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LE MYSTÈRE DU MINISTÈRE

Des volontés particulières à la « volonté générale »

Pierre Bourdieu

Le Seuil | « Actes de la recherche en sciences sociales »

2001/5 n° 140 | pages 7 à 11


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ISBN 2020529327
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sociales-2001-5-page-7.htm
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Le mystère du ministère. Des volontés particulières à la « volonté générale


»
par Pierre BOURDIEU

| Le Seuil | Actes de la recherche en sciences sociales

2001/4 - 140
ISSN 0335-5322 | ISBN 2-02-052932-7 | pages 7 à 11
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— Bourdieu P., Le mystère du ministère. Des volontés particulières à la « volonté générale », Actes de la recherche en
sciences sociales 2001/4, 140, p. 7-11.

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Pierre Bourdieu

Le mystère du ministère
Des volontés particulières à la «volonté générale»

« Une multitude d’hommes devient une seule personne quand ces hommes sont
représentés par un seul homme ou une seule personne, de sorte que cela se
fasse avec le consentement de chaque individu singulier de cette multitude. Car
c’est l’unité de celui qui représente, non l’unité du représenté, qui rend une la
personne. »
HOBBES, Léviathan.

O n ne dira et redira jamais assez à quel point


l’illusion du naturel et l’illusion du « tou-
jours ainsi », comme nous disions dans Le
Métier de sociologue1, et l’amnésie de la genèse dans
laquelle elles s’enracinent font obstacle à la connais-
sance scientifique du monde social. Quoi de plus
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naturel, quoi de plus évident par exemple que l’action
de voter que le dictionnaire définit, très (socio) logi-
quement, de manière tautologique, c’est-à-dire comme
« l’acte d’exprimer son opinion par son vote, son suf-
frage » ? Et on ne verra sans doute jamais un « philo-
sophe politique » poser, avec la très naturelle solen-
nité d’un Heidegger demandant « que signifie
penser ? », la question de savoir « que signifie voter ? ».
Et pourtant, toutes les ressources de la « pensée essen-
tielle » ne seraient pas de trop, en ce cas, pour anéan-
tir le voile d’ignorance qui interdit de découvrir la
contingence historique de ce qui est institué, ex insti-
tuto, et, du même coup, de poser la question des pos-
sibles latéraux qui ont été éliminés par l’histoire et
des conditions sociales de possibilité du possible pré-
servé.
Pour introduire à la question de la relation entre le
produit, c’est-à-dire le vote, le suffrage, « acte par
lequel, comme dit Le Robert, on déclare sa volonté,
son opinion, dans un choix, une délibération, une
désignation, spécialement dans le domaine juridique
DROITS ÉLECTRONIQUES
ou politique », et les conditions sociales dans les-
quelles il est non seulement exprimé, mais aussi pro-
RÉSERVÉS SUR IMAGE(S) duit, il suffira de citer une page particulièrement

1 – P. Bourdieu, J.-C. Chamboredon et J.-C. Passeron, Le Métier de


sociologue, Paris, Mouton-Bordas, 1968.

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PIERRE BOURDIEU

éclairante des Leçons de sociologie de Durkheim : des individus « qui vont les uns derrière les autres
« Pour que les suffrages expriment autre chose que les défiler devant l’urne », et en suspendant « pour un
individus, pour qu’ils soient animés dès le principe moment », le temps d’un choix, tous les liens sociaux,
d’un esprit collectif, il faut que le collège électoral élé- entre le mari et la femme, le père et le fils, le patron et
mentaire ne soit pas formé d’individus rapprochés l’employé, le paroissien et le curé, le maître et l’élève,
seulement pour cette circonstance exceptionnelle, qui et, du même coup, les dépendances et les promesses
ne se connaissent pas, qui n’ont pas contribué à se (comment vérifier, même au sein d’un groupe d’inter-
former mutuellement leurs opinions et qui vont les connaissance ou d’un corps, si tel ou tel a tenu ses
uns derrière les autres défiler devant l’urne. Il faut au engagements ?), il réduit les groupes à une série déto-
contraire que ce soit un groupe constitué, cohérent, talisée d’individus dont « l’opinion » ne sera plus
permanent, qui ne prend pas corps pour un moment, qu’une agrégation statistique d’opinions individuelles
un jour de vote. Alors chaque opinion individuelle, individuellement exprimées. On pense à l’utopie de
parce qu’elle s’est formée au sein d’une collectivité, a Milton Friedman qui, pour saisir le point de vue des
quelque chose de collectif. Il est clair que la corpora- familles à propos de l’école, propose de distribuer des
tion répond à ce desideratum. Parce que les membres bons permettant d’acheter des services éducatifs four-
qui la composent y sont sans cesse et étroitement en nis par des entreprises concurrentes : « Les parents
rapport, leurs sentiments se forment en commun et pourraient exprimer leur point de vue sur les écoles
expriment la communauté »2. Durkheim pose qu’on directement, en retirant leurs enfants d’une école et
ne peut séparer le vote de ses conditions sociales de en les envoyant à une autre, beaucoup plus largement
production et, plus précisément, que la forme et le que ce n’est possible aujourd’hui » 3 . C’est traiter
contenu d’une action politique sont inséparables du l’action politique comme l’achat d’un bien ou d’un
mode d’existence du groupe dans lequel elle est pro- service, prise de position religieuse ou politique,
duite. Et il oppose ainsi d’un côté le rassemblement chaîne de télévision ou magasin, bref, comme une
occasionnel d’individus qui vont un par un, singuli, forme d’action économique. Et on ne peut pas ne pas
défiler à l’état isolé dans l’isoloir, sans avoir préalable- évoquer aussi le modèle que propose Albert Hirsch-
ment coopéré pour produire leurs opinions, et de man, en généralisant une expérience de consomma-
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l’autre, un groupe permanent et intégré, un corps, teur affronté à un lemon (mauvais produit), celui du
capable de travailler collectivement à produire une choix entre exit, quitter le jeu, changer de boutique,
opinion véritablement collective. et voice, rester en protestant, en faisant valoir des cri-
Quoi que l’on pense de la philosophie « corporatiste » tiques ou des revendications, qui n’apparaît comme
qu’il oppose à la philosophie libérale du vote comme une alternative tranchée qu’aussi longtemps que l’on
choix libre et individuel, Durkheim a le mérite de reste dans la logique de l’action individuelle4.
montrer que l’on peut distinguer le mode de production Dans cette logique, qui est celle du vote mais aussi du
ou d’élaboration de l’opinion (qu’il propose de transfor- marché, l’opinion « collective » est le produit non
mer) et le mode d’expression de cette opinion (qui, d’une véritable action collective, d’un travail d’élabo-
dans l’exemple proposé, se trouve conservé). Et sur- ration en commun tel que celui qu’évoque Durkheim,
tout d’inviter à porter à l’état explicite la philosophie mais d’une pure agrégation statistique d’opinions indivi-
de la pratique électorale, ordinairement admise duelles individuellement produites et exprimées. La
comme allant de soi. La vision libérale identifie l’acte cumulation de stratégies et d’actes individuels n’est
élémentaire de la démocratie telle qu’on la conçoit collective, si l’on peut dire, qu’objectivement. L’agré-
d’ordinaire à l’action solitaire, voire silencieuse et gation statistique s’opère de manière mécanique et la
secrète, d’individus « rapprochés seulement pour cette mise en relation des opinions se fait en dehors des
circonstance exceptionnelle, qui ne se connaissent agents et indépendamment de leur conscience et de leur
pas, qui n’ont pas contribué à se former mutuelle- volonté. Les opinions individuelles, réduites à l’état de
ment leurs opinions ». Cet acte à la fois public et votes matérialisés dans des bulletins de vote et
secret est artificiellement institué par l’isoloir dont le dénombrables mécaniquement, comme des cailloux,
rideau protecteur, dissimulant aux regards, donc au
contrôle d’autrui, le choix effectué, crée, avec l’urne
où sera glissé le bulletin choisi, les conditions maté-
2 – É. Durkheim, Leçons de sociologie, Paris, PUF, coll. « Quadrige »,
rielles de l’expression invisible, incontrôlable, invéri- 1990, p. 138.
fiable (c’est toute la différence avec le vote à main 3 – M. Friedman, Capitalism and Freedom, Chicago, Chicago Univer-
levée) d’une opinion dite personnelle que, pour diffé- sity Press, 1962, p. 91.
4 – A. O. Hirschman, Exit, Voice and Loyalty, Responses to Decline in
rentes raisons, on peut vouloir tenir secrète. En outre, Firms, Organizations and States, Cambridge, Mass., Harvard Univer-
en faisant exister, un jour déterminé, la succession sity Press, 1970 (2 e édition, 1972).

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LE MYSTÈRE DU MINISTÈRE

des tessères ou des jetons, sont additionnées, passive- Il s’ensuit que la logique du vote, que l’on tient com-
ment, sans que rien ne soit fait à chacune d’elles. Le munément pour paradigmatiquement démocratique,
mode de pensée statistique convient parfaitement est doublement défavorable aux dominés : d’une part,
bien en ce cas comme toutes les fois qu’il s’agit de les agents ne possèdent pas tous au même degré les
comprendre des actions dont la nécessité s’impose instruments, notamment le capital culturel, qui sont
« dans et par l’anarchie des actions individuelles » nécessaires pour produire une opinion dite person-
(comme dit Engels à propos du marché), des actions nelle, au double sens d’autonome et de conforme à la
comme celles que Max Weber appelle uniformes, ou particularité des intérêts attachés à une position parti-
par similitude, et dont la limite est la conduite des culière (ce qui signifie que le vote ne deviendra vrai-
gens qui ouvrent leur parapluie devant une averse5. ment le suffrage universel qu’il prétend être que lors-
La logique de l’agrégation, qui est au cœur de la pen- qu’on aura universalisé les conditions d’accès à
sée statistique, et aussi économique, suppose des l’universel) ; d’autre part, le mode de production ato-
conditions de validité, qui impliquent du même coup mistique et agrégatif cher à la vision libérale est favo-
des limites. Elle s’impose toutes les fois que les rable aux dominants qui, parce que les structures de
groupes sont réduits à l’état d’agrégats, ensembles l’ordre social jouent en leur faveur, peuvent se
d’éléments juxtaposés, agrégés, agglomérés, qui, contenter de stratégies individuelles (de reproduc-
comme les individus présents à un moment donné tion), alors que les dominés n’ont quelque chance de
dans la salle des pas perdus d’une gare, coexistent s’arracher à l’alternative de la démission (à travers
partes extra partes, tels les grains d’un tas de sable, l’abstention) ou de la soumission qu’à condition
sans communiquer ni coopérer à la façon des d’échapper à la logique, pour eux profondément alié-
membres d’un groupe mobilisé en vue d’une action, nante, du choix individuel.
politique ou autre. (L’analyse statistique des opinions Mais les leçons de l’expérience historique, celle des
individuelles, par l’enquête ou par le sondage, appré- États soviétiques notamment, et les enseignements de
hende les ensembles soumis à l’analyse comme des l’analyse n’inclinent pas la recherche d’un mode de
agrégats et elle contribue à les constituer comme tels ; formation des opinions aussi peu inégalitaire que pos-
la technique de l’échantillon aléatoire, qui repose sur sible – c’est-à-dire capable de donner à tous des
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le même présupposé, a pour effet, sauf précautions chances égales de produire et d’imposer des opinions
spéciales dans le traitement des données ainsi conformes à leurs intérêts – à s’en remettre incondi-
construites, de faire abstraction du poids fonctionnel tionnellement à l’autre mode de production et d’ex-
des unités que la sélection aléatoire traite comme pression des opinions, collectif cette fois, qui est
substituables, anéantissant par là les structures, celles fondé sur la délégation à des institutions spécialement
des champs par exemple.) La logique statistique ou aménagées pour produire et exprimer les revendica-
agrégative ne vaut parfaitement que lorsqu’un tions, les aspirations ou les protestations collectives,
ensemble d’individus est réduit à l’état d’agrégat, associations, syndicats ou partis, et chargées, au
parce qu’il n’a pas en lui-même le principe de son ras- moins officiellement, de la défense collective des inté-
semblement, de son unité, de son agrégation et que, rêts individuels de leurs membres6. Grâce à la techno-
n’ayant pas de puissance sur lui-même, il est réduit à logie sociale de la délégation conférant au mandataire
l’impuissance ou à des stratégies purement indivi- la procuration qui lui assure la plena potentia agendi, le
duelles de subversion ou de dissidence, comme le groupe représenté se trouve constitué comme tel :
sabotage, le coulage ou le freinage dans le monde capable d’agir et de parler « comme un seul homme »,
industriel, ou la protestation et la contestation isolées, il échappe à l’impuissance liée à l’atomisation sérielle
ou encore l’absentéisme et l’abstention, etc. En ce cas, et il peut mobiliser toute la force matérielle et surtout
des problèmes ou des expériences pourtant communs symbolique qu’il enferme à l’état potentiel. La protes-
à tous peuvent rester à l’état de malaise confusément tation impuissante ou la désertion insignifiante de
partagé qui n’est pas constitué comme politique. l’individu isolé, formes diverses de l’action sérielle,
(Pour donner à éprouver le sentiment d’impuissance celle du vote ou du marché, qui ne devient efficace
qui accompagne l’enfermement dans la logique que par l’effet des mécanismes aveugles et parfois per-
sérielle et agrégative, il suffit d’évoquer ce que ressen- vers de l’agrégation statistique, cède la place à une
tent les lecteurs des quotidiens mécontents – et qui
contribue à expliquer la violence, bien connue des
journalistes, de nombre de lettres de lecteurs – ou les
auditeurs de radio déçus ou encore les téléspectateurs 5 – M. Weber, Essais sur la théorie de la science, trad. J. Freund, Paris,
Plon, 1965, p. 369.
insatisfaits, réduits à l’acte isolé et passif de zapper, 6 – Voir sur ce point Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001,
homologue de l’abstention électorale.) notamment p. 213-279.

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PIERRE BOURDIEU

contestation à la fois unitaire et collective, cohérente théâtrale, font passer les malaises et les souffrances
et puissante. Les membres d’un groupe jusque-là unis tacites, les aspirations et les attentes inexprimées, de
par un accord tacite fondé sur une connivence, comme l’état implicite à l’état explicite, à l’opinion exprimée,
dit Weber, une complicité profonde dans la souffrance rendue publique, Öffentlichkeit, disposent d’un pou-
ou le malaise inexprimé, parfois honteux (comme voir absolu de création, puisqu’ils font, d’une certaine
dans le cas des populations symboliquement stigmati- façon, exister le groupe en tant que tel, en lui
sées), accèdent à l’existence publique et à l’efficacité donnant un corps, le leur, un nom, le sigle, substitut
politique au travers de paroles ou de conduites sym- quasi magique du groupe, à la façon du sigillum
boliques dont l’exemple privilégié est la manifestation. authenticum, du sceau qui garantissait la validité des
Les mots, mots d’explicitation qui font voir et font actes solennels du pouvoir royal, des mots qui sont
croire, ou mots d’ordre, qui font agir et de façon des mots d’ordre capables de le manifester. Pour pro-
concertée, sont des principes unificateurs de la situa- duire cet effet, ils doivent détenir un pouvoir sur le
tion et du groupe, des signes mobilisateurs permet- groupe qu’ils tiennent du groupe, pouvoir de mobili-
tant de constituer la situation et de la constituer sation comme pouvoir de manifester le groupe en tant
comme quelque chose de commun au groupe, contri- que groupe visible et efficient, qu’ils doivent au
buant par là à constituer le groupe. Ceci du moins groupe mobilisé sur lequel il s’exerce. Par ce pouvoir,
selon les représentations que la tradition progressiste qui reproduit par surcroît le principe de son efficacité,
n’a cessé d’opposer au mythe de la « main invisible », ils affirment et redoublent la délégation de pouvoir
et qui sont autant de variantes, pour une part dont ils font l’objet. Cette circulation circulaire
mythiques, elles aussi, de la figure rousseauiste du méconnue de la reconnaissance est au principe du
« Législateur » capable d’incarner et d’exprimer une capital et du pouvoir symbolique que le mandataire,
« volonté générale » irréductible à la « volonté de symbole exerçant une action symbolique de renforce-
tous », obtenue par simple sommation des volontés ment du symbole (comme le drapeau et tous les
individuelles. emblèmes du groupe), détient sur le groupe dont il
Par opposition à la parole individuelle, cri, protesta- est le substitut incarné, l’incarnation. Ce capital sym-
tion, la parole du porte-parole est une parole autori- bolique se trouve ainsi concentré, inévitablement, en
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sée qui doit son autorité au fait que celui qui la parle sa personne qui, dans et par son existence reconnue
s’autorise du groupe qui l’autorise à parler en son (de mandataire, député, président, ministre ou secré-
nom. Quand parle le porte-parole, c’est un groupe qui taire général), arrache le groupe à l’inexistence du
parle à travers lui, mais qui existe en tant que groupe simple agrégat, symbolisée par le défilé des votants
à travers cette parole et celui qui la porte. Le porte- isolés dans la solitude de l’isoloir.
parole est une solution au problème typiquement Si l’on se situe maintenant au point de vue de celui
durkheimien de l’existence du groupe par-delà les qui n’a pas d’autre recours que de déléguer, on voit
obstacles biologiques corrélatifs des limites tempo- qu’il ne peut accéder, par personne interposée, à la
relles et spatiales liés à la corporéité des individus. parole puissante et légitime, connue et reconnue,
Une des fonctions du porte-parole et de la manifesta- autorisée et dotée d’autorité, qu’en s’exposant à se
tion est de manifester le groupe qui autorise le porte- trouver dépossédé de la parole, privé d’une expres-
parole. Et un porte-parole autorisé peut montrer la sion qui l’exprimerait en propre, voire même nié,
force dont il tient son autorité en appelant le groupe à annulé dans la singularité de son expérience et de ses
se mobiliser et en le mobilisant effectivement, donc intérêts spécifiques par la parole commune, l’opinio
en l’amenant à se manifester (d’où l’importance que communis telle que la produisent et la profèrent ses
revêt le nombre des manifestants). La délégation auto- mandataires attitrés. Ce sont tous les cas où les
risée est celle qui peut mobiliser le groupe qui l’auto- membres quelconques de corporate bodies, militants,
rise, donc manifester le groupe tant pour lui-même adhérents, actionnaires, et en particulier de ceux
(contribuant ainsi à soutenir son moral et sa croyance d’entre ces collectifs mystérieux (j’aime toujours à
en lui-même) que pour les autres. rappeler que les canonistes rapprochaient ministerium
La mise en question la plus radicale de la délégation et mysterium) qui sont spécialement aménagés pour
vient des situations où se révèle l’antinomie inhérente produire et exprimer la protestation et la contestation,
à la logique de son fonctionnement social. L’action comme les partis ou les syndicats, se trouvent eux-
collective fondée sur la délégation est en effet tou- mêmes placés devant l’alternative de la désertion ou
jours hantée par la menace de l’appropriation usurpa- de la protestation, exit ou voice, en raison d’un désac-
trice. Les responsables de la mobilisation et de la cord entre ce qu’ils ont à dire (et qu’ils peuvent
manifestation du groupe qui, par la parole ou par découvrir dans ce désaccord même) et ce que dit la
toute autre forme de représentation, verbale ou agie, parole autorisée des porte-parole ; et où ils ne peuvent

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LE MYSTÈRE DU MINISTÈRE

souvent échapper à l’une ou l’autre forme de l’impuis- raient pas si on ne parlait pas pour eux ; qui ne peu-
sance sérielle – celle de la sortie ou de la protestation vent avoir de stratégies efficaces que collectives, et
individuelle, voire même celle de la pétition destinée fondées sur un travail collectif de construction de
à obtenir des délégués et des porte-parole, qui, pour l’opinion et de son expression. On ne peut sortir
comble, s’autorisent d’eux, un changement de dis- vraiment de l’addition mécanique de préférences
cours et de politique – qu’en instituant une nouvelle qu’opère le vote qu’en traitant les opinions non
organisation, exposée elle-même, en tant que déten- comme des choses susceptibles d’être mécanique-
trice du monopole de la protestation légitime, à susci- ment et passivement additionnées, mais comme des
ter de nouvelles protestations et de nouvelles déser- signes qui peuvent être changés par l’échange, par la dis-
tions hérétiques. Telle est l’antinomie de l’Église cussion, par la confrontation, le problème n’étant
réformée qui, née de la protestation collective contre plus celui du choix, comme dans la tradition libérale,
l’Église, constitue la protestation en principe d’une mais celui du choix du mode de construction collec-
nouvelle Église, appelant, en tant que telle, la protes- tif des choix (quand un groupe, quel qu’il soit, a à
tation. Destin qui est aussi celui des sectes du monde produire une opinion, il est important qu’il sache
politique, groupuscules, tendances, courants ou fac- qu’il a à produire d’abord une opinion sur la manière
tions, qui, issues de la scission, sont vouées à une de produire une opinion). Pour échapper à l’agréga-
scissiparité indéfinie. tion mécanique des opinions atomisées sans tomber
L’antinomie est-elle indépassable ? Est-il possible de dans l’antinomie de la protestation collective – et
dominer les instruments qu’il a fallu mettre en œuvre apporter ainsi une contribution décisive à la
pour s’arracher à l’impuissance révoltée de l’existence construction d’une véritable démocratie –, il faut tra-
atomisée et détotalisée et même à l’anarchie des stra- vailler à créer les conditions sociales de l’instauration
tégies individuelles ? Comment le groupe peut-il maî- d’un mode de fabrication de la « volonté générale »
triser (ou contrôler) l’opinion exprimée par le porte- (ou de l’opinion collective) réellement collectif, c’est-
parole, celui qui parle au nom du groupe, et en sa à-dire fondé sur les échanges réglés d’une confronta-
faveur, mais aussi à sa place, qui fait exister le groupe tion dialectique supposant la concertation sur les ins-
en le présentant et en le représentant mais qui, en un truments de communication nécessaires pour établir
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sens, tient ou prend la place du groupe ? La question l’accord ou le désaccord et capable de transformer les
fondamentale, quasi métaphysique, étant de savoir ce contenus communiqués et ceux qui communiquent.
que c’est que de parler pour des gens qui ne parle- septembre 2001

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