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18ème grade : Chevalier Rose-Croix

 R. Ta  25 Septembre 2012 1
 Planches

La mutation qui s'opère symboliquement par le passage du 17ème au 18ème grade est de celles que
les esprits modernes comprennent le moins, aveuglés qu'ils sont par la confusion établie entre foi et
croyance.

Historiquement, il y a passage du Judaïsme au christianisme. Mais cela c'est le film tel que le
présentent les raccourcis des résumés didactiques. En fait, le Judaïsme n'a pas cessé de mûrir, et le
christianisme de s'élaborer.

Si nous demeurons sur le terrain de l'histoire, nous nous trouvons devant la nécessité d'admettre le
christianisme comme un produit de civilisation, et renier ses apports serait renier ce que l'on est soi
même.

Notre culture est un témoignage, ce n'est pas l'aboutissement, mais du moins est-ce un jalon sur le
cours d'une évolution repérable.

Je suis toujours surpris que les francs-maçons négligent la richesse des spiritualités du Moyen Age,
obnubilés qu'ils sont par le procès fait à un prétendu obscurantisme. Il n'y a d'obscurantisme que
dans l'attitude de ceux qui supposent qu'étant venus après, ils sont au-dessus des grands esprits du
passé.

Il faut régler définitivement cette dette: nous avons beaucoup à apprendre des grands esprits qui
nous ont précédés. Nous avons même tout à apprendre, si nous prenons à la lettre le propos du grade
de 18e. En recherchant la Parole perdue, nous entendons retrouver la Vérité ou la Sagesse que nos
ancêtres avaient possédée.

Nous sommes là dans le cadre des mythologies : I'âge d'or, ou l'arrivée du Messie ont constitué les
deux pôles de référence des croyances collectives.

De nos jours, comme de tout temps, les uns ont prôné les mœurs d'autrefois, les autres ont projeté
leur espérance dans l'Ordre qui s'établirait demain par l'effort de tous ou par celui des savants ou par
celui des sages.

Or, si le franc-maçon ne sait pas que ce qui est figuré comme une fresque objective est en fait un
itinéraire intérieur, il n'est pas à même de comprendre le sens de sa vocation
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Ce qui se passe au niveau des idées et des croyances partagées par les diverses communautés, c'est
la nécessaire alliance autour d'un certain nombre de ces croyances et de ces idées, et le rejet des
autres. Le franc-maçon s'élève au-dessus de toutes.

Concernant le 18ème Grade, il y a deux hypothèques à lever. Du fait que ce grade est pratiqué
réellement, et que les symboles qui y sont présentés peuvent être considérés comme chrétiens, des
réactions se manifestent selon deux directions.

Les premières actuellement, et les plus nombreuses viennent des maçons formés à l'école de
l'anticléricalisme militant, et qui ont en raison des nécessités politiques et de la judicieuse libération
de l'Etat de l'influence cléricale, adopté une attitude hostile à l'égard de ce qui touche de près ou de
loin à la religion.

Les secondes sont inspirées à des croyants qui considèrent les allusions et les figurations se référant
au christianisme comme des démarquages irrespectueux, et des pratiques caricaturales.

On peut comprendre les protestations de ceux qui croient retrouver dans la maçonnerie une sorte de
religion parallèle, et donc rivale de leur propre église. Mais après tout, c'est une attitude parfaitement
normale puisqu'elle ne se situe nullement au niveau de l'initiation maçonnique. Les rappels de
l'influence et de la pensée symbolique chrétienne ne peuvent inspirer que du respect à ceux qui
considèrent l'évolution humaine. Ceux qui sont demeurés étroitement conditionnés par leur formation
religieuse s'affranchissent difficilement d'une réaction négative devant la profanation dont ils
supposent que leurs symboles sont l'objet.

Les anticléricaux risquent eux de tomber dans une autre voie, qui est celle d'un cléricalisme renversé.
Les chrétiens ont été porteurs d'une large culture, d'ailleurs inspirée de plus d'une civilisation. Ne pas
tenter de comprendre en quoi le christianisme a apporté aux hommes une vision originale de la
relation humaine c'est se priver d'une ressource intellectuelle et morale.

Les chrétiens d'ailleurs confondent trop souvent la Franc-Maçonnerie avec une dépendance de
l'Église. Les anticléricaux ne voient pas que l'alliance maçonnique se situe au-delà des formes
religieuses acceptées ou pratiquées. Les uns et les autres ne sont pas à même de suivre les
observations des maçons spéculatifs qui ont rédigé la première charte maçonnique, et ne perçoivent
pas l'esprit libéral qui doit inspirer le comportement des maçons à l'égard des religions.

Ils ne savent pas distinguer entre le cléricalisme qui naît de toute idéologie sans critique et la
fraternité humaine, qui reconnaît en chaque homme une conscience libre.

Le Grade de Rose Croix devrait être considéré, pour être bien compris, au moins selon deux
perspectives. Il est en effet d'une part une étape sur la voie initiatique que la tradition rappelle sous
diverses formes, selon les lieux et les temps. Il est, d'autre part, la manifestation symbolique d'un
moment particulier de l'équilibre spirituel des individus et des sociétés.

Sous son premier aspect en effet, il est le rappel de la prise en compte par l'Occident d'une
conception monothéiste Judaïque et des apports grecs qui lui ont donné certains de ses caractères.
Sous son deuxième aspect, il est le passage de la volonté active et triomphante, à l'action
désintéressée et au sacrifice.

Tant que l'on croit à une doctrine, on est lié d'une certaine façon à des facteurs extérieurs à soi. Le
renouvellement de la personnalité, l'accès à la pure conscience de l'être, la mutation qui doit s'opérer,
sur la voie de la libération afin que nous puissions parvenir jusqu'à la pure disponibilité ne peuvent
s'effectuer que par le dépouillement progressif ou soudain, que par le renoncement de fait et de
volonté et par l'acceptation de la condition humaine en toute sérénité.

Mais la plupart de nos actes demeurent orientés vers des objectifs dont la réalisation nous paraît
nécessaire dans la mesure où elle est effective. Nous ne sommes pas prêts à agir sans nous soucier
du succès, tout en apportant à nos actes la plénitude de notre attention, de notre volonté de réussite,
et de notre conviction. Nous ne savons pas nous détacher des fruits de nos actes comme le souligne
la BAHAGAVAT GITA. Ou plutôt, nous ne savons pas que ce qui résulte de nos actions est rarement ce
que nous avons voulu, mais que le fait de vouloir et d'agir dans le sens que nous croyons le plus juste,
le meilleur, et le plus efficace suffit à nous justifier.

Et devant ces deux difficultés, nous prenons la mesure du sacrifice qui doit être le nôtre.

Il n'y a aucune doctrine, aucune théorie politique, aucune religion, qui puisse éternellement définir les
relations de l'homme avec ses semblables ou le situer par rapport à sa destinée cosmique. Cela
n'empêche pas qu'il doive pour être, agir, croire et méditer. Cela signifie seulement la nécessité pour
lui de tenir toute situation pour relative et la condition humaine comme éminemment transitoire. C'est
en fait le passage obligé du matériel au spirituel.

Comme degré sur l'échelle initiatique, le Grade de Rose Croix se situe au moment crucial où l'être
humain, en possession de ce qu'il considère comme des aptitudes, des connaissances, tant dans
l'Ordre matériel, moral que spirituel, en somme, au moment où il est conscient de sa valeur et de son
rôle se trouve soudain confronté aux assauts des forces réelles qui se manifestent dans l'univers.

Nous croyons bien nous connaître, nous portons sur nous et sur nos semblables des jugements
assurés, nous avons le sentiment de ce qui est bien et de ce qui est mal, nous avons acquis la
maîtrise d'un certain nombre de techniques, nous avons même la conviction de percevoir le but
légitime de nos travaux, il ne nous reste qu'à aller de l'avant, et à témoigner par notre courage et notre
valeur de la justesse de notre jugement.

C'est alors que nous découvrons le préalable à toute entreprise. Comment et par quoi se justifie notre
action ? Comment pouvons nous être assuré de la légitimité de notre intervention dans l'ordre du
monde, comment avoir la certitude que les souffrances que nous ferons endurer et que les efforts
que nous nous imposerons iront dans le sens que nous souhaitons, et comment être sûr que ce sens
est le bon ?

Avons-nous une raison d'agir qui soit acceptable non seulement pour l'individu que nous sommes,
mais pour le groupe, mais pour l'humanité. Bref, sur la totalité des plans de l'existence.
Est-ce que nous avons le droit de créer, de troubler en quelque sorte l'ordonnance des choses.
Pouvons-nous nous croire à l'origine de quelque chose de nouveau et de nécessaire. Savons-nous si
nous servons la vérité ?

En fait, cette réaction critique est générale. En simplifiant, on peut donner de tout développement
organique et spirituel le schéma suivant une période d'acquisition (croissance, conquête,
enrichissement matériel ou intellectuel), une période d'opposition et de refus ou plus exactement de
reflux (analyse empirique et objectivation brutale des modalités de la réaction, prise en main
laborieuse, et réfléchie des outils et des moyens, confrontation des points de vues, rejet du superflu),
enfin une période d'harmonisation, d'organisation, d'épanouissement et d'équilibre, qui est une
maturation.

Mais entre la période d'acquisition et la période de maturation qui se succèdent dans un cycle
continu, se place une période trouble, obscure et mystérieuse qui est celle de la gestation, et celle du
ème
dépassement. C'est à ce point que se réfère le 18 Grade.

Le Grade de Rose Croix présente dans son unité, une figuration des trois moments de l'existence, en
même temps que les moments obscurs des périodes de transition. Mais cette unité n'est pas perçue
dans l'initiation pratiquée habituellement parce que les communications des grades précédents sont
opérées en même temps que la cérémonie d'élévation au 18°. C'est un défaut que l'on peut corriger
dès que les maçons travaillent en atelier de Perfection ou si l'atelier capitulaire prend le temps de
consacrer à l'étude du grade une séance entière à chaque séance d'élévation. D'ailleurs, la cène qui
clôture la tenue devrait inciter à donner à la réception des nouveaux chevaliers toute la solennité
convenable.

Il faut considérer que par sa situation dans l'échelle initiatique ce grade est celui de l'opposition ou du
refus plus exactement celui du combat, le Grade où le chevalier tente à la fois d'accomplir sa mission
et de parfaire sa vocation au sacrifice.

C'est également le moment où l'on doit distinguer le caractère propre de l'initiation maçonnique. Elle
ne conduit pas à l'illumination mystique. L'initié ne subit pas, il ne reçoit pas de l'extérieur un
quelconque conditionnement qui le ravisse ou le plonge dans un univers religieux. Il est seulement
mis en face de la nécessité de l'effort, de la purification par la lutte et par la souffrance, de
l'intelligence et de l'amour indispensable à toute existence.

Il n'y a pas un Dieu qui tout à coup s'empare de l'âme du néophyte ou un démon qui l'enlève. Dans une
confrontation dialectique de l'être et du monde, de la pensée et de l'action, de l'outil (de l'arme) et de
l'idée, une maturation affective et spirituelle s'opère qui conduit non à la possession, non à la
domination, mais à la maîtrise et à la libération.

Le chevalier se conquiert en même temps qu'il se libère de sa tâche, l'univers se révèle à lui, en même
temps qu'il le parcourt à la recherche de sa vérité.

Ces voies, qui ici se croisent, sont celle de l'acceptation et celle de l'action. Et elles se conjuguent
dans la Voie du milieu.
Possession, ravissement, maîtrise et compréhension s'accomplissent alors dans l'harmonie totale de
l'être et du monde, dans l'amour et la vie.

Toutefois, dans la mesure où nous ne sommes pour la plupart que des novices, des apprentis, des
débutants, il est vain d'espérer un aboutissement avant d'avoir reconnu les étapes. Il y a entre la voie
mystique, la voie héroïque et la voie du milieu des écarts tels que l'on peut considérer les
cheminements les uns par rapports aux autres pour les comprendre mieux.

Le caractère en quelque sorte positif de l'initiation maçonnique, cet aspect constructif qu'elle prend
dès l'origine, nous conduit à situer le Grade de Rose Croix au cœur du drame vécu par le néophyte.

Comment être puisque tout est instable, fugitif, périssable ? Comment et pourquoi lutter puisque
aucun triomphe n'est durable et que les édifices ou les entreprises les plus solides sont vouées à la
destruction ?

Il y a là une occasion de découvrir le sens profond du sacrifice.

Entendons qu'à partir du moment où l'on combat pour sa cause, c'est que l'on est prêt à tout perdre
pour son triomphe. Mais encore, qu'on est prêt à l'échec même, sans pour autant renoncer au
combat. On est amené à considérer l'engagement que l'on a pris, en faveur de la cause que l'on
défend, comme une valeur supérieure à la cause elle-même.

Que tout ce que nous sacrifions, que tout ce que nous dévouons, ce n'est pas à la cause en soi que
nous le sacrifions ou que nous le dévouons, mais à l'idée que nous avons de la justice et de la vérité,
qui nous ont fait accepter la défense de cette cause.

Nous ne luttons en fait que pour le devoir assumé en conscience. Nous acceptons d'être vaincu, mais
nous n'acceptons pas de compromis avec notre conscience. Ce que l'on a cru vrai, et juste, seule
notre conscience peut nous en délivrer par une perception plus juste et plus vraie du devoir.

L'action en elle-même est aveugle. Elle est moyen. La résignation, I'acceptation, la contemplation
même, ne nous conduisent à aucune des réalisations nécessaires à la vie. Elles permettent
l'accomplissement mystique, mais non l'affrontement des réalités.

La voie du milieu tient de l'une et de l'autre en ce sens qu'elle tente leur conciliation par l'usage qu'elle
fait de l'action et de la méditation en fonction de la nécessité.

Cela ne va pas sans conflit. Et c'est précisément ce conflit, et le rouge, et le feu, et l'épée en sont les
symboles parlants c'est précisément ce conflit que la Rose Croix essaie de résoudre.

Il y a là une rencontre où toutes les possibilités se trouvent rassemblées. L'héroïsme du combattant,


le dépouillement et le sacrifice du vaincu, la prudence, la persévérance, l'espérance et la
détermination du sage dans la voie que sa conscience lui dicte.
Mais la rencontre n'est jamais qu'un moment. A partir de celui où la Rose et la Croix se trouvent
réunies, les divergences recommencent. La séparation douloureuse et inévitable entre le mystique et
le réaliste, d'une part, entre le héros et le saint, d'autre part (la voie moyenne étant celle où le sage et
le réaliste essaient de composer avec la foi une personnalité viable), cette séparation devient le
moyen même de la poursuite dans l'une ou l'autre des directions de la quête.

Evidemment, le sectarisme et l'incompréhension ont déformé les intentions et travesti le vocabulaire.


Sans doute, du ternaire, nous privilégions le terme médian essayant de dépasser les deux extrêmes
sans prétendre d'ailleurs jamais y parvenir avec certitude. Mais, c'est que les deux options extrêmes
se prêtent à cette opération. L'une et l'autre en effet impliquent l'oubli de soi, I'abnégation, I'abandon
des biens de ce monde, le sacrifice de la vie, la retenue, le dépouillement, I'attente, le refus.

L'option intermédiaire, elle, s'accompagne de doute et d'insatisfaction.

Parce qu'ils affrontent des forces qui les dépassent, parce qu'ils essayent d'affirmer la présence de
l'homme dans le concert des puissances, les uns sont déchirés et mis sur la croix. Parce qu'ils
aspirent à toujours plus de clarté, à toujours plus de pureté et de liberté, les autres perdent jusqu'au
plus précieux de l'être, comme une rose qui s'effeuille.

Le saint est un défi comme l'est le héros. Et le monde vit de ce défi au double et impossible sens dans
le quotidien dominé et accompli en perspective.

Le Grade de Rose Croix, à la fois mystique et actif, confrontant l'initié avec le mystère, I'inconnu,
I'inconnaissable, en même temps qu'il se donne à l'action, au combat et qu'il travaille à l'impossible
victoire est le grade crucial par excellence. Il engage à la recherche de ce qui nous dépasse dans le
monde matériel et spirituel et nous oppose à ce qui se manifeste. C'est la quête d'une parole qui
répondrait à nos questions. C'est l'épreuve, comme moyen, de la vérité.

Chacun en effet doit connaître les affrontements et la lutte, faire les choix, prendre les décisions, s'en
fortifier même, afin de donner la mesure de lui-même, sans autre certitude sinon que la seule vertu
est dans le don de soi. Qui est l'amour de tout au monde.

Le Grade de Rose Croix nous fait toucher à la fois les limites du rationnel et l'infini de l'irrationnel.

Quand je dis qu'il nous fait toucher, c'est évidemment une image. En réalité cette figuration répond
aux antinomies de la raison pure et au problème du mal sur le plan mystique, et d'une façon plus
générale à toutes les manifestations de la complémentarité des contraires, de la conjonction des
opposés, et aux renversements des valeurs.

Ni les unes ni les autres n'ont de solution sinon que le monde existe et les porte en lui. Elles sont le
caractère spécifique de la vie.

ème ème
On comprend qu'on ait pu dire des savants à la fois mystiques et rationalistes des 17 et 18
siècles qu'ils tenaient à la tradition rosicrucienne de bien des façons. Hegel exprimait cette ambiguïté
symbolique de la manière suivante « Reconnaître la raison comme la rose dans la croix de la
souffrance présente, et se réjouir d'elle, c'est la vision médiatrice qui réconcilie avec la réalité, c'est
elle, que procure la philosophie de ceux qui ont senti la nécessite intérieure de concevoir et de
conserver la liberté subjective dans ce qui est substantiel, et de ne pas laisser la liberté subjective
dans le contingent et le particulier-, de la mettre dans ce qui est en soi et pour soi. »

Hegel exprime là le souci de donner à notre existence non seulement une signification, mais une
efficacité. La raison est en l'homme et dans les choses, comme la liberté. Mais la douleur est le prix
dont nous payons notre volonté d'être de ce monde.

Acceptation de la condition humaine dans sa dualité dialectique, confirmée par les symboles dont se
soutient l'initiation au grade de Rose Croix, voilà ce qui est le propos du chevalier.

Les voyages manifestent à la fois les impératifs de l'espace et ceux de la durée, sans lesquels les
contradictions ne sont jamais résolues. Ces voyages sont le préalable au progrès, car, dans une
certaine mesure, ils sont le progrès même. Le cheminement nécessaire à toute action comme à toute
réflexion.

Dans le cas particulier de ce grade, le propos de la quête, cette parole perdue, fait problème. Y a-t-il eu
une Parole? Les hommes savaient-ils dans l'Etat d'innocence ?

Au commencement était l'Esprit, au commencement était le Verbe, au commencement était l'action !


Mais pourquoi pas Au commencement était la fin ? Les cycles, et le symbole du Serpent OROBOUROS
nous inspirent sans doute cette notion difficile : il n'y a pas de commencement.

Alors la Parole ? Le chef, celui qui sait ou celui qui ordonne la connaît-il ? Ont-ils « le mot de la Fin ! »

Le chef n'est la plupart du temps qu'un « interprète. » Il n'est pas la Vérité, ni la Loi. Sans la parole au
sens le plus large, tout moyen de communiquer, du geste à la législation, de l'éducation à l'imitation,
sans la parole le chef n'a plus qu'une légitimité relative, une autorité douteuse, mais les hommes n'ont
plus de but, et le combat n'a plus de sens.

La recherche est-elle assurée ?

Le Lama de KIM l'atteste : la recherche est sûre. Comment saurions nous cependant ce que nous
cherchons si nous ne savions pas que ce que nous cherchons existe ?

Oui, mais cette parole qui donne sens à l'action, qui permet l'association des hommes en
communautés, qui fonde l'autorité et la légitime, parce qu'elle est à la fois le moyen et l'expression de
l'intelligence: cette parole, est-elle perdue, et par qui, et pourquoi ?

HIRAM a gardé le secret. Malgré lui sans doute. Ce que cherchaient les compagnons ce n'était pas la
Parole, c'était le mot de passe, le Truc qui assurait le commandement : bref, ils voulaient le pouvoir
non la Connaissance. Combien sont-ils qui n'aspirent qu'aux signes ?
Il y avait bien là quelque pressentiment du secret véritable, mais tel qu'il transparaît, dégradé, et avili,
aux yeux des profanes.

Seulement, en tuant le maître, les compagnons ont occulté la transmission du Vrai savoir. Ils ont
interrompu la tradition de l'Art Royal.

Et seules l'étude, la méditation et l'intelligence des choses permettent d'en reconstituer des aspects
et d'en composer certains éléments.

La marche mesurée et prudente des générations, les efforts des travailleurs, des chercheurs et des
sages ont été interrompus par la violence. La source de l'autorité, les facteurs de l'Ordre, les moyens
de la liberté, la voix de la sagesse ont été étouffés et détruits.

D'autres figurations évoquent pareille occultation. Le dragon qui garde l'entrée du Sanctuaire, le
labyrinthe qui rend infructueuse la possible découverte, mais aussi cette Tour de Babel qui demeure
dressée comme une énigme au seuil de l'histoire.

Quel est l'obstacle que les hommes ont à surmonter pour comprendre et pour se comprendre ?
Suffirait-il de parler la même langue pour former une communauté ? Ne reposent-elles pas, les
communautés que nous connaissons, sur de tels malentendus qu'il est parfois difficile de prétendre
que le langage suffit. D'ailleurs, peut-on croire que le langage est inspiré seulement par la volonté de
chacun d'être compris de tous ? N'y a-t-il pas dans la recherche du langage, une volonté d'occulter la
relation générale au bénéfice d'une relation particulière ?

Les différentes interprétations possibles du sigle I.N.R.I. sont d'ailleurs le symbole de la multivalence
des paroles. Et de la dissimulation des choses par les mots ?

Certes, la puissance du mot, du maître mot est reconnue. Nous retrouvons dans ce symbolisme la
notion primitive selon laquelle donner un nom, nommer, c'est révéler, c'est faire accéder à l'existence.
Une grande part de la signification du baptême provient de cette conception.

Elle est d'ailleurs hautement fondée, ne serait-ce que par le fait que les dénombrements n'ont de sens
que s'il y a eu identification, par un nom, isolé, défini, limité à l'objet dénombré. L'analyse n'est pas
possible sans le mot, pour celui qui ne dispose que du langage courant.

La parole perdue c'est le « SESAME » qui est la clé, qui représente I'espérance, et qui ouvre les portes
de la connaissance.

Il est significatif toutefois que cette parole, dans le mimodrame de la cérémonie, et au cours de
chaque tenue Chapitrale, soit retrouvée.

Est-ce à dire que le Rose Croix considère la recherche comme un jeu convenu, dans le genre de ceux
que l'on se propose à titre de divertissements et dont on connaît la solution à l'avance ?
Il y aurait là une puérilité hors de propos ou une suffisance étrange, car la nécessité de recommencer
confinerait au ridicule, et l'effort d'intercommunication, à une impuissance radicalement reconnue.

En fait, comme le disent les vieux rituels, c'est la parole substituée que nous valorisons, en la prenant
pour la parole suprême.

Nous avons trouvé un moyen qui vaut ce qu'il vaut de poursuivre l'œuvre. Et nous verrons bien où
nous sommes conduits.

Toute parole n'est qu'un moyen, et provisoire. Dans l'initiation maçonnique la parole trouvée est celle
d'un moment de l'histoire de l'humanité en route vers l'unité et l'amour. Mais dans quelle mesure peut-
on assurer que cet objectif est l'objectif absolu, celui vers lequel tendent les forces de la Vie ou celles
de la Nature, ou celles de l'Univers. Si le monde se perpétue par l'amour, il se fortifie par la lutte. Le
signe chrétien est-il le symbole même de la Vérité ou seulement celui de la Foi ?

Alors, pourquoi dans l'initiation maçonnique ces quatre lettres: I.N.R.I. et non pas d'autres ?

C'est que nous avons là l'évocation d'un grand moment. Non pas celui de la crucifixion, mais celui de
la chrétienté.

Le christianisme a représenté un espoir de dépasser par une transposition dans l'abstrait, et dans
l'imaginaire, les rapports entre les hommes ceux que nous définissons par les termes d'esclavage, et
de dignité.

Que les conditions économiques aient permis l'ascension du travailleur à une condition plus libre ne
suffirait pas. Il fallait encore que fussent reconnue la qualité d'homme et le caractère sacré de la
personne. Cela n'est pas encore entièrement admis à ce jour.

Aussi, peut-on dire que le christianisme, sans y avoir complètement réussi, a au moins servi de
véhicule à cette idée: la reconnaissance de l'autre.

Mais demeure ouverte la plaie que constituent le mal et la souffrance. Le christianisme n'a pas
répondu. L'homme souffre, ce monde est une vallée de larmes, il faut nous résigner, accepter la
douleur comme le lot réservé à l'humanité. Le salut n'est possible qu'au delà de la vie terrestre. Mais
cette souffrance vient de dieu. Il faut donc l'aimer.

Sans doute est-ce là une attitude moins dure que celle du stoïcisme qui l'a précédée. Le stoïcien
récuse toute espérance. Le chrétien voit une rémission et une rédemption. Mais cette réponse est
assez décevante du point de vue logique. Que savons-nous de l'au-delà? Par contre, il est sur terre
des résurrections, et des rémissions dont nous pouvons toujours prendre conscience si notre volonté
n'abdique pas.

Comment en effet souffrir, comment aimer celui par qui l'on souffre, comment le remercier de la
douleur qu'il nous envoie, ce Dieu tout amour ? Peut-être faut-il simplement avoir la force de dominer
le mal et de recommencer. C'est la détermination constructive.
La réponse de la tradition est plus ancienne que la réponse du christianisme, et elle tient toute dans la
certitude que l'on doit passer par le feu pour retrouver la vie. C'est dans le combat et l'épreuve que les
forces se régénèrent. L'épreuve suprême, le dépouillement total symbolisé par la Rose, et repris par
l'image du Pélican, apporte l'indication selon laquelle il ne faut voir dans la souffrance qu'un passage-
ce que n'a fait qu'entrevoir le christianisme un passage vers ce qui est ce monde, et non au delà de lui,
un passage vers notre rédemption ici bas.

L'épreuve n'est pas châtiment, mais défi, elle est souffrance, certes, mais exaltation et délivrance.
L'homme doit dépasser sa peur, son mal, ses faiblesses.

C'est parce que l'épreuve la plus dure est celle qui nous grandit le plus que tout en ce monde a une
double signification, un double visage, une double vertu. C'est dans le combat que l'on trouve la paix.

Par ailleurs, tout a été dit sur la Croix, tant du point de vue mystique que du point de vue rationnel.
Perpendiculaire, infinis du temps et de l'espace, du haut et du bas, de l'orient et de l'occident,
écartèlement de l'homme aux quatre pôles de la réalité devant les mystères etc...

Peut-être faut-il opposer sa couleur noire au rouge de la Rose. Cette opposition soulignerait le double
caractère du symbole, divin et humain. Entendons, de ce qui nous dépasse et de ce qui nous touche.

Peut-être au contraire faudrait-il opposer les angles de la croix aux courbes de la Rose ? Comme la
rigueur à la souplesse, la justice à l'équité, la logique à l'intuition ?

Quant à la Rose, elle porte avec elle en dehors de sa valeur mystique tout le cortège de souvenirs des
Romans de la Rose, de la Guerre des Deux Roses. Elle transpose sur le plan esthétique le chardon de
Durer, I'oignon dont Gœthe reprend la valeur symbolique dans le Serpent Vert.

La Rose est essentiellement la beauté qui s'évanouit, la grâce qui se dissipe. Comme l'oignon, qui se
défait par écailles successives, la rose fait songer à la précieuse pierre cachée sous des feuilles
d'emballages, que l'on enlève une à une, au cœur si bien protégé par des enveloppes multiples, bref à
la nécessité pour atteindre au trésor de dépouiller peu à peu les apparences protectrices.

La question demeure de savoir si l'important est dans ce que l'on trouve ou bien dans l'acceptation
religieuse du néant que l'on découvre enfin. La grande loi étant que nous sommes de toute façon
condamnés à tout perdre pour découvrir l'essentiel.

Une place doit être accordée au signe et au contre signe dans toute considération sur le symbolisme
Rosicrucien. C'est là une indication indispensable à l'initié sur la voie de la connaissance
traditionnelle.

Joindre le ciel et la terre, la pensée et l'action, rapprocher les extrêmes, donner aux contraires le lien
qui leur manquait pour se trouver réunis dans l'esprit, accorder à ce qui est en haut et à ce qui est en
bas la même importance, unir ce qui est séparé, et par le moyen de l'homme autant de suggestions,
autant d'interprétations, autant d'enseignements indispensables à l'intelligence de l'homme. Le bon
pasteur, celui qui reçoit, protège, et donne, celui qui se dépouille et qui garde dans la paix et la
sérénité le bien le plus précieux, I'agneau du sacrifice.

Ce sacrifice s'accomplit dans le repas symbolique. La Cène qui lui donne sa résonance, à la fois
païenne et mystique. C'est là l'expression de la communion des forces terrestres et des forces divines
qui s'accomplit dans l'absorption des aliments. La transmutation véritable de la matière à la vie, c'est
dans le repas qu'elle trouve sa représentation.

Certes, il y a d'autres assimilations que celles du Pain et du Vin, de l'agneau et de la farine. Mais c'est
dans la mesure où la mort prépare la vie que se trouve décrit le cycle. Edification, combat, sacrifice.
Enfin résurrection. C'est par-là que le grade de Rose Croix atteint aux constantes universelles.

Il apporte en définitive à l'initié l'essentiel sous forme de rites (Passage, quête, création naissance et
mort résurrection) et sous forme de mythes. (Parole, cène, pélican, phénix.) Il est chevaleresque dans
sa forme et mystique dans son caractère, c'est-à-dire qu'il est un accomplissement.

C'est la pierre de touche du maçon. Non que les grades d'apprenti, de compagnon et de maître ne
puissent fournir des indications aussi riches et aussi complexes, mais parce que le Grade de Rose
Croix donne à la quête une ouverture sur le mystère de l'Etre. Le Temple n'est plus l'essentiel alors
qu'en fait-il est au cœur même du symbolisme Rosicrucien.

C'est le sens même de notre construction que le chevalier cherche à protéger des atteintes des forces
obscures.

Ces forces, mal définies, le chevalier les combat avec des armes encore mal éprouvées. L'égoïsme,
I'orgueil, le désir de gloire et de puissance sont des attitudes suspectes. Le sacrifice est la loi du
chevalier qui n'a pour sauvegarde que sa Foi, son espérance, et sa charité.

Une institution qui réunit des individus profondément sincères et vrais dans leurs aspirations
communes est d'un grand secours pour tous ses membres.

Cependant, si par sa constitution elle offre un refuge à ceux qui ont simplement les mêmes
habitudes, et ne sont pas unis dans la même foi véritable, elle devient nécessairement une pépinière
d'hypocrisie et de mensonge.

C'est un truisme de dire que le caractère de la majorité des membres d'une communauté détermine la
hauteur de ses idéaux.

Une institution qui ne choisit pas ses matériaux et possède une avidité excessive pour son propre
accroissement, très fréquemment devient simplement l'organisme le plus efficace pour exprimer la
passion collective de ses membres.
« REAA ; réception au 18ème degré (2)
Du Chevalier Rose-Croix au tétramorphe »

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