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Présentation du livre de L. Mfouakouet, 2020 : L’Occident désorienté.

Comment se saisir
d’une hantologie comparée, Editions Universitaires Européennes, 80 pages.
Si la prise en considération de la relation de l’Europe à l’Asie est attestée depuis l’Antiquité (cf.
Hérodote, Histoires, IV, 45, pour qui l’Europe était « originaire d’Asie »), celle de la même
Europe à l’Amérique donne lieu à l’invention des « Indes occidentales » (cf. C. Colomb, en
1492). La notion d’Occident y prend, on le voit, un tour davantage mythologique et fantastique,
son invention ayant été le fait de l’empereur Théodose, en 395 ap. J.-C. Celui-ci a en effet
travaillé à la distinction entre un Empire romain d’Occident et un Empire romain d’Orient. Les
effets de cette distinction et donc de cette conjonction spectrale se répandront jusque dans le
long règne du « Saint-Empire romain germanique », dont Voltaire disait dans l’Essai sur les
mœurs et l’esprit des nations qu’il n’était en aucune manière ni saint, ni romain, ni empire.
L’Allemagne semble donc jouer un rôle central dans cette polarisation mythologique du monde,
son drame étant de manquer d’unité et de force identificatoire, et même des moyens d’y
parvenir.
Ce livre cherche à reconstruire la notion d’Occident à partir de son point de basculement et de
désorientation, et même de désorientalisation, qui donne à voir autrement les autres qu’un
certain Occident n’a pas moins contribué à inventer (cf. C. Grataloup, 2009). Nul doute qu’on
doive dans ce cas se tourner vers les penseurs des crises européennes, comme Husserl, mais
surtout vers Paul Valéry.
Ce dernier parle de l’Europe en termes de « sorte de cap du vieux continent, un appendice
occidental de l’Asie », pour dire qu’« elle regarde naturellement vers l’Ouest » (P. Valéry ; cf.
R. Debray, 2018). Regarder vers l’Ouest, c’est d’abord surmonter le « coucher » du soleil en le
conjurant, pour lui survivre. C’est aussi satisfaire son besoin quasi-naturel d’orientation, et
surtout organiser celui-ci en fonction de son désir non moins quasi-naturel de faire face à une
menace – réelle et/ou fantasmée : autant l’Europe regarde vers l’Ouest, autant elle continue à
fixer l’Orient alors perçu, selon un mythe aujourd’hui encore persistant, comme le lieu d’où
viendrait une menace : le « péril jaune ». Par ailleurs, l’Europe oriente son regard vers l’Ouest
parce qu’elle est le plus petit de tous les continents. C’est sans doute pour mieux affronter cette
petitesse naturelle qu’elle élargit son regard et sa proportion géographique vers l’Ouest. Les
Guerres mondiales lui ont permis de prendre toujours plus conscience du devenir-Occident de
l’Europe, pour le meilleur comme pour le pire (cf. R. Debray, 2019).
Quant à Oswald Spengler, il fera de l’Occident le nom de majesté qu’endossera l’Allemagne
lors de sa défaite militaire, y voyant une crise de civilisation plutôt qu’un événement guerrier.
Comme si le défaut identitaire de l’espèce [l’Allemagne] se résolvait dans l’appel à un genus
proximum, à une aire culturelle plus large [l’Occident] ; comme si le recours à la notion
d’Occident pouvait répondre à un besoin conceptuel et vital. Tout compte fait, Oswald Spengler
choisit, pour dire la crise que traversent l’Allemagne et le monde, le terme « Abendland »
(plutôt qu’Okzident et que Westen), considéré sous le prisme de l’« Untergang » (cf. Der
Untergang des Abendlandes [1918 pour le Tome 1 ; 1922 pour le Tome 2]). Ce choix permettra
aux traducteurs de jouer sur l’ambivalence de ces mots, mieux perceptible dans certaines
langues (surtout l’italienne), pour montrer qu’il y a encore et toujours « pour l’Occident la
possibilité d’une nouvelle aube ou d’un avenir dans d’autres espaces » (Cl. Prudhomme,
« Occident », in O. Christin [dir.], 2010 : emplc. 7108). Tout se joue ainsi entre une décadence
insurmontable et une fin provisoire (cf. G. Merlio, 2019). L’interprétation du coucher du soleil
en termes de fin provisoire, et donc de fin annonciatrice d’un nouveau commencement, se paie
sans doute d’un soupçon, certainement d’une hantise de décadence insurmontable qui ne pourra
lui venir que d’ailleurs : d’Orient.
Cette proximité d’avec l’Asie semble rejouer une certaine inimitié archaïque entre Abel et Caïn,
et dont la structure se retrouve dans : – la moderne invention de l’incompatibilité entre Aryens
et Sémites, au XIXe siècle (cf. E. Renan : lire M. Olender, 1989 : p. 103-156) ; – l’élaboration
des théories racistes du nazisme qui marqueront toute la seconde moitié du XXe siècle ; –
l’opposition entre Russes (ou Slavophiles) et Occidentaux après la seconde Guerre mondiale
(cf. Al. Zinoviev, 1990 ; Id., 1995) ; – le « choc des civilisations » d’essence culturelle et
religieuse, où l’ennemi oriental prendra une figure arabo-musulmane, vers les années 1990.
Comme si elle [l’Europe] ressentait le besoin d’invention (mythologique) d’un ennemi massif,
à satisfaire ! Tout semble donc indiquer que le fantôme viendrait (ou reviendrait [revenance ?])
d’Asie et/ou d’Orient.
Notre thèse est qu’autant la polarité Occident / Orient s’est construite sur une base
mythologique et spectrale, autant la philosophie comparée qui en fait une de ses données
essentielles est davantage hantologie que philosophie (cf. les auteurs comme J.-L. Nancy, « Un
sujet ? », in D. Weil [dir.], 1992 : p. 47-114 ; et Ph. Lacoue-Labarthe, 2012 ; G. Corm, 2012.
Quant au terme « hantologie », nous l’empruntons à J. Derrida, 1993 : p. 31).
En privilégiant par ailleurs la course à trois de l’Europe-Asie-Afrique (cf. J. Hale, 2003), on fait
voir que l’Afrique est la seule à ne pas se doubler d’une désignation mythologisée et spectrale
(Europe-Occident / Asie-Orient), qu’elle est la seule à se prévaloir d’un dépassement de
l’interchangeabilité Europe-Occident / Asie-Orient. Théoriquement parlant, elle semble la
mieux placée pour se saisir de cette hantologie comparée avec une certaine lucidité : celle à
laquelle l’auteur de The invention of Africa (Y. V. Mudimbe, 1988) s’approchait le plus et
mieux qu’Edward Saïd (cf. Ed. W. Saïd, 2003) ; celle par rapport à laquelle Souleymane Bachir
Diagne s’indécide tout en restant prudent et donc exemplaire (S. B. Diagne, 2013 ; Id. et J.-L.
Amselle, 2018 : emplc. 3518 sq.) ; celle au regard de laquelle nous semble plus avisé l’auteur
de L’Affaire de la philosophie africaine. Au-delà des querelles (F. Eboussi Boulaga, 2011 : p.
219 sq. ; cf. déjà Id., « Pour une catholicité africaine », in AA.VV., 1978 : p. 339 sq.).
Enfin, on montre que tant qu’elle n’a pas commencé par s’interroger sur ce qu’« Occidental »
et qu’« Occident » veulent dire, une certaine pratique (de philosophie aztèque ou maya ou
amérindienne, ou chinoise, ou japonaise ou hindou ou africaine, etc.) ne manquera pas de se
muer en « philosophie fantôme » à force de vouloir assumer autrement (ou remplacer)
l’épithétisation qui se déploie en terme « occidental ». C’est ce que fait bien Heidegger (cf. M.
Heidegger, 2017), en cela différent de Hegel, et ce en dépit de la lecture que G. Deleuze fait du
philosophe de la forêt noire (cf. G. Deleuze, F. Guattari, 2013).

Bibliographie
AA.VV., 1978 : Civilisation noire et Eglise catholique, Paris, Présence Africaine.
Christin O. (dir.), 2010 : Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines, Paris,
Métaillé, version numérique.
Corm G., 2012 : L’Europe et le mythe de l’Occident. La construction d’une histoire, Paris, La
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Debray R., 2018 : Civilisation. Comment nous sommes devenus américains, Paris, Gallimard.
Debray R., 2019 : L’Europe fantôme, Paris, Gallimard, Tracts n° 1.
Deleuze G., Guattari F., 2013 : Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit.
Derrida J., 1993 : Spectres de Marx. L’État de la dette, le travail du deuil et la nouvelle
Internationale, Paris, Galilée.
Diagne S. B. et Amselle J.-L., 2018 : En quête d’Afrique(s). Universalisme et pensée
décoloniale, Paris, Albin Michel, version numérique.
Diagne S. B., 2013 : L’encre des savants : Réflexions sur la philosophie en Afrique, Paris,
Présence Africaine.
Eboussi Boulaga F., 2011 : L’Affaire de la philosophie africaine. Au-delà des querelles, Paris,
Terroirs & Karthala.
Grataloup C., 2009 : L’invention des continents. Comment l’Europe a découpé le monde, Paris,
Larousse.
Hale J., 2003 : La civilisation de l’Europe à la Renaissance, Paris, Poche.
Heidegger M., 2017 : Le commencement de la philosophie occidentale. Interprétation
d’Anaximandre et de Parménide, Paris, Gallimard.
Lacoue-Labarthe Ph., 2012 : La réponse d’Ulysse & autres textes sur l’Occident, Paris,
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Merlio G., 2019 : Le début de la fin ? Penser la décadence avec Oswald Spengler, Paris, PUF.
Olender M., 1989 : Les langues du Paradis. Aryens et sémites : un couple providentiel, Paris,
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Mudimbe Y. V., 1988 : The invention of Africa. Gnosis, Philosophy, and the Order of
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Zinoviev Al., 1990 : Nous et l’Occident, Lausanne, L’Age d’Homme.
Zinoviev Al., 1995 : L’occidentisme. Essai sur le triomphe d’une idéologie, Paris, Plon.