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Chapter V

Actes de gouvernement et
droits de l’homme:
L’affaire Marković

par Lucius Caflisch

1 Introduction
Comme tout tribunal international, la Cour européenne des droits de l’homme
(ci-après: ‘Cour EDH’ ou ‘Cour’) a dû consacrer une partie de sa jurispru-
dence à l’exploration de sa propre compétence puisque c’est à elle qu’appartient
la délimitation de cette compétence aux termes de l’article 32.2 de la Conven-
tion européenne des droits de l’homme du 4 novembre 1950 (ci-après: ‘CEDH’
ou ‘Convention’).1 Ainsi un nombre important de requêtes, notamment en
provenance des nouvelles démocraties, ont soulevé la question de la compé-
tence ratione temporis de la Cour EDH;2 d’autres requêtes ont été déclarées
irrecevables ratione personae, en raison du fait qu’elles étaient dirigées contre
des Etats qui n’étaient pas Parties à la Convention ou à un protocole addi-
1
Cette disposition prévoit qu’ “[e]n cas de contestation sur le point de savoir si la Cour
est compétente, la Cour décide”. Elle est calquée sur l’article 36.6 du Statut de la Cour
internationale de Justice.
2
Blečić c. Croatie, GC, n◦ 59532/00, arrêt du 8 mars 2006; Loizidou c. Turquie, fond,
arrêt du 18 décembre 1996, Arrêts et décisions 1996-VI, p. 2216, §§ 32 - 35.

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tionnel à celle-ci, ou parce que le requérant n’a pas pu établir son statut de
victime.3 Les problèmes les plus aigus, cependant, sont ceux qui ont surgi à
propos des compétences ratione materiae et loci.
La compétence de la Cour est partiellement définie par l’article premier
de la CEDH, qui a la teneur suivante:

“Les Hautes Parties contractantes reconnaissent à toute personne


relevant de leur juridiction les droits et libertés définis au titre I
[articles 2 à 18] de la présente Convention.”

Cette disposition a été interprétée comme signifiant que chaque Etat Par-
tie se reconnaı̂t responsable, vis-à-vis des autres Etats Parties et surtout de
l’individu concerné, de toute atteinte aux droits matériels garantis par la
CEDH et ses Protocoles additionnels si, au moment de l’atteinte, l’individu
était placé sous la ‘juridiction’, c’est-à-dire la compétence de cet Etat.4 D’après
la jurisprudence de la Court, le terme ‘juridiction’ désigne principalement le
domaine spatial de compétence de l’Etat, soit son territoire, mais également
des espaces où il ‘exerce en pratique le contrôle’,5 c’est-à-dire un contrôle
général effectif, comme c’est le cas de territoires occupés à long (Israël) ou
court terme (Turquie au Nord de l’Irak).6 Il englobe en outre des situa-
tions où l’Etat exerce une compétence personnelle vis-à-vis de l’individu:
contrôle exercé par les missions diplomatiques et postes consulaires sur des
nationaux (et même des non-nationaux) à l’étranger; compétence sur des
navires, aéronefs et installations en mer, ainsi que sur les engins spatiaux
rattachés à l’Etat en cause; compétence à l’égard d’individus ayant commis,
à l’étranger, des infractions contre cet Etat ou ses ressortissants; compétence
enfin sur les personnes ayant commis des crimes internationaux et détenus
par l’Etat concerné.
3
Voir par exemple Drozd et Janousek c. France et Espagne, arrêt du 26 juin 1992, série
A, n◦ 240, §§ 91-98.
4
Sur l’article premier de la Convention, voir: COSTA, J.-P.: “Qui relève de la juri-
diction de quel(s) Etat(s) au sens de l’article 1 de la Convention européenne des droits
de l’homme?”, in: Libertés, justice, tolérance. Mélanges en hommage au Doyen Gérard
Cohen-Jonathan, Bruxelles 2004, vol. I, pp. 483-500; CAFLISCH, L.: “ ‘Jurisdiction’
under Article 1 of the European Convention on Human Rights”, in: International Law for
the XXIst Century. For the 80th Anniversary of Professor Igor T. Lukashuk, Kiev 2006,
pp. 560-583.
5
Loizidou c. Turquie, fond, §§ 52-56; Chypre c. Turquie, GC, n◦ 25781/94, arrêt du 10
mai 2001, CEDH 2001-IV, p. 237, §§ 75-81.
6
Issa et autres c. Turquie, n◦ 31821/96, arrêt du 16 novembre 2004, § 75.