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Lettre ouverte à Monsieur Richard LIOGER,

député de la 3ème circonscription de la Moselle

Metz, le 12 avril 2020, jour de Pâques

Monsieur le Député,

Je suis en colère !
... et c'est une infirmière qui est en colère, mère de trois enfants, qui sacrifie beaucoup
de sa vie personnelle pour les autres. Oui, je suis en colère... et contre vous !
C'est dimanche, c'est Pâques et je viens de sortir de l'hôpital de Mercy. Après cette
longue journée de 12h en service de réanimation dans l’unité “Covid-19”, je vous écris
cette lettre ouverte.
Aujourd’hui n’est pas une journée banale : c’est Pâques et c'est le jour où vous avez
choisi d’annoncer votre décision de porter plainte contre vos détracteurs. J’ai le
sentiment d’être impactée dans votre plainte car je découvre la capture d’écran de mon
post facebook vous concernant dans l’hebdomadaire “Le Point”. Pourtant ce post ne
comporte ni injure ni menace et encore moins une quelconque attaque à votre vie
privée. Mais je comprends que la victimisation est votre seul moyen de défense. C’est
un procédé classique quand on veut noyer des faits !
Monsieur le député, Je ne vous fais pas cette lettre à la Boris Vian, célèbre lettre
intitulée "le déserteur", même si Boris Vian est une de mes références. Je préfère rester
humblement à mon petit niveau.
Je suis électrice dans votre circonscription et vous êtes donc "mon" député. Je suis
infirmière libérale et je consacre mes jours de congés à appuyer les équipes de
réanimation à l'hôpital de Mercy. Je n'ai, en ce moment, aucun temps libre pour ma
famille. Vous, vous êtes parti dans votre résidence secondaire, à pas de loup, dérogeant
ainsi aux recommandations nationales face à la pandémie de Covid-19. A travers votre
exemple, vous êtes la démonstration de la différence entre les puissants -en tout cas
ceux qui se considèrent comme tels- et les autres.
Le lundi 16 mars, le Président de la République annonce à 20 h que la France appliquera
un confinement pour le lendemain, mardi 17 mars, à 12 heures. Vous quittez la région
pour vous rendre dans votre résidence secondaire dans le sud de la France, dans la nuit
du 16 mars au 17 mars, entre l'allocution du Président de la République et l'heure du
confinement. Alors oui, quand j'apprends que vous allez porter plainte, je suis en colère
et dans une grosse colère et il en faudra beaucoup pour apaiser cette colère : la petite
infirmière face au fuyant député ... Vous vous êtes sauvé à 800 km de votre domicile
réel, la nuit, pour aller dans votre grande propriété du Lubéron... et vous portez plainte
pour atteinte à la vie privée ? Plaisanterie ! Dans quel monde vivez-vous ? Vous êtes
un homme public et vous devez assumer ce statut.
Alors que tant de personnes sont en train de perdre leur emploi, que 8 millions de
français sont en chômage partiel, que des commerces auront du mal à se remettre de
cette situation, que le peuple va s'appauvrir et que les familles pleurent leurs morts,
souvent enterrés de façon indigne... vous, vous allez porter plainte car on vous a
dérangé dans le confort tranquille de votre résidence secondaire.
Que vous soyez propriétaire, là-bas, dans un endroit prisé par la genterie internationale,
m'importe peu... Ce qui m'importe c'est que vous êtes député, le député de ma
cironscription, et que vous n'assumez pas votre responsabilité au moment où nous, le
personnel soignant, nous cherchons des masques, des surblouses, du gel
hydroalcoolique... Nous sommes obligés de téléphoner à nos amis, à des chefs
d'entreprise, aux élus courageux qui sont sur le terrain... Je dois aujourd’hui ma «
protection » face à ce virus violent, grâce à la solidarité des citoyens. Cela, vous ne le
comprenez pas. Vous avez choisi l'exfiltration sanitaire et vous essayez de vous faire
passer pour une victime. Vous vous moquez de qui ?
Chaque jour, je vais soigner une cinquantaire de patients. Je les vois souffrir, inquiets,
déstabilisés et coupés de leur famille.
Savez-vous ce qu’est une infirmière qui se met à pleurer avec une boule au ventre
devant une maman qui tremble de douleur, qui vient de perdre sa fille et qui prononce
ces quelques mots « c’était ma fille unique, je n’avais qu’elle, et je ne peux pas
l’enterrer dans l’amour des siens... » ?
Savez-vous ce qu’est une infirmière qui cherche ses mots à l’annonce d’un décès pour
« soulager » et qui se retrouve seule face aux familles démunies,... qui tente tant bien
que mal de se protéger psychologiquement parce que ce qu’elle ressent là va la marquer
jusqu’à la fin de ses jours ?
Savez-vous ce qu’est une infirmière de réanimation qui enchaîne 12h et qui n’a pas le
temps d’avaler quoi que ce soit, qui étouffe sous un masque, presque en apnée, qui a le
visage marqué et qui porte une tenue de « cosmonaute ?
Savez-vous que les Ehpads de votre circonscription manquent de tout ?... que des
petites mains bienveillantes ont fabriqué des masques en tissu « de fortune » ? et que
j’ai encore pris le temps de mettre en lien les uns et les autres, afin que chacun puisse
avancer dans ce combat contre la mort ? J’ai vu tant de larmes sans pouvoir hurler.
Vous ne savez pas ce qu’est ce sentiment. Vous ne savez rien de ce qui se passe ici.
Chaque soir, à 20 heures, les français applaudissent celles et ceux qui travaillent dans
cette situation pénible pour que la vie continue : les soignants, les caissières, les
éboueurs, les agriculteurs, les gendarmes, les policiers, les militaires, les routiers, les
agents de sécurité, les auxiliaires de vie, les pompiers, les ambulanciers, les agents
d'entretien, les pharmaciens... etc... bref, … Une certitude : ils ne vous applaudissent
pas et vous ne pouvez les entendre car de là où vous êtes, le chant des cigales dans le
Lubéron couvre ces applaudissements.

Bien à vous.

Anne-Catherine LEUCART

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