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L’Ultime Elément

Réalisateur de la couverture : K.E.C


Aviscène

L’Ultime Elément
A cet Autre si convoité et tant redouté qui stimule continuellement
ma quête du sens.
A mon père qui m’a été d’une aide précieuse lors des corrections,
à ma mère et à mes frères qui ont été d’un grand soutien tout au
long de cette aventure.
A mon amour qui m’a beaucoup apporté en termes de valeurs
humaines et de connaissances que ce soit dans la vie commune ou
dans l’élaboration de cette œuvre qui me tenait très à cœur.
A mes chers enfants qui furent ma source d’inspiration.
A Adeline avec qui j’avance dans mon cheminement.
A mes proches et amis dont les encouragements m’ont permis de
persévérer.
A toutes mes rencontres, de toutes idéologies confondues, qui ont
participé de près ou de loin à faire mûrir mes réflexions.
Le vent soufflait dans les plaines caressant la terre qui a
porté en son sein l’histoire de la vie. Un paysage
paradisiaque se dessinait à l’horizon laissant planer une
sérénité sans égal et une vision du monde des plus
plaisantes. Les oiseaux chantaient en chœur une admirable
ritournelle, perchés sur des arbres qui s’inclinaient
respectueusement au passage du vent. La rivière traçait son
chemin comme à l’accoutumée saluant sur son passage les
habitants d’une autre vie. Les cieux épousaient les océans
enfantant des larmes de joie, applaudis par les témoins
présents et ravivant ainsi les âmes endeuillées…

Le Questionnement, assis sur un rocher, contemplait


d’un air mélancolique le tableau qui s’offrait à sa vue. Les
gouttes de pluie parcouraient son visage labouré de rides
pour le consoler de sa solitude si pesante et l’interpeller sur
l’essence de cette vie. C’est ainsi que, de cette tendre
caresse, naquit un tourment. Il réalisa qu’un élément lui

9
manquait sur cette terre. Un élément qui donnerait enfin un
sens à son existence.

Une idée poignit dans son esprit. Il envisagea


l’insoupçonnable lorsqu’un murmure paralysant lui suggéra
d’abandonner son projet, enlisant ses pieds sous le poids des
jouissances qui lui furent accordées. Il fallut bien du
courage au Questionnement pour se libérer de l’abîme dans
lequel son contentement l’avait précipité et être fin prêt à
écouter son instinct.

Résolu, il revint dans sa demeure, enfouit dans sa besace


quelques pièces d’or et autres éléments qu’il avait
précieusement gardé durant tant d’années puis franchit la
porte qui le séparait de cet autre monde...

10
Les jours passèrent et le Questionnement arriva enfin
dans un village. Un faisceau émanant du ciel s’amusait à
créer des jeux d’ombres disparates dans ces lieux agités.

De ce marché animé par la foule, émanaient des pleurs


d’enfants qui réclamaient à grands cris leurs jouets.
Quelques marchands exhibaient fièrement les divers objets
qui faisaient la joie des habitants ; des statuettes, des icônes,
des crucifix, des chapelets, des kippas, des voiles, des
turbans, des tapis de prière ainsi qu’une multitude de livres
religieux.

Le Questionnement, habitué à la solitude, préféra ne pas


aborder les passants en ces circonstances si mouvementées.
Il se retira de la halle quand il aperçut à l’angle d’une rue,
un enfant qui s’affairait à rassembler des petites pierres.

— Bonjour petit enfant.


— Bonjour !
11
— Je souhaiterais savoir où je suis ?
— Vous êtes dans le village des Croyants.
— Merci petit bonhomme. Comment t’appelles-tu ?
— Mes parents m’ont prénommé Fitrah1.

Le Questionnement salua l’enfant en posant


délicatement sa main sur son épaule puis il s’éloigna du
brouhaha assourdissant de la cohue. Il jeta un œil furtif sur
l’horloge du village. Le soleil était au zénith. Il avait tout
son temps.

Parcourant un dédale de ruelles, il découvrit un temple,


une synagogue, une église et une mosquée. Chacun
sollicitait ses cloches et muezzins pour appeler les cœurs
dévots à rejoindre l’enceinte de leurs bâtisses. Il comprit
alors que Polythéistes, Juifs, Chrétiens et Musulmans
cohabitaient en ces lieux.

Il s’assit sur une marche et examina les passants.


D’aucuns affichaient fièrement des signes de leur
appartenance religieuse et d’autres, plus discrets, se
fondaient dans la masse. Il était fascinant de distinguer des
1 En langue arabe : L’instinct, l’inné.
12
kesas2, des kippas, des crucifix, des voiles et de ne rien voir
de cela, peindre le portrait de ce village. Cette pluralité lui
rappelait son monde où l’harmonie entre les cieux et la terre
régnait en maître. Il tendit une oreille attentive aux
conversations pour sonder le terrain que ses pieds s’étaient
amusés à fouler. Des propos théologiques s’insinuaient
naturellement dans les discours ; des Shalom, des
Hamdullah, des Doux Jésus et des Namaskar.3

Soudain, il repéra un homme portant le signe de la


confession juive qui s’orientait vers la synagogue. Le
Questionnement, intrigué, choisit de l’aborder.

— Bonjour monsieur,
— Bonjour, répondit le Juif avec méfiance.
— Pourrais-je vous poser une question qui peut vous
paraître indiscrète mais qui me perturbe ?
— Je vous écoute.
— Etes-vous Croyant ?

2 Robes des moines bouddhistes.


3 Salutation hindoue.

13
Le Juif, contrarié par cette question qui lui parut comme
une pure provocation, rétorqua :

— Certainement que je suis Croyant, et un vrai ! Ne voyez-


vous donc pas de quelle manière je suis habillé et vers où je
me dirige ?

— Je voulais juste…
— Et d’ailleurs, pourquoi me questionnez-vous ? Vous
pensez que je suis dans le faux ? Vous voulez me convertir,
c’est ça ?
— Je …
— De toute façon, je suis désolé pour vous que vous ne
soyez pas Juif, c’est la seule et unique vérité !

Le Juif mit un terme à l’entretien et s’élança à vive allure


vers la synagogue. Le Questionnement, ne comprenant pas
ce qu’il venait de se passer, le suivit discrètement, bien
décidé à dissiper le malentendu.

Le grand portail aux multiples voussures franchi, son


attention se porta sur ce gigantesque lieu de culte qui
mariait à merveille deux styles architecturaux très prisés.
14
Un style néo-roman illustré par sa structure sur plan
basilical et un style néo-mauresque, représenté sur
l’ornement de la voûte et des colonnes. De grandes
ouvertures en forme d’arcs en plein cintre donnaient accès
à un sanctuaire où figurait, à l’extrémité de la pièce, une
tébah4. Les dizaines de portes alentour s’ouvraient sur
plusieurs salles, les unes réservées aux évènements
communautaires, et les beit midrash5 destinés à
l’enseignement du Talmud et de la Torah.

Le Questionnement pénétra dans la salle de prière. Trois


offices y étaient célébrés au quotidien selon les horaires
halakhiques6 de la journée : un le matin Chaharit inspiré
par Abraham, un l’après-midi Minha déterminé par Isaac et
un le soir Arvit prescrit par Jacob. Ses yeux se rivèrent sur
un Ménorah7 qui répandait un doux éclairage dans cette
grande pièce occupée par une rangée de dix personnes. Les
fidèles s’apprêtaient à accueillir la prière de Minha qui
débutait aux alentours d’une heure et demie de l’après-midi.

4 Estrade sur laquelle se déroule la lecture de la Torah.


5 Centre d’étude.
6 La tradition halakhique : lois appliquées issues de la Torah et des autres sources qui remontent jusqu’à Moïse.
7 Chandelier à sept branches des Hébreux.

15
Le Juif dirigea sa face vers la porte des cieux8. Il recula
et avança de trois pas pour réciter l’Amida9 en soumettant
son corps à des mouvements d’inclinations et de
prosternations. La prière accomplie, il refit le même nombre
de pas lorsque ses yeux croisèrent ceux de l’importun. Le
fustigeant du regard, il se précipita sans détours vers la
sortie.
***
Le Questionnement emprunta la ruelle opposée lorsqu’il
aperçut un homme portant le signe de la confession
chrétienne. Confiant, il tenta d’approcher ce nouveau
passant.

— Bonjour monsieur,
— Bonjour, répondit le Chrétien avec réserve.
— Pourrais-je vous poser une question qui peut vous
paraître indiscrète mais qui me perturbe ?
— Faites donc.
— Etes-vous Croyant ?

Le Chrétien, indigné par cette question, répliqua :

8 Jérusalem.
9 Ensemble de bénédictions.
16
— Bien sûr que je suis Croyant, un vrai ! Ne voyez-vous
donc pas que je porte le signe de ma confession religieuse ?

Perdant contenance, il rejoignit d’un pas pressé sa


demeure dont il rabattit la porte avec violence. Le
Questionnement, qui était de nature conciliante, souhaitait
clarifier cette malencontreuse situation. Il s’installa au coin
d’une rue avoisinante et guetta patiemment le retour de
l’irascible.

Dans la liturgie chrétienne, huit offices étaient célébrés à


des heures précises. On y accomplissait la prière des
Matines, des Laudes, de Prime, Tierce, Sexte, None, Vêpres
et Complies. La cloche retentira sûrement pour la prière de
None, vers trois heures de l’après-midi. Son interlocuteur
qui paraissait être un fervent pratiquant se rendrait à l’église
et il saisirait cette opportunité pour tenter une nouvelle
approche. Son attente ne fut pas vaine. Les cloches
tintèrent, le Chrétien ouvrit grandement la porte de son logis
et s’élança en direction de sa paroisse. Le Questionnement

17
lui emboîta le pas à son insu puis il s’enfonça dans un
énorme portail en Vaugnérite.10

Un spectacle époustouflant souleva son admiration. Des


fleurs multicolores garnissaient un immense jardin dont la
pelouse verdoyante venait d’être fraîchement arrosée. Des
senteurs suaves exhalaient de cette flore qui évoquait
certains signes de la foi chrétienne. L’Ancolie aux cinq
pétales, assimilée au Saint-Esprit, dessinait les contours de
l’enclos paroissial. De par sa disposition, elle semblait
veiller sur la Rose, emblème de la Madone ainsi que sur
l’Œillet, symbole du Christ. Quant au Lys figurant
l’Immaculée Conception avec sa corolle blanche, attribut de
pureté, il s’éparpillait parmi d’autres fleurs rares ou
communes qui venaient s’ajouter à cette magnifique toile
exposée.

Empruntant au fur et à mesure de ses découvertes


botaniques une allée graniteuse, le Questionnement s’arrêta
pour admirer ce lieu de culte bâti sur plusieurs hectares. Sur
la façade, une grande horloge venait cadencer la vie des
habitants. Au travers d’une grande fenêtre, l’on pouvait

10 Roche magmatique composée de quartz et de lames de mica divergentes et miroitantes en tous sens
18
distinguer trois cloches que les prêtres sollicitaient pour
annoncer la prière ainsi que les autres événements
communautaires. De grandes statues taillées dans le plus fin
marbre ornaient ce lieu mystique que les visiteurs pouvaient
explorer au travers d’une vingtaine de portes capitonnées
d’or.

Perdant de vue le Chrétien, le Questionnement pénétra


dans l’enceinte de l’édifice. Les fidèles rassemblés, le rituel
débuta. Il s’assit discrètement sur un banc au fond de la
salle. Ces lieux étaient peu fréquentés à cette heure-ci de la
journée. Plusieurs sièges restaient inoccupés. Des vitraux
colorés de formes géométriques diverses exposaient, telle
une galerie d’art, le portrait de plusieurs personnages censés
illustrer selon les us, les prémisses de la foi chrétienne. Une
quarantaine de colonnes en béton supportaient une
magnifique coupole représentant des sphères et des cubes,
témoins de la grande prouesse technologique de ses
bâtisseurs. Le sol en marbre réfléchissait, tel un miroir, les
couleurs des vitraux apportant de la tiédeur au décor.

Le Questionnement, ne s’étant pas aperçu du temps


écoulé, fut surpris par la fin de l’office. Les fidèles se
19
levèrent et se dirigèrent vers la sortie. Il se désola de ne pas
avoir écouté le prêche, trop distrait à contempler l’ornement
de ce lieu envoûtant. Il aperçut le Chrétien dans
l’assemblée. Sous le poids de son regard, ce dernier se
retourna brusquement et repéra son faiseur d’embarras.
Bien décidé à régler ses comptes une fois pour toutes, il
l’attendit de pied ferme à la sortie.

— Vous ?
— Je voudrais juste vous expliquer…
— M’expliquer quoi ? Vous devez sûrement être un
mécréant pour m’avoir posé pareille question. Plutôt que de
me suivre, je vous conseillerai de fréquenter plus souvent
l’église, cela vous permettra de faire partie des nôtres car
votre salut en dépend. Alors, trêve de palabres, je dois
partir !

Le Chrétien s’en alla laissant son interlocuteur sans voix.


L’échange qui se voulait cordial se termina par un silence
glaçant.

***

20
Le Questionnement s’installa sur un banc, se persuadant
que la prochaine personne serait la bonne. C’est alors qu’il
rencontra une femme portant le signe de la confession
musulmane.

— Bonjour madame,
— Bonjour !
— Pourrais-je vous poser une question qui peut vous
paraître indiscrète mais qui me perturbe ?
— Oui ?
— Etes-vous Croyante ?
— Bien entendu que je suis Croyante, une vraie ! Ne voyez-
vous donc pas que je porte le signe de ma confession
religieuse ? rétorqua la femme d’un ton railleur.

D’un geste désinvolte, elle lui tourna le dos et poursuivit


son chemin. Le Questionnement voulut placer un mot mais
en vain. Elle s’empressa de rentrer chez elle en refermant
brutalement la porte.

Le Questionnement, d’une nature sage et patiente, ne


désespéra pas. Le muezzin appellerait bientôt à la prière et
cette jeune femme se rendrait à la mosquée. La prière en
21
islam était prescrite cinq fois par jour. Le Fajr devait être
accompli à l’aube, le Ẓohr au milieu de la journée, le ‘Asr,
l’après-midi, le Maghrib au coucher du soleil et le ‘Icha à
la tombée de la nuit.

Il était six heures du soir lorsqu’un chant mélodieux se


fit entendre dans les rues. Quelques fidèles répondirent à
l’appel du Maghrib. Comme prévu, la femme sortit de son
logis et s’élança vers le lieu de culte. Le Questionnement la
talonna secrètement.

Une vue hypnotique lui coupa le souffle. Une immense


esplanade construite de marbre et de verre faisait briller les
multiples fontaines dotées de goulots par lesquels s’écoulait
l’eau destinée aux ablutions. Cet édifice paraissait flotter
sur les mers. Les pratiquants se livraient au rituel de
purification du corps, en se lavant à trois reprises, de façon
méthodique, les mains, la bouche, le nez, le visage, les
avant-bras, et en s’humectant légèrement la tête, les oreilles
et les pieds. Le Questionnement examina l’architecture de
cette immense bâtisse aux dômes multiples. Un minaret
dont l’aspect longiligne avoisinait les cent mètres paraissait
transpercer le ciel nimbé de rouge orangé. Des inscriptions
22
coraniques étaient minutieusement gravées sur le jibs11 de
la façade avec un style d’écriture kufique tressé où les
hampes s’entremêlaient, constituant ainsi un chef-d’œuvre
calligraphique. Plusieurs ouvertures en forme d’arcs
outrepassés facilitaient l’accès distinct des hommes et des
femmes à l’enceinte de la construction. Il s’engagea sur la
voie de la gent masculine et perdit ainsi de vue celle qu’il
avait suivie. Dans la salle de prière, il s’assit sur un vaste
tapis orné de motifs floraux. Tout au fond, en face de lui, se
dressait un minbar12 qui permettait à l’imam d’avoir une
vue d’ensemble et d’être entendu de tous lors de son prêche.
Au-dessus de l’assemblée, il distingua un lustre en or qui
pendait de la voûte, imposant la richesse de ce lieu à la vue
des dévots. Il s’attarda sur le spectacle offert par son haut
plafond que supportaient des dizaines de colonnes serties de
pierres semi-précieuses telles le lapis lazuli, la cornaline, le
jaspe rouge, l’agate et la turquoise. Un assemblage savant
de petites pièces multicolores en céramique émaillée
composait une mosaïque qui filait le long des murs.

11 Plâtre.
12 Chaire où prêche l’imam.
23
Les fidèles s’évertuaient à combler la première rangée.
C’est alors que la prière put commencer. Une fois celle-ci
accomplie, le Questionnement s’élança vers le portail
lorsqu’il discerna la jeune femme dans la mêlée.

— Excusez-moi de vous déranger, je voulais juste…


— Vous m’avez suivie jusqu’ici ?
— Je vous avais demandé si vous étiez Croyante et…
— Et je vous ai répondu par l’affirmative ! J’espère que
vous, vous l’êtes aussi car dans notre Constitution, être
Croyant est une obligation !
— Comment cela ?
— Sur les registres de notre cité, il nous est fait obligation
de mentionner notre confession.
— Mais si je ne suis pas Croyant ?
— Seriez-vous en train de me dire que vous êtes Athée ?

Effarée, la femme s’en alla en courant.

Le Questionnement ne comprit rien à la situation. Avait-


t-il dit quelque chose de déplacé ? Aurait-t-elle aperçu
quelqu’un dans la rue qui aurait pu l’effrayer ?

***
24
Le Questionnement emprunta une allée austère bordée
de quelques habitations et végétations. Il s’assit sur un tronc
d’arbre face à un étal lorsqu’une dispute éclata entre deux
hommes. Le client tourna le dos au patron de l’échoppe
déclenchant par son attitude les vociférations de ce dernier.

Le Questionnement attendit le retour au calme et tenta


une approche.

— Bonsoir !
— Bonsoir ! Que puis-je pour vous ? répondit l’homme sur
un ton sec.
— J’ai assisté à votre querelle. J’espère qu’il n’y a rien de
grave ?
— Ce Croyant ne me paie pas ses dettes et il me saigne
davantage à chaque fin de mois !
— Je compatis. Pourrais-je vous poser une question qui
peut vous paraître indiscrète mais qui me perturbe ?
— Oui ?
— Etes-vous Croyant ?

Le commerçant sentit la colère l’envahir et se mit à


hurler comme un écorché.
25
— Mais bien sûr que je suis Croyant ! Et je suis plus
Croyant que ceux qui portent des kippas, des turbans, des
croix et des voiles ! Vous croyez que c’est de ma faute, c’est
ça ?
— Non, du tout !
— Pour eux je suis un mécréant, un impie car je ne pratique
pas ! Et moi, je dis qu’il ne sert à rien de pratiquer. La foi,
c’est dans le cœur !
— Donc, pour vous, ceux qui pratiquent sont dans l’erreur ?
— Oui, ce sont tous des hypocrites ! Et j’en ai eu la preuve
encore à l’instant !

Le Questionnement tenta d’apaiser la situation, mais


l’homme, bien retranché dans ses positions, mit un terme à
la conversation sur un ton bourru.

— Maintenant, laissez-moi tranquille ! Si vous n’avez


rien à m’acheter, je n’ai pas une minute à perdre. Le temps,
c’est de l’argent !

***

26
Le Questionnement s’engagea dans une voie
commerçante à la recherche d’une buvette qu’il ne mit pas
longtemps à trouver.

Il s’installa dans un coin de la salle puis il demanda un


thé. Une dizaine de tables étaient disposées de façon à
faciliter le passage au comptoir. Des boules en cristal, qui
vacillaient dès l’instant où un visiteur pénétrait dans la
pièce, pendaient du plafond. Les murs ocre étaient décorés
de tableaux illustrant des personnages aux mains multiples,
des éléphants et des galets. Le clapotis d’une petite fontaine
apportait de la douceur à ce lieu de détente.

Cependant, le repos fut de courte durée. Des voix


provenant de l’arrière-salle, présage d’un nouvel esclandre,
vinrent perturber le Questionnement. Lui, qui recherchait la
tranquillité, devrait assister une fois de plus à un spectacle
de nerfs indomptés. Pourtant, ces jeunes gens de
confessions religieuses différentes travaillaient sereinement
sur un exposé jusqu’à ce qu’un sujet religieux épineux
s’invitât à leur table. Chacun se mit à défendre sa position
en essayant de convaincre l’autre de sa vérité. Personne
n’écoutait parler les autres, tous persuadés d’avoir raison.
27
Les visages s’endurcirent, les gestes se firent plus violents.
Le premier fronça les sourcils, le deuxième ricana, le
suivant se moqua. C’est avec les poings et les dents serrés
que l’une des personnes attablées s’en prit à la vaisselle
faisant valser dans les airs les assiettes en porcelaine. Elle
déguerpit sans même régler l’addition. Le patron des lieux
réclama réparation aux deux jeunes restants qui refusèrent
de payer les dommages. S’ensuivirent des échanges de
noms d’oiseaux lancés à tout vent. Les deux clients
quittèrent les lieux sans se retourner.

—Trop c’est trop ! Ces jeunes n’ont aucun sens de la


retenue ! fit le patron en s’adressant au Questionnement.
J’ai pour habitude de maîtriser ma colère, mais là, c’en est
trop ! Ils se comportent plus mal que nos ennemis !
— Vos ennemis ?
— Oui, les Athées ! On voit bien que vous n’êtes pas d’ici !

A cet instant précis, le Questionnement comprit l’attitude


de la jeune femme qu’il avait rencontrée.

— Et maintenant, je dois vous laisser. Les cloches vont


bientôt sonner.

28
— Pourrais-je vous poser une question qui peut vous
paraître indiscrète mais qui me perturbe ?
— Oui ?
— Etes-vous Croyant ?

Irrité par cette question, l’homme scruta méchamment


son interlocuteur. Il inspira profondément en bombant le
torse pour canaliser sa colère puis il mit un terme à la
discussion avec ces mots succincts :

— Maintenant, on ferme !

Après quelques réverbères, le commerçant s’engouffra


dans un portail lumineux. Le Questionnement l’imita. Un
escalier se trouvait face à lui. Il gravit difficilement une
multitude de marches accordant ses pas avec le rythme du
carillon d’une cloche dont les tintements s’accéléraient
progressivement.

Dans la liturgie bouddhiste, les cloches sonnaient


plusieurs fois par jour. A l’aube, elles appelaient les fidèles
au réveil, le soir, elles servaient à bannir les mauvais
éléments. Les moines les utilisaient également pour
29
annoncer les repas, les rassemblements, les appels à l’étude
ainsi que la lecture des textes sacrés.

Au terme de son ascension, le Questionnement découvrit


un merveilleux stupa13 en forme de pagode éclairé par des
centaines de lanternes. Ce sanctuaire semblait être suspendu
dans les cieux.

Moines et fidèles s’adonnèrent aux actes de dévotion par


le biais de circumambulations14 en faisant tourner les
moulins à prières, s’imprégnant ainsi des mantras. Il monta
quelques marches pour accéder à l’enceinte de l’édifice où
figurait, par-dessus la porte, une roue de loi15 flanquée de
deux daims. A l’entrée, il se déchaussa puis explora du
regard ce monastère composé d’un dortoir, de salles de
classe et d’une pièce destinée aux offices.

Dans l’enceinte du bâtiment, un grand Bouddha aux


yeux perçants veillait sur les lieux. Huit statues incarnant
les Dharmapala16 aux formes terrifiantes troublèrent la
quiétude du Questionnement. Certaines revêtaient une

13 Monument bouddhiste commémorant la mort du fondateur du bouddhisme Gautama qui contient des
reliques de Bouddha.
14 Rite où l’on tourne autour d’un symbole.
15 Symbole du premier sermon du bouddha à Sarnath.
16 Déités courroucées du bouddhisme, défenseurs du dharma.

30
forme humaine avec leurs corps dotés de bras et de visages
multiples, d’autres prenaient une apparence animale. Une
vision de la mort et du châtiment émanait de ces protecteurs
du dharma17 dont les couronnes qui les paraient présentaient
des gravures de crânes humains. Leurs yeux globuleux
empreints de courroux semblaient contraster avec les
tintements du Rin18 utilisé pour distiller les ondes positives.
Les dévots se prosternaient devant les icônes en présentant
leurs offrandes malgré l’indigence qui se lisait sur leurs
corps affaiblis, corps qu’ils peinaient à dissimuler derrière
leurs oripeaux.

Devant cette scène insoutenable, le Questionnement


tressaillit. Sa poitrine se compressa déclenchant des sueurs
qui le poussèrent à regagner en courant la sortie.

***

Envahi par un profond sentiment de déréliction, le


Questionnement décida de quitter ce village. Il s’engagea
dans le marché où les commerçants du jour avaient cédé la

17 Enseignement
18 Cloche utilisée dans le bouddhisme.
31
place à ceux de la nuit. Soudain, il remarqua une scène
étrange. A cette heure tardive, l’enfant prénommé Fitrah se
releva de son tapis retenu par de petites pierres puis il
rangea soigneusement sa marchandise. Les passants
l’ignoraient. L’enfant avait l’air malheureux. D’un pas
réfléchi, il s’élança vers la sortie du village.

Le Questionnement, poussé par sa curiosité, le héla tout


en s’avançant vers lui.

— Bonsoir petit bonhomme.


— Bonsoir !
— Pourquoi quittes-tu ton village ?
— Ce n’est pas mon village et ça ne le sera jamais, dit-il
attristé.

Le Questionnement pensa un instant que cette


déclaration n’était que le fruit d’une mélancolie passagère.
C’était sans compter sur le garçonnet qui poursuivit son
chemin.

— Veux-tu dire par là que tu n’es pas Croyant ?


— Non. Ma mère n’a pas les moyens suffisants pour
accéder à ce village.
32
— Mais alors, d’où viens-tu ?
— Je suis simplement de Passage.
— Je peux être ton compagnon de route ?
— Oui, votre compagnie me fera plaisir ! La route est
longue, j’ai marché une journée pour arriver ici. Hélas, je
n’ai pas trouvé ce que je cherchais.

33
Les deux voyageurs parcoururent le désert sous une nuit
étoilée qui faisait scintiller le sable fin sous leurs pieds
racornis. Le Questionnement laissait le soin au petit garçon
de prendre les initiatives. Fitrah, coutumier des environs,
lui proposa de camper sous un palmier qu’il aperçut en
cours de route.

Le vent se leva, la température baissa. Ils allumèrent un


feu pour se réchauffer. L’enfant étendit deux tapis de façon
parallèle, réservant le plus petit pour lui-même et se
retrouva à moitié étendu sur le sol. Le plus grand, il le
destina à celui qu’il considérait désormais comme son
invité. Le Questionnement fut touché par ce geste
d’humilité qui se dégageait de ce petit être, qualité qu’il
n’avait guère rencontrée jusqu’à présent. La rencontre des
gens de son village s’annonçait dès lors prometteuse… Il le
contempla longuement. C’était un enfant aux traits joviaux.
Le teint basané, les cheveux lisses, les yeux bridés. Il était
35
à lui seul l’expression de cette diversité qui lui rappelait son
univers lointain. D’un geste gracieux, Fitrah se mit à
rassembler quelques brindilles pour alimenter le feu qui
semblait le remercier par des crépitements qui sonnèrent en
ces lieux paisibles comme des feux d’artifice.

Animé par sa curiosité du monde propre à son jeune âge,


il interrogea son compagnon de route.

— Vous avez réussi à faire le tour du village ?


— Un peu.
— Les lieux de culte sont très beaux, n’est-ce pas ?
— Oui. J’ai visité le temple en dernier.
— Vous êtes déçu, c’est cela ?

Surpris par ce garçon qui semblait lire dans ses pensées,


le Questionnement se laissa aller à une confidence.

— Je ne me suis pas senti à l’aise. Je ne sais pas pourquoi.


— Moi, je sais. Les chefs religieux détournent l’argent des
offrandes. C’est injuste. Il y a beaucoup de pauvres dans ce
village.

36
Devant la mine attristée du Questionnement, Fitrah se
souvint de son malheur puis levant les yeux au ciel, il dit
d’une voix presque inaudible :

— Pensez-vous qu’un jour, je reverrai mon père ?

Le Questionnement se contenta de le regarder


tendrement. Brusquement, le feu faillit s’éteindre mais
Fitrah s’empressa de lancer une poignée de brindilles pour
lui redonner un second souffle.

— On dirait que le feu m’a répondu ! lança-t-il en souriant.

Ensuite, il s’allongea sur le sol et se laissa emporter par


un sommeil profond.

Le lendemain, les rayons du soleil réveillèrent nos deux


voyageurs lesquels se préparèrent à reprendre leur
traversée. Après de longues heures de marche, ils arrivèrent
enfin au village.

37
— Voilà ! Nous sommes à Passage.
— Passage ? C’est le nom de ton village ?
— Oui ! Je vous avais dit auparavant que j’étais de Passage.

Le Questionnement sourit discrètement puis suivit sans


mot dire le petit garçon. Il décela avec stupéfaction la
présence d’un temple, d’une synagogue, d’une église et
d’une mosquée. Des gens portant des kesas, des kippas, des
crucifix et des voiles défilaient harmonieusement dans les
rues. Les passants s’échangeaient des aménités en offrant
leurs plus beaux sourires.

Subjugué par la ressemblance des lieux avec celui des


Croyants, l’itinérant interpella l’enfant :

— Ne sommes-nous pas dans le village des Croyants ?


— Non ! Ici, personne n’est Croyant.

39
Troublé, le Questionnement accorda ses pas à ceux de
Fitrah et s’enferma dans un long silence.

Ils traversèrent une esplanade animée par des artistes.


Des toiles et des sculptures paraient les pavés de couleurs
flamboyantes. Des magiciens épataient grands et petits avec
leur art. Des comédiens revêtaient leurs costumes de mime
ou de clown, au grand ravissement des spectateurs. Des
poètes et conteurs partageaient leurs récits avec ceux qui
tendaient l’oreille. Les deux voyageurs se glissèrent dans la
foule et s’insinuèrent dans une ruelle étroite qui donnait sur
des anciennes habitations, à l’aspect délabré, faites de terre
et de paille.

Arrivés à destination, Fitrah frappa à une porte. Une


femme portant le signe de la confession musulmane ouvrit
le vantail. Elle enlaça tendrement son petit puis posa des
yeux intrigués sur le Questionnement.

— Maman, j’ai eu de la compagnie durant mon voyage !


— Bienvenue chez nous ! Entrez je vous prie. J’ai hâte de
savoir comment vous vous êtes rencontrés. Je vous
remercie d’avoir accompagné mon fils. Son père aurait été
fier de lui.
40
A cet instant, des larmes de tristesse coulèrent sur les
joues de son enfant, gêné par cet éloge qu’il estimait ne pas
mériter.

— Je n’ai pas pu vendre mes objets dans le village des


Croyants, maman !
— Ce n’est pas grave mon fils. Nous sommes de Passage.
Nos bienfaits nous viennent de notre Seigneur et non du
village des Croyants.

Le Questionnement fut installé sur un fauteuil en velours


pour lui assurer le confort du moment. La maman
s’empressa de préparer le thé et invita son hôte à prendre
ses aises.

La chambre était pauvrement meublée. Les éléments


rencontrés dans cette pièce exiguë se comptaient sur les
doigts d’une main. Une table basse, deux tabourets, un coin
faisant office de cuisine et au fond de la pièce, deux petits
matelas posés à même le sol.

Son attention fut détournée par la prestance de la jeune


femme.
41
— Allez-y ! Servez-vous je vous prie. Ce sont des gâteaux
que j’ai préparés de mes propres mains.

Elle accompagna cet en-cas de thé servi dans trois petits


verres sortis pour la circonstance. Le Questionnement
dégusta l’infusion puis se décida à sortir de son antre19:

— Votre fils m’a dit que vous n’étiez pas Croyants dans ce
village, mais j’ai aperçu un temple, une synagogue, une
église et une mosquée.
— En effet, nous ne sommes pas Croyants ici.
— Mais comment vous définissez-vous ?
— Je suis musulmane et j’aspire un jour à faire partie des
Croyants.
— Vous voulez dire que vous souhaiteriez déménager dans
le village des Croyants ?
— Non. Je voudrais l’être dans l’autre vie.

Déconcerté, le convive haussa les sourcils, ses yeux


perdus dans un tourbillon de pensées.

19.Pièce isolée où on réfléchit. Ici, employé en tant que métaphore.

42
— Mais pourquoi ne pas réaliser votre rêve en rejoignant le
village des Croyants ?
— Cela ne m’intéresse pas. Avez-vous pu échanger avec
eux ?
— Non. Ils m’ont tous fermé la porte.

Le Questionnement relata ses péripéties sous l’œil


attentif de la jeune femme. Elle hocha la tête puis dit d’un
ton complaisant :

— Je comprends. Lorsque l’on estime être assis sur une


vérité, il ne faut pas s’étonner que l’on ferme définitivement
la porte au questionnement.

Face à la pertinence de cette réplique, le Questionnement


l’invita à étayer davantage son propos.

— Ceux qui se disent Croyants n’ont pas besoin que l’on


vienne bousculer leurs convictions. A travers le peu
d’échanges que vous avez eu avec eux, personne ne se
soucia de vous car ils ne s’intéressent au fond qu’à leur
propre personne. L’orgueil a pénétré leur cœur. C’est
l’orgueil qui fait que l’on interrompt brutalement une
43
discussion empêchant par là-même, d’écouter toute
explication qui nous permettrait de passer outre nos
préjugés. Vous conviendrez que l’orgueil a revêtu diverses
facettes dans ce village. On vous a répondu avec agacement,
moquerie et colère et on vous a violemment fermé la porte
au nez.

Fitrah qui écoutait attentivement sa mère lança avec


amertume :

— Tu dis vrai maman. C’est l’orgueil qui a fait que


personne ne s’est intéressé à mes objets. Ils les ont
certainement trouvés laids et insignifiants.
— Ne dis pas cela mon chéri. Ne te sous-estime pas. Les
petits objets que tu as confectionnés sont les plus beaux
fleurons de cette terre. Peut-être que Dieu a voulu que tes
joyaux n’aillent pas à des tiers incapables de valoriser ton
travail. Ils me serviront à décorer notre jolie maison.
— Merci maman ! Je te les offre tous à l’exception de celui-
ci. Je ne le trouve pas très abouti. Je m’en déferai demain.

Ces mots prononcés, Fitrah rangea le bibelot sur


l’étagère près de la porte. Le Questionnement
44
l’accompagna du regard tout en poursuivant sa
conversation.

— Comment décrivez-vous votre relation avec les habitants


de votre village ?
— Nous vivons tous en harmonie dans le respect des autres
croyances. Personne ne se moque de la religion de son
voisin car nos regards sont dirigés vers la même direction.
Nous espérons tous un jour faire partie des Croyants et nous
œuvrons comme nous le pouvons en ce sens.
— Donc, à vous entendre, la foi ne serait pas un acquis ?
Mais comment est-ce possible puisque vous croyez en
l’existence de Dieu ?
— Etre Croyant, ce n’est pas une question de croire ou ne
pas croire en l’existence de Dieu.

Bousculé par cette déclaration peu commune, le


Questionnement trempa les lèvres dans son verre pour
contenir sa langue et se donner le temps de la réflexion.

— Comment se fait-il ?
— Le diable croit en l’existence de Dieu mais il n’a pas foi
en Lui et ne fait pas partie des Croyants.
45
Pris au débotté par cette réplique apologétique20, le
Questionnement demanda des éclaircissements.

— Que signifie avoir foi en Dieu pour vous ?


— Je peux avoir foi en votre existence par exemple, mais
ne pas avoir foi en vous. C’est-à-dire, ne pas avoir
confiance en vous. La foi, c’est une affaire de confiance
avant toute chose et cela se travaille tout au long d’une vie.

Son interlocuteur posa délicatement son verre sur la


table, baissa les yeux un instant et reprit :

— Est-ce à dire que vous n’accordez pas entièrement votre


confiance à Dieu ?
— C’est cela.
— Pourriez-vous être plus explicite ?
— En tant qu’humains, nous traversons tant d’épreuves
dans nos vies que nous perdons par instants toute confiance
en Dieu. Au décès de mon époux, j’ai éprouvé un sentiment
d’abandon, voire d’injustice. Il m’était difficile de me
résigner à sa mort. Il est normal en tant que veuve de
20 Champ d’étude consistant à défendre de façon cohérente une position.

46
ressentir la peur du lendemain surtout avec un enfant à
charge. Il m’arrivait de songer au pire s’il n’y avait pas eu
cette petite voix qui m’appelait à l’apaisement.

Elle interrompit ses lèvres disertes pour resservir son


convive.

— Votre religion s’accorde-t-elle avec votre perception de


la foi ?
— Vous me faites réfléchir. Je me souviens d’un verset qui
illustre bien nos échanges.

La femme s’empressa de ramener le livre de sa croyance


qu’elle gardait minutieusement rangé dans un endroit élevé
par respect. Tournant délicatement les pages, elle
s’approcha du Questionnement comme pour lui faire part
d’une découverte.

Coran (49,14). Les A’rab21 ont dit : "Nous avons la foi".


Dis : "Vous n'avez pas encore la foi. Dites plutôt : Nous nous
sommes simplement soumis22, car la foi n'a pas encore
pénétré dans vos cœurs. Et si vous obéissez à Allah et à son

21 Les bédouins, les nomades.


22 Soumis à Dieu : Embrasser l’islam.
47
messager, Il ne vous fera rien perdre de vos œuvres". Allah
est Clément et Miséricordieux.

Envahi par un sentiment abscons, le Questionnement se


leva promptement comme rappelé par un devoir. Il remercia
ses hôtes puis quitta la maison.

Le lendemain au réveil, Fitrah embrassa sa mère puis


s’élança vers la sortie. Comme à son habitude, il devait se
rendre chez le charpentier pour y apprendre le métier. Au
passage, il tendit la main sur l’étagère pour y récupérer le
bibelot. Il s’aperçut d’une chose étrange.

— Maman ? Où est l’objet que j’avais placé hier soir sur


l’étagère ?
— Je n’ai touché à rien. Es-tu sûr de l’avoir déposé dessus ?
— Oui, j’en suis certain.

Après une longue hésitation, le visage chagrin, il


demanda en balbutiant :

— Crois-tu que notre invité l’ait pris ?


— Je l’ignore. Mais après tout, ne souhaitais-tu pas t’en
débarrasser ?
48
— Penses-tu que c’est quelqu’un de bien ?
— Le peu que j’ai vu a suffi à m’en convaincre, mon fils.

Apaisé par les paroles de sa mère, il l’étreignit


délicatement et ouvrit la porte. Un petit sac était posé sur le
seuil.

— Regarde, maman !

Déficelant l’objet de leur trouvaille, quelle ne fut pas leur


surprise d’y découvrir des pièces d’or ! Cela permettrait à
cette petite famille de vivre à l’abri du besoin. Le présent
était accompagné d’un mot :

« Ton travail est précieux »

Des larmes de joie perlèrent sur les joues de la maman


qui remercia le Seigneur de cette visite inopinée.

— Maman ! Maintenant, nous pouvons emménager dans le


village des Croyants avec tout cet argent !
— Non, mon fils. Dieu préserve nos cœurs ! C’est une
grande épreuve qui nous a été envoyée à l’instant.
— Je ne comprends pas maman.
49
— Réfléchis mon enfant. La plupart des habitants du village
des Croyants étaient issus de notre village. Il leur a suffi
d’avoir obtenu quelques moyens pour se sentir mériter le
titre de « Croyant ». Et vois-tu comment ces gens-là sont
devenus ?
— Tu as raison maman, j’ai été très déçu !
— Alors restons ici et ne perdons pas de vue nos objectifs.
— Je t’aime maman. Tes paroles sont sages !

***

Le Questionnement arpenta le marché lorsqu’il fut


témoin, de loin, d’un vol à l’arraché. Epris de justice, il
traqua le malfaiteur. Ce dernier s’était retranché au fin-fond
d’une ruelle pour fouiller à son aise l’objet dérobé.
Lorsqu’il aperçut le Questionnement, il feignit de ne pas
l’avoir remarqué craignant que celui-ci n’ait assisté à la
scène.

— Bonjour. Pourrais-je vous poser une question qui peut


vous paraître indiscrète mais qui me perturbe ?

50
Ressentant les effluves de la sentence, l’homme
tressaillit, le cœur au bord des lèvres asséchées qui
laissèrent échapper une timide interjection :

— Euh, oui ?
— Etes-vous Croyant ?

Retourné par cette question lapidaire qui semblait


admonester son âme, les yeux du fugitif se remplirent de
larmes qu’il tentait de musser au creux de son bras replié.

— Non, je ne suis pas Croyant, répondit-il d’une voix


chevrotante.
— Pour quelle raison dites-vous cela ?
— Un Croyant ne devrait pas commettre de péchés, ce qui
n’est pas mon cas, dit-il d’un ton plein de remords.
— Je remarque que vous tenez un sac de femme. Je suppose
qu’il ne vous appartient pas ?

Ehonté, l’homme baissa le front et fit tout en ravalant son


excès de salive :

— Non. Je viens de le voler à une dame à l’instant.


— Pourquoi l’avez-vous volé ?
51
— Pour rejoindre le village des Croyants.
— Mais vous venez de dire que pour être Croyant, il ne faut
pas commettre de péchés.
— Cela peut paraître paradoxal mais je me suis dit que si je
volais pour la bonne cause, je deviendrais un être meilleur
et qu’ensuite, je ne volerais plus.
— Etes-vous prêt à bâtir votre bonheur sur le malheur des
autres pour devenir Croyant ?

Le tire-laine23, pris au piège, rétorqua avec véhémence


pour se donner bonne conscience.

— J’ai honte d’agir ainsi mais je n’ai pas trouvé d’autres


solutions qui puissent me permettre d’accéder au village des
Croyants.
— Ne disposez-vous pas d’un autre moyen de subsistance ?
— Non. Je n’ai pas de travail et de surcroît, je vis, comme
d’autres ici, dans la rue.
— Pensez-vous que vous atteindrez le bonheur au village
des Croyants ?

23 Voleur qui attaquait les gens dans des lieux isolés.

52
— Ma foi, oui ! Dans notre cité, tout le monde rêve un jour
d’être Croyant. D’ailleurs, nombre de nos habitants l’ont
quittée.
— Je reviens du village des Croyants.

Médusé, l’homme se redressa par déférence, honoré de


discuter avec ce qu’il pensait être un Croyant.

— Et comment est-ce là-bas ? La vie doit y être agréable.


C’est certainement mieux qu’ici, n’est-ce pas ?

Le Questionnement évoqua ses mésaventures dans le


village des Croyants. Le pauvre bougre vit son rêve
s’écrouler. Il ressentit amèrement l’inanité de son geste.

— Que faire de ce sac ?


— Remettez-le aux autorités locales puis faites circuler
l’information dans le marché.
— Mais si je m’y rends, ils vont m’arrêter ! A moins que je
ne dise l’avoir trouvé par terre. En tout cas, l’argent est
intact. Ils verront bien que je ne suis pas un voleur ! Oui,
c’est ça !

53
Le Questionnement s’éclipsa abandonnant l’homme à sa
plaidoirie. Dans les limbes24, des voix se disputaient son
affaire tantôt l’incitant à réparer son tort tantôt l’en
dissuadant. D’un geste agacé, il les interrompit pour
n’écouter que celle de son propre instinct. Venant à
résipiscence, il fonça sans plus tarder restituer l’objet de son
tourment.

De suite, un sentiment ineffable envahit tout son être. Il


se sentit riche à cet instant où seule cette victoire sur sa
personne suffisait à dissiper son affliction.

Tout à coup, le vent se leva renvoyant le repenti à sa triste


réalité qu’il taisait par fierté aux habitants de son village. Il
songea à la nuit froide qui l’attendait encore une fois dans
la rue. Affublé d’un veston délavé, il remonta son col puis
enfonça la main dans sa poche qui se figea un instant au
toucher d’une masse compacte. Un petit sac contenant des
pièces d’or lui assurait une vie prospère. Bouche bée, il
écarquilla les yeux, persuadé de ne l’avoir volé à personne,
celui de la dame ne contenant que quelques monnaies qu’il
avait décidé de restituer. Il inspira profondément puis
24 Lieu entre le paradis et l’enfer.

54
vérifia derechef s’il n’avait pas rêvé. Un mot glissa sur le
sol.

« Ton intention est précieuse »

Il se jeta à terre laissant échapper toutes ses larmes. Une


fois ses esprits retrouvés, une voix alliciante lui rappela son
désir d’emménager dans le village des Croyants. Il la
repoussa de toutes ses forces se souvenant des propos du
Questionnement concernant les gens de ce lieu.

— Non ! Je préfère rester ici et aider les miens.

***
Le Questionnement s’arrêta devant un magnifique jardin
garni de fleurs variées. Il s’assit sur un banc quand une
dame d’un certain âge portant le signe de la confession
chrétienne vint se joindre à lui.

— C’est un très beau jour, n’est-ce pas ? dit-elle d’un ton


satisfait.
— Oui, très beau ! dit-il, ravi qu’on l’aborde en premier.
— J’ai une fille qui se marie demain. Si vous saviez les
efforts que m’ont demandé les préparatifs. Elle souhaitait
acheter sa robe de mariée dans la célèbre enseigne « l’habit
55
fait le moine », mais elle n’avait pas l’argent nécessaire. Je
la lui ai procurée en vendant mes bijoux. Après tout, le
bonheur de ma fille passe avant tout. Vous connaissez
sûrement cette enseigne !
— Non, je ne connais pas.
— Juste Ciel ! J’ai cru que vous veniez du village des
Croyants !

Le Questionnement, interloqué par ce que venait de


lancer cette femme, la regarda d’un air hébété.

— Votre façon de vous habiller est peu commune dans


notre village. C’est la raison pour laquelle j’ai pensé cela.
Comme quoi, on n’est pas forcément ce que l’on porte !

Fidèle à sa bonne humeur, elle éclata de rire puis sur un


ton plus solennel, elle relança la discussion.

— Donc, vous ne faites pas partie des Croyants ?

Amusé par ce retour de situation, le Questionnement


répondit :

— Je… dit-il avec retenue en baissant le regard.

56
— Vous sentez-vous bien dans notre village ?
— Oui.
— Alors, vous êtes des nôtres cher ami ! Vous verrez, cela
vous plaira. Nous apprécions les étrangers, nous aimons
découvrir et discuter. D’ailleurs, je saisis cette occasion
pour vous convier au mariage de ma fille. Je serai heureuse
de vous avoir à ma table.

Touché par cette attention particulière, le


Questionnement accepta l’invitation.

— La fête débutera tôt dans la matinée. Je vous attendrai,


lança la vieille dame en s’en allant.
— A quelle adresse dois-je me rendre ? fit le
Questionnement tout confus.
— Fiez-vous aux signes et vous la trouverez, répondit-elle
avec un brin de malice dans les yeux.

***
La nuit s’annonçait glaciale. La neige se mit à tomber,
parsemant de ses fines volutes les ruelles et les toitures
mansardées des demeures.

57
Le Questionnement se rendit à l’auberge du village. Il
essuya ses pieds sur le paillasson puis tira la corde de la
clochette. Un individu s’empressa d’accueillir le visiteur.
C’était un homme au sourire charmeur et à la silhouette
élancée. Il portait sur lui le signe de la confession juive.

— Bonsoir, que puis-je pour vous ?


— Bonsoir, pourrais-je passer la nuit dans votre auberge ?
— Oui, bien sûr ! Il me reste la chambre six au premier
étage.
— Je vous remercie mais je suis bien ennuyé.
— Pour quelle raison ?
— Je n’ai pas d’argent pour vous payer. Il neige et il fait
froid dehors. Un petit coin dans le hall à l’abri des regards
me suffira. Je partirai à l’aube.
— Allons donc ! Suivez-moi ! Je vous cède la chambre,
vous y serez plus à votre aise.

Le Questionnement marqué par cet élan de générosité


insista :

— Et si un autre client venait à se présenter ? Je ne voudrais


pas porter préjudice à vos finances.
58
— Quand il s’agit d’un bienfait, rien n’est jamais perdu,
répondit bravement le bienfaiteur.

Suivi du Questionnement, l’homme gravit les marches,


inséra la clé dans la serrure puis d’un geste déférent
présenta à son invité une loge de bon aloi.

— Je vous souhaite une bonne nuit.

***
Le Questionnement s’allongea sur le lit douillet, le
regard tourné vers la fenêtre. Des flocons de neige glissaient
lentement sur les carreaux apaisant son corps harassé par le
voyage. Soudain, un son guttural vint interrompre son
repos. D’un bond, il se dirigea vers le couloir pour en
connaître la provenance. Ses pas le menèrent à la chambre
huit du palier où un chant s’apparentant fort bien au
Fanbai25 s’y fit entendre.

Le Questionnement attendit une pause puis frappa à la


porte.

— Qui-est-ce ?

25 Chant liturgique bouddhique.


59
— Je suis votre voisin de palier.

La porte s’ouvrit sur un jeune moine portant le signe de


la confession bouddhiste.

— Bonsoir, je vous ai entendu chanter et cela a attisé ma


curiosité.
— Je m’excuse de la gêne occasionnée. Je pensais que les
murs étaient mieux isolés.
— Oh, non ! Cela ne me gêne aucunement. Je souhaitais
vous poser une question qui peut vous paraître indiscrète
mais qui me perturbe.
— Je vous en prie.
— Etes-vous Croyant ?

Le moine porta un regard empreint de compassion sur


son interlocuteur puis d’un sourire affable, l’invita à
découvrir son monde.

— Entrez, nous serons mieux à l’intérieur.

Il installa son convive puis s’éclipsa un instant pour


préparer une tisane. Le Questionnement fut interpellé par la
présence de cinq couleurs dissonantes qu’on aurait été tenté
60
d’attribuer à un manque de goût. Toutefois, le contraste en
ces lieux était fort plaisant.

— Le décor de cette chambre est-il de vous ?


— Oui. Je compte y rester quelques temps.
— Que signifient ces cinq couleurs ?
— Elles représentent les cinq éléments de la foi bouddhiste.
Le bleu est le symbole de la méditation. Le jaune clair celui
de la pensée juste. Le rouge indique l’énergie spirituelle. Le
blanc exprime la foi sereine et la couleur orangée est
l’emblème de l’intelligence.

Le moine revint avec son infusion qu’il accompagna de


petits gâteaux secs puis s’assit sur le tapis face au
Questionnement. Ce dernier était à la fois admiratif devant
l’humilité de cet homme et gêné d’avoir pris possession de
la seule chaise disponible.

— Vous m’avez demandé si j’étais Croyant. Cette question


me renvoie à mes origines ainsi qu’à mes objectifs.
— Pourriez-vous m’en dire plus ?

61
— Je viens du village des Croyants. Mes parents décidèrent
de me faire moine. Je le devins à contre cœur car depuis
mon enfance, je rêvais d’emprunter un autre chemin.
— Quel est cet autre chemin ?
— Je souhaitais vivre mes propres expériences sans que
l’on me contraigne dans une voie. C’est la raison pour
laquelle je n’ai pas encore atteint la foi.
— Que voulez-vous dire ?
— Bouddha a dit cette parole sage « Apprenez par vous-
même ». La foi, selon la vision bouddhiste, n’est ni un don
ni une révélation mais une relation de confiance qui
s’établit en suivant le dharma26 et le sangha27 et qui n’est
confirmée que par l’expérience. Or, cette dernière me fait
défaut. Mes parents, soucieux de mon devenir, ne m’ont
rien laissé expérimenter par moi-même. Ils m’ont tracé le
chemin à suivre et m’ont dicté la ligne de conduite.
— Pourquoi ne pas avoir contesté leur décision ?
— Dans notre religion, la piété filiale prévaut. Néanmoins,
j’ai toujours gardé par devers moi mes ambitions.
— De quelle manière ?

26 Ensemble des enseignements du Bouddha


27 L’ordre des moines.
62
— En prouvant à mes parents que j’étais une bonne
personne. A l’âge adulte, ils m’ont accordé leur confiance
et c’est alors que je choisis ma voie.
— Que faites-vous dans le village de Passage ?
— Je souhaite y construire une école et un dortoir.
Actuellement, j’enseigne dans le temple et fais appel aux
dons pour réaliser mon projet.
— C’est un projet titanesque pour une seule personne.
— Oui, mais « Si vous avez l’impression d’être trop petit
pour changer quelque chose, essayez donc de dormir avec
un moustique et vous verrez lequel des deux empêche
l’autre de dormir28» répliqua le moine avec aplomb.

Transcendé par cette parole stimulante qui semblait lui


être destinée, le Questionnement acquiesça.

— Pourquoi un tel projet vous tient-il à cœur ?


— Je souhaiterais attirer davantage les gens de mon village,
et cela ne peut se faire en l’absence d’une école et d’un
dortoir. Cela leur permettrait de faire leur propre expérience

28 Propos du Dalaï Lama.

63
et de s’éloigner des tensions existantes. Ils récupéreront
ainsi leur vue floutée par la pensée unique de leur croyance.
— A quelles tensions faites-vous allusion ?
— Les Croyants prétendent avoir acquis la foi. L’orgueil
s’est emparé de leur être. Ils se critiquent entre eux, chacun
se proclamant être le détenteur de la vérité. Il y a beaucoup
de souffrance dans les cœurs de mon village.
— Insinueriez-vous que la foi n’est pas un acquis ?
— C’est plutôt un idéal auquel on aspire.
— Y a-t-il un texte religieux qui concorde avec votre vision
de la foi ?
— Oui. L'Abhidharmakosha 29 nous apprend que :

« La foi est une confiance totale dans la loi du karma, la


loi de cause à effet, dans les Quatre Nobles Vérités et dans les
Trois Joyaux. C’est aussi une aspiration à la réalisation
spirituelle et une appréciation lucide de la vérité »

Le Questionnement ferma les yeux cherchant à


comprendre le sens ésotérique de cette parole sibylline
quand une réflexion germa dans son esprit.

29 Ecrit de Vasubandhu, moine bouddhiste Gandharais

64
— Mais comment se fait-il qu’il y ait des souffrances dans
les cœurs s’ils sont convaincus de leur vérité ?
— Le fait de détenir une vérité devrait suffire à les apaiser
et à la leur faire apprécier. Cependant, leur souffrance
s’explique par l’absence de l’une des plus nobles vertus.
— Laquelle ?
— La sagesse.
— Pouvez-vous m’en dire davantage ?
— Bien souvent, l’être humain croit que seul le savoir suffit
à éclairer son monde. Or, une science sans sagesse devient
destructrice pour le corps et l’esprit.
— Comment développer cette sagesse ?
— A travers l’expérience continuelle et donc la
connaissance de soi qui mène vers l’éveil. Une fois la
sagesse pleinement développée, il n’y a plus de souffrance.
— Pensez-vous que les habitants de Passage partagent votre
philosophie ?
— Certainement. Bien que nous empruntions des chemins
qui peuvent paraître singuliers, nous aspirons tous un jour à
atteindre une foi qui apaisera nos âmes tourmentées.

65
Ces propos retentirent jusqu’au tréfonds de l’être du
Questionnement qui se rappela son propre tourment.

— Je vous remercie pour cet échange. Je vous souhaite une


bonne nuit.

Le Questionnement regagna sa chambre, perdu dans ses


ressassements. Le sommeil ne put s’emparer de lui. Dans
un élan, il se leva et descendit dans le vestibule.

— Je n’arrive pas à dormir. Pourrais-je vous tenir


compagnie ?
— Avec grand plaisir ! Je risque de m’assoupir et j’attends
un client qui n’est toujours pas arrivé.

Le Questionnement confia à son hôte un petit sac destiné


au locataire de la chambre huit. Un petit mot
l’accompagnait.

« Ta clairvoyance est précieuse »

***
L’aubergiste sortit du comptoir et se dirigea vers la
réserve à boissons.
66
— Je vous sers un breuvage ? C’est la maison qui offre.
— Simplement de l’eau. Merci.

L’homme revint avec une carafe d’eau.

— De quel village êtes-vous, sans indiscrétion ? Du peu de


clients que je reçois, je devine habituellement leur
provenance par l’habillement ou l’accent. En ce qui vous
concerne, je n’arrive pas à vous situer.
— Je suis un simple voyageur.
— N’avez-vous pas de famille ?
— Ma vraie famille est celle qui accepte ma compagnie.
— Vous avez donc une famille nombreuse, car ici, tous
l’accepteront volontiers ! dit-il d’un ton enjoué.

Le Questionnement se pencha vers lui et l’interrogea


d’un air de confidence.

— Pourrais-je vous poser une question qui peut vous


paraître indiscrète mais qui me perturbe ?
— Oui, bien sûr.
— Etes-vous Croyant ?

67
Le juif fixa le sol un instant puis s’épancha sur sa propre
croyance.

— Non. Je suis juif mais je souhaiterais un jour le devenir.


— Vous croyez bien en Dieu ?
— Oui, je crois en son existence. Mais avoir la foi, c’est
autre chose.
— Pourriez-vous m’expliquer ?
— La foi est la résultante d’une quête spirituelle qui ne peut
se faire en l’absence de confiance en notre capacité à
entendre le sens.
— Comment cela ?
— Si nous n’avons pas confiance en nous-mêmes et donc
en notre capacité à décrypter les signes, comment
l’accorder à notre Créateur ?
— Donc, vous n’accordez pas votre entière confiance à
Dieu ?
— C’est plus compliqué. Lorsque je suis éprouvé, je suis
rattrapé par ma constitution.
— Votre constitution ?
— Oui. J’agis comme l’argile qui, au contact du feu, voit sa
nature première s’altérer en se solidifiant. De même,
68
lorsque les épreuves m’accablent, mon cœur s’endurcit. La
corde qui me lie à L’Eternel se corrode sous l’effet de la
colère. Ce n’est qu’après la tempête que l’acceptation se fait
et que la confiance en moi renaît de ses cendres. Un
sentiment de remords m’envahit. Je me repens de mon
manque de sagesse et j’accepte de refaire confiance en
Dieu. C’est alors que ma foi ressurgit du néant.
— Mais si vous savez cela, pourquoi rompez-vous cette
confiance ?
— Je ne le fais pas sciemment. Emporté par les aléas de la
vie, j’en oublie les bienfaits que Dieu m’a accordés. Par
moments, je Lui reproche de donner davantage à mon
voisin ou je blâme Son silence devant des situations
injustes. L’oubli et la faiblesse font que je n’accorde pas
entièrement ma confiance à Dieu.
— Contrairement au village des Croyants ?
— Eux non plus n’ont pas acquis la foi. Ils se sont laissé
emporter par le défaut le plus détesté de Dieu.
— Quel est ce défaut ?
— L’orgueil. En se complaisant dans leurs convictions, la
quête spirituelle et la remise en question sont laissées de

69
côté. Plus personne ne recherche Dieu. Il me revient à
l’esprit ce verset :

Osée (7, 10). L'orgueil d'Israël est humilié en sa présence ;


cependant ils ne sont pas revenus à l'Eternel, leur Dieu, et, en
dépit de tout, ils ne l'ont pas recherché.

Le dialogue fut interrompu par l’arrivée d’un visiteur.

— Veuillez m’excuser, mon client est arrivé.


— Je vous en prie. Je dois monter me coucher. Aussitôt dit,
le Questionnement se retira.

Au crépuscule, il profita de l’absence de l’aubergiste


pour glisser un sac de pièces d’or derrière le comptoir avec
un mot à son intention :

« Ton geste est précieux »

Par égard pour les clients endormis, il referma


discrètement la porte de l’auberge derrière lui.

***

70
Dans la pénombre, le Questionnement sillonna les
ruelles désertes. Une immense bâtisse éclairée par une
douce réverbération retint toute son attention. Une mosquée
à forme cubique semblait avoir pour minaret, une église
rectangulaire bâtie tout en hauteur. Celle-ci s’adossait à une
synagogue à structure hexagonale qui s’appuyait à son tour
sur un temple octogonal. Les religions de ce village se
tenaient fraternellement la main mettant à l’honneur les
points convergents et les projets communs de leurs
croyances.

En bon investigateur, il emprunta successivement les


quatre portes de l’édifice. Il fut surpris à la découverte du
grand nombre de fidèles présents à une heure où le silence
assourdissant des ruelles portait à croire que le village était
toujours livré à la douceur du sommeil hiémal30.

Il contempla longuement la foule. En ces lieux, l’on


pouvait parler seul sans être accusé de folie. Si les uns
levaient les mains au ciel chuchotant dans l’intime secret
quelques invocations et souhaits, d’autres susurraient leurs

30 Hivernal.

71
louanges en égrenant les perles d’un chapelet. Certains
fidèles, adossés aux colonnes de l’édifice, lisaient à voix
basse leurs livres Saints. D’autres actionnaient les moulins
à prière. Un mélange d’émotions parfumait cet endroit où
chaque être faisait sa propre introspection.

Soudain, dans la plus grande ferveur, un soliste


transperça le silence en psalmodiant méthodiquement les
textes sacrés. Des voix semblaient répondre à l’appel en
s’élevant en chœur, tantôt graves, tantôt aigües, pour former
à l’unisson une sublime œuvre musicale.

Transporté par la force des louanges, le Questionnement


s’éleva à l’étage. Un centre culturel était consacré à toutes
les croyances. De multiples ouvrages disposés sur les
étagères ainsi que des tables circulaires étaient mises à
disposition des gens de différentes confessions qui
souhaitaient dialoguer, découvrir, apprendre et partager.

Les prières accomplies, les gens regagnèrent


harmonieusement la sortie puis cheminèrent ensemble vers
la même destination.

***
72
Le Questionnement se fondit dans la foule qui essaima
sur une clairière parsemée de roses blanches. Le soleil,
habillé pour la circonstance, rendit aux arbres chenus leur
apparence festive. L’herbe verdâtre pointa le bout de son
nez sous la couche enneigée de la veille. Un mariage aurait
donc lieu hic et nunc31. Un grand buffet était disposé à
l’intention des convives qui s’installèrent aux tables
gracieusement décorées. Une tape sur son épaule le fit
virevolter.

— Bonjour ! Merci d’être venu.


— Bonjour ! Tout le plaisir est pour moi, madame.
— Venez donc à ma table avant que quelqu’un d’autre ne
vous accapare !

Ravi de cet accueil chaleureux, le Questionnement se


laissa conduire à une table où d’autres convives de
confessions différentes échangeaient dans la bonne humeur.
Il devina le Sikh au turban qui ceignait sa tête, l’Hindouiste
à son Tilak,32 quant au troisième convive, il dut tendre
l’oreille à la conversation pour en déduire qu’il s’agissait

31 Ici et maintenant.
32 Marque portée sur le front.
73
d’un Déiste33. Il scruta cet endroit qui dévoilait la présence
d’autres croyances. Nulle distinction d’origine ou de milieu
social ne se ressentait. Tous étaient conviés à célébrer
l’union, particularité propre à ce village. Soudain, sous un
tonnerre d’applaudissements les mariés surgirent sur la
piste de danse.

— Vous ne dansez pas ? fit la vieille dame en s’adressant


au Questionnement.
— Oh ! A mon âge, je préfère rester assis.
— Comme je vous comprends ! Dans ce cas, levons-nous
pour la bonne cause. Allons au buffet ! lança la femme avec
enthousiasme.

Un large panel de mets préparés dans le respect des


interdits alimentaires de chaque croyance était présenté aux
convives. Le Questionnement, encouragé par la dame qui
prenait plaisir à lui faire goûter les spécialités locales, se
servit copieusement. De retour à table, les invités lui
décrivirent les recettes de chaque plat. Devant ces visages

33
Personne qui reconnait l’existence de Dieu en dehors de toute religion.

74
radieux et sourires contagieux, il resta contemplatif. La
vieille dame l’extrait de ses pensées :

— Avez-vous remarqué cette diversité ? C’est tellement


beau ! Je ne comprendrai jamais les gens qui émigrent vers
le village des Croyants alors que nous avons tout pour être
heureux ici.
— Vous ne souhaitez pas être Croyante ?
— Non, cela ne m’intéresse pas.

Subjugué par cette réplique, le Questionnement


écarquilla les yeux et lança pensif :

— Pour quelle raison ?


— Si je faisais partie de cette catégorie de personnes, je
n’aurais plus de goût à la vie. Je n’aurais aucun plaisir à
assister au mariage de ma fille.
— Pourriez-vous m’éclairer sur ce point ?
— Pour moi, être Croyante, c’est un idéal. C’est un rêve et
cela m’entretient. Si j’avais acquis la foi, je ne pourrais plus
me questionner, plus découvrir, plus m’émerveiller comme
une enfant devant tant de belles choses. Je ne prendrai

75
même plus plaisir à vous parler. La foi n’est pas un acquis,
c’est une chose à laquelle on aspire.
— Je vous comprends, répondit le Questionnement
songeur. Votre religion s’accorde-telle avec votre
perception de la foi ?
— Assurément. Il est dit ceci :

Hébreux (11.1) - Or la foi est la substance des choses


qu'on espère, une démonstration de celles qu'on ne voit pas.

Le Questionnement médita longuement cette parole au


sens enfoui.

— Ceux qui prétendent avoir acquis la foi ne peuvent ni


tendre l’oreille ni accepter la diversité. Leurs propos sont
animés par la conviction de détenir La vérité. Vous les
verrez souvent se quereller dans ce qu’ils qualifient de
débats interreligieux. Dans notre village, personne ne se
dispute. Tous admettent la possible existence d’une autre
vérité.

76
Tout bon auditeur qu’il était, le Questionnement se
claustra dans un mutisme qu’il ne tarda pas à briser par une
interrogation qui le taraudait.

— Selon vous, qu’est-ce que la foi ?


— La foi est une affaire de confiance, d’expérience
personnelle et la résultante d’une quête spirituelle. Tout
cela ne peut aboutir sans l’œuvre.
— Est-il indispensable d’œuvrer pour acquérir la foi ?
— Sans conteste. Lorsque je pense l’avoir acquise, un
verset m’en dissuade, me rappelant que je n’ai pas
suffisamment œuvré dans ma vie.

Jacques (2:14-24). Mes frères, que sert-il à quelqu'un de


dire qu'il a la foi, s'il n'a pas les œuvres ? Est-ce que la foi
peut le sauver ? Si un frère ou une sœur sont dans la nudité,
et qu'ils manquent de la nourriture de chaque jour, et que l'un
de vous leur dise : Allez en paix, chauffez-vous et rassasiez-
vous, et que vous ne leur donniez pas ce qui est nécessaire au
corps, à quoi cela servira-t-il ? Il en est de même de la foi : si
elle n'a pas les œuvres, elle est morte en elle-même. Mais
quelqu'un dira : Tu as la foi, et moi j'ai les œuvres. Montre-
moi ta foi sans les œuvres, et moi je te montrerai ma foi par
les œuvres. Tu crois qu'il n'y a qu'un Dieu, tu fais bien ; les
77
démons le croient aussi, et ils tremblent. Mais veux-tu savoir,
ô homme vain, que la foi sans les œuvres est morte ?
Abraham, notre père, ne fut-il pas justifié par les œuvres,
lorsqu'il offrit son fils Isaac sur l'autel ? Tu vois que la foi
coopérait à ses œuvres, et que par les œuvres sa foi fut rendue
parfaite. Et ainsi s'accomplit cette parole de l’Ecriture :
Abraham crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice, et il fut
appelé ami de Dieu. Vous voyez que l'homme est justifié par
les œuvres, et non par la foi seulement.

Le Questionnement se remémora le village des Croyants.


Ces lieux de culte luxueux à outrance qui narguaient la
misère existante.

— Admettons qu’un jour vous acquériez la foi. Que feriez-


vous ?
— Je n’aurais plus de but en ce monde. Je préfèrerais que
le Seigneur rappelle mon âme avant que l’orgueil n’atteigne
mon cœur.

La fête touchait à sa fin. Le Questionnement s’en alla


remerciant la vieille dame de l’avoir convié. Celle-ci se
surprit à regretter son départ. D’un geste délicat, elle saisit
son manteau qu’elle avait soigneusement suspendu sur sa
78
chaise et l’enfila. Elle enchâssa sa main dans la poche quand
brusquement, saisie de panique, elle s’immobilisa.
Plusieurs pensées traversèrent son esprit. Qui aurait
dissimulé cette bourse ? Etait-ce un complot pour la
discréditer et saboter le mariage ?

Elle s’éloigna de la foule pour examiner le contenu du


petit sac. Elle y découvrit plusieurs pièces d’or. Des perles
de sueur se mirent à couler sur son front lorsqu’elle
remarqua un mot à son adresse :

« Ta parole est précieuse»

Elle retint ses larmes pour ne rien laisser transparaître de


son émotion. Elle s’assit sur un banc à l’écart et,
reconnaissante, elle loua son Seigneur.

79
Le Questionnement caressa le village du regard puis il
continua sa percée dans des prairies verdoyantes d’une
beauté nitescente qui contrastaient avec les faîtes enneigés
des montagnes alentours. Le friselis d’une rivière offrait à
ses sens une douce mélopée qui accompagnait ses pas.
Après une longue marche, le voyageur s’allongea sur la
terre rase, ses yeux rivés sur le ciel azur. Il ferma les
paupières, son corps enseveli sous l’épaisse chevelure de
l’astre luisant puis, sans crier gare aux blandices de ce doux
paysage, se laissa emporter par le monde des songes.

Soudain, un vent vespéral se leva, faisant tournoyer dans


les airs les feuilles labiles. Les nuages gorgés d’eaux se
concertèrent au même endroit, ordonnant à la rivière de
tracer son chemin. Les oiseaux alertés firent de même en
lançant des cris stridents. Une force disruptive fulgura du
ciel. Le tonnerre gronda, faisant sursauter le
Questionnement qui fut assiégé par une pluie torrentielle.
81
Un frisson incoercible s’empara de son être frêle où la
nature semblait reprendre les commandes de son aventure.
En cette nuit sans lune, il ne put distinguer un abri.

Aveuglé par l’obscurité, il resta immobile sous ce ciel


peu clément qui l’assommait de ses eaux. Subséquemment,
la foudre transperça l’horizon, éclairant de mille feux le
paysage englouti. Le Questionnement en profita pour
prospecter la présence d’un refuge. Lorsque la lueur
s’évanouit, il se figea, ses pieds s’enfonçant dans une boue
profonde. Soumis à la volonté de l’éclair, il attendit qu’il se
manifeste de nouveau pour avancer. Brusquement, une
lumière surgit du ciel ténébreux dévoilant l’existence d’une
grotte.

Après moult efforts, le corps endolori, il parvint enfin à


se mettre à l’abri. Il s’adossa au mur pétré, le visage dans
les mains, pour se ressaisir de ses émotions. D’un geste vif,
il se dépara de ses vêtements trempés et rechercha
désespérément une source de chaleur. Il se recroquevilla et
implora un quelconque secours. C’est alors que le sommeil
s’empara de son être jusqu’au petit matin où l’étreinte du
soleil le rendit à la vie.
82
Le Questionnement sortit de son refuge et reprit son
chemin. Il arriva à mi-journée dans un village. Ce lieu à
l’architecture futuriste brandissait fièrement l’étendard de
la Science. Les habitations dotées de baies vitrées
s’empilaient les unes sur les autres et s’alignaient aux
ruelles symétriques ornées d’arbres. Ces derniers, sculptés
en spirales, atténuaient le caractère hostile des structures
technologiques sublimant ainsi le paysage. Des véhicules
de toutes sortes circulaient difficilement cédant le passage
aux piétons. Une affiche annonçait l’inauguration d’une
foire d’exposition scientifique. D’innombrables stands
tenus par des savants amateurs initiaient les visiteurs aux
différents savoirs disciplinaires. Les chimistes opéraient
des réactions dans un laboratoire aménagé pour la
circonstance, devant une foule éblouie par un spectacle de
fumée et de couleurs versatiles. Les botanistes, munis de
loupes binoculaires, communiquaient leur passion des
83
végétaux tandis que les astrophysiciens s’aidaient de
maquettes pour illustrer la composition de l’univers. Tous
tiraient la quintessence des savoirs pour mieux élargir leurs
connaissances.

Cette vision du monde poussait à l’émerveillement. Un


village où la science est prégnante ne saurait être engendré
que par des habitants ingénieux.

Au sortir du salon des sciences, un homme pressé


bouscula le voyageur. Il présenta quelques mots d’excuses
puis s’éclipsa derrière un grand portail. Intrigué, le
Questionnement le suivit. Il se retrouva dans un jardin. Des
statues érigées à la mémoire d’illustres scientifiques
bordaient une allée sinueuse qui menait vers l’Université du
village. Dans l’enceinte du bâtiment, semblable à une
fourmilière, les apprenants rejoignaient leurs classes dans
un silence presque religieux. Le calendrier des différents
évènements universitaires figurait sur le mur. Le temps
paraissait très précieux chez ces êtres assoiffés de savoir.

***
Le Questionnement longea un couloir profond, descendit
quelques marches et se retrouva face à une imposante
84
bibliothèque. Exalté, il s’introduisit dans ce lieu désempli à
cette heure-ci de ses lecteurs. Le fonds documentaire
obéissait à une rigoureuse classification thématique et
alphabétique. Le rayon central mettait en exergue les
sciences exactes, celui de gauche faisait figurer les sciences
expérimentales et, du côté droit, venaient se greffer à cette
importante collection savante les sciences humaines. Deux
rangées de livres, placées à l’opposé, attisèrent la curiosité
du Questionnement. En les examinant de plus près, il y
découvrit des ouvrages théologiques.

Un homme aux cheveux grisonnants se leva de son


bureau, rangea un livre sur l’étagère puis revint s’asseoir.
« Voici venue l’occasion pour échanger.», songea le
Questionnement.

— Bonjour monsieur.
— Bonjour, répondit le bibliothécaire en ajustant ses
lunettes.
— Pourrais-je vous poser une question qui peut vous
paraître indiscrète mais qui me perturbe ?
— Je vous écoute.
— Etes-vous Croyant ?
85
Contre toute attente, le bibliothécaire lui répondit :

— Vous êtes sérieux ?


— Pardon ?
— Vous m’insultez. Je suis Athée et le resterai jusqu’à ma
mort. Je ne partage rien avec tous ces illuminés qui croient
en des spaghettis volants !34
— Des spaghettis volants ?
— On voit que vous n’êtes pas d’ici.
— En effet. Pourquoi n’êtes-vous pas Croyant ?
— Pourquoi ?

Emporté par sa colère, le sexagénaire se redressa


brutalement puis saisit quelques livres sur les étagères.

— Voici pourquoi ! Imprégnez-vous de ces livres, cela vous


évitera de dire des inepties dans notre village !

Le Questionnement se retrouva malgré lui avec une pile


d’ouvrages sur les bras. Il se dirigea machinalement au fond
de la salle et s’installa pour se défaire de l’état de vacuité

34
Parodie de religion, le « pastafarisme » dont la divinité est décrite comme étant un monstre en spaghettis
volants.

86
dans lequel son interlocuteur l’avait plongé. Il parcourut
brièvement ces manuscrits qui prétendaient avoir résolu le
mystère de la vie. Tracassé par une question, il revint vers
le bibliothécaire.

— Avez-vous visité le village des Croyants ?


— Plutôt mourir ! Ils n’ont rien à m’apprendre. Voyez-donc
ces étagères ! Elles ne contiennent que des livres parlant de
leurs croyances. S’il n’en tenait qu’à moi, jamais je ne
permettrais que de tels écrits soient exposés dans ma
bibliothèque. C’est une insulte à la Science !
— D’où proviennent ces livres ?
— Du village des Croyants.
— Vous insinuez que des Athées se sont rendus au village
des Croyants ?
— Ah non, jamais ! Jamais un Athée ne mettrait les pieds
là-bas et jamais un Croyant ne s’aventurerait à mettre les
pieds ici !

Face à tant de hargne, le Questionnement s’efforça à


garder son calme.

87
— Comment se fait-il qu’il y ait chez vous des livres du
village des Croyants ?
— C’est à cause du nouveau Directeur. C’est une grosse
erreur que de l’avoir nommé à ce poste.
— Pourquoi dites-vous cela ?
— Il est Agnostique et ici, le village appartient aux Athées.
Les Agnostiques sont minoritaires et malgré cela, il a réussi
à accéder à cette fonction ! Bientôt, nous serons envahis par
les Agnostiques et nous ne serons plus chez nous ! dit-il
indigné.

Le Questionnement observa longuement ce personnage.


Ses gestes brusques, ses propos aigris, sa mâchoire crispée,
son regard haineux, tant de petits détails qui dévoilaient un
mal-être profond.

— Vous semblez tenir beaucoup à votre croyance…


— Dieu n’existe pas. Les sciences l’attestent. L’athéisme
n’est pas une croyance, c’est un constat !
— Mais selon les livres que vous m’aviez remis, certains
scientifiques Croyants prétendent le contraire.

88
— Ceux-là n’ont rien compris à la Science. Ils sont trop
attachés à leurs croyances ancestrales et essaient tant bien
que mal de préserver leur idéologie. Ils se servent de la
Science non pas pour se remettre en question mais tout au
contraire pour prouver que leurs religions disent la vérité.
Cela s’appelle le concordisme.
— Est-ce que tous les Athées sont aussi catégoriques que
vous ?
— Non. Hélas, il y aura toujours des faibles d’esprit parmi
nous qui finiront par rejoindre les Agnostiques.

Interpellé par cette réflexion sarcastique, le


Questionnement voulut connaître les tenants de ce
raisonnement.

— Vous insinuez que les Agnostiques sont des faibles


d’esprit ?
— Oui, des faibles d’esprit ! Toutes les preuves
scientifiques démontrent que Dieu n’existe pas. Malgré
cela, ils persistent à envisager l’existence d’un dieu ! Ils
n’ont pas notre courage. Nous, nous tranchons. Eux ne se
prononcent pas. Peu s’en faut pour qu’ils rejoignent le
village des Croyants ! Si cela venait à se produire, bon
89
débarras ! Notre village retrouverait enfin son identité ! Et
maintenant, je dois vous laisser, j’ai du travail !

Le Questionnement était intrigué par la personnalité du


Directeur. Pour quelle raison tenait-il à accorder une place
aux livres théologiques dans sa bibliothèque ?

***
Le Questionnement se rendit au bureau du Directeur et
frappa à la porte.

— Entrez ! fit une voix caverneuse.


— Bonjour monsieur le Directeur.
— Bonjour !
— M’accorderiez-vous un peu de votre temps ?
— Assurément.
— J’ai remarqué que vous disposiez de livres théologiques
dans votre bibliothèque. Pourrais-je vous poser une
question qui peut vous paraître indiscrète mais qui me
perturbe ?
— Oui ?
— Etes-vous Croyant ?

90
L’homme laissa transparaître un léger rictus à la
commissure de ses lèvres.

— Non. Dans notre village, il est interdit d’être Croyant.


— Comment cela ?
— Il y a de cela un siècle, les Croyants habitaient cette cité.
Depuis, le Régime a proscrit les signes religieux et a détruit
les lieux de culte. Notre village a choisi l’athéisme comme
unique doctrine. Les Croyants ont dû abandonner ce village.
Quant à ceux qui ont choisi d’y rester, ils sont devenus
Athées.
— Les a-t-on contraints à le devenir ?
— C’est plus subtil. Le chef du village, en fin stratège,
préféra ne pas forcer la main aux citoyens restants craignant
qu’un jour ils ne se rebellent. Il fit en sorte que l’athéisme
soit la seule et unique vision admise.
— Comment s’y est-il pris ?
— En intégrant une matière obligatoire dans toutes les
écoles et universités du village : l’athéisme scientifique.
Ainsi, depuis l’enfance, les étudiants côtoient cette seule
représentation du monde. C’est de cette manière qu’on vint
à bout des croyances des anciens.
— Ce plan a-t-il été efficace ?
91
— Absolument. Il n’y a plus de Croyants ici.

Le Questionnement prenait conscience du fossé qui


s’était creusé entre deux mondes opposés, héritiers d’une
histoire venant renforcer les rancœurs.

— Comment expliquer alors la présence d’ouvrages


religieux dans votre bibliothèque ? N’êtes-vous pas Athée ?
— Non, je suis Agnostique. Jamais les Athées ne
songeraient un instant à s’intéresser à ce genre de livres.
— Pour quelle raison ?
— Les Athées sont convaincus d’être assis sur La vérité et
prétendant la détenir, ils sont réfractaires à l’étude d’autres
éventualités.
— Pourquoi en envisager d’autres ?
— Féru de sciences, j’ai obtenu cette fonction grâce à mes
connaissances multidisciplinaires. Jadis, certains savoirs
que nous déclarions comme des faits établis s’avérèrent être
une aberration. Nombre de ces erreurs ont fait des ravages
faisant payer à l’Homme le prix de sa prétention.
— Auriez-vous un exemple ?
— Lorsque les graines et les feuilles du tabac furent
importées dans notre village, on leur reconnut de multiples
92
vertus thérapeutiques pour guérir la toux, l’asthme et les
migraines, suite à quoi son utilisation se propagea. A ce
jour, tous les scientifiques en dénoncent les méfaits. Entre-
temps, combien ont péri et continueront à périr ? Mon
expérience m’a appris à ne jamais être catégorique dans mes
positions, à rester humble dans ma démarche et à toujours
laisser la porte ouverte au questionnement.
— Dois-je comprendre que l’Athée contredit la science ?
— Oui. L’Athée tranche. Sa démarche manque d’humilité.
Il se prononce avec assurance sur une question complexe
comme s’il détenait tous les éléments passés, présents et
futurs. Il s’appuie sur ce qu’il qualifie de constat pour
effectuer ses recherches. Inutile de vous dire que cette
attitude relève de la croyance. Celui qui d’emblée se déclare
Athée fera en sorte que tous les éléments mis à sa
disposition concordent avec ses convictions. Il agit à l’égal
du Croyant qui se sert de la science pour conforter sa
croyance initiale.

Subjugué par la comparaison des deux mondes faite par


l’Agnostique, une fulguration traversa son esprit.

93
— Est-il possible que deux mondes qui s’opposent en tout
puissent agir de manière identique ?
— Oui. Méditez l’exemple du miroir35. Il conjoint la
différence et l’identique.

Cette illustration gorgée d’antithèse eut l’effet d’une


gifle. Le regard absent, le Questionnement se rappela de
l’objet qu’il avait pris chez Fitrah et qui l’avait tant séduit.
Il s’agissait d’un petit miroir monté sur un cadre en bois qui
semblait réfléchir timidement ses sens cachés.

— Comment procèdent-ils de façon identique ?


— Les deux camps ne mènent plus de quête spirituelle.
— Pourriez-vous étayer vos propos ?
— D’aucuns affirment faire partie des Croyants ou des
Athées dès leur jeune âge sans même déployer un
quelconque effort de recherche. Ils imitent leurs ancêtres
sans oser remettre en question le fondement de leurs
pensées. Pour ne pas avoir à réfléchir par eux-mêmes, ils
assignent ce rôle à un clergé qu’ils ont inventé. Nombreux
sont ceux qui ignorent la portée de ces nominations qui les

35 Le reflet de l’Homme, réfléchi par le miroir, s’oppose à ce dernier par sa constitution (sans âme, sans
sentiments…). Mais il agit de façon identique à lui en reproduisant ses gestes par exemple.

94
situent dans des positions extrêmes. Ils basent leur vie sur
ce qu’ils considèrent comme un acquis. L’orgueil pénètre
les cœurs à ce moment-là.
— Et c’est ainsi que les conflits commencent, murmura le
Questionnement enfoui dans ses réflexions.
— Oui. Vous remarquerez que les deux mondes ne se
questionnent plus, trop occupés à se critiquer et à se
détester.

Le village des Croyants, imprégné de fortes tensions,


laissait au Questionnement un souvenir acerbe. Une image
fugace du bibliothécaire jaillit de sa mémoire, ajoutant de
l’amertume à ces propos emphatiques. Le village des
Croyants ne serait-il pas en réalité le reflet de celui des
Athées ?

— Pour quelles raisons les Athées ont-ils décidé de fermer


définitivement la porte au questionnement ?
— Je pense que cela relève de la psychologie.
— Que voulez-vous dire ?
— Le fait de fermer notre porte à quelqu’un révèle notre
faiblesse. Généralement, nous agissons de la sorte par
déception, peur ou colère. Cela n’empêchera en rien la
95
personne qui se trouve derrière d’exister ni d’insister.
L’attitude de l’Athée est comparable à celle de l’enfant qui
croit que c’est en fermant les yeux qu’il ne se fera pas
remarquer.
— La démarche de l’Athée est contraire à celle du
scientifique ?
— Tout à fait. Le scientifique se laisse emporter par sa
nature curieuse et son envie de découverte. Il regarde par le
judas, ouvre grandement sa porte et accepte d’échanger
avec l’Autre36 en mettant à l’écart ses préjugés.
— N’êtes-vous pas d’accord avec les Athées ?
— Non, comment le serais-je ? L’Athée n’accepte ni de
regarder par le judas, ni d’ouvrir sa porte au questionnement
et pour couronner le tout, il s’arroge le pouvoir de dresser
des constats.

Un frisson parcourut l’être du Questionnement qui fut


éjecté un court instant hors du temps. Une voix lointaine lui
rappela ses jouissances non questionnées d’antan qui
l’avaient paralysé. Etait-ce la peur qui le retenait pendant si

36 L’inconnu.

96
longtemps prisonnier ? Appréhendait-il de délaisser son
confort, de bousculer ses croyances et de se questionner ?
Pourtant, n’était-il pas plus à même d’entreprendre cette
démarche, lui qui portait l’illustre nom du
Questionnement ? Ou pensait-il se prémunir d’un danger
jugé imminent en dehors des frontières qu’il s’était lui-
même tracées ? Ce faisant, n’avait-il pas construit sa propre
prison mentale en s’inébriant de sa seule vision du monde
durant de si longues années ? Comment peut-on être
aveuglé au point de ne plus se sentir exister puis parvenir,
par quelques coïncidences fortuites, à retrouver la vue ?

Un raclement de gorge le fit redescendre sur terre,


l’invitant à poursuivre la discussion.

— Insinuez-vous que seuls les Agnostiques adoptent une


démarche véritablement scientifique ? enchaîna le
Questionnement qui s’évertua à chasser momentanément
son tourment.
— Non. Il est des Agnostiques qui choisissent cette position
par confort. Tandis que d’autres ne se complairont jamais
dans ce confort l’assimilant à une défaite. Ils chercheront à

97
être constamment stimulés pour progresser en fonction de
leurs découvertes.
— Qui sont ces autres ?
— Certains Agnostiques et les habitants de Passage.
— Les habitants de Passage ?
— Oui. Les habitants de Passage ne sont pas obtus. Ils
acceptent de passer d’une croyance à une autre en fonction
des arguments présentés. Leur porte est toujours ouverte à
la connaissance.
— Vous voulez dire que le village de Passage représente un
idéal ?
— Oui. Beaucoup d’Agnostiques rêvent de rejoindre le
village de Passage. En ces lieux, les gens sont pleins de vie.
Ils évoluent dans le respect des croyances. Le dialogue y est
serein et les échanges, constructifs.

A l’évocation de ce village, les yeux du Directeur


brillèrent.

— Pourquoi ne pas concrétiser votre rêve ?


— Ma mission est ici, dans ce village. J’ai des étudiants à
encadrer. De plus, mon départ impliquerait la nomination
d’un Athée au poste de Directeur lequel ne manquera pas
98
de supprimer les livres théologiques de la bibliothèque,
nous privant ainsi de cette autre vision du monde. Je resterai
ici pour entretenir les deux possibilités et faire barrage à la
pensée unique qui biaise la réalité et qui détruit notre
monde. Grâce à ma présence, certains Athées ont rejoint
nos rangs.
— Avez-vous des projets ?
— Oui. Je souhaiterais enrichir la bibliothèque en acquérant
davantage de livres du village des Croyants dans le dessein
d’aboutir à un dialogue. Pour l’instant, nos finances sont
uniquement destinées à l’acquisition de livres scientifiques.
— Croyez-vous pouvoir compter sur le soutien des
Agnostiques ?
— Certains Agnostiques évitent d’investir dans ce projet
par crainte de rentrer en conflit avec les Athées.
— Etes-vous le seul Agnostique à occuper une si haute
fonction ?
— Non, et fort heureusement ! Il est une multitude de
professeurs émérites qui enseignent chez nous. Certains
taisent leurs croyances et d’autres en parlent. C’est la raison
pour laquelle, j’ai tenu à intégrer l’autre vision du monde

99
au sein de notre université. Les enseignants et les étudiants
ne pourraient qu’en tirer profit.

Le Questionnement remercia le Directeur qui se leva en


le raccompagnant à la porte.

— Au fait, vous ne vous êtes pas présenté. Qui êtes-vous ?


— Je suis le Questionnement.

Un frémissement envahit l’Agnostique qui resta interdit


un instant. Lorsqu’il sortit de sa torpeur, il remarqua que
son visiteur avait disparu. De retour à sa table, il aperçut,
sur le siège que son interlocuteur venait d’abandonner, une
bourse. Le Questionnement avait dû l’égarer. Il partit à sa
recherche sans succès. Il regagna son bureau, déposa le sac
sur son plan de travail et l’ouvrit en quête d’un indice qui
aurait pu lui permettre de retrouver son propriétaire. A sa
grande surprise, il découvrit une quantité appréciable de
pièces d’or accompagnée d’un billet à son intention.

« Ta détermination est précieuse »

***
100
Le Questionnement, absorbé par ses pensées, se retrouva
sur une aire de jeux. Une petite fille le heurta.

— Pardon ! Je ne vous ai pas vu, s’excusa-t-elle en se


frictionnant la tête.
— T’es-tu fait mal ?
— Ça peut aller, merci. D’où venez-vous ?
— Je viens d’un autre village.
— Laissez-moi deviner. De Passage ?
— Pour quelle raison dis-tu cela ?
— Etant donné que les Croyants ne viennent jamais chez
nous et que vous ne semblez pas être d’ici, je me suis dit
que vous ne pouviez être qu’un habitant de Passage.
— Pourquoi les Croyants ne viennent jamais ici ?
— Venez ! Mon papa va vous expliquer.

La petite fille se dirigea vers un banc sur lequel un


trentenaire la surveillait de loin tout en parcourant, d’un air
grave, son journal.

— Papa ! Un voyageur de Passage !


— Bonjour, lança le père, d’un air courtois, au
Questionnement.
101
— Bonjour. Pourrais-je me joindre à vous ?
— Avec plaisir. Comment avez-vous trouvé ce village ?
— Intéressant.

Le Questionnement marqua une courte pause puis il


reprit.

— Pourrais-je vous poser une question qui peut vous


paraître indiscrète mais qui me perturbe ?
— Oui, bien sûr !
— Etes-vous Croyant ?

Bousculé dans son for intérieur par cette question


imprévue, le jeune homme mit de côté son journal et
répondit :

— Non. Avant de rejoindre les Agnostiques, j’étais Athée


par ressenti.
— Athée par ressenti ?
— Oui. Mon athéisme ne se basait sur aucune
démonstration scientifique. Il s’agissait plutôt d’une
réaction face aux malheurs du monde.
— Votre athéisme ne relevait donc pas d’un constat ?
102
— Disons que mon athéisme tenait plus de la croyance qu’il
m’était difficile de justifier par un raisonnement cartésien.
— Est-ce la raison pour laquelle, il vous a été plus facile de
vous joindre aux Agnostiques ?
— En quelque sorte. La science n’apportait pas de réponses
satisfaisantes à mes questions. Une part de mystère m’a
toujours échappé.

L’homme contempla par échappées sa fille qui jouait


avec d’autres enfants dans le parc.

— Votre fille m’a dit que les Croyants ne venaient jamais


dans votre village. Quelles en sont les raisons ?
— Il y eut souvent des guerres ayant coûté la vie à des
centaines de personnes dans nos deux camps. Nous sommes
en trêve et fort heureusement. J’espère que certains ne
tireront pas encore les ficelles.
— Que voulez-vous dire ?
— Jetez un œil au journal… On nous informe d’un attentat
déjoué qu’aurait songé à commettre un Croyant dans le
village des Athées.
— Et ?

103
— Et à qui profite le crime ? On joue beaucoup sur les peurs
que ce soit dans notre village ou dans celui des Croyants.
Tout est fait pour que les deux mondes se détestent et ne se
réconcilient jamais. Heureusement qu’il reste des gens
sages qui aspirent à la paix.
— Ces gens sages, que font-ils pour rapprocher les deux
mondes ?
— Avez-vous visité la grande bibliothèque universitaire ?
— Oui.
— Vous avez dû remarquer la présence de livres
théologiques sur les étagères.
— En effet.
— Ces ouvrages ont été introduits pour tenter de
comprendre le mode de pensée des Croyants. C’était du
jamais vu ici. Cela a provoqué un remous. Il y eut une
manifestation pour s’opposer à ce projet.
— Pourquoi la manifestation n’a-t-elle pas abouti ?
— Notre chef sait pertinemment que ce village a besoin des
Agnostiques. Appréhendant leur départ, il a accepté la
demande du Directeur de l’université quant à l’introduction
d’ouvrages concernant une autre vision du monde.
— Pourquoi avez-vous besoin des Agnostiques ?
104
— Comment se prémunir d’une attaque ennemie si l’on
ignore ce qui se trame en dehors de nos frontières ? Compte
tenu du fait que les Athées refusent de se déplacer chez les
Croyants et inversement, il revient aux Agnostiques et aux
habitants de Passage de véhiculer les informations.
— Ces informations passent-t-elles correctement ?
— Non, hélas. Le chef du village les filtre et occulte toutes
celles pouvant nuire à ses projets.
— Il subsiste beaucoup de conflits entre les deux villages…
— Hélas, oui. Et lors des conflits passés, les habitants de
votre village ont toujours été pris pour cible.
— Vous faites référence au village de Passage ?
— Oui. N’êtes-vous pas de ce village ?
— Je suis plutôt un simple voyageur.
— Ma fille a cru que vous étiez de Passage…
— Comment le village de Passage a été impliqué dans ce
conflit ?
— Dans le souci de maintenir leur progrès, les Croyants et
les Athées avaient mené leur guerre dans le village de
Passage, détruisant tout ce qui se trouvait à leur portée.
Vous avez dû en remarquer les stigmates.

105
Se remémorant certaines habitations misérables, les
sans-abri, le manque de structures éducatives et
l’émigration vers les villages voisins, le Questionnement ne
put contester les propos de l’Agnostique.

— En effet. Croyez-vous que la guerre a réellement cessé


entre les deux camps ?
— Non, je ne pense pas. Peut-être ont-ils mis leurs armes
de côté, mais ce conflit est revenu sous une nouvelle forme.
— Comment cela ?
— Depuis, les débats interreligieux prolifèrent afin de
prouver que ce sont les autres qui ont tort. On y tient même
des propos de meurtre et de vengeance.
— Croyez-vous que cela cessera un jour ?
— Non, pas tant que l’on se complaira dans nos
convictions, dit-il le regard empreint de tristesse.
— Pensez-vous un jour quitter votre village ?
— Oui, il me tarde de le quitter car l’insécurité y est
palpable. J’aspire à une vie paisible pour ma famille.
— Où souhaiteriez-vous aller ?
— Nous comptons nous installer dans le village de Passage
où les gens vivent dans le respect d’autrui. Ils sont tellement
occupés à faire leur propre introspection qu’ils ne
106
s’attardent pas sur les différences. L’union fait leur force.
Grâce à leur esprit d’entraide, les projets finissent par éclore
et ce malgré leurs maigres ressources financières. Pour aller
de l’avant, ils s’inspirent du bon qui existe dans les deux
villages adjacents et délaissent ce qui pourrait nuire à leur
progression.

Devant l’engouement de son interlocuteur, le


Questionnement tenta d’interpeller la conscience de celui-
ci.

— Pensez-vous que votre choix vous mènera vers le


bonheur ?
— Oui, je le crois. Ici, les tensions me distraient de mon
objectif. Hélas, n’ayant pas encore réuni la somme
nécessaire pour déménager, je vais devoir patienter.
— Quel est votre objectif ?
— J’aimerais savoir si Dieu existe réellement.
— Mais n’avez-vous pas des livres théologiques
dorénavant à la bibliothèque ?
— Les livres ne sont qu’une toute petite fenêtre sur le
monde.

107
— Comment cela ?
— Ce sont les gens qui croient en ces écrits qui
m’intéressent. J’aimerais regarder dans leur miroir pour
accéder un jour à la vérité.

Un frémissement parcourut le Questionnement


paralysant un instant tous ses membres. Le miroir, toujours
ce miroir qui s’invitait dans les discours… Il remercia
l’homme pour cet échange et s’en alla.

— Papa, papa, je veux une glace !

Le père introduisit la main dans sa poche pour satisfaire


le désir de sa petite. Au toucher d’un petit sac, il
s’immobilisa un instant sous le regard impatient de la
fillette qui lui secoua vigoureusement le bras. Le marchand
s’apprêtait à partir. Il paya machinalement la douce
gourmandise puis se rassit sur le banc.

Il examina sa trouvaille. Il y découvrit des pièces d’or


accompagnées d’un mot à son adresse.

« Ta curiosité est précieuse »

108
Le Questionnement revint à son rocher. Accueillante et
magnanime, la nature coquettement vêtue de couleurs
chatoyantes offrit à ses sens un spectacle féérique. Une
musique émanant du ciel, de la terre et des océans s’élevait
à l’unisson pour célébrer le retour de celui qu’ils estimaient
tant. Les fleurs se bousculaient en ouvrant grandement leurs
pétales pour voir ce revenant. Les arbres s’empressèrent de
servir leurs meilleurs fruits et la rivière son meilleur festin.
Face à cette foule en liesse, le visiteur reconnaissant, leur
narra pour la toute première fois de son existence, le récit
de ses aventures.

Mais les années défilèrent, et le Questionnement fut


rattrapé par son tourment. C’est alors que le ciel se mit à
déverser ses larmes sur la faune et la flore apeurées qui
tentaient de se mettre à l’abri. Seul le Questionnement
restait impassible sur son lieu de méditation. Ressentant une
grande solitude, il sortit de sa besace le petit miroir dont il

109
s’était saisi chez Fitrah puis le contempla longuement. Bien
qu’il ne renvoie que le reflet de son visage déformé par la
pluie, étrangement, le Questionnement n’y aperçut que
celui des habitants de Passage. Pensant que ses yeux lui
jouaient un mauvais tour, il les referma un instant puis
regarda de nouveau.

Un sentiment de quiétude envahit tout son être. L’averse


prit fin. Une hirondelle vint se poser délicatement sur son
épaule puis d’un geste frénétique, elle déploya ses ailes
pour rejoindre ses semblables qui tourbillonnaient dans le
ciel. Y décelant un signe de son propre appel, le
Questionnement se redressa confiant, pour se joindre à leur
périple.

110
A l’orée d’une forêt, le Questionnement assista à un
cortège de plantes multicolores. Des amaryllis au bord de la
sente, entourées d’hibiscus et de nivéoles, annonçaient à la
trompette la venue du printemps. Les prunus accueillirent à
fleurs déployées les hirondelles sous le regard sage et
bienveillant des baobabs.

Non loin de là, le soleil faisait miroiter les multiples


verreries présentes sur les façades des constructions en
pierres. A la vue de ces lieux à la fois vétustes et modernes,
on aurait pu croire en l’existence d’un autre village.

Un bel homme d’une quarantaine d’années, tenant la


main d’une vieille dame, examinait une œuvre en bois. Le
Questionnement reconnut sous ces visages apaisés le petit
enfant gracile et sa maman qu’il avait rencontrés autrefois.

Fitrah était devenu un grand artisan. Grâce à son dur


labeur, grand nombre d’ateliers de bois, de fer et de verre

111
virent le jour, donnant ainsi à son village un extraordinaire
dynamisme économique.

Une lumière éclaira le visage de l’observateur qui se


dirigea vers le jardin.

***
Le Questionnement s’assit sur le banc de ses souvenirs
lorsqu’une jeune fille au visage familier, s’installa près de
lui. Curieux, il l’aborda :

— Pourrais-je vous poser une question qui peut vous


paraître indiscrète mais qui me perturbe ?
— Oui, bien sûr !
— Etes-vous Croyante ?
— Non, je ne suis pas Croyante mais j’aspire à l’être un
jour.
— Pourriez-vous m’expliquer ?
— Lorsque j’étais petite, ma grand-mère insistait souvent
sur cette parole. Elle craignait que l’orgueil n’atteigne son
cœur. Un jour, elle m’avait dit avoir trouvé des pièces d’or
accompagnées d’un mot à son intention. Elle s’était promis
depuis de répandre cette façon de concevoir la foi pour un
meilleur vivre ensemble.
112
— De quelle façon a-t-elle œuvré ?
— En fondant un centre de psychologie pour guérir les
âmes avec les mots.
— Des mots ?
— Oui ! Ma grand-mère, en plus d’être une personne qui
savait écouter, brillait par son éloquence. Elle croyait en la
magie des mots. D’après elle, un mot pouvait contribuer à
nous élever en faisant ressortir ce que nous avons de
meilleur en nous-mêmes et un autre suffirait à nous détruire.
Elle transmit son savoir dans les écoles en enseignant les
Sciences du langage. Elle invita tout un chacun à analyser
le sens des mots et à en étudier les répercussions, selon leur
usage, sur une vie.
— Vous parlez d’elle au passé ?
— Oui, ma grand-mère nous a quittés il y a cinq ans de cela.
Elle vécut jusqu’à un âge très avancé. Son rêve l’entretenait.
— Quel était son rêve ?
— De faire un jour partie des Croyants.

De loin, des signes de main rappelaient la jeune fille.

— Excusez-moi, je dois partir. Mes parents m’appellent.


113
***
Le Questionnement passa par la ruelle dans laquelle le
pauvre hère s’était repenti. Il interrogea les passants pour
savoir ce qu’il était devenu.

— Il n’y a plus de sans-abri ici et ce, depuis des années.


— Les a-t-on chassés du village ? lança-t-il inquiet.
— Non ! Un homme généreux a bâti un centre
d’hébergement pour les accueillir.

Apaisé par cette nouvelle, le Questionnement s’enquit de


l’adresse de l’établissement.

Après quelques recherches, il se retrouva face à un grand


bâtiment. Il s’introduisit dans le hall où il fut accueilli par
un homme chaleureux.

— Bonjour, que puis-je pour vous ?


— J’ai entendu, par ouï-dire, qu’un homme généreux avait
bâti ce centre pour les démunis…
— Oui. Il s’agit de mon père.
— Comment a-t-il eu cette idée ?
— Mon père a eu une vie très difficile. Il faisait partie des
sans-abri. Un jour, il me raconta comment après avoir
114
commis un méfait, il répara son tort et comment il fut
récompensé. Il trouva dans sa poche un sac rempli de pièces
d’or avec un mot qui lui était destiné. Refusant d’agir en
égoïste, il décida d’en faire profiter les nécessiteux. Mais
pourquoi me demandez-vous cela ?
— Par simple curiosité. Je suis très touché par l’intention
de votre père.
— Nous le sommes aussi. Je vous remercie pour votre
intérêt.

***
Le Questionnement emprunta l’allée qui menait à
l’auberge. Le personnel s’occupait des nombreux
voyageurs qui affluaient des villages voisins. Il s’assit sur
une chaise et attendit son tour. Il releva la présence de
petites attentions destinées à la clientèle : des friandises
gratuites, des produits de soins, des porte-clés en guise de
souvenir de ce beau village. Soudain, un homme désemparé
entra et se précipita vers le comptoir.

— J’ai perdu ma bourse ! Je n’ai plus d’argent pour rentrer


chez moi, fit l’homme désœuvré.

115
Au même moment, un quinquagénaire surgit d’une porte
attenante au comptoir. Il s’agissait de l’homme de
confession juive qui avait abrité le Questionnement
autrefois. Il donna quelques consignes à son personnel
avant de s’éclipser.

— Ne vous inquiétez pas monsieur. Venez avec moi, fit une


femme sur un ton bienveillant.

Devant cette longue file d’attente, le Questionnement


préféra s’en aller.

***
Une construction étrange à l’allure imposante se dressait
au cœur du village. Des gens, venant de toutes directions,
s’y rendaient.

Intrigué, le Questionnement remarqua deux passants et


les accosta :

— Bonjour. Quelle est donc cette structure ?


— C’est l’école du village. C’est un moine qui l’a
construite.
— Pourquoi est-elle si fréquentée ?

116
— Pour la raison qu’on y enseigne la sagesse par le savoir
et l’expérience.
— Etes-vous du village ?
— Non. Moi, je viens du village des Croyants.
— Quant à moi, fit l’autre, je suis issu du village des Athées.
Stupéfait, le Questionnement demanda :
— Comment avez-vous connu cette école ?
— Me concernant, fit le Croyant, j’en ai entendu parler par
le bouche à oreille, le moine étant originaire de notre
village. Certains l’ont grandement critiqué tandis que
d’autres, impressionnés par son initiative pleine de courage,
l’y ont rejoint.
— Pour ma part, dit l’Athée, j’en ai eu connaissance lors
d’une conférence organisée par un Directeur Agnostique de
mon village qui avait introduit des ouvrages religieux dans
sa bibliothèque. Souhaitant découvrir d’autres horizons et
tenter ma propre expérience, j’ai rejoint les habitants de
Passage.
— Vous plaisez-vous dans ce village ?
— Ô que oui ! affirmèrent en chœur les deux camarades.
Ici, nous sommes libres d’être ce que nous sommes et de

117
penser comme bon nous semble sans être critiqués ni
rejetés.

Le Questionnement remercia les jeunes gens et


poursuivit sa route.

***
Promenant son regard dans les lieux, il croisa l’homme
accablé qu’il venait d’apercevoir à l’auberge.

— Excusez-moi, je peux vous poser une question indiscrète


mais qui me perturbe ?
— Oui, bien sûr.
— J’ai entendu votre plainte au comptoir. Vous a-t-on aidé
d’une quelconque façon ?
— Oui. Je garderai à jamais dans mon souvenir le geste qu’a
eu le Directeur à mon égard. Il m’a offert le gîte et le couvert
sans rien me demander en échange puis il m’a remis une
bourse suffisamment généreuse pour assurer mon voyage.

***
Saisi par la fatigue, le Questionnement, ne trouvant pas
de banc où s’asseoir, se laissa glisser à terre au coin d’une
rue. Face à lui, une adolescente l’observait avec insistance
118
puis se mit à tracer quelques lignes sur un papier tandis que
son grand-père feuilletait tranquillement son journal.
Malgré un corps marqué par le temps, le Questionnement
reconnut en l’homme l’Athée qui avait rejoint les
Agnostiques autrefois. Le vieil homme se redressa pour
s’en aller lorsque la jeune fille s’élança en direction du
Questionnement.

— Ceci est pour vous, dit-elle le prenant pour un mendiant.

Le Questionnement n’eut pas le temps de la remercier.


Elle s’empressa de rejoindre son grand-père. Dans la paume
de sa main, il découvrit une pièce d’or avec un mot à son
intention.

Mon grand-père m’a recommandé de travailler dur,


cela m’a valu de sa part cette pièce d’or.
Il m’a dit d’en faire bon usage et donc j’ai dû revoir
mon intention.
J’espère que ma parole vous apportera un peu
d’espoir en cette vie.

119
Je fais ce geste pour vous consoler et vous dire qu’il y
aura toujours des gens bien en ce monde.
Je me suis dit que cette pièce serait plus utile à une
personne dans le besoin.
Ma détermination a fait que je ne fus pas tentée de la
dépenser, mais plutôt de la conserver jusqu’à atteindre
mon objectif.
Ma curiosité a conduit mon regard à vous rechercher.
J’ai longuement hésité avant de vous la remettre, mais
j’y suis enfin parvenue.

Le Questionnement médita cette prose qui réunissait à


merveille les sept éléments. Son attention se porta
longuement sur le dernier vers. Il retourna la pièce d’or dans
tous les sens puis il leva les yeux au ciel.

Il se surprit à rire pour la première fois.

Cette humilité dans les échanges qui l’avait tant séduit


dans le village de Passage, cette ouverture d’esprit qui
permettait de vivre en paix avec les gens de diverses
croyances ne pouvaient être que le fruit d’un élément.
L’élément qui encouragea sa quête du sens et qui l’incita à
120
quitter son jardin édénique. L’élément qui le fit voyager de
village en village. Le trésor inestimé37 qui dévoila l’origine
de sa propre existence et qui le fit revenir auprès de cet
Autre si convoité et tant redouté. Doute, quand tu nous
tiens !

37 Qui n’est pas apprécié à sa juste valeur.


121
Aviscène

L’Ultime Elément

Edition Chloé des Lys, 2018


Premier dépôt légal, novembre 2016
Tous droits réservés