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Texte : MONTAIGNE Essais, 1580, 1588, 1595, Livre III, chapitre VI : « Des coches » (« A propos

des voitures »).

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Notre monde vient d'en trouver un autre (et qui nous répond si c'est le dernier de ses frères,
puisque les Démons, les Sibylles1, et nous, avons ignoré celui-ci jusqu'à cette heure ?) non moins grand,
plein, et membru2 que lui : toutefois si nouveau et si enfant, qu'on lui apprend encore son a, b, c ; il n'y a
pas cinquante ans qu'il ne savait ni lettres, ni poids, ni mesure, ni vêtements, ni blés, ni vignes. Il était
encore tout nu, au giron3, et ne vivait que des moyens de sa mère nourrice4. Si nous concluons bien de
notre fin5, et ce poète de la jeunesse de son siècle6, cet autre monde ne fera qu'entrer en lumière, quand le
nôtre en sortira. L'univers tombera en paralysie; l'un membre sera perclus7, l'autre en vigueur.
Bien crains-je que nous aurons bien fort hâté sa déclinaison8 et sa ruine par notre contagion, et que
nous lui aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts. C'était un monde enfant ; si ne l'avons-nous pas
fouetté et soumis à notre discipline par l'avantage de notre valeur et forces naturelles, ni ne l'avons
pratiqué par notre justice et bonté, ni subjugué par notre magnanimité9. La plupart de leurs réponses, et
des négociations faites avec eux, témoignent qu'ils ne nous devaient rien en clarté d'esprit naturelle et en
pertinence. L'épouvantable magnificence des villes de Cusco et de Mexico, et, entre plusieurs choses
pareilles, le jardin de ce Roi, où tous les arbres, les fruits, et toutes les herbes, selon l'ordre et grandeur
qu'ils ont en un jardin, étaient excellemment formées10 en or; comme, en son cabinet11, tous les animaux
qui naissaient en son état et en ses mers ; et la beauté de leurs ouvrages, en pierrerie, en plume, en coton,
en la peinture, montrent qu'ils ne nous cédaient non plus en l'industrie12. Mais quant à la dévotion13,
observance dès lois, bonté, libéralité14, loyauté, franchise, il nous a bien servi de n'en avoir pas tant
qu'eux ; ils se sont perdus par cet avantage, et vendus, et trahis eux-mêmes.

1. Prêtresses d’Apollon qui prédisaient l’avenir.


2. Peuplé.
3. Auprès de sa mère.
4. La terre.
5. Notre fin: la fin du monde chrétien prévue pour 1645 ou 1666 selon les prédicateurs.
6. Il s'agit de Lucrèce (98-55 av. J-c.), auteur latin du De la nature des choses, que Montaigne cite juste avant ce passage.
7. Perclus: paralysé. Montaigne file la métaphore médicale en se fondant sur une cosmologie où tout déclin est compensé
par une naissance.
8. Décadence.
9. Volonté de pardonner.
10. Formées: sculptées. Il s'agit des jardins du roi inca Huayana Capac qui régna au Pérou à la fin du xve siècle.
11. Bureau.
12. Habileté.
13. Attachement religieux.
14. Générosité.
Texte complémentaire : DIDEROT Supplément au voyage de Bougainville, 1772

Puis, s’adressant à Bougainville, il ajouta : « Et toi, chef des brigands qui t’obéissent, écarte
promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux
que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d’effacer de nos âmes
son caractère. Ici, tout est à tous ; et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos
filles et nos femmes nous sont communes ; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en
elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs.
Elles ont commencé à se haïr ; vous vous êtes égorgés pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de
votre sang. Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur
esclavage. Tu n’es ni un dieu, ni un démon : qui es-tu donc, pour faire des esclaves ? Orou1 ! toi qui
entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l’as dit à moi-même, ce qu’ils ont
écrit sur cette lame de métal : ce pays est à nous. Ce pays est à toi ! Et pourquoi ? Parce que tu y as mis le
pied ? Si un tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce
de vos arbres : Ce pays appartient aux habitants de Tahiti, qu’en penserais-tu ? Tu es le plus fort ! Et
qu’est-ce que cela fait ? Lorsqu’on t’a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est
rempli, tu t’es récrié, tu t’es vengé ; et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de
toute une contrée ! Tu n’es pas esclave : tu souffrirais la mort plutôt que de l’être, et tu veux nous
asservir ! Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux
t’emparer comme de la brute, le Tahitien est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-
tu sur lui qu’il n’ait pas sur toi ? Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? Avons-nous pillé
ton vaisseau ? T’avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? T’avons-nous associé dans nos
champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi.
Laisse-nous nos mœurs ; elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes ; nous ne voulons
point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est
nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris parce que nous n’avons pas su nous
faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons
froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu’y manque-t-il à ton avis ? Poursuis
jusqu’où tu voudras ce que tu appelles les commodités de la vie ; mais permets à des êtres censés de
s’arrêter lorsqu’ils n’auraient à obtenir que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir
l’étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la
somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu’il était possible, parce que rien ne nous
paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t’agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nous
reposer : ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques.
Regarde ces hommes ; vois comme ils sont droits, sains et robustes. Regarde ces femmes ; vois
comme elles sont droites fraîches et belles. Prends cet arc, c’est le mien, appelle à ton aide un, deux,
trois, quatre de tes camarades, et tâchez de le tendre. Je le tends moi seul ; je laboure la terre ; je grimpe
la montagne ; je perce la forêt ; je parcours une lieue de la plaine en moins d’une heure ; tes jeunes
compagnons ont eu peine à me suivre, et j’ai quatre-vingts ans passés. Malheur à cette île ! Malheur aux
Tahitiens présents, et à tous les Tahitiens à venir, du jour où tu nous as visités ! »

1. Interprète de Bougainville
Texte complémentaire bis - Aimé CÉSAIRE, Discours sur le colonialisme, 2e partie, © Éditions
Présence Africaine, 1955

Je vois bien ce que la colonisation a détruit : les admirables civilisations indiennes, et que ni Deterding,
ni Royal Dutch, ni Standard Oil1 ne me consoleront jamais des Aztèques ni des Incas.
Je vois bien celles – condamnées à terme – dans lesquelles elle a introduit un principe de routine :
Océanie, Nigéria, Nyassaland. Je vois bien ce qu’elle a apporté.
Sécurité ? Culture ? juridisme ? En attendant, je regarde et je vois, partout où il y a, face à face,
colonisateurs et colonisés, la force, la brutalité, la cruauté, le sadisme, le heurt et, en parodie de la formation
culturelle, la fabrication hâtive de quelques milliers de fonctionnaires subalternes, de boys2, d’artisans,
d’employés de commerce et d’interprètes nécessaires à la bonne marche des affaires.
J’ai parlé de contact.
Entre colonisateur et colonisé, il n'y a de place que pour la corvée, l'intimidation, la pression, la police, le vol, le
viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue3, la suffisance, la muflerie, des masses
décérébrées, des masses avilies4.
Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui transforment l'homme
colonisateur en pion, en adjudant, en garde-chiourme5, en chicotte6 et l'homme indigène en instrument de
production.
A mon tour de poser une équation : colonisation = chosification.
J'entends la tempête. On parle de progrès, de « réalisations », de maladies guéries, de niveaux de vie
élevés au-dessus d'eux-mêmes.
Moi, je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, de cultures piétinées, d'institutions minées, de
terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d'extraordinaires
possibilités supprimées.
On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer.
Moi, je parle de milliers d'hommes sacrifiés au Congo-Océan7. Je parle de ceux qui, à l'heure où j'écris,
sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions d'hommes arrachés à leurs dieux, à leur
terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la danse, à la sagesse.
Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le
tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme.

1. compagnies pétrolières
2. Serviteurs
3. l’arrogance
4. rendues bêtes et viles, c’est-à-dire humiliées, déshonorées
5. surveillant brutal (terme péjoratif)
6. Fouet
7. grande ligne ferroviaire africaine

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