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Bulletin de l'Association

Guillaume Budé

La Grèce visible et oubliée


Joseph Moreau

Citer ce document / Cite this document :

Moreau Joseph. La Grèce visible et oubliée. In: Bulletin de l'Association Guillaume Budé, n°3, octobre 1965. pp. 332-347;

doi : 10.3406/bude.1965.4127

http://www.persee.fr/doc/bude_0004-5527_1965_num_1_3_4127

Document généré le 24/01/2017


La Grèce visible et oubliée

I. La Grèce, terre sacrée.


Le pèlerin et le touriste.

Celui qui s'apprête à partir pour la Grèce n'apprécie pas


dignement cette fortune s'il n'évoque le souvenir de quelques-
uns des voyageurs qui l'ont précédé sur cette terre sacrée. Un
bachelier, même d'une série moderne, doit se rappeler que
Chateaubriand, avant d'achever la rédaction de son roman
épique, Les Martyrs, voulut voir les lieux où s'en déroulait
l'action ; il s'embarqua à Venise, à destination de la Grèce et de la
Palestine, et revenu par l'Egypte. Carthage et Grenade, il
rapportait son Itinéraire de Paris à Jérusalem. Mais Chateaubriand
ne pouvait oublier qu'en prenant cette route il réitérait un projet
de Virgile, qui, plus de dix-huit cents ans auparavant, avait
voulu, lui aussi, avant de mettre la dernière main à V Enéide,
visiter les lieux de l'action épique ; il était parti pour la Grèce et
l'Orient ; mais, frappé d'insolation à Mégare, il avait dû
interrompre son voyage, reprendre la mer à destination de l'Italie,
et il était mort peu de temps après avoir débarqué à Brindes.
Voyage fatal ! et que la poésie, cependant, avait comblé, au
départ, des vœux les plus touchants d'heureuse traversée. C'est
à cette occasion qu'Horace avait entonné son invocation lyrique :
Sic te divapotens Cypri... /rendue en notre langue dans un splen-
dide sonnet de Hérédia :
Que vos astres plus clairs gardent mieux du danger,
Dioscures brillants, divins frères d'Hélène,
Le poète latin qui veut, au ciel hellène,
Voir les Cyclades d'or de l'azur émerger !
Et le tercet finai laisse poindre sous l'admiration triomphante
l'amitié anxieuse :
La moitié de mon âme est dans la nef fragile
Qui, sur la mer sacrée où chantait Arion,
Vers la terre des Dieux porte le grand Virgile.
La Grèce, terre des dieux ! Ce n'est pas seulement parce que
les dieux habitent l'Olympe, qui d'ailleurs n'est pas précisément
en Grèce, mais en Thessalie ; c'est que les dieux de la Grèce,
* Conférence prononcée à Bordeaux', snns [en auspices de l'Association
Guillaume ïiwU, le s:H ii'.yit'«nbre 1064.
— 333 —

bien que nous ne croyions plus à leur divinité, ne sont pas


cependant des dieux morts. Ils expriment l'idéal d'un peuple qui a
inventé tous les arts, non seulement ceux qu'exercent les artisans
ou que cultivent les artistes, mais ceux qu'on appelle les arts
libéraux, la poésie et l'éloquence, les sciences et la philosophie,
l'histoire et la politique, bref, toutes les œuvres de l'esprit, toutes
les créations qui donnent un prix à la vie humaine, qui élèvent
l'homme, pour ainsi dire, au rang des dieux. Nous adorons un
autre Dieu ; mais c'est parce qu'ils symbolisent les énergies
spirituelles de l'homme que les dieux de la Grèce sont
immortels ; c'est parce qu'elle est notre patrie spirituelle que la Grèce
est une terre sacrée. Elle n'est point pour nous la Terre sainte :
cependant, l'auteur des Martyrs, l'écrivain classique, qui avait
déjà été conquis par la campagne romaine, rêvait de découvrir
Sparte et Athènes, de la même façon que le chrétien, le Croisé qui
était en lui, brûlait de voir Jérusalem. Il se rendait en Grèce,
comme en Palestine, en pèlerin.
Après lui, au cours du xixe siècle, les humanistes se sont mis
à rêver à leur tour d'un pèlerinage en Grèce ; mais un petit
nombre seulement ont pu réaliser ce projet. Pendant longtemps,
le voyage en Grèce n'a été accessible qu'aux diplomates, dont
les audacieuses négociations permettaient d'expédier des pièces
détachées de la Grèce dans les musées de Londres, de Paris ou
de Vienne. Puis, ce sont les archéologues qui se sont avisés de
voir les monuments grecs sur place ; mais la plupart des
admirateurs de la Grèce devaient se contenter de les voir dans les
musées, dans des albums, ou dans leur imagination. Certains,
d'ailleurs, redoutaient de confronter leurs images avec la réalité ;
c'étaient assurément des hommes de peu de foi. De nos jours,
le voyage de Grèce n'est plus un rêve d'humaniste ; c'est une
entreprise aisément réalisable ; cependant je connais des hommes
de ma génération, qui ont toute leur vie enseigné le grec, la
langue, l'histoire ou la philosophie grecque, et qui n'ont jamais
mis le pied sur le sol de l'Hellade. Ils sont moins avancés que
beaucoup de leurs étudiants ou de leurs élèves, qui, chaque
année, se rendent en groupes compacts aux sites classiques. Le
nombre des jeunes gens que l'on envoie en Grèce s'accroît chaque
année, tandis que décroît le nombre de ceux qui étudient le grec.
Mais ceci ne compense point cela ; si ce mouvement inverse
continue, le jour viendra bientôt (peut-être est-il déjà venu) où
les visiteurs de la Grèce, pour la plupart, ignoreront le grec ; ils
ne seront pas nourris de souvenirs classiques, et ne sauront, par
conséquent, parcourir la Grèce en pèlerins. La Grèce aura cessé
d'être une terre sacrée, un lieu de pèlerinage ; elle sera devenue
un centre d'attraction touristique.
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Une telle transformation, qui est déjà en cours, ne saurait


manquer d'altérer le visage de la Grèce, son aspect visible ; mais
ce n'est pas là l'effet le plus grave. On sait bien que la Grèce qui
6e montre à nos yeux n'est pas tout à fait la Grèce antique ; bien
des causes ont modifié et modifieront encore l'aspect du pays.
L'essor touristique, d'ailleurs, peut seconder l'effort de
conservation et de restauration des sites ; mais la sauvegarde des
antiquités n'équivaut pas à la préservation des sources. Parcourir la
Grèce en touriste curieux ne suffit pas pour y retrouver une
patrie spirituelle ; il faut d'abord, pour cela, s'être imbu des
œuvres classiques. L'intérêt touristique ne coïncide pas avec les
valeurs de l'humanisme. L'effet le plus déplorable de la
transformation en voie de s'accomplir, c'est de déplacer l'intérêt que
l'on portait à la Grèce, d'altérer le rôle de l'hellénisme dans notre
civilisation. La Grèce classique a été l'éducatrice du genre
humain, l'école du vrai et du beau ; la Grèce touristique sera un
musée archéologique, voire ethnographique.

IL Le golfe de Corinthe.
Eleusis, Athènes, l'Acropole.

Une chose du moins est immuable en Grèce, c'est l'embras-


sement de la terre et de la mer. C'est ce qui frappe en premier
lieu le visiteur, du moins s'il arrive par mer. Que, venant d'Italie,
il débarque à Patras, à l'entrée du golfe de Corinthe pour prendre
la route d'Athènes, ou que son navire le conduise directement
au Pirée, par le canal percé dans l'isthme, au fond du golfe, il ne
manquera pas d'admirer ce bras de mer qui s'enfonce entre les
vignobles d'Achaïe et les monts de Locride, et les relie plus qu'il
ne les sépare. La route d'Athènes à Janina, en Épire, passe par
Corinthe et franchit ce bras de mer par un bac plutôt que
d'escalader les cols de Béotie et de Phocide ; et un autre bac le franchit
pour arriver au petit port d'Itéa, près de l'antique Crissa, qui
gardait l'accès de Delphes. La route de Patras à Athènes longe
ce bras de mer jusqu'à Corinthe ; puis la mer, de gauche passe
à droite, et l'on découvre le golfe Saronique, lumineux, parsemé
d'îles, parmi lesquelles se détachent Égine et Salamine, et qui
apparaît comme le vestibule de la mer des Cyclades, l'Archipel,
la mer par excellence, où la terre est toujours en vue. La mer qui
embrasse la Grèce, ce n'est pas l'Océan infranchissable, YOceanus
dissociablis, qui effrayait LIorace ; c'est l'espace navigable, l'appel
d'un rivage prochain, « l'invitation au voyage, » ou, pour dire
comme Eschyle, « le sourire innombrable des vagues ». La route
de Corinthe à Athènes longe cette mer accueillante, passe aux
roches Scyroniennes, laisse à gauche la double acropole de Mé-
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gare ; et au delà de la capitale, elle continue vers le nord ; c'est


l'autoroute de Salonique. Mais bientôt encore elle rejoint la mer,
ou plutôt ce couloir maritime de l'autre côté duquel se profile
l'Eubée.
Mais, avant d'arriver à Athènes, en approchant de Salamine,
une surprise nous attend. Quatre colonnes apparaissent,
surmontées d'un panache blanc ; c'est Eleusis, le sanctuaire vénéré
des Athéniens, célèbre par les "mystères de Cérès et de Pro-
serpine, et d'où partait la Voie sacrée, par où montait à l'Acropole
le cortège des Panathénées ; Eleusis, où Déméter, errant à la
recherche de sa fille ravie par Pluton, avait reçu l'hospitalité
de Triptolème, à qui elle avait enseigné la culture du blé !
Eleusis, le berceau de la religion agraire, s'est industrialisée.
Les colonnes que nous apercevons sont les cheminées d'une
raffinerie de pétrole. Non loin de là, sans doute, subsistent
les vestiges du sanctuaire, vaste enceinte aménagée par les
archéologues et visitée par les touristes, mais « séparée » de la
vie quotidienne. Cette « séparation » des souvenirs antiques est un
des traits les plus frappants de la Grèce contemporaine.
L'arrivée à Athènes, certains jours, n'est pas moins décevante ;
la ville apparaît enveloppée de poussière, de fumées industrielles,
et l'on aperçoit à peine l'Acropole ; en revanche, ses monuments
éclatent dans la nuit sous les feux des projecteurs. Le centre
d'Athènes, les avenues parallèles qui relient la place Syntagma
(ou place de la Constitution) à la place Omonia (ou place de la
Concorde) sont bordées de monuments néo-classiques, édifiés
au cours du XIXe siècle ; les palais universitaires et académiques
sont des temples grecs comme on en voit à Munich ou à Vienne ;
les édifices plus modernes sont des gratte-ciel. Aussi, quand on
se promène dans l'Athènes moderne, ressent-on comme un
malaise l'absence de l'Acropole ; rarement on l'entrevoit dans
le prolongement d'une rue heureusement orientée. Pour voir
l'Acropole, il faut s'y rendre ; elle est le centre culminant d'une
zone archéologique bien dégagée, mais comme extérieure à la
capitale. Deux autres zones semblables se trouvent cependant
à l'intérieur de la ville, dans le quartier de Plaka, la partie qui
subsiste de l'Athènes des siècles derniers ; ce sont l'enceinte de
l'Agora et celle du Céramique. De là, on peut voir l'Acropole
comme la voyaient les Athéniens des âges classiques, quand les
maisons basses de la ville se pressaient au pied de la colline
couronnée de temples. Quelques monuments isolés se rencontrent
même dans les carrefours du vieux quartier ; ce sont, pour la
plupart, des vestiges de l'époque romaine ; mais ce quartier se
réduit chaque jour, refoulé par les conquêtes de l'urbanisme.
Ces monuments subsisteront, mais entourés de pelouses où
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seront rangées de vieilles pierres ; ils seront, à leur tour,


« séparés », comme des musées à ciel ouvert.
Le pèlerin arrive à Athènes impatient de gravir l'Acropole,
et sur le champ, il est comblé : qu'il régale ses yeux, qu'il admire
les temples, les montagnes, la mer ; mais qu'il ne croie pas
possible de se recueillir, de faire sa « prière sur l'Acropole » ! Cette
colline n'est plus un lieu de méditation, mais un stand
international, où des touristes en groupes écoutent des exposés en toutes
langues, reçoivent une documentation sur la mythologie,
l'histoire, l'architecture, des précisions quant aux dates et aux
dimensions ; puis ils sont invités à se rendre au musée qui abrite les
découvertes faites sur le site. Il est cependant bien tentant de
regarder autour de soi, de chercher à identifier les collines,
l'Aréopage, la Pnyx, d'errer parmi les temples, de composer sous
ses regards des tableaux imprévus, par exemple le Lycabette à
travers la colonnade orientale du Parthénon, de contempler à ses
pieds le théâtre de Dionysos, les colonnes du temple de Zeus
Olympien, ou, du côté de la ville, le temple de Thésée, à
l'extrémité de l'Agora, ou les curieuses petites coupoles des églises
byzantines. Il est bon aussi de voir l'Acropole de l'extérieur, de
la ville basse, nous l'avons dit, de l'Agora ou du Céramique, où
l'on peut méditer à loisir sur l'histoire et évoquer les grandes
figures, car ces lieux sont presque déserts : les touristes
en groupes n'y sont pas conduits. L'Acropole se voit aussi du
faubourg de Colone, célébré par Sophocle et proche de
l'Académie de Platon, ou encore d'un observatoire qui regarde l'autre
versant, de la colline de Philopappos, d'où l'on embrasse les
lignes du Parthénon et du temple d'Athéna Nikè dans leur
radieuse simplicité. On peut aussi, du sommet du Lycabette,
plonger ses regards sur l'Acropole ; l'expérience est instructive,
car le plateau de l'Acropole, qui s'élève doucement vers le
couchant comme une proue, vu de l'arrière et de cette hauteur, porte
des édifices qui paraissent déséquilibrés ; ce n'est qu'aux regards
qui s'élèvent qu'ils découvrent leur harmonie.

III. L'Argolide et Épidaure ; la tragédie.


Olympie et Delphes ; le sol de la Grèce
et l'originalité politique du pays.

Rassemblés à Athènes, les groupes de touristes sont dirigés


vers les sites classiques de la Grèce. Les plus proches se trouvent
dans la province d'Argolide. Après avoir franchi l'isthme, ou
plus exactement une passerelle sur le canal de Corinthe, puis
côtoyé la roche Némée, on arrive aux ruines du palais de My-
cènes, que l'on gravit jusqu'au mégaron d'Agamemnon, d'où l'on
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domine la plaine et le golfe d'Argos, entourés d'un cirque de


montagnes, formant un décor solennel et tragique. L'autre
centre d'attraction de l'Argolide est le sanctuaire d'Épidaure,
fréquenté surtout à partir du IVe siècle avant notre ère ; dans le
vestibule du temple d'Esculape, les malades venaient dormir en
attendant que le dieu leur révèle en songe le traitement de leurs
maux. Du sanctuaire et de ses dépendances, il ne reste que des
vestiges au ras du sol ; mais des fragments redressés de certains
édifices, notamment de la tholos, construction circulaire d'une
grande élégance, sont abrités dans un musée, à proximité du
théâtre, qui est la merveille d'Épidaure. Ce théâtre, le plus grand
et le mieux conservé de la Grèce, revit chaque printemps
pendant une saison dramatique, organisée par le Théâtre National
d'Athènes, au cours de laquelle sont représentées des tragédies
antiques. De pareilles représentations ont lieu à Athènes, non pas
au théâtre de Dionysos, où ces tragédies furent créées, mais à
l'Odéon d'Hérode Atticus, situé lui aussi au pied de l'Acropole,
sur le versant sud, et qui est une construction romaine du
IIe siècle de notre ère. Ces représentations sont un spectacle
incomparable, et qu'il ne faut pas manquer de voir en Grèce.
Sans doute les dialogues et les chœurs, traduits en grec moderne,
ne sont pas ordinairement intelligibles pour le spectateur de nos
pays ; mais le cadre, la mise en scène, les évolutions du chœur
dans l'orchestra, le rythme et le chant, conformes au rite antique,
donnent un corps à la tragédie, dont l'humaniste, d'avance, peut
connaître l'âme, c'est-à-dire le sens des paroles, expression des
sentiments et des pensées. La tragédie grecque était un spectacle
extérieur, destiné aux yeux et aux oreilles, comparable à ce qu'est
pour nous l'opéra ; mais, en contraste avec l'insignifiance de
tant de livrets, la tragédie était un enseignement ; elle conseille
une sagesse, à laquelle elle doit son rang dans le patrimoine
moral de l'humanité. Défigurée de nos jours par des histrions
et des rhéteurs qui font grimacer ses héros, font d'eux les
interprètes des pires aberrations de la pensée contemporaine, la
tragédie n'en conserve pas moins son auréole sacrée, son
rayonnement parmi les valeurs éternelles de l'humanisme. Sur les
théâtres d'Épidaure ou d'Athènes, ces grands idéaux prennent
corps ; or, donner corps à ses rêves, aux images qui nourrissent
sa vie spirituelle, n'est-ce pas là (nous y reviendrons) le but d'un
pèlerin aux lieux sacrés de l'art et de la pensée ?

Les deux autres principales destinations touristiques sont


Olympie et Delphes, deux lieux sacrés de la Grèce antique, où
se tenaient périodiquement, tous les quatre ans, mais
régulièrement intercalées, de grandes assemblées ou panégyries, marquée»
-338-

par des jeux, épreuves athlétiques, courses de chars, concours


dramatiques, manifestations oratoires. Deux sites formant
contraste : Olympie, consacrée à Zeus (on y voyait la statue
célèbre de Phidias), groupait ses temples, son stade, ses gymnases,
ses palestres, dans un bois sacré de myrtes et d'oliviers, au bord
de l'Alphée, roulant des eaux paisibles sur un lit de sables et de
graviers ; Delphes était le principal sanctuaire d'Apollon,
accroché au flanc du Parnasse, dans un site romantique, près
d'une brèche d'où tombe la fontaine Castalie ; il y avait aussi un
théâtre et un stade. Mais, tandis qu'après les Jeux Olympiques,
immense fête foraine, les rives de l'Aîphée demeuraient désertes
pendant quatre ans, Delphes n'était pas seulement le rendez-
vous des Jeux Pythiques ; grâce à sa position privilégiée au
centre de l'Hellade, en un point accessible par mer, c'était un
sanctuaire toujours fréquenté, où Apollon, dans le secret du
temple, considéré comme l'ombilic du monde, par la voix de la
Pythie rendait ses oracles. L'oracle de Delphes était consulté non
seulement par les fidèles du dieu sur des questions personnelles,
mais officiellement par les cités, qui ne prenaient aucune décision
grave, n'entreprenaient aucune guerre, sans demander son avis.
Delphes était devenu de la sorte, dès le vi° siècle, un centre
religieux et politique, le siège d'une amphictyonie, d'une
association de cités s'efforçant de régler leur différends par des voies
pacifiques. Autour du sanctuaire s'accumulaient leurs offrandes,
si nombreuses que pour les contenir les différentes cités durent
édifier de petits temples, désignés sous le nom de trésors, tel le
Trésor des Athéniens, réédifié par les archéologues français.
Chaque cité, ou presque, avait le sien, qu'elle s'appliquait à
enrichir pour éclipser ses rivales. Delphes nous offre ainsi l'image
de l'émulation des cités dans la Grèce classique.
Ce trait caractéristique de la vie politique des Grecs ne se
comprend bien qu'en voyant leur pays. Ce qui frappe un
voyageur moderne, c'est son exiguïté, la proximité kilométrique de
cités qui se sentaient éloignées et presque étrangères. Rappelons-
nous l'histoire d'Œdipe. Ce ieune homme, élevé à Corinthe. dans
la maison du roi et de la reine, entend dire qu'il n'est pas leur
fils. Troublé, il va consulter l'oracle de Delphes pour éclaircir
le secret de sa naissance. L'oracle ne répond pas à sa question,
mais lui révèle que son destin est de tuer son père et d'épouser
sa mère. Afin d'échapper à ce destin criminel, il décide de ne pas
retourner à Corinthe et prend la route de Thèbes. C'est là une
façon de s'expatrier, de ne jamais, pense-t-il, rencontrer ses
parents, quels qu'ils soient. Thèbes est loin de Corinthe ; ainsi
en avaient jugé les bergers qui avaient confié au roi et à la reine
de Corinthe l'enfant exposé sur le Cithéron. La conduite d'Œdipe
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serait d'une imprudence absurde, s'il n'avait la conviction,


appuyée sur le sentiment général, que Thèbes et Corinthe sont
deux cités isolées, deux pays étrangers. De la route en corniche
au flanc de PHélicon, on montre dans le ravin le carrefour où
divergent, pour le voyageur venant de Delphes, les chemins de
Thèbes et de Corinthe ; c'est là précisément qu' Œdipe se prit de
querelle avec un vieillard inconnu, qui était son père, Laïus, et
le tua. On sait la suite, comment il devint à son tour roi de Thèbes,
épousa la reine Jocaste, sa mère ; et, ayant découvert ses crimes,
aveugle et exilé, il alla finir ses jours à Colone, le faubourg
d'Athènes où naquit Sophocle. Or, d'Athènes on peut aller
aujourd'hui à Delphes par Thèbes, et revenir par Corinthe en
moins d'une journée. Voilà le cadre exigu d'un grand destin
tragique ; la route parcourue n'est pas très facile ; mais pour les
Anciens, ces lieux étaient considérablement distants. Le sol
montagneux de la Grèce était strictement cloisonné ; les
communications les plus faciles entre cités parfois contiguës étaient
celles qui se faisaient par mer ; aussi les îles n'étaient-elles pas
plus éloignées entre elles, ni séparées du continent, que les cités
terrestres. Le cloisonnement du sol et la dispersion insulaire,
deux caractéristiques géographiques du monde grec, expliquent,
dans une large mesure, son originalité politique, et par là, peut-
être, l'extraordinaire essor de son génie.
Ces deux caractères du monde grec ont fait obstacle à son
unification politique et engendré ce particularisme qui s'est
traduit dans l'autonomie de la cité. L'État n'ayant pas débordé,
chez les Grecs de l'époque classique, le cadre local, il ne s'est
pas imposé à ses sujets comme une autorité extérieure ; les
affaires publiques étaient, pour les citoyens, leurs propres
affaires ; c'est par là que les Grecs ont fait l'expérience de la
liberté. Ils n'ont pas réalisé la liberté pour tous, puisqu'ils ont
toujours eu des esclaves, mais il en ont connu le prix et ont lutté
pour sa défense, héroïquement au temps des guerres médiques,
puis désespérément, avant d'être soumis au monarque
macédonien. Ce particularisme, d'autre part, n'a pas été cause d'étroi-
tesse, n'a pas affermi le préjugé local, parce que les cités,
indépendantes les unes des autres, n'en étaient pas moins
réciproquement ouvertes, se sentaient naturellement solidaires. Le
citoyen de Thèbes ou de Mégare, de Corinthe ou de Sparte,
était certes pour l'Athénien un étranger, mais non pas au sens
de celui dont le langage est inintelligible, ressemble à une suite
de syllabes indistinctes, et que pour cette raison on appelle
un barbare. Le Grec d'une autre cité, parlant la même
langue ou du moins un dialecte voisin, honorant les
mêmes dieux, était un xenos, terme que les Latins rendaient par
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hospes ; il était l'hôte, celui qui vient d'ailleurs, mais que l'on
accueille et de qui l'on peut apprendre. Il était différent, mais
non sans communauté ; et c'est parce que les Grecs ont fait
l'expérience de cette communauté au-delà des cités qu'ils ont
connu, en même temps que la liberté politique, les problèmes
de la vie internationale. Peut-être l'Europe d'aujourd'hui, après
des siècles de guerres nationales, va-t-elle se trouver dans une
situation comparable à celle des cités grecques, aspirant à une
émulation pacifique. Mais une telle situation exclut un régime
d'uniformité ; elle suppose que chaque nation conserve son
originalité, en prenant conscience d'une solidarité fondée sur une
tradition, une culture communes, venues précisément de la Grèce.

IV. Archéologie et humanisme. Pillage et vénération.

Mais pour que cette tradition demeure vivante, il ne suffit pas


que les touristes affluent en Grèce ; car le message de la Grèce
n'est pas contenu dans le visible. Le pays a tant souffert, au
cours des âges, des invasions et du pillage, de l'abandon et du
délabrement, que ce que l'on peut voir aujourd'hui de la Grèce
antique se réduit aux éléments du paysage : la mer, le ciel, les
montagnes, les îles, et aux vestiges archéologiques. Rare bonheur
en certains lieux, comme à Sounion ou à Égine, quand les temples
sont restés debout parmi tous ces éléments réunis ! Mais si la
nature visible explique, dans une certaine mesure, le miracle grec,
c'est seulement pour ceux qui le connaissent d'avance, qui ont
lu les Grecs, qui ont abordé l'étude de cette langue qui a exprimé
les pensées les plus précieuses par les moyens les plus simples ;
quant aux vestiges archéologiques, conservés dans les musées ou
gardés dans des sites clos comme des « réserves », ils ne sont
souvent que des ruines muettes, des documents éloquents pour
les seuls spécialistes. Les touristes, il est vrai, font preuve d'une
docilité exemplaire ; ils suivent leurs guides et écoutent leurs
explications avec une patience admirable ; mais^toutc cette
science est stérile, voire fallacieuse, si elle est détachée et
détournée de la culture humaniste. L'archéologie est une science,
une science auxiliaire de l'histoire ; c'est dire qu'elle n'a pas sa
fin en elle-même. Si elle est confisquée par des spécialistes, s'appli-
quant seulement à restaurer les particularités d'une civilisation,
si elle refuse de reconnaître chez les Grecs les inventeurs de la
raison et des valeurs universelles, si elle conduit à attacher plus
de prix aux objets découverts dans les tombes de Mycènes
qu'aux paroles d'Agamemnon dans Homère et dans Eschyle,
paroles qui nous attestent la présence en tout homme de l'huma-
nité de tous les temps, elle aura induit en erreur les touristes
dociles et trahi la cause de l'humanisme.
Le touriste, à coup sûr, n'est pas un spécialiste ; cette année,
il a fait la Grèce ; l'an prochain il fera l'Egypte, ou la Syrie, ou
Israël ; il n'est point de pays de l'Ancien ou du Nouveau
Continent que l'avion ne mette à sa portée. Il n'a point la prédilection
du pèlerin pour une terre sacrée ; mais le spécialiste de
l'archéologie grecque, s'il n'est pas en même temps (je demande grâce
pour cet àSuvorrov) un humaniste, se trouve dans le même cas.
S'il renonce à être un humaniste pour n'être plus qu'un savant, il
n'accorde plus à sa spécialité un privilège parmi d'autres ; il n'a
plus conscience que c'est à partir de l'hellénisme que dans
l'univers spirituel tout s'explique. « Excepté les forces aveugles de la
nature, a dit un penseur anglo-saxon, rien ne se meut en cet
univers qui ne soit grec par ses origines. » Ce pur savant regardera
sa spécialité, l'archéologie grecque, comme une province à côté
de l'égyptologie, de l'assyriologie, de l'indianisme ; il n'accordera
plus à l'hellénisme le rôle capital ; il arrivera même qu'il couvre
de son autorité ceux qui demandent pourquoi on impose aux
élèves de l'enseignement classique l'étude du grec et du latin
plutôt que celle d'autres langues orientales. Il admettra enfin que
la synthèse des études relatives aux diverses civilisations soit
effectuée par une anthropologie ou ethnologie générale et
comparative, sans attache particulière, et que l'explication dernière
des croyances et des institutions helléniques soit fournie par
des savants qui ignorent le grec, mais qui se piquent de sociologie
ou de psychanalyse. C'est ainsi que la participation platonicienne
trouverait son origine dans le totémisme des Iroquois, et que le
concept platonicien et métaphysique & archétype est appliqué à
désigner les thèmes primitifs et constants du folklore universel.
De telles conceptions sont incorporées à la « culture moderne »,
celle qui peut être dispensée à tous sans effort, qui est à la portée
des lecteurs des magazines : une culture littéraire sans
connaissance des langues vivantes ou mortes, une culture scientifique
sans langage mathématique, une culture artistique et musicale
reposant entièrement sur des projections ou des disques, sans
usage du crayon ou du pinceau, sans exercice de la voix ou
pratique d'un instrument. Cette culture superficielle est un
divertissement honnête, mais elle n'équivaut pas à la paideia des
Grecs, à cette éducation de l'esprit qui est le ressort de la
civilisation.
Le véritable humaniste, celui qui est nourri de l'art et de la
pensée des Grecs, n'est pas nécessairement un érudit, versé dans
les secrets de l'archéologie et de la philologie ; mais les valeurs
éternelles de l'esprit vivent dans son cœur, et sont illustrées dans
— 342 —

sa pensée par des images issues de l'art, de la poésie ou de


l'éloquence des Grecs ; et ce qu'il demande à la vision directe de la
Grèce, ce n'est pas de vérifier l'exactitude de ces images ; il n'est
pas de ces hommes de peu de foi, anxieux de confronter leur
idéal au réel ; ce qu'il désire, c'est que les images qui l'enchantent
et qui l'éclairent, mais dont la splendeur est celle du rêve,
retirent de la vision et du contact une consistance corporelle. Le
pèlerin qui a vu les lieux saints n'est pas affermi dans sa foi ; il n'a
pas reçu l'éblouissement de la Transfiguration ; au contraire, les
images qu'il évoquait comme des visions célestes sont devenues
pour lui des expériences terrestres ; il a vu la grotte de la
Nativité ; il a touché la pierre du Sépulcre. Celui qui a accompli le
pèlerinage aux lieux saints est, aux yeux des Orientaux, un hadji,
un être en quelque sorte consacré, non par la faveur d'une vision
miraculeuse, mais par une performance physique et comme une
incorporation du divin.
Il en va de même {reverentia salva) d'un pèlerinage aux sites
classiques de la Grèce ; celui qui les a vus de ses yeux s'est
approprié, en quelque sorte, ce dont il avait rêvé. Certains pourront
dénoncer dans une telle curiosité une espèce de superstition ;
mais l'homme n'est point esprit pur ; les expériences corporelles
alimentent sa vie spirituelle, et nous avons le témoignage que les
Romains déjà, Virgile avant Chateaubriand, se rendaient en
Grèce en pèlerins. Certes, ni Lucius Mummius, qui expédiait
à Rome des statues et des tableaux après la prise de Corinthe,
ni Sylla, qui dévalisait les bibliothèques et pillait les temples à
Athènes, n'étaient précisément des humanistes, non plus que
lord Elgin, démantelant la frise du Parthénon ; mais cette
avidité barbare présageait la naissance d'un culte, qui devait
s'épanouir chez les Romains éclairés comme chez les gentlemen
et les scholars britanniques. « Tu pars pour la Grèce, écrivait
Cicéron à son jeune frère Quintus ; avant tout, révère les
Dieux ! » Et relatant ailleurs une visite à l'Académie, il admire
cette puissance des lieux où ont vécu les grands hommes de nous
les rendre présents et de nous émouvoir plus peut-être que la
lecture de leurs écrits. Fussent-ils vides de vestiges
archéologiques (c'est le cas aujourd'hui de l'Académie), ils nous émeuvent
par une sorte de magie. Voilà pourquoi le pèlerin ne saurait être
déçu. Les Romains qui se rendaient en pèlerinage à Athènes n'y
retrouvaient pas ce que les conquérants avaient emporté ; mais
ils professaient pour cette ville un tel culte que les empereurs se
mirent enfin à la restaurer et à l'embellir ; ce fut l'initiative
d'Hadrien et l'œuvre d'Hérode Atticus.
Mais les transferts effectués par les Sylla et les Elgin n'en sont
pas moins irréversibles ; et si le Parthénon continue à nous
— 343 —

exalter malgré la perte de sa frise, Athènes semble dépeuplée


de statues. Le Musée National d'Athènes est moins un musée
d'art que d'archéologie ; Phidias et Praxitèle y sont à peu près
absents. Si vous avez admiré comme deux prestigieux soli les
grands chefs-d'œuvre du Louvre, la Vénus et la Victoire, ne
croyez pas trouver à Athènestout un chœur de leurs pareils ; si vous
espérez de la statuaire grecque qu'elle vous offre un éblouissant
ballet, c'est à Rome qu'il faut aller, au Capitole, au Vatican, aux
Thermes, ou à Naples, voire à Syracuse. Vous ne verrez d'autres
statues, à Athènes, que celles que les Romains ont laissées, ou
que les archéologues ont exhumées. Ils ont exhumé un grand
bronze à PArtémision, un Zeus ou un Neptune, exposé au centre
de la plus riche salle de sculpture classique ; ils ont exhumé une
collection d'œuvres comparables, il y a quelques années, au
Pirée ; elles avaient été rassemblées, nous a expliqué alors
M. Marcadé, dans un magasin d'exportation ; mais elles sont
encore au décapage et ne sont pas exposées. Il y a quelques
autres statues remarquables en Grèce ; mais on peut les
dénombrer ; tel l'Hermès de Praxitèle, honneur du musée d'Olympie.
Mais ce qui tient la plus grande place au musée d'Athènes (mise
à part l'incomparable collection de céramique qui occupe le
premier étage, illustration complète de la littérature et de la vie
grecques), ce sont d'une part les sculptures funéraires, d'autre
part les statues primitives, cette multitude de konroi, mâles
transis dans leur nudité colossale et uniforme, qui vous
accueillent tous d'un même sourire figé. On a peine à croire qu'ils
soient les contemporains des poèmes homériques, d'une
humanité si proche de nous. L'archéologie est dans son rôle en nous
révélant dans la Grèce cet aspect archaïque ; et la Crète nous
découvre, à côté de peintures qui ressemblent à des audaces
modernes, des statuettes d'un extraordinaire primitivisme. Mais
il ne faudrait pas oublier que le mérite des Grecs et leur gloire,
c'est de s'être affranchis de ces stylisations qui sont les expédients
d'un art malhabile, pour parvenir à une exactitude, à une vérité
dans l'imitation de la nature, qui sont la marque de la raison et
de la maîtrise de soi, la condition même de l'art, qui ne saurait
exprimer l'émotion sans la dominer.

V. L'art byzantin et la tradition de l'hellénisme.

Cette exaltation de la Grèce classique n'est point préjugé ni


étroitesse/mais claire conscience de l'idéal de la pensée et des
conditions^du progrès spirituel ; elle n'est pas non plus nostalgie
du passé et refus de l'histoire, mais juste appréciation des valeurs
de l'esprit dans l'histoire. L'humaniste'ne considère pas la Grèce
— 344 —

classique seulement comme un souvenir ; il voit sa postérité


à travers les âges jusqu'à nous, et l'une des plus heureuses
surprises au cours d'un voyage en Grèce, c'est de saisir sur le vif
une période de la civilisation hellénique sur laquelle l'histoire
qu'on nous a enseignée témoigne d'une extraordinaire discrétion,
la période byzantine. C'est un ravissement de découvrir dans
Athènes ces charmantes petites églises à coupole, qui évoquent
nos églises romanes, mais avec des couleurs plus chaudes et plus
encore d'intimité. C'est hors d'Athènes cependant qu'il faut voir
l'épanouissement de l'art byzantin, au monastère de Daphni, sur
la route d'Eleusis, ou à celui de Saint-Luc en Phocide, non loin de
Delphes. D'autres centres de cet art sont le bourg médiéval de
Mistra, dominant la plaine de Sparte, et qui fut un temps
capitale, les monastères des Météores, hissés sur des pics découpés par
l'érosion dans les montagnes du Pinde, ceux du Mont- Athos, dans
la région de Salonique, cette ville dont les églises sont une
invitation à visiter la merveille de l'art byzantin, le somptueux et
paisible intérieur de la basilique de Sainte-Sophie. Les églises
byzantines sont décorées intérieurement de fresques ou de
mosaïques, dont les thèmes sont ceux de l'art chrétien d'Occident,
mais avec une prédilection pour les mystères glorieux ; je veux
dire qu'à côté des scènes qui émeuvent notre humanité, comme
l'Annonciation, la Nativité, l'Adoration des Mages, la
Crucifixion, sont mises en relief celles qui l'étonnent par la révélation
fulgurante de la Divinité : le Baptême du Christ, la
Transfiguration, la Résurrection et, en la personne de saint Thomas, la
confusion de l'incrédulité. Le Christ de Y Apocalypse, qui est
sculpté sur nos portails romans, apparaît en couleurs sur le fond
doré de l'abside ou de la coupole byzantine : c'est le Christ
Pantocrator. La Dormition de la Vierge est souvent représentée ;
elle est peinte au-dessus du portail de Saint-Luc en Phocide.
Sur les piliers sont dessinées souvent des figures de saints, dont
le corps, les membres allongés, le visage émacié, la barbe en
pointe, annoncent les personnages du Gréco. Dans l'île de Pat-
mos, le monastère de Saint- Jean l'Évangéliste, ou. comme disent
les Grecs, saint Jean le Théologien, accueille les visiteurs dans
son musée, dans sa bibliothèque, sur ses terrasses blanchies d'où
l'on domine la mer ; et dans le narthex de son église, une partie
de la fresque qui garnit la voûte montre des visages groupés
autour de deux personnages auréolés, revêtus d'or comme des
icônes ; et l'on est stupéfait de découvrir l'archétype de Y
Enterrement du Comte cTOrgaz.
Le contact avec l'art religieux byzantin, à travers des thèmes
communs avec l'Occident, nous communique le sentiment d'une
spiritualité particulière, caractéristique des églises orthodoxes.
— 345 —

Alors qu'en Occident la spiritualité chrétienne s'est développée


en assimilant les mentalités barbares, dans l'empire byzantin
elle s'est ouverte au mysticisme oriental. Ces deux orientations
ne sont pas contradictoires ; elles sont l'effet de circonstances
géographiques et historiques dont les conséquences se
développent encore. La division de l'Europe par le rideau de fer, qui,
avec raison, nous scandalise, n'est cependant pas une situation
absolument nouvelle. La Russie, avant Pierre le Grand, était sans
relations avec l'Europe occidentale, et à la veille de la première
guerre mondiale, elle restait un des rares pays d'Europe où l'on
ne pouvait voyager sans passeport. N'oublions pas non plus que
l'empire ottoman, pendant plusieurs siècles, a dominé une partie
de l'Europe, étendant sa menace sur Vienne. Ainsi toute
l'Europe orientale s'est trouvée longtemps séparée de l'Ouest ; et
cette séparation politique recouvrait à peu près l'aire des églises
orthodoxes ; elle était la perpétuation et la conséquence du
grand schisme, préparé lui-même dès la fin de l'Antiquité par la
division de l'empire romain. Avant d'être effectuée par
l'empereur Théodose, qui partagea l'empire entre ses deux fils, cette
division s'était imposée momentanément dès le second siècle
à l'empereur Marc-Aurèle ; l'empire trop étendu et de toutes
parts menacé ne pouvait être défendu et gouverné par une seule
tête. D'autre part, les Romains (c'est sans doute leur honneur)
n'avaient jamais entrepris de latiniser le monde grec, l'Orient
hellénisé par la conquête d'Alexandre ; l'empire d'Orient était
ainsi prédisposé à une destinée indépendante ; il subsista jusqu'à
la conquête ottomane, qui le détacha de l'Europe pour plusieurs
siècles.
Au cours du Moyen Age, la quatrième croisade apparaît comme
une tentative violente de refaire l'unité du monde méditerranéen ;
il est vain de déplorer l'échec de cette tentative ou de s'en réjouir ;
c'est une joie cependant de relever les marques du passage des
Francs sur ces terres classiques. Ces marques se découvrent
particulièrement en Morée (c'est le nom que les Croisés donnaient
au Péloponnèse), et se font voir triomphalement à Rhodes. L'île
de Rhodes fut à l'époque hellénistique un des centres les plus
brillants de la civilisation, et qui montre encore des vestiges de
sa splendeur, notamment l'Acropole de Lindos, partiellement
relevée par les archéologues italiens ; mais ce qui frappe surtout
dans la cité de Rhodes, ce sont ses édifices militaires, ses
remparts, l'hôtel- Dieu, les demeures et le palais des Chevaliers.
C'est un spectacle étonnant que cette architecture ogivale sous
un ciel d'Orient, parmi une végétation méditerranéenne, près
des côtes d'Asie ; et l'on songe, par contraste, à cette merveille
orientale, ce palais des Mille et une nuits transporté à l'autre bout
— 346 —

du monde méditerranéen, aux confins de l'Occident, vers les


colonnes d'Hercule : l'Alhambra de Grenade. De tels chasses-
croisés de l'art témoignent, en dépit des conflits et des schismes,
de la communauté du monde médiéval. Les groupes qui le
composent, chrétiens, juifs, musulmans, sont réunis par la
croyance monothéiste, qui est leur tradition commune ; ils se
distinguent par la façon dont ils se rattachent à la Bible et à la
pensée hellénique. Les uns rejettent le Nouveau Testament ;
les autres le regardent comme un épisode dépassé ; mais, parmi
les chrétiens, fidèles aux deux Testaments, les uns, ceux
d'Occident, n'ont connu d'abord la pensée hellénique qu'à travers les
auteurs latins ; Aristote leur a été révéié peu avant le xmb siècle,
par les Arabes, et Platon au xve, par Byzance ; ce qui n'a pas
empêché l'épanouissement, dès le xne siècle, d'un platonisme
latin, qui inspire encore Dante, et qui est souvent plus profond
et plus fidèle que celui de Ficin et des hellénistes de la
Renaissance, contaminé fâcheusement de superstitions orientales. Ce
platonisme latin atteste la continuité de la tradition de
l'hellénisme en Occident, et il nous dicte nos devoirs envers cette
tradition.
D'abord, les études grecques ne doivent pas être confisquées
par des spécialistes ; ce serait trahison d'envier pour elles le
prestige mystérieux de l'égyptologie ou de l'orientalisme ; elles
n'ont pas leur place seulement à l'Institut ou au Collège de
France, mais sur les bancs des lycées et collèges ; et s'il n'est pas
possible, ni peut-être même souhaitable, qu'elles rassemblent
tous les élèves, elles sont indispensables du moins à tous ceux
qui auront mission d'éducation. L'usage que l'on fait du concept
de lettres modernes est un non-sens. Qui pourrait enseigner la
philosophie, s'il n'entend Platon et Aristote, expliquer Racine,
s'il n'a jamais lu Euripide ? En second lieu, pour ceux qui
n'auront point accès aux études grecques, l'étude du latin est
indispensable, s'ils aspirent à une culture digne de ce nom. On entend
dire parfois que seul le grec est essentiel, que le latin est inutile,
étant la langue d'un peuple conquérant, sans esprit ni originalité.
Il est bien vrai qu'il n'y eut à Rome ni art, ni littérature, ni pensée
philosophique ou scientifique avant que les Romains se fussent
mis à l'école des Grecs ; mais ils ont reçu d'eux ce qui leur
manquait ; ils l'ont assimilé et ils nous l'ont transmis ; voilà pourquoi
les études latines, plus accessibles à ceux qui ont reçu de Rome
leur langue et leur civilisation, peuvent suppléer, dans une
certaine mesure, aux études grecques. Mais réclamer qu'on sauve
le grec en sacrifiant le latin est une attitude perfide, qui tend à
liquider totalement l'héritage humaniste. Les études latines,
quand on s'y livre sincèrement, conduisent aux sources grecques.
— 347 -

J'ai fait mes études secondaires dans un petit collège, comme on


disait alors (aujourd'hui, il n'y a que des collèges pléthoriques) ;
le petit nombre des élèves ne permettait pas d'organiser
l'enseignement du grec ; mais je ressentais pour cette langue une curiosité
irrésistible en considérant, et en essayant de les déchiffrer, les vers
d'Euripide qui grimpaient au bas des pages, dans les notes de
mon édition classique du théâtre de Racine.

Joseph Moreau.