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École pratique des hautes études,

Section des sciences religieuses

Conférence de M. Pierre Deghaye


Pierre Deghaye

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Deghaye Pierre. Conférence de M. Pierre Deghaye. In: École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses.
Annuaire. Tome 89, 1980-1981. 1980. pp. 535-539;

https://www.persee.fr/doc/ephe_0000-0002_1980_num_93_89_15729

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Conférence de M. Pierre Deghaye
Agrégé de l'Université Docteur d'État
Professeur à l'Université de Caen

Les conférences données pendant l'année universitaire 1980-1981


sous le titre Le problème du mal de Jacob Boehme à Cari Gustav Jung
constituent le début d'une recherche qui sera poursuivie après la
prochaine rentrée.
Notre propos général est d'étudier le problème du mal et les solutions
proposées suivant les perspectives de la théosophie allemande, c'est-à-
dire celle de Boehme et de ses disciples plus ou moins éloignés dans le
temps, Gichtel, Oetinger et Baader. Nous montrerons les constantes,
mais aussi certaines inflexions qui nous paraissent significatives.
Nous terminerons par un psychologue moderne, Cari Gustav Jung,
qui a beaucoup emprunté à la théosophie en même temps qu'à sa
parente, l'alchimie, et qui citait Boehme. Cependant nous ferons apparaître
des différences qui jusqu'à présent, n'ont guère été remarquées et que
nous jugeons essentielles.
D'autre part, nous donnerons un aperçu de certaines vues sur le
problème du mal qui se présentent en opposition avec la théosophie.
Nous parlerons notamment de Johann Conrad Dippel (1673-1734) qui
est hostile à Boehme et qui très curieusement le place sur le même plan
que les tenants de l'orthodoxie luthérienne qu'il combat également.
Avec Dippel, nous serons à la croisée des chemins entre l'orthodoxie et
YAufklàrung.
Nous évoquerons aussi la Théodicée de Leibniz, car le système d'Oe-
tinger s'édifie en s'opposant à la philosophie allemande héritière de
l'esprit leibnizien.
Dans notre introduction nous avons détaillé ce propos général, puis
nous avons traité du problème du mal chez Boehme. Nous avons tracé
la perspective suivant laquelle il se pose.
Le Dieu de Boehme est une Divinité qui sort de son Absolu pour se
faire connaître de la créature dont elle a le projet, et pour se connaître
en elle. C'est un Dieu qui se révèle, et la création est un acte de sa
manifestation, précédé de son émanation à partir de l'Éternité immobile. La
théosophie décrit tout le cours de cette manifestation.
Pour se révéler, la Dinivité se donne un corps sans lequel elle ne
serait pas perceptible, pas même pour elle-même. Ce corps s'appelle la
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nature éternelle. Le Dieu révélé est un Dieu qui, émané d'une Déité
insondable, s'engendre dans ce corps. Nous assistons à cette naissance
qui s'effectue suivant un cycle comportant sept degrés.
Dieu ne peut se manifester que dans un corps. Pour la créature, ce
corps a la subtilité de l'âme. D'ailleurs il s'appelle aussi l'âme éternelle
du Dieu. Cependant, par rapport à la pure Divinité, il est un corps.
Cela signifie que même transparent, il implique une part d'ombre.
Comment parler de transparence sans une substance qui, si parfaite
soit-elle, représente un minimum d'épaisseur ? La transparence n'est
plus la clarté parfaitement vierge de l'Éternité imaginée en dehors de
toute nature.
Cependant le corps dans lequel Dieu va naître, n'a pas d'emblée cette
transparence. C'est d'abord un corps ténébreux, l'archétype de notre
corps grossier qui est la prison de l'âme. Tel qu'il apparaît aux trois
premiers degrés du cycle septiforme, le corps primordial est un symbole
de ténèbres.
A ce niveau, Dieu n'apparaît pas encore. Les ténèbres n'en
constituent pas moins le début de la manifestation divine. En ce sens, on peut
dire qu'au commencement étaient les ténèbres. Le Dieu caché précède
le Dieu révélé. Or, seul le Dieu révélé est la lumière. Le Dieu caché ne
peut apparaître que comme une Divinité ténébreuse.
C'est dans les ténèbres que jaillit la lumière. C'est à partir des
ténèbres que Dieu se révèle. Or, les ténèbres préfigurent le mal. Tel qu'il se
répétera dans les âmes créées, le cycle primordial de la nature éternelle
manifestera le mal avant de faire apparaître le souverain bien. Le Dieu
caché sera perçu dans les affres du mal.
Les ténèbres forment un premier principe dans le cycle septiforme.
Elles sont l'archétype de l'enfer et de l'esprit du mal qui en sera le
maître. Du point de vue de la création, on peut dire qu'au
commencement était l'enfer. Nous naissons tous en enfer avant de nous élever à la
lumière si telle est notre destinée. La lumière est le second principe dans
le cycle primordial.
La révélation commence donc dans les ténèbres du Dieu caché pour
s'accomplir dans la lumière du Dieu pleinement manifesté. C'est dans
cette perspective de la révélation que se pose le problème du mal chez
Boehme. Elle commande aussi bien toute sa théosophie.
Le cycle primordial présente donc deux apparences contraires de la
Divinité. D'une part, Dieu se manifeste sous l'aspect d'un premier
principe qui le symbolise comme une entité ténébreuse et sinistre. D'autre
part, à ce Dieu caché s'oppose un Dieu révélé qui est un symbole de
lumière. Le problème majeur soulevé dans le contexte de notre étude est
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celui de la dualité entre ces deux principes. Cette dualité nous oblige-t-
elle à conclure à un véritable dualisme ? Boehme est-il dualiste ?
Nous répondons à cette question par la négative. Cependant cette
dualité ne saurait se résoudre sur le plan de la dialectique. On a fait de
Boehme un représentant éminent de la mystique allemande spéculative
et à ce titre, on a vu en lui un précurseur de l'idéalisme allemand. Nous
le considérons dans une perspective différente. Nous replaçons sa théo-
sophie sur le terrain qui, croyons-nous, est le sien et qui est celui de
l'expérience religieuse de l'âme pour qui les ténèbres sont la réalité
première. Tant qu'elle n'est pas en Dieu, cette âme vit dans les ténèbres et ces
ténèbres sont pour elles l'enfer. Cette âme naît en enfer.
Ceci est vrai de l'âme créée, mais il en est de même de l'âme éternelle
qui est l'émanation dans laquelle Dieu s'engendre selon un cycle qui se
répétera dans la créature. En fait, Boehme transpose l'expérience
religieuse subjective de la créature dans cette âme éternelle qui ne fait
qu'un avec la nature primordiale. Ce qu'il décrit en vérité, c'est la
naissance de Dieu dans le tréfonds obscur de l'âme humaine. Cette
naissance est tout simplement objectivée dans une âme qui a une valeur
d'archétype.
Les ténèbres primordiales préfigurent l'enfer de la créature qui
perçoit Dieu obscurément, mais à laquelle Dieu se refuse. Ce Dieu qui
nous plonge dans les affres de l'enfer, ne nous apparaît que comme un
Dieu terrible. C'est le Dieu de la colère. Le premier principe représente
la colère de Dieu qui de cette manière, se trouve hypostasiée dans la
théosophie de Boehme.
La colère de Dieu est la cause de l'enfer. Dans le sentiment de la
créature qui la subit, elle s'identifie à lui. Le premier principe qui
symbolise cette colère, devient le principe du mal. Le Dieu caché de la
phase ténébreuse du cycle septiforme revêt l'apparence du démon. C'est
ainsi qu'il est évoqué chez Boehme.
Le problème du mal est donc lié aux deux visages que Dieu revêt
pour se révéler : d'une part, Dieu se confond avec le principe du mal,
d'autre part, Dieu est le Dieu amour et de lumière.
Boehme met-il le mal en Dieu ? C'est la question à laquelle nous
avons tenté de répondre.
C'est la notion même de la colère de Dieu qui est en cause. C'est à
cette notion que s'en prendront les théologiens proches de VAuJklàrung
et hostiles à l'idée d'une justice vengeresse dont le diable serait
l'exécuteur.
Pour Boehme, c'est à cette colère du Père que le Christ est livré pour
satisfaire à la justice divine. Nous voyons donc toute l'étendue de cette
étude sur le problème du mal,,,EUe englobe la notion de la réparation
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assumée jpar le Christ A l'époque de VAufklàrung, on s'insurgera


contre la théorie de la satisfaction. Par une curieuse ironie du sort, son
grand adversaire, Dippel, confondra les vues de Boehme et celles de
l'orthodoxie luthérienne.
Boehme met-il le mal en Dieu ? Il s'en défendait Boehme affirme que
Dieu n'est Dieu que selon son amour. Dieu n'est que le Dieu de la
lumière. Amour et lumière sont synonymes. Cependant cette vérité ne
se vérifie que pour les fidèles à qui Dieu s'est pleinement révélé parce
que Dieu est né en eux. Pour les autres, Dieu ne sera jamais qu'un Dieu
de ténèbres. Dieu est saint avec les saints, pervers avec les pervers dit
Boehme en paraphrasant le psaume 18.

Il reste que la plénitude du Dieu révélé, qui certes ne se manifeste que


dans l'âme des fidèles deux fois nés, est une plénitude de lumière. La
notion de totalité ne se conçoit qu'en fonction de la lumière. Jung
voudra y intégrer les ténèbres, or rien ne sera plus contraire à l'esprit de
Boehme.
Pour Boehme, la séparation entre la lumière et les ténèbres est le
signe de l'accomplissement. On ne saurait se référer à lui en rêvant
d'une identité des contraires selon laquelle la lumière se confondrait
avec les ténèbres, le bien avec le mal.
Cette séparation absolue signifie que la dualité subsiste. Simplement,
lorsque la lumière triomphe et se manifeste selon la seule vraie
plénitude, elle est seule visible. Tout se définit chez Boehme en termes de
visibilité ou d'occultation.
Ainsi le problème du mal ne se pose chez Boehme qu'au niveau de la
manifestation divine, cette dernière ne se concevant qu'en vue de la
créature. Dans l'Absolu, tel qu'il demeure en lui-même, abstraction
faite de son émanation qui se prolongera dans la création, le mal ne
saurait exister, pas plus que les ténèbres. Dans la Déité primordiale, il
n'y a ni ténèbres ni lumière. A son sujet, Boehme parle d'une clarté qui
n'est pas la lumière. De même, au sein de l'Absolu, ni le bien ni le mal
n'existent Mais vouloir y accéder comme à un au-delà du bien et du
mal, ce serait s'exposer au châtiment infligé à Lucifer. Qui veut s'élever
trop haut, se précipite dans l'abîme. La Déité pure nous échappe
totalement, tout comme VEn-Sof des cabbalistes. C'est pourquoi elle n'est pas
en elle-même le vrai sujet de la théosophie de Boehme.
Dans la perspective de la révélation, la lumière et les ténèbres sont un
éternel recommencement Sur ce plan, la dualité n'est jamais abolie.
C'est en ce sens que Boehme réprouve la théorie de l'apocatastase.
Lorsque la manifestation divine s'est accomplie, la lumière a vaincu les
ténèbres. Cependant la nuit reste cachée sous le jour. Les ténèbres sont
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prisonnières de la lumière, mais elles ne cessent pas pour autant


d'exister.
On ne peut donc traiter du grave problème du dualisme de Boehme
qu'en situant bien le plan sur lequel il se pose, celui de la manifestation
divine. C'est ce que nous avons tenté de faire. C'est par rapport à la
perspective ainsi tracée que nous développerons notre étude après la
prochaine rentrée universitaire.

Activités du chargé de conférences

- Décembre 1980 : séminaire sur Schiller à l'Université de Wûrz-


burg, étude de la sécularisation des idées religieuses.
- Juin 1981 : participation à la session de l'Université Saint Jean de
Jérusalem (centre international de recherche spirituelle comparée fondé
par Henry Corbin). Communication intitulée : La faim au désert selon
Jacob Boehme. Thème général de la session : Le désert et la queste.

Publications 1979-1981

Gnose et Science, dans : Cahiers de l'Université de Saint Jean de


Jérusalem 5, Paris, Berg International, p. 55-70.
Jacob Boehme ou de la difficulté du discours sur Dieu, dans :
Recherches de Science religieuse, Paris, 1979, p. 5-30.
La philosophie sacrée d'Oetinger, dans : Cahiers de l'Hermétisme,
Kabbalistes chrétiens, Paris, Albin Michel, 1979, p. 235-278.
Dieu et la nature dans l'Aurore naissante de Jacob Boehme, dans :
Epochen der Naturmystik, Berlin, Erich Schmidt, 1979, p. 125-
156.
Marie dans l'œuvre de Jacob Boehme, dans : Cahiers de
l'Université de Saint Jean de Jérusalem 6, 1980, p. 117-134.
La fleur du feu. De la sublimation dans la théosophie de Jacob
Boehme, dans : Revue française de Psychanalyse, Paris, P.U.F., t.
XLIV, janvier-février 1980, Des sublimations II, p. 144-161.
La notion de lumière de la Nature chez Paracelse, dans : Cahiers
de l'Hermétisme, Paracelse, 1980, p. 55-58.
La Jérusalem céleste selon Jacob Boehme, dans : Les Travaux de
Villard de Honnecourt, numéro 2 (2e série)- 1er semestre 1981,
Neuilly-sur-Seine.

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