
p.59).

45
devient le sujet qui surgit de ses propres dires ? » (Le Poulichet, 1987,
p.26)).

* * *

« Vous allez me mettre dans le désert »62 : ce qu’elle nous


adresse/dépose c’est le traumatisme de cet effondrement/faillite de toute
fiance possible à l’endroit de l’objet. Plus on en rajoute du côté de
l’investissement, plus ça l’angoisse (et en même temps c’est là qu’elle
continue à nous quêter, à nous attendre : c’est bien là, dans l’objectalité,
qu’elle continue à situer son désir) : elle est comme prise au piège de
cette contradiction intenable (comme un double bind : paradoxiquée,
déchirée par une injonction paradoxale : à la fois se fier à l’objet (se laisser
aller à son désir du côté de l’objet) et, dans le même mouvement, le
rejeter, s’en défendre).63

Ce qu’elle nous adresse à travers son « délire », c’est vraiment cet


impossible de toute fiance, le noyau tragique/psychotisant logé au cœur
de tout engagement effectif dans la tension objectale. La façon dont elle
62
Qu’on serait tenté aussi d’entendre « dans le désir ». Étrange contigüité
phonétique, qui est venu insister plus d’une fois à son écoute. Comme si désir et
désert ne formait pour elle qu’un seul Tout indifférenciable, parfaitement collé (et
donc totalement fou). Le désir (son désir) a été (et reste structurellement) le lieu
de sa mise au désert (de sa déportation dans la Babylone de la psychose) : le
champ de l’effondrement objectal.
63
Comme ces scènes récurrentes où, lorsque nous passons à table, elle annonce
qu’elle ne déjeunera pas avec nous. Pendant que nous nous installons, elle sort
du bâtiment et va s’assoir sur le rebord de la fenêtre, adossée à la baie vitrée,
tout contre nous. Comme si elle était assise avec nous, donc : à quelques
centimètres de la « table familiale », mais de/à l’extérieur. Séparée par une
mince limite transparente en laquelle tente de prendre forme, en elle, cet
essentiel écart (comme une vibration, une possible résonance) entre un
« dedans » et un « dehors ». De cette place, elle parle. On en discerne mal le
contenu, mais c’est comme si elle était assise avec nous ; nous invectivant dans
son imaginaire persécutif : une présence toujours, presque nécessairement, du
dehors. Par le dehors. Une parole sur la « ligne de frontière », comme
questionnant sans cesse cette étrange intrication dedans/dehors. N’est-ce pas
aussi la fonction du délire que d’interroger, voire de tenter de recoudre, la « peau
de l’imaginaire » (cette fine pellicule où s’élaborer le transitionnel : en laquelle le
corps (le Réel) se trouve « voilé, effacé et pris en charge par un Nom qui le
représente en l’absentant » (Le Poulichet, 1987, p.106) ?

46
porte, en elle, ce noyau qui rend fou : un Autre qui n’est qu’un piège. Un
Autre qui ne me laisse pas d’autre choix, pour survivre, que de tenter de
m’appuyer sur lui, mais qui se révèle n’être qu’un piège – dans lequel je
disparais en tant que sujet.

La « violence fondamentale » qui opère, en elle, c’est peut-être


celle-ci : lorsque la confiance (la mobilisation objectale) finit
inéluctablement (comme un fait de structure ) par se refermer sur une
64

expérience de dépossession.

Mais ce que je trouvais très émouvant à travers ses pleurs, c’est que
pour la première fois, elle semblait pouvoir adresser cette vérité à nu.
Sans l’appoint protecteur du « délire » ; « objectalement » en quelque
sorte. Comme si elle avait de moins en moins besoin de loger son angoisse
(sa déchirure, sa cassure) dans « la gangue du délire », du fait même
qu’elle parvenait peu à peu à engager un travail d’intériorisation-
réappropriation (de raconter ?) de la catastrophe. Si ça « flambe » moins
dans le délire, c’est que quelque chose a pris corps, en elle, du côté de la
scène interne. Comme une première peau sur la blessure à nu de la
déchirure symbolique dont elle a été le terrain, le champ de bataille65
(déchirure qui engage tout « l’inconscient familial » mais dont elle a été
elle-même le prolongement incarné).

Le lendemain, la parole coule à nouveau à flots. Mais sans jamais


vraiment céder à la « tentation délirante ». Juste des idées qui émaillent
légèrement le discours, mais davantage comme des fictions qui l’aident à
tenir ; comme des morceaux de son imaginaire directement implantés
dans la réalité66 (dont elle semble d’ailleurs discerner de mieux en mieux 67
64
C’est bien cela qui finit par « rendre fou » : le fait d’être confronté à une
logique meurtrière (sacrificielle) implacable.
65
Le corps même de l’explosion.
66
Comme une greffe d’imaginaire qui tenterait de « prendre » sur le réel… (le
réel du corps, le réel pulsionnel ?) — pour se réarrimer au symbolique ?
67
En son for intérieur ; comme si ça devenait de plus en plus un jeu pour
elle (une demande/adresse à l’autre du côté du playing ? pour restaurer quelque
chose d’un imaginaire propre, singulier ? pour tenter de se rassembler dans une
« image de soi » unifiée ?) : « jouer », par la fiction, la construction fictionnelle (à
cheval entre délire et activité fantasmatique) à se refaire une enveloppe du côté
du fantasme. Comme si ce « délire » prenait une fonction « placentaire » :
quelque chose qui viendrait soutenir, un temps, un embryon d’espace interne de

47
la dimension de « construction fictionnelle ») par lesquels elle tente de se
reconstituer une enveloppe/image dans le miroir – une « peau
imaginaire ». 68

Parle beaucoup de sa sœur qui « fait des choses sales avec son
corps », « des trucs de cul ». Elle s’en inquiète (mais on sent aussi que ça
l’excite). C’est peut-être ça, aussi, « être une star » : se consumer à
l’essence de la jouissance. Un soleil-brûlure, une matière en fusion – toute
entière dissoute/offerte à la jouissance de l’Autre.

A de moins en moins besoin de recourir au « désert » pour parler


d’elle (en vrai). Comme si un décollement était progressivement en train
d’opérer (quelque chose comme la constitution d’une « scène interne
différenciée » ?). De plus en plus rassemblée dans son adresse. Le délire
semble de plus en plus s’offrir à elle comme un appui, un « relais » sur
lequel elle tente d’adosser une histoire, un raconter propre (un
mouvement de réappropriation de sa propre « ligne de vie »). Une
suppléance à son imaginaire effondré (à son image éclatée) ?

Comme si le « délire » permettait de colmater les béances trop


visibles, les trous impensables de ce qui aurait dû demeurer « sa propre
histoire » : un délire qui ressemble de plus en plus à une « fiction » dont
elle pressent de plus en plus qu’il est pour elle comme une béquille dont,
un jour, elle n’aura (bientôt peut-être ?) plus besoin pour faire « tenir »

penser/rêver, amené à « tomber de soi-même » progressivement, comme une


peau morte.
68
Comme si la « peau de l’image » lui avait été arrachée (ou avait été brûlée au
troisième degré), et que le délire opérait comme un cataplasme à l’endroit de
l’image (à l’endroit de son morcellement).

48
une histoire69 – « une vie à soi » (Milner). Comme si quelque chose de
l’ordre d’une décantation70 était sur le point d’opérer.

De plus en plus, elle manifeste une certaine capacité à opérer


comme un « tricotage », des aller/retours de plus en plus serrés entre son
« délire » et la « réalité » : comme si elle reprenait elle-même peu à peu
pieds/poids (comme une reconquête de son « moi ») sur la « part de
vérité » dont son délire n’était qu’une tentative de
figuration/métaphorisation (et surtout, d’adresse).

Un délire de moins en moins étanche donc, de moins en moins


hermétique. On dirait qu’elle s’en saisit de plus en plus comme un appui,
pour relancer quelque chose. Se relancer dans la parole : se relancer dans
l’adresse. Dans la quête de la construction d’un raconter propre, d’une

69
Ou plutôt, la déchirure de son histoire : une histoire en lambeaux – comme une
enveloppe trouée de tous côtés.
Note : à propos de fiction, nous souhaiterions ici souligner la nécessité — pour
« faire (re)surgir la Loi » (le primat du symbole, le primat du signifiant sur le
signifié) au sein même du "désert psychotique" — de frayer du côté de
l’hallucinatoire — là où la parole est encore collée au corps ; collée à la
jouissance.
Autrement dit, de reprendre pied là où, comme l’écrit Lacan, « la vérité a
une structure de fiction » — comme s’il s’agissait, pour le thérapeute, de
restituer à la "vérité" sa structure de fiction. Pour restaurer l’humain, la vérité ne
semble en effet se recevoir/construire pleinement que dans la fiction (du côté du
fantasmer : pour le sujet, tout « effet de vérité » se livre par le détour de
l’hallucinatoire — ne serait-ce que dans la fiction du transfert).
70
Décanter : « Laisser les matières en suspension dans un liquide se déposer au
fond du récipient ». Comme si le délire (les matières solides en suspension)
venait progressivement se déposer au fond d’elle-même (pour tenter de
(re)constituer un fond (à l’exister), précisément ?). Comme si cette nécessaire
intrication (brute, directe, non transformée) entre la « réalité » (« historique »,
organisée par le primat du principe de réalité) et la construction fantasmatique
(directement en prise sur le primat du principe de plaisir)… [je reprends :]
comme si cette nécessaire intrication (brute, directe, non transformée), donc,
qu’est le délire, venait peu à peu s’assouplir, se « lier ». Se plier au mélange, se
dé-cliver (je parlais donc ici d’une intrication quelque peu paradoxale,
« psychotique », puisque maintenant malgré tout le clivage en son cœur. Mais
tout de même : il s’agit bien là d’une tentative de se faire rencontrer (se nouer)
le réel (le réel brut de l’histoire, du trauma) et l’imaginaire (la tentative de
réinjecter du « Je », une possible historicisation (même folle, même paradoxale)
au cœur du trou (ou plutôt, comme pour en entourer/habiller la béance, en
constituer un bord imaginarisable) : le délire comme tentative paradoxale de
subjectivation du « troumatisme »).

49
histoire propre. Son délire devient de plus en plus la colonne vertébrale à
partir de laquelle elle vient asseoir un véritable désir de relance
subjective : comme une enveloppe « dure » qui la protège, mais qui
protège surtout ce mouvement de réappropriation/reconquête d’un
dedans. Mais aussi comme un noyau « dur » à partir duquel elle peut
sentir que quelque chose, en elle « tient ». Quelque chose qui « fait tenir
la réalité » (comme une suppléance, donc, au fantasme, à l’activité
fantasmatique), et sur lequel elle vient asseoir un véritable tissage du côté
du désir ; du côté de l’adresse (le délire comme support de la relance
objectale).

Le délire, pour elle, c’est un peu comme une « histoire jumelle »,


une réalité jumelle qui vient parler l’histoire là-même où elle est devenue
proprement irracontable. Indéchiffrable. Impossible à inscrire du côté de la
nomination, de l’adresse à l’Autre. Paradoxalement, le délire c’est donc là
où elle est restée vivante – du côté de l’adresse (à mettre en parallèle
avec un M. Q. qui, lui, ne délire pas (ou du moins uniquement sur son
propre moi) : et si ce type de délire venait précisément tenter de
« guérir » (hystériser) un noyau/mur mélancolique (confère la catatonie
anorectique de son hospitalisation) ? En termes d’objectalité en effet,
paradoxalement, ici, le « délirant chronique » paraît plus préservé (plus
désirant ?) que le « mélancolique ». Comme si le délire venait hystériser
(arracher de) l’emmurement mélancolique : quelque chose qui vient
soutenir le désir ; comme un « raconter » qui maintiendrait l’ancrage à
l’objet par l’illusion, la construction fictionnelle — là où le mélancolique
n’est en quelque sorte plus capable d’illusion : « là où s’effondre
l’illusion,71 s’effondre aussi l’objet ».

Dès lors, le délire pourrait-il aussi être interrogé en tant que


tentative désespérée de maintenir/restaurer coûte que coûte le
« sédiment fantasmatique » en lequel s’enracine l’objectalité (en tant que
cette dernière serait solidement arrimée (voire érigée) dans l‘illusion) ? Là
se pose peut-être la question de l’articulation délire/fantasme, puisque,
pour tout sujet, ce qui fait « tenir la réalité » n’est jamais qu’une
71
Dans son acception la plus archaïque, la plus essentielle : cette « illusion
primaire » qui nous arrime à l’Imaginaire (en lequel s’élabore le moi en tant que
« fonction imaginaire » (trouvant son achèvement dans « l’assomption
jubilatoire » du stade du miroir, par lequel se conjure le morcellement de l’image
du corps et qui vient enraciner notre sentiment d’un « moi unifié », notre
« continuité d’exister » (« going on being »))).

50
construction imaginaire : on pourrait dire que la différence entre le sujet à
même de mobiliser (voire consommer, au sens de « jouir de ») une vie
fantasmatique sur une « scène interne différenciée » et le sujet
psychotique (contraint, lui, de « faire tenir la réalité » sans pouvoir
s’appuyer sur un « objet de refoulement » constitué), c’est que la
« construction imaginaire » du premier est partagée avec ses semblables,
avec une « communauté de croyants » (à partir d’un noyau
d’identifications successives aux imagos parentales – à même d’opérer en
tant qu’« objets internes »). L’un comme l’autre doivent donc reconstruire
(ou « faire tenir ») la réalité par l’illusion, mais le premier le fait « en
groupe », dans/par l’identification au groupe (ou ce qu’on appelle une
« culture »), alors que le second est seul face à cette tâche immense : le
délire signe en quelque sorte une sorte de faillite de l’identification. D’où
la dimension tragique que revêt la problématique du miroir dans la
psychose : le miroir (l’aliénation spéculaire) n’a pas opéré, l’assise
spéculaire a échoué à se stabiliser dans l’Autre (qui, par son assentiment,
serait venu valider la reconnaissance du sujet dans sa propre image :
valider son image, lui permettre d’endosser son image (« Le petit
d’homme, d’un côté il est dépendant de son image, d’autre part il est
affilié à ses signifiants. Chez le psychotique, il y a quelque chose qui n’est
pas fixé dans l’image » (Assoun, 2008) : il ne peut se régler, ni sur sa
propre image, ni sur le langage).

Cette problématique de la gémellité, si prégnante dans son histoire,


si insistante tant dans sa « parole » que dans son « délire », ne vient-elle
pas précisément résonner de cette faillite de l’image ? De cette impossible
résonance (validation par l’autre) du côté de l’image ? (cet autre à même
d’en assurer la découpe, les bords : ce cadre qui lui donne son unité, sa
consistance dans l’Autre :
« Lorsque la catastrophe commence, celui qu’elle saisit ignore encore
son début et sa fin. Il est plutôt livré à l’instant catastrophique qui ne
connaît pas de limites, ni de surface où se réfléchir : l’instant passe à lui-
même, se reduplique, et le moi ne tient plus qu’à la pointe de cet instant,
sans un miroir qui dans le monde puisse encore refléter et rendre familière
son image. (…) Le moi est sorti du miroir d’un monde familier. Ce corps
précipité dans l’immédiat ne peut plus s’appréhender dans une durée et
tout mouvement de reprise qui engendrerait un effet de subjectivation
semble voué à l’échec » (Le Poulichet, 1993, p.51)).

51
A noter qu’en début d’année, Véronique faisait fréquemment
référence à sa « sœur jumelle » (qui, elle, aurait échappé à la
« catastrophe » : au moment où elle, Véronique, avait vu son image
éclater en morceaux, sa « soeur jumelle » aurait continué à s’épanouir, à
devenir ce que Véronique aurait dû devenir (une « star » — et pourrait
peut-être même (re)venir la sauver, l’arracher des griffes de ses
persécuteurs)). Ce n’est pas seulement qu’elle y « croit » ; elle y tient
comme à la prunelle de ses yeux : c’est peut-être tout ce qui lui reste
d’image (à monnayer dans l’Autre – confère, encore une fois, cette
formule de Freud (1996) : « le psychotique aime son délire comme lui-
même »).

Au fond, « ma sœur jumelle », c’est mon image. L’image qui ne m’a


pas été adressée. L’image qui n’a pas opéré (pour nouer/articuler le réel
au symbolique). L’image (de moi) dont j’ai été tragiquement
privée/arrachée, et qui a fait trou (qui a fait de mon histoire un trou) : dont
l’absence a engendré un tragique collage à l’imaginaire familial.

Soulignons également qu’à la naissance de son petit frère


(contemporaine de son « déclenchement »), sa « vraie mère » aurait été
remplacée par « sa sœur jumelle » : « après l’accouchement, je ne la
reconnaissais pas, son visage avait changé ; ce n’était plus la même ».
Comme si elle était venue loger/projeter l’effroi de son effondrement
spéculaire dans cette poussée d’investissement inattendue72 de « la
mère » sur un nouvel enfant — comme un rapt de son image ; comme si
cette naissance l’avait brutalement éjectée du champ spéculaire, l’avait
poussée, au fait basculer, « de l’autre côté du miroir » : dans la faille
(jusque là compensée, soudain dé-voilée dans sa crudité) d’un corps sans
image (n’ayant pas pu se perdre et se recomposer73 au « spéculaire »)).

A noter enfin que, dès que Véronique fait face à une « figure du
double » potentielle (un sujet en lequel elle pourrait, par différents traits,
se reconnaître, s’identifier), c’est comme si cette personne lui arrachait
des morceaux de son image, comme si elle faisait directement vaciller son
intégrité « moïque ». C’est, manifestement, en particulier le cas avec sa
sœur (de trois ans son aînée), dont elle parle très fréquemment sur le
mode d’une envie féroce, un mélange de fascination et d’agressivité

72
Véronique était alors âgée de dix-huit ans.
73
Se recevoir — ou re-« se voir ».
52
collées (mais c’est également le cas avec une patiente et une infirmière,
en face desquelles le délire – lesté d’une charge agressive
particulièrement intense – à tendance à reflamber « comme de l’huile sur
le feu »).

Peut-être faudrait-il ajouter ici que c’est également faute d’avoir pu


s’appuyer sur « l’introjection symbolique des traits de l’Autre primordial »
(Le Poulichet, 2008) — qui reconnaît, nomme, désire ; c’est-à-dire le
possible étayage d’un idéal du moi structurant — qu’aucune médiation
entre le moi et son image ne peut venir structurer le rapport à l’autre. Car
dès lors, au lieu d’être un semblable qui lui renvoie sa propre image,
l’autre ne fera jamais que « ravir » au moi son image : « Le moi rencontre
le miroir qui le désagrège au lieu de le réfléchir : un miroir qui ouvre la
relation d’effraction » (Le Poulichet, 1993). Dans la rencontre avec
l’altérité, le sujet se retourne alors en un « objet brut et sans image,
marionnette de l’instant, de l’Autre. Le corps est appelé là où il ne fait pas
surface, là où il n’est pas séparé et n’est pas supporté par un "je" » (ibid.).

Mais revenons au noyau de notre hypothèse de départ, cette


question de savoir si certains types de délire, comme celui que présente
cette patiente, ne viendrait pas tenter de réanimer un certain « noyau
d’objectalité » : non seulement du côté d’une tentative de relance de
l’activité fantasmatique (une façon de réaccrocher le spéculaire à travers
une inflation/injection imaginaire), mais également, disions-nous, du côté
d’une forme d’hystérisation de l’assèchement (la « désertification »)
mélancolique. Et si, à travers la virulence de son « délire de persécution »,
Véronique tentait de maintenir un noyau d’objectalité par la haine ?

S’il est vrai que « l’objet naît dans la haine », son « délire de
persécution » n’est-il pas également « lisible » en tant que tentative
désespérée d’accrocher quelque chose de la colère, de sa haine, dans le
champ de l’adresse ? Ce sera là une question que je tenterais de déployer
à travers le deuxième volet de cette « enquête », qui nous amènera à
interroger l’articulation entre haine et objectalité, ainsi que les destins
croisés – et solidaires – de leur effacement au coeur de la tragédie
psychotique.

53
Destins de l’affect — une parole sans
témoin

« Il faisait si froid cette


année là que les mots
gelaient dans les airs. Ce
n’est qu’au printemps que
l’on compris ce qu’ils
voulaient dire ».
Rabelais

Quand la rencontre s’efface – dans les mots mêmes qui prétendent


s’en faire le support.

Les mots surnagent, au milieu du vide. Des mots béants, qui vous
saisissent. Je tenterais pourtant d’en écouter l’humain, qui bat — qui survit
en lambeaux, déchirés. Comme des fragments bien vivants, d’un temps
qui a existé. Comme des témoins du drame – une trace de
l’anéantissement.

Comment se laisser percer par la violence de ces corps, de


ces langues ? Comment rendre compte de la façon dont nous avons pu
nous y prêter (« corps et histoire ») à cette violence, à ces « mots sans
mots » du « désert psychotique ».

La solitude du clinicien c’est aussi cette élaboration, tout silence


dehors : comment je prête mon corps – mon moi-corps, mon corps-parole
– à la violence du vide. De son cri muet, sous les mots vides. Comme si on
leur avait, dès le départ, barré l’accès au signifiant – à leur propres
signifiants. Des langues-corps comme enfermés dehors de leurs propres
signifiants. Des langues-corps livrées à l’in-signifiant, à la pure violence de

54
l’in-signifiance. Oui, la pure violence de ces corps, de ces âmes errantes
hors du champ de la parole, c’est leur insignifiance. C’est elle qui frappe,
c’est elle qui brûle les tissus à même la langue. Elle pétrifie tout ce qu’elle
touche, elle endort tout désir de langue.

Écrire, c’est témoigner de cette violence, d’un impossible enfoncé à


même le corps, à même sa chair – effacée sous la violence du vide. Se
porter témoin. De cette langue effondrée, de ce corps détruit. Sans témoin
– sans aucun point à partir duquel se reconnaître, s’entendre résonner
d’un corps/d’une langue autre. Écrire, c’est se porter témoin de cet
effondrement resté muet, mutique – le cri étouffé d’un « non regardé de
nulle part, et par personne ».

* * *

Mme Rovard : comme une adresse arrachée, retournée, puis


replantée à l’envers. Des mots qui « parlent tout seul ». Ils la regardent. Ils
parlent pour elle. Elle est comme coupée de ses mots – complètement
mutique dans sa langue. Et pourtant, « ça parle ». On tente de s’accrocher
au vide qu’elle nous injecte à travers eux (de s’en nourrir, de s’en
constituer l’essentielle adresse ?).

Comme si son flot de paroles, ses « conversations », n’étaient là que


pour dire le profond silence qui l’habite. Le mutisme le plus absolu auquel
elle a été consignée : ce qu’on entend surtout à travers sa langue, c’est un
interdit de parole massif. Féroce. Une violence meurtrière à l’endroit de la
parole. Comme si elle nous faisait vivre, à travers le vide dont elle
enveloppe/enserre les mots (qu’elle tisse autour des mots, comme une
araignée autour de sa proie) la tragique dérision dont elle a été l’objet.

En même temps que le sujet, en effet, c’est le langage lui-même qui


se trouve réduit à une chose, manipulable à l’envie – inconsistante,
dérisoire. C’est peut-être là que le clinicien se trouve comme frappé
d’impuissance : devant cette radicale dérision du langage, toute tentative
de réponse, de prise dans la parole, se voit désamorcée, déracinée –
arrachée en amont. En effet, souligne Denis Vasse (1978),

« C’est la dérision du langage qui produit l’échec tragique du


sujet à être signifié et à se signifier dans un rapport d’hétérogénéité
par rapport au signifiant qui le représente.

55
(…) Les effets de la dérision sont mortels pour le sujet parlant.
Dans une indéfinie transgression de la loi du langage, le mépris
propre à la dérision fait de la parole un piège. Il fait des mots une
sorte de chausse-trape, dans laquelle le sujet qui s’y laisse prendre
est appelé à disparaître».

* * *

56
Les mots sans mots

« Comment m’entendez-vous ? Je parle de si loin… »

R. Char, Fureur et mystère

Les « mots sans mots » de madame Rovard : les mots ne (se)


touchent plus. Faillite du Inzwischen. L’entre-deux, l’entre-dedans des
mots (à l’intérieur d’eux-mêmes, dans leur effet de différence) ne parvient
plus à jouer. Faillite de la musique des mots : les mots sont devenus des
choses muettes, qui viennent « meubler » le vide du temps qui passe.

Mme Rovard : une parole – un vide – qui prends au corps (au corps
de l’angoisse) du fait même de ne rien prendre/perdre ; de ne prendre
nulle part (dans l’Autre). De n’accrocher nulle part du côté du signifiant :
du côté de la perte, du côté de l’absence.

Pas de lien/corps à accrocher. Il ne se passe rien. Mais « rien »


n’accroche rien (en moi).

« Rien » passe. Entre « elle » et « moi ». « Rien » se décline


invariablement, entre les mots vides (vides d’être (pris comme) des
choses : des mots encore collés au signifié, des mots vidés de leur
signifiance (résonance subjective) : des mots abandonnés au seuil de ce
« primat du signifiant » qui donne son corps – son poids de chair – à la
parole/rencontre humaine.

Serait-il possible, avec elle, de franchir ce seuil d’un écart, de


quelques millimètres – l’éclair de quelques instants de signifiance
partagée ? De laisser résonner ses mots éteints – effondrés hors de toute
adresse – dans le corps et le désir d’un autre ?

57
* * *

Lorsqu’elle parle, c’est sans elle, d’une langue sans « dedans » :


comme si elle posait ses mots, l’un après l’autre, comme des pions sur un
jeu de dames, sans jamais émarger à cet « espace du dedans » (Michaux)
par lequel les mots viennent à ouvrir du « sujet ». Les mots glissent sur la
surface de la langue, sans rien accrocher du signifiant, sans rien
percer/trouer de la fine épaisseur de glace qui fait le lot de la parole
« sociale », « convenue », « spéculaire ». Comme si sa/cette langue s’était
complètement identifiée à cette glace même, à cette surface gelée.
Comment, et pourquoi cette langue s’est-elle retrouvée (par quel
mimétisme/identification adhésive ?) gelée, congelée, désarrimée de
l’Autre – de sa chaleur, de son corps. Oui, l’Autre semble gelé. Conservé
(mis en conserve) par une langue dont on aurait fait chuter la
température ; une langue ayant perdu toute mobilité interne74, rendue
inapte à se mouvoir (et s’émouvoir) dans l’Autre (si « le signifiant se
définit comme représentant le sujet auprès d’un autre signifiant », n’est-ce
pas cette mobilité (cet incessant renvoi (d’un signifiant à d’autres
signifiants) par lequel se déploie, s’origine, se livre et la langue, et le sujet)
même qui se trouve ici attaquée (« mobilité » qui tourne autour d’un vide
central, voire qui se soutient d’une essentielle « place vide » – la perte de
l’objet « réel » par/dans le langage (le travail de la métaphore, l’opération
d’internalisation par/dans/à travers le fantasme)?). Fixé à cette épaisseur
muette, réifiée, « figelé » dans les glaces du signifié (d’un corps
mélancolique ?)

Clinique du vide : ne rien dire de soi. Ne rien « livrer » de soi à


l’Autre – qui a déjà tout pris ; qui vous a déjà dévoré tout cru ?

À quoi, dès lors, le clinicien peut-il venir s’accrocher (ou qu’est-ce


que le patient peut bien venir accrocher dans le clinicien), lorsque c’est
l’ancrage même dans l’Autre qui a été perdu, lorsque ce lieu a été
74
On sait que la température est corrélée à la vitesse de rotation des électrons.
58
déserté) ? Accrocher quelque chose de son « avoir » (d’un savoir) ? Ou
plutôt, quelque chose de son désir ?

Précisément, c’est le désir qui ne s’accroche pas – et, déjà, en nous-


mêmes (renversement de la demande à l’autre en demande de l’autre).
Perte du fond : du lest signifiant (le « refoulement originaire » ?) qui
viendrait donner leur poids aux choses, aux corps, aux mots (ici, aucun
fond auquel accrocher un désir singulier, arrimer une écoute singulière : le
« groupe accueil » c’est « une parole qui ne prend pas, qui ne tient rien et
n'est tenue par personne : c'est de cette parole qu'on devient fou »
(Fédida, 1977, p.27)).

On sait qu’en thérapie groupale la résistance est toujours à penser


sur un mode ternaire : il s’agit d’une composition hétéroclite entre celles
de l’institution (la structure groupale inconsciente qui « cadre » et
organise la rencontre clinique), celles du patient et, bien sûr, celles du
thérapeute. Mais l’envers de la résistance, son « pôle contraire » par
lequel elle trouve sa tension, c’est le désir — désir de l’analyste, en
premier lieu, qui va tenter d’accrocher quelque chose de celui – gelé,
englué dans la répétition75 – du patient (mais peut-on espérer embrayer
quelque de cet ordre du côté de « l’institution » ?)

* * *

75
Dans le collage (ou l’identification adhésive) à l’idéal – toujours inconscient –
familial et institutionnel. Collage que l’on pourrait d’ailleurs qualifier de
« mélancolique » ; càd incapable de soutenir la « contingence de l’objet » en
laquelle se compose le désir. « Mélancolique », donc, dans cette sorte
d’agrippement sans fin à l’objet perdu – réel : c’est-à-dire au signifié (le
mélancolique échouant à soutenir cette essentielle perte de l’objet (« réel »,
« extérieur ») — celle-là même qui lui permettrait de le faire apparaître sur la
scène interne : en tant que « lest » à partir duquel va venir se constituer « l’effet
symbolique du pur signifiant »).
« Le signifiant c’est ce qu’un sujet représente pour un autre signifiant » : faute
de pouvoir soutenir cet incessant renvoi d’un signifiant à un autre signifiant (ou,
dit autrement, de soutenir cette essentielle « contingence de l’objet »), le
mélancolique s’attache/se colle à une suppléance d’objet réel par l’agrippement
désespéré à un « Idéal » (sorte de retournement (ou renversement en miroir) de
la perte : comme un contre-investissement massif, drastique, de la « perte
sèche » dans laquelle il se trouve happé).

59
La parole, pour Mme R., c’est un peu comme une juxtaposition
d’images. Vides, totalement lisses, sans épaisseur (impossible d’y loger
quelque sujet que ce soit – ni pour elle-même, ni pour ses interlocuteurs).
Sans cesse plaquées à même le réel (sans rien en quoi planter ses
racines76). Comme une succession de plaques (d’instantanés froids,
comme des cartes postales glacées, anonymes, impersonnelles) – comme
un corps-image coupé en tranches fines. Mais impossible à relier ensemble
(impossibles à faire corps ; impossible que quelque chose puisse prendre
corps de cette enfilade sans commencement ni fin – qui ne se croise
d’aucun point de capiton).

Une succession qui ne fait pas histoire : ce n’est pas comme un film
qui se déploierait à travers une scénarisation liée dans/par un fil rouge.
Non. Ici les images s’enchaînent les unes après les autres. Sans fin. Sans
lien. Sans jamais pouvoir y loger aucun sujet. Aucune continuité d’exister
(à travers leur succession anonyme, hachée : sans la reliure 77
qu’opérerait
le travail de la métaphore).

Le morcellement de son moi-corps semble se figurer/déposer à


travers cette parole « sans arrêt » (sans Autre pour lui répondre ; sans
Autre pour la border). Comme un miroir sans cadre. Comme un miroir sans
personne (en qui se voir, s’entendre, se vivre – se toucher78).

Elle parle comme si personne ne pourrait jamais (n’avait jamais pu)


s’introduire/résonner dans son vécu/corps propre. Comme si l’Autre ne
s’était jamais introduit/glissé (comme une doublure, le « double-feuillet »
de l’altérité) entre ses mots, entre elle-même et sa propre image (dès lors
restée vide – pure résonance de la béance objectale79) : des mots sans
cette doublure objectale (archaïque) qui les « altère » et les rend vivants

76
Les racines d’un « Je », d’une image (d’une image du corps) reconnue dans
l’Autre.
77
La reliure d’un Moi unifié (à travers l’image, dans l’image – dans une image
ajustée/reconnue dans l’Autre, validée par un Autre (un Idéal du moi à même de
donner contour et forme (humaine, subjectivable) à l’expérience du moi-miroir :
« Cette notion de médiation symbolique est absolument essentielle car dans un
pur rapport imaginaire entre le moi et le moi idéal, ou entre le moi et son rival, il
n’y a pas de subjectivation possible. Le sujet ne s’y reconnaît pas, parce qu’il est
seulement capté, fasciné (Le Poulichet, 2008)).
78
Prendre corps (dans sa parole). Confère Winnicott (1975, p.145) : « Que voit le
bébé quand il tourne son regard vers le visage de la mère ? Généralement ce
qu’il voit, c’est lui-même ».

60
(qui les fait tenir dans l’image-désir ; qui les inscrit dans l’ordre du
signifiant).

La clinique c’est aussi « se porter au chevet » des mots


malades/mourants (laissés à l’abandon ; réduits à la lettre de leur
énoncé) ; la clinique c’est aussi ramasser des signifiés80 pour les ériger en
signifiants (càd en en resituant « l’effet de sujet » : en en restaurant
l’essentielle énonciation81).

Lorsque, comme pour Mme Rovard, les mots sont devenus sans
effet sur la scène du sujet parlant, c’est le drame de la psychose tout
entier qui nous échoie – qui nous « tombe sur les bras ». A nous de
« réveiller les mo(r)ts » (les morts82 dans les mots ; la mort dans les mots).
A nous d’en faire surgir l’essentielle violence (l’angoisse constitutive83).

* * *

Mme R. ramasse énormément d’objets abandonnés – qu’elle trouve


par terre, au fil de ses sorties. Cette semaine elle a trouvé un Chèque
Déjeuner par terre. Est allé manger avec chez Flunch. Me le répéteras à
plusieurs reprises, comme si sa parole ne s’inscrivait pas. Et tout est
comme ça. A la fin ça finit par assommant et tout le monde la rejette :
comme si elle faisait tout pour dissoudre la valeur/charge signifiante de ce
qui lui arrive, pour rejouer la scène de son propre effacement dans l’Autre
(cet arrachement de la charge signifiante de son vécu interne : cette façon
dont elle est comme emmurée dans un déni de signifiance : elle n’est plus

79
Comme un vide central – premier – qui envahirait/infiltrerait tout le champ de
l’expérience/de l’adresse.
80
Des mots-choses comme des objets tombés à terre ; comme des (mots) valises
fermées répandues dans l’espace.
81
Le cœur vivant (désirant) de son énonciation – latente, jusque là tenue
prisonnière. Comme gelée dans (collée à) la gangue de son énoncé.
82
Au sens du trauma, de l’essentielle faillite objectale dont ils témoignent.
83
Ressaisie dans son effet mutatif (sa charge/valence intégrative – du moins
lorsqu’elle se trouve branchée au transfert analytique (qui en devient dès lors
une sorte de catalyseur)).
61
qu’une succession de faits anonymes ; qu’une juxtaposition de faits. Qui
ne font pas histoire. Qu’aucune trame signifiante ne vient « lier ». Un tas
de petits faits in-signifiants, et dont elle englue/"emprise" sont entourage :
phagocytant/pétrifiant toute adresse dans le mouvement même de son
élan vers l’autre.

Oui, il y a bien quelque chose du registre de l’emprise dans ce mode


d’adresse : on est comme happé par le vide, « pris en masse dans la
violence du vide » — le trou noir de l’objet. C’est une parole toute entière
sans objet. Qui ne parle que du vide d’objet, que de cette béance dans
l’Autre (à laquelle elle se serait en quelque sorte « laissée » complètement
identifiée : comme une identification à l’objet mort).

Comme un défi lancé à tout objet (càd à chacun de ses


interlocuteurs) : « voilà mon vide, je vous le fous/fou en bloc sur la table,
débrouillez-vous avec ça : à vous de tenter de dialoguer avec ça (sans
vous laisser pétrifier (« Méduser ») par le vide (l’effroi gelé) qui suinte de
chacun de mes mots » (ou plutôt, on devrait dire : « de chacune de mes
lettres » ; tant la lettre ici ne résonne plus de rien (ni personne) (ou ne
résonne plus que du rien) ; tant la lettre a été réifiée, ravalée au rang de
chose – sans objet84)).

Emprise, donc ? Peut-être dans le sens où ce qu’elle mobilise, c’est


un lien dans lequel il faudrait « faire avec » le vide de l’Autre : un lien
« sans objet ». Un lien où les mots ne peuvent que s’agglutiner les uns aux
autres, sans jamais faire « effet de sens » (du côté d’une possible
résonance dans l’« intime ») ; sans jamais croiser une seule trace
objectale. Des mots qui ne feraient que tenter de figurer le barrage du
côté de l’objet : des mots qui n’opéreraient qu’à retourner (comme un
gant) la tension même de l’adresse (en « désert », en vide objectal). Son
propre désert, c’est bien de cela dont elle injecte chacun de ses mots,
chacune de ses pseudo-adresses à l’autre. Ou plutôt, dans l’autre, tant
l’identification projective est ici prévalente : Mme Rovard, ce n’est pas
l’adresse à l’autre, mais bien le précipité (de son vide objectal) dans
l’autre : une adresse comme un simple dépôt (comme un « dépôt de

84
Ou dont le seul objet (le seul dialogue possible, le signifiant ultime – compact,
étanche) serait le vide.

62
pain », mais surtout comme une lie, intraitable dans « la langue et les
images »).85

Une adresse/désir donc, qui en devient dramatique.


Dramatiquement vide. Écœurante de platitude réifiée (réifiante), mais
dont l’écœurement même (la tragique « mise à plat » radicale de l’être)
nous camoufle toute l’angoisse, nous « hermétise » le cri même (comme
un gaine isolante, qui ne laisserait plus rien conduire (transparaître) du
drame "électrique" qui est le sien : l’effondrement de toute tension
(objectale) dont elle tente (sans espoir) de témoigner, semble se répéter
ici dans la façon même dont elle nous l’adresse (et dont nous le
recevons) : sur le mode de l‘effacement : d’une gaine isolante qui ne
laisserait plus rien passer de ce qu’elle est)).

Sa parole semble assécher l’adresse de l’intérieur : ce dont elle


tente de constituer le dépôt, c’est cette adresse totalement vidée de sa
substance ; in-signifiante 86
: déposer du vide, déposer son vide, pour
tenter d’en constituer un « objet de transfert » ? Comme si elle tentait de
lui faire prendre forme dans un possible transfert (paradoxal, comme
effondré sur lui-même : une scène vide. Sans témoin.

« Je vais vous montrer les photos de mes enfants ».87 Des petits
carrés, qu’elle a pris elle-même (on la voit à plusieurs reprises sur les
photos). Parfois, un gros plan sur un enfant. Notamment un, en particulier.
« Je l’aimais bien celui-là ». « Vous vous souvenez comment il s’appelait ?
Son nom ? ». Oh, je ne m’en souviens plus…

Soudain ; arrêt brutal. Quelque chose s’est passé. Quelque chose est
passé en elle. L’a traversée. Comme une rayure sur le passé. Quelque

85
Dépôt d'ordures, dépôt de pain (lieu où l'on vend du pain fabriqué ailleurs).
Mais aussi : « Particules solides qui se déposent au fond d'un liquide trouble au
repos → boue, lie, précipité) » (Le Robert).
Une adresse, donc, comme un simple dépôt de son vide objectal – « fabriqué
ailleurs » ; d’origine inconnue. Dont l’origine (le père ?) est restée inconnue.
Comme si elle avait été « déposée » dans sa mère (dans la/sa vie) comme à un
dépôt de pain. Comme si la question même de l’origine avait échoué à se
constituer (à se mettre en branle dans/par le Nom-du-Père).
86
Comme un déni massif de toute signifiance – à l’endroit de son être, à l’endroit
de sa parole (à l’endroit de tout lieu d’adresse).
87
Des enfants sourds et muets dont elle s’est occupée en 1970 (elle avait alors
19 ans), en tant que monitrice-éducatrice en formation.
63
chose de trop net – de trop cru ? Comme un moteur qui viendrait de caler.
Une chute dans son propre vide. Comme si elle venait d’être visitée par
son propre vide (ou qu’elle venait d’en prendre conscience (un vide
immense, qui aurait brutalement basculé du côté de la signifiance, comme
pris en masse dans la violence d’un signifiant – mais qui lui serait tombé
dedans (alors que tout, jusqu’alors, était férocement maintenu/parlé du
dehors (du dehors d’elle-même)). Comme si elle venait, dans cette
traversée du vide, de toucher quelque chose de l’interne. Or l’interne est
fracassant : l’interne est enfermé dehors – l’interne, c’est le dehors. Du
moins jusqu’à maintenant ; du moins à l’exception de ces petits moments
(de ces fragiles instants) de trace — où l’interne vient faire effraction (ou
quelque chose vient faire trace, s’offrir comme trace, comme épaisseur
dans la chair du réel).

Pour cette patiente, l’interne, c’est l’effraction. L’interne, c’est le


trauma. Tout semble s’être organisé autour de cet essentiel retournement
(de la scène interne sur la scène externe, et inversement88). L’interne a
été réduit/rabattu à l’externe (rendu in-différenciable) ; l’interne est
opératoire. L’interne, ce sont les mots-choses qu’elle nous donne à
entendre qu’elle juxtapose comme des cubes en autant d’excitations
erratiques – qui échouent tout autant à faire trace. L’éprouvé (le vécu)
semble en effet resté confondu au sans trace (en amont de la constitution
d’un « appareil psychique », d’un appareil à « penser-lier » les
excitations ?) ; chaque excitation se substituant à (remplissant le trou de)
la précédente. Sans lien. Sans « effet de sens » à l’endroit de leur
articulation/écart.

Comme si c’était au fond toujours la même et unique trace qui


absorbait-envahissait le tout de l’expérience — le même « trou-cavité »
originaire du maternel, dont rien n’a pu se subjectiver (se réapproprier sur
un mode subjectivable – se « faire sien » dans l’entre-deux d’une
rencontre ?) ; cavité dont rien n’a pu se tapisser du côté du fantasme, du
côté de l’affect (de l’activité de liaison) : une cavité comme une grotte
froide et vide, in-habitée, in-habitable.

88
Comme une bande de Moebius : ici non seulement l’interne est resté confondu
(d’un seul bloc, d’un seul trait) avec l’externe, mais l’un semble s’être substitué à
l’autre (pour mieux l’annuler, comme pour redoubler l’annulation/dissolution de
la tension dedans-dehors).

64
Oui, l’interne, ce sont les mots-choses qu’elle nous lance : pour en
faire résonner le « vide central » dont ils sont issus. Comme un dépôt de
sens (ou d’expériences) bruts (non transformés) sur notre corps — le
corps-psyché vide et froid de la mère. Effectivement, nous sommes tous
in-sensibles à ses émois gelés (comme gelés dès l’origine – dans l’origine –
dans le mouvement même de leur naissance – à l’Autre). « Émois » un peu
comme au sens des « premiers émois » d’un nourrisson pris dans la
« tension vers l’autre », mais, ici, « paradoxiqué » par une réponse
émotionnelle dont l’essentielle discordance nécessite une sorte de
« déchiffrage » impossible.89

Mme Rovard ressemble à un enfant abandonné, sans Autre (sans


cette doublure, cette ombre, ce lest qui enracine le « moi-corps » dans le
signifiant, la signifiance), qui ballade son vide d’un air nonchalant, dans
une vie de plus en plus « sans histoire », de plus en plus « insignifiante ».
Comme si elle ne cessait de s’enfoncer plus loin dans l’insignifiance,
jusqu’à... Quoi, justement ? Qu’y a-t-il donc au bout de son/ce chemin ? Le
tragique lui-même semble forclos. Oui, on dirait que c’est l’épaisseur
même de la signifiance (de ce qui serait à même de faire histoire) qui
semble « hors d’atteinte ». « Le passé est forclos » me disais-je en
descendant l’escalier en sa compagnie. Non pas du côté d’un refus de
« parler du passé », mais c’est comme si son propre passé (le fait d’être
porteur d’une histoire, d’une « vie à soi », d’un tracé subjectif – l’auteur
d’un poids d’histoire, d’une trace reconnue dans l’Autre) se refusait à elle-
même : une histoire sans témoin. Dont rien, jamais personne, n’est venu
se porter témoin. Une histoire sans personne.

89
Mais « émois » également un peu comme un « Et moi ! » qu’elle assène sans
cesse tout venant. Sans tri, sur un mode complètement indifférencié ; juste pour
remplir son/le vide. Dans l’ignorance (ou plutôt l’annulation) la plus
parfaite/pleine de toute « contextualité », de tout « à propos » : une parole
« plate » jusqu’à l’absurde, et en même temps dont la « charge signifiante »
première est peut-être, cette radicalité de l’effacement-écrasement du
« contexte » (du socle signifiant au sein duquel elle « prend la parole » : le con-
texte (l’Autre parlant ?) n’existe plus). Elle ne prend pas place au sein d’un texte
déjà là, d’une trame langagière (un Autre) déjà posé-historisé (subjectivé,
internalisé) : à chaque fois elle commence un nouvel Autre, c’est chaque fois le
commencement de son histoire (sans origine – à même le rien de son existence :
pure répétition/écho d’un vide premier) — à partir d’un Autre qui, de toute façon,
est vide (ne peux que faire état de son vide (Mme Rovard passe d’ailleurs son
temps à faire étalage de son vide ; à colmater l’Autre de son propre vide)).

65
« Le passé est forclos » : ce n’est pas elle qui le refuse/refoule,
c’est son propre passé qui « ne veut pas d’elle » (le refoulement n’opère
pas : c’est elle-même (en tant que sujet) qui semble « refoulée » de son
propre passé). C’est son propre passé qui semble la rejeter en tant que
personne. Comme si elle n’y avait jamais eu sa place (son nom – sa place
dans le Nom (celui qui, précisément, fait histoire ; inscrit dans l’histoire)).

Comme si elle en avait été expropriée. Enfermée dehors. D’ailleurs


sa mémoire du passé (en particulier le passé lointain) est presque
surréelle. Lorsqu’elle reparlait de ces temps passés avec les enfants
sourds, on aurait dit que c’était hier. Qu’elle n’avait rien perdu des traces,
de la mémoire de ces instants (de son histoire donc – mais uniquement en
tant que traces. Comme autant de morceaux d’un miroir éclaté : chaque
fragment est resté collé à l’instant (a gardé son éclat) mais l’ensemble
échoue à constituer un Moi-corps unifié (une image unitaire, continue –
« liée » – d’une écriture dans l’histoire). Chacun de ses éclats ne sont que
trop justes, trop réels. Et pourtant elle ne s’y reconnaît pas. Impossible de
s’y reconnaître : le passé ne fait pas miroir (j’apprendrais un peu plus tard
qu’elle a « déchiré toutes ses photos de famille »).

Mais revenons, justement, à cette séquence des photos, à ce


« black-out » qui l’a saisie au moment de reprendre pied sur le Nom dans
l’image — face à son image, ou face à celle de « l’enfant ».

Elle dit qu’elle se sent mal. On lui propose d’aller prendre l’air cinq
minutes avec une stagiaire. De prendre un verre d’eau avec du sucre. On
dirait que tout s’est arrêté. Comme si elle avait vu l’arrêt (la mise à l’arrêt)
de sa vie. De son désir. Elle n’a pas eu d’enfants (à elle). Elle n’a pas eu de
vie (à elle). Comme si elle venait soudain de réaliser, en cherchant ce nom
qu’elle-même n’avait pas été nommée (le père est mort 90
).

Elle se souviendra ensuite qu’il s’appelait Sylvain (ou est-ce


précisément au moment où son nom lui est revenu que le malaise s’est
déclaré, l’a saisie ? Manifestement, elle a vu quelque chose. Quelque

90
Mme Rovard racontera un jour qu’elle se souvient d’elle en train de faire la
sauce salade dans les jours qui précédaient la mort de son père. Manifestement,
la « sauce » (symbolique ; cette subtile intrication (comme une « scène
primitive » de l’huile nourricière et du vinaigre pulsionnel (de l’amour et de la
haine)) n’a pas pris face à (ou plutôt, « les pieds pris dans ») ce père qui résonne
assez fort du côté de la mélancolie.

66
chose a fait trace-liaison dans son histoire (dans l’Entre-deux du
transfert ?). Comme si le rempart du vide (de l’in-signifiance) avait, en ce
lieu précis (de sa vie) cédé. Pour laisser la place à l’angoisse (à un
embryon d’objet, une amorce-encoche d’objectalité – une lésion-liaison ?).
Quelque chose (un signifiant ?) semble avoir « fait pont » — entre elle et
elle-même. Comme si son vide (ce morceau d’absence crue qu’elle
trimballe et dont elle s’assomme91) avait été « pris au sérieux » (« pris à
l’intérieur », saisi dans un intérieur. Comme si quelqu’un (un lieu
d’adresse) s’était soudain ouvert ; comme si l’Autre s’était entrouvert
(« fendu d’un trait » (d’identification)) pour la prendre, elle, au milieu de
son vide. Comme une brèche faisant irruption dans un monde fermé
(depuis toujours à elle-même). Une sorte de témoin dépositaire de son
angoisse (de son « trou dans l’Autre ») — en lequel greffer un embryon
d’histoire, une image subjectivable. Aurait-elle fini par sentir-éprouver,
après toutes ces années d’« Accueil »92, la possibilité de constituer, de
creuser en elle un Heim, un lieu/creux dans l’Autre en lequel faire tenir un
« Ich-gefühl » — dans lequel laisser se déployer/subjectiver une angoisse ?
93

Ce moment de « bougé » de l’image, cette sorte de vacillement dans


l’image (au niveau de son « moi-corps », de son assise spéculaire) c’était
comme une sur-impression ; comme si c’était encore elle (« Mme Rovard,
aujourd’hui présente »), dans ces photos (dans ces scènes qu’elle relate) ;
comme si elle y était encore, dans cette histoire – prisonnière de ce
« temps pétrifié ». Comme si le passé (le passage du temps) n’avait pas
eu de prise sur elle. Comme si elle était toujours restée « la même Mme
Rovard » dans un temps arrêté (ou plutôt, jamais commencé – en
suspens : dans l’attente d’un possible commencement (du côté de
l’origine ?)).

Il y avait là, en effet, presque quelque chose d’un trop réel, d’un
« excès de réel » dans cette évocation du passé. Comme ces successions

91
Et nous avec : par lequel s’engloutit le champ même de l’adresse.
92
C’est le nom du dispositif de soin.
93
Confère le dépôt du Hilflos comme substrat archaïque du nouage objectal (dont
nous soulignerons plus loin la façon dont il trouve son arrimage le plus solide (au
champ de l’adresse) dans la haine).

67
d’excitations que j’évoquais plus haut : le « tout », le « cumul » de ces
excitations-impressions a échouer à se constituer en histoire ; comme si
manquait l’ossature d’une trame signifiante pour en opérer une
« reliure »94 en laquelle ériger un « sujet » (« donner corps » à
l’évènement dans la consistance d’un « going on being »).

Comme si la mémoire était restée confondue avec un présent


circulaire, sans coupure : un temps qui ne serait plus organisé, divisé par
le refoulement. Comme si le « lest du refoulement » manifestait ici sa
précarité : faute de la consistance d’un « Je » (c’est-à-dire d’un Autre) pour
« faire histoire », le « passé »95 à échoué à se constituer comme tel.
Comme si le passé n’était au fond qu’une suite infinie, inarticulée
(inarticulable) de rendez-vous manqués (avec elle-même, avec son
histoire, avec une histoire), d’évènements erratiques qui n’avaient fait que
la « traverser ». Comme si elle avait traversé sa vie comme un courant
d’air (froid) traverse un hall de gare — et aucun train, aucune partance
n’était la sienne. Comme si elle avait passé sa vie tel un « sdf » échoué
dans une gare : aucune destination, aucune adresse n’a jamais pu se
constituer au milieu de cette foule anonyme des passants de son histoire
(qui, eux aussi, l’ont traversée comme un courant d’air – probablement
sans jamais pouvoir la toucher, en saisir la « consistance interne »).

94
Un Nom-du-Père — un arrimage (à ce que Lacan appelle « trait unaire », ou
« signifiant primordial ») à partir duquel son « expérience d’être » va pouvoir
s’accrocher au symbolique.
95
L’épaisseur signifiante d’un passé/refoulement, creuset d’un temps de
l’énonciation.

68
Figures du vide

Je ne peins pas l’être, je peins le passage.96


Montaigne, Essais.

Autres scènes, autres corps — comme autant de facettes du cristal


mélancolique.

Comme saisies au vif – par éclairs – de ce transfert-fragmenté, de


ces paroles-fragments ramassées au fil des jours. Impossible d’y saisir un
« moi », une consistance de durée : une parole, donc, diffractée, une
écriture du fragment.97

* * *

Entre psychose et écriture, le fragment ? Comment répondre à la


violence du transfert (de la clinique) sans se laisser « fragmenter » dans
sa propre langue (dans son propre désir, son propre « moi ») ? La
« démesure du transfert » ne convoque-t-elle pas celle de l’écriture-
fragment ?

96
« Peindre le passage, c’est-à-dire le mouvement même par lequel l’être se
dérobe à soi : peindre l’instant, qui est le passage de l’instant à l’instant » (Le
Poulichet, 1994, p.119).
97
Qui elle-même résonnerait d’une sorte de « clinique du fragment » : une
clinique de l’impossible assemblage/rassemblement autour d’une image unifiée.
Une clinique comme un patchwork de fragments d’impossible, que l’on
tenterait de mettre bout à bout, en les laissant résonner ensemble – se composer
dans leur dissonance même.

69
Pour que quelque chose de la langue écrive enfin, puisse enfin faire
trace (la trace comme support premier de subjectivation). La psychose
c’est une parole sans trace : une parole qui n’écrit pas, une parole qui
n’écrit plus. Qui n’a jamais été « autorisée » à laisser trace du côté du
signifiant. Le fragment (l’écriture du morcellement ?), n’est-ce pas cette
tentative de restaurer un chemin possible à l’écriture — à ce que quelque
c hose du sujet trouve enfin à s’écrire (à inscrire le désir dans la Loi98) ?

Impossible de rencontrer, de se porter au devant de la violence de


la structure sans en passer par l’écrit : l’écrit comme suppléance du Nom-
du-Père dans le réel clinique des « psychoses » ?99 Comme si, au cœur de
la clinique psychotique, cette question de l’écriture ne cessait d’insister,
de « demander des comptes ». Le désir se déploie comme trace-écriture
du Nom-du-Père – au cœur de la jouissance du symptôme. Il se présente

98
Tant que le désir n’est pas inscrit dans la loi, il ne fait pas écriture pour le sujet
(il ne parvient pas à (s’)écrire). Le désir (celui-là même dont se soutient la
clinique) : une écriture de la Loi ? (le désir comme réécriture permanente de
l’objet – de la trace de l’objet ; telle que l’objet en a laissé l’empreinte sur le
corps/sur la langue).
La Loi s’écrit, là où l’Imaginaire se dilue dans le corps, s’efface dans l’oralité :
l’écrit comme « structurellement » organisé autour de la métaphore (quand
« l’oralité » le serait davantage autour de la métonymie). Pourtant, dans la
clinique, on parle. Et c’est de cette incarnation/profération là qu’on opère.
Oui mais précisément, là où elle est opérante c’est que c’est une parole qui
s’écrit – voire une parole qui écrit. Une parole qui se cherche – et se trouve –
comme suppléance au Nom-du-Père. Elle opère en tant que, pour le clinicien, elle
est d’abord une parole qui s’écrit, qui écrit (en lui, dans la langue) ; qui
opère/met en branle un travail d’écriture du symptôme (transcription-traduction,
le long de la chaîne signifiante : qui travaille la « langue-matière du transfert » à
même « l’effet symbolique du pur signifiant »).
La langue devient dès lors prise en un mouvement d’écriture qui la dépasse.
Qui la traverse en lui restituant le travail qu’elle enserrait/refermait
secrètement (à l’état latent, comme en attente d’être mis en branle) : le travail
de la métaphore.
99
Le lieu de la cure/du transfert s’offre en effet comme une scène : celle de la
« répétition générale » de ce temps décisif (non chronologique) par lequel le
sujet va se confronter/s’exposer, dans sa radicalité, à cette violence structurale
de « l’entame du signifiant » au vif de la jouissance. C’est une scène qui se joue
nécessairement « à deux » (à trois — ou plutôt, dont l’enjeu constituerait
précisément de pouvoir la jouer à trois). A chaque fois, le risque (l’angoisse) est
une condition essentielle – « structurale » – d’un véritable "effet mutatif" sur le
plan de la structure.

70
comme une perte : comme l’écriture-trace d’une perte radicale,
essentielle : le désir est l’écriture (en même temps que l’effet) de cette
essentielle soustraction de jouissance qui arrache le sujet au « narcissisme
originaire ».

Si, pour Lacan, c’est avant tout le désir de l’analyste qui est
proprement opérant dans a cure, et que la clinique participe bien d’un
mouvement d’inscription, d’un acte d’écriture (par exemple, du
symptôme, de la jouissance, etc.) pourquoi, en effet, ne pas laisser
résonner le désir du côté d’une écriture-du-sujet ?

Le désir s’écrit ; le désir est écriture. Dans l’instant de dire (Del


Volgo) — dans l’éclair de toute « parole vraie ». Le désir est un
mouvement d’écriture (de la Loi, de la langue, du corps). Désirer, écrire :
comme les deux faces d’une même « médaille », d’un même « corps ». Le
désir c’est ce par quoi la langue et le corps s’écrivent, sont inscrits dans la
Loi (du signifiant, de la « métaphore paternelle »).

Il y aurait donc, au cœur même de ce projet, une dimension quasi-


performative. Un peu comme dans toute clinique au fond : parler (écrire)
engage, parler/écrire est en soi un procès « co-mutatif » (l’écriture est en
soi appel à transformations/élaborations – tant du côté du patient que
celui du thérapeute) — du moins, mon souhait serait d’ouvrir, dans ces
quelques pages, à cette dimension proprement clinique de l’écriture.
Comme si j’avais tenté, à travers l’écriture, de reconstituer cette
soumission à l’Einfall, à « l’attention égale en suspens » (ou « également
flottante », Gleichscwebendeaufmerksamkeit) dont ce « cadre clinique »
maintenait dans un constant effacement. Car de quoi s’agit-il au fond dans
ce travail d’écriture que constitue un « mémoire » ?

Car l’acte analytique, n’est-ce pas également ce pari d’une écriture


qui s’approcherait au plus près de « l’expérience psychotique » (en tant
que « soupe originaire » de la subjectivation) ? Une écriture-du-sujet —
qu’il faudrait renoncer à « com-prendre » (prendre avec/pour soi) pour
tenter d’en entendre le morceau de Réel qui nous est adressé (d’en laisser
résonner quelque chose dans la structure même du sujet). La clinique
n’appelle-t-elle pas, en elle-même, à témoigner de la façon dont nous

71
avons pu tenter de prêter notre langue, notre « Da-sein », à la violence du
signifiant ?

Ecrire, c’est tenter de « faire le vide » du côté de l’imaginaire pour


tenter d’accrocher – de faire survivre, surnager – quelque chose du côté
du désir : Au jeu du désir (Dolto, 1988). Une écriture impossible à unifier,
a-systématique ; dont il serait impossible de rassembler/ressaisir le
morcellement dans l’imaginaire d’un « tout cohésif ».

Écrire, exister : écrire pour « tenir dans le vide » ; écrire pour


soutenir le vide : se laisser convoquer à ce point d’appel du côté du vide
(le point mélancolique inhérent au procès de subjectivation, qui se serait
en quelque sorte enkysté).

Ecrire, résister. Survivre à la haine du désir.

* * *

72
M. Thramset, la béance de l’idéal.100

La douleur est comme partie de lui, elle semble l’avoir quitté.


L’affect ne répond plus. Impossible de s’identifier à sa souffrance (à la
souffrance d’un mort101), de lui laisser une place en soi (tant elle semble si
profondément déjà effacée en lui – comme si l’affect avait déjà102 été
sacrifié).

Les mots ne (lui) répondent plus. Comme si les mots ne valaient plus
rien, avaient perdu leur « valeur ». Ne résonnaient plus de rien, nulle part.
Avaient cessé d’exister dans le corps – des mots dont on aurait perdu la
trace dans le corps de l’affect. C’est de lui-même au fond dont il s’agit.
C’est de lui-même dont il a perdu la trace, et l’objet.

Les mots ne (sup)portent plus l’objet, ne pèsent plus de leur poids


d’objectalité (ont cessé de vibrer de leur essentielle quête objectale)). Les
mots ne font plus le poids (de l’être) : des mots décharnés, des mots
délestés du poids de leur propre chair signifiante (des mots dont aurait
extirpé la charge de chair : des mots retournés dans le vide – sans corps).

Ce qu’il semblait contempler, dans le vide de sa solitude (sa


souffrance vide), comme une cassure exposée au regard de tous — mais
déjà réifiée, dans le moment-mouvement même de son surgissement :
comme un crucifix103 que l’on aurait accroché au mur, mais depuis
longtemps passé inaperçu, comme « fondu dans le décor » —, c’est le vide
de sa souffrance. Impossible à émarger du côté du pathos, du côté de la
signifiance (au corps de la signifiance) : du côté de la simple

100
Comme suppléance à la quête de l’objet ?
101
La « cruauté mélancolique », c’est aussi cela : un homme quitté par les mots.
Abandonné par ses propres mots, déserté par l’objet. Les mots ont cessé de se
porter témoin de la tension objectale : ils ont chus, à mille lieux de fond –
emportés par l’objet dans sa perte. Le manque (l’objet) s’est comme pétrifié dans
sa course, effondré sous son propre poids.
102
Presque en amont de lui-même. Avant l’émergence du corps (objectal).
103
L’image muette d’une souffrance, depuis longtemps incapable d’émouvoir qui
que ce soit. À noter que M. Thramset, toxicomane et alcoolique, s’est bricolé, à
travers son investissement religieux, une forme de « suppléance » très précaire
du côté du Nom-du-Père.

73
reconnaissance humaine. Comme si le vide de l’objet 104
nous était
soudain étalé sur la table, sans pudeur. Hors de tout raconter. Dans sa
pureté la plus noire, presque provocante : « Voilà mon vide, voilà ma
béance ouverte/offerte à même mon corps-de-chair (Leib), comme un
corps ravagé par le cancer du vide. Regardez la béance insolente de mon
corps, regardez les stigmates de mon corps (les innombrables trous, la
béance qu’y a laissé l’objet). Je suis bouffé par cette lèpre, et rien, ni moi
ni personne, ni pouvons rien : je contemple le vide en face ».105

Et je m’y noie. Ivresse du vide. Soleil noir.

« La béance de l’objet » : c’est elle qu’il nous exposait


intensément. 106
Impossible à ramasser, à rassembler dans un dire. Rétive
à toute Bejahung – du côté de l’Autre. Et ce, en nous plaçant dans un état
d’impuissance radicale. La béance, et rien d’autre : « Une béance, sinon
rien » (il paraît qu’il s’est remis à boire).
104
« Je suis le vide de l’objet » (à défaut du « Je suis le sein » de
l’hallucinatoire ?) : identification dite mélancolique (hallucination de la béance
objectale, ou surgissement, dans l’actuel, d’un effacement réel (au niveau du
« vécu infantile ») ? Ou un singulier alliage des deux ?).
105
M. Thramset a fait de fréquents séjours dans diverses communautés
monastiques (dont il souhaiterait devenir l’oblat de l’une d’entres elles (où
demeure d’ailleurs son « parrain »)), et qu’il à fait installer dans son appartement
une statue de la vierge Marie, à qui il rend un culte.
J’apprendrais quelques mois plus tard que M. Thramset était également sujet à
des automutilations très violentes, dont il fait part (y compris en groupe) sur un
mode totalement indifférent (et indifférencié). Un matin il annonçait qu’il avait
passé la soirée à « se fracasser la tête contre le mur ». Littéralement. Il était
visiblement très « abîmé », boitant, le visage couvert de bleus. Mais rien, dans sa
parole, ne laissait transparaître la moindre souffrance, la moindre plainte. Il
exposait son corps « martyr » aux yeux de tous, comme si « tout était normal ».
Presque soulagé d’avoir pu marquer – au fer rouge – ce Réel à même le corps.
Comme si l’acte était un équivalent de la parole – peut-être même plus précieux :
un substitut plus « solide », la seule consistance qui (le) "tienne" (qui tienne au
corps, qui tienne le corps ?). Pour rien au monde il n’aurait souhaité faire (ou
plutôt laisser) rentrer/pénétrer cette souffrance – cet écœurement de l’être –
dans la langue. Il lui suffisait d’exposer son corps dans la violence d’un « tout est
dit » (confère « les formations de dépôt » p.83). La jouissance de cette
excitation/douleur à même le corps semblait plus forte/réelle que tout.
« Autoconservation paradoxale » ? Jouissance intacte, jouissance pure –
immaculée par la langue-coupure du sexuel. La douleur comme toxique – comme
formation d’évitement de la coupure du sexuel ?
106
Oui, comme un soleil noir. Aveuglant de souffrance (effacée ; effondrée dans
on ne sait quel « trou noir »).

74
La violence, du coup, c’était nous : c’était de contempler cette
détresse sans nom …dans l’impuissance la plus brute, la plus sèche. La
plus brutale : être le simple témoin – dérisoire – de cette « perte sèche »
de l’objet.

Le vide (de notre pensée, le vide dont s’emplissait toute réponse –


notre sidération devant l’affect ainsi arraché107) semblait répondre (ou
plutôt, coller) à celui-là même qui le torturait vif. Que faire face lorsque
l’objet s’est effondré – se dérobe sous vos pieds. Comment se porter
témoin de cet effondrement. Ou, dit autrement – pour nous rapprocher de
son imaginaire – comment croire au milieu du vide. Se tenir à l’arrête la
plus tranchante du vide, à la crête même du « suicide de l’objet ».

Impossible à accrocher quoique ce soit du côté de cet homme.


Contre-transférentiellement, ressenti d’un échec pathique, douloureux :
impossible d’accrocher quoique ce soit du côté de l’affect, du côté du
plaisir-fantasme. Ce n’est pas de la tristesse, c’est du roc. De la cassure
dans du roc.

La chair du fantasme a été arrachée. La peau de l’image a été


brûlée108. Ne subsiste que les os du discours, de la langue/viande froide et
vide.

Temps mélancolique.

Quelle parole ? Comment qualifier cette froideur dans l’affect.


Comme un refus de l’affect, une Verneinung du côté du (se) sentir. Des
faits, toujours des faits.109 Posés les uns à côtés des autres, dans une suite
sans fin, sans commencement. L’angoisse (de sa vie), elle est en moi. Le
blanc de sa parole, il se dépose sur ma langue, il me colle à la peau (de
mes émotions).

107
Comme si on s’était trouvé témoin d’un corps dont l’affect venait d’être
arraché, et posé là, sur la table. Ouvert. Encore saignant. Déjà mort.
108
Et, aurait-on envie de rajouter « le nerf de l’idéal à été consommé/consumé »
(dans les toxiques ?).
109
Aucun fantasme, aucun « Je » ne semble suinter de cette parole désavouée —
comme un entrepôt désaffecté dont ne subsisterait, à l’intérieur, que les
marques, les traces – sur le sol, contre les murs – des anciens objets disparus,
« enlevés ». La parole, pour lui, est cette trace : celle d’un objet repris, disparu –
comme volatilisé.

75
Son « ne plus sentir » finit rapidement par rencontrer le mien. Des
yeux vides. Je n’entends plus. On n’entend plus le sujet qui parle. Là, ce
n’est plus le drame de l’image. C’est le drame de la mort du Je. Il me parle
de « lui » comme de l’extérieur, comme d’une aventure qui serait arrivée
à un voisin. L’important c’est de se tenir à côté – à côté de « lui-même »,
en retrait de toute rencontre dans/de la parole. Se tenir comme un Moi
(p)réservé. Comme un morceau de corps érigé hors la langue.

Moi sans image (où se voir, dans lequel s’entendre – se pénétrer ;


pénétrer un intérieur).

L’arrachement de la clinique – peut-être le plus cruel, le plus criant –,


c’est ce quotidien qui hurle le vide. Qui donne à voir le vide, dans sa chair
la plus crue.

* * *

Mme A ne parle pratiquement jamais. Mais soliloque parfois


volontiers. Elle se contente de lire des magazines, en silence. Invisible,
présente. Lorsqu’on tente de s’adresser à elle, c’est comme si on allait
déjà trop loin. Comme si on s’invitait tout entier en elle. On dirait que c’est
le mouvement même de l’adresse (notre affect en elle) qui prend la forme
d’une menace d’effacement : comme si l’interne – son Ich-Gefühl – ne
pouvait subsister qu’à la condition de se tenir juste au bord (de la
rencontre) : sur la frange la plus extrême du lien.110

Parallèlement, s’agrippe à son sac comme à ses objets internes. Elle


ne le lâche pas. Les objets internes sont à ce point précaires (instables,
peu fiables) qu’elle semble vivre dans la menace constante de se (les)
faire siphonner de l’intérieur. Comme une épée de Damoclès sans cesse
suspendue au-dessus de ses moindres lâchages (de parole, d’affect,
d’investissement objectal) : rétention massive, mais comme pour ne pas
risquer de se perdre, de se diluer (dans l’Autre). Comme cette séquence
où elle dira : « non, je ne vais pas le mettre [le porte-monnaie de l’accueil,
qu’elle tenait à la main en allant faire les courses] dans mon sac, il va se
mélanger » (càd se dissoudre en moi, se coaguler à moi,
attaquer/menacer mon intégrité psychique).

110
Le lien c’est aussi ce qui vous attache (au poteau du grand Autre ? ce qui vous
aliene à sa jouissance ?).

76
Comme si sa parole même, son adresse à l’autre, risquait de mettre
à mal la précarité de son sentiment du moi (d’un moi intègre, intégré ; la
précarité de la permanence de l’objet (de son éprouvé d’une continuité
d’être – going on being dit Winnicott)). Comme si la parole (l’être111) de
l’autre risquait de se confondre en elle (avec son propre moi). Et
inversement : sa parole, la précarité de son « Je » risquant sans cesse de
se dissoudre dans (coaguler avec) l’autre – jusqu’à, peut-être, ne plus
pouvoir être ressaisi-réintégré.

Comme si l’unité imaginaire du miroir (de l’Autre-miroir) n’avait pas


pu être suffisamment constituée pour permettre d’asseoir la permanence
d’un « Je ». Comme si elle vivait sous la menace constante d’une perte du
moi. Un agrippement à l’objet (contenir la perte d’objet par l’emprise, par
la rétention de tout élan objectal (le gel de tout investissement du côté de
l’objectalité)) qui témoigne à quel point l’objet interne est encore
confondu/collé à l’objet externe.

* * *

Sentiment d’« inquiétante étrangeté » avec un patient mélancolique.


C’est pratiquement notre première rencontre. Tout ce que je « sais » de lui
c’est qu’il s’est défenestré à plusieurs reprises (ce dont son corps porte
évidemment les stigmates : plus aucune activité sportive ne lui est
permise). Nous sommes en groupe. Il s’est assis à côté de moi, et il me
parle. Malaise. Étrange vacillement de mon « moi-corps ». Soudain, dans
l’après-coup je me rends compte que j’ai le sentiment que c’est moi qu’il
parle, que c’est de l’intérieur de mon moi – de mon corps, de mon éprouvé
du corps – qu’il me parle (qu’il fait émerger/résonner sa voix). Très
troublant : comme si toute limite (la topique d‘un espace psychique
différencié, différenciable) se trouvait soudain abolie, percée de toutes
parts.

111
Le « Je », le Ich-Gefühl éprouvé dans sa continuité imaginaire.

77
On ne sait plus quel corps on a ; ce doute très profond sur les limites
de son propre corps (et du sien). On ne sait plus qui est le corps de qui ;
éprouvé physique de dissolution des limites corporelles, perte du vécu de
peau/limites du corps propre.

Ce patient, c’est à partir de mon corps qu’il parlait, qu’il tentait de


faire résonner sa voix (dans/par le corps d’un autre : quête de ce premier
corps, à jamais perdu ; et dont la séparation l’aurait laissé amputé de
toute sa vie interne). Comme si c’était au départ de mon corps qu’il
pensait/éprouvait ce qui s’énonçait en lui. Je ne pouvais rien faire, j’étais
figé, collé à son énoncé. Comme si tout lieu d’énonciation s’était trouvé,
en moi, neutralisé, comme si son « moi », ou l’amorce/élan de son propre
« Je » avait pris la place du mien. Éprouvé sensoriel d’effraction de mes
propres limites corporelles, de ne plus sentir les limites de mon propre
corps. Comme un : « ça parle en moi (dans le corps de l’autre) » en lieu et
place du « ça parle dans l’Autre » : comme si quelque chose de sa propre
expérience du « corps psychotique » était venu se transférer/déposer en
moi – à même le corps ; à même l’éprouvé de l’intégrité de mon propre
corps.

Comme si mon « expérience du corps » servait d’écritoire à la


sienne, mobilisée comme support d’inscription signifiante. J’assistais à la
décomposition de mes propres frontières, à l’arrachement de mon propre
« Je » au profit de celui d’un autre, qui se mettait à parler dans mon
corps : à investir mon corps comme « prolongement de son image du
corps ».

Sorte de « transitivisme spéculaire » portant la trace (lestée) d’une


forme de dépossession archaïque ? Comme si la trace laissée en moi par
cette expérience/éprouvé d’un « corps paradoxal » (« paradoxiqué ») était
appelée à se constituer comme une occasion de se déployer ailleurs,
autrement, au sein d’un Autre-corps (celui du père ?), afin que quelque
chose puisse se métaboliser : comme si ce proto-affect ainsi expulsé dans
mon expérience du corps était appelé à prendre dans l’épaisseur d’un
affect (d’angoisse) véritable : à se constituer en angoisse. Et, par là-
même, à s’historiciser ; à rencontrer – à partir ce cet état de « traces
erratiques et clivées » – la dit-mension de l’histoire. A se hisser au rang
d’une possible narration, d’une amorce de jeu/"Je" réflexif. Pourrait-on
parler ici d’une sorte d’historicisation du corps propre (sur le modèle de
l’hystérisation du corps mélancolique par exemple), de cette possibilité

78
d’immerger le corps pulsionnel du psychotique (clivé, morcelé) dans la
trame d’un possible raconter identifiant ? La nomination/symbolisation
n’est-elle pas également du côté de la réintégration du corps dans le
corps, plus vaste, de la mémoire, du raconter ?

J’assistais à la dé-différenciation de mon corps, l’acte de sa


dissolution dans celui d’un autre, sans limites. Corps happé par les trous
de son histoire, de sa dés-histoire. Mon corps était comme littéralement
pris à témoin de la faillite de son raconter, de son non-lieu. Un corps
comme non-lieu, n’est-ce pas l’épreuve même de la psychose ? Là où elle
se fracasse contre le (au) réel ?

Parler, en clinique, n’est-ce pas toujours un mouvement de reprise


(comme on le dit de chaussettes trouées) de ses propres trous d’histoire,
des béances impensables qui ne cessent de mettre en échec la continuité
d’un « Je » (d’un corps) ?

* * *

The Sandman

Vide. Trou. Comme un trou noir où s’engouffre le corps, se dissout la


parole. Comme s’ils étaient « frappés de nullité » : comme un « Non » très
serré à l’endroit de l’objet. Et quand on va le chercher, quand on tente de
le déterrer c’est comme si on risquait de basculer dans le vide. Il (l’objet)
s’efface (à mesure qu’on le cherche/quête).
Il me cherche, mais « paradoxalement » : de façon à ce que tout
échappe – reste hors d’atteinte. L’air de rien. De façon à ce que tout reste
solidement ancré dans le rien (ficelé au rien). Sous contrôle. Direct. Le rien
(l’enveloppement-emmitouflement dans le rien, la présence-vide) comme
suppléance au fantasme ?

Les mots trahissent112 le rien qui attaque son être. Les mots sont
infestés (remplis) de rien. Les mots semblent mourir (se dissoudre) sous
nos yeux, comme écrasés sous chacun des ses pas vers moi – vers l’Autre.
Des mots qui, à peine sortis de leur cavité-corps, ressemblent à des

112
Transpirent et dégorgent le rien. Comme une adresse effondrée.

79
insectes livrés à une vapeur toxique.113 Le tout de la conversation est livré
à une vague déferlante de rien. Toute-puissance du vide : her majesty the
emptyness. Elle règne en maître. Sans partage. Au milieu de nos mots – de
la rencontre qui se cherche, qui cherche à naître. Elle tranche dans le vif
du « signifiant » ; pour le couper, le cliver, le livrer à l’in-signifiance du
dérisoire.

Quelque chose d’ « inquiétant » dans le regard. Il cherche, et en


même temps il fuit. Double mouvement, double spirale. Ce qui semble
sans cesse être remis en scène, dans nos échanges, c’est l’effondrement
de l’adresse. L’absence d’accusé réception (de sa parole-affect, de son
« être ») du côté de l’Autre. En lui (et, par là, dans l’espace de la
rencontre), la parole s’efface, s’effondre sur elle-même.

Pourtant la quête de l’objet semble encore vivante, ça tient. C’est un


homme qui ne délire pas, j’en suis sûr. C’est un homme mélancolique. Une
figure de pierre – de sables – de « la cruauté mélancolique »
(Hassoun,1995).

Comment le décrire ? « Ça parle, ça pense », mais impossible de


sortir quoique ce soit « par le dehors », « au-dehors de soi ». Comme une
naissance impossible, avortée. Sortir les mots (qui sont pourtant bel et
bien là, qu’on sent/devine bien vivants dans son esprit), c’est « sortir de
soi », s’accrocher dans l’Autre – accoucher dans le langage. Là, quelque
chose ne s’est pas fait. N’a pas eu lieu (d’être) : n’a pas trouvé lieu pour
l’éprouvé — n’a pas trouvé bon de naître ? L’Autre aurait-il refusé de se
laisser accrocher (par ses mots à lui) ? Les mots (l’enfant ?) refusent de
sortir. De s’arracher de cette épaisse couche/gaine de néant qui les
protège, qui les étouffe et les enserre.

Quoiqu’il dise, quoiqu’il parle, la mort le rattrape pour geler chacun


de ses pas dans la langue – en direction de l’Autre. Comme si les mots se
retrouvaient systématiquement plombés par la violence d’un sans adresse
radical. Ici, c’est l’adresse qui a été perdue : les mots sont devenus
113
Ou à des poissons échoués sur le sable, ou sur le dock d’un bateau, après la
pêche. Ils crèvent. Des mots sans oxygène (qui ont perdus toute prise/empreinte
dans l’Autre) : à peine sortis du ventre marin, l’oxygène manque de façon vitale.
Et c’est la mort assurée. Hors du seul désir maternel, ils ne sont pas viables.
Comme un avortement post-partum. Comme si l’Autre – le Nom-du-Père –
n’avait rien pu répondre/soutenir de ce fait-de-naissance, de cet évènement-
avènement d’une naissance sur la « terre des hommes ». Du côté de l’Autre, rien
ne répond de ce qu’ils sont, rien qui puisse les inscrire dans le désir de l’Autre.

80
errants, comme si sa langue même était tombée en dés-errance.114 Des
mots – un corps – en déshérence, déshérités du symbolique : comme si
son inscription dans l’ordre de la filiation avait été « déraillé ». Il a été
évincé (en droit : « dépossédé juridiquement ») de sa place (de ses droits)
dans la langue. Il n’est l’enfant de personne : il est à lui-même sa propre
succession. Sans héritiers (dépossédé de sa propre langue), sans héritage
(à transcrire dans la chair des mots).

Détresse, immobilité. Sentiment de vide interne.

Un vide « consistant », un vide « mélancolique » : compact, serré,


encore tout entier tendu vers l’objet (quoique mort, « idéique »). Le vide
(objectal), paradoxalement on pourrait presque dire qu’il le soutient, qu’il
en porte la charge, qu’il en assume la violence (dès lors, même la solution
délirante est hors de portée). « Ça » a tenu ; quelque chose à survécu, et
continue de soutenir l’objet – même mort, même effondré

A fait une MASS.115 Je lui parle de Cantor – j’essaie d’injecter un peu


de séduction ; efforts pathétiques pour hystériser la scène (le désert
objectal)116, qui échouent lamentablement. Rien n’accroche, tout fini par
prendre la couleur du vide (comme un vide central qui finirait par
déteindre sur « tout ce qui bouge » (du côté de l’affect) : tout ce qui parle,
tout ce qui serait susceptible de surgir du côté du « ça parle dans
l’Autre »). Tout ce qui s’approche de lui semble voué (en sacrifice ?) au
néant. Promis à l’effacement. Comme un « être-pour-la-mort » littéral (M.
Q. est friand de philosophie) : tout ce qui s’approche s’efface (comme la
bande de Moebius : impossible de distinguer l’envers de l’endroit : le « ce-
qui-s’approche » semble collé au « ce-qui-s’efface »).

Son esprit (Geistesleben) lui-même s’efface au fur et à mesure qu’il


s’énonce, se déploie – tente de laisser trace sur le sable de la rencontre.
C’est l’homme de l’effacement – the Sandman.

114
Déshérence : (Dr.) Absence d'héritiers pour recueillir une succession, qui est
en conséquence dévolue à l'État. Littér. En déshérence : abandonné, oublié.
115
Mathématiques appliquées au sciences sociales.
116
Pour prendre prise dans le vide. Comme ces herbes folles qui tentent
désespérément de s’accrocher aux traces de terre qui parsèment les murets (d’y
loger un Heim), mes mots tentent de « survivre en lui » en s’agrippant aux traces
d’affect qui saupoudrent encore son Ich-Gefühl (qui ont survécu à la catastrophe
— à l’emmurement vivant dont il est le fruit).
81
L’énonciation, pour lui, semble être restée collée à une annulation-
mutilation de son être : un corps-effacement. Une haine sans objet ?

* * *

On pense à un « surmoi » à vif, qui fonctionne à vide. Un sujet


comme brûlé vif par un surmoi sauvage (non isolé par la gaine
(l’enveloppe) des identifications parentales, trop précaires).

On dirait que M. Q. a incarné le père absent (en s’identifiant, sur le


mode de l’incorporation, à la castration (au père mort : à la parole-
castration), précipitant une sorte de chute dramatique hors de
l’imaginaire. 117

Quelque chose comme : « plutôt que de vivre j’ai incarné, j’ai existé
le père absent – je l’ai fait vivre à travers moi. Je l’ai crée – je me suis créé
une origine : je ne cesse de fabriquer « du père » ; ma vie, mon corps, est
tout entier à produire du père, à engendrer du père (au lieu même de son
effacement). Ou plutôt, pour ne pas devenir psychotique (mais
« seulement » mélancolique), j’ai donné corps (à travers ma vie, ma
parole) à du père. Ma vie a été prise en otage pour déterrer/ressusciter du
père à l’endroit de sa « non réponse » : j’occupe (je bouche) la place – vide
– du père ».118

On dirait que son « intelligence » lui pèse. L’écrase – participe de


cette logique de l’effacement119. Comme une enclume. Comme un gel
apposé sur la plaie de l’affect – qui contient l’hémorragie, et en même
temps qui empêche tout procès de « cicatrisation » (pour ne plus sentir la
douleur : comme un anesthésiant à l’endroit de l’affect.

Comme si cette identification-incorporation s’était soldée par une chute (hors)


117

de l’imaginaire (et son corolaire, un narcissisme bien campé, « bien tempéré »).
La faillite de l’identification, ici, semble précipiter celle de l’imaginaire (le
possible investissement d’une vie d’images dans/par le corps).
118
N’est-ce pas, d’ailleurs, tant la place du psychotique que celle de l’analyste —
en tant que ce dernier est en charge (chargé, au sens électrique) de l’effacement
du père ?
119
Du sujet-de-l’inconscient, mais surtout du Ich-Gefühl, du Moi-plaisir pris dans
l’affect : alimenté/nourri par un noyau hystérique bien vivant – bien « en chair ».
82
Un homme déshystérisé. Évidé de toute hystérie. Comme un
concombre dégorgé – qui aurait perdu toutes ses eaux. De quelle
psychose, lui, est-il l’enfant ?

L’intelligence (l’activité de représentation) semble avoir cette


fonction de le dégorger de ses « éléments toxiques » (les « morceaux
psychotiques » dont il a hérité), mais c’est comme si l’affect était parti
avec (comme on dit « jeter le bébé avec l’eau du bain »), comme s’il avait
été arraché en même temps. Il s’est vidé de lui-même (de l’affect) en
tentant de se départir (délester) de ses toxines. Comme s’il faudrait
« reprendre le travail de tri » ; qui s’est comme effectué sur un mode
« psychotique », hémorragique (in-différencié). Comme une opération de
désintoxication (par l’activité de liaison-représentation) qui aurait mal
tourné : la séparation-individuation à tourné au vinaigre – à la perte du
moi.

Ses mots arrivent à peine à nous parvenir, à nous faire signe. Et


pourtant, il vit. Il est comme un arbre mort, sans racines.120 Érigé dans le
néant. La sève du fantasme s’est déjà retirée depuis trop longtemps pour
que ses mots continuent à vibrer en nous. A nous atteindre.

Face à lui, le fantasme meurt, s’étiole. Il semble s’échouer sur le


rivage, sans arriver à rien traverser. Le fantasme est mort. Le fantasme,
c’est la mort – sa mort, à lui, en tant que sujet. Son point où la vie a cessé
de creuser. Le fantasme (l’image, le moi-plaisir de l’image) ne parvient
plus à s’ériger. Je tente désespérément de m’accrocher à quelque chose
du corps, du corps vivant ; de faire tenir/survivre un semblant de désir (en
moi). A quoi se tenir avec cet homme ?

Il me parle de « Malaise dans la culture ». Tout ce dont je me


souviens c’est : « répression des instincts ». Mais la pensée, là, se perd.
S’enlise. S’arrête. Se meurt. La parole est morte. Comme grillée. Il faudrait
l’emmener à réparer, mais où ? La parole ne fait que déployer son vide
fracassant dans l’espace de notre rencontre, plongeant ses racines/dents
de fer dans la chair de notre désir/affect. Tout est mort. L’Autre est mort –
comme momifié.121 La parole ne résonne plus que de ce vide

Ou plutôt, dont les racines auraient cessé de plonger (trouver leur nourriture)
120

dans la terre du fantasme.


L’analyste est un flaireur de cadavre. Un dé-terreur de cadavres. Ceux qui sont
121

cachés dans le placard (dans l’image/l’enveloppe narcissico-imaginaire) de


chacun, et qui resurgissent sous forment de symptômes/fantômes chez ces

83
assourdissant, métallique – comme un envahissement de tout le champ du
corps de la rencontre : une activité fantasmatique en phase terminale ; un
corps fantasmatique déjà complètement « métastasé », dévoré de
l’intérieur par la dé-liaison (des tissus affectifs-hystériques), mais qui
parvient encore à se maintenir érigé : il est mort (effondré de l’intérieur),
mais il ne le sait pas.

patients.

84
L’ o b j e t, l a h a i n e.

Je me suis bâti sur une colonne absente.

Henri Michaux, Ecuador

Sur les traces de cet effondrement de l’objectalité (dans cette sorte


d’hallucination négative de l’affect), on semble deviner une haine forclose
– enfouie à même le corps.

Sur les traces de l’objet : la haine.

* * *

« J’ai envie de provoquer son agressivité, qu’elle se mette en


colère », me dit une stagiaire à propos de Mme Rovard. Léger sadisme
« transférentiel » induit par son comportement ? On a effectivement envie
de la « secouer » de ce côté là, comme pour en faire jaillir l’affect/la colère
enterrée vive.

Mme Rovard : un corps sans haine. On est plus dans la


contention/refoulement (de la haine), on est dans son effacement ; un
corps épuré/vidé de sa haine c’est un corps mélancolique : sans Autre.122
Livré au sans adresse d’un temps « psychotique ». Un temps « dénudé,
inhabitable » (Le Poulichet, 1994, p.121) : où jamais rien ne s’inscrit ; où
rien ne vient s’écrire de la jouissance — de ces morceaux de jouissance
restés hors du champ signifiant : un corps maintenu retranché/étranger du
travail de la métaphore.

122
Là où le psychotique a été « tué » c’est lorsqu’on l’a en quelque sorte amputé
de sa propre haine, là où lui a été refusée/barrée toute motion haineuse. Un
corps privé de sa propre haine c’est un corps sans adresse. Amputé de cela-
même qui fonde la parole : livré à l’in-signifiance de la jouissance.

85
La haine : le socle, le terreau incontournable de l’enracinement du
corps dans la métaphore ?

Au fond, la haine, c’est l’objet : la trace première de l’objet ;


« l’enveloppe formelle » de la naissance à l’altérité, son substrat le plus
élémentaire – le plus enfoui, le plus profond.

L’objet, n’est ce pas ce qui vient enrayer le temps premier 123

(d’avant la « naissance de l’Autre » (Lefort, 1980) de la satisfaction


hallucinatoire ? L’objet c’est, paradoxalement, l’os dans la satisfaction :
dans la satisfaction pulsionnelle, « il y a un os » : l’axe objectal, la
présence de l’objet au sein même (au cœur) de la jouissance pulsionnelle
(et son corolaire, la « culpabilité » (ou « capacité de sollicitude » selon
Winnicott). Impossible de jouir « à fond » (comme une "pure entité
narcissique") puisque l’objet est là, m’oppose sa consistance 124
(en ce
sens l’objectalité touche à la castration en tant qu’elle touche à la
culpabilité – à l’altérité, à la pleine reconnaissance de la différence125).

Premier frayage, première liaison de l’excitation : la haine. Où l’objet


puise sa consistance première. Comme une empreinte indélébile de son
"point de naissance". La haine, l’ombilic de l’objet ?126

Qu’est-ce qui, génétiquement, à même le corps, protège – et rend


possible – le lieu-jeu de la langue ? Les dents, le sadisme de l’oralité
précoce. Pas de langue sans morsure. Pas de langue sans cette morsure
de l’Autre.

123
Dans tous les sens du terme, sous toutes ses formes (temps logique, temps
chronologique). Ce temps, il demeure, sur l’Autre scène, premier : organisateur,
constitutif de la psyché primitive.
124
→ si c’est bien la perte de l’objet réel qui ouvre (à) la vie psychique (si c’est
bien de la perte de l’objet dont se soutient la scène interne, la constitution de
l’objet interne (et donc de la vie objectale)), l’objet est donc aussi,
paradoxalement, ce qui vient surseoir – et même oblitérer – la satisfaction (la
« complétude narcissique ») (mais la contradiction n’est qu’apparente puisque il
s’agit déjà, ici, de l’objet « internalisé », « oblitéré » dans le travail de la
métaphore).
125
À la pleine reconnaissance de l’autre en tant qu’il est autre (sans laquelle la
différenciation moi/non-moi, interne/externe, reste « sans effet » sur la scène du
sujet parlant).
126
Son point de non retour, sa butée la plus essentielle – son roc indépassable.
86
* * *

L’objet c’est la trace (dans l’Autre). L’objet c’est la trace (dans


l’Autre) de la haine. La trace implique la projection : faire une trace c’est
projeter (une excitation, une représentation) sur une surface, et
initialement – fondamentalement, presque structurellement – ce qui est
projeté c’est l’étranger (le « haï », le « mauvais »). L’objet naît dans la
trace. La trace naît dans la haine.

L’objet interne naît dans/de la trace (qui elle-même naît dans/de la


haine (consécutive à la perte de l’objet externe)).

Pas de trace sans objet ; pas d’objet sans trace : impossible de


penser l’objet sans la trace. Mais c’est en tant que l’objet disparaît (sous le
(primat du) signifiant) qu’il peut faire trace ; c’est en tant qu’il est perdu
(qu’il « s’internalise ») que peut inscrire, initier le mouvement de la trace.

Or laisser trace (dans l’objet) naît dans la haine. L’objet s’écrit


(s’adresse) dans la haine. Comment articuler « l’inscription de la trace » et
« l’objet naît dans la haine » ?

Premier mouvement : « Le moi-plaisir originaire désire s'introjecter


tout ce qui est bon et rejeter hors de lui tout ce qui est mauvais : pour lui,
le mauvais, l'étranger au moi [ce qui se trouve au dehors, c’est-à-dire
l’objet] sont tout d'abord identiques" (Freud, 1925, p. 11) : « L'objet naît
dans la haine », dans cette mise au dehors, cette expulsion de ce qui est
source de déplaisir 127
: c’est bien la haine déposée sur l'objet qui va lui
insuffler vie, lui injecter sa consistance – lui donner naissance.

La projection (l’introjection projective du « mauvais » (assimilé, ici, à


l’étranger – germe de l’altérité) est donc le mécanisme de défense originaire
contre ces excitations d'origine interne trop intenses : elle est donc
contemporaine de la naissance à la vie psychique.

Et si l’objet naît de cette projection haineuse, il est évident que cette


modalité ne manquera pas de marquer de son empreinte la structure même
de la relation d’objet, comme un poinçon chiffrant son fondement le plus
archaïque.

127
Et même source de persécution la plus intense (confère la position schizo-
paranoïde de Mélanie Klein).

87
La trace – l’inscription –, en tant qu’elle mobilise ce « sédiment
archaïque » de la haine, pourrait-elle être envisagée comme une doublure
de l’entame du signifiant ?

* * *

M. Q. : une haine trop enfouie – trop clivée – pour pouvoir se prêter


au jeu du transfert (à sa plasticité). Comme si ce clivage (cette
isolation/rétention radicale de la haine – presque une forclusion) le
protégeait, paradoxalement d’un effondrement.

Pas de haine : pas d’objet. L’objet naît et se déploie – se nourrit –


dans la haine. Il commence par la haine, il commence dans la haine. La
haine en constitue l’entrée la plus profonde : elle en est la première
empreinte : la haine comme combustible inconscient le plus archaïque, le
plus enraciné de la vie objectale.

Face à ce paradoxe (pour pouvoir se constituer en tant que tel,


l’objet doit d’abord être détruit/haït (et survivre à cette
destruction/haine) ),
128
comment les différentes organisations »
psychopathologiques tentent d’apporter une réponse ?

La haine, via regia de la clinique mélancolique — en ce qu’elle


semble interroger directement son impossible intrication-intégration. La
haine, insoluble dans la structure mélancolique ? Si laisser sa trace dans
l’autre passe par la haine, le « vide central » laissé par l’objet de la
structure mélancolique ne tient-t-il d’une forme de faillite à accrocher/faire
tenir l’objet par la haine, dans la haine (comme si la haine constituait ce
« premier liquide » archaïque, nourricier (amniotique, placentaire ?), ce
« terreau nourricier » qui formait le « socle même » de l’objet) ?

Ou cet autre encore : comment composer avec le fait que la quête objectale
128

ne trouve sa pleine consistance/satisfaction (la plus définitive, la plus aboutie)


que dans la perte (de l’objet réel) ? N’est-ce pas à cet essentiel étonnement
auquel ne cesse de nous convoquer la « clinique des psychoses » ?

88
La haine comme première modalité de l’adresse, son incontournable
pré-histoire ? Serait-il possible de la penser comme une sorte de « colonne
vertébrale » de l’objectalité, sa source vive la plus enfouie ? Une sorte de
creuset archaïque à partir duquel viendrait se déployer le foyer de
l’intrication pulsionnelle ?

Mais n’est-ce pas le fait que la haine n’a pu être adressée, c’est-à-
dire prise en charge par un Autre (à même de la « prendre sur lui », de
s’en faire le support archaïque) qui est venu enrayer la subjectalisation-
objectalisation (la prise du sujet dans l’axe objectal) ?

* * *

Pourquoi cette insistance sur la haine ? Peut-être parce qu’elle me


paraît la plus à même de répondre, de faire résonnance à cette « clinique
du vide ». Comme une gigantesque « formation réactionnelle » : une
« explosion de haine » retournée/convertie en « implosion de vide ». Le
vide comme double inversé de la haine ? Comme s’il fallait malgré tout
tenter une sorte de « forçage » permanent du côté de l’objet pour saisir le
vide psychotique.

Peut-être parce que re-poser la haine est une façon d’« enfoncer le
clou » du côté de l’objet, de ne rien lâcher de l’horizon objectal – y compris
lorsqu’il semble totalement dissout. Peut-être parce que « replanter la
haine » dans le décor formerait ici une forme de « passerelle » possible du
côté du désir (comme si la « scène désirante » pouvait trouver à se
réanimer par cette injection de la « haine » sur celle du transfert).

Dans le mouvement même de tout « lâcher » (un symptôme, un


collage à l’idéal, un agrippement « incestuel » à l’objet), la haine se trouve
mobilisée. La haine est cet ingrédient incontournable à tout décollement
(confère le mouvement de haine oedipienne adressée au père, par lequel
l’enfant trouve à se dégager de son collage incestueux). La haine est

89
décollement – du moins lorsque elle finit par se croiser du champ de
l’adresse (à travers un Autre (un tiers, un « père ») à même de s’en faire
le support, d’en soutenir la violence : l’objet ne peut émerger dans toute
sa consistance (pulsionnelle, désirante) que du fait d’avoir « survécu » à la
haine qui lui est portée. Si la haine ne peut pas se (dé)poser, le désir
restera lettre morte).

Autrement dit, de même que l’objectalité « naît dans la haine »,


l’ordre de la séparation (et par là-même du désir – le procès de
subjectivation-individuation) la mobilise au premier chef. Du côté de la
clinique mélancolique, s’agirait-il de donner lieu à la haine, de la rendre
« inscriptible » sur la scène psychique (c’est-à-dire à la fois éprouvable et
malléable dans le fantasme) ?

Au commencement était le meurtre.

De la mélancolie au meurtre : ici la mélancolie révèle sa face


cachée – le sadisme le plus cru, la cruauté la plus impitoyable. La
mélancolie, c’est lorsque les « pulsions agressives » n’ont pas trouvé à se
déployer, à s’ancrer/s’accueillir, à s’inscrire dans la psyché d’un autre ;
dans un lieu à même d’en soutenir la violence fondamentale, la cruauté
vitale, vivante, incarnante. Refoulées puis retournées sur le corps propre,
ces motions destructrices-agressives, laissées orphelines de toute adresse
possible, vont prendre le moi lui-même pour objet (Freud, 1915). La
mélancolie : une modalité objectale qui aurait fait l’économie de cette
dimension identifiante/individuante du meurtre : de ce substrat
élémentaire de la cruauté originaire – véritable creuset du singulier, du
« sentiment d’habiter son corps ».

90
Faute de pouvoir se lier dans/par la psyché d’un Nebenmensch, ces
pulsions sadiques archaïques vont échouer à se métaboliser et resteront
hanter l’être-corps du sujet à l’état d’éléments clivés inélaborables,
structurellement ‘rétifs’ à tout procès d’historisation/subjectivation.
Comme si ce dernier devait, am Anfang, 129
en passer par le meurtre, par la
possibilité d’éprouver (de se rassurer sur) la survie du Nebenmensch.
N’est-ce pas devant ce meurtre, cette haine primordiale que recule le
sujet mélancolique ; n’est-ce pas là que se pétrifie/s’anesthésie le corps
mélancolique ?

Comme si, pour surmonter l’effondrement induit par le meurtre de


l’objet (en tant qu’il serait, ici, insymbolisable, « hors métaphore ») il ne
pouvait que se vider du plaisir (sensuel, sensoriel) : comme si le plaisir-du-
corps renvoyait directement, voire touchait directement à ce besoin de
tuer inassouvi — à jamais forclos du fantasme, impossible à mobiliser sur
la scène du fantasme. Comme si l’acte collait au réel : comme si, à cet
endroit précis, l’Imaginaire restait empêtré au Réel. Sorte de réduction
brutale de la vie psychique à un face-à-face mortel, implacable avec la loi ;
de pure frontalité entre le désir et l’acte : où le désir est réduit à l’acte —
telle une indifférenciation primitive : collé à l’agir.

Comme si, à cet endroit, aucun Autre n’était venu s’interposer entre
le sujet et son « réel », entre le désir du sujet et l’impossible du réel. Le
désir est resté collé au meurtre — et l’opération se solde d’ailleurs par le
meurtre : celui de l’être-corps, celui du sujet désirant.

Quid, dès lors, de la clinique de ce corps mélancolique ? Réanimer


(déterrer-ressusciter) le « moi-plaisir », ce serait refaire ce parcours, cette
descente aux enfers du sadisme archaïque de la plus pure cruauté, afin
d’en rapporter « l’or pur » du rêve, cette présence du fantasme enfin
reconstitué-reconstituable — réinjectable dans le corps même du sujet.

Non pas, donc, réinjecter directement du corps dans le rêve – ou du


rêve dans le corps – mais, en amont, saisir le rêve à son point
d’émergence : là où le meurtre se fait matière (première) à symbolisation.

« Am Anfang war die Tat » – mais lequel ? celui du meurtre ? N’est-ce pas ce
129

que semble indiquer la mythologie freudienne de la naissance à la vie psychique


par le « meurtre du père » ?
91
La où le sadisme se fait chair, injecte au corps son épaisseur, 130 bascule
sur la présence-absence du rêve.

En un mot : survivre, soutenir le meurtre en sa racine, en tant que


premier soubassement du corps propre, premier éprouvé psychisable de
sa propre continuité d’exister.

130
Sensible, signifiante.

92
P o u r c o n c l u r e.

En elle, déjà, tout s‘effaçait.


Car qui en elle éprouverait cette
souffrance et asisterait à elle-même ?131

Pour ces patients, quelque chose de l’image ne tient pas. N’a pas
tenu. L’image, effondrée, ne soutient plus rien – du côté de l’objet. Pour
les sujets dits « border line »132, on dirait que c’est souvent l’Imaginaire
(au sens du « narcissisme mal tempéré », de la quête sans fin133 de sa
propre image) qui a été surinvestit.134 Jusqu’à la noyade objectale : la
dissolution de l’objectalité dans l’image (dans la quête narcissique). Au
point d’étouffer le symbolique (de dissoudre l’axe objectal ; de fragiliser
l’ancrage dans l’altérité).
Pour ces patients (psychotiques), à l’inverse il semblerait que ce soit
l’Imaginaire135 qui, faute d’avoir pu être suffisamment investi/reconnu,
paraît trop peu fiable, trop inconsistant (comme un défaut d’enveloppe)
pour adosser une objectalité suffisamment solide/incarnée dans le réel.
(Pourrait-on d’ailleurs aller jusqu’à dire que le délire (y compris le
« délire intrapsychique » (sur son propre « moi ») de la mélancolie)
viendrait comme suppléer à cette faillite de l’enveloppe par l’Imaginaire

131
S. Le Poulichet, 1994, p.140.
132
Que l’on serait tenté de rapprocher, dans la métapsychologie freudienne, de la
structure perverse (mais en tant que « perversion molle » (Assoun, 2010) ;
notamment dans ce sentiment d’un « vidage de l’objectalité » particulièrement
violent, associé à un agrippement féroce à l’imaginaire (à l’idéal/image du moi).
133
Sans fond, ayant lâché/perdu les amarres avec l’objet. Une quête stérile, qui
aurait fini par se dissoudre/répandre elle-même (perdre toute consistance) à
force de s’éloigner de son centre de gravité (l’objectalité).
134
Comme une surcompensation (inflation de l’Imaginaire) pour palier à un déficit
d’objectalité « structural ».
135
C’est-à-dire ce mirage (à la fois aliénant et nécessaire) d’un « moi » unifié,
identifié à lui-même (sorte de « rapport plénier à sa propre image »), qui fonde à
la fois le socle et l’épaisseur du narcissisme.
93
(et dont l’effondrement objectal/symbolique serait en partie consécutif ? —
même si c’est probablement davantage la question de cet essentiel
nouage entre réel, symbolique et imaginaire qui échoue dramatiquement
à se poser/conflictualiser).)

* * *

Ce qui frappe d’emblée chez ces patients, c’est la marque du


blanc — en parfait collage avec celui de la structure de l’institution. Que
nous disent-elles (ou renvoient-t-elles) de la question du père ces
structures emboîtées ? De quelle autre inconsistance, première, nous
renvoie-t-elle signifiance ? De quel Autre (de quel père) nous fait-elle
signe (en négatif) ?

Les mots pris comme des choses : un monde sans langage ; sans
métaphore. Sans lien. On est vraiment dans le « désert psychotique ».
Comment est-ce qu’on réhabite un désert ? Comment ça se repeuple ?
D’abord, l’eau. Réintroduire l’eau. Le ce-qui-lie, la parole trophique. On
constitue des petits îlots de parole, des petits oasis de liens, de fantasme.
Puiser l’eau, se mettre en quête des nappes phréatiques condamnées,
effondrées sous les gravats de la « Chose ». La pompe, ici, c’est le
fantasme. Il faut réamorcer la pompe à fantasmer pour faire jaillir un peu
de parole vivante – une parole stratifiée136, à même de soutenir une
intrication a minima entre corps et pensée (entre agir et désir ; entre
activité pulsionnelle et représentation). Réinvestir ce missing link entre
affect et représentation : par la parole ; lui redonner épaisseur,
consistance, par la parole.

C’est là où les capacités de contenance du clinicien sont violement


mises à l’épreuve. Car quoi contenir lorsque c’est le vide lui-même qui est
convoqué – « mis sur la table » ? Le plus éprouvant, encore une fois, étant
que tout se passe comme si les « résistances » de l’institution avaient
épousées la forme de celles induites par la problématique des patients
accueillis — mais sur le mode du « collage », en miroir : un vide redoublé,
un vide verrouillé. Comment soutenir l’écart du signifiant face à ce
collage ? Comment, dès lors, assumer la solitude essentielle en laquelle se
fonde tout positionnement clinique (en tant que procès de décomplétude :
assumer la faille — le clinicien, c’est celui qui « tient dans le vide » (ou

136
Nourrie dans le temps, battue par l’écart des temps, pétrie par la faille
(féconde/traumatique) du sexuel.

94
celui qui porte137 le vide) de la castration : celui qui est à même de (ou
convoqué à) soutenir le vide de l’idéal. En ce sens il est a-
institutionnel (penser c’est soutenir l’écart à l’idéal, se laisser décompléter
de l’idéal, sans cesse reformé)).

Car si le clinicien rencontre d’abord des sujets – voire « du sujet » – il


rencontre aussi une structure : une organisation défensive qui vient
épouser138 la forme de la psychose (ou plutôt, la forme de cet ensemble
hétéroclite de sujets émargeant à ce qu’on appelle une « structure
psychotique »). La rencontre de ces sujets est donc médiatisée (elle-même
rencontrée, traversée) par une structure qui nous dépasse, qui
subordonne et organise la rencontre. Dès lors, au moins trois grandes
structures (langagières, pulsionnelles) sont en jeu : la mienne, celle du
patient, et celle de l’institution. Quid de leur rencontre ? Quid de leur
articulation dans l’analyse du transfert ?

137
Porte la charge de vide qui nous fait parler ; parlant. Parler : porter le trou de
l’absence ; se laisser creuser/déporter par le trou de l’objet, la manque de l’objet.
138
D’en contenir quelque chose, d’en recueillir/ressaisir quelque chose de
signifiant.

95
Psychose et "Institution" — la béance
de l’idéal

Un pur devenir circulaire.139

Quand l’Autre ne répond plus. Quand les mots perdent leur chair
(signifiante). Quand les mots sont à ce point infiltrés de (collés à) la
psychose qu’ils en sont réduits à un squelette sans corps – comme un
rictus figé, pétrifié dans le temps psychotique.

Dans ce type d’environnement, comment la clinique vient-elle puiser


sa survivance ? Entre disparition et énonciation : l’acte analytique. Le
corps dans l’un, la parole dans l’autre : ainsi va (s’expose) le clinicien. Un
pied dans la violence de la répétition, un autre dans l’écriture de la
structure (inconsciente, in-visible : hors-image). Comme pour saisir
l’effacement à sa source d’angoisse : en recueillir le souffle dans la
langue.

* * *

Ça commence par un immense vide, qui vous saisit dès l'entrée.


Presque un effroi. Le père est parti. Il a quitté les lieux -- qui sont devenus
déserts. Vidés de leur signifiance. Lorsque vous pénétrez dans cette
enceinte, c'est cette dissolution de toute consistance qui vous saisit à la
gorge. Elle ne vous lâchera plus. Déjà vous "savez" que c'est perdu
d'avance. Qu'ici, on a choisi de soutenir l’illusion du collage à "l'objet réel"
(ici, la « scène réelle », le régime opératoire de la « satisfaction ») en
sacrifiant le « père » (le symbolique : laisser se déployer la scène interne
du fantasme afin de faire advenir l'objet interne). Le monde (la clinique)

139
Sylvie Le Poulichet, L’œuvre du temps en psychanalyse (1994).

96
s'est figé dans ce vertige du sans père.140 La parole elle-même (son
ancrage dans l’Autre) a été perdue. La voilà désormais qui flotte, en
errance au milieu du vide, privée du lest par lequel elle aurait pu redevenir
procès d’incarnation, « prise de corps » dans la langue. Oui, ce qui fait
froid dans le dos, ici, c’est que la parole clinique elle-même se retrouve
enfermée dehors. Forclose. Ici, le père a disparu. Ici, le père est
traumatique.

Le père y est comme ces villes englouties par les flots. Depuis si
longtemps que son souvenir même a été effacé. Le plus violent,
cliniquement parlant, contre-transférentiellement parlant, c'est que le
cadre clinique lui-même ne fait qu’entériner cette violence de l'effacement
(du père), ce « désespoir qui s’ignore » du côté de l'effondrement de toute
"métaphore paternelle".

Comme une « psychose dans la psychose » : traiter la psychose


dans une institution « psychotique ». L’angoisse ici, celle à laquelle il s’agit
de « survivre », c’est celle de ce cadre qui n’en est pas un : comme une
simple caisse de résonance du vide qui les tient tout entiers – comme si
chacun se "voyait", dans ce cadre, comme enterré/pétrifié vivant dans son
propre vide (à même la forme de son propre vide : on leur répond d’une
langue/d’un cadre aussi vide et inconsistant que la leur. 141 Un cadre
« paradoxiqué » (Racamier) : qui épouserait directement – sans
médiation : sans cadre 142
– la forme de leur vide – qui ne leur renverrait
que leur propre vide — le vide de leur propre parole, le vide de leur propre
corps. Sans cette boucle de retour par laquelle m’est renvoyé mon
dire/corps (par le truchement d’une identification « pathique » et sa mise
au travail dans lé métaphore) sous une forme autre — travaillée par le
signifiant).

La psychose, ça se parle. Au sein d’un fonctionnement comme celui-


ci, la seule façon de ne pas « être psychotique » (de ne pas coïncider avec
la psychose ambiante, avec ce collage incestuel, avec ce « cadre » infiltré
jusqu’à la moelle de la « jouissance psychotique »), c’est de …me

140
Le père, ici, c'est le dispositif clinique -- le cadre de pensée censé assurer les
conditions même de la possibilité d'exercer un acte clinique.
141
Sans jamais changer de terrain : dans un rapport de pure spécularité. La
violence de l’une finissant d’ailleurs par se confondre complètement avec celle
de l’autre, comme s’effaçant mutuellement dans le creuset de leur vide respectif.
142
C’est-à-dire sans rien qui puisse délivrer/assurer les constituants (bases/socle)
d’un possible mouvement de transformation de et dans la parole.
97
reconnaître ‘psychotique’143 – de reconnaître/représenter la façon dont je
me sens moi-même aspiré par la violence de la répétition. Comme s’il
avait là une urgence vitale à assumer – seul, au milieu du déni généralisé –
la violence et l’angoisse de cet impossible. Et, par là-même, la vérité de
ma vulnérabilité/porosité face à cette problématique ; autrement dit, la
réalité (inconsciente) de mon ancrage de ce côté-ci du « territoire » (à
savoir ce qui, en moi, continue à être « en prise » sur ce « noyau de la
jouissance »). Le refus de se laisser toucher/bousculer dans son « noyau
psychotique », c’est peut-être le plus sûr moyen de se laisser neutraliser
en tant que clinicien : il s’agit ici de tenter d’en soutenir l’essentielle
violence, là où elle est tout simplement évacuée, annulée, effacée.

Absence de toute auto-réflexivité : un monde désespérément plat.


Sans qu’à aucun moment l’épaisseur d’une parole puisse percer la surface
du miroir (le plus angoissant/violent étant peut-être cette injonction à ne
pas parler, à ne pas briser la fine surface du miroir qui les fait tenir. La
parole doit restée vide, « droite », pétrifiée, statufiée : sans aucun
déplacement. Le père (l’écart du signifiant) doit rester hors-jeu – hors
cadre. Ici, qu’on soit patient ou clinicien, le fonctionnement est le même –
s’ordonne autour du même : on est face ici à un dispositif (une langue, un
positionnement dans la langue) « sans effet de différence » (où les mots
sont restés comme des “blocs de signifiés“, collés à l’image). Par
conséquent, c’est bien une clinique de ce collage patients/dispositif qu’il
s’agit de mettre au travail… (le collage soignants/soignés renvoyant
d’ailleurs au collage signifiant/signifié : le dispositif échouant à dégager
son propre affranchissement du « primat du signifié » vers celui du
signifiant — le « pôle signifiant » de l’implication clinique n’est-il pas du
côté de la « violence de l’interprétation » ?).

143
On pense aussi à l’énigmatique « Je suis psychotique » de Lacan. Toute
clinique analytique n’appelle-t-elle pas ainsi, en effet, dans son nerf le plus vif,
une forme de perméabilité vis-à-vis du « fait psychotique » ; càd de la capacité à
soutenir l’essence même de la « position psychotique » ? à la laisser nous
interroger, à nous laisser déplacer par sa violence, par sa « démesure » ?
Comment être « à l’écoute du symptôme » si on ne connaît rien à cette –
étrange, inquiétante – proximité entre « psychose » et « subjectivation » ? à cet
« étrange familier » du nouage entre psychose et devenir sujet ? sans être un
tant soit peu saisi de cette passion – cette « violence de l’être » – qu’opère le
« réel psychotique » ?

98
Dès lors, dans ce contexte, tout se passe comme si la parole faisait
trou dans le réel. Comme si la parole (analytique) faisait effraction dans
l’Imaginaire pour toucher (percer sur) le Réel. La place du clinicien, ce
pourrait être celle-ci : celui-qui-perce/déchire-l’Imaginaire-pour-toucher-
au-Réel : pour opérer le réel de la jouissance.

En un sens, l’Institution est collée à l’angoisse (de la castration),


mais uniquement du côté de l’Imaginaire. Tandis que l’analyste, lui, le
serait du côté du Réel (ou à l’articulation du réel et du symbolique). En ce
sens, il opère en quelque sorte le refoulé de l’Institution, sa part aveugle
(ce qui, en elle, se dérobe à l’angoisse de castration). Voire : il opère à
cette place du refoulé — en ce sens il y est donc (inconsciemment)
identifié. D’où la violence à laquelle il s’expose nécessairement (en tant
que support-cible de l’angoisse (et de l’agressivité, son corolaire)) : le
psychanalyste – celui qui porte la parole (analytique) – n’est-il pas appelé
à soutenir la place du refoulé de l’institution ? N’est-il pas convoqué à
faire/laisser émerger les points d’angoisse (de Réel) de l’institution pour
les « lier » au parlêtre de la clinique ?

(Et, dès lors, à se trouver en position d’incarner le « mauvais objet


persécuteur » ; le lieu de l’Autre d’où l’angoisse pourrait surgir ? (la
clinique n’est-elle pas un nouage de et par l’angoisse, là où l’entité
« institution » ne peut que s’agripper à l’Imaginaire, et à ses morceaux
d’idéal ?))

* * *

99
S o l i t u d e d e l‘ é n o n c i a t i o n

« Si un patient arrive le plus


souvent en analyse dans l’incapacité
de composer avec l’étranger en lui-
même, et s’il est néanmoins capturé
en un vertige d’intériorité et de
ressassement qui l’épingle, la
présence même de l’analyste (à la
fois semblable et étranger, mais ne
réduisant pas la tension entre les
deux pôles) est susceptible de
déstabiliser cet espace en suscitant
l’engendrement temporel des lieux
du corps. Des identifications
imaginaires et leur combinaison dans
le fantasme constituent des écrans
qui figent le temps d’élaboration du
corps pulsionnel. Et l’enjeu est bien
ici, entre autres, d’instaurer un
temps de composition qui tente
précisément de nouer des
identifications autrement que par
l’aliénation aux images. »144

Quand le miroir (s’)efface ; quand le miroir identifiant se renverse en


miroir-effacement.

Énorme sentiment de vide, de vacuité, d'impuissance. Cloué au sol


par la violence du sans père (l'explosion-éclatement de tout cadre/tiers
possible). Impossible de penser. Impossible de dégager du lien (au sens
analytique). Un lien/lieu proprement a-clinique. Posé comme une négation
de l'engagement clinique : presque un défi pervers (sous forme
d’injonction paradoxale) adressé au penser. Je ne suis pas dans un lieu

144
Le Poulichet, 1994, p. 36-37. Et de poursuivre, un peu plus loin : « Ainsi remet-
il en mouvement des formes « d’arrêts sur image », notamment là où le moi se
fige dans une scène en laquelle il est censé combler le manque de l’Autre ».

100
clinique. Ce dispositif, c'est un impensé incarné, un refus de penser
(entendre) incarné, et il m'obsède.

Quel contre-transfert possible face à cette violence du vide ?

Tout refuse. Et avant tout, le père : c'est la clinique, orpheline, d'un


monde sans père. Sans loi. A-structurel, a-structuré. Pervers. Le refus de
penser est poussé jusqu'à l'extrême, jusqu'à la caricature. Jusqu'au dégoût
même de penser/parler. Le refus du penser, c’est-à-dire le refus du
« séparer » : de s'offrir comme possible médiation (de mediare : "partager
en deux") face à ce corps-à-corps avec le réel (avec la mère) : le refus
d’un mouvement de décomplétude qui engagerait sa propre castration, sa
propre angoisse.

Oui, dès lors c'est la pensée elle-même qui en devient violente — en


soit : en tant qu’opérateur d’une décomplétude narcissique insoutenable,
inconciliable (et c’est peut-être là où le « noyau forclusif » du thérapeute
vient faire collusion avec la « structure psychotique », dans un essentiel
évitement/déni qui neutralise tout le champ clinique).

Ce qui semble donc s’être reconstitué (déplacé sur la scène clinique)


c’est un setting où penser (le père) devient quasiment obscène.
Traumatique. Comme un choc (qui n’est pas sans rappeler le choc
scopique du pervers : l’effondrement lié à la vision de la décomplétude
phallique, du manque à être (le phallus de la mère)) auquel on n’oserait
pas les confronter. Dès lors, l’absence de pensée, ou plutôt l’interdit à
l’endroit du penser, devient en lui-même un mode de pensée – si ce n’est
le modèle même du penser. C’est-à-dire un court-circuit structurel à
l’endroit de l’analyse du transfert (individuel, mais également dans sa
dimension groupale) ; mais plus encore, un interdit massif jeté sur toute
velléité de « méta-communication » (à savoir : la capacité à penser et
parler le mode/système relationnel engagé (par et dans le dispositif : cette
essentielle auto-réflexivité 145
qui forme le cœur de l’éthique analytique).

Finalement, ce court-circuit structurel à l’endroit du « cadre » (de


tout mouvement auto-réflexif) ne rejoint-il pas une forme de déni de
l’absence ? Si, dans la névrose, le père est « absent », dans la psychose
c’est son absence même qui se trouve déniée — or, ici ce n’est pas
l’absence de « cadre » qui pose problème, mais le déni de cet effacement

145
Sur le mode de jouissance engagé par le thérapeute dans la rencontre
transférentielle.

101
(de ce vide de l’activité symbolique). Ici le dispositif ne s’offre que comme
force de redoublement, caisse de résonnance, de ce déni structural : tout
est fait pour que soit annulé/voilé ce vide central du côté du père : non
seulement le père est effacé de la scène (ici, clinique, transférentielle),
mais c’est son effacement même qui est forclos – impensable,
intouchable.

Ici, mettre le doigt sur cette question du « cadre » c’est (risquer de)
tout faire exploser/imploser : on est vraiment en pleine répétition
transférentielle, en plein redoublement de la violence fondamentale
propre à la problématique psychotique. Ici, il est en effet impossible
d’engager une parole qui viendrait dénoncer l’inévitable (et même
nécessaire – transfert oblige) « paradoxalité » (Racamier 1978, p. 953) du
discours (c’est-à-dire du dispositif) dans laquelle la situation clinique est
enchâssée : celle-ci doit absolument rester inconsciente (attendu que,
comme le souligne le même auteur (1986, p.26) « s’il s’énonce, il se
dénonce »).

La violence de « l’attaque de la pensée » c’est donc d’abord au


niveau du cadre qu’on s’y confronte – qu’on s’y casse les dents ; qu’on s’y
vide l’affect, qu’on s’y épuise le fantasmer.

A noter que Racamier (1978, ibid.) définit la paradoxalité comme


système : « tout à la fois fonctionnement mental, « régime » psychique et
mode relationnel. (…) Nouant l’alliance la plus étroite avec la compulsion
de répétition, la paradoxalité disqualifie, stupéfie les représentations ;
intrusive, elle empêche non seulement de penser juste, ou de penser du
tout, mais de fantasmer et de rêver. Par les quelques exemples qu’on a
donnés, on aura pu discerner que chez celui qui l’exerce, et par
contrecoup chez celui qui la subit (qui peuvent n’être qu’une seule et
même personne), elle « court-circuite », par un déni indirect mais
pragmatique (et d’autant plus actif) la conflictualité et l’ambivalence, dont
elle empêche et la reconnaissance et la mise en forme par le moi ».

Finalement, ce court-circuit structurel à l’endroit du « cadre » (de


tout mouvement auto-réflexif) ne rejoint-il pas une forme de déni de
l’absence ? Si, dans la névrose, le père est « absent », dans la psychose
c’est son absence même qui se trouve déniée — or, ici ce n’est pas
l’absence de « cadre » qui pose problème, mais le déni de cet effacement
(de ce vide de l’activité symbolique). Ici le dispositif ne s’offre que comme
force de redoublement, caisse de résonnance, de ce déni structural : tout
est fait pour que soit annulé/voilé ce vide central du côté du père : non

102
seulement le père est effacé de la scène (ici, clinique, transférentielle),
mais c’est son effacement même qui est forclos – impensable,
intouchable. Ici, mettre le doigt sur cette question du « cadre » c’est
(risquer de) tout faire exploser/imploser : on est vraiment en pleine
répétition transférentielle, en plein redoublement de la violence
fondamentale propre à la problématique psychotique.

* * *

Juste un mot, encore, pour exposer pourquoi nous qualifions de


« nécessaire » cette paradoxalité. Tout simplement parce que le dispositif,
l’équipe soignante, se constitue en elle-même comme objet/lieu de
« transférance » (Fédida). Et ce (pour ce qui concerne la clinique des
psychoses), sur le mode dont le patient psychotique a été bombardé :
celui-là même qui a forgé sa structure forclusive, à savoir la perversion. Ce
que Bernard Penot (2009) exposait lors d’une conférence de la façon
suivante : « pour Strachey, le disavowal [traduction anglaise de
Verleugnung], c’est la disqualification radicale, le rejet hors signification.
Donc si l’équipe, le dispositif clinique est le lieu d’un transfert massif de
Verleugnung, toute la question consiste à le mettre au travail. C'est-à-dire
que quand on commence à ne plus s’entendre du tout dans l’équipe et à
se trouver mutuellement nul, pervers, incompétent, etc., c’est qu’on est
en bonne voie. Ce n’est pas du tout qu’on travaille mal, c’est qu’on a
commencé à être comme il faut être, c'est-à-dire : le lieu d’un transfert, le
support de ce que le patient a besoin de transférer. Il n’y a pas à dire :
« Ah, ce transfert-là ne me plait pas, je vais essayer de lui faire faire un
autre transfert ». Non, ce qui se transfère c’est ce qui avait à se transférer,
donc c’est de là qu’il faut partir ».

Et c’est en supportant de se faire (sur un mode groupal) support de


la schize, de la disqualification, et à partir du moment où cela va se traiter
entre soignants, s’élaborer à l’intérieur du dispositif, que le patient va
pouvoir en être progressivement soulagé, dés-identifié. Patient qui, bien
évidemment, était absolument incapable d’élaborer une telle schize, une
telle disqualification dans son fort intérieur (ce qui rejoint, une fois encore,
l’urgence, « l’impératif catégorique » (au sein de toute thérapie groupale)

103
de mobiliser en permanence un véritable travail d’analyse par rapport à
l’imaginaire groupal : une analyse de la dimension transféro-contre-
transférentielle à l’endroit du dispositif et de l’équipe soignante. Sans la
prise en compte de cette dimension, tout engagement clinique est voué à
la paralysie. Car ce serait alors laisser le champ libre à ce que René Kaës
désigne par l’expression « communauté du déni », sorte de "pacte
dénégatif" qu’il définit comme un accord inconscient du groupe sur des
contenus à refouler (pouvant se rapporte à des « dérivés complexes » de
l’angoisse de castration, ainsi qu’à un certain « déni de l’interne », son
corolaire) : un « accord inconscient du groupe pour refouler certains
contenus au service du maintien d’une fonction idéale commune » (1989,
p.67).

Et ce, sachant que ce phénomène ne fait qu’illustrer l’intensité de


l’effet d’aveuglement propre au transfert (a fortiori dans le champ des
psychoses), dont il ne faut jamais sous estimer la puissance des effets
d’induction (en particulier dans ce qu’on a pu théoriser à travers le
« contre-transfert » où, selon Pierre Fédida (1992), l’effet de la suggestion
propre au transfert s’inverse pour venir s’exercer sur la personne même
de l’analyste — celui-ci se retrouvant parfois suffisamment « suggestible »
pour se trouver destitué de sa place d’analyste (en tant qu’analyste du
transfert), et être ainsi tenté d’éliminer, de rejeter le contenu même du
réel mobilisé par la rencontre clinique).

* * *

Déni jusqu’au-boutiste de l'activité du penser – qui en devient


quasiment obscène. Un lieu où « penser, c'est trahir » (le père, le culte du
père mort). Où poser/pro-poser du père (c’est-à-dire remettre en
mouvement cette fixation à l’endroit du père idéal) c’est en soit faire acte
de violence, de « dissidence » (à l’endroit d’une unité imaginaire (d’un
collage à l’idéal) qui doit rester « intègre »).

On sait que le fait psychique ne s’inscrit que dans/par l’après-coup.


Or, dans ce dispositif, l’Après-coup semble annulé. Aucun temps de
relecture/d’élaboration du matériel brut de l’expérience. Patients et

104
« thérapeutes » sont livrés à la pure violence de l’instant (vide, sans
pensée, sans lecteur pour l’évènement).

Comme si se répétait ici – en un temps circulaire – l’impossible trace,


l’impossible première frappe du signifiant : l’après-coup n’opère pas. Pas
d’élaboration : absence de cette essentiel écart entre les temps qui forme
le vif de l’implication clinique. Rien de cette succession de
transcriptions/écritures de registres hétérogènes. La première Prägung (le
travail de la métaphore) n’a pas fait trace, n’est pas venu accrocher le
sujet dans la trame signifiante.146

Comment se faire l’auteur (et la scène) d’un raconter, d’un trajet


d’élaboration (c’est-à-dire d’une clinique) lorsque l’engagement
transférentiel fait corps avec une institution psychotique – c’est-à-dire
calée sur un format proprement psychotique (forclusif) ? Un lieu où le
penser est devenu persona non grata. Dé-raciné. N'est-ce pas précisément
ce qu'on appelle la psychose ?147

La parole singulière qui tente de se tisser/constituer au contact des


patients semble en effet recouper point par point le vide clinique (le vide
de toute structure/positionnement clinique) autour duquel ce dispositif est
organisé. En cela, la qualité de l'engagement clinique que j'ai pu nouer
avec ces patients est indissociable de mon positionnement de clinicien
face à la qualité structurale du cadre institutionnel : même refus, même
angoisse, même vide du côté du « père » (de la médiation du
« penser/rêver »). Le clinicien se retrouve donc confronté à une clinique
du vide redoublée (oui, comme une doublure148) par la « vacuité

146
La trace (l’évènement de la pulsion), l’effacement de la trace (le refoulement)
et la trace de l’effacement (la langue dans son articulation au symptôme) : les
trois « étapes » qui constituent un signifiant ?
147
Le sujet psychotique n’a-t-il pas été privé de son enracinement (dans le)
signifiant ? De ses « racines signifiantes » ; c’est-à-dire de l’accès à ses propres
signifiants, rendus hors d’atteinte de tout le procès de subjectivation, et le
rendant par là-même étranger à sa propre expérience/existence (puisque dès
lors privé de la mettre en mots ou en images) ?
C’est-à-dire un simple revers (social), point par point (symétrique), du discours
148

psychotique : s’entêter à vouloir « remettre droit » (dans le « bon sens »


commun) ce qui est « tordu » chez l’autre. Non pas entendre, et lire (c’est-à-dire
soutenir le Réel du transfert) mais corriger : une orthopédie du discours (et plus

105
institutionnelle » (le nihilisme thérapeutique : le fait de rendre les armes,
de faire une croix sur la notion même de positionnement analytique (et
même thérapeutique)).

Au fur et à mesure de l’année, la communication/tension objectale


semble s’affaisser de plus en plus, eux-mêmes semblent sentir que « ça
(leur parole, le sens de leur « action ») tourne à vide ».149 Mais, là encore,
déni. Surenchère de déni. Le lieu semble avoir atteint un état avancé de
mélancolisation, comme s’il se vidait de sa substance (clinique). Mais cette
« hémorragie du sens » ne semble plus pouvoir être contre-investie que
par cette surenchère du clivage : comme le rappelle Racamier (1986,
p.53), « le déni est violent et dispendieux, extensif et irradiant : il évacue
à tout prix. Et jamais ailleurs que dans la manie le déni n'atteint une telle
force propulsive, une telle puissance évacuatrice ». Et ce qui se trouve
ainsi annulé (par et dans l’agir), c’est le procès même de la signifiance.
Dès lors, la violence du vide, devient de plus en plus palpable, et au fur et
à mesure qu’il s’enfonce dans cette sorte de « mélancolie/dépression
masquée »,150 ma place, mon identité de clinicien devient de plus en plus
malmenée, dissoute – comme si elle « basculait dans le réel » (en tant que
« porte-parole » de la signifiance précisément : comme si mon « je »
clinique était condamné à subir le même sort – le même effacement – que
le « champ signifiant » : forclos). Comme si j’étais devenu le seul à
soutenir la réalité/parole de l’angoisse massive (inconsciente, structurelle
— « psychotiforme ») dont ce lieu s’était retrouvé submergé – sans même
qu’il en soit conscient, 151
puisque cette angoisse était « contenue » par

encore, du comportement), où le clinicien (quoiqu’il s’en défende) n’a d’autre


choix que de rester collé à l’imaginaire social du « fou ».
149
D’ailleurs les patients se font de moins en moins présents, il n’est pas rare que
les soignants se retrouvent, pendant la moitié de la « séance », en train de faire
la cuisine (en parlant entre eux de tout et de rien), alors même que les lieux sont
désertés de tout patient. Une « clinique du vide », certes, mais là au sens littéral
– « psychotique » ; où le dispositif lui-même semble complètement
englobé/absorbé dans le « non-sens » (ou plutôt, la disqualification du sens).
150
Masquée par cet agrippement désespéré à l’idéal, cette sorte de crispation
narcissique, mais bel et bien marquée par la prévalence de l’économique, le
fonctionnement opératoire, et la survalorisation du perceptif (pour « compenser »
la pauvreté du registre symbolique).
151
Ce que les patients ont tout de même bien perçu puisqu’ils font le vide : une
angoisse non assumée (traitée sur le mode du déni, impossible à « prendre en
soi », à inscrire dans l’affect) tourne rapidement à la sidération par le vide (dans
son propre vide)).

106
(maintenue dans) un déni féroce (tous les patients sont partis,152 mais
« tout va bien : on ne va quand-même pas se remettre en question pour si
peu »).

Déni qui vient geler toute possibilité de relance objectale (du côté de
la clinique). On s’enfonce dans l’imaginaire, de plus en plus creux, de plus
en plus vide. Mais déni qui vient également neutraliser tout désir clinique ;
qui vient dissoudre toute l’identité clinique dont ce lieu est censé
témoigner.

Avec son « idéal » qu’il (ce dispositif) nous impose à tour de bras,
toujours lisse et souriant (comme une mère « parfaite », gavante –
parfaitement angoissée), il y a bien quelque chose de profondément
dépressif qui s’imprime derrière son passage (notamment dans cette
haine/angoisse profonde à l’endroit de la parole/clinique ; tout simplement
parce que cette angoisse/ambivalence n’est en rien assumée (au
contraire, elle est même férocement déniée)). Les « soignants » forment
ici comme un alliage mortel. Pur bloc d’Imaginaire qui vient
asphyxier/siphonner tout désir par cet idéal de maîtrise (ou, plus
précisément : cette tentative de maîtrise de leur propre angoisse par
patients/clinique interposés). Comme une emprise oppressante à l’endroit
de la parole (au sens analytique du terme : celle qui émerge d’un procès
de réintégration (remise en circulation) de l’angoisse).

* * *

Dans ce contexte, c’est-à-dire lorsque le clivage est devenu le


mécanisme de défense prévalent, l’identification projective tourne à plein :
ils projettent leur angoisse en moi (leur sentiment de vide, leur
« conscience » diffuse d’être complètement « à côté la plaque »,153 de ne
pas répondre à l’Idéal qui les harcèle : l’écart à l’idéal (et l’angoisse/haine
massive dont celui-ci est lesté), c’est moi qui suis en charge d’en payer le
différentiel/la facture (les « pots cassés »)). C’est presque une pancarte
152
Et, plus grave, la parole elle-même a déserté les lieux, se faisant de plus en
plus rare, de plus en plus pauvre – de plus en plus « obligée ».
153
Au fur et à mesure qu’ils tentent de se plaquer/coller à l’imaginaire de leur
« fonction » (cf. Laufer : « un psy qui se prend pour un psy (c’est-à-dire
complètement identifié à sa fonction, à l’imaginaire du psy) c’est une
catastrophe ! »).

107
d’avertissement : « Ici, on maîtrise ». On est invité à « parler », mais sur
des sentiers bien serrés, bien balisés : à condition que rien n’échappe à la
maîtrise (de l’idéal : à cet idéal de maîtrise). La seule condition/injonction
latente c’est que tout se passe bien — que rien ne se passe.154 Une parole
tenue en laisse, sans ratures. Parfaite : imaginaire.

Une parole parfaitement maîtrisée. Impeccable. Sans traces – une


parole qui ne laisse pas de traces.155 « Copie conforme » à l’original (c’est-
à-dire à l’imaginaire social) : conformément collée au désir (supposé) de
l’Autre. Il n’y a plus personne, tous les patients sont partis (et surtout, plus
essentiellement, la parole-sujet s’est effondrée), mais l’essentiel c’est que
l’Idéal (du Père)156 est intact.

Dès lors tout se passe comme si je me retrouvais, presque


structuralement, en position contre-idéale, en position de dissidence par
rapport à cet objet de jouissance collective qu’est l’idéal — en tant que
« l’idéal c’est l’essence inconsciente qui fait fonctionner l’institution »
(Assoun, 2008). En effet, Freud montre bien, dans Psychologie collective
et analyse du moi (1921), que le fonctionnement groupal (social,
institutionnel) ne se maintient qu’à tenir érigé, en son centre, un idéal

154
Surtout, pas d’évènement – rien qui puisse venir troubler la puissante Paix de
l’Idéal (la paix des cimetières : la haine pétrifiée/retournée de l’idéal
mélancolique). Rien qui puisse risquer de rayer le verni lisse – suffocant – de la
« parole-miroir » de l’idéal (de cet enlisement dans l’Imaginaire narcissique —
protecteur et brillant : exactement comme un verni). Mort d’Éros.
(Thanatos (la paix des cimetières, l’achèvement de toute tension) a pris le
pouvoir. Mais comment continuer à faire vibrer la parole (le sujet
parlant/désirant) au milieu d’une emprise si …parfaite ?)
155
Difficile de ne pas songer, ici, aux patients astiquages de l’infirmière
« pilier historique » du dispositif (la « fille héritière » du Père fondateur,
aujourd’hui disparu) après le « repas » (totémique) : tout est minutieusement
purifié. Il faut que ça brille (« tellement propre qu’on pourrait se voir dedans »
comme dit la pub). Surtout, ne pas laisser de traces.
156
L’Imaginaire de l’infirmière qui doit se présenter « parfaite » devant le Père
(devant son propre Idéal – on sent ici l’angoisse devant tout écart. Sachant que
c’est précisément dans cet écart (à l’idéal, à sa propre image (idéale) — autant
dire « dans ce mouvement de retrait par rapport à l’Imaginaire ») (dans la
possibilité d’en soutenir l’essentielle angoisse) que peut naître une parole
« pleine », pleinement habitée. Pleinement objectale.
Une parole qui ne soutiendrait pas son propre écart à elle-même (c’est-à-dire à
l’image, au registre imaginaire), qui ne soutiendrait pas l’écart qu’elle est
nécessairement à elle-même, c’est une « parole vide ». Une parole-chose pour
effacer (éponger) l’angoisse : annuler toute intériorité.
108
incorporé qui vient soutenir la jouissance collective. Confère, également,
dans Les Nouvelles conférences : « "une masse psychologique [en
allemand Massen c’est une foule] est une réunion d’individus qui ont
introduit la même personne dans leur surmoi, ou encore le même objet-
personne ou valeur collective" écrit Freud. Donc, ils ont introduit – on peut
aller plus loin qu’introduit : ils ont incorporé un même objet-personne dans
leur surmoi ou dans leur idéal du moi et, sur le fondement de cette
communauté, se sont identifiés les uns aux autres » (Assoun, 2008).

Il faut donc qu’il y ait d’abord idéalisation pour qu’il y ait


identification : les ‘moi’ ne peuvent faire cause commune ; ils ne peuvent
s’identifier qu’à partir du moment où ils ont incorporé, disons presque
mangés ensemble, le même idéal.157

L’hérétique, c’est « celui qui ne mange pas de ce pain-là » ; celui qui


a un « idéal dissident » : c’est un dissident de l’idéal. Un sujet qui, d’une
certaine manière, vient troubler la jouissance du groupe 158
(en ce sens,
l’analyste (ou, plus largement, toute personne en situation de soutenir la
position analytique), c’est une personne qui a un problème avec la
jouissance collective (sociale/institutionnelle) : un sujet qui se trouve en
porte-à-faux avec « l’illusion groupale » (Anzieu), quelle qu’elle soit).

Ici, on dirait presque que ce sont les patients qui portent les
soignants ; qui les soutiennent et les rassurent (en jouant leur rôle de
« patients » du mieux qu’ils peuvent, dans leurs efforts pathétiques pour
faire tenir debout ce montage qui « carbure » uniquement à l’Imaginaire
(à l’Idéal) : comme si les patients tentaient, tant bien que mal, de les aider
à colmater leur trou de/dans l’Idéal — de les réassurer dans leur blessure

157
« C’est en cela que les institutions sont soulageantes : elles régulent l’idéal
du moi, au moyen, justement, de l’incorporation d’un même objet (alors que si je
suis en dehors d’une institution, je dois régler la question de l’idéal du moi tout
seul). C’est pour ça probablement que le christianisme a été tellement inspirant
pour le lien social : c’est qu’il incite à manger quelque chose ensemble. Four
Freud, dans le fantasme social on fait lien dans la mesure où l’on continue à
manger du père mort. Seulement on fait plus que de remanger du père mort
sinon ce ne serait qu’un deuil éternel : on le fait revivre. On fait revivre du père
mort sous la forme d’un objet vif qui va être, du coup, idéalisé – c’est le totem »
(Assoun, 2008).
158
« Dès qu’il y a un rapport singulier entre sujets, ça angoisse le social ; dès qu’il
y a un rapport privé entre deux personnes dans un groupe, la jouissance du
groupe est comme menacée : le groupe veut à tout prix avoir un éros à lui seul »
(Assoun, 2008).

109
d’idéal) (même si chacun (patients, soignants) est au final bien soulagé – à
travers cette infantilisation/régression tout azimuts – de pouvoir ainsi se
maintenir dans l’évitement du champ clinique (c’est-à-dire en-deçà du
« sujet responsable de son désir »)).

* * *

Toutefois, en continuant à tenter de réarticuler cette « violence de


l’institution » (ou cette « pente mélancolique » naturelle inhérente à tout
« fonctionnement institutionnel ») au champ du transfert (c’est-à-dire à sa
violence159), le réel décrit ici n’est pas non plus sans évoquer ce que Sylvie
Le Poulichet (1987, p.156) qualifie de « formations de dépôt » : un mode
de rapport à l’autre, et à son propre dire, où serait réalisée « la tentative
d’une mise en dépôt d’un « excès » qui donne à la parole une dimension
d’un agir. L’analyste pourrait alors se trouver sidéré, immobilisé par l’agir
constitutif de certaines paroles, non pas précisément par le contenu des
dires, mais par la dimension hallucinatoire qu’elles comportent ». Dans
cette apparente paralysie du jeu transférentiel, quelque chose de l’ordre
du « traumatique » viendrait donc s’actualiser : une mise en dépôt (chez le
thérapeute) d’un impensable provoquant une effraction dans le champ de
l’écoute : « moment de trouble où le sujet se fige et nous fige dans
l’incantation de l’évènement qui signe que « tout est dit » et que le
langage se trouve anéanti puisque ses capacités de résonance et le
mouvement de sa relance dans les associations semblent perdus », et où
l’analyste se trouve alors réduit à « actualiser en miroir un
dessaisissement radical ».160

Comme si le « miroir-institution » (en face duquel chaque patient


devrait être amené à se ressaisir dans la fonction identifiante de la parole
(c’est-à-dire dans l’acte de son énonciation)) s’était renversé – ou plutôt
réifié – en anti-miroir, en « miroir-qui-efface » (la trace du dire, la trace de

159
Ainsi que l’énonce Lacan (1962) : « la clinique c’est le Réel. Le Réel en tant
qu’il est impossible à supporter ».
160
Et de poursuivre : « Et le simple silence de l’analyste n’indique aucune limite
lorsque l’agir constitutif de certaines paroles inscrit ce silence comme « accusé
de réception », ou encore comme un lieu de dépôt ».

110
l’Autre dans mon propre dire) : perverti en un pur « effet miroir » de la
défaillance de la fonction du tiers dans la parole.

Un miroir comme pur reflet : un miroir « sans parole », retourné en


agir : un miroir forclusif — opérant comme un « arc-reflexe » du geste
forclusif inaugurateur. C’est-à-dire ne faisant que redoubler, actualiser
(sans reste ; comme un écho mécanique — réifié, réifiant) le traumatisme
de la « relation de mêmeté » — de la « forclusion du Nom-du-Père ».

* * *

Quelques fragments de rencontres cliniques pour illustrer


ce « procès d’insignifiance ».161

V. est à nouveau très persécutée. Rechute. Pourtant en arrivant elle


semblait plutôt en forme. Je pense que c’est ça qui a contribué à faire
reflamber le délire : elle n’a rien trouvé d’autre qu’un lieu froid. Vide. Sans
présence. Fortement dépressif/dépressiogène. Un lieu (Heim) qui n’en est
pas/plus un. Un lieu qui est tout sauf un « accueil » : une « moi-passoire »,
un lieu de désespoir. Incapable de retenir/contenir quoique ce soit en
termes d’objets internes : un lieu comme un immense trou à l’endroit de
l’objet. Une maison vide au milieu du désert ; un « lieu de soin » déserté
de toute présence (de toute contenance/présence psychique). Un lieu sans
espoir (sans désir de la part des soignants).

161
Très peu de patients. Tous les soignants s’activent à la préparation du repas,
en parlant entre eux. Je me sens lâché. Et c’est dans ce contexte que je tente de
créer-accrocher des liens. Aucune place pour un clinicien (un engagement
clinique, une parole clinique, quelque chose du côté d’un transfert, d’une amorce
de transfert), nulle part. Part nulle : la clinique est la part nulle de l’ensemble. Je
tente de me dégager de cette annulation radicale, mais en vain. Le constat est
sans appel.

111
Un lieu devenu sans objet : qui aurait perdu son objet (la clinique, le
« désir de l’analyste »). Un hôpital dont le soin (tout positionnement
clinique) aurait été dévasté/déserté, lâché. Livré à l’abandon.

Sentiment de perte. De vacuité. Faillite du nouage clinique. Je me


refuse à la voir, cette perte. Contre-transfert : dépressif. Lâchage sur
lâchage. Au centre du tableau : le lâchage. Si je (moi, patient) donne (du
lien), c'est pour mieux (le) lâcher.

Perte immense, par tous les pores de la langue.

Angoisse du vide (de la structure) : structure sans structure.

M. Thramset vient me voir -- ce qui est déjà énorme. Mais "ça ne


prend pas". Il manque quelque chose à ce geste pour lui donner une
"consistance clinique". Ma parole -- ma place, mon positionnement du côté
de la parole, du côté de l'angoisse -- ne tient pas au milieu de tout ce vide
-- sidérant, déréalisant. Sans personne, sans rien, sans lieu, sans forme.

Vide néantisant de la place du père.

M. Thramset. me parle de son addiction à la drogue, qui lui a fait


perdre son emploi.
Dès que la clinique (le lieu de l’angoisse) fait mine de surgir, il quitte la
scène. Il se (re)tire – et c'est pareil avec chacun. La parole (le transfert, le
"faux nouage" du transfert) est sans cesse escamoté, comme un tapis
qu'on vous retire des pieds. Le socle même de la parole a été perdu. Et
c’est en nous-mêmes qu’elle opère cette perte, qu’elle agit. Elle touche là
où, en nous, la parole a été perdue. Là où le signifiant est resté lettre
morte. Sans effet.

Le vide de la structure comme matériel clinique le plus saisissant –


pour le moins incontournable en tout cas – de cet engagement
transférentiel, de cette clinique.

Le vide au coeur de la structure : des corps/paroles qui n’embrayent


sur aucune signifiance. Ou plutôt : qui n’embrayent que sur le vide/refus 162
porté à l’endroit de toute signifiance.

162
Voire son interdit, sa forclusion. Avec, comme en doublure, cette idée d’une
logique/jouissance meurtrière du côté de la destructivité — pure, non
liée (confère l’envie Kleinienne) à l’endroit de l’activité de liaison.
Sorte de Verneinung primaire, principielle, à l’endroit du « pacte symbolique »
(l’envers catastrophique de la fameuse Bejahung).

112
L’affect majeur reste tout de même le sentiment d’impuissance, de
vide, de désespoir. D’écrasement. D’in-signifiance (sentiment d’être re-
jeté hors de la signifiance même, par un refus radical, féroce – sans
appel). Vécu de faillite tragique – comme une hémorragie interne à
l’endroit de l’activité symbolique. Comme un corps fou, sans organes (sans
l’instance symbolique qui viendrait l’organiser dans le signifiant, l’arrimer
à la signifiance).

A noter que ce que j’évoque ici relève autant des patients que du
dispositif de soin. Comme si l’un n’était même plus différenciable de
l’autre. Comme s’ils ne formaient plus qu’un seul corps (dont une
illustration pourrait être la bande de Moebius, en laquelle la différence
(l’écart) entre le dedans et le dehors (l’un et l’autre) est comme effacée
dans une continuité absolue (qui annule l’opérateur même de la
différence).

Figure d’angoisse. Figure parfaite de la forclusion : lorsque


l’essentielle dissymétrie patient-thérapeute se trouve ainsi dissoute, c’est
la pensée elle-même qui se trouve livrée à la violence du déni de toute
signifiance (confère Racamier et le « transfert inanitaire » du
schizophrène, page suivante).

Comme si la violence psychotique (ce déni féroce à l’endroit du


symbolique) se trouvait ainsi non seulement redoublée, cautionnée, mais
plus encore tragiquement verrouillée en ce singulier « montage ». Une
sorte de déni par-dessus le déni (un déni qui viendrait effacer/cautionner,
voire actualiser le premier ; presque comme une chambre
d’enregistrement/validation de la forclusion. Mais sans aucune distance :
pure répétition, complètement sous l’emprise de (ou branchée sur) la
jouissance psychotique). Comme un déni/effacement qui viendrait comme
confirmer/acter le premier (qui viendrait comme poser un cadenas sur le
premier, pour en sceller/figer le destin : avec cette double valeur
d’apaisement/protection et de verrouillage/fixation de la dynamique
inconsciente).

Comme si le clinicien se voyait parachuté au milieu du désert (de la


psychose).163 Seul. Sans appareil (à penser le vide, à penser le trou). Seul
face à ce procès de mise en échec systématique à l’endroit de toute

163
Ici le père (le symbolique) est un désert – où l’on ne meurt pas de soif, mais de
l’effacement du signifiant : où l’on crève d’être dépossédé de ses signifiants, où
l’on crève d’errer hors toute signifiance.

113
signifiance. Sentiment de colère aussi devant ce recul incessant, cette
lâcheté devant la parole. Cette irresponsabilité radicale devant la parole :
ce culte d’une parole qui n’engage à rien, qui ne doit surtout rien engager
(de soi, de toute position désirante).

Le vrai schizophrène finalement, je me dis que, dans l’après-coup,


celui qui m’aura vraiment fait « perlaborer » (là où j’ai vraiment touché
(bouffé de) la psychose), c’est ce dispositif.

Racamier lui a donné un nom : « Omnipotence inanitaire » — « où


l’on voit le travail du vide éviter la perte du réel » (1978, p. 913) : « Face à
lui, vous vous sentirez insidieusement effleuré, gagné puis envahi par un
sentiment d’insignifiance. Il vous semblera que non seulement vos
paroles, mais votre pensée, et enfin toute votre personne sont non
seulement dénuées de sens, mais vidées de signifiance.

De vous, il ne restera qu’une coquille emplie de vide. Ce vécu


particulier est celui de l’inanité, laquelle définit l’état de ce qui est vide,
dénué de sens, et, pire encore, privé de la capacité de porter sens : privé,
donc, de signifiance. Ce vécu d’inanité marque chez les schizophrènes la
trace d’un transfert inanitaire.

Elle est menée par le regard et par les propos ; elle est insidieuse et
térébrante ; c’est comme un laser qui viderait la substance de l’objet, ne
laissant de lui qu’une dépouille. Il n’est pas inutile de remarquer que cette
inanisation vise moins à détruire l’objet qu’à juste le vider de sens et
d’intérêt. L’inanité définit donc une relation d’objet : elle est omnipotence
inanitaire. Au lieu d’un déni d’existence, elle porte un déni de
signifiance ».

Reste à trouver, nous dit-il, un peu plus loin, « ce qu’on peut faire
lorsqu’un tel transfert vous saisit. Je serai tenté de répondre par une des
boutades de Winnicott : survivre. Plus exactement : laisser l’inanité vous
atteindre, et survivre. L’association libre consiste alors à ne plus penser du
tout, à vivre un vide, et même à ne plus croire qu’on soit à même de rien
penser. Impression curieuse, comme d’un effacement, une chute libre, un
blanc total. Mais, comme un parachute qui s’ouvre, après qu’on ait enfin
sauté, irrésistiblement, pour peu qu’on se laisse aller, la pensée vient à
renaître. On reconnaît alors que le danger n’est pas tel qu’on le craignait.
Psyché ne sombre pas si facilement… »

114
* * *

Solitude de la parole (sorditude de la parole 1 6 4 )

Toute parole vraie, « pleine », « analytique », est solitude. Est


expérience de solitude, épreuve de solitude). Forme solitude. Naît solitude.
Fait naître à la solitude. Toute parole vraie (« analytique ») précipite dans
la solitude du sujet, est un précipité de l’irréductible solitude du « Je ».

Pourquoi la naissance à la parole est-elle si souvent contemporaine


d’une forme de naissance à la solitude ? Le déni (la perversion, le refus de
la ‘soumission’ à la loi du langage) ne procèderait-il pas également d’une
forme d’angoisse devant cette solitude première, existentielle ? N’est-ce
pas l’angoisse d’avoir à assumer la solitude de sa responsabilité devant sa
parole (devant son désir) qui s’offre comme un des points de butée
majeurs au déploiement de la psychanalyse (aussi bien en son sein que
dans son rapport au ‘social’) ?

Qu’est-ce qui fait tenir un groupe, qu’est-ce qui soutient le besoin de


« faire groupe », de s’agglutiner autour d’un idéal, si ce n’est, d’abord
l’incapacité à soutenir sa propre solitude (Pascal : « Tout le malheur des
hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en
repos dans une chambre ») ?

164
En tant que la parole (celle qui s’assume comme telle) touche au plus proche
du sordide en chacun : à son refus de la parole (qui est refus de l’angoisse
castration, le fameux « roc du féminin » : refus de l’altérité interne, de
l’Inquiétant familier etc.).

115
Quand l’absence ne peut plus être soutenue, l’arrimage au
symbolique est perdu, et l’amour se retourne en collage. Sans cette
essentielle solitude – cette coupure du signifiant opérée à l’endroit de
l’imaginaire – tout engagement clinique se retourne en aliénation, bascule
dans une captation imaginaire qui tourne à vide.

Comme si la séparation-individuation (la « capacité à être seul en


présence d’un autre » (Winnicott, 1969)) touchait, structurellement, à un
inconciliable, un impossible (un Réel, qui laissera toujours un reste – le roc
de la castration ?). Comme si la psychanalyse finissait toujours par
renvoyer à l’insoutenable de cette solitude première devant le Réel — face
à la scène primitive, face à la mort ?). Comme si la parole analytique
touchait, dans son nerf le plus vif, le plus profond, à l’indigeste. À
l’innommable. La clinique c’est d’abord cette confrontation – intime,
personnelle – à l’insoutenable : le clinicien c’est aussi celui-qui-soutient-
l’angoisse.165

Au fil de mon implication, tout se passe comme si je m’étais permis


d’adresser au CMP quelque chose du genre : « ça ne me paraît pas très
équilibré ce qu’il y a dans votre assiette ». Comme si j’avais tenté de
rajouter un peu de manque au menu (au menu de la jouissance), et que ça
leur avait paru totalement indigeste — comme si j’avais voulu les
empoisonner, les intoxiquer par cette injection de manque (de
« symbolique ») au milieu d’un « repas » qui, férocement agrippé à l’objet
externe (noyé dans la consistance épaisse de sa jouissance incestuelle),
refusait de concéder aucune perte de corps.166

165
Ne serait-ce qu’en tant que la parole (quand elle fait acte, au sens analytique)
est structurellement du côté de la soustraction de jouissance (c’est-à-dire du côté
de cette confrontation brutale à cette solitude (h)ontologique qui forme le terreau
de la subjectivation) : la parole est du côté de l’arrachement, de la perte – du
manque à être (le phallus). Du côté de cet inconciliable structurel qui forme le
cœur de cet gap irréductible entre le « symbolique » (le désir) et le « biologique »
(le besoin) — et dont le nouage se travaille par/dans l’angoisse.
166
« La subjectivité surgit toujours d’un effet de rupture. (…) Dès qu’elle se
manifeste, s’établit une rupture du cercle qui va de l’Innenwelt à l’Umwelt. Et le
corps ne cesse de perdre sa chair en s’élaborant dans les images et le langage »
(Le Poulichet, 1987, p.63-64).
116
Dans ce type d’environnement, relancer le manque (à être, à jouir
de l’objet) semble directement renvoyer à une crainte de l’effondrement
(narcissique, spéculaire) : comme si la parole analytique risquait à tout
moment de faire chuter l’idéal, dévoilant dans le même mouvement une
béance insoutenable.

D’où le fonctionnement en clivage de ces entités (institutions ou


sujets), entre, d’un côté, un « moi adaptatif », en « faux self » ; c’est-à-dire
« totalement identifié à lui-même » (à son « moi idéal » : dans un rapport
plénier à sa propre image (collé à ses énoncés : collé à sa propre image))
et, de l’autre, une sorte de mélancolie centrale : un sujet (ou une
institution), donc, complètement « à côté de son désir », incapable
d’embrayer sur une objectalité effective, que viendrait compenser un
surinvestissement imaginaire de l’idéal du moi (dérivé des imagos
parentaux : à la fois intouchables, et en même temps férocement
exigeants, intraitables – inconciliables avec le « moi »).

(Soulignons au passage que ce qui est proprement structurant à


travers ce qui se joue autour du « stade du miroir », ce n’est pas
seulement de se voir, mais de se voir séparé : le miroir, la captation
spéculaire, c’est aussi le deuil d’une communication pure (de soi à soi, de
soi à l’autre : en laquelle le sujet ne serait pas effacé par le langage (pour
s’y trouver représenté). C’est-à-dire : où le corps ne serait plus voilé par
les représentations : « une gestion autonome du corps en dehors du
langage et des images. (…) Ainsi le corps ne serait plus autre, en quelque
sorte il ne serait pas perdu » (Le Poulichet, 1987, p.60-64)).

Le miroir, c’est donc l’épreuve d’une séparation-individuation : mon


image, ce n’est pas moi. « Dans son identification à l’image du corps
propre, l’être se voit déjà dépossédé de lui-même. Ce procès complexe ne
fait que redoubler l’aliénation symbolique d’un « Je » désormais captif des
signifiants qui le représentent » (ibid., p.64).

D’où la contiguïté entre ces « maladies de l’idéalité » et le mythe de


Narcisse, puisque c’est précisément cette coupure qui se trouve
neutralisée chez ce dernier : Narcisse c’est celui qui ne reconnaît pas la
séparation du miroir (la perte narcissique qu’elle engage) : dès lors il se
noie dans sa propre image, son « je » finit par se dissoudre dans son
« moi ». Dans l’adhésion au miroir complète (à sa propre image, à son

117
moi-idéal) il n’y a pas de sujet, il n’y a pas de séparation de soi à soi :
Narcisse c’est l’identité non altérée.)

Dès lors, tout se passe comme si tout devait être mis en œuvre –
même au prix d’un sacrifice de la réalité (d’où la misère objectale,
l’extrême pauvreté du transitionnel, du playing) – pour sauver l’idéal.
Coûte que coûte. Condescendre à prendre pied dans le réel objectal
devient presque synonyme d’une perte sèche du côté de l’idéal (qui, dans
ce type de formation (à l’échelle groupale ou individuelle), à pour fonction
de soutenir la réalité, de contenir l’effondrement narcissique) : comme si
seul ce maintient dans le registre de l’ « idéalité » (cette inflation
imaginaire d’un « moi idéal ») permettait de contenir/voiler la béance
objectale (la précarité de l’assise symbolique).

* * *

Pour conclure, une seule réponse face à cette effraction du miroir-


effacement : le paradigme du rêve. Se laisser saisir par la violence du
travail du rêve. A savoir : mobiliser une langue d’images pour arrimer à
nouveau le corps (humain, social, institutionnel) à sa source-de-langage.
Le rêve : une langue pour reprendre corps – dans l’image : dans le miroir
identifiant de l’altérité.

« C’est dans le rêve seulement que peut se faire cette rencontre


vraiment unique », dira Lacan à propos du rêve de l’enfant qui brûle
(1973, p.214). Le rêve : une langue pour écrire la trace (de l’effacement).
Pour donner lieu (psychique) à l’évènement : pour restituer au corps sa vie
d’images, son enracinement dans la métaphore. « Seul le rêve peut en
effet offrir un lieu de figuration à des rencontres énigmatiques qui
manifestent la véritable singularité de la composition pulsionnelle d’un
corps » (Le Poulichet, 1994, p.72).

118
Conclusion

« Il s’agit de « fermer » un
accès au corps réel, pour ne
plus disposer que d’une
métaphore du corps ».167

« Quand la parole échoue à faire acte », et finit par se retourner en


dérision du sujet – faute d’un nouage suffisamment consistant entre Réel,
Symbolique, Imaginaire – : telle est la perte radicale, dramatique, de la
psychose ; dé-racinement du corps à la langue, de la langue au corps —
comme si le miroir ne pouvait que voler en éclats faute d’un enracinement
suffisant (dans le Nom-du-Père ?).

Du coup c’est la parole analytique qui se trouver sommée de


repuiser directement à l’angoisse du sexuel (au corps de l’incestuel), pour
tenter de renouer ce qui a été clivé/dissocié. En cela, elle saisit à pleines
mains la violence enfouie de l’inceste (elle est comme fourrée à l’inceste,
à la jouissance : elle ouvre et mobilise les potentialités psychotiques
latentes de chacun).

La parole analytique est paradoxale : une main du côté de l’incestuel


(qui en saisit à plein toute la violence), une main du côté de la vie-
séparation (de la coupure qui ouvre au désir). Ensemble : l’un et l’autre en
même temps (comme on dit que le psychotique est dans l’amour et la
haine en même temps) : elle nous sert le plat de l’inceste avec celui de la
séparation-individuation. Comme si c’était la même chose. Ou plutôt :
comme les deux faces opposées d’une même médaille. À chaque fois,
dans chaque cure, c’est ce même décollement qui se trouve remis au
travail : ce même collage entre la parole-inceste et la parole-symbole (là

167
Le Poulichet, 1987, p.82.
119
où le poison est encore confondu avec le remède : paradoxalement, la
parole existe parce que l’homme reste, structurellement pris dans
l’inceste (structuré par l’interdit de l’inceste) : structurellement divisé
entre son sexuel infantile168 et son aliénation radicale au langage — tout à
la fois pétris par le sexuel et par le langage).

Et c’est aussi en tant que telle, dans ce paradoxe même, que la


parole analytique rencontre la « logique Institution » : c’est là où cette
parole est amenée à s’ouvrir (sur elle-même, en elle-même : là où cette
violence est amenée à se déplier dans la langue) que surgit le mur du
déni. Comme si cette parole venait toujours, à l’endroit du « réel
institutionnel », buter – et parfois se fracasser – sur cette part du réel qui
se refuse à se laisser « oblitérer » par le « primat du signifiant » : là où la
parole (le champ de l’Autre) achoppe. Son point de butée ; son « ombilic ».
Là où elle se défait, là où elle chute – là où, pour être pleinement clinique,
elle doit soutenir sa propre perte, consentir à son propre effacement.

Parole : lieu de la plus extrême solitude – ici, la parole devient le


champ/chant de la plus haute solitude. Parler, en tant que
psychothérapeute, c’est se poser au lieu même de l’inconciliable : mettre
en branle l’inconciliable. Se laisser saisir par le « touché au mort »169
(Pontalis, 1977). S’en faire le porte-parole – le témoin. Réanimer le mort,
c’est aussi consentir à laisser saillir l’angoisse : tout mouvement de remise
en circulation du clivage (celui-là même qui tentait de prendre en charge
cet inconciliable) est nécessairement contemporain d’un « temps de
réouverture du trauma » (Le Poulichet, 1994).

La parole analytique, en tant que « parole-qui-dit-le-vrai » (qui perce


l’Imaginaire pour donner à voir le Réel), est une parole collée à l’angoisse,
collée au trauma (qui fait corps à l’angoisse) : en cela même, elle est

168
L’infantile ne reste-t-il pas structurellement branché sur la jouissance
incestueuse ?
169
« Le "touché au mort" indique la mort de la réalité psychique et c'est là, avec
cette rencontre, qu'il y a emprise du contre-transfert » : véritables attaques à
l’égard de la réalité psychique de l’analyste, qui se retrouve ainsi soumis à un
intense procès de désubjectivation. Comme si, à ce moment là, le patient,
cherchait à faire expérimenter (à enregistrer, à donner lieu psychique) ce qu’il
avait vécu passivement à un stade archaïque du développement. Car c’est bien
ce « touché au mort » qu’il va falloir endurer : supporter cette passivation et la
laisser opérer longtemps en silence. Comme s’il était impérieux, à ce stade,
d’exercer son emprise directement sur l’appareil psychique de l’autre.
120
potentiellement persécutrice ; en cela-même le psychanalyste incarne une
figure imaginaire de persécuteur (tout autant que de « sauveur » ; l’un
n’étant que l’avers de l’autre) : il présentifie le traumatisme — celui qui
sépare (met à part) la mère archaïque, nous reconfronte à son essentielle
division. Il constitue le rejeton d’une scène « troumatique », insoutenable :
celle de la séparation première, de l’impossible renoncement à l’unité
perdue (là où le langage est venu trouer l’idéal, entamer la « toute-
jouissance » infantile). En ce sens, la parole analytique touche à la haine –
première : dans son nerf le plus essentiel, le plus vital. « Une haine solide
s’adresse à l’être » (Lacan, 9 janvier 1963) : une haine qu’il s’agit
précisément d’assumer pleinement, jusqu’au bout du transfert — presque
comme « ce devant quoi l’analyste ne doit reculer en aucun cas ».170

* * *

Tout commence comme un constat : impossible d’écrire sur la


psychose (ce qui est déjà, en soi, une façon de « se faire le symptôme de
son patient » — première écriture du transfert). Rien que cette question de
l’écriture, en elle-même, fait symptôme : la psychose c’est
structurellement ce qui ne s’écrit pas (ce qui n’écrit pas, ce qui ne cesse
de ne pas écrire). Au fond, dans la psychose, il n’y a personne. Il n’y a
personne à écrire « dessus » — et encore moins « dedans ». Psychose,
c’est l’autre nom pour dire le vide – pour dire l’absence qui n’écrit pas.

D’où cet accent mis sur l’impossible écriture d’une rencontre


clinique – et son cheminement dans le temps du transfert, de la langue.
D’où ce désir d’un texte qui tiendrait sa cohérence, non pas du
« signifié »171 (de la chose passée dont il se porterait écho, dont il tenterait
d’en retransmettre fidèlement la copie, les « preuves » (« les pièces à
conviction »)), mais de quelque chose de plus proche de « l’effet
symbolique du pur signifiant » (Assoun, 2010) : un mouvement d’écriture.
Une clinique en mouvement dans et par l’écriture. Dans « l’instant

170
N’y aurait-il pas là de quoi penser la haine au travail de la parole ? Ou
comment la haine (et son corolaire, le déni/projection sur autrui) vient travailler
au corps tout notre rapport à la parole ?
171
Au fond le psychotique est resté collé à la réalité (à l’objet, au signifié) – il ne
peut pas la perdre dans/par le fantasme (la parler dans le fantasme : il parle
dans la réalité).

121
d’écrire ». Comme si l’écriture constituait l’après-coup par lequel la
matière-rencontre du transfert allait trouver/rencontrer (comme un
précipité, un passage soudain à l’état "solide"), sa consistance, son
« épaisseur signifiante ». Sa langue réinventée, retrouvée – celle du
patient, l’idiolecte infini singulier de la langue de son symptôme. Pétrir le
symptôme comme une langue, n’est-ce pas le rencontrer, le trouver-
créer ?

Comme s’il s’agissait de faire bourgeonner le signifiant à l’endroit du


mot-chose (du collage du mot au signifié) : par cette coupure opérée, par
l’analyste, à l’endroit de ce collage signifié/signifiant. Il s’agit de faire jaillir
le signifiant là où l’emprise mélancolique à l’objet perdu (au signifié) est
venu réifier/pétrifier le sujet (comme si le clinicien tentait d’opérer une
greffe de signifiant à l’endroit du vide/trou objectal (du signifié)). Au fond,
le signifiant, c’est l’humain. C’est l’adresse : l’inscription du signifié (le
Trieb, la « poussée » anonyme, brute172) dans le champ de l’Autre (de
l’adresse).

Car si la parole clinique peut être proprement dégageante c’est bien,


précisément, de sa coupure assumée avec l’ordre du signifié. La parole
clinique (et, partant, l’écriture clinique) n’est-elle pas précisément celle
qui assume « jusqu’au bout » sa propre division173 – et qui la porte, cette
division, jusque dans sa radicalité la plus féconde ? N’est-ce pas de ce
mouvement d’appel, et d’accueil « du côté du signifiant » qu’elle tient le
cœur de sa consistance ?
174

(Et s’il s’agit, pour le clinicien, de chuter en permanence de cette


place vide, de cette place morte – mélancolique ? 175
– (de la laisser chuter
en lui pour qu’elle puisse s’actualiser « dans le transfert »), c’est peut-

172
Pure répétition de la « Wunscherfüllung » : brute de tout croisement du côté
de l’Autre (du côté de l’origine ?).
Cette coupure qui opère le cœur même du devenir sujet — entre énoncé et
173

énonciation.
174
De son désir, aussi : n’est-ce pas dans le mouvement même de cet incessant
glissement le long de la chaîne signifiante, de ce renvoi permanent d’un
signifiant à un autre signifiant, que quelque chose d’une parole-désir peut trouver
à « survivre » au cœur même de la répétition — et, par là-même, s’offrir comme
butée pour un possible dégagement au réel de la jouissance.
175
Dans laquelle il est logé, non seulement par son propre « non analysé », mais
plus essentiellement, par la violence du transfert.

122
être, précisément, pour tenter d’échapper sans cesse à cette tentation
d’un « vouloir comprendre » (« Gardez-vous de comprendre ! » martelait
Lacan aux psychiatres : « Tout au long de son enseignement Lacan met en
garde ses élève contre ce mirage inconsistant, contre ce malentendu
fondamental en quoi consiste la relation de compréhension »176 (Tribolet,
2008, p.27)).)

Une écriture, donc, dont la clinique serait la transpiration – n’est-ce


pas là la dimension « performative » se rapportant au primat du
signifiant ? – : une sorte d’"écriture clinique" ; une écriture (un "désir
d’écrire") qui engagerait, en elle-même, un mouvement clinique, une
remise en circulation de la violence du transfert. Une écriture, encore une
fois, résolument « du côté du signifiant » : dont le mouvement – la
recherche, la quête, la scansion, la vacillation, le dés-équilibre – serait
contemporain d’une véritable rencontre.177

Autrement dit : peut-on penser une clinique sans écriture ? Serait-il


possible de penser une clinique sans en penser l’écriture — telle qu’elle
opère – telle qu’elle en fait jaillir – le plus vif singulier ?

* * *

Un dernier mot pour tenter de ressaisir notre parcours : ce dont nous


avons tenté de rendre compte, autour de cette « clinique de
l’effacement », c’est bien la question de cette impossible écriture de la
psychose ; de cette impossible trace dans le miroir de l’altérité. L’écriture,
une façon de ressaisir l’effacement au miroir pour tenter de redéployer le
corps dans l’image (dans cette « rêverie imageante » (Lagache, 1957),
cette « langue d’images » en laquelle le corps recompose sans cesse ses

176
Confère notamment : « Cette remarque que je vous ai faite la dernière fois,
que le compréhensible est un terme toujours fuyant, insaisissable, il est étonnant
qu’elle ne soit jamais pesée comme une leçon primordiale, une formulation
obligée à l’entrée de la clinique. Commencez par ne pas croire que vous
comprenez. Parlez du malentendu fondamental » (Lacan, 1981, p.29).
177
« Il est à noter que ces patients sont à l’affût des paroles de l’analyste et que
leur souffrance paraît s’augmenter en séance dès lors qu’une parole prononcée
par l’analyste ne constitue pas ce miroir de germination dans lequel ils pourraient
se reconnaître et habiter. Nous sommes bien là en présence de la capacité
poétique du langage de l’analyste » (Fédida, 1992, p. 97).
123
trajets pulsionnels) ? La clinique serait-elle cette écriture de la
« composition du pulsionnel dans les réseaux signifiants du désir » ? (Le
Poulichet, 1994, p. 75).

124
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