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Statut et lectures des pauses en sociologie du travail


Un objet d’étude impossible?

aux sociabilités au travail, et plus généralement à la parole des


salariés à propos du travail1.
L’étude des activités menées pendant les pauses doit alors lever
un double obstacle. S’il peut d’une part sembler inutile de s’y attar-
der, c’est que la sociologie du travail s’intéresse d’abord au processus
historique de prise en compte des hommes. Or, les pauses appa-
raissent tout en bas du classement des conquêtes salariales : après
la retraite, la maladie, le repos annuel, hebdomadaire et journa-
1 Les entretiens
sollicités
constituent le
lier et le casse-croûte, le petit confort de la pause. Fait-elle l’objet matériau privilégié
de la sociologie
d’un règlement, ou même d’une loi, elle reste encore la part la plus du travail française
subordonnée des acquis sociaux. [Borzeix, 1995].
D’autre part, il est également de bonnes raisons d’éviter leur
2 Le terme lui-

D. R.
étude. L’organisation du travail ne trouve-t-elle pas dans l’exis- même a vieilli
tence de ces temps chômés sa première et principale justification ? mais le thème est
toujours d’actualité,
Il s’agira par exemple de cesser de rémunérer au titre du travail les avec des expressions
temps de « relâche », en établissant un calendrier ou un emploi telles que « gisements
de productivité ».
du temps. F. Taylor – dont la sociologie du travail française a fait son
Statut et lectures des pauses adversaire privilégié – a ainsi pris comme point de départ la « flâ-
3 Les ouvriers sont
nerie ouvrière »2, en l’associant au « freinage » des cadences. Recher- dessaisis de la
en sociologie du travail che du moindre effort et recherche de détente se trouvent ainsi
mesure de l’efficacité
par une disqualification
identifiées 3. Toutes les activités non fonctionnelles accompagnant morale, affirmant
Un objet d’étude impossible? le travail auraient pour seul horizon « la planque » : un poste sans qu’ils auraient
« intérêt » à
effort ni enjeu, presque sans travail 4. L’un des résultats de ce long tra- « freiner ». Cette

Q
Par Manuel Boutet, doctorant ue font les salariés quand ils vail de rationalisation est précisément que nous puissions aujourd’hui tendance à la
en sociologie, IPRAUS/ nonchalance fonde
Université Paris X-Nanterre. Il prennent une pause ? Les identifier les activités qui accompagnent le travail comme typiques ainsi chez Taylor
réalise une thèse sur rares auteurs ayant envisagé des pauses, ce cadre étroit étant leur seul droit de cité. On comprend la nécessité d’une
« L’ordinateur personnel. mesure, afin
cette question font tous le même constat:
Modes de relation et de prise donc la réticence des sociologues à mettre en lumière ces temps et de fixer des normes
la pause a été l’objet de très peu d’inves-
en main de l’informatique ». ces espaces non seulement informels, mais clandestins et menacés. de production
« objectives »,
tigations. Prenant place sur le lieu de tra- En nous appuyant sur trois textes particulièrement significatifs, sur la base d’une
vail, durant le temps de travail, les activités menées lors des pauses nous entendons analyser la manière dont les pauses ont tout de étude des temps
n’ont pourtant guère intéressé la sociologie du travail française. même été décrites par la sociologie du travail. Leur réintroduc- opératoire requis.

Leur statut marginal s’impose d’emblée, qu’on les considère comme tion dans l’analyse sociologique suit deux principales figures. La pre-
un prolongement de l’activité de production, dont l’efficacité et mière est celle de la pause comme un « arrêt de travail » enga- 4 Plutôt que
plaisante, la
« planque » risque
les moments forts sont ailleurs, ou comme relevant du « hors geant d’emblée un rapport de force. Dans la pratique quotidienne alors de s’avérer
travail », pour lequel il est alors également des temps plus signifi- des pauses, se préparerait ainsi à la fois symboliquement et prati- ennuyeuse. Au-delà
catifs car plus longs. Généralement désignés comme des « arrêts quement le véritable arrêt de travail, la grève. La seconde figure est d’une confusion
entre plaisir, détente,
de travail », les temps de pause se trouvent ainsi situés en dehors celle de la « salle de pause ». Son confort et son calme sont alors divertissement
soit de la production, soit du sens de l’activité de travail. abordés comme autant de modes de surveillance, de contrôle et et loisir, nous
essaierons de
Dans son inspiration humaniste, la tradition française de socio- d’encadrement de la part de la hiérarchie de l’entreprise. montrer ici ce que
logie du travail s’est toutefois voulu le porte-parole des hommes À travers ces deux figures, les pauses se trouvent toujours ce paradoxe doit
à une conception
dans l’organisation productive ; ce faisant, elle a bien traité des décrites et analysées hors d’une véritable attention à leur tronquée de
pauses, malgré elle et sur un mode mineur, par son attention même « contenu », lui-même d’emblée circonscrit aux relations entre l’activité de travail.

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travailleurs (appréhendées en termes politiques comme une sente une signification sociale assumée » [p. 38] ; de l’autre, des signi-
résistance au pouvoir patronal), ou bien aux activités strictement fications sociales sont bien attachées aux différents espaces de pause
« nécessaires », dont l’archétype est le « casse-croûte ». possibles. À travers ces regroupements, la « reprise de soi » propre
aux pauses se prolonge donc dans une « affirmation identitaire ».
Comment retrouver le pouvoir derrière les pauses Énumérant quelques activités menées lors des pauses, le cher-
Dans un article récent, Nicolas Hatzfeld étudie « la pause casse- cheur les présente clairement dans cette perspective. Il décrit la
croûte » [Hatzfeld, 2002]. Cette ethnographie d’usine procède d’un mise en scène du groupe, lors par exemple du commentaire des
décalage par rapport à la tradition de sociologie du travail, dont pages locales du journal par les ouvriers résidant dans les commu-
témoigne le sous-titre : « Quand les chaînes s’arrêtent à Peugeot- nes rurales de la région, ou encore la mise en scène de références dis-
Sochaux ». L’auteur remarque en effet que les recherches en socio- tinctives « pour partie individuelles »: « deux Marocains parleront de
logie et en psychologie du travail considèrent généralement la leur verger au pays, Dodo prêtera son journal, la cégétiste sortira son
pause casse-croûte comme « par définition hors champ ». Elles font magazine, les jeunes intérimaires prépareront une offensive à l’élastique
ici le choix positif d’un objet d’étude : l’activité collective de contre la ligne d’à côté… » [p. 40]. « Affinité » ne veut donc pas
production ; et d’un terrain d’investigation : le « travail stricto tout à fait dire solidarité : « Le jour où [le jeune intérimaire] annon-
sensu ». Aussi les pauses n’échappent-elles pas seulement à l’ana- cera à la fois la fin proche de sa mission et son refus de se laisser faire,
lyse mais au regard même, dès le moment empirique de l’étude. la fraternité rurale piquera du nez dans les sandwichs » [p. 38]. Par le
N. Hatzfeld nous décrit ainsi le premier mouvement que lui vaut récit de cette défection, l’auteur souligne que ces groupes sont
sa formation de sociologue : « Spontanément, j’ai en tête de neu- moins importants que l’« affirmation identitaire » qu’ils manifestent.
traliser le moment de pause en le dissociant du temps a priori signifiant,
celui de l’activité collective de production » [p. 34]. La « salle de pause », un espace sous contrôle
La considération de la « salle de pause » apparaît en même temps
Les pauses comme résistance et « reprise de soi » que tombent les dernières préventions du sociologue à l’égard des
Les préventions du sociologue à l’égard des pauses ne s’arrêtent pas pauses comme objet sociologique : il découvre en effet que l’orga-
là. Leur évitement s’ancre aussi dans le rejet d’une posture inqui- nisation du travail est déjà sur les lieux. Elle profite de la malléabilité
sitrice: « je veux laisser aux gens de l’usine le loisir de composer la face des critères selon lesquels
d’eux-mêmes qu’ils me donnent à voir » [p. 35]. Or, la critique tombe se forment les regroupe-
d’elle-même dès qu’il prête attention aux pauses. C’est en effet ments, et de leur fragilité,
sur la chaîne, pendant l’activité de travail, alors que les ouvriers pour orienter ces petites
« acceptent d’être partiellement dépossédés d’eux-mêmes » [p. 36] que sociabilités interstitielles,
le passage de visiteurs est évoqué par les ouvriers comme « doulou- en vue de resserrer les
reux ». La pause casse-croûte est bien au contraire un moment de liens au sein des équipes
« reprise de soi » après l’assujettissement « consenti ». de travail [p. 38].
Pendant les pauses, avoir été introduit par les chefs ne suffit Si les pauses ne datent
plus pour être accepté par les ouvriers : le chercheur doit alors pas d’aujourd’hui, il faut
conquérir un « assentiment de type privé » [p. 37]. Les groupes s’y for- rappeler que la situation

D. R.
ment sur la base de relations « personnelles et reconnues comme lib- actuelle se caractérise avant
res »; leurs contours sont distincts de ceux des équipes de travail. tout par leur institution-
N. Hatzfeld décrit la « géographie sociale prévalant dans ces moments- nalisation : d’un côté les
là » [p. 37], la manière dont les ouvriers arbitrent à la fois entre des temps pour déjeuner sont désormais garantis et plus longs, de l’au-
« affinités » et entre la diversité des espaces disponibles (niches soli- tre cela signe l’abandon de leur gestion autonome [p. 45]. Institu-
taires dans la fosse, tables modernes en bord de ligne, réfectoires offi- tionnalisée, la pause peut être équipée, appelant alors un autre
ciels, café à l’extérieur, etc.). D’un côté, « afficher ses affinités repré- mode de description : non plus seulement « reprise de soi », mais

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espace contrôlé. Si la machine à café est un lieu de rencontre [p. 38], classe ouvrière », cet intellectuel militant ne voit pas les pauses
l’auteur remarque qu’au « café, la frontière repos-travail est moins comme subordonnées au travail ou modelées sur le hors-travail 7.
ferme » [p. 39] et les rapports hiérarchiques s’y expriment encore. Il montre plutôt que ces temps sont structurants d’un regard ouvrier
La mise en place de la cafetière sous le contrôle de la hiérarchie est sur l’usine, sans lequel il ne pourrait pas y avoir un « collectif de
ainsi du « sur-mesure en matière de gestion des hommes » [p. 40]. travail » distinct de l’organisation prescrite.
Dans ce contexte, un nescafé tourné à l’avance, pendant les pauses,
est une résistance menée avec doigté. L’auteur nous décrit égale- La temporalité des activités
ment, dans un autre atelier, la destinée d’une innovation organisa- et des groupements : un point aveugle
tionnelle: les « aires de repos » [p. 41]. Cette « utopie d’ingénieurs » C’est de même son expérience antérieure de l’usine qui a conduit
devait réunir chaque équipe dans un espace en bout de chaîne, N. Hatzfeld à l’ethnographie. Dès l’entrée sur le terrain, et contre
attenant au bureau du chef d’équipe. Or les équipes, dans les faits, les prénotions du sociologue, elle l’empêche d’ignorer les pauses,
se dispersent et se répartissent entre toutes les aires de repos ; et ces moments privilégiés où « goûter à titre intime la résonance
les chefs d’équipe eux-mêmes rétablissent des cloisons et des para- entre ces deux rencontres avec le monde des ateliers » [Hatzfeld,
vents entre leur bureau et ces espaces. 2002, p. 34]. Il se rappelle comment prépa-
Reprise de soi et espace sous contrôle, la pause est à la fois rer son casse-croûte pour « être dans le
hors du travail et sur le lieu de travail. Hors de la production, et en ton ». Derrière la naturalité de la nourriture,
quelque sorte aussi de la culture, de la famille, etc., ce terrain le jeu de la mémoire révèle la densité de ces
devient pourtant d’emblée un champ de bataille : « Loin d’être les activités: se trouve associé à ce temps long ce
parenthèses imaginées initialement, ces moments de suspension du que nous appellerons avec R. Linhart, une
travail apparaissent progressivement au cœur des tensions que com- « intelligibilité » de l’usine pour les ouvriers.
porte l’organisation de la société de production que je suis venu étu- La lecture ensuite proposée par N. Hatzfeld
dier » [p. 35]. Les « enjeux » de l’étude sont identifiés dans « l’or- ignore par contre la mémoire, la longue
ganisation du travail 5 » et les « résistances 6 » qu’elle suscite ; aussi durée et les liens sociaux qu’elle trame.
est-ce « l’évolution de la production » [p. 46] qui recèle pour L’hétérogénéité des « affinités » recen-

D. R.
N. Hatzfeld la clé de compréhension de ces tensions : « les marges sées – âges, ethnies, liens personnels, ou
parlent de ce qui est au cœur » [p. 46] – ici l’importance croissante encore anciennes camaraderies d’atelier ou
de la communication [p. 47]. de grève – laisse pourtant deviner une cir-
Si les pauses rentrent donc ici dans le champ d’analyse, c’est en culation au sein des ateliers, dont les regroupements sont seulement
tant que « résistances » par la « reprise de soi », ou en tant que le résultat. De même, si une « affinité » permet de distinguer un
5 Entendue comme
exogène à
l’activité des ouvriers
dispositifs de contrôle avec la salle de pause; mais nullement en rai- groupe d’un autre, on imagine mal qu’elle épuise à elle seule la
son des activités qui y sont menées. Jusqu’ici, la reprise de soi ou la diversité et la richesse des activités et des conversations parta-
eux-mêmes,
c’est-à-dire comme
l’organisation
salle de pause, permettent donc d’étudier « la pause » sans tenir
compte des activités qui s’y déroulent.
gées. N. Hatzfeld n’a pas cherché de compagnons, il s’est installé
à la table la plus proche. L’histoire des regroupements reste ainsi
7 Du hors-travail,
R. Linhart décrit
la discipline des
imposée par « foyers Citroën »
la hiérarchie, hors champ, comme les rencontres et la manière dont les affinités et les dimanche
formelle et officielle. Les limites d’un point de vue. entre ouvriers se découvrent. D’ailleurs, l’auteur choisit avec soin après-midi
En deçà de la lutte, la vie d’usine celles des activités qu’il nous présente : il nous précise par exem- angoissants de

6 Ces résistances
peuvent être
une lutte pour
Pour étudier les activités menées pendant les pauses, nous avons
besoin d’une autre posture que l’exploration, jusque dans l’arrêt des
ple que la lecture du journal « n’est pas un simple passe-temps »
[p. 38]. Ce faisant, tous les passe-temps qui n’ont pas valeur d’af-
ces vieux ouvriers
devant leur bière
à moitié vide, qui
de meilleures ne savent que faire
conditions de travail chaînes, des rapports de pouvoir issus des rapports de produc- firmation identitaire se trouvent disqualifiés pour l’analyse. La sinon attendre au
aussi bien que tion. Nous la trouverons dans l’ouvrage de Robert Linhart, L’É- plupart des façons de prendre une pause, ne valant ni comme café, immobiles,
des aménagements que renaisse le
informels nécessaires
tabli, abondamment cité par les sociologues du travail français gain ni comme résistance, sont alors au mieux énumérées : lire vacarme inhumain
à la production. [Linhart, 1978]. Venu pour « faire un travail d’organisation dans la des revues ou des journaux, utiliser le minitel de l’entreprise à des machines.

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des fins personnelles, préparer des examens pendant le temps de la hiérarchie, l’auteur écrit encore « dans les interstices du travail,
travail, jouer au tiercé ou au loto, faire des mots croisés, jouer aux nous tentons d’en estimer l’impact » [p. 109].
cartes, écouter un walkman, faire du tricot, regarder la télévision, Lorsque R. Linhart rejette la routine pour la lutte, il distingue
écouter la radio, chanter au travail, etc. ainsi très clairement deux registres de « sens » : l’intelligibilité pro-
pre à la vie d’usine et le sens de la lutte. Ni la discipline de l’atelier,
La vie d’usine et la dynamique propre aux activités ni celle de la lutte, n’épuisent la vie d’usine. Apparaissent ici les limi-
L’ouvrage de R. Linhart est précieux parce qu’il n’explique pas la tes d’une approche en termes d’« affirmation identitaire », encline
grève – au sens des causes d’un événement a posteriori inéluctable à confondre l’intelligibilité propre au déroulement des activités et
– mais la façon dont les ouvriers y viennent. Les activités ont pour le sens contestataire qui peut leur être attribué. Si de plus l’expli-
lui une dynamique propre avant d’avoir une valeur – elles ont un cation ne retient que ce qui contribue efficacement à la lutte, alors
dynamisme vital qui fait leur valeur. Dans sa description de la la plus grande part de la vie d’usine peut sembler n’avoir ni sens
« guerre d’usure de la mort contre la vie et de la vie contre la mort », intrinsèque ni conséquences. Loin d’une telle condamnation,
chaque interstice est recensé, chaque R. Linhart témoigne de son étonnement d’in-
minute compte, pour peu qu’on puisse lui tellectuel face à la vie d’usine : ni la classe
donner un autre sens que la subordination ouvrière ni la lutte n’ont l’aspect attendu.
aux machines, et au-delà à l’entreprise dis- « La lutte des classes, niveau lampiste », ce
ciplinaire de la « machine Citroën ». sont des ouvriers qui explorent ensemble
Tout le début de l’ouvrage est consacré leur indignation, et découvrent leurs réac-
à la vie d’usine, qui ne sera qu’ensuite qua- tions comme « lutte » en même temps qu’ils
lifiée d’« engourdissement ». N’en reste- construisent leur action. S’intéressant à cette
ront alors que « dix heures ou neuf heures genèse, R. Linhart découvre alors non pas
et quart de gestes tendus, entrecoupés de des causes, mais les ressources et les poten-
maigres interstices où, avant tout, chacun tiels de la vie d’usine, laquelle peut favori-
tente de reprendre son souffle » [Linhart, ser aussi bien l’« engourdissement » que la
1978, p. 64]. La lutte, « surcroît de travail » lutte. Seule cette indétermination de la vie
et « nouvel horizon », dépasse alors par d’usine permet l’action.
son sens et ses conséquences les activités Les petites échappées des pauses sont le
D. R.

menées pendant les pauses, fragiles, pré- lieu privilégié de cette indétermination : res-
caires et manipulées 8. Elle a ses propres sources essentielles pour la lutte, les pauses se
temps et ses propres espaces [p. 55] : les voient en même temps reproché de ne pou-
sabotages, les tracts, le piquet de grève, l’usine occupée, barrica- voir exister que pour autant qu’elles n’en-
dée, fortifiée et même piégée, les réunions au café après le tra- travent pas la production ; le temps libéré

D. R.
vail, etc. Son premier espace n’est pas le quotidien de l’usine mais sur le travail reste lié à celui-ci. Pendant le
la révolte « enfouie » en soi, l’imaginaire, et le temps long du sou- travail, « le mécanisme de l’habitude réintroduit
venir, qui est à la fois sa ressource et son produit [p. 131]. une petite sphère de liberté: je regarde autour de
8 Le plaisir au
travail est un
moyen de pression,
Toutefois, la lutte ne pourra se développer qu’en investis-
sant les espaces libérés par d’autres activités. Lorsque survient la
moi, j’observe la vie de mon bout d’atelier, je m’évade en pensée »
[p. 49]. Quant aux « interstices de temps dont on ne peut rien faire »
permettant par provocation de la direction qui mènera à la grève, les conversa- [p. 47] ils se trouvent plutôt avant que la chaîne ne démarre, le
exemple à
la hiérarchie tions s’en font l’écho [p. 78], les temps morts sont investis par la matin. Là aussi, l’attente est tout entière polarisée vers le travail, mais
de faire « prendre préparation de l’action [p. 80], les tracts suivent le chemin des à cet instant l’ouvrier ne peut pas encore s’appuyer sur son activité
leur compte »
aux grévistes
balancelles [p. 88], de petits meetings politiques sont organisés à pour se saisir de cet engagement dans le travail. De ce fait, « le
récalcitrants. la pause sur les marches [p. 89]. Et lorsque tombe la réaction de silence [y] est une menace : tout est prêt » [p. 46].

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Les catégories conventionnelles (travail, résistance, etc.) ne pouvant


être appliquées qu’une fois cette indétermination levée, il nous
même les activités menées lors des pauses les plus courtes peu-
vent avoir du sens. Qu’est-ce qui se trame dans une cigarette ? Une 11 Il existe tout
un continuum
de gestes entre le
faut d’autres catégories d’analyse pour décrire le « contenu » des consumation, une dépense, un sacrifice, une esthétique [Bataille, repos et l’agitation.
pauses. Ne plus prendre en compte seulement la pause comme 1967]. Un instant est doté d’une qualité particulière, une fois passé Les positions de
méditation en sont
interruption du travail, c’est en effet poser la question de la genèse la mémoire pourra s’y attacher, anticipé il est attendu. On reconnaît un exemple,
des activités. Il ne s’agit plus seulement de recenser les espaces que là la structure du temps social, qui est en particulier celle des rites. de même que la
posture du guetteur
les pauses libèrent, mais de repérer ces activités et leurs tempora- Ne considérer que la production, ou même l’action, laisse à pen- présentée par
lités, en étudiant la manière dont elles s’élaborent, se stabilisent, et ser ce que l’on fait pendant les pauses comme insignifiant. Or, le L. Thévenot [1994].
pour certaines s’instituent. temps de l’activité est bien sûr nourri de ces moments utiles et
de ces moments forts, mais il ne serait rien s’il n’était également
Les temporalités des activités menées pendant les pauses tissé à partir des attentes et des souvenirs.
Des activités structurant le temps social Pour comprendre l’« effet de trame » qui caractérise ces tem-
9 Sur un poste au
quota, il s’agit
d’arrêter quand on
Des « résistances » à l’organisation du travail, R. Linhart en ren-
contre; mais elles ne viennent pas seules. Le cortège est long de tou-
poralités, le geste de travail comme geste technique fournit un
cadre commun incluant aussi le repos, l’attente et leur charge d’ef-
a fait sa production
tes les activités qui n’intéressent les ouvriers que pour autant qu’ils ficace et de mémoire 11. Les postures du repos et de l’attente comp-
[p. 41] ; sur un
poste à la chaîne, sont au travail. Le mobile est puissant qui mobilise toute leur ingé- tent bien en effet elles aussi au nombre des « techniques du corps »
d’accélérer et de niosité. À côté de la pause légale, surtout occupée par le sandwich, [Mauss, 1950]. F. Taylor ne retenait du destin auto-centré du geste
« remonter »
la chaîne [p. 12] ; les ouvriers libèrent du temps sur le travail, par de « minuscules que sa seule détente ; il faut réintroduire ici la question de la
lorsqu’on est tactiques de poste » 9 [p. 13], jusqu’à l’idéal d’une réorganisation conduite de l’activité par l’opérateur.
dépassé et que
l’on « coule », complète de la production10 [p. 33] – libérant autant d’occasions de
c’est prendre cigarettes, de casse-croûte, mais surtout de conversations. Ces Des activités régulant les gestes de travail
le risque de
« décrocher une
temps conquis permettent de « rendre visite » et « dire bonjour » à Pour cela, nous nous appuierons sur l’analyse par Catherine Teiger
caisse », retardant ses connaissances. Itinéraires et rencontres constituent la vie de des « fonctions des activités langagières non-fonctionnelles », étudiées
toute la production l’usine. Et lorsque l’auteur constate qu’à l’impression de grand dans des situations où la parole est interdite [Teiger, 1995]. La tâche
d’une voiture.
vacarme de ses débuts, s’est substituée une « intelligibilité » de peut en principe être effectuée en silence ;

10 Cette
réorganisation
de la production
cet univers, c’est dans ces activités des pauses qu’il en trouve l’o-
rigine. Il précise la façon dont elles structurent sa journée : l’at-
aussi la parole est-elle pour les organisateurs
du travail une perte de temps à éliminer par
est réalisée par trois tente du casse-croûte du matin, celle de la cantine, puis du casse- divers moyens. Par exemple, un environne-
Yougoslaves croûte de l’après-midi, et enfin de cinq heures du soir [p. 50]. Plutôt ment bruyant sera volontairement maintenu
« au carrousel
des portières » ; qu’un horaire de travail et ses libertés, la journée de travail a pour afin d’empêcher la plupart des conversations.
ils montent des les ouvriers le sens d’une trame temporelle faite de tout ce qui leur Or parler permet aux opératrices de « main-
serrures, assurent
la production avec donne prise sur leur environnement. tenir une certaine stabilité personnelle per-
une diminution Sur la trame temporelle tissée des attentes d’une pause à la sui- mettant d’assurer la régularité de la production »,
des défauts, ainsi
qu’une aide aux
vante, s’élabore à la fois le collectif de travail, par les circulations que ainsi « parlent-elles pour » rester éveillées

D. R.
débutants et aux les pauses permettent, et l’activité de production elle-même : parce (maintenir leur vigilance), durer et endurer
postes proches. qu’il faut la pénétrer pour trouver du temps à libérer, parce que les (lutter contre la monotonie), garder le rythme,
Ils y parviennent
en appliquant un activités ainsi conquises n’ont d’intérêt que par rapport à elle. L’ac- jouer, s’empêcher de fantasmer. La parole est
modèle d’efficacité tivité de travail n’est pas constituée d’un seul temps homogène – « le ainsi une activité parallèle qui vient réguler l’activité de production,
opposé au modèle
dominant : pendant temps du travail » – et de ses interruptions, mais bien d’activités qui sans remettre en cause son organisation fonctionnelle prescrite. Il
un tiers du temps, se côtoient et s’entrecroisent selon des temporalités qui se che- s’agit là d’une condition de possibilité de l’activité même, ignorée
par roulement, ils
font tout autre chose
vauchent ; et ces activités ne sont pas toutes rangées par les acteurs par les responsables de l’atelier qui combattent ces régulations.
que « travailler ». sous la catégorie de « travail ». Replacées dans cette perspective, L’activité des opératrices est ainsi un composé, dont la cohésion tient

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tout autant à l’activité enchaînée qu’à la parole. C. Teiger nous en Conclusion


présente un exemple paroxystique à travers les « remontées de L’analyse du statut et des lectures des pauses en sociologie du tra-
chaîne » d’opératrices de montage électronique. Celles-ci discutent vail, permet d’éclairer ainsi la manière dont la discipline s’est his-
tout en travaillant ; mais pour travailler, elles doivent regarder toriquement construite, sur la triple base d’un certain rapport
sans interruption ce qu’elles font. Aussi sont-elles la plupart du « éthique » du chercheur à ses terrains, d’un strict découpage entre
temps condamnées à parler sans se voir ; contrainte qui leur est travail et hors-travail et d’une posture de critique sociale.
douloureuse. À l’occasion, elles échangent tout de même de brefs Selon cette approche, les moments de pause sont riches de
regards, qu’elles doivent conquérir. Pour y parvenir elles accélèrent, résistances et pour cela précieux ; et pourtant, les recherches qui se
en quête de deux secondes « libérées ». La même trame temporelle réclament de cette analyse évitent les pauses. Il est aisé de le justi-
de la conversation est à la fois ce qui régule le travail de l’opératrice fier sur le mode de l’engagement « éthique » du chercheur : ces
et ce qui donne sens aux micro-pauses faites le temps d’un regard. espaces sont fragiles, aussi mettre à jour la richesse des activités
La rythmicité des gestes des opératrices se développe entre l’em- qui y sont menées risque bien alors d’affecter leur légitimité en les
prise du mouvement enchaîné, et la prise sur les choses et sur faisant quitter l’espace de la « nécessité » (fatigue et repos, faim et
elles-mêmes qu’elles construisent en parlant. Il n’y a là ni besoin, repas) pour celui du luxe et du superflu.
ni but, ni habileté préformée. Les opératrices inventent cette Mais cette « fragilité » attribuée par principe aux pauses est un
médiation de la parole qui met en ordre leur univers, en réponse sous-produit du cadre d’analyse proposé: les temps de pause y appa-
aux problèmes posés par leur environnement, autrement dit pour raissent exclusivement « agis » et animés de l’extérieur ; les résis-
s’y sentir un peu mieux. tances elles-mêmes y sont expliquées avant tout à partir de ce qu’el-
L’« insertion affective » des opératrices prend ici la forme les contestent. Ces temps libérés sont sujets à un appauvrissement
d’une conduite de l’activité selon des normes issues de l’activité systématique, par le recours exclusif aux représentations qui struc-
même [Bidet, 2003]. Le contraste est alors frappant avec les mesu- turent le champ du travail. Ils sont alors identifiés à des interruptions
res de performance des organisateurs, souvent tributaires de de l’activité, et désignés comme des « besoins », des « droits » ou
choix moraux opposant plaisir et rendement. Ces valeurs peu- des « vides » selon que l’on soit dans le champ de l’action collective,
vent toutefois recouvrir elles aussi des normes pratiques : comme de l’intervention de l’État, ou de l’organisation du travail. Or par
l’écrit R. Linhart, les organisateurs n’hésitent pas à produire un le recours à ces seules conventions, leur genèse est manquée.
peu moins pour mieux maîtriser les hommes. Si opératrices et Au contraire, l’attention aux temps de pause permet de
organisateurs s’opposent donc quant à l’évaluation de l’activité : réévaluer les activités qui accompagnent le travail, en les inscrivant
« empêcher la parole pour gagner du temps d’un côté, gagner du dans les temporalités qui sont les leurs. L’analyse de l’activité de
temps pour pouvoir parler de l’autre », les valeurs défendues par travail se trouve alors ré-ouverte, en distinguant notamment la
les opératrices tirent toute leur efficacité critique de leur genèse description des activités et les étiquetages conventionnels a posteriori
dans l’activité de production elle-même. tels que travail ou hors travail, discipline ou résistance. ■

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Numéro 9/ 1er trimestre 2004 1er trimestre 2004/ Numéro 9 &SOCIÉTÉS
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Habiter l’espace de travail.
Perspectives sur la routine

Habiter l’espace de travail


Perspectives sur la routine
« Cet établi bricolé, il l’a confectionné lui-même, modifié,
transformé, complété. Maintenant, il fait corps avec, il
en connaît les ressources par cœur » [Linhart, 1978, p. 157].

a
L
Par Marc Breviglieri 1, littérature sociologique développe
maître de Conférences à
l’IUT de Paris V, chercheur deux principaux regards sur la
au GSPM (EHESS/CNRS). « routine »: un regard critique, qui
voit la routine comme portant atteinte à la
liberté de l’acteur et soulève ainsi la question de la domination; et
un regard attentif au savoir pratique qui anime la routine, incluant
alors l’environnement d’où elle émerge. En se croisant, ces deux
regards contribuent, dans leurs oppositions, à éveiller ou à tempérer
des inquiétudes relatives aux conditions de travail. Cet article cher-
che dans un premier temps à rendre compte de cette dynamique
d’écriture, qui dresse des perspectives différentes sur la routine.
Mais il convoite aussi ce que ces dernières négligent, l’écono-
mie émotionnelle et le bien propre à la routine: l’aisance. Dans son
intime advenue, l’aisance résiste en effet au langage descriptif et au
cadre analytique de la sociologie. Le sentiment qu’elle procure
est toujours au seuil de l’impression d’habiter, l’usage qu’elle
convoque habite autant qu’il semble habité par les choses mêmes :
la routine est cet élément essentiel pour comprendre comment 1 Dernière publication
(avec B. Conein) :
Tenir ensemble
l’espace de travail se rend habitable. Ce cheminement nous et vivre avec. Explo-
conduira à élucider ce que les théories attentives aux connaissan- rations sociologiques
de l’inclination à
ces pratiques qualifient comme la part « énigmatique » du savoir- cohabiter, Rapport
faire, et à donner d’autres bases analytiques à la compréhension de final au PUCA, 2003.
la vulnérabilité de l’acteur au travail.

Les approches classiques de la routine


La charge suspecte des routines
Un grand nombre d’analyses critiques, qu’elles visent les conditions
D. R.

de travail ou plus largement les activités relatives à la « vie ordinaire »,

1er trimestre 2004/ Numéro 9 &SOCIÉTÉS


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Perspectives sur la routine

donnent un relief essentiellement inquiétant à la routine. L’instru- « informels », « indicibles », voire « secrets » [Jones et Woods, 1984].
mentalisme propre à la modernité aboutirait à la standardisation Pour comprendre cela, il faut recadrer ces approches par rapport à
des objets, la normalisation des usages, l’uniformité de la culture et leur double projet de rendre compte de régularités sociales dans
la conformité des identités. L’usage du monde serait ceint par un les situations de travail et d’interroger les méthodes industrielles
inéluctable processus de rationalisation dont la routine donne alors d’organisation du travail. La routine trouve une place dans ces
une image exemplaire, ternie par la mécanicité et la monotonie des méthodes en s’intégrant aux systèmes de règles fonctionnelles déter-
gestes qu’elle déroule. N’y échapperaient ni la déambulation urbaine, minant les conditions efficaces de production. Elle correspond à
ni les occupations domestiques, ni les rapports sexuels, ni, a for- une utilisation normalisée et répétitive de l’environnement de travail
tiori, les activités au travail: partout les routines s’installent, atténuant et à l’application rigide d’un savoir formel de règles techniques ou
l’activité créative et l’expression spontanée des différences. Associées bureaucratiques que les sociologues pren-
à l’effet normalisant et assujettissant de dispositifs disciplinaires, dront soin d’opposer à un savoir de nature

2 Sur de tels
gestes au sein
de la littérature
les routines paraissent alors concentrer un ensemble conséquent
de maux : déclin des compétences techniques, passivité intellec-
informel. Si ce dernier déroge au format déter-
miné de la règle d’utilisation, il correspond
relative aux tuelle, amoindrissement des capacités de résistance politique, affai- néanmoins lui aussi, pour les sociologues, à
« jeunes d’origine
étrangère » :
blissement du lien social, enlisement dans les petites habitudes pri- des formes de régularité, et participe ainsi
Breviglieri et vées, etc. Dans le monde du travail, cet effet porte bien sûr la trace des routines d’activité de l’opérateur.
Stavo-Debauge
[2003]. Je remercie
de la domination exercée par le capitaliste sur le salarié. L’action s’en En cherchant à garder un ancrage dans la
ce dernier pour trouve ainsi vidée de toute sa substance humaine : ni voulu, ni question de la culture ouvrière, les approches
avoir nourrit ma
réflexion pendant la
consenti, le geste routinier ne s’arrime pas même ici à une puis- sociologiques tendent aussi à rabattre cet inef-

D. R.
rédaction de ce texte. sance passive, celle encore d’une passion ou d’une obéissance. fable de la pratique sur un ethos de groupe: la
Mais la littérature sociologique ne présente pas la routine en routine est alors le savoir-faire propre à un
ce seul état suspect. Dans ses cycles d’écriture, se succèdent des collectif rapporté à une classe sociale. Le col-
gestes d’alerte (où sont visés des maux et annoncés des dangers) lectif en hérite par le truchement d’une incorporation permise par
et des gestes d’apaisement de l’inquiétude 2. La routine appa- la permanence de pratiques et d’habitudes sociales. Le savoir tacite
raît alors sous d’autres aspects. Dans un contexte économique est ainsi implicitement partagé, donc doté d’une forme de généralité.
affecté par la crise et le durcissement d’une compétition mar- L’usage des environnements de travail spécifie alors une culture
chande, où les politiques s’orientent vers la flexibilité des facteurs collective, il s’apparente à une coutume 3. Et la routine est un élé-
de production et leur organisation en réseau, la littérature socio- ment majeur où peut se fixer l’usage, dans une pratique coutu-
logique tend à valoriser dans les années 80 des modèles d’ac- mière, formant le lieu d’un patrimoine culturel propre au collectif.
tion davantage attentifs aux capacités stratégiques et créatives des Ces deux manières d’appréhender la routine, soit en termes
acteurs. La routine se trouve alors regardée comme une habi- d’incorporation, soit en termes d’écart possible à la règle, la rap- 3 Les différentes
topiques dont se
servent les sciences
leté technique en contexte, une forme de connaissance pratique portent donc l’une comme l’autre à des formes d’agir qualifiables sociales pour
manifestant bien une intervention active de l’acteur, mais enga- « en généralité » : la coutume et l’utilisation. Ce faisant, la routine analyser et décrire
les formes de l’usage
geant un savoir-faire dont la nature reste énigmatique et fort peu apparaît bien seulement en creux; la dynamique singulière de fami- (comme utilisation,
qualifiable. Cette orientation a notoirement pour effet de dévoi- liarisation et d’appropriation par l’usage que suppose la routine us et coutume,
ler une potentialité de la routine à résister à la tyrannie du stan- reste alors insaisissable aux sociologues du travail. consommation),
oubliant largement
dard et la discipline imposée par les dispositifs technologiques. En se recentrant sur « la dynamique incertaine d’interactions au passage la
locales, aux dépens des régularités d’ordres ou d’équilibres géné- dimension habitante
du maniement
La part énigmatique des routines raux » [Thévenot, 1995], les traditions de recherche en sciences (où l’usage résiste
Bien qu’elles s’orientent alors vers une description beaucoup plus sociales ont encore déplacé leur manière d’appréhender la rou- à toute forme de
mise en généralité),
détaillée de l’action, ces approches qualifient ainsi toujours la routine tine : la nature énigmatique de son savoir-faire s’est vue interprétée sont décrites dans
en creux et en négatif: comme engageant des savoir-faire « tacites », en termes d’incertitude, comme lieu d’indétermination des rap- Breviglieri [1999].

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ports de coordination. Le regard s’est alors porté vers la compré- l’exercice de la démocratie et de la citoyenneté dans l’entreprise.
hension du caractère situé des routines. Cette orientation s’ac- De l’autre côté, une sociologie d’inspiration naturaliste a offert une
compagne d’un geste d’apaisement relatif aux questions classiques autre lecture de la routine et a ouvert un chemin différent et moins
de la domination en sociologie du travail. Ce geste a pris, à son évident vers la question politique. Elle n’analyse pas la routine
tour, deux directions. comme le lieu d’un amoindrissement du sens critique et d’une
Tout d’abord, les travaux se sont progressivement orientés vers dépossession de force et de savoir, inhérente à des effets de domi-
la considération des compétences de l’acteur au travail. La question nation. Elle prête attention à la composante matérielle et technique
des compétences s’est articulée à une problématique de la résis- de l’environnement et fait de la routine le lieu même d’une obser-
tance car les modalités communicationnelles qu’elles supposent, vabilité des sources intentionnelles des acteurs. Si la routine s’appuie
souvent infra-langagières, permettent de « créer un certain nombre sur l’information disponible dans l’environnement, l’en priver revien-
de codes qui échappent souvent à la hiérarchie de l’entreprise » drait à limiter ses capacités de développement créatif et organisa-
[Cornu, 1985]. L’évocation de savoirs incorporés peut ainsi apaiser tionnel. L’enjeu politique est alors d’abord celui d’une protection
l’inquiétude relative à la tyrannie des habitudes dans la mesure où du privé 4 ou de l’accessibilité de la chose publique 5.
l’invisibilité du savoir-faire suggère des capacités de dissimulation,
et parfois même d’opposition à la hiérarchie. Mais l’apaisement
Ce faisant, le concept d’« action située » a largement contribué
à redonner des capacités perceptives et des sensibilités proprio- 4 Le développement
des technologies
informatiques
tient aussi pour beaucoup au fait que ces collectifs de travail parais- ceptives aux agents [Quéré, 1999]. Le développement d’axes de fait par exemple
sent non pas comme le passif réceptacle de dispositions durables recherche sur les nouvelles technologies, notamment informatiques, des routines un
lieu d’accumulation
héritées d’une culture d’origine, mais comme des lieux d’inven- a d’ailleurs beaucoup joué dans l’implication de l’environnement d’informations
tion du quotidien. Ce sont, à travers les routines, des capacités matériel comme source cognitive et perceptive d’un guidage local de personnelles
menacé [Agre, 1997].
ordinaires à bricoler et à « faire avec » qui se font jour, illustrant les l’action [Proulx, 2001]. La routine apparaît alors comme l’archétype
faits d’une polémologie du faible [Certeau, 1980].
Ensuite, d’autres travaux, observant le contexte d’émergence
de l’activité technique ordinaire. Elle se présente comme une com-
pétence non pas mécanique mais dynamique (capable d’explora- 5 L’appauvrissement
de l’écologie
d’un lieu urbain
de la routine, ont porté une attention particulière à sa lisibilité tions et d’ajustements), non pas incorporée mais externalisée (sa peut par exemple
du point de vue des acteurs, et notamment au travers des pro- mémoire se déposant dans l’espace). limiter les formes
de mobilité à l’œuvre
cessus situés de négociation qui la déterminent. La routine présente À la faveur des conceptions de l’action située, la notion de rou- [Jospeh, 1999].
alors, en quelque sorte, son visage le plus « rassurant », en tant que tine a ainsi montré une efficacité notoire dans l’examen critique
facteur de changement organisationnel et d’improvisation dans des approches de l’action rationnelle ou de l’action comme plan-
l’action. Davantage saisie ici depuis son moment d’émergence programme [Conein et Jacopin, 1994; Laville, 2000]. Utilisée par des tra-
que depuis son caractère subordonné, la routine semble suivre vaux relativement hétérogènes, il règne toutefois sur son usage
une trajectoire qui, partant de valeurs conservatrices, la conduit actuel une certaine confusion. Le caractère « situé » renvoie en
vers des valeurs émancipatrices. effet tout à la fois aux outils cognitifs de l’activité, aux aspérités natu-
relles de son environnement, et aux objets physiques, qu’ils soient
L’imprécision du « situé » placés par hasard ou intentionnellement, qu’ils signalent un code,
Mais ce déplacement de l’attention vers le niveau local de l’inte- indiquent un message personnalisé, une fonction technique, ou
raction n’a pas uniquement contribué à apaiser le soupçon porté sur qu’ils offrent une source directe de guidage du geste ou un res-
la notion de routine : il a aussi relancé l’inquiétude à partir d’aut- sort affectif à l’action, etc.
res lieux d’analyse. Le problème tient en partie à ce que le « situé » a toujours été
D’un côté, et c’est surtout là que l’inquiétude est relancée, des interrogé dans sa simple localité, c’est-à-dire comme quelque chose
sociologues ont pu regarder la routine comme un savoir strictement qu’il suffit de pouvoir localiser dans l’espace. Or, cela ne suffit pas
local et impubliable, très mal ajusté pour s’inscrire dans la négocia- pour qui veut analyser les modes d’engagement en situation : l’ac-
tion et contribuer aux élans participatifs d’une « idéologie de la teur n’envisage pas seulement la situation à partir de ce qui le situe
transparence » [Borzeix et Linhart, 1988]. La routine menacerait dès lors dans l’espace, mais depuis la pluralité d’épreuves qui la traversent.

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Celles-ci se distinguent notamment par leur nature plus ou moins jet technique à laquelle l’ouvrier tente vainement d’obéir. Elle pro-
publique, leur horizon temporel et la tension émotionnelle qui les vient aussi du fait que l’établi normalisé résiste aux tentatives de
anime 6. Or, en souscrivant à la dichotomie opposant le local au glo- l’ouvrier de s’en approcher et rien de sa froide physionomie ne
bal, les approches « situées » de la routine ont finalement soit réduit laisse envisager l’accueil de son savoir-faire, ni même l’éventualité
la routine à un micro-événement, la coupant de son ancrage collec- qu’il pourra l’arranger à sa guise, le mettre à sa main. La scène de
tif, soit renoncé à son homogénéité: chez l’économiste Nelson, elle se l’inspection ne laisse pas seulement entendre la difficulté de trans-
montre ainsi, sans solution théorique de continuité, tantôt comme férer une routine d’activité d’un cadre situé à un autre, elle suggère
« qualité individuelle », tantôt comme « coutume » [Reynaud, 1998]. plus profondément la soudaine disparition du fond d’historicité

La routine comme usage familier et manière d’habiter


attaché à sa manière personnelle d’habiter son espace de travail 7.
Une réflexion sur la routine ne peut ainsi s’entendre que depuis 7 Pour de plus
amples
considérations sur
La dimension habitante de la routine l’histoire singulière d’une manière d’habiter un environnement. « l’horizon du « ne
plus habiter » » :
6 Il y va ici du
programme
d’une pragmatique
Nous soutenons l’idée que la dimension de l’« habiter », relative
indissociablement au sentiment d’habiter et à l’usage habitant, non
De ce point de vue, c’est la plus ou moins grande disponibilité de
ce dernier à être habité qui doit, pour commencer, orienter le fil
Breviglieri [2002].

de l’engagement et seulement pas été abordée par la tradition de sociologie du tra- conducteur d’une analyse. Par là, il est question à la fois de sa qua-
de la connaissance
[Thévenot,
vail, mais constitue l’élément central pour une compréhension de lité de demeure (où le corps peut rester à demeure), et de logement
1994 et 1997]. la routine. Le monde du travail s’éprouve aussi, selon nous, dans (où le corps peut s’approprier un espace et s’y loger).
l’horizon d’une habitation, et son analyse doit rendre compte de la Dès qu’on porte toutefois le regard sur un cadre de coordina-
manière dont elle se rend possible. Il nous apparaît artificiel de tion, sur un horizon de vivre ensemble, l’environnement doit,
confiner cet horizon au seul domaine de la maison et de la vie de simultanément, être considéré dans sa capacité à ne plus être sim-
famille ou, inversement, de voir dans l’espace de travail un lieu plement habité, mais à représenter un tiers, à faire advenir une
uniquement tramé par des épreuves qui engagent, par la négocia- altérité. Dans l’exemple emprunté à Linhart, la configuration stan-
tion ou la confrontation, un agir public, d’emblée connecté aux dardisée de l’espace de travail génère un mouvement stéréotypé
enjeux collectifs. et répétitif (qui déloge et désancre les routines familières), au pro-
Pour aborder cette dimension habitante de la routine, il convient fit d’une règle d’utilisation antéposée qui rend déchiffrable et
de considérer une autre topique de l’usage. À côté des topiques de mesurable le geste et son efficacité productive. Si la coordination,
la « coutume » et de l’« utilisation normale », sur lesquelles s’est qui passe par des principes tayloriens d’organisation du travail,
focalisée la sociologie du travail, il se trouve celle du maniement, qui cherche à abolir toute opportunité d’habiter le lieu de travail, c’est
suggère une dynamique de « rapprochement par la familiarité » que, dans la singularité des accommodements à l’espace, réside
du corps au monde [Thévenot, 1994], une manière propre d’habiter une part de l’usage qui résiste à l’évaluation métrique et à la cons-
le monde : la forme simplifiée et l’aisance acquise sont ce vers quoi titution d’une information normalisée.
tend à se maintenir l’acte routinier [Breviglieri, 2002].
La perspective critique de R. Linhart dans L’Établi, lorsque, La main, le rangement, l’aisance
dans un cas fameux, l’ouvrier réputé pour son adresse échoue à À cette évaluation métrique s’oppose l’évaluation tactile de la main,
montrer son savoir-faire sur le nouvel établi normalisé que les ingé- depuis laquelle l’habitabilité du monde se trouve mise à l’essai.
nieurs viennent inspecter, évoque un appauvrissement de la culture Indistinctement et spontanément, par son approche et son appré-
ouvrière, fruit d’une rationalisation accrue des moyens de pro- hension du monde, la main se trouve être, tout à la fois, le corps (de
duction. La rationalité industrielle commande une utilisation rigide l’outil) et l’outil (du corps), la perception et la compréhension, la
de la machine, la reproduction d’un même geste stéréotypé et l’a- préhension et le tact. La main tâte pour tout voir par le toucher et
bandon de savoir-faire tacites indéfiniment variables et singuliers. déjà commence à ordonner le monde, dans l’assurance d’une conve-
Mais nous pourrions dire que l’humiliation de l’ouvrier ne tient nance, dans la direction d’une aisance. Elle prend les choses pour
pas seulement à la configuration d’une arène publique, où surgit la les déplacer, et pour faire de son milieu, un « milieu d’objets mani-
domination autoritaire de l’ingénieur et la force coercitive de l’ob- pulés » [Mead, 1963]. Le geste routinier qui s’installe dans ce milieu,

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n’est pas forcément le plus précis, ou celui qui demande le moins


d’efforts, mais le plus aisé, le lieu du plus haut confort. Ce confort
est un soin qui renforce la familiarité aux choses, et grâce auquel
l’espace objectif se change en une surface familière de contact, 9 Nous reprenons
parallèlement la
thématique ouverte
n’est donc pas ostentatoire (« avoir de l’aisance » n’est pas « pre- tenant ainsi une importance majeure dans la genèse des routines. par A. Bidet [2001]
ndre ses aises »), il ne rend perceptible (et mesurable) aucune Habiter, c’est alors ménager un espace pour l’usage maniant, au sens qui, par l’analyse
de l’« économie
richesse, aucune valeur, mais une manière singulière de s’approprier large du terme « ménager » (incluant sa forme pronominale) : trai- spontanée » des
le monde par l’usage. L’aisance est le Bien de la routine et de ter avec égard, épargner (à quelqu’un la fatigue) ou réserver une actes de travail, à
savoir, une attention
l’habiter, mais il n’est pas un Bien commun car il est relatif au place pour quelque chose, les trois sens pouvant indiquer une donnée aux
milieu qui « me » lie à lui, à « ma » propre façon d’y sentir une fami- quasi-unité sémantique. Il peut être alors opportun, pour com- modalités pratiques
avec lesquelles
liarité. Aussi, il ne s’affirme pas, ni ne se justifie ; sa jouissance est prendre comment la routine s’engage dans des environnements les personnes
la plus au-dedans, la plus intime. allant de l’intime au public, de distinguer les moments de l’emmé- « s’économisent au
travail », se décale
Et son évocation la plus nette surgit paradoxalement en son nagement et l’aménagement d’un espace, de ceux de son accom- des schèmes binaires
absence: on s’y réfère comme à un manque (à habiter), une fatigue, modement et de son arrangement. Là où les deux premiers disposent (économique/social,
une insécurité, etc. Bref, autant de maux qu’ont su identifier les méthodiquement l’espace en vue d’un usage déterminé, selon des domination/autonom
ie, souffrance/plaisir,
ingénieurs et les sociologues du travail, mais sans attentes générales configurant l’usage du lieu comme utilisation etc.) qui structurent
jamais se préoccuper du Bien intime dont il (dans son horizon fonctionnel), ou comme coutume (dans l’hori- une sociologie
du travail hantée
retourne. Car, en réalité, c’est depuis certaines zon d’un partage de référents culturels – la recherche d’un confort par la question
conceptions du juste et du Bien (au sens alors bourgeois par exemple), les seconds agissent bien plutôt sur les du rapport salarial.
d’un Bien Commun) qu’ils étayent des pro- choses depuis la singularité d’un usage déjà engagé.
grammes organisationnels, pour les premiers, et
un sens critique, pour les seconds, dont la plu- L’économie (oikonomia) de la routine
ralité anime les débats que nous décrivions en Ainsi considérée, la routine élargit le regard anthropologique
première partie d’article. porté sur l’économique 9. Et l’économique retrouve aussi son sens
Tout se passe, dans les analyses du travail, premier d’économie domestique (oikonomia), où prédominait la
comme si les agents n’habitaient pas leurs espaces question du soin (epimeleia) apporté à la demeure (oikos) et l’ap-
d’activité 8. Nous pensons qu’en regardant la plication de méthodes spécifiques de rangement. L’éclairage offert
manière dont ils le font, fût-ce de manière mini- par les traités antiques d’économie domestique est intéressant de
D. R.

male, se déplie alors sous nos yeux des questions notre point de vue : les vertus ménagères (écoute, patience, appli-
importantes pour l’étude des organisations. Si, cation, sollicitude, vigilance) y façonnent une familiarité (okeios),
par la routine, l’usage habite un ensemble de un rapport familier d’usage aux composants de la maisonnée, et
choses placées à sa convenance, un thème essentiel de l’analyse génèrent des inclinations pratiques représentant un « savoir s’y
des coordinations concerne le rangement. Le rangement a partie liée prendre » en toutes circonstances, sans détour majeur par la
avec l’organisation temporelle et spatiale de la routine. Mais, et
8 Cette dimension
est approchée,
mais non questionnée
pour reprendre les termes de L. Thévenot, il reste précisément
transversal à « différents régimes d’engagement dans l’environne- BIBLIOGRAPHIE […]
comme telle,
quand elle se conçoit
ment » (on peut ranger selon différentes « échelles de publicité » :
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comme une modalité pour soi, pour un « nous » intime ou un « on » impersonnel). Et son « Surveillance l Borzeix A. et Linhart D., une sociologie de l Breviglieri M. et Stavo-
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Habiter l’espace de travail.
Perspectives sur la routine

10 Dans la Politique,
Aristote définit
la chrématistique
réflexivité [par exemple : Xénophon, 1995]. Ces manières de faire,
qui sont indissociablement des manières d’habiter, constituent le
Pour conclure sur l’analyse et l’observation des routines
Cela nous amène, pour finir, à ré-ouvrir les questions de l’obser- 13 Appréhender
cet intime
demande alors non
comme l’art visant moyen de rendre aux occupants de la maisonnée une sérénité vation et de l’observabilité de la routine et du soupçon critique seulement
à accumuler sans fin nourrie d’aisance. Cela n’implique en rien, comme il en est ques- posé à son endroit. Ces deux questions se tiennent car tout soup- de pouvoir mesurer
de l’argent, à acquérir l’asymétrie et
des richesses tion dans l’économie moderne, l’accumulation de richesses : l’é- çon, ou tout mouvement d’apaisement, s’arme et dispose d’un l’étrangeté inhérente
uniquement pour conomie antique reste en marge des domaines de la production et appui normatif qui, lui-même, repose sur un socle politique et à la posture de
elles-mêmes. l’enquêteur et les
de la chrématistique 10. Mais il s’agit plutôt de rendre le lieu habité moral appelant des principes communs d’évaluation [Boltanski et biais introduits par

11 Cela demande
que la compré-
hension de la
en tout point maniable (offert à l’usage maniant – khrêsis), pour
que le maître s’épargne et puisse exercer un savoir lucide sur les
Thévenot, 1991]. Le geste routinier est, depuis ces principes, quali-
fié et informé par des propriétés (générales ou situées) qui en font
la présence de ses
outils, mais aussi de
pouvoir en atténuer
spontanéité s’étoffe choses de l’oikos et, pour finir, sur la chose publique. une question facilement rapportable aux problèmes des collectifs considérablement
et ne se maintienne L’aisance – ce Bien visé par l’économie de la routine – ne pro- de travail. Mais ces propriétés, qui représentent la routine entre les effets. Il s’agit de
pas à l’entendement saisir ce qui s’offre
classique qui la rap- cure pas seulement une manière propre de s’épargner dans l’ac- le pôle de la régularité mesurable et celui de l’imprévisibilité d’une non seulement à la
porte au jaillissement tivité, mais aussi une félicité de nature profondément intime. En action située, rendent peu compte du « là » familier d’où elle se frontière du commu-
de l’inspiration. nicable mais
articulant la routine à un vaste projet de rationalisation de la pro- tient, de sa dimension habitante. Or, cette dimension ne relève pas uniquement aux
duction, l’organisation scientifique du travail trouvait en elle un d’emblée de ce qui peut se porter à la connaissance d’un public.
12 Dans le sens
que lui donne
P. Livet, l’accou-
instrument précieux pour mettre à distance l’imprévisibilité des Le sociologue est donc amené à réviser ses outils méthodo-
proches. Il faut alors
pour cela se rendre
familier de l’environ-
tumance correspond attitudes émotionnelles. Sa méprise reposait sur l’ignorance que l’é- logiques classiques, en se dotant de modalités d’observation qui nement, passible
à un adoucissement conomie de la routine se reflète aussi dans une économie émo- ne « publicisent » pas par elles-mêmes l’enquête (comme le fait de rapprochements
émotif, une économie humains et consolider
d’émotions faite à tionnelle, que l’émotion est bien présente mais de manière retenue, l’entretien, où se justifient des actions et se qualifient des com- des socles de
mesure que se tenue « en dedans », et que sa félicité ne se jauge à l’aune d’aucun pétences), donc n’extraient pas le phénomène de son intime confiance ou/et rendre
révisent graduellement invisibles les outils
nos attentes [Livet,
appareil de mesure. Pour la comprendre, il est alors utile d’exa- ancrage dans l’habiter 13. Il doit notamment se doter d’un lexique d’enregistrement (par
2002]. En ignorant miner l’ensemble des chocs émotionnels minimes qui l’animent. qui puisse, tout en évitant de brusquement ramener, par sa por- dissimulation ou par
l’économie habitude) pour
émotionnelle des
Dans son contraste avec l’effort, la routine se caractérise par la tée sémantique, une grammaire politique et morale, offrir (i) un maintenir le « naturel »
routines, on se spontanéité : elle se lance sans peine et le niveau intentionnel qui nuancier du langage naturel reflétant l’aisance acquise du corps du phénomène
condamne à ne voir la déclenche est parfois infime 11. Elle vient côtoyer le réflexe sans dans un milieu habité et (ii) une analytique du « trouble familier » observé. Pour une
que de l’ennui là où réflexion sur des
il y a accoutumance pour autant se rabattre sur lui car le réflexe est tout un, là où elle et du « monde alentour » pour envisager la dynamique entre la méthodes ajustées
(ennui dont Livet dit dispose d’un léger ressort sans cesse attentif aux distractions alen- distraction (émotionnelle) et l’économie (spontanée) de la rou- à l’observation de
qu’il est précisément l’intime et du proche,
le contraire de tour, aux troubles familiers qui, en perdurant, rythment des oppor- tine. Il s’agira, enfin, (iii) de rendre sensible les formes de publi- notamment en ce qui
l’accoutumance car tunités d’accoutumance 12. C’est en cela que l’économie émo- cation qui, partant du langage naturel et s’orientant depuis la concerne la confidence
les attentes n’y ont biographique et
jamais de raisons
tionnelle de la routine nous permet d’interroger la spontanéité dynamique du trouble, activent des « ressorts moraux » [Pattaroni, l’emploi de la vidéo,
d’être révisées). des attitudes de coopération [Breviglieri, 1997]. 2001] et configurent des problèmes publics. ■ voir Breviglieri [1999].

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L’économique au cœur du travail salarié.
Renouvellements paradigmatiques en sociologie du travail

comme source de créations d’emplois et lieu offrant des occasions


de réalisation personnelle, les attentes à l’égard du travail prop-
res à certaines générations ou catégories socio-professionnelles, etc.
Si l’interprétation de cette pénétration croissante de l’écono-
mique dans la condition salariale est source de débats en sociolo-
gie du travail, c’est notamment que le renouvellement des para-
digmes mêmes de la discipline pourrait bien y être en jeu. En nous
centrant sur la figure du client et sa mobilisation dans le discours
managérial, nous confronterons ainsi deux traitements théoriques
possibles de la question de l’économique, procédant respective-
ment d’une approche classique et de la structuration plus contem-
poraine d’un schéma alternatif.

D. R.
Penser au client comme y pense l’entreprise
La rupture du régime de croissance qui avait prévalu des années
L’économique au cœur du travail salarié 1950 aux années 1970 a mis fin à une période d’expansion conti-
nue des marchés. Depuis les années 1980, les entreprises se trou-
Renouvellements paradigmatiques vent ainsi confrontées à une intensification de la concurrence. La
lutte porte sur les parts de marché, à partir de critères de prix mais
en sociologie du travail aussi d’arguments de qualité et, de plus en plus, de service offert au
client. Les directions d’entreprises ressentent la survie de leur
epuis une vingtaine d’années,

D
Par Pascal Ughetto, chercheur affaire comme non garantie, conditionnée par une capacité à
à l’Institut de recherches
économiques et sociales (IRES) la condition salariale concentrer en permanence toutes les forces – créativité, intensité du
Recherche en cours sur connaît une série de travail, heures travaillées, etc. – au service de cette affaire qu’elles
« Les administrations entre
mutations, notamment marquées par de
le public et le client: définition, voudraient voir vécue comme un projet impliquant toutes et tous.
nouvelles attentes des employeurs à l’é-
redéfinition du travail ».

gard des salariés. Ceux-ci devraient se Le client,


défaire de toute position d’extériorité ou de retrait vis-à-vis de leur au cœur du discours managérial… et du travail
travail et de leur entreprise, pour se montrer impliqués, conscients Dans un tel cadre, les sociologues du travail ont souligné la mon-
des exigences propres au succès économique de la firme, voire tée d’un discours managérial appelant à « placer le client au cœur
pleinement parties prenantes d’une culture d’entreprise. L’« éco- de l’organisation ». Les entreprises tentent de convaincre les ache-
nomique », si l’on entend par là le raisonnement de l’entreprise teurs qu’elles s’emploient désormais à faire porter sur elles la
quant à ses fins et ses modalités de rentabilité, est l’objet d’une charge de l’ajustement entre l’offre et la demande, loin de l’attitude
diffusion croissante dans l’univers des salariés, à travers une mul- qui consistait à dire : « c’est à prendre ou à laisser, voilà les seules
titude d’indicateurs, de ratios et de vocables économiques. choses dont nous disposons ». La nature de ce projet apparaît
Pour certains sociologues, enclins à y voir une dérive, le modèle clairement dans la mise en forme que le marketing en a récem-
du cadre serait ainsi en voie de diffusion jusqu’au niveau des emplois ment proposé avec le customer relationship management : il s’agit
d’exécution ; l’exigence d’une identification à l’entreprise se géné- de passer d’une « orientation produits » à une « orientation
raliserait à des catégories plus éloignées des gratifications d’une posi- client », par l’abandon d’un fonctionnement se fondant sur le
tion d’encadrement. Cette évolution résulterait de divers facteurs: l’in- catalogue des produits développés par l’entreprise (écoulement
version du rapport de force en faveur des employeurs dans un d’une gamme de produits, démarchage des clients, etc.) au profit
contexte de chômage de masse, la revalorisation de l’entreprise d’une logique de construction de solutions à la demande. La

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L’économique au cœur du travail salarié.
Renouvellements paradigmatiques en sociologie du travail

la condition de salarié à un strict respect de la consigne, une telle


diffusion d’informations vers les salariés n’avait pas lieu d’être.
Le partage était clair alors, qui distinguait radicalement les deux
espaces du rapport marchand et du rapport salarial. Les salariés
ne devaient connaître que la résultante des relations contractuel-
les nouées par l’entreprise dans l’espace marchand : la consigne,
communiquée dans l’espace de la relation salariale. Il ne s’agissait
nullement d’interpréter cette consigne en la reliant au contrat
marchand. C’est de moins en moins le cas aujourd’hui.

Des manifestations contradictoires


L’infiltration du discours économique dans le vécu du salarié – via

D. R.
notamment le discours sur le client – prend des formes diverses.
Dans certains cas, l’employeur peut aller jusqu’à prescrire la manière
dont le salarié se donne à voir au client et interagit avec lui : appa-
démarche consiste à utiliser tous les moyens possibles pour engran- rence vestimentaire, mode d’élocution, attitude générale (sourire,
ger des informations sur les caractéristiques des clients dans des respect, etc.), jusqu’aux scripts décrivant les séquences de l’inte-
banques de données, à l’aide desquelles on pourra construire des raction, les questions et réponses à formuler, les mots à employer,
offres se voulant personnalisées. etc. Les cas ne sont pas rares où ce souhait d’un ajustement du
Au-delà de cette formule, on en vient parfois davantage à salarié au client engage celui d’une véritable mise à disposition de
mettre en question l’organisation et les tâches réalisées en exi- sa personne. Une illustration en est couramment offerte par les
geant, par exemple, des acteurs qu’ils coordonnent leur interven- télé-opérateurs des centres d’appel, quoique les études réalisées à
tion au lieu d’en laisser la charge au destinataire du service, ce qui ce jour révèlent une réalité plus contrastée qu’attendue.
les pousse à adapter la prestation à une situation spécifique. Des La palette des manifestations est toutefois plus large et tourne
configurations inspirées par ce principe se développent à l’exté- souvent autour des enjeux propres au management quotidien de
rieur même de l’univers marchand, comme l’attestent par exemple l’entreprise : il s’agit de faire passer auprès des salariés de tous
la relation qui noue, autour de certains malades, professionnels niveaux, l’exigence d’ajuster leurs actions en se représentant les
de l’hôpital, professionnels indépendants et associations : même finalités de l’entreprise et les exigences du client ; ainsi, fait-on
si l’orientation client procède d’un intérêt économique bien com- valoir la manière dont il « ressent » la qualité du service qui lui
pris, elle engage ainsi autre chose qu’une simple rhétorique qui est délivré [Ughetto et al., 2002]. Aux membres de l’encadrement de
ne mettrait en exergue le client que comme prétexte. proximité, est dévolu le rôle d’aider leurs équipes à ne plus sim-
Quel que soit le degré auquel le discours sur le client modifie plement penser leur travail à partir de la consigne mais à partir du
effectivement les pratiques, il constitue bien un véhicule par lequel sens économique de celle-ci. Les entreprises souhaitent ainsi pro-
les salariés ont à connaître les enjeux économiques de que se mouvoir un rapport au travail assis sur une compréhension du rai-
donne leur employeur. En alertant continûment les salariés de sonnement propre à l’entreprise : on attend désormais des salariés
tous niveaux sur l’attention extrême à porter au client, à force de qu’ils pensent aux effets de leur activité sur le contrat qui lie leur
communication interne, de fixation d’objectifs et d’évaluations employeur à ses clients. Ainsi, une entreprise de la grande distri-
hiérarchiques, le management confronte les salariés à une série bution, jugeant que sa rentabilité repose très largement sur son
de catégories et de raisonnements économiques : l’évolution et les chiffre d’affaires quotidien – soit la disposition des clients à ne pas
bases de développement du chiffre d’affaires, les fondements de tester les enseignes concurrentes – attend de ses employés qu’ils
la compétitivité, la stratégie d’offre de la firme, son positionne- aient conscience des effets en la matière de leur moindre action
ment dans la concurrence, etc. Quand prévalait l’assimilation de (erreurs de prix en caisse par rapport au rayon, propreté laissant à

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Renouvellements paradigmatiques en sociologie du travail

respectifs, entre la sociologie et l’économie (voire, ultérieurement, les


sciences de gestion) [Swedberg, 1987]. L’assignation à ces disciplines
de territoires distincts, dans les premières décennies du XXe siècle,
équivaut à la constitution d’un no man’s land, évitant au sociologue
de croiser le chemin de l’économiste ou du gestionnaire et permet-
tant à tous de s’abriter derrière l’irréductibilité de leurs démarches.
Une mise en discussion commune de la sphère gestionnaire est
exclue d’emblée: le sociologue ne considère les actes de gestion qu’à
partir du moment où ils s’incarnent dans des injonctions hiérar-
chiques et affectent la réalité vécue des salariés. L’économiste et le ges-
tionnaire peuvent développer des considérations intéressant l’éla-
boration de ces décisions, mais le travail du sociologue commence,
pour l’essentiel, en aval, lorsqu’elles sont saisies par les salariés.
Si les analyses de l’équipe de Mayo mettent en évidence l’exis-
tence d’une double organisation, formelle et informelle, il s’agit
bien là de montrer comment les décisions gestionnaires ne s’ap-
pliquent pas telles qu’elles apparaissent formellement [Roethlis-
désirer, etc.) et prennent en charge d’y répondre. La pénétration berger et Dickson, 1939, chap. 23 & 24]. On ne peut savoir ce qu’elles
de l’économique dans l’univers du salarié prend alors la forme adviennent qu’en étudiant leur réappropriation par les salariés
de sessions de formation lui enseignant la définition du chiffre dans un cadre informel. Le travail sociologique consiste alors à se
d’affaires, la spécificité du contexte concurrentiel de l’entreprise, saisir des logiques économiques qui président aux choix gestion-
etc. Cela passe aussi par le travail quotidien des agents de maî- naires pour montrer qu’ils prennent imparfaitement en compte la
trise pour faire « monter en autonomie » leurs agents. Soulignons dimension sociale. L’analyse sociologique a ainsi vocation à révé-
toutefois que les salariés peuvent parfaitement profiter de ces élé- ler cette dimension sociale et informelle que la décision gestionnaire
ments de connaissance économique pour développer leur propre tendanciellement ignore. Ainsi, à l’usine d’Hawthorne, le mana-
conception de la satisfaction du client, ou des capacités critiques gement a sous-estimé cette dimension, en privilégiant l’intensité de
vis-à-vis de l’entreprise. l’éclairage comme facteur de la productivité, là où l’analyse met
à jour tout un ensemble des
Un enjeu paradigmatique en sociologie du travail motifs et de forces sociales,
L’interprétation de ces phénomènes prête à controverses en socio- s’exerçant de manière quasi-
logie du travail. Celles-ci semblent en fait recouvrir un enjeu ment invisible dans les espaces
paradigmatique, relatif aux manières mêmes d’analyser sociolo- de travail. L’analyse se donne
giquement le travail. ainsi pour rôle de rendre visi-
bles des réalités non apparen-
Aux sources de l’analyse sociologique du travail : tes à l’œil nu. Dès lors, un
les résistances du social à la rationalisation managériale soupçon pèse aussi sur l’œu-
La sociologie du travail, si on la fait remonter aux recherches de l’é- vre du sociologue du travail :
quipe d’Elton Mayo à Hawthorne, dans les années 1920 et 1930, en levant ce voile d’ignorance,
repose sur une distinction fondatrice entre les phénomènes d’ordre il peut ouvrir de nouveaux
économique et les phénomènes sociaux, seuls justiciables d’une terrains à l’effort gestionnaire
approche sociologique. Cette démarche s’inscrit pleinement dans de rationalisation du travail.
le contexte d’une division des tâches, valant séparation des champs Ces « lois du social », dont la

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méconnaissance peut être coûteuse, ne sont pas des lois au sens


d’un déterminisme physique, puisque tout l’effort de la sociologie
du travail consiste ici à montrer qu’on ne peut jamais inférer de ses
observations des lois de comportement des individus face à des
décisions gestionnaires. Mais il s’agit bien de montrer a posteriori
les forces d’ordre social et la logique qui ont été à l’œuvre en face
de la décision gestionnaire. Nous retrouvons bien la stricte dis-
tinction des dimensions économique et sociale, comme ensem-
bles de logiques et d’acteurs distincts : l’économique étant donné,
on peut observer les réactions du « social ».
En ce sens, la sociologie du travail participe d’une inspiration
commune à la sociologie des organisations : sur la base de postu-
lats distincts quant aux motifs des acteurs, elle s’intéresse également
au devenir des projets rationalisateurs portés par les dirigeants
des organisations lorsqu’ils rencontrent les acteurs auxquels ils
sont destinés et se trouve aux prises avec leurs représentations et
leurs intérêts. Le travail de Renaud Sainsaulieu [1977] a marqué l’a-
boutissement d’une telle perspective ; faisant converger ces deux
approches, sa typologie des identités au travail comprend notam-
ment la posture du « retrait », par laquelle se manifeste tout l’écart d’une analyse en propre, selon des catégories renouvelées ? Com-
entre les attentes gestionnaires et le sens minimal que le salarié ment la sociologie du travail doit-elle considérer ce mouvement
parvient péniblement à donner à sa présence dans les cadres insti- par lequel les employeurs semblent désormais ouvrir les frontières
tués par les gestionnaires. de l’économique ?
Cette nouvelle pénétration de l’économique dans le travail sem-
Les limites sociales du nouveau projet rationalisateur ble à première vue appeler une analyse classique. L’intention affi-
À première vue, les évolutions contemporaines du rapport sala- chée par les gestionnaires peut en effet s’analyser comme une nou-
rial semblent déstabiliser cette dissociation classique de l’écono- velle forme du projet rationalisateur soucieux d’affirmer la maîtrise
mique du social. Chez Mayo, l’économique semblait séparé du de l’organisation sur le travail effectué par les salariés. Le discours
social par les faits eux-mêmes : c’est à dire, autant par l’effort managérial relatif au client manifeste ainsi une volonté de réduire
acharné des entreprises pour imposer des consignes sans éléments la part du travail échappant aux injonctions de l’entreprise, en
relatifs à leur sens pour l’entreprise, que par l’effort non moins assurant notamment l’emprise de la logique économique sur le
soutenu des salariés pour se les réapproprier selon des logiques sens que les salariés confèrent à leur travail. Au-delà du contrôle
qui leur sont propres, jusqu’à leur complète dénaturation parfois. mécanique recherché par le taylorisme, il s’agirait de briguer la
Comment interpréter dès lors les évolutions qui prétendent reve- maîtrise de la subjectivité même des salariés. On fait alors l’hy-
nir sur cette dichotomie? Dans les formes classiques d’organisation pothèse que l’assimilation par les salariés du raisonnement éco-
du travail, il n’était pas demandé aux salariés de comprendre le nomique de l’entreprise garantira cette part d’ajustement sup-
sens économique des prescriptions ; l’économique était contenu plémentaire, d’ordre subjectif, que seul le salarié peut consentir.
de toute force dans la sphère gestionnaire. Ne s’agit-il que d’une L’intrusion de la logique économique de l’employeur dans le tra-
nouvelle occurrence du même projet rationalisateur, appelant le vail salarié représenterait ainsi le moyen d’une extension du
sociologue à se remettre à la tâche d’une analyse sans fin d’un tra- contrôle jusqu’au niveau des consciences.
vail en perpétuelle transformation ? Ou bien l’effort de pénétra- C’est ce que décrit la problématique de l’emotional labor, très
tion de la condition salariale par l’économique est-il redevable développée aux États-Unis. L’étude fondatrice d’Arlie Hochschild

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Renouvellements paradigmatiques en sociologie du travail

[1983] sur les hôtesses de l’air s’intéresse aux consignes des com- raient ou voudraient faire, la manière dont elles s’y prennent, la
pagnies aériennes quant aux attitudes de leurs employées. Les finalité qu’elles donnent à leur activité, etc. Leur capacité à s’en-
nombreux travaux relevant de cette inspiration [e.g. Macdonald et gager dans l’activité est éminemment dépendante des orienta-
Siriani, 1996] s’attachent, dans divers secteurs de services, à analyser tions qu’elles assignent à leur travail, du sens qu’elles y cons-
le projet rationalisateur que sous-tend la truisent ou non pour elles-mêmes, pour le collectif professionnel,
référence au client et à l’économique. l’entreprise, le client, etc. Les gestes de l’activité ne peuvent s’ac-
Ce type d’approche se fixe ainsi un pro- complir qu’en « pré-ordonnant » l’action et donc en engageant des
gramme d’investigation qui prolonge choix, soit autant d’interprétations des consignes et des règles
la tradition d’analyse critique des pro- de métier, autant de manières personnelles de procéder. Ce pro-
jets rationalisateurs : il s’agit de déve- cessus est d’autant plus patent pour l’observateur qu’il voit le
lopper la connaissance de ses effets sur salarié directement aux prises avec le destinataire de son travail,
les salariés, de leurs résistances et de ses attentes, ses réactions, ses exigences, etc. F. Dubet [2002] a
leurs efforts de réappropriation. clairement montré – à propos certes de métiers à forte dimen-
sion professionnelle – à quel point, dans le cas d’un « travail sur
Une diversification des paradigmes autrui » (comme l’enseignement), les personnes investissaient
Quoi qu’il en soit, les salariés ne sont pas sans avoir leur propre sen- leur travail de sens personnel et de valeurs, en l’occurrence, sur
timent sur les questions économiques, dans la société comme dans le mode de la mission vis-à-vis d’autrui. Les situations de travail
leur entreprise [Bidet, 2001] : ils construisent du sens autour de ces davantage marquées par la condition salariale ou par une acti-
questions, du sens pour leur travail. Le discours sur le client tenu vité industrielle classique, n’échappent pas à de ce type de pro-
par le management ne peut, dès lors, échapper à ce travail d’éla- cessus [Dodier, 1995 ; Terssac, 1992].
boration de significations. Les formes d’engagement dans le travail La seconde approche réside dans la tradition interactionniste,
sont indissociables d’un tel prisme. Dans la perspective d’une et plus largement le tournant interprétatif en sciences sociales.
sociologie compréhensive, attentive à la manière dont les acteurs Restées longtemps étrangères à la tradition française de sociologie
interprètent le monde dans lequel ils agissent, la dichotomie entre du travail, ces démarches ont été redécouvertes comme des modes
l’économique et le social perd d’emblée son évidence. La logique
du management de l’entreprise n’est en effet pas hermétique aux
d’analyse du travail à part entière1. Sous son influence, l’écono-
mique peut être analysé comme un « ordre négocié » [Strauss, 1992], 1 On peut
notamment citer
les analyses de la
salariés et ceux-ci peuvent être naturellement tentés de se saisir au sens où l’activité réellement effectuée résulte d’une nécessaire relation de service,
du discours économique qu’on leur tient pour s’approprier ses composition des injonctions managériales avec les conceptions les travaux du
réseau « Langage
prescriptions, les aménager ou en éla- que les différents groupes professionnels se font de la manière et travail », les
borer une critique argumentée. Deux dont il convient de procéder. Ces approches insistent sur la études sur la
cognition située,
approches semblent alimenter plus nécessité pour l’analyse d’étudier le niveau des exécutants [Lipsky, ceux sur les identités
particulièrement ce type d’analyse, 1980] et les interactions de travail à un niveau micro-sociolo- et les rhétoriques
professionnelles, etc.
favorisant ainsi le renouveau des pro- gique [Hughes, 1996]. Leur nature ne consiste pas tant à opposer
blématiques en sociologie du travail. une logique sociale à une logique économique, qu’à question-
Une première approche réside ner le sens même du cadre de l’action et à élaborer en son sein
dans la « clinique du travail » déve- des formes d’engagement cohérents.
loppée autour d’Y. Clot [1999]. Par- Les travaux sur la relation de service puisent tout particulière-
tant d’une attention à l’investissement ment à cette tradition de travail. L’analyse des interactions entre
subjectif que représente le travail agent et client [Weller, 1998] appréhende ainsi l’activité comme le lieu
pour le sujet qui l’effectue, elle ne regarde pas le travail comme d’un face à face, au cours duquel se négocient l’interprétation de la
un espace neutre mais, bien au contraire, chargé de sens. Ce sens demande du client et la nature du service finalement délivré. L’a-
engage aussi bien ce que les personnes font, que ce qu’elles pour- nalyse de la compétence s’alimente très largement à ce type de

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L’économique au cœur du travail salarié.
Renouvellements paradigmatiques en sociologie du travail

condition salariale, autant le « genre professionnel » représente la


réappropriation de l’activité finalisée (finalisée généralement par
autrui) au sein d’une activité dont le sens se construit dans sa
composition quotidienne avec l’économique.

Conclusion
Au terme de cet examen, la sociologie du travail semble ainsi
confrontée à deux grands paradigmes, offrant deux modalités de
prise en compte de la pénétration de l’économique dans le travail
contemporain. L’un, issu de l’approche fondatrice, met en valeur les

D. R.
rapports sociaux propres au monde du travail salarié et tend, de ce
fait, à circonscrire assez strictement l’économique à la sphère ges-
tionnaire et à ses acteurs. L’économique demeure d’une nature
travaux [Ughetto, 2002]. Le travail effectivement réalisé apparaît assez fortement étrangère aux salariés, voire aliénante. L’autre, par
comme le produit de la rencontre en situation de subjectivités, contre, puisant notamment son inspiration dans l’interactionnisme
mais également de rôles. Les interactions entre collègues ou avec la et dans la clinique de l’activité, constitue plutôt un paradigme de
hiérarchie et, parfois même, avec les clients, sont ponctuées d’af- l’action au travail. Dans ce cadre, l’économique relève simplement
firmation du type : « C’est mon rôle/ce n’est pas mon rôle de faire du faisceau des contraintes et des appuis de l’action et peut pren-
cela », « ce que les gens veulent, ce n’est pas ceci mais cela… ». S’ex- dre place dans ce qui dispose le sujet à construire le sens et l’effi-
prime ainsi le travail que font les salariés de tous niveaux pour cience de son travail et à s’y investir subjectivement.
construire une interprétation des prescriptions venues d’en haut et Dans le premier cas, l’analyse se donne pour objet la mise en
des discours justificateurs qui les accompagnent, en les confrontant évidence des processus sociaux d’imposition de l’économique aux
à leur expérience quotidienne de l’activité. salariés et des réactions de ceux-ci. Dans le second, elle se concen-
Ici, comme dans le cadre de la clinique du travail, l’écono- tre plutôt sur l’ambivalence des configurations concrètes de l’acti-
mique et le social apparaissent donc entretenir des liens fortement vité productive, selon laquelle l’économique peut aussi bien favo-
dialectiques, en raison du caractère normatif de l’activité elle- riser que contrarier l’engagement créatif dans une activité
même. Les règles du « genre professionnel » [Clot, 1999] diffèrent ainsi professionnelle. En tout état de cause, l’analyse de la pénétration de
nettement de celles du « métier » – celui, précisément, des ouvriers l’économique dans le travail contribue au mouvement par lequel
de métier – auquel se réfère, explicitement ou en creux, la sociologie la sociologie du travail ne se limite plus à son approche fonda-
du travail. Autant le « métier » incarne le social réussissant à attein- trice mais s’ouvre à des approches, telles l’interactionnisme, dont
dre une parfaite autonomie à l’égard de l’économique et de la on s’aperçoit qu’elles engageaient déjà une analyse du travail. ■

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Numéro 9/ 1er trimestre 2004 1er trimestre 2004/ Numéro 9 &SOCIÉTÉS
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