Vous êtes sur la page 1sur 10

URGENCES Chapitre 70

2007
Violences conjugales
co-fondateurs
et urgences : une expérience
médico-psycho-sociale.
Décrire la prise en charge
pluridisciplinaire
des victimes de violences conjugales

B. WEBER 1, C. WANTZ 2, E. METZGER 2, C. SERAFINI 2,


S. DORAY 3, M. BEHRA 4, J. ROTTNER 5

1. Introduction
La médecine d’urgence réunit en elle de nombreuses difficultés en raison de la
grande diversité des situations pathologiques rencontrées, du contexte
psychologique particulier dans lequel elles se présentent et de la nécessaire
rapidité des décisions à prendre. Ces services d’accueil hospitalier offrent une
panoplie complète des circonstances les plus inhabituelles. Les équipes de soins
passent sans cesse de l’urgence vitale à l’urgence ressentie, de l’urgence
psychiatrique à la traumatologie, sans oublier l’urgence sociale. Ce va-et-vient
permanent nécessite une hyper-réactivité de la part de tous les acteurs.
En 2005, 21 800 femmes sur 50 100 personnes ont été accueillies au service des
urgences du Centre hospitalier de Mulhouse. Plus de 1 000 personnes ont
bénéficié d’une consultation médico-légale, dont 403 femmes, pour les motifs
suivants : agressions, violences conjugales, violences sexuelles, viols, réfugiés
politiques ayant subi des actes de torture dans leur pays d’origine, aussi bien à la
demande des intéressées que sur réquisition de la police. Or, on sait que deux
millions de femmes sont victimes de violence en France, soit une femme sur dix, et
que la moitié des femmes victimes d’un meurtre le sont par leur partenaire (1).

1Service des urgences ; 2 Service des urgences ; 3 Unité de médecine légale ; 4 Service social ; 5 Pôle
SAMU-SMUR-Urgences, Centre hospitalier de Mulhouse, 20, rue du Dr Laënnec, 68070 Mulhouse
cedex.
Correspondance : Tél. 03 89 64 60 27. Fax : 03 89 64 66 42. E-mail : weberb@ch-mulhouse.fr

VIOLENCES CONJUGALES ET URGENCES : UNE EXPÉRIENCE MÉDICO-PSYCHO-SOCIALE.


DÉCRIRE LA PRISE EN CHARGE PLURIDISCIPLINAIRE DES VICTIMES DE VIOLENCES
691
URGENCES
2007
co-fondateurs
Cependant, bien souvent il arrive que des femmes consultent aux urgences pour
un problème somatique et ne signalent pas les violences auxquelles elles sont
confrontées et à l’origine de leurs troubles. Aux États-Unis, 22 à 35 % des
femmes qui consultent aux urgences présentent des symptômes conséquents
aux mauvais traitements. Seules 2 % y sont identifiées (2). Si l’on se réfère aux
données de l’Organisation Mondiale de la Santé, les femmes battues perdent
entre une et quatre années de vie en bonne santé du fait des troubles
traumatiques, gynécologiques et psychologiques que ces violences provoquent
(3, 4). D’où l’importance d’aller au-delà de ce que les femmes laissent voir ou
entendre. Cela requiert un savoir-faire différent mais aussi un savoir-être, à la
croisée du social, du psychologique et du médical, et nécessite une écoute et de
la patience en plus de la rapidité d’exécution habituelle. C’est ce que nous
avons, en tant qu’équipe pluridisciplinaire, mis en œuvre au sein du service
d’accueil des urgences de notre pôle.

2. Les urgences : un lieu d’accueil pour les personnes victimes


de violences conjugales
2.1. Mission de service public
Les urgences ont une mission de service public. Le décret 2006-576 du 22 mai
2006 relatif à la médecine d’urgence, et modifiant le Code de la santé publique,
stipule que tout établissement, autorisé à exercer l’activité mentionnée au 3o de
l’article R. 6123-1, est tenu d’accueillir en permanence dans la structure des
urgences toute personne qui s’y présente en situation d’urgence ou qui lui est
adressée, notamment par le SAMU. Et que pour assurer, postérieurement à son
accueil, l’observation, les soins et la surveillance du patient jusqu’à son orienta-
tion, l’établissement organise la prise en charge diagnostique et thérapeutique
selon le cas. Le Service d’accueil des urgences (SAU) du Centre hospitalier de
Mulhouse accueille les urgences adultes (médicales et traumatiques) et pédiatri-
ques traumatiques et chirurgicales.

2.2. Composition du Pôle SAMU-SMUR-Urgences


Cinq entités constituent le pôle :
– le SAU avec l’accueil administratif, la zone d’accueil, le secteur des soins, les
box de déchoquage et de suture, et la radiographie ;
– l’Unité d’Hospitalisation de Très Courte Durée (UHTCD), appelée aussi Lits de
Porte, comportant 15 lits et destinée à prendre en charge les patients nécessitant
une surveillance de 24 heures avant un retour à domicile ou une orientation vers
une autre structure. Il faut noter qu’un tiers des patients hospitalisés le sont pour
un problème psychologique, psychiatrique et/ou social. L’UHTCD est un lieu qui
s’est avéré pertinent pour l’accueil de femmes victimes de violences conjugales,
afin qu’elles puissent à la fois être soignées dans de bonnes conditions, mais
également se poser après le choc de l’agression. Avec les équipes, nous avons
pu aménager 48 heures d’hospitalisation pour certaines femmes. Ainsi, elles

692 ■ PRATIQUES PROFESSIONNELLES


URGENCES
2007
co-fondateurs
bénéficient de ce temps pour se reconstruire un peu physiquement, mais aussi
psychiquement, en ayant l’assurance qu’elles sont entendues dans leur souf-
france, leurs difficultés et leur ambivalence, et surtout sans être jugées. Elles ont,
par ailleurs, la possibilité d’être hospitalisées sous X et de refuser la visite de leur
conjoint ou tout autre proche, en application des dispositions réglementaires ;
– le SAMU-SMUR (Service Mobile d’Urgence et de Réanimation) ou équipe de
réanimation préhospitalière ;
– l’Unité médico-légale ;
– le CESU (Centre d’enseignement des soins d’urgence).

2.3. De la réflexion à la mise en place d’une prise en charge


pluridisciplinaire
En 2003-2004, un groupe de progrès pluridisciplinaire, composé d’un médecin
légiste, de deux assistantes sociales à mi-temps et d’une psychologue, a mis en
place une formation intitulée « L’accueil et la prise en charge des situations de
violences conjugales aux urgences ». Douze infirmiers, aides-soignants, agents
des services hospitaliers volontaires, ont suivi la formation dont les objectifs
portaient sur :
– l’acquisition des connaissances pour permettre une meilleure analyse de la
problématique ;
– définir et comprendre les mécanismes à l’œuvre dans ces situations ;
– cerner les aspects médico-légaux, sociaux, psychologiques, juridiques et
judiciaires ;
– réfléchir ensemble à une prise en charge pluridisciplinaire adaptée, à ses
limites ;
– faire le point sur les possibilités de prise en charge et de relais.
Après cette formation, des soignants nous ont déclaré :
– « Cette formation m’a permis de mieux connaître le rôle et la fonction de
chacun. Mon regard sur ces femmes a changé » ;
– « Je me sens plus à l’aise depuis la formation. Maintenant, je prends plus le
temps dans le box avec la personne. Je baisse le ton et je pose la question. La
décision de porter plainte n’est pas prioritaire dans ma prise en charge de
soignante. Je propose toujours à la personne la possibilité de rencontrer le
médecin légiste ».
En avril 2004, ces soignants ont pris la parole pour un retour d’information
concernant l’apport de cette formation lors d’une réunion de service et lors d’un
staff médical. Ils sont devenus des référents pour leurs collègues.
L’équipe en charge de ce projet a aussi élaboré un poster, apposé sur les murs
des salles d’attente aux urgences, intitulé : « Vous avez été victime d’une
agression » et portant sur la procédure du dépôt de plainte, couplé avec une pla-
quette regroupant les coordonnées des intervenants médico-psycho-sociaux, qui
est remise aux victimes de violence lors de leur passage aux urgences.

VIOLENCES CONJUGALES ET URGENCES : UNE EXPÉRIENCE MÉDICO-PSYCHO-SOCIALE.


DÉCRIRE LA PRISE EN CHARGE PLURIDISCIPLINAIRE DES VICTIMES DE VIOLENCES
693
URGENCES
2007
co-fondateurs
Enfin, sous la forme de réunions cliniques hebdomadaires, cette équipe continue
à œuvrer pour que la prise en charge pluridisciplinaire de la personne victime de
violences ne s’effectue ni dans l’impatience, ni dans la précipitation, et que soit
pris en compte les aspects psychologiques et sociaux.

3. Consultation médico-légale au sein d’une unité dédiée (UML)


L’UML a été créée en 2000. La mise en place de cette structure résulte d’un
partenariat entre le Centre hospitalier et le Tribunal de grande instance de
Mulhouse, afin d’améliorer la prise en charge des victimes de violences. Cette
consultation médico-légale, rattachée au service d’accueil des urgences, permet
d’examiner les victimes de violence, sur réquisition ou non. Cette unité de
médecine légale fonctionne en partenariat avec les autres services de l’hôpital
tels que la gynécologie, la pédiatrie ou la chirurgie de l’enfant. Dès son accueil,
effectué par une infirmière organisatrice de l’accueil (IOA), chaque victime est
orientée vers une prise en charge médicale afin d’effectuer un premier bilan de
ses lésions et mettre en place un traitement, si nécessaire.

Enfin, le médecin légiste examine les personnes victimes de violences, aussi bien
physiques que sexuelles, afin de délivrer un certificat médical initial descriptif,
avec la détermination de l’Incapacité Totale de Travail (ITT) ; cette dernière
permet la qualification des faits par les autorités judiciaires, à l’exception des
situations de violences conjugales qui constituent toujours un délit, le lien
conjugal constituant une circonstance aggravante. Les conjoints et concubins
violents risquent de trois à cinq ans d’emprisonnement en fonction de la gravité
et de la vulnérabilité de la victime. Un examen systématique, le plus exhaustif
possible, avec déshabillage complet, est indispensable pour évaluer l’état général
de la personne, et pour détailler l’ensemble des lésions présentes. Il est à déplo-
rer que, trop souvent, ce certificat médical initial ne prend pas en compte le choc
émotionnel, alors qu’il est souvent bien plus visible que les blessures physiques
elles-mêmes. Cependant, en fonction du constat du médecin et de la souffrance
exprimée par la victime, une évaluation des répercussions psychologiques est
souvent demandée. Elle sera alors effectuée par un psychiatre ou un psycholo-
gue mandaté par les autorités judiciaires.

4. Intervention de la psychologue : du statut d’objet


à celui de sujet

4.1. Poste récent


La création des postes de psychologues aux urgences a été impulsée par le
rapport Liennemann intitulé : « Pour une nouvelle politique d’aide aux victimes »
(5). Elle s’appuie sur la circulaire DHOS du 22 octobre 2001 relative à l’accueil

694 ■ PRATIQUES PROFESSIONNELLES


URGENCES
2007
co-fondateurs
en urgence dans les établissements de santé des personnes victimes de violences
ainsi que de toute personne en situation de détresse psychologique.

4.2. Prise en charge psychologique aux urgences : un temps d’élaboration


du vécu subjectif
4.2.1. Un espace à créer pour introduire ce temps
À son arrivée aux urgences, la personne victime de violences conjugales est
souvent en pleurs et sa pensée tourne à vide. Elle se présente dans un état
d’impuissance psychique comme anéantie, envahie par des angoisses de mort et
en proie à des sentiments de honte, de culpabilité et de colère. C’est par, et avec
ces sentiments que le rapport à l’autre peut à nouveau s’établir, d’où
l’importance de savoir les accueillir. La culpabilité est à situer du côté d’une
tentative parfois désespérée, souvent douloureuse, mais toujours positive de
regagner de la maîtrise, de reprendre son destin en main. Car prendre la faute
à son compte, c’est aussi être un acteur direct de l’événement, et ne pas être
déshumanisé et totalement soumis aux aléas de l’existence.
De fait, la prise en charge psychologique, qui a pour objectif de réintroduire une
dimension psychique en termes de temps et d’espace dans la prise en charge
globale de la patiente en souffrance, commence dès l’arrivée de la personne à
qui est donnée la possibilité de se dire et d’exprimer ses ressentis. Cela passe
également par des gestes simples : proposer de quoi se restaurer, une couverture
et dire quelques paroles réconfortantes. En leur permettant de se poser et de
s’apaiser, la zone de soins peut devenir un espace contenant et un lieu
d’expériences satisfaisantes pour ces personnes, dont le narcissisme a été blessé
et les mécanismes de défense débordés. Ce n’est qu’une fois cet espace créé,
et après les soins apportés au corps meurtri, qu’un temps consacré à la
souffrance psychique peut être réinséré.

4.2.2. Visées de l’entretien


La psychologue est amenée à recréer du lien psychique à l’endroit où cela s’est
dénoué : il s’agit de permettre à la personne victime de sortir de l’écrasement
du réel après cet épisode de violence qui l’a conduite aux urgences. On pourrait
dire qu’elle se situe comme tiers entre le sujet (la femme) et son trauma (les
violences subies) (6). Il ne s’agira pas de vouloir les séparer comme deux
individus qui se bagarrent en l’exhortant, par exemple, à porter plainte ou à
quitter son conjoint, mais ouvrir à un espace d’élaboration. D’autant qu’il serait
illusoire de penser que l’on peut, le temps d’un passage aux urgences, dénouer
les liens qui se sont tissés dans le couple ! Cela permet de gagner du temps sur
l’urgence et c’est aussi une manière de répondre au sentiment d’urgence en
insérant l’état de crise dans un contexte temporel plus large (contexte ancien,
histoire du couple, place des enfants) pour qu’il ne devienne pas le point de
repère, mais une étape parmi d’autres (7). Cela ne pourra se faire qu’en aidant
la personne à se dégager du récit narratif, c’est-à-dire en l’incitant à évoquer la
manière dont elle a vécu l’événement. C’est cette parole-là, inaugurant la

VIOLENCES CONJUGALES ET URGENCES : UNE EXPÉRIENCE MÉDICO-PSYCHO-SOCIALE.


DÉCRIRE LA PRISE EN CHARGE PLURIDISCIPLINAIRE DES VICTIMES DE VIOLENCES
695
URGENCES
2007
co-fondateurs
survenue d’un langage qualitatif, qui, permettant d’accéder à l’imaginaire et aux
fantasmes, va conférer du sens et permettre de penser.
Suite à un épisode de violences conjugales, Mme A., 26 ans, évoque ses difficultés
à envisager une séparation, car ce serait « la deuxième fois qu’elle quitte un
homme violent dont elle a un enfant ». Elle se sent en échec et a besoin de
comprendre pourquoi elle est « toujours attirée par ce genre de mec, boucle
d’oreille et clope au bec... ». Elle se demande aussi si c’est elle qui est « folle »
comme il lui répète si souvent. Par ses interrogations, Mme A. parvient peu à peu
à élaborer quelque chose autour de l’événement en se dégageant des faits en
tant que tels. Elle n’a pas souhaité poursuivre les entretiens, mais dira que,
« pour la première fois depuis longtemps elle a eu le sentiment d’être à nouveau
respectée et écoutée ».

4.2.3. Au-delà de l’intervention immédiate


Il arrive que certaines femmes souhaitent poursuivre la prise en charge : il s’agit
d’un second temps d’écoute et d’évaluation, d’orientation. Ces quelques entre-
tiens sont alors une amorce de travail thérapeutique amenant la patiente à faire le
point sur la situation vécue et l’évolution de son état psychologique. Au terme de
ces quelques entretiens, certaines se sentent prêtes pour entreprendre un suivi
psychothérapique, elles sont alors orientées vers des structures relais (psychologue
ou psychiatre en libéral, centre thérapeutique de jour, etc.). À ce moment-là, nous
pouvons dire qu’elles se reconnaissent comme en souffrance. Il s’agit d’un premier
pas vers le dépassement d’une histoire douloureuse : d’une plainte, elles en arri-
vent à formuler une demande, signe d’un retour à la subjectivité.

5. L’accompagnement social : un soutien dans la durée


Le Service social du Centre hospitalier de Mulhouse est constitué d’une trentaine
d’assistantes sociales et d’un cadre socio-éducatif. Intervenant dans tous les
services de soins de l’hôpital, cette équipe a pour mission d’améliorer les
conditions d’hospitalisation du patient et d’organiser son retour à domicile.
Depuis 1995, un poste d’assistante sociale à temps plein est affecté
spécifiquement aux urgences. Il est occupé par deux professionnelles qui
interviennent à la demande des équipes, des partenaires internes ou externes à
l’hôpital, ainsi qu’à la demande du patient lui-même dans des cadres précis :
– la protection de l’enfance ;
– les personnes âgées ;
– les tentatives de suicide et les problèmes psychiatriques ;
– les problèmes alcool ou d’autres toxicomanies ;
– l’accès aux soins pour les plus démunis ;
– les victimes de violence et d’agression : ce domaine représente 40 % des
interventions sociales.

696 ■ PRATIQUES PROFESSIONNELLES


URGENCES
2007
co-fondateurs

5.1. Une évaluation sociale adaptée à la problématique


Dans le cadre de la prise en charge de la victime de violences conjugales, l’objec-
tif principal de l’intervention sociale vise la revalorisation de l’image de la per-
sonne, sa prise ou sa reprise d’autonomie, grâce à la recherche des potentialités
sur lesquelles s’appuyer comme le ciment nécessaire à sa reconstruction. Il
importe de recentrer la personne sur elle-même et de l’aider à mettre à profit
ses forces et ses capacités.
Lors d’un ou plusieurs entretiens, compte tenu de l’état de choc éventuel de la
personne, nous effectuons un travail d’évaluation de l’ensemble de la situation
durant lequel nous prenons le temps d’aborder le contexte de violence, mais
également la situation familiale, professionnelle et financière, la consommation
d’alcool ou de drogues, et le niveau de violence sur d’autres membres de la
famille (enfants, personnes âgées).
La victime souhaite que la violence cesse et, en même temps, elle redoute les
conséquences possibles de ses démarches. Elle craint de subir de nouvelles
agressions, de perdre ses enfants, de devoir prendre une décision. Notre écoute
et la relation de confiance établie avec la patiente permettent d’aborder en toute
confidence la situation de violence. Durant ce temps, nous délivrons des
informations administratives, juridiques, et donnons des clés de lecture et de
compréhension de sa situation, ainsi que des possibilités qui s’ouvrent à elle.
Nous abordons la question des enfants, de leur sécurité, de leur devenir et des
enjeux dont ils font l’objet. L’évaluation du danger réel encouru par la femme
et/ou ses enfants dicte la teneur de l’orientation sociale apportée, en lien avec
le souhait de l’intéressée quant à son retour à domicile ou sa mise à l’abri.
Concernant son orientation, nous sommes très attentifs au fait qu’anticiper ou
induire le choix de la patiente (quitter le domicile, porter plainte) peut aboutir à
un échec qui la mettra en plus grande difficulté.
Notre intervention diffère en cas de présence d’enfant. Pour une femme, sans
enfant, qui ne connaît pas ses droits, sans activité professionnelle, en recherche
de logement, et qui nécessite un soutien dans ses démarches après son passage
à l’hôpital, le relais auprès de l’assistante sociale de secteur est indispensable
pour rompre l’isolement. Par ailleurs, nous avons une attention particulière
concernant la vulnérabilité des victimes, ce qui peut nous amener à signaler leur
situation au procureur de la République. Nous avons rencontré, par exemple,
une dame, âgée de 78 ans, suite à un énième épisode de violence conjugale de
la part de son mari, âgé de 81 ans. Celle-ci était sous-alimentée, son mari
décidant de tout pour elle : « C’est lui qui décide si j’ai faim ou pas. Il m’a
confisqué mon dentier », nous a-t-elle dit.
Concernant les enfants, bien souvent la femme sous-estime l’impact de la
violence, d’autant qu’elle peut faire preuve d’une grande tolérance aux mauvais
traitements qui lui sont infligés et qu’elle se positionne comme gardienne de
l’unité familiale. « Même si elle n’est pas dirigée contre eux et même s’ils n’en
sont pas directement témoins, la violence conjugale affecte les enfants qui la

VIOLENCES CONJUGALES ET URGENCES : UNE EXPÉRIENCE MÉDICO-PSYCHO-SOCIALE.


DÉCRIRE LA PRISE EN CHARGE PLURIDISCIPLINAIRE DES VICTIMES DE VIOLENCES
697
URGENCES
2007
co-fondateurs
subissent » (8). Le travail social sur la prise de conscience de la loi prend ici toute
sa place. La sortie de l’hôpital vers un retour à domicile ou la mise à l’abri dans
une structure d’hébergement ou dans la famille s’organisent en concertation et
avec l’adhésion de la femme. Si nous repérons des éléments de danger immédiat
encouru par les enfants, nous adressons, en partenariat éventuel avec le médecin
et/ou la psychologue, un signalement au procureur de la République, dans le
cadre de la protection de l’enfance (article 226-14 du Code pénal). Citons par
exemple le cas de Mme A. qui s’est trouvée avec sa fille de cinq ans dans une
situation d’instabilité et de danger suite à un nouvel épisode de violence avec
menaces de mort de la part de son mari. Le concours d’éléments alliant le degré
de danger pour sa fille, un signalement antérieur ainsi que l’ambivalence et la
difficulté de positionnement de cette mère nous ont conduits à effectuer un
signalement judiciaire.

Si la situation ne présente pas d’élément de danger immédiat pour les enfants,


notre partenariat avec les services de polyvalence de secteur permet d’engager
un travail de prévention dans la famille assuré par nos collègues assistantes
sociales et puéricultrices.

En outre, il arrive que certaines femmes sollicitent notre aide pour « rappeler la
loi » à leur partenaire. Il nous semble que cette demande apparaît peu
compatible avec la relation de confiance, de sécurité et de confidentialité qui
doit être établie avec la victime et nous préférons orienter le conjoint vers un
autre intervenant ou une association d’aide aux auteurs de violence. Par ailleurs,
les mesures de sécurité imposent de ne pas révéler l’adresse des femmes, lorsque
celles-ci sont « en fuite » avec leurs enfants. Pour toute information concernant
sa partenaire, cet homme peut être orienté vers les dispositifs de droit commun
(juge, services de police ou de gendarmerie).

5.2. Un partenariat indispensable


La prise en charge sociale ne peut pas s’organiser sans le travail en réseau indis-
pensable et le partenariat interne à l’hôpital avec les équipes médicales et soi-
gnantes, les médecins légistes, la psychologue, les hôtesses d’accueil, les agents
des services hospitaliers, les assistantes sociales des autres services de soins. Nous
travaillons aussi avec les services de police et de gendarmerie, le Bureau d’aide
aux victimes du commissariat de Mulhouse, le dispositif mobile d’accompagne-
ment aux victimes dans l’immédiat (DIMAVI) de l’association Accord 68 (associa-
tion départementale de défense des victimes), les tribunaux, les assistantes
sociales et les puéricultrices de secteur, les centres d’hébergement, etc.

Pour les personnes ne parlant pas notre langue, nous faisons appel à des inter-
prètes professionnels ou au personnel de l’hôpital. Par ailleurs, nous rencontrons
régulièrement des médiatrices culturelles afin de compléter nos connaissances
concernant la prise en compte des représentations multiculturelles face à la vio-
lence, afin d’adapter et de moduler notre approche et notre prise en charge.

698 ■ PRATIQUES PROFESSIONNELLES


URGENCES
2007
co-fondateurs

6. Conclusion
Aux urgences, à travers le dialogue engagé avec la femme dans un climat de
confiance et de sécurité, nous essayons de définir la demande de la personne et
d’évaluer avec elle le chemin qu’elle est prête à accomplir, compte tenu de son
histoire singulière. Elle a besoin de temps et de réflexion pour comprendre ce qui
se passe, sortir du déni et du sentiment de culpabilité. Cette analyse s’élabore
en partenariat avec les assistantes sociales, la psychologue, le médecin légiste, les
équipes soignantes et médicales des urgences.
C’est ainsi qu’au fil des entretiens, ces femmes sentent qu’elles peuvent être
crues dans leurs dires, écoutées dans leur ambivalence, reconnues dans leur
individualité et leurs potentialités. La réflexion personnelle redevient possible,
leur permettant petit à petit de s’orienter de manière nouvelle et d’infléchir un
tant soit peu leur quotidien. Vient alors le moment où il leur est possible de
concevoir d’autres orientations jusqu’alors inimaginables, leur permettant de
dépasser le dilemme dans lequel elles sont prises entre « partir ou rester ». Si
certaines demandent une protection, voire refusent de reprendre la vie
commune, d’autres acceptent un appui social et psychologique, reconsidèrent
leur comportement et leurs réactions vis-à-vis du partenaire violent, et souhaitent
un retour au domicile, dans d’autres conditions et un nouveau contexte.
Initiatives modestes en apparence, mais significatives cependant, d’une mise en
dynamique des intéressées. Et c’est cette dynamique-là que nous nous efforçons
de soutenir, tout en nous assurant qu’elles ont entendu quelque chose du côté
de leur responsabilité de protection, tant envers elles-mêmes qu’envers leurs
enfants.

Références bibliographiques
1. Institut de démographie de l’Université. Enquête nationale sur les violences envers
les femmes en France (ENVEFF). Paris 1 ; 2000.
2. www.sivic.org-collectif d’auteurs. Site pour les professionnels de santé sur les vio-
lences conjugales. Campbell ; 1994.
3. Henrion R. Les femmes victimes de violences conjugales. Le rôle des professionnels
de santé. Février 2001. 41 p.
4. Haut Comité de la Santé Publique. Violences et santé. Mai 2004. 143 p.
5. Lienemann MN. Rapport. Pour une nouvelle politique d’aide aux victimes. Mars
1999.
6. www.snp.fr. Lemitre S. Prise en charge du traumatisme psychique.
7. Babonneau ML. Quelle place pour le psychologue aux urgences générales ? Journal
international de victimologie 2003 ; 1 : 2.
8. Souffron K. Les violences conjugales. Les essentiels Milan. Liguré : 2000.

VIOLENCES CONJUGALES ET URGENCES : UNE EXPÉRIENCE MÉDICO-PSYCHO-SOCIALE.


DÉCRIRE LA PRISE EN CHARGE PLURIDISCIPLINAIRE DES VICTIMES DE VIOLENCES
699