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Études littéraires

Genette, Gérard Mimologiques. Voyages en Cratylie, Paris,


éditions du Seuil, 1976 (Collection poétique, 427 p.).
J. M. Leard

Sur la Nouvelle-France : documents et questionnements


Volume 10, numéro 1-2, avril–août 1977

URI : https://id.erudit.org/iderudit/500439ar
DOI : https://doi.org/10.7202/500439ar

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Département des littératures de l'Université Laval

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0014-214X (imprimé)
1708-9069 (numérique)

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Leard, J. M. (1977). Compte rendu de [Genette, Gérard Mimologiques. Voyages
en Cratylie, Paris, éditions du Seuil, 1976 (Collection poétique, 427 p.).] Études
littéraires, 10 (1-2), 308–311. https://doi.org/10.7202/500439ar

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ÉTUDES LITTÉRAIRES —AVRIL/AOÛT 1977 308

récits d'exploration, comme par coup d'érudition pour écrire un livre


exemple l'Histoire d'un voyage fait en sur rien, mais il en faut beaucoup
terre de Brésil, de Jean de Lery, une pour écrire un sottisier, si je me fie à
lecture en profondeur fait ressortir Flaubert et à Genette.
des données précieuses pour la com- Faisons la part des choses, puis-
préhension de la première réalité que Genette aborde le domaine avec
canadienne française et amérin- humour et que le recul dans le temps
dienne. et quelques commentaires donnent
La découverte ambiguë présente aux pires délires un air de profon-
en dernière partie la lecture et l'inter- deur, Genette écrit une histoire de la
prétation qu'ont fait de ces récits de séduction du mimologisme en tant
voyage de Cartier, parmi d'autres, que genre littéraire. La rêverie (ou le
François-Xavier Garneau, Louis rêve) de la motivation du signe lin-
Fréchette, Lionel Groulx, Marius guistique, c'est-à-dire du rapport en-
Barbeau, Félix-Antoine Savard, tre la chose dite (signifié/réfèrent) et
Pierre Perreault, Jacques Ferron et le moyen utilisé pour la dire (signi-
Léandre Bergeron. L'auteur constate fiant) apparaît bien être une constan-
en conclusion que « si la lecture que te : presque toutes les variations que
Cartierfaitdu pays est ambiguë, celle peut contenir la rêverie mirnologique
des lecteurs de Cartier l'est tout au- ont été exploitées, mais elles ne
tant, tributaire des idéologies du mo- pouvaient apparaître dans n'importe
ment, donc orientée ». (p. 189).. quel ordre, « car la rêverie craty-
Par sa profondeur et sa solidité, lienne est par nature une rêverie en-
l'étude d'André Berthiaume se place travée, constamment relative à l'in-
en parallèle avec l'ouvrage magistral formation linguistique du rêveur, et
publié récemment par Antonello donc, indirectement à l'état de la
Gerbi, La natura délie Indie Nove. Da science de son temps. . . » (pp. 238-
Cristophoro Colombo à Gonzalo 9). Mieux : lesavoird'uneépoquefait
Fernàndez de Odiedo, Milan-Naples, varier la compréhension des textes
1976. antérieurs. Socrate écartant la thèse
J. M. DE BUJANDA conventionnaliste paraît aux com-
Université de Sherbrooke mentateurs modernes un plaisantin.
D'autres avant nous considéraient
cette première partie du Cratyle com-
GENETTE, Gérard Mimologiques. me la donnée fondamentale du dialo-
Voyages en Cratylie, Paris, édi- gue. Etrange départ sans lieu cer-
tions du Seuil, 1976 (Collection tain !
poétique, 427 p.) Mais qu'y dit Socrate ? Il propose
deux directives à la réflexion. La
Les mauvaises langues, mais nous justesse des noms peut se vérifier à
ne sommes pas de celles-là, diraient deux niveaux : celui des noms com-
que G. Genette vient de réaliser d'un posés ou dérivés (ou analysés com-
seul coup les deux rêves de Flaubert : me tels) et celui des noms primitifs
il y écrit un sottisier (achevé, à la dif- liés au mimétisme vocal. Plus que
férence de Bouvard et Pécuchet) et cette bipartition souvent exploitée,
aussi le livre sur rien mentionné dans c'est la position de Socrate qui inté-
les Lettres à Louise Collet. Voilà de resse : il constate avec regret que la
quoi placer quelqu'un haut dans convention existe et que la capacité
votre estime. J'ignore s'il faut beau- mimétique du langage est peu et mal
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exploitée. Socrate est un « cratylis- complique les faits : l'organe vocal


te déçu et mécontant » (p. 36). Le utilisé pour produire un son prend la
voyage en pays inconnu et cratylien figure qu'a l'objet même qu'il veut
commence après Aulu-Gelle et Var- dépeindre avec la voix (p. 88) ! Pour-
ron. Saint Augustin (De Dialectica, tant, c'est à l'écriture (mimographis-
chap. VI, « De origine verbi ») pro- me) que par dépit, il recourt et il pro-
pose une dégradation croissante de pose un alphabet imitant les sons
la motivation et donne à la position vocaux. Court de Gébelin, plus intré-
cratylienne un semblant de vérité et pide ou délirant, voit dans l'écriture
de puissance. Il élimine le sens des phonétique un mimologisme qui ap-
sons et commence avec les mots où paraît déjà dans la parole : optimisme
la motivation directe apparaît (stri- du siècle ! Nodier est un voyageur
dor), évitant ainsi le saut dangereux solitaire et attardé : il retourne au mi-
tenté par Socrate. La synesthésie métisme de sons de la parole (dû à
{lene), la ressemblance entre les cho- l'onomatopée) et poursuit sa ré-
ses (crux/crus), la proximité (piscis/ flexion sur la valeur des voyelles, pri-
piscina), l'antiphrase (bellum/bellus) mitives, et des consonnes, tardives.
constituent les étapes de la motiva- Les vocables exploitent les capacités
tion indirecte. Rhétoricien, Genette mimétiques des sons, directement ou
parle d'une dégradation des formes par synesthésie : la poésie, métapho-
de motivation (onomatopées, méta- rique, est là par nature.
phore, métonymie, antiphrase). John Dernier avatar du cratylisme scien-
Wallis (Grammatica linguae angli- tifique, l'idée du mimétisme syntaxi-
canae) valorise sa langue maternelle, que donne au XVIIIe siècle un air bien
la plus mimétique et la plus expres- cratylien : il y aurait un ordre natu-
sive, et analyse avec cohérence rel et mimétique des mots dans la
voyelles, consonnes et monosylla- phrase. . .ordre français bien sûr, qui
bes. Leibniz est considéré par Ge- respecte l'ordre de la pensée (sujet-
nette, adroit, comme l'antithèse prédicat). En somme l'arrangement
parfaite de Socrate (p. 68) : il voudrait phrastique compense l'arbitraire du
une langue arbitraire, mais les lan- signe (Le Laboureur, Charpentier,
gues naturelles sont en partie moti- Frain du Tremblay). Avec l'abbé Gi-
vées, ce qui prouve qu'elles sont rard, Beauzée, Condillac, le latin re-
d'institution humaine, car Dieu aurait prend ses droits et l'abbé Batteux dé-
donné une langue conventionnelle. couvre même un ordre moral natu-
Halte ou excursion ? La première rel. .. et latin. Mais pourquoi diable,
étape du cratylisme à la Socrate s'ar- Diderot, d'Alembert, Dumarsais sont-
rête ici. La mimésis devient désor- ils montés dans cette galère ?
mais graphique et non plus pho- Là s'arrête le cratylisme scienti-
nique. Les lettres, peuvent imiter la fique. Au XIXe siècle ne ce sont plus
position des organes vocaux (o, par les linguistes qui sont cratyliens : la
ex.) : c'est l'hypothèse de Wachter parenté historique explique la res-
{Naturae et scripturae concordia). semblance de nombreuses langues
Elles peuvent reproduire le signifié (racine st- par exemple) et non plus le
et sont des hiéroglyphes : 0 symbo- mimétisme. Le verbe (non plus le
lise l'univers (world), I la verticalité nom) et la grammaire prennent le de-
et donc le moi (I). Jones a même vant de la scène. Le sanskrit (« l'an-
étudié la combinatoire ! De Brosses cêtre » indo-européen au XIXe siècle
{Traité de la formation des langues) ne présentait pas de lexique formé
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d'onomatopées. Seul Renan apparaît bien tic, celui d'un gros, boum). Ainsi
mimologique. . . pour le sémite. des conconnes. L'enquête sur le cra-
La dernière étape du voyage s'ou- tylisme se réduit finalement aux ono-
vre donc avec le cratylisme littéraire. matopées : la langue en perd (pigeon
Textes connus qui nous laissent le <pipione) et en gagne (glas<classi-
droit d'être allusif. Mallarmé veut cu) Et encore ? Si c'étaient
compenser l'insuffisance mimétique les phonèmes de l'onomato-
du mot dans les langues naturelles pée qui nous faisaient entendre et
par la poésie, l'insuffisance n'ayant sélectionner les bruits ? Je doute
rien de nécessaire puisque les sons qu'un turc entende une bouteille
ont une capacité mimétique. Avec faire glou-glou . . Enfin et surtout le
Valéry, malgré l'indissolubilité du structuralisme, en montrant que les
sens et du son en poésie, nous som- faitslinguistiquess'analysentàun ni-
mes en pays hostile au cratylisme, et veau antérieur au phonème pour le
avec Sartre la situation diffère peu. signifiant et au lexème pour le signi-
Mais aux yeux de Genette (moins aux fié (les traits pertinents) a porté (mo-
nôtres), Jakobson est cratylien avec mentanément ?) un coup mortel à la
l'autotélisme du message, le principe rêverie mimologique.
de répétition et d'équivalence. Proust
détruit l'illusion de la vérité des Que reste-t-il de ce voyage en pays
noms, Claudel fait semblant de croire cratylien ?
au mimologisme et même au craty- D'abord, bien sûr, un livre. Genette
lisme de l'écriture. Après ce « clas- y a colligé des faits pittoresques et
siscisme » (qui l'eût dit en 1960?) inattendus, qui manifestent la séduc-
apparaît l'étape de la signifiance, de tion constante du mimologisme sous
l'écriture, du travail mimologique : des formes nouvelles ou anciennes. Il
Leiris (surtout) et Ponge y partici- a aussi, selon ses termes, donné une
pent. Reste Bachelard avec une rê- signification — un intertexte — à des
verie sexualisante qui tend à justifier textes isolés, insitués. Surtout, il y a
le genre des mots. la découverte. Oserons-nous dire
Vient enfin l'heure du jugement l'énorme faille de notre documen-
linguistique, et il est sévère (plus en- tation ? Alors même que notre forma-
core sous notre plume) : la limite des tion de linguistique philologue (qui
voyelles et des consonnes s'évanouit couvrait le début du texte jusqu'à
et se relativise, chassant une partie Aulu-Gelle) et que nos préoccupa-
du cratylisme; la langue exploite peu tions de sémioticien littéraire (qui
la synesthésie voyelles-couleurs (les exigent un regard de Mallarmé à Ja-
sons aigus à vibration rapide auraient kobson) faisaient de nous en prin-
quelques chances d'être réellement cipe un homme un peu averti, il reste
associés à la lumière : i = lumière, trois cents pages de neuves (les plus
ou = obscurité); la relation gamme délirantes, il est vrai). Nous avons
de fréquence-taille ne semble pas ex- donc découvert une continuité inat-
ploitée non plus, même si la relation tendue et l'histoire ne manque pas
semble plus objective (la raison invo- d'enseignements : relativité des
quée par Martinet, cité par Genette, questions et des réponses; partialité
nous fait sourciller : i signifie la peti- ducratylismeàchaqueépoque(nom,
tesse parce que la cavité de réso- verbe, son, graphie, phrase, poé-
nance de la bouche est resserrée ! sie. . .) et cela nous ramène à notre
Les faits d'ordre acoustique sont plus introduction et au questionnement
clairs : le choc d'un-petit objet est de l'histoire.
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Quelques regrets, aussi. Genette GREIMAS, A. J. Sémiotique et scien-


a abandonné un peu vite son voya- ces sociales, Paris, le Seuil, 1976,
ge : la pulsion de Kristeva et son fon- 219 p.
dement biologique (La révolution du
langage poétique, p. 151 et 208 sq) ne Sémiotiques et Sciences sociales
doivent pas seulement procurer la de A. J. Greimas est ce qu'on appelle
jouissance à quelque Genette du un livre plurivalent : c'est-à-dire mise
XIXe siècle mais apparaître comme au point sur les questions que la phi-
l'avatar psychanalytique de la rêve- losophie pose à la sémiotique, propo-
rie cratylienne au XXe siècle. Les sition de concepts opératoires dans
« matrices » du signifiant et du signi- le champ de la méthode, ouverture
fié où s'incorporent les lexèmes mo- sur des systèmes sémiotiques « natu-
tivent bien une partie du vocabulaire rels », non-linguistiques, dont la des-
(voir P. Guiraud, très convaincant, cription doit être isomorphe au sys-
dans Structures étymologiques du tème linguistique à travers lequel ils
lexique français). Cratylisme scrip- organisent des « visions du monde ».
tural et structural : voilà déjà la méta-
La valeur polémique est sensible
morphose. Remarques plus terre à
dans la première partie de l'ouvra-
terre : pourquoi « disséminer » l'in-
ge : « Du discours scientifique en
formation en chapitres quand on
sciences sociales». Greimas rompt
peut-nous l'avons tenté dans cette
des lances avec les sémioticiens trop
recension —fixer quelques grandes
attentifs aux théories marxistes ou
étapes (que Genette signale, pp. 83
psychanalytiques : ils ébranlent le
et 239) ? Pourquoi élargir un champ
projet saussurien et avec lui l'épis-
déjà vaste (c'est Hermogène qui parle
témê de la science sémiotique. Grei-
pp. 227-257) ? Peut-on vraiment con-
mas reformule les bases de sa mé-
sidérer qu'une théorie de la poésie
thode : « C'est par une approche
affirmant l'indissolubilité du signi-
inductive que le linguiste décèle, sur
fiant et du signifié est une manifes-
le plan de la manifestation, des
tation de cratylisme ? Le commen-
« grandeurs », objets non définis de
taire sans texte à l'appui est un peu
ses manipulations futures, dont il ob-
envahissant et pour certaines épo-
serve les récurrences, cherche à re-
ques un choix de textes aurait été
connaître les variations et les inva-
bien préférable à de (trop) brèves ci-
riances et finit par réunir les occur-
tations noyées dans le commentaire.
rences en classes, qui, seules
Enfin dans la dernière partie sur-
peuvent prétendre au statut d'objets
tout, un peu de vocabulaire linguisti-
sémiotiques constitutifs du niveau
que aurait été bienvenu sur un tel su-
taxinomique. Son faire linguistique,
jet, ne serait-ce que pour situer clai-
à la fois inductif et déductif, n'a de
rement la sémiotique et la linguis-
sens pour lui que si, tout en étant
tique actuelle.
subordonné à une méta-logique, il
Mais on aura appris que certains lui permet de rendre compte de sa
aiment rêver, d'autres écrire. Ceux « réalité » de la manifestation linguis-
qui veulent lire et rêver ouvriront Mi- tique » (p. 15). En trahissant ces
mologiques. grands principes méthodologiques,
les sémioticiens risquent de raviver
J. M. LEARD l'illusion référentielle, soit des « ail-
Université de Sherbrooke leurs » hors discours : \egestus révo-
lutionnaire, le corps-texte, le sujet