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キ下にこ

い.
3
CHAPITRE

Le temps des conjectures


(Ou la problématique)

Synthèse
La deuxième étape de la démarche scientifique consiste à
élaborer une réponse théorique, provisoire et opération-
nelle à la question de départ. Cette étape se divise en
deux grandes sous-étapes :

L'adoption, la modification ou la construction d'un


cadre théorique à partir duquel le chercheur reformule
sa question de départ et propose une hypothèse de
recherche.
• L'opérationnalisation du cadre théorique afin de pré-
parer l'étape suivante de la démarche : la corroboration
ou la réfutation de l'hypothèse de recherche grâce à
des tests empiriques. Cette sous-étape se fait en s'as-
surant de la falsifiabilité
de l'hypothèse et en élabo-
rant des concepts opérationnels. Pour rendre ses con-
cepts opérationnels, le chercheur doit déterminer et
définir leurs dimensions, leurs composantes, leurs in-
dicateurs et, si nécessaire, leurs indices.
IGNsetENCt\S tlUMAtNbS
L.A I'L•MARCHE

À ce stade de la recherche,le chercheur dispose d'une}


bonne question de départ et d'une bonne connaissance
son sujet d'étude.
11convient maintenant de passer à l'étape des conjeà,
tures théoriques. Cette étape de la démarche scientifique se
divise en deux sous-étapes. La première consiste à adopteìtt
modifier ou construire un cadre théorique. La deuxièm'etY
sous-étape renvoie à l'opérationnalisation du cadre théo-'t'
rique.

Le temps des conjectuèes en bref


Adoption, modification ou construction 'd'un cadre théorique
Adoption, modification ou construction d'une théorie

Retoursur la questionde départ

Formulation d'une 'hypothèse

Opérationnalisation du cadre théorique


Vérificationde la falsifiabilitéde Phypothèse

Choix ou construction 'des cbhcePts

Choix ou construction dq dimensions

Choix ou construction des composantes

Choix des indicateurs et, si nécessaire, des indices

(Prochaine étape)
Corroborationou réfutation des conjecturesthéoriques
par des tests empiriques
(Chapitres4 et 5)
CHAPITRE 3 LE DBS CONJEC'rtJREs

3.1 ADOPTION, MODIFICATION OU


CONSTRUCTION D'UN CADRE THÉORIQUE
D'une manière générale, adopter, modifier ou cor)struire
de un cadre théorique consiste à conjecturer une réponse théo-
rique à la question de départ. Cette réponse théorique, qui
s'articuleautour d'une ou plusieurs hypothèses de recherche,
le,
doit paraîtrevraisemblable aux yeux du chercheur. Ce dernier
ite
pense que le problème de recherche qu'il a formulé sous
forme de question de départ devrait se résoudre grâce à cette
solution théorique et hypothétiquè. II n'en est pas certain,
tse
mais ses déductions et ses connaissances exploratoires l'inci-
ire
tent à le croire.
Adopter, modifier ou construire un cadre théorique de-
mande l'accomplissement de deux rtâches : choisir,modifier
ou construire une théorie et formuler une hypothèse.
L'hypo-
thèse découle nécessairement de la théorie adoptée, modifiée
ou construite. Voyons cela plus en détail.

3.1.1 Qu'est-ce qu'une théorie.?


[...]
nous rappelons idi seulement la nécessité de
théories même inexactes, même provisoires et
limitées, pour ordonnèr la réalité, tiacer un
schéma d'observation, émettre des hypothèses,
parvenir à des explications 88.

Pour choisir, modifier ou cofistrüffe une théorie, il faut


d'abord savoir ce dont il est question. Nous commencerons
donc par définir ce qu'est une théorie avant d'expliquer
1
comment on procède pour en choisir,en modifier ou en
construire une.

En termes académiques, les théories sont des ensembles


d'énoncés généraux décrivant des phénomènes réels. En
termes plus métaphoriques, les théories sont, comme le disait
si joliment Karl Popper, « des filetsdestinés à capturer ce que

58. Grawitz, M., Méthode des sciences sociales, op. cit., p. 540.
30 LÀ ot (ARCHE D'UNE RECHERCHEEN HUMAINES

nous appelons «le monde » ; à le rendre rationnel, l'expliquet


et le maîtrisere »

Définitions d'une théorie


Le mot « théorie» vient du mot latin theoria («recherche
spéculative») qui dérivait lui-même du mot grec theôria qui signifia
d'abord « groupe d'envoyés à un spectacle religieux,à la consultation
d'un orocle», puis avec Platon « contemplation, considération Au
XVIII' siècle, il prit le sens de système de concepts abstraits,plus ou
moins organisé, appliqué à un domaine"
Voiciquelques définitions qu'on retrouve dans des livres
duction à la méthodologie des sciences humaines :
Maurice Angers:
Ensemblede termes, de définitionset de propositions,en relation
les uns avec les autres, qui propose une vue systématique d'un
phénomène,dans le but dünterpréteret de prédire".
Marie-Fablenne Fortin :
Ensemble de généralisations portant sur des concepts et de
propositions précisant des relations entre des variables, destiné
expliquer et à prédire des phénomènes'2.
Benoît Gauthier :
Ensemble ou système d'énoncés logiquementinterconnectés
différentes façons complexes; réseau déductif de généralisations è
partir duquel on peut dériver des explications ou des déductionssur
certains types d'éléments connus; système inductif et ré
d'énoncés à portée plus ou moins large cherchant à expliquer et
encadrer fétat et la dynamique d'un plus ou moins grand nombre
faits en les interconnectant logiquement".

cit., p. 57.
89. Popper, K., La logique de la découvertescientifique,op.
de la langue
90. Rey, A. (sous la direction de), Dictionnairehistorique
Paris, Dictionnaires Le Robert, 1994,p. 2115. humaines,op.
des sciences
91. Angers, M., Initiation pratique à la méthodologie
p. 355.
op. cit., p. 370.
92. Fortin, M.-F., Le processus de recherche,
93. Gauthier, B. (sous la direction de), Recherchesociale,op. cit., p. 524.
CHAPITRE 3 LE TEMPSDES CONJECTURES 131

En termes simples, les théories sont des constructions


th&ries sont des intellectuellesprenant la forme de systèmes de concepts94 et
d" concepts servant à expliquer des phénomènes réels. Ainsi, si j'adopte
Pir ln mi-
une théorie freudienne du comportement des individus,
Il triste plii•
j'utilise
le système de concepts élaboré par Freud pour
théories diffé-
rates.
comprendre le comportement humain. De la même manière,
je peux utiliser la théorie de Piaget pour comprendre le
développement cognitifdes enfants.Si un savant dénommé
John Smith élaboraitun nouveau système de concepts pour
expliquer les révolutions sociales et que cette nouvelle expli-
cation connaissait un certain succès au sein de la communauté
scientifique, on parlerait probablement de la théorie
« smithienne» (ou quelque chose du genre...)
des révolutions
sociales. Selon notre démarche scientifique, le but d'un scien-
tifique est donc de produire des théories qui expliquent une
partie de notre réalité, et de les soumettre par la suite à des
tests empiriques afin de les corroborer ou de les réfuter.
En expliquant le réel, les théories se trouvent à organiser
Les théories orgn- notre représentation de la réalité. Cette fonction d'organi-
nixnt notre percep- sation de la perception de la réalité est d'une importance
Ibn en!Piriquede la capitale pour les scientifiques. C'est elle qui leur permet
r&lilé.
d'aborder l'étude de phénomènes avec un minimum d'effi-
cacité. Sans théorie, en effet, nul chercheur ne peut produire
une recherche empirique sensée". Ainsi, comme le note
Isabelle Lavergnas :

Le social, la société, le politique, le réel ne peuvent être saisis


qu'à travers un regard construit, sachant organiser des
phénomènes, à première vue, épars. La théorie est précisément
le cadre de référencequi produit un sens et permet à un obser-
vateur de subsumer des fragments de signifiants qui, sans cette
interrelation, resteraient incompréhensibles et même, pire, en-
fouis, noyés dans une marée d'informations à première vue tout
aussi valides les unes que les autres. La théorie est donc la

94. Nous expliquerons plus loin ce qu'est un concept. Voir pages 175 à 177.
Pour l'instant. contentons-nousde dire qu'un concept est un mot ou un
ensemble de mots représentant un phénomène réel (le concept de « table »
est un mot qui représentel'ensemble des tables qui existent sur la
planète).
95. Certains adeptes de la démarche inductive prétendent le contraire. Selon
eux, l'observation de la réalité doit se faire sans a priori théorique.À. ce
sujet, voir p. 56-58 et p. 134-135.
4
132 LA DÉMARCHEdtJNE RECHERCHEEN scrmcxs HUMAINES

syntaxe d'un réel, le moyen de lui faire rendre sa logique,


formaliser dans un principe d'ordre et de systématisation,
donnancement de causes et d'effets".

Ces explications de la fonction d'une théoriesemblq


un exanple d'une re• peut-être quelque peu complexes et abstraites.Prenons
cherche fictive souli- exemple. Supposons que renseigne la science politique
gnant l'utilité des collégial depuis quelques années. Au fildes ans, fai remarqié
théories dans l'obser-
un phénomène étrange et amusant : la majorité des étudiant,
vation de la réalité.
préfèrent s'asseoir à un endroit particulier (à l'avant,
centre, à l'arrière, à gauche, à droite) dans une salle de
Intrigué par la régularité des choix faits par la plupart de
étudiants, f entreprends une recherche scientifique sur
sujet. Ma question de départ est : « Quels facteurs influencent
le choix d'une place dans une salle de cours fait par
étudiants du collégial? »

Supposons que mon exploration me révèle qu'iln'existe


une observation em- pas de théorie expliquant ce phénomène et que je décide de
pirique sans aucune commencer mon étude sans en construire une. Je procède
théorie pour l'orga-
donc à l'observation de groupes d'étudiants sans idée pré
niser serait inefficace.
conçue, sans prénotion théorique. Mon esprit est comme ure
page blanche, dirait l'empiriste John Locke. Je veux todt

simplement observer mes étudiants et r espère voir le ou


facteurs qui influencent le choix d'une place dans une salE
de cours. Mais que dois-je observer ? Sur quoi dois-jefoœ
liser? Où dois-je porter mon regard ? Je n'en ai aucune idée

car aucune prénotion, aucun plan, ne guide mon observation

de la réalité. Ainsi, mon esprit est parfaitement vierge lors de

l'observation de la réalité; je suis une sorte de caméra qui

enregistre des sensations qui sont ensuite envoyées à


cerveau pour y être traitées.Au bout de quelques minuta
d'observation, mon cerveau sera littéralement bombardé d'ir.

formations diverses. Aussi, je noterai, pêle-mêle, que certams

hommes; que
étudiants assis à l'arrière de la classe sont des
; qu'il en va de même des étudianÉ
d'autres sont des femmes
et au centre ; que les étudiants assis à droite de
assis à l'avant

la classe ont des cheveux, sauf un qui les a rasés; qu'il en


ceux qui sont assis à gauche, sauf que
de même de

du social», dans Gauthi e


96. Lavergnas, I., « La théorie et la compréhension problématique à la coll ec
de), Recherche sociale. De la
B. (sous la direction
des données, op. cit.,p. 119.
CHAPITRE 3 • LE TCMPSDES CONJECTéREs

personne ne s'est rasé les cheveux; qu'au centre il y a


étudiant qui remue une gomme à mâcher dans sa bouche, ce

qui n'est pas le cas à l'avant ou à l'arrière; que les femmes


assises au centre portent des jupes ou des pantalons, alors
que les hommes au centre ne portent pas de jupe, mais qu'ils
ont des pantalons; qu'il en va de même à l'arrièr.eet à

l'avant ; que... Bref, ou bien je deviens fou au bout de quelque


temps, ou bien je ne trouverai jamais de réponse à ma
question de départ car mon observation de la réalité sera
interminable, incohérente et complètement inutile.

Revenons en arrière et supposons qu'après mon


exploration j'adopte une théorie expliquant le choix d'une
place dans une salle de cours. Disons que cette théorie
(fictive) se nomme la « théorie du triangle». Selon cette
théorie, le principal facteur qui influence le choix d'une place
dans une salle de classe est l'intérêt de l'étudiant pour le
cours ou pour le professeur. Ainsi, si la théorie est bonne, un
étudiant intéressé par le cours ou le professeur devrait s'as-
seoir dans un triangle par rapport au professeur. A contrario,
les étudiants peu ou pas intéressés par le cours ou le
professeur devraient se placer à l'extérieur du triangle.

Professeur
e O

O o e

e e
o o o O O

e o
Élèves

À ce stade de la recherche, je ne sais pas si cette théorie


est valable. Pour le savoir, ilfaudra tenter de la corroborer ou

de la falsifierlors de l'étape suivante en la soumettant à des


tests empiriques. Mais une chose est certaine: grâce à cette
théorie, mes observations de la réalité seront beaucoup plus
LA DÉMARCHED'UNE RECHERCHEEN RtENCES HUMAINES

cohérentes et utiles que si je n'avais pas de théorie. En


en m'appuyant sur cette théorie, je présume qu'il est inuüle
de compter le nombre de dents ou de cheveux de
étudiants. C'est inutile parce que je pense que le facteur
influence le choix d'une place dans une sallede cours
pas le nombre de cheveux ou de dents des personnes,
leur intérêt envers le professeur ou le cours. Je présume
qu'il est plus uüle d'interroger mes étudiants sur leur niveau
d'intérêtenvers moi ou mon cours que de compter le nombre
de leurs dents. C'est en ce sens que nous disons que les
théories sont des modes d'organisation de la perception
empirique de la réalité. C'est aussi en ce sens que nous
pouvons dire que tout savoir scientifique est théorique
en définitive, toute observation scientifique de la réalité

s'appuie nécessairement sur certaines prénotions


qui la rendent utile et efficace.

Une thèse contraire : les « théories ancrées»


Notre Position épistémologique inspirée du falsificationnisme
nous porte vers une démarche hypothético-déductive de la sciena
Comme nous venons de le voir,cette démarche place le choix ou
construction dune théorie avant l'observation systématique de
réalité. Selon nous, il est nécessaire que Pélaboration dune théorie
précède l'observation de 10réalité afin de rendre cette dernière
et efficace.Mais il n'en va pas de même pour tous les chercheurs.
Ceux qui ne jurent que par la démarche inductiveseront en déscccordt
avec nous à ce sujet Selon eux, étant donné que la démarche
scientifique est inductive,l'élaboration dune théorie doit découler des%
observations empiriques. Elle ne les précède donc pas. Cette concept
tion de [élaborationa posteriori des théoriesest notammentcele
qu'on retrouve chez des savants (des sociologuespar exemple)
s'inspirent des premiers travaux méthodologiquesd'Anselm L Strauss%s

Selon Strauss, la théorie doit être ancrée (de l'américain groundedZ
theory). Comme PénoncentclairementNicole Rousseauet Frandne•a•
Saillant,(la théorie ancrée est une méthode de rechercheinductite *s
recueNiesR
qui a pour but de générer une théorie à partir des données

Strauss, The Discovery of


notamment Glaser, B.G. et A.L
97. Voir
Chicago, Aldine, 1967.
Theory. Strategies for Qualitative Research,
135
CHAPITRE3 - LE TEMPSDES CONJECTURES

plutôt que d'analyser des données en fonction d'une théorie


existonte98». En gros, selon les inductivistes qui s'inspirent du
raisonnement des empiristes anglais F.Bacon,J. Locke et D. Hume (voir
le chapitre l, en 1.1.3), des observations rigoureusespermettent de
découvrirdes récurrences et des associations entre des Phénomènes
qui finissent par s'imposer par elles-mêmes à J'observateur. Selon ces
explications, il y aurait donc une nette opposition entre une « théorie

ancrée» et une théorie hypothético-déductive.

Nous doutons sérieusement du bien-fondé de cette opposition.


Et ce pour deux raisons. D'abord, nous venons de voir qu'une
observation sans prénotion théorique pour l'organiser est soit totalement
absurde, soit complètement inutile. Ensuite, certains méthodologues
ont sans doute mal compris la portée des explicationsde 10Œthéorie
ancrée» d'Anselm L Strauss. En effet, dans un livre récent, Strauss
prend soin de noter que, dans ses premiers écrits, il s'attaquait aux
théories spéculatives, mais que cela n'enlève rien au fait qu'une
« vérification» ne peut se faire sans déduction préalable.Ainsi,•comme
nous, il dit très clairement qu'une collecte de données sans •hypothèse
théorique est inutile". À cet égard, «des recherches efficaces en
sciences sociales doivent s'inspirer de l'exemple des recherches en
physique où s'entrecroisent la formulation d'hypothèses provisoires,la
production de déductions et leurs vérifications—tout cela grâce à
l'utilisation de données empiriques100 ». Avouons que ces explications
ne sont guère différentes des nôtres. D'autant plus que notre
démarche hypothético-déductivene produit nullement des théories
purement spéculatives. En effet, en accomplissant une phase
exploratoire en se référant à son « vécu», en lisant la documentation
scientifiâue, en consultant des confrères et en se livrant à des
observations exploratoires, le chercheur qui adopte notre démardhe
devrait normalement choisir, modifier ou construire une théorie
relativement bien « ancrée» dans la réalité.

98. Nicole Rousseau et Francine Saillant,« Approches de recherche


qualitative » dans Fortin, M.-F., Le processus de la recherche: de la conception
à la réalisation, op. cit.,p. 151.
99. Strauss, A. L., Qualitative Analysis for Social Scientists,New York, Cambridge

University Press, 1993, p. 12.


100.Ibid., p. 14. Traduction libre de : «In this regard, effective social science
research must follow the example of physical science research in its
intertwining of the formulating of provisional hypotheses, making
deductions, and checking them out — all With the use of data
136 LA DÉMARCHED'UNE RECHERCHEEN SCIENCES HUMAINES

3.1.1.1 La diversité des théories en sciences humaines

Au premier chapitre, nous avons dit qu'il n'existe pas•

Il existe plusieurs de paradigmes théoriques en sciences humaines. Il n'existé,


théories différentes en que des quasi-paradigmes. Cela signifie que chacune
sciences lillinnines.
sciences humaines renvoie à une multitude de théories dif.
férentes et plus ou moins rivales. Les théories des sciences
humaines sont tellement nombreuses qu'il serait vaili

d'essayer de toutes les présenter. Nous invitons donc les


chercheurs débutants à consulter des livres d'introduction
la psychologie, la sociologie, la science politique, l'économie,
l'anthropologie, l'ethnologie, etc.; dans certains de ces livres,
on trouvera des explications générales des principales'
théories de chacune de ces sciences humaines, ainsi qu'unë•
présentation des savants qui les ont construites ou modifiées.

Toutefois, à titred'exemple, nous présenterons sommai.


Exentplede la diver- rement, dans le prochain encadré, les principales théories
sité des quasi-para- d'une science humaine : la psychologie. Il s'agit moins ici de.
digmes théoriques en
vraiment comprendre ces théories que de mieux visualiserla
psychologie.
diversité, les influences et les oppositions entre les couranti•
théoriques des sciences humaines. (Pour bien comprendri
ces théories, il faut simplement étudier la science humaine
concernée ou liredes ouvrages spécialisés sur la question.)'

Les grandes théories en psychologie


Au XXe siècle, on peut discerner six grandes théories en.
psychologie101.

Le béhaviorisme (ou behaviorisme)


• Fondateurs: John B. Watson (1878-1958), Burrhus F. Skinner.
(1904-1990)
t::
• Brève présentation : Ce courant théorique américain fondé par:.è
Watson vers 1920 se démarque de la psychologiesubjectivequi'}
se fondait sur l'observation des états d'âme. Cette théorie s'appuie*
Burrhus
F. Principalement sur deux idées. Premièrement, la Psychologie esil.;«
Skinner

101. Voir « La psychologie aujourd'hui » de Sciences humaines, hors série,n o 19'


décembre 1997/ janvier 1998, p. 10-11 ; Lieury, A., La psychologie est-elle
tille

science ?, Paris, Flammarion, 1997.


CHAPITRÈ 3 Lg îËMPS DES

science empirique du comportement (behavior en américain)


une
porte que sur des conduites observables (et non des états
qui ne
que sur des paramètres objectifs.
mentaux). Elle ne s'appuie
humain et animal dérive du
Deuxièmement,le comportement
fait le résultat d'un
conditionnement Le conditionnement est en
(S) et une réponse
apprentissagepar associationentre un stimulus
le rôle du chercheur
(R).L'humainapprend par conditionnement et
mécanismes de cet
en psychologieest de mettre à jour les
apprentissage par stimulus et réponse. La théorie béhavioriste
mène à une thérapie la Behavior therapy — qui s'inspire des
« lois du conditionnement».Par exemple: « Partant de l'hypothèse
que les phobies proviennent de conditionnement à la peur (par
exemple d'un chien), le principe de la thérapie est de reconditionner
positivementaux chiens, en permettant très progressivement des
contacts de plus en plus rapprochés avec l'animali02».
La gestalt-théorie (ou Gestalt)
• Fondateurs:Max Wertheimer(1880-1943), Kurt Koffka (1886-
1941), Wolfgang Kôhler (1887-1967).
• Brève présentation: Née entre les années 1920 et 1940 en
Allemagne,cette théorie prétend, d'une manière très générale, que
les «formes» « définissent les représentations organisées que le
PsychismeProjette sur la réalité pour leur donner sens i03». Selon
Alain Lieury, les premiers psychologues qui mirent au point cette
théorie «s'opposaient au behaviorismeen pensant que l'unité des
mécanismes mentaux n'était pas une simple association mais une
structure avec des lois d'organisationinterne. Leur principal thème
d'étude était les formes visuelles,dont certaines —le cercle, le carré,
le triangle —apparaissent,par leur équilibre,comme des
bonnes
formes, ou Gestalt selon le terme allemand. Leur idée
fondamentale
est que la totalité n'est pas réductible à la somme
des Parties,
comme on le suppose d'après des simples
associations: par
exemple la somme des éléments f,l,e,u,r,donne plus
que la simple
addition de ces lettres, un moti04».

102.Lieury, A., La psychologieest-elle une


science?, op. cit., p. 115.
103. « La psychologie aujourd'hui », Sciences humaines,
op. cit.,p. 11.
104.Lieury, A., La psychologieest-elle une
science?, op. cit., p. 116.
LA DÉMARCHED'UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES

La psychanalyse
• Fondateur : Sigmund Freud (1856-1939)
• Brève présentation : La psychanalyse Œest à 10 fois une
méthodé
d'analyse (des rêves, des troubles mentaux, etc.), une théorie
psychisme et une thérapie.En tant que théorie du psychisme,
s'intéresse aux pulsions (Principalementd'ordre sexuel) et à
Sigmund Freud structuration de la Personnalité en trois instances (le ça, le Surmoï
le Moi). Et, en tant que thérapie,elle Prétend traiter les névrosé
par une « cure» destinée à révéler au sujet les sources inconsciente
de ses conflits psychiques. Lo psychanalyse connaît une grcnde_:
audience dans le monde à partir des années 20130, même si
a engendré des dissidents tels Carl Jung ou AlexandreAdler I •
Alfred Adler]. Elle a donné lieu à de considérables ramifications*'
avec notamment la psychanalyse de renfont, la psychan09se
moi (self) aux États-Unis, le freudo-marxisme ou Pethnopsy-
chiatrie 10S».
L'école humaniste
• Fondateurs: Carl Rogers (1902-1987), Abraham Maslow (19
1970)
• Brève présentation: L'Américain C. Rogers perçoit la Personne
comme un être dont l'objectifest la réalisation de soi. Dans ce"
ordre d'idées,A. Maslow élabora la célèbre pyramide des besoini•.
Carl Rogers Au bas de la Pyramide,l'humain doit d'abord satisfaire ses besoin$-
physiologiques (manger, boire, activité sexuelle et régulation de
température) avant de satisfaire ses besoins « supérieurs», soit lésa
besoins de sécurité (Protection, peur de Pinconnu),les besoins:
d'amour et d'appartenance (affection, confiance, amour), les besoüli.a
d'estime (respect et estime des outres et de soi), les besoin$, :
k

cognitifs (curiosité, exploration), les besoins esthétiques (recherché"


de la beauté, de Pordre,de la symétrie)et finalement(en haut
la pyramide)la réalisationde soi. Cette théorie de la motivationfur
contestée par plusieurs car un individu peut avoir des besoinr, 71
« supérieurs» même si ses besoins «inférieurs» ne sont
comblés.

105. « La psychologie aujourd'hui», Sciences humaines, op. cit.,p. 11.


OS CONJECTURE
3 - LE TEMPS
CHAPITRE 139

La psychologie du développement (ou psychologie


développementale ou psychologie génétique)
• Fondateurs : Jean Piaget (1896-1980), Arnold Gesell (1880-1961),
Lev Vygotski (1934-1996), Eric Erickson (1902-1994).
• Brève Présentation : Ce courant psychologique regroupe Plusieurs
auteurs. Mais, d'une manière très générale, nous dirons qu'ils
travaillent tous sur « l'étude du développement intellectuel,moral et
JeanPiaget affectif de la personnalité de l'enfant à l'adolescent' 06».Jean .Pioget
analysa notamment le développement de l'intelligencechez l'enfant
courant
en Précisant ses principales étapes. Plus récemment, ce
au
s'est penché sur l'étude du développement à l'âge adulte et
vieillissement

La psychologie cognitive
Zenon
• Fondateurs : George Miller,]erome Bruner, Herbert A. Simon,
Pylyshyn, Philip Johnson-Laird...
quasi-
• Brève présentation : La psychologie cognitive est le nouveau
Paradigme important de la psychologiecontemporaine. II remplace
»:
le béhaviorisme.Ainsi, certains parlent d'une « révolution cognitive
«Aujourd'hui,la Psychologiecognitivea tout bouleversé sur son
Passage et a conquis le pouvoir de façon quasi hégémonique.
Omniprésente dans les articles, les manuels, les laboratoires, les
colloques...certains n'hésitent pas à assimiler la psychologie dans
son ensemble à la psychologie cognitive107 ». En réaction au
béhaviorisme, la théorie cognitives'intéresse à la manière dont
l'intelligence fonctionne pour traiter de l'information. ElIe cherche à
mettrè à jour les « états mentaux» de l'humain. D'une manière
générale, la réponse est qûe (de cerveau fonctionne sur le mode
de l'ordinateur (et inversement..). Cela signifie que la pensée
humaine est une suite d'opérations logiques effectuées sur des
symboles abstraits. Le but de la psychologieest alors de dévoiler
les programmes d'action sous-jacents qui, à l'instar des programmes
108
informatiques, gèrent le fonctionnement du .cerveau

106. Ibid.
107.Dortier, J.-F., « La révolution cognitive » dans « La psychologie
aujour-
p. 22.
d'hui », Scienceshumaines,hors série, no19, décembre-janvier 1998,
108. Ibid., p. 23-24.
140 LA DÉMARCHED'UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES

Chaque science humaine est aussi diversifiée au niveau„


Ln diversité des théo- théorique que peut l'être la psychologie.
ries dans les autres
sciences huntaines est
En économie, on retrouve notamment l'école anglaise
aussi grande qu'en l'école française, l'école classique et les néo-classiques.
psychologie.

Adam Smlth David Ricardo Thomas Robert Malthus


(1723/1790) (1772/1823) (1766/1834)
Recherches sur Principes d'économie PrindPes (féconomie
la nature et les couses politique politique
de la richesse (1817) (1820)
des nations
(1776)

Physiocrates
(175611777)
(F. Quesnay, Traité
porttique
École anglaise (1803)
synthèse par
John Stuart Mill
(1806-1873) École française

École classique

Néoclassiques

École anglaise École viennoise École de Lausanne École française•.l•


CNS. Jevons, (C. Menger...) (LWalras. (AA
A. Marshall...) V. Pareto...)

Source : Honoré, L., L'économie est-elle une science ? , Paris,

Flammarion, 1997, p. 29.

À cette liste, on pourrait ajouter d'autres courants


théoriques : le marxisme, le keynésianisme...

En sociologie, il y a notamment: le marxisme (K. Marx,

L. Althusser), le fonctionnalisme, le structuro-fonctionnalisnie


(T.Parsons), l'école de Chicago, l'ethnomé!hodologie
Garfinkel), l'interactionnisme (G.H. Mead), la sociologie
l'action d'Alain Touraine, le post-modernisme...
CHAPITRE 3 - LE TEMPS'DES
CONIEc•réREs

En science politique, un chercheur peut


également
recourir à plusieurs théories, dont: le marxisme
(K. Marx,
R. Miliband, N. Poulantzas), le fonctionnalisme
(C. Bergeron),
l'approche systématique (D. Easton), l'école réaliste
(en
relations internationales), la théorie des choix publics
(G. Tullock)...

En histoire, il existe l'école méthodique (ou « positive


(C. Seignobos), l'Écoles des Annales (F. Braudel, L. Febvre,
M. Bloch), la « nouvelle histoire » (F. Furet, P. Ariès), la micro-
histoire italienne, la social history anglaise (E.P. Thompson,
E. Hobsbawn)...

En anthropologie, on retrouve le fonctionnalisme


(B. Malinowski), le structuralisme (C. Lévi-Strauss), le
marxisme, et ainsi de suite.

Ce tableau, incomplet, ne rend cependant pas compte


des sous-courants et des théories mixtes comme le freudo-
marxisme (W. Reich) qui tente d'associer les thèses de Freud
à celles de Karl Marx.

3.1.1.2 Exemples de détermination théorique


de l'observation de la réalité

Insistons encore une fois sur un point très important: ce


Répétons-le:le choix qu'il importe de retenir à ce stade-ci, dest qu'il existe plusieurs

ou la construction théories et qu'elles permettent d'organiser la perception des


d'une théorie déter- faits empiriques et de «voir» la réalité étudiée. C'est -à partir
milleIc regard qui d'une théorie adoptée, modifiée ou construite que le chercheur
sera porté sur la son attention sur tel ou tel fait.Si l'on saisit
décide de porter
r&lité.
cela,on comprend qu'un même phénomène ne sera pas
observé de la même façon par des chercheurs recourant à des
théories différentes. Prenons un exemple. Supposons trois
gou-
chercheurs se penchant sur l'étude de la décision d'un
vernement de rétablirla peine de mort. Supposons aussi que
des théories différentes: le
ces trois chercheurs défendent
est marxiste, le deuxième fonctionnaliste et le
premier
chercheurs « verront» des
troisième structuraliste.Ces trois
différentsen regardant une même réalitécar
phénomènes
Autrement dit, à cause de
leurs théories sont différentes.
2 LA DÉMARCHED'UNE RECHERCHEEN SCIENCES HUMAINES

leurs divergences théoriques, ils mettront l'accent sur


aspects différents d'une même réalité.Le marxiste porter;.z
son attention sur les rapports de classes
puisque le
est une théorie favorisant l'étude
des rapports entre
Ide
classessocialespour comprendre un phénomène social,
Po.
litiqueou économique. Le fonctionnaliste cherchera
les
tions sociales remplies par la peine de mort dans la
socié€(à
Le structuraliste cherchera les structures
d'une sociétï..:
pratiquant la peine de mort. Voyons ce
que cela POUrrait.
donner d'une manière très schématique.

Le chercheur marxiste analysera fort probablement


lé _
Exentple fictif d'Illi rapports de classes ayant suscité la décision du
gouvernement'
regard Illarriste. de rétablir la peine de mort. Il pourra
ainsi tenter de corn.
borer ou de réfuter l'hypothèse voulant que la
bourgeoisie-
du pays concerné a intérêt à durcir la répression étatique en
période de crise économique. Cette répression accrue s'avère ,

utile pour cette classe dominante, dit le marxiste, car cetté


bourgeoisie se sert de l'Étatpour maintenir son hégémonië r,
sur les classesdominées. Notre chercheur marxiste
donc de démontrer pourquoi et comment la classe économi:
quement dominante a fait pression sur le gouvernement afilf<

qu'il rétablisse la peine. de mort.

Le chercheur fonctionnaliste, quant à lui, verra proba--


Exemple fictif d'illl blement dans cette décision une réponse de l'État ayant pour
regard fonctionna- objectif de stabiliser et d'assurer la reproduction
liste. de l'ensemble
social. « En termes simples, dira-t-il, l'État assure sa fonctioil
de mise en ordre de la société en recourant à une mesuré
répressive. » Ce chercheur perçoit donc le recours à la peiné
de mort comme une réponse « normale» de l'organisme
social à des phénomènes dysfonctionnels (une hausse de la
criminalité, des émeutes, la constitution de groupes terroristes,
etc.) qui menacent sa survie. On est loin des rapports de
classes des marxistes !

Finalement, le chercheur sfructuraliste tentera peut-être


E.renlple fictif d'Illi de décrire les différentes structures qui caractérisent une
regard structuraliste. société pratiquarit la peine de mort. LI essaiera de fail?

ressortir les liens ou les relations entre les différentes entités


(les criminels, les tribunaux, les lois, les corps policiers, les
CHAPITRE 3 - LE TEMPSDES CONJECTURES 143

groupes de pression, etc.)qui composent le système d'un


État où la peine de mort prévaut. « Suite à cette étude
structurale, dira le structuraliste, on pourra comparer les
systèmes sociaux où prévaut la peine de mort avec ceux où
il n'y a pas application de la peine capitale, voir en
quoi ils
se distinguent au niveau structurel et,ainsi,comprendre leur
dynamique respective. »

Les trois chercheurs observent le même phénomène,


mais le premier porte son regard sur des rapports de classes,
le deuxième sur les fonctions remplies par l'État et la peine
de mort, tandis que le troisième voit des structures. Un
phénomène, trois théories différentes, le résultat : trois regards
différents.

Lequel a raison ? Quelle est la meilleure théorie ? Pour


Le choir des meil- répondre à cette question, il faut faire de la recherche
lares théorie est un empirique en sciences humaines et participeraux disputes
enjeu très ilnportnnt,
théoriques qui ont cours. Ces disputes sont loin d'être
ar c'est de notre pcr-
purement abstraites ; il ne s'agit pas de « pelleter des nuages » :
cptionde la réalité
il est question. comme nous venons de le voir, l'enjeu n'est rien de moins
que notre perception de la réalité.Cet enjeu est très important
car notre perception de la réalitéet nos actions sont intime-
ment liées: ainsi,si plusieurs acceptent qu'un Etat recoure à
la peine de mort pour assurer l'ordre social, il est peu
probable que ces mêmes personnes soient aussi radicales
envers les criminels s'ils'avère que le marxiste ait raison, et
que la peine de mort soitun moyen utilisépar l'Étatpour
assurer la domination économique d'une classe de privilé-
giés. Bref, discuter de théories, c'est discuter de notre
perception de la réalité,et discuter de notre perception de la
réalité,c'est en quelque sorte déterminer notre réaction (po-
sitive ou négative) face à cette réalité.Alors, si la vie nous
intéresse, les discussions théoriques devraient nous intéresser.