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Bulletin de l'Association

Guillaume Budé : Lettres


d'humanité

Empédocle et l'Orient
Jean Biès

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Biès Jean. Empédocle et l'Orient. In: Bulletin de l'Association Guillaume Budé : Lettres d'humanité, n°27, décembre 1968. pp.
365-403;

doi : https://doi.org/10.3406/bude.1968.3475

https://www.persee.fr/doc/bude_1247-6862_1968_num_27_4_3475

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Empédocle et l'Orient

Ce serait se condamner à ne rien comprendre aux


présocratiques en général et à Empédocle en particulier que d'interpréter
leur cosmologie comme les théories scientifiques de l'Occident
contemporain, et selon l'esprit naturaliste qui transparaît déjà
dans l'œuvre d'un Lucrèce. Les « philosophes de la nature »
mériteraient d'être considérés autrement qu'ils ne l'ont été
d'ordinaire jusqu'à ce jour par tant de leurs commentateurs
plus ou moins dépendants des influences positivistes du XIXe
siècle. Les uns, déplorant en ces systèmes la présence persistante
d'un élément métaphysique, trouvent plus commode de le
confondre avec le simple vestige d'un panthéisme ou d'un hylo-
zoïsme religieux et paralysant ; les autres sont à ce point
imprégnés de préjugés matérialistes qu'ils ne voient dans toutes ces
anciennes données que les premiers tâtonnements de l'esprit
scientifique x ; mais presque tous, seulement sensibles aux côtés
les plus extérieurs, soit expérimentaux et inventifs, du préso-
cratisme, considèrent ses représentants comme uniquement
intéressés par la recherche des causes mécanistes de l'univers et
par l'explication des phénomènes célestes et météorologiques. On
ne saurait mieux s'y prendre pour réduire à néant l'intérêt des
présocratiques.
Des erreurs de ce genre ne se produiraient pas si, avant même
d'étudier la physique des vie et Ve siècles avec une mentalité
moderne, on s'attachait davantage d'abord à définir comme il convient
le sens du mot Physis communément employé par les anciens
Grecs. Physis désigne en premier lieu l'acte de phynaï, c'est-à-
dire le processus de croissance et d'émergence des choses
sensibles ; ensuite, l'origine même, la réalité permanente et
fondamentale dont ces choses procèdent. Physis traduit en même temps
l'idée du « devenir » de la Nature, et la notion des « principes »
immuables qui la font devenir 2. Il est tout à fait juste, en ce sens,
1 . C'est ainsi que, dans le premier cas, on dénoncera l'« animisme » de Thaïes
proclamant que « tout est rempli de dieux », sans considérer que ce mot, employé
à propos du magnétisme, est à prendre pour e moins dans une signification
différente de celle de la foi populaire ; dans le second cas, on tirera Empédocle vers les
théories sensualistes, lorsqu'il demande de faire confiance aux cens, mais en ne
voyant pas que le sage sicilien réagit seulement, alors, contre la tendance de Par-
ménide, qui s'en méfie trop.
2. Voir pour un essai de définition de Physis J. Burnet, L'aurore de la
philosophie grecque (Payot, trad. française, 1952, p. 12 sv.), par ailleurs d'esprit assez
scientiste ; et W. Jabger, A la naissance de la théologie (Édit. du Cerf, trad.
française, '1966, pp. 27-38).
366 EMPÉDOCLE ET L'ORIENT
de la considérer non seulement sous l'aspect de ses modifications
et déterminations, mais encore, comme « substance primordiale »
ainsi que certains l'ont appelée. C'est dire qu'à ce compte, la
manifestation subtile n'est pas moins physique que la
manifestation grossière : domaine du devenir, la Nature est identique
à la manifestation universelle tout entière ; et c'est sous ce double
rapport que les anciens cosmologues l'ont considérée.
Il serait bien difficile de trouver chez eux la conception
cartésienne de l'« esprit » et de la « matière » : sur ce point comme sur
tant d'autres, les Physikoî demeurent infiniment plus proches de
POrient traditionnel que des philosophies modernes ; — el en
l'occurrence, d'une conception « non -dualiste », telle que celle
dont se prévaut le Vêdânta, quand il parle des deux termes
Purusha-Prakriti, contenus dans l'unité d'un principe
transcendant. Selon cette perspective, on peut dire de Mûla-prakriti
qu'elle correspond à Physis en tant que principe plastique,
indifférenciée, productive sans être elle-même production ; contenant
en puissance toutes les déterminations, et désignée comme Pra-
dhâna, « ce qui est posé avant ». C'est en ce sens que les éléments
d'Empédocle sont dits « incréés » (agénêta ; frgt 7) et «
éternellement immuables » {aïen easin akinêtot ; frgt 26) 1.
Remarquons que, pas plus que le sanskrit, le grec ne possède
de mot traduisant la notion de « matière » dans son sens moderne 2.
R. Guenon a fort bie n rappelé que « la substance universelle
est tout autie chose que la matière, qui n'e est tout au plus
qu'une détermination restrictive et spécialisée.... La notion
même de matière, telle qu'elle s'est constituée chez les
Occidentaux modernes, n'existe point chez les Hindous pas plus qu'elle
n'existait chez les Grecs eux-mêmes » a.
Ce qui importait aux présocratiques, c'était non seulement de
retrouver le commencement, mais le fond éternel et la conscience
des choses ; ce qu'il y a d'immuable en leur flux incessant ; ce
que d'aucuns, comme Heraclite, ont nommé le Théion, le Divin,
d'où surgissent les mondes, ov, comme Anaximandre, YApetron,
cause première envisagée dans son non-devenir et sa non-infi-
nitude. Mais rien ne peut mieux révéler ce souci d'une recherche
de la Nature primordiale, non plus que les tendances
marquantes de la mentalité présocratique à ce sujet, que l'étude du sys-
1. Le sanskrit tnûla signifie précisément t racine », et l'expression
pythagoricienne panttnrhiz mata , qu'utilise Empédocle (frgt 6), est l'exact équivalent de
la «racine de tout», dont parle le Sînkhya-kârikâ, III. — Ajoutons que Mûla
prakriti, — appelée El-Fitrah en arabe, — se retrouve sous son aspect de Virâj,
ou « Sein de Brahma », dans 1 a *. Nature toujours productive » de Platon.
2. Le ternie aristotélicien hylé désigne plutôt la « substance ». comme heîdos,
l'< essence » corrélative de cette « substance ».
3. Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues (Éditions Véga, 195a
pp. 332-233).
ÈMPÉDOCLE ET L'ORIENT 367
tème cosmologique d'Empédocle, dont nous allons parler
maintenant.

Les quatre Racines empédocléennes ne sauraient correspondre


aux « éléments chimiques » tels qu'on les entend aujourd'hui :
elles ne sont pas des « corps », même « simples » ; elles sont
principes originels. Non seulement leur nombre, réduit, s'oppose à une
assimilation avec la multiplicité des corps simples ; mais Empé-
docle précise que tout corps procède de l'ensemble des quatre
Racines, dans une plus ou moins grande mesure. Elles ne
correspondent pas davantage aux différents « états physiques » de la
matière puisqu'elles coexistent dans n'importe quel corps, sous
quelque état qu'il se présente.
C'est de tout autre chose qu'il s'agit en fait, et relevant d'un
ordre purement métaphysique. Le terme rhizômata suffit à le
prouver, qu'ont emplové en même temps Empédocle, pour
désigner les « racines », et Pythagore, pour dire des « nombres »
qu'ils étaient à l'origine de toutes choses 1. Ainsi, les quatre
Racines sont des éléments immuables dans le cercle de l'existence,
égaux entre eux et du même âge, homogènes et indivisibles à
travers les diverses combinaisons dans lesquelles ils se trouvent
successivement engagés, comme le sage d'Agrigente le répète
solennellement (frgt 17 et 26).
Or, il est aisé de voir qu'Empédocle considère les Racines
d'un double point de vue, identique à celui de la cosmologie
hindoue. Si les Grecs n'ont pas établi une aussi nette
classification des divers darshanas que celle qu'a produite le génie indien,
il reste vrai qu'on retrouve dans l'œuvre empédocléenne, ou
plutôt dans ce qui nous en est parvenu, deux manières
d'envisager les éléments fondamentaux. La première, analytique, consiste
à étudier les choses sensibles et corporelles en mode distinctif,
dans leur existence contingente ; ce qui correspond assez bien
au Vaïshêshika de la doctrine hindoue ; la seconde consiste à
considérer les principes idéaux ou « formels » (au sens
aristotélicien du mot), envisagés synthétiquement comme déterminations
essentielles ou, si l'on veut, archétypales, appai tenant à la
manifestation subtile ; ce qui correspondrait, du moins partiellement,
au Sânkhya de la même tradition.
Selon le premier de ces points de vue, Empédocle s'applique
à définir les éléments en fonction de leur aspect semi-matériel,
et apparaissant analogues à certaines modalités vibratoires du
manifesté, — déterminations substantielles à partir desquelles
1 . Cette notion annonce ce qu'à son tour Platon devait nommer les « idées »»
Le motstolcheia , employé pour désigner les «éléments », figurera pour la première
fois chez ce philosophe. Deux autres termes existaient primitivement pour définir
la même notion, tnorphê et idéa.
368 EMPÉDOCLE ET L'ORIENT

les corps sont formés. Les éléments sont alors semblables aux
bhûtas, comme modifications particulières et accidentelles de
Prakriti ; les correspondances suivantes peuvent être établies :
Gaia (la terre) = Prithwî, Hydôr (l'eau) = Apas,
Pyr (le feu) = Têjas, Aêr (l'air) = Vâyu.
Il est intéressant de remarquer que l'enseignement d'Empédo-
cle rejoint encore celui de l'Orient à propos de la constitution
des corps. Observant le mélange (mtxis) et la dissociation (dial-
laxis) des éléments en un perpétuel brassage, l'Agrigentin montre
que parler de « naissance » et de « mort » n'est qu'abus de langage :
il y a toujours « naissance » par rapport à un état antécédent, et
« mort » par rapport à un état conséquent ; il sait, comme Anaxa-
gore, que ces deux mots, — ultérieurement repris par Aristote
sous les termes de « génération » (génésis) et de « corruption »
(phthora) —, ne peuvent être entendus au sens strict, et qu'il faut
y voir plutôt l'expression d'un changement de formes
individuelles (frgt 8 et 9). Empédocle entend dépasser par là l'illusoire
croyance en une personnalité qui soit propre à l'être vivant 1.
Comme Parménide pour lequel ce monde n'est pas,
l'Agrigentin considère, quoique plus timidement, que l'être vrai subsiste
caché sous l'apparence des mixtures et séparations multiples,
derrière ce « courant des formes » du monde sublunaire, qui est
celui de l'apparence et de la doxa. C'est n'être pas loin de la notion
de maya comme illusion universelle, dissimulant les principes
et le sens véritable de son activité 2. Du reste, la parabole des
peintres (frgt 23) ajoute parfaitement à cette idée d'illusion celle
d'art, elle-même indissociable de celle de jeu, également incluses
dans le mot maya a.
Selon le second point de vue, Empédocle étudie les éléments
dans leur état principiel, où ils apparaissent alors comparables
aux tanmâtras de la doctrine hindoue. Il serait ridicule de ne voir
dans le titre de « dieux » dont Empédocle honore les éléments,
1» C'est ce que montre le symbole brahmanique et platonicien du char,
considéré comme CDrnposé humain : point de char, avant que ses parties constitutives
ne setrouventassemblées ; plus dechar, lorsque ces parties s'éparpillent à nouveau
Une idée analogue se retrouve chez les Pères grecs : les éléments matériels passent
d'un corps dans un autre ; une force transmutatrice, dans une sorte de tourbillon,
— la dinè du frgt 35, — fait passer sans cesse ces éléments les uns àtraversles
autres St. Gégoire de Nysse éorit que, « dans cette révolution, rien ne diminue ni
n'augmente, mais demeure dans ses mesures primordiales ». (In Hetxaetnercn,
P.G.t.44,col.iO4BC;etDeanim.etresurrect.,ï'.G.t. 46,001.28 A).
2. En ce sens, le « voile de Maya », dont est tissé le cosmos, s'apparente aux
tapisseriesbrodées, offertes en cadeaux de noces, lors des mariages divins, dans la
mythologie classique ; ainsi, celle que Zas apporte à sa shakti Chthonié.
3. Et de même Platon, s' il ne d éfc rit pas expressément l'activité divine comme un
jeu, définit les créatures comme des «jouets de Dieu » ; ce qui rejoint l'idée que
l'activité divine s'opère sans efforts, à la manière d'un jeu rituel. Heraclite
avait déjà dit que « le Temps joue autric tr(ajc » (frgt 52), ce dont on peut
rapprocher les verts fameux d'Omar Khayyâm sur le « damier de l'existence » (quat. 85).
EMPÉDOCLE ET i/ORIENT 369
qu'un simple accident dû à la forme poétique, issu de la langue
mythique des théogonies ou du langage cultuel. Il peut être
regrettable que les historiens de la philosophie grecque n'aient
pu se mettre d'accord sur la répartition des noms de ces déités, —
Zeus, Héra, Aïdôneus et Nestis — , en relation avec les «
racines » (frgt 6) ; mais il reste évident que ces noms ont servi à Era-
pédocle pour insister sur l'aspect semi-divin de celles-ci. Ces
noms indiquent nettement le caractère qualitatif du pluralisme
empédocléen, par opposition à la théorie atomiste d'un Démo-
cri te, par exemple. Déjà Anaximène avait dit de l'Air qu'il était
un « dieu » ; et pour Heraclite, le Ftu pouvait être appelé Zeus.
L'idée de l'âme éternelle des choses se trouvait déjà chez les
Ioniens, pour lesquels la force universelle qui pénètre la
substance primordiale ne peut périr ni se perdre. En les proclamant
à son tour incréés, éternels et animés, Empédocle détaillait et
précisait l'essence même de la nature divine des principes, tels
que les entendaient les cosmologues de son temps; il y voyait, selon
la terminologie orientale, les déterminations élémentaires
incorporelles et non-perceptibles, les principes déterminants
immédiats des bhûtas ; et il rejoignait de nouveau par là les
conceptions du Sânkhya.
Si la théorie des gunas, qu'expose également ce dernier point
de vue, n'apparaît pas nominalement dans l'œuvre qui nous
occupe, il est cependant possible d'en retrouver quelques traces dans
certains fragments, dont le vingt-troisième, déjà cité 1.
Empédocle y attribue aux quatre Racines les quatre couleurs employées
par les artistes ses contemporains : le blanc de Mélos, la sinopis
du Pont pour les rouges, le sil attique pour les ocres, l'atrament
pour les noirs. Les commentateurs n'ont pas jugé bon de
s'attarder à ce symbolisme des couleurs, auquel Empédocle montre
cependant qu'il était sensible. On ne peut s'interdire d'en
rapprocher celui, plus explicite et plus complet, de la tradition
hindoue, quand celle-ci établit les correspondances entre Sattzoa,
la couleur blanche et le feu ; Rajas, la couleur rouge et l'air ;
Rajas-Tamas, la couleur jaune et l'eau ; Tamas, la couleur noire
et la terre. Or, pour peu que l'on se réfère à l'explication qu'Em-
pédocle fournit de la formation du monde, telle que nous l'ont
transmise les doxographes 2, on remarque ceci : l'Agrigentin,
qui accorde la priorité au principe igné, doué de chaleur et de
lumière, lui attribue une tendance ascendante, qui est précisé-

1. Les gunas sont les qualités constitutives, les conditions de l'Existence


universelle : Sattwa, 1 a conformité à l'essence pure de l'Être, représentée comme ten-
danceascendante ; i?a/aj, l'impulsion expansive, selon laquelle!' être se développe
à un niveau déterminé del'existence ; Tamas, l'obscurité, représentée comme
tendance descendante. ►'
a. Aetius ; II, 6i 3 ; Pseudo-Plutarque, Stromates, frgt 10.
370 EMPÉDOCLB ET L'ORIENT

ment celle de Sattiad, et à laquelle correspond le blanc de Mélos ;


il considère de même le principe aérien comme doué d'un
mouvement transversal et en équilibre entre des tendances opposées ;
et c'est à ce principe que doit être symboliquement attribuée
la sinopis du Pont ; il voit enfin dans les principes aqueux et
terrestres une même tendance descendante et compressive, à
laquelle correspondent respectivement le sil attique et l'atra-
ment.
Une autre question, que nous ne pouvons qu'effleurer, mais
qui est liée à ce qui précède, concerne la théorie de la perception.
Pour Empédocle comme pour Kapila, le rapport est évident entre
les éléments et les organes des sens : à chaque élément correspond
une qualité sensible, celle qui en manifeste essentiellement la
nature ; chaque qualité sensible réside dans l'élément dont elle
procède, et l'organe par lequel cette qualité est perçue doit lui
être conforme. Pour l'un et l'autre sage, le « semblable désire
le semblable », théorie qui s'accorde avec la définition qu'Aris-
tote donne de la sensation, conçue comme « l'acte commun du
sentant et du senti ».
Nous disposons de peu de renseignements sur les conceptions
que se faisait Empédocle du goût, du toucher et de l'odorat.
Pour ce dernier toutefois, il semble bien qu'il le mettait en
corrélation, — tout comme le Sânkhya, — avec l'élément terre. Les
particules solides dont parle ce darshana et qui, se détachant des
corps, entrent en contact avec l'organe de l'odorat, rappellent
d'assez près les effluves parvenant au museau du chien qui suit
le gibier à la trace (frgt 101). En ce qui concerne l'audition, nous
savons qu'Empédocle mettait de même en corrélation l'air —
ou l'éther ? — et l'ouïe, comme le fait aussi Kanâda *. En ce qui
concerne la vision, Empédocle considérait que le véritable organe
de la vue est le principe lumineux qui réside dans l'œil, comme le
montre la comparaison avec la lanterne, dont la flamme intérieure,
traversant les parois de corne, rejoint le feu ambiant (frgt 84).
Ce dernier exemple est à coup sûr le plus frappant, où la
similitude se retrouve parfaite entre la physiologie d'Empédocle et
la physiologie de l'Orient.

La question se pose de savoir si Empédocle ajoutait l'Éther


Racines'
aux quatre qu'il énumère. Il faut bien dire qu'à ce propos
les avis sont partagés et le seront encore longtemps. Il est
ordinairement admis que les cosmologues grecs n'admettaient que
1 . Il est difficile de savoir si l'enseignement d'Empédocle admettait, aussi
nettement que celui de l'Inde, l'existence de l'éther comme cinquième élément. Ce
qu'il distitici tendrait à le faire penser et inviterait à traduire dans ce cas aêr p ar
« éther ». — D'autre part, il est curieux de remarquer que l'oreille, comparéeen
Inde a une conque, l'est pas Empédoclb à une cloche (frgt 99).
EMPÉDOCLE ET L' ORIENT 371

l'existence de quatre éléments et ne reconnaissaient pas l'Éther


comme élément distinct. Ils se seraient accordés en ce cas avec
Jaïnas et Bouddhistes, dont certains sont allés jusqu'à une
conception atomiste de l'univers. Mais point tous pour autant : Ana-
ximandre mentionne l'existence de YApeïron comme principe
de toutes choses, immortel et impérissable, réalité illimitée dont
tout devenir procède, et que certains n'ont pas hésité à assimiler
à VAkâsha des Hindous. Chez Anaxagore, la distinction paraît
établie entre « l'éther enflammé » et « l'air ». Les écrits de Phéré-
cyde qui, selon la chronologie des Anciens, vivait à l'époque des sept
Sages, semblent avoir mentionné l'existence des ciuq éléments 1.
Dans la langue d'Empédocle, les mots aêr et aïthèr, également
employés, semblent tantôt être synonymes, — l'un et l'autre
désignent alors l'élément Air — ; tantôt, servir à différencier ce
dernier (alors appelé aïthèr), de l'air atmosphérique (aêr),
substance corporelle non identifiable avec l'espare vide ni avec le
brouillard raréfié. N'existerait-il pas cependant une troisième
acception, celle précisément que nous recherchons ? Tout en
contestant l'ordre de développement des Racines qu'il propose,
R. Guenon range Empédocle, — avec quelques réserves, il est
vrai, — parmi les cosmologues qui admettaient les cinq éléments 2.
Il n'est pas dit, en fait, que aïthèr n'ait pas quelquefois dans
cette œuvre le sens d'« éther » ; et ce serait sans doute le cas dans
ce passage où les mentions successives de l'Air et du Titan-
Éther « qui étreint tout selon le cercle » (frgt 38) 3, marquent
volontairement une différence entre les deux Racines.
Quoique le rôle de l'Éther n'ait jamais été aussi important
ni aussi clairement défini chez les Grecs, — et chez Empédocle, —
que chez d'autres peuples traditionnels, tout au moins dans les
écoles exotériques, il est raisonnable de penser avec A. Coomara-
swamy que, « quand il est tenu compte des quatre éléments
seulement..., on a en vue les bases concrètes des choses
matériel es » ; mais qu' « il serait absurde de supposer que ceux qui
parlaient seulement des quatre éléments n'avaient point à l'esprit
cette notion passablement évidente » 4.

La découverte que l'air est non point le vide mais un corps


matériel, attribuée à Anaxagore, mais aussi à Empédocle, —
1 . Ces écrits portent le titre de Pentémychos, parce qu'ils traitent de cinq
cavernes à chacune desquelles correspondait ce qui devait être connu plus tard sous le
nom d'« éléments » (Damascius ; De princ. ; 124).
2. Études sur l'Hindouisme (Édit. traditionnelles ; 1966, p. 49).
3. Le Titan de la mythologie grecque équivaut au Dâvana de la mythologie
hindoue. Ici, il désigne l'étendue symboliquement délimitée par le cours du soleil.
Shankara dit de l'Ether que, « répandu partout, il est souvent assimilé à l'astre
solaire qui entoure le monde entier ».
4. Hindouisme et Bouddhisme (Gallimard, 1949, p. 39, n. 2).
372 EMPÊDOCLE ET L* ORIENT

comme suffit à le montrer son expérience de la clepsydre (frgt


ioo), — est liée au problème du Vide (kénéon) en, même temps
qu'elle est susceptible d'apporter quelques précisions nouvelles
à celui de PÉther.
Rien, selon Empédocle, ne peut naître de rien, et ce qui est né
ne peut plus devenir néant. Ce thème, hautement parménidien,
conduit le sage d' Agrigente à dénoncer la sottise de ceux qui
s'imaginent que « ce qui précédemment n'existait pas, est venu
à l'être », ou qu'« une chose qui meurt est totalement détruite »
(frgt 1 1) ; il fait ainsi écho à la thèse qu'on retrouve fréquemment
dans les textes traditionnels étrangers à l'idée d'une création
ex nihilo. On sait que pour les tenants du Sânkhya, une entité
existante ne peut être annihilée, pas plus qu'une entité
inexistante ne peut passer à l'existence. C'est ce qu'exprime la Mandu-
kyopanishad : « L'existant ne peut repasser par la naissance ; et
non plus, le non-existant ne saurait être engendré » (IV, 4) x ; —
thèse opposée par Shankara à celle du non-ens que défendent les
points de vue du Nyâya et du Vaïshêshika. « Dans le Tout rien
de vide », répète Empédocle (frgt 13 et 14) : erreur de croire
qu'il peut y avoir du vide dans ce que comprend la manifestation
cosmique, puisque le vide appartient au domaine de la
non-manifestation ; contradictoire serait en soi la conception d'un espace
vide. C'est ce qu'Empédocle essaie de faire comprendre, comme
on l'a prétendu, à quelque Pythagoricien décadent ; c'est ce que
tente également un Vidyâranya avec des Bouddhistes égarés qui
nient l'existence réelle de PÉther et proclament celle de la Vacuité
{shûnya) 2 : celle-ci ne saurait pour le sage védantique ni
s'associer à l'existence, ni en avoir la nature 3.
La négation du vide par Empédocle peut constituer une
nouvelle preuve indirecte de sa reconnaissance de l'existence
effective d'un élément éthérique. Si, en fait, le vide, négativement
connu, n'est pas une possibilité de manifestation, PÉther est ce
qui occupe tout l'espace sans se confondre avec lui ;
parfaitement simple et impénétrable, « il pénètre tout », dit Shankara
dans VAtmâ-Bodha, — ce que veut peut-être aussi faire entendre
Empédocle, quand il dit que « Péther enfonçait de longues racines
dans la terre » (frgt 54) 4.

1 . Ou encore : « Comment l'être naîtrait-il du néant ? » {Chhândogya-upa-


nishad ; VI, 2, 2) ; « Quelque chose ne peut pas être le produit de rien » (Sân-
khya-Sutras, 1, 72) ; « Ce quiréellement existe ne peut cesser d'exister ; de même,
ce qui est non-existant ne peut commencer d'exister. — « Certaine est la mort
pour qui est né, et certaine la naissance pour qui est mort » (Bhagavad-Gîtâ,
II, 16 et 27).
2. La communauté de racine du grec kénéon et du sanskrit shûnya est évidente.
3. Panca-Dashî, II, 31 sv.
4. Ces « racines » (rhizat) sont les « pieds » (padas) que les Upanishads
attribuent également à l'Éther.
EMPÉDOCLE ET L'ORIENT 373

#
# *

Le système empédocléen comporte deux autres Racines,


considérées comme entités internes et motrices, présidant, l'une, à la
réintégration, l'autre, à la désintégration des éléments
constitutifs de l'univers : Philia, — l'Amour ; — Neïkos, — la Haine 1.
On peut dire de Philia qu'elle représente la cause efficiente de
toute union entre ces éléments ; de Neïkos, la force qui les sépare
et les dissocie (frgt 17). Entre ces deux énergies immanentes qui
régissent l'ensemble du monde manifesté, l'affrontement est
continuel ; assez semblable en cela au Polémos héraclitéen, qui
traduit symboliquement l'incessante permutation et la lutte des
contraires. Au sein de ce hwms cosmique se succèdent à jamais un
mouvement involutif d'enveloppement et d'enroulement vers
l'Un, et un mouvement évolutif de développement et de
déroulement vers la multiplicité. On retrouve aisément dans l'alternance
de Philia et de Neïkos les notions hindoues de nivritti, — retour
du manifesté à l'informel, — et de pravritti, — expansion
cosmique et naissance des êtres — ; ou encore, selon une autre
perspective, celles du Yin-Yang extrême-oriental, qui doivent
être également envisagés beaucoup plus comme principes
complémentaires que contraires. Le Yang, qui ramène les éléments
des composés à leurs principes originels, joue en effet un rôle
analogue à celui de Philia, cependant que le Yin, qui donne
naissance aux composés, tient celui de Neïkos 2.
En ce qui concerne la réintégration du manifesté dans l'unité
principielle, précisons que la description qu'en fait Empédocle,
— « tantôt, l'Un grandit à partir du multiple », — est
susceptible d'évoquer certains textes hindous relatant la conversion
successive des deux premiers gunas en Sattwa, lors de chaque
résorption cosmique; et il serait aisé, à nouveau, de reconnaître
en Neïkos le correspondant de la tendance tamasique, comme en
Philia, celui de la tendance sattwique3. On peut dire encore de
cette première phase, ramenant et maintenant les éléments unis
1. C'est sous leur dénomination grecque que nous parlerons dans notre
commentaire de l'Amour et de la Haine, pour lesquels n'existe aucun équivalent
véritable en notre langue, et afin d'éviter de donner à l'aspect métaphysique de la
pensée d'Empedocle une valeur sentimentale qui n'existe qu'à des plans inférieurs
et que dans l'énoncé poétique . — Ajoutons que le nom divin de Philia est
Aphrodite, la « déesse-nature » ; celui de Neïkos ne nous est pas parvenu.
2. Encore convient-il de préciser que tout dépend du point de vue considéré.
Aristote fait remarquer non sans raison qu'en un certain sens, c'est Philia qui
divise et Neïkos qui unit (Métaph., A, 4, 985 a 21). Le même problème
apparaîtrait à propos des « dissipations » du Yang et des « condensations » du Yin , mais
nous ne pouvons développer ici cette question assez complexe.
3. Ce qui correspondrait à Rajas dans le système empédocléen serait à situer
dans les phases intermédiaires de l'expansion cosmique, quand Neïkos et Philia
s'équilibrent temporairement.
374 EMPEDOCLE ET L' ORIENT

et non-différenciés, que, selon la formule connue, elle «


rassemble ce qui est épars », comme, dans la tradition égyptienne,
Isis rassemble les morceaux dispersés du corps d' Osiris.
Cependant, Philia ne peut garder sa domination qu'aussi
longtemps qu'elle occupe le centre du tourbillon universel et que
Neïkos demeure au bord inférieur du Sphaïros. L'ordre cosmique
est de nouveau altéré, progressivement bouleversé, à partir du
moment où Neïkos « s'élance à son tour aux honneurs » (frgt 30).
A propos de la désintégration du manifesté, la description d'Empé-
docle, — « tantôt, le multiple surgit.de l'Un », — évoque de la
même façon mainte image traditionnelle. Pour nous en tenir à un
exemple, le passage des Physika où Neïkos, introduisant une
division croissante à l'intérieur du Sphaïros, « déchire les
membres (gyta) du dieu » (frgt 31), est à rapprocher du mythe védique
racontant le démembrement sacrificiel du Purusha primordial,
dont naquirent tous les êtres 1. ,
Nous pouvons ajouter que ce que la tradition hindoue exprime
à propos du Purusha peut l'être du Sphaïros : « Étant un, il
devient plusieurs ; étant plusieurs, il redevient un » ; et le
commentaire qu'en fait A. Coomaraswamy se trouve concerner aussi
bien la théorie empédocléenne : « II y a multiplicité incessante de
l'Un inépuisable, et unification incessante de l'indéfinie
Multiplicité. Tels sont les commencements et les fins des mondes et
des individus » 2.
L'originalité de la théorie d'Empédocle mérite d'être
soulignée, qui, à travers le couple Philia- Neïkos, pose le difficile
problème de l'Un et du multiple et parvient à concilier une
double tendance moniste et dualiste. On a pu dire qu'Empédocle,
professant à la fois que le monde est un sous la loi d'Harmonie,
et que le mouvement règne au cœur de l'Être, se trouvait
paradoxalement proche et de Parménide et d'Heraclite. Le sage sicilien
accepte en effet l'Être parménidien, inengendré, impérissable,
immobile, par opposition à la «nature» changeante, mais sans
envisager au même degré celle-ci comme pure illusion ; et il
reconnaît en même temps la réalité d'un devenir phénoménal
en perpétuelle transformation. L'Être est ce qui demeure ; mais
cet Être est le théâtre d'un perpétuel échange où tout se
métamorphose. De l'Être au Devenir, il y a donc moins, pour Empé-
docle, rupture que relation d'intériorité.
Il peut être intéressant de noter, mutatis mutandis, que

1 . Rig-Vêda X, 90. — Le contenu d'un tel mythe rappelle en outre le meurtre de


Zagreus par les Titans ; la fragmentation du corps de l'Adam Qadmott —
I'« Homme Universel » — pour constituer l'univers ; etc..
2. Op. cit., p. 27. Voir de même ce verset de la Bhagavad-Gîtâ (IX, 7) :
« A la fin du cycle, tous les êtres entrent dans Ma nature ; à l'aube du nouveau
cycle, Je les émane de nouveau ».
EMPÉDOCLE ET L'ORIENT 375
Shankara devait se trouver placé devant un problème quelque
peu similaire, qui consistait à reconnaître une certaine validité
au monde sensible, tout en sauvegardant les droits de l'Étant.
C'est ainsi qu'il considéra vraie et fausse la réalité du multiple
et s'opposa, dans ses polémiques avec les Bouddhistes, tant aux
Sarvâstivâdin affirmant, — à l'égal des Ioniens, — la réalité
du monde extérieur, qu'aux Vijnânavâdin enseignant un total
idéalisme. On voit qu'aussi vigoureusement que les Éléates,
Shankara proclama la transcendance de l'Être : le brahman, dénué
de toutes qualités, est la seule réalité dans l'ordre absolu ; et
qu'il admit avec les Héraclitéens l'existence de ce qui « s'écoule »,
— tout en réinterprétant philosophiquement comme eux les
concepts de la religion populaire. On voit également que, comme
Empédocle, il considéra l'éternelle et universelle Vérité toujours
présente derrière la réalité pragmatique, derrière cette
multiplicité qui, elle aussi, est brahman, tout en insu tant, d'une façon
beaucoup plus nette, sur l'aspect du monde comme simple
attribut du Soi.
Sans doute serait-il abusif, id comme ailleurs, de pousser dans
toutes ses nuances une comparaison que limite forcément la
différence des mentalités et des vocabulaires. Il est peu de cas
cependant où le parallélisme et parfois les ressemblances de
pareilles préoccupations apparaîtraient plus remarquables qu'entre
le sage agrigentin et le maître védantin.
Mais avant de commencer l'étude du Sphaïros proprement dit,
nous voudrions revenir quelque peu sur le passage de l'Un au
multiple, considéré comme apparition du monde manifesté.
Selon nos sources doxographiques, Empédocle disait qu'à
l'origine du cycle de la manifestation, les arbres naquirent avant
les animaux et les hommes, « avant même que le soleil ne se fût
déployé et que le jour et la nuit ne fussent distincts » x. On peut
remarquer à ce sujet que le même ordre de priorité se retrouve
dans la tradition orientale, où les Asuras, les « non-lumineux »,
sont dits antérieurs aux Dêvas. Or, ajoute cette tradition, le
végétal procède de la nature asurique, c'est-à-dire des états
inférieurs, tandis que les corps célestes représentent les Dêvas, ou
états supérieurs. Cette similitude est assez frappante pour être
signalée 2.
Quant aux premières formes animales s'unissant au hasard
des rencontres et aboutissant à toutes sortes de ciéatures
hybrides et monstrueuses, avant de réaliser des séries plus normales,
plusieurs vers d' Empédocle en gardent également souvenir

I . AÉTIUS, V, 26, 4.
a . Dans le symbolisme de la Genèse hébraïque, la création des végétaux est,
de même, antérieure à celle des « luminaires » du ciel, des animaux et de l'homme.
376 EMPÉDOCLE ET L'ORIENT
(frgt 57 sv.) 1. Mais c'est à tort qu'on a parlé à ce propos d'évolu-
tionnisme ; il serait beaucoup plus juste, en replaçant le sage
sicilien dans la mentalité de son temps, de dire que pour lui, la
« substance » n'étant pas nettement séparée de l'état subtil, la
manifestation s'était opérée non par évolution à partir d'une cellule
unique, mais par matérialisations successives, avec adaptation
au milieu et élimination des créatures les moins aptes. Dans des
passages de ce genre, Empédocle songe visiblement à des époques
fort anciennes, où la manifestation ne s'était pas encore fixé de
lois et où régnait une complète liberté de naissances et de formes.
Toutes les traditions évoquent la fluidité de cet illud tempus
paradigmatique, où la « substance » gardait une plasticité lui
permettant diverses sortes d'ébauches hors du chaos ; ce que
F. Schuon appelle une « élaboration animique » 2.
La matérialisation et l'obscuration progressives du monde sous
l'empire de Neïkos entraînèrent la cristallisation et la solidification
de la substance subtile, — le sûkskma-shârîra des Hindous, —
pour aboutir finalement au durcissement que nous connaissons
de cette « substance », s' accompagnant du reste, comme le
remarque ailleurs Empédocle, du durcissement des cœurs (frgt 136).

La forme sphérique qu'Empédocle donne au Sphaïros est


celle que les Pythagoriciens regardaient comme la plus accomplie,
et comme la figure de la totalité universelle. Elle apparaît en fait
la moins différenciée de toutes, s' étendant également dans toutes
les directions et correspondant le mieux au développement des
possibilités par l'expansion du point central. En outre, parmi les
corps d'égale surface, elle est celui qui contient le volume
maximum. Constituée par l'irradiation de son centre, cette sphère
ne se ferme jamais, et son rayonnement remplit l'espace par une
série d'ondes concentriques dont chacune reproduit les deux
phases de concentration et d'expansion dont nous avons parlé.
C'est dire l'importance d'une telle figure dans le symbolisme
géométrique employé par toutes les traditions, et ici-même, par
Empédocle.
Le Sphaïros rappelle plus particulièrement l'« Œuf du'Monde »,
ou Brahmânda, contenant en germe toutes les possibilités du
cycle futur de manifestation, et d'où sortent les créatures à des
degrés divers d'achèvement 3. Mais tandis que la forme de l'Œuf
les1 Titans,
. Les mythologies
les Centaures,
abondent
les Hécatonchires
de ces êtres ou
fantastiques,
Cerbère; enque
Inde,
ce soit,
les Asuras,
en Grèce,
les
Kimpurushas, les monstres Bherunda ou Kajabha, etc.. .
2. Stations de la Sagesse (Corrêa, Buchet-Chastel, 1958, p. i2ï).
3. Dans la mythologie grecque, l'Œuf divin est pondu et couvé par Léda, —
la Natura naturans, — que Zeus a fécondée après avoir pris la forme d'un cygne ;
Castor et Pollux en naissent, qui représentent les deux hémisphères. Dans la
mythologie hindoue, le cygne Hamsa couve de même l'Œuf divin contenu dans
EMPÉDOCLE ET L* ORIENT 377

cosmique correspond à un état déjà différencié, conséquence


d'une polarisation ou d'un dédoublement du centre, — ainsi
des deux moitiés constituant le ciel et la terre, — la forme de la
sphère est primordiale et antécédente à toute manifestation. Elle
symbolise, comme on l'a dit, « l'Unité de l'Être, la plénitude
de ce qui demeure, le dépassement de toute multiplicité » 1, au
cœur de laquelle se concilient et se résolvent toutes les oppositions
dans « l'antre de l'Harmonie » (frgt 27), dont le rôle est de tenir
fermement sous la loi les différents dieux des éléments, à la façon
de la Diké parménidienne ou du Dharma de l'hindouisme 2.
Le Sphaïros est Dieu (frgt 31) ; comme l'Être de Parménide, il
est « égal de tous côtés » ; mais comme VApeïron d'Anaximandre,
il est « sans limites » (frgt 28). En lui est le parfait « repos » (moniè),
qui est aussi celui du « Moteur immobile » d'Aristote ou de
l'« Invariable Milieu » taoïste, — ce qui indique la
non-participation du Sphaïros au manifesté : comme le Dieu de Xénophane,
auquel « il ne convient pas de se mouvoir », le Sphaïros laisse à
se^î pensées le soin de circuler pour lui à travers l'ordre cosmique
(frgt 134). Ce « repos » est en même temps « solitude », — ce qui
situe le Sphaïros au-delà de toute distinction separative, de toute
diversité extra-principielle. Enfin, il est «en joie» (gaïôn, frgt 27),
au même titre, peut-on dire, que le Purusha suprême dont YAtmâ-
Bodha déclare qu'il est « incessamment rempli de béatitude ».
Antérieur au multiple, sans action ni passion ; fondement
premier d'où sont issues toutes les manifestations ; unité et
identité essentielle du Soi, tel se présente le Sphaïros empédo-
cléen, auquel une définition comme celle de Tchoang-tseu
pourrait être de celles qui s'appliqueraient le mieux,: « Le Principe
est l'origine de tout et II influence tout, en restant indifférent. »
Le caractère fragmentaire de l'œuvre d'Empédocle empêche
de savoir si ce dernier identifiait absolument « Sphaïros » et
« Esprit sacré », ( la phrên hièrè du fragment 134). Ce qui est en
tout cas remarquable, c'est la vigueur avec laquelle le sage d' Agri-
gente, proche encore en cela du Colophonien, réagit contre toute
prétention à décrire le Divin.
Il voit et condamne dans l'anthropomorphisme une attitude
anti-métaphysique, et, refusant cette adaptation aux besoins
d'une époque moins intellective, a recours aux méthodes d'une
es eaux primordiales, et d'où sortiront les Ashvins, comparables aux Dioscures.
L'équivalent de l'Œuf cosmique se retrouve en Egypte, dans le Mazdéisme, chez
les Druides.
1. J. Brun, Empédocle (seghers, p. 53). — On rapprochera de cette « sphère
ontologique » l'Apollon orphique, ou 1* « Androgyne » auquelPlaton donne cette
même forme sphérique qui, dans l'ésotérisme islamique, correspond à la forme
de la Rûh muhammadiyah,
2. Nous prenons ici dharma dans son sens métaphysique de « loi » propre à un
cycle donné, d'« ordre universel » et de « conformité » à cet ordre. C'est à quoi
correspond aussi la « Nécessité » (frgt n 6) interdisant toute hybris.
EMPEDOCLE ET L'ORIENT
véritable via negativa, qui est entre autres celle du nêti nêti
védantique 1. C'est ainsi que le Dieu d'Empédocle est déclaré
« ni visible, ni saisissable » (frgt 133), « ineffable » même (athes-
phatos), ef qu'il n'a « ni tête, ni pieds, ni genoux, ni sexe » (frgt
134). La Bhrad-âranyaka-upanishad déclare de l'Impérissable
qu'il est « sans yeux, sans oreilles, sans voix, sans bouche »
(III, 8, 8), et la Mundaka-upanishad, qu'il est « invisible,
insaisissable, sans yeux, ni oreilles, sans mains ni pieds » (I, 1, 6).
Ainsi le Sphaïros empédocléen ne peut être caractérisé par
aucune attribution positive ; et il n'est pas faux de dire qu'à
l'égal de Brahma, il se trouve « au-delà de toute qualification et de
toute distinction ».

La conception d'un temps non point linéaire mais cyclique


— conception propre à l'ensemble des doctrines traditionnelles,
est également celle à laquelle se réfère Empédocle.
Les phases qui voient dominer et se dérouler, dans «
l'accomplissement du temps » et en vertu de « l'ample pacte » (frgt 30),
les règnes successifs de Philia et de Neïkos jusqu'au
rétablissement d'un ordre initial , constituent autant de cycles cosmiques
qu'il convient d'étudier en se gardant de correspondances par
trop rigoureuses. Ce qui reste en effet de l'œuvre empédocléenne
ne nous fournit pas tous les renseignements désirables, tant au
sujet des exactes manifestations de ces phases qu'en ce qui
concerne les cycles eux-mêmes. Tout cependant permetj d'avancer que,
pour PAgrigentin, la même lutte qui préside à la constitution de
l'univers entraîne aussi sa disparition et assure sa réapparition,
— ceci, éternellement, — (frgt 17, 26, 35), quelles que soient par
ailleurs les interprétations différentes ou contradictoires qu'on a
voulu en donner. Tout permet de penser également que, par leur
nature et leurs dimensions, les cycles cosmiques d'Empédocle
ressemblent fort aux « Incalculables » {asamkheyas) du bouddhisme, ou
aux ères cosmiques (manvantaras) des spéculations indiennes 2.
Nous retrouvons en outre chez Empédocle la notion d'une
proportion décroissante des durées qui sont celles des quatre
Ages 3 liée à une diminution progressive de la durée de la vie
1 . Ce qui ne l'empêche pas de parler des « mains de Cypris » (frgt 75) ; mais
Cypris ne fait qu représenter ici l'aspect démiurgique de la Divinité façonneuse
de formes, un peu confine la shakti du grand Charpentier, Sharanyû.
2. Les différents Ages du monde, dont parlent Hésiode {flrav. et Jours, 109
à 201) et Platon {Politique 269 c - 274 e) correspondent alvec plus de précision
aux Yugas définis par certains textes purâniques et le Mânava-dharinal-shéslua:
l'« Age d'or », au $ zly d-yuga (remarquer la similitude du mot Satya avec «
Saturne », régent de cette période) ; 1« Age d'aTgent •>, au Trêta-yuga ; l'« Age de
bronze », au Dvâpara-yuga, et l'« Age de fer », au Kal -yuga.
3 . Cette proportion est ceMe des chiffres 4 , 3 , z-, 1 , dont le total donne 10 pour
l'ensemble du cycle. On sait que le rapport du dénaire avec le quaternaire,
figuré dans la numération chinoise à l'aide d'une croix, l'était aussi en Inde par
le Swastika, et en Grèce par la Tétraktys pythagoricienne.
EMPÉDOCLE ET L' ORIENT 379

humaine . Ainsi, le soleil se déplaçait originellement moins vite


qu'à présent ; et un jour des temps primordiaux « durait aussi
longtemps qu'aujourd'hui, une grossesse de dix mois » 1.
Empédocle insiste en ses vers sur le premier Age du monde.
Il convient de préciser qu'il considérait probablement que le
Sphaïrôs ignorait, à l'origine du cycle, toute individualité, et que
les créatures, sorties d'une proto-matière subtile et lumineuse,
étaient encore ce qu'on pourrait appeler des états contemplatifs
de conscience. Ensuite seulement vint l'Age où, dans une efflo-
rescence édénique, « Cypris était reine » (frgt 128), dont les
contemporains sont explicitement désignés comme ayant été
des êtres individuels, vivant dans un monde terrestre, mais sur
lesquels continuait de s'irradier dans la lumière originelle l'amour
de l'unité. Époque où abondaient en l'honneur de la déesse
« offrandes de myrrhe » et « libations de miel » 2 ; où l'homme
réalisait la perfection de son être, et où les animaux sauvages
connaissaient eux-mêmes cette coexistence paisible (frgt 130)
qui est celle des brebis et des lions dans les textes hébraïques,
et, dans les textes hindous, celle des daims et des tigres s.
A la loi d'accélération du temps, Empédocle ajoute celle
d'accélération d'une « chute ». L'éloignement graduel du principe
achemine l'humanité vers l'ultime phase de sa régression, selon
la direction descendante du cycle : une fois perdues la stabilité
et la pureté primitives, le remplacement de la loi divine par le
ritualisme, l'obscurcissement spirituel, le relâchement des
mœurs, le dépérissement de l'intelligence, l'accroissement de
l'opacité intérieure comptent parmi les signes de dégénérescence
de cette humanité 4 ; d'où le tableau qu'en brosse Empédocle,
particulièrement assombri par l'évocation du meurtre et de la
souillure (frgt 128 et 136) 5. Le sage sicilien précisait que
l'actuelle humanité appartient encore à ce dernier Age, ce que toute
une tradition, outre ses propres dires et en dépit
d'interprétations forcées, est là pour attester.
Quant à la consommation du cycle cosmique envisagé, il est
1. AÉTIUS, V, 18, I.
2. Rappelons que la myrrhe est « baumed'inco!rruptibilité»;lemiel, « breuvage
d'immortalité ».
3 . Pour nous en tenir à ces deux traditions, le mythe du paradis primordial se
retrouve par exemple dans Isafe, XI, 6, 8 ; LXV, 25, 15 sv. et dans le Vâyu-
purâna, IX.
4. Quand Empédocle, selon Aétius (V, 27, 1 ), disait que «les hommmes d'aujo.ur-
d'hui, comparés aux premers hommes, sont des enfants », sans doute faut-il
l'entendre de leurtaille et de leurscapacités, mais plus encore, de leur puissance
intellective et de leur sagesse fort réduites, de la même manière que, selon Platon
{Tintée ; 22b), lesÉgyptiens traitaient les Grecs d'<t enfants », auxquels il manquait
un patrimoine sapientiel.
5. Hésk>de(o/>v«7. 174 sv) fournitplusdedetails.il serait significatif de
comparer l'es orécisions qu'il donne sur l'« Age de fer » avec celles du Vishnou Purâna
sur le Kilî-yuga : de part et d'autre, évocation semblable des maux qui
attendent les hommes, de la violence, de l'iniquité, de l'impiété croissantes.
380 EMPÉDOCLE ET L* ORIENT

fort possible qu'Empédocle enseignait qu'à la fin du dernier


Age, l'ensemble de la manifestation était destiné à retourner à
l'état indifférencié et à être détruit par le feu, agent de la
réintégration finale des éléments et de la rénovation de la nature x. Cette
Ekpyrôsis ressemble à tout le moins au Prâlaya de la cosmologie
hindoue, pour laquelle l'embrasement cosmique correspond aussi
à la fin d'une période de l'univers, qu'il a pour but de renouveler.
Ces quelques remarques suffisent à montrer, pensons-nous,
que la conception empédocléenne de la nature déborde
infiniment, comme tant d'autres enseignements symboliques, des
cadres jugés plus ou moins « naïfs » et de la forme « poétique »
dans lesquels il serait assez ridicule de vouloir l'enfermer ; elles
révèlent aussi et surtout, à l'intérieur de ce système, l'existence
d'un élément eschatologique de première importance, qu'il n'est
pas possible de négliger sans trahir gravement les perspectives
qui ont toujours été celles du sage d'Agrigente.
#

L'élément eschatologique qu'il est nécessaire d'évoquer à


propos des conceptions cycliques d'Empédocle apparaît tout
aussi nettement à propos de la délivrance des âmes, dont il est
question dans les Katharmoï.
Le sens du substantif daïmôn équivaut à celui de « double » ou
d'« entité psychique » qui, à l'image de Y antharabhâva
bouddhique, maintient unis les éléments d'une vie individuelle
déterminée, sans leur être lié, et qui leur survit sous forme d'images
mentales, de souvenirs, d'identifications, d'instincts 2. On peut
dire des daïmonès qu'ils représentent comme autant de soi
occultes qui, pris dans le cours universel des choses, — le
samsara du bouddhisme, — tombent dans la génération par
suite de « fautes » anciennes et passent des états passifs et
périphériques à l'état humain. Ils persistent à travers des habitacles
successifs, changeant sans cesse leur « vêtement de chair »
(frgt 126) 3 ; et leur destinée, qui est d'errer à travers l'espace
pendant « trente mille années », comme le dit Empédocle (frgt
115), n'est pas sans les rapprocher également de ce que la tradi-
1 . Hippolyte (Réf., I, 3). — II est possible que cet auteur ait attribué à
Empédocle une théorie héraclitéenne, ou assimilé ce que disait Heraclite avec l'Ekpy
rosis des Stoïciens. Quoiqu'il en soit, l'idée d'une conflagration universelle trouve
tout naturellement place dans la perspective qui nous occupe.
2. Comme!' antharabhâva, le daïmôn a le désir pour substance ; son existence
impulsive cherche à se manifester d'existence en existence. Ainsi également, le
gandharva védique.
3. Les gnostiques devaient identifier le chitôn orphique avec le vêtement
de peaux que Dieu fit pour Adam. L'image est familière aux textes traditionnels;
voir par exemple Bhagavad-Gîtâ (II, zz) : « De même qu'un homme jette des
vêtements usés pouf en revêtir de neu'.s, de même l'être incairnésjette les corps
usés et entre en de nouveaux corps ».
EMPÉDOCLE ET L' ORIENT 38 1

tion extrême-orientale appelle les « influences errantes »,


formées d'éléments non individualisés du « monde intermédiaire ».
La longue destinée réservée aux daïmonès ne rappelle pa?
seulement celle des dieux d'Anaximandre ; mais, de la même
manière, celle des « démons périssables » du bouddhisme, ou
celle des « dieux à longue vie » du taoïsme, dont l'expression
theoï dolichaiônès (frgt 21) est l'exact correspondant 1. Pour les
uns et les autres, il est intéressant de noter qu'il ne s'agit point,
à proprement parler, d'éternité, mais plutôt d'une durée
indéfinie, d'une aeviternité, ou, comme dit Platon, d'une «immortalité
mortelle », rendant à la fois compte du fait que la vie des dieux
est beaucoup plus étendue que celle des mortels, et du fait qu'elle
demeure cependant relative et finie dans le temps 2. De même,
en effet, que les éléments retournent, à la fin d'un cycle majeur,
dans l'unité du Sphaïros, les daïmonès, constitués des six Racines,
connaissent le même état de résorption dans le non- manifesté,
et jouissent du plus profond repos, avant de reprendre une
existence individuelle, lors de la formation d'un nouvel univers.
Le monde où ils descendent est représenté par Empédocle à
l'aide du symbole orphique de la « caverne couverte » (frgt 120),
où l'on peut retrouver le souvenir du rite initiatique de la cata-
base, emprunté au Zoroastrisme par les Pythagoriciens et les
Platoniciens 3. Le séjour humain, désigné ailleurs sous les noms
de « terre sans joie » et « prairie de la Fatalité » (frgt 121), nous
appaiaît dès la naissance comme une véritable vallée de larmes,
— le dukhalaya des Hindous. Hanté de forces obscures et
malfaisantes, les Kères, — miasmes, épidémies, famines, — ce bas
monde est celui des sens et des couples de contraires
pythagoriciens, dont Empédocle cite quelques exemples : Discorde-
Harmonie, Beauté-Laideuç, Sommeil- Veille,
Mouvement-Immobilité (frgt 122-123), qu'il faut moins prendre pour de simples
allégories inspirées des épopées théogoniques, que replacer dans
leur contexte métaphysique : comme les dvandvas de la Gîtâ
(VII, 27), ces dualités sont autant de moyens de prendre
connaissance du monde où nous vivons, grâce aujeu des contrastes, mais
aussi, de mirages nés de notre ignorance. Rien d'étonnant dès
1. En Inde, le Shatapâtha Brâhmana, II, 3, et X, s ; VAngutara Nikâya, IV,
137, les mentionnent amplement. Voir aussi Platon (Banquet, 202 c-203 a).
2. Le mot grec aïônios (de aïcn — aevum), qu'on retrouve en composition chez
Empédocle (frgt 21, 23 et 115), signifie «perpétuel*, et non « éternel».
3. Les exemples sont connus de Pythagore descendant dans l'antre de l'Ida,
et d'Apollonios de Thyane, dans la grotte de Trophonios. La descente dansie
monde humain n'est plus alors à prendre comme conséquence karmique et
châtiment d'un crime, mais à envisager sous son aspect avatarique ; aspect qui n'est
d'ailleurs pas étranger à la vie d'Empédocle lui-même. On peut rapprocher de ces
« retours dans la caverne » celuiqu'évoquePLATON(.Rs/>.l5i q d), où la katabasis
correspond visiblement à Yavatarana, «descente d'une incarnation divine»,
du Taittirîha Samhîta, MI, 3.
382 EMPEDOCLE ET l/ORIENT
lors à ce que le daïmôn exilé loin des bienheureux, ballotté par
les éléments qui ne veulent pas de lui (frgt 115), éprouve aussi
cruellement les tourments existentiels, soumis en outre aux
conditions d'un moment cosmique particulièrement difficile, quand
l'homme ne sait plus rien des dieux et que la haine répand le sang.

Il ne fait aucun doute qu'Empédocle, encore ici tributaire de


l'orphisme et du pythagorisme, ait considéré le devenir posthume
de l'être humain à trois différents niveaux, correspondant
traditionnellement au sôma, à la psyché et au nous.
Le premier de ces niveaux concerne le principe physique, —
le sthûla-shartra du Sânkhya, — et la dissolution des éléments
s'
corporels
unissant ; et
cese
sont
séparant
eux qu'Empédocle
pour former de
imagine
nouvelles:
se transformant,
«
cristallisations » (frgt 15 et 21). Le second niveau concerne le principe
psychique, — le linga-sharîra sânkhien, — et intéresse plus
directement les formes psychiques, changeantes et transitoires,
d'ordre subtil, les daïmonès d'Empédocle ; c'est là qu'il convient
de situer ce qu'on a coutume d'appeler la métempsycose. Le
dernier niveau concerne le principe purement spirituel, — le
kârana-sharîra, — l'être réel impérissable, participant à divers
états d'existence définis par d'autres conditions que celles de
l'individualité humaine ; et ce niveau correspond à la
transmigration proprement dite, dans le sens, qui est le sien, de « changement
d'état » 1.
Les expressions symboliques auxquelles l' Agrigentin a recours
peuvent donner lieu à certains malentendus, ce qui n'a pas
manqué de se produire avec tels chercheurs modernes qui en ignorent
visiblement la signification réelle en les prenant toutes à la lettre
et en confondant comme toujours la réalité et le symbole. Est-il
pourtant besoin de rappeler que s'incarner dans une plante ou
dans un animal ne signifie rien d'autre qu'accomplir le passage
d'un état à un autre état ; et que l'animal ou la plante, tout en
étant infra-humains par leur nature, assument, dans toutes les
mentalités traditionnelles, un rôle d'archétype, en vertu d'un
symbolisme qui le1» rattache indirectement aux essences supra-
humaines 2 ? Dans l'œuvre qui nous intéresse, alors que le

1 . « Cest là, écrit R. Guenon, ce qu'enseignent toutes les doctrines tradition*


n elles de l'Orient, et nous avons de multiples raisons de penser que cet enseigne'
ment était aussi celui des * mystères de l'Antiquité » (L'Erreur spirite,Éàit.
traditionnelles, 1952, p. 211).
a. La véritable signification du totémisme serait à chercher là. Une preuve que
l'animal peut correspondre à ces états se trouve dans Hermès Trismégistb,
déclarant que les meilleurs des hommes renaissent aigles parmi les oiseaux, lions
parmi les quadrupèdes, dauphins parmi les poissons. Empédoci.e dit semblable-
ment que ces privilégiés deviennent lions parmi les animaux et lauriers parmi les
végétaux (frgt 137).
EMPÉDOCLE ET L' ORIENT 383

sens littéral doit être admis quand il s'agit de la formation des


créatures (frgt 9 et 20), les sens symboliques sont de rigueur,
dès lors que l'auteur, faisant allusion à ses antécédents
métaphysiques, révèle avoir été « un garçon, une fille, une plante, un
oiseau, un poisson » (frgt 117) ; toute interprétation évolution-
niste et littérale conduirait inévitablement aux pires contre-sens.
Nous voudrions nous en tenir ici à une seule des
interprétations, — complémentaires beaucoup plus que contradictoires,
— qu'on peut attendre d'un fragment de ce genre. Celle que nous
proposons, laissant Empédocle à la mentalité analogique qui est
la sienne, devrait suffire en tout cas pour illustrer ce que nous
disons et pour mettre en garde contre les erreurs qui n'ont cessé
d'être commises, particulièrement à propos du symbolisme
eschatologique.
Loin donc de voir dans ces vers une espèce de promotion qui,
du règne végétal aurait mené le daïmôn au règne animal, et de là,
au règne humain, il serait beaucoup plus juste d'y voir une
régression et une chute, ce qui explique qu'après avoir appartenu à ces
deux premiers règnes, le daïmôn ait pleuré (frgt 1 1 8), et ce qui
justifie l'allusion à un exil (frgt 119)1. Ainsi envisagés, le «jeune
homme » et la « jeune fille » évoqués en premier lieu
correspondent à un état spirituel particulièrement évolué, mais perdu à la
suite d'une déchéance, et qui peut bien avoir été contemporain
de l'Age de Cypris 2. De la même façon, la « plante », — qui
désigne ici le laurier, — F« oiseau », — qui désigne l'aigle, —
symbolisent différents autres états supérieurs. (On sait que le laurier,
parmi ses nombreuses propriétés, possède celles de chasser les
esprits et de procurer Pinspiiation sacrée; et que l'aigle, d'autre
part, capable de regarder le soleil tn face, symbolise
l'intelligence intuitive, la contemplation directe de la lumière
intelligible). Le « poisson qui sort des flots » désigne, quant à lui, le
dauphin, dont le symbolisme est encore plus évident. (On sait
que le dauphin, poisson d'Apollon, représente par ses sauts la
sortie hors du multiple. 11 est le plus vorace et le plus carnassier
des cétacés, — d'où l'analogie entre l'assimilation nutritive et
l'assimilation cognitive. Son rôle de sauveteur des naufragés
lui vaut la réputation d'être l'ami des hommes : c'est luiqui guide
les âmes vers les Iles bienheureuses s. Sa fécondité, — Empédocle
1 . Plotin précise d'ailleurs que « les disciples (d'Empédocle) interprétèrent
allégoriquement ce passage et bien d'autres » {Ennéades ; IV, 8, 1).
a. On peut comprendre qu'Empédocle ne dit pas avoir été successivement garçon
puis fille, mais l'un et l'autre en même temps, c'est-à-dire androgyne, ce qui
contribuerait à montrer qu'il fait bien ici allusion à cet Age.
3. Dans la primitive Église, le poisson est un emblème du Christ-Sauveur, où
apparaît surtout l'aspect de grâce vivifiante, cependant que l'histoire koranique
du poisson de Moïse indique le passage d'un état à un autre par une grâce du même
genre.
EMPÉDOCLE ET' L'ORIENT
384
qualifie les poissons de « prolifiques » (frgt 74), — est en relation
avec le « principe de vie », au sens spirituel du terme, comme la
« postérité », dans le langage extrême- oriental ; son silence
enfin, — et Empédocle qualifie les poissons de « muets » (frgt 74),
— rappelle le lien existant, au niveau de l'ésotérisme, entre le
mutisme et le secret initiatique.) Mais ici et une fois de plus,
par-delà ces différentes jtta/ttésspirituelles, il convient de
comprendre qne le « poisson » sert à désigner un état supérieur. C'est bien
de la pensée traditionnelle qu' Empédocle témoigne à nouveau,
et à l'égal, pourrait-on dire, de ce moine tibétain identifiant tel
poisson rouge avec un lama décédé à l'instant : « Le poisson peut
effectivement symboliser une qualité de lama, ou indiquer un
état paradisiaque qui a été atteint » *.
Ce souvenir des « vies antérieures », qui provient du
principe spirituel résidant en l'homme, étranger aux éléments
périssables ou migrants du composé humain, n'est autre que le
nous, n'apparaissant et n'opérant qu'en une manifestation
supérieure de connaissance et pouvant, selon des modes appropriés,
rejoindre le Divin et s'y unir. C'est qu'en fait Empédocle considère
comme insuffisante l'expérience sensible et rationnelle : la réalité
totale échappe à l'entendement limité de créatures elles-mêmes
limitées dans le temps (frgt 2 et 39). Mais il croit à la possibilité
d'étendre la durée de la conscience au-delà des frontières de cette
vie (frgt 106) ; et c'est ce qu'il veut dire quand il prétend que la
« connaissance augmente l'âme », et que le devenir lui-même
doit être perçu non par les sens, mais par le regard intérieur de
l'espiit (frgt 17). Cette connaissance correspond à l'« intuition
métaphysique » pénétrant au-delà du savoir sensible et
expérimental, pour atteindre l'essence des choses ; c'est elle qui réside
« aux sommets de la sagesse » (sophiès epyahrotsi ; frgt 3) 2.
Il est significatif de remarquer que le phroneïn empédocléen
a son siège dans le sang entourant le cœur, où les éléments et leurs
énergies sont le plus uniformément répartis (frgt 105). Tous les
enseignements traditionnels, et aussi celui d'Empédocle,
reconnaissent que le principe vital est intimement lié au sang et voient
en lui le véhicule de la « chaleur animatrice ». Quant au lieu
même où réside la vraie « nature de chacun » (frgt 110), il n'est
1. W. N. Perry, La Réincarnation, (Études traditiotme Iles, 1966,^305, p. ni).
L'auteuir de l'article ajoute : « Aucun Indien d'Amérique ne confondrait jamais
un quadrupède, un oiseau ou une plante, avec son « secret », à savoir le message
dont il est porteur pour ceux qui sont capables de lire le langage. »
2. On retrouverait chez Heraclite une semblable distinction entre le noeitt,
l'intelligence rationnelle en relation avec les sens, et le phroneïn, la juste intuition
du Réel, qu'exprime le Logos. On peut se reporter de même à la distinction
qu'établit la tradition hindoue entre manas, ou ♦ sens interne », pensée individuelle
d'ordre formel, et buddhi, l'« intellect pur », transmettant une connaissance directe
et immédiate, et relevant de l'ordre transcendant, — comme le souligne
également l'aristotélisme.
EMPÉDOCLE ET L* ORIENT 385

rien d'autre que le cœur, envisagé symboliquement en dehors de


toute localisation comme centre vital de l'individualité intégrale ;
— le siège de l'intellect transcendant, opposé à la raison
discursive, dont le siège est le cerveau x ; le « séjour de Brahma » de
la tradition upanishadique, auquel est identifié YAtmâ. Cette
intuition surnaturelle dont usent, dans un effort « libre de toute
souillure », ceux qui « contemplent (le Réel) avec recueillement »
(frgt 110), est précisément celle que les doctrines orientales
nomment la « connaissance du cœur ». C'est par ce principe intel-
lectif, permanent et immuable, — parcelle du Divin en
l'homme, — que celui-ci peut atteindre à la connaissance suprême 2.
Parmi les diverses facultés dont est doué cet enthousiastikon,
il en est une fort remarquable, héritée de la vie divine précédant
la descente sur terre et léguée au daïmôn par les « puissances
psychopompes » qui l'accompagnent ici-bas (frgt 120) ; c'est la
réminiscence. Celle-ci annonce Vanamnèsis platonicienne
conduisant à la pronoïa, — « prescience », — par suite de la
concentration mentale 3 ; elle rejoint également la smriti de la théorie
hindoue, conduisant à pajânanâ. De même que le monde passe
d'un mouvement d'expansion à un mouvement d'unification,
de même fait le sage dans son mouvement de retour à l'origine
par ce que le taoïsme appellerait la « concentration de sa nature »
et le « rassemblement de toutes ses puissances ». Tel était le
cas du surhomme que célèbre Empédocle, qui, lorsqu'il «
tendait toutes les forces de sa pensée », parvenait à se remémorer
une vingtaine de vies passées (frgt 129) ; tel aussi celui du Bouddha
ayant souvenance de ses « précédentes habitations ».
Maints textes bouddhistes décrivent les méthodes yoguiques
permettant de recouvrer le contenu de la sub-conscience, et de
parvenir, à travers une équanimité purifiée, à la «
vision-connaissance » qui a pour objet la totalité de l'être humain ; et l'on ne
peut, à vrai dire, comprendre la véritable nature de l'anamnèse
empédocléenne qu'en supposant des exercices comparables à
ceux dont parlent ces textes. Si le caractère initiatique de l'ascèse
orphico-pythagoricienne ne nous permet d'en connaître qu'une
1. Le médecin pythagorisant Alcméon, suivi en cela par Hippocrate et Platon
avait déjà attribué au cerveau la fonction de receler nos facultés rationnelles.
1. Diogène mentionne aussi «l'air intérieur », qu'il dit être une « infime partie
de la divinité » en l'homme, et qui peut assez curieusement rappeler l'Akâsha
résidant dans le cœur. Cet « air » cosmique, inspiré du Nous anaxagoréen, est
comme l'Akâsha, élément originel, principe créateur et ordonnateur ; comme lui,
il réside aussi bien dans tout le macrocosme que dans le microcosme humain
(Théophraste, De sens., 4:).
3. La meilleure illustration de la « mémoire métaphysique » se trouve dans le
récit d'Er le Pamphylien (Rsp., X, 614 a-621 b). Platon démontre ailleurs que
l'esprit n'apprend pas, mais redécouvre et expérimente ce qu'il sait implicitement
(Ménon, 81 a- 816 c). La maïeutique chère à Socrate l'est aussi au Guru ; voir
R. Godel, Socrate et Diotime, {Bulletin de l'Association G . Budé, supplément
XIII, déc. 1954, p. 7 à 10).
386 EMPÉDOCLE ET L'ORIENT

modeste partie, nous possédons néanmoins certaines preuves de


leur existence effective. Nous savons combien la mémoire était
entraînée dans diverses communautés, où l'on n'ignorait pas plus
qu'en Orient qu'elle maintient, à travers les états d'existence,
l'unité de la personnalité 1. L'exercice mental est connu, qui
consistait à se rappeler avec la plus exacte précision tous les
événements survenus au cours de la journée : pratique où se retrouve
la valeur morale de P« examen de conscience », mais qui présente
en outre tous les caractères d'un exercice de concentration, auquel
pouvait d'ailleurs être adjoint l'usage de la musique 2.
Nous avons suffisamment marqué le caractère symbolique de
la métempsycose et de la transmigration pour qu'il soit superflu
de dire que la mémoire des « vies antérieures » est tout aussi
symbolique. Les Pythagoriciens savaient, et Empédocle à leur
suite, que le souvenir des différents états de l'être humain,
comparable à une naissance au-delà du kyklos tôngénéséôn, — du courant
samsârique, — permet d'étendre le regard hors des limites d'une
seule existence individuelle; et que, s'il est impossible de
retourner dans le passé, il est possible d'abolir la condition temporelle
et de déboucher sur P« éternel présent ».
Mais ce pouvoir de remémorisation ne peut redécouvrir et
réactualiser l'ensemble des tendances qui proviennent de vies
caduques qu'en les transcendant. Comme on l'a justement écrit,
« le moment même où (la mémoire samsârique) se dissocie du
« démon » ou du « double » est celui où elle va le connaître » 8 ;
et pour y parvenir, il est clair que cette mémoire doit avant tout
se séparer de toute notion de moi, de toute conscience
corrélative à un « nom » et à une « forme ». Le travail exigé en vue de
cette fin, au sujet duquel l'œuvre restante de PAgrigentin nous
a laissé quelques indications, doit intégrer l'ascète dans une
nouvelle dimension, lui permettre de se considérer dans sa réalité
physique et animique comme s'il était un autre ; et cela, au point
d'atteindre à la science transcendante qui est celle de la vision
réalisatrice des formes antérieures d'existence.
C'est à ce résultat qu' Empédocle, passant en revue ses
différentes ensômatôsets, semble bien être parvenu ; et il y a tout lieu
de croire que, parmi les exercices auxquels il ne manquait pas

1. Voir E. Rohdk, Psyché (Payot, 195a, p. 41,6, n. 2). Sur la formation de la


mémoire, voir Diodore (X, 5) et Jamblique (Vit. Pyth., 164 sv.).
2. La «musique des sphères» — V akâshika-gâna de l'Inde — passait pour
faciliter le souvenir des « vies antérieures » et des réalités divines précédemment
connues. Djelal-eddin el Roumî évoquait de même ces « hautes mélodies que nous
avons entendues dans le paradis ». — II convient d'ajouter que la • musique des
sphères » désigne symboliquement une forme spéciale de perception des forces
formatrices des choses et des éléments, perception qui se réalise selon une analogie
avec ce qui est précisément pour l'homme comme l'expérience du son.
3. J.Évola, La doctrine de V éveil (Éâit. Adyar, 1956, p. 333).
EMPÉDOCLE ET LjORIENT 387
de se livrer et qui permettaient une plus grande disponibilité
aux influences d'en haut, figuraient en bonne place ceux qui
étaient le plus susceptibles de favoriser toute désidentification
et de développer le contrôle mental.
Du cycle des renaissances sans commencement ni fin, l'homme
ne peut sortir que par un acte de liberté spirituelle, seul capable
de le faire retourner à F« état primordial ». Sans doute a-t-on
pu apporter quelques réserves au sujet de Vaskêsis telle que la
concevaient les Grecs x ; mais les milieux fermés auxquels
Empédocle se rattachait à divers degrés savaient sans aucun doute
possible cette ascèse nécessaire et indispensable pour l'abolition
de la condition humaine et des souffrances qu'elle implique, à
supposer même que les exigences d'une purification intégrale
eussent à subir, au cours des VIe et Ve siècles, certains
«adoucissements », certaines « adaptations », — tout comme
l'enseignement doctrinal lui-même, — dus à une phase d'obscuration ainsi
qu'au tempérament et à la mentalité helléniques 2. Au 111e siècle
encore, Platon continuera d'assimiler sa katharsis, — le shudda-
karâna de l'Inde, — à la « séparation de l'âme et du corps ».
On retrouve chez Empédocle l'idée que, la vie humaine ici-
bas étant un châtiment infligé à celui dont les mains se sont jadis
souillées dans le sang du crime, il s'agit avant tout d'éliminer
l'existence d'un tel karma s. Mais pas plus que la voie
aristocratique du bouddhisme, la voie que propose Empédocle n'admet
d'aide extérieure, intercession ou médiation : chacun se doit de
chercher et de trouver en lui la force nécessaire à son ascension ;
la quête qu'il exige se situe au-delà des dons «t des prières : les
couronnes de gloire tressées par les mortels ne forceront jamais
Calliope à les reconnaître comme étant de sa race (frgt 3). Certes,
aux âmes supérieures qui « savent », que ne retiennent plus les
attraits du multiple, et qui ont réussi à rejoindre le Centre, —
hymnodes, devins, médecins, chefs de cité (frgt 146), — est
réservé de participer au banquet des dieux, en cette « Demeure
de la Béatitude » où est réalisé le Soi ; où, selon les données de la
mythologie, l'ambroisie coule à flots, comme le soma védique
(frgt 147) 4. Mais quant aux autres, qui ne peuvent que « croire »
1. Par exemple, E. Rohdb, op. cit., p. 366 : « L'extrême austérité avec laquelle
les pénitents (sic) del' Inde extirpent en eux l'instinct puissant qui lesrattache
encore au monde, ne pouvait trouver accueil chez les Grecs. » C'est ce qu'on peut
dire difficilement des Orphiques, et c'est ce qu'on ne peut sûrement pas dire des
Pères du Désert.
2. A propos del'adaptation de la Vérité à une période cyclique donnée, R. Gué-
non a laissé d'utiles considérations dans ses Études sur l'Hindouisme (Édit.
traditionnelles, 1966, p. 89).
3. L'idée qu'il faut échapper au courant des formes et détruire le karma, loi
de la causalité universelle, figure déjà dans les Upanishads . Par l'intermédiaire
de l'Iran, il est possible que l'Ionie ait connu la première cette doctrine.
4. L'ambroisie (ambrasia) est étymologiquement identique à Yçhnrita,
388 EMPÉDOCLE ET L'ORIENT
et qui n'ont point encore atteint la délivrance suprême, il leur
convient de suivre avec persévérance les préceptes qu'énonce pour eux
le sage sicilien.
La cathartique empédocléenne, dérivant de cette haute loi,
de ce nomimon, — dharma, — qui régit toutes choses (frgt 135),
principe d'ordre et de justice au sein de l'univers comme en chaque
• être, nous apparaît ici sous son aspect magique et rituel. Comme
le fait mainte doctrine orientale, celle-ci interdit, dans l'une de
ses principales règles, le sacrifice du sang, — véhicule immédiat
de la vie et des éléments psychiques de l'individu, — ainsi que
la manducation de toute chair animale (frgt 136 sv.) \
L'indifférence tamasique des contemporains d'Empédocle à ces principes
les entraîne aux pires sacrilèges, eux qui, en tuant des animaux,
s'imaginent plaire aux dieux, alors qu'ils immolent et dévorent
sans le savoir tels de leurs proches parents. Toutes les formes
animées partagent ensemble une même fraternité
physicopsychique, qui justifie la sympathie d'Empédocle, et sa
compassion, peut-être inspirées par l'idée parménidienne de l'unité des
vivants, envers toutes les créatures dont il partage la misère 2.
Cette non-violence coïncide assez nettement avec la notion
d'ahimsa, qui détruisit en Inde le système sacrificiel de la
religion védique. Il est significatif de remarquer que le fait
d'étendre cette attitude miséricordieuse à des êtres non-humains,
comme le fait ici Empédocle, contient la preuve implicite que le
point de vue strictement religieux se trouve dépassé par lui.
Aux règles d'abstinence, qui interdisaient en outre la
consommation du laurier, — plante sacrée dans le culte apollinien, —
ainsi que celle des fèves, — symboles de fécondité et de
résurrection — (frgt 140-141), se serait ajoutée la règle de continence,
Empédocle considérant en effet que les rapports sexuels
facilitaient l'œuvre destructrice de la Discorde 3.
Un certain nombre de rites purificatoires, destinés à
neutraliser les effets de la transgression, vient compléter ces
interdits ; ainsi, l'ablution, dont le symbolisme est universel. Empédocle
1 . Principes orphiques et pythagoriciens. Eudoxe rapporte de Pythagore qu'il
évitait le contact desbouchers et des chasseurs, comme porteurs d'une pollution
contagieuse (Porphyre, Vit. Pyth., 7). Sur l'abstinence de viande, voir Platon,
Lois, 782 c.
2. Favorinus rapporte que, pour éviter de répondre le sang, Empédocle sacrifia
à Olympie un taureau fait de farine et de miel, comme Pythagore en avait sacrifié
un en cire (Diog. , VIII, 53). L'emploi culture des figurines est familier aux sociétés
traditionnelles!. On connaît, d'autre part, la loi en vigueur chez les peuples
chasseurs, qui veut que les meurtres d'animaux soient suivis de compensations
rituelles.
3. Hippolyte (Réf., VII, 39-30). — La société pythagoricienne estimait utile
la pratique de la chasteté (Diog. ,VI JI, 9 : Diodore, X, 9, 3 sv.) ; et il faut
comprendre par là qu'elle estimait, comme tant d'autres traditions, que l'énergie
dépensée dans l'activité sexuelle par l'être humain est autant de perdu pour le
progrès spirituel.
EMPEDOCLE ET i/ORIENT 389
insiste sur la valeur de la fonction consacrante de l'eau, — simple,
donc indivisible et incorruptible en sa substance, — et conseille
de la puiser à cinq sources différentes (frgt 143) 1.
Telles sont quelques-unes des directives laissées par Empédo-
cle à ceux qui ont choisi de l'écouter. Sans doute, pouvons-nous
déplorer de n'avoir hérité que d'une infime partie de cet
enseignement sapientiel et ascétique ; mais il est à peu près certain que
ces derniers fragments suffisent à eux seuls à démontrer le
caractère parfaitement traditionnel d'un tel enseignement et
pour replacer l'Agrigentin dans la pleine lumière et dans les
dimensions qui furent véritablement les siennes.
Jean Biès.

ANNEXE

Traduction annotée des Fragments cités 2.

Physique

II. Étroites sont les voies où l'entendement s'épanche dans les


[membres humains,
Et nombreux les maux qui les heurtent, émoussant toutes méditations.
A peine si, au long de leur vie, une part de vie se montre à eux :
Condamnés à mort prompte, ils se dissipent et s'agitent, —fumées...
Et chacun ne se fie qu'au hasard de ce qu'il peut bien rencontrer ;
Jouet de tout, il s'imagine avoir tout découvert !
Quel mal cependant est le leur à saisir des yeux, des oreilles,
Cela, et à l'atteindre par /'esprit !
Toi qui t'es risqué jusqu'ici,
Sans doute apprendras-tu, — du moins autant
Qu'intelligence de mortel peut embrasser.
Le savoir n'est pas chose aisée. Empédocle insiste sur l'insuffisance des sens
pour saisir la Physis dans sa réalité ; l'esprit lui-même est trompeur. On retrouve
dans ces vers l'idée qu'exprime la Gîtâ, selon laquelle « les sens, le mental
et l'intellect enveloppent la connaissance » (III, 40). (Indriyas = la vue et
l'ouïe ; buddhi :1e pouvoir mental de compréhension, qui discrimineet déci de =
noos ; manas : l'organe intérieur de perception = métis, de même racine).
1. Il serait superflu d'insister sur le rôle purificateur des génies maritimes
distribuant souveraineté et sainteté ; surtout, celui des êtres mythiques féminins
transmettant aux héros une force magique, — nymphes et nâgî. — E. R. Dodds
compare le rite empédocléen à celui des chamanes bury at, puisant l'eau à trois
sources (Les Grecs et l'irrationnel, Aubier, 1965, p. 171, n. 118).
2. Nous avons suivi, pour cette traduction, le numérotage et le texte adoptés
par Kranz dans la cinquième édition (193 6-1 939) des Fragmente der Vorsokra-
tiker de Herman Diels.
390 " EMPÉDOCLE ET L'ORIENT

Le verbe orôren, au dernier vers, signifie littéralement : « est capable de faire


se lever », et rejoint l'idée de l'aurore se levant dans le ciel. On connaît les
« vaches du soleil » des hymnes védiques et les troupeaux d'Hélios chantés par
Homère. La lumière physique peut aisément être interprétée comme un
symbole de connaissance divine.
III. Mais, ô dieux, écartez de ma langue la démence de ces
[hommes !
Que de lèvres sanctifiées coule une source pure !
Et toi, riche en amants, vierge aux bras blancs, ô Muse,
De grâce, dis-nous ce que peuvent entendre créatures d'un jour.
Envoie-nous du haut du Royaume de Sainteté un char facile en rênes.
Les bouquets de gloire éclatante cueillis par les mortels
Ne t'obligeront pas à les soulever du sol, pour leur enseigner
Plus qu'ils ne doivent savoir.
— Mais toi, courage ! Élance-toi aux cimes de sagesse !
De toutes tes forces connais chaque objet à son évidence,
Et non plus qu'à la vue n'accorde à l'ouïe créance ;
Non plus qu'à l'ouïe retentissante n'en donne aux renseignements
[de ta langue ;
A aucun sens enfin, dans la mesure où ils sont chemins vers le
Connaître,
Ne refuse ta confiance ; mais connais d'abord chaque objet à son
évidence.
L'infinitif anelesthaï, — «soulever du sol », — comporte l'idée de prendre
dans ses bras en signe d'adoption ; voir Iliade, XVI, 8. Les mortels voudraient
être « reconnus » par la divinité, et pour cela, essaient de la corrompre par des
offrandes.
Peut-être Empédocle, se défiant de la vue autant que de l'ouïe, critique-t-il
ici implicitement Héraclite: pour qui « les yeux sont des témoins plus fidèles
que les oreilles » (frgt 1 01 a).
Les « renseignements de la langue », — tra.n6ma.ta glasses, — désignent le
goût, non la parole.
Comme pour Parménide, le témoignage des sens est donc insuffisant pour
Empédocle, s'il n'est contrôlé par l'esprit. La Gîta conseille avec la même
insistance d'« examiner les objets avec les sens, mais en maintenant ceux-ci au
pouvoir de l'âtman » (= noos, dans une plus vaste acception philosophique que
précédemment) (II, 64). L'évidence transcendante fournit seule la vérité, dans
une sorte d'illumination qui détruit le ballet des apparences dont l'esprit
Jgnorant se fait trop souvent le chorège.
VI. De tout il est quatre Racines ; et premièrement apprends-les :
Zeus tout-éblouissant, Héra la porte-vie, Aïdôneus,
Nestis qui i end humide la source des pleurs humains.
En ce qui concerne les correspondances des éléments et des noms divins que
leur donne Empédocle, l'accord est loin d'être fait entre les exégètes 1. On
i . De nombreuses études ont été faites à ce sujet ; voir Zeixer. La Philosophie
des Grecs (t. II, Paris, 1882, p. 206, n. 1).
EMPÉDOCLE ET L* ORIENT 39 1

peut penser que Zeus correspond au Feu, Héra à l'Air (Héra et aêr sont de
même origine, dit Platon, qui, dans le Cratyle, 404 c, en étudie l'étymologie
selon une méthode voisine du nirukta) ; Aïdôneus, à la Terre ; Nestis, à
l'Eau (nom d'une naïade sicilienne).

VII. (Les éléments sont) incréés.

VIII. Autre chose encore te dirai : point de naissance pour ce


[qui est mortel ;
Par l'exécrable mort point de cessation ;
Mais seulement mélange, échange entre objets mélangés.
« Naissance » n'est qu'un mot imaginé des hommes.
Aristote se trompe en prenant ici physis, « naissance », pour prête synthesis,
«combinaison primordiale d'éléments » (Métaph., 4. 1014 b 36). Plutarque a
raison, au contraire, de prendre physis dans le sens de génésis, bien que ce sens
soit rare chez les présocratiques (Adv. Col ; 1 1 12 A).

IX. Et quand les éléments parviennent, mêlés, à la lumière,


Sous forme d'homme, d'une espèce de bêtes sauvages, de plante,
Ou sous forme d'oiseau, l'on dit alors : « Naissance ».
Quand ils se désassemblent, alors : « Fin malheureuse ». —
Autant de noms illégitimes.
Et me voilà cédant aussi à la coutume...

XI. Les niais ! Leurs pensées restent sans profondeur :


Ils croient au devenir de ce qui n'était pas,
Ou bien qu'un être meurt et périt tout à fait.
XIII. Dans le Tout rien de vide et rien de superflu.

XIV. Dans le Tout rien de vide. D'où lui viendrait donc un


[surplus ?
Ces fragments rappellent Parménide (frgt 8) .

XV. Jamais sage en son cœur ne tiendrait tel oracle,


Qu'aussi longtemps qu'ils vivent ce qu'ils nomment leur vie,
Aussi longtemps ils sont dans les maux et les biens ;
Mais qu'avant d'avoir été cristallisés, qu'après avoir été dissous,
Ils ne sont rien.
Pagen, de pêgnymi, correspond bien effectivement à l'idée d'une
cristallisation d'éléments ; le verbe s'emploie à propos du sel, du lait, de l'eau.

XVII. Double discours je te tiendrai : tantôt V Un grandit seul


A partir du multiple ; et tantôt se produit le multiple de V Un.
Les choses périssables ont double naissance, double mort ;
D'une part, la réunion des Éléments
Engendre et tue tout à tour la mort ; et d'autre part leur désunion,
392 EMPÉDOCLE ET L'ORIENT
Ruinant à son tour ce qui a forme, s'accroît puis se dissipe :
Équilibre ininterrompu qui ne s'achève jamais.
L'Amour réunit tous les membres dans l'Un ;
Ou bien chacun séparément est ballotté par la haine qui les exècre.
Ainsi, selon que V Un du multiple a coutume de naître
Et qu'à l'inverse, de V Un disloqué le multiple provient,
Les êtres ont une genèse, et leur existence, une durée temporaire ;
Mais dans la mesure où cet équilibre ininterrompu ne s' achève jamais,
A jamais ils demeurent immuables dans le cycle de l'existence...
Allons, écoute mes paroles : la connaissance accroît notre âme.
Comme je l'ai dit en révélant les fins de mon enseignement,
Double discours je te tiendrai : tantôt V Un grandit seul
A partir du multiple ; et tantôt se produit le multiple de V Un,
En Feu, Eau, Terre, Air à l'immensurable altitude,
Haine maligne en dehors d'eux, égale en poids partout,
Amour en eux, semblable en longueur et largeur.
De ton esprit contemple-les ; ne reste pas assis, les yeux ronds !..
(Amour...)
Par
C'estlui
luique
qu'on
les sait
mortels
innéont
dans
d'amoureux
les membres
pensers
mortels
et font
; œuvres

cordiales,
En lui donnant surnoms d' Allégresse, Aphrodite...
Mais aucun parmi eux ne l'a vu tournoyant.
De mes discours écoute la marche véridique :
Sont tous les Éléments égaux et de même âge.
Mais chacun règne en primauté particulière, d'après sa nature.
C'est à tour de rôle qu'ils gouvernent, dans l'enveloppant déroule-
[ment du Temps.
Rien ne s'ajoute à eux, en eux rien ne finit ;
Car s'ils étaient perpétuellement détruits, ils n'existeraient plus.
Qu'est-ce d'ailleurs qui pourrait accroître le Tout ? D'où viendrait
[ce surplus ?
Et comment s'anéantirait à l'inverse le Tout, puisqu'aucun lieu
n'est vide ?
Seuls les Éléments sont ! Les uns au travers des autres ils vont
[courant,
Et deviennent ceci, cela, tout en restant continûment les mêmes.

XX. Remarquable, leur lutte dans les membres mortels :


L'Amour réunit toutes les parties du corps dans V Un
Au sommet de la vie en fleurs ;
Ou bien, la Mauvaise les déchire, la Discorde ;
Et ils errent, disloqués, autour des brisants de la Mort.
Ainsi pour plantes, ainsi pour poissons, sous leur toit d'onde,
Et pour bêtes sauvages aux gîtes montagnards,
EMPEDOCLE ET L' ORIENT 393

Et pour tout oiseau rond qui glisse sur des ailes...


Le mot kymbaï désigne ici les oiseaux. Peut-être s'agit-il d'oiseaux de mer,
comme le traduit Zafiropoulo. Kymbè signifie « petite barque » chez Sophocle
(frgt 129) ; « vase », « coupe », chez Nicandre (Al. 164), et d'une manière
générale, désigne tout objet convexe ou concave (Voir skrt. humbhah).

XXI. Mais allons ! Considère le témoignage de mes discours


[passés,
Et si quelque omission y subsiste sur la forme des Éléments :
Observe le Soleil clair à voir, partout torride,
Toutes ces Immortalités, baignées de vapeur, de rayons éclatants,
Et V Averse partout ténébreuse et glacée ;
La Glèbe d'où s'épanchent le dense et le solide.
Par la Lutte, c'est en changeant de formes et en se séparant
Que tout se meut ; par l'Amitié, tout se réunit en désirs mutuels.
Des Racines provient tout ce qui fut, est et sera :
Arbres croissants, hommes et femmes,
Bêtes sauvages, oiseaux et poissons habitant les eaux,
Et dieux à longue vie, en dignités se signalant.
Seuls les Éléments sont ! Les uns au travers des autres ils vont
[courant,
Avec mille visages, — tant leur mélange fait d'échanges !
Les « Immortalités » (ambrota) font allusion aux corps célestes, constitués
d'air solidné et recevant leur lumière de l'hémisphère de feu.
XXIII. Ainsi, lorsque les peintres bigarrent des tableaux votifs,
— Heureux connaisseurs de l'art par la grâce de leur sagesse, —
Après avoir pris des sucs de plusieurs couleurs dans leurs mains,
Et en bonne proportion les avoir mélangés plus ou moins,
Ils font surgir des peintures qui peuvent tout reproduire,
Créant arbres, hommes et femmes,
Bêtes sauvages, oiseaux et poissons habitant les eaux,
Et dieux à longue vie, en dignités se signalant.
De même, que l'erreur n'abuse tes esprits : il n'est point
Pour les êtres mortels qui apparaissent, innombrables, d'autre
[origine.
Sache-le nettement.
D'un dieu, tu viens d'entendre la parole.
D'après Cicéron (Brutus, XVIII, 70), les grands peintres des Ve et IVe siècles,
Zeuxis, Polygnote, Timanthe, avaient recours au mélange de quatre couleurs
seulement, pour leurs tableaux. Pline (Histoire naturelle, 30-32) énumère ces
couleurs : le blanc de Mélos, le sil attique, la sinopis du Pont, l'atrament 1.
XXVI. A tour de rôle ils régnent dans l'enveloppant déroute-
[ment du Temps,
i . Voir P.-M Schuhl, Platon et l'art de son temps (Alcan, 1933. P. 82 sv.).
394 EMPÉDOCLE ET L'ORIENT

Disparaissant les uns dans les autres, ou renaissant de leur mort,


[selon leur destin.
Seuls les Éléments sontl Les uns au travers des autres ils vont
[courant ;
Et ils deviennent hommes ou races d'animaux sauvages...
L'Amour les réunit en une seule ordonnance ; ou bien
Chacun, séparément ballotté par la Haine qui les exècre, est divisé,
Jusqu'à ce qu'ensemble combinés à l'Un, ils lui soient soumis de
[nouveau.
Ainsi, selon que l'Un du multiple a coutume de naître,
Et qu'à l'inverse, de V Un dissous le multiple provient,
Les êtres ont une genèse, et leur existence, une durée temporaire.
Mais, parce que cette transformation permanente ne s'achève jamais,
A jamais ils demeurent immuables dans le cycle.
Pour Aristote (Phys., 1, 250 b 11), il est ici question de l'Amour et de la
Haine ; pour Simplicius (160, 14), des quatre éléments. Diels estime, sans doute
avec raison, qu'il s'agit à la fois des six Racines.
XXVII. Là, du Soleil les membres agiles ne se distinguent plus,
Ni de la Glèbe, la puissance duvetée, ni la Mer,
Tellement dans l'épaisse enveloppe de l'Harmonie s'enferme
Le Sphatros à l'orbe parfait, exultant dans sa circulaire solitude.
« Là » désigne le Sphaïros.

XXVIII. Ni dispute ni lutte imprudente en ses membres.


Mais partout égal à lui-même, tout entier sans limites,
Le Sphatros à l'orbe parfait, exultant dans sa circulaire solitude...
Le passage est difficile, car apeïrôn et kyhlotérès semblent se contredire ;
d'autant plus que la solitude environnante implique l'existence d'un vide
extérieur, nié par Empédocle.
XXX. Après que la Haine se fût fortement en ses membres

S' élançant aux honneurs, une fois les temps accomplis. [dilatée,
Car Amour et Haine se succèdent, d'après l'ample serment...
Il s'agit des membres du Sphaïros. — « La notion du serment (horkos) joue
un rôle considérable dans la philosophie d'Empédocle.... Elle apparaît ici
comme le fondement de la loi universelle... A la fin de l'histoire de la pensée
grecque, c'est encore par son rôle cosmique que Hiéroclès, dans son
Commentaire aux Vers d'or, justifie le précepte pythagoricien qui, immédiatement après
le respect des dieux, prescrit le respect des serments » *.
XXXI. Tous les membres du Dieu à la suite ébranlés...
Voir Platon, Timée, 31 b.

«p. ordalie
1.300).
P.-M.
Voir
enScHUHt,
parole
aussi »,l'institution
Essai
et sessur
rapports
la formation
du serment
avec lademantique
comme
la pensée« (op.
imprécation
grecque
cit., (P.
p. 59
U.
» sv).
etF.,comme
1949,
EMPÉDOCLE ET L'ORIENT 595
XXXV. Reculant vivement, je reviens au sentier des hymnes
[déjà dits,
D'un discours puisant un discours nouveau.
Quand la Haine fut parvenue au tréfonds de V abysse du Tourbillon,
Que /'Amour eut éclos au centre de la ronde,
Toutes choses alors se confondirent en lui, pour être Un seulement.
Non pas soudain ; mais par suite d'assemblages volontaires,
L'une venant d'ici, l'autre de là ; et de leurs amalgames,
Myriades s' épanchèrent de tribus mortelles.
Cependant, alternant avec celles qui se mêlaient, beaucoup ne le
faisaient pas,
Celles que Haine gardait encore en suspens, car elle ne s'était point
Complètement encor retirée aux extrêmes frontières du Cercle :
Elle demeurait en quelques zones, déjà sortie de certaines autres.
Mais à mesure qu'elle se retirait au dehors, toujours bondissait au
[dedans
D' Amour vainqueur le doux et l'éternel élan.
Et aussitôt naissait mortel ce qui avait été immortel ;
Mêlé, ce qui avait été simple ; et tout changeait de route.
Ainsi, de ces amalgames s' épanchèrent myriades de tribus mortelles,
Riches de mille formes, — vision merveilleuse !
XXXVIII. Allons ! je te dirai d'abord le commencement du
[Soleil,
Origine de tout ce que nous voyons maintenant :
Terre et Marine aux mille houles, Air embué,
Éther-titan étreignant l'orbe universel.
Texte corrompu. La leçon hêlion archèn semble un expédient.

XXXIX. Si la Terre était profonde à l'infini, ainsi que l'Air


[immense,
Comme en flots de paroles le disent vainement
Maintes lèvres d'hommes qui ne savent qu'une faible part du Tout...
Selon Aristote (de Caelo, B, 13, 294 a, 21), ces vers visent Xénophane (frgt 28)
qui ne s'explique pas nettement sur la question de savoir si le monde est ou non
infini (Métaph., A, 5, 986 b, 23) !.
LIV. Dans la Glèbe l'Êther s'infiltrait par ses longues racines.

LVII. Bien des têtes sans cou se mirent à germer sur elle,
Et des bras nus erraient, des bras privés d'épaules ;
Des yeux vagabondaient, enrichis d'aucun front.
Les mots « sur elle » (ha) se rapportent à la terre. Selon Aristote (De gen.
anim., B. 1, 734 a, 16), toute cette théorie serait d'origine orphique. Elle est
1 . Sur cette question, voir J . Burnet, L'aurore de la philosophie grecque (Payot
1953, p. 138 sv.).
396 EMPÉDOCLE ET i/ORIENT
celle d'une évolution à l'envers : l'organe se développe indépendamment de
l'individu, c'est-à-dire indépendamment de sa fonction.
La Bhagavad-Gîtâ, quoique dans un tout autre contexte, évoque une semblable
multitude et profusion d'organes : « Je vois des bras, des ventres, des yeux, des
faces sans nombre »... (XI, 16).

LIX. Mais quand au dieu se fut encor mêlé le dieu,


On vit les membres s'ajuster, chacun au hasard des rencontres.
D'autres en foule, outre ceux-ci, sans fin ni but naquirent.
Les « dieux » auxquels il est fait allusion sont l'Amour et la Haine.

LX. {Des êtres) aux pieds tors et aux mains innombrables,


Aux membres embrouillés...

LXI. Beaucoup naissaient à deux tisages, à deux poitrines


[opposées,
Fils
Enfants
de génisse
d'hommeà face
à crâne
humaine
de bovin,
; et d'autres
créatures
au hydrides,
contraire,

Mâles de complexion féminine, dotés de sexes ombreux.

LXXIV. (Cypris) conduit la tribu muette des poissons aux


[nombreux enfants.
Les Anciens avaient remarqué que certaines espèces de poissons remontaient
à des époques marquées, vers le Pont-Euxin, ou descendaient vers la mer Egée,
allant en corps de nation, comme les oiseaux. Ce fragment fait-il allusion à leurs
migrations ?

LXXV. {Bêtes) dont l'intérieur est dense, l'extérieur peu com-


[pact,
Ayant reçu des mains de Cypris une telle humidité...

LXXXIV. Tel qui médite de sortir s'est armé d'une lampe à


[huile,
Disposant
A travers autour
la nuit d'elle
hivernale,
plaques
lueur
de corne
d'un feu
pour
brûlant,
la garder du vent.
Celles-ci ne laissent point passer l'haleine des bises qui soufflent de
[partout ;
Mais la lumière filtre à travers elles, d'autant qu'elle est plus subtile ;
Et fait le porche resplendir de ses implacables rayons.
Jadis, de même, s'embusqua le Feu immémorial dans l'ail :
Enclos sous des tuniques et membranes fines, depart en part trouées
De merveilleux passages, il perce la pupille ronde.
De /'Eau profonde qui coule autour, ces parois le protègent ;
Mais le Feu, lui, fonce vers l'extérieur, d'autant qu'il est plus
[subtil.
EMPÉDOCLE ET L'ORIENT 397
L'œil est ici comparé à une lanterne dont les parois protègent la flamme du
vent et de la pluie qui ne peuvent ainsi y pénétrer, tandis que ces mêmes parois
laissent la lumière sortir. De même, les membranes de l'œil, — sclérotique,
choroïde et rétine, — empêchent l'humeur aqueuse et l'humeur vitrée de
s'échapper, mais permettent aux effluves du feu qui est dans l'iris de passer à
travers les pores et de rejoindre les effluves extérieurs.
Il est à remarquer qu'aujourd'hui encore, notre langage emploie des
expressions telles que : « poser son regard sur », ou « un regard plein de feu ».

LXXXXIX. Cloche, bourgeon de chah (dans l'oreille...)


Aétius (IV, 16, 1) : « Selon Empédocle, l'audition naît du choc du souffle sur
le cartilage qui, dit-il, est suspendu à l'intérieur de l'oreille comme le battant
d'une cloche. »
Théophraste (De Sens- ,8) : « L'audition est produite par le son extérieur,
lorsque l'air, mû par la voix, résonne à l'intérieur de l'oreille ; en effet, l'ouïe est
comme une sorte de cloche qui résonne dans l'oreille, et qu '(Empédocle) appelle
un bourgeon de chair. Lorsque l'air est mû, il frappe les parties solides et
produit un son. »

C. Tout inspire, tout expire ainsi.


Chez les êtres se ramifient
Conduits de chair exsangues sur toute la surface du corps.
A leurs méats, des pores étranglés de part en part traversent
L'extrême surface de la peau, qui retiennent le sang,
Cependant que /'Air y trouve libre passage.
Dès que le sang léger se retire en arrière,
L'Air bouillonnant se précipite en houle impétueuse ;
Et quand le sang revient par bonds, /'Air à nouveau est expiré.
Ainsi lorsqu'une enfant avec une clepsydre au bronze étincelant
[s'amuse.
Ayant posé sa main charmante sur l'orifice du col,
Elle immerge (la clepsydre) dans le corps souple de /'Eau argentée :
L'Eau n'y pénètre pas : la masse d'Air en la clepsydre
Lui fait obstacle, pressant de l'intérieur contre les trous étroits,
Jusqu'à ce qu'on délivre le courant comprimé .
Alors s'échappe l'Air ; /'Eau s'élève à volume éga\
II en est de même, quand /'Eau occupe les profondeurs (du vase) en
[bronze,
Et que de main humaine est bouché l'orifice :
L'Air extérieur pressant l'intérieur refoule l'onde,
Comprimant sa surface à l'embouchure gargouillante,
Jusqu'à ce qu'on retire la main. Alors, en sens contraire,
L'Air se rue à nouveau dedans ; /'Eau jaillit par le bas, à part
[égale.. —
De même pour le sang léger, se précipitant à travers les membres.
Quand, refluant en arrière, il se retire à l'intérieur,
39$ ËMPÉDOCLE ET L' ORIENT

Le cours de l'Air afflue en un bruit violent ;


Et quand le sang revient par bonds, /'Air à nouveau est expiré
[d'autant.
La clepsydre n'est pas ici une horloge à eau, mais un vase de métal à col
étroit, dont le fond était percé de trous ; Vhydrarpax de Simplicius (Phys., I,
647).
A propos de cette expérience, voir Aristote (De respirât. 473 b 9, d'où ce
texte est extrait ; et Probl., 914 b, 9 à 12 et 26). Elle est simple à comprendre :
Bouchons avec la main le haut du col, et trempons la clepsydre dans l'eau :
l'air qu'il contient empêche le liquide de monter par les trous inférieurs.
Soulevons la main : l'air s'échappe, et l'eau s'élève dans la clepsydre.
Retirons-la de l'eau, en fermant le col avec la main : la pression de l'air
empêchera l'eau de fuir par le bas, tant que le col restera bouché. Soulevons
la main : l'eau de nouveau s'échappe par les trous inférieurs.
Ce qui se produit pour l'eau d'une clepsydre se produit de même pour le
sang. Empédocle veut démontrer par analogie : premièrement, que l'air existe
bien ; et deuxièmement, que nous respirons à travers tous les pores de la peau,
non par les seuls organes respiratoires. La cause de l'inspiration et de
l'expiration est le mouvement du sang, du cœur à la surface du corps, et vice versa.
CI. (Le chien) de son museau fouille après le fumet
Que les pieds des êtres vivants ont laissé sur l'herbe délicate.
Des particules matérielles laissées par les pattes des animaux sont mises en
contact avec les narines du chien.
Empédocle enseignait qu'odorat et respiration étaient dépendants : ces
effluves se trouvaient entraînés par la respiration du chien vers son museau, composé
de plusieurs rangs de pores de grosseurs différentes. Ce qu'il prouvait par le fait
que les gens enrhumés ne peuvent sentir parce qu'ils respirent avec peine.
Les êtres à respiration rapide, tels les chiens, ont aussi l'odorat plus développé.
CV. Nourri dans V océan du sang strident, (le cœur)
En qui réside ce que les hommes nomment Pensée :
Le sang baignant le cœur, c'est Pensée chez les hommes.
Selon Aétius (IV, 5, 8), Yhégémonikon, ou partie principale de l'âme,
appartient à la composition du sang ; c'est elle qu'Empédocle nomme noéma,
Rappelons que dans les traductions chinoises des textes bouddhistes, la
« pensée » est rendue à l'aide de l'idéogramme hsin, qui signifie également
« cœur ». Dante, parlant de l'intellect, situe son siège dans la « très secrète
chambre du cœur » (Vita nova, 1 , 2). Les exemples ne manqueraient pas à ce sujet,
jusque dans la tradition hésychaste parlant de l'union de l'esprit et du cœur,
lieu d'intégration de l'homme total, tradition elle-même issue de l'hellénisme
et de la Bible.
CVI. La compréhension humaine augmente en fonction de ce
[qui s'offre à elle.

CX. Car si tu prends assise en ta ferme pensée


Et avec recueillement, d'un esprit pur, contemples (le Réel),
i. Voir par exemple, Lévitique, XVII, 14.
EMPÉDOCLE ET L'ORIENT 399
Alors, ta vie durant, (mes leçons) seront tiennes,
Et bien d'autres trésors d'icelles te viendront :
Elles s'accroissent d'elles-mêmes dans le cœur, où est la nature de
[chaque homme.
En chercherais-tu d'autres, comme les hommes font,
Des myriades de maux s'approcheront, émoussant tes méditations,
Et t'abandonneront au bout d'une période,
En aspirant à recouvrer leur particulière origine.
Tout, sache-le, détient pensée et part ^'esprit.

— Ce
épopteuàn,
passage —
orphico-pythagoricien
la véritable nature devoit
l'homme
dans le; ilpouvoir
met endegarde,
contemplation,
en même
temps, contre certains enseignements, ceux des premiers rationalistes ou des
rhéteurs et sophistes ; il se termine sur l'évocation du grand principe selon
lequel tout est doué de « pensée » (phronèsis) et d'« esprit » (nâma).

Purifications

CXV. // est oracle du Destin et des dieux décret séculaire,


Éternel et scellé par de larges serments :
Si, d'un meurtre criminel, quelqu'un a souillé ses mains,
Si tel autre, voué à la haine, s'est parjuré,
Parmi les âmes qui obtinrent vie de longue durée
Ceux-là, trois fois dix mille années, loin des Bienheureux, doivent
[errer,
Épousant
Et troquant
à leurs
les rudes
naissances
chemins
mille
deformes
la vie mortelles,
contre d'autres
au fil du
; Temps,
Car le Souffle éthéréen vers la haute Mer les repousse ;
La haute Mer au seuil des Glèbes les crache ; et la Terre à son tour,
Aux rayons du Soleil éclatant ; et lui les lance aux tourbillons de
l'Air.
L'un les reçoit de l'autre, mais tous les abominent.
Et moi, je suis maintenant l'un d'eux : j'ai fui les dieux et j'erre,
Car en la haine folle ai mis mon assurance.
Ce passage, partiellement cité avec des textes d'Heraclite, Pythagore et
Platon dans les Ennéades (IV. 8, 1 ), décrit la descente des daïmonès dans le corps.
Il est à remarquer que le mot hôraï a suscité bien des commentaires,
signifiant pour les uns « années », pour les autres, « saisons » 1. L'énorme durée,
pendant laquelle les daïmonès ont à subir leur triste sort, correspond
symboliquement en mesures divines à Yennaétéris humaine, délai de neuf ans pendant lequel
le meurtrier devait éviter le pays où il avait commis son crime.

CXVI. Charis déteste l'intolérable Nécessité.


1. Voir Zeller, La philosophie des Grecs, (t. II, p. 225, n. a) ; Gomperz, Les
penseurs de la Grèce (t. I, p. 263, n. 1) , Rohde, Psyché (p. 410, n. 3).
400 EMPÉDOCLE ET L'ORIENT

CXVII. Et moi, je fus jadis jeune homme et jeune fille,


Arbuste, oiseau, poisson muet sautant hors des flots salses.
CXVIII. J'ai pleuré, j'ai crié, voyant un pays inconnu.
C'est au moment de la naissance que cette plainte serait formulée, selon la
paraphrase de Sextus (Adv. math., XI, 96) 1.

CXXIX. De quelle dignité, de quelle haute félicité suis-je


[tombé !
CXX. « Nous sommes entrés dans cette caverne couverte ».
Porphyre, qui rapporte ce vers (De Antro nymph., 8), dit qu'il constituait la
formule des « puissances » (psychopompoï dynameïs) menant l'âme dans le
monde.
CXXI. Triste pays ! Mort, Inimitié, d'autres mauvais Génies ;
Maladies èmaciées ; Putréfactions, Liquéfactions,
Sur les prairies d'Até, dans les ténèbres errent çà et là.
Kèroï : « mauvais Génies », ou « Kéres », Ces puissances délétères, — « des
milliers », disait le vieux Simonide d'Amogos, — sont les Râkshasas des
épopées védiques.
Erga rheusta : « les flots », pensent à tort Diels et Burnet ; « les œuvres de
Rheuma », traduit Kranz, c'est-à-dire les maladies provoquées par un excès
d'humidité. On pourrait encore penser aux « œuvres périssables » des hommes,
aux « sacrifices » où le sang est répandu. Sans doute, l'idée de pourriture des
cadavres répond-elle le mieux à ce que voulait dire Empédocle : « les œuvres
de la dissolution », traduit Bignone.

CXXII. // s'y trouvait Chthonie, Héliope à vue lointaine ;


Discorde maculée de sang, Harmonie à mine sereine ;
Beauté, Laideur ; Hâte et Lenteur ;
Aimable Vérité, Obscurité aux noirs cheveux.

CXXIII. Accroissement, Dépérissement ; Sommeil et Veille ;


Mouvement, Immobilité ; Majesté aux mille couronnes
Et Souillure ; Silence et Puissance prophétique.

CXXVI. H les enveloppa d'une tunique de chair, étrangère


(à eux).

CXXVII. Parmi les bêtes, ils deviennent lions aux gîtes


montagnards,
Qui couchent sur le sol ; et lauriers, parmi les arbres aux belles
[feuillées.
Devenir « lion » est la meilleure métoïkèsis, selon Ëlien (Nat. an., XII. 7).
Le lion est, avec la vache, l'éléphant et le cheval, considéré par le Mahcbhârata
au sommet de l'évolution animale. — Le laurier est, de même, une plante par-
i. Voir E. Bignone, Empédocle (Rééd. Roma, 1963, p. 493).
EMPÉDOCLE ET L* ORIENT 401

ticulièrement remarquable, qui passait pour donner l'inspiration. Les poètes,


pour l'obtenir, en mâchaient une feuille, comme l'Hindou se pique derrière
l'oreille une feuille de tulasî pour favoriser l'illumination.

CXXVI1I. Pour eux, Ares n'était point encore dieu, ni Tumulte,


Ni Zeus-Roi, Kronos, Poséidon ; mais Cypris était reine...
Par de pieuses offrandes ils se la conciliaient,
Figures peintes, parfums d'essences déliées,
Oblationî de myrrhe vierge et d'encens odoriférant.
Des libations de miel blond s'allaient épanàre sur le sol.
Le sang pur des taureaux n'humectait point l'autel,
Mais c'était crime épouvantable chez les hommes
Que, le cceur extirpé, l'on s'empiffre de nobles membres.
« Eux » (kènoïsin) représente les hommes de l'Age d'or.

CXXIX. Chez eux était un homme au-dessus du savoir :


II possédait en vérité le plus grand trésor de Sapience,
Extrêmement versé en toute espèce d' œuvres sages.
Et quand il raidissait les forces de son esprit,
Sans peine il contemplait chacun de tous les faits
Tant de dix que de vingt vies humaines.
Peut-être cet homme est-il Pythagore, comme le prétendent Porphyre et
Timée ; et en ce cas, Empédocle se conforme à la loi de l'ancien pythagorisme
en ne mentionnant point le nom du maître 1. On raconte que Pythagore se
souvenait d'avoir été pêcheur à Délos.et.en remontant les siècles, Hermotime,
Euphorbe qui combattit à la guerre de Troie, Aethalide, fils d'Hermès.
Quelques commentateurs, cependant, pensent plus volontiers à Parménide,
doué de la même mémoire, ou encore à Orphée.
Quoi qu'il en soit, on peut dire qu'il s'agit en réalité, à propos de Pythagore
et d'Orphée, — comme aussi d'Homère, d'Hermès, de Bouddha ou de Fohi,
— moins d'individualités humaines quefdV agrégats intellectuels » connus sous
ces pseudonymes.

CXXX. Tout alors était doux et salutaire aux hommes,


Animaux comme oiseaux.
Miséricorde flamboyait...
CXXXIII. On ne peut L' approcher des yeux, — inaccessible, —
Ni des mains Le saisir.... C'est pourtant le meilleur moyen
De perstasion atteignant cœur humain.
Nous savons par la paraphrase de Clément d'Alexandrie (Strcm. V, 82) qu'il
s'agit de la Divinité.
1. Il était dangereux de prononcer le nom de Pythagore, parce que ce nom, en
tant que symbole de la personnalité du maître, mettait en jeu des forces
spirituelles puissantes qu'il pouvait être difficile de contrôler plus tard. On sait que la
formule employée par les disciples : « C'est Lui qui l'a dit » {Autos épha) évitait de
prononcer le nom du Samien.
402 EMPÉDOCLE ET L* ORIENT

CXXXI V. Car d'une tête d'homme Son corps n'est point pourvu.
De Son échine deux rameaux ne s'élancent pas.
Sans pieds, sans genoux prestes, sans parties velues.
Mais Esprit saint, ineffable, H demeure seulement,
Et par Ses pensers vifs S'élance au monde entier.
Les « rameaux » {J^ladoï ) peuvent être aussi considérés comme des « bras »•
CXXXV. La Loi pour tous est déployée à travers
L'Air souverain au loin et l'infini rayonnement du ciel.
Même idée chez Euripide (frgt 341) : « Tu vois au-dessus de toi le ciel sans
limite, qui tient la terre dans sa douce étreinte ? Pense à lui comme à Zeus,
pense à lui comme à un dieu ». Nous savons par le fragment 187 qu'il s'agit,
pour le poète, de l'Ether ; et peut-être aussi pour Empédode, tous deux s'ins-
pirant de l'« Air » de Diogène, qui régit toutes créatures et les diverses formes
de conscience, ainsi que du Nous anaxagoréen. Voir encore la prière d'Hécube,
dans lesTroyenns (v. 884 à 888), où l'Air est secrètement invoqué : «Support de la
terre..., insondable énigme..., loi inflexible {anankè) de la nature ou
intelligence (nous) des humains. »
CXXXVI. N'en finirez-vous pas avec ce meurtre au bruit
[sinistre ?
Vous ne voyez donc pas que vous vous dévorez
Entre vous, dans votre indifférence envers l'esprit ?

CXXXVII. Le père ayant saisi son fils, dont la forme a changé,


L'immole avec force oraisons, — grand enfant ! Tels sont contristés
De sacrifier qui les adjure ; mais lui, sourd aux hurlements,
L'égorgé en sa demeure, savourant ignoble fratrie.
De même, le fils saisit son père, et les enfants leur mère,
Et, le coeur extirpé, mâchent une chair chérie.

CXXXVIII. D'un bronze puisant l'âme...


Il convient de ne pas oublier qu'au temps d'Empédocle, les sacrifices humains
n'étaient pas encore totalement supprimés, chez les Carthaginois et les Arca-
diens. Ce qui permet d'interpréter cette parenté humaine dans un sens très
précisément familial, avant même d'évoquer la parenté de toutes les créatures,
comme on serait porté à le faire trop vite.
Nietzsche a bien résumé la pensée d'Empédocle, en montrant que pour celui-
ci, « manger de la chair est une sorte d'autophagie » 1.
CXXXX. Des feuilles de laurier s'abstenir tout à fait.
Du point de vue exotérique, le laurier (daphnè) était considéré comme une
halte aimée des daïmonès avant de nouvelles incarnations. Il fallait s'en abstenir
pour ne pas risquer l'épilepsie.
i. La naissance de la philosophie (Gallimard, 1951, p. 140). Dans un contexte
quelque peu différent, voir Osée (VI, 6) : « C'est la piété que je veux, non les
sacrifices ; la connaissance de Dieu, non les holocaustes ». La Genèse, de son côté,
avait bien permis de manger la chair, mais «sans son âme, «c'est-à-dire le sang,
(IX, 4).
EMPÉDOCLE ET L* ORIENT 403

CXXXXI. Malheureux, malheureux, gardez vos mains des


[fèves 1
C'était pour les datmonès un moyen aisé, au sortir de l'Hadès, de remonter
au jour en passant par les tiges des fèves (kyamot), sans qu'aucun nœud interne
s'oppose à leur ascension. « Les fèves, était -il dit, servent d'échelle aux âmes. »

CXXXXIII. Prenant à cinq sources avec le bronze inflexible,


(Lavez vos mains...)
Théon de Smyrne compare ces cinq sources aux cinq sciences mathématiques
de Platon, qui sont « l'arithmétique, la géométrie, la stéréométrie, la musique et
l'astronomie ». De même, il les rapproche des cinq parties de l'initiation : « la
purification, la tradition des choses sacrées, la pleine vision, la ligature de la
tête et l'imposition des couronnes, l'amitié avec Dieu et la félicité née de sa
familiarité » (Exposition des connaissances mathématiques utiles pour la lecture
de Platon, Paris, 1892, p. 23).

CXXXXVI. Enfin, ils deviennent devins, hymnodes, médecins


[et princes
Parmi les hommes qui habitent la terre ;
Puis reverdissent dieux, en dignités se signalant.
Mantis, hymnopolos, iètros, promos sont les quatre ministères humains
débouchant sur la Libération finale. Remarquons qu'Empédocle fut à la fois devin-
guérisseur, chanteur d'hymnes, médecin-magicien et homme politique.

CXXXXVII. Des autres immortels partageant foyer et table,


Dispensés des douleurs humaines, — indestructibles...