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Sciences sociales et santé

L’Afrique du Sud, un passé si présent (Commentaire)


Fred Eboko

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Eboko Fred. L’Afrique du Sud, un passé si présent (Commentaire). In: Sciences sociales et santé. Volume 28, n°3, 2010.
pp. 109-114;

https://www.persee.fr/doc/sosan_0294-0337_2010_num_28_3_1973

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Sciences Sociales et Santé, Vol. 28, n° 3, septembre 2010

L’Afrique du Sud, un passé si présent

Commentaire

Fred Eboko*

L’Afrique du Sud est traversée par une histoire d’une grande com-
plexité dont le fil rouge pourrait se résumer par une succession de pro-
cessus et de politiques de subordination des communautés noires. Ces
trames historiques, de la colonisation à la démocratisation, ont connu une
cinquantaine d’années qui ont radicalisé, officialisé puis institutionnalisé
les inégalités socio-raciales  : le «  gouvernement séparé  » (apartheid).
Comme dans toutes les sociétés qui ont connu et subi une contention poli-
tique abrupte et une ségrégation raciale, les inégalités sociales se sont
confondues avec la stratification sociale. L’apartheid a ainsi constitué
une matrice sociologique de l’Afrique du Sud et le paradigme des para-
digmes pour la majorité des études concernant ce pays et, au-delà, l’his-
toire de l’Afrique australe.
L’article de Katinka de Wet a le double avantage de nous plonger
dans une analyse du « temps long » à travers la thématique de la santé
communautaire. Le prisme des programmes de santé dite « communau-
taire » choisi par l’auteur est particulièrement intéressant. La profondeur
historique et les trois « âges de la santé communautaire » montrent en fait
la concaténation des inégalités structurelles dont l’apartheid a été le
doi: 10.1684/sss.2010.0306

point culminant sans constituer ni le début ni la fin de ce long processus

∗ Fred Eboko, socio-politologue, IRD, UMR 912 SE4S, Marseille, France ;


fred.eboko@ird.fr
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de construction idéologique, politique d’une domination/subordination et


d’une fragmentation identitaire.
Les trois périodes comportent des analogies avec des temps et des
processus connus ailleurs et «  l’originalité  » de l’Afrique du Sud est
qu’elle les a cumulés dans l’histoire  : la colonisation, la ségrégation
raciale institutionnalisée et la démocratisation.
L’article est d’une grande richesse et les descriptions des évolutions
sanitaires comme des involutions de «  la santé communautaire  » sont
exposées de manière chronologique. De la sorte, il semble relativement
aisé, pour chaque période, de tenter de montrer qu’elle est concomitam-
ment similaire à des processus historiques connus ailleurs (en Afrique ou
dans les sociétés postesclavagistes ou encore dans les pays dits du Sud) et
symptomatique de l’ethos sud-africain des césures socio-raciales.

La santé communautaire dans les années 1920-1940 :


d’une réponse sanitaire à une idéologie

Pour l’auteur, « la santé communautaire doit être comprise comme


une composante de la notion plus large de “soins de santé primaires”. Par
soins de santé primaires, nous entendons les propositions formulées par la
déclaration d’Alma Ata de 1978 qui sont toujours d’actualité en Afrique
du Sud ».
Quel lien peut-il y avoir entre une politique initiée en Afrique du Sud
dans les années 1940 et une initiative internationale lancée en 1978 ? En
fait, la confusion, voire la contradiction, dans laquelle semble nous
induire la définition retenue par de Wet tient sans doute à sa volonté de
rattacher la périodicité de la santé en communauté sous la colonisation et
les recommandations contemporaines de l’OMS. Sous une proximité lexi-
cale et programmatique, « la santé communautaire » des années 1940 en
Afrique du Sud et les idiomes des « soins de santé primaire » se cachent
des différences axiologiques, politiques, idéologiques et historiques.
L’émergence de la santé communautaire dans les années 1940 en
Afrique du Sud répond à des impératifs économiques et pragmatiques
communs au « fait colonial » dans toute l’Afrique sous tutelle. Il s’est agi,
ici comme dans les autres pays, de protéger la main-d’œuvre dans un
cadre et une configuration géographique marqués par un séparatisme
ethnique et racial.
L’auteur explique clairement que «  les conditions de vie dans les
mines affectent la santé de la main d’œuvre, même si il y a eu une amé-
lioration (certes insuffisante) de ces conditions partiellement liée au déve-
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loppement des activités minières. De plus, le système migratoire en rela-


tion avec le travail dans les mines est source de diffusion de maladies là
où sont concentrées des populations à risque ». Ce qui est autre manière
de dire que les « soins de santé primaire » répondaient aux risques sani-
taires induits par les conditions de travail et la concentration démogra-
phique provoquée par les impératifs de productivité. Ce qui est typique
des réponses de santé dans toutes les aires colonisées, en Afrique du Sud
comme ailleurs. C’est donc « le travail » qui est ici « un risque » de déper-
dition du capital humain et je suis un peu étonné qu’une expression aussi
sujette à caution que les « populations à risque » soit utilisée ici. C’est une
curieuse inversion paradigmatique que je serais tenté de ranger dans le
registre de la maladresse et de la commodité de langage, même si certai-
nes maladresses peuvent être symptomatiques de la tension qui traverse
tout le texte, entre spécificités sud-africaines et registres classiques des
subordinations sociales.
Le paradoxe des années 1940 est porté par l’approfondissement des
connaissances et des recommandations concernant la santé des popula-
tions noires déclassées et le renforcement de leur relégation identitaire
via l’instauration du « gouvernement séparé ». La Commission Gluckman
et ses conclusions « critiques » donnent naissance à une quarantaine de
centres de santé communautaires. L’auteur note néanmoins : « la plupart
de ces centres ne correspondent pas à la description initiale que le rapport
en donnait. Le manque de financement les réduit à délivrer des soins cura-
tifs de base et non à en faire les éléments clés du système de soins en géné-
ral. De plus, ce système n’avait jamais été étendu à toute la population
(notamment à la population blanche), car la profession médicale ne s’y
intéressait pas. Ainsi, le secteur privé se développait, mais il était hors de
portée de la plupart des habitants (surtout noirs) du pays ». Je dois avouer
que j’ai quelques difficultés à comprendre un système dont la profession
médicale ne s’intéresse pas à la « population blanche » et dont le secteur
privé est « hors de portée » des Noirs. En fait, je crois saisir que l’auteur
tente de noter une contradiction, voire une « injustice » ( ?), frappant la
population blanche exclue de la santé communautaire dont elle nous dit
qu’elle a été conçue pour les Noirs. Dans le fond, l’aporie qui transfigure
l’acuité de ce paragraphe, comme dans plusieurs passages de ce texte,
paraît être une contradiction qui parcourt une jeune chercheuse confron-
tée au dilemme d’une société malade de son histoire : montrer que tout
n’est pas «  tout blanc  » ou «  tout noir  » (comme dans tout travail de
recherche) dans un pays dont l’idéologie a voulu qu’il soit « Noir » ou
« Blanc » ou « Métis »…
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La transition des années 1980 : la « race » et « l’ethnie »

« Ainsi, la participation communautaire aurait eu un effet positif sur


le développement et l’efficacité des services de santé. Cette approche de
santé communautaire suivie par le régime d’apartheid permet alors aux
bantoustans la prise en charge “autonome” de la population et ainsi de
décharger Pretoria de toutes responsabilités. Sous couvert de progressisme
on prétend ainsi adoucir l’apartheid et on donne généreusement l’indé-
pendance aux bantoustans, alors qu’en réalité on met en place un sous-
système fantoche sans réelle indépendance ni réel résultat. » Les années
1980 constituent une période d’incitations et de pressions internationales
contre le régime de l’apartheid. Cette phase met en lumière un système
qui chancelle face aux multiples boycotts imposés à la RSA. Le système se
maintient d’un point de vue idéologique mais tente de donner des gages
« d’ouverture » vers les préoccupations de la majorité de la population la
plus pénalisée. Les bantoustans égrènent un sous-séparatisme ethnique à
l’intérieur de la scission politique entre Blancs, Noirs et Métis (le texte
parle assez peu des Métis). Réunis par la chape de plomb du régime de
Pretoria, les différences politiques à l’intérieur des bantoustans sont jus-
qu’à cette période assez peu au devant de la scène. Ils donneront ensuite
la mesure de la diversité sociale et politique qui traverse la vie politique
à l’intérieur de la population noire, après la fin de l’apartheid.

Les crises post-apartheid :


vers une « normalisation » du discours sur l’Afrique du Sud ?

La troisième période correspondant à la troisième partie du texte est


tout aussi documentée et argumentée que les autres. L’auteur plonge dans
des débats sur la multiplicité des crises sud-africaines et les volontés par-
fois contradictoires des autorités sud-africaines d’y faire face. De même,
K. de Wet convoque aussi des critiques des réformes sud-africaines pour
étayer son propos. « De plus, la santé communautaire est un symbole de
l’engagement d’une politique sociale alors que les politiques économiques
menées par l’ANC sont libérales. On est donc en présence d’“un acte
d’équilibrage complexe entre une rhétorique progressiste nostalgique et la
réalité contemporaine de la politique conservatrice mondiale” (Blauw,
2004  :133)  ». De quoi la «  rhétorique progressiste  » serait-elle nostal-
gique ? Quelle contradiction fondamentale existe-t-il entre des politiques
libérales et un engagement social ? L’exemple de la réforme du système
de santé américain, celui qui concerne les débats sur « la crise de la sécu-
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rité sociale en France », comme les politiques sociales en Europe du Nord


montrent sans conteste qu’une économie d’obédience libérale ne contre-
dit pas l’ambition sociale de mettre en œuvre des politiques sectorielles
(santé, éducation, par exemple). Certaines plumes qu’empruntent l’au-
teur, comme celle que nous avons reprise plus haut, ont tendance à met-
tre en exergue des tensions classiques entre des registres politiques qui
n’ont rien de contradictoires a priori et qui sont loin de ne concerner que
l’Afrique du Sud. La démocratisation de la RSA s’est construite sur des
compromis. Le fait d’avoir renoncé à des nationalisations ou des expro-
priations, et d’avoir choisi le registre d’une économie libérale n’a pas
empêché l’ANC d’opter pour une série de décisions visant à corriger les
inégalités. Je ne pense pas que les dirigeants de l’ANC soient « nostal-
giques » du passé même si la rhétorique « socialiste » porte en elle le rap-
pel d’un combat idéologique qui fut aussi une lutte pour des droits
fondamentaux. Les crises qui traversent l’Afrique du Sud (le sida, le chô-
mage endémique, etc.) constituent en même temps les fruits des change-
ments sud-africains et portent aussi en germes les fruits de l’apartheid. Ils
n’excluent pas les atermoiements politiques des dirigeants successifs sud-
africains, en l’occurrence dans le champ de la santé, ni des erreurs poli-
tiques. Il est tentant de comparer les différentes périodes, marquées par
des assises idéologiques différentes. En revanche, il serait risqué de céder
à la tentation de comparer « pied à pied » des idéologies et des indica-
teurs de santé correspondant à chacune des périodes car ces idéologies
ne sont pas équivalentes et ne se comparent pas. La lutte contre le racisme
n’est pas un équivalent idéologique du racisme. L’Affirmative action
n’est pas un parallèle de l’apartheid. Le présent sud-africain porte en lui
l’incorporation des décennies d’inégalités, de telle sorte que l’on puisse
aisément dire que la RSA peut se comparer à d’autres aires géogra-
phiques, certes, mais c’est une société qui connaît l’exceptionnalité
d’avoir regroupé en un seul pays les habitus inégalitaires des sociétés
coloniales, postesclavagistes et d’être entrée dans l’ère d’une globalisa-
tion néolibérale qui charrie sa part de dissonances. Il y a peu de pays
pour lesquels un chercheur se contraint lui-même à justifier le fait d’être
critique alors que c’est une banalité ailleurs, partout ailleurs. « Toutefois,
cette légitimité ne dédouane pas pour autant le gouvernement post-apar-
theid de toute critique. » Frédéric Le Marcis a écrit récemment, à juste
titre, cette phrase riche de sens : « l’histoire de l’apartheid plane sur le
présent  ». Fassin et al. en avaient fait la démonstration (2004, 2006)
comme l’a mentionné de Wet dans son texte.
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RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Blauw D., 2004, Transformations de l’État et réforme de la Santé. Le cadre


historique et institutionnel de la mise en œuvre des actions de lutte contre le
sida, In : Fassin D., ed., Afflictions. L’Afrique du Sud de l’apartheid au sida,
Paris, Karthala, 111-138.
Fassin D., 2004, Afflictions. L’Afrique du Sud, de l’apartheid au sida, Paris,
Karthala.
Fassin D., 2006, Quand les corps se souviennent. Expériences politiques du
sida en Afrique du Sud, Paris, La Découverte.
Le Marcis F., 2010, Vivre avec le sida après l’apartheid, Paris, Karthala.

Conflit d’intérêts : aucun.