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LE RÔLE DU TRAVAIL DANS UNE ENTREPRISE D'ÉCONOMIE SOCIALE

D'INSERTION

Benoît Drèze
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De Boeck Supérieur | « Reflets et perspectives de la vie économique »

2004/3 Tome XLIII | pages 81 à 86


ISSN 0034-2971
ISBN 2-8041-4440-2
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-reflets-et-perspectives-de-la-vie-
economique-2004-3-page-81.htm
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Le rôle du travail
dans une entreprise
d’économie sociale d’insertion
Benoît DRÈZE*
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Abstract – This article provides the reader with the testimony of a leading in social
entrepreneurship in Belgium.
Keywords– Social entrepreneurship, social entreprises, work integration.

« Moi, Monsieur, je vis au jour le jour, sans projet. L’école c’était pas pour moi, les
stages ne mènent à rien, il n’y a de toute façon pas de boulot. Maintenant, la seule
chose qui compte pour moi c’est le CPAS et la rue. »
Chaque semaine 10 à 15 garçons et filles sans qualification se présentent à la
porte de « mes » entreprises d’économie sociale Rue de Steppes à Liège. Cette
parole, de l’un d’entre eux, reflète bien la réalité d’aujourd’hui. Pourtant, ils ont
entendu parler de nos entreprises et, malgré leur désillusion, poussent la porte.
« On ne sait jamais ! »
« Ca m’a fort étonné qu’on ne me juge pas à cause de ma couleur et de mon
passé. Ici, j’ai appris à plafonner, à être plus sûr de moi, à me lancer dans le travail
tout en m’amusant et à tenir mes engagements. Puis j’ai été engagé et je suis
content d’avoir trouvé un patron qui prend le temps de me former. Ma vie à pré-
sent n’est plus dans la rue mais dans la réussite. »
Malgré l’écart, sans cesse grandissant, entre le niveau de départ de nos sta-
giaires et les exigences du marché du travail, nous réinsérons environ 60 % des
garçons et 50 % des filles. Cette espérance tourne autour d’une valeur immuable :
le travail.

* Benoît DRÈZE est président-directeur d’entreprises d’économie sociale en région liégeoise.

Reflets et Perspectives, XLIII, 2004/3 — 81


BENOÎT DRÈZE

1 PEU QUALIFIÉS : TOUS AU CHÔMAGE ?1


En Wallonie, 30 % des jeunes de 20 à 25 ans ayant terminé leurs études sont sans
emploi. Ils sont 26 % à Bruxelles et 11 % en Flandre. Le taux de chômage des
jeunes est chez nous quasi trois fois plus élevé que le taux de chômage moyen (ce
rapport est de deux au niveau de l’Europe des quinze ; en Allemagne, le taux de
chômage des jeunes est pratiquement identique au taux de chômage moyen).
Derrière ces chiffres se cachent de profondes inégalités : 57 % des demandeurs
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d’emploi ont un diplôme inférieur à l’enseignement secondaire ; la plupart d’entre
eux quittent l’école sans avoir appris de métier. 33 % des demandeurs d’emploi
ont un diplôme de niveau secondaire et seulement 10 % ont un diplôme de niveau
supérieur.
Depuis 25 ans, même en période de croissance économique, nous sommes
confrontés à un chômage structurel massif au niveau des jeunes peu qualifiés.

2 PARCOURS SCOLAIRES DÉSASTREUX


Près de la moitié des élèves ont besoin d’être confrontés au réel pour apprendre,
se motiver et progresser. Cette dimension a été trop peu prise en compte lorsque,
en 1983, la Belgique a porté l’obligation scolaire à 18 ans.
En Belgique, trop d’élèves accumulent des retards scolaires importants, qui
s’accentuent particulièrement dans les filières techniques et professionnelles.

Retards scolaires2

Filières Sans retard 1 an 2 ans 3 ans et + Total


de retard de retard

Général 71 % 21 % 6% 2% 100 %

Technique 28 % 36 % 24 % 12 % 100 %

Professionnel 12 % 35 % 31 % 22 % 100 %

L’échec scolaire peut même conduire une proportion importante de jeunes à ne


disposer d’aucune qualification au moment d’atteindre l’âge de 18 ans, soit le
terme de l’obligation scolaire. C’est particulièrement inquiétant en Wallonie et à
Bruxelles.

1. « Tous au chômage » est le titre d’un livre de B. Drèze, édité chez Luc Pire en 1995.
2. OCDE.

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LE RÔLE DU TRAVAIL DANS UNE ENTREPRISE D’ÉCONOMIE SOCIALE D’INSERTION

Jeunes de 18 ans sans qualification3

Région Jeunes de 18 ans Jeunes de 18 ans Proportion


sans CESI4 (total) (sans CESI / total)

Flandre 6.500 73.000 9%

Wallonie 6.000 41.000 15 %


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Bruxelles 2.000 11.000 18 %

Pays 15.500 125.000 12 %

Dans les entreprises de formation par le travail que je dirige à Liège, 75 % des
stagiaires féminins n’ont aucun diplôme, pas même de l’enseignement fondamen-
tal, et 15 % n’ont que le Certificat d’études de base. Au niveau des stagiaires
masculins, la proportion est de respectivement 26 % et 50 %. Pour les stagiaires
féminins, le programme de formation comprend des cours de français et de cal-
cul, donnés selon une pédagogie adaptée. À l’issue de la formation, les stagiaires
passent des examens de la Communauté française et obtiennent le Certificat d’étu-
des de base. Pratiquement aucune n’échoue. Au niveau de la formation techni-
que, les stagiaires qui poursuivent leur formation jusqu’au bout nous quittent tous
avec un métier en main et un brevet contresigné par la Région wallonne. On peut
en conclure que chaque jeune peut trouver un métier qui l’intéresse et qu’il est
possible de l’amener à acquérir les compétences nécessaires, à condition de dis-
cerner les méthodes pédagogiques adéquates.
Le retard et l’échec scolaires ne sont pas des fatalités. De grands progrès
restent à accomplir et sont à notre portée. Cela commence par l’instauration d’une
évaluation-orientation digne de ce nom à la sortie de l’enseignement fondamental,
assortie d’une revalorisation de l’image des métiers manuels. Ensuite, il faut faire
un sort à notre système de certification qui repose sur la relégation : l’élève qui
échoue dans l’enseignement général est relégué en techniques puis, le cas échéant,
en professionnelles puis, le cas échéant, dans des filières d’alternance. Si l’orien-
tation choisie par l’élève est pertinente, tout doit être mis en œuvre pour lui per-
mettre d’aller jusqu’au bout de son projet initial.

3 LA VALEUR TRAVAIL CHEZ LES JEUNES


Au niveau de l’ensemble des jeunes, toutes origines et couches sociales confon-
dues, l’emploi se maintient en tête de la hiérarchie des préoccupations.

3. SPF Emploi, Travail et Concertation sociale.


4. Jeunes n’ayant pas de Certificat de l’enseignement secondaire inférieur (CESI).

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BENOÎT DRÈZE

Hiérarchie des préoccupations5

Préoccupations 18 à 24 ans 25 à 34 ans Ensemble des adultes

Emploi 50 % 45 % 33 %

Santé 53 % 38 % 50 %

Éducation 37 % 38 % 28 %
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Garantie de retraite 35 % 24 % 42 %

Sécurité 27 % 26 % 27 %

Environnement 29 % 24 % 23 %

Protection sociale 15 % 25 % 28 %

Qualité de vie 22 % 23 % 19 %

Pouvoir d’achat 8% 22 % 22 %

Logement 13 % 12 % 8%

Dans les entreprises d’économie sociale, par contre, notre mission se complique
d’année en année car la motivation des jeunes s’est progressivement émoussée.
Il y a 25 ans, le travail était, même dans les milieux défavorisés, la principale valeur
de référence. Les jeunes voulaient entrer dans la vie adulte en gagnant leur vie par
eux-mêmes, en se réalisant à travers un métier. Aujourd’hui, une génération après,
l’environnement de ces jeunes est inactif (parents, amis, milieu social). La princi-
pale « valeur » de référence est devenue l’allocation sociale. Le travail est désor-
mais une notion abstraite, d’un autre monde que le leur.
Pourtant – et c’est heureux –, le nombre de jeunes peu qualifiés qui se présen-
tent auprès des entreprises d’économie sociale reste important. D’une part, les
institutions qui octroient les allocations sociales (CPAS, FOREM, ONEM) invitent
leurs bénéficiaires à s’inscrire dans une démarche de formation et de recherche
d’emploi. D’autre part, l’oisiveté se révèle rarement synonyme d’épanouissement
et le désir de savoir ce qu’est le travail, ou à tout le moins de s’occuper, se mani-
feste tôt ou tard. Le niveau de motivation, ressort indispensable pour progresser,
est par contre fort variable. Plus fort chez les garçons, qui veulent se réaliser par le
travail. Plus faible chez les filles, davantage branchées sur la relation au compa-
gnon et aux enfants. Plus fort chez les jeunes sortant de l’école qui, bon an mal an,
sont dans un processus d’activité. Plus faible au-delà de 30 ans, suite à un vécu
prolongé d’allocataire social.
Les différences culturelles jouent également un rôle déterminant. 83 % de nos
stagiaires féminins sont d’origine étrangère. La moitié sont d’origine africaine :

5. Institut de sondage CSA en France (en Belgique, il n’y a pas de sondage régulier de ce type, avec
ventilation par tranche d’âge).

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LE RÔLE DU TRAVAIL DANS UNE ENTREPRISE D’ÉCONOMIE SOCIALE D’INSERTION

nombreuses sont celles qui ont eu une expérience professionnelle dans leur pays
d’origine, mais cette expérience n’est pas transposable chez nous (lenteur d’exé-
cution, difficulté beaucoup plus grande chez nous à s’installer comme indépen-
dante…). Par contre, 15 % sont originaires de l’Europe de l’est et 10 % d’Asie :
nombreuses sont celles qui ont eu, dans leur pays d’origine, une expérience pro-
fessionnelle transposable chez nous.
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4 LE RÔLE DU TRAVAIL DANS LES ENTREPRISES
D’ÉCONOMIE SOCIALE
Le rôle de nos entreprises d’économie sociale est d’amener progressivement les
stagiaires à être en phase avec les réalités du monde du travail réel. Cela suppose
des capacités techniques et des capacités comportementales. Si nous réussis-
sons là où l’école a échoué, c’est parce que chez nous le travail est placé au cœur
du processus pédagogique. L’activité principale de nos stagiaires est d’apprendre
en produisant des biens ou des services, par une méthode ancienne : celle du
compagnonnage. C’est en situation de travail réel que le moniteur transmet son
savoir-faire le plus efficacement. Ensuite, des cours théoriques sont donnés qui
s’appuient sur l’expérience vécue. Cette articulation entre pratique et théorie per-
met d’amener le stagiaire à intégrer aussi des concepts abstraits qui lui étaient
autrefois étrangers. Un accompagnement social permet d’éviter un abandon de la
formation lorsque des problèmes personnels se présentent. Enfin, au terme de la
formation, des stages en entreprises sont prévus ainsi qu’une aide et un accom-
pagnement à la recherche d’emploi (jobcoaching).
Avec cette méthode, les taux d’insertion (emploi ou formation qualifiante) sont
appréciables : autour de 60 % chez les hommes et de 50 % chez les femmes.
Pour arriver à ce résultat, la durée de la formation est régulièrement allongée. De
six mois, en moyenne, il y a 20 ans, elle se situe aujourd’hui, selon les personnes,
dans une fourchette de 9 à 18 mois. Nous sommes, par ailleurs, convaincus qu’un
taux de 100 % pourrait être atteint à deux conditions : qu’il y ait suffisamment
d’emplois à basse qualification et qu’il y ait un accompagnement personnalisé des
demandeurs d’emploi qui évite le repli vers l’aide sociale. Utopie ?

5 TOUS AU BOULOT ?6
Comme beaucoup de collègues entrepreneurs, j’ai débuté il y a 20 ans, sans
moyens financiers et sans personnel. Juste une conviction et de la ténacité.
Aujourd’hui, sur notre site d’économie sociale à Liège, il y a quatre entreprises
(dont une en création), un avoir social consolidé de 1.200.000 euros et, surtout,
120 personnes occupées dont deux tiers de peu qualifiés. Chaque entreprise d’éco-
nomie sociale, où qu’elle soit, apporte la démonstration que le plein emploi peut

6. « Tous au boulot » est le titre d’un deuxième livre de B. Drèze, édité chez Luc Pire en 2003.

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BENOÎT DRÈZE

devenir réalité. Est-ce transposable à grande échelle ? Le livre blanc de Jacques


Delors « Croissance, compétitivité, emploi », écrit en 1993 sous la présidence belge,
montre la voie mais, à l’époque, les États-membres ont manqué de clairvoyance
et d’ambition en n’adoptant pas les conclusions du Livre blanc. Toutefois, on y
vient petit à petit. Permettez-moi d’en rappeler quelques idées-clés :
• La réduction ciblée du coût du travail peu qualifié. Il y a aujourd’hui, à ce
niveau, un fossé important entre coût et productivité. Réduire le salaire mini-
mum n’est une solution, ni sur le plan macroéconomique, ni sur le plan hu-
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main. Il nous faut donc réduire drastiquement les charges patronales sur le
travail peu qualifié. Il faut tendre vers un coût patronal proche du salaire net ;
• Promouvoir les services aux personnes, en agissant tantôt sur l’offre (subven-
tions aux employeurs), tantôt sur la demande (subvention au client, comme
c’est le cas avec le chèque-service) ;
• Promouvoir les services collectifs, comme les activités de recyclage, de pro-
tection de l’environnement, d’amélioration du cadre de vie, l’augmentation du
nombre de logements sociaux, le développement des transports en com-
muns, etc. ;
• Coordonner de « grands travaux » au niveau européen, notamment en ma-
tière de recherche et développement et au niveau de réseaux transeuropéens
de transport (citoyens et marchandises, transport d’énergie, réseaux de télé-
communications).

Bien entendu, tout cela suppose des ajustements budgétaires. Mais, j’en suis
convaincu, nos économies en Europe de l’Ouest sont bridées parce que nous
n’avons pas su nous adapter à temps à un monde en pleine évolution. Nous con-
tinuons trop souvent à raisonner comme si nous étions dans une économie indus-
trielle, alors que plus de 70 % de nos emplois sont localisés dans les secteurs
tertiaire (services marchands) et quaternaire (services non marchands).
Je le vois tous les jours depuis 20 ans auprès des entrepreneurs que je
côtoie : l’activité appelle l’activité. Quand quelqu’un est actif et se « démène », il
suscite un effet d’entraînement autour de lui. De nombreuses régions du monde
connaissent actuellement des taux de croissance appréciables et de long terme
(Chine, Europe de l’Est, États-Unis, etc.). Depuis plus de trois ans, avec un taux de
croissance moyen égal ou inférieur à 1 %, la « vieille Europe » semble en panne.
Nos pays sont également en panne d’espérance politique. Un sondage, réalisé
récemment par l’Institut de sondage BVA en France, indique que la grande majo-
rité des Français estiment qu’un changement de majorité serait sans impact sur le
crise de l’emploi. Par contre, quand on les interroge sur les priorités auxquelles
l’Europe devrait s’atteler, 59 % des Français choisissent l’emploi parmi la priorité
des priorités (viennent ensuite : la protection sociale 48 % ; le respect de l’environ-
nement 48 %, le maintien des services publics 21 %, les droits sociaux et syndi-
caux 21 %, la réduction des inégalités entre les anciens et les nouveaux
États-membres 19 %, l’harmonisation fiscale 19 %, etc.).
Les temps sont peut-être mûrs pour se repencher sur les pistes de Jacques
Delors, dans le cadre d’un modèle européen qu’il appelait de ses vœux : « l’éco-
nomie sociale de marché »…

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